summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/42524-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/42524-0.txt')
-rw-r--r--old/42524-0.txt37790
1 files changed, 0 insertions, 37790 deletions
diff --git a/old/42524-0.txt b/old/42524-0.txt
deleted file mode 100644
index 0a045e3..0000000
--- a/old/42524-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,37790 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la
-Manche, by Michel Cervantes
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
-
-Author: Michel Cervantes
-
-Illustrator: G. Roux
-
-Translator: Charles Furne
-
-Release Date: April 13, 2013 [EBook #42524]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INGÉNIEUX CHEVALIER DON ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- L'orthographe et la typographie sont conformes à l'édition papier.
- Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont été corrigées.
-
-
-
-
- L'INGÉNIEUX CHEVALIER
- DON QUICHOTTE
- DE LA MANCHE
-
-
- PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
-
-
-
-
- L'INGÉNIEUX CHEVALIER
- DON QUICHOTTE
- DE LA MANCHE
-
- PAR
-
- MICHEL CERVANTES
-
- TRADUCTION NOUVELLE
- PAR CH. FURNE
-
-
- ILLUSTRÉE DE 160 DESSINS PAR G. ROUX
- GRAVÉS PAR YON ET PERRICHON
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- FURNE, JOUVET ET C{IE}, ÉDITEURS
- RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 45
-
-
-
-
- L'INGÉNIEUX CHEVALIER
- DON QUICHOTTE
- DE LA
- MANCHE
-
- [Illustration]
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-En te présentant ce livre enfant de mon esprit, ai-je besoin de te
-jurer, ami lecteur, que je voudrais qu'il fût le plus beau, le plus
-ingénieux, le plus parfait de tous les livres? Mais, hélas! je n'ai pu
-me soustraire à cette loi de la nature qui veut que chaque être engendre
-son semblable. Or, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal
-cultivé tel que le mien, sinon un sujet bizarre, fantasque, rabougri et
-plein de pensées étranges qui ne sont jamais venues à personne? De plus,
-j'écris dans une prison, et un pareil séjour, siége de toute
-incommodité, demeure de tout bruit sinistre, est peu favorable à la
-composition d'un ouvrage, tandis qu'un doux loisir, une paisible
-retraite, l'aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des
-eaux, la tranquillité de l'âme, rendraient fécondes les Muses les plus
-stériles.
-
-Je sais que la tendresse fascine souvent les yeux d'un père, au point de
-lui faire prendre pour des grâces les imperfections de son enfant; c'est
-pourquoi je m'empresse de te déclarer que don Quichotte n'est pas le
-mien; il n'est que mon fils adoptif. Aussi je ne viens pas, les larmes
-aux yeux, suivant l'usage, implorer humblement pour lui ton indulgence;
-libre de ton opinion, maître absolu de ta volonté comme le roi l'est de
-ses gabelles, juge-le selon ta fantaisie; tu sais du reste notre
-proverbe: Sous mon manteau, je tue le roi[1]. Te voilà donc bien averti
-et dispensé envers moi de toute espèce de ménagements; le bien ou le mal
-que tu diras de mon ouvrage ne te vaudra de ma part pas plus d'inimitié
-que de reconnaissance.
-
- [1] Debajo de mi manto, el rey mato.
-
-J'aurais voulu te l'offrir sans ce complément obligé qu'on nomme
-préface, et sans cet interminable catalogue de sonnets et d'éloges qu'on
-a l'habitude[2] de placer en tête de tous les livres; car bien que
-celui-ci m'ait donné quelque peine à composer, ce qui m'a coûté le plus,
-je dois en convenir, cher lecteur, c'est la préface que tu lis en ce
-moment; bien des fois j'ai pris, quitté, repris la plume, sans savoir
-par où commencer.
-
- [2] Cette coutume, alors générale, était surtout très-suivie en
- Espagne.
-
-J'étais encore dans un de ces moments d'impuissance, mon papier devant
-moi, la plume à l'oreille, le coude sur la table et la joue dans la
-main, quand je fus surpris par un de mes amis, homme d'esprit et de bon
-conseil, lequel voulut savoir la cause de ma profonde rêverie. Je lui
-confessai que le sujet de ma préoccupation était la préface de mon
-histoire de don Quichotte, et qu'elle me coûtait tant d'efforts, que
-j'étais sur le point de renoncer à mettre en lumière les exploits du
-noble chevalier.
-
-Et pourtant, ajoutais-je, comment se risquer à publier un livre sans
-préface? Que dira de moi ce sévère censeur qu'on nomme le public,
-censeur que j'ai négligé depuis si longtemps, quand il me verra
-reparaître vieux et cassé[3], avec un ouvrage maigre d'invention, pauvre
-de style, dépourvu d'érudition, et, ce qui est pis encore, sans
-annotations en marges et sans commentaires, tandis que nos ouvrages
-modernes sont tellement farcis de sentences d'Aristote, de Platon et de
-toute la troupe des philosophes, que, dans son enthousiasme, le lecteur
-ne manque jamais de porter aux nues ces ouvrages comme des modèles de
-profonde érudition? Et qu'est-ce, bon Dieu, quand leurs auteurs en
-arrivent à citer la sainte Écriture! Oh! alors, on les prendrait pour
-quelque saint Thomas, ou autre fameux docteur de l'Église; en effet, ils
-ont tant de délicatesse et de goût, qu'ils se soucient fort peu de
-placer après le portrait d'un libertin dépravé un petit sermon chrétien,
-si joli, mais si joli, que c'est plaisir de le lire et de l'entendre.
-Vous voyez bien que mon ouvrage va manquer de tout cela, que je n'ai
-point de notes ni de commentaires à la fin de mon livre, qu'ignorant les
-auteurs que j'aurais pu suivre, il me sera impossible d'en donner, comme
-tous mes confrères, une table alphabétique commençant par Aristote et
-finissant par Xénophon, ou par Zoïle et Zeuxis, quoique celui-ci soit un
-peintre et l'autre un critique plein de fiel.
-
- [3] Cervantes avait cinquante-sept ans lorsqu'il publia la première
- partie du _Don Quichotte_.
-
-Mais ce n'est pas tout; mon livre manquera encore de ces sonnets
-remplis d'éloges pour l'auteur, dont princes, ducs, évêques, grandes
-dames et poëtes célèbres, font ordinairement les frais (quoique, avec
-des amis comme les miens, il m'eût été facile de m'en pourvoir et des
-meilleurs); aussi tant d'obstacles à surmonter m'ont-ils fait prendre la
-résolution de laisser le seigneur don Quichotte enseveli au fond des
-archives de la Manche, plutôt que de le mettre au jour dénué de ces
-ornements indispensables qu'un maladroit de mon espèce désespère de
-pouvoir jamais lui procurer. C'était là le sujet de la rêverie et de
-l'indécision où vous m'avez surpris.
-
-A ces paroles, mon ami partit d'un grand éclat de rire. Par ma foi,
-dit-il, vous venez de me tirer d'une erreur où j'étais depuis longtemps:
-je vous avais toujours cru homme habile et de bons sens, mais je viens
-de m'apercevoir qu'il y a aussi loin de vous à cet homme-là que de la
-terre au ciel. Comment de semblables bagatelles, et si faciles à
-obtenir, ont-elles pu vous arrêter un seul instant, accoutumé que vous
-êtes à aborder et à vaincre des difficultés bien autrement sérieuses? En
-vérité, je gagerais que ce n'est pas insuffisance de votre part, mais
-simplement paresse ou défaut de réflexion. M'accordez-vous quelque
-confiance? Eh bien, écoutez-moi, et vous allez voir de quelle façon je
-saurai aplanir les obstacles qui vous empêchent de publier l'histoire de
-votre fameux don Quichotte de la Manche, miroir et fleur de la
-chevalerie errante.
-
-Dieu soit loué! m'écriai-je; mais comment parviendrez-vous à combler ce
-vide et à débrouiller ce chaos?
-
-Ce qui vous embarrasse le plus, répliqua mon ami, c'est l'absence de
-sonnets et d'éloges dus à la plume d'illustres personnages pour placer
-en tête de votre livre? Eh bien, qui vous empêche de les composer
-vous-même et de les baptiser du nom qu'il vous plaira de leur donner?
-Attribuez-les au prêtre Jean des Indes[4], ou à L'empereur de
-Trébizonde: vous savez qu'ils passent pour d'excellents écrivains. Si,
-par hasard, des pédants s'avisent de contester et de critiquer pour
-semblable peccadille, souciez-vous-en comme d'un maravédis; allez,
-allez, quand même le mensonge serait avéré, on ne coupera pas la main
-qui en sera coupable. Pour ce qui est des citations marginales, faites
-venir à propos quelques dictons latins, ceux que vous savez par cœur ou
-qui ne vous donneront pas grand'peine à trouver. Par exemple, avez-vous
-à parler de l'esclavage et de la liberté? qui vous empêche de mettre
-
- Non bene pro toto libertas venditur auro.
-
-Traitez-vous de la mort? citez sur-le-champ:
-
- Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
- Regumque turres....
-
- [4] Personnage proverbial, comme l'est encore le juif errant.
-
-S'il est question de l'amour que Dieu commande d'avoir pour son ennemi,
-l'Écriture sainte ne nous dit-elle pas: _Ego autem dico vobis, diligite
-inimicos vestros_? S'il s'agit de mauvaises pensées, recourez à
-l'Évangile: _De corde exeunt cogitationes malæ_. Pour l'instabilité de
-l'amitié, Caton vous prêtera son distique:
-
- Donec eris felix, multos numerabis amicos;
- Tempora si fuerint nubila, solus eris[5].
-
- [5] C'est à tort que Cervantes attribue ces vers à Caton; ils sont
- d'Ovide.
-
-Avec ces bribes de latin amenées à propos, vous passerez pour un érudit,
-et par le temps qui court, cela vaut honneur et profit.
-
-Quant aux notes et commentaires qui devront compléter votre livre, voici
-comment vous pourrez procéder en toute sûreté. Vous faut-il un géant?
-prenez-moi Goliath, et avec lui vous avez un commentaire tout fait; vous
-direz: Le géant Golias ou Goliath était un Philistin que le berger David
-tua d'un coup de fronde dans la vallée de Térébinthe, ainsi qu'il est
-écrit au _Livre des Rois_, chapitre..... Voulez-vous faire une excursion
-dans le domaine des sciences, en géographie, par exemple? eh bien,
-arrangez-vous pour parler du Tage, et vous avez là une magnifique
-période! Dites: Le fleuve du Tage fut ainsi nommé par un ancien roi des
-Espagnes, parce qu'il prend sa source en tel endroit, et qu'il a son
-embouchure dans l'Océan, où il se jette après avoir baigné les murs de
-la célèbre et opulente ville de Lisbonne, il passe pour rouler un sable
-d'or, etc., etc. Voulez-vous parler de brigands? je vous recommande
-l'histoire de Cacus. Vous faut-il des courtisanes? l'évêque de
-Mondonedo[6] vous fournira des Samies, des Laïs, des Flores. S'agit-il
-de démons femelles? Ovide vous offre sa Médée. Sont-ce des magiciennes
-ou enchanteresses? vous avez Calypso dans Homère et Circé dans Virgile.
-En fait de grands capitaines, Jules César se peint lui-même dans ses
-_Commentaires_, et Plutarque vous fournira mille Alexandre. Enfin si
-vous avez à traiter de l'amour, avec deux onces de langue italienne,
-Léon Hébreu[7] vous donnera pleine mesure; et s'il vous répugne de
-recourir à l'étranger, nous avons en Espagne le Traité de Fonseca sur
-l'Amour de Dieu, dans lequel se trouve développé tout ce que l'homme le
-plus exigeant peut désirer en semblable matière. Chargez-vous seulement
-d'indiquer les sources où vous puiserez, et laissez-moi le soin des
-notes et des commentaires; je me charge de remplir vos marges, et de
-barbouiller quatre feuilles de remarques par-dessus le marché.
-
- [6] Don Antonio de Guevara, auteur de la notable histoire des _Trois
- Amoureuses_.
-
- [7] Rabbin, portugais qui a écrit les _Dialogues d'amour_.
-
-Mais, il me semble, en vérité, que votre ouvrage n'a aucun besoin de ce
-que vous dites lui manquer, puisqu'en fin de compte vous n'avez voulu
-faire qu'une satire des livres de chevalerie, qu'Aristote n'a pas
-connus, dont Cicéron n'a pas eu la moindre idée, et dont saint Basile ne
-dit mot. Ces fantastiques inventions n'ont rien à démêler avec les
-réalités de l'histoire, ni avec les calculs de la géométrie, les règles
-et les arguments de la rhétorique. Vous n'avez pas sans doute la
-prétention de convertir les gens, comme veulent le faire tant de vos
-confrères qui mêlent le sacré et le profane, mélange coupable et
-indécent que doit sévèrement réprouver tout esprit vraiment chrétien!
-Bien exprimer ce que vous avez à dire, voilà votre but; ainsi, plus
-l'imitation sera fidèle, plus votre ouvrage approchera de la perfection.
-Si donc vous n'en voulez qu'aux livres de chevalerie, pourquoi emprunter
-des sentences aux philosophes, des citations à la sainte Écriture, des
-fables aux poëtes, des discours aux rhéteurs, des miracles aux saints?
-Faites seulement que votre phrase soit harmonieuse et votre récit
-intéressant; que votre langage, clair et précis, rende votre intention
-sans obscurité ni équivoque; tâchez surtout qu'en vous lisant, le
-mélancolique ne puisse s'empêcher de rire, que l'ignorant s'instruise,
-que le connaisseur admire, que le sage se croie tenu de vous louer.
-Surtout visez constamment à détruire cette ridicule faveur qu'ont
-usurpée auprès de tant de gens les livres de chevalerie; et, par ma foi,
-si vous en venez à bout, vous n'aurez pas accompli une mince besogne.
-
-J'avais écouté dans un grand silence ce que disait mon ami; ses raisons
-frappèrent tellement mon esprit que, sans répliquer, je les tins, à
-l'instant même, pour excellentes, et je résolus d'en faire cette
-préface, dans laquelle tu reconnaîtras, cher lecteur, le grand sens d'un
-tel conseiller, et ma bonne fortune qui me l'avait envoyé si à propos.
-Tu y trouveras aussi ton compte, puisque, sans autre préliminaire, tu
-vas passer à l'histoire naïve et sincère de ce don Quichotte de la
-Manche, regardé par les habitants de la plaine de Montiel comme le plus
-chaste des amants et le plus vaillant des chevaliers. Mais je ne
-voudrais pas trop exagérer le service que tu me dois pour t'avoir fait
-connaître un héros si recommandable; je demande seulement que tu me
-saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Panza,
-dans la personne duquel tu trouveras, je l'espère, rassemblées toutes
-les grâces _écuyéresques_ éparses dans la foule vaine et insipide des
-livres de chevalerie.
-
-Sur ce, que Dieu te conserve, cher lecteur, sans m'oublier cependant.
-
-
-
-
-UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION
-
-Comme Homère, comme Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantes, a eu un
-grand nombre de traducteurs; et cependant après tant d'essais, le
-chef-d'œuvre de cet immortel écrivain _Don Quichotte_, en un mot, est
-encore et restera toujours à traduire.
-
-Notre admiration pour Cervantes et pour la chevaleresque patrie qui l'a
-vu naître nous a depuis longtemps inspiré le désir et fait prendre la
-résolution de tenter cette périlleuse aventure. Aussi, pour nous y
-préparer, avons-nous lu et relu l'inimitable roman de _Gil Blas_, ce
-modèle accompli de l'art du conteur.
-
-Dans les lettres, obscur ouvrier de la onzième heure, nous n'avons pas
-la prétention d'avoir atteint le but que tant d'autres, avant nous, ont
-poursuivi avec constance et quelquefois avec bonheur; mais dans la
-mesure de nos forces, et par une version fidèle que nous nous sommes
-efforcé de rendre agréable, nous avons cherché à augmenter le nombre des
-admirateurs d'un des plus beaux génies dont s'honore l'humanité.
-
-C'est le résultat de cette tentative que nous soumettons au public.
-
- CH. FURNE.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-L'INGÉNIEUX CHEVALIER
-
-DON QUICHOTTE
-
-DE LA MANCHE
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LIVRE PREMIER--CHAPITRE PREMIER
-
-QUI TRAITE DE LA QUALITÉ ET DES HABITUDES DE L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE
-
-
-Dans un petit bourg de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le
-nom[8], vivait naguère un de ces hidalgos qui ont lance au râtelier,
-rondache antique, vieux cheval et lévrier de chasse.--Une _olla_[9],
-bien plus souvent de bœuf[10] que de mouton, un _saupiquet_[11] le
-soir, le vendredi des lentilles, des abatis de bétail le samedi, et le
-dimanche quelques pigeonneaux outre l'ordinaire, emportaient les trois
-quarts de son revenu; le reste payait son justaucorps de panne de soie,
-avec chausses et mules de velours pour les jours de fête, car d'habitude
-notre hidalgo se contentait d'un surtout de la bonne laine du pays. Une
-gouvernante qui avait passé quarante ans, une nièce qui n'en avait pas
-vingt, et un valet qui savait travailler aux champs, étriller un cheval
-et manier la serpette, composaient toute sa maison. Son âge frisait la
-cinquantaine; il était de complexion robuste, maigre de visage, sec de
-corps, fort matinal et grand chasseur. Parmi les historiens,
-quelques-uns ont dit qu'il s'appelait Quisada ou Quesada, d'autres le
-nomment Quixana. Au reste cela importe peu, pourvu que notre récit ne
-s'écarte en aucun point de l'exacte vérité.
-
- [8] Argamasilla de Alba; on y montre encore une antique maison où la
- tradition locale place la prison de Cervantes.
-
- [9] _Olla_, pot-au-feu.
-
- [10] En Espagne, le bœuf est moins estimé que le mouton.
-
- [11] _Salpicon_, saupiquet, émincé de viande avec une sauce qui excite
- l'appétit.
-
-Or, il faut savoir que dans ses moments de loisir, c'est-à-dire à peu
-près toute l'année, notre hidalgo s'adonnait à la lecture des livres de
-chevalerie avec tant d'assiduité et de plaisir, qu'il avait fini par en
-oublier l'exercice de la chasse et l'administration de son bien. Son
-engouement en vint même à ce point, qu'il vendit plusieurs pièces de
-bonne terre pour acquérir ces sortes d'ouvrages; aussi en amassa-t-il un
-si grand nombre qu'il en emplit sa maison.
-
-Mais, parmi ces livres, aucun n'était plus de son goût que ceux du
-célèbre Feliciano de Silva[12]. Les faux brillants de sa prose le
-ravissaient, et ses propos quintessenciés lui semblaient autant de
-perles; il admirait ses cartels de défis, et surtout ses tirades
-galantes où se trouvaient ces mots: _La raison de la déraison que vous
-faites à ma raison, affaiblit tellement ma raison, que ce n'est pas sans
-raison que je me plains de votre beauté_; et cet autre passage vraiment
-incomparable: _Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le
-secours des étoiles vous fortifient et vous font méritante des mérites
-que mérite votre grandeur_.
-
- [12] Feliciano de Silva, auteur de la _Chronique des très-vaillants
- Chevaliers_.
-
-Le jugement de notre pauvre hidalgo se perdait au milieu de toutes ces
-belles phrases; il se donnait la torture pour les approfondir et leur
-arracher un sens des entrailles, ce que n'aurait pu faire le grand
-Aristote lui-même, fût-il ressuscité exprès pour cela. Il s'accommodait
-mal des innombrables blessures que faisait ou recevait don Belianis;
-car, malgré toute la science des chirurgiens qui l'ont guéri, un si
-intrépide batailleur, disait-il, doit avoir le corps couvert de
-cicatrices, et le visage, de balafres. Mais il n'en louait pas moins
-dans l'auteur l'ingénieuse façon dont il termine son livre par la
-promesse d'une inénarrable aventure. Plus d'une fois il fut tenté de
-prendre la plume afin de l'achever, ce qu'il eût fait sans doute et même
-avec succès, si depuis longtemps déjà il n'eût roulé dans sa tête de
-plus importantes pensées. Souvent il disputait avec le curé de son
-village, homme docte qui avait étudié à Siguenza[13], sur la question de
-savoir lequel était meilleur chevalier, de Palmerin d'Angleterre, ou
-d'Amadis de Gaule. Le barbier du village, maître Nicolas, prétendait que
-personne n'allait à la taille du chevalier Phébus, et que si quelqu'un
-pouvait lui être comparé, c'était le seul don Galaor, parce qu'avec des
-qualités qui le rendaient propre à tout, ce Galaor n'était point un
-dameret, un langoureux comme son frère Amadis, à qui d'ailleurs il ne le
-cédait en rien quant à la vaillance.
-
- [13] Siguenza est dit ironiquement.
-
-Bref, notre hidalgo se passionna tellement pour sa lecture, qu'il y
-passait les nuits du soir au matin, et les jours du matin au soir, si
-bien qu'à force de toujours lire et de ne plus dormir, son cerveau se
-dessécha, et qu'il finit par perdre l'esprit. L'imagination remplie de
-tout ce fatras, il ne rêvait qu'enchantements, querelles, défis,
-combats, blessures, déclarations galantes, tourments amoureux et autres
-extravagances semblables; et ces rêveries saugrenues s'étaient si bien
-logées dans sa tête, que pour lui il n'existait pas au monde d'histoires
-plus certaines et plus authentiques.
-
-Il disait que le cid Ruy-Dias avait été certes un bon chevalier, mais
-qu'il était loin de valoir le chevalier de l'Ardente-Épée, qui, d'un
-seul revers avait pourfendu deux féroces et monstrueux géants. Bernard
-de Carpio lui semblait l'emporter encore, parce que, à Ronceveaux,
-s'aidant fort à propos de l'artifice d'Hercule lorsqu'il étouffa entre
-ses bras Antée, fils de la Terre, il avait su mettre à mort Roland
-l'enchanté. Il vantait beaucoup aussi le géant Morgan, qui, seul de
-cette race orgueilleuse et farouche, s'était toujours montré plein de
-courtoisie. Mais son héros par excellence, c'était Renaud de Montauban,
-surtout quand il le voyait sortir de son château pour détrousser les
-passants, ou, franchissant le détroit, courir en Barbarie dérober cette
-idole de Mahomet qui était d'or massif, à ce que raconte l'histoire.
-Quant à ce traître de Ganelon, afin de pouvoir lui administrer cent
-coups de pieds dans les côtes, il aurait de bon cœur donné sa
-gouvernante et même sa nièce par-dessus le marché.
-
-Enfin, la raison l'ayant abandonné sans retour, il en vint à former le
-plus bizarre projet dont jamais fou se soit avisé. Il se persuada qu'il
-était convenable et même nécessaire, tant pour le service de son pays
-que pour sa propre gloire, de se faire chevalier errant et de s'en aller
-de par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures,
-défendre les opprimés, redresser les torts, et affronter de tels dangers
-que s'il en sortait à son honneur, sa renommée ne pouvait manquer d'être
-immortelle. Le pauvre rêveur se voyait déjà couronné par la force de son
-bras, et, pour le moins en possession de l'empire de Trébizonde.
-
-Plein de ces agréables pensées, et emporté par le singulier plaisir
-qu'il y trouvait, il ne songea plus qu'à passer du désir à l'action.
-Son premier soin fut de déterrer les pièces d'une vieille armure, qui,
-depuis longtemps couverte de moisissure et rongée par la rouille, gisait
-oubliée dans un coin de sa maison. Il les nettoya et les rajusta de son
-mieux, mais grand fut son chagrin quand au lieu du heaume complet il
-s'aperçut qu'il ne restait plus que le morion. Son industrie y suppléa,
-et avec du carton il parvint à fabriquer une espèce de demi-salade, qui,
-emboîtée avec le morion, avait toute l'apparence d'une salade entière.
-Aussitôt, pour la mettre à l'épreuve, il tira son épée et lui en
-déchargea deux coups dont le premier détruisit l'ouvrage d'une semaine.
-Cette fragilité lui déplut fort: afin de s'assurer contre un tel péril
-il se mit à refaire son armet, et cette fois il ajouta en dedans de
-légères bandes de fer. Satisfait de sa solidité, mais peu empressé de
-risquer une seconde expérience, il le tint désormais pour un casque de
-la plus fine trempe.
-
-Cela fait, notre hidalgo alla visiter sa monture; et quoique la pauvre
-bête eût plus de tares que de membres, et fût de plus chétive apparence
-que le cheval de Gonèle[14] CUI TANTUM PELLIS ET OSSA FUIT, il lui
-sembla que ni le Bucéphale d'Alexandre, ni le Babieça du Cid, ne
-pouvaient lui être comparés. Il passa quatre jours entiers à chercher
-quel nom il lui donnerait, disant qu'il n'était pas convenable que le
-cheval d'un si fameux chevalier, et de plus si excellent par lui-même,
-entrât en campagne sans avoir un nom qui le distinguât tout d'abord.
-Aussi se creusait-il l'esprit pour lui en composer un qui exprimât ce
-que le coursier avait été jadis et ce qu'il allait devenir: le maître
-changeant d'état, le cheval, selon lui, devait changer de nom et
-désormais en porter un conforme à la nouvelle profession qu'il
-embrassait. Après beaucoup de noms pris, quittés, rognés, allongés,
-faits et défaits, il s'arrêta à celui de ROSSINANTE[15], qui lui parut
-tout à la fois sonore, retentissant, significatif, et bien digne, en
-effet, de la première de toutes les rosses du monde.
-
- [14] Bouffon du duc de Ferrare au quinzième siècle, dont le cheval
- n'avait que la peau et les os.
-
- [15] ROCIN-ANTES, _Rosse auparavant_.
-
-Une fois ce nom trouvé pour son cheval, il voulut s'en donner un à
-lui-même, et il y consacra encore huit jours, au bout desquels il se
-décida enfin à s'appeler DON QUICHOTTE, ce qui a fait penser aux auteurs
-de cette véridique histoire que son nom était Quixada et non Quesada,
-comme d'autres l'ont prétendu. Mais, venant à se souvenir que le
-valeureux Amadis ne s'était pas appelé Amadis tout court, et que pour
-rendre à jamais célèbre le nom de son pays, il l'avait ajouté au sien,
-en se faisant appeler Amadis de Gaule, notre hidalgo, jaloux de
-l'imiter, voulut de même s'appeler don Quichotte de la Manche, persuadé
-qu'il illustrait sa patrie en la faisant participer à la gloire qu'il
-allait acquérir.
-
-Après avoir fourbi ses armes, fait avec un morion une salade entière,
-donné un nom retentissant à son cheval, et en avoir choisi un tout aussi
-noble pour lui-même, il se tint pour assuré qu'il ne manquait plus rien,
-sinon une dame à aimer, parce qu'un chevalier sans amour est un arbre
-sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme. En effet, que pour la
-punition de mes péchés, se disait-il, ou plutôt grâce à ma bonne étoile,
-je vienne à me trouver face à face avec un géant, comme cela arrive sans
-cesse aux chevaliers errants, que je le désarçonne au premier choc et le
-pourfende par le milieu du corps, ou seulement le réduise à merci,
-n'est-il pas bien d'avoir une dame à qui je puisse l'envoyer en présent,
-afin qu'arrivé devant ma douce souveraine, il lui dise en l'abordant,
-d'une voix humble et soumise: «Madame, je suis le géant Caraculiambro,
-seigneur de l'île de Malindrania, qu'a vaincu en combat singulier votre
-esclave, l'invincible et jamais assez célébré don Quichotte de la
-Manche. C'est par son ordre que je viens me mettre à vos genoux devant
-Votre Grâce, afin qu'elle dispose de moi selon son bon plaisir.»
-
-Oh! combien notre hidalgo fut heureux d'avoir inventé ce beau discours,
-et surtout d'avoir trouvé celle qu'il allait faire maîtresse de son
-cœur, instituer dame de ses pensées! C'était, à ce que l'on croit, la
-fille d'un laboureur des environs, jeune paysanne de bonne mine, dont il
-était devenu amoureux sans que la belle s'en doutât un seul instant.
-Elle s'appelait Aldonza Lorenzo. Après lui avoir longtemps cherché un
-nom qui, sans trop s'écarter de celui qu'elle portait, annonçât
-cependant la grande dame et la princesse, il finit par l'appeler
-DULCINÉE DU TOBOSO, parce qu'elle était native d'un village appelé le
-Toboso, nom, à son avis, noble, harmonieux, et non moins éclatant que
-ceux qu'il avait choisis pour son cheval et pour lui-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-QUI TRAITE DE LA PREMIÈRE SORTIE QUE FIT L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE
-
-
-Ces préliminaires accomplis, notre hidalgo ne voulut pas différer plus
-longtemps de mettre à exécution son projet, se croyant déjà responsable
-de tous les maux que son inaction laissait peser sur la terre, torts à
-redresser, dettes à satisfaire, injures à punir, outrages à venger.
-Ainsi sans se confier à âme qui vive, et sans être vu de personne, un
-matin avant le jour (c'était un des plus chauds du mois de juillet), il
-s'arme de pied en cap, enfourche Rossinante, et, lance au poing,
-rondache au bras, visière baissée, il s'élance dans la campagne, par la
-fausse porte de sa basse-cour, ravi de voir avec quelle facilité il
-venait de donner carrière à son noble désir. Mais à peine fut-il en
-chemin, qu'assailli d'une fâcheuse pensée, peu s'en fallut qu'il
-n'abandonnât l'entreprise. Il se rappela tout à coup que n'étant point
-armé chevalier, les lois de cette profession lui défendaient d'entrer
-en lice avec aucun chevalier; et que le fût-il, il n'avait droit, comme
-novice, de porter que des armes blanches, c'est-à-dire sans devise sur
-l'écu, jusqu'à ce qu'il en eût conquis une par sa valeur. Ce scrupule le
-tourmentait; mais, sa folie l'emportant sur toute considération, il
-résolut de se faire armer chevalier par le premier qu'il rencontrerait,
-comme il avait lu dans ses livres que cela s'était souvent pratiqué.
-Quant à ses armes, il se promettait de les fourbir si bien, tout en
-tenant la campagne, qu'elles deviendraient plus blanches que l'hermine.
-S'étant donc mis l'esprit en repos, il poursuivit son chemin,
-s'abandonnant à la discrétion de son cheval, et persuadé qu'en cela
-consistait l'essence des aventures.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, imp. Furne, Jouvet et comp., édit.
-
-Dans ce moment survint l'hôtelier (p. 11).]
-
-Pendant qu'il cheminait enseveli dans ses pensées, notre chercheur
-d'aventures se parlait à lui-même. Lorsque dans les siècles à venir sera
-publié l'histoire de mes glorieux exploits, se disait-il, nul doute que
-le sage qui tiendra la plume, venant à raconter cette première sortie
-que je fais si matin, ne s'exprime de la sorte: A peine le blond Phébus
-commençait à déployer sur la spacieuse face de la terre les tresses
-dorées de sa belle chevelure, à peine les petits oiseaux, nuancés de
-mille couleurs, saluaient des harpes de leurs langues, dans une douce et
-mielleuse harmonie, l'Aurore au teint rose quittant la couche de son
-vieil époux pour venir éclairer l'horizon castillan, que le fameux
-chevalier don Quichotte de la Manche, désertant la plume paresseuse,
-monta sur son fidèle Rossinante, et prit sa route à travers l'antique et
-célèbre plaine de Montiel. C'était là qu'il se trouvait en ce moment.
-Heureux âge, ajoutait-il, siècle fortuné qui verra produire au grand
-jour mes incomparables prouesses, dignes d'être éternisées par le
-bronze et le marbre, retracées par le pinceau, afin d'être données en
-exemples aux races futures! Et toi, sage enchanteur, assez heureux pour
-être le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, n'oublie pas, je
-t'en conjure, mon bon Rossinante, ce cher compagnon de mes pénibles
-travaux.
-
-Puis tout à coup, comme dans un transport amoureux: O Dulcinée!
-s'écriait-il, souveraine de ce cœur esclave, à quelle épreuve vous le
-soumettez en me bannissant avec la rigoureuse défense de reparaître
-devant votre beauté! Du moins qu'il vous souvienne des tourments
-qu'endure pour vous ce cœur votre sujet! A ces rêveries il en ajoutait
-cent autres non moins extraordinaires, sans s'apercevoir que le soleil,
-déjà bien haut sur l'horizon, lui dardait tellement sur la tête, qu'il
-n'en fallait pas davantage pour fondre sa cervelle, s'il lui en était
-resté quelque peu.
-
-Notre héros chemina ainsi tout le jour sans qu'il lui arrivât rien qui
-mérite d'être raconté; ce qui le désespérait, tant il lui tardait de
-trouver une épreuve digne de son courage. Quelques-uns prétendent que sa
-première aventure fut celle du _puerto Lapice_[16]; d'autres, celle des
-moulins à vent; mais tout ce que j'ai pu découvrir à ce sujet dans les
-annales de la Manche, c'est qu'après avoir marché jusqu'au coucher du
-soleil, son cheval et lui, demi-morts de faim, étaient si fatigués,
-qu'ils pouvaient à peine se soutenir. En regardant de tous côtés s'il ne
-découvrirait pas quelque abri où il pût se reposer, il aperçut, non loin
-du chemin qu'il suivait, une auberge isolée, laquelle brilla à ses yeux
-comme une étoile qui allait le conduire au port du salut. Pressant le
-pas de son cheval, il y arriva comme le jour finissait.
-
- [16] En Espagne, on appelle _puerto_, port, un col ou passage dans les
- montagnes.
-
-Sur la porte en ce moment prenaient leurs ébats deux de ces donzelles
-dont on a coutume de dire qu'elles sont de bonne volonté; ces filles
-allaient à Séville avec des muletiers qui s'étaient arrêtés là pour y
-passer la nuit. Comme notre aventurier voyait partout ce qu'il avait lu
-dans ses livres, il n'eut pas plus tôt aperçu cette misérable
-hôtellerie, qu'il la prit pour un château avec ses quatre tourelles, ses
-chapiteaux d'argent bruni reluisant au soleil, ses fossés, son
-pont-levis, enfin tous les accessoires qui accompagnent ces sortes de
-descriptions. A peu de distance il s'arrêta, et, retenant la bride de
-son cheval, il attendit qu'un nain vînt se montrer aux créneaux pour
-annoncer à son de trompe l'arrivée d'un chevalier; mais comme rien ne
-paraissait, et que Rossinante avait hâte de gagner l'écurie, don
-Quichotte avança de quelques pas et aperçut alors les deux filles en
-question, qui lui parurent deux nobles damoiselles folâtrant devant la
-porte du château. Un porcher qui passait en ce moment se mit à souffler
-dans une corne pour rassembler son troupeau: persuadé qu'on venait de
-donner le signal de sa venue, notre héros s'approcha tout à fait de ces
-femmes, qui, à l'aspect imprévu d'un homme armé jusqu'aux dents,
-rentrèrent précipitamment dans la maison. Devinant le motif de leur
-frayeur, don Quichotte leva sa visière, et découvrant à moitié son sec
-et poudreux visage, il leur dit d'un ton calme et doux: Timides vierges,
-ne fuyez point, et ne redoutez de ma part aucune offense; la chevalerie,
-dont je fais profession, m'interdit d'offenser personne, et surtout de
-nobles damoiselles telles que vous paraissez.
-
-Ces femmes le regardaient avec étonnement et cherchaient de tous leurs
-yeux son visage sous la mauvaise visière qui le couvrait; mais quand
-elles s'entendirent appeler damoiselles, elles ne purent s'empêcher
-d'éclater de rire.
-
-La modestie sied à la beauté, reprit don Quichotte d'un ton sévère, et
-le rire qui procède de cause futile est une inconvenance. Si je vous
-parle ainsi, ne croyez pas que ce soit pour vous affliger, ni pour
-troubler la belle humeur où je vous vois, car la mienne n'est autre que
-de vous servir.
-
-Ce langage et cette bizarre figure ne faisaient que redoubler les éclats
-de leur gaieté; et cela sans doute eût mal tourné, si dans ce moment ne
-fût survenu l'hôtelier, homme d'un énorme embonpoint, et par conséquent
-très-pacifique. A l'aspect de cet étrange personnage tout couvert
-d'armes dépareillées, il fut bien près de partager l'hilarité des deux
-donzelles; mais, en voyant cet attirail de guerre, se ravisant, il dit à
-l'inconnu: Seigneur chevalier, si Votre Grâce a besoin d'un gîte, sauf
-le lit toutefois, car il ne m'en reste pas un seul, elle trouvera chez
-moi tout à profusion.
-
-Aux avances courtoises du gouverneur du château (tels lui paraissaient
-l'hôtellerie et l'hôtelier) don Quichotte répondit: Seigneur châtelain,
-peu de chose me suffit; LES ARMES SONT MA PARURE, _et mes délassements
-les combats_[17].
-
- [17] Mis arreos son las armas,
- Mi descanso el pelear. (_Romancero._)
-
-A ce nom de châtelain (_castellano_[18]), l'hôtelier crut que notre
-aventurier le prenait pour un Castillan, lui qui était un franc
-Andalous, et même de la plage de San Lucar, aussi voleur que Cacus,
-aussi goguenard qu'un écolier ou qu'un page: En ce cas, lui dit-il, _la
-couche de Votre Seigneurie doit être un dur rocher et son sommeil une
-veille continuelle_[19]. S'il en est ainsi, vous pouvez mettre pied à
-terre, sûr de trouver ici mille occasions pour une de passer
-non-seulement la nuit, mais toute l'année sans dormir. En disant cela il
-courut tenir l'étrier à don Quichotte, qui descendit de cheval avec
-beaucoup de peine et d'efforts, comme un homme accablé du poids de ses
-armes et qui depuis douze heures était encore à jeun.
-
- [18] Il y a ici un jeu de mots: en espagnol, _castellano_ veut dire
- Castillan et châtelain.
-
- [19] Mi cama las duras peñas,
- Mi dormir siempre velar. (_Romancero._)
-
-Le premier soin de notre héros fut de recommander sa monture, affirmant
-que de toutes les bêtes qui dans le monde portaient selle, c'était
-certainement la meilleure. En examinant Rossinante, l'hôtelier put se
-convaincre qu'il en fallait rabattre plus de moitié; toutefois il le
-conduisit à l'écurie, et revenant aussitôt près de son hôte, il le
-trouva réconcilié avec les deux donzelles, qui s'empressaient à le
-débarrasser de son armure. Elles lui avaient bien ôté la cuirasse et le
-corselet; mais quand il fallut déboîter le gorgerin et enlever la
-malheureuse salade, attachée par des rubans verts, il devint impossible
-de défaire les nœuds sans les couper; aussi don Quichotte ne voulut
-jamais y consentir, aimant mieux passer toute la nuit avec sa salade en
-tête, ce qui lui faisait la plus plaisante figure qu'on pût imaginer.
-
-Pendant cette cérémonie, prenant toujours celles qui le désarmaient pour
-de nobles damoiselles et les maîtresses de ce château, notre héros leur
-débitait d'un air galant ces vers d'un vieux romancero:
-
- Vit-on jamais un chevalier,
- Plus en faveur auprès des belles?
- Don Quichotte est servi par elles,
- Dames ont soin de son coursier.
-
-Rossinante est son nom, mesdames, et don Quichotte de la Manche celui de
-votre serviteur, qui avait fait serment de ne point se découvrir avant
-d'avoir accompli quelque grande prouesse. Le besoin d'ajuster la romance
-de Lancelot à la situation où je me trouve fait que vous savez mon nom
-plus tôt que je ne l'aurais voulu; mais viendra le temps, j'espère, où
-Vos Gracieuses Seigneuries me donneront leurs ordres, où je serai
-heureux de leur obéir et de mettre à leur service la valeur de mon bras.
-
-Peu accoutumées à de semblables discours, ces femmes ouvraient de grands
-yeux et ne répondaient rien; à la fin pourtant, elles lui demandèrent
-s'il voulait manger quelque chose.
-
-Volontiers, répondit don Quichotte; et, quoi que ce puisse être, tout
-viendra fort à propos.
-
-Par malheur, c'était un vendredi, et il n'y avait dans toute
-l'hôtellerie que les restes d'un poisson séché qu'on appelle en
-Espagne, selon la province, morue, merluche ou truitelle. Elles le
-prièrent de vouloir bien s'en contenter, puisque c'était la seule chose
-qu'on pût lui offrir.
-
-Pourvu qu'il y ait un certain nombre de ces truitelles, répliqua don
-Quichotte, cela équivaudra à une truite; car, me donner la monnaie d'une
-pièce de huit réaux, ou la pièce entière, peu importe. D'autant qu'il en
-est peut-être de la truitelle comme du veau, qui est plus tendre que le
-bœuf, ou bien encore du chevreau, qui est plus délicat que le bouc.
-Mais, quoi que ce soit, je le répète, qu'on l'apporte au plus vite; car,
-pour supporter la fatigue et le poids des armes, il faut réconforter
-l'estomac.
-
-Pour qu'il dînât au frais, une table fut dressée devant la porte de
-l'hôtellerie, et l'hôtelier lui apporta un morceau de poisson mal
-dessalé et plus mal cuit, avec un pain moisi plus noir que ses armes.
-C'était un plaisant spectacle de le voir ainsi attablé, la tête emboîtée
-dans son morion, visière et mentonnière en avant. Comme il avait peine à
-se servir de ses mains pour porter les morceaux à sa bouche, une de ces
-dames fut obligée de lui rendre ce service. Quant à le faire boire, ce
-fut bien autre chose, et on n'y serait jamais parvenu, si l'hôtelier ne
-se fût avisé de percer de part en part un long roseau et de lui en
-introduire entre les dents un des bouts. Mais notre héros endurait tout
-patiemment, plutôt que de laisser couper les rubans de son armet. Sur
-ces entrefaites, un châtreur de porcs, qui rentrait à l'hôtellerie,
-s'étant mis à siffler cinq ou six fois, cet incident acheva de lui
-persuader qu'il était dans un fameux château, et qu'on lui faisait de la
-musique pendant le repas. Alors la merluche fut pour lui de la truite,
-le pain noir du pain blanc, les donzelles de grandes dames, l'hôtelier
-le seigneur châtelain. Aussi était-il ravi de la résolution qu'il avait
-prise, et du gracieux résultat de sa première sortie. Une seule chose
-cependant le chagrinait au fond de l'âme: c'était de n'être point encore
-armé chevalier, parce qu'en cet état, disait-il, on ne pouvait
-légitimement entreprendre aucune aventure.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-OU L'ON RACONTE DE QUELLE PLAISANTE MANIÈRE DON QUICHOTTE FUT ARMÉ
-CHEVALIER
-
-
-Tourmenté de cette pensée, il abrége son maigre repas, puis, se levant
-brusquement, il appelle l'hôtelier, l'emmène dans l'écurie, et, après en
-avoir fermé la porte, il se jette à deux genoux devant lui en disant: Je
-ne me relèverai pas d'où je suis, illustre chevalier, que Votre
-Seigneurie ne m'ait octroyé l'insigne faveur que j'ai à lui demander,
-laquelle ne tournera pas moins à votre gloire qu'à l'avantage du genre
-humain.
-
-En le voyant dans cette posture suppliante tenir un si étrange discours,
-l'hôtelier le regardait tout ébahi, et s'opiniâtrait à le relever; mais
-il n'y parvint qu'en promettant de faire ce qu'il désirait.
-
-Je n'attendais pas moins de votre courtoisie, seigneur, dit don
-Quichotte. Le don que je vous demande et que vous promettez de
-m'octroyer si obligeamment, c'est demain, à la pointe du jour, de
-m'armer chevalier; mais au préalable, afin de me préparer à recevoir cet
-illustre caractère que je souhaite avec ardeur, permettez-moi de faire
-cette nuit la veille des armes dans la chapelle de votre château, après
-quoi il me sera permis de chercher les aventures par toute la terre,
-secourant les opprimés, châtiant les méchants, selon le vœu de la
-chevalerie, et comme doit le faire tout chevalier errant que sa vocation
-appelle à remplir une si noble tâche.
-
-[Illustration: Don Quichotte restait fièrement près de l'auge (p. 15).]
-
-L'hôtelier, rusé compère (on l'a vu déjà), et qui avait quelque soupçon
-du jugement fêlé de son hôte, acheva de s'en convaincre en entendant un
-semblable discours; aussi, pour s'apprêter de quoi rire, il voulut lui
-donner satisfaction. Il lui dit qu'une pareille résolution montrait
-qu'il était homme sage et de grand sens; qu'elle était d'ailleurs
-naturelle aux hidalgos d'aussi haute volée qu'il paraissait être et que
-l'annonçaient ses gaillardes manières; que lui-même, dans sa jeunesse,
-s'était voué à cet honorable exercice; qu'il avait visité, en quête
-d'aventures, plusieurs parties du monde, ne laissant dans les faubourgs
-de Séville et de Malaga, dans les marchés de Ségovie, dans l'oliverie de
-Valence, près des remparts de Grenade, sur la plage de San Lucar, et
-dans les moindres cabarets de Tolède[20], aucun endroit où il eût
-négligé d'exercer la légèreté de ses pieds ou la subtilité de ses mains,
-causant une foule de torts, cajolant les veuves, débauchant les jeunes
-filles, dupant nombre d'orphelins, finalement faisant connaissance avec
-presque tous les tribunaux d'Espagne, ou peu s'en faut; après quoi,
-ajouta-t-il, je suis venu me retirer dans ce château, où, vivant de mon
-bien et de celui des autres, je m'empresse d'accueillir tous les
-chevaliers errants, de quelque condition et qualité qu'ils soient,
-seulement pour l'estime que je leur porte, et pourvu qu'ils partagent
-avec moi leurs finances en retour de mes généreuses intentions. Notre
-compère assura qu'il n'avait pas chez lui de chapelle pour faire la
-veille des armes, parce qu'on l'avait abattue à seule fin d'en rebâtir
-une toute neuve; mais qu'il était certain qu'en cas de nécessité, cette
-veille pouvait avoir lieu où bon semblait, qu'en conséquence il
-engageait son hôte à la faire dans la cour du château, où, dès la petite
-pointe du jour, et avec l'aide de Dieu, s'achèverait la cérémonie
-usitée; si bien que, dans quelques heures, il pourrait se vanter d'être
-armé chevalier, autant qu'on pût l'être au monde. Notre homme finit en
-lui demandant s'il portait de l'argent.
-
- [20] L'hôtelier donne ici la nomenclature des divers endroits
- fréquentés par les vagabonds et les voleurs.
-
-Pas un maravédis, répondit don Quichotte, et dans aucune histoire je
-n'ai lu qu'un chevalier errant en ai porté.
-
-Vous vous abusez étrangement, répliqua l'hôtelier: et soyez sûr que si
-les historiens sont muets sur ce point, c'est qu'ils ont regardé comme
-superflu de recommander une chose aussi simple que celle de porter avec
-soi de l'argent et des chemises blanches. Tenez donc pour certain et
-avéré que les chevaliers errants dont parlent les livres avaient à tout
-événement la bourse bien garnie, et de plus une petite boîte d'onguent
-pour les blessures. En effet, comment croire que ces chevaliers, exposés
-à des combats incessants, au milieu des plaines et des déserts, eussent
-là tout à point quelqu'un pour les panser; à moins cependant qu'un
-enchanteur n'accourût à leur secours, amenant à travers les airs, sur un
-nuage, quelque dame ou nain porteur d'une fiole d'eau d'une vertu telle,
-qu'avec deux simples gouttes sur le bout de la langue ils se trouvaient
-tout aussi dispos qu'auparavant: mais, à défaut de ces puissants amis,
-croyez-le bien, ces chevaliers veillaient avec grand soin à ce que leurs
-écuyers fussent pourvus d'argent, de charpie et d'onguent; et si par
-hasard ils n'avaient point d'écuyer, cas fort rare, ils portaient
-eux-mêmes tout cela dans une petite besace, sur la croupe de leur
-cheval; car, cette circonstance exceptée, l'usage de porter besace était
-peu suivi des chevaliers errants. C'est pourquoi, ajouta notre compère,
-je vous donne le conseil et même au besoin l'ordre, comme à celui qui va
-être mon filleul d'armes, de ne plus désormais vous mettre en route sans
-argent; et soyez persuadé que, dans plus d'une occasion, vous aurez à
-vous applaudir de cette prévoyance.
-
-Don Quichotte promit de suivre ce conseil, et, sans plus tarder, se
-prépara à faire la veille des armes dans une basse-cour dépendante de
-l'hôtellerie. Il rassembla toutes les pièces de son armure, les posa sur
-une auge qui était près du puits; après quoi, la rondache au bras et la
-lance au poing, il se mit à passer et à repasser devant l'abreuvoir,
-d'un air calme et fier tout ensemble. Les gens de l'hôtellerie avaient
-été mis au fait de la folie de cet inconnu, de ce qu'il appelait la
-veille des armes, et de son violent désir d'être armé chevalier. Curieux
-d'un spectacle si étrange, ils vinrent se placer à quelque distance, et
-chacun put l'observer tout à son aise, tantôt se promenant d'un pas lent
-et mesuré, tantôt s'appuyant sur sa lance et les yeux attachés sur son
-armure. Quoique la nuit fût close, la lune répandait une clarté si vive,
-qu'on distinguait aisément jusqu'aux moindres gestes de notre héros.
-
-Sur ces entrefaites, un des muletiers qui étaient logés dans
-l'hôtellerie voulut faire boire ses bêtes; mais pour cela il fallait
-enlever les armes de dessus l'abreuvoir. Don Quichotte, qui en le voyant
-venir avait deviné son dessein, lui cria d'une voix fière: O toi,
-imprudent chevalier qui oses approcher des armes d'un des plus vaillants
-parmi ceux qui ont jamais ceint l'épée, prends garde à ce que tu vas
-faire, et crains de toucher à cette armure, si tu ne veux laisser ici la
-vie pour prix de ta témérité! Le muletier, sans s'inquiéter de ces
-menaces (mieux eût valu pour sa santé qu'il en fît cas!), prit l'armure
-par les courroies et la jeta loin de lui.
-
-Plus prompt que l'éclair, notre héros lève les yeux au ciel, et
-invoquant Dulcinée: Ma dame, dit-il à demi-voix, secourez-moi en ce
-premier affront qu'essuie ce cœur, votre vassal; que votre faveur me
-soit en aide en ce premier péril! Aussitôt, jetant sa rondache, il
-saisit sa lance à deux mains, et en décharge un tel coup sur la tête du
-muletier, qu'il l'étend à ses pieds dans un état si piteux qu'un second
-l'eût à jamais dispensé d'appeler un chirurgien. Cela fait, il ramasse
-son armure, la replace sur l'abreuvoir, et recommence sa promenade avec
-autant de calme que s'il ne fût rien arrivé.
-
-Peu après, un autre muletier ignorant ce qui venait de se passer, voulut
-aussi faire boire ses mules; mais comme il allait toucher aux armes pour
-débarrasser l'abreuvoir, don Quichotte, sans prononcer une parole, et
-cette fois sans demander la faveur d'aucune dame, lève de nouveau sa
-lance, en assène trois ou quatre coups sur la tête de l'audacieux, et la
-lui ouvre en trois ou quatre endroits. Aux cris du blessé, tous les gens
-de l'hôtellerie accoururent; mais notre héros, reprenant sa rondache et
-saisissant son épée: Dame de beauté, s'écrie-t-il, aide et réconfort de
-mon cœur, voici l'instant de tourner les yeux de Ta Grandeur vers le
-chevalier, ton esclave, que menace une terrible aventure! Après cette
-invocation, il se sentit tant de force et de courage, que tous les
-muletiers du monde n'auraient pu le faire reculer d'un seul pas.
-
-Les camarades des blessés, les voyant en cet état, se mirent à faire
-pleuvoir une grêle de pierres sur don Quichotte, qui s'en garantissait
-de son mieux avec sa rondache, restant fièrement près de l'auge, à la
-garde de ses armes. L'hôtelier criait à tue-tête qu'on laissât
-tranquille ce diable d'homme; qu'il avait assez dit que c'était un fou,
-et que, comme tel, il en sortirait quitte, eût-il assommé tous les
-muletiers d'Espagne. Notre héros vociférait encore plus fort que lui,
-les appelant lâches, mécréants, et traitant de félon le seigneur du
-château, puisqu'il souffrait qu'on maltraitât de la sorte les chevaliers
-errants. Si j'avais reçu l'ordre de chevalerie, disait-il, je lui
-prouverais bien vite qu'il n'est qu'un traître! Quant à vous, impure et
-vile canaille, approchez, approchez tous ensemble, et vous verrez quel
-châtiment recevra votre insolence. Enfin il montra tant de résolution,
-que les assaillants cessèrent de lui jeter des pierres. Don Quichotte,
-laissant emporter les blessés, reprit la veille des armes avec le même
-calme et la même gravité qu'auparavant.
-
-L'hôtelier, qui commençait à trouver peu divertissantes les folies de
-son hôte, résolut pour y mettre un terme de lui conférer au plus vite ce
-malencontreux ordre de chevalerie. Après s'être excusé de l'insolence de
-quelques malappris, bien châtiés du reste, il jura que tout s'était
-passé à son insu; il lui répéta qu'il n'avait point de chapelle dans son
-château, mais que cela n'était pas absolument nécessaire, le point
-essentiel pour être armé chevalier consistant, d'après sa parfaite
-connaissance du cérémonial, en deux coups d'épée, le premier sur la
-nuque, le second sur l'épaule, et affirmant de plus que cela pouvait
-s'accomplir n'importe où, fût-ce au milieu des champs. Quant à la veille
-des armes, ajouta-t-il, vous êtes en règle, car deux heures suffisent,
-et vous en avez passé plus de quatre. Don Quichotte se laissa facilement
-persuader, déclarant au seigneur châtelain qu'il était prêt à lui obéir,
-mais qu'il le priait d'achever promptement la cérémonie, parce qu'une
-fois armé chevalier, disait-il, si l'on vient derechef m'attaquer, je ne
-laisserai personne en vie dans ce château, hormis pourtant ceux que mon
-noble parrain m'ordonnera d'épargner.
-
-Très-peu rassuré par ces paroles, l'hôtelier courut chercher le livre où
-il inscrivait d'habitude la paille et l'orge qu'il donnait aux
-muletiers; puis, accompagné des deux donzelles en question et d'un
-petit garçon portant un bout de chandelle, il revient trouver don
-Quichotte, auquel il ordonne de se mettre à genoux; après quoi, les yeux
-fixés sur le livre, comme s'il eût débité quelque dévote oraison, il
-prend l'épée de notre héros, lui en donne un coup sur la nuque, un autre
-sur l'épaule, puis invite une de ces dames à lui ceindre l'épée, ce dont
-elle s'acquitta avec beaucoup d'aisance et de modestie, mais toujours
-sur le point d'éclater de rire, si ce qui venait d'arriver n'eût tenu en
-bride sa gaieté. Dieu fasse de Votre Grâce un heureux chevalier, lui
-dit-elle, et vous accorde bonne chance dans les combats!
-
-Don Quichotte lui demanda son nom, voulant savoir à quelle noble dame il
-demeurait obligé d'une si grande faveur. Elle répondit qu'elle
-s'appelait la Tolosa, que son père était fripier à Tolède, dans les
-échoppes de Sancho Benaya, et qu'en tout temps, en tout lieu et à toute
-heure, elle serait sa très-humble servante. Notre héros la pria, pour
-l'amour de lui, de prendre à l'avenir le _don_, et de s'appeler dona
-Tolosa, ce qu'elle promit de faire. L'autre lui ayant chaussé l'éperon,
-il lui demanda également son nom: elle répondit qu'elle s'appelait la
-Molinera, et qu'elle était fille d'un honnête meunier d'Antequerra.
-Ayant obtenu d'elle pareille promesse de prendre le _don_, et de
-s'appeler à l'avenir dona Molinera, il lui réitéra ses remercîments et
-ses offres de service.
-
-Cette cérémonie terminée à la hâte, don Quichotte, qui aurait voulu être
-déjà en quête d'aventures, s'empressa de seller Rossinante, puis, venant
-à cheval embrasser l'hôtelier, il le remercia de l'avoir armé chevalier,
-et cela avec des expressions de gratitude si étranges, qu'il faut
-renoncer à vouloir les rapporter fidèlement. Pour le voir partir au plus
-vite, notre compère lui rendit, en quelques mots, la monnaie de ses
-compliments, et, sans rien réclamer pour sa dépense, le laissa aller à
-la grâce de Dieu.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER QUAND IL FUT SORTI DE L'HOTELLERIE
-
-
-L'aube blanchissait à l'horizon quand don Quichotte quitta l'hôtellerie
-si joyeux, si ravi de se voir enfin armé chevalier, que dans ses
-transports il faisait craquer les sangles de sa selle. Toutefois venant
-à se rappeler le conseil de l'hôtelier au sujet des choses dont il
-devait absolument se pourvoir, il résolut de s'en retourner chez lui,
-afin de se munir d'argent et de chemises, et surtout pour se procurer un
-écuyer, emploi auquel il destinait un laboureur, son voisin, pauvre
-diable chargé d'enfants, mais, selon lui, très-convenable à l'office
-d'écuyer dans la chevalerie errante. Il prit donc le chemin de son
-village; et, comme si Rossinante eût deviné l'intention de son maître,
-il se mit à trotter si prestement, que ses pieds semblaient ne pas
-toucher la terre.
-
-Notre héros marchait depuis peu de temps, lorsqu'il crut entendre à sa
-droite une voix plaintive sortant de l'épaisseur d'un bois. A peine en
-fut-il certain, qu'il s'écria: Grâces soient rendues au ciel qui
-m'envoie sitôt l'occasion d'exercer le devoir de ma profession et de
-cueillir les premiers fruits de mes généreux desseins. Ces plaintes
-viennent sans doute d'un infortuné qui a besoin de secours; et aussitôt
-tournant bride vers l'endroit d'où les cris lui semblaient partir, il y
-pousse Rossinante.
-
-Il n'avait pas fait vingt pas dans le bois, qu'il vit une jument
-attachée à un chêne, et à un autre chêne également attaché un jeune
-garçon d'environ quinze ans, nu jusqu'à la ceinture. C'était de lui que
-venaient les cris, et certes il ne les poussait pas sans sujet. Un
-paysan vigoureux et de haute taille le fustigeait avec une ceinture de
-cuir, accompagnant chaque coup du même refrain: Yeux ouverts et bouche
-close! lui disait-il. Pardon, seigneur, pardon, pour l'amour de Dieu!
-criait le pauvre garçon, j'aurai désormais plus de soin du troupeau.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Il est mal de s'attaquer à
-qui ne peut se défendre (p. 17).]
-
-A cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Discourtois
-chevalier, il est mal de s'attaquer à qui ne peut se défendre; montez à
-cheval, prenez votre lance (il y en avait une appuyée contre l'arbre
-auquel la jument était attachée[21]), et je saurai vous montrer qu'il
-n'appartient qu'à un lâche d'agir de la sorte.
-
- [21] Il était d'usage alors, chez les paysans espagnols, d'être armé
- de la lance, comme aujourd'hui de porter l'escopette.
-
-Sous la menace de ce fantôme armé qui lui tenait sa lance contre la
-poitrine, le paysan répondit d'un ton patelin: Seigneur, ce mien valet
-garde un troupeau de brebis que j'ai près d'ici; mais il est si
-négligent, que chaque jour il en manque quelques-unes; et comme je
-châtie sa paresse, ou plutôt sa friponnerie, il dit que c'est par
-avarice et pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu et sur mon âme
-il en a menti!
-
-Un démenti en ma présence, misérable vilain! repartit don Quichotte; par
-le soleil qui nous éclaire, je suis tenté de te passer cette lance au
-travers du corps. Qu'on délie cet enfant et qu'on le paye, sinon, j'en
-prends Dieu à témoin, je t'anéantis sur l'heure.
-
-Le paysan, baissant la tête sans répliquer, détacha le jeune garçon, à
-qui don Quichotte demanda combien il lui était dû:
-
-Neuf mois, à sept réaux chacun, répondit-il.
-
-Notre héros ayant compté, trouva que cela faisait soixante-trois réaux,
-qu'il ordonna au laboureur de payer sur-le-champ, s'il tenait à la vie.
-Tout tremblant, cet homme répondit que dans le mauvais pas où il se
-trouvait, il craignait de jurer faux, mais qu'il ne devait pas autant;
-qu'en tout cas il fallait en rabattre le prix de trois paires de
-souliers, et de deux saignées faites à son valet malade.
-
-Eh bien, répliqua don Quichotte, cela compensera les coups que vous lui
-avez donnés sans raison. S'il a usé le cuir de vos souliers, vous avez
-déchiré la peau de son corps; si le barbier lui a tiré du sang pendant
-sa maladie, vous lui en avez tiré en bonne santé; ainsi vous êtes
-quittes, l'un vaudra pour l'autre.
-
-Le malheur est que je n'ai pas d'argent sur moi, dit le paysan; mais
-qu'André vienne à la maison, je le payerai jusqu'au dernier réal.
-
-M'en aller avec lui! Dieu m'en préserve! s'écria le berger. S'il me
-tenait seul, il m'écorcherait comme un saint Barthélemi.
-
-Non, non, répliqua don Quichotte, il n'en fera rien; qu'il me le jure
-seulement par l'ordre de chevalerie qu'il a reçu, il est libre, et je
-réponds du payement.
-
-Seigneur, que Votre Grâce fasse attention à ce qu'elle dit, reprit le
-jeune garçon; mon maître n'est point chevalier, et n'a jamais reçu aucun
-ordre de chevalerie: c'est Jean Haldudo le riche, qui demeure près de
-Quintanar.
-
-Qu'importe? dit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudos chevaliers;
-d'ailleurs ce sont les bonnes actions qui anoblissent, et chacun est
-fils de ses œuvres.
-
-Cela est vrai, répondit André, mais de quelles œuvres est-il fils, lui
-qui me refuse un salaire gagné à la sueur de mon corps?
-
-Vous avez tort, André, mon ami, répliqua le paysan, et, s'il vous plaît
-de venir avec moi, je fais serment, par tous les ordres de chevalerie
-qu'il y a dans le monde, de vous payer ce que je vous dois, comme je
-l'ai promis, et même en réaux tout neufs.
-
-Pour neufs, je t'en dispense, reprit notre chevalier; paye-le, cela me
-suffit; mais songe à ce que tu viens de jurer d'accomplir, sinon je jure
-à mon tour que je saurai te retrouver, fusses-tu aussi prompt à te
-cacher qu'un lézard; afin que tu saches à qui tu as affaire, apprends
-que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, celui qui redresse
-les torts et répare les injustices. Adieu, qu'il te souvienne de ta
-parole, ou je tiendrai la mienne. En achevant ces mots, il piqua
-Rossinante, et s'éloigna.
-
-Le paysan le suivit quelque temps des yeux, puis, quand il l'eut perdu
-de vue dans l'épaisseur du bois, il retourna au berger: Viens, mon fils,
-lui dit-il, viens que je m'acquitte envers toi comme ce redresseur de
-torts me l'a commandé.
-
-Si vous ne faites, répondit André, ce qu'a ordonné ce bon chevalier (à
-qui Dieu donne heureuse et longue vie pour sa valeur et sa justice!), je
-jure d'aller le chercher en quelque endroit qu'il puisse être et de
-l'amener pour vous châtier, selon qu'il l'a promis.
-
-Très-bien, reprit le paysan, et pour te montrer combien je t'aime, je
-veux accroître la dette, afin d'augmenter le payement; puis, saisissant
-André par le bras, il le rattacha au même chêne, et lui donna tant de
-coups qu'il le laissa pour mort. Appelle, appelle le redresseur de
-torts, lui disait-il, tu verras qu'il ne redressera pas celui-ci,
-quoiqu'il ne soit qu'à moitié fait; car je ne sais qui me retient, pour
-te faire dire vrai, que je ne t'écorche tout vif. A la fin, il le
-détacha: Maintenant va chercher ton juge, ajouta-t-il, qu'il vienne
-exécuter sa sentence; tu auras toujours cela par provision.
-
-André s'en fut tout en larmes, jurant de se mettre en quête du seigneur
-don Quichotte jusqu'à ce qu'il l'eût rencontré, et menaçant le paysan de
-le lui faire payer avec usure. Mais, en attendant, le pauvre diable
-s'éloignait à demi-écorché, tandis que son maître riait à gorge
-déployée.
-
-Enchanté de l'aventure, et d'un si agréable début dans la carrière
-chevaleresque, notre héros poursuivait son chemin: Tu peux t'estimer
-heureuse entre toutes les femmes, disait-il à demi-voix, ô belle
-par-dessus toutes les belles, belle Dulcinée du Toboso! d'avoir pour
-humble esclave un aussi valeureux chevalier que don Quichotte de la
-Manche, lequel, comme chacun sait, est armé chevalier d'hier seulement,
-et a déjà redressé la plus grande énormité qu'ait pu inventer
-l'injustice et commettre la cruauté, en arrachant des mains de cet
-impitoyable bourreau le fouet dont il déchirait un faible enfant. En
-disant cela, il arrivait à un chemin qui se partageait en quatre, et
-tout aussitôt il lui vint à l'esprit que les chevaliers errants
-s'arrêtaient en pareils lieux, pour délibérer sur la route qu'ils
-devaient suivre. Afin de ne faillir en rien à les imiter, il s'arrêta;
-mais, après avoir bien réfléchi, il lâcha la bride à Rossinante, qui, se
-sentant libre, suivit son inclination naturelle, et prit le chemin de
-son écurie.
-
-Notre chevalier avait fait environ deux milles quand il vit venir à lui
-une grande troupe de gens: c'était, comme on l'a su depuis, des
-marchands de Tolède qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils
-étaient six, tous bien montés, portant chacun un parasol, et accompagnés
-de quatre valets à cheval et d'autres à pied conduisant les mules. A
-peine don Quichotte les a-t-il aperçus, qu'il s'imagine rencontrer une
-nouvelle aventure; aussitôt, pour imiter les passes d'armes qu'il avait
-vues dans ses livres, il saisit l'occasion d'en faire une à laquelle il
-songeait depuis longtemps. Se dressant sur ses étriers d'un air fier, il
-serre sa lance, se couvre de son écu, se campe au beau milieu du chemin,
-et attend ceux qu'il prenait pour des chevaliers errants. Puis d'aussi
-loin qu'ils peuvent le voir et l'entendre, il leur crie d'une voix
-arrogante: Qu'aucun de vous ne prétende passer outre, à moins de
-confesser que sur toute la surface de la terre il n'y a pas une seule
-dame qui égale en beauté l'impératrice de la Manche, la sans pareille
-Dulcinée du Toboso!
-
-Les marchands s'arrêtèrent pour considérer cet étrange personnage, et, à
-la figure non moins qu'aux paroles, ils reconnurent bientôt à qui ils
-avaient affaire. Mais, voulant savoir où les mènerait l'aveu qu'on leur
-demandait, l'un d'eux, qui était très-goguenard, répondit: Seigneur
-chevalier, nous ne connaissons pas cette noble dame dont vous parlez;
-faites-nous-la voir: et si sa beauté est aussi merveilleuse que vous le
-dites, nous confesserons de bon cœur et sans contrainte ce que vous
-désirez.
-
-Et si je vous la faisais voir, répliqua don Quichotte, quel mérite
-auriez-vous à reconnaître une vérité si manifeste? L'essentiel, c'est
-que, sans l'avoir vue, vous soyez prêts à le confesser, à l'affirmer, et
-même à le soutenir les armes à la main; sinon, gens orgueilleux et
-superbes, je vous défie, soit que vous veniez l'un après l'autre, comme
-le veulent les règles de la chevalerie, soit que vous veniez tous
-ensemble, comme c'est la vile habitude des gens de votre espèce. Je vous
-attends avec la confiance d'un homme qui a le bon droit de son côté.
-
-Seigneur chevalier, répondit le marchand, au nom de tout ce que nous
-sommes de princes ici, et pour l'acquit de notre conscience, laquelle
-nous défend d'affirmer une chose que nous ignorons, chose qui d'ailleurs
-serait au détriment des autres impératrices et reines de l'Estramadure
-et de la banlieue de Tolède, je supplie Votre Grâce de nous faire voir
-le moindre petit portrait de cette dame; ne fût-il pas plus grand que
-l'ongle, par l'échantillon on juge de la pièce; du moins notre esprit
-sera en repos, et nous pourrons vous donner satisfaction. Nous sommes
-déjà si prévenus en sa faveur, que, lors même que son portrait la
-montrerait borgne d'un œil et distillant de l'autre du vermillon et du
-soufre, nous dirons à sa louange tout ce qu'il vous plaira.
-
-Il n'en distille rien, canaille infâme! s'écria don Quichotte enflammé
-de colère, il n'en distille rien de ce que vous osez dire, mais bien du
-musc et de l'ambre; elle n'est ni borgne ni bossue: elle est plus droite
-qu'un fuseau de Guadarrama; aussi vous allez me payer le blasphème que
-vous venez de proférer. En même temps, il court la lance basse sur celui
-qui avait porté la parole, et cela avec une telle furie que si
-Rossinante n'eût bronché au milieu de sa course, le railleur s'en serait
-fort mal trouvé.
-
-Rossinante s'abattit, et s'en fut au loin rouler avec son maître, qui
-s'efforça plusieurs fois de se relever, sans pouvoir en venir à bout,
-tant l'embarrassaient son écu, sa lance et le poids de son armure. Mais
-pendant ces vains efforts, sa langue n'était pas en repos: Ne fuyez pas,
-lâches! criait-il; ne fuyez pas, vils esclaves! c'est par la faute de
-mon cheval, et non par la mienne, que je suis étendu sur le chemin.
-
-Un muletier de la suite des marchands, qui n'avait pas l'humeur
-endurante, ne put supporter tant de bravades. Il court sur notre héros,
-lui arrache sa lance qu'il met en pièces, et avec le meilleur tronçon il
-l'accable de tant de coups que, malgré sa cuirasse, il le broyait comme
-du blé sous la meule. On avait beau lui crier de s'arrêter, le jeu lui
-plaisait tellement qu'il ne pouvait se résoudre à le quitter. Après
-avoir brisé le premier morceau de la lance, il eut recours aux autres,
-et il acheva de les user sur le malheureux chevalier, qui, pendant cette
-grêle de coups ne cessait d'invoquer le ciel et la terre, et de menacer
-les scélérats qui le traitaient si outrageusement. Enfin le muletier se
-lassa et les marchands poursuivirent leur chemin avec un ample sujet de
-conversation.
-
-Quand don Quichotte se vit seul, il fit de nouveaux efforts pour se
-relever; mais s'il n'avait pu y parvenir bien portant, comment l'eût-il
-fait moulu et presque disloqué? Néanmoins il se consolait d'une disgrâce
-familière, selon lui, aux chevaliers errants, et qu'il attribuait,
-d'ailleurs, tout entière à la faute de son cheval.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-OU SE CONTINUE LE RÉCIT DE LA DISGRACE DE NOTRE CHEVALIER
-
-
-Convaincu qu'il lui était impossible de se mouvoir, don Quichotte prit
-le parti de recourir à son remède ordinaire, qui consistait à se
-rappeler quelques passages de ses livres, et tout aussitôt sa folie lui
-remit en mémoire l'aventure du marquis de Mantoue et de Baudouin, quand
-Charlot abandonna celui-ci, blessé dans la montagne; histoire connue de
-tout le monde et non moins authentique que les miracles de Mahomet.
-Cette aventure lui paraissant tout à fait appropriée à sa situation, il
-commença à se rouler par terre comme un homme désespéré, répétant d'une
-voix dolente ce que l'auteur met dans la bouche du chevalier blessé:
-
- Où donc es-tu, dame de mes pensées, que mes maux te touchent si peu?
- Ou tu les ignores, ou tu es fausse et déloyale.
-
-Comme il continuait la romance jusqu'à ces vers:
-
- O noble marquis de Mantoue,
- Mon oncle et mon seigneur,
-
-le hasard amena du même côté un laboureur de son village, qui revenait
-de porter une charge de blé au moulin. Voyant un homme étendu sur le
-chemin, il lui demanda qui il était et quel mal il ressentait pour se
-plaindre si tristement. Don Quichotte, se croyant Baudouin, et prenant
-le laboureur pour le marquis de Mantoue, se met, pour toute réponse, à
-lui raconter ses disgrâces et les amours de sa femme avec le fils de
-l'empereur, comme on le voit dans la romance. Le laboureur, étonné
-d'entendre tant d'extravagances, le débarrassa de sa visière, qui était
-toute brisée, et, ayant lavé ce visage plein de poussière, le reconnut.
-Hé! bon Dieu, seigneur Quixada, s'écria-t-il (tel devait être son nom
-quand il était en son bon sens et qu'il n'était pas encore devenu,
-d'hidalgo paisible, chevalier errant), qui a mis Votre Grâce en cet
-état?
-
-Au lieu de répondre à la question, notre chevalier continuait sa
-romance. Voyant qu'il n'en pouvait tirer autre chose, le laboureur lui
-ôta le plastron et le corselet afin de visiter ses blessures; mais ne
-trouvant aucune trace de sang, il se mit à le relever de terre non sans
-peine, et le plaça sur son âne pour le mener plus doucement. Ramassant
-ensuite les armes et jusqu'aux éclats de la lance, il attacha le tout
-sur le dos de Rossinante qu'il prit par la bride, puis il poussa l'âne
-devant lui, et marcha ainsi vers son village, écoutant, sans y rien
-comprendre, les folies que débitait don Quichotte.
-
-[Illustration: Il le plaça sur son âne pour le mener plus doucement
-(p. 21).]
-
-Toujours préoccupé de ses rêveries, notre héros était de plus en si
-mauvais état qu'il ne pouvait se tenir sur le pacifique animal; aussi,
-de temps en temps, poussait-il de grands soupirs. Le laboureur lui
-demanda de nouveau quel mal il ressentait; mais on eût dit que le diable
-prenait plaisir à réveiller dans la mémoire du chevalier ce qui avait
-quelque rapport à son aventure. Oubliant Baudouin, il vint à se rappeler
-tout à coup le Maure Abendarraez, quand le gouverneur d'Antequerra,
-Rodrigue de Narvaez, l'emmène prisonnier; de sorte qu'il se mit à
-débiter mot pour mot ce que l'Abencerrage répond à don Rodrigue dans la
-_Diane de Montemayor_, et en s'appliquant si bien tout ce fatras, qu'il
-était difficile d'entasser plus d'extravagances. Convaincu que son
-voisin était tout à fait fou, le laboureur pressa le pas afin d'abréger
-l'ennui que lui causait cette interminable harangue.
-
-Seigneur don Rodrigue de Narvaez, poursuivait don Quichotte, il faut que
-vous sachiez que cette belle Karifa, dont je vous parle, est
-présentement la sans pareille Dulcinée du Toboso, pour qui j'ai fait, je
-fais et je ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu'on ai vus,
-qu'on voie et même qu'on puisse voir dans les siècles à venir.
-
-Je ne suis pas Rodrigue de Narvaez ni le marquis de Mantoue, répondait
-le laboureur, mais Pierre Alonzo, votre voisin; et vous n'êtes ni
-Baudouin ni le Maure Abendarraez, mais un honnête hidalgo, le seigneur
-Quixada.
-
-Je sais qui je suis, répliquait don Quichotte, et je sais de plus que je
-puis être non-seulement ceux que j'ai dits, mais encore tout à la fois
-les douze pairs de France et les neuf preux, puisque leurs grandes
-actions réunies ne sauraient égaler les miennes.
-
-Ces propos et autres semblables les menèrent jusqu'à leur village, où
-ils arrivèrent comme le jour finissait. Le laboureur, qui ne voulait pas
-qu'on vît notre hidalgo en si piteux état, attendit que la nuit fût
-venue pour le conduire à sa maison, où tout était en grand trouble de
-son absence.
-
-Ses bons amis, le curé et le barbier, s'y trouvaient en ce moment, et la
-gouvernante leur disait: Eh bien, seigneur licencié Pero Pérez (c'était
-le nom du curé), que pensez-vous de notre maître? Il y a six jours
-entiers que nous n'avons vu ni lui ni son cheval, et il faut qu'il ait
-emporté son écu, sa lance et ses armes, car nous ne les trouvons pas.
-Oui, aussi vrai que je suis née pour mourir, ce sont ces maudits livres
-de chevalerie, sa seule et continuelle lecture, qui lui auront brouillé
-la cervelle. Je lui ai entendu dire bien des fois qu'il voulait se faire
-chevalier errant, et s'en aller de par le monde en quête d'aventures;
-puissent Satan et Barabbas emporter les livres qui ont troublé la
-meilleure tête qui se soit vue dans toute la Manche!
-
-La nièce en disait plus encore: Sachez, maître Nicolas (c'était le nom
-du barbier), sachez qu'il arrivait souvent à mon oncle de passer
-plusieurs jours et plusieurs nuits sans quitter ces maudites lectures;
-après quoi, tout hors de lui, il jetait le livre, tirait son épée et
-s'escrimait à grands coups contre les murailles; puis, quand il n'en
-pouvait plus, il se vantait d'avoir tué quatre géants plus hauts que des
-tours, et soutenait que la sueur dont ruisselait son corps était le sang
-des blessures qu'il avait reçues dans le combat. Là-dessus il buvait un
-grand pot d'eau froide, disant que c'était un précieux breuvage apporté
-par un enchanteur de ses amis. Hélas! je me taisais, de peur qu'on ne
-pensât que mon oncle avait perdu l'esprit, et c'est moi qui suis la
-cause de son malheur pour ne pas avoir parlé plus tôt, car vous y auriez
-porté remède, et tous ces maudits livres seraient brûlés depuis
-longtemps comme autant d'hérétiques.
-
-C'est vrai, dit le curé; et le jour de demain ne se passera pas sans
-qu'il en soit fait bonne justice: ils ont perdu le meilleur de mes amis;
-mais je fais serment qu'à l'avenir ils ne feront de mal à personne.
-
-Tout cela était dit si haut que don Quichotte et le laboureur, qui
-entraient en ce moment, l'entendirent; aussi ce dernier ne doutant plus
-de la maladie de son voisin, se mit à crier à tue-tête: Ouvrez au
-marquis de Mantoue et au seigneur Baudouin, qui revient grièvement
-blessé; ouvrez au seigneur maure Abendarraez, que le vaillant Rodrigue
-de Narvaez, gouverneur d'Antequerra, amène prisonnier!
-
-On s'empressa d'ouvrir la porte; le curé et le barbier, reconnaissant
-leur ami, la nièce son oncle, et la gouvernante son maître, accoururent
-pour l'embrasser.
-
-Arrêtez, dit froidement don Quichotte, qui n'avait pu encore descendre
-de son âne; je ne suis blessé que par la faute de mon cheval. Qu'on me
-porte au lit, et s'il se peut, qu'on fasse venir la sage Urgande pour me
-panser.
-
-Eh bien! s'écria la gouvernante, n'avais-je pas deviné de quel pied
-clochait notre maître? Entrez, seigneur, entrez, et laissez là votre
-Urgande; nous vous guérirons bien sans elle. Maudits soient les chiens
-de livres qui vous ont mis en ce bel état!
-
-On porta notre chevalier dans son lit; et comme on cherchait ses
-blessures sans en trouver aucune: Je ne suis pas blessé, leur dit-il; je
-ne suis que meurtri, parce que mon cheval s'est abattu sous moi tandis
-que j'étais aux prises avec dix géants, les plus monstrueux et les plus
-farouches qui puissent jamais se rencontrer.
-
-Bon, dit le curé, voilà les géants en danse. Par mon saint patron! il
-n'en restera pas un seul demain avant la nuit.
-
-Ils adressèrent mille questions à don Quichotte, mais à toutes il ne
-faisait qu'une seule réponse: c'était qu'on lui donnât à manger et qu'on
-le laissât dormir, deux choses dont il avait grand besoin. On s'empressa
-de le satisfaire. Le curé s'informa ensuite de quelle manière le
-laboureur l'avait rencontré. Celui-ci raconta tout, sans oublier aucune
-des extravagances de notre héros, soit lorsqu'il l'avait trouvé étendu
-sur le chemin, soit pendant qu'il le ramenait sur son âne.
-
-Le lendemain, le curé n'en fut que plus empressé à mettre son projet à
-exécution; il fit appeler maître Nicolas, et tous deux se rendirent à la
-maison de don Quichotte.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-DE LA GRANDE ET AGRÉABLE ENQUÊTE QUE FIRENT LE CURÉ ET LE BARBIER DANS
-LA BIBLIOTHÈQUE DE NOTRE CHEVALIER
-
-
-Notre héros dormait encore quand le curé et le barbier vinrent demander
-à sa nièce la clef de la chambre où étaient les livres, source de tout
-le mal. Elle la leur donna de bon cœur, et ils entrèrent accompagnés de
-la gouvernante. Là se trouvaient plus de cent gros volumes, tous bien
-reliés, et un certain nombre en petit format. A peine la gouvernante les
-eut-elle aperçus, que, sortant brusquement, et rapportant bientôt après
-un vase rempli d'eau bénite: Tenez, seigneur licencié, dit-elle au curé,
-arrosez partout cette chambre, de peur que les maudits enchanteurs, dont
-ces livres sont pleins, ne viennent nous ensorceler, pour nous punir de
-vouloir les chasser de ce monde.
-
-Le curé sourit en disant au barbier de lui donner les livres les uns
-après les autres, pour savoir de quoi ils traitaient, parce qu'il
-pouvait s'en trouver qui ne méritassent pas la peine du feu.
-
-Non, non, dit la nièce, n'en épargnez aucun; tous ils ont fait du mal.
-Il faut les jeter par la fenêtre et les amonceler au milieu de la cour,
-afin de les brûler d'un seul coup, ou plutôt les porter dans la
-basse-cour, et dresser là un bûcher pour n'être pas incommodé par la
-fumée.
-
-La gouvernante fut de cet avis; mais le curé voulut connaître au moins
-le titre des livres.
-
-Le premier que lui passa maître Nicolas était _Amadis de Gaule_.
-
-Oh! oh! s'écria le curé, on prétend que c'est le premier livre de
-chevalerie imprimé en notre Espagne, et qu'il a servi de modèle à tous
-les autres; je conclus à ce qu'il soit condamné au feu, comme chef d'une
-si détestable secte.
-
-Grâce pour lui, reprit le barbier; car bien des gens assurent que c'est
-le meilleur livre que nous ayons en ce genre. Comme modèle, du moins, il
-mérite qu'on lui pardonne.
-
-Pour l'heure, dit le curé, on lui fait grâce. Voyons ce qui suit.
-
-Ce sont, reprit le barbier, _les Prouesses d'Esplandian_, fils légitime
-d'Amadis de Gaule.
-
-Le fils n'approche pas du père, dit le curé; tenez, dame gouvernante,
-ouvrez cette fenêtre, et jetez-le dans la cour: il servira de fond au
-bûcher que nous allons dresser.
-
-La gouvernante s'empressa d'obéir, et _Esplandian_ s'en alla dans la
-cour attendre le supplice qu'il méritait.
-
-Passons, continua le curé.
-
-Voici _Amadis de Grèce_, dit maître Nicolas, et je crois que tous ceux
-de cette rangée sont de la même famille.
-
-Qu'ils prennent le chemin de la cour, reprit le curé; car, plutôt que
-d'épargner la reine _Pintiquiniestre_ et le berger _Danirel_, avec tous
-leurs propos quintessenciés, je crois que je brûlerais avec eux mon
-propre père, s'il se présentait sous la figure d'un chevalier errant.
-
-C'est mon avis, dit le barbier.
-
-C'est aussi le mien, ajouta la nièce.
-
-Puisqu'il en est ainsi, dit la gouvernante, qu'ils aillent trouver leurs
-compagnons! Et, sans prendre la peine de descendre, elle les jeta
-pêle-mêle par la fenêtre.
-
-Quel est ce gros volume? demanda le curé.
-
-_Don Olivantes de Laura_, répondit maître Nicolas.
-
-Il est du même auteur que le _Jardin de Flore_, reprit le curé, mais je
-ne saurais dire lequel des deux est le moins menteur; dans tous les cas,
-celui-ci s'en ira dans la cour à cause des extravagances dont il
-regorge.
-
-Cet autre est _Florismars d'Hircanie_, dit le barbier.
-
-Quoi! le seigneur Florismars est ici? s'écria le curé; eh bien, qu'il se
-dépêche de suivre les autres, en dépit de son étrange naissance et de
-ses incroyables aventures. La rudesse et la pauvreté de son style ne
-méritent pas un meilleur traitement.
-
-Voici _le Chevalier Platir_, dit maître Nicolas.
-
-C'est un vieux livre fort insipide, reprit le curé, et qui ne contient
-rien qui lui mérite d'être épargné: à la cour! dame gouvernante, et
-qu'il n'en soit plus question!
-
-On ouvrit un autre livre; il avait pour titre: _le Chevalier de la
-Croix_. Un nom si saint devrait lui faire trouver grâce, dit le curé;
-mais n'oublions pas le proverbe: Derrière la croix se tient le diable.
-Qu'il aille au feu!
-
-Voici _le Miroir de la Chevalerie_, dit le barbier.
-
-Ah! ah! j'ai l'honneur de le connaître, reprit le curé. Nous avons là
-Renaud de Montauban avec ses bons amis et compagnons, tous plus voleurs
-que Cacus, et les douze pairs de France, et le véridique historien
-Turpin. Si vous m'en croyez, nous ne les condamnerons qu'à un
-bannissement perpétuel, par ce motif qu'ils ont inspiré Matéo Boyardo,
-que le célèbre Arioste n'a pas dédaigné d'imiter[22]. Quant à ce
-dernier, si je le rencontre ici parlant une autre langue que la sienne,
-qu'il ne s'attende à aucune pitié; mais s'il parle son idiome natal,
-accueillons-le avec toutes sortes d'égards.
-
- [22] Boyardo est auteur de _Roland amoureux_, et l'Arioste de _Roland
- furieux_.
-
-Moi, je l'ai en italien, dit le barbier, mais je ne l'entends point.
-
-Plût à Dieu, reprit le curé, que ne l'eût pas entendu davantage certain
-capitaine[23] qui, pour introduire l'Arioste en Espagne, a pris la peine
-de l'habiller en castillan, car il lui a ôté bien de son prix. Il en
-sera de même de toutes les traductions d'ouvrages en vers; jamais on ne
-peut conserver les grâces de l'original, quelque talent qu'on y apporte.
-Pour celui-ci et tous ceux qui parlent des choses de France, je suis
-d'avis qu'on les garde en lieu sûr; nous verrons plus à loisir ce qu'il
-faudra en faire. J'en excepte pourtant un certain _Bernard de Carpio_
-qui doit se trouver par ici, et un autre appelé _Roncevaux_; car, s'ils
-tombent sous ma main, ils passeront bientôt par celles de la
-gouvernante.
-
- [23] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui avait fait
- une détestable traduction du _Roland furieux_.
-
-De tout cela, maître Nicolas demeura d'accord sur la foi du curé, qu'il
-connaissait homme de bien et si grand ami de la vérité, que pour tous
-les trésors du monde il n'aurait pas voulu la trahir. Il ouvrit deux
-autres livres: l'un était _Palmerin d'Olive_, et l'autre _Palmerin
-d'Angleterre_.
-
-Qu'on brûle cette olive, dit le curé, et qu'on en jette les cendres au
-vent; mais conservons cette palme d'Angleterre comme un ouvrage unique,
-et donnons-lui une cassette non moins précieuse que celle trouvée par
-Alexandre dans les dépouilles de Darius, et qu'il destina à renfermer
-les œuvres d'Homère. Ce livre, seigneur compère, est doublement
-recommandable: d'abord il est excellent en lui-même, de plus il passe
-pour être l'œuvre d'un roi de Portugal, savant autant qu'ingénieux.
-Toutes les aventures du château de Miraguarda sont fort bien imaginées
-et pleines d'art; le style est aisé et pur; l'auteur s'est attaché à
-respecter les convenances, et a pris soin de conserver les caractères:
-ainsi donc, maître Nicolas, sauf votre avis, que ce livre et l'_Amadis
-de Gaule_ soient exemptés du feu. Quant aux autres, qu'ils périssent à
-l'instant même.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Elle jeta les livres pêle-mêle par la fenêtre (p. 24).]
-
-Arrêtez, arrêtez, s'écria le barbier, voici le fameux _Don Belianis_.
-
-_Don Belianis!_ reprit le curé; ses seconde, troisième et quatrième
-parties auraient grand besoin d'un peu de rhubarbe pour purger la bile
-qui agite l'auteur; cependant, en retranchant son _Château de la
-Renommée_ et tant d'autres impertinences, on peut lui donner quelque
-répit, et, selon qu'il se sera corrigé, on lui fera justice. Mais, en
-attendant, gardez-le chez vous, compère, et ne souffrez pas que personne
-le lise. Puis, sans prolonger l'examen, il dit à la gouvernante de
-prendre les autres grands volumes, et de les jeter dans la cour.
-
-Celle-ci, qui aurait brûlé tous les livres du monde, ne se le fit pas
-dire deux fois, et elle en saisit un grand nombre pour les jeter par la
-fenêtre; mais elle en avait tant pris à la fois, qu'il en tomba un aux
-pieds du barbier qui voulut voir ce que c'était; en l'ouvrant, il lut au
-titre: _Histoire du fameux Tirant-le-Blanc_.
-
-Comment! s'écria le curé, vous avez là _Tirant-le-Blanc_? Donnez-le
-vite, seigneur compère, car c'est un trésor d'allégresse et une source
-de divertissement! C'est là qu'on rencontre le chevalier _Kyrie Eleison
-de Montalban_ et _Thomas de Montalban_, son frère, avec le chevalier de
-_Fonseca_; le combat du valeureux _Detriant_ contre le dogue; les
-finesses de la demoiselle _Plaisir de ma vie_; les amours et les ruses
-de la _veuve Tranquille_, et l'impératrice amoureuse de son écuyer.
-C'est pour le style le meilleur livre du monde: les chevaliers y
-mangent, y dorment, y meurent dans leur lit après avoir fait leur
-testament, et mille autres choses qui ne se rencontrent guère dans les
-livres de cette espèce; et pourtant celui qui l'a composé aurait bien
-mérité, pour avoir dit volontairement tant de sottises, qu'on l'envoyât
-ramer aux galères le reste de ses jours. Emportez ce livre chez vous,
-lisez-le, et vous verrez si tout ce que j'en dis n'est pas vrai.
-
-Vous serez obéi, dit le barbier; mais que ferons-nous de tous ces petits
-volumes qui restent?
-
-Ceux-ci, répondit le curé, ne doivent pas être des livres de chevalerie,
-mais de poésie; et le premier qu'il ouvrit était _la Diane de
-Montemayor_. Ils ne méritent pas le feu, ajouta-t-il, parce qu'ils ne
-produiront jamais les désordres qu'ont causés les livres de chevalerie;
-ils ne s'écartent point des règles du bon sens, et personne ne court
-risque de perdre l'esprit en les lisant.
-
-Ah! seigneur licencié! s'écria la nièce, vous pouvez bien les envoyer
-avec les autres; car si mon oncle vient à guérir de sa fièvre de
-chevalerie errante, il est capable en lisant ces maudits livres de
-vouloir se faire berger, et de se mettre à courir les bois et les prés,
-chantant et jouant du flageolet, ou, ce qui serait pis encore, de se
-faire poëte: maladie contagieuse et surtout, dit-on, incurable.
-
-Cette fille a raison, dit le curé; il est bon d'ôter à notre ami une
-occasion de rechute. Commençons donc par la _Diane de Montemayor_. Je ne
-suis pourtant pas d'avis qu'on la jette au feu; car en se contentant de
-supprimer ce qui traite de la sage Félicie et de l'eau enchantée,
-c'est-à-dire presque tous les vers, on peut lui laisser, à cause de sa
-prose, l'honneur d'être le premier entre ces sortes d'ouvrages.
-
-Voici _la Diane_, appelée la seconde, du Salmentin, dit le barbier; puis
-une autre dont l'auteur est Gilles Pol.
-
-Que celle du Salmentin augmente le nombre des condamnés, reprit le curé;
-mais gardons _la Diane_ de Gilles Pol, comme si Apollon lui-même en
-était l'auteur. Passons outre, seigneur compère, ajouta-t-il, et
-dépêchons, car il se fait tard.
-
-Voici les dix livres de _la Fortune d'amour_, composés par Antoine de
-l'Ofrase, poëte de Sardaigne, dit le barbier.
-
-Par les ordres que j'ai reçus! reprit le curé, depuis qu'on parle
-d'Apollon et des Muses, en un mot depuis qu'il y a des poëtes, il n'a
-point été composé un plus agréable ouvrage que celui-ci, et quiconque ne
-l'a point lu peut dire qu'il n'a jamais rien lu d'amusant.
-Donnez-le-moi, seigneur compère; aussi bien je le préfère à une soutane
-du meilleur taffetas de Florence.
-
-Ceux qui suivent, continua le barbier, sont _le Berger d'Ibérie_, _les
-Nymphes d'Hénarès_ et _le Remède à la jalousie_.
-
-Livrez tout cela à la gouvernante, dit le curé; et qu'on ne m'en demande
-pas la raison, car nous n'aurions jamais fini.
-
-Et _le Berger de Philida_? dit le barbier.
-
-Oh! ce n'est point un berger, reprit le curé, mais un sage et ingénieux
-courtisan qu'il faut garder comme une relique.
-
-Et ce gros volume, intitulé _Trésor des poésies diverses_? dit maître
-Nicolas.
-
-S'il y en avait moins, répondit le curé, elles n'en vaudraient que
-mieux. Toutefois, en retranchant de ce livre quelques pauvretés mêlées à
-de fort belles choses, on peut le conserver; les autres ouvrages de
-l'auteur doivent faire épargner celui-ci.
-
-_Le Chansonnier de Lopez de Maldonado!_ Qu'est cela? dit le barbier en
-ouvrant un volume.
-
-Je connais l'auteur, reprit le curé; ses vers sont admirables dans sa
-bouche, car il a une voix pleine de charme. Il est un peu étendu dans
-ses églogues, mais une bonne chose n'est jamais trop longue. Il faut le
-mettre avec les réservés. Et celui qui est là tout auprès, comment
-s'appelle-t-il?
-
-C'est _la Galatée de Michel Cervantes_, répondit maître Nicolas.
-
-Il y a longtemps que ce Cervantes est de mes amis, reprit le curé, et
-l'on sait qu'il est encore plus célèbre par ses malheurs que par ses
-vers. Son livre ne manque pas d'invention, mais il propose et ne conclut
-pas. Attendons la seconde partie qu'il promet[24]; peut-être y
-réussira-t-il mieux et méritera-t-il l'indulgence qu'on refuse à la
-première.
-
- [24] Cervantes renouvela peu de jours avant sa mort, dans la préface
- de _Persiles et Sigismonde_, la promesse de donner cette seconde
- partie de la _Galatée_. Elle ne fut point trouvée parmi ses écrits.
-
-Que sont ces trois volumes? demanda le barbier. _L'Araucana, de don
-Alonzo de Hercilla_, _l'Austriada de Juan Rufo, jurat de Cordoue_, et
-_le Montserrat de Christoval de Viruez_, poëte valencien.
-
-Ces trois ouvrages, répondit le curé, renferment les meilleurs vers
-héroïques qu'on ait composés en espagnol, et ils peuvent aller de pair
-avec les plus fameux de l'Italie. Gardons-les soigneusement, comme des
-monuments précieux de l'excellence de nos poëtes.
-
-Le curé, se lassant enfin d'examiner tant de livres, conclut
-définitivement, sans pousser plus loin l'examen, qu'on jetât tout le
-reste au feu. Mais le barbier lui en présenta un qu'il venait d'ouvrir,
-et qui avait pour titre _les Larmes d'Angélique_.
-
-Ce serait à moi d'en verser, dit le curé, si cet ouvrage avait été brûlé
-par mon ordre, car l'auteur est un des plus célèbres poëtes,
-non-seulement d'Espagne, mais encore du monde entier, et il a
-particulièrement réussi dans la traduction de plusieurs fables d'Ovide.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-DE LA SECONDE SORTIE DE NOTRE BON CHEVALIER DON QUICHOTTE DE LA MANCHE
-
-
-Ils en étaient là, quand tout à coup don Quichotte se mit à jeter de
-grands cris: A moi, à moi, valeureux chevaliers! disait-il. C'est ici
-qu'il faut montrer la force de vos bras, sinon les gens de la cour vont
-remporter le prix du tournoi. Afin d'accourir au bruit, on abandonna
-l'inventaire des livres; aussi faut-il croire que si _la Carolea_ et
-_Léon d'Espagne_ s'en allèrent au feu avec _les Gestes de l'Empereur_,
-composés par Louis d'Avila, c'est qu'ils se trouvèrent à la merci de la
-gouvernante et de la nièce, mais à coup sûr ils eussent éprouvé un sort
-moins sévère si le curé eût encore été là.
-
-En arrivant auprès de don Quichotte, on le trouva debout, continuant à
-vociférer, frappant à droite et à gauche, d'estoc et de taille, aussi
-éveillé que s'il n'eût jamais dormi. On le prit à bras-le-corps, et, bon
-gré, mal gré, on le reporta dans son lit. Quand il se fut un peu calmé:
-Archevêque Turpin, dit-il en s'adressant au curé, avouez que c'est une
-grande honte pour des chevaliers errants tels que nous, de se laisser
-enlever le prix du tournoi par les gens de la cour, lorsque pendant les
-trois jours précédents l'avantage nous était resté!
-
-Patience, reprit le curé; la chance tournera, s'il plaît à Dieu; ce
-qu'on perd aujourd'hui peut se regagner demain. Pour le moment, ne
-songeons qu'à votre santé; vous devez être bien fatigué, si même vous
-n'êtes grièvement blessé.
-
-Blessé, non, dit don Quichotte, mais brisé et meurtri autant qu'on
-puisse l'être; car ce bâtard de Roland m'a roué de coups avec le tronc
-d'un chêne, et cela parce que seul je tiens tête à ses fanfaronnades. Je
-perdrai mon nom de Renaud de Montauban, ou, dès que je pourrai sortir du
-lit, il me le payera cher, en dépit de tous les enchantements qui le
-protégent. Pour l'instant, ajouta-t-il, qu'on me donne à manger, rien ne
-saurait venir plus à propos; quant à ma vengeance, qu'on m'en laisse le
-soin.
-
-On lui apporta ce qu'il demandait, après quoi il se rendormit, laissant
-tout le monde stupéfait d'une si étrange folie. Cette nuit même, la
-gouvernante s'empressa de brûler les livres qu'on avait jetés dans la
-cour, et ceux qui restaient encore dans la maison: aussi, tels
-souffrirent la peine du feu qui méritaient un meilleur sort; mais leur
-mauvaise étoile ne le voulut pas, et pour eux se vérifia le proverbe que
-souvent le juste paye pour le pécheur.
-
-Un des remèdes imaginés par le curé et le barbier contre la maladie de
-leur ami fut de faire murer la porte du cabinet des livres, afin qu'il
-ne la trouvât plus quand il se lèverait; espérant ainsi qu'en ôtant la
-cause du mal l'effet disparaîtrait également, et que dans tous les cas
-on dirait qu'un enchanteur avait emporté le cabinet et les livres: ce
-qui fut exécuté avec beaucoup de diligence.
-
-Deux jours après, don Quichotte se leva, et son premier soin fut d'aller
-visiter sa bibliothèque; ne la trouvant plus où il l'avait laissée, il
-se mit à chercher de tous côtés, passant et repassant où jadis avait été
-la porte, tâtant avec les mains, regardant partout sans dire mot et sans
-y rien comprendre. A la fin pourtant, il demanda de quel côté était le
-cabinet de ses livres.
-
-De quel cabinet parle Votre Grâce, répondit la gouvernante, et que
-cherchez-vous là où il n'y a rien? Il n'existe plus ici ni cabinet ni
-livres, le diable a tout emporté.
-
-Ce n'est pas le diable, dit la nièce; c'est un enchanteur, qui, aussitôt
-après le départ de notre maître, est venu pendant la nuit, monté sur un
-dragon, a mis pied à terre, et est entré dans son cabinet, où je ne sais
-ce qui se passa; mais au bout de quelque temps, nous le vîmes sortir par
-la toiture, laissant la maison toute pleine de fumée; puis, quand nous
-voulûmes voir ce qu'il avait fait, il n'y avait plus ni cabinet, ni
-livres. Seulement, nous nous souvenons fort bien, la gouvernante et moi:
-que ce mécréant nous cria d'en haut, en s'envolant, que c'était par
-inimitié pour le maître des livres qu'il avait fait le dégât dont on
-s'apercevrait plus tard. Il dit aussi qu'il s'appelait Mugnaton.
-
-Dites Freston et non Mugnaton, reprit don Quichotte.
-
-Je ne sais si c'est Freton ou Friton, répliqua la nièce, mais je sais
-que son nom finissait en _on_.
-
-Cela est vrai, ajouta don Quichotte; ce Freston est un savant enchanteur
-qui a pour moi une aversion mortelle, parce que son art lui a révélé
-qu'un jour je dois me rencontrer en combat singulier avec un jeune
-chevalier qu'il protége; et comme il sait que j'en sortirai vainqueur,
-quoi qu'il fasse, il ne cesse, en attendant, de me causer tous les
-déplaisirs imaginables; mais je l'avertis qu'il s'abuse et qu'on ne peut
-rien contre ce que le ciel a ordonné.
-
-Et qui en doute? dit la nièce. Mais, mon cher oncle, pourquoi vous
-engager dans toutes ces querelles? Ne vaudrait-il pas mieux rester
-paisible dans votre maison, au lieu de courir le monde cherchant de
-meilleur pain que celui de froment? Sans compter que bien des gens,
-croyant aller querir de la laine, s'en reviennent tondus.
-
-Vous êtes loin de compte, ma mie, repartit don Quichotte; avant que
-l'on me tonde, j'aurai arraché la barbe à quiconque osera toucher la
-pointe d'un seul de mes cheveux.
-
-[Illustration: Cheval et cavalier s'en allèrent rouler dans la poussière
-(p. 31).]
-
-Les deux femmes s'abstinrent de répliquer, voyant bien que sa tête
-commençait à s'échauffer. Quinze jours se passèrent ainsi, pendant
-lesquels notre chevalier resta dans sa maison, sans laisser soupçonner
-qu'il pensât à de nouvelles folies. Chaque soir, avec ses deux compères,
-le curé et le barbier, il avait de fort divertissants entretiens, ne
-cessant d'affirmer que la chose dont le monde avait le plus pressant
-besoin, c'était de chevaliers errants et que cet ordre illustre
-revivrait dans sa personne. Quelquefois le curé le contredisait, mais le
-plus souvent il faisait semblant de se rendre, seul moyen de ne pas
-l'irriter.
-
-En même temps don Quichotte sollicitait en cachette un paysan, son
-voisin, homme de bien (s'il est permis de qualifier ainsi celui qui est
-pauvre), mais qui n'avait assurément guère de plomb dans la cervelle.
-Notre hidalgo lui disait qu'il avait tout à gagner en le suivant, parce
-qu'en échange du fumier et de la paille qu'il lui faisait quitter, il
-pouvait se présenter telle aventure qui, en un tour de main, lui
-vaudrait le gouvernement d'une île. Par ces promesses, et d'autres tout
-aussi certaines, Sancho Panza, c'était le nom du laboureur, se laissa si
-bien gagner, qu'il résolut de planter là femme et enfants, pour suivre
-notre chevalier en qualité d'écuyer.
-
-Assuré d'une pièce si nécessaire, don Quichotte ne songea plus qu'à
-ramasser de l'argent; et, vendant une chose, engageant l'autre, enfin
-perdant sur tous ses marchés, il parvint à réunir une somme raisonnable.
-Il se pourvut aussi d'une rondache, qu'il emprunta d'un de ses amis;
-puis ayant raccommodé sa salade du mieux qu'il put, il avisa son écuyer
-du jour et de l'heure où il voulait se mettre en route, pour que de son
-côté il se munit de ce qui leur serait nécessaire. Il lui recommanda
-surtout d'emporter un bissac. Sancho répondit qu'il n'y manquerait pas,
-ajoutant qu'étant mauvais marcheur, il avait envie d'emmener son âne,
-lequel était de bonne force. Le mot âne surprit don Quichotte, qui
-chercha à se rappeler si l'on avait vu quelque écuyer monter de la
-sorte; aucun ne lui vint en mémoire; cependant il y consentit, comptant
-bien donner au sien une plus honorable monture dès sa première rencontre
-avec quelque chevalier discourtois.
-
-Il se pourvut encore de chemises et des autres choses indispensables,
-suivant le conseil que lui avait donné l'hôtelier.
-
-Tout étant préparé en silence, un beau soir Sancho, sans dire adieu à sa
-femme et à ses enfants, et don Quichotte, sans prendre congé de sa nièce
-ni de sa gouvernante, s'échappèrent de leur village et marchèrent toute
-la nuit avec tant de hâte, qu'au point du jour ils se tinrent pour
-assurés de ne pouvoir être atteints quand même on se fût mis à leur
-poursuite. Assis sur son âne avec son bissac et sa gourde, Sancho se
-prélassait comme un patriarche, déjà impatient d'être gouverneur de
-l'île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit la même route
-qu'il avait suivie lors de sa première excursion, c'est-à-dire à travers
-la plaine de Montiel, où, cette fois, il cheminait avec moins
-d'incommodité, parce qu'il était grand matin, et que les rayons du
-soleil, frappant de côté, ne le gênaient point encore.
-
-Ils marchaient depuis quelque temps, lorsque Sancho, qui ne pouvait
-rester longtemps muet, dit à son maître: Seigneur, que Votre Grâce se
-souvienne de l'île qu'elle m'a promise; je me fais fort de la bien
-gouverner, si grande qu'elle puisse être.
-
-Ami Sancho, répondit don Quichotte, apprends que de tout temps ce fut un
-usage consacré parmi les chevaliers errants de donner à leurs écuyers le
-gouvernement des îles et des royaumes dont ils faisaient la conquête;
-aussi, loin de vouloir déroger à cette louable coutume, je prétends
-faire mieux encore. Souvent ces chevaliers attendaient pour récompenser
-leurs écuyers, que ceux-ci, las de passer de mauvais jours et de plus
-mauvaises nuits fussent vieux et incapables de service; alors ils leur
-donnaient quelque modeste province avec le titre de marquis ou de comte:
-eh bien, moi, j'espère qu'avant six jours, si Dieu me prête vie, j'aurai
-su conquérir un si vaste royaume, que beaucoup d'autres en dépendront,
-ce qui viendra fort à propos pour te faire couronner roi de l'un des
-meilleurs. Ne pense pas qu'il y ait là rien de bien extraordinaire; tous
-les jours pareilles fortunes arrivent aux chevaliers errants, et souvent
-même par des moyens si imprévus qu'il me sera facile de te donner
-beaucoup plus que je ne te promets.
-
-A ce compte-là, dit Sancho, si j'allais devenir roi par un de ces
-miracles que sait faire Votre Grâce, Juana Guttierez, ma femme, serait
-donc reine, et nos enfants, infants?
-
-Sans aucun doute, répondit don Quichotte.
-
-J'en doute un peu, moi, répliqua Sancho; car quand bien même Dieu
-ferait pleuvoir des couronnes, m'est avis qu'il ne s'en trouverait pas
-une qui puisse s'ajuster à la tête de ma femme; par ma foi, elle ne
-vaudrait pas un maravédis pour être reine; passe pour comtesse, et
-encore, avec l'aide de Dieu!
-
-Eh bien, laisse-lui ce soin, dit don Quichotte; il te donnera ce qui te
-conviendra le mieux; seulement prends patience, et par modestie ne va
-pas te contenter à moins d'un bon gouvernement de province.
-
-Non vraiment, répondit Sancho, surtout ayant en Votre Grâce un si
-puissant maître, qui saura me donner ce qui ira à ma taille et ce que
-mes épaules pourront porter.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DU BEAU SUCCÈS QU'EUT LE VALEUREUX DON QUICHOTTE DANS L'ÉPOUVANTABLE ET
-INOUIE AVENTURE DES MOULINS A VENT
-
-
-En ce moment ils découvrirent au loin dans la campagne trente ou
-quarante moulins à vent. A cette vue, don Quichotte s'écria: La fortune
-conduit nos affaires beaucoup mieux que nous ne pouvions l'espérer.
-Aperçois-tu, Sancho, cette troupe de formidables géants? Eh bien, je
-prétends les combattre et leur ôter la vie. Enrichissons-nous de leurs
-dépouilles; cela est de bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu
-que balayer pareille engeance de la surface de la terre.
-
-Quels géants? demanda Sancho.
-
-Ceux que tu vois là-bas avec leurs grands bras, répondit son maître;
-plusieurs les ont de presque deux lieues de long.
-
-Prenez garde, seigneur, dit Sancho; ce que voit là-bas Votre Grâce ne
-sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît leurs
-bras, ce sont les ailes qui, poussées par le vent, font aller la meule.
-
-Tu n'es guère expert en fait d'aventures, répliqua don Quichotte: ce
-sont des géants, te dis-je. Si tu as peur, éloigne-toi et va te mettre
-en oraison quelque part pendant que je leur livrerai un inégal mais
-terrible combat.
-
-Aussitôt il donne de l'éperon à Rossinante, et quoique Sancho ne cessât
-de jurer que c'étaient des moulins à vent, et non des géants, notre
-héros n'entendait pas la voix de son écuyer. Plus même il approchait des
-moulins, moins il se désabusait. Ne fuyez pas, criait-il à se fendre la
-tête, ne fuyez pas, lâches et viles créatures; c'est un seul chevalier
-qui entreprend de vous combattre. Un peu de vent s'étant levé au même
-instant, les ailes commencèrent à tourner. Vous avez beau faire,
-disait-il en redoublant ses cris, quand vous remueriez plus de bras que
-n'en avait le géant Briarée, vous me le payerez tout à l'heure. Puis se
-recommandant à sa dame Dulcinée, et la priant de le secourir dans un si
-grand péril, il se précipite, couvert de son écu et la lance en arrêt,
-contre le plus proche des moulins. Mais comme il en perçait l'aile d'un
-grand coup, le vent la fit tourner avec tant de violence qu'elle mit la
-lance en pièces, emportant cheval et cavalier, qui s'en allèrent rouler
-dans la poussière.
-
-Sancho accourait au grand trot de son âne, et en arrivant il trouva que
-son maître était hors d'état de se remuer, tant la chute avait été
-lourde. Miséricorde, s'écria-t-il; n'avais-je pas dit à Votre Grâce de
-prendre garde à ce qu'elle allait faire; que c'étaient là des moulins à
-vent? Pour s'y tromper, il faut en avoir d'autres dans la tête.
-
-Tais-toi, dit don Quichotte, de tous les métiers celui de la guerre est
-le plus sujet aux caprices du sort, ce ne sont que vicissitudes
-continuelles. Faut-il dire ce que je pense (de cela, j'en suis certain),
-eh bien, ce maudit Freston, celui-là même qui a enlevé mon cabinet et
-mes livres, vient de changer ces géants en moulins, afin de m'ôter la
-gloire de les vaincre, tant la haine qu'il me porte est implacable; mais
-viendra un temps où son art cédera à la force de mon épée.
-
-Dieu le veuille, reprit Sancho en aidant son maître à remonter sur
-Rossinante, dont l'épaule était à demi déboîtée.
-
-Tout en devisant sur ce qui venait d'arriver, nos deux aventuriers
-prirent le chemin du _Puerto-Lapice_, parce qu'il était impossible,
-affirmait don Quichotte, que sur une route aussi fréquentée on ne
-rencontrât pas beaucoup d'aventures. Seulement il regrettait sa lance,
-et le témoignant à son écuyer: J'ai lu quelque part, dit-il, qu'un
-chevalier espagnol nommé Diego Perez de Vargas, ayant rompu sa lance
-dans un combat, arracha d'un chêne une forte branche avec laquelle il
-assomma un si grand nombre de Mores, que le surnom d'assommeur lui en
-resta, et que ses descendants l'ont ajouté à leur nom de Vargas. Je te
-dis cela, Sancho, parce que je me propose d'arracher du premier chêne
-que nous rencontrerons une branche en tout semblable, avec laquelle
-j'accomplirai de tels exploits, que tu te trouveras heureux d'en être le
-témoin, et de voir de tes yeux des prouesses si merveilleuses qu'un jour
-on aura peine à les croire.
-
-Ainsi soit-il, répondit Sancho: je le crois, puisque vous le dites. Mais
-redressez-vous un peu, car Votre Grâce se tient tout de travers: sans
-doute elle se ressent encore de sa chute?
-
-Cela est vrai, reprit don Quichotte, et si je ne me plains pas, c'est
-qu'il est interdit aux chevaliers errants de se plaindre, lors même
-qu'ils auraient le ventre ouvert et que leurs entrailles en sortiraient.
-
-S'il doit en être ainsi, je n'ai rien à répliquer, dit Sancho; pourtant
-j'aimerais bien mieux entendre se plaindre Votre Grâce lorsqu'elle
-ressent quelque mal; quant à moi, je ne saurais me refuser ce
-soulagement, et à la première égratignure vous m'entendrez crier comme
-un désespéré, à moins que la plainte ne soit également interdite aux
-écuyers des chevaliers errants.
-
-Don Quichotte sourit de la simplicité de son écuyer, et lui déclara
-qu'il pouvait se plaindre quand et comme il lui plairait, n'ayant
-jamais lu dans les lois de la chevalerie rien qui s'y opposât.
-
-Sancho fit remarquer que l'heure du dîner était venue. Mange à ta
-fantaisie, dit don Quichotte; pour moi je n'en sens pas le besoin.
-
-Usant de la permission, Sancho s'arrangea du mieux qu'il put sur son
-âne, tira ses provisions du bissac, et se mit à manger tout en cheminant
-derrière son maître. Presque à chaque pas, il s'arrêtait pour donner une
-embrassade à son outre, et il le faisait de si bon cœur qu'il aurait
-réjoui le plus achalandé cabaretier de la province de Malaga. Ce
-passe-temps délectable lui faisait oublier les promesses de son
-seigneur, et considérer pour agréable occupation la recherche des
-aventures.
-
-Le soir ils s'arrêtèrent sous un massif d'arbres. Don Quichotte arracha
-de l'un d'eux une branche assez forte pour lui servir de lance, puis y
-ajusta le fer de celle qui s'était brisée entre ses mains, il passa la
-nuit entière sans fermer l'œil, ne cessant de penser à sa Dulcinée,
-afin de se conformer à ce qu'il avait vu dans ses livres sur
-l'obligation imposée aux chevaliers errants de veiller sans cesse
-occupés du souvenir de leurs dames. Quant à Sancho, qui avait le ventre
-plein, il dormit jusqu'au matin, et les rayons du soleil qui lui
-donnaient dans le visage, non plus que le chant des oiseaux qui
-saluaient joyeusement la venue du jour, ne l'auraient réveillé si son
-maître ne l'eût appelé cinq ou six fois. En ouvrant les yeux, son
-premier soin fut de faire une caresse à son outre, qu'il s'affligea de
-trouver moins rebondie que la veille, car il ne se voyait guère sur le
-chemin de la remplir de si tôt. Pour don Quichotte, il refusa toute
-nourriture, préférant, comme on l'a dit, se repaître de ses amoureuses
-pensées.
-
-Ils reprirent le chemin du Puerto-Lapice, dont, vers trois heures de
-l'après-midi, ils aperçurent l'entrée: Ami Sancho, s'écria aussitôt don
-Quichotte, c'est ici que nous allons pouvoir plonger nos bras jusqu'aux
-coudes dans ce qu'on appelle les aventures. Écoute-moi bien, et n'oublie
-pas ce que je vais te dire: quand même tu me verrais dans le plus grand
-péril, garde-toi de jamais tirer l'épée, à moins de reconnaître, à n'en
-pas douter, que nous avons affaire à des gens de rien, à de la basse et
-vile engeance; oh! dans ce cas, tu peux me secourir: mais si j'étais aux
-prises avec des chevaliers, les lois de la chevalerie t'interdisent
-formellement de venir à mon aide, tant que tu n'auras pas été toi-même
-armé chevalier.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il aperçut deux moines qui portaient des parasols et des lunettes de
-voyage (p. 34).]
-
-Votre Grâce sera bien obéie en cela, répondit Sancho, d'autant plus que
-je suis pacifique de ma nature et très-ennemi des querelles. Seulement,
-pour ce qui est de défendre ma personne, lorsqu'on viendra l'attaquer,
-permettez que je laisse de côté vos recommandations chevaleresques, car
-les commandements de Dieu et de l'Église n'ont rien, je pense, de
-contraire à cela.
-
-D'accord, reprit don Quichotte; mais si nous avions à combattre des
-chevaliers, songe à tenir en bride ta bravoure naturelle.
-
-Oh! je n'y manquerai point, dit Sancho, et je vous promets d'observer
-ce commandement aussi exactement que celui de chômer le dimanche.
-
-Pendant cet entretien, deux moines de l'ordre de Saint-Benoît, montés
-sur des dromadaires (du moins leurs mules en avaient la taille) parurent
-sur la route. Ils portaient des parasols et des lunettes de voyage. A
-peu de distance, derrière eux, venait un carrosse escorté par quatre ou
-cinq cavaliers et suivi de deux valets à pied. Dans ce carrosse, on l'a
-su depuis, voyageait une dame biscaïenne qui allait retrouver son mari à
-Séville, d'où il devait passer dans les Indes avec un emploi
-considérable.
-
-A peine don Quichotte a-t-il aperçu les moines, qui n'étaient pas de
-cette compagnie, bien qu'ils suivissent le même chemin: Ou je me trompe
-fort, dit-il à son écuyer, ou nous tenons la plus fameuse aventure qui
-se soit jamais rencontrée. Ces noirs fantômes que j'aperçois là-bas
-doivent être et sont sans nul doute des enchanteurs qui ont enlevé
-quelque princesse et l'emmènent par force dans cet équipage; il faut, à
-tout prix, que j'empêche cette violence.
-
-Ceci m'a bien la mine d'être encore pis que les moulins à vent, dit
-Sancho en branlant la tête. Seigneur, que Votre Grâce y fasse attention,
-ces fantômes sont des moines de l'ordre de Saint-Benoît, et certainement
-le carrosse appartient à ces gens qui voyagent: prenez garde à ce que
-vous allez faire, et que le diable ne vous tente pas.
-
-Je t'ai déjà dit, Sancho, reprit don Quichotte, que tu n'entendais rien
-aux aventures; tu vas voir dans un instant si ce que j'avance n'est pas
-l'exacte vérité.
-
-Aussitôt, prenant les devants, il va se camper au milieu du chemin,
-puis, quand les moines sont assez près pour l'entendre, il leur crie
-d'une voix tonnante: Gens diaboliques et excommuniés, mettez sur l'heure
-en liberté les hautes princesses que vous emmenez dans ce carrosse,
-sinon préparez-vous à recevoir la mort en juste punition de vos méfaits.
-
-Les deux moines retinrent leurs mules, non moins étonnés de l'étrange
-figure de don Quichotte que de son discours: Seigneur chevalier,
-répondirent-ils, nous ne sommes point des gens diaboliques ni des
-excommuniés; nous sommes des religieux de l'ordre de Saint-Benoît qui
-suivons paisiblement notre chemin: s'il y a dans ce carrosse des
-personnes à qui on fait violence, nous l'ignorons.
-
-Je ne me paye pas de belles paroles, repartit don Quichotte, et je vous
-connais, canaille déloyale. Puis, sans attendre de réponse, il fond, la
-lance basse, sur un des religieux, et cela avec une telle furie, que si
-le bon père ne se fût promptement laissé glisser de sa mule, il aurait
-été dangereusement blessé, ou peut-être tué du coup. L'autre moine,
-voyant de quelle manière on traitait son compagnon, donna de l'éperon à
-sa monture et gagna la plaine, plus rapide que le vent.
-
-Aussitôt, sautant prestement de son âne, Sancho se jeta sur le moine
-étendu par terre, et il commençait à le dépouiller quand accoururent les
-valets des religieux, qui lui demandèrent pourquoi il lui enlevait ses
-vêtements. Parce que, répondit Sancho, c'est le fruit légitime de la
-bataille que mon maître vient de gagner.
-
-Peu satisfaits de la réponse, voyant d'ailleurs que don Quichotte
-s'était éloigné pour aller parler aux gens du carrosse, les deux valets
-se ruèrent sur Sancho, le renversèrent sur la place, et l'y laissèrent à
-demi mort de coups. Le religieux ne perdit pas un moment pour remonter
-sur sa mule, et il accourut tremblant auprès de son compagnon, qui
-l'attendait assez loin de là, regardant ce que deviendrait cette
-aventure; puis tous deux poursuivirent leur chemin, faisant plus de
-signes de croix que s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.
-
-Pendant ce temps, don Quichotte se tenait à la portière du carrosse, et
-il haranguait la dame biscaïenne, qu'il avait abordée par ces paroles:
-
-Madame, votre beauté est libre, elle peut faire maintenant ce qu'il lui
-plaira; car ce bras redoutable vient de châtier l'audace de ses
-ravisseurs. Afin que vous ne soyez point en peine du nom de votre
-libérateur, sachez que je m'appelle don Quichotte de la Manche, que je
-suis chevalier errant, et esclave de la sans pareille Dulcinée du
-Toboso. En récompense du service qu'elle a reçu de moi, je ne demande à
-Votre Grâce qu'une seule chose: c'est de vous rendre au Toboso, de vous
-présenter de ma part devant cette dame, et de lui apprendre ce que je
-viens de faire pour votre liberté.
-
-Parmi les gens de l'escorte se trouvait un cavalier biscaïen qui
-écoutait attentivement notre héros. Irrité de le voir s'opposer au
-départ du carrosse, à moins qu'il ne prît le chemin du Toboso, il
-s'approche, et, empoignant la lance de don Quichotte, il l'apostrophe
-ainsi en mauvais castillan ou en biscaïen, ce qui est pis encore:
-Va-t'en, chevalier, et mal ailles-tu; car, par le Dieu qui m'a créé, si
-toi ne laisses partir le carrosse, moi te tue, aussi vrai que je suis
-Biscaïen.
-
-Don Quichotte qui l'avait compris, répondit sans s'émouvoir: Si tu étais
-chevalier, aussi bien que tu ne l'es pas, j'aurais déjà châtié ton
-insolence.
-
-Moi pas chevalier! répliqua le Biscaïen; moi jure Dieu, jamais chrétien
-n'avoir plus menti. Si toi laisses ta lance, et tires ton épée, moi fera
-voir à toi comme ton _chat à l'eau vite s'en va_. Hidalgo par mer,
-hidalgo par le diable, et toi mentir si dire autre chose.
-
-C'est ce que nous allons voir, repartit don Quichotte, puis, jetant sa
-lance, il tire son épée, embrasse son écu, et il fond sur le Biscaïen,
-impatient de lui ôter la vie.
-
-Celui-ci eût bien voulu descendre de sa mule, mauvaise bête de louage,
-sur laquelle il ne pouvait compter; mais à peine eut-il le temps de
-tirer son épée, et bien lui prit de se trouver assez près du carrosse
-pour saisir un coussin et s'en faire un bouclier. En voyant les deux
-champions courir l'un sur l'autre comme de mortels ennemis, les
-assistants essayèrent de s'interposer; tout fut inutile; car le Biscaïen
-jurait que si on tentait de l'arrêter, il tuerait plutôt sa maîtresse et
-les personnes de sa suite. Effrayée de ces menaces, la dame, toute
-tremblante, fit signe au cocher de s'éloigner, puis, arrivée à quelque
-distance, elle s'arrêta pour regarder le combat.
-
-En abordant son adversaire, l'impétueux Biscaïen lui déchargea un tel
-coup sur l'épaule, que si l'épée n'eût rencontré la rondache, il le
-fendait jusqu'à la ceinture.
-
-Dame de mon âme! s'écria don Quichotte à ce coup qui lui parut la chute
-d'une montagne; Dulcinée! fleur de beauté, daignez secourir votre
-chevalier, qui pour vous obéir se trouve en cette extrémité.
-
-Prononcer ces mots, serrer son épée, se couvrir de son écu, fondre sur
-son ennemi, tout cela fut l'affaire d'un instant. Le Biscaïen, en le
-voyant venir avec tant d'impétuosité, l'attendait de pied ferme, couvert
-de son coussin, d'autant plus que sa mule, harassée de fatigue et mal
-dressée à ce manége, ne pouvait bouger. Ainsi don Quichotte courait
-l'épée haute contre le Biscaïen, cherchant à le pourfendre, et le
-Biscaïen l'attendait, abrité derrière son coussin. Les spectateurs
-étaient dans l'anxiété des coups épouvantables dont nos deux combattants
-se menaçaient, et la dame du carrosse faisait des vœux à tous les
-saints du paradis pour obtenir que Dieu protégeât son écuyer, et la
-délivrât du péril où elle se trouvait.
-
-Malheureusement, l'auteur de l'histoire la laisse en cet endroit
-pendante et inachevée, donnant pour excuse qu'il ne sait rien de plus
-sur les exploits de don Quichotte. Mais le continuateur, ne pouvant se
-résoudre à penser qu'un récit aussi curieux se fût ainsi arrêté à
-moitié chemin, et que les beaux esprits de la Manche eussent négligé
-d'en conserver la suite, ne désespéra pas de la retrouver. En effet, le
-ciel aidant, il réussit dans sa recherche de la manière qui sera exposée
-dans le livre suivant.
-
-
-
-
-LIVRE II[25]--CHAPITRE IX
-
-OU SE CONCLUT ET SE TERMINE L'ÉPOUVANTABLE COMBAT DU BRAVE BISCAIEN ET
-DU MANCHOIS
-
-
-Dans la première partie de cette histoire, nous avons laissé l'ardent
-Biscaïen et le valeureux don Quichotte, les bras levés, les épées nues,
-et en posture de se décharger de tels coups, que s'ils fussent tombés
-sans rencontrer de résistance, nos deux champions ne se seraient rien
-moins que pourfendus de haut en bas et ouverts comme une grenade; mais
-en cet endroit, je l'ai dit, le récit était resté pendant et inachevé,
-sans que l'auteur fît connaître où l'on trouverait de quoi le
-poursuivre. J'éprouvai d'abord un violent dépit, car le plaisir que
-m'avait causé le commencement d'un conte si délectable se tournait en
-grande amertume, quand je vins à songer quel faible espoir me restait
-d'en retrouver la fin. Toutefois il me paraissait impossible qu'un héros
-si fameux manquât d'un historien pour raconter ses incomparables
-prouesses, lorsque chacun de ses devanciers en avait compté plusieurs,
-non-seulement de leurs faits et gestes, mais même de leurs moindres
-pensées. Ne pouvant donc supposer qu'un chevalier de cette importance
-fût dépourvu de ce qu'un _Platir_ et ses pareils avaient eu de reste, je
-persistai à croire qu'une semblable histoire n'était point demeurée
-ainsi à moitié chemin, et que le temps seul, qui détruit tout, l'avait
-dévorée ou la tenait quelque part ensevelie. De plus, je me disais:
-Puisque dans la Bibliothèque de notre chevalier il y avait des livres
-modernes, tels que _le Remède à la jalousie_, _les Nymphes_, _le Berger
-de Hénarès_, elle ne doit pas être fort ancienne, et si elle n'a pas été
-écrite, on doit au moins la retrouver dans la mémoire des gens de son
-village et des pays circonvoisins.
-
- [25] Cervantes divisa la première partie de _Don Quichotte_ en quatre
- livres fort inégaux. Dans la seconde partie, il abandonna cette
- division pour s'en tenir à celle des chapitres.
-
-Tourmenté de cette pensée, je nourrissais toujours un vif désir de
-connaître en son entier la vie et les merveilleux exploits de notre
-héros, cette éclatante lumière de la Manche, le premier qu'on ait vu
-dans ces temps calamiteux se vouer au grand exercice de la chevalerie
-errante, redressant les torts, secourant les veuves, protégeant les
-damoiselles, pauvres filles qui s'en allaient par monts et par vaux sur
-leurs palefrois, portant la charge et l'embarras de leur virginité avec
-si peu de souci, qu'à moins de violence de la part de quelque chevalier
-félon, de quelque vilain armé en guerre, de quelque géant farouche,
-elles descendaient au tombeau aussi vierges que leurs mères. Je dis donc
-qu'à cet égard et à beaucoup d'autres, notre brave don Quichotte est
-digne d'éternelles louanges, et qu'à moi-même on ne saurait en refuser
-quelques-unes pour le zèle que j'ai mis à rechercher la fin d'une si
-agréable histoire. Mais toute ma peine eût été inutile, et la postérité
-eût été privée de ce trésor, si le hasard ne l'avait fait tomber entre
-mes mains de la manière que je vais dire.
-
-Me promenant un jour à Tolède, dans la rue d'Alcana, je vis un jeune
-garçon qui vendait de vieilles paperasses à un marchand de soieries. Or,
-curieux comme je le suis, à ce point de ramasser pour les lire les
-moindres chiffons de papier, je pris des mains de l'enfant un des
-cahiers qu'il tenait; voyant qu'il était en caractères arabes que je ne
-connais point, je cherchai des yeux quelque Morisque[26] pour me les
-expliquer, et je n'eus pas de peine à trouver ce secours dans un lieu
-où il y a des interprètes pour une langue beaucoup plus sainte et plus
-ancienne[27]. Le hasard m'en amena un à qui je mis le cahier entre les
-mains; mais à peine en avait-il parcouru quelques lignes qu'il se prit à
-rire. Je lui en demandai la cause. C'est une annotation que je trouve
-ici à la marge, répondit-il; et continuant à rire, il lut ces paroles:
-_Cette Dulcinée du Toboso, dont il est si souvent parlé dans la présente
-histoire, eut, dit-on, pour saler les pourceaux, meilleure main
-qu'aucune femme de la Manche_.
-
- [26] On appelait _Morisques_ les descendants des Arabes et des Mores
- restés en Espagne, après la prise de Grenade, et convertis violemment
- au christianisme.
-
- [27] Cervantes veut parler de l'hébreu, et faire entendre qu'il y
- avait des juifs à Tolède.
-
-[Illustration: Se hissant sur ses étriers et serrant son épée, il en
-déchargea un terrible coup sur la tête de son ennemi (p. 38).]
-
-Au nom de Dulcinée du Toboso, m'imaginant que ces vieux cahiers
-contenaient peut-être l'histoire de don Quichotte, je pressai le
-Morisque de lire le titre du livre; il y trouva ces mots: _Histoire de
-don Quichotte de la Manche, écrite par cid Hamet Ben-Engeli, historien
-arabe_. En l'entendant, j'éprouvai une telle joie que j'eus beaucoup de
-peine à la dissimuler; et rassemblant tous les papiers, j'en fis marché
-avec le jeune garçon, qui me donna pour un demi-réal ce qu'il m'aurait
-vendu vingt fois autant s'il eût pu lire dans mon esprit. Je m'éloignai
-aussitôt avec mon Morisque par le cloître de la cathédrale, et lui
-proposai de traduire ces cahiers en castillan sans y ajouter ni en
-retrancher la moindre chose, moyennant la récompense qu'il voudrait. Il
-se contenta de deux arrobes de raisins et de quatre boisseaux de
-froment, me promettant de faire en peu de temps cette traduction aussi
-fidèlement que possible; mais pour rendre l'affaire plus facile, et ne
-pas me dessaisir de mon trésor, j'emmenai le Morisque chez moi, où en
-moins de six semaines la version fut faite, telle que je la donne ici.
-
-Dans le premier cahier se trouvait représentée la bataille de don
-Quichotte avec le Biscaïen, tous deux dans la posture où nous les avons
-laissés, le bras levé, l'épée nue, l'un couvert de sa rondache, l'autre
-abrité par son coussin. La mule du Biscaïen était d'une si grande
-vérité, qu'à portée d'arquebuse on l'aurait facilement reconnue pour une
-mule de louage: à ses pieds on lisait _don Sancho de Aspetia_, ce qui
-était sans doute le nom du Biscaïen. Aux pieds de Rossinante on lisait
-celui de _don Quichotte_. Rossinante est admirablement peint, long,
-roide, maigre, l'épine du dos si tranchante, et l'oreille si basse,
-qu'on jugeait tout d'abord que jamais cheval au monde n'avait mieux
-mérité d'être appelé ainsi. Tout auprès, Sancho Panza tenait par le
-licou son âne, au pied duquel était écrit _Sancho Zanças_. Il était
-représenté avec la panse large, la taille courte, les jambes cagneuses,
-et c'est sans doute pour ce motif que l'histoire lui donne
-indifféremment le nom de Panza ou de Zanças.
-
-Il y avait encore d'autres détails, mais de peu d'importance, et qui
-n'ajoutent rien à l'intelligence de ce récit. Si quelque chose pouvait
-faire douter de sa sincérité, c'est que l'auteur est Arabe, et que tous
-les gens de cette race sont enclins au mensonge; mais, d'autre part, ils
-sont tellement nos ennemis, que celui-ci aura plutôt retranché
-qu'ajouté. En effet, lorsqu'il devait, selon moi, le plus longuement
-s'étendre sur les exploits de notre chevalier, il les a, au contraire,
-malicieusement amoindris ou même passés sous silence: procédé indigne
-d'un historien, qui doit toujours se montrer fidèle, exempt de passion
-et d'intérêt, sans que jamais la crainte, l'affection ou l'inimitié le
-fassent dévier de la vérité, mère de l'histoire, dépôt des actions
-humaines, puisque c'est là qu'on rencontre de vrais tableaux du passé,
-des exemples pour le présent et des enseignements pour l'avenir.
-J'espère cependant que l'on trouvera dans ce récit tout ce que l'on peut
-désirer, ou que s'il y manque quelque chose, ce sera la faute du
-traducteur et non celle du sujet.
-
-La seconde partie commençait ainsi:
-
-A l'air terrible et résolu des deux fiers combattants, avec leur
-tranchantes épées levées, on eût dit qu'ils menaçaient le ciel et la
-terre. Celui qui porta le premier coup fut l'ardent Biscaïen, et cela
-avec tant de force et de furie, que si le fer n'eût tourné dans sa main,
-ce seul coup aurait terminé cet épouvantable combat et mis fin à toutes
-les aventures de notre chevalier; mais le sort, qui le réservait pour
-d'autres exploits, fit tourner l'épée du Biscaïen de telle sorte que,
-tombant à plat sur l'épaule gauche, elle ne fit d'autre mal que de
-désarmer tout ce côté-là, emportant chemin faisant un bon morceau de la
-salade et la moitié de l'oreille de notre héros.
-
-Qui pourrait, grand Dieu! peindre la rage dont fut transporté don
-Quichotte quand il se sentit atteint! Se hissant sur ses étriers, et
-serrant de plus belle son épée avec ses deux mains, il en déchargea un
-si terrible coup sur la tête de son ennemi, que, malgré la protection du
-coussin, le pauvre diable commença à jeter le sang par le nez, la bouche
-et les oreilles, prêt à tomber, ce qui certes fût arrivé s'il n'eût à
-l'instant embrassé le cou de sa bête, mais bientôt ses bras se
-détachèrent, ses pieds lâchèrent les étriers, et la mule épouvantée, ne
-sentant plus le frein, prit sa course à travers champs, après avoir
-désarçonné son cavalier qui tomba privé de sentiment.
-
-Don Quichotte ne vit pas plus tôt son ennemi par terre, que, sautant
-prestement de cheval, il courut lui présenter la pointe de l'épée entre
-les deux yeux, lui criant de se rendre, sinon qu'il lui couperait la
-tête. Le malheureux Biscaïen était incapable d'articuler un seul mot,
-et, dans sa fureur, don Quichotte ne l'aurait pas épargné, si la dame du
-carrosse, qui, à demi morte de peur, attendait au loin l'issue du
-combat, n'était accourue lui demander, avec les plus vives instances, la
-vie de son écuyer.
-
-Je vous l'accorde, belle dame, répondit gravement notre héros, mais à
-une condition: c'est que ce chevalier me donnera sa parole d'aller au
-Toboso, et de se présenter de ma part devant la sans pareille Dulcinée,
-afin qu'elle dispose de lui selon son bon plaisir.
-
-Sans rien comprendre à ce discours, ni s'informer quelle était cette
-Dulcinée, la dame promit pour son écuyer tout ce qu'exigeait don
-Quichotte.
-
-Qu'il vive donc sur la foi de votre parole, reprit notre héros, et qu'à
-cause de vous il jouisse d'une grâce dont son arrogance le rendait
-indigne.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-DU GRACIEUX ENTRETIEN QU'EUT DON QUICHOTTE AVEC SANCHO PANZA SON ÉCUYER
-
-
-Quoique moulu des rudes gourmades que lui avaient administrées les
-valets des bénédictins, Sancho s'était depuis quelque temps déjà remis
-sur ses pieds, et tout en suivant d'un œil attentif le combat où était
-engagé son seigneur, il priait Dieu de lui accorder la victoire, afin
-qu'il y gagnât quelque île et l'en fit gouverneur, comme il le lui avait
-promis. Voyant enfin le combat terminé, et son maître prêt à remonter à
-cheval, il courut lui tenir l'étrier; mais d'abord il se jeta à genoux
-et lui baisa la main en disant: Que Votre Grâce daigne me donner l'île
-qu'elle vient de gagner; car je me sens en état de la bien gouverner, si
-grande qu'elle puisse être.
-
-Ami Sancho, répondit don Quichotte, ce ne sont pas là des aventures
-d'îles, ce sont de simples rencontres de grands chemins, dont on ne peut
-guère attendre d'autre profit que de se faire casser la tête ou emporter
-une oreille. Prends patience, il s'offrira, pour m'acquitter de ma
-promesse, assez d'autres occasions, où je pourrai te donner un bon
-gouvernement, si ce n'est quelque chose de mieux encore.
-
-Sancho se confondit en remercîments, et après avoir baisé de nouveau la
-main de son maître et le pan de sa cotte de mailles, il l'aida à
-remonter à cheval, puis enfourcha son âne, et se mit à suivre son
-seigneur, lequel, s'éloignant rapidement sans prendre congé de la dame
-du carrosse, entra dans un bois qui se trouvait près de là.
-
-Sancho le suivait de tout le trot de sa bête, mais Rossinante détalait
-si lestement, qu'il fut obligé de crier à son maître de l'attendre. Don
-Quichotte retint la bride à sa monture, jusqu'à ce que son écuyer l'eût
-rejoint. Il serait prudent, ce me semble, dit Sancho en arrivant, de
-nous réfugier dans quelque église, car celui que vous venez de combattre
-est en bien piteux état; on pourrait en donner avis à la
-Sainte-Hermandad[28], qui viendrait nous questionner à ce sujet, et une
-fois entre ses mains, il se passerait du temps avant de nous en tirer.
-
- [28] La _Sainte-Hermandad_ était un corps spécialement chargé de la
- poursuite des malfaiteurs.
-
-Tu ne sais ce que tu dis, repartit don Quichotte; où donc as-tu vu ou lu
-qu'un chevalier errant ait été traduit en justice, quelque nombre
-d'homicides qu'il ait commis?
-
-Je n'entends rien à vos homicides, répondit Sancho, et je ne me souviens
-pas d'en avoir jamais vu; mais je sais que ceux qui se battent au milieu
-des champs ont affaire à la Sainte-Hermandad, et c'est là ce que je
-voudrais éviter.
-
-Ne t'en mets point en peine, reprit don Quichotte; je t'arracherais des
-mains des Philistins, à plus forte raison de celles de la
-Sainte-Hermandad. Maintenant, réponds avec franchise, crois-tu que sur
-toute la surface de la terre il y ait un chevalier aussi vaillant que je
-le suis? As-tu jamais vu ou lu dans quelque histoire qu'un chevalier ait
-montré autant que moi d'intrépidité dans l'attaque, de résolution dans
-la défense, plus d'adresse à porter les coups, et de promptitude à
-culbuter l'ennemi?
-
-La vérité est que je n'ai jamais rien vu ni lu de semblable, répondit
-Sancho, car je ne sais ni lire ni écrire; mais ce dont je puis faire
-serment, c'est que de ma vie je n'ai servi un maître aussi hardi que
-Votre Grâce, et Dieu veuille que cette hardiesse ne nous mène pas là où
-je m'imagine. Pour l'heure pansons votre oreille, car il en sort
-beaucoup de sang; heureusement, j'ai de la charpie et de l'onguent dans
-mon bissac.
-
-Nous nous passerions bien de tout cela, dit don Quichotte, si j'avais
-songé à faire une fiole de ce merveilleux baume de Fier-à-Bras[29], et
-combien une seule goutte de cette précieuse liqueur nous épargnerait de
-temps et de remèdes?
-
- [29] C'était, dit l'histoire de Charlemagne, un géant qui guérissait
- ses blessures en buvant d'un baume qu'il portait dans deux petits
- barils gagnés à la conquête de Jérusalem.
-
-Quelle fiole et quel baume? demanda Sancho.
-
-C'est un baume dont j'ai la recette en ma mémoire, répondit don
-Quichotte; avec lui on se moque des blessures, et on nargue la mort.
-Aussi, quand après l'avoir composé, je l'aurai remis entre tes mains, si
-dans un combat je viens à être pourfendu d'un revers d'épée par le
-milieu du corps, comme cela nous arrive presque tous les jours, il te
-suffira de ramasser la moitié qui sera tombée à terre, puis, avant que
-le sang soit figé, de la rapprocher de l'autre moitié restée sur la
-selle, en ayant soin de les bien remboîter; après quoi, rien qu'avec
-deux gouttes de ce baume, tu me reverras aussi sain qu'une pomme.
-
-S'il en est ainsi, repartit Sancho, je renonce dès aujourd'hui au
-gouvernement que vous m'avez promis, et pour récompense de mes services
-je ne demande que la recette de ce baume. Il vaudra bien partout deux ou
-trois réaux l'once; en voilà assez pour passer ma vie honorablement et
-en repos. Mais dites-moi, seigneur, ce baume coûte-t-il beaucoup à
-composer?
-
-Pour trois réaux on peut en faire plus de six pintes, répondit don
-Quichotte.
-
-Grand Dieu! s'écria Sancho, que ne me l'enseignez-vous sur l'heure, et
-que n'en faisons-nous de suite plusieurs poinçons?
-
-Patience, ami Sancho, reprit don Quichotte, je te réserve bien d'autres
-secrets, et de bien plus grandes récompenses. Pour l'instant pansons mon
-oreille; elle me fait plus de mal que je ne voudrais.
-
-Sancho tira l'onguent et la charpie du bissac; mais quand don Quichotte,
-en ôtant sa salade, la vit toute brisée, peu s'en fallut qu'il ne perdît
-le reste de son jugement. Portant la main sur son épée, et levant les
-yeux au ciel il s'écria: Par le créateur de toutes choses, et sur les
-quatre Évangiles, je fais le serment que fit le grand marquis de
-Mantoue, lorsqu'il jura de venger la mort de son neveu Baudouin,
-c'est-à-dire de ne point manger pain sur nappe, de ne point approcher
-femme, et de renoncer encore à une foule d'autres choses (lesquelles,
-bien que je ne m'en souvienne pas, je tiens pour comprises dans mon
-serment), jusqu'à ce que j'aie tiré une vengeance éclatante de celui qui
-m'a fait un tel outrage.
-
-Que Votre Grâce, dit Sancho, veuille bien faire attention que si ce
-chevalier vaincu exécute l'ordre que vous lui avez donné d'aller se
-mettre à genoux devant madame Dulcinée, il est quitte, et qu'à moins
-d'une nouvelle offense, vous n'avez rien à lui demander.
-
-Tu parles sagement, reprit don Quichotte, et j'annule mon serment quant
-à la vengeance; mais je le confirme et le renouvelle quant à la vie que
-j'ai juré de mener jusqu'au jour où j'aurai enlevé de vive force à
-n'importe quel chevalier une salade en tout semblable à celle que j'ai
-perdue. Et ne t'imagine pas, ami, que je parle à la légère; j'ai un
-exemple à suivre en ceci: la même chose arriva pour l'armet de Mambrin,
-qui coûta si cher à Sacripant.
-
-Donnez tous ces serments au diable, dit Sancho; ils nuisent à la santé
-et chargent la conscience; car, enfin, que ferons-nous si de longtemps
-nous ne rencontrons un homme coiffé d'une salade? Tiendrez-vous votre
-serment en dépit des incommodités qui peuvent en résulter, comme, par
-exemple, de coucher tout habillé, de ne point dormir en lieu couvert, et
-tant d'autres pénitences que s'imposait ce vieux fou de marquis de
-Mantoue? Songez, je vous prie, seigneur, qu'il ne passe point de gens
-armés par ces chemins-ci, que l'on n'y rencontre guère que des
-charretiers et des conducteurs de mules. Ces gens-là ne portent point de
-salades, et ils n'en ont jamais peut-être entendu prononcer le nom.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Je fais le serment que fit le grand marquis de Mantoue (p. 40).]
-
-Tu te trompes, ami, repartit don Quichotte, et nous ne serons pas restés
-ici deux heures, que nous y verrons se présenter plus de gens en armes
-qu'il n'en vint jadis devant la forteresse d'Albraque, pour la conquête
-de la belle Angélique.
-
-Ainsi soit-il, reprit Sancho. Dieu veuille que tout aille bien, et
-qu'arrive au plus tôt le moment de gagner cette île qui me coûte si
-cher, dussé-je en mourir de joie!
-
-Je t'ai déjà dit de ne point te mettre en peine, répliqua don Quichotte;
-car en admettant que l'île vienne à manquer, n'avons-nous pas le royaume
-de Danimarque et celui de Sobradise[30], qui t'iront comme une bague au
-doigt? étant en terre ferme, ils doivent te convenir encore mieux. Mais
-laissons cela; à présent, regarde dans le bissac si tu as quelque chose
-à manger, puis nous irons à la recherche d'un château où nous puissions
-passer la nuit et préparer le baume dont je t'ai parlé; car l'oreille me
-fait souffrir cruellement.
-
- [30] Royaumes extraordinaires cités dans _Amadis de Gaule_.
-
-J'ai bien ici un oignon et un morceau de fromage avec deux ou trois
-bribes de pain, répondit Sancho: mais ce ne sont pas là des mets à
-l'usage d'un chevalier vaillant tel que vous.
-
-Que tu me connais mal! reprit don Quichotte. Apprends, ami Sancho, que
-la gloire des chevaliers errants est de passer des mois entiers sans
-manger, et, quand ils se décident à prendre quelque nourriture, de se
-contenter de ce qui leur tombe sous la main. Tu n'en douterais pas si tu
-avais lu autant d'histoires que moi, et dans aucune je n'ai vu que les
-chevaliers errants mangeassent, si ce n'est par hasard, ou dans quelque
-somptueux festin donné en leur honneur; car le plus souvent ils vivaient
-de l'air du temps. Cependant, comme ils étaient hommes et qu'ils ne
-pouvaient se passer tout à fait d'aliments, il faut croire que,
-constamment au milieu des forêts et des déserts, et toujours sans
-cuisinier, leurs repas habituels étaient des mets rustiques comme ceux
-que tu m'offres en ce moment. Cela me suffit, ami Sancho; cesse donc de
-t'affliger, et surtout n'essaye pas de transformer le monde, ni de
-changer les antiques coutumes de la chevalerie errante.
-
-Il faut me pardonner, répliqua Sancho, si ne sachant ni lire ni écrire
-(je l'ai déjà dit à Votre Grâce), j'ignore les règles de la chevalerie;
-mais, à l'avenir, le bissac sera fourni de fruits secs pour vous, qui
-êtes chevalier; et comme je n'ai pas cet honneur, j'aurai soin de le
-garnir pour moi de quelque chose de plus nourrissant.
-
-Je n'ai pas dit, répliqua don Quichotte, que les chevaliers errants
-devaient ne manger que des fruits, j'ai dit qu'ils en faisaient leur
-nourriture habituelle; ils y joignaient encore quelques herbes des
-champs, qu'ils savaient fort bien reconnaître et que je saurai
-distinguer également.
-
-C'est une grande vertu que de connaître ces herbes, repartit Sancho, et
-si je ne m'abuse, nous aurons plus d'une occasion de mettre cette
-connaissance à profit. Pour l'instant, voici ce que Dieu nous envoie,
-ajouta-t-il; et tirant les vivres du bissac, tous deux se mirent à
-manger d'un égal appétit.
-
-Ils eurent bientôt achevé leur frugal repas, et reprirent leurs montures
-afin d'atteindre une habitation avant la chute du jour; mais le soleil
-venant à leur manquer, et, avec lui, l'espérance de trouver ce qu'ils
-cherchaient, il s'arrêtèrent auprès de quelques huttes de chevriers pour
-y passer la nuit. Autant Sancho s'affligeait de n'être pas à l'abri dans
-quelque bon village, autant don Quichotte fut heureux de dormir à la
-belle étoile, se figurant que tout ce qui lui arrivait de la sorte
-prouvait une fois de plus sa vocation de chevalier errant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LES CHEVRIERS
-
-
-Don Quichotte reçut des chevriers un bon accueil, et Sancho ayant
-accommodé du mieux qu'il put Rossinante et son âne, se dirigea en toute
-hâte vers l'odeur qu'exhalaient certains morceaux de chèvre qui
-cuisaient dans une marmite devant le feu. Notre écuyer eût bien voulu
-s'assurer s'ils étaient cuits assez à point pour les faire passer de la
-marmite dans son estomac, mais les chevriers ne lui en laissèrent pas le
-temps; car, les ayant retirés du feu, ils dressèrent leur table
-rustique, tout en invitant de bon cœur les deux étrangers à partager
-leurs provisions; puis étendant sur le sol quelques peaux de mouton, ils
-s'assirent au nombre de six, après avoir offert à don Quichotte, en
-guise de siége, une auge de bois qu'ils retournèrent.
-
-Notre héros prit place au milieu d'eux; quant à Sancho, il se plaça
-debout derrière son maître, prêt à lui verser à boire dans une coupe qui
-n'était pas de cristal, mais de corne. En le voyant rester debout: Ami,
-lui dit don Quichotte, afin que tu connaisses toute l'excellence de la
-chevalerie errante, et que tu saches combien ceux qui en font
-profession, n'importe à quel degré, ont droit d'être estimés et honorés
-dans le monde, je veux qu'ici, en compagnie de ces braves gens, tu
-prennes place à mon côté, pour ne faire qu'un avec moi, qui suis ton
-seigneur et ton maître, et que mangeant au même plat, buvant dans ma
-coupe, on puisse dire de la chevalerie errante ce qu'on dit de l'amour:
-qu'elle nous fait tous égaux.
-
-Grand merci, répondit Sancho; mais je le dis à Votre Grâce, pourvu que
-j'aie de quoi manger, je préfère être seul et debout, qu'assis à côté
-d'un empereur. Je savoure bien mieux, dans un coin tout à mon aise, ce
-qu'on me donne, ne fût-ce qu'un oignon sur du pain, que les fines
-poulardes de ces tables où il faut mâcher lentement, boire à petits
-coups, s'essuyer la bouche à chaque morceau, sans oser tousser ni
-éternuer, quelque envie qu'on en ait, ni enfin prendre ces autres
-licences qu'autorisent la solitude et la liberté. Ainsi donc,
-monseigneur, ces honneurs que Votre Grâce veut m'accorder comme à son
-écuyer, je suis prêt à les convertir en choses qui me soient de plus de
-profit, car ces honneurs dont je vous suis bien reconnaissant, j'y
-renonce à jamais.
-
-Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte: Dieu élève celui qui
-s'humilie. Et prenant Sancho par le bras, il le fit asseoir à son côté.
-
-Les chevriers ne comprenaient rien à tout cela, et continuaient de
-manger en silence, regardant leurs hôtes, qui, d'un grand appétit,
-avalaient des morceaux gros comme le poing. Après les viandes, on
-servit des glands doux avec une moitié de fromage plus dur que du
-ciment. Pendant ce temps, la corne à boire ne cessait d'aller et de
-venir à la ronde, tantôt pleine, tantôt vide, comme les pots de la roue
-à chapelet[31], si bien que des deux outres qui étaient là, l'une fut
-entièrement mise à sec.
-
- [31] Roue garnie de seaux à bascule, qui puisent l'eau et la versent
- dans un réservoir.
-
-Quand don Quichotte eut satisfait son appétit, il prit dans sa main une
-poignée de glands, puis après les avoir quelque temps considérés en
-silence: Heureux siècle, s'écria-t-il, âge fortuné, auquel nos ancêtres
-donnèrent le nom d'âge d'or, non pas que ce métal, si estimé dans notre
-siècle de fer, se recueillît sans peine à cette époque privilégiée, mais
-parce que ceux qui vivaient alors ignoraient ces deux funestes mots de
-TIEN et de MIEN. En ce saint âge, toutes choses étaient communes. Afin
-de se procurer l'ordinaire soutien de la vie, on n'avait qu'à étendre la
-main pour cueillir aux branches des robustes chênes les fruits savoureux
-qui se présentaient libéralement à tous. Les claires fontaines et les
-fleuves rapides offraient en abondance leurs eaux limpides et
-délicieuses. Dans le creux des arbres et dans les fentes des rochers,
-les diligentes abeilles établissaient sans crainte leur république,
-abandonnant au premier venu l'agréable produit de leur doux labeur.
-Alors les liéges vigoureux se dépouillaient eux-mêmes, et leurs larges
-écorces suffisaient à couvrir les cabanes élevées sur des poteaux
-rustiques. Partout régnaient la concorde, la paix, l'amitié. Le soc aigu
-de la pesante charrue ne s'était pas encore enhardi à ouvrir les
-entrailles de notre première mère, dont le sein fertile satisfaisait
-sans effort à la nourriture et aux plaisirs de ses enfants. Alors les
-belles et naïves bergères couraient de vallée en vallée, de colline en
-colline, la tête nue, les cheveux tressés, sans autre vêtement que celui
-que la pudeur exige: ni la soie façonnée de mille manières, ni la
-pourpre de Tyr, ne composaient leurs simples atours; des plantes mêlées
-au lierre leur suffisaient, et elles se croyaient mieux parées de ces
-ornements naturels que ne le sont nos grandes dames avec les inventions
-merveilleuses que leur enseigne l'oisive curiosité. Alors les tendres
-mouvements du cœur se montraient simplement, sans chercher, pour
-s'exprimer, d'artificieuses paroles. Alors, la fraude, le mensonge
-n'altéraient point la franchise et la vérité; la justice régnait seule,
-sans crainte d'être égarée par la faveur et l'intérêt qui l'assiégent
-aujourd'hui, car la loi du bon plaisir ne s'était pas encore emparée de
-l'esprit du juge, et il n'y avait personne qui jugeât ni qui fût jugé.
-Les jeunes filles, je le répète, allaient en tous lieux seules et
-maîtresses d'elles-mêmes, sans avoir à craindre les propos effrontés ou
-les desseins criminels. Quand elles cédaient, c'était à leur seul
-penchant et de leur libre volonté; tandis qu'aujourd'hui, dans ce siècle
-détestable, aucune n'est en sûreté, fût-elle cachée dans un nouveau
-labyrinthe de Crète; partout pénètrent les soins empressés d'une
-galanterie maudite, qui les fait succomber malgré leur retenue. C'est
-pour remédier à tous ces maux que, dans la suite des temps, la
-corruption croissant avec eux, fut institué l'ordre des Chevaliers
-errants, défenseurs des vierges, protecteurs des veuves, appuis des
-orphelins et des malheureux. J'exerce cette noble profession, mes bons
-amis, et c'est à un chevalier errant et à son écuyer que vous avez fait
-le gracieux accueil dont je vous remercie de tout mon cœur; et, bien
-qu'en vertu de la simple loi naturelle chacun soit tenu de vous imiter,
-comme vous l'avez fait sans me connaître, il est juste que je vous en
-témoigne ma reconnaissance.
-
-Cette interminable harangue, dont il aurait fort bien pu se dispenser,
-don Quichotte ne l'avait débitée que parce qu'en lui rappelant l'âge
-d'or, les glands avaient fourni à sa fantaisie l'occasion de s'adresser
-aux chevriers qui, sans répondre un mot, restaient tout ébahis à
-l'écouter. Sancho gardait aussi le silence, mais il en profitait pour
-avaler force glands et faire de fréquentes visites à la seconde outre
-qu'on avait suspendue à un arbre pour tenir le vin frais.
-
-Le souper avait duré moins longtemps que le discours; dès qu'il fut
-terminé, un des chevriers dit à don Quichotte: Seigneur chevalier
-errant, afin que Votre Grâce puisse dire avec encore plus de raison que
-nous l'avons régalée de notre mieux, nous voulons lui procurer un
-nouveau plaisir, en faisant chanter un de nos camarades qui ne peut
-tarder à arriver. C'est un jeune berger amoureux et plein d'esprit, qui
-sait lire et écrire, et qui de plus est musicien, car il joue de la
-viole à ravir.
-
-A peine le chevrier achevait-il ces mots qu'on entendit le son d'une
-viole, et bientôt parut un jeune garçon âgé d'environ vingt-deux ans et
-de fort bonne mine. Ses compagnons lui demandèrent s'il avait soupé; il
-répondit que oui. En ce cas, Antonio, dit l'un d'eux, tu nous feras le
-plaisir de chanter quelque chose, afin que ce seigneur, notre hôte,
-sache que dans nos montagnes on trouve aussi des gens qui savent la
-musique. Comme nous lui avons vanté tes talents, et que nous ne
-voudrions point passer pour menteurs, dis-nous la romance de tes amours,
-que ton oncle le bénéficier a mise en vers, et qui a tant plu à tout le
-village.
-
-Volontiers, répondit Antonio; et sans se faire prier, il s'assit sur le
-tronc d'un chêne, puis, après avoir accordé sa viole, il chanta la
-romance qui suit:
-
-
- Olalla! je sais que tu m'aime,
- Sans que la bouche me l'ait dit:
- Tes beaux yeux sont muets de même;
- Mais tu m'aimes, et je sais que cela seul suffit.
-
- On dit que d'un amour connu
- Il faut toujours bien espérer,
- Le souffrir c'est en être ému,
- Et soi-même à la fin on se laisse attirer.
-
- Aussi, de ton indifférence
- Au lieu de me montrer chagrin,
- Je sens naître quelque espérance,
- Et vois briller l'amour à travers tes dédains.
-
- C'est pourquoi mon cœur s'encourage,
- Et j'en suis pour l'heure à tel point,
- Que te trouvant tendre ou sauvage,
- Mon amour ne peut croître, et ne s'affaiblit point.
-
- Si l'amour est, comme je pense,
- Et, comme on dit, une vertu,
- Le mien me donne l'espérance
- Que mon zèle à la fin ne sera pas perdu.
-
- Olalla! crois, si je te presse,
- Que c'est avec un bon dessein,
- Et ne veux t'avoir pour maîtresse
- Que lorsqu'avec mon cœur tu recevras ma main.
-
- L'Église a des liens de soie,
- Et son joug est doux et léger;
- Tu verras avec quelle joie
- Je courrai m'y soumettre en t'y voyant ranger.
-
- Mais si je n'apprends de ta bouche
- Que tu consens à mon dessein,
- Je mourrai dans ce lieu farouche:
- Je le jure, ou dans peu je serai capucin[32].
-
-
- [32] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-[Illustration: Il prit dans sa main une poignée de glands (p. 43).]
-
-Le chevrier avait à peine cessé de chanter, que don Quichotte insistait
-pour qu'il continuât, mais Sancho, qui avait grande envie de dormir, s'y
-opposa en disant qu'il était temps de songer à s'arranger un gîte pour
-la nuit, et que ces braves gens, qui travaillaient tout le jour, ne
-pouvaient passer la nuit à chanter.
-
-Je t'entends, dit don Quichotte; j'oubliais qu'une tête alourdie par les
-vapeurs du vin a plus besoin de sommeil que de musique.
-
-Dieu soit loué, chacun en a pris sa part, répliqua Sancho.
-
-D'accord, reprit don Quichotte: arrange-toi donc à ta fantaisie; quant à
-ceux de ma profession, il leur sied mieux de veiller que de dormir;
-seulement il faudrait panser mon oreille, car elle me fait souffrir
-grandement.
-
-Sancho se disposait à obéir, quand un des bergers dit à notre chevalier
-de ne pas se mettre en peine; il alla chercher quelques feuilles de
-romarin; puis, après les avoir mâchées et mêlées avec du sel, il les lui
-appliqua sur l'oreille, l'assurant qu'il n'avait que faire d'un autre
-remède; ce qui réussit en effet.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-DE CE QUE RACONTA UN BERGER A CEUX QUI ÉTAIENT AVEC DON QUICHOTTE
-
-
-Sur ces entrefaites arriva un autre chevrier de ceux qui apportaient les
-provisions du village. Amis, dit-il, savez-vous ce qui se passe?
-
-Et comment le saurions-nous? répondit l'un d'eux.
-
-Apprenez, dit le paysan, que ce berger si galant, que cet étudiant qui
-avait nom Chrysostome, vient de mourir ce matin même, et que chacun se
-dit tout bas qu'il est mort d'amour pour la fille de Guillaume le Riche,
-pour cette endiablée de Marcelle qu'on voit sans cesse rôder dans les
-environs en habit de bergère.
-
-Pour Marcelle? demanda un des chevriers.
-
-Pour elle-même, répondit le paysan; mais ce qui étonne tout le monde,
-c'est que, par son testament, Chrysostome ordonne qu'on l'enterre, ainsi
-qu'un mécréant, au milieu de la campagne et précisément au pied de la
-fontaine du Liége, parce que c'est là, dit-il, qu'il avait vu Marcelle
-pour la première fois. Il a encore ordonné bien d'autres choses, mais
-nos anciens disent qu'on n'en fera rien. Le grand ami de Chrysostome,
-Ambrosio, répond qu'il faut exécuter de point en point ses intentions.
-Le village est en grande rumeur à ce sujet. Mais on assure que tout se
-fera ainsi que le veulent Ambrosio et les bergers ses amis. Demain, on
-vient en grande pompe enterrer le pauvre Chrysostome à l'endroit que je
-vous ai dit. Voilà qui sera beau à voir; aussi ne manquerai-je pas d'y
-aller, si je ne suis pas obligé de retourner au village.
-
-Nous irons tous, s'écrièrent les chevriers, mais après avoir tiré au
-sort à qui restera pour garder les chèvres.
-
-N'en ayez nul souci, reprit l'un d'eux, je resterai pour tous, et ne
-m'en sachez aucun gré, car l'épine que je me suis enfoncée dans le pied
-l'autre jour m'empêche de faire un pas.
-
-Nous ne t'en sommes pas moins obligés, repartit Pedro.
-
-Là-dessus don Quichotte pria Pedro de lui dire quelle était cette
-bergère et quel était ce berger dont on venait d'annoncer la mort. Pedro
-répondit que tout ce qu'il savait, c'est que le défunt était fils d'un
-hidalgo fort riche, qui habitait ces montagnes; et qu'après avoir
-longtemps étudié à Salamanque, il était revenu dans son pays natal avec
-une grande réputation de science. On assure, ajouta le chevrier, qu'il
-savait surtout ce que font là-haut non-seulement les étoiles, mais
-encore le soleil et la lune, dont il ne manquait jamais d'annoncer les
-_ellipses_ à point nommé.
-
-Mon ami, dit don Quichotte, c'est éclipse et non ellipse, qu'on appelle
-l'obscurcissement momentané de ces deux corps célestes.
-
-Il devinait aussi, continua Pedro, quand l'année devait être abondante
-ou _estérile_.
-
-Vous voulez dire stérile, observa notre chevalier.
-
-Peu importe repartit Pedro; ce que je puis assurer c'est que parents ou
-amis quand ils suivaient ses conseils, devenaient riches en peu de
-temps. Tantôt il disait: Semez de l'orge cette année et non du froment;
-une autre fois: Semez des pois et non de l'orge; l'année qui vient
-donnera beaucoup d'huile et les trois suivantes n'en fourniront pas une
-goutte; ce qui ne manquait jamais d'arriver.
-
-Cette science s'appelle astrologie, dit don Quichotte.
-
-Je l'ignore, répliqua Pedro, mais lui il savait tout cela et bien
-d'autres choses encore. Bref, quelques mois après son retour de
-Salamanque, un beau matin nous le vîmes tout à coup quitter le manteau
-d'étudiant pour prendre l'habit de berger, avec sayon et houlette, et
-accompagné de son ami Ambrosio dans le même costume. J'oubliais de vous
-dire que le défunt était un grand faiseur de chansons, au point que les
-noëls de la Nativité de Notre-Seigneur et les actes de la Fête-Dieu que
-représentent nos jeunes garçons étaient de sa composition. Quand on vit
-ces deux amis habillés en bergers, tout le village fut bien surpris, et
-personne ne pouvait en deviner la cause. Déjà, à cette époque le père de
-Chrysostome était mort, lui laissant une grande fortune en bonnes terres
-et en beaux et bons écus, sans compter de nombreux troupeaux. De tout
-cela le jeune homme resta le maître absolu, et en vérité il le méritait,
-car c'était un bon compagnon, charitable et ami des braves gens. Plus
-tard, on apprit qu'en prenant ce costume, le pauvre garçon n'avait eu
-d'autre but que de courir après cette bergère Marcelle, dont il était
-devenu éperdument amoureux. Maintenant il faut vous dire quelle est
-cette créature: car jamais vous n'avez entendu et jamais vous
-n'entendrez raconter rien de semblable dans tout le cours de votre vie,
-dussiez-vous vivre plus d'années que la vieille Sarna.
-
-Dites Sara[33] et non Sarna, reprit don Quichotte, qui ne pouvait
-souffrir ces altérations de mots.
-
- [33] Femme d'Abraham.
-
-Sarna ou Sara, c'est tout un, répondit le chevrier; et si vous vous
-mettez à éplucher mes paroles, nous n'aurons pas fini d'ici à l'an
-prochain.
-
-Pardon, mon ami, reprit don Quichotte, entre Sarna et Sara il y a une
-grande différence; mais continuez votre récit.
-
-Je dis donc, poursuivit Pedro, qu'il y avait dans notre village un
-laboureur nommé Guillaume, à qui le ciel, avec beaucoup d'autres
-richesses, donna une fille dont la mère mourut en la mettant au monde.
-Il me semble encore la voir, la digne femme, avec sa mine
-resplendissante comme un soleil, et de plus, si charitable et si
-laborieuse, qu'elle ne peut manquer de jouir là-haut de la vue de Dieu.
-Son mari Guillaume la suivit de près, laissant sa fille Marcelle, riche
-et en bas âge, sous la tutelle d'un oncle, prêtre et bénéficier dans ce
-pays. En grandissant, l'enfant faisait souvenir de sa mère, qu'elle
-annonçait devoir encore surpasser en beauté. A peine eut-elle atteint
-ses quinze ans, qu'en la voyant chacun bénissait le ciel de l'avoir
-faite si belle; aussi la plupart en devenaient fous d'amour. Son oncle
-l'élevait avec beaucoup de soin et dans une retraite sévère; néanmoins
-le bruit de sa beauté se répandit de telle sorte, que soit pour elle,
-soit pour sa richesse, les meilleurs partis de la contrée ne cessaient
-d'importuner et de solliciter son tuteur afin de l'avoir pour femme. Dès
-qu'il la vit en âge d'être mariée, le bon prêtre y eût consenti
-volontiers, mais il ne voulait rien faire sans son aveu. N'allez pas
-croire pour cela qu'il entendît profiter de son bien, dont il avait
-l'administration; à cet égard, tout le village n'a cessé de lui rendre
-justice; car il faut que vous le sachiez, seigneur chevalier, dans nos
-veillées, chacun critique et approuve selon sa fantaisie, et il doit
-être cent fois bon celui qui oblige ses paroissiens à dire du bien de
-lui.
-
-C'est vrai, dit don Quichotte; mais continuez, ami Pedro, votre histoire
-m'intéresse, et vous la contez de fort bonne grâce.
-
-Que celle de Dieu ne me manque jamais, reprit le chevrier, c'est le plus
-important. Vous saurez donc, continua-t-il, que l'oncle avait beau
-proposer à sa nièce chacun des partis qui se présentaient, faisant
-valoir leurs qualités, et l'engageant à choisir parmi eux un mari selon
-son goût, la jeune fille ne répondait jamais rien, sinon qu'elle voulait
-rester libre, et qu'elle se trouvait trop jeune pour porter le fardeau
-du ménage. Avec de pareilles excuses, son oncle cessait de la presser,
-attendant qu'elle ait pris un peu plus d'âge, et espérant qu'à la fin
-elle se déciderait. Les parents, disait-il, ne doivent pas engager leurs
-enfants contre leur volonté.
-
-Mais voilà qu'un jour, sans que personne s'y attendit, la dédaigneuse
-Marcelle se fait bergère, et que, malgré son oncle et tous les habitants
-du pays qui cherchaient à l'en dissuader, elle s'en va aux champs avec
-les autres filles, pour garder son troupeau. Dès qu'on la vit et que sa
-beauté parut au grand jour, je ne saurais vous dire combien de jeunes
-gens riches, hidalgos ou laboureurs, prirent le costume de berger afin
-de suivre ses pas.
-
-Un d'entre eux était le pauvre Chrysostome, comme vous le savez déjà,
-duquel on disait qu'il ne l'aimait pas, mais qu'il l'adorait. Et qu'on
-ne pense pas que, pour avoir adopté cette manière d'être si étrange,
-Marcelle ait jamais donné lieu au moindre soupçon; loin de là, elle est
-si sévère, que de tous ses prétendants aucun ne peut se flatter d'avoir
-obtenu la moindre espérance de faire agréer ses soins; car bien qu'elle
-ne fuie personne, et qu'elle traite tout le monde avec bienveillance,
-dès qu'un berger se hasarde à lui déclarer son intention, quelque juste
-et sainte qu'elle soit, il est renvoyé si loin qu'il n'y revient plus.
-Mais, hélas! avec cette façon d'agir, elle cause plus de ravages en ce
-pays que n'en ferait la peste; car sa beauté et sa douceur attirent les
-cœurs que son indifférence et ses dédains réduisent bientôt au
-désespoir. Aussi ne cesse-t-on de l'appeler ingrate, cruelle, et si vous
-restiez quelques jours parmi nous, seigneur, vous entendriez ces
-montagnes et ces vallées retentir des plaintes et des gémissements de
-ceux qu'elle rebute.
-
-Près d'ici sont plus de vingt hêtres qui portent gravé sur leur écorce
-le nom de Marcelle; au-dessus on voit presque toujours une couronne,
-pour montrer qu'elle est la reine de beauté. Ici soupire un berger, là
-un autre se lamente, plus loin l'on entend des chansons d'amour,
-ailleurs des plaintes désespérées. L'un passe la nuit au pied d'un
-chêne, ou sur le haut d'une roche, et le jour le retrouve absorbé dans
-ses pensées sans qu'il ait fermé ses paupières humides; un autre reste
-à l'ardeur du soleil, étendu sur le sable brûlant, demandant au ciel la
-fin de son martyre. En voyant l'insensible bergère jouir des maux
-qu'elle a causés, chacun se demande à quoi aboutira cette conduite
-altière, et quel mortel pourra dompter ce cœur farouche. Comme ce que
-je viens de vous raconter est l'exacte vérité, nous croyons tous que la
-mort de Chrysostome n'a pas eu d'autre motif. C'est pourquoi, seigneur
-chevalier, vous ferez bien de vous trouver à son enterrement; cela sera
-curieux à voir, car nombreux étaient ses amis, et d'ici à l'endroit
-qu'il a désigné pour son tombeau à peine s'il y a une demi-lieue.
-
-Je n'y manquerai pas, dit don Quichotte, et vous remercie du plaisir que
-m'a fait votre récit.
-
-Il y a encore beaucoup d'autres aventures arrivées aux amants de
-Marcelle, reprit le chevrier; mais demain nous rencontrerons sans doute
-en chemin quelque berger qui nous les racontera. Quant à présent vous
-ferez bien d'aller vous reposer dans un endroit couvert, parce que le
-serein est contraire à votre blessure, quoiqu'il n'y ait aucun danger
-après le remède qu'on y a mis.
-
-Sancho, qui avait donné mille fois au diable le chevrier et son récit,
-pressa son maître d'entrer dans la cabane de Pedro. Don Quichotte y
-consentit quoique à regret, mais ce fut pour donner le reste de la nuit
-au souvenir de sa Dulcinée, à l'imitation des amants de Marcelle. Quant
-à Sancho, il s'arrangea sur la litière, entre son âne et Rossinante, et
-y dormit non comme un amant rebuté, mais comme un homme qui a le dos
-roué de coups.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-OU SE TERMINE L'HISTOIRE DE LA BERGÈRE MARCELLE AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS
-
-
-L'aurore commençait à paraître aux balcons de l'Orient quand les
-chevriers se levèrent et vinrent réveiller don Quichotte, en lui
-demandant s'il était toujours dans l'intention de se rendre à
-l'enterrement de Chrysostome, ajoutant qu'ils lui feraient compagnie.
-Notre chevalier, qui ne demandait pas mieux, ordonna à son écuyer de
-seller Rossinante, et de tenir son âne prêt. Sancho obéit avec
-empressement, et toute la troupe se mit en chemin.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Plus de vingt hêtres portent gravés sur l'écorce le nom de MARCELLE
-(p. 48).]
-
-Ils n'eurent pas fait un quart de lieue, qu'à la croisière d'un sentier
-ils rencontrèrent six bergers vêtus de peaux noires, la tête couronnée
-de cyprès et de laurier-rose; tous tenaient à la main un bâton de houx.
-Après eux venaient deux gentilshommes à cheval, suivis de trois valets à
-pied. En s'abordant les deux troupes se saluèrent avec courtoisie, et
-voyant qu'ils se dirigeaient vers le même endroit, ils se mirent à
-cheminer de compagnie.
-
-Un des cavaliers, s'adressant à son compagnon, lui dit: Seigneur
-Vivaldo, je crois que nous n'aurons pas à regretter le retard que va
-nous occasionner cette cérémonie; car elle doit être fort intéressante,
-d'après les choses étranges que ces bergers racontent aussi bien du
-berger défunt que de la bergère homicide.
-
-Je le crois comme vous, reprit Vivaldo, et je retarderais mon voyage,
-non d'un jour, mais de quatre, pour en être témoin.
-
-Don Quichotte leur ayant demandé ce qu'ils savaient de Chrysostome et de
-Marcelle, l'autre cavalier répondit que, rencontrant les bergers dans un
-si lugubre équipage, ils avaient voulu en connaître la cause; et que
-l'un d'eux leur avait raconté l'histoire de cette bergère appelée
-Marcelle, aussi belle que bizarre, les amours de ses nombreux
-prétendants, et la mort de ce Chrysostome à l'enterrement duquel ils se
-rendaient. Bref, il répéta à don Quichotte tout ce que Pedro lui avait
-appris.
-
-A cet entretien en succéda bientôt un autre. Celui des cavaliers qui
-avait nom Vivaldo demanda à notre chevalier pourquoi, en pleine paix et
-dans un pays si tranquille, il voyageait si bien armé.
-
-La profession que j'exerce et les vœux que j'ai faits, répondit don
-Quichotte, ne me permettent pas d'aller autrement: le loisir et la
-mollesse sont le partage des courtisans, mais les armes, les fatigues et
-les veilles reviennent de droit à ceux que le monde appelle chevaliers
-errants, et parmi lesquels j'ai l'honneur d'être compté, quoique indigne
-et le moindre de tous.
-
-En l'entendant parler de la sorte, chacun le tint pour fou; mais afin de
-mieux s'en assurer encore, et de savoir quelle était cette folie d'une
-espèce si nouvelle, Vivaldo lui demanda ce qu'il entendait par
-chevaliers errants.
-
-Vos Grâces, répondit don Quichotte, connaissent sans doute ces
-chroniques d'Angleterre qui parlent si souvent des exploits de cet
-Arthur, que nous autres Castillans appelons Artus, et dont une antique
-tradition, acceptée de toute la Grande-Bretagne, rapporte qu'il ne
-mourut pas, mais fut changé en corbeau par l'art des enchanteurs (ce qui
-fait qu'aucun Anglais depuis n'a tué de corbeau); qu'un jour cet Arthur
-reprendra sa couronne et son sceptre? Eh bien, c'est au temps de ce bon
-roi que fut institué le fameux ordre des chevaliers de la Table ronde,
-et qu'eurent lieu les amours de Lancelot du Lac et de la reine Genièvre,
-qui avait pour confidente cette respectable duègne Quintagnone. Nous
-avons sur ce sujet une romance populaire dans notre Espagne:
-
- Onc chevalier ne fut sur terre
- De dame si bien accueilli,
- Que Lancelot s'en vit servi
- Quand il revenait d'Angleterre.
-
-Depuis lors, cet ordre de chevalerie s'est étendu et développé par toute
-la terre, et l'on a vu s'y rendre célèbres par leurs hauts faits Amadis
-de Gaule et ses descendants jusqu'à la cinquième génération, le vaillant
-Félix-Mars d'Hircanie, ce fameux Tirant le Blanc, et enfin l'invincible
-don Bélianis de Grèce, qui s'est fait connaître presque de nos jours.
-Voilà, seigneurs, ce qu'on appelle les chevaliers errants et la
-chevalerie errante; ordre dans lequel, quoique pécheur, j'ai fait
-profession, comme je vous l'ai dit, et dont je m'efforce de pratiquer
-les devoirs à l'exemple de mes illustres modèles des temps passés. Cela
-doit vous expliquer pourquoi je parcours ces déserts, cherchant les
-aventures avec la ferme résolution d'affronter même la plus périlleuse,
-dès qu'il s'agira de secourir l'innocence et le malheur.
-
-Ce discours acheva de convaincre les voyageurs de la folie de notre
-héros, et de la nature de son égarement. Vivaldo, dont l'humeur était
-enjouée, désirant égayer le reste du chemin, voulut lui fournir
-l'occasion de poursuivre ses extravagants propos. Seigneur chevalier,
-lui dit-il, Votre Grâce me paraît avoir fait profession dans un des
-ordres les plus rigoureux qu'il y ait en ce monde; je crois même que la
-règle des chartreux n'est pas aussi austère.
-
-Aussi austère, cela est possible, répondit don Quichotte, mais aussi
-utile à l'humanité, c'est ce que je suis à deux doigts de mettre en
-doute; car, pour dire mon sentiment, ces pieux solitaires dont vous
-parlez, semblables à des soldats qui exécutent les ordres de leur
-capitaine, n'ont rien autre chose à faire qu'à prier Dieu
-tranquillement, lui demandant les biens de la terre. Nous, au contraire,
-à la fois soldats et chevaliers, pendant qu'ils prient, nous agissons,
-et ce bien qu'ils se contentent d'appeler de leurs vœux, nous
-l'accomplissons par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées,
-non point à l'abri des injures du temps, mais à ciel ouvert et en butte
-aux dévorants rayons du soleil d'été ou aux glaces hérissées de l'hiver.
-Nous sommes donc les ministres de Dieu sur la terre, les instruments de
-sa volonté et de sa justice. Or, les choses de la guerre et toutes
-celles qui en dépendent ne pouvant s'exécuter qu'à force de travail, de
-sueur et de sang, quiconque suit la carrière des armes accomplit, sans
-contredit, une œuvre plus grande et plus laborieuse que celui qui,
-exempt de tout souci et de tout danger, se borne à prier Dieu pour les
-faibles et les malheureux. Je ne prétends pas dire que l'état de
-chevalier errant soit aussi saint que celui de moine cloîtré; je veux
-seulement inférer des fatigues et des privations que j'endure, que ma
-profession est plus pénible, plus remplie de misères, enfin, qu'on y est
-plus exposé à la faim, à la soif, à la nudité, à la vermine. Nos
-illustres modèles des siècles passés ont enduré toutes ces souffrances,
-et si parmi eux quelques-uns se sont élevés jusqu'au trône, certes il
-leur en a coûté assez de sueur et de sang. Encore, pour y arriver,
-ont-ils eu souvent besoin d'être protégés par des enchanteurs, sans quoi
-ils auraient été frustrés de leurs travaux et déçus dans leurs
-espérances.
-
-D'accord, répliqua le voyageur; mais une chose qui, parmi beaucoup
-d'autres m'a toujours choqué chez les chevaliers errants, c'est qu'au
-moment d'affronter une périlleuse entreprise, on ne les voit point
-avoir recours à Dieu, ainsi que tout bon chrétien doit le faire en
-pareil cas, mais seulement s'adresser à leur maîtresse comme à leur
-unique divinité: selon moi, cela sent quelque peu le païen.
-
-Seigneur, répondit don Quichotte, il n'y a pas moyen de s'en dispenser,
-et le chevalier qui agirait autrement se mettrait dans son tort. C'est
-un usage consacré, que tout chevalier errant, sur le point d'accomplir
-quelque grand fait d'armes, tourne amoureusement les yeux vers sa dame,
-pour la prier de lui être en aide dans le péril où il va se jeter; et
-alors même qu'elle ne peut l'entendre, il est tenu de murmurer entre ses
-dents quelques mots par lesquels il se recommande à elle de tout son
-cœur: de cela nous avons nombre d'exemples dans les histoires. Mais il
-ne faut pas en conclure que les chevaliers s'abstiennent de penser à
-Dieu; il y a temps pour tout, et ils peuvent s'en acquitter pendant le
-combat.
-
-Il me reste encore un doute, répliqua Vivaldo, souvent on a vu deux
-chevaliers errants, discourant ensemble, en venir tout à coup à
-s'échauffer à tel point que, tournant leurs chevaux pour prendre du
-champ, ils revenaient ensuite à bride abattue l'un sur l'autre, ayant à
-peine eu le temps de penser à leurs dames. Au milieu de la course, l'un
-était renversé de cheval, percé de part en part, tandis que l'autre eût
-roulé dans la poussière s'il ne se fût retenu à la crinière de son
-coursier. Or, j'ai peine à comprendre comment, dans une affaire si tôt
-expédiée le mort trouvait le temps de penser à Dieu. N'eût-il pas mieux
-valu que ce chevalier lui eût adressé les prières qu'il adressait à sa
-dame? Il eût satisfait ainsi à son devoir de chrétien, et ne fût mort
-redevable qu'envers sa maîtresse: inconvénient peu grave, à mon avis,
-car je doute que tous les chevaliers errants aient eu des dames à qui se
-recommander; sans compter qu'il pouvait s'en trouver qui ne fussent
-point amoureux.
-
-Cela est impossible, repartit vivement don Quichotte: être amoureux leur
-est aussi naturel qu'au ciel d'avoir des étoiles. C'est proprement
-l'essence du chevalier; c'est là ce qui le constitue. Trouvez-moi une
-seule histoire qui dise le contraire. Au reste, si par hasard il s'était
-trouvé un chevalier errant sans dame, on ne l'eût pas tenu pour
-légitime, mais pour bâtard, et l'on aurait dit de lui qu'il était entré
-dans la forteresse de l'ordre non par la grande porte, mais par-dessus
-les murs, comme un brigand et un voleur.
-
-Je crois me rappeler, dit Vivaldo, que don Galaor, frère du valeureux
-Amadis, n'eut jamais de dame attitrée qu'il pût invoquer dans les
-combats; cependant il n'en fut pas moins regardé comme un très-fameux
-chevalier.
-
-Une hirondelle ne fait pas le printemps, repartit don Quichotte;
-d'ailleurs je sais de bonne part que ce chevalier aimait en secret. S'il
-en contait à toutes celles qu'il trouvait à son gré, c'était par une
-faiblesse dont il n'avait pu se rendre maître, mais toujours sans
-préjudice de la dame qu'on sait pertinemment avoir été la reine de ses
-pensées, et à laquelle il se recommandait souvent, et en secret, car il
-se piquait d'une parfaite discrétion.
-
-Puisqu'il est de l'essence de tout chevalier errant d'être amoureux,
-reprit Vivaldo, Votre Grâce n'aura sans doute pas dérogé à la règle de
-sa noble profession; et à moins qu'elle ne se pique d'autant de
-discrétion que don Galaor, je la supplie de nous apprendre le nom et la
-qualité de sa dame, et de nous en faire le portrait. Elle sera flattée,
-j'en suis certain, que l'univers entier sache qu'elle est aimée et
-servie par un chevalier tel que vous.
-
-J'ignore, répondit don Quichotte en poussant un grand soupir, si cette
-douce ennemie trouvera bon qu'on sache que je suis son esclave;
-cependant, pour satisfaire à ce que vous me demandez avec tant
-d'instance, je puis dire qu'elle se nomme Dulcinée; que sa patrie est un
-village de la Manche appelé le Toboso, et qu'elle est au moins
-princesse, étant dame souveraine de mes pensées. Ses charmes sont
-surhumains, et tout ce que les poëtes ont imaginé de chimérique et
-d'impossible pour vanter leurs maîtresses se trouve vrai chez elle au
-pied de la lettre. Ses cheveux sont des tresses d'or, ses sourcils des
-arcs-en-ciel, ses yeux deux soleils, ses joues des roses, ses lèvres du
-corail, ses dents des perles, son cou de l'albâtre, son sein du marbre,
-et ses mains de l'ivoire: par ce qu'on voit, on devine aisément que ce
-que la pudeur cache aux regards doit être sans prix et n'admet pas de
-comparaison.
-
-Pourrions-nous savoir quelle est sa famille, sa race et sa généalogie?
-demanda Vivaldo.
-
-Elle ne descend pas des Curtius, des Caïus ou des Scipions de l'ancienne
-Rome, des Colonna ou des Orsini de la Rome moderne, continua don
-Quichotte; elle n'appartient ni aux Moncades, ni aux Requesans de
-Catalogne; elle ne compte point parmi ses ancêtres les Palafox, les
-Luna, les Urreas d'Aragon; les Cerdas, les Manriques, les Mandoces ou
-les Gusmans de Castille; les Alencastres ou les Menezes de Portugal;
-elle est tout simplement de la famille des Toboso de la Manche; race
-nouvelle, il est vrai, mais destinée, je n'en fais aucun doute, à
-devenir la souche des plus illustres familles des siècles à venir. Et à
-cela je ne souffrirai point de réplique, si ce n'est aux conditions que
-Zerbin écrivit au-dessous des armes de Roland:
-
- Que nul de les toucher ne soit si téméraire,
- S'il ne veut de Roland affronter la colère.
-
-Pour moi, dit Vivaldo, bien que ma famille appartienne aux Cachopins[34]
-de Laredo, je suis loin de vouloir la comparer à celle des Toboso de la
-Manche, quoique à vrai dire ce soit la première fois que j'en entends
-parler.
-
- [34] On donnait alors le nom de _Cachopin_ à l'Espagnol qui émigrait
- aux grandes Indes, par pauvreté ou vagabondage.
-
-J'en suis extrêmement surpris, repartit don Quichotte.
-
-[Illustration: Sur le brancard était un cadavre revêtu d'un habit de
-berger (p. 53).]
-
-Les voyageurs écoutaient attentivement cette conversation, si bien que,
-jusqu'aux chevriers, tous demeurèrent convaincus que notre chevalier
-avait des chambres vides dans la cervelle. Le seul Sancho acceptait
-comme oracle ce que disait son maître, par ce qu'il connaissait sa
-sincérité et qu'il ne l'avait pas perdu de vue depuis l'enfance; il lui
-restait pourtant quelque doute sur cette Dulcinée, car, bien qu'il fût
-voisin du Toboso, jamais il n'avait entendu prononcer le nom de cette
-princesse.
-
-Comme ils allaient ainsi discourant, ils aperçurent dans un chemin creux
-entre deux montagnes, une vingtaine de bergers vêtus de pelisses noires,
-et couronnés de guirlandes, qu'on reconnut être, les unes d'if, les
-autres de cyprès; six d'entre eux portaient un brancard couvert de
-rameaux et de fleurs. Dès qu'ils parurent: Voici, dit un des chevriers,
-ceux qui portent le corps de Chrysostome, et c'est au pied de cette
-montagne qu'il a voulu qu'on l'enterrât.
-
-A ces mots on hâta le pas, et la troupe arriva au moment où les porteurs
-ayant déposé le brancard, quatre d'entre eux commençaient à creuser une
-fosse au pied d'une roche. On s'aborda de part et d'autre avec
-courtoisie; puis les saluts échangés, don Quichotte et ceux qui
-l'accompagnaient se mirent à considérer le brancard sur lequel était un
-cadavre revêtu d'un habit de berger et tout couvert de fleurs. Il
-paraissait avoir trente ans. Malgré sa pâleur, on jugeait aisément qu'il
-avait été beau et de bonne mine. Autour de lui sur le brancard étaient
-placés quelques livres et divers manuscrits, les uns pliés, les autres
-ouverts.
-
-Tous les assistants gardaient un profond silence, qu'un de ceux qui
-avaient apporté le corps rompit en ces termes: Toi qui veux qu'on
-exécute de point en point les volontés de Chrysostome, dis-nous,
-Ambrosio, si c'est bien là l'endroit qu'il a désigné.
-
-Oui, c'est bien là, répondit Ambrosio, et mon malheureux ami m'y a cent
-fois conté sa déplorable histoire. C'est là qu'il vit pour la première
-fois cette farouche ennemie du genre humain; c'est là qu'il lui fit la
-première déclaration d'un amour aussi délicat que passionné; c'est là
-que l'impitoyable Marcelle acheva de le désespérer par son indifférence
-et par ses dédains, et qu'elle l'obligea de terminer tragiquement ses
-jours; c'est là enfin qu'en mémoire de tant d'infortunes, il a voulu
-qu'on le déposât dans le sein d'un éternel oubli.
-
-S'adressant ensuite à don Quichotte et aux voyageurs, il continua ainsi:
-Seigneurs, ce corps que vous regardez avec tant de pitié renfermait, il
-y a peu de jours encore, une âme ornée des dons les plus précieux; ce
-corps est celui de Chrysostome qui eut un esprit incomparable, une
-loyauté sans pareille, une tendresse à toute épreuve. Il fut libéral
-sans vanité, modeste sans affectation, aimable et enjoué sans
-trivialité; en un mot, il fut le premier entre les bons et sans égal
-parmi les infortunés. Il aima, et fut dédaigné; il adora, et fut haï; il
-tenta, mais inutilement, d'adoucir un tyran farouche; il gémit, il
-pleura devant un marbre sourd et insensible; ses cris se perdirent dans
-les airs, le vent emporta ses soupirs, se joua de ses plaintes; et pour
-avoir trop aimé une ingrate, il devint au printemps de ses jours la
-proie de la mort, victime des cruautés d'une bergère qu'il voulait, par
-ses vers, faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes. Ces
-papiers prouveraient au besoin ce que j'avance, s'il ne m'avait ordonné
-de les livrer aux flammes en même temps que je rendrais son corps à la
-terre.
-
-Vous seriez plus cruel encore que lui en agissant ainsi, dit Vivaldo; il
-n'est ni juste ni raisonnable d'observer si religieusement ce qui est
-contraire à la raison. Le monde entier aurait désapprouvé Auguste
-laissant exécuter les suprêmes volontés du divin chantre de Mantoue.
-Rendez donc à votre ami, seigneur Ambrosio, ce dernier service, de
-sauver ses ouvrages de l'oubli, et n'accomplissez pas trop absolument ce
-que son désespoir a ordonné. Conservez ces papiers, témoignages d'une
-cruelle indifférence, afin que dans les temps à venir ils servent
-d'avertissement à ceux qui s'exposent à tomber dans de semblables
-abîmes. Nous tous, ici présents, qui connaissons l'histoire de votre ami
-et la cause de son trépas, nous savons votre affection pour lui, ce
-qu'il a exigé de vous en mourant, et par ce récit lamentable nous avons
-compris la cruauté de Marcelle et l'amour du berger, et quelle triste
-fin se préparent ceux qui ne craignent pas de se livrer aveuglément aux
-entraînements de l'amour. Hier, en apprenant sa mort, et votre dessein
-de l'enterrer en ce lieu, la compassion, plus que la curiosité, nous a
-détournés de notre chemin, afin d'être témoins des devoirs qu'on lui
-rend, et de montrer que les cœurs honnêtes s'intéressent toujours aux
-malheurs d'autrui. Ainsi, nous vous prions, sage Ambrosio, ou du moins,
-pour ma part, je vous supplie de renoncer à livrer ces manuscrits aux
-flammes, et de me permettre d'en emporter quelques-uns.
-
-Sans attendre la réponse, Vivaldo étendit la main, et prit les feuilles
-qui se trouvaient à sa portée.
-
-Que ceux-là vous restent, j'y consens, répondit Ambrosio; mais pour les
-autres, laissez-moi, je vous prie, accomplir la dernière volonté de mon
-ami.
-
-Vivaldo, impatient de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit
-un qui avait pour titre: _Chant de désespoir_.
-
-Ce sont, dit Ambrosio, les derniers vers qu'écrivit l'infortuné; et afin
-qu'on sache en quel état l'avaient réduit ses souffrances, lisez,
-seigneur, de manière à être entendu; vous en aurez le temps avant qu'on
-ait achevé de creuser son tombeau.
-
-Volontiers, dit Vivaldo. L'assemblée s'étant rangée en cercle autour de
-lui, il lut ce qui suit d'une voix haute et sonore.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-OU SONT RAPPORTÉS LES VERS DÉSESPÉRÉS DU BERGER DÉFUNT ET AUTRES CHOSES
-NON ATTENDUES
-
-
- CHANT DE CHRYSOSTOME
-
- Cruelle! faut-il donc que ma langue publie
- Ce que m'a fait souffrir ton injuste rigueur!
- Pour peindre mes tourments, je veux d'une furie
- Emprunter aujourd'hui la rage et la fureur.
-
- Eh bien, oui, je le veux; la douleur qui me presse
- M'anime d'elle-même à faire cet effort:
- Ce poison trop gardé me dévore sans cesse,
- Je souffre mille morts pour une seule mort.
-
- Sortez de vos forêts, monstres les plus sauvages,
- Venez mêler vos cris à mes gémissements;
- Ours, tigres, prêtez-moi vos effrayants langages;
- Fiers lions, j'ai besoin de vos rugissements.
-
- Ne me refusez pas le bruit de vos orages,
- Vents, préparez ici l'excès de vos fureurs:
- Tonnerres, tous vos feux; tempêtes, vos ravages;
- Mer, toute ta colère; enfer, tous tes malheurs.
-
- O toi, sombre tyran de l'amoureux empire,
- Ressentiment jaloux, viens armer ma fureur;
- Mais que ton souvenir m'accable et me déchire,
- Et, pour finir mes maux, augmente ma douleur!
-
- Mourons enfin, mourons; il n'est plus de remède.
- Qui vécut malheureux, doit l'être dans la mort.
- Destin, je m'abandonne et renonce à ton aide;
- Rends le sort qui m'attend égal au dernier sort!
-
- Venez, il en est temps, sortez des noirs abîmes:
- Tantale, à tout jamais de la soif tourmenté;
- Sisyphe infortuné, à qui d'horribles crimes
- Font souffrir un tourment pour toi seul inventé;
-
- Fils de Japet, qui sers de pâture incessante
- A l'avide vautour, sans pouvoir l'assouvir;
- Ixion enchaîné sur une roue ardente,
- Noires sœurs, qui filez nos jours pour les finir;
-
- Amenez avec vous l'implacable Cerbère,
- J'invite tout l'enfer à ce funeste jour:
- Ses feux, ses hurlements sont la pompe ordinaire
- Qui doit suivre au cercueil un martyr de l'amour[35].
-
- [35] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Tous les assistants applaudirent aux vers de Chrysostome; Vivaldo seul
-trouva que ces soupçons dont ils étaient pleins s'accordaient mal avec
-ce qu'il avait entendu raconter de la vertu de Marcelle. Ambrosio, qui
-avait connu jusqu'aux plus secrètes pensées de son ami, répliqua
-aussitôt: Je dois dire, seigneur, pour faire cesser votre doute, que
-lorsque Chrysostome composa ces vers, il s'était éloigné de Marcelle,
-afin d'éprouver si l'absence produirait sur lui l'effet ordinaire; et
-comme il n'est pas de soupçon qui n'assiége et ne poursuive un amant
-loin de ce qu'il aime, l'infortuné souffrait tous les tourments d'une
-jalousie imaginaire; mais ses plaintes et ses reproches ne sauraient
-porter atteinte à la vertu de Marcelle, vertu telle, qu'à la dureté
-près, et sauf une fierté qui va jusqu'à l'orgueil, l'envie elle-même ne
-peut lui reprocher aucune faiblesse.
-
-Vivaldo resta satisfait de la réponse d'Ambrosio; il s'apprêtait à lire
-un autre feuillet, mais il fut empêché par une vision merveilleuse, car
-on ne saurait donner un autre nom à l'objet qui s'offrit tout à coup à
-leurs yeux? C'était Marcelle elle-même, qui, plus belle encore que la
-renommée ne la publiait, apparaissait sur le haut de la roche au pied de
-laquelle on creusait la sépulture. Ceux qui ne l'avaient jamais vue
-restèrent muets d'admiration, et ceux qui la connaissaient déjà
-subissaient le même charme que la première fois. A peine Ambrosio
-l'eut-il aperçue, qu'il lui cria avec indignation: Que viens-tu chercher
-ici, monstre de cruauté, basilic dont les regards lancent le poison?
-Viens-tu voir si les blessures de l'infortuné que ta cruauté met au
-tombeau se rouvriront en ta présence? Viens-tu insulter à ses malheurs
-et te glorifier des funestes résultats de tes dédains? Dis-nous au moins
-ce qui t'amène et ce que tu attends de nous; car sachant combien toutes
-les pensées de Chrysostome te furent soumises pendant sa vie, je ferai
-en sorte, maintenant qu'il n'est plus, que tu trouves la même
-obéissance parmi ceux qu'il appelait ses amis.
-
-Vous me jugez mal, répondit la bergère; je ne viens que pour me
-défendre, et prouver combien sont injustes ceux qui m'accusent de leurs
-tourments et m'imputent la mort de Chrysostome. Veuillez donc,
-seigneurs, et vous aussi, bergers, m'écouter quelques instants; peu de
-temps et de paroles suffiront pour me justifier.
-
-Le ciel, dites-vous, m'a faite si belle qu'on ne saurait me voir sans
-m'aimer, et parce que ma vue inspire de l'amour, vous croyez que je dois
-en ressentir moi-même! Je reconnais bien, grâce à l'intelligence que
-Dieu m'a donnée, que ce qui est beau est aimable; mais parce qu'on aime
-ce qui est beau, faut-il en conclure que ce qui est beau soit à son tour
-forcé d'aimer; car celui qui aime peut être laid et partant, n'exciter
-que l'aversion. Mais quand bien même la beauté serait égale de part et
-d'autre, ne faudrait-il pas que la sympathie le fût aussi, puisque
-toutes les beautés n'inspirent pas de l'amour, et que telle a souvent
-charmé les yeux sans parvenir à soumettre la volonté. En effet, si la
-seule beauté charmait tous les cœurs, que verrait-on ici-bas, sinon une
-confusion étrange de désirs errants et vagabonds qui changeraient sans
-cesse d'objet? Ainsi puisque l'amour, comme je le crois, doit être libre
-et sans contrainte, pourquoi vouloir que j'aime quand je n'éprouve aucun
-penchant? D'ailleurs, si j'ai de la beauté, n'est-ce pas de la pure
-grâce du ciel que je la tiens, sans en rien devoir aux hommes? Et si
-elle produit de fâcheux effets, suis-je plus coupable que la vipère ne
-l'est du venin que lui a donné la nature? La beauté, chez la femme
-honnête et vertueuse, est comme le feu dévorant ou l'épée immobile;
-l'une ne blesse, l'autre ne brûle que ceux qui s'en approchent de trop
-près.
-
-Je suis née libre, et c'est pour vivre en liberté que j'ai choisi la
-solitude; les bois et les ruisseaux sont les seuls confidents de mes
-pensées et de mes charmes. Ceux que ma vue a rendus amoureux, je les ai
-désabusés par mes paroles; après cela s'ils nourrissent de vains désirs
-et de trompeuses espérances, ne doit-on pas avouer que c'est leur
-obstination qui les tue, et non ma cruauté? Vous dites que les
-intentions de Chrysostome étaient pures et que j'ai eu tort de le
-repousser! Mais dès qu'il me les eut fait connaître, ne lui ai-je pas
-déclaré, à cette même place où vous creusez son tombeau, mon dessein de
-vivre seule, sans jamais m'engager à personne, et ma résolution de
-rendre à la nature tout ce qu'elle m'a donné? Après cet aveu sincère,
-s'il a voulu s'embarquer sans espoir, faut-il s'étonner qu'il ait fait
-naufrage? Suis-je la cause de son malheur? Que celui-là que j'ai abusé
-m'accuse, j'y consens; que ceux que j'ai trahis m'accablent de
-reproches: mais a-t-on le droit de m'appeler trompeuse, quand je n'ai
-rien promis à qui que ce soit? Jusqu'ici le ciel n'a pas voulu que
-j'aimasse; et que j'aime volontairement, il est inutile d'y compter. Que
-cette déclaration serve d'avertissement à ceux qui formeraient quelque
-dessein sur moi; après cela s'ils ont le sort de Chrysostome, qu'on n'en
-accuse ni mon indifférence ni mes dédains. Qui n'aime point ne saurait
-donner de jalousie, et un refus loyal et sincère n'a jamais passé pour
-de la haine ou du mépris.
-
-Celui qui m'appelle basilic peut me fuir comme un monstre haïssable;
-ceux qui me traitent d'ingrate, de cruelle, peuvent renoncer à suivre
-mes pas: je ne me mettrai point en peine de les rappeler. Qu'on cesse
-donc de troubler mon repos et de vouloir que je hasarde parmi les hommes
-la tranquillité dont je jouis, et que je m'imagine ne pouvoir y trouver
-jamais. Je ne veux rien, je n'ai besoin de rien, si ce n'est de la
-compagnie des bergères de ces bois, qui, avec le soin de mon troupeau,
-m'occupent agréablement. En un mot, mes désirs ne s'étendent pas au delà
-de ces montagnes; et si mes pensées vont plus loin, ce n'est que pour
-admirer la beauté du ciel et me rappeler que c'est le lieu d'où je suis
-venue et où je dois retourner.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-C'était Marcelle elle-même (p. 55).]
-
-En achevant ces mots, la bergère disparut par le chemin le plus escarpé
-de la montagne, laissant tous ceux qui l'écoutaient non moins
-émerveillés de sa sagesse et de son esprit que de sa beauté. Plusieurs
-de ceux qu'avaient blessés les charmes de ses yeux, loin d'être retenus
-par le discours qu'ils venaient d'entendre, firent mine de la suivre;
-don Quichotte s'en aperçut, et voyant là une nouvelle occasion d'exercer
-sa profession de chevalier protecteur des dames:
-
-Que personne, s'écria-t-il en portant la main sur la garde de son épée,
-ne soit assez hardi pour suivre la belle Marcelle, sous peine d'encourir
-mon indignation. Elle a prouvé, par des raisons sans réplique, qu'elle
-est tout à fait innocente de la mort de Chrysostome, et elle a fait voir
-tout son éloignement pour engager sa liberté. Qu'on la laisse en repos,
-et qu'elle soit à l'avenir respectée de toutes les âmes honnêtes,
-puisque elle seule peut-être au monde agit avec des intentions si
-pures.
-
-Soit à cause des menaces de don Quichotte, soit parce qu'Ambrosio pria
-les bergers d'achever de rendre les derniers devoirs à son ami, personne
-ne s'éloigna avant que les écrits de Chrysostome fussent livrés aux
-flammes et son corps rendu à la terre, ce qui eut lieu au milieu des
-larmes de tous les assistants. On couvrit la fosse d'un éclat de roche,
-en attendant une tombe de marbre qu'avait commandée Ambrosio, et qui
-devait porter cette épitaphe:
-
-
- Ci-gît le corps glacé d'un malheureux amant,
- Que tuèrent l'amour, le dédain et la haine;
- Une ingrate bergère a fait toute sa peine,
- Et payé tous ses soins d'un rigoureux tourment.
-
- Ici de ses malheurs il vit naître la source,
- Il commença d'aimer et de le dire ici;
- Il apprit sa disgrâce en cet endroit aussi;
- Il a voulu de même y terminer sa course.
-
- Passant, évite le danger;
- Si la bergère vit, même sort te regarde;
- On ne peut valoir plus que valait le berger.
- Adieu! passant! prends-y bien garde[36].
-
-
- [36] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-La sépulture fut ensuite couverte de branchages et de fleurs, et tous
-les bergers s'éloignèrent après avoir témoigné à Ambrosio la part qu'ils
-prenaient à son affliction. Vivaldo et son compagnon en firent autant de
-leur côté. Don Quichotte prit congé de ses hôtes et des voyageurs.
-Vivaldo le sollicita instamment de l'accompagner à Séville, l'assurant
-qu'il n'y avait pas au monde de lieu plus fécond en aventures, à tel
-point qu'on pouvait dire qu'elles y naissaient sous les pas à chaque
-coin de rue; mais notre héros s'excusa en disant que cela lui était
-impossible avant d'avoir purgé ces montagnes des brigands dont on les
-disait infestées. Le voyant en si bonne résolution, les voyageurs ne
-voulurent pas l'en détourner, et poursuivirent leur chemin.
-
-Dès qu'ils furent partis, don Quichotte se mit en tête de suivre la
-bergère Marcelle, et d'aller lui offrir ses services. Mais les choses
-arrivèrent tout autrement qu'il ne l'imaginait, comme on le verra dans
-la suite de cette histoire.
-
-
-
-
-LIVRE III--CHAPITRE XV
-
-OU L'ON RACONTE LA DÉSAGRÉABLE AVENTURE QU'ÉPROUVA DON QUICHOTTE EN
-RENCONTRANT DES MULETIERS YANGOIS
-
-
-Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'ayant pris congé de ses hôtes et de ceux
-qui s'étaient trouvés à l'enterrement de Chrysostome, don Quichotte et
-son écuyer s'enfoncèrent dans le bois où ils avaient vu disparaître la
-bergère Marcelle; mais après l'y avoir cherchée vainement pendant plus
-de deux heures, ils arrivèrent dans un pré tapissé d'une herbe fraîche
-et arrosé par un limpide ruisseau, si bien que conviés par la beauté du
-lieu, ils se déterminèrent à y passer les heures de la sieste: mettant
-donc pied à terre, et laissant Rossinante et l'âne paître en liberté,
-maître et valet délièrent le bissac, puis sans cérémonie mangèrent
-ensemble ce qui s'y trouva.
-
-Sancho n'avait pas songé à mettre des entraves à Rossinante, le
-connaissant si chaste et si paisible, que toutes les juments des
-prairies de Cordoue ne lui auraient pas donné la moindre tentation. Mais
-le sort, ou plutôt le diable qui ne dort jamais, voulut que dans ce
-vallon se trouvât en même temps une troupe de cavales galiciennes, qui
-appartenaient à des muletiers Yangois dont la coutume est de s'arrêter,
-pendant la chaleur du jour, dans les lieux où ils rencontrent de l'herbe
-et de l'eau fraîche.
-
-Or, il arriva que Rossinante n'eut pas plus tôt flairé les cavales, qu'à
-l'encontre de sa retenue habituelle il lui prit envie d'aller les
-trouver. Sans demander permission à son maître, il se dirige de leur
-côté au petit trot pour leur faire partager son amoureuse ardeur: mais
-les cavales, qui ne demandaient qu'à paître, le reçurent avec les pieds
-et les dents, de telle sorte qu'en peu d'instants elles lui rompirent
-les sangles de la selle, et le mirent à nu avec force contusions. Pour
-surcroît d'infortune, les muletiers, qui de loin avaient aperçu
-l'attentat de Rossinante, accoururent avec leurs bâtons ferrés, et lui
-en donnèrent tant de coups qu'ils l'eurent bientôt jeté à terre dans un
-piteux état.
-
-Voyant de quelle manière on étrillait Rossinante, don Quichotte et son
-écuyer accoururent. A ce que je vois, ami, lui dit notre héros d'une
-voix haletante, ces gens-là ne sont pas des chevaliers, mais de la basse
-et vile canaille; tu peux donc en toute sûreté de conscience m'aider à
-tirer vengeance de l'outrage qu'ils m'ont fait en s'attaquant à mon
-cheval.
-
-Eh! quelle vengeance voulez-vous en tirer, seigneur? répondit Sancho;
-ils sont vingt, et nous ne sommes que deux, ou plutôt même un et demi.
-
-Moi, j'en vaux cent, répliqua don Quichotte; et sans plus de discours,
-il met l'épée à la main, et fond sur les muletiers. Sancho en fit
-autant, animé par l'exemple de son maître.
-
-Du premier coup qu'il porta, notre chevalier fendit le pourpoint de cuir
-à celui qui se rencontra sous sa main, et lui emporta un morceau de
-l'épaule. Il allait continuer, quand les muletiers, honteux de se voir
-ainsi malmenés par deux hommes seuls, s'armèrent de leurs pieux, et,
-entourant nos aventuriers, se mirent à travailler sur eux avec une
-merveilleuse diligence. Comme ils y allaient de bon cœur, l'affaire fut
-bientôt expédiée. Dès la seconde décharge que Sancho reçut à la ronde,
-il alla mordre la poussière; et rien ne servit à don Quichotte d'avoir
-de l'adresse et du courage, il n'en fut pas quitte à meilleur marché:
-son mauvais sort voulut même qu'il allât tomber aux pieds de Rossinante,
-qui n'avait pu se relever. Exemple frappant de la fureur avec laquelle
-officie le bâton dans des mains grossières et courroucées. Voyant la
-méchante besogne qu'ils avaient faite, les muletiers rassemblèrent
-promptement leurs bêtes, et poursuivirent leur chemin.
-
-Le premier qui se reconnut après l'orage, ce fut Sancho, lequel, se
-traînant auprès de son maître, lui dit d'une voix faible et dolente:
-Seigneur! aïe! aïe! seigneur!
-
-Que me veux-tu, ami Sancho? répondit don Quichotte d'un ton non moins
-lamentable.
-
-N'y aurait-il pas moyen, dit Sancho, d'avaler deux gorgées de ce baume
-de Fier-à-Bras, si par hasard Votre Grâce en a sous la main? Peut-être
-sera-t-il aussi bon pour le brisement des os que pour d'autres
-blessures.
-
-Hélas! ami, répondit don Quichotte, si j'en avais, que nous
-manquerait-il? mais, foi de chevalier errant, je jure qu'avant deux
-jours ce baume sera en mon pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage de mes
-mains.
-
-Deux jours! repartit Sancho; et dans combien Votre Grâce croit-elle donc
-que nous pourrons seulement remuer les pieds?
-
-La vérité est, reprit le moulu chevalier, que je ne saurais en dire le
-nombre, vu l'état où je me sens; mais aussi, Je dois l'avouer, toute la
-faute en est à moi, qui vais mettre l'épée à la main contre des gens qui
-ne sont pas armés chevaliers. Oui, je n'en fais aucun doute, c'est pour
-avoir oublié les lois de la chevalerie que le Dieu des batailles a
-permis que je reçusse ce châtiment. C'est pourquoi, ami Sancho, je dois
-t'avertir d'une chose qui importe beaucoup à notre intérêt commun:
-Quand, à l'avenir, de semblables canailles nous feront quelque insulte,
-n'attends pas que je tire l'épée contre eux; dorénavant, je ne m'en
-mêlerai en aucune façon; cela te regarde, châtie ces marauds comme tu
-l'entendras. Mais si par hasard des chevaliers accourent à leur aide,
-oh! alors, je saurai bien les repousser! Tu connais la force de ce bras,
-tu en as vu des preuves assez nombreuses. Par ces paroles notre héros
-faisait allusion à sa victoire sur le Biscaïen.
-
-L'avis ne fut pas tellement du goût de Sancho qu'il n'y trouvât quelque
-chose à redire. Seigneur, reprit-il, je n'aime point les querelles, et
-je sais, Dieu merci, pardonner une injure, car j'ai une femme à nourrir
-et des enfants à élever. Votre Grâce peut donc tenir pour certain que
-jamais je ne tirerai l'épée ni contre vilain ni contre chevalier, et que
-d'ici au jugement dernier je pardonne les offenses qu'on m'a faites ou
-qu'on me fera, qu'elles me soient venues, qu'elles me viennent ou
-doivent me venir de riche ou de pauvre, de noble ou de roturier.
-
-Si j'étais assuré, répondit don Quichotte, que l'haleine ne me manquât
-point, et que la douleur de mes côtes me laissât parler à mon aise, je
-te ferais bientôt comprendre que tu ne sais pas ce que tu dis! Or çà,
-réponds-moi, pécheur impénitent! Si le vent de la fortune, qui jusqu'ici
-nous a été contraire, vient enfin à tourner en notre faveur, et
-qu'enflant les voiles de nos désirs elle nous fasse prendre terre dans
-une de ces îles dont je t'ai parlé, que feras-tu, si après l'avoir
-conquise je t'en donne le gouvernement? Pourras-tu t'en acquitter
-dignement, n'étant pas chevalier, et ne te souciant point de l'être,
-n'ayant ni ressentiment pour venger tes injures, ni courage pour
-défendre ton État? Ignores-tu que dans tous les pays nouvellement
-conquis, les naturels ont l'esprit remuant et ne s'accoutument qu'avec
-peine à une domination étrangère; que jamais ils ne sont si bien soumis
-à leur nouveau maître, qu'ils n'éprouvent tous les jours la tentation de
-recouvrer leur liberté? Crois-tu qu'avec des esprits si mal disposés, tu
-n'auras pas besoin d'un bon jugement pour te conduire, de résolution
-pour attaquer et de courage pour te défendre, en mille occasions qui
-peuvent se présenter?
-
-Il m'eût été bon, repartit Sancho, d'avoir ce jugement et ce courage que
-vous dites, dans l'aventure qui vient de nous arriver; mais pour
-l'heure, je l'avoue, j'ai plus besoin d'emplâtres que de sermons.
-Voyons, essayez un peu de vous lever pour m'aider à mettre Rossinante
-sur ses jambes, quoiqu'il ne le mérite guère; car c'est lui qui a causé
-tout le mal. Vraiment, je ne me serais pas attendu à cela; je le
-croyais chaste et paisible, et j'aurais répondu de lui comme de moi. On
-a bien raison de dire qu'il faut du temps avant de connaître les gens et
-que rien n'est assuré dans cette vie. Hélas! qui aurait pu supposer,
-après avoir vu Votre Grâce faire tant de merveilles contre ce malheureux
-chevalier errant de l'autre jour, qu'une telle avalanche de coups de
-bâton fondrait sitôt sur nos épaules.
-
-Encore les tiennes doivent être faites à de semblables orages, dit don
-Quichotte; mais les miennes, accoutumées à reposer dans la fine toile de
-Hollande, elles s'en ressentiront longtemps. Si je ne pensais, que
-dis-je? s'il n'était même certain que tous ces désagréments sont
-inséparables de la profession des armes, je me laisserais mourir ici de
-honte et de dépit.
-
-Puisque de pareilles disgrâces sont les revenus de la chevalerie,
-répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, seigneur, arrivent-elles tout
-le long de l'année, ou, seulement à époque fixe, comme les moissons? car
-après deux récoltes comme celle-ci, je ne pense pas que nous soyons en
-état d'en faire une troisième, à moins que le bon Dieu ne vienne à notre
-aide.
-
-Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, que pour être exposés à mille
-accidents fâcheux, les chevaliers errants n'en sont pas moins chaque
-jour et à toute heure en passe de devenir rois ou empereurs; et sans la
-douleur que je ressens, je te raconterais l'histoire de plusieurs
-d'entre eux qui, par la valeur de leurs bras, se sont élevés jusqu'au
-trône, quoiqu'ils n'aient pas été pour cela à l'abri des revers, car
-plusieurs sont tombés ensuite dans d'étranges disgrâces. Ainsi le grand
-Amadis de Gaule sévit un jour au pouvoir de l'enchanteur Archalaüs, son
-plus mortel ennemi, et l'on tient pour avéré que ce perfide nécromant,
-après l'avoir attaché à une colonne dans la cour de son château, lui
-donna de sa propre main deux cents coups d'étrivières avec les rênes de
-son cheval. Nous savons, par un auteur peu connu mais très-digne de foi,
-que le chevalier Phébus, ayant été pris traîtreusement dans une trappe
-qui s'enfonça sous ses pieds, fut jeté garrotté au fond d'un cachot, et
-que là on lui administra un de ces lavements composés d'eau de neige et
-de sable, qui le mit à deux doigts de la mort; et sans un grand
-enchanteur de ses amis qui vint le secourir dans ce pressant péril, c'en
-était fait du pauvre chevalier! Nous pouvons donc, ami Sancho, passer
-par les mêmes épreuves que ces nobles personnages, car ils endurèrent
-des affronts encore plus grands que ceux qui viennent de nous arriver.
-Tu sauras d'ailleurs que toute blessure, faite avec le premier
-instrument que le hasard met sous la main, n'a rien de déshonorant; et
-cela est écrit en termes exprès dans la loi sur le duel: «Si le
-cordonnier en frappe un autre avec la forme qu'il tient à la main, elle
-a beau être de bois, on ne dira pas pour cela que le bâtonné a reçu des
-coups de bâton.» Ce que j'en dis, c'est afin que tu ne croies pas que,
-pour avoir été roués de coups dans cette rencontre, nous ayons essuyé
-aucun outrage; car, à bien prendre, les armes dont se servaient ces
-hommes n'étaient pas tant des bâtons que des pieux, sans lesquels ils ne
-vont jamais, et pas un d'entre eux n'avait, ce me semble, dague, épée ou
-poignard.
-
-[Illustration: Il prit envie à Rossinante d'aller trouver les cavales
-(p. 58).]
-
-Ils ne m'ont point donné le temps d'y regarder de si près, reprit
-Sancho; à peine eus-je mis au vent ma _tisonne_[37], qu'avec leurs
-gourdins ils me chatouillèrent si bien les épaules, que les yeux et les
-jambes me manquant à la fois, je tombai tout de mon long à l'endroit où
-je suis encore. Et pour dire la vérité ce qui me fâche ce n'est pas la
-pensée que ces coups de pieux soient un affront, mais bien la douleur
-qu'ils me causent et que je ne saurais ôter de ma mémoire, non plus que
-de dessus mes épaules.
-
- [37] _Tizona_: c'était le nom de l'épée du Cid.
-
-Il n'est point de ressentiment que le temps n'efface, ni de douleur que
-la mort ne guérisse, dit don Quichotte.
-
-Grand merci, répliqua Sancho; et qu'y a-t-il de pis qu'un mal auquel le
-temps seul peut remédier et dont on ne guérit que par la mort? Passe
-encore si notre mésaventure était de celles qu'on soulage avec une ou
-deux couples d'emplâtres; mais à peine si tout l'onguent d'un hôpital
-suffirait pour nous remettre sur nos pieds.
-
-Laisse là ces vains discours, dit don Quichotte, et fais face à la
-mauvaise fortune. Voyons un peu comment se porte Rossinante, car le
-pauvre animal a eu, je crois, sa bonne part de l'orage.
-
-Et pourquoi en serait-il exempt? reprit Sancho, est-il moins chevalier
-errant que les autres? Ce qui m'étonne, c'est de voir que mon âne en
-soit sorti sans qu'il lui en coûte seulement un poil, tandis qu'à nous
-trois il ne nous reste pas une côte entière.
-
-Dans les plus grandes disgrâces, la fortune laisse toujours une porte
-ouverte pour en sortir, dit don Quichotte; et à défaut de Rossinante,
-ton grison servira pour me tirer d'ici et me porter dans quelque château
-où je puisse me faire panser de mes blessures. Je n'ai point, je te
-l'avoue, de répugnance pour une telle monture, car je me souviens
-d'avoir lu que le père nourricier du dieu Bacchus, le vieux Silène,
-chevauchait fort doucement sur un bel âne, quand il fit son entrée dans
-la ville aux cent portes.
-
-Cela serait bon, répondit Sancho, si vous pouviez vous tenir comme lui;
-mais il y a une grande différence entre un homme à cheval et un homme
-couché en travers comme un sac de farine, car je ne pense pas qu'il soit
-possible à Votre Grâce d'aller autrement.
-
-Je t'ai déjà dit que les blessures qui résultent des combats n'ont rien
-de déshonorant, reprit don Quichotte. Au reste, en voilà assez sur ce
-sujet; essaye seulement de te lever et place-moi comme tu pourras sur
-ton âne, puis tirons-nous d'ici avant que la nuit vienne nous
-surprendre.
-
-Il me semble avoir entendu souvent dire à Votre Grâce, répliqua Sancho,
-que la coutume des chevaliers errants est de dormir à la belle étoile,
-et que passer la nuit au milieu des champs est pour eux une agréable
-aventure.
-
-Ils en usent ainsi quand ils ne peuvent faire autrement, repartit don
-Quichotte, ou bien quand ils sont amoureux; et cela est si vrai, qu'on a
-vu tel chevalier passer deux ans entiers sur une roche, exposé à toutes
-les intempéries des saisons, sans que sa maîtresse en eût la moindre
-connaissance. Amadis fut de ce nombre, quand il prit le nom de
-Beau-Ténébreux, et se retira sur la Roche-Pauvre, où il passa huit ans
-ou huit mois, je ne me le rappelle pas au juste, le compte m'en est
-échappé. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'il y demeura fort
-longtemps faisant pénitence pour je ne sais plus quel dédain de son
-Oriane. Mais laissons cela et dépêchons, de peur qu'une nouvelle
-disgrâce n'arrive à Rossinante.
-
-Il faudrait avoir bien mauvaise chance, répliqua Sancho; puis, poussant
-trente hélas! soixante soupirs entremêlés de ouf! et de aïe! et
-proférant plus de cent malédictions contre ceux qui l'avaient amené là,
-il fit tant qu'à la fin il se mit sur ses pieds, demeurant toutefois à
-moitié chemin, courbé comme un arc, sans pouvoir achever de se
-redresser. Dans cette étrange posture, il lui fallut rattraper le grison
-qui profitant des libertés de cette journée, s'était écarté au loin, et
-se donnait à cœur joie du bien d'autrui. Son âne sellé, Sancho releva
-Rossinante, lequel, s'il avait eu une langue pour se plaindre, aurait
-tenu tête au maître et au valet. Enfin, après bien des efforts, Sancho
-parvint à placer don Quichotte en travers sur le bât; puis ayant attaché
-Rossinante à la queue de sa bête, il la prit par le licou et se dirigea
-du côté qu'il crut être le grand chemin.
-
-Au bout d'une heure de marche, la fortune, de plus en plus favorable,
-leur fit découvrir une hôtellerie, que don Quichotte ne manqua pas de
-prendre pour un château. L'écuyer soutenait que c'était une hôtellerie,
-mais le maître s'obstinait à dire que c'était un château; et la querelle
-durait encore quand ils arrivèrent devant la porte, que Sancho franchit
-avec la caravane, sans plus d'informations.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER DANS L'HOTELLERIE QU'IL PRENAIT POUR
-UN CHATEAU
-
-
-En voyant cet homme placé en travers sur un âne, l'hôtelier demanda quel
-mal il ressentait; Sancho répondit que ce n'était rien, mais qu'ayant
-roulé du haut d'une roche, il avait les côtes tant soit peu meurtries.
-Au rebours des gens de sa profession, la femme de cet hôtelier était
-charitable et s'apitoyait volontiers sur les maux du prochain; aussi
-s'empressa-t-elle d'accourir pour panser notre héros, secondée dans cet
-office par sa fille, jeune personne avenante et de fort bonne mine.
-
-Dans la même hôtellerie il y avait une servante asturienne, à la face
-large, au chignon plat, au nez camus, laquelle de plus était borgne et
-n'avait pas l'autre œil en très-bon état. Il est vrai de dire que chez
-elle l'élégance de la taille suppléait à ce manque d'agrément, car la
-pauvre fille n'avait pas sept palmes des pieds à la tête, et ses épaules
-surchargeaient si fort le reste de son corps qu'elle avait bien de la
-peine à regarder en l'air. Cette gentille créature accourut aider la
-fille de la maison et toutes deux dressèrent à don Quichotte un méchant
-lit dans un galetas qui, selon les apparences, n'avait servi depuis
-longues années que de grenier à paille.
-
-Dans ce même réduit couchait un muletier, lequel s'était fait un lit
-avec les bâts et les couvertures de ses mulets; mais tel qu'il était, ce
-lit valait cent fois celui de notre héros, dont la couche se composait
-de planches mal rabotées et placées sur quatre pieds inégaux, d'un
-matelas fort mince, hérissé de bourrelets si durs qu'on les eût pris
-pour des cailloux, enfin de deux draps plutôt de cuir que de laine. Ce
-fut sur ce grabat que l'on étendit don Quichotte, et aussitôt l'hôtesse
-et sa fille vinrent l'oindre d'onguent des pieds à la tête, à la lueur
-d'une lampe que tenait la gentille Maritorne: c'est ainsi que s'appelait
-l'Asturienne.
-
-En le voyant meurtri en tant d'endroits, l'hôtesse ne put s'empêcher de
-dire que cela ressemblait beaucoup plus à des coups qu'à une chute.
-
-Ce ne sont pourtant pas des coups, dit Sancho; mais la maudite roche
-avait tant de pointes, que chacune a fait sa meurtrissure. Que Votre
-Grâce veuille bien garder quelques étoupes, ajouta-t-il; je sais qui
-vous en saura gré, car les reins me cuisent quelque peu.
-
-Êtes-vous donc aussi tombé? demanda l'hôtesse.
-
-Non pas, répondit Sancho; mais quand j'ai vu tomber mon maître, j'ai
-éprouvé un si grand saisissement par tout le corps, qu'il me semble
-avoir reçu mille coups de bâton.
-
-Cela se comprend, dit la jeune fille; j'ai souvent rêvé que je tombais
-du haut d'une tour, sans jamais arriver jusqu'à terre, et quand j'étais
-réveillée, je me sentais rompue comme si je fusse tombée tout de bon.
-
-Justement, reprit Sancho: la seule différence c'est que sans rêver, et
-plus éveillé que je ne le suis à cette heure, je ne me trouve pourtant
-pas moins meurtri que mon maître.
-
-Comment s'appelle votre maître? demanda Maritorne.
-
-Don Quichotte de la Manche, chevalier errant, et l'un des plus valeureux
-qu'on ait vu depuis longtemps, répondit Sancho.
-
-Chevalier errant? s'écria l'Asturienne; qu'est-ce que cela?
-
-Vous êtes bien neuve dans ce monde! reprit Sancho; apprenez, ma fille,
-qu'un chevalier errant est quelque chose qui se voit toujours à la
-veille d'être empereur ou roué de coups de bâton; aujourd'hui la plus
-malheureuse et la plus affamée des créatures, demain ayant trois ou
-quatre royaumes à donner à son écuyer.
-
-D'où vient donc, repartit l'hôtesse, qu'étant écuyer d'un si grand
-seigneur, vous n'avez pas au moins quelque comté?
-
-Il n'y a pas de temps perdu, répondit Sancho; depuis un mois que nous
-cherchons les aventures, nous n'en avons pas encore trouvé de cette
-espèce-là; outre que bien souvent en cherchant une chose, on en
-rencontre une autre. Mais que mon maître guérisse de sa chute, que je ne
-reste pas estropié de la mienne, et je ne troquerais point mes
-espérances contre la meilleure seigneurie d'Espagne.
-
-De son lit, don Quichotte écoutait attentivement cet entretien; à la
-fin, se levant du mieux qu'il put sur son séant, il prit courtoisement
-la main de l'hôtesse et lui dit: Belle et noble dame, vous pouvez vous
-féliciter de l'heureuse circonstance qui vous a fait me recueillir dans
-ce château. Si je n'en dis pas davantage, c'est qu'il ne sied jamais de
-se louer soi-même; mais mon fidèle écuyer vous apprendra qui je suis. Je
-conserverai toute ma vie, croyez-le bien, le souvenir de vos bons
-offices, et je ne laisserai échapper aucune occasion de vous en
-témoigner ma reconnaissance. Plût au ciel, ajouta-t-il, en regardant
-tendrement la fille de l'hôtesse, que l'amour ne m'eût pas assujetti à
-ses lois, et fait l'esclave d'une ingrate dont en ce moment même je
-murmure le nom, car les yeux de cette belle demoiselle eussent triomphé
-de ma liberté!
-
-A ce discours qu'elles ne comprenaient pas plus que si on leur eût parlé
-grec, l'hôtesse, sa fille et Maritorne tombaient des nues; elles se
-doutaient bien que c'étaient des galanteries et des offres de service,
-mais, peu habituées à ce langage, toutes trois se regardaient avec
-étonnement, et prenaient notre héros pour un homme d'une espèce
-particulière. Après l'avoir remercié de sa politesse, elles se
-retirèrent, et Maritorne alla panser Sancho, qui n'en avait pas moins
-besoin que son maître.
-
-Or, il faut savoir que le muletier et l'Asturienne avaient comploté
-cette nuit-là même de prendre leurs ébats ensemble. La compatissante
-créature avait donné parole à son galant qu'aussitôt les hôtes retirés
-et ses maîtres endormis, elle viendrait se mettre à son entière
-disposition, et l'on raconte de cette excellente fille qu'elle ne donna
-jamais semblable parole sans la tenir, car elle se piquait d'avoir du
-sang d'hidalgo dans les veines, et ne croyait pas avoir dérogé pour être
-devenue servante d'auberge. La mauvaise fortune de ses parents,
-disait-elle, l'avait réduite à cette extrémité.
-
-Dans cet étrange appartement dont la toiture laissait voir les étoiles,
-le premier lit qu'on rencontrait en entrant c'était le dur, étroit,
-chétif et traître lit de don Quichotte. Tout auprès, sur une natte de
-jonc, Sancho avait fait le sien avec une couverture qui paraissait
-plutôt de crin que de laine. Un peu plus loin se trouvait celui du
-muletier, composé, comme je l'ai dit, des bâts et des couvertures de ses
-mulets, au nombre de douze, tous fort gras et bien entretenus; car
-c'était un des plus riches muletiers d'Arevalo, à ce que raconte
-l'auteur de cette histoire, lequel parle dudit muletier comme l'ayant
-intimement connu: on ajoute même qu'ils étaient un peu parents. Or, il
-faut convenir que cid Hamet Ben-Engeli est un historien bien
-consciencieux, puisqu'il rapporte des choses de si minime importance:
-exemple à proposer surtout à ces historiens qui dans leurs récits
-laissent au fond de leur encrier, par ignorance ou par malice, le plus
-substantiel de l'ouvrage.
-
-Je dis donc que le muletier, après avoir visité ses bêtes et leur avoir
-donné la seconde ration d'orge, s'étendit sur ses harnais, attendant
-avec impatience la ponctuelle Maritorne. Bien graissé, couvert
-d'emplâtres, Sancho s'était couché: mais quoiqu'il fît tous ses efforts
-pour dormir, la douleur de ses côtes l'en empêchait; quant à don
-Quichotte, tenu éveillé par la même cause, il avait les yeux ouverts
-comme un lièvre.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Sancho se dirigea du côté qu'il crut être le grand chemin (p. 63).]
-
-Un profond silence régnait dans l'hôtellerie, où il ne restait en ce
-moment d'autre lumière que celle d'une lampe qui brûlait suspendue sous
-la grande porte. Ce silence, joint aux pensées bizarres qu'entretenaient
-chez notre héros, les livres de chevalerie, causes de ses continuelles
-disgrâces, fit naître dans son esprit l'une des plus étranges folies
-dont on puisse concevoir l'idée. Il se persuada être dans un fameux
-château (il n'y avait point d'hôtellerie à laquelle il ne fît cet
-honneur), et que la fille de l'hôtelier, qui par conséquent était celle
-du seigneur châtelain, subjuguée par sa bonne grâce, s'était éprise
-d'amour pour lui, et avait résolu de venir, cette nuit même, en cachette
-de ses parents, le visiter dans son alcôve. Tourmenté de cette chimère,
-il était fort préoccupé du péril imminent auquel sa constance allait se
-trouver exposée; mais il se promit au fond du cœur de rester fidèle à
-sa chère Dulcinée, lors même que la reine Genièvre, suivie de sa duègne
-Quintagnone, viendrait pour le séduire.
-
-Il se complaisait dans ces rêveries, lorsque arriva l'heure, pour lui
-fatale, où devait venir l'Asturienne qui, fidèle à sa parole, en
-chemise, pieds nus, et les cheveux ramassés sous une coiffe de serge,
-entra à pas de loup, en quête du muletier. A peine eut-elle franchi la
-porte que don Quichotte, toujours l'oreille au guet, l'entendit;
-aussitôt se mettant sur son séant, malgré ses emplâtres et la douleur
-de ses reins, il tendit les bras pour la recevoir. Toute ramassée et
-retenant son haleine, l'Asturienne portait les mains en avant, cherchant
-à tâtons son bien-aimé; mais en dépit de toutes ses précautions, elle
-alla donner dans les bras de don Quichotte qui, la saisissant par le
-poignet et la tirant à lui, sans qu'elle osât souffler mot, la fit
-asseoir sur son lit. Sa chemise, qui était de la toile à sacs, ne
-désabusa point notre chevalier; les bracelets en boules de verre qu'elle
-portait lui parurent de précieuses perles d'Orient; ses cheveux, qu'on
-eût pris pour du crin, lui semblèrent des tresses d'or fin d'Arabie,
-dont l'éclat faisait pâlir celui du soleil; enfin, comparant à un
-agréable mélange des parfums les plus exquis cette haleine qui sentait
-l'ail mariné de la veille, il se représenta l'Asturienne comme une de
-ces nobles damoiselles qu'il avait vues dans ses livres, allant visiter
-à la dérobée leurs amants blessés. En un mot, tel était l'aveuglement du
-pauvre chevalier que, n'étant détrompé ni par le toucher, ni par
-l'haleine, ni par certaines autres particularités qui distinguaient la
-pauvre fille, lesquelles auraient fait vomir les entrailles à tout autre
-qu'à un muletier, il s'imagina tenir entre ses bras la reine des amours.
-Éperdu, et pressant Maritorne au point de l'étouffer, il lui dit à demi
-voix: Que n'est-il en mon pouvoir, noble dame, de reconnaître l'insigne
-faveur dont m'honore votre merveilleuse beauté! Mais la fortune, qui ne
-se lasse jamais de persécuter les gens de bien, m'a jeté dans ce lit si
-moulu, si brisé que, ma volonté fût-elle d'accord avec la vôtre, il me
-serait impossible de correspondre à votre désir. A cette impuissance
-s'en ajoute une plus grande encore, c'est la foi que j'ai jurée à la
-sans pareille Dulcinée du Toboso, l'unique dame de mes plus secrètes
-pensées; car si cet obstacle insurmontable ne venait à la traverse, je
-ne serais certes point un chevalier assez niais pour laisser s'évanouir
-l'occasion fortunée que m'offrent vos bontés.
-
-Pendant ce beau discours, Maritorne, au supplice de se voir entre les
-bras de don Quichotte, faisait sans souffler mot tous ses efforts pour
-s'en dégager. De son côté, l'impatient muletier, que ses amoureux désirs
-tenaient en éveil, avait entendu entrer sa belle. Prêtant l'oreille, il
-la soupçonne d'abord de chercher à le trahir; transporté de jalousie, il
-s'approche pour écouter. Mais quand il voit la fidèle Asturienne se
-débattre entre les mains de don Quichotte, qui s'efforçait de la
-retenir, le jeu lui déplut fort: levant le bras de toute sa hauteur, il
-décharge un si terrible coup de poing sur les étroites mâchoires de
-l'amoureux chevalier, qu'il lui met la bouche tout en sang. Ben-Engeli
-ajoute même qu'il lui sauta sur le corps, et que, d'un pas qui
-approchait du galop, il le lui parcourut trois ou quatre fois d'un bout
-à l'autre.
-
-Le lit, qui était de trop faible complexion pour porter cette surcharge,
-s'abîme sous le poids; L'hôtelier s'éveille au bruit; aussitôt
-pressentant quelque escapade de l'Asturienne, qu'il avait appelée cinq
-ou six fois à tue-tête sans obtenir de réponse, il se lève et allume sa
-lampe pour aller voir d'où vient ce tapage. En entendant la voix de son
-maître, dont elle connaissait l'humeur brutale, Maritorne toute
-tremblante court se cacher dans le lit de Sancho, qui dormait, et se
-blottit auprès de lui.
-
-Où est-tu, carogne? s'écrie l'hôtelier en entrant; à coup sûr, ce sont
-là de tes tours.
-
-Sous ce fardeau qui l'étouffait, Sancho s'éveille à demi, croyant avoir
-le cauchemar, et se met à distribuer au hasard de grands coups de poing,
-qui la plupart tombèrent sur l'Asturienne, laquelle perdant la retenue
-avec la patience, ne songe plus qu'à prendre sa revanche, et rend à
-Sancho tant de coups qu'elle achève de l'éveiller. Furieux de se sentir
-traité de la sorte, sans savoir pourquoi, Sancho se redresse sur son lit
-du mieux qu'il peut, et saisissant Maritorne à bras-le-corps, ils
-commencent entre eux la plus plaisante escarmouche qu'il soit possible
-d'imaginer.
-
-A la lueur de lampe, le muletier, voyant le péril où se trouvait sa
-dame, laisse don Quichotte pour voler à son aide; l'hôtelier y court
-aussi, mais dans une intention bien différente, car c'était pour châtier
-la servante, qu'il accusait du vacarme; et de même qu'on a coutume de
-dire _le chien au chat, le chat au rat_, le muletier tapait sur Sancho,
-Sancho sur Maritorne, Maritorne sur Sancho, l'hôtelier sur Maritorne; le
-tout si dru et si menu, qu'ils semblaient craindre que le temps ne leur
-manquât. Pour compléter l'aventure, la lampe s'éteignit; alors ce ne fut
-plus qu'une mêlée confuse, d'où pas un des combattants ne se retira avec
-sa chemise entière ni sans quelque partie du corps exempte de
-meurtrissures.
-
-Or, par hasard un archer de l'ancienne confrérie de Tolède logeait cette
-nuit dans l'hôtellerie. En entendant tout ce vacarme, il prend sa verge
-noire ainsi que la boîte de fer-blanc qui contenait ses titres, et se
-dirigeant vers le lieu du combat: Arrêtez! s'écrie-t-il, arrêtez!
-respect à la justice, respect à la Sainte-Hermandad.
-
-Le premier qu'il rencontra sous sa main fut le moulu don Quichotte, qui
-gisait étendu au milieu des débris de son lit, la bouche béante et privé
-de sentiment; l'archer l'ayant saisi à tâtons par la barbe, crie de plus
-belle: Main-forte à la justice! Mais, s'apercevant que celui qu'il
-tenait ne donnait aucun signe de vie, il ne douta point qu'il ne fût
-mort, et que ceux qui étaient là ne fussent ses meurtriers; ce qui le
-fit crier encore plus fort: Qu'on ferme la porte, afin que personne ne
-s'échappe! on vient de tuer un homme ici.
-
-Ce cri dispersa les combattants, et chacun alors laissa la bataille où
-elle en était. L'hôtelier se retira dans sa chambre, le muletier sur ses
-harnais, et Maritorne dans son taudis. Pour don Quichotte et Sancho, qui
-ne pouvaient se remuer, ils restèrent à la même place, et l'archer lâcha
-la barbe de notre chevalier, pour aller chercher de la lumière et
-revenir s'assurer des coupables. Mais en se retirant, l'hôtelier avait
-éteint la lampe qui brûlait sous la grande porte, si bien que l'archer
-dut avoir recours à la cheminée, où il se trouvait si peu de feu, qu'il
-souffla plus d'une heure avant de parvenir à le rallumer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-OU SE CONTINUENT LES TRAVAUX INNOMBRABLES DU VAILLANT DON QUICHOTTE ET
-DE SON ÉCUYER DANS LA MALHEUREUSE HOTELLERIE, PRISE A TORT POUR UN
-CHATEAU
-
-
-Avec cet accent plaintif et de cette voix lamentable dont son écuyer
-l'avait appelé la veille après leur rencontre avec les muletiers
-Yangois, don Quichotte, revenu enfin de son évanouissement, l'appela à
-son tour, en lui disant: Ami Sancho, dors-tu? Dors-tu, ami Sancho?
-
-Hé! comment voulez-vous que je dorme, répondit Sancho, outré de fureur
-et de dépit, quand tous les démons de l'enfer ont été cette nuit
-déchaînés après moi?
-
-Est-il possible? s'écria don Quichotte. Par ma foi, je n'y comprends
-rien, ou ce château est enchanté. Écoute bien ce que je vais te dire...
-mais avant tout jure-moi de ne révéler ce secret qu'après ma mort.
-
-Je le jure, répondit Sancho.
-
-J'exige ce serment, reprit don Quichotte, parce que je ne voudrais pour
-rien au monde nuire à l'honneur de personne.
-
-Je vous dis que je jure de n'en ouvrir la bouche qu'après la fin de vos
-jours, répliqua Sancho, et Dieu veuille que ce puisse être dès demain!
-
-Te suis-je donc tant à charge, dit don Quichotte, que tu souhaites me
-voir si tôt mort?
-
-Oh! non, reprit Sancho; mais c'est que je n'aime pas à garder trop
-longtemps les secrets, et je craindrais que celui-là ne vînt à me
-pourrir dans le corps.
-
-Que ce soit pour une raison ou pour une autre, continua don Quichotte,
-je me confie à ton affection et à ta loyauté. Eh bien! apprends donc
-que cette nuit il m'est arrivé une surprenante aventure et dont certes
-je pourrais tirer quelque vanité; mais, pour te la raconter brièvement,
-tu sauras qu'il y a peu d'instants la fille du seigneur de ce château
-est venue me trouver ici même, et que c'est bien la plus accorte et la
-plus séduisante damoiselle qu'il soit possible de rencontrer sur une
-grande partie de la terre. Je ne te parlerai pas des charmes de sa
-personne et des grâces de son esprit, ni de tant d'autres attraits
-cachés auxquels je ne veux pas même penser, afin de garder plus sûrement
-la foi que j'ai promise à Dulcinée du Toboso; qu'il me suffise de te
-dire que le ciel, envieux sans doute du merveilleux bonheur que
-m'envoyait la fortune, ou plutôt, ce qui est plus certain, parce que ce
-château est enchanté, a permis, au moment où j'étais avec cette dame
-dans l'entretien le plus tendre et le plus passionné, qu'une main que je
-ne voyais point et qui venait de je ne sais où, mais à coup sûr une main
-attachée au bras de quelque énorme géant, m'assénât un si grand coup sur
-les mâchoires, qu'il m'a mis tout en sang; après quoi, profitant de ma
-faiblesse, le géant m'a moulu à ce point que je suis encore pis que je
-n'étais hier quand les muletiers s'en prirent à nous, tu dois t'en
-souvenir, de l'incontinence de Rossinante: d'où je conclus que ce trésor
-de beauté est confié à la garde de quelque More enchanté, et qu'il n'est
-pas réservé pour moi.
-
-Ni pour moi non plus, s'écria Sancho, car plus de quatre cents Mores
-m'ont tanné la peau de telle sorte que les coups de pieux ne firent en
-comparaison que me chatouiller. Mais Votre Grâce songe-t-elle bien à
-l'état où nous sommes, pour trouver cette aventure si délectable? Vous
-qui avez eu l'avantage de tenir entre vos bras cette merveilleuse
-beauté, cela peut vous consoler; mais moi, qu'y ai-je gagné, si ce n'est
-les plus rudes gourmades que je recevrai en toute ma vie? Malheur à moi
-et à la mère qui m'a mis au monde! Je ne suis point chevalier errant,
-je n'espère pas le devenir jamais, et dans les mauvaises rencontres
-j'attrape toujours la plus grosse part.
-
-Comment! on t'a gourmé aussi? demanda don Quichotte.
-
-Malédiction sur toute ma race! répliqua Sancho; qu'est-ce donc que je
-viens de vous dire?
-
-Ne fais pas attention à cela, ami, reprit don Quichotte, je vais
-composer tout à l'heure le précieux baume de Fier-à-Bras, qui nous
-guérira en un clin d'œil.
-
-Ils en étaient là quand l'archer, ayant pu enfin rallumer la lampe,
-rentra dans la chambre. Sancho, qui le premier l'aperçut, en chemise, un
-linge roulé autour de la tête, avec une face d'hérétique, demanda à son
-maître si ce n'était point là le More enchanté qui venait s'assurer s'il
-leur restait encore quelque côte à briser.
-
-Ce ne peut être le More, répondit don Quichotte, car les enchantés ne se
-laissent voir de personne.
-
-Par ma foi, s'ils ne se laissent pas voir, ils se font bien sentir,
-répliqua Sancho; on peut en demander des nouvelles à mes épaules.
-
-Crois-tu donc que les miennes ne sachent qu'en dire? ajouta don
-Quichotte; cependant l'indice n'est pas suffisant pour conclure que
-celui que nous voyons soit le More enchanté.
-
-L'archer, en s'approchant, resta fort surpris de voir des gens
-s'entretenir si paisiblement; et comme notre héros était encore étendu
-tout de son long, immobile, la bouche en l'air, il lui dit: Eh bien!
-comment vous va, bon homme?
-
-Je parlerais plus courtoisement si j'étais à votre place, repartit don
-Quichotte; est-il d'usage dans ce pays de parler ainsi aux chevaliers
-errants, rustre que vous êtes?
-
-L'archer, qui était peu endurant, ne put souffrir cette apostrophe d'un
-homme de si triste mine; il lança de toute sa force la lampe à la tête
-du malheureux chevalier, et, ne doutant pas qu'il ne la lui eût
-fracassée, il se déroba incontinent, à la faveur des ténèbres.
-
-[Illustration: Où donc es-tu, carogne? s'écria l'hôtelier en entrant
-(p. 66).]
-
-Hé bien, dit Sancho, il n'y a plus moyen d'en douter; voilà justement le
-More; il garde le trésor de beauté pour les autres, et, pour nous, les
-gourmades et les coups de chandelier.
-
-Cette fois, j'en conviens, cela peut être, reprit don Quichotte; mais,
-crois-moi, il n'y a qu'à se moquer de tous ces enchantements, au lieu de
-s'en irriter; comme ce sont toutes choses fantastiques et invisibles,
-nous chercherions en vain à qui nous en prendre, jamais nous n'en
-aurions raison. Lève-toi, si tu peux, et va prier le gouverneur de ce
-château de te faire donner un peu d'huile, de vin, de sel et de romarin,
-afin que je compose mon baume; car, entre nous soit dit, au sang qui
-coule de la blessure que ce fantôme m'a faite, je ne crois pas pouvoir
-m'en passer plus longtemps.
-
-Sancho se leva, non sans pousser quelques gémissements, et s'en fut à
-tâtons chercher l'hôtelier. Ayant rencontré l'archer, qui écoutait près
-de la porte, un peu en peine des suites de sa brutalité: Seigneur, lui
-dit-il, qui que vous soyez, faites-nous, je vous en supplie, la charité
-de nous donner un peu de romarin, d'huile, de vin et de sel, car nous en
-avons grand besoin pour panser l'un des meilleurs chevaliers errants
-qu'il y ait sur toute la terre, lequel gît dans son lit grièvement
-blessé par le More enchanté qui habite ce château.
-
-En l'entendant parler de la sorte, l'archer prit Sancho pour un homme
-dont le cerveau n'était pas en bon état; toutefois il appela l'hôtelier
-afin de lui dire ce que cet homme demandait; et, comme le jour
-commençait à poindre, il ouvrit la porte de l'hôtellerie.
-
-L'hôtelier donna à Sancho ce qu'il désirait. Celui-ci, ayant porté le
-tout à son maître, le trouva la tête dans ses mains, se plaignant du
-coup de lampe, lequel heureusement ne lui avait fait d'autre mal que
-deux bosses assez grosses; car ce qu'il prenait pour du sang était tout
-simplement l'huile, qui lui coulait le long du visage. Don Quichotte
-versa dans une marmite ce que Sancho venait de lui apporter, fit
-bouillir le tout, et lorsque la composition lui parut à point, il
-demanda une bouteille; mais comme il n'y en avait point dans la maison,
-il dut se contenter d'une burette de fer-blanc qui servait à mettre
-l'huile, et dont l'hôtelier lui fit présent. Ensuite il récita sur la
-burette plus de cent _Pater Noster_, autant d'_Ave Maria_, de _Salve_ et
-de _Credo_, accompagnant chaque parole d'un signe de croix en manière de
-bénédiction. Sancho Panza, l'archer et l'hôtelier assistaient à cette
-cérémonie; car le muletier était en train de panser ses bêtes, sans
-avoir l'air d'avoir pris la moindre part aux aventures de la nuit.
-
-Le baume achevé, don Quichotte voulut sur-le-champ en faire l'épreuve,
-et sans s'amuser à l'appliquer sur ses blessures, il en avala en forme
-de potion la valeur d'une demi-pinte, qui n'avait pu entrer dans la
-burette. Mais à peine avait-il achevé de boire, qu'il se mit à vomir
-avec une telle abondance que rien ne lui resta dans l'estomac; et ces
-efforts prolongés lui ayant causé une forte sueur, il demanda qu'on le
-couvrît, puis qu'on le laissât reposer. Il dormit en effet trois grandes
-heures, au bout desquelles il se sentit si bien soulagé, qu'il ne douta
-plus d'avoir réussi à composer le précieux baume de Fier-à-Bras, et que,
-possesseur d'un tel remède, il ne fût en état d'entreprendre les plus
-périlleuses aventures.
-
-Sancho, qui tenait à miracle la guérison de son maître, demanda comme
-une grâce la permission de boire ce qui restait dans la marmite; don
-Quichotte le lui abandonna. Aussitôt notre écuyer saisissant, de la
-meilleure foi du monde, la marmite à deux mains, s'en introduisit dans
-le corps une bonne partie, c'est-à-dire presque autant qu'en avait pris
-son maître. Il faut croire qu'il avait l'estomac plus délicat; car,
-avant que le remède eût produit son effet, le pauvre diable fut pris de
-nausées si violentes et de coliques si atroces, qu'il croyait à chaque
-instant toucher à sa dernière heure; aussi, dans ses cruelles
-souffrances, ne cessait-il de maudire le baume et le traître qui le lui
-avait donné.
-
-Sancho, lui dit gravement son maître, ou je me trompe fort, ou ton mal
-provient de ce que tu n'es pas armé chevalier, car je tiens pour certain
-que ce baume ne convient qu'à ceux qui le sont.
-
-Malédiction sur moi et sur toute ma race! répliqua Sancho; si Votre
-Grâce savait cela, pourquoi m'y avoir seulement laissé goûter?
-
-En ce moment, le breuvage opéra, et le pauvre écuyer se remit à vomir
-avec si peu de relâche et une telle abondance, que la natte de jonc sur
-laquelle il était couché et la couverture de toile à sacs qui le
-couvrait furent mises à tout jamais hors de service. Ces vomissements
-étaient accompagnés de tant et de si violents efforts, que les
-assistants crurent qu'il y laisserait la vie. Enfin, au bout d'une heure
-que dura cette bourrasque, au lieu de se sentir soulagé, il se trouva si
-faible et si abattu, qu'à peine il pouvait respirer.
-
-Don Quichotte, qui, comme je l'ai dit, se sentait tout dispos, ne voulut
-pas différer plus longtemps à se remettre à la recherche de nouvelles
-aventures. Il se croyait responsable de chaque minute de retard; et,
-confiant désormais dans la vertu de son baume, il ne respirait que
-dangers et comptait pour rien les plus terribles blessures. Dans son
-impatience, il alla lui-même seller Rossinante, mit le bât sur l'âne, et
-son écuyer sur le bât, après l'avoir aidé à s'habiller; puis,
-enfourchant son cheval, il se saisit d'une demi-pique qu'il trouva sous
-sa main et qui était d'une force suffisante pour lui servir de lance.
-Tous les gens de la maison le regardaient avec étonnement, mais la fille
-de l'hôtelier l'observait plus curieusement que les autres, car elle
-n'avait jamais rien vu de semblable. Notre chevalier avait aussi les
-yeux attachés sur elle, et de temps à autre poussait un grand soupir,
-qu'il tirait du fond de ses entrailles, mais dont lui seul savait la
-cause, car l'hôtesse et Maritorne, qui l'avaient si bien graissé la
-veille au soir, imputaient toutes deux ces soupirs à la douleur que lui
-causaient ses blessures.
-
-Dès que le maître et l'écuyer furent en selle, don Quichotte appela
-l'hôtelier, et lui dit d'une voix grave et solennelle: Seigneur
-châtelain, grandes et nombreuses sont les courtoisies que j'ai reçues
-dans ce château; ne puis-je les reconnaître en tirant pour vous
-vengeance de quelque outrage? Vous savez que ma profession est de
-secourir les faibles, de punir les félons et de châtier les traîtres.
-Consultez vos souvenirs, et si vous avez à vous plaindre de quelqu'un,
-parlez: je jure, par l'ordre de chevalerie que j'ai reçu, que vous aurez
-bientôt satisfaction.
-
-Seigneur cavalier, répliqua non moins gravement l'hôtelier, je n'ai pas
-besoin, Dieu merci, que vous me vengiez de personne; et lorsqu'on
-m'offense, je sais fort bien me venger moi-même. Tout ce que je désire,
-c'est que vous me payiez la dépense que vous avez faite, ainsi que la
-paille et l'orge que vos bêtes ont mangées. On ne sort pas ainsi de chez
-moi.
-
-Comment! dit don Quichotte, c'est donc ici une hôtellerie?
-
-Oui sans doute, et des meilleures, répliqua l'hôtelier.
-
-J'ai été étrangement abusé jusqu'à cette heure, continua notre héros;
-car je la prenais pour un château, et même pour un château de grande
-importance; mais puisque c'est une hôtellerie, il faut que vous
-m'excusiez pour le moment de rester votre débiteur. Aussi bien il m'est
-interdit de contrevenir à la règle des chevaliers errants, desquels je
-sais de science certaine, sans avoir jusqu'ici lu le contraire, qu'ils
-n'ont jamais rien payé dans les hôtelleries. En effet, la raison,
-d'accord avec la coutume, veut qu'on les reçoive partout gratuitement,
-en compensation des fatigues inouïes qu'ils endurent pour aller à la
-recherche des aventures, la nuit, le jour, l'hiver, l'été, à pied et à
-cheval, supportant la faim, la soif, le froid et le chaud, exposés enfin
-à toutes les incommodités qui peuvent se rencontrer sur la terre.
-
-Sornettes que tout cela! dit l'hôtelier; payez-moi ce que vous me devez;
-je ne donne pas ainsi mon bien.
-
-Vous êtes un insolent et un mauvais gargotier, répliqua don Quichotte;
-en même temps brandissant sa demi-pique, et éperonnant Rossinante, il
-sortit de l'hôtellerie avant qu'on pût l'en empêcher, puis gagna du
-champ sans regarder si son écuyer le suivait.
-
-L'hôtelier, voyant qu'il n'y avait rien à espérer de ce côté, vint
-réclamer la dépense à Sancho, lequel répondit qu'il ne payerait pas plus
-que son maître, parce que, étant écuyer de chevalier errant, il devait
-jouir du même privilége. L'hôtelier eut beau se mettre en colère et le
-menacer, s'il refusait, de se payer de ses propres mains de façon qu'il
-s'en souviendrait longtemps; Sancho jura, par l'ordre de la chevalerie
-qu'avait reçu son maître, que, dût-il lui en coûter la vie, il ne
-donnerait pas un maravédis, ne voulant pas que les écuyers à venir
-pussent reprocher à sa mémoire qu'un si beau privilége se fût perdu par
-sa faute.
-
-La mauvaise étoile de Sancho voulut que, parmi les gens qui étaient là,
-se trouvassent quatre drapiers de Ségovie, trois merciers de Cordoue et
-deux marchands forains de Séville, tous bons compagnons, malins et
-goguenards, lesquels, poussés d'un même esprit, s'approchèrent de notre
-écuyer, et le descendirent de son âne, pendant qu'un d'entre eux allait
-chercher une couverture. Ils y jetèrent le pauvre Sancho, et voyant que
-le dessous de la porte n'était pas assez élevé pour leur dessein, ils
-passèrent dans la basse-cour, qui n'avait d'autre toit que le ciel.
-Chacun alors prenant un coin de la couverture, ils se mirent à faire
-sauter et ressauter Sancho dans les airs, se jouant de lui comme les
-étudiants le font d'un chien pendant le carnaval.
-
-Les cris affreux que jetait le malheureux berné arrivèrent jusqu'aux
-oreilles de son maître, qui crut d'abord que le ciel l'appelait à
-quelque nouvelle aventure; mais reconnaissant que ces hurlements
-venaient de son écuyer, il poussa de toute la vitesse de Rossinante vers
-l'hôtellerie, qu'il trouva fermée. Comme il faisait le tour pour en
-trouver l'entrée, les murs de la cour, qui n'étaient pas fort élevés,
-lui laissèrent voir Sancho montant et descendant à travers les airs avec
-tant de grâce et de souplesse, que, sans la colère où il était, notre
-chevalier n'aurait pu s'empêcher d'en rire. Mais le jeu ne lui plaisant
-pas, il essaya plusieurs fois de grimper sur son cheval afin d'enjamber
-la muraille, et il y serait parvenu s'il n'eût été si moulu qu'il ne put
-même venir à bout de mettre pied à terre. Il fut donc réduit à dire
-force injures aux berneurs, à leur jeter force défis, pendant que ces
-impitoyables railleurs continuaient leur besogne et n'en riaient que
-plus fort. Enfin le malheureux Sancho, tantôt priant, tantôt menaçant,
-n'eut de répit que lorsque les berneurs, après s'être relayés deux ou
-trois fois, l'abandonnèrent de lassitude, et, l'enveloppant dans sa
-casaque, le remirent charitablement où ils l'avaient pris, c'est-à-dire
-sur son âne.
-
-La compatissante Maritorne, qui n'avait pu voir sans chagrin le cruel
-traitement qu'on faisait subir à Sancho, lui apporta un pot d'eau
-fraîche, qu'elle venait de tirer du puits; mais comme il le portait à sa
-bouche, il fut arrêté par la voix de son maître qui lui cria de l'autre
-côté de la muraille: Mon fils Sancho, ne bois point; ne bois point, mon
-enfant, ou tu es mort: n'ai-je pas ici le divin baume qui va te remettre
-dans un instant? Et en même temps il lui montrait la burette de
-fer-blanc.
-
-Mais Sancho, tournant la tête et le regardant de travers, répondit:
-Votre Grâce a-t-elle déjà oublié que je ne suis pas armé chevalier, ou
-veut-elle que j'achève de vomir les entrailles qui me restent? De par
-tous les diables, gardez votre breuvage, et laissez-moi tranquille.
-
-Il porta le pot à ses lèvres; mais s'apercevant à la première gorgée que
-c'était de l'eau, il pria Maritorne de lui donner un peu de vin, ce que
-fit de bon cœur cette excellente fille, qui le paya même de son argent,
-car, on l'a déjà vu, elle possédait un grand fond de charité chrétienne.
-
-Dès qu'il eut achevé de boire, Sancho donna du talon à son âne, et
-faisant ouvrir à deux battants la porte de l'hôtellerie, il sortit
-enchanté de n'avoir rien payé, si ce n'est toutefois aux dépens de ses
-épaules, ses cautions ordinaires. Son bissac, qu'il avait oublié dans
-son trouble, était de plus resté pour les gages. Dès qu'il le vit
-dehors, l'hôtelier voulut barricader la porte; mais les berneurs l'en
-empêchèrent, car ils ne craignaient guère notre chevalier, quand même il
-aurait été chevalier de la Table ronde.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-OU L'ON RACONTE L'ENTRETIEN QUE DON QUICHOTTE ET SANCHO PANZA EURENT
-ENSEMBLE, AVEC D'AUTRES AVENTURES DIGNES D'ÊTRE RAPPORTÉES
-
-
-Sancho rejoignit son maître; mais il était si las, si épuisé, qu'il
-avait à peine la force de talonner son âne.
-
-En le voyant dans cet état: Pour le coup, mon fils, lui dit don
-Quichotte, j'achève de croire que ce château ou hôtellerie, si tu veux,
-est enchanté; car, je te le demande, que pouvaient être ceux qui se sont
-joués de toi si cruellement, sinon des fantômes et des gens de l'autre
-monde? Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que pendant que je
-considérais ce triste spectacle par-dessus la muraille de la cour, il
-n'a jamais été en mon pouvoir de la franchir, ni même de descendre de
-cheval. Aussi je n'en fais aucun doute: ces mécréants me tenaient
-enchanté, et certes ils ont bien fait de prendre cette précaution, car
-je les aurais châtiés de telle sorte, qu'ils n'auraient de longtemps
-perdu le souvenir de leur méchant tour; m'eût-il fallu pour cela
-contrevenir aux lois de la chevalerie, lesquelles, comme je te l'ai
-souvent répété, défendent à un chevalier de tirer l'épée contre ceux qui
-ne le sont pas, si ce n'est pour sa défense personnelle, et dans le cas
-d'extrême nécessité.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Les murs de la cour lui laissèrent voir Sancho montant et descendant
-à travers les airs (p. 72).]
-
-Chevalier ou non, je me serais bien vengé moi-même si j'avais pu,
-répondit Sancho; mais cela n'a point dépendu de moi. Et pourtant je
-ferais bien le serment que les traîtres qui se sont divertis à mes
-dépens n'étaient point des fantômes ou des enchantés, comme le prétend
-Votre Grâce, mais bien des hommes en chair et en os, tels que nous; il
-n'y a pas moyen d'en douter, puisque je les entendais s'appeler l'un
-l'autre pendant qu'ils me faisaient voltiger, et que chacun d'eux avait
-son nom. L'un s'appelait Pedro Martinez, l'autre Tenorio Fernando, et
-l'hôtelier, Juan Palomèque le Gaucher. Ainsi donc, seigneur, si Votre
-Grâce n'a pu enjamber la muraille, ni mettre pied à terre, cela vient
-d'autre chose que d'un enchantement. Quant à moi, ce que je vois de plus
-clair en tout ceci, c'est qu'à force d'aller chercher les aventures,
-nous en trouverons une qui ne nous laissera plus distinguer notre pied
-droit d'avec notre pied gauche. Or, ce qu'il y aurait de mieux à faire,
-selon mon petit entendement, ce serait de reprendre le chemin de notre
-village, maintenant que la moisson approche, et de nous occuper de nos
-affaires, au lieu d'aller, comme on dit, tombant tous les jours de
-fièvre en chaud mal.
-
-Ah! mon pauvre Sancho, reprit don Quichotte, que tu es ignorant en fait
-de chevalerie! Prends patience: un jour viendra où ta propre expérience
-te fera voir quelle grande et noble chose est l'exercice de cette
-profession. Dis-moi, je te prie, y a-t-il plaisir au monde qui égale
-celui de vaincre dans un combat, et de triompher de son ennemi? Aucun,
-assurément.
-
-Cela peut bien être, répondit Sancho, quoique je n'en sache rien. Tout
-ce que je sais, c'est que depuis que nous sommes chevaliers errants,
-vous du moins, car pour moi je suis indigne de compter dans une si
-honorable confrérie, nous n'avons jamais gagné de bataille, si ce n'est
-contre le Biscaïen; et comment Votre Grâce en sortit-elle? Avec perte de
-la moitié d'une oreille et sa salade fracassée! Depuis lors tout a été
-pour nous coups de poing et coups de bâton. Seulement moi, j'ai eu
-l'avantage d'être berné par-dessus le marché, et cela par des gens
-enchantés, dont je ne puis me venger, afin de savourer ce plaisir que
-Votre Grâce dit se trouver dans la vengeance.
-
-C'est la peine que je ressens, répondit don Quichotte, et ce doit être
-aussi la tienne; mais rassure-toi, car je prétends avant peu avoir une
-épée si artistement forgée, que celui qui la portera sera à l'abri de
-toute espèce d'enchantement; il pourrait même arriver que ma bonne
-étoile me mît entre les mains celle qu'avait Amadis, quand il s'appelait
-le chevalier de l'Ardente-Épée. C'était assurément la meilleure lame qui
-fût au monde, puisque, outre la vertu dont je viens de parler, elle
-possédait celle de couper comme un rasoir, et il n'était point d'armure
-si forte et si enchantée qu'elle ne brisât comme verre.
-
-Je suis si chanceux, repartit Sancho, que quand bien même Votre Grâce
-aurait une épée comme celle dont vous parlez, cette épée n'aura, comme
-le baume, de vertu que pour ceux qui sont armés chevaliers; et tout
-tombera sur le pauvre écuyer.
-
-Bannis cette crainte, dit don Quichotte; le ciel te sera plus favorable
-à l'avenir.
-
-Nos chercheurs d'aventures allaient ainsi devisant, quand ils aperçurent
-au loin une poussière épaisse que le vent chassait de leur côté; se
-tournant aussitôt vers son écuyer: Ami Sancho, s'écria notre héros,
-voici le jour où l'on va voir ce que me réserve la fortune; voici le
-jour, te dis-je, où doit se montrer plus que jamais la force de mon
-bras, et où je vais accomplir des exploits dignes d'être écrits dans les
-annales de la renommée, pour l'instruction des siècles à venir. Vois-tu
-là-bas ce tourbillon de poussière? Eh bien, il s'élève de dessous les
-pas d'une armée innombrable, composée de toutes les nations du monde.
-
-A ce compte-là, dit Sancho, il doit y avoir deux armées, car de ce côté
-voici un autre tourbillon.
-
-Don Quichotte se retourna, et voyant que Sancho disait vrai, il sentit
-une joie inexprimable, croyant fermement (il ne croyait jamais d'autre
-façon) que c'étaient deux grandes armées prêtes à se livrer bataille;
-car le bon hidalgo avait l'imagination tellement remplie de combats, de
-défis et d'enchantements, qu'il ne pensait, ne disait et ne faisait
-rien qui ne tendît de ce côté. Deux troupeaux de moutons qui venaient de
-deux directions opposées soulevaient cette poussière, et elle était si
-épaisse, qu'on n'en pouvait reconnaître la cause à moins d'en être tout
-proche. Mais don Quichotte affirmait avec tant d'assurance que c'étaient
-des gens de guerre, que Sancho finit par le croire. Eh bien, seigneur,
-qu'allons-nous faire ici? lui dit-il.
-
-Ce que nous allons faire? répondit don Quichotte; nous allons secourir
-les faibles et les malheureux. Mais d'abord, afin que tu connaisses ceux
-qui sont près d'en venir aux mains, je dois te dire que cette armée que
-tu vois à gauche est commandée par le grand empereur Alifanfaron,
-seigneur de l'île Taprobane; et que celle qui est à droite a pour chef
-son ennemi, le roi des Garamantes, Pentapolin au _Bras-Retroussé_. On
-l'appelle ainsi, parce qu'il combat toujours le bras droit nu jusqu'à
-l'épaule.
-
-Et pourquoi ces deux princes se font-ils la guerre? demanda Sancho.
-
-Ils se font la guerre, répondit don Quichotte, parce que Alifanfaron est
-devenu amoureux de la fille de Pentapolin, très-belle et très-accorte
-dame, mais chrétienne avant tout: et comme Alifanfaron est païen,
-Pentapolin ne veut pas la lui donner pour femme, qu'il n'ait renoncé à
-son faux prophète Mahomet et embrassé le christianisme.
-
-Par ma barbe, reprit Sancho, Pentapolin a raison, et je l'aiderai de bon
-cœur en tout ce que je pourrai.
-
-Tu ne feras que ton devoir, répliqua don Quichotte; aussi bien, en ces
-sortes d'occasions, il n'est point nécessaire d'être armé chevalier.
-
-Tant mieux, repartit Sancho. Mais où mettrai-je mon âne, pour être
-assuré de le retrouver après la bataille? car je n'ai guère envie de m'y
-risquer sur une pareille monture.
-
-Tu peux, dit don Quichotte, le laisser aller à l'aventure; d'ailleurs,
-vînt-il à se perdre, nous aurons après la victoire tant de chevaux à
-choisir, que Rossinante lui-même court risque d'être remplacé. Mais
-d'abord, écoute-moi: avant qu'elles se choquent, je veux t'apprendre
-quels sont les principaux chefs de ces deux armées. Gagnons cette petite
-éminence, afin que tu puisses les découvrir plus aisément.
-
-En même temps, ils gravirent une hauteur, d'où, si la poussière ne les
-eût empêchés, ils auraient pu voir que c'étaient deux troupeaux de
-moutons que notre chevalier prenait pour deux armées; mais comme don
-Quichotte voyait toujours les choses telles que les lui peignait sa
-folle imagination, il commença d'une voix éclatante à parler ainsi:
-
-Vois-tu là-bas ce chevalier aux armes dorées, qui porte sur son écu un
-lion couronné, étendu aux pieds d'une jeune damoiselle? eh bien, c'est
-le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-d'Argent. Cet autre, qui a des
-armes à fleur d'or et qui porte trois couronnes d'argent en champ
-d'azur, c'est le redoutable Micolambo, grand-duc de Quirochie. A sa
-droite, avec cette taille de géant, c'est l'intrépide Brandabarbaran de
-Boliche, seigneur des trois Arabies: il a pour cuirasse une peau de
-serpent, et pour écu une des portes qu'on prétend avoir appartenu au
-temple renversé par Samson, quand il se vengea des Philistins aux dépens
-de sa propre vie. Maintenant tourne les yeux de ce côté, et tu pourras
-voir, à la tête de cette autre armée, l'invincible Timonel de
-Carcassonne, prince de la nouvelle Biscaye: il porte des armes
-écartelées d'azur, de sinople, d'argent et d'or, et sur son écu un chat
-d'or en champ de pourpre, avec ces trois lettres M. I. U., qui forment
-la première syllabe du nom de sa maîtresse, l'incomparable fille du duc
-Alphénique des Algarves. Ce cavalier intrépide, qui fait plier les reins
-à cette jument sauvage, et dont les armes sont blanches comme neige,
-l'écu de même et sans devise, c'est un jeune chevalier français appelé
-Pierre Papin, seigneur des baronnies d'Utrique. Cet autre aux armes
-bleues, qui presse les flancs de ce zèbre rapide, c'est le puissant duc
-de Nervie, Espartafilando du Bocage; il a dans son écu un champ semé
-d'asperges, avec cette devise: _Rastrea mi suerte_[38].
-
- [38] En voie de fortune. Mot à mot: Chercher mon sort à la piste.
-
-Notre héros nomma encore une foule d'autres chevaliers qu'il s'imaginait
-voir dans ces prétendues armées, donnant à chacun d'eux, sans hésiter un
-seul instant, les armes, couleurs et devises que lui fournissait son
-inépuisable folie, et sans s'arrêter il poursuivit:
-
-Ces escadrons qui se déploient en face de nous sont composés d'une
-multitude de nations diverses; voici d'abord ceux qui boivent les douces
-eaux du Xanthe fameux; viennent ensuite les montagnards qui foulent les
-champs Massiliens; plus loin ceux qui criblent la fine poudre d'or de
-l'Heureuse Arabie; là ceux qui jouissent des fraîches rives du limpide
-Thermodon et ceux qui épuisent par mille saignées le Pactole au sable
-doré; les Numides à la foi équivoque; les Perses, sans pareils à tirer
-l'arc; les Mèdes et les Parthes, habiles à combattre en fuyant; les
-Arabes, aux tentes voyageuses; les Scythes farouches et cruels; les
-Éthiopiens, aux lèvres percées; enfin une multitude d'autres nations
-dont je connais les visages, mais dont je n'ai pas retenu les noms. Dans
-cette autre armée, tu dois voir ceux qui s'abreuvent au limpide cristal
-du Bétis, dont les bords sont couverts d'oliviers; ceux qui se baignent
-dans les ondes dorées du Tage; ceux qui jouissent des eaux fertilisantes
-du divin Xénil; ceux qui foulent les champs Tartésiens aux gras
-pâturages; les heureux habitants des délicieuses prairies de Xérès; les
-riches Manchègues, couronnés de jaunes épis; les descendants des anciens
-Goths tout couverts de fer; ceux qui font paître leurs troupeaux dans
-les riches pâturages de la tournoyante Guadiana; ceux qui habitent au
-pied des froides montagnes des Pyrénées ou dans les neiges de
-l'Apennin; en un mot toutes les nations que l'Europe renferme dans sa
-vaste étendue.
-
-Qui pourrait dire tous les peuples que dénombra notre héros, donnant à
-chacun d'eux, avec une merveilleuse facilité, les attributs les plus
-précis, rempli qu'il était de ses rêveries habituelles! Quant à Sancho,
-il était si abasourdi qu'il ne soufflait mot; seulement, les yeux grands
-ouverts, il tournait de temps en temps la tête pour voir s'il
-parviendrait à découvrir ces chevaliers et ces géants. Mais, ne voyant
-rien paraître:
-
-Par ma foi, s'écria-t-il, je me donne au diable, si j'aperçois un seul
-des chevaliers ou des géants que Votre Grâce vient de nommer. Tout cela
-doit être enchantement, comme les fantômes d'hier au soir.
-
-Comment peux-tu parler ainsi? repartit don Quichotte; n'entends-tu pas
-le hennissement des chevaux, le son des trompettes, le roulement des
-tambours?
-
-Je n'entends que des bêlements d'agneaux et de brebis, répliqua Sancho.
-Ce qui était vrai, car les deux troupeaux étaient tout proche.
-
-La peur te fait voir et entendre tout de travers, dit don Quichotte;
-car, on le sait, un des effets de cette triste passion est de troubler
-les sens et de montrer les choses autrement qu'elles ne sont. Eh bien,
-si le courage te manque, tiens-toi à l'écart, et laisse-moi faire; seul,
-je suffis pour porter la victoire où je porterai mon appui. En même
-temps il donne de l'éperon à Rossinante, et, la lance en arrêt, se
-précipite dans la plaine avec la rapidité de la foudre.
-
-Arrêtez, seigneur, arrêtez, lui criait Sancho; le ciel m'est témoin que
-ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Par l'âme de
-mon père, quelle folie vous possède? Considérez, je vous prie, qu'il n'y
-a ici ni chevaliers, ni géants, ni écus, ni armures, ni champs
-d'asperges, ni aucune autre de ces choses dont vous parlez.
-
-[Illustration: Il courait çà et là en répétant à haute voix: Où donc
-es-tu, superbe Alifanfaron? (p. 77).]
-
-Ces cris n'arrêtaient pas don Quichotte, au contraire il vociférait de
-plus belle: Courage, courage, disait-il, chevaliers qui combattez sous
-la bannière du valeureux Pentapolin au _Bras-Retroussé_! suivez-moi, et
-vous verrez que je l'aurai bientôt vengé du traître Alifanfaron de
-Taprobane.
-
-En parlant ainsi il se jette au milieu du troupeau de brebis, et il se
-met à larder de tous côtés, avec autant d'ardeur et de rage que s'il
-avait eu affaire à ses plus mortels ennemis.
-
-Les bergers qui conduisaient le troupeau crièrent d'abord à notre héros
-de s'arrêter, demandant ce que lui avaient fait ces pauvres bêtes. Mais
-bientôt las de crier inutilement, ils dénouèrent leurs frondes, et
-commencèrent à saluer notre chevalier d'une grêle de cailloux plus gros
-que le poing, avec tant de diligence qu'un coup n'attendait pas l'autre.
-Quant à lui, sans daigner se garantir, il courait çà et là en répétant à
-haute voix: Où donc es-tu, superbe Alifanfaron? approche, approche; je
-t'attends seul ici, pour te faire éprouver la force de mon bras et te
-punir de la peine que tu causes au valeureux Pentapolin.
-
-De tant de pierres qui volaient autour de l'intrépide chevalier, une
-enfin l'atteignit et lui renfonça deux côtes dans le corps. A la
-violence du coup il se crut mort, ou du moins grièvement blessé;
-aussitôt se rappelant son baume, il porte la burette à sa bouche, et se
-met à boire la précieuse liqueur. Mais avant qu'il en eût avalé quelques
-gorgées, un autre caillou vient fracasser la burette dans sa main,
-chemin faisant lui écrase deux doigts, puis lui emporte trois ou quatre
-dents. Ces deux coups étaient si violents, que notre chevalier en fut
-jeté à terre, où il demeura étendu. Les pâtres, croyant l'avoir tué,
-rassemblèrent leurs bêtes à la hâte, puis chargeant sur leurs épaules
-les brebis mortes, au nombre de sept ou huit, sans oublier les blessées,
-ils s'éloignèrent en diligence.
-
-Pendant ce temps, Sancho était resté sur la colline, d'où il contemplait
-les folies de son maître, et s'arrachait la barbe à pleines mains,
-maudissant mille fois le jour et l'heure où sa mauvaise fortune le lui
-avait fait connaître. Quand il le vit par terre et les bergers hors de
-portée, il descendit de la colline, s'approcha de lui, et le trouvant
-dans un piteux état, quoiqu'il n'eût pas perdu le sentiment.
-
-Eh bien, seigneur, lui dit-il, n'avais-je pas averti Votre Grâce qu'elle
-allait attaquer, non pas des armées, mais des troupeaux de moutons?
-
-C'est ainsi, reprit don Quichotte, que ce brigand d'enchanteur, mon
-ennemi, transforme tout à sa fantaisie; car, mon fils, rien n'est aussi
-facile pour ces gens-là. Jaloux de la gloire que j'allais acquérir, ce
-perfide nécromant aura changé les escadrons de chevaliers en troupeaux
-de moutons. Au reste, veux-tu me faire plaisir et te désabuser une bonne
-fois, eh bien, monte sur ton âne, et suis de loin ce prétendu bétail: je
-gage qu'avant d'avoir fait cent pas ils auront repris leur première
-forme, et alors tu verras ces moutons redevenir des hommes droits et
-bien faits, comme je les ai dépeints. Attends un peu cependant, j'ai
-besoin de tes services; approche et regarde dans ma bouche combien il me
-manque de dents; je crois, en vérité, qu'il ne m'en reste pas une seule.
-
-Sancho s'approcha, et comme en regardant de si près il avait presque les
-yeux dans le gosier de son maître, le baume acheva d'opérer dans
-l'estomac de don Quichotte qui, avec la même impétuosité qu'aurait pu
-faire un coup d'arquebuse, lança tout ce qu'il avait dans le corps aux
-yeux et sur la barbe du compatissant écuyer.
-
-Sainte Vierge! s'écria Sancho, que vient-il de m'arriver là? Sans doute
-mon seigneur est blessé à mort, puisqu'il vomit le sang par la bouche.
-
-Mais quand il eut regardé de plus près, il reconnut à la couleur, à
-l'odeur et à la saveur, que ce n'était pas du sang, mais bien le baume
-qu'il lui avait vu boire. Alors il fut pris d'une telle nausée que, sans
-avoir le temps de tourner la tête, il lança à son tour au nez de son
-maître ce que lui-même il avait dans les entrailles, et tous deux se
-trouvèrent dans le plus plaisant état qu'il soit possible d'imaginer.
-Sancho courut vers son âne pour prendre de quoi s'essuyer le visage et
-panser son seigneur; mais ne trouvant point le bissac oublié dans
-l'hôtellerie, il faillit en perdre l'esprit. Alors il se donna de
-nouveau mille malédictions, et résolut dans son cœur de planter là
-notre héros et de s'en retourner chez lui, sans nul souci de la
-récompense de ses services ni du gouvernement de l'île.
-
-Après de pénibles efforts, don Quichotte réussit enfin à se lever, et
-mettant la main gauche sur sa bouche, pour appuyer le reste de ses
-dents, il prit de l'autre main la bride du fidèle Rossinante, qui
-n'avait pas bougé, tant il était d'un bon naturel, et s'en fut trouver
-Sancho. En le voyant courbé en deux sur son âne, la tête dans ses mains,
-comme un homme enseveli dans une profonde tristesse: Ami Panza, lui
-dit-il, apprends qu'un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il ne fait
-davantage. Ces orages dont nous sommes assaillis ne sont-ils pas des
-signes évidents que le temps va devenir serein, et nos affaires
-meilleures? Ignores-tu que le bien comme le mal a son terme? d'où il
-suit que le mal ayant beaucoup duré, le bien doit être proche. Cesse
-donc de t'affliger des disgrâces qui m'arrivent, d'autant plus que tu
-n'en souffres pas.
-
-Comment! repartit Sancho; est-ce que celui qu'on berna hier était un
-autre que le fils de mon père? et le bissac que l'on m'a pris, avec
-tout ce qu'il y avait dedans, n'était peut-être pas à moi?
-
-Quoi! tu as perdu le bissac? s'écria don Quichotte.
-
-Je ne sais s'il est perdu, répondit Sancho, mais je ne le trouve pas où
-j'ai coutume de le mettre.
-
-Nous voilà donc réduits à jeûner aujourd'hui? dit notre héros.
-
-Assurément, répondit l'écuyer, surtout si ces prés manquent de ces
-herbes que vous connaissez, et qui peuvent au besoin servir de
-nourriture aux pauvres chevaliers errants.
-
-Pour te dire la vérité, continua don Quichotte, j'aimerais mieux, à
-cette heure, un quartier de pain bis avec deux têtes de sardines, que
-toutes les plantes que décrit Dioscoride, même aidé des commentaires du
-fameux docteur Laguna[39]. Allons, mon fils Sancho, monte sur ton âne et
-suis-moi; Dieu, qui pourvoit à toutes choses, ne nous abandonnera pas,
-voyant surtout notre application à le servir dans ce pénible exercice;
-car il n'oublie ni les moucherons de l'air, ni les vermisseaux de la
-terre, ni les insectes de l'eau, et il est si miséricordieux qu'il fait
-luire son soleil sur le juste et sur l'injuste, et répand sa rosée aussi
-bien sur les méchants que sur les bons.
-
- [39] André Laguna, né à Ségovie, médecin de l'empereur Charles-Quint,
- traducteur et commentateur de Dioscoride.
-
-En vérité, seigneur, répondit Sancho, vous étiez plutôt fait pour être
-prédicateur que chevalier errant.
-
-Les chevaliers errants savent tout et doivent tout savoir, dit don
-Quichotte; on a vu jadis tel d'entre eux s'arrêter au beau milieu d'un
-chemin, pour faire un sermon ou un discours, comme s'il eût pris ses
-licences à l'Université de Paris; tant il est vrai que jamais l'épée
-n'émoussa la plume ni la plume l'épée.
-
-Qu'il en soit comme le veut Votre Grâce, reprit Sancho. Maintenant
-allons chercher un gîte pour la nuit, et plaise à Dieu que ce soit dans
-un lieu où il n'y ait ni berneurs, ni fantômes, ni Mores enchantés, car,
-si j'en rencontre encore, je dis serviteur à la chevalerie et j'envoie
-ma part à tous les diables.
-
-Prie Dieu qu'il nous guide, mon fils, dit don Quichotte, et prends le
-chemin que tu voudras; je te laisse pour cette fois le soin de notre
-logement. Mais d'abord, donne-moi ta main, et tâte avec ton doigt
-combien il me manque de dents à la mâchoire d'en haut, du côté droit,
-car c'est là qu'est mon mal.
-
-Sancho lui mit le doigt dans la bouche; et après l'avoir soigneusement
-examinée: Combien de dents Votre Grâce était-elle dans l'habitude
-d'avoir de ce côté? demanda-t-il.
-
-Quatre, sans compter l'œillère, et toutes bien saines, répondit don
-Quichotte.
-
-Prenez garde à ce que vous dites, observa Sancho.
-
-Je dis quatre, si même il n'y en avait cinq, reprit don Quichotte, car
-jusqu'à cette heure on ne m'en a arraché aucune, et je n'en ai jamais
-perdu, ni par carie, ni par fluxion.
-
-Eh bien, ici en bas, repartit Sancho, Votre Grâce n'a plus que deux
-dents et demie, et pas même la moitié d'une en haut; tout est ras comme
-la main.
-
-Malheureux que je suis! s'écria notre héros à cette triste nouvelle;
-j'aimerais mieux qu'ils m'eussent coupé un bras, pourvu que ce ne fût
-pas celui de l'épée; car tu sauras, mon fils, qu'une bouche sans dents
-est comme un moulin sans meule, et qu'une dent est plus précieuse qu'un
-diamant. Mais qu'y faire? puisque c'est là notre partage, à nous qui
-suivons les lois austères de la chevalerie errante. Marche, ami, et
-conduis-nous, j'irai le train que tu voudras.
-
-Sancho fit ce que disait son maître, et s'achemina du côté où il
-comptait plus sûrement trouver un gîte, sans s'écarter du grand chemin,
-fort suivi en cet endroit. Comme ils allaient à petits pas, parce que
-don Quichotte éprouvait une vive douleur que le mouvement du cheval
-augmentait encore, Sancho voulut l'entretenir afin d'endormir son mal;
-et, entre autres choses, il lui dit ce qu'on verra dans le chapitre
-suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-DU SAGE ET SPIRITUEL ENTRETIEN QUE SANCHO EUT AVEC SON MAITRE, DE LA
-RENCONTRE QU'ILS FIRENT D'UN CORPS MORT, AINSI QUE D'AUTRES ÉVÉNEMENTS
-FAMEUX
-
-
-Je crains bien, seigneur, que toutes ces mésaventures qui nous sont
-arrivées depuis quelques jours ne soient la punition du péché que Votre
-Grâce a commis contre l'ordre de sa chevalerie, en oubliant le serment
-que vous aviez fait de ne point manger pain sur nappe, de ne point
-folâtrer avec la reine, enfin tout ce que vous aviez juré d'accomplir
-tant que vous n'auriez pas enlevé l'armet de ce Malandrin, ou comme se
-nomme le More, car je ne me rappelle pas très-bien son nom.
-
-Tu as raison, répondit don Quichotte; à dire vrai, cela m'était sorti de
-la mémoire; et sois certain que c'est pour avoir manqué de m'en faire
-ressouvenir que tu as été berné si cruellement. Mais je réparerai ma
-faute, car dans l'ordre de la chevalerie il y a accommodement pour tout
-péché.
-
-Est-ce que par hasard j'ai juré quelque chose, moi? répliqua Sancho.
-
-Peu importe que tu n'aies pas juré, dit don Quichotte; il suffit que tu
-ne sois pas complétement à l'abri du reproche de complicité: en tout cas
-il sera bon de nous occuper à y chercher remède.
-
-S'il en est ainsi, reprit Sancho, n'allez pas oublier votre serment
-comme la première fois; je tremble qu'il ne prenne encore envie aux
-fantômes de se divertir à mes dépens, et peut-être bien à ceux de Votre
-Grâce, s'ils la trouvent en rechute.
-
-Pendant cette conversation, la nuit vint les surprendre au milieu du
-chemin, sans qu'ils eussent trouvé où se mettre à couvert, et le pis de
-l'affaire, c'est qu'ils mouraient de faim, car en perdant le bissac ils
-avaient perdu leurs provisions. Pour comble de disgrâce, il leur arriva
-une nouvelle aventure, ou du moins quelque chose qui y ressemblait
-terriblement. Malgré l'obscurité de la nuit, ils allaient toujours
-devant eux, parce que Sancho s'imaginait qu'étant sur le grand chemin
-ils avaient tout au plus une ou deux lieues à faire pour trouver une
-hôtellerie.
-
-Ils marchaient dans cette espérance, l'écuyer mourant de faim, et le
-maître ayant grande envie de manger, lorsqu'ils aperçurent à quelque
-distance plusieurs lumières qui paraissaient autant d'étoiles mouvantes.
-A cette vue, Sancho faillit s'évanouir; don Quichotte lui-même éprouva
-de l'émotion. L'un tira le licou de son âne, l'autre retint la bride de
-son cheval, et, tous deux s'arrêtant pour considérer ce que ce pouvait
-être, ils reconnurent que ces lumières venaient droit à eux, et que plus
-elles approchaient, plus elles grandissaient. La peur de Sancho
-redoubla, et les cheveux en dressèrent sur la tête de don Quichotte qui,
-s'affermissant sur ses étriers, lui dit: Ami Sancho, voici sans doute
-une grande et périlleuse aventure, où je pourrai déployer tout mon
-courage et toute ma force.
-
-Malheureux que je suis! repartit Sancho; si c'est encore une aventure de
-fantômes, comme elle en a bien la mine, où trouverai-je des côtes pour y
-suffire?
-
-Fantômes tant qu'ils voudront, dit don Quichotte, je te réponds qu'il ne
-t'en coûtera pas un seul poil de ton pourpoint; si l'autre fois ils
-t'ont joué un mauvais tour, c'est que je ne pus escalader cette maudite
-muraille; mais à présent que nous sommes en rase campagne, j'aurai la
-liberté de jouer de l'épée.
-
-Et s'ils vous enchantent encore, comme ils l'ont déjà fait, reprit
-Sancho, à quoi servira que vous ayez ou non le champ libre?
-
-Prends courage, dit don Quichotte, et tu vas me voir à l'épreuve.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il s'en fut trouver Sancho (p. 78).]
-
-Eh bien, oui, j'en aurai du courage, si Dieu le veut, répondit Sancho.
-
-Et tous deux se portant à l'écart, pour considérer de nouveau ce que
-pouvaient être ces lumières qui s'avançaient, ils aperçurent bientôt un
-grand nombre d'hommes vêtus de blanc.
-
-Cette vision abattit le courage de Sancho, à qui les dents commencèrent
-à claquer comme s'il eût eu la fièvre. Mais elles lui claquèrent de plus
-belle quand il vit distinctement venir droit à eux une vingtaine
-d'hommes à cheval, enchemisés dans des robes blanches, tous portant une
-torche à la main, et paraissant marmotter quelque chose d'une voix basse
-et plaintive. Derrière ces hommes venait une litière de deuil, suivie de
-six cavaliers couverts de noir jusqu'aux pieds de leurs mules. Cette
-étrange apparition, à une pareille heure et dans un lieu si désert, en
-aurait épouvanté bien d'autres que Sancho, dont aussi la valeur fit
-naufrage en cette occasion; mais le contraire advint pour don Quichotte,
-à qui sa folle imagination représenta sur-le-champ que c'était là une
-des aventures de ses livres. Se figurant que la litière renfermait
-quelque chevalier mort ou blessé, dont la vengeance était réservée à lui
-seul, il se campe au milieu du chemin par où cette troupe allait passer,
-s'affermit sur ses étriers, met la lance en arrêt, et crie d'une voix
-terrible: Qui que vous soyez, halte-là; dites-moi qui vous êtes, d'où
-vous venez, où vous allez, et ce que vous portez sur ce brancard? Selon
-toute apparence, vous avez reçu quelque outrage, ou vous-mêmes en avez
-fait à quelqu'un. Ainsi donc, il faut que je le sache, ou pour vous
-punir ou pour vous venger.
-
-Nous sommes pressés, répondit un des cavaliers, l'hôtellerie est encore
-loin, et nous n'avons pas le temps de vous rendre les comptes que vous
-demandez. En disant cela, il piqua sa mule et passa outre.
-
-Arrêtez, insolent, lui cria don Quichotte, en saisissant les rênes de la
-mule; soyez plus poli et répondez sur-le-champ, sinon préparez-vous au
-combat.
-
-La bête était ombrageuse; se sentant prise au mors, elle se cabra, et se
-renversa sur son maître fort rudement. Ne pouvant faire autre chose, un
-valet qui était à pied se mit à dire mille injures à don Quichotte,
-lequel déjà enflammé de colère fondit la lance basse sur un des
-cavaliers vêtus de deuil, et l'étendit par terre en fort mauvais état.
-De celui-ci il passe à un autre, et c'était merveille de voir la vigueur
-et la promptitude dont il allait, de sorte qu'en ce moment on eût dit
-que Rossinante avait des ailes, tant il était fier et léger.
-
-Ces gens étaient peu courageux et sans armes; ils prirent bientôt
-l'épouvante, et s'enfuyant à travers champs avec leurs torches
-enflammées, on les eût pris pour des masques courant dans une nuit de
-carnaval. Les hommes aux manteaux noirs n'étaient pas moins troublés, et
-de plus embarrassés de leurs longs vêtements; aussi don Quichotte,
-frappant à son aise, demeura maître du champ de bataille, la troupe
-épouvantée le prenant pour le diable qui venait leur enlever le corps
-enfermé dans la litière. Sancho admirait l'intrépidité de son seigneur,
-et en le regardant faire il se disait dans sa barbe: Il faut pourtant
-bien que ce mien maître-là soit aussi brave et aussi vaillant qu'il le
-prétend.
-
-Cependant, à la lueur d'une torche qui brûlait encore, don Quichotte
-apercevant le cavalier qui était resté gisant sous sa mule, courut lui
-mettre la pointe de sa lance contre la poitrine, lui criant de se
-rendre. Je ne suis que trop rendu, répondit l'homme à terre, puisque je
-ne saurais bouger, et que je crois avoir une jambe cassée. Si vous êtes
-chrétien et gentilhomme, je vous supplie de ne pas me tuer; aussi bien,
-vous commettriez un sacrilége, car je suis licencié, et j'ai reçu les
-premiers ordres.
-
-Et qui diable, étant homme d'église, vous amène ici? demanda don
-Quichotte.
-
-Ma mauvaise fortune, répondit-il.
-
-Elle pourrait s'aggraver encore, si vous ne répondez sur l'heure à
-toutes mes questions, répliqua notre héros.
-
-Rien n'est plus facile, seigneur, reprit le licencié; il me suffira de
-vous dire que je m'appelle Alonzo Lopès, que je suis natif d'Alcovendas,
-et que je viens de Baeça avec onze autres ecclésiastiques, ceux que vous
-venez de mettre en fuite; nous accompagnons le corps d'un gentilhomme
-mort depuis quelque temps à Baeça, et qui a voulu être enterré à
-Ségovie, lieu de sa naissance.
-
-Et qui l'a tué, ce gentilhomme? demanda don Quichotte.
-
-Dieu, par une fièvre maligne qu'il lui a envoyée, répondit le licencié.
-
-En ce cas, répliqua notre chevalier, le seigneur m'a déchargé du soin de
-venger sa mort, comme j'aurais dû le faire si quelque autre lui eût ôté
-la vie. Mais puisque c'est Dieu, il n'y a qu'à se taire et à plier les
-épaules, comme je ferai moi-même quand mon heure sera venue. Maintenant,
-seigneur licencié, apprenez que je suis un chevalier de la Manche, connu
-sous le nom de don Quichotte, et que ma profession est d'aller par le
-monde, redressant les torts et réparant les injustices.
-
-Je ne sais comment vous redressez les torts, reprit le licencié; mais de
-droit que j'étais, vous m'avez mis en un bien triste état, avec une
-jambe rompue, que je ne verrai peut-être jamais redressée. L'injustice
-que vous avez réparée à mon égard a été de m'en faire une irréparable,
-et si vous cherchez les aventures, moi j'ai rencontré la plus fâcheuse,
-en me trouvant sur votre chemin.
-
-Toutes choses n'ont pas même succès, dit don Quichotte; le mal est venu
-de ce que vous et vos compagnons cheminez la nuit avec ces longs
-manteaux de deuil, ces surplis, ces torches enflammées, marmottant je ne
-sais quoi entre les dents, et tels enfin que vous semblez gens de
-l'autre monde. Vous voyez donc que je n'ai pu m'empêcher de remplir mon
-devoir, et je l'aurais fait quand bien même vous auriez été autant de
-diables, comme je l'ai cru d'abord.
-
-Puisque mon malheur l'a voulu ainsi, repartit le licencié, il faut s'en
-consoler; je vous supplie seulement, seigneur chevalier errant, de
-m'aider à me dégager de dessous cette mule: j'ai une jambe prise entre
-l'étrier et la selle.
-
-Que ne le disiez-vous plus tôt! reprit don Quichotte; autrement nous
-aurions conversé jusqu'à demain.
-
-Il cria à Sancho de venir; mais celui-ci n'avait garde de se hâter,
-occupé qu'il était à dévaliser un mulet chargé de vivres que menaient
-avec eux ces bons prêtres; il fallut attendre qu'il eût fait de sa
-casaque une espèce de sac et l'eût chargée sur son âne après l'avoir
-farcie de tout ce qu'il put y faire entrer. Il courut ensuite à son
-maître, qu'il aida à dégager le licencié de dessous sa mule et à
-remettre en selle. Don Quichotte rendit sa torche à cet homme, et lui
-permit de rejoindre ses compagnons, en le priant de leur faire ses
-excuses pour le traitement qu'il leur avait infligé, mais qu'il n'avait
-pu ni dû s'empêcher de leur faire subir.
-
-Seigneur, lui dit Sancho en le voyant prêt à s'éloigner, si vos
-compagnons demandent quel est ce vaillant chevalier qui les a mis en
-fuite, vous leur direz que c'est le fameux don Quichotte de la Manche,
-autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure.
-
-Quand le licencié fut parti, don Quichotte demanda à Sancho pourquoi il
-l'avait appelé le chevalier de la Triste-Figure plutôt à cette heure
-qu'à toute autre.
-
-C'est qu'en vous regardant à la lueur de la torche que tenait ce pauvre
-diable, répondit Sancho, j'ai trouvé à Votre Grâce une physionomie si
-singulière, que je n'ai jamais rien vu de semblable; il faut que cela
-vous vienne de la fatigue du combat ou de la perte de vos dents.
-
-Tu n'y es pas, dit don Quichotte. Crois plutôt que le sage qui doit un
-jour écrire l'histoire de mes exploits aura trouvé bon que j'aie un
-surnom comme tous les chevaliers mes prédécesseurs. L'un s'appelait le
-chevalier de l'Ardente-Épée, un autre le chevalier de la Licorne,
-celui-ci des Damoiselles, celui-là du Phénix, un autre du Griffon, un
-autre de la Mort, et ils étaient connus sous ces noms-là par toute la
-terre. Je pense donc que ce sage t'aura mis dans la pensée et sur le
-bout de la langue le surnom de chevalier de la Triste-Figure; je veux le
-porter désormais, et, pour cela, je suis décidé à faire peindre sur mon
-écu quelque figure extraordinaire.
-
-Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, Votre Grâce peut se dispenser de
-faire peindre cette figure-là, il suffira de vous montrer: vos longs
-jeûnes et le mauvais état de vos mâchoires vous font une mine si
-étrange, qu'il n'y a peinture qui puisse en approcher, et ceux qui vous
-verront ne manqueront pas de vous donner, sans autre image et sans nul
-écu, le nom de chevalier de la Triste-Figure.
-
-Don Quichotte ne put s'empêcher de sourire de la saillie de son écuyer;
-mais il n'en résolut pas moins de prendre le surnom qu'il lui avait
-donné, et de se faire peindre sur son écu à la première occasion.
-Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il, que je crains de me voir excommunié
-pour avoir porté la main sur une chose sainte, suivant ce texte: _Si
-quis, suadente diabolo_..... Et pourtant, à vrai dire, je ne l'ai pas
-touchée de la main, mais seulement de la lance; outre que je ne croyais
-pas que ce fussent là des prêtres, ni rien qui appartînt à l'Église, que
-j'honore et respecte, comme chrétien catholique, mais des fantômes et
-des habitants de l'autre monde. Au surplus, il s'en faut de beaucoup que
-mon cas soit aussi grave que celui du cid Ruy Dias, qui fut excommunié
-par le pape en personne pour avoir osé briser, en présence de Sa
-Sainteté, le fauteuil d'un ambassadeur; ce qui n'empêcha pas Rodrigue de
-Vivar d'être tenu pour loyal et vaillant chevalier.
-
-Le licencié s'étant éloigné comme je l'ai dit, sans souffler mot, don
-Quichotte voulut savoir si ce qui était dans la litière était bien le
-corps du gentilhomme, ou seulement son squelette; mais Sancho ne voulut
-jamais y consentir: Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce a mis fin à cette
-aventure à moins de frais qu'aucune de celles que nous avons rencontrées
-jusqu'ici. Si ces gens viennent à s'apercevoir que c'est un seul homme
-qui les a mis en fuite, ils peuvent revenir sur leurs pas et nous causer
-bien des soucis. Mon âne est en bon état, la montagne est proche, la
-faim nous talonne, qu'avons-nous de mieux à faire sinon de nous retirer
-doucement? Que le mort, comme on dit, s'en aille à la sépulture, et le
-vivant à la pâture.
-
-Là-dessus, poussant son âne devant lui, il pria son maître de le suivre,
-ce que celui-ci fit sans répliquer, voyant bien que Sancho avait raison.
-
-Après avoir cheminé quelque temps entre deux coteaux qu'ils
-distinguaient à peine, ils arrivèrent dans un vallon spacieux et
-découvert, où don Quichotte mit pied à terre. Là, assis sur l'herbe
-fraîche, et sans autre assaisonnement que leur appétit, ils déjeunèrent,
-dînèrent et soupèrent tout à la fois avec les provisions que Sancho
-avait trouvées en abondance dans les paniers des ecclésiastiques,
-lesquels, on le sait, sont rarement gens à s'oublier. Mais une disgrâce
-que Sancho trouva la pire de toutes, c'est qu'ils mouraient de soif, et
-qu'ils n'avaient pas même une goutte d'eau pour se désaltérer. Aussi
-notre écuyer, sentant que le pré autour d'eux était couvert d'une herbe
-fraîche et humide, dit à son maître ce qu'on va rapporter dans le
-chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-DE LA PLUS ÉTONNANTE AVENTURE QU'AIT JAMAIS RENCONTRÉE AUCUN CHEVALIER
-ERRANT, ET DE LAQUELLE DON QUICHOTTE VINT A BOUT A PEU DE FRAIS
-
-
-L'herbe sur laquelle nous sommes assis, dit Sancho, me paraît si fraîche
-et si drue, qu'il doit y avoir ici près quelque ruisseau; aussi je crois
-qu'en cherchant un peu, nous trouverons de quoi apaiser cette soif qui
-nous tourmente, et qui me semble plus cruelle encore que la faim.
-
-Don Quichotte fut de cet avis; prenant Rossinante par la bride, et
-Sancho son âne par le licou, après lui avoir mis sur le dos les restes
-du souper, ils commencèrent à marcher en tâtonnant, parce que
-l'obscurité était si grande qu'ils ne pouvaient rien distinguer. Ils
-n'eurent pas fait deux cents pas, qu'ils entendirent un grand bruit,
-pareil à celui d'une cascade qui tomberait du haut d'un rocher. Ce bruit
-leur causa d'abord bien de la joie; mais en écoutant de quel côté il
-pouvait venir, ils entendirent un autre bruit qui leur parut beaucoup
-moins agréable que le premier, surtout à Sancho, naturellement très
-poltron. C'étaient de grands coups sourds frappés en cadence avec un
-cliquetis de ferrailles et de chaînes qui, joint au bruit affreux du
-torrent, aurait terrifié tout autre que notre héros.
-
-[Illustration: Don Quichotte lui cria de se rendre (p. 82).]
-
-La nuit, comme je l'ai dit, était fort obscure, et le hasard les avait
-conduits sous de grands arbres, dont un vent frais agitait les feuilles
-et les branches; si bien que l'obscurité, le bruit de l'eau, le murmure
-du feuillage, et ces grands coups qui ne cessaient de retentir, tout
-cela semblait fait pour inspirer la terreur, d'autant plus qu'ils ne
-savaient pas où ils étaient et que le jour tardait à paraître. Mais,
-loin de s'épouvanter, l'intrépide don Quichotte sauta sur Rossinante, et
-embrassant son écu: Ami Sancho, lui dit-il, apprends que le ciel m'a
-fait naître en ce maudit siècle de fer pour ramener l'âge d'or; à moi
-sont réservées les grandes actions et les périlleuses aventures; c'est
-moi, je te le répète, qui dois faire oublier les chevaliers de la Table
-ronde, les douze pairs de France, les neuf preux, les Olivantes, les
-Belianis, les Platir, les Phébus, et tous les chevaliers errants des
-temps passés. Remarque, cher et fidèle écuyer, les ténèbres de cette
-nuit et son profond silence; écoute le bruit sourd et confus de ces
-arbres, l'effroyable vacarme de cette eau qui semble tomber des
-montagnes de la Lune, et ces coups redoublés qui déchirent nos oreilles:
-une seule de ces choses suffirait pour étonner le dieu Mars lui-même. Eh
-bien, tout cela n'est qu'un aiguillon pour mon courage, et déjà le cœur
-me bondit dans la poitrine du désir d'affronter cette aventure, toute
-périlleuse qu'elle s'annonce. Serre donc un peu les sangles à
-Rossinante, et reste en la garde de Dieu. Tu m'attendras ici pendant
-trois jours, au bout desquels, si tu ne me vois pas revenir, tu pourras
-t'en retourner à notre village; après quoi tu te rendras au Toboso afin
-de dire à la sans pareille Dulcinée que le chevalier son esclave a péri
-pour avoir voulu entreprendre des choses qui pussent le rendre digne
-d'elle.
-
-En entendant son maître parler de la sorte, Sancho se mit à pleurer:
-Seigneur, lui dit-il, pourquoi Votre Grâce veut-elle s'engager dans une
-si périlleuse aventure? Il est nuit noire, on ne nous voit point: nous
-pouvons donc quitter le chemin et éviter ce danger. Comme personne ne
-sera témoin de notre retraite, personne ne pourra nous accuser de
-poltronnerie. J'ai souvent entendu dire à notre curé, que vous
-connaissez bien: «Celui qui cherche le péril, y périra»; ainsi
-gardez-vous de tenter Dieu en vous jetant dans une aventure dont un
-miracle pourrait seul nous tirer. Ne vous suffit-il pas que le ciel vous
-ait garanti d'être berné comme moi, et qu'il vous ait donné pleine
-victoire sur les gens qui accompagnaient ce défunt? Mais si tout cela ne
-peut toucher votre cœur, que du moins il s'attendrisse en pensant qu'à
-peine m'aurez-vous abandonné, la peur livrera mon âme à qui voudra la
-prendre. J'ai quitté mon pays, j'ai laissé ma femme et mes enfants pour
-suivre Votre Grâce, espérant y gagner et non y perdre; mais, comme on
-dit, convoitise rompt le sac; elle a détruit mes espérances, car c'est
-au moment où j'allais mettre la main sur cette île que vous m'avez
-promise tant de fois, que vous voulez m'abandonner dans un lieu si
-éloigné du commerce des hommes. Pour l'amour de Dieu, mon cher maître,
-n'ayez pas cette cruauté, et si vous voulez absolument entreprendre
-cette maudite aventure, attendez jusqu'au matin. D'après ce que j'ai
-appris étant berger, il n'y a guère plus de trois heures d'ici à l'aube;
-en effet, la bouche de la Petite Ourse[40] dépasse la tête de la croix,
-et elle marque minuit à la ligne du bras gauche.
-
- [40] Les bergers espagnols appellent la constellation de la Petite
- Ourse _la bocina_ (le clairon).
-
-Comment vois-tu cela? dit don Quichotte; la nuit est si obscure qu'on
-n'aperçoit pas une seule étoile dans tout le ciel.
-
-C'est vrai, répondit Sancho; mais la peur a de bons yeux, et d'ailleurs
-il est facile de connaître qu'il n'y a pas loin d'ici au jour.
-
-Qu'il vienne tôt ou qu'il vienne tard, reprit don Quichotte, il ne sera
-pas dit que des prières et des larmes m'auront empêché de faire mon
-devoir de chevalier. Ainsi, Sancho, toutes tes paroles sont inutiles. Le
-ciel, qui m'a mis au cœur le dessein d'affronter cette formidable
-aventure, saura m'en tirer, ou prendra soin de toi après ma mort. Sangle
-Rossinante, et attends-moi; je te promets de revenir bientôt, mort ou
-vif.
-
-Sancho, voyant l'inébranlable résolution de son maître, et que ses
-prières et ses larmes n'y pouvaient rien, prit le parti d'user d'adresse
-afin de l'obliger malgré lui d'attendre le jour; pour cela, avant de
-serrer les sangles à Rossinante, il lui lia, sans faire semblant de
-rien, les jambes de derrière avec le licou de son âne, de façon que
-lorsque don Quichotte voulut partir, son cheval, au lieu d'aller en
-avant, ne faisait que sauter. Eh bien, seigneur, lui dit Sancho
-satisfait du succès de sa ruse, vous voyez que le ciel est de mon côté,
-il ne veut pas que Rossinante bouge d'ici. Si vous vous obstinez à
-tourmenter cette pauvre bête, elle ne fera que regimber contre
-l'aiguillon, et mettre la fortune en mauvaise humeur.
-
-Don Quichotte enrageait; mais voyant que plus il piquait Rossinante,
-moins il le faisait avancer, il prit le parti d'attendre le jour ou le
-bon vouloir de son cheval, sans qu'un seul instant il lui vînt à
-l'esprit que ce pût être là un tour de son écuyer. Puisque Rossinante ne
-veut pas bouger de place, dit-il, il faut bien me résigner à attendre
-l'aube, quelque regret que j'en aie.
-
-Et qu'y a-t-il de si fâcheux? reprit Sancho; pendant ce temps, je ferai
-des contes à Votre Grâce, et je m'engage à lui en fournir jusqu'au jour,
-à moins qu'elle n'aime mieux mettre pied à terre, et dormir sur le
-gazon, à la manière des chevaliers errants. Demain vous en serez plus
-reposé, et mieux en état d'entreprendre cette aventure qui vous attend.
-
-Moi, dormir! moi, mettre pied à terre! s'écria don Quichotte; suis-je
-donc un de ces chevaliers qui reposent quand il s'agit de combattre?
-Dors, dors, toi qui es né pour dormir, ou fais ce que tu voudras: pour
-moi, je connais mon devoir.
-
-Ne vous fâchez point, mon cher seigneur, reprit Sancho; je dis cela sans
-mauvaise intention; puis s'approchant, il mit une main sur le devant de
-la selle de son maître, porta l'autre sur l'arçon de derrière, en sorte
-qu'il lui embrassait la cuisse gauche et s'y tenait cramponné, tant lui
-causaient de peur ces grands coups qui ne discontinuaient pas.
-
-Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte, pour me distraire en
-attendant.
-
-Je le ferais de bon cœur, répondit Sancho, si ce bruit ne m'ôtait la
-parole. Cependant je vais tâcher de vous conter une histoire, la
-meilleure peut-être que vous ayez jamais entendue, si je la puis
-retrouver, et qu'on me la laisse conter en liberté. Or, écoutez bien; je
-vais commencer.
-
-Un jour il y avait ce qu'il y avait, que le bien qui vient soit pour
-tout le monde, et le mal pour qui va le chercher. Remarquez, je vous
-prie, seigneur, que les anciens ne commençaient pas leurs contes au
-hasard comme nous le faisons aujourd'hui. Ce que je viens de vous dire
-est une sentence de Caton, le censureur romain, qui dit que le mal est
-pour celui qui va le chercher: cela vient fort à propos pour avertir
-Votre Grâce de se tenir tranquille, et de ne pas aller chercher le mal,
-mais au contraire de prendre une autre route, puisque personne ne nous
-force de suivre celle-ci, où l'on dirait que tous les diables nous
-attendent.
-
-Poursuis ton conte, repartit don Quichotte, et laisse-moi le choix du
-chemin que nous devons prendre.
-
-Je dis donc, reprit Sancho, qu'en un certain endroit de l'Estramadure il
-y avait un berger chevrier, c'est-à-dire qui gardait des chèvres,
-lequel berger ou chevrier, dit le conte, s'appelait Lopez Ruys, et ce
-berger Lopez Ruys était amoureux d'une bergère nommée la Toralva,
-laquelle bergère nommée la Toralva était fille d'un riche pasteur qui
-avait un grand troupeau, lequel riche pasteur, qui avait un grand
-troupeau.....
-
-Si tu t'y prends de cette façon, interrompit don Quichotte, et que tu
-répètes toujours deux fois la même chose, tu ne finiras de longtemps;
-conte ton histoire en homme d'esprit, sinon je te dispense d'achever.
-
-Toutes les nouvelles se content ainsi en nos veillées, reprit Sancho, et
-je ne sais point conter d'une autre façon; trouvez bon, s'il vous plaît,
-que je n'invente pas de nouvelles coutumes.
-
-Conte donc à ta fantaisie, dit don Quichotte, puisque mon mauvais sort
-veut que je sois forcé de t'écouter.
-
-Eh bien, vous saurez, mon cher maître, continua Sancho, que ce berger
-était amoureux, comme je l'ai dit, de la bergère Toralva, créature
-joufflue et rebondie, fort difficile à gouverner et qui tenait un peu de
-l'homme, car elle avait de la barbe au menton, si bien que je crois la
-voir encore.
-
-Tu l'as donc connue? demanda don Quichotte.
-
-Point du tout, répondit Sancho; mais celui de qui je tiens le conte m'a
-dit qu'il en était si certain, que lorsque je le ferais à d'autres je
-pouvais jurer hardiment que je l'avais vue. Or donc, les jours allant et
-venant, le diable, qui ne dort point et qui se fourre partout, fit si
-bien que l'amour du berger pour la bergère se changea en haine, et la
-cause en fut, disaient les mauvaises langues, une bonne quantité de
-petites jalousies que lui donnait la Toralva, et qui passaient la
-plaisanterie. Depuis lors, la haine du berger en vint à ce point qu'il
-ne pouvait plus souffrir la bergère; aussi, pour ne pas la voir, il lui
-prit fantaisie de s'en aller si loin qu'il n'en entendît jamais parler.
-Mais dès qu'elle se vit dédaignée de Lopez Ruys, la Toralva se mit tout
-à coup à l'aimer et cent fois plus que celui-ci n'avait jamais fait.
-
-Voilà bien le naturel des femmes, interrompit don Quichotte; elles
-dédaignent qui les aime, et elles aiment qui les dédaigne. Continue.
-
-Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger partit, poussant ses
-chèvres devant lui, et s'acheminant par les plaines de l'Estramadure,
-droit vers le royaume de Portugal. La Toralva, ayant appris cela, se mit
-à sa poursuite. Elle le suivait de loin, pieds nus, un bourdon à la
-main, et portant à son cou un petit sac, où il y avait, à ce qu'on
-prétend, un morceau de miroir, la moitié d'un peigne, avec une petite
-boîte de fard pour le visage. Mais il y avait ce qu'il y avait, peu
-importe quant à présent.
-
-Finalement, le berger arriva avec ses chèvres sur le bord du Guadiana, à
-l'endroit où le fleuve sortait presque de son lit. Du côté où il était,
-il n'y avait ni barque, ni batelier, ni personne pour le passer lui et
-son troupeau, ce dont il mourait d'angoisse, parce qu'il sentait la
-Toralva sur ses talons, et qu'elle l'aurait fait enrager avec ses
-prières et ses larmes. En regardant de tous côtés, il aperçut un pêcheur
-qui avait un tout petit bateau, mais si petit qu'il ne pouvait contenir
-qu'un homme et une chèvre. Comme il n'y avait pas à balancer, il fait
-marché avec lui pour le passer ainsi que ses trois cents chèvres. Le
-pêcheur amène le bateau, et passe une chèvre; il revient et en passe une
-autre; il revient encore et en passe une troisième. Que Votre Grâce
-veuille bien faire attention au nombre de chèvres qu'il passait sur
-l'autre rive; car s'il vous en échappe une seule, je ne réponds de rien,
-et mon histoire s'arrêtera tout net. Or, la rive, de ce côté, était
-glissante et escarpée, ce qui faisait que le pêcheur mettait beaucoup de
-temps à chaque voyage. Avec tout cela, il allait toujours, passait une
-chèvre, puis une autre, et une autre encore.
-
-Que ne dis-tu qu'il les passa toutes, interrompit don Quichotte, sans le
-faire aller et venir de la sorte! tu n'auras pas achevé demain de
-passer tes chèvres.
-
-Combien Votre Grâce croit-elle qu'il y en a de passées à cette heure?
-demanda Sancho.
-
-Et qui diable le saurait? répondit don Quichotte: penses-tu que j'y aie
-pris garde?
-
-Eh bien, voilà ce que j'avais prévu, reprit Sancho; vous n'avez pas
-voulu compter, et voilà mon conte fini; il n'y a plus moyen de
-continuer.
-
-Est-il donc si nécessaire, dit don Quichotte, de savoir le compte des
-chèvres qui sont passées, que s'il en manque une tu ne puisses continuer
-ton récit?
-
-Oui, seigneur, répondit Sancho; et du moment que je vous ai demandé
-combien il y avait de chèvres passées, et que vous avez répondu que vous
-n'en saviez rien, dès ce moment j'ai oublié tout ce qui me restait à
-dire, et par ma foi, c'est grand dommage, car c'était le meilleur.
-
-Ton histoire est donc finie? dit don Quichotte.
-
-Aussi finie que la vie de ma mère, reprit Sancho.
-
-En vérité, Sancho, continua notre chevalier, voilà bien le plus étrange
-conte, et la plus bizarre manière de raconter qu'il soit possible
-d'imaginer. Mais qu'attendre de ton esprit? ce vacarme continuel t'aura
-sans doute brouillé la cervelle?
-
-Cela se pourrait, répondit Sancho; mais quant au conte, je sais qu'il
-finit toujours là où manque le compte des chèvres.
-
-Qu'il finisse où il pourra, dit don Quichotte; voyons maintenant si mon
-cheval voudra marcher; et il se mit à repiquer Rossinante qui se remit à
-faire des sauts, mais sans bouger de place, tant il était bien attaché.
-
-En ce moment, soit que la fraîcheur du matin commençât à se faire
-sentir, soit que Sancho eût mangé la veille quelque chose de laxatif,
-soit plutôt que la nature opérât toute seule, notre écuyer se sentit
-pressé d'un fardeau dont il était malaisé qu'un autre le soulageât; mais
-le pauvre diable avait si grand'peur, qu'il n'osait s'éloigner tant soit
-peu. Il lui fallait pourtant apporter remède à un mal que chaque minute
-de retard rendait plus incommode; aussi, pour tout concilier, il retira
-doucement la main droite dont il tenait l'arçon de la selle de son
-maître, et se mettant à son aise du mieux qu'il put, il détacha
-l'aiguillette qui retenait ses chausses, lesquelles tombant sur ses
-talons lui restèrent aux pieds comme des entraves; ensuite il releva sa
-chemise, et mit à l'air les deux moitiés d'un objet qui n'était pas de
-mince encolure. Cela fait, il crut avoir achevé le plus difficile; mais
-quand il voulut essayer le reste, serrant les dents, pliant les épaules
-et retenant son haleine, il ne put s'empêcher de produire certain bruit
-dont le son était fort différent de celui qui les importunait depuis si
-longtemps.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte (p. 87).]
-
-Qu'est-ce que j'entends? demanda brusquement don Quichotte.
-
-Je ne sais, seigneur, répondit Sancho. Vous verrez que ce sera quelque
-nouvelle diablerie, car les aventures ne commencent jamais pour peu.
-
-Notre héros s'en étant heureusement tenu là, Sancho fit une nouvelle
-tentative, qui cette fois eut un succès tel que sans avoir causé le
-moindre bruit il se trouva délivré du plus lourd fardeau qu'il eût porté
-de sa vie. Mais comme don Quichotte n'avait pas le sens de l'odorat
-moins délicat que celui de l'ouïe, et que d'ailleurs Sancho était à son
-côté, certaines vapeurs montant presque en ligne droite ne manquèrent
-pas de lui révéler ce qui se passait. A peine en fut-il frappé, que se
-serrant le nez avec les doigts: Sancho, lui dit-il, il me semble que tu
-as grand'peur.
-
-Cela se peut, répondit Sancho, et pourquoi Votre Grâce s'en
-aperçoit-elle plutôt à cette heure qu'auparavant.
-
-C'est, reprit notre chevalier, que tu ne sentais pas si fort, et ce
-n'est pas l'ambre que tu sens.
-
-Peut-être bien, dit Sancho, mais ce n'est pas ma faute; aussi pourquoi
-me tenir à pareille heure dans un lieu comme celui-ci?
-
-Éloigne-toi de trois ou quatre pas, reprit don Quichotte, et désormais
-fais attention à ta personne et à ce que tu dois à la mienne; je vois
-bien que la trop grande familiarité dont j'use avec toi est cause de ce
-manque de respect.
-
-Je gagerais, répliqua Sancho, que Votre Grâce s'imagine que j'ai fait
-quelque chose qui ne doit pas se faire.
-
-Assez, assez, repartit don Quichotte; il n'est pas bon d'appuyer
-là-dessus.
-
-Ce fut en ces entretiens et autres semblables que notre chevalier et son
-écuyer passèrent la nuit. Dès que ce dernier vit le jour prêt à poindre,
-il releva ses chausses, et délia doucement les jambes de Rossinante,
-qui, se sentant libre, se mit à frapper plusieurs fois la terre des
-pieds de devant; quant à des courbettes, c'était pour lui fruit défendu.
-Son maître, le voyant en état de marcher, en conçut le présage qu'il
-était temps de commencer cette grande aventure.
-
-Le jour achevait de paraître, et alors les objets pouvant se distinguer,
-don Quichotte vit qu'il était dans un bois de châtaigniers, mais
-toujours sans pouvoir deviner d'où venait ce bruit qui ne cessait point.
-Sans plus tarder, il résolut d'en aller reconnaître la cause; et faisant
-sentir l'éperon à Rossinante pour achever de l'éveiller, il dit encore
-une fois adieu à son écuyer, en lui réitérant l'ordre de l'attendre
-pendant trois jours, et, s'il tardait davantage, de tenir pour certain
-qu'il avait perdu la vie en affrontant ce terrible danger, il lui répéta
-ce qu'il devait aller dire de sa part à sa dame Dulcinée; enfin il
-ajouta que pour ce qui était du payement de ses gages, il ne s'en mît
-point en peine, parce qu'avant de partir de sa maison il y avait pourvu
-par son testament. Mais, continua-t-il, s'il plaît à Dieu que je sorte
-sain et sauf de cette périlleuse affaire et que les enchanteurs ne s'en
-mêlent point, sois bien assuré, mon enfant, que le moins que tu puisses
-espérer, c'est l'île que je t'ai promise.
-
-A ce discours, Sancho se mit à pleurer, jurant à son maître qu'il était
-prêt à le suivre dans cette maudite aventure, dût-il n'en jamais
-revenir. Ces pleurs et cette honorable résolution, qui montrent que
-Sancho était bien né et tout au moins vieux chrétien, dit l'auteur de
-cette histoire, attendrirent si fort don Quichotte, que pour ne pas
-laisser paraître de faiblesse, il marcha sur-le-champ du côté où
-l'appelait le bruit de ces grands coups; et Sancho le suivit à pied,
-tirant par le licou son âne; éternel compagnon de sa mauvaise fortune.
-
-Après avoir marché quelque temps, ils arrivèrent dans un pré bordé de
-rochers, du haut desquels tombait le torrent qu'ils avaient d'abord
-entendu. Au pied de ces rochers se trouvaient quelques mauvaises
-cabanes, plutôt semblables à des masures qu'à des habitations, et là ils
-commencèrent à reconnaître d'où venaient ces coups qui ne
-discontinuaient point. Tant de bruit, et si proche, parut troubler
-Rossinante; mais notre chevalier, le flattant de la main et de la voix,
-s'approcha peu à peu des masures, se recommandant de toute son âme à sa
-dame Dulcinée, la suppliant de lui être en aide et priant Dieu de ne
-point l'oublier. Quant à Sancho, il n'avait garde de s'éloigner de son
-maître, et, le cou tendu, il regardait entre les jambes de Rossinante,
-s'efforçant de découvrir ce qui lui causait tant de peur. A peine
-eurent-ils fait encore cent pas, qu'ayant dépassé une pointe de rocher,
-ils virent enfin d'où venait tout ce tintamarre qui les tenait dans de
-si étranges alarmes. Que cette découverte, lecteur, ne te cause ni
-regret ni dépit: c'était tout simplement six marteaux à foulon, qui
-n'avaient pas cessé de battre depuis la veille.
-
-A cette vue, don Quichotte resta muet. Sancho le regarda, et le vit la
-tête baissée sur la poitrine comme un homme confus et consterné. Don
-Quichotte à son tour regarda Sancho, et, lui voyant les deux joues
-enflées comme un homme qui crève d'envie de rire, il ne put, malgré son
-désappointement, s'empêcher de commencer lui-même: de sorte que
-l'écuyer, ravi que son maître eût donné le signal, laissa partir sa
-gaieté, et cela d'une façon si démesurée, qu'il fut obligé de se serrer
-les côtes avec les poings pour n'en pas suffoquer. Quatre fois il
-s'arrêta, et quatre fois il recommença avec la même force; mais, ce qui
-acheva de faire perdre patience à don Quichotte, ce fut lorsque Sancho
-alla se planter devant lui, et en le contrefaisant d'un air goguenard,
-lui dit: «Apprends, ami Sancho, que le ciel m'a fait naître pour ramener
-l'âge d'or dans ce maudit siècle de fer: à moi sont réservées les
-grandes actions et les périlleuses aventures.....» et il allait
-continuer de plus belle, quand notre chevalier, trop en colère pour
-souffrir que son écuyer plaisantât si librement, lève sa lance, et lui
-en applique sur les épaules deux coups tels que s'ils lui fussent aussi
-bien tombés sur la tête, il se trouvait dispensé de payer ses gages, si
-ce n'est à ses héritiers.
-
-Sancho, voyant le mauvais succès de ses plaisanteries et craignant que
-son maître ne recommençât, lui dit avec une contenance humble et d'un
-ton tout contrit: Votre Grâce veut-elle donc me tuer? ne voit-elle pas
-que je plaisante?
-
-C'est parce que vous raillez que je ne raille pas, moi, reprit don
-Quichotte. Répondez, mauvais plaisant; si cette aventure avait été
-véritable aussi bien qu'elle ne l'était pas, n'ai-je pas montré tout le
-courage nécessaire pour l'entreprendre et la mener à fin? Suis-je
-obligé, moi qui suis chevalier, de connaître tous les sons que
-j'entends, et de distinguer s'ils viennent ou non de marteaux à foulon,
-surtout si je n'ai jamais vu de ces marteaux? c'est votre affaire à
-vous, misérable vilain qui êtes né au milieu de ces sortes de choses:
-Supposons un seul instant que ces six marteaux soient autant de géants,
-donnez-les-moi à combattre l'un après l'autre, ou tous ensemble, peu
-m'importe; oh! alors, si je ne vous les livre pieds et poings liés,
-raillez tant qu'il vous plaira.
-
-Seigneur, répondit Sancho, je confesse que j'ai eu tort, je le sens
-bien; mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix
-est faite entre nous (Dieu puisse vous tirer sain et sauf de toutes les
-aventures comme il vous a tiré de celle-ci!), n'y a-t-il pas de quoi
-faire un bon conte de la frayeur que nous avons eue? moi, du moins; car,
-je le sais, la peur n'est pas de votre connaissance.
-
-Je conviens, dit don Quichotte, que dans ce qui vient de nous arriver il
-y a quelque chose de plaisant, et qui prête à rire; cependant il me
-semble peu sage d'en parler, tout le monde ne sachant pas prendre les
-choses comme il faut, ni en faire bon usage.
-
-Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, on ne dira pas cela de Votre Grâce.
-Peste! Vous savez joliment prendre la lance et vous en servir comme il
-faut excepté pourtant lorsque, visant à la tête, vous donnez sur les
-épaules; car si je n'eusse fait un mouvement de côté, j'en tenais de la
-bonne façon. Au reste, n'en parlons plus: tout s'en ira à la première
-lessive; d'ailleurs, qui aime bien châtie bien, sans compter qu'un bon
-maître, quand il a dit une injure à son valet, ne manque jamais de lui
-donner des chausses. J'ignore ce qu'il donne après des coups de gaule;
-mais je pense que les chevaliers errants donnent au moins à leurs
-écuyers des îles ou quelques royaumes en terre ferme.
-
-La chance pourrait finir par si bien tourner, reprit don Quichotte, que
-ce que tu viens de dire ne tardât pas à se réaliser. En attendant,
-pardonne-moi le passé: tu sais que l'homme n'est pas maître de son
-premier mouvement. Cependant, afin que tu ne t'émancipes plus à
-l'avenir, je dois t'apprendre une chose; c'est que, dans tous les livres
-de chevalerie que j'ai lus, et certes ils sont en assez bon nombre, je
-n'ai jamais trouvé d'écuyer qui osât parler devant son maître aussi
-librement que tu le fais; et, en cela, nous avons tort tous deux, toi,
-de n'avoir pas assez de respect pour moi, et moi, de ne pas me faire
-assez respecter. L'écuyer d'Amadis, Gandalin, qui devint comte de l'île
-Ferme, ne parlait jamais à son seigneur que le bonnet à la main, la tête
-baissée, et le corps incliné, _more turquesco_, à la manière des Turcs.
-Mais que dirons-nous de cet écuyer de don Galaor, Gasabal, lequel fut si
-discret que, pour instruire la postérité de son merveilleux silence,
-l'auteur ne le nomme qu'une seule fois dans cette longue et véridique
-histoire. Ce que je viens de dire, Sancho, c'est afin de te faire sentir
-la distance qui doit exister entre le maître et le serviteur. Ainsi,
-vivons désormais dans une plus grande réserve, et sans prendre, comme on
-dit, trop de corde; car, enfin, de quelque manière que je me fâche, ce
-sera toujours tant pis pour la cruche. Les récompenses que je t'ai
-promises arriveront en leur temps; et fallût-il s'en passer, les gages
-au moins ne manqueront pas.
-
-Tout ce que vous dites, seigneur, est très-bien dit, répliqua Sancho;
-mais, si par hasard le temps des récompenses n'arrivait point et qu'on
-dût s'en tenir aux gages, apprenez-moi, je vous prie, ce que gagnait un
-écuyer de chevalier errant: faisait-il marché au mois, ou à la journée?
-
-Jamais on n'a vu ces sortes d'écuyers être à gages, mais à merci,
-répondit don Quichotte. Si je t'ai assigné des gages dans mon testament,
-c'est qu'on ne sait pas ce qui peut arriver; et comme dans les temps
-calamiteux où nous vivons, tu parviendrais peut-être difficilement à
-prouver ma chevalerie, je n'ai pas voulu que pour si peu de chose mon
-âme fût en peine dans l'autre monde. Nous avons assez d'autres travaux
-ici-bas, mon pauvre ami, car tu sauras qu'il n'y a guère de métier plus
-scabreux que celui de chercheur d'aventures.
-
-Je le crois, reprit Sancho, puisqu'il a suffi du bruit de quelques
-marteaux à foulon pour troubler l'âme d'un errant aussi valeureux que
-l'est Votre Grâce; aussi soyez bien certain qu'à l'avenir je ne rirai
-plus quand il s'agira de vos affaires, et que maintenant je n'ouvrirai
-la bouche que pour vous honorer comme mon maître et mon véritable
-seigneur.
-
-C'est le moyen que tu vives longuement sur la terre, dit don Quichotte,
-car après les pères et les mères, ce qu'on doit respecter le plus ce
-sont les maîtres, car ils en tiennent lieu.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-QUI TRAITE DE LA CONQUÊTE DE L'ARMET DE MAMBRIN, ET D'AUTRES CHOSES
-ARRIVÉES A NOTRE INVINCIBLE CHEVALIER
-
-
-En ce moment, il commença à tomber un peu de pluie. Sancho eût bien
-voulu se mettre à couvert dans les moulins à foulon, mais don
-Quichotte, depuis le tour qu'ils lui avaient joué, les avait pris en si
-grande aversion, que jamais il ne voulut consentir à y mettre le pied.
-Changeant donc de chemin, il en trouva bientôt à droite un semblable à
-celui qu'ils avaient parcouru le jour précédent.
-
-[Illustration: Sancho fut obligé de se serrer les côtes avec les deux
-poings (p. 91).]
-
-A peu de distance don Quichotte aperçut un cavalier qui portait sur sa
-tête un objet brillant comme de l'or. Aussitôt se tournant vers Sancho:
-Ami, lui dit-il, sais-tu bien qu'il n'y a rien de si vrai que les
-proverbes? ce sont autant de maximes tirées de l'expérience même. Mais
-cela est surtout vrai du proverbe qui dit: Quand se ferme une porte, une
-autre s'ouvre. En effet, si la fortune nous ferma hier soir la porte de
-l'aventure que nous cherchions, en nous abusant avec ces maudits
-marteaux, voilà maintenant qu'elle nous ouvre à deux battants la porte
-d'une aventure meilleure et plus certaine. Si je ne parviens pas à en
-trouver l'entrée, ce sera ma faute; car ici il n'y a ni vacarme inconnu
-qui m'en impose, ni obscurité que j'en puisse accuser. Je dis cela parce
-que, sans aucun doute, je vois venir droit à nous un homme qui porte
-sur sa tête cet armet de Mambrin à propos duquel j'ai fait le serment
-que tu dois te rappeler.
-
-Seigneur, répondit Sancho, prenez garde à ce que vous dites, et plus
-encore à ce que vous allez faire. Ne serait-ce point ici d'autres
-marteaux à foulon, qui achèveraient de nous fouler et de nous marteler
-le bon sens?
-
-Maudits soient tes marteaux! dit don Quichotte; quel rapport ont-ils
-avec un armet?
-
-Je n'en sais rien, reprit Sancho; mais si j'osais parler comme j'en
-avais l'habitude, peut-être convaincrais-je Votre Grâce qu'elle pourrait
-bien se tromper.
-
-Et comment puis-je me tromper, traître méticuleux? dit don Quichotte: ne
-vois-tu pas venir droit à nous, monté sur un cheval gris pommelé, ce
-chevalier qui porte sur sa tête un armet d'or?
-
-Ce que je vois et revois, reprit Sancho, c'est un homme monté sur un âne
-gris brun, et qui a sur la tête je ne sais quoi de luisant.
-
-Eh bien, ce je ne sais quoi, c'est l'armet de Mambrin, répliqua don
-Quichotte. Range-toi de côté et me laisse seul: tu vas voir comment, en
-un tour de main, je mettrai fin à cette aventure et resterai maître de
-ce précieux armet.
-
-Me mettre à l'écart n'est pas chose difficile, répliqua Sancho; mais,
-encore une fois, Dieu veuille que ce ne soit pas une nouvelle espèce de
-marteaux à foulon.
-
-Mon ami, repartit vivement don Quichotte, je vous ai déjà dit que je ne
-voulais plus entendre parler de marteaux ni de foulons, et je jure
-par... que si désormais vous m'en rompez la tête, je vous foulerai l'âme
-dans le corps, de façon qu'il vous en souviendra.
-
-Sancho se tut tout court, craignant que son maître n'accomplît le
-serment qu'il venait de prononcer avec une énergie singulière.
-
-Or voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier
-qu'apercevait don Quichotte. Dans les environs il y avait deux villages,
-dont l'un était si petit qu'il ne s'y trouvait point de barbier; aussi
-le barbier du grand village, qui se mêlait un peu de chirurgie, servait
-pour tous les deux. Dans le plus petit de ces villages, un homme ayant
-eu besoin d'une saignée et un autre de se faire faire la barbe, le
-barbier s'y acheminait à cette intention. Se trouvant surpris par la
-pluie, il avait mis son plat à barbe sur sa tête pour garantir son
-chapeau; et comme le bassin était de cuivre tout battant neuf, on le
-voyait reluire d'une demi-lieue. Cet homme montait un bel âne gris,
-ainsi que l'avait fort bien remarqué Sancho; mais tout cela pour don
-Quichotte était un chevalier monté sur un cheval gris pommelé, avec un
-armet d'or sur sa tête, car il accommodait tout à sa fantaisie
-chevaleresque. Il courut donc sur le barbier bride abattue et la lance
-basse, résolu de le percer de part en part. Quand il fut sur le point de
-l'atteindre: Défends-toi, lui cria-t-il, chétive créature, ou rends-moi
-de bonne grâce ce qui m'appartient.
-
-En voyant fondre si brusquement sur lui cette espèce de fantôme, le
-barbier ne trouva d'autre moyen d'esquiver la rencontre que de se
-laisser glisser à terre, où il ne fut pas plus tôt que, se relevant
-prestement, il gagna la plaine avec plus de vitesse qu'un daim, sans nul
-souci de son âne ni du bassin.
-
-C'était tout ce que désirait don Quichotte, qui se retourna vers son
-écuyer et lui dit en souriant: Ami, le païen n'est pas bête; il imite le
-castor auquel son instinct apprend à échapper aux chasseurs en se
-coupant ce qui les anime à sa poursuite: ramasse cet armet.
-
-Par mon âme, le bassin n'est pas mauvais, dit Sancho en soupesant le
-prétendu casque; il vaut une piastre comme un maravédis. Puis il le
-tendit à son maître, qui voulut incontinent le mettre sur sa tête; et
-comme, en le tournant de tous côtés pour trouver l'enchâssure, il n'en
-pouvait venir à bout: Celui pour qui cet armet fut forgé, dit notre
-héros, devait avoir une bien grosse tête; le pis, c'est qu'il en manque
-la moitié.
-
-Quand il entendit donner le nom d'armet à un plat à barbe, Sancho ne put
-s'empêcher de rire; mais, se rappelant les menaces de son maître, il
-s'arrêta à moitié chemin.
-
-De quoi ris-tu, Sancho? lui demanda don Quichotte.
-
-Je ris, répondit l'écuyer, de la grosse tête que devait avoir le premier
-possesseur de cet armet, qui ressemble si parfaitement à un bassin de
-barbier.
-
-Sais-tu ce que je pense? reprit don Quichotte. Cet armet sera sans doute
-tombé entre les mains de quelque ignorant, incapable d'en apprécier la
-valeur; comme c'est de l'or le plus pur, il en aura fondu la moitié pour
-en faire argent, puis avec le reste il a composé ceci, qui, en effet,
-ressemble assez, comme tu le dis, à un bassin de barbier. Mais que
-m'importe à moi qui en connais le prix? Au premier village où nous
-rencontrerons une forge, je le ferai remettre en état, et j'affirme
-qu'alors il ne le cédera pas même à ce fameux casque que Vulcain fourbit
-un jour pour le dieu de la guerre. En attendant je le porterai tel qu'il
-est: il vaudra toujours mieux que rien, et dans tous les cas il sera bon
-contre les coups de pierre.
-
-Oui, dit Sancho, pourvu qu'elles ne soient pas lancées avec une fronde,
-comme dans cette bataille entre les deux armées, quand on vous rabota si
-bien les mâchoires et qu'on mit en pièces la burette où vous portiez ce
-breuvage qui faillit me faire vomir les entrailles.
-
-C'est un malheur facile à réparer, reprit don Quichotte, puisque j'en ai
-la recette en ma mémoire.
-
-Moi aussi, répondit Sancho; mais s'il m'arrive jamais de composer ce
-maudit breuvage et encore moins d'en goûter, que ma dernière heure soit
-venue. D'ailleurs, je me promets de fuir toutes les occasions d'en avoir
-besoin: car désormais je suis bien résolu d'employer mes cinq sens à
-m'éviter d'être blessé; comme aussi je renonce de bon cœur à blesser
-personne. Pour ce qui est d'être berné encore une fois, je n'oserais en
-jurer; ce sont des accidents qu'on ne peut guère prévenir, et quand ils
-arrivent, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de plier les épaules, de
-retenir son souffle, et de se laisser aller les yeux fermés où le sort
-et la couverture vous envoient.
-
-Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit don Quichotte; jamais tu
-n'oublies une injure; apprends qu'il est d'un cœur noble et généreux de
-mépriser de semblables bagatelles. Car enfin, de quel pied boites-tu, et
-quelle côte t'a-t-on brisée, pour te rappeler cette plaisanterie avec
-tant d'amertume? Après tout, ce ne fut qu'un passe-temps; si je ne
-l'avais ainsi considéré moi-même, je serais retourné sur mes pas, et
-j'en aurais tiré une vengeance encore plus éclatante que les Grecs n'en
-tirèrent de l'enlèvement de leur Hélène, qui, ajouta-t-il avec un long
-soupir, n'aurait pas eu cette grande réputation de beauté, si elle fût
-venue en ce temps-ci, ou que ma Dulcinée eût vécu dans le sien.
-
-Eh bien, dit Sancho, que l'affaire passe pour une plaisanterie, puisque
-après tout il n'y a pas moyen de s'en venger; quant à moi, je sais fort
-bien à quoi m'en tenir, et je m'en souviendrai tant que j'aurai des
-épaules. Mais laissons cela; maintenant, seigneur, dites-moi, je vous
-prie, qu'allons-nous faire de ce cheval gris pommelé, qui m'a tout l'air
-d'un âne gris brun, et qu'a laissé sans maître ce pauvre diable que vous
-avez renversé? Car à la manière dont il a pris la clef des champs, je
-crois qu'il n'a guère envie de revenir le chercher, et par ma barbe le
-grison n'est pas mauvais.
-
-Il n'est pas dans mes habitudes de dépouiller les vaincus, répondit don
-Quichotte, et les règles de la chevalerie interdisent de les laisser
-aller à pied, à moins toutefois que le vainqueur n'ait perdu son cheval
-dans le combat, auquel cas il peut prendre le cheval du vaincu, comme
-conquis de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse là ce cheval ou cet
-âne, comme tu voudras l'appeler; son maître ne manquera pas de venir le
-reprendre dès que nous nous serons éloignés.
-
-Je voudrais bien pourtant emmener cette bête, reprit Sancho, ou du moins
-la troquer contre la mienne, qui ne me paraît pas à moitié si bonne.
-Peste! que les règles de la chevalerie sont étroites, si elles ne
-permettent pas seulement de troquer un âne contre un âne! Au moins il ne
-doit pas m'être défendu de troquer le harnais.
-
-Le cas est douteux, dit don Quichotte; cependant, jusqu'à plus ample
-information, je pense que tu peux faire l'échange, pourvu seulement que
-tu en aies un pressant besoin.
-
-Aussi pressant que si c'était pour moi-même, répondit Sancho.
-
-Là-dessus, usant de la permission de son maître, Sancho opéra l'échange
-du harnais, _mutatio capparum_, comme on dit, ajustant celui du barbier
-sur son âne, qui lui en parut une fois plus beau, et meilleur de moitié.
-
-Cela fait, ils déjeunèrent des restes de leur souper, et burent de l'eau
-du ruisseau qui venait des moulins à foulon, sans que jamais don
-Quichotte pût se résoudre à regarder de ce côté, tant il conservait
-rancune de ce qui lui était arrivé. Après un léger repas, ils
-remontèrent sur leurs bêtes, et sans s'inquiéter du chemin, ils se
-laissèrent guider par Rossinante, que l'âne suivait toujours de la
-meilleure amitié du monde. Puis ils gagnèrent insensiblement la grande
-route, qu'ils suivirent à l'aventure, n'ayant pour le moment aucun
-dessein arrêté.
-
-Tout en cheminant, Sancho dit à son maître:
-
-Seigneur, Votre Grâce veut-elle bien me permettre de causer tant soit
-peu avec elle? car, depuis qu'elle me l'a défendu, quatre ou cinq bonnes
-choses m'ont pourri dans l'estomac, et j'en ai présentement une sur le
-bout de la langue à laquelle je souhaiterais une meilleure fin.
-
-Parle, mais sois bref, répondit don Quichotte; les longs discours sont
-ennuyeux.
-
-Eh bien, seigneur, continua Sancho, après avoir considéré la vie que
-nous menons, je dis que toutes ces aventures de grands chemins et de
-forêts sont fort peu de chose, car, si périlleuses qu'elles soient,
-elles ne sont vues ni sues de personne, et j'ajoute que vos bonnes
-intentions et vos vaillants exploits sont autant de bien perdu, dont il
-ne nous reste ni honneur ni profit. Il me semble donc, sauf meilleur
-avis de Votre Grâce, qu'il serait prudent de nous mettre au service de
-quelque empereur, ou de quelque autre grand prince qui eût avec ses
-voisins une guerre, dans laquelle vous pourriez faire briller votre
-valeur et votre excellent jugement; car enfin au bout de quelque temps
-il faudrait bien de toute nécessité qu'on nous récompensât, vous et moi,
-chacun selon notre mérite, s'entend; sans compter que maints
-chroniqueurs prendraient soin d'écrire les prouesses de Votre Grâce,
-afin d'en perpétuer la mémoire. Pour ce qui est des miennes, je n'en
-parle pas, sachant qu'il ne faut pas les mesurer à la même aune:
-quoique, en fin de compte, si c'est l'usage d'écrire les prouesses des
-écuyers errants, je ne vois pas pourquoi il ne serait pas fait mention
-de moi comme de tout autre.
-
-Tu n'as pas mal parlé, dit don Quichotte. Mais avant d'en arriver là il
-faut d'abord faire ses preuves, chercher les aventures; parce qu'alors
-le chevalier étant connu par toute la terre, s'il vient à se présenter à
-la cour de quelque grand monarque, à peine aura-t-il franchi les portes
-de la ville, aussitôt les petits garçons de l'endroit se précipiteront
-sur ses pas en criant: Voici venir le chevalier du Soleil, ou du
-Serpent, ou de tout autre emblème sous lequel il sera connu pour avoir
-accompli des prouesses incomparables. C'est lui, dira-t-on, qui a
-vaincu, en combat singulier, le géant Brocambruno l'indomptable, c'est
-lui qui a délivré le grand Mameluk de Perse du long enchantement où il
-était retenu depuis près de neuf cents ans. Si bien qu'au bruit des
-hauts faits du chevalier, le roi ne pourra se dispenser de paraître aux
-balcons de son palais, et reconnaissant tout d'abord le nouveau venu à
-ses armes, ou à la devise de son écu, il ordonnera aux gens de sa cour
-d'aller recevoir la fleur de la chevalerie. C'est alors à qui
-s'empressera d'obéir, et le roi lui-même voudra descendre la moitié des
-degrés pour serrer plus tôt entre ses bras l'illustre inconnu, en lui
-donnant au visage le baiser de paix; puis le prenant par la main, il le
-conduira aux appartements de la reine, où se trouvera l'infante sa
-fille, qui doit être la plus accomplie et la plus belle personne du
-monde.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Or voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier (p. 94).]
-
-Une fois l'infante et le chevalier en présence, l'infante jettera les
-yeux sur le chevalier et le chevalier sur l'infante, et ils se
-paraîtront l'un à l'autre une chose divine plutôt qu'humaine; alors,
-sans savoir pourquoi ni comment, ils se trouveront subitement embrasés
-d'amour et n'ayant qu'une seule inquiétude, celle de savoir par quels
-moyens ils pourront se découvrir leurs peines. Le chevalier sera conduit
-ensuite dans un des plus beaux appartements du palais, où, après l'avoir
-débarrassé de ses armes, on lui présentera un manteau d'écarlate, tout
-couvert d'une riche broderie; et s'il avait bonne mine sous son armure,
-juge de ce qu'il paraîtra en habit de courtisan. La nuit venue, il
-soupera avec le roi, la reine et l'infante. Pendant le repas, et sans
-qu'on s'en aperçoive, il ne quittera pas des yeux la jeune princesse;
-elle aussi le regardera à la dérobée, sans faire semblant de rien, parce
-que c'est, comme je te l'ai déjà dit, une personne pleine d'esprit et de
-sens. Le repas achevé, on verra entrer tout à coup dans la salle du
-festin un hideux petit nain, suivi d'une très-belle dame accompagnée de
-deux géants, laquelle dame proposera une aventure imaginée par un ancien
-sage, et si difficile à accomplir que celui qui en viendra à bout sera
-tenu pour le meilleur chevalier de la terre. Aussitôt le roi voudra que
-les chevaliers de sa cour en fassent l'épreuve; mais fussent-ils cent
-fois plus nombreux, tous y perdront leur peine, et seul le nouveau venu
-pourra la mettre à fin, au grand accroissement de sa gloire, et au grand
-contentement de l'infante, qui s'estimera trop heureuse d'avoir mis ses
-pensées en si haut lieu.
-
-Le bon de l'affaire, c'est que ce roi ou prince est engagé dans une
-grande guerre contre un de ses voisins. Après quelques jours passés dans
-son palais, le chevalier lui demande la permission de le servir dans
-ladite guerre; le roi la lui accorde de bonne grâce, et le chevalier lui
-baise courtoisement la main, pour le remercier de la faveur qui lui est
-octroyée. Cette même nuit il prend congé de l'infante, à la fenêtre
-grillée de ce jardin où il lui a déjà parlé plusieurs fois, grâce à la
-complaisance d'une demoiselle, médiatrice de leurs amours, à qui la
-princesse confie tous ses secrets. Le chevalier soupire, l'infante
-s'évanouit; la confidente s'empresse de lui jeter de l'eau au visage, et
-redoute de voir venir le jour, car elle serait au désespoir que
-l'honneur de sa maîtresse reçût la moindre atteinte.
-
-Bref, l'infante reprend connaissance, et présente, aux travers des
-barreaux ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de baisers et
-les baigne de larmes. Ils se concertent ensuite sur la manière dont ils
-pourront se donner des nouvelles l'un de l'autre; l'infante supplie le
-chevalier d'être absent le moins longtemps possible; ce qu'il ne manque
-pas de lui promettre avec mille serments. Il lui baise encore une fois
-les mains, et s'attendrit de telle sorte, en lui faisant ses adieux,
-qu'il est sur le point d'en mourir. Il se retire ensuite dans sa chambre
-et se jette sur son lit, mais il lui est impossible de fermer l'œil;
-aussi, dès la pointe du jour est-il debout, afin d'aller prendre congé
-du roi et de la reine. Il demande à saluer l'infante, mais la jeune
-princesse lui fait répondre qu'étant indisposée elle ne peut recevoir de
-visite; et comme il ne doute pas que son départ n'en soit la véritable
-cause, il en est si touché qu'il est tout près de laisser éclater
-ouvertement son affliction.
-
-La demoiselle confidente, à laquelle rien n'a échappé, va sur l'heure en
-rendre compte à sa maîtresse, qu'elle trouve toute en larmes, parce que
-son plus grand chagrin, dit-elle, est de ne pas savoir quel est ce
-chevalier, s'il est ou non de sang royal. Mais comme on lui affirme
-qu'on ne saurait unir tant de courtoisie à tant de vaillance, à moins
-d'être de race souveraine, cela console un peu la malheureuse princesse,
-qui, pour ne donner aucun soupçon au roi et à la reine, consent au bout
-de quelques jours à reparaître en public.
-
-Cependant le chevalier est parti; il combat, il défait les ennemis du
-roi, prend je ne sais combien de villes, et gagne autant de batailles;
-après quoi il revient à la cour, et reparaît devant sa maîtresse,
-couvert de gloire; il la revoit à la fenêtre que tu sais, et là ils
-arrêtent ensemble que, pour récompense de ses services, il la demandera
-en mariage à son père. Le roi refuse d'abord, parce qu'il ignore quelle
-est la naissance du chevalier; mais l'infante, soit par un enlèvement,
-soit de toute autre manière, n'en devient pas moins son épouse, et le
-père finit par tenir cette union à grand honneur, car bientôt on
-découvre que son gendre est le fils d'un grand roi, de je ne sais plus
-quel pays: on ne le trouve même pas, je crois, sur la carte.
-
-Peu après, le père meurt: l'infante devient son héritière; voilà le
-chevalier roi. C'est alors qu'il songe à récompenser son écuyer et tous
-ceux qui ont contribué à sa haute fortune; aussi commence-t-il par
-marier ledit écuyer avec une demoiselle de l'infante, celle sans doute
-qui fut la confidente de leurs amours, et qui se trouve être la fille
-d'un des principaux personnages du royaume.
-
-Voilà justement ce que je demande, s'écria Sancho, et vogue la galère!
-Par ma foi, seigneur, tout arrivera au pied de la lettre, pourvu que
-Votre Grâce conserve ce surnom de chevalier de la Triste-Figure.
-
-N'en doute point, mon fils, répliqua don Quichotte; voilà le chemin que
-suivaient les chevaliers errants, et c'est par là qu'un si grand nombre
-sont devenus rois ou empereurs. Il ne nous reste donc plus qu'à chercher
-un roi chrétien ou païen qui soit en guerre avec son voisin, et qui ait
-une belle fille. Mais nous avons le temps d'y penser, car, comme je te
-l'ai dit, avant de se présenter à la cour, il faut se faire un fonds de
-renommée, afin d'y être connu en arrivant. Entre nous cependant, une
-chose m'inquiète, et à laquelle je ne vois pas de remède, c'est, lorsque
-j'aurai trouvé ce roi et cette infante et acquis une renommée
-incroyable, comment il pourra se faire que je sois de race royale, ou
-pour le moins bâtard de quelque empereur; car, malgré tous mes exploits,
-le roi ne consentira jamais sans cette condition à me donner sa fille,
-de sorte qu'il est à craindre que pour si peu, je ne vienne à perdre ce
-que la valeur de mon bras m'aura mérité. Pour gentilhomme, je le suis de
-vieille race et bien connue pour telle; j'espère même que le sage qui
-doit écrire mon histoire finira par débrouiller si bien ma généalogie,
-que je me trouverai tout à coup arrière-petit-fils de roi.
-
-A propos de cela, Sancho, je dois t'apprendre qu'il y a deux sortes de
-races parmi les hommes. Les uns ont pour aïeux des rois et des princes;
-mais peu à peu le temps et la mauvaise fortune les ont fait déchoir, et
-ils finissent en pointe comme les pyramides; les autres, au contraire,
-quoique sortis de gens de basse extraction, n'ont cessé de prospérer
-jusqu'à devenir de très-grands seigneurs: de sorte que la seule
-différence entre eux, c'est que les uns ont été et ne sont plus, et les
-autres sont ce qu'ils n'étaient pas. Aussi, je ne vois pas pourquoi, en
-étudiant l'histoire de ma race, on ne parviendrait pas à découvrir que
-je suis le sommet d'une de ces pyramides à base auguste, c'est-à-dire le
-dernier rejeton de quelque empereur, ce qui alors devra décider le roi,
-mon futur beau-père, à m'agréer sans scrupule pour gendre. Dans tous les
-cas, l'infante m'aimera si éperdument qu'en dépit de sa famille elle me
-voudra pour époux, mon père eût-il été un portefaix: alors j'enlève la
-princesse et l'emmène où bon me semblera, jusqu'à ce que le temps ou la
-mort aient apaisé le courroux de ses parents.
-
-Par ma foi, vous avez raison, reprit Sancho; il n'est tel que de se
-nantir soi-même; et, comme disent certains vauriens, à quoi bon demander
-de gré ce qu'on peut prendre de force? Mieux vaut saut de haies que
-prières de bonnes âmes; je veux dire que si le roi votre beau-père ne
-consent pas à vous donner sa fille, ce sera fort bien fait à Votre Grâce
-de l'enlever et de la transporter en lieu sûr. Tout le mal que j'y
-trouve, c'est qu'avant que la paix soit faite entre le beau-père et le
-gendre, et que vous jouissiez paisiblement du royaume, le pauvre écuyer,
-dans l'attente des récompenses, fonds sur lequel il ne trouverait
-peut-être pas à emprunter dix réaux, court risque de n'avoir rien à
-mettre sous la dent, à moins que la demoiselle confidente qui doit
-devenir sa femme, ne plie bagage en même temps que l'infante et qu'il ne
-se console avec elle jusqu'à ce que le ciel en ordonne autrement; car je
-pense qu'alors son maître peut bien la lui donner pour légitime épouse.
-
-Et qui l'en empêcherait? repartit don Quichotte.
-
-S'il en est ainsi, dit Sancho, nous n'avons plus qu'à nous recommander à
-Dieu, et à laisser courir le sort là où il lui plaira de nous mener.
-
-Dieu veuille, ajouta don Quichotte, que tout arrive comme nous
-l'entendons l'un et l'autre; que celui qui s'estime peu, se donne pour
-ce qu'il vaudra.
-
-Ainsi soit-il, reprit Sancho; parbleu, je suis vieux chrétien, et cela
-doit suffire pour être comte.
-
-Et quand tu ne le serais pas, dit don Quichotte, cela ne fait rien à
-l'affaire; car, dès que je serai roi, j'aurai parfaitement le pouvoir de
-t'anoblir sans que tu achètes la noblesse; une fois comte, te voilà
-gentilhomme, et alors, bon gré, mal gré, il faudra bien qu'on te traite
-de Seigneurie.
-
-Et pourquoi non? répliqua Sancho; est-ce que je n'en vaux pas un autre?
-par ma foi, on pourrait bien s'y tromper. J'ai déjà eu l'honneur d'être
-bedeau d'une confrérie, et chacun disait qu'avec ma belle prestance et
-ma bonne mine sous la robe de bedeau, je méritais d'être marguillier.
-Que sera-ce donc lorsque j'aurai un manteau ducal sur les épaules ou que
-je serai tout cousu d'or et de perles, comme un comte étranger? Je veux
-qu'on vienne me voir de cent lieues.
-
-Certes, tu auras fort bon air, dit don Quichotte: seulement il faudra
-que tu te fasses souvent couper la barbe; car tu l'as si épaisse et si
-crasseuse, qu'à moins d'y passer le rasoir tous les deux jours, on
-reconnaîtra qui tu es à une portée d'arquebuse.
-
-Et bien, qu'à cela ne tienne, reprit Sancho; je prendrai un barbier à
-gages, afin de l'avoir à la maison, et, dans l'occasion, je le ferai
-marcher derrière moi comme l'écuyer d'un grand seigneur.
-
-Comment sais-tu que les grands seigneurs mènent derrière eux leurs
-écuyers? demanda don Quichotte.
-
-Je vais vous le dire, répondit Sancho. Il y a quelques années je passai
-environ un mois dans la capitale, et là je vis à la promenade un petit
-homme[41], qu'on disait être un grand seigneur, suivi d'un homme à
-cheval, qui s'arrêtait quand le seigneur s'arrêtait, marchait quand il
-marchait, ni plus ni moins que s'il eût été son ombre. Je demandai
-pourquoi celui-ci ne rejoignait pas l'autre, et allait toujours derrière
-lui; on me répondit que c'était son écuyer, et que les grands avaient
-l'habitude de se faire suivre ainsi. Je m'en souviens et je veux en user
-de même quand mon tour sera venu.
-
- [41] Cervantes fait allusion au duc d'Ossuna, dont on disait qu'il
- n'avait de petit que la taille.
-
-Par ma foi, tu as raison, dit don Quichotte; et tu feras fort bien de
-mener ton barbier à ta suite: toutes les modes n'ont pas été inventées
-d'un seul coup, et tu seras le premier comte qui aura mis celle-là en
-usage. D'ailleurs, l'office de barbier est bien au-dessus de celui
-d'écuyer.
-
-Pour ce qui est du barbier, reposez-vous-en sur moi, reprit Sancho; que
-Votre Grâce songe seulement à devenir roi, et à me faire comte.
-
-Sois tranquille, dit don Quichotte, qui, levant les yeux, aperçut ce que
-nous dirons dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-COMMENT DON QUICHOTTE DONNA LA LIBERTÉ A UNE QUANTITÉ DE MALHEUREUX
-QU'ON MENAIT, MALGRÉ EUX, OU ILS NE VOULAIENT PAS ALLER
-
-
-Cid Hamet Ben-Engeli, auteur de cette grave, douce, pompeuse, humble et
-ingénieuse histoire, raconte qu'après la longue et admirable
-conversation que nous venons de rapporter, don Quichotte, levant les
-yeux, vit venir sur le chemin qu'il suivait une douzaine d'hommes à pied
-ayant des menottes aux bras et enfilés comme les grains d'un chapelet
-par une longue chaîne, qui les prenait tous par le cou. Ils étaient
-accompagnés de deux hommes à cheval, et de deux à pied, les premiers
-portant des arquebuses à rouet, et les seconds des piques et des épées.
-
-Voilà, dit Sancho en apercevant cette caravane, la chaîne des forçats
-qu'on mène servir le roi sur les galères.
-
-[Illustration: Voilà la chaîne des forçats qu'on mène servir le roi sur
-les galères (p. 100).]
-
-Des forçats? s'écria don Quichotte; est-il possible que le roi fasse
-violence à quelqu'un?
-
-Je ne dis pas cela, reprit Sancho; je dis que ce sont des gens qu'on a
-condamnés pour leurs crimes à servir le roi sur les galères.
-
-En définitive, reprit don Quichotte, ces gens sont contraints, et ne
-vont pas là de leur plein gré.
-
-Oh! pour cela je vous en réponds, repartit Sancho.
-
-Eh bien, dit don Quichotte, cela me regarde, moi dont la profession est
-d'empêcher les violences et de secourir les malheureux.
-
-Faites attention, seigneur, continua Sancho, que la justice et le roi ne
-font aucune violence à de semblables gens, et qu'ils n'ont que ce qu'ils
-méritent.
-
-En ce moment la bande passa si près de don Quichotte, qu'il pria les
-gardes, avec beaucoup de politesse, de vouloir bien lui apprendre pour
-quel sujet ces pauvres diables marchaient ainsi enchaînés.
-
-Ce sont des forçats qui vont servir sur les galères du roi, répondit un
-des cavaliers; je ne sais rien de plus, et je ne crois pas qu'il soit
-nécessaire que vous en sachiez davantage.
-
-Vous m'obligeriez beaucoup, reprit don Quichotte, en me laissant
-apprendre de chacun d'eux en particulier la cause de sa disgrâce.
-
-Il accompagna sa prière de tant de civilités, que l'autre cavalier lui
-dit: Nous avons bien ici les sentences de ces misérables, mais il serait
-trop long de les lire, et cela ne vaut pas la peine de défaire nos
-valises: questionnez-les vous-même, ils vous satisferont, s'ils en ont
-envie, car ces honnêtes gens ne se font pas plus prier pour raconter
-leurs prouesses que pour les faire.
-
-Avec cette permission, qu'il aurait prise de lui-même si on la lui avait
-refusée, don Quichotte s'approcha de la chaîne, et demanda à celui qui
-marchait en tête pour quel péché il allait de cette triste façon.
-
-C'est pour avoir été amoureux, répondit-il.
-
-Quoi! rien que pour cela? s'écria notre chevalier. Si on envoie les
-amoureux aux galères, il y a longtemps que je devrais ramer.
-
-Mes amours n'étaient pas de ceux que suppose Votre Grâce, reprit le
-forçat, j'aimais si fort une corbeille remplie de linge blanc, et je la
-tenais embrassée si étroitement que, sans la justice qui s'en mêla, elle
-serait encore entre mes bras. Pris sur le fait, on n'eut pas recours à
-la question: je fus condamné, après avoir eu les épaules chatouillées
-d'une centaine de coups de fouet; mais quand j'aurai, pendant trois ans,
-fauché le grand pré, j'en serai quitte.
-
-Qu'entendez-vous par faucher le grand pré? demanda don Quichotte.
-
-C'est ramer aux galères, répondit le forçat, qui était un jeune homme
-d'environ vingt-quatre ans, natif de Piedrahita.
-
-Don Quichotte fit la même question au suivant, qui ne répondit pas un
-seul mot, tant il était triste et mélancolique; son camarade lui en
-épargna la peine en disant:
-
-Celui-là est un serin de Canarie; il va aux galères pour avoir trop
-chanté.
-
-Comment! on envoie aussi les musiciens aux galères? dit don Quichotte.
-
-Oui, seigneur, répondit le forçat, parce qu'il n'y a rien de plus
-dangereux que de chanter dans le tourment.
-
-J'avais toujours entendu dire: Qui chante, son mal enchante, repartit
-notre chevalier.
-
-C'est tout au rebours ici, répliqua le forçat: qui chante une fois,
-pleure toute sa vie.
-
-Par ma foi, je n'y comprends rien, dit don Quichotte.
-
-Pour ces gens de bien, interrompit un des gardes, chanter dans le
-tourment, signifie confesser à la torture. On a donné la question à ce
-drôle; il a fait l'aveu de son crime, qui était d'avoir volé des
-bestiaux; et, pour avoir confessé, ou chanté, comme ils disent, il a été
-condamné à six ans de galères, outre deux cents coups de fouet qui lui
-ont été comptés sur-le-champ. Si vous le voyez triste et confus, c'est
-que ses camarades le bafouent et le maltraitent pour n'avoir pas eu le
-courage de souffrir et de nier: car, entre eux, ils prétendent qu'il n'y
-a pas plus de lettres dans un _non_ que dans un _oui_, et qu'un accusé
-est bien heureux de tenir son absolution au bout de sa langue, quand il
-n'y a pas de témoin contre lui. Franchement, je trouve qu'ils n'ont pas
-tout à fait tort.
-
-C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; et, passant au troisième, il
-lui adressa la même question.
-
-Celui-ci, sans se faire tirer l'oreille, répondit d'un ton dégagé:
-
-Moi je m'en vais pour cinq ans aux galères, faute de dix ducats.
-
-J'en donnerai vingt de bon cœur pour vous en dispenser, dit don
-Quichotte.
-
-Il est un peu trop tard, repartit le forçat; cela ressemble fort à celui
-qui a sa bourse pleine au milieu de la mer, et qui meurt de faim faute
-de pouvoir acheter ce dont il a besoin. Si j'avais eu en prison les
-vingt ducats que vous m'offrez en ce moment, pour graisser la patte du
-greffier, et pour aviver la langue de mon avocat, je serais à l'heure
-qu'il est à me promener au beau milieu de la place de Zocodover à
-Tolède, et non sur ce chemin, mené en laisse comme un lévrier. Mais,
-patience! chaque chose a son temps.
-
-Le quatrième était un vieillard de vénérable aspect, avec une longue
-barbe blanche qui lui descendait sur la poitrine. Il se mit à pleurer
-quand don Quichotte lui demanda ce qui l'avait amené là, et celui qui
-suivait répondit à sa place: Cet honnête barbon va servir le roi sur mer
-pendant quatre ans, après avoir été promené en triomphe par les rues,
-vêtu magnifiquement.
-
-Cela s'appelle, je crois, faire amende honorable, dit Sancho.
-
-Justement, répondit le forçat, et c'est pour avoir été courtier
-d'oreille et même du corps tout entier; c'est-à-dire que ce gentilhomme
-est ici en qualité de Mercure galant, et aussi pour quelques petits
-grains de sorcellerie.
-
-De ces grains-là, je n'ai rien à dire, reprit don Quichotte; mais s'il
-n'avait été que messager d'amour, il ne mériterait pas d'aller aux
-galères, si ce n'est pour être fait général. L'emploi de messager
-d'amour n'est pas ce qu'on imagine, et pour le bien remplir il faut être
-habile et prudent. Dans un État bien réglé, c'est un office qui ne
-devrait être confié qu'à des personnes de choix. Il serait bon, pour ces
-sortes de charges, de créer des contrôleurs et examinateurs comme il y
-en a pour les autres; ceux qui les exercent devraient être fixés à un
-certain nombre, et prêter serment: par là on éviterait beaucoup de
-désordres provenant de ce que trop de gens se mêlent du métier, gens
-sans intelligence, pour la plupart, sottes servantes, laquais et jeunes
-pages, qui dans les circonstances difficiles ne savent plus reconnaître
-leur main droite d'avec leur main gauche, et laissent geler leur soupe
-dans le trajet de l'assiette à la bouche. Si j'en avais le temps, je
-voudrais donner mes raisons du soin qu'il convient d'apporter dans le
-choix des gens destinés à un emploi de cette importance; mais ce n'est
-pas ici le lieu. Quelque jour j'en parlerai à ceux qui peuvent y
-pourvoir. Aujourd'hui je dirai seulement que ma peine à la vue de ce
-vieillard, avec ses cheveux blancs et son vénérable visage, si durement
-traité pour quelques messages d'amour, a quelque peu cessé quand vous
-avez ajouté qu'il se mêlait aussi de sorcellerie, quoiqu'à dire vrai, je
-sache bien qu'il n'y a ni charmes ni sortiléges au monde qui puissent
-influencer la volonté, comme le pensent beaucoup d'esprits crédules.
-Nous avons tous pleinement notre libre arbitre, contre lequel plantes
-et enchantements ne peuvent rien. Ce que font quelques femmelettes par
-simplicité, quelques fripons par fourberie, ce sont des breuvages, des
-mixtures, au moyen desquels ils rendent les hommes fous en leur faisant
-accroire qu'ils ont le secret de les rendre amoureux, tandis qu'il est,
-je le répète, impossible de contraindre la volonté.
-
-Cela est vrai, dit le vieillard, et pour ce qui est de la sorcellerie,
-seigneur, je n'ai rien à me reprocher. Quant aux messages galants, j'en
-conviens; mais je ne croyais pas qu'il y eût le moindre mal à cela, je
-voulais seulement que chacun fût heureux. Hélas! ma bonne intention
-n'aura servi qu'à m'envoyer dans un lieu d'où je pense ne plus revenir,
-chargé d'ans comme je suis, et souffrant d'une rétention d'urine qui ne
-me laisse pas un moment de repos.
-
-A ces mots le pauvre homme se remit à pleurer de plus belle, et Sancho
-en eut tant de compassion, qu'il tira de sa poche une pièce de quatre
-réaux et la lui donna.
-
-Passant à un autre, don Quichotte lui demanda quel était son crime. Le
-forçat répondit d'un ton non moins dégagé que ses camarades.
-
-Je m'en vais aux galères pour avoir trop folâtré avec deux de mes
-cousines germaines, et même avec deux autres cousines qui n'étaient pas
-les miennes. Bref, nous avons joué ensemble aux jeux innocents, et il
-s'en est suivi un accroissement de famille tellement embrouillé que le
-plus habile généalogiste aurait peine à s'y reconnaître. J'ai été
-convaincu par preuves et témoignages. Les protections me manquant,
-l'argent aussi, je me suis vu sur le point de mourir d'un mal de gorge;
-cependant je n'ai été condamné qu'à six ans de galères: aussi n'en ai-je
-point appelé, crainte de pis. J'ai mérité ma peine; mais je me sens
-jeune, la vie est longue, et avec le temps on vient à bout de tout.
-Maintenant, seigneur, si Votre Grâce veut secourir les pauvres gens,
-qu'elle le fasse promptement. Dieu la récompensera dans le ciel, et
-nous le prierons ici-bas pour qu'il vous donne santé aussi bonne et vie
-aussi longue que vous le méritez.
-
-Ce dernier portait un habit d'étudiant, et un des gardes dit que c'était
-un beau parleur qui savait son latin.
-
-Derrière tous ceux-là venait un homme d'environ trente ans, bien fait et
-de bonne mine, si ce n'est qu'il louchait d'un œil; il était autrement
-attaché que les autres, car il portait au pied une chaîne si longue
-qu'elle lui entourait tout le corps, puis deux anneaux de fer au cou,
-l'un rivé à la chaîne, et l'autre de ceux qu'on appelle PIED D'AMI, d'où
-descendaient deux branches allant jusqu'à la ceinture, et aboutissant à
-deux menottes qui lui serraient si bien les bras, qu'il ne pouvait
-porter les mains à sa bouche, ni baisser la tête jusqu'à ses mains. Don
-Quichotte demanda pourquoi celui-là était plus maltraité que les autres.
-
-Parce qu'à lui seul il est plus criminel que tous les autres ensemble,
-répondit le garde; il est si hardi et si rusé, que même en cet état nous
-craignons qu'il ne nous échappe.
-
-Quel crime a-t-il donc commis, s'il n'a point mérité la mort? dit don
-Quichotte.
-
-Il est condamné aux galères pour dix ans, reprit le commissaire, ce qui
-équivaut à la mort civile. Au reste, il vous suffira de savoir que cet
-honnête homme est le fameux Ginez de Passamont, autrement appelé
-Ginesille de Parapilla.
-
-Doucement, s'il vous plaît, seigneur commissaire, interrompit le forçat,
-et n'épiloguons point sur nos noms et surnoms; je m'appelle Ginez et non
-pas Ginesille; Passamont est mon nom de famille, et point du tout
-Parapilla, comme il vous plaît de m'appeler. Que chacun à la ronde
-s'examine, et, quand on aura fait le tour, ce ne sera pas temps perdu.
-
-Tais-toi, maître larron, dit le commissaire.
-
-L'homme va comme il plaît à Dieu, repartit Passamont; mais un jour on
-saura si je m'appelle ou non Ginesille de Parapilla.
-
-N'est-ce pas ainsi qu'on t'appelle, imposteur? dit le garde.
-
-C'est vrai, répondit Ginez; mais je ferai en sorte qu'on ne me donne
-plus ce nom, ou je m'arracherai la barbe jusqu'au dernier poil. Seigneur
-chevalier, dit-il en s'adressant à don Quichotte, si vous voulez nous
-donner quelque chose, faites-le promptement, et allez-vous-en en la
-garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain commencent à
-nous ennuyer; s'il vous plaît de connaître la mienne, sachez que je suis
-Ginez de Passamont, dont l'histoire est écrite par les cinq doigts de
-cette main.
-
-Il dit vrai, ajouta le commissaire; lui-même a écrit son histoire, et
-l'on dit même que c'est un morceau fort curieux; mais il a laissé le
-livre en gage dans la prison pour deux cents réaux.
-
-J'espère bien le retirer, reprit Passamont, fût-il engagé pour deux
-cents ducats.
-
-Est-il donc si parfait? demanda don Quichotte.
-
-Si parfait, répondit Passamont, qu'il fera la barbe à Lazarille de
-Tormes, et à tous les livres de cette espèce, écrits ou à écrire. Tout
-ce que je puis vous dire, c'est qu'il contient des vérités si utiles et
-si agréables, qu'il n'y a fables qui les vaillent.
-
-Et quel titre porte votre livre? poursuivit don Quichotte.
-
-_Vie de Ginez de Passamont_, répondit le forçat.
-
-Est-il achevé? dit notre héros.
-
-Achevé, répliqua Ginez, autant qu'il peut l'être jusqu'à cette heure où
-je n'ai pas achevé de vivre. Il commence du jour où je suis né, et
-s'arrête à cette nouvelle fois que je vais aux galères.
-
-Vous y avez donc été déjà? demanda don Quichotte.
-
-J'y ai passé quatre ans pour le service de Dieu et du roi, répondit
-Ginez; et je connais le goût du biscuit et du nerf de bœuf. Au reste,
-cela ne me fâche pas autant qu'on le croit d'y retourner, parce que là
-du moins je pourrai achever mon livre, et que j'ai encore une foule de
-bonnes choses à dire. Dans les galères d'Espagne, on a beaucoup de
-loisir, et il ne m'en faudra guère, car ce qui me reste à ajouter, je le
-sais par cœur.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Tour à tour visant l'un, visant l'autre (p. 106).]
-
-Tu as de l'esprit, dit don Quichotte.
-
-Et du malheur, repartit Ginez; car le malheur poursuit toujours
-l'esprit.
-
-Il poursuit les scélérats, interrompit le commissaire.
-
-Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, de parler plus doux, répliqua
-Passamont; messeigneurs nos juges ne vous ont pas mis en main cette
-verge noire pour maltraiter les pauvres gens qui sont ici, mais pour les
-conduire où le roi a besoin d'eux. Sinon et par la vie de... Mais
-suffit; que chacun se taise, vive bien et parle mieux encore...
-Poursuivons notre chemin, car voilà assez de fadaises comme cela.
-
-A ces mots, le commissaire leva sa baguette sur Passamont, pour lui
-donner la réponse à ses menaces; mais don Quichotte, se jetant
-au-devant, le pria de ne pas le maltraiter.
-
-Encore est-il juste, dit-il, que celui qui a les bras si bien liés ait
-au moins la langue un peu libre. Puis, se tournant vers les forçats: Mes
-frères, ajouta-t-il, de ce que je viens d'entendre il résulte clairement
-pour moi que bien qu'on vous ait punis pour vos fautes, la peine que
-vous allez subir est fort peu de votre goût, et que vous allez aux
-galères tout à fait contre votre gré. Or, comme le peu de courage que
-l'un a montré à la question, le manque d'argent chez l'autre, et surtout
-l'erreur et la passion des juges, qui vont si vite en besogne, ont pu
-vous mettre dans le triste état où je vous vois, je pense que c'est ici
-le cas de montrer pourquoi le ciel m'a fait naître, et m'a inspiré le
-noble dessein d'embrasser cette profession de chevalier errant dans
-laquelle j'ai fait vœu de secourir les malheureux et de protéger les
-petits contre l'oppression des grands. Mais comme aussi dans ce qu'on
-veut obtenir la sagesse conseille de recourir à la persuasion plutôt
-qu'à la violence, je prie le seigneur commissaire et vos gardiens de
-vous ôter vos fers et de vous laisser aller en paix: assez d'autres se
-trouveront pour servir le roi quand l'occasion s'en présentera, et
-c'est, à vrai dire, une chose monstrueuse de rendre esclaves des hommes
-que Dieu et la nature ont créés libres. D'ailleurs, continua-t-il en
-s'adressant au commissaire et aux gardes, ces gens-là ne vous ont fait
-aucune offense; eh bien, que chacun reste avec son péché, et puisqu'il y
-a un Dieu là-haut qui prend soin de châtier les méchants quand ils ne
-veulent pas se corriger, il n'est pas bien que des gens d'honneur se
-fassent les bourreaux des autres hommes. Je vous demande cela avec calme
-et douceur, afin que, si vous me l'accordez, j'aie à vous en remercier:
-autrement, cette lance et cette épée, secondant la vigueur de mon bras
-sauront bien l'obtenir par la force.
-
-Admirable conclusion! repartit le commissaire; par ma foi, voilà qui est
-plaisant: nous demander la liberté des forçats du roi; comme si nous
-avions le pouvoir de les délivrer, ou que vous eussiez celui de nous y
-contraindre! Seigneur, continuez votre route, et redressez un peu le
-bassin que vous portez sur la tête, sans vous inquiéter de savoir si
-notre chat n'a que trois pattes.
-
-C'est vous, qui êtes le rat, le chat, et le goujat! s'écria don
-Quichotte; en même temps il s'élança avec tant de furie sur le
-commissaire, qu'avant de s'être mis en défense, celui-ci fut renversé
-par terre dangereusement blessé d'un coup de lance.
-
-Surpris d'une attaque si inattendue, les autres gardes ne tardèrent pas
-à se remettre, et tous alors, les uns avec leurs épées, les autres avec
-leurs piques, commencèrent à attaquer notre héros, qui s'en serait fort
-mal trouvé si les forçats, voyant une belle occasion de reprendre la
-clef des champs, n'eussent cherché à en profiter pour rompre leurs
-chaînes. La confusion devint si grande, que, tantôt courant aux forçats
-qui se déliaient, tantôt ripostant à don Quichotte qui ne leur donnait
-point de trêve, les gardes ne firent rien qui vaille. De son côté,
-Sancho s'empressa d'aider Ginez de Passamont à rompre sa chaîne, lequel
-ne fut pas plutôt libre qu'il fondit sur le commissaire, lui arracha son
-arquebuse, et tour à tour visant l'un, visant l'autre, sans tirer
-jamais, sut montrer tant d'audace et de résolution, que, ses compagnons
-le secondant à coups de pierres, les gardes prirent la fuite et
-abandonnèrent le champ de bataille.
-
-Sancho s'affligea fort de ce bel exploit, se doutant bien que ceux qui
-se sauvaient à toutes jambes allaient prévenir la Sainte-Hermandad, et
-chercher main-forte, afin de se mettre à la poursuite des coupables.
-Dans cette appréhension, il conjura son maître de s'éloigner au plus
-vite du grand chemin et de se réfugier dans la sierra qui était proche.
-
-C'est fort bien, reprit don Quichotte; mais, pour l'heure, je sais, moi,
-ce qu'il convient de faire avant tout. A sa voix, les forçats, qui
-couraient pêle-mêle, et qui venaient de dépouiller le commissaire
-jusqu'à la peau, s'approchèrent pour savoir ce que voulait notre héros;
-Des hommes bien nés comme vous l'êtes, leur dit-il, doivent se montrer
-reconnaissants des services qu'ils ont reçus; et de tous les vices
-l'ingratitude, vous le savez, est celui que Dieu punit le plus
-sévèrement. Aussi, d'après ce que je viens de faire pour vous, persuadé
-que je n'ai pas obligé des ingrats, je ne demande en retour qu'une seule
-chose: c'est que, chargés de cette même chaîne dont je vous ai délivrés,
-vous vous mettiez immédiatement en chemin pour la cité du Toboso. Là,
-vous présentant devant madame Dulcinée, vous lui direz que son esclave,
-le chevalier de la Triste-Figure lui envoie ses compliments, et vous lui
-raconterez mot pour mot ce que je viens de faire pour votre délivrance.
-Cela fait, allez où il vous plaira.
-
-A ce discours, Ginez de Passamont, prenant la parole, répondit au nom de
-ses camarades: Seigneur chevalier notre libérateur, ce que désire Votre
-Grâce est impossible, et nous n'oserions nous montrer ensemble le long
-des grands chemins; il faut, au contraire, nous séparer au plus vite,
-afin de ne plus retomber entre les mains de la Sainte-Hermandad, qui,
-sans aucun doute, va envoyer à notre poursuite. Ce que doit faire Votre
-Grâce, et ce qui me paraît juste qu'elle fasse, c'est de commuer le
-tribut que nous devons à madame Dulcinée du Toboso en une certaine
-quantité d'_Ave Maria_ et de _Credo_, que nous dirons à son intention.
-Voilà du moins une pénitence que nous pourrons accomplir facilement, de
-nuit comme de jour, en marche ou au repos. Mais penser que de gaieté de
-cœur nous allions retourner aux marmites d'Égypte, c'est-à-dire
-reprendre notre chaîne, autant vouloir qu'il soit jour en pleine nuit.
-Nous demander semblable folie, c'est demander des poires à l'ormeau.
-
-Eh bien, don fils de gueuse, don Ginez ou Ginesille de Paropillo, car
-peu m'importe comment on t'appelle, s'écria don Quichotte enflammé de
-colère, je jure Dieu que seul de tes compagnons tu iras chargé de la
-chaîne que je t'ai ôtée, et de tout le bagage que tu avais sur ton noble
-corps.
-
-Peu endurant de sa nature, Passamont, qui n'en était plus à s'apercevoir
-que notre héros avait la cervelle endommagée d'après ce qu'il venait de
-faire, se voyant traité si cavalièrement, fit un signe à ses compagnons.
-Ceux-ci, s'éloignant aussitôt, se mirent à faire pleuvoir sur don
-Quichotte une telle grêle de pierres qu'il ne pouvait suffire à les
-parer avec sa rondache. Quant au pauvre Rossinante, il se souciait
-aussi peu de l'éperon que s'il eût été de bronze. Sancho s'abrita
-derrière son âne, et par ce moyen évita la tempête; mais son maître ne
-put si bien s'en garantir qu'il ne reçût à travers les reins je ne sais
-combien de cailloux qui le jetèrent par terre. L'étudiant fondit sur
-lui, et lui arrachant le bassin qu'il portait sur la tête, il lui en
-donna plusieurs coups sur les épaules; après quoi frappant cinq ou six
-fois le prétendu armet contre le sol, il le mit en pièces. Les forçats
-enlevèrent au chevalier une casaque qu'il portait par-dessus ses armes,
-et ils lui auraient ôté jusqu'à ses chausses, si ses genouillères ne les
-en eussent empêchés. Pour ne pas laisser l'ouvrage imparfait, ils
-débarrassèrent Sancho de son manteau, et le laissèrent en justaucorps,
-après quoi ils partagèrent entre eux les dépouilles du combat; puis
-chacun tira de son côté, plus curieux d'éviter la Sainte-Hermandad que
-de faire connaissance avec la princesse du Toboso.
-
-L'âne, Rossinante, Sancho et don Quichotte, demeurèrent seuls sur le
-champ de bataille: l'âne, la tête baissée, et secouant de temps en temps
-les oreilles, comme si la pluie de cailloux durait encore; Rossinante,
-étendu près de son maître; Sancho en manches de chemise, et tremblant à
-la seule pensée de la Sainte-Hermandad; don Quichotte enfin, l'âme
-navrée d'avoir été mis en ce piteux état par ceux-là même à qui il
-venait de rendre un si grand service.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-DE CE QUI ARRIVA AU FAMEUX DON QUICHOTTE DANS LA SIERRA MORENA, ET DE
-L'UNE DES PLUS RARES AVENTURES QUE MENTIONNE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE
-
-
-En se voyant traité si indignement, don Quichotte ne put s'empêcher de
-dire à son écuyer: Sancho, j'ai toujours entendu dire que faire du bien
-aux méchants, c'était porter de l'eau à la mer; si je t'avais écouté,
-j'aurais évité cette mésaventure: mais enfin ce qui est fait est fait;
-prenons patience, et que l'expérience nous profite pour l'avenir.
-
-Vous profiterez de l'expérience comme je deviendrai Turc, répondit
-Sancho; vous dites que si vous m'eussiez cru, vous pouviez éviter cette
-mésaventure; eh bien, croyez-moi à cette heure, et vous en éviterez une
-plus grande encore; car, en un mot comme en mille, je vous avertis que
-la Sainte-Hermandad se moque de toutes vos chevaleries, et qu'elle ne
-fait pas plus de cas de tous les chevaliers errants du monde que d'un
-maravédis. Tenez, il me semble que j'entends déjà ses flèches me siffler
-aux oreilles[42].
-
- [42] La Sainte-Hermandad faisait tuer à coups de flèches les criminels
- qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposés au gibet.
-
-Tu es un grand poltron, Sancho, reprit don Quichotte; cependant, afin
-que tu ne dises pas que je suis un entêté et que je ne fais jamais ce
-que tu me conseilles, je veux cette fois suivre ton avis, et m'éloigner
-de ce danger que tu redoutes si fort; mais à une condition, c'est que,
-ou mort ou vivant, tu ne diras jamais que je me suis esquivé par
-crainte, mais seulement pour céder à ta prière et te faire plaisir. Si
-tu dis le contraire, tu auras menti; et aujourd'hui comme alors, alors
-comme aujourd'hui, je te donne un démenti, et dis que tu mens, et
-mentiras toutes les fois que tu diras ou penseras pareille chose. Pas un
-mot, je te prie; car la seule idée que je tourne le dos à un péril,
-quelque grand qu'il puisse être, me donne envie de demeurer ici, et d'y
-attendre de pied ferme, non-seulement la Sainte-Hermandad, mais encore
-les douze tribus d'Israël, les sept frères Machabées, Castor et Pollux,
-et tous les frères et confréries du monde.
-
-Se retirer n'est pas fuir, dit Sancho; et attendre n'est pas sagesse,
-quand le péril dépasse l'espérance et les forces. Un homme sage doit se
-conserver aujourd'hui pour demain, sans aventurer tout en un jour.
-Sachez que tout rustre et vilain que je suis, j'ai pourtant quelque idée
-de ce qu'on appelle se bien gouverner. Ne vous repentez donc point de
-suivre mon conseil: tâchez seulement de monter sur Rossinante, sinon je
-vous aiderai, et suivez-moi, car quelque chose me dit qu'à cette heure,
-nous avons plus besoin de nos pieds que de nos mains.
-
-Don Quichotte remonta à cheval sans dire mot, et Sancho prenant les
-devants sur son âne, ils entrèrent dans la sierra qui se trouvait
-proche. L'intention de l'écuyer était de traverser toute cette chaîne de
-montagnes, et d'aller déboucher au Viso ou bien à Almodovar del Campo,
-après s'être cachés quelques jours dans ces solitudes pour échapper à la
-Sainte-Hermandad, dans le cas où elle se mettrait à leur poursuite. Ce
-qui le fortifiait dans ce dessein, c'était de voir que le sac aux
-provisions que portait le grison avait échappé aux mains des forçats,
-chose qui tenait du miracle, tant ces honnêtes gens avaient bien fureté
-et enlevé tout ce qui était à leur convenance.
-
-Nos deux voyageurs arrivèrent cette nuit même au milieu de la _Sierra
-Morena_ ou montagne Noire, et dans l'endroit le plus désert. Sancho
-conseilla à son maître d'y faire halte pendant quelques jours,
-c'est-à-dire tant que dureraient leurs provisions. Ils commencèrent par
-s'établir entre deux roches, au milieu de quelques grands liéges. Mais
-la fortune, qui, selon l'opinion de ceux que n'éclaire pas la vraie foi,
-ordonne et règle toutes choses à sa fantaisie, voulut que Ginez de
-Passamont, ce forçat que la générosité et la folie de notre chevalier
-avaient tiré de la chaîne, fuyant de son côté la Sainte-Hermandad qu'il
-redoutait avec juste raison, eût la pensée de venir chercher un asile
-dans ces montagnes, et qu'il s'arrêtât précisément au même endroit où
-étaient don Quichotte et Sancho. Il ne les eut pas plus tôt reconnus à
-leurs discours, qu'il les laissa s'endormir paisiblement; et, comme les
-méchants sont ingrats, et que la nécessité n'a pas de loi, Ginez, qui ne
-brillait pas par la reconnaissance, résolut, pendant leur sommeil, de
-dérober l'âne de Sancho, préférablement à Rossinante, qui lui parut de
-mince ressource, soit pour le mettre en gage, soit pour le vendre. Et
-avant le jour, l'insigne vaurien, monté sur le grison, était déjà trop
-loin pour qu'on pût le rattraper.
-
-[Illustration: Puis chacun tira de son côté (p. 107).]
-
-Quand l'aurore avec sa face riante vint réjouir et embellir la terre, ce
-fut pour attrister le pauvre Sancho. Dès qu'il s'aperçut de la
-disparition de son âne, il se mit à pousser les plus tristes
-lamentations, tellement que ses sanglots réveillèrent don Quichotte qui
-l'entendit pleurer en disant: O fils de mes entrailles, né dans ma
-propre maison, jouet de mes enfants, délices de ma femme, envie de mes
-voisins, compagnon de mes travaux, et finalement nourricier de la moitié
-de ma personne, puisque, avec les quelques maravédis que tu gagnais par
-jour, je subvenais à la moitié de ma dépense!
-
-Don Quichotte, devinant le sujet de la douleur de Sancho, entreprit de
-le consoler par les meilleurs raisonnements qu'il put trouver sur les
-disgrâces de cette vie; mais il n'y parvint réellement qu'après avoir
-promis de lui donner une lettre de change de trois ânons, à prendre sur
-cinq qu'il avait laissés dans son écurie. Aussitôt Sancho arrêta ses
-soupirs, calma ses sanglots, sécha ses larmes, et remercia son seigneur
-de la faveur qu'il lui accordait.
-
-En pénétrant dans ces montagnes qui lui promettaient les aventures qu'il
-cherchait sans relâche, notre héros avait senti son cœur bondir de
-joie. Il repassait dans sa mémoire les merveilleux événements qui
-étaient arrivés aux chevaliers errants en de semblables lieux, et ces
-pensées le transportaient et l'absorbaient à tel point, qu'il en
-oubliait le monde entier. Quant à Sancho, depuis qu'il croyait cheminer
-en lieu sûr, il ne songeait plus qu'à restaurer son estomac avec les
-restes du butin enlevé aux prêtres du convoi. Chargé de ce qu'aurait dû
-porter le grison, il cheminait à petits pas, tirant du sac à chaque
-instant de quoi remplir son ventre, sans nul souci des aventures, et
-n'en imaginant point de plus heureuse que celle-là.
-
-En ce moment il leva les yeux, et, voyant son maître s'arrêter, il
-accourut pour en savoir la cause. En approchant, il reconnut que don
-Quichotte remuait avec le bout de sa lance un coussin et une valise
-attachés ensemble, tous deux en lambeaux et à demi pourris, mais si
-pesants qu'il fallut que Sancho aidât à les soulever. Son maître lui
-ayant dit d'examiner ce que ce pouvait être, il s'empressa d'obéir, et
-quoique la valise fût fermée, il put facilement voir par les trous ce
-qu'elle contenait. Il en tira quatre chemises de toile de Hollande
-très-fine, d'autres hardes aussi propres qu'élégantes, et enfin une
-certaine quantité d'écus d'or renfermés dans un mouchoir.
-
-A cette vue, il s'écria: Béni soit le ciel, qui enfin nous envoie une si
-heureuse aventure. En poursuivant l'examen, il trouva un livre de
-souvenirs richement relié.
-
-Je retiens cela, dit don Quichotte; quant à l'argent, tu peux le
-prendre.
-
-Grand merci, seigneur, répondit Sancho en lui baisant les mains; et il
-mit les hardes et l'argent dans son bissac.
-
-Il faut, dit don Quichotte, que quelque voyageur se soit égaré dans ces
-montagnes, où des voleurs l'auront assassiné et seront venus l'enterrer
-en cet endroit.
-
-Vous n'y êtes pas, seigneur, répondit Sancho: si c'étaient des voleurs,
-ils auraient pris l'argent.
-
-Tu as raison, dit don Quichotte, et je ne devine pas ce que cela peut
-être. Mais, attends; dans ce livre se trouve sans doute quelque
-écriture qui nous apprendra ce que nous cherchons.
-
-En même temps, notre héros l'ouvrit, et il y trouva le brouillon d'un
-sonnet qu'il lut à haute voix, afin que Sancho l'entendît:
-
-
- Comme Amour est sans yeux, il est sans connaissance;
- Oui, c'est un dieu bizarre et plein de cruauté,
- Qui condamne au hasard et sans nulle équité;
- Ou le mal que je souffre excède sa sentence.
-
- Mais si l'Amour est dieu, c'est une conséquence,
- Qu'il voit tout, connaît tout, et c'est impiété
- D'accuser de rigueur une divinité:
- D'où viennent donc mes maux, et qui fait ma souffrance?
-
- Philis, ce n'est pas vous; un si noble sujet
- Ne peut jamais causer un aussi triste effet;
- Et ce n'est pas du ciel que mon malheur procède.
-
- Je vois qu'il faut mourir dans ce trouble confus.
- Comment guérir de maux qui nous sont inconnus?
- Un miracle peut seul en donner le remède.
-
-
-Cette chanson-là ne nous apprend rien, dit Sancho, à moins que par ce
-fil dont elle parle nous ne tenions le peloton de toute l'aventure.
-
-De quel fil parles-tu? demanda don Quichotte.
-
-Il me semble que Votre Grâce a parlé de fil, répondit Sancho.
-
-J'ai parlé de Philis, reprit don Quichotte; et ce nom doit être celui de
-la dame dont se plaint l'auteur de ce sonnet. Certes, le poëte n'est pas
-des moindres, ou je n'entends rien au métier.
-
-Comment! dit Sancho, est-ce que Votre Grâce se connaît aussi à composer
-des vers?
-
-Mieux que tu ne penses, répondit don Quichotte, et bientôt tu le verras
-quand je t'aurai donné une lettre toute en vers pour porter à Dulcinée
-du Toboso. Apprends, Sancho, que les chevaliers errants du temps passé
-étaient, la plupart du moins, poëtes et musiciens; car ces talents, ou
-pour mieux dire, ces dons du ciel, sont le lot ordinaire des amoureux
-errants. Malgré cela, il faut convenir que dans leurs poésies les
-anciens chevaliers ont plus de vigueur que de délicatesse.
-
-Lisez toujours, seigneur, dit Sancho, peut-être trouverons-nous ce que
-nous cherchons.
-
-Don Quichotte tourna le feuillet: Ceci est de la prose, dit-il, et
-ressemble à une lettre.
-
-A une lettre missive? demanda Sancho.
-
-Par ma foi, le début ferait croire à une lettre d'amour, répondit don
-Quichotte.
-
-Eh bien, que Votre Grâce ait la bonté de lire tout haut; j'aime
-infiniment ces sortes de lettres et tout ce qui est dans ce genre.
-
-Volontiers, dit don Quichotte; et il lut ce qui suit:
-
- «La fausseté de tes promesses et la certitude de mon malheur me
- conduisent en un lieu d'où tu apprendras plus tôt la nouvelle de ma
- mort que l'expression de mes plaintes. Tu m'as trahi, ingrate, pour un
- plus riche, mais non pour un meilleur que moi; car si la vertu était
- estimée à l'égal de la richesse, je n'envierais pas le bonheur
- d'autrui, et je ne pleurerais pas mon propre malheur. Ce qu'a fait
- naître ta beauté, ton inconstance l'a détruit: par l'une tu me parus
- un ange, mais l'autre m'a prouvé que tu n'étais qu'une femme. Adieu.
- Vis en paix, toi qui me fais une guerre si cruelle. Fasse le ciel que
- la perfidie de ton époux ne te soit jamais connue, afin que, venant à
- te repentir de ta trahison, je ne sois point forcé de venger nos
- déplaisirs communs sur un homme que tu es désormais tenue de
- respecter.»
-
-Voilà qui nous en apprend encore moins que les vers, dit don Quichotte,
-si ce n'est pourtant que celui qui a écrit cette lettre est un amant
-trahi; et continuant de feuilleter le livre de poche, il trouva qu'il ne
-contenait que des plaintes, des reproches, des lamentations, puis des
-dédains et des faveurs, les unes exhalées avec enthousiasme, les autres
-amèrement déplorés.
-
-Pendant que don Quichotte feuilletait le livre de poche, Sancho
-revisitait la valise, sans y laisser non plus que dans le coussin, un
-repli qu'il ne fouillât, une couture qu'il ne rompit, un flocon de laine
-qu'il ne triât soigneusement, tant il était en goût, depuis la
-découverte des écus d'or, dont il avait trouvé plus d'une centaine.
-Cette récompense de toutes ses mésaventures lui parut satisfaisante, et
-à ce prix il en eût voulu autant tous les mois.
-
-Notre chevalier avait grande envie de connaître le maître de la valise,
-conjecturant par le sonnet et la lettre, par la quantité d'écus d'or et
-la finesse du linge, qu'elle devait appartenir à un amoureux de bonne
-maison, réduit au désespoir par les cruautés de sa dame. Mais, comme
-dans ces lieux déserts il n'apercevait personne de qui il pût recueillir
-quelque information, il se décida à passer outre, se laissant aller au
-gré de Rossinante, qui marchait tant bien que mal à travers ces roches
-hérissées de ronces et d'épines.
-
-Tandis qu'il cheminait ainsi, espérant toujours qu'en cet endroit âpre
-et sauvage viendrait enfin s'offrir à lui quelque aventure
-extraordinaire, il aperçut tout à coup, au sommet d'une montagne, un
-homme courant avec une légèreté surprenante de rocher en rocher. Il crut
-reconnaître que cet homme était presque sans vêtements, qu'il avait la
-tête nue, les cheveux en désordre, la barbe noire et touffue, les pieds
-sans chaussure, et qu'il portait un pourpoint qui semblait de velours
-jaune, mais tellement en lambeaux, que la chair paraissait en plusieurs
-endroits. Bien que cet homme eût passé avec la rapidité de l'éclair,
-tout cela fut remarqué par don Quichotte, qui fit ses efforts pour le
-suivre; mais il n'était pas donné aux faibles jarrets du flegmatique
-Rossinante de courir sur un terrain aussi accidenté. S'imaginant que ce
-devait être le maître de la valise, notre héros résolut de se mettre à
-sa recherche, dût-il, pour l'atteindre, errer une année entière dans ces
-solitudes. Il ordonna à Sancho de parcourir un côté de la montagne,
-pendant que lui-même irait du côté opposé.
-
-Cela m'est impossible, répondit Sancho, car dès que je quitte tant soit
-peu Votre Grâce, la peur s'empare de moi et vient m'assaillir avec
-toutes sortes de visions. Aussi soyez assuré que dorénavant je ne
-m'éloignerai pas de vous, fût-ce d'un demi-pied.
-
-J'y consens, dit don Quichotte, et je suis bien aise de voir la
-confiance que tu as en ma valeur: sois certain qu'elle ne te faillira
-pas, quand même l'âme viendrait à te manquer au corps. Suis-moi donc pas
-à pas, les yeux grands ouverts; nous ferons le tour de cette montagne,
-et peut-être rencontrerons-nous le maître de cette valise, car c'est lui
-sans doute que nous avons vu passer si rapidement.
-
-Ne serait-il pas mieux de ne le point chercher? reprit Sancho; si nous
-le trouvons, et que l'argent soit à lui, il est clair que je suis obligé
-de le restituer. Vous le voyez, cette recherche ne peut être d'aucune
-utilité, et mieux vaut posséder cet argent de bonne foi, jusqu'à ce que
-le hasard nous en fasse découvrir le véritable propriétaire. Oh! alors,
-si l'argent est parti, le roi m'en fera quitte.
-
-Tu te trompes en cela, Sancho, dit don Quichotte; dès qu'un seul instant
-nous pouvons supposer que cet homme est le maître de cet argent, notre
-devoir est de le chercher sans relâche pour lui faire restitution; car
-la seule présomption qu'il peut l'être équivaut pour nous à la certitude
-qu'il l'est réellement et nous en fait responsables. Ainsi donc, que
-cette recherche ne te donne point de chagrin; quant à moi, il me semble
-que je serai déchargé d'un grand fardeau si je peux réussir à rencontrer
-cet inconnu.
-
-En disant cela il piqua Rossinante, et Sancho le suivit à pied, toujours
-portant la charge de l'âne, grâce à Ginez de Passamont.
-
-Après avoir longtemps fouillé toute la montagne, ils arrivèrent au bord
-d'un ruisseau, où ils rencontrèrent le cadavre d'une mule ayant encore
-sa selle et sa bride et à demi mangée des corbeaux et des loups. Cela
-les confirma dans l'idée que l'homme qui fuyait était le maître de la
-valise et de la mule. Pendant qu'ils la considéraient, un coup de
-sifflet pareil à celui d'un berger qui rassemble son troupeau se fit
-entendre; aussitôt ils aperçurent sur la gauche une grande quantité de
-chèvres, et plus loin un vieux pâtre qui les gardait. Don Quichotte
-élevant la voix pria cet homme de descendre, lequel tout surpris leur
-demanda comment ils avaient pu pénétrer dans un endroit si sauvage,
-connu seulement des chèvres et des loups.
-
-Descendez, lui cria Sancho; nous vous en rendrons compte.
-
-Le chevrier descendit. Je gage, seigneur, dit-il en arrivant auprès de
-don Quichotte, que vous regardiez cette mule étendue dans le ravin. Il y
-a, sans mentir, six mois qu'elle est à la même place; mais, dites-moi,
-n'avez-vous point rencontré son maître?
-
-Nous n'avons rien rencontré, répondit don Quichotte, si ce n'est un
-coussin et une petite valise à quelques pas d'ici.
-
-Je l'ai trouvée aussi, dit le chevrier, et, comme vous, je me suis bien
-gardé d'y toucher; je n'ai pas seulement voulu en approcher, de peur de
-quelque surprise, et peut-être de me voir accuser de larcin; car le
-diable est subtil, et souvent il met sur notre chemin des choses qui
-nous font broncher sans savoir ni pourquoi ni comment.
-
-Voilà justement ce que je disais, repartit Sancho; moi aussi j'ai trouvé
-la valise, sans vouloir en approcher d'un jet de pierre. Je l'ai laissée
-là-bas, qu'elle y demeure; je n'aime pas à attacher des grelots aux
-chiens.
-
-Savez-vous, bonhomme, quel est le maître de ces objets? reprit don
-Quichotte en s'adressant au chevrier.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il aperçut au sommet d'une montagne un homme courant de rocher en
-rocher (p. 111).]
-
-Tout ce que je sais, répondit celui-ci, c'est qu'il y a environ six
-mois, un jeune homme de belle taille et de bonne façon, monté sur la
-même mule que vous voyez, mais qui alors était en vie, avec le coussin
-et la valise que vous dites avoir trouvés et n'avoir point touchés,
-arriva à des huttes qui sont à trois lieues d'ici, demandant quel était
-l'endroit le plus désert de ces montagnes. Nous lui répondîmes que
-c'était celui où nous sommes en ce moment; cela est si vrai qu'en
-s'avançant à une demi-lieue plus loin, on aurait bien de la peine à en
-sortir; aussi suis-je étonné de voir que vous ayez pu pénétrer
-jusqu'ici, car il n'y a ni chemin ni sentier qui y conduise. Ce jeune
-homme n'eut pas plus tôt entendu notre réponse, qu'il tourna bride et
-prit la direction que nous lui avions indiquée, nous laissant tout
-surpris de l'empressement qu'il mettait à s'enfoncer dans ce désert.
-Depuis, personne ne l'avait revu, quand un jour il rencontra un de nos
-pâtres, sur lequel il se jeta comme un furieux en l'accablant de coups;
-courant ensuite aux provisions qui étaient là sur un âne, il s'empara du
-pain et du fromage qui s'y trouvaient, puis disparut plus agile qu'un
-daim. Quand nous apprîmes cette aventure, nous nous mîmes, quelques
-chevriers et moi, à le chercher; et après avoir fouillé longtemps les
-endroits les plus épais, nous le trouvâmes, enfin, caché dans le tronc
-d'un gros liége.
-
-Il s'avança vers nous avec douceur, mais le visage si altéré et si brûlé
-du soleil, que sans ses habits, qui déjà étaient en lambeaux, nous
-aurions eu de la peine à le reconnaître. Il nous salua courtoisement;
-et, en quelques mots bien tournés, il nous dit de ne pas nous étonner de
-le voir agir de la sorte, qu'il fallait que cela fût ainsi pour
-accomplir une pénitence qu'on lui avait imposée. Nous le priâmes de nous
-dire qui il était, mais il s'y refusa obstinément. Nous lui demandâmes
-d'indiquer l'endroit où nous pourrions le retrouver afin de lui donner,
-quand il en aurait besoin, la nourriture dont il ne pouvait se passer,
-l'assurant que ce serait de bon cœur; ou que, tout au moins, il vînt la
-demander sans la prendre de force. Il nous remercia, s'excusa de ses
-violences passées, nous promettant de demander à l'avenir, pour l'amour
-de Dieu et sans violenter personne, ce qui lui serait nécessaire. Quant
-à son habitation, il n'avait point de retraite fixe, il s'arrêtait,
-dit-il, là où la nuit le surprenait.
-
-Après ces demandes et ces réponses, il se mit à pleurer si amèrement
-qu'il eût fallu être de bronze pour ne pas en avoir pitié, nous autres
-surtout qui le trouvions dans un état si différent de celui où nous
-l'avions vu pour la première fois; car, je vous l'ai dit, c'était un
-beau jeune homme, de fort bonne mine, qui avait de l'esprit, et
-paraissait plein de sens; et tout cela réuni nous fit croire qu'il était
-de bonne maison et richement élevé. Tout à coup, au milieu de la
-conversation, le voilà qui s'arrête, devient muet, et demeure longtemps
-les yeux cloués en terre, pendant que nous étions là étonnés, inquiets
-attendant à quoi aboutirait cette extase, non sans éprouver beaucoup de
-compassion d'un si triste état. En le voyant ouvrir de grands yeux sans
-remuer les paupières, puis les fermer en serrant les lèvres et fronçant
-les sourcils, nous reconnûmes sans peine qu'il était sujet à des accès
-de folie. Nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve, car après s'être
-roulé par terre, il se releva brusquement et tout aussitôt se précipita
-sur l'un de nous avec une telle furie, que si nous ne l'eussions arraché
-de ses mains, il le tuait à coups de poings et à coups de dents; en le
-frappant il lui disait: Ah! traître don Fernand, c'est ici que tu me
-payeras l'outrage que tu m'as fait: c'est ici que mes mains
-t'arracheront ce lâche cœur qui recèle toutes les méchancetés du monde.
-Il ajoutait encore mille autres injures, qui toutes tendaient à
-reprocher à ce Fernand son parjure et sa trahison. Après quoi il
-s'enfonça dans la montagne, courant avec une telle vitesse à travers les
-buissons et sur ces rochers, qu'il nous fut impossible de le suivre.
-
-Cela nous a fait penser que sa folie le prenait par intervalles, et
-qu'un homme, appelé don Fernand, lui avait causé un déplaisir si grand
-qu'il en avait perdu la raison. Notre soupçon s'est confirmé quand nous
-l'avons vu venir tantôt demander avec douceur à manger aux bergers,
-tantôt prendre leurs provisions par force, selon qu'il est ou non dans
-son bon sens. Aussi, poursuivit le chevrier, deux bergers de mes amis,
-leurs valets et moi, nous avons résolu de chercher ce pauvre jeune homme
-jusqu'à ce que nous l'ayons trouvé, pour l'amener de gré ou de force, à
-Almodovar qui est à huit lieues d'ici, et le faire traiter s'il y a
-remède à son mal, ou tout au moins apprendre qui il est, afin qu'on
-puisse informer ses parents de son malheur. Voilà tout ce que je puis
-répondre aux questions que vous m'avez faites; mais soyez certains que
-celui que vous avez vu courir si rapidement, et presque nu, est le
-véritable maître de la mule et de la valise que vous avez trouvées sur
-votre chemin.
-
-Émerveillé du récit que le chevrier venait de lui faire, don Quichotte
-n'en eut que plus d'envie de savoir quel était cet homme si cruellement
-traité par le sort, et qu'il trouvait si fort à plaindre. Il s'affermit
-donc dans la résolution de le chercher par toute la montagne, se
-promettant de ne pas laisser un recoin sans le visiter. Mais la fortune
-en ordonna mieux qu'il n'espérait, car au même instant, dans une
-embrasure de rocher, le jeune homme parut, s'avançant vers eux, et
-marmottant tout bas des paroles qu'ils ne pouvaient entendre. Son
-vêtement était tel que nous l'avons dépeint; seulement, don Quichotte
-reconnut, en s'approchant, que le pourpoint qu'il portait était parfumé
-d'ambre, ce qui le confirma dans l'idée qu'il devait être de haute
-condition. En les abordant, le jeune homme les salua d'une voix rauque
-et brusque, quoique avec courtoisie. Notre héros lui rendit son salut,
-et descendant de cheval s'avança avec empressement pour l'embrasser;
-mais l'inconnu, après s'être laissé donner l'accolade, s'écartant un peu
-et posant ses deux mains sur les épaules de don Quichotte, se mit à le
-considérer de la tête aux pieds, comme s'il eût cherché à le
-reconnaître, non moins surpris de la figure, de la taille et de l'armure
-du chevalier, que celui-ci ne l'était de le voir lui-même en cet état.
-Enfin le premier des deux qui parla fut l'inconnu, et il dit ce qu'on
-verra dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-OU SE CONTINUE L'AVENTURE DE LA SIERRA MORENA
-
-
-L'histoire rapporte que don Quichotte écoutait avec une extrême
-attention l'inconnu de la montagne, lequel, poursuivant l'entretien, lui
-dit: Qui que vous soyez, seigneur, je vous rends grâces de la courtoisie
-dont vous faites preuve envers moi, et je voudrais être en état de vous
-témoigner autrement que par des paroles la reconnaissance que m'inspire
-un si bon accueil; mais ma mauvaise fortune ne s'accorde pas avec mon
-cœur, et pour reconnaître tant de bontés, il ne me reste que des désirs
-impuissants.
-
-Les miens, répondit don Quichotte, sont tellement de vous servir, que
-j'avais résolu de ne point quitter ces solitudes jusqu'à ce que je vous
-eusse découvert, afin d'apprendre de votre bouche s'il y a quelque
-remède aux déplaisirs qui vous font mener une si triste existence, et
-afin de chercher à y mettre un terme à quelque prix que ce soit, fût-ce
-au péril de ma propre vie. Dans le cas où vos malheurs seraient de ceux
-qui ne souffrent pas de consolation, je venais du moins pour vous aider
-à les supporter, en les partageant, et mêler mes larmes aux vôtres; car
-c'est un adoucissement à nos disgrâces que de trouver des gens qui s'y
-montrent sensibles. Si ma bonne intention vous paraît mériter quelque
-retour, je vous supplie, par la courtoisie dont je vous vois rempli, je
-vous conjure par ce que vous avez de plus cher, de me dire qui vous
-êtes, et quel motif vous a fait choisir une existence si triste, si
-sauvage et si différente de celle que vous devriez mener. Par l'ordre de
-chevalerie que j'ai reçu quoique indigne, et par la profession que j'en
-fais, je jure, si vous me montrez cette confiance, de vous rendre tous
-les services qui seront en mon pouvoir, soit en apportant du remède à
-vos malheurs, soit, comme je vous l'ai promis, en m'unissant à vous pour
-les pleurer.
-
-En entendant parler de la sorte le chevalier de la Triste-Figure,
-l'inconnu de la montagne se mit à le considérer de la tête aux pieds.
-Après l'avoir longtemps envisagé en silence, il lui dit: Si l'on a
-quelque nourriture à me donner, pour l'amour de Dieu qu'on me la donne,
-après quoi je ferai ce que vous souhaitez de moi. Aussitôt Sancho tira
-de son bissac, et le chevrier de sa panetière, de quoi apaiser la faim
-du malheureux, qui se mit à manger comme un insensé, et avec tant de
-précipitation, qu'un morceau n'attendait pas l'autre, et qu'il dévorait
-plutôt qu'il ne mangeait. Après avoir apaisé sa faim, il se leva, et
-faisant signe à don Quichotte et aux deux autres de le suivre, il les
-conduisit au détour d'un rocher, dans une prairie qui était près de là.
-
-Quand on y fut arrivé, il s'assit sur l'herbe et chacun en fit autant;
-puis s'étant placé à son gré, il commença ainsi: Si vous voulez que je
-raconte en peu de mots l'histoire de mes malheurs, il faut me promettre
-avant tout de ne pas m'interrompre, parce qu'une seule parole prononcée
-mettrait fin à mon récit. (Ce préambule rappela à don Quichotte certaine
-nuit où, faute par lui d'avoir noté avec exactitude le nombre des
-chèvres qui passaient la rivière, Sancho ne put achever son conte.) Si
-je prends cette précaution, ajouta l'inconnu, c'est afin de ne pas
-m'arrêter trop longtemps sur mes disgrâces: les rappeler à ma mémoire ne
-fait que les accroître, et toute question en allongerait le récit; du
-reste, pour satisfaire complétement votre curiosité, je n'omettrai rien
-d'important.
-
-Don Quichotte promit au nom de tous grande attention et silence absolu,
-après quoi l'inconnu commença en ces termes:
-
-Je m'appelle Cardenio; mon pays est une des principales villes
-d'Andalousie, ma race est noble, ma famille est riche; mais si grands
-sont mes malheurs, que les richesses de mes parents n'y sauraient
-apporter remède, car les dons de la fortune sont impuissants contre les
-chagrins que le ciel nous envoie. Dans la même ville a pris naissance
-une jeune fille d'une beauté incomparable, appelée Luscinde, noble,
-riche autant que moi, mais moins constante que ne méritait l'honnêteté
-de mes sentiments. Dès mes plus tendres années, j'aimai Luscinde, et
-Luscinde m'aima avec cette sincérité qui accompagne toujours un âge
-innocent. Nos parents connaissaient nos intentions, et ne s'y opposaient
-point, parce qu'ils n'en redoutaient rien de fâcheux: l'égalité des
-biens et de la naissance les aurait fait aisément consentir à notre
-union. Cependant l'amour crût avec les années, et le père de Luscinde,
-semblable à celui de cette Thisbé si célèbre chez les poëtes, croyant
-ne pouvoir souffrir plus longtemps avec bienséance notre familiarité
-habituelle, me fit interdire l'entrée de sa maison. Cette défense ne
-servit qu'à irriter notre amour. On enchaîna notre langue, mais on ne
-put arrêter nos plumes; et comme nous avions des voies sûres et aisées
-pour nous écrire, nous le faisions à toute heure. Maintes fois j'envoyai
-à Luscinde des chansons et de ces vers amoureux qu'inventent les amants
-pour adoucir leurs peines. De son côté, Luscinde prenait tous les moyens
-de me faire connaître la tendresse de ses sentiments. Nous soulagions
-ainsi nos déplaisirs, et nous entretenions une passion violente. Enfin,
-ne pouvant résister plus longtemps à l'envie de revoir Luscinde, je
-résolus de la demander en mariage, et pour ne pas perdre un temps
-précieux, je m'adressai moi-même à son père. Il me répondit qu'il était
-sensible au désir que je montrais d'entrer dans sa famille, mais que
-c'était à mon père à faire cette démarche, parce que si mon dessein
-avait été formé sans son consentement, ou qu'il refusât de l'approuver,
-Luscinde n'était pas faite pour être épousée clandestinement. Je le
-remerciai de ses bonnes intentions en l'assurant que mon père viendrait
-lui-même faire la demande. Aussitôt j'allai le trouver pour lui
-découvrir mon dessein, et le prier de m'y aider s'il l'approuvait.
-
-Quand j'entrai dans sa chambre, il tenait à la main une lettre qu'il me
-présenta avant que j'eusse ouvert la bouche. Vois, Cardenio, me dit-il,
-l'honneur que le duc Ricardo veut te faire. Ce duc, vous le savez sans
-doute, est un grand d'Espagne, dont les terres sont dans le meilleur
-canton de l'Andalousie. Je lus la lettre, et la trouvai si obligeante,
-que je crus, comme mon père, ne pas devoir refuser l'honneur qu'on nous
-faisait à tous deux. Le duc priait mon père de me faire partir sans
-délai, désirant me placer auprès de son fils aîné, non pas à titre de
-serviteur, mais de compagnon; il se chargeait, disait-il, de me faire
-un sort qui répondît à la bonne opinion qu'il avait de moi. Après avoir
-lu, je restai muet, et je pensai perdre l'esprit quand mon père ajouta:
-il faut que tu te tiennes prêt à partir, d'ici à deux jours; Cardenio,
-rends grâces à Dieu de ce qu'il t'ouvre une carrière où tu trouveras
-honneur et profit. Il joignit à ces paroles les conseils d'un père
-prudent et sage.
-
-[Illustration: Don Quichotte élevant la voix pria le vieux pâtre de
-descendre (p. 112).]
-
-La nuit qui précéda mon départ, je vis ma chère Luscinde, et lui appris
-ce qui se passait. La veille, j'avais pris congé de son père, en le
-suppliant de me conserver la bonne volonté qu'il m'avait témoignée, et
-de différer de pourvoir sa fille jusqu'à mon retour. Il me le promit, et
-Luscinde et moi nous nous séparâmes avec toute la douleur que peuvent
-éprouver des amants tendres et passionnés. Après mille serments
-réciproques, je partis, et bientôt j'arrivai chez le duc, qui me reçut
-avec tant de marques de bienveillance que l'envie ne tarda pas à
-s'éveiller, surtout parmi les anciens serviteurs de la maison, il leur
-semblait que les marques d'intérêt qu'on m'accordait étaient à leur
-détriment. Le seul qui parût satisfait de ma venue fut le second fils
-du duc, appelé don Fernand, jeune homme aimable, gai, libéral et
-amoureux. Il me prit bientôt en telle amitié, que tout le monde en était
-jaloux, et comme entre amis il n'y a point de secrets, il me confiait
-tous les siens, à ce point qu'il ne tarda pas à me mettre dans la
-confidence d'une intrigue amoureuse qui l'occupait entièrement.
-
-Il aimait avec passion la fille d'un riche laboureur, vassal du duc son
-père, jeune paysanne si belle, si spirituelle et si sage, qu'elle
-faisait l'admiration de tous ceux qui la connaissaient. Tant de
-perfections avaient tellement charmé l'esprit de don Fernand, que,
-voyant l'impossibilité d'en faire sa maîtresse, il résolut d'en faire sa
-femme. Touché de l'amitié qu'il me montrait, je crus devoir le détourner
-de ce dessein, m'appuyant des raisons que je pus trouver; mais après
-avoir reconnu l'inutilité de mes efforts, je pris la résolution d'en
-avertir le duc. L'honneur m'imposait de lui révéler un projet si
-contraire à la grandeur de sa maison. Don Fernand s'en douta, et il ne
-songea qu'à me détourner de ma résolution en me faisant croire qu'il
-n'en serait pas besoin. Pour le guérir de sa passion, il m'assura que le
-meilleur moyen était de s'éloigner pendant quelque temps de celle qui en
-était l'objet, et afin de motiver mon absence, ajouta-t-il, je dirai à
-mon père que tous deux nous avons formé le projet de nous rendre dans
-votre ville natale pour acheter des chevaux; c'est là en effet qu'on
-trouve les plus renommés. Le désir de revoir Luscinde me fit approuver
-son plan; je croyais que l'absence le guérirait, et je le pressai
-d'exécuter ce projet. Mais, comme je l'ai su depuis, don Fernand n'avait
-pensé à s'éloigner qu'après avoir abusé de la fille du laboureur, sous
-le faux nom d'époux, et afin d'éviter le premier courroux de son père
-quand il apprendrait sa faute.
-
-Or, comme chez la plupart des jeunes gens, l'amour n'est qu'un goût
-passager, dont le plaisir est le but et qui s'éteint par la possession,
-don Fernand n'eut pas plus tôt obtenu les faveurs de sa maîtresse qu'il
-sentit son affection diminuer; ce grand feu s'éteignit, ses désirs se
-refroidirent; et s'il avait d'abord feint de vouloir s'éloigner, il le
-désirait véritablement alors. Le duc lui en accorda la permission, et
-m'ordonna de l'accompagner. Nous vînmes donc chez mon père, où don
-Fernand fut reçu comme une personne de sa qualité devait l'être par des
-gens de la nôtre. Quant à moi, je courus chez Luscinde, qui m'accueillit
-comme un amant qui lui était cher et dont elle connaissait la constance.
-Après quelques jours passés à fêter don Fernand, je crus devoir à son
-amitié la même confiance qu'il m'avait témoignée, et pour mon malheur
-j'allai lui faire confidence de mon amour. Je lui vantai la beauté de
-Luscinde, sa sagesse, son esprit; ce portrait lui inspira le désir de
-connaître une personne ornée de si brillantes qualités; aussi, pour
-satisfaire son impatience, un soir je la lui fis voir à une fenêtre
-basse de sa maison, où nous nous entretenions souvent. Elle lui parut si
-séduisante, qu'en un instant il oublia toutes les beautés qu'il avait
-connues jusque-là. Il resta muet, absorbé, insensible; en un mot, il
-devint épris d'amour au point que vous le verrez dans la suite. Pour
-l'enflammer encore davantage, le hasard fit tomber entre ses mains un
-billet de Luscinde, par lequel elle me pressait de faire parler à son
-père et de hâter notre mariage; mais cela avec une si touchante pudeur
-que don Fernand s'écria qu'en elle seule étaient réunis les charmes de
-l'esprit et du corps qu'on trouve répartis entre les autres femmes. Ces
-louanges, toutes méritées qu'elles étaient, me devinrent suspectes dans
-sa bouche; je commençai à me cacher de lui; mais autant je prenais soin
-de ne pas prononcer le nom de Luscinde, autant il se plaisait à m'en
-entretenir. Sans cesse il m'en parlait, et il avait l'art de ramener sur
-elle notre conversation. Cela me donnait de la jalousie, non que je
-craignisse rien de Luscinde, dont je connaissais la constance et la
-loyauté, mais j'appréhendais tout de ma mauvaise étoile, car les amants
-sont rarement sans inquiétude. Sous prétexte que l'ingénieuse expression
-de notre tendresse mutuelle l'intéressait vivement, don Fernand
-cherchait toujours à voir les lettres que j'écrivais à Luscinde et les
-réponses qu'elle y faisait.
-
-Un jour il arriva que Luscinde m'ayant demandé un livre de chevalerie
-qu'elle affectionnait, l'Amadis de Gaule...
-
-A peine don Quichotte eut-il entendu prononcer le mot de livre de
-chevalerie, qu'il s'écria:
-
-Si, en commençant son histoire, Votre Grâce m'eût dit que cette belle
-demoiselle aimait autant les livres de chevalerie, cela m'aurait suffi
-pour me faire apprécier l'élévation de son esprit, qui certes ne serait
-pas aussi distingué que vous l'avez dépeint, si elle eût manqué de goût
-pour une si savoureuse lecture. Il ne me faut donc point d'autre preuve
-qu'elle est belle, spirituelle et d'un mérite accompli; et, puisqu'elle
-a cette inclination, je la tiens pour la plus belle et la plus
-spirituelle personne du monde. J'aurais voulu seulement, seigneur,
-qu'avec Amadis de Gaule vous eussiez mis entre ses mains cet excellent
-don Roger de Grèce; car l'aimable Luscinde aurait sans doute fort goûté
-Daraïde et Garaya, le discret berger Darinel, et les vers de ses
-admirables bucoliques, qu'il chantait avec tant d'esprit et
-d'enjouement. Mais il sera facile de réparer cet oubli, et quand vous
-voudrez bien me faire l'honneur de me rendre visite, je vous montrerai
-plus de trois cents ouvrages qui font mes délices, quoique je croie me
-rappeler en ce moment qu'il ne m'en reste plus un seul, grâce à la
-malice et à l'envie des enchanteurs. Excusez-moi, je vous prie, si,
-contre ma promesse, je vous ai interrompu; car dès qu'on parle devant
-moi de chevalerie et de chevaliers, il n'est pas plus en mon pouvoir de
-me taire qu'aux rayons du soleil de cesser de répandre de la chaleur, et
-à ceux de la lune de l'humidité. Maintenant, poursuivez votre récit.
-
-Pendant ce discours, Cardenio avait laissé tomber sa tête sur sa
-poitrine, comme un homme absorbé dans une profonde rêverie; et quoique
-don Quichotte l'eût prié deux ou trois fois de continuer son histoire,
-il ne répondait rien. Enfin, après un long silence, il releva la tête en
-disant: Il y a une chose que je ne puis m'ôter de la pensée, et personne
-n'en viendrait à bout, à moins d'être un maraud et un coquin, c'est que
-cet insigne bélître d'Élisabad[43] vivait en concubinage avec la reine
-Madasime.
-
- [43] Chirurgien d'Amadis de Gaule.
-
-Oh! pour cela, non, non, de par tous les diables!... s'écria don
-Quichotte, enflammé de colère, c'est une calomnie au premier chef. La
-reine Madasime fut une excellente et vertueuse dame, et il n'y a pas
-d'apparence qu'une si grande princesse se soit oubliée à ce point avec
-un guérisseur de hernies. Quiconque le dit ment impudemment, et je le
-lui prouverai à pied et à cheval, armé ou désarmé, de jour et de nuit,
-enfin de telle manière qu'il lui conviendra.
-
-Cardenio le regardait fixement en silence, et n'était pas plus en état
-de poursuivre son récit, que don Quichotte de l'entendre, tant notre
-héros avait ressenti l'affront qu'on venait de faire en sa présence à la
-reine Madasime. Chose étrange! il prenait la défense de cette dame comme
-si elle eût été sa véritable et légitime souveraine, tellement ses
-maudits livres lui avaient troublé la cervelle.
-
-Cardenio, qui était redevenu fou, s'entendant traiter de menteur
-impudent, prit mal la plaisanterie, et ramassant un caillou qui se
-trouvait à ses pieds, le lança si rudement contre la poitrine de notre
-héros, qu'il l'étendit par terre. Sancho Panza voulut s'élancer pour
-venger son maître; mais Cardenio le reçut de telle façon, que d'un seul
-coup il l'envoya par terre, puis, lui sautant sur le ventre, il le foula
-tout à son aise et ne le lâcha point qu'il ne s'en fût rassasié. Le
-chevrier voulut aller au secours de Sancho, il n'en fut pas quitte à
-meilleur marché. Enfin, après les avoir bien frottés et moulus l'un
-après l'autre, Cardenio les laissa et regagna à pas lents le chemin de
-la montagne.
-
-Furieux d'avoir été ainsi maltraité, Sancho s'en prit au chevrier, en
-lui disant qu'il aurait dû les prévenir que cet homme était sujet à des
-accès de fureur, parce que, s'ils l'avaient su, ils se seraient tenus
-sur leurs gardes. Le chevrier répondit qu'il les avait avertis, et que
-s'ils ne l'avaient pas entendu, ce n'était pas sa faute. Sancho
-repartit, le chevrier répliqua, et de reparties en répliques, de
-répliques en reparties, ils en vinrent à se prendre par la barbe et à se
-donner de telles gourmades que si don Quichotte ne les eût séparés, ils
-se seraient mis en pièces. Sancho était en goût, et criait à son maître:
-Laissez-moi faire, seigneur chevalier de la Triste-Figure; celui-ci
-n'est pas armé chevalier, ce n'est qu'un paysan comme moi, je puis
-combattre avec lui à armes égales et me venger du tort qu'il m'a causé.
-
-Cela est vrai, dit don Quichotte, mais il est innocent de ce qui nous
-est arrivé.
-
-Étant parvenu à les séparer, notre héros demanda au chevrier s'il ne
-serait pas possible de retrouver Cardenio, parce qu'il mourait d'envie
-de savoir la fin de son histoire. Le chevrier répondit, comme il avait
-déjà fait, qu'il ne connaissait point sa retraite; mais qu'en parcourant
-avec soin les alentours, on le retrouverait sûrement, ou dans son bon
-sens ou dans sa folie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-DES CHOSES ÉTRANGES QUI ARRIVÈRENT AU VAILLANT CHEVALIER DE LA MANCHE
-DANS LA SIERRA MORENA, ET DE LA PÉNITENCE QU'IL FIT A L'IMITATION DU
-BEAU TÉNÉBREUX
-
-
-Ayant dit adieu au chevrier, don Quichotte remonta sur Rossinante, et
-ordonna à Sancho de le suivre, ce que celui-ci fit de très-mauvaise
-grâce, forcé qu'il était d'aller à pied. Ils pénétrèrent peu à peu dans
-la partie la plus âpre de la montagne. Sancho mourait d'envie de parler;
-mais pour ne pas contrevenir à l'ordre de son maître, il aurait désiré
-qu'il commençât l'entretien. Enfin, ne pouvant supporter un plus long
-silence, et don Quichotte continuant à se taire: Seigneur, lui dit-il,
-je supplie Votre Grâce de me donner sa bénédiction et mon congé; je
-veux, sans plus tarder, aller retrouver ma femme et mes enfants, avec
-qui je pourrai au moins converser tout à mon aise; car vous suivre par
-ces solitudes, jour et nuit, sans dire un seul mot, autant vaudrait
-m'enterrer tout vivant. Encore si les bêtes parlaient, comme au temps
-d'Ésope, le mal serait moins grand, je m'entretiendrais avec mon âne[44]
-de ce qui me passerait par la tête, et je prendrais mon mal en patience;
-mais être sans cesse en quête d'aventures, ne rencontrer que des coups
-de poing, des pluies de pierres, des sauts de couverture, et, pour tout
-dédommagement, avoir la bouche cousue, comme si on était né muet, par ma
-foi, c'est une tâche qui est au-dessus de mes forces.
-
- [44] Inadvertance de l'auteur, car Sancho a perdu son âne et ne l'a
- pas encore retrouvé.
-
-Je t'entends, Sancho, répondit don Quichotte; tu ne saurais tenir
-longtemps ta langue captive. Eh bien, je lui rends la liberté, mais
-seulement pour le temps que nous serons dans ces solitudes: parle donc à
-ta fantaisie.
-
-A la bonne heure, reprit Sancho; et pourvu que je parle aujourd'hui,
-Dieu sait ce qui arrivera demain. Aussi, pour profiter de la permission,
-je demanderai à Votre Grâce pourquoi elle s'est avisée de prendre si
-chaudement le parti de cette reine Marcassine, ou n'importe comme elle
-s'appelle, car je ne m'en soucie guère, et que vous importait que cet
-Abad fût ou non son bon ami? Si vous aviez laissé passer cela, qui ne
-vous touche en rien, le fou aurait achevé son histoire, vous vous seriez
-épargné le coup de pierre, et je n'aurais pas la toile du ventre
-rompue.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-De reparties en répliques, de répliques en reparties, ils en vinrent à
-se prendre par la barbe (p. 120).]
-
-Si tu savais, comme moi, reprit don Quichotte, quelle grande et noble et
-dame était la reine Madasime, je suis certain que tu dirais que j'ai
-encore montré trop de patience en n'arrachant pas la langue insolente
-qui a osé proférer un pareil blasphème; car, je t'en fais juge, n'est-ce
-pas un exécrable blasphème de prétendre qu'une reine a fait l'amour avec
-un chirurgien? La vérité est que cet Élisabad, dont a parlé le fou, fut
-un homme prudent et de bon conseil, qui servait autant de gouverneur que
-de médecin à la reine; mais soutenir qu'elle était sa maîtresse, c'est
-une insolence digne du plus sévère châtiment. Au reste, afin que tu sois
-bien convaincu que Cardenio ne savait ce qu'il disait, tu n'as qu'à te
-rappeler qu'il était déjà retombé dans un de ses accès de folie.
-
-Justement, voilà où je vous attendais, s'écria Sancho; à quoi bon se
-mettre en peine des discours d'un fou! et si ce caillou, au lieu de vous
-frapper dans l'estomac, vous avait donné par la tête, nous serions dans
-un bel état pour avoir pris la défense de cette grande dame, que Dieu a
-mise en pourriture.
-
-Sancho, répondit don Quichotte, contre les fous et contre les sages,
-tout chevalier errant est tenu de défendre l'honneur des dames, quelles
-qu'elles puissent être; à plus forte raison l'honneur des hautes et
-nobles princesses, comme l'était la reine Madasime, pour qui j'ai une
-vénération particulière, à cause de sa vertu et de toutes ses admirables
-qualités; car, outre qu'elle était fort belle, elle montra beaucoup de
-patience et de résignation dans les malheurs dont elle fut accablée.
-C'est alors que les sages conseils d'Élisabad l'aidèrent à supporter ses
-déplaisirs, et c'est aussi de là que des gens ignorants et
-malintentionnés ont pris occasion de dire qu'ils vivaient familièrement
-ensemble. Mais encore une fois ils ont menti, et ils mentiront deux
-cents autres fois, tous ceux qui le diront ou seulement en auront la
-pensée.
-
-Je ne le dis ni ne le pense, repartit Sancho: que ceux qui le pensent en
-soient seuls responsables; s'ils ont ou non couché ensemble, c'est à
-Dieu qu'ils en ont rendu compte. Moi je viens de mes vignes, et je ne
-sais rien de rien; je ne fourre point mon nez où je n'ai que faire; qui
-achète et vend, en sa bourse le sent; nu je suis né, nu je me trouve; je
-ne perds ni ne gagne; et que m'importe, à moi, qu'ils aient été bons
-amis! Bien des gens croient qu'il y a du lard, là où il n'y a pas
-seulement de crochets pour le pendre; qui peut mettre des portes aux
-champs? N'a-t-on pas glosé de Dieu lui-même?
-
-Sainte Vierge! s'écria don Quichotte; eh! combien enfiles-tu là de
-sottises? Explique-moi, je te prie, quels rapports ont tous ces
-impertinents proverbes avec ce que je viens de dire? Va, va, occupe-toi
-désormais de talonner ton âne, sans te mêler de ce qui ne te regarde
-pas. Mais surtout, tâche de bien imprimer dans ta cervelle que ce
-qu'avec l'aide de mes cinq sens j'ai fait, je fais et je ferai, est
-toujours selon la droite raison, et parfaitement conforme aux lois de la
-chevalerie, que j'entends mieux qu'aucun des chevaliers qui en ont
-jamais fait profession.
-
-Mais, seigneur, est-ce une loi de la chevalerie, reprit Sancho, de
-courir ainsi perdus au milieu de ces montagnes, où il n'y a ni chemin ni
-sentier, cherchant un fou auquel, dès que nous l'aurons trouvé, il
-prendra fantaisie d'achever de nous briser, à vous la tête, et à moi les
-côtes?
-
-Encore une fois, laissons cela, repartit don Quichotte; apprends que mon
-dessein n'est pas seulement de retrouver ce pauvre fou, mais d'accomplir
-en ces lieux mêmes une prouesse qui doit éterniser mon nom parmi les
-hommes, et laissera bien loin derrière moi tous les chevaliers errants
-passés et à venir.
-
-Est-elle bien périlleuse, cette prouesse? demanda Sancho.
-
-Non, répondit don Quichotte. Cependant la chose pourrait tourner de
-telle sorte, que nous rencontrions malheur au lieu de chance. Au reste,
-tout dépendra de ta diligence.
-
-De ma diligence? dit Sancho.
-
-Oui, mon ami, reprit don Quichotte, parce que si tu reviens promptement
-d'où j'ai dessein de t'envoyer, plus tôt ma peine sera finie, et plus
-tôt ma gloire commencera. Mais comme il n'est pas juste que je te tienne
-davantage en suspens, je veux que tu saches, ô Sancho, que le fameux
-Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errants qui se
-soient vus dans le monde; que dis-je? le plus parfait, il fut le seul,
-l'unique, ou tout au moins le premier. J'en suis fâché pour ceux qui
-oseraient se comparer à lui, ils se tromperaient étrangement; il n'y en
-a pas un qui soit digne seulement d'être son écuyer. Lorsqu'un peintre
-veut s'illustrer dans son art, il s'attache à imiter les meilleurs
-originaux, et prend pour modèles les ouvrages des plus excellents
-maîtres; eh bien, la même règle s'applique à tous les arts et à toutes
-les sciences qui font l'ornement des sociétés. Ainsi, celui qui veut
-acquérir la réputation d'homme prudent et sage doit imiter Ulysse,
-qu'Homère nous représente comme le type de la sagesse et de la prudence;
-dans la personne d'Énée, Virgile nous montre également la piété d'un
-fils envers son père, et la sagacité d'un vaillant capitaine: et tous
-deux ont peint ces héros, non pas peut-être tels qu'ils furent, mais
-tels qu'ils devaient être, afin de laisser aux siècles à venir un modèle
-achevé de leurs vertus. D'où il suit qu'Amadis de Gaule ayant été le
-pôle, l'étoile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers, c'est
-lui que nous devons imiter, nous tous qui sommes engagés sous les
-bannières de l'amour et de la chevalerie. Je conclus donc, ami Sancho,
-que le chevalier errant qui l'imitera le mieux, approchera le plus de
-la perfection. Or, la circonstance dans laquelle le grand Amadis fit
-surtout éclater sa sagesse, sa valeur, sa patience et son amour, fut
-celle où, dédaigné de sa dame Oriane, il se retira sur la Roche Pauvre
-pour y faire pénitence, changeant son nom en celui de Beau Ténébreux,
-nom significatif et tout à fait en rapport avec le genre de vie qu'il
-s'était imposé. Mais, comme il m'est plus facile de l'imiter en sa
-pénitence que de pourfendre, comme lui, des géants farouches, de
-détruire des armées, de disperser des flottes, de défaire des
-enchantements, et que de plus ces lieux sauvages sont admirablement
-convenables pour mon dessein, je ne veux pas laisser échapper, sans la
-saisir, l'occasion qui m'offre si à propos une mèche de ses cheveux.
-
-Mais enfin, demanda Sancho, qu'est-ce donc que Votre Grâce prétend faire
-dans un lieu si désert?
-
-Ne t'ai-je pas dit, reprit don Quichotte, que mon intention est
-non-seulement d'imiter Amadis dans son désespoir amoureux et sa folie
-mélancolique, mais aussi le valeureux Roland, alors que s'offrit à lui
-sur l'écorce d'un hêtre l'irrécusable indice qu'Angélique s'était
-oubliée avec le jeune Médor; ce qui lui donna tant de chagrin qu'il en
-devint fou, qu'il arracha les arbres, troubla l'eau des fontaines, tua
-les bergers, dispersa leurs troupeaux, incendia leurs chaumières, traîna
-sa jument, et fit cent mille autres extravagances dignes d'une éternelle
-mémoire? Et quoique je ne sois pas résolu d'imiter Roland, Orland ou
-Rotoland (car il portait ces trois noms) dans toutes ses folies,
-j'ébaucherai de mon mieux les plus essentielles; peut-être bien me
-contenterai-je tout simplement d'imiter Amadis, qui, sans faire des
-choses aussi éclatantes, sut acquérir par ses lamentations amoureuses
-autant de gloire que personne.
-
-Seigneur, dit Sancho, il me semble que ces chevaliers avaient leurs
-raisons pour accomplir toutes ces folies et toutes ces pénitences; mais
-quel motif a Votre Grâce pour devenir fou? Quelle dame vous a rebuté, et
-quels indices peuvent vous faire penser que madame Dulcinée du Toboso a
-folâtré avec More ou chrétien?
-
-Eh bien, Sancho, continua don Quichotte, voilà justement le fin de mon
-affaire: le beau mérite qu'un chevalier errant devienne fou lorsqu'il a
-de bonnes raisons pour cela; l'ingénieux, le piquant, c'est de devenir
-fou sans sujet, et de faire dire à sa dame: Si mon chevalier fait de
-telles choses à froid, que ferait-il donc à chaud? en un mot, de lui
-montrer de quoi on est capable dans l'occasion, puisqu'on agit de la
-sorte sans que rien vous y oblige. D'ailleurs, n'ai-je pas un motif
-suffisant dans la longue absence qui me sépare de la sans pareille
-Dulcinée? N'as-tu pas entendu dire au berger Ambrosio que l'absence fait
-craindre et ressentir tous les maux? Cesse donc, Sancho, de me détourner
-d'une si rare et si heureuse imitation. Fou je suis, et fou je veux
-demeurer, jusqu'à ce que tu sois de retour avec la réponse à une lettre
-que tu iras porter de ma part à madame Dulcinée: si je la trouve digne
-de ma fidélité, je cesse à l'instant même d'être fou et de faire
-pénitence; mais si elle n'est pas telle que je l'espère, oh! alors, je
-resterai fou définitivement, parce qu'en cet état je ne sentirai rien:
-de sorte que, quoi que me réponde ma dame, je me tirerai toujours
-heureusement d'affaire, jouissant comme sage du bien que j'espère de ton
-retour, ou, comme fou, ne sentant pas le mal que tu m'auras apporté.
-Mais dis-moi, as-tu bien précieusement gardé l'armet de Mambrin? Je t'ai
-vu le ramasser après que cet ingrat eut fait tous ses efforts pour le
-mettre en pièces, sans pouvoir en venir à bout, tant il est de bonne
-trempe.
-
-Vive Dieu! reprit Sancho, je ne saurais endurer patiemment certaines
-choses que dit Votre Grâce; en vérité, cela ferait croire que ce que
-vous racontez des chevaliers errants, de ces royaumes dont ils font la
-conquête, de ces îles qu'ils donnent pour récompense à leurs écuyers,
-que toutes ces belles choses enfin sont des contes à dormir debout.
-Comment sans cesse entendre répéter qu'un plat à barbe est l'armet de
-Mambrin, sans penser que celui qui soutient cela a perdu le jugement?
-J'ai dans mon bissac le bassin tout aplati, et je l'emporte chez moi
-pour le redresser et me faire la barbe, si Dieu m'accorde jamais la
-grâce de me retrouver avec ma femme et mes enfants.
-
-Sancho, reprit don Quichotte, par le nom du Dieu vivant que tu viens de
-jurer, je jure à mon tour que sur toute la surface de la terre on n'a
-pas encore vu d'écuyer d'un plus médiocre entendement. Depuis le temps
-que je t'ai pris à mon service, est-il possible que tu sois encore à
-t'apercevoir qu'avec les chevaliers errants tout semble chimères,
-folies, extravagances, non pas parce que cela est ainsi, mais parce
-qu'il se rencontre partout sur leur passage des enchanteurs, qui
-changent, bouleversent et dénaturent les objets selon qu'ils ont envie
-de nuire ou de favoriser? Ce qui te paraît à toi un bassin de barbier
-est pour moi l'armet de Mambrin, et paraîtra tout autre chose à un
-troisième. En cela j'admire la sage prévoyance de l'enchanteur qui me
-protége, d'avoir fait que chacun prenne pour un bassin de barbier cet
-armet, car étant une des plus précieuses choses du monde, et
-naturellement la plus enviée, sa possession ne m'aurait pas laissé un
-moment de repos, et il m'aurait fallu soutenir mille combats pour le
-défendre; tandis que, sous cette vile apparence, personne ne s'en
-soucie, comme cet étourdi l'a fait voir en essayant de le rompre, sans
-daigner même l'emporter. Garde-le, ami Sancho, je n'en ai pas besoin
-pour l'heure; au contraire, je veux me désarmer entièrement et me mettre
-nu comme lorsque je sortis du ventre de ma mère, si toutefois je trouve
-qu'il soit plus à propos d'imiter la pénitence de Roland que celle
-d'Amadis.
-
-En devisant ainsi, ils arrivèrent au pied d'une roche très-haute et
-comme taillée à pic. Sur son flanc un ruisseau limpide courait en
-serpentant arroser une verte prairie. Quantité d'arbres sauvages, de
-plantes et de fleurs des champs entouraient cette douce retraite. Ce
-lieu plut beaucoup au chevalier de la Triste-Figure, qui, le prenant
-pour théâtre de sa pénitence, en prit possession en ces termes:
-
-Cruelle! voici l'endroit que j'adopte et que je choisis pour pleurer
-l'infortune où tu m'as fait descendre! oui, je veux que mes larmes
-grossissent les eaux de ce ruisseau, que mes soupirs incessants agitent
-les feuilles et les branches de ces arbres, en signe et témoignage de
-l'affliction qui déchire mon cœur outragé. O vous! divinités champêtres
-qui faites séjour en ce désert, écoutez les plaintes d'un malheureux
-amant, qu'une longue absence et une jalousie imaginaire ont amené dans
-ces lieux, afin de pleurer son triste sort, et gémir à son aise des
-rigueurs d'une ingrate en qui le ciel a rassemblé toutes les perfections
-de l'humaine beauté! O Dulcinée du Toboso! soleil de mes jours, lune de
-mes nuits, étoile polaire de ma destinée! prends pitié du triste état où
-m'a réduit ton absence, et daigne répondre par un heureux dénoûment à la
-constance de ma foi! Arbres, désormais compagnons de ma solitude, faites
-connaître par le doux bruissement de votre feuillage que ma présence ne
-vous déplaît pas. Et toi, cher écuyer, fidèle compagnon de mes nombreux
-travaux, regarde bien ce que je vais faire, afin de le raconter
-fidèlement à celle qui en est l'unique cause.
-
-En achevant ces mots, il mit pied à terre, ôta la selle et la bride à
-Rossinante, et lui frappant doucement sur la croupe avec la paume de la
-main, il dit en soupirant:
-
-Celui qui a perdu la liberté te la donne, ô coursier aussi excellent par
-tes œuvres que malheureux par ton sort! Va, prends le chemin que tu
-voudras, car tu portes écrit sur le front que jamais l'hippogriffe
-d'Astolphe, ni le renommé Frontin, qui coûta si cher à Bradamante,
-n'ont égalé ta légèreté et ta vigueur.
-
-[Illustration: Celui qui a perdu sa liberté te la donne (p. 124).]
-
-Maudit, et mille fois maudit, s'écria Sancho, soit celui qui me prive du
-soin de débâter mon âne. Par ma foi, les caresses et les compliments ne
-lui manqueraient pas à cette heure. Et pourtant quand il serait ici, le
-pauvre grison, à quoi servirait de lui ôter le bât? Qu'a-t-il à voir aux
-folies des amoureux et des désespérés, puisque son maître, et ce maître
-c'est moi, n'a jamais été ni l'un ni l'autre? Mais dites-moi, seigneur,
-si mon départ et votre folie sont choses sérieuses, ne serait-il pas à
-propos de seller Rossinante, afin de remplacer mon âne? ce sera toujours
-du temps de gagné; tandis que s'il me faut aller à pied, je ne sais trop
-quand j'arriverai, ni quand je serai de retour, car je suis mauvais
-marcheur.
-
-Fais comme tu voudras, répondit don Quichotte; d'autant que ton idée ne
-me semble pas mauvaise. Au reste, tu partiras dans trois jours; je te
-retiens jusque-là, afin que tu puisses voir ce que j'accomplirai pour ma
-dame, et que tu puisses lui en faire un fidèle récit.
-
-Et que puis-je voir de plus? dit Sancho.
-
-Vraiment, tu n'y es pas encore, repartit don Quichotte: ne faut-il pas
-que je déchire mes habits, que je disperse mes armes, que je me jette la
-tête en bas sur ces rochers, et fasse mille autres choses qui te
-raviront d'admiration?
-
-Pour l'amour de Dieu, reprit Sancho, que Votre Grâce prenne bien garde à
-la manière dont elle fera ses culbutes, car vous pourriez donner de la
-tête en tel endroit que dès le premier coup l'échafaudage de votre
-pénitence serait renversé. Si cependant ces culbutes sont
-indispensables, je suis d'avis, puisque tout cela n'est que feinte et
-imitation, que vous vous contentiez de les faire dans l'eau ou sur
-quelque chose de mou comme du coton; après quoi laissez-moi le soin du
-reste, je saurai bien dire à madame Dulcinée que vous avez fait ces
-culbutes sur des roches plus dures que le diamant.
-
-Je te suis reconnaissant de ta bonne intention, dit don Quichotte; mais
-apprends que tout ceci, loin d'être une feinte, est une affaire
-très-sérieuse. D'ailleurs, agir autrement serait manquer aux lois de la
-chevalerie, qui nous défendent de mentir sous peine d'indignité; or
-faire ou dire une chose pour une autre c'est mentir; il faut donc que
-mes culbutes soient réelles, franches, loyales, exemptes de toutes
-supercherie. Il sera bon néanmoins que tu me laisses de la charpie pour
-panser mes blessures, puisque notre mauvais sort a voulu que nous
-perdions le baume.
-
-Ç'a été bien pis de perdre l'âne, puisqu'il portait la charpie et le
-baume, repartit Sancho; quant à ce maudit breuvage, je prie Votre Grâce
-de ne m'en parler jamais; rien que d'en entendre prononcer le nom me met
-l'âme à l'envers, et à plus forte raison l'estomac. Je vous prie aussi
-de considérer comme achevés les trois jours que vous m'avez donnés pour
-voir vos folies; je les tiens pour vues et revues, et j'en dirai des
-merveilles à madame Dulcinée. Veuillez écrire la lettre et m'expédier
-promptement; car je voudrais être déjà de retour pour vous tirer du
-purgatoire où je vous laisse.
-
-Purgatoire! reprit don Quichotte; dis enfer, et pis encore, s'il y a
-quelque chose de pire au monde.
-
-A qui est en enfer NULLA EST RETENTIO, à ce que j'ai entendu dire,
-répliqua Sancho.
-
-Qu'entends-tu par RETENTIO? demanda don Quichotte.
-
-J'entends par RETENTIO, qu'une fois en enfer on n'en peut plus sortir,
-répondit Sancho; ce qui n'arrivera pas à Votre Grâce, ou je ne saurais
-plus jouer des talons pour hâter Rossinante. Plantez-moi une bonne fois
-devant madame Dulcinée, et je lui ferai un tel récit des folies que vous
-avez faites pour elle et de celles qui vous restent encore à faire, que
-je la rendrai aussi souple qu'un gant, fût-elle plus dure qu'un tronc de
-liége. Puis, avec sa réponse douce comme miel, je reviendrai comme les
-sorciers, à travers les airs, vous tirer de votre purgatoire, qui semble
-enfer, mais qui ne l'est pas, puisqu'il y a espérance d'en sortir,
-tandis qu'on ne sort jamais de l'enfer, quand une fois on y a mis le
-pied; ce qui est aussi, je crois, l'avis de Votre Grâce.
-
-C'est la vérité, dit don Quichotte; mais comment ferons-nous pour écrire
-ma lettre?
-
-Et aussi la lettre de change des trois ânons? ajouta Sancho.
-
-Sois tranquille, je ne l'oublierai pas, reprit don Quichotte; et puisque
-le papier manque, il me faudra l'écrire à la manière des anciens, sur
-des feuilles d'arbres ou des tablettes de cire. Mais je m'en souviens,
-j'ai le livre de poche de Cardenio, qui sera très-bon pour cela.
-Seulement tu auras soin de faire transcrire ma lettre sur une feuille de
-papier dans le premier village où tu trouveras un maître d'école; sinon
-tu en chargeras le sacristain de la paroisse; mais garde-toi de
-t'adresser à un homme de loi, car alors le diable même ne viendrait pas
-à bout de la déchiffrer.
-
-Et la signature? demanda Sancho.
-
-Jamais Amadis ne signait ses lettres, répondit don Quichotte.
-
-Bon pour cela, dit Sancho; mais la lettre de change doit forcément être
-signée: si elle n'est que transcrite, ils diront que le seing est faux,
-et adieu mes ânons.
-
-La lettre de change sera dans le livre de poche, reprit don Quichotte,
-et je la signerai; lorsque ma nièce verra mon nom, elle ne fera point
-difficulté d'y faire honneur. Quant à la lettre d'amour, tu auras soin
-de mettre pour signature: _A vous jusqu'à la mort, le chevalier de la
-Triste-Figure_. Peu importe qu'elle soit d'une main étrangère, car, si
-je m'en souviens bien, Dulcinée ne sait ni lire ni écrire, et de sa vie
-n'a vu lettre de ma main. En effet, nos amours ont toujours été
-platoniques, et n'ont jamais passé les bornes d'une honnête œillade;
-encore ç'a été si rarement, que depuis douze ans qu'elle m'est plus
-chère que la prunelle de mes yeux, qu'un jour mangeront les vers du
-tombeau, je ne l'ai pas vue quatre fois; peut-être même ne s'est-elle
-jamais aperçue que je la regardasse, tant Laurent Corchuelo, son père,
-et Aldonça Nogalès, sa mère, la veillaient de près et la tenaient
-resserrée.
-
-Comment! s'écria Sancho, la fille de Laurent Corchuelo et d'Aldonça
-Nogalès est madame Dulcinée du Toboso?
-
-Elle-même, répondit don Quichotte, et qui mérite de régner sur tout
-l'univers.
-
-Oh! je la connais bien, dit Sancho, et je sais qu'elle lance une barre
-aussi rudement que le plus vigoureux garçon du village. Par ma foi, elle
-peut prêter le collet à tout chevalier errant qui la prendra pour
-maîtresse. Peste! qu'elle est droite et bien faite! et la bonne voix
-qu'elle a! Un jour qu'elle était montée au haut du clocher de notre
-village, elle se mit à appeler les valets de son père qui travaillaient
-à plus de demi-lieue; eh bien, ils l'entendirent aussi distinctement que
-s'ils eussent été au pied de la tour. Ce qu'elle a de bon, c'est qu'elle
-n'est point dédaigneuse: elle joue avec tout le monde, et folâtre à tout
-propos. Maintenant j'en conviens, seigneur chevalier de la
-Triste-Figure, vous pouvez faire pour elle autant de folies qu'il vous
-plaira, vous pouvez vous désespérer et même vous pendre; personne ne
-dira que vous avez eu tort, le diable vous eût-il emporté. Aldonça
-Lorenço! bon Dieu, je grille d'être en chemin pour la revoir. Elle doit
-être bien changée, car aller tous les jours aux champs et en plein
-soleil, cela gâte vite le teint des femmes.
-
-Seigneur don Quichotte, continua Sancho, je dois vous confesser une
-chose. J'étais resté jusqu'ici dans une grande erreur; j'avais toujours
-cru que madame Dulcinée était une haute princesse, ou quelque grande
-dame méritant les présents que vous lui avez envoyés, comme ce Biscaïen,
-ces forçats, et tant d'autres non moins nombreux que les victoires
-remportées par vous avant que je fusse votre écuyer; mais en vérité que
-doit penser madame Aldonça Lorenço, je veux dire madame Dulcinée du
-Toboso, en voyant s'agenouiller devant elle les vaincus que lui envoie
-Votre Grâce? Ne pourrait-il pas arriver qu'en ce moment elle fût occupée
-à peigner du chanvre ou à battre du grain, et qu'à cette vue tous ces
-gens-là se missent en colère, tandis qu'elle-même se moquerait de votre
-présent?
-
-Sancho, reprit don Quichotte, je t'ai dit bien des fois que tu étais un
-grand bavard, et qu'avec ton esprit lourd et obtus, tu avais tort de
-vouloir badiner et de faire des pointes. Mais, pour te prouver que je
-suis encore plus sage que tu n'es sot, je veux que tu écoutes cette
-petite histoire. Apprends donc qu'une veuve, jeune, belle, riche, et
-surtout fort amie de la joie, s'amouracha un jour d'un frère lai, bon
-compagnon et de large encolure. En l'apprenant, le frère de la dame vint
-la trouver pour lui en dire son avis: «Comment, madame, une femme aussi
-noble, aussi belle et aussi riche que l'est Votre Grâce, peut-elle
-s'amouracher d'un homme de si bas étage et de si médiocre intelligence,
-tandis que dans la même maison il y a tant de docteurs et de savants
-théologiens, parmi lesquels elle peut choisir comme au milieu d'un cent
-de poires?--Vous n'y entendez rien, mon cher frère, répondit la dame, si
-vous pensez que j'ai fait un mauvais choix; car pour ce que je veux en
-faire, il sait autant et plus de philosophie qu'Aristote.» De la même
-manière, Sancho, tu sauras que pour ce que je veux faire de Dulcinée du
-Toboso, elle est autant mon fait que la plus grande princesse de la
-terre. Crois-tu que les Philis, les Galatées, les Dianes et les
-Amaryllis, qu'on voit dans les livres et sur le théâtre, aient été des
-créatures en chair et en os, et les maîtresses de ceux qui les ont
-célébrées? Non, en vérité: la plupart des poëtes les imaginent pour
-s'exercer l'esprit et faire croire qu'ils sont amoureux ou capables de
-grandes passions. Il me suffit donc qu'Aldonça Lorenço soit belle et
-sage: quant à sa naissance, peu m'importe; on n'en est pas à faire une
-enquête pour lui conférer l'habit de chanoinesse, et je me persuade,
-moi, qu'elle est la plus grande princesse du monde. Apprends, Sancho, si
-tu ne le sais pas, que les choses qui nous excitent le plus à aimer sont
-la sagesse et la beauté; or, ces deux choses se trouvent réunies au
-degré le plus éminent chez Dulcinée, car en beauté personne ne l'égale,
-et en bonne renommée peu lui sont comparables. En un mot, je m'en suis
-fait une idée telle, que ni les Hélènes, ni les Lucrèces, ni toutes les
-héroïnes des temps passés, grecques, latines ou barbares, n'en ont
-jamais approché. Qu'on dise ce qu'on voudra; si les sots ne m'approuvent
-pas, les gens sensés ne manqueront pas d'être de mon sentiment.
-
-Seigneur, reprit Sancho, vous avez raison en tout et partout, et je ne
-suis qu'un âne. Mais pourquoi, diable, ce mot-là me vient-il à la
-bouche? on ne devrait jamais parler de corde dans la maison d'un pendu.
-Maintenant il ne reste plus qu'à écrire vos lettres, et je décampe
-aussitôt.
-
-Don Quichotte prit le livre de poche, et s'étant mis un peu à l'écart,
-il commença à écrire avec un grand sang-froid. Sa lettre achevée, il
-appela son écuyer pour la lui lire, parce que, lui dit-il, je crains
-qu'elle ne se perde en chemin, et que j'ai tout à redouter de ta
-mauvaise étoile.
-
-Votre Grâce ferait mieux de l'écrire deux ou trois fois dans le livre de
-poche, reprit Sancho; c'est folie de penser que je puisse la loger dans
-ma mémoire; car je l'ai si mauvaise, que j'oublie quelquefois jusqu'à
-mon propre nom. Cependant, lisez-la-moi; je m'imagine qu'elle est faite
-comme au moule, et je serai bien aise de l'entendre.
-
-Écoute, dit don Quichotte.
-
-
- LETTRE DE DON QUICHOTTE A DULCINÉE DU TOBOSO.
-
- «Haute et souveraine Dame,
-
- «Le piqué jusqu'au vif de la pointe aiguë de l'absence, le blessé dans
- l'intime région du cœur, dulcissime Dulcinée du Toboso, vous souhaite
- la santé dont il ne jouit pas. Si votre beauté continue à me
- dédaigner, si vos mérites ne finissent par s'expliquer en ma faveur,
- si enfin vos rigueurs persévèrent, il me sera impossible, quoique
- accoutumé à la souffrance, de résister à tant de maux, parce que la
- force du mal sera plus forte que ma force. Mon fidèle écuyer Sancho
- vous rendra un compte exact, belle ingrate et trop aimable ennemie, de
- l'état où je suis à votre intention. S'il plaît à Votre Grâce de me
- secourir, vous ferez acte de justice, et sauverez un bien qui vous
- appartient: sinon faites ce qu'il vous plaira; car, en achevant de
- vivre, j'aurai satisfait à votre cruauté et à mes désirs.
-
- «Celui qui est à vous jusqu'à la mort.
-
- «Le chevalier de la TRISTE-FIGURE.»
-
-
-Par ma barbe, s'écria Sancho, voilà la meilleure lettre que j'aie
-entendue de ma vie! Peste, comme Votre Grâce dit bien ce qu'elle veut
-dire, et comme vous avez enchâssé là le chevalier de la Triste-Figure!
-En vérité, vous êtes le diable en personne, et il n'y a rien que vous ne
-sachiez.
-
-Dans la profession que j'exerce, il faut tout savoir, dit don Quichotte.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Dulcinée du Toboso (p. 127).]
-
-Or çà, reprit Sancho, écrivez donc de l'autre côté la lettre de change
-des ânons, et signez lisiblement, afin qu'on sache que c'est votre
-écriture.
-
-Volontiers, dit don Quichotte. Après l'avoir écrite, il lut ce qui
-suit:
-
- «Ma nièce, vous payerez, par cette première de change, trois ânons des
- cinq que j'ai laissés dans mon écurie, à Sancho Panza, mon écuyer,
- valeur reçue de lui. Je vous en tiendrai compte sur le vu de la
- présente, quittancée dudit Sancho. Fait au fond de la Sierra Morena,
- le 26 août de la présente année.»
-
-Très-bien, s'écria Sancho; Votre Grâce n'a plus qu'à signer.
-
-C'est inutile, répondit don Quichotte, je me contenterai de la parapher,
-et cela suffirait pour trois cents ânes.
-
-Je m'en rapporte à vous, dit Sancho; maintenant je vais seller
-Rossinante; préparez-vous à me donner votre bénédiction, car je veux
-partir à l'instant même, sans voir les extravagances que vous avez à
-faire; je dirai à madame Dulcinée que je vous en ai vu faire à bouche
-que veux-tu.
-
-Il faut au moins, et cela est nécessaire, reprit don Quichotte, que tu
-me voies nu, sans autre vêtement que la peau, faire une ou deux
-douzaines de folies, afin que les ayant vues, tu puisses jurer en toute
-sûreté de conscience de celles que tu croiras devoir y ajouter, et sois
-certain que tu n'en diras pas la moitié.
-
-En ce cas, seigneur, dépêchez-vous, repartit Sancho; mais, pour l'amour
-de Dieu, que je ne voie point la peau de Votre Grâce, cela me ferait
-trop de chagrin, et je ne pourrais m'empêcher de pleurer. J'ai tant
-pleuré cette nuit mon grison, que je ne suis pas en état de recommencer.
-S'il faut absolument que je vous voie faire quelques-unes de ces folies,
-faites-les tout habillé, et des premières qui vous viendront à l'esprit;
-car je vous l'ai déjà dit, c'est autant de pris sur mon voyage, et je
-tarderai d'autant à rapporter la réponse que mérite Votre Grâce. Par ma
-foi, que madame Dulcinée se tienne bien et réponde comme elle le doit,
-car autrement je fais vœu solennel de lui tirer la réponse de l'estomac
-à beaux soufflets comptants et à grands coups de pied dans le ventre.
-Peut-on souffrir qu'un chevalier errant, fameux comme vous l'êtes,
-devienne fou, sans rime ni raison, pour une...? Qu'elle ne me le fasse
-pas dire deux fois, la bonne dame, ou bien je lâche ma langue, et je lui
-crache son fait à la figure. Oui-da, elle a bien rencontré son homme; je
-ne suis pas si facile qu'elle s'imagine; elle me connaît mal, et
-très-mal; si elle me connaissait, elle saurait que je ne me mouche pas
-du pied.
-
-En vérité, Sancho, tu n'es guère plus sage que moi, dit don Quichotte.
-
-Je ne suis pas aussi fou, répliqua Sancho, mais je suis plus colère.
-Enfin, laissons cela. Dites-moi, je vous prie, jusqu'à ce que je sois de
-retour de quoi vivra Votre Grâce? Ira-t-elle par les chemins dérober
-comme Cardenio le pain des pauvres bergers?
-
-Ne prends de cela aucun souci, répondit don Quichotte; quand même
-j'aurais de tout en abondance, je suis résolu à ne me nourrir que des
-herbes de cette prairie et des fruits de ces arbres. Le fin de mon
-affaire consiste même à ne pas manger du tout, et à souffrir bien
-d'autres austérités.
-
-A propos, seigneur, dit Sancho, savez-vous que j'ai grand'peur, lorsque
-je reviendrai, de ne point retrouver l'endroit où je vous laisse, tant
-il est écarté?
-
-Remarque-le bien, reprit don Quichotte; quant à moi, je ne m'éloignerai
-pas d'ici, et de temps en temps je monterai sur la plus haute de ces
-roches, afin que tu puisses me voir ou que je t'aperçoive à ton retour.
-Mais, pour plus grande sûreté, tu n'as qu'à couper des branches de
-genêt, et à les répandre de six pas en six pas, jusqu'à ce que tu sois
-dans la plaine; cela te servira à me retrouver; Thésée ne fit pas autre
-chose, quand à l'aide d'un fil il entreprit de se guider dans le
-labyrinthe de Crète.
-
-Sancho s'empressa d'obéir, et, après avoir coupé sa charge de genêts, il
-vint demander la bénédiction de son seigneur, prit congé de lui et monta
-en pleurant sur Rossinante.
-
-Sancho, lui dit don Quichotte, je te recommande mon bon cheval; aies-en
-soin comme de ma propre personne.
-
-Là-dessus, l'écuyer se mit en chemin, semant les branches de genêt comme
-don Quichotte le lui avait conseillé. Il n'était pas encore bien
-éloigné, que revenant sur ses pas: Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce
-avait raison quand elle voulait me rendre témoin de quelques-unes de ses
-folies, afin que je puisse jurer en repos de conscience que je vous en
-ai vu faire, sans compter que l'idée de votre pénitence n'est pas une
-des moindres.
-
-Ne te l'avais-je pas dit? répondit don Quichotte. Eh bien, attends un
-peu; en moins d'un _Credo_ ce sera fait.
-
-Se mettant à tirer ses chausses, il fut bientôt en pan de chemise; puis,
-sans autre façon, se donnant du talon au derrière, il fit deux cabrioles
-et deux culbutes, les pieds en haut, la tête en bas, et mettant à
-découvert de telles choses, que pour ne pas les voir deux fois Sancho
-s'empressa de tourner bride, satisfait de pouvoir jurer que son maître
-était parfaitement fou.
-
-Nous le laisserons suivre son chemin jusqu'au retour, qui ne fut pas
-long.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-OU SE CONTINUENT LES RAFFINEMENTS D'AMOUR DU GALANT CHEVALIER DE LA
-MANCHE DANS LA SIERRA MORENA
-
-
-En revenant à conter ce que fit le chevalier de la Triste-Figure quand
-il se vit seul, l'histoire dit: A peine don Quichotte eut achevé ses
-sauts et ses culbutes, nu de la ceinture en bas et vêtu de la ceinture
-en haut, voyant Sancho parti sans en attendre la fin, qu'il gravit
-jusqu'à la cime d'une roche élevée, et là se mit à réfléchir sur un
-sujet qui maintes fois avait occupé sa pensée sans qu'il eût encore pu
-prendre à cet égard aucune résolution: c'était de savoir lequel serait
-préférable et lui conviendrait mieux d'imiter Roland dans sa démence
-amoureuse, ou bien Amadis dans ses folies mélancoliques; et se parlant à
-lui-même, il disait: Que Roland ait été aussi vaillant chevalier qu'on
-le prétend; qu'y a-t-il à cela de merveilleux? il était enchanté, et on
-ne pouvait lui ôter la vie, si ce n'est en lui enfonçant une épingle
-noire sous la plante du pied. Or, il avait, pour le préserver en cet
-endroit, six semelles de fer: et pourtant tout cela ne lui servit de
-rien, puisque Bernard de Carpio devina la ruse et l'étouffa entre ses
-bras, dans la gorge de Roncevaux. Mais laissons à part sa vaillance, et
-venons à sa folie; car il est certain qu'il perdit la raison, quand les
-arbres de la fontaine lui eurent dévoilé le fatal indice, et quand le
-pasteur lui eut assuré qu'Angélique avait fait deux fois la sieste avec
-Médor, ce jeune More à la blonde chevelure. Et certes, après que sa dame
-lui eut joué ce vilain tour, il n'avait pas grand mérite à devenir fou.
-Mais pour l'imiter dans sa folie, il faudrait avoir le même motif. Or,
-je jurerais bien que ma Dulcinée n'a jamais vu de More, même en
-peinture, et qu'elle est encore telle que sa mère l'a mise au monde: ce
-serait donc lui faire une injure gratuite et manifeste que de devenir
-fou du même genre de folie que Roland.
-
-D'un autre côté, je vois qu'Amadis de Gaule, sans perdre la raison ni
-faire d'extravagances, acquit en amour autant et plus de renommée que
-personne. Se voyant dédaigné de sa dame Oriane, qui lui avait défendu de
-paraître en sa présence jusqu'à ce qu'elle le rappelât, il ne fit rien
-de plus, dit son histoire, que de se retirer en compagnie d'un ermite,
-sur la roche Pauvre, où il versa tant de larmes que le ciel le prit en
-pitié et lui envoya du secours au plus fort de son âpre pénitence. Et
-cela étant, comme cela est, pourquoi me déshabiller entièrement,
-pourquoi m'en prendre à ces pauvres arbres qui ne m'ont fait aucun mal,
-et troubler l'eau de ces ruisseaux qui doivent me désaltérer quand
-l'envie m'en prendra? Ainsi donc, vive Amadis! et qu'il soit imité de
-son mieux par don Quichotte de la Manche, duquel on dira ce qu'on a dit
-d'un autre: que s'il ne fit pas de grandes choses, il périt du moins
-pour les avoir entreprises. D'ailleurs, si je ne suis ni dédaigné, ni
-outragé par ma Dulcinée, ne suffit-il pas que je sois loin de sa vue?
-Courage, mettons la main à l'œuvre; revenez dans ma mémoire,
-immortelles actions d'Amadis, et faites-moi connaître par où je dois
-commencer. Si je m'en souviens, la prière était son passe-temps
-principal; eh bien, faisons de même, imitons-le en tout et pour tout,
-puisque je suis l'Amadis de mon siècle, comme il fut celui du sien.
-
-Là-dessus notre chevalier prit, pour lui servir de chapelet, de grosses
-pommes de liége qu'il enfila et dont il se fit un rosaire. Seulement, il
-était contrarié de ne pas avoir sous la main un ermite pour le confesser
-et lui offrir des consolations; aussi passait-il le temps, soit à se
-promener dans la prairie, soit à tracer sur l'écorce des arbres, ou même
-sur le sable du chemin, une foule de vers, tous en rapport avec sa
-tristesse, tous à la louange de Dulcinée.
-
-
- Beaux arbres qui portez vos têtes jusqu'aux cieux,
- Et recueillez chez vous cent familles errantes;
- Vous que mille couleurs font briller à nos yeux,
- Aimables fleurs, herbes et plantes,
- Si mon séjour pour vous n'est point trop ennuyeux,
- Écoutez d'un amant les plaintes incessantes.
-
- Ne vous lassez point d'écouter;
- Je suis venu vers vous tout exprès pour chanter
- De mes maux sans pareils l'horrible destinée.
- Vous aurez en revanche abondamment de l'eau;
- Car don Quichotte ici va pleurer comme un veau,
- De l'absence de Dulcinée
- Du Toboso.
-
- Voici le lieu choisi par un fidèle amant:
- Des plus loyaux amants le plus parfait modèle,
- Qui pour souffrir tout seul un horrible tourment,
- Se cache aux yeux de sa belle,
- Et la fuit sans savoir ni pourquoi ni comment,
- Si ce n'est qu'il est fou par un excès de zèle.
-
- L'amour, ce petit dieu matois,
- Le brûle à petit feu par-dessous son harnois,
- Et le fait enrager comme une âme damnée:
- Ne sachant plus que faire en ce cruel dépit,
- Don Quichotte éperdu pleure à remplir un muid,
- De l'absence de Dulcinée
- Du Toboso.
-
- Pendant que pour la gloire il fait un grand effort,
- A travers les rochers cherchant des aventures
- Il maudit mille fois son déplorable sort,
- Ne trouvant que des pierres dures,
- Des ronces, des buissons qui le piquent bien fort,
- Et sans lui faire honneur lui font mille blessures.
-
- L'amour le frappe à tour de bras,
- Non pas de son bandeau, car il ne flatte pas:
- Mais d'une corde d'arc qui n'est pas étrennée,
- Il ébranle sa tête, il trouble son cerveau,
- Et don Quichotte alors de larmes verse un seau,
- De l'absence de Dulcinée
- Du Toboso[45].
-
-
- [45] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Ces vers ne réjouirent pas médiocrement ceux qui les lurent; le refrain
-_du Toboso_ leur parut surtout fort plaisant, car ils pensèrent que don
-Quichotte, en les composant, s'était imaginé qu'on ne les comprendrait
-pas si après le nom de Dulcinée il négligeait d'ajouter celui du Toboso;
-ce qui était vrai, et ce qu'il a avoué depuis. Il écrivit encore
-beaucoup d'autres vers, comme on l'a dit, mais ces stances furent les
-seules qu'on parvint à déchiffrer.
-
-Telle était dans sa solitude l'occupation de notre amoureux chevalier:
-tantôt il soupirait, tantôt il invoquait la plaintive Écho, les faunes
-et les sylvains de ces bois, les nymphes de ces fontaines, les conjurant
-de lui répondre et de le consoler; tantôt enfin il cherchait des herbes
-pour se nourrir, attendant avec impatience le retour de son écuyer. Si
-au lieu d'être absent trois jours, Sancho eût tardé plus longtemps, il
-trouvait le chevalier de la Triste-Figure tellement défiguré, que la
-mère qui le mit au monde aurait eu peine à le reconnaître. Mais laissons
-notre héros soupirer tout à son aise, pour nous occuper de Sancho et de
-son ambassade.
-
-A la sortie de la montagne, l'écuyer avait pris le chemin du Toboso, et
-le jour suivant il atteignit l'hôtellerie où il avait eu le malheur
-d'être berné. A cette vue, un frisson lui parcourut tout le corps, et
-s'imaginant déjà voltiger par les airs, il était tenté de passer outre,
-quoique ce fût l'heure du dîner et qu'il n'eût rien mangé depuis
-longtemps. Pressé par le besoin, il avança jusqu'à la porte de la
-maison. Pendant qu'il délibérait avec lui-même, deux hommes en sortirent
-qui crurent le reconnaître, et dont l'un dit à l'autre: Seigneur
-licencié, n'est-ce pas là ce Sancho Panza que la gouvernante de notre
-voisin nous a dit avoir suivi son maître en guise d'écuyer?
-
-C'est lui-même, reprit le curé, et voilà le cheval de don Quichotte.
-
-C'était, en effet, le curé et le barbier de son village, les mêmes qui
-avaient fait le procès et l'auto-da-fé des livres de chevalerie.
-
-Quand ils furent certains de ne pas se tromper, ils s'approchèrent; et
-le curé appelant Sancho par son nom, lui demanda où il avait laissé son
-maître. Sancho, qui les reconnut, se promit tout d'abord de taire le
-lieu et l'état dans lequel il l'avait quitté. Mon maître, répondit-il,
-est en un certain endroit occupé en une certaine affaire de grande
-importance, que je ne dirai pas quand il s'agirait de ma vie.
-
-[Illustration: Sancho s'empressa de tourner bride, satisfait de pouvoir
-jurer que son maître était parfaitement fou (p. 130).]
-
-Ami Sancho, reprit le barbier, on ne se débarrasse pas de nous si
-aisément, et si vous ne déclarez sur-le-champ où vous avez laissé le
-seigneur don Quichotte, nous penserons que vous l'avez tué pour lui
-voler son cheval. Ainsi, dites-nous où il est, ou bien préparez-vous à
-venir en prison.
-
-Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas tant de menaces: je ne suis
-point un homme qui tue, ni qui vole; je suis chrétien. Mon maître est au
-beau milieu de ces montagnes où il fait pénitence tant qu'il peut: et
-sur-le-champ il leur conta, sans prendre haleine, en quel état il
-l'avait laissé, les aventures qui leur étaient arrivées, ajoutant qu'il
-portait une lettre à madame Dulcinée du Toboso, la fille de Laurent
-Corchuelo, dont son maître était éperdument amoureux.
-
-Le curé et le barbier restèrent tout ébahis de ce que leur contait
-Sancho; et bien qu'ils connussent la folie de don Quichotte, leur
-étonnement redoublait en apprenant que chaque jour il y ajoutait de
-nouvelles extravagances. Ils demandèrent à voir la lettre qu'il écrivait
-à madame Dulcinée; Sancho répondit qu'elle était dans le livre de
-poche, et qu'il avait ordre de la faire copier au premier village qu'il
-rencontrerait. Le curé lui proposa de la transcrire lui-même; sur ce
-Sancho mit la main dans son sein pour en tirer le livre de poche; mais
-il n'avait garde de l'y trouver, car il avait oublié de le prendre, et,
-sans y penser, don Quichotte l'avait retenu. Quand notre écuyer vit que
-le livre n'était pas où il croyait l'avoir mis, il fut pris d'une sueur
-froide, et devint pâle comme la mort. Trois ou quatre fois il se tâta
-par tout le corps, fouilla ses habits, regarda cent autres fois autour
-de lui, mais voyant enfin que ses recherches étaient inutiles, il porta
-les deux mains à sa barbe, et s'en arracha la moitié; puis, tout d'un
-trait, il se donna sur le nez et sur les mâchoires cinq ou six coups de
-poing avec une telle vigueur qu'il se mit le visage tout en sang.
-
-Le curé et le barbier, qui n'avaient pu être assez prompts pour
-l'arrêter, lui demandèrent pour quel motif il se traitait d'une si rude
-façon.
-
-C'est parce que je viens de perdre en un instant trois ânons, dont le
-moindre valait une métairie, répondit Sancho.
-
-Que dites-vous là? reprit le barbier.
-
-J'ai perdu, repartit Sancho, le livre de poche où était la lettre pour
-madame Dulcinée et une lettre de change, signée de mon maître, par
-laquelle il mande à sa nièce de me donner trois ânons, de quatre ou cinq
-qu'elle a entre les mains.
-
-Il raconta ensuite la perte de son grison, et, là-dessus, il voulut
-recommencer à se châtier; mais le curé le calma, en l'assurant qu'il lui
-ferait donner par son maître une autre lettre de change, et cette fois
-sur papier convenable, parce que celles qu'on écrivait sur Un livre de
-poche n'étaient pas dans la forme voulue.
-
-En ce cas, répondit Sancho, je regrette peu la lettre de madame
-Dulcinée; d'ailleurs, je la sais par cœur, et je pourrai la faire
-transcrire quand il me plaira.
-
-Eh bien, dites-nous-la, reprit le barbier, après quoi nous la
-transcrirons.
-
-Sancho s'arrêta tout court; il se gratta la tête pour se rappeler les
-termes de la lettre, se tenant tantôt sur un pied, tantôt sur un autre,
-regardant le ciel, puis la terre; enfin, après s'être rongé la moitié
-d'un ongle: Je veux mourir sur l'heure, dit-il, si le diable ne s'en
-mêle pas; je ne saurais me souvenir de cette chienne de lettre, sinon
-qu'il y avait au commencement: Haute et souterraine dame.
-
-Vous voulez dire souveraine, et non pas souterraine? reprit le barbier.
-
-Oui, oui, c'est cela, cria Sancho; attendez donc, il me semble qu'il y
-avait ensuite: le maltraité, le privé de sommeil, le blessé baise les
-mains de Votre Grâce, ingrate et insensible belle. Je ne sais ce qu'il
-disait, de santé et de maladie, qu'il lui envoyait; tant il y a qu'il
-discourait encore quelque peu, et puis finissait par _à vous jusqu'à la
-mort, le chevalier de la Triste-Figure_.
-
-La fidèle mémoire de Sancho divertit beaucoup le curé et le barbier: ils
-lui en firent compliment, et le prièrent de recommencer la lettre trois
-ou quatre fois, afin de l'apprendre eux-mêmes par cœur. Sancho la
-répéta donc quatre autres fois, et quatre autres fois répéta quatre
-mille impertinences. Ensuite il se mit à conter les aventures de son
-maître; mais il ne souffla mot de son bernement dans l'hôtellerie. Il
-ajouta que s'il venait à rapporter une réponse favorable de madame
-Dulcinée, son maître devait se mettre en campagne pour tâcher de devenir
-empereur: chose d'ailleurs très-facile, tant étaient grandes la force de
-son bras et sa vaillance incomparable; qu'aussitôt monté sur le trône,
-il le marierait, lui Sancho, car alors il ne pouvait manquer d'être
-veuf, avec une demoiselle de l'impératrice, héritière d'un grand État en
-terre ferme, mais sans aucune île, parce qu'il ne s'en souciait plus.
-
-Sancho débitait tout cela avec tant d'assurance, que le curé et le
-barbier en étaient encore à comprendre comment la folie de don Quichotte
-avait pu être assez contagieuse pour brouiller en si peu de temps la
-cervelle de son écuyer. Ils ne cherchèrent point à le désabuser, parce
-qu'en cela sa conscience ne courait aucun danger, et que, tant qu'il
-serait plein de ces ridicules espérances, il ne songerait pas à mal
-faire, sans compter qu'ils étaient bien aises de se divertir à ses
-dépens. Le curé lui recommanda de prier Dieu pour la santé de son
-seigneur, ajoutant qu'avec le temps ce n'était pas une grande affaire
-pour lui que de devenir empereur, ou pour le moins archevêque, ou
-dignitaire d'un ordre équivalent.
-
-Mais si les affaires tournaient de telle sorte que mon seigneur ne
-voulût plus se faire empereur, et qu'il se mît en tête de devenir
-archevêque, dites-moi, je vous prie, demanda Sancho, ce que les
-archevêques errants donnent à leurs écuyers.
-
-Ils ont l'habitude de leur donner, répondit le curé, un office de
-sacristain, ou souvent même une cure qui leur procure un beau revenu,
-sans compter le casuel, qui ne vaut pas moins.
-
-Mais pour cela, dit Sancho, il faudrait que l'écuyer ne fût pas marié,
-et qu'il sût servir la messe. S'il en est ainsi, me voilà dans de beaux
-draps: malheureux que je suis j'ai une femme et des enfants, et je ne
-sais pas la première lettre de l'A, B, C. Que deviendrai-je, bon Dieu,
-s'il prend fantaisie à mon maître de se faire archevêque?
-
-Rassurez-vous, ami Sancho, reprit le barbier, nous lui parlerons, et le
-seigneur licencié lui ordonnera, sous peine de péché, de se faire plutôt
-empereur qu'archevêque; chose pour lui très-facile, car il a plus de
-valeur que de science.
-
-C'est aussi ce qu'il me semble, repartit Sancho, quoiqu'à vrai dire, je
-ne croie pas qu'il y ait au monde rien qu'il ne sache. Pour moi, je
-m'en vais prier Dieu de lui envoyer ce qui lui conviendra le mieux et
-lui fournira le moyen de me donner de plus grandes récompenses.
-
-Vous parlez en homme sage, dit le curé, et vous agirez en bon chrétien.
-Mais ce qui importe à présent, c'est de tirer votre maître de cette
-sauvage et inutile pénitence, qui ne lui produira aucun fruit; et pour y
-penser à loisir, aussi bien que pour dîner, car il en est temps, entrons
-dans l'hôtellerie.
-
-Entrez, vous autres, dit Sancho; pour moi j'attendrai ici, et je vous
-dirai tantôt pourquoi; qu'on m'envoie seulement quelque chose à manger,
-de chaud bien entendu, avec de l'orge pour Rossinante.
-
-Les deux amis entrèrent, et peu après le barbier vint lui apporter ce
-qu'il demandait.
-
-Ils se concertèrent ensuite sur les moyens de faire réussir leur projet:
-le curé proposa un plan qui lui semblait infaillible, et tout à fait
-conforme au caractère de don Quichotte: J'ai pensé, dit-il au barbier, à
-prendre le costume de princesse, pendant que vous vous habillerez de
-votre mieux en écuyer. Nous irons trouver don Quichotte, et feignant
-d'être une grande dame affligée qui a besoin de secours, je lui
-demanderai de m'octroyer un don, qu'en sa qualité de chevalier errant il
-ne pourra me refuser: ce don sera de venir avec moi, pour me venger
-d'une injure que m'a faite un chevalier discourtois et félon;
-j'ajouterai comme grâce insigne de ne point exiger que je lève mon voile
-jusqu'à ce qu'il m'ait fait rendre justice. En nous y prenant de la
-sorte, je ne doute pas que don Quichotte ne fasse tout ce qu'on voudra:
-nous le tirerons ainsi du lieu où il est, nous le ramènerons chez lui,
-et là nous verrons à loisir s'il n'y a point quelque remède à sa folie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-COMMENT LE CURÉ ET LE BARBIER VINRENT A BOUT DE LEUR DESSEIN, AVEC
-D'AUTRES CHOSES DIGNES D'ÊTRE RACONTÉES
-
-
-D'accord sur le mérite de l'invention, tous deux se mirent à l'œuvre
-aussitôt. Ils empruntèrent à l'hôtesse une jupe de femme et des coiffes
-dont le curé s'affubla, laissant pour gage une soutane toute neuve;
-quant au barbier, il se fit une grande barbe avec une queue de vache
-dont l'hôtelier se servait pour nettoyer son peigne. L'hôtesse demanda
-quel était leur projet; le curé lui ayant appris en peu de mots la folie
-de don Quichotte, et la nécessité de ce déguisement pour le tirer de la
-montagne, elle devina aisément que ce fou était l'homme au baume et le
-maître de l'écuyer berné: aussi s'empressa-t-elle de raconter ce qui
-s'était passé dans sa maison, sans oublier ce que Sancho mettait tant de
-soins à tenir secret.
-
-Bref, l'hôtesse accoutra le curé de la façon la plus divertissante. Elle
-lui fit revêtir une jupe de drap chamarrée de bandes noires d'une palme
-de large, et toute tailladée, comme on en portait au temps du roi Wamba.
-Pour coiffure, le curé se contenta d'un petit bonnet en toile piquée,
-qui lui servait la nuit; puis il se serra le front avec une jarretière
-de taffetas noir, et fit de l'autre une espèce de masque dont il se
-couvrit la barbe et le visage. Par-dessus le tout il enfonça son
-chapeau, qui pouvait lui tenir lieu de parasol; puis se couvrant de son
-manteau, il monta sur sa mule à la manière des femmes. Affublé de sa
-barbe de queue de vache, qui lui descendait jusqu'à la ceinture, le
-barbier enfourcha aussi sa mule, et dans cet équipage ils prirent congé
-de tout le monde, sans oublier la bonne Maritorne, laquelle, quoique
-pécheresse, promit de réciter un rosaire pour le succès d'une entreprise
-si chrétienne.
-
-A peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'il vint un scrupule au curé.
-Réfléchissant que c'était chose inconvenante pour un prêtre de se
-déguiser en femme, bien que ce fût à bonne intention, il dit au barbier:
-Compère, changeons de costume; mieux vaut que vous soyez la dame et moi
-l'écuyer, j'en profanerai moins mon caractère; et dût le diable emporter
-don Quichotte, je suis résolu, sans avoir fait cet échange, à ne pas
-aller plus avant.
-
-Sancho arriva sur ces entrefaites, et ne put s'empêcher de rire en les
-voyant travestis de la sorte. Le barbier fit ce que voulait le curé, qui
-s'empressa d'instruire son compère de ce qu'il devait dire à notre héros
-pour lui faire abandonner sa pénitence. Maître Nicolas l'assura qu'il
-saurait bien s'acquitter de son rôle; mais il ne voulut point s'habiller
-pour le moment. Le curé ajusta sa grande barbe, et tous deux se remirent
-en route sous la conduite de Sancho, qui leur conta chemin faisant tout
-ce qui était arrivé à son maître et à lui avec un fou qu'ils avaient
-rencontré dans la montagne, sans parler toutefois de la valise et des
-écus d'or; car tout simple qu'il était, notre homme ne manquait pas de
-finesse.
-
-Le jour suivant, on arriva à l'endroit où commençaient les branches de
-genêt. Sancho leur dit que c'était là l'entrée de la montagne, et qu'ils
-eussent à s'habiller, s'ils croyaient que leur déguisement pût être de
-quelque utilité; car ils lui avaient fait part de leur dessein, en lui
-recommandant de ne pas les découvrir. Lorsque votre maître, avaient-ils
-dit, demandera, comme cela est certain, si vous avez remis sa lettre à
-Dulcinée, donnez-lui cette assurance, mais ayez soin d'ajouter que sa
-dame, ne sachant ni lire ni écrire, lui ordonne de vive voix, sous peine
-d'encourir sa disgrâce et même sa malédiction, de se rendre sur-le-champ
-auprès d'elle, et que c'est son plus vif désir. Avec cette réponse que
-nous appuierons de notre côté, nous sommes assurés de le faire changer
-de résolution, et de le décider à se mettre en chemin pour devenir roi
-ou empereur, car alors il n'y aura plus à craindre qu'il pense à se
-faire archevêque.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Trois ou quatre fois, il se tâta partout le corps, fouilla ses habits
-(p. 131).]
-
-Sancho les remercia de leur bonne intention. Il sera bien, ajouta-t-il,
-que j'aille d'abord trouver mon maître pour lui donner la réponse de sa
-dame; peut-être aura-t-elle la vertu de le tirer de là, sans que vous
-preniez tant de peine.
-
-L'avis fut approuvé; et après qu'ils lui eurent promis d'attendre son
-retour, Sancho prit le chemin de la montagne, laissant nos deux
-compagnons dans un étroit défilé au bord d'un petit ruisseau, où
-quelques arbres et de hautes roches formaient un ombrage d'autant plus
-agréable, qu'au mois d'août, et vers trois heures après midi, la chaleur
-est excessive en ces lieux.
-
-Le curé et le barbier se reposaient paisiblement à l'ombre, quand tout à
-coup leurs oreilles furent frappées des accents d'une voix qui, sans
-être accompagnée d'aucun instrument, leur parut très-belle et
-très-suave. Ils ne furent pas peu surpris d'entendre chanter de la sorte
-dans un lieu si sauvage; car, bien qu'on ait coutume de dire qu'au
-milieu des champs et des forêts se rencontrent les plus belles voix du
-monde, personne n'ignore que ce sont là plutôt des fictions que des
-vérités. Leur étonnement redoubla donc lorsqu'ils entendirent
-distinctement ces vers qui n'avaient rien de rustique:
-
- Je vois d'où vient enfin le trouble de mes sens;
- L'absence, le dédain, une âpre jalousie
- Empoisonnent ma vie,
- Et font tous les maux que je sens.
- Dans ces tourments affreux quelle est mon espérance?
- Il n'est point de remède à des maux si cuisants,
- Et les efforts les plus puissants
- Succombent à leur violence.
-
- C'est toi, cruel Amour, qui causes mes douleurs!
- C'est toi, rigoureux sort, dont l'aveugle caprice
- Me fait tant d'injustice;
- Ciel! tu consens à mes douleurs.
- Il faut mourir enfin dans un état si triste,
- Le ciel, le sort, l'Amour, l'ont ainsi résolu;
- Ils ont un empire absolu,
- Et c'est en vain qu'on leur résiste.
-
- Rien ne peut adoucir la rigueur de mon sort:
- A moins d'être insensible au mal qui me possède,
- Il n'est point de remède
- Que le changement ou la mort,
- Mais mourir ou changer, et perdre ce qu'on aime,
- Ou se rendre insensible en perdant la raison,
- Peut-il s'appeler guérison,
- Et n'est-ce pas un mal extrême?
-
-L'heure, la solitude, le charme des vers et de la voix, tout cela réuni
-causait à nos deux amis un plaisir mêlé d'étonnement. Ils attendirent
-quelque temps; mais, n'entendant plus rien, ils se levaient pour aller à
-la recherche de celui qui chantait si bien, quand la même voix se fit
-entendre de nouveau:
-
- Pure et sainte amitié, rare présent des dieux,
- Qui, lasse des mortels et de leur inconstance,
- Ne nous laissant de toi qu'une vaine apparence,
- As quitté ce séjour pour retourner aux cieux;
-
- De là quand il te plaît, tu répands à nos yeux,
- De tes charmes si doux l'adorable abondance,
- Mais une fausse image, avec ta ressemblance,
- Sous le voile menteur désole tous ces lieux.
-
- Descends pour quelque temps, amitié sainte et pure;
- Viens confondre ici-bas la fourbe et l'imposture,
- Qui, sous ton sacré nom abusent les mortels;
-
- Découvre à nos regards l'éclat de ton visage;
- Remets, avec la paix, la franchise en usage,
- Et dissipant l'erreur, renverse ses autels[46].
-
- [46] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Le chant fut terminé par un profond soupir.
-
-Non moins touchés par la compassion qu'excités par la curiosité, le curé
-et le barbier voulurent savoir quelle était cette personne si affligée.
-A peine eurent-ils fait quelques pas, qu'au détour d'un rocher ils
-découvrirent un homme qui, en les voyant, s'arrêta tout à coup, laissant
-tomber sa tête sur sa poitrine, comme en proie à une rêverie profonde.
-Le curé était plein de charité; aussi se doutant, aux détails donnés par
-l'écuyer de don Quichotte, que c'était là Cardenio, il s'approcha de lui
-avec des paroles obligeantes, le priant en termes pressants de quitter
-un lieu si sauvage et une vie si misérable, dans laquelle il courait le
-risque de perdre son âme, ce qui est le plus grand de tous les malheurs.
-Cardenio, libre en ce moment des accès furieux dont il était souvent
-possédé, voyant deux hommes tout autrement vêtus que ceux qu'il avait
-coutume de rencontrer dans ces montagnes lui parler comme s'ils
-l'eussent connu, commença par les considérer avec attention et leur dit
-enfin: Qui que vous soyez, seigneurs, je vois bien que le ciel, dans le
-soin qu'il prend de secourir les bons et quelquefois les méchants, vous
-a envoyés vers moi, sans que j'aie mérité une telle faveur, pour me
-tirer de cette affreuse solitude et m'obliger de retourner parmi les
-hommes; mais comme vous ignorez, ce que je sais, moi, qu'en sortant du
-mal présent je cours risque de tomber dans un pire, vous me regardez
-sans doute comme un être dépourvu d'intelligence et privé de jugement.
-Hélas! il ne serait pas surprenant qu'il en fût ainsi, car je sens
-moi-même que le souvenir de mes malheurs me trouble souvent au point
-d'égarer ma raison, surtout quand on me rappelle ce que j'ai fait
-pendant ces tristes accès, et qu'on m'en donne des preuves que je ne
-puis récuser. Alors j'éclate en plaintes inutiles, je maudis mon étoile;
-et pour faire excuser ma folie, j'en raconte la cause à qui veut
-m'entendre. Il me semble que cela me soulage, persuadé que ceux qui
-m'écoutent me trouvent plus malheureux que coupable, et que la
-compassion que je leur inspire leur fait oublier mes extravagances. Si
-vous venez ici avec la même intention que d'autres y sont déjà venus, je
-vous supplie, avant de continuer vos charitables conseils, d'écouter le
-récit de mes tristes aventures; peut-être, après les avoir entendues,
-jugerez-vous qu'avec tant de sujets de m'affliger, et ne pouvant trouver
-de consolations parmi les hommes, j'ai raison de m'en éloigner.
-
-Curieux d'apprendre de sa bouche la cause de ses disgrâces, le curé et
-le barbier le prièrent instamment de la leur raconter, l'assurant qu'ils
-n'avaient d'autre dessein que de lui procurer quelque soulagement, s'il
-était en leur pouvoir de le faire.
-
-Cardenio commença donc son récit presque dans les mêmes termes qu'il
-l'avait déjà fait à don Quichotte, récit qui s'était trouvé interrompu,
-à propos de la reine Madasime et de maître Élisabad, par la trop grande
-susceptibilité de notre héros sur le chapitre de la chevalerie; mais
-cette fois, il en fut autrement, et Cardenio eut tout le loisir de
-poursuivre jusqu'à la fin. Arrivé au billet que don Fernand avait trouvé
-dans un volume d'Amadis de Gaule, il dit se le rappeler et qu'il était
-ainsi conçu:
-
-
- LUSCINDE A CARDENIO.
-
- «Je découvre chaque jour en vous de nouveaux sujets de vous estimer;
- si donc vous voulez que j'acquitte ma dette, sans que ce soit aux
- dépens de mon honneur, il vous sera facile de réussir. J'ai un père
- qui vous connaît, et qui m'aime assez pour ne pas s'opposer à mes
- desseins quand il en reconnaîtra l'honnêteté. C'est à vous de faire
- voir que vous m'estimez autant que vous le dites et que je le crois.»
-
-
-Ce billet, qui m'engageait à demander la main de Luscinde, donna si
-bonne opinion de son esprit et de sa sagesse à don Fernand, que dès
-lors il conçut le projet de renverser mes espérances. J'eus l'imprudence
-de confier à ce dangereux ami la réponse du père de Luscinde, réponse
-par laquelle il me disait vouloir connaître les sentiments du mien, et
-que ce fût lui qui fît la demande. Redoutant un refus de mon père, je
-n'osais lui en parler, non dans la crainte qu'il ne trouvât pas en
-Luscinde assez de vertu et de beauté pour faire honneur à la meilleure
-maison d'Espagne, mais parce que je pensais qu'il ne consentirait pas à
-mon mariage avant de savoir ce que le duc avait l'intention de faire
-pour moi. A tout cela, don Fernand me répondit qu'il se chargerait de
-parler à mon père, et d'obtenir de lui qu'il s'en ouvrît au père de
-Luscinde.
-
-Lorsque je te découvrais avec tant d'abandon les secrets de mon cœur,
-cruel et déloyal ami, comment pouvais-tu songer à trahir ma confiance?
-Mais, hélas! à quoi sert de se plaindre? Lorsque le ciel a résolu la
-perte d'un homme, est-il possible de la conjurer, et toute la prudence
-humaine n'est-elle pas inutile? Qui aurait jamais cru que don Fernand,
-qui par sa naissance et son mérite pouvait prétendre aux plus grands
-partis du royaume, qui me témoignait tant d'amitié et m'était redevable
-de quelques services, nourrissait le dessein de m'enlever le seul bien
-qui pût faire le bonheur de ma vie, et que même je ne possédais pas
-encore?
-
-Don Fernand, qui voyait dans ma présence un obstacle à ses projets,
-pensa à se débarrasser de moi adroitement. Le jour même où il se
-chargeait de parler à mon père, il fit, dans le but de m'éloigner, achat
-de six chevaux, et me pria d'aller demander à son frère aîné l'argent
-pour les payer. Je n'avais garde de redouter une trahison; je le croyais
-plein d'honneur, et j'étais de trop bonne foi pour soupçonner un homme
-que j'aimais. Aussi dès qu'il m'eut dit ce qu'il souhaitait, je lui
-proposai de partir à l'instant. J'allai le soir même prendre congé de
-Luscinde, et lui confiai ce que don Fernand m'avait promis de faire
-pour moi; elle me répondit de revenir au plus vite, ne doutant pas que
-dès que mon père aurait parlé au sien, nos souhaits ne fussent
-accomplis. Je ne sais quel pressentiment lui vint tout à coup, mais elle
-fondit en larmes, et se trouva si émue qu'elle ne pouvait articuler une
-parole. Quant à moi je demeurai plein de tristesse, ne comprenant point
-la cause de sa douleur, que j'attribuais à sa tendresse et au déplaisir
-qu'allait lui causer mon absence. Enfin je partis l'âme remplie de
-crainte et d'émotion, indices trop certains du coup qui m'était réservé.
-Je remis la lettre de don Fernand à son frère, qui me fit mille
-caresses, et m'engagea à attendre huit jours, parce que don Fernand le
-priait de lui envoyer de l'argent à l'insu de leur père. Mais ce n'était
-qu'un artifice pour retarder mon départ; car le frère de Fernand ne
-manquait pas d'argent, et il ne tenait qu'à lui de me congédier sur
-l'heure. Plusieurs fois, je fus sur le point de repartir, ne pouvant
-vivre éloigné de Luscinde, surtout en l'état plein d'alarmes où je
-l'avais laissée. Je demeurai pourtant, car la crainte de contrarier mon
-père, et de faire une action que je ne pourrais excuser raisonnablement,
-l'emporta sur mon impatience.
-
-J'étais absent depuis quatre jours, lorsque tout à coup un homme
-m'apporte une lettre, que je reconnais aussitôt être de Luscinde.
-Surpris qu'elle m'envoyât un exprès, j'ouvre la lettre en tremblant:
-mais avant d'y jeter les yeux, je demandai au porteur qui la lui avait
-remise, et combien de temps il était resté en chemin. Il me répondit
-qu'en passant par hasard dans la rue, vers l'heure de midi, une jeune
-femme toute en pleurs l'avait appelé par une fenêtre, et lui avait dit
-avec beaucoup de précipitation: Mon ami, si vous êtes chrétien, comme
-vous le paraissez, je vous supplie, au nom de Dieu, de partir sans délai
-et de porter cette lettre à son adresse; en reconnaissance de ce
-service, voilà ce que je vous donne. En même temps, ajouta-t-il, elle me
-jeta un mouchoir où je trouvai cent réaux avec une bague d'or et cette
-lettre; quand je l'eus assurée par signes que j'exécuterais fidèlement
-ce qu'elle m'ordonnait, sa fenêtre se referma. Me trouvant si bien payé
-par avance, voyant d'ailleurs que la lettre s'adressait à vous, que je
-connais, Dieu merci, et plus touché encore des larmes de cette belle
-dame que de tout le reste, je n'ai voulu m'en fier à personne, et en
-seize heures je viens de faire dix-huit grandes lieues. Pendant que cet
-homme me donnait ces détails, j'étais, comme on dit, pendu à ses lèvres,
-et les jambes me tremblaient si fort que j'avais peine à me soutenir.
-Enfin j'ouvris la lettre de Luscinde, et voici à peu près ce qu'elle
-contenait:
-
-
- AUTRE LETTRE DE LUSCINDE A CARDENIO.
-
- «Don Fernand s'est acquitté de la parole qu'il vous avait donnée de
- faire parler à mon père; mais il a fait pour lui ce qu'il avait promis
- de faire pour vous: il me demande lui-même en mariage, et mon père,
- séduit par les avantages qu'il attend de cette alliance, y a si bien
- consenti, que dans deux jours don Fernand doit me donner sa main, mais
- si secrètement, que notre mariage n'aura d'autres témoins que Dieu et
- quelques personnes de notre maison. Jugez de l'état où je suis par
- celui où vous devez être, et venez promptement si vous pouvez. La
- suite fera voir si je vous aime. Dieu veuille que cette lettre tombe
- entre vos mains, avant que je sois obligée de m'unir à un homme qui
- sait si mal garder la foi promise. Adieu.»
-
-
-[Illustration: J'allai le soir même prendre congé de Luscinde (p. 139).]
-
-Je n'eus pas achevé de lire cette lettre, poursuivit Cardenio, que je
-partis, voyant trop tard la fourberie de don Fernand, qui n'avait
-cherché à m'éloigner que pour profiter de mon absence. L'indignation et
-l'amour me donnaient des ailes; j'arrivai le lendemain à la ville, juste
-à l'heure favorable pour entretenir Luscinde. Un heureux hasard voulut
-que je la trouvasse à cette fenêtre basse, si longtemps témoin de nos
-amours. Notre entrevue eut quelque chose d'embarrassé, et Luscinde ne me
-témoigna pas l'empressement que j'attendais. Hélas! quelqu'un peut-il se
-vanter de connaître les confuses pensées d'une femme, et d'avoir jamais
-su pénétrer les secrets de son cœur? Cardenio, me dit-elle, tu me vois
-avec mes habillements de noce, car on m'attend pour achever la
-cérémonie; mais mon père, le traître don Fernand et les autres, seront
-plutôt témoins de ma mort que de mon mariage. Ne te trouble point, cher
-Cardenio, tâche seulement de te trouver présent à ce sacrifice; et sois
-certain que, si mes paroles ne peuvent l'empêcher, un poignard est là
-qui saura du moins me soustraire à toute violence, et qui, en m'ôtant la
-vie, mettra le sceau à l'amour que je t'ai voué. Faites, Madame, lui
-dis-je avec précipitation, faites que vos actions justifient vos
-paroles. Quant à moi, si mon épée ne peut vous défendre, je la tournerai
-contre moi-même, plutôt que de vous survivre. Je ne sais si Luscinde
-m'entendit, car on vint la chercher en grande hâte, en disant qu'on
-n'attendait plus qu'elle. Je demeurai en proie à une tristesse et à un
-accablement que je ne saurais exprimer; ma raison était éteinte et mes
-yeux ne voyaient plus. Dans cet état, devenu presque insensible, je
-n'avais pas la force de me mouvoir, ni de trouver l'entrée de la maison
-de Luscinde.
-
-Enfin, ayant repris mes sens, et comprenant combien ma présence lui
-était nécessaire dans une circonstance si critique, je me glissai à la
-faveur du bruit, et, sans avoir été aperçu, je me cachai derrière une
-tapisserie, dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où je pouvais voir
-aisément ce qui allait se passer. Comment peindre l'émotion qui
-m'agitait, les pensées qui m'assaillirent, les résolutions que je
-formai! Je vis d'abord don Fernand entrer dans la salle, vêtu comme à
-l'ordinaire, accompagné seulement d'un parent de Luscinde; les autres
-témoins étaient des gens de la maison. Bientôt après, Luscinde sortit
-d'un cabinet de toilette, accompagnée de sa mère et suivie de deux
-femmes qui la servaient; elle était vêtue et parée comme doit l'être une
-personne de sa condition. Le trouble où j'étais m'empêcha de remarquer
-les détails de son habillement, qui me parut d'une étoffe rose et
-blanche, avec beaucoup de perles et de pierreries; mais rien n'égalait
-l'éclat de sa beauté, dont elle était bien plus parée que de tout le
-reste. O souvenir cruel, ennemi de mon repos, pourquoi me représentes-tu
-si fidèlement l'incomparable beauté de Luscinde! ne devrais-tu pas
-plutôt me cacher ce que je vis s'accomplir? Seigneur, pardonnez-moi ces
-plaintes; je n'en suis point le maître, et ma douleur est si vive que je
-me fais violence pour ne pas m'arrêter à chaque parole.
-
-Après quelques instants de repos, Cardenio poursuivit de la sorte:
-
-Quand tout le monde fut réuni dans la salle, on fit entrer un prêtre,
-qui, prenant par la main chacun des fiancés, demanda à Luscinde si elle
-recevait don Fernand pour époux. En ce moment j'avançai la tête hors de
-la tapisserie, et, tout troublé que j'étais, j'écoutai cependant ce que
-Luscinde allait dire, attendant sa réponse comme l'arrêt de ma vie ou de
-ma mort. Hélas! qui est-ce qui m'empêcha de me montrer en ce moment?
-Pourquoi ne me suis-je pas écrié: Luscinde, Luscinde, tu as ma foi, et
-j'ai la tienne; tu ne peux te parjurer sans commettre un crime, et sans
-me donner la mort. Et toi, perfide don Fernand, qui oses violer toutes
-les lois divines et humaines pour me ravir un bien qui m'appartient,
-crois-tu pouvoir troubler impunément le repos de ma vie? crois-tu qu'il
-y ait quelque considération capable d'étouffer mon ressentiment, quand
-il s'agit de mon honneur et de mon amour! Malheureux! c'est à présent
-que je sais ce que j'aurais dû faire! Mais pourquoi te plaindre d'un
-ennemi dont tu pouvais te venger? Maudis, maudis plutôt ton faible
-cœur, et meurs comme un homme sans courage, puisque tu n'as pas su
-prendre une résolution, ou que tu as été assez lâche pour ne pas
-l'accomplir. Le prêtre attendait toujours la réponse de Luscinde, et
-lorsque j'espérais qu'elle allait tirer son poignard pour sortir
-d'embarras, ou qu'elle se dégagerait par quelque subterfuge qui me
-serait favorable, je l'entendis prononcer d'une voix faible: _Oui, je le
-reçois_. Fernand, ayant fait le même serment, lui donna l'anneau
-nuptial: et ils demeurèrent unis pour jamais. Fernand s'approcha pour
-embrasser son épouse, mais elle, posant la main sur son cœur, tomba
-évanouie entre les bras de sa mère.
-
-Il me reste à dire ce qui se passa en moi à cette heure fatale où je
-voyais la fausseté des promesses de Luscinde, et où une seule parole
-venait de me ravir à jamais l'unique bien qui me fît aimer la vie! Je
-restai privé de sentiment; il me sembla que j'étais devenu l'objet de la
-colère du ciel, et qu'il m'abandonnait à la cruauté de ma destinée. Le
-trouble et la confusion s'emparèrent de mon esprit. Mais bientôt la
-violence de la douleur étouffant en moi les soupirs et les larmes, je
-fus saisi d'un désespoir violent et transporté de jalousie et de
-vengeance. L'évanouissement de Luscinde troubla toute l'assemblée, et sa
-mère l'ayant délacée pour la faire respirer, on trouva dans son sein un
-papier cacheté, dont s'empara vivement don Fernand; mais après l'avoir
-lu, sans songer si sa femme avait besoin de secours, il se jeta dans un
-fauteuil comme un homme qui vient d'apprendre quelque chose de fâcheux.
-Pour moi, au milieu de la confusion, je sortis lentement sans
-m'inquiéter d'être aperçu, et, dans tous les cas, résolu à faire un tel
-éclat en châtiant le traître, qu'on apprendrait en même temps et sa
-perfidie et ma vengeance. Mon étoile, qui me réserve sans doute pour de
-plus grands malheurs, me conserva alors un reste de jugement qui m'a
-tout à fait manqué depuis. Je m'éloignai sans tirer vengeance de mes
-ennemis, qu'il m'eût été facile de surprendre, et je ne pensai qu'à
-tourner contre moi-même le châtiment qu'ils avaient si justement mérité.
-
-Enfin je m'échappai de cette maison, et je me rendis chez l'homme où
-j'avais laissé ma mule. Je la fis seller et sortis aussitôt de la ville.
-Arrivé à quelque distance dans la campagne, seul alors au milieu des
-ténèbres, j'éclatai en malédictions contre don Fernand, comme si
-j'obtenais par là quelque soulagement. Je m'emportai aussi contre
-Luscinde, comme si elle eût pu entendre mes reproches: cent fois je
-l'appelai ingrate et parjure; je l'accusai de manquer de foi à l'amant
-qui l'avait toujours fidèlement servie, et, pour un intérêt vil et bas,
-de me préférer un homme qu'elle connaissait à peine. Mais, au milieu de
-ces emportements et de ma fureur, un reste d'amour me faisait l'excuser.
-Je me disais qu'élevée dans un grand respect pour son père, et
-naturellement douce et timide, elle n'avait peut-être cédé qu'à la
-contrainte; qu'en refusant, contre la volonté de ses parents, un
-gentilhomme si noble, si riche et si bien fait de sa personne, elle
-avait craint de donner une mauvaise opinion de sa conduite, et des
-soupçons désavantageux à sa réputation. Mais aussi, m'écriai-je,
-pourquoi n'avoir pas déclaré les serments qui nous liaient? Ne
-pouvait-elle légitimement s'excuser de recevoir la main de don Fernand?
-Qui l'a empêchée de se déclarer pour moi? Suis-je donc tant à dédaigner?
-Sans ce perfide, ses parents ne me l'auraient pas refusée. Mais hélas!
-je restai convaincu que peu d'amour et beaucoup d'ambition lui avaient
-fait oublier les promesses dont elle avait jusque-là bercé mon sincère
-et fidèle espoir.
-
-Je marchai toute la nuit dans ces angoisses, et le matin je me trouvai à
-l'entrée de ces montagnes, où j'errai à l'aventure pendant trois jours,
-au bout desquels je demandai à quelques chevriers qui vinrent à moi,
-quel était l'endroit le plus désert. Ils m'enseignèrent celui-ci, et je
-m'y acheminai, résolu d'y achever ma triste vie. En arrivant au pied de
-ces rochers, ma mule tomba morte de fatigue et de faim: moi-même j'étais
-sans force, et tellement abattu que je ne pouvais plus me soutenir. Je
-restai ainsi je ne sais combien de temps étendu par terre, et quand je
-me relevai, j'étais entouré de bergers qui m'avaient sans doute secouru,
-quoique je ne m'en ressouvinsse pas. Ils me racontèrent qu'ils m'avaient
-trouvé dans un bien triste état, et disant tant d'extravagances, qu'ils
-crurent que j'avais perdu l'esprit. J'ai reconnu moi-même depuis lors
-que je n'ai pas toujours le jugement libre et sain; car je me laisse
-souvent aller à des folies dont je ne suis pas maître, déchirant mes
-habits, maudissant ma mauvaise fortune, et répétant sans cesse le nom de
-Luscinde, sans autre dessein que d'expirer en la nommant; puis, quand je
-reviens à moi, je me sens brisé de fatigue comme à la suite d'un violent
-effort. Je me retire d'ordinaire dans un liége creux, qui me sert de
-demeure. Les chevriers de ces montagnes ont pitié de moi; ils déposent
-quelque nourriture dans les endroits où ils pensent que je pourrai la
-rencontrer; car, quoique j'aie presque perdu le jugement, la nature me
-fait sentir ses besoins, et l'instinct m'apprend à les satisfaire. Quand
-ces braves gens me reprochent de leur enlever quelquefois leurs
-provisions et de les maltraiter quoiqu'ils me donnent de bon cœur ce
-que je demande, j'en suis extrêmement affligé et je leur promets d'en
-user mieux à l'avenir.
-
-Voilà, seigneurs, de quelle manière je passe ma misérable vie, en
-attendant que le ciel en dispose, ou que, touché de pitié, il me fasse
-perdre le souvenir de la beauté de Luscinde et de la perfidie de don
-Fernand. Si cela m'arrive avant que je meure, j'espère que le trouble de
-mon esprit se dissipera. En attendant, je prie le ciel de me regarder
-avec compassion, car, je le comprends, cette manière de vivre ne peut
-que lui déplaire et l'irriter; mais je n'ai pas le courage de prendre
-une bonne résolution: mes disgrâces m'accablent et surmontent mes
-forces; ma raison s'est si fort affaiblie, que, bien loin de n'être
-d'aucun secours, elle m'entretient dans ces sentiments tout contraires.
-Dites maintenant si vous avez jamais connu sort plus déplorable, si ma
-douleur n'est pas bien légitime, et si l'on peut avec plus de sujet
-témoigner moins d'affliction. Ne perdez donc point votre temps à me
-donner des conseils; ils seraient inutiles. Je ne veux pas vivre sans
-Luscinde; il faut que je meure, puisqu'elle m'abandonne. En me préférant
-don Fernand, elle a fait voir qu'elle en voulait à ma vie; eh bien, je
-veux la lui sacrifier, et jusqu'au dernier soupir exécuter ce qu'elle a
-voulu.
-
-Cardenio s'arrêta; et comme le curé se préparait à le consoler, il en
-fut tout à coup empêché par des plaintes qui attirèrent leur attention.
-Dans le quatrième livre, nous verrons de quoi il s'agit; car cid Hamet
-Ben-Engeli écrit ceci: Fin du livre troisième.
-
-
-
-
-LIVRE IV--CHAPITRE XXVIII
-
-DE LA NOUVELLE ET AGRÉABLE AVENTURE QUI ARRIVA AU CURÉ ET AU BARBIER
-DANS LA SIERRA MORENA
-
-
-Heureux, trois fois heureux fut le siècle où vint au monde l'intrépide
-chevalier don Quichotte de la Manche, puisqu'en lui mettant au cœur le
-généreux dessein de ressusciter l'ordre déjà plus qu'à demi éteint de la
-chevalerie errante, il est cause que, dans notre âge très-pauvre en
-joyeuses distractions, nous jouissons non-seulement de la délectable
-lecture de sa véridique histoire, mais encore des contes et épisodes
-qu'elle renferme, et qui n'ont pas moins de charme que l'histoire
-elle-même.
-
-En reprenant le fil peigné, retors et dévidé du récit, celle-ci raconte
-qu'au moment où le curé se disposait à consoler de son mieux Cardenio,
-il en fut empêché par une voix plaintive qui s'exprimait ainsi:
-
-O mon Dieu! serait-il possible que j'eusse enfin trouvé un lieu qui pût
-servir de tombeau à ce corps misérable, dont la charge m'est devenue si
-pesante? Que je serais heureuse de rencontrer dans la solitude de ces
-montagnes le repos qu'on ne trouve point parmi les hommes, afin de
-pouvoir me plaindre en liberté des malheurs qui m'accablent! Ciel,
-écoute mes plaintes, c'est à toi que je m'adresse: les hommes sont
-faibles et trompeurs, toi seul peux me soutenir et m'inspirer ce que je
-dois faire.
-
-Ces paroles furent entendues par le curé et par ceux qui
-l'accompagnaient, et tous se levèrent aussitôt pour aller savoir qui se
-plaignait si tristement. A peine eurent-ils fait vingt pas, qu'au détour
-d'une roche, au pied d'un frêne, ils découvrirent un jeune homme vêtu en
-paysan, dont on ne pouvait voir le visage parce qu'il l'inclinait en
-lavant ses pieds dans un ruisseau. Ils s'étaient approchés avec tant de
-précaution, que le jeune garçon ne les entendit point, et ils eurent
-tout le loisir de remarquer qu'il avait les pieds si blancs, qu'on les
-eût dit des morceaux de cristal mêlés aux cailloux du ruisseau. Tant de
-beauté les surprit dans un homme grossièrement vêtu, et, leur curiosité
-redoublant, ils se cachèrent derrière quelques quartiers de roche, d'où,
-l'observant avec soin, ils virent qu'il portait un mantelet gris brun
-serré par une ceinture de toile blanche, et sur la tête un petit bonnet
-ou _montera_[47] de même couleur que le mantelet. Après qu'il se fut
-lavé les pieds, le jeune garçon prit sous sa montera un mouchoir pour
-les essuyer, et alors ce mouvement laissa voir un visage si beau, que
-Cardenio ne put s'empêcher de dire au curé: Puisque ce n'est point
-Luscinde, ce ne peut être une créature humaine; c'est quelque ange du
-ciel.
-
- [47] _Montera_, espèce de casquette sans visière que portent les
- paysans espagnols.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le matin je me trouvai à l'entrée de ces montagnes (p. 143).]
-
-En ce moment le jeune homme ayant ôté sa montera pour secouer sa
-chevelure, déroula des cheveux blonds si beaux, qu'Apollon en eût été
-jaloux. Ils reconnurent alors que celui qu'ils avaient pris pour un
-paysan était une femme délicate et des plus belles. Cardenio lui-même
-avoua qu'après Luscinde il n'avait jamais rien vu de comparable. En
-démêlant les beaux cheveux dont les tresses épaisses la couvraient tout
-entière, à ce point que de tout son corps on n'apercevait que les pieds,
-la jeune fille laissa voir des bras si bien faits, et des mains si
-blanches qu'elles semblaient des flocons de neige, et que l'admiration
-et la curiosité de ceux qui l'épiaient s'en augmentant, ils se levèrent
-afin de la voir de plus près, et apprendre qui elle était. Au bruit
-qu'ils firent, la jeune fille tourna la tête, en écartant les cheveux
-qui lui couvraient le visage; mais à peine eut-elle aperçu ces trois
-hommes, que, sans songer à rassembler sa chevelure, et oubliant qu'elle
-avait les pieds nus, elle saisit un petit paquet de hardes, et se mit à
-fuir à toutes jambes. Mais ses pieds tendres et délicats ne purent
-supporter longtemps la dureté des cailloux, elle tomba, et ceux qu'elle
-fuyait étant accourus à son secours, le curé lui cria:
-
-Arrêtez, Madame; ne craignez rien, qui que vous soyez; nous n'avons
-d'autre intention que de vous servir. En même temps il s'approcha d'elle
-et la prit par la main; la voyant étonnée et confuse, il continua de la
-sorte:
-
-Vos cheveux, Madame, nous ont découvert ce que vos vêtements nous
-cachaient: preuves certaines qu'un motif impérieux a pu seul vous forcer
-à prendre un déguisement si indigne de vous, et vous conduire au fond de
-cette solitude où nous sommes heureux de vous rencontrer, sinon pour
-faire cesser vos malheurs, au moins pour vous offrir des consolations.
-Il n'est point de chagrins si violents que la raison et le temps ne
-parviennent à adoucir. Si donc vous n'avez pas renoncé à la consolation
-et aux conseils des humains, je vous supplie de nous apprendre le sujet
-de vos peines, et d'être persuadée que nous vous le demandons moins par
-curiosité que dans le dessein de les adoucir en les partageant.
-
-Pendant que le curé parlait ainsi, la belle inconnue le regardait,
-interdite et comme frappée d'un charme, semblable en ce moment à
-l'ignorant villageois auquel on montre à l'improviste des choses qu'il
-n'a jamais vues; enfin le curé lui ayant laissé le temps de se remettre,
-elle laissa échapper un profond soupir et rompit le silence en ces
-termes:
-
-Puisque la solitude de ces montagnes n'a pu me cacher, et que mes
-cheveux m'ont trahi, il serait désormais inutile de feindre avec vous,
-en niant une chose dont vous ne pouvez plus douter; et puisque vous
-désirez entendre le récit de mes malheurs, j'aurais mauvaise grâce de
-vous le refuser après les offres obligeantes que vous me faites.
-Toutefois, je crains bien de vous causer moins de plaisir que de
-compassion, parce que mon infortune est si grande, que vous ne trouverez
-ni remède pour la guérir, ni consolation pour en adoucir l'amertume.
-Aussi ne révélerai-je qu'avec peine des secrets que j'avais résolu
-d'ensevelir avec moi dans le tombeau, car je ne puis les raconter sans
-me couvrir de confusion; mais trouvée seule et sous des habits d'homme,
-dans un lieu si écarté, j'aime mieux vous les révéler que de laisser le
-moindre doute sur mes desseins et ma conduite.
-
-Cette charmante fille, ayant parlé de la sorte, s'éloigna un peu pour
-achever de s'habiller; puis, s'étant rapprochée, elle s'assit sur
-l'herbe, et après s'être fait violence quelque temps pour retenir ses
-larmes, elle commença ainsi:
-
-Je suis née dans une ville de l'Andalousie, dont un duc porte le nom, ce
-qui lui donne le titre de grand d'Espagne. Mon père, un de ses vassaux,
-n'est pas d'une condition très-relevée; mais il est riche, et si les
-biens de la nature eussent égalé chez lui ceux de la fortune, il
-n'aurait pu rien désirer au delà, et moi-même je serais moins à plaindre
-aujourd'hui; car je ne doute point que mes malheurs ne viennent de celui
-qu'ont mes parents de n'être point d'illustre origine. Ils ne sont
-pourtant pas d'une extraction si basse qu'elle doive les faire rougir:
-ils sont laboureurs de père en fils, d'une race pure et sans mélange;
-ce sont de vieux chrétiens, et leur ancienneté, jointe à leurs grands
-biens et à leur manière de vivre, les élève beaucoup au-dessus des gens
-de leur profession, et les place presque au rang des plus nobles. Comme
-je suis leur unique enfant, ils m'ont toujours tendrement chérie; et ils
-se trouvaient encore plus heureux de m'avoir pour fille que de toute
-leur opulence. De même que j'étais maîtresse de leur cœur, je l'étais
-aussi de leur bien; tout passait par mes mains dans notre maison, les
-affaires du dehors comme celles du dedans; et comme ma circonspection et
-mon zèle égalaient leur confiance, nous avions vécu jusque-là heureux et
-en repos. Après les soins du ménage, le reste de mon temps était
-consacré aux occupations ordinaires des jeunes filles, telles que le
-travail à l'aiguille, le tambour à broder, et bien souvent le rouet;
-quand je quittais ces travaux, c'était pour faire quelque lecture utile,
-ou jouer de quelque instrument, ayant reconnu que la musique met le
-calme dans l'âme et repose l'esprit fatigué. Telle était la vie que je
-menais dans la maison paternelle. Si je vous la raconte avec ces
-détails, ce n'est pas par vanité, mais pour vous apprendre que ce n'est
-pas ma faute si je suis tombée de cette heureuse existence dans la
-déplorable situation où vous me voyez aujourd'hui. Pendant que ma vie se
-passait ainsi dans une espèce de retraite comparable à celle des
-couvents, ne voyant d'autres gens que ceux de notre maison, ne sortant
-jamais que pour aller à l'église, toujours de grand matin et en
-compagnie de ma mère, le bruit de ma beauté commença à se répandre, et
-l'amour vint me troubler dans ma solitude. Un jour à mon insu, le second
-fils de ce duc dont je vous ai parlé, nommé don Fernand, me vit...
-
-A ce nom de Fernand, Cardenio changea de couleur, et laissa paraître une
-si grande agitation, que le curé et le barbier, qui avaient les yeux sur
-lui, craignirent qu'il n'entrât dans un de ces accès de fureur dont ils
-avaient appris qu'il était souvent atteint. Heureusement qu'il n'en fut
-rien: seulement il se mit à considérer fixement la belle inconnue,
-attachant sur elle ses regards, et cherchant à la reconnaître; mais,
-sans faire attention aux mouvements convulsifs de Cardenio, elle
-continua son récit.
-
-Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue, comme il l'avoua depuis, qu'il
-ressentit cette passion violente dont il donna bientôt des preuves. Pour
-achever promptement l'histoire de mes malheurs, et ne point perdre de
-temps en détails inutiles, je passe sous silence les ruses qu'employa
-don Fernand pour me révéler son amour: il gagna les gens de notre
-maison; il fit mille offres de services à mon père, l'assurant de sa
-faveur en toutes choses. Chaque jour ce n'étaient que divertissements
-sous mes fenêtres, et la nuit s'y passait en concerts de voix et
-d'instruments. Il me fit remettre, par des moyens que j'ignore encore,
-un nombre infini de billets pleins de promesses et de tendres
-sentiments. Cependant tout cela ne faisait que m'irriter, bien loin de
-me plaire et de m'attendrir, et dès lors je regardai don Fernand comme
-un ennemi mortel. Ce n'est pas qu'il me parût aimable, et que je ne
-sentisse quelque plaisir à me voir recherchée d'un homme de cette
-condition; de pareils soins plaisent toujours aux femmes, et la plus
-farouche trouve dans son cœur un peu de complaisance pour ceux qui lui
-disent qu'elle est belle; mais la disproportion de fortune était trop
-grande pour me permettre des espérances raisonnables, et ses soins trop
-éclatants pour ne pas m'offenser. Les conseils de mes parents, qui
-avaient deviné don Fernand, achevèrent de détruire tout ce qui pouvait
-me flatter dans sa recherche. Un jour mon père, me voyant plus inquiète
-que de coutume, me déclara que le seul moyen de faire cesser ses
-poursuites et de mettre un obstacle insurmontable à ses prétentions,
-c'était de prendre un époux, que je n'avais qu'à choisir, dans la ville
-ou dans notre voisinage, un parti à mon gré, et qu'il ferait tout ce
-que je pouvais attendre de son affection.
-
-Je le remerciai de sa bonté, et répondis que n'ayant encore jamais pensé
-au mariage, j'allais songer à éloigner don Fernand, d'une autre manière,
-sans enchaîner pour cela ma liberté. Je résolus dès lors de l'éviter
-avec tant de soin, qu'il ne trouvât plus moyen de me parler. Une manière
-de vivre si réservée ne fit que l'exciter dans son mauvais dessein, je
-dis mauvais dessein, parce que, s'il avait été honnête, je ne serais pas
-dans le triste état où vous me voyez. Mais quand don Fernand apprit que
-mes parents cherchaient à m'établir, afin de lui ôter l'espoir de me
-posséder, ou que j'eusse plus de gardiens pour me défendre, il résolut
-d'entreprendre ce que je vais vous raconter.
-
-Une nuit que j'étais dans ma chambre, avec la fille qui me servait, ma
-porte bien fermée pour être en sûreté contre la violence d'un homme que
-je savais capable de tout oser, il se dressa subitement devant moi. Sa
-vue me troubla à tel point que, perdant l'usage de mes sens, je ne pus
-articuler un seul mot pour appeler du secours. Profitant de ma faiblesse
-et de mon étonnement, don Fernand me prit entre ses bras, me parla avec
-tant d'artifice, et me montra tant de tendresse, que je n'osais appeler
-quand je m'en serais senti la force. Les soupirs du perfide donnaient du
-crédit à ses paroles, et ses larmes semblaient justifier son intention;
-j'étais jeune et sans expérience dans une matière où les plus habiles
-sont trompées. Ses mensonges me parurent des vérités, et touchée de ses
-soupirs et de ses larmes, je sentais quelques mouvements de compassion.
-Cependant, revenue de ma première surprise, et commençant à me
-reconnaître, je lui dis avec indignation:
-
-Seigneur, si en même temps que vous m'offrez votre amitié, et que vous
-m'en donnez des marques si étranges, vous me permettiez de choisir entre
-cette amitié et le poison, estimant beaucoup plus l'honneur que la vie,
-je n'aurais pas de peine à sacrifier l'une à l'autre. Je suis votre
-vassale, et non votre esclave; et je m'estime autant, moi fille obscure
-d'un laboureur, que vous, gentilhomme et cavalier. Ne croyez donc pas
-m'éblouir par vos richesses, ni me tenter par l'éclat de vos grandeurs.
-C'est à mon père à disposer de ma volonté, et je ne me rendrai jamais
-qu'à celui qu'il m'aura choisi pour époux. Si donc, vous m'estimez comme
-vous le dites, abandonnez un dessein qui m'offense et ne peut jamais
-réussir. Pour que je jouisse paisiblement de la vie, laissez-moi
-l'honneur, qui en est inséparable; et puisque vous ne pouvez être mon
-époux, ne prétendez pas à un amour que je ne puis donner à aucun autre.
-
-S'il ne faut que cela pour te satisfaire, répondit le déloyal cavalier,
-je suis trop heureux que ton amour soit à ce prix. Je t'offre ma main,
-charmante Dorothée (c'est le nom de l'infortunée qui vous parle), et
-pour témoins de mon serment je prends le ciel, à qui rien n'est caché,
-et cette image de la Vierge qui est devant nous.
-
-Le nom de Dorothée fit encore une fois tressaillir Cardenio, et le
-confirma dans l'opinion qu'il avait eue dès le commencement du récit;
-mais pour ne pas l'interrompre, et savoir quelle en sera la fin, il se
-contenta de dire: Quoi! Madame, Dorothée est votre nom? J'ai entendu
-parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair
-avec les vôtres. Continuez, je vous prie; bientôt je vous apprendrai des
-choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié.
-
-Dorothée s'arrêta pour regarder Cardenio et l'étrange dénûment où il
-était: Si vous savez quelque chose qui me regarde, je vous conjure, lui
-dit-elle, de me l'apprendre à l'instant: j'ai assez de courage pour
-supporter les coups que me réserve la fortune; mon malheur présent me
-rend insensible à ceux que je pourrais redouter encore.
-
-[Illustration: Après qu'il se fut lavé les pieds, le jeune garçon prit
-sous sa montera un mouchoir (p. 145).]
-
-Je vous aurais déjà dit ce que je pense, Madame, répondit Cardenio, si
-j'étais bien certain de ce que je suppose; mais jusqu'à cette heure, il
-ne vous importe en rien de le connaître, et il sera toujours temps de
-vous en instruire.
-
-Dorothée continua en ces termes:
-
-Après ces assurances, don Fernand me présenta la main, et m'ayant donné
-sa foi, il me la confirma par des paroles pressantes, et avec des
-serments extraordinaires; mais, avant de souffrir qu'il se liât, je le
-conjurai de ne point se laisser aveugler par la passion, et par un peu
-de beauté qui ne suffirait point à l'excuser. Ne causez pas, lui dis-je,
-à votre père le déplaisir et la honte de vous voir épouser une personne
-si fort au-dessous de votre condition; et, par emportement, ne prenez
-pas un parti dont vous pourriez vous repentir, et qui me rendrait
-malheureuse. A ces raisons, j'en ajoutai beaucoup d'autres, qui toutes
-furent inutiles. Don Fernand s'engagea en amant passionné qui sacrifie
-tout à son amour, ou plutôt en fourbe qui se soucie peu de tenir ses
-promesses. Le voyant si opiniâtre dans sa résolution, je pensai
-sérieusement à la conduite que je devais tenir. Je me représentai que
-je n'étais pas la première que le mariage eût élevée à des grandeurs
-inespérées, et à qui la beauté eût tenu lieu de naissance et de mérite.
-L'occasion était belle, et je crus devoir profiter de la faveur que
-m'envoyait la fortune. Quand elle m'offre un époux qui m'assure d'un
-attachement éternel, pourquoi, me disais-je, m'en faire un ennemi par
-des mépris injustes? Je me représentai de plus que don Fernand était à
-ménager; que s'offrant surtout avec de si grands avantages, un refus
-pourrait l'irriter; et que sa passion le portant peut-être à la
-violence, il se croirait dégagé d'une parole que je n'aurais pas voulu
-recevoir, et qu'ainsi je demeurerais sans honneur et sans excuse. Toutes
-ces réflexions commençaient à m'ébranler; les serments de don Fernand,
-ses soupirs et ses larmes, les témoins sacrés qu'il invoquait; en un
-mot, son air, sa bonne mine, et l'amour que je croyais voir en toutes
-ses actions, achevèrent de me perdre. J'appelai la fille qui me servait,
-pour qu'elle entendît les serments de don Fernand; il prit encore une
-fois devant elle le ciel à témoin, appela sur sa tête toutes sortes de
-malédictions si jamais il violait sa promesse; il m'attendrit par de
-nouveaux soupirs et de nouvelles larmes; et cette fille s'étant retirée,
-le perfide, abusant de ma faiblesse, acheva la trahison qu'il avait
-méditée.
-
-Quand le jour qui succéda à cette nuit fatale fut sur le point de
-paraître, don Fernand, sous prétexte de ménager ma réputation, montra
-beaucoup d'empressement à s'éloigner. Il me dit avec froideur de me
-reposer sur son honneur et sur sa foi; et pour gage, il tira un riche
-diamant de son doigt et le mit au mien. Il s'en fut; la servante qui
-l'avait introduit dans ma chambre, à ce qu'elle m'avoua depuis, lui
-ouvrit la porte de la rue, et je demeurai si confuse de tout ce qui
-venait de m'arriver, que je ne saurais dire si j'en éprouvais de la joie
-ou de la tristesse. J'étais tellement hors de moi, que je ne songeais
-pas à reprocher à cette fille sa trahison, ne pouvant encore bien juger
-si elle m'était nuisible ou favorable. J'avais dit à don Fernand, avant
-qu'il s'éloignât, que puisque j'étais à lui, il pouvait se servir de la
-même voie pour me revoir, jusqu'à ce qu'il trouvât à propos de déclarer
-l'honneur qu'il m'avait fait. Il revint la nuit suivante; mais depuis
-lors, je ne l'ai pas revu une seule fois, ni dans la rue, ni à l'église,
-pendant un mois entier que je me suis fatiguée à le chercher, quoique je
-susse bien qu'il était dans le voisinage et qu'il allât tous les jours à
-la chasse.
-
-Cet abandon que je regardais comme le dernier des malheurs, faillit
-m'accabler entièrement. Ce fut alors que je compris les conséquences de
-l'audace de ma servante, et combien il est dangereux de se fier aux
-serments. J'éclatai en imprécations contre don Fernand, sans soulager ma
-douleur. Il fallut cependant me faire violence pour cacher mon
-ressentiment, dans la crainte que mon père et ma mère ne me pressassent
-de leur en dire le sujet. Mais bientôt il n'y eut plus moyen de feindre,
-et je perdis toute patience en apprenant que don Fernand s'était marié
-dans une ville voisine, avec une belle et noble personne appelée
-Luscinde.
-
-En entendant prononcer le nom de Luscinde, vous eussiez vu Cardenio
-plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et bientôt
-après deux ruisseaux de larmes inonder son visage. Dorothée, cependant,
-ne laissa pas de continuer son récit.
-
-A cette triste nouvelle, l'indignation et le désespoir s'emparèrent de
-mon esprit, et, dans le premier transport, je voulais publier partout la
-perfidie de don Fernand, sans m'inquiéter si en même temps je
-n'affichais pas ma honte. Peut-être un reste de raison calma-t-il tous
-ces mouvements, mais je ne les ressentis plus après le dessein que je
-formai sur l'heure même. Je découvris le sujet de ma douleur à un jeune
-berger qui servait chez mon père, et, lui ayant emprunté un de ses
-vêtements, je le priai de m'accompagner jusqu'à la ville où je savais
-qu'était don Fernand. Le berger fit tout ce qu'il put pour m'en
-détourner; mais, voyant ma résolution inébranlable, il consentit à me
-suivre. Ayant donc pris un habit de femme, quelques bagues et de
-l'argent que je lui donnai à porter pour m'en servir au besoin, nous
-nous mîmes en chemin la nuit suivante, à l'insu de tout le monde. Hélas!
-je ne savais pas trop ce que j'allais faire; car que pouvais-je espérer
-en voyant le perfide, si ce n'est la triste satisfaction de lui adresser
-des reproches inutiles?
-
-J'arrivai en deux jours et demi au terme de mon voyage. En entrant dans
-la ville je m'informai sans délai de la demeure des parents de Luscinde;
-le premier que j'interrogeais m'en apprit beaucoup plus que je ne
-voulais en savoir. Il me raconta dans tous ses détails le mariage de don
-Fernand et de Luscinde; il me dit qu'au milieu de la cérémonie, Luscinde
-était tombée évanouie en prononçant le oui fatal, et que son époux,
-ayant desserré sa robe pour l'aider à respirer, y avait trouvé cachée
-une lettre écrite de sa main, dans laquelle elle déclarait ne pouvoir
-être sa femme, parce qu'un gentilhomme nommé Cardenio avait déjà reçu sa
-foi, et qu'elle n'avait feint de consentir à ce mariage que pour ne pas
-désobéir à son père. Dans cette lettre, elle annonçait le dessein de se
-tuer; dessein que confirmait un poignard trouvé sur elle, ce qu'au reste
-don Fernand, furieux de se voir ainsi trompé, aurait fait lui-même, si
-ceux qui étaient présents ne l'en eussent empêché. Cet homme ajouta
-enfin qu'il avait quitté aussitôt la maison de Luscinde, laquelle
-n'était revenue de son évanouissement que le lendemain, déclarant de
-nouveau avoir depuis longtemps engagé sa foi à Cardenio. Il m'apprit
-aussi que ce Cardenio s'était trouvé présent au mariage, et qu'il
-s'était éloigné, désespéré, après avoir laissé une lettre dans laquelle,
-maudissant l'infidélité de sa maîtresse, il déclarait la fuir pour
-toujours. Cela était de notoriété publique et faisait le sujet de
-toutes les conversations.
-
-Mais ce fut bien autre chose quand on apprit la fuite de Luscinde de la
-maison paternelle et le désespoir de ses parents, qui ne savaient ce
-qu'elle était devenue. Pour moi, je trouvai quelque consolation dans ce
-qu'on venait de m'apprendre; je me disais que le ciel n'avait sans doute
-renversé les injustes desseins de don Fernand que pour le faire rentrer
-en lui-même; et qu'enfin, puisque son mariage avec Luscinde ne s'était
-pas accompli, je pouvais un jour voir le mien se réaliser. Je tâchai de
-me persuader ce que je souhaitais, me forgeant de vaines espérances d'un
-bonheur à venir, pour ne pas me laisser accabler entièrement, et pour
-prolonger une vie qui m'est désormais insupportable.
-
-Pendant que j'errais dans la ville, sans savoir à quoi me résoudre,
-j'entendis annoncer la promesse d'une grande récompense pour celui qui
-indiquerait ce que j'étais devenue. On me désignait par mon âge et par
-l'habit que je portais. J'appris en même temps qu'on accusait le berger
-qui était venu avec moi de m'avoir enlevée de chez mon père; ce qui me
-causa un déplaisir presque égal à l'infidélité de don Fernand, car je
-voyais ma réputation absolument perdue, et pour un sujet indigne et bas.
-Je sortis de la ville avec mon guide, et le même soir nous arrivâmes
-ici, au milieu de ces montagnes. Mais, vous le savez, un malheur en
-appelle un autre; et la fin d'une infortune est le commencement d'une
-plus grande. Je ne fus pas plus tôt dans ce lieu écarté, que le berger
-en qui j'avais mis toute ma confiance, tenté sans doute par l'occasion
-plutôt que par ma beauté, osa me parler d'amour. Voyant que je ne
-répondais qu'avec mépris, il résolut d'employer la violence pour
-accomplir son infâme dessein. Mais le ciel et mon courage ne
-m'abandonnèrent pas en cette circonstance. Aveuglé par ses désirs, ce
-misérable ne s'aperçut pas qu'il était sur le bord d'un précipice; je
-l'y poussai sans peine, puis courant de toute ma force, je pénétrai
-bien avant dans ces déserts, pour dérouter les recherches. Le lendemain,
-je rencontrai un paysan qui me prit à son service en qualité de berger
-et m'emmena au milieu de ces montagnes. Je suis restée chez lui bien des
-mois, allant chaque jour travailler aux champs, et ayant grand soin de
-ne pas me laisser reconnaître; mais, malgré tout, il a fini par
-découvrir ce que je suis; si bien que m'ayant, à son tour, témoigné de
-mauvais desseins, et la fortune ne m'offrant pas les mêmes moyens de m'y
-soustraire, j'ai quitté sa maison il y a deux jours, et suis venue
-chercher un asile dans ces solitudes, pour prier le ciel en repos, et
-tâcher de l'émouvoir par mes soupirs et mes larmes, ou tout au moins
-pour finir ici ma misérable vie, et y ensevelir le secret de mes
-douleurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-QUI TRAITE DU GRACIEUX ARTIFICE QU'ON EMPLOYA POUR TIRER NOTRE AMOUREUX
-CHEVALIER DE LA RUDE PÉNITENCE QU'IL ACCOMPLISSAIT
-
-
-Telle est, seigneurs, l'histoire de mes tristes aventures; jugez
-maintenant si ma douleur est légitime, et si une infortunée dont les
-maux sont sans remède est en état de recevoir des consolations. La seule
-chose que je vous demande et qu'il vous sera facile de m'accorder, c'est
-de m'apprendre où je pourrai passer le reste de ma vie à l'abri de la
-recherche de mes parents: non pas que je craigne qu'ils m'aient rien
-retiré de leur affection, et qu'ils ne me reçoivent pas avec l'amitié
-qu'ils m'ont toujours témoignée; mais quand je pense qu'ils ne doivent
-croire à mon innocence que sur ma parole, je ne puis me résoudre à
-affronter leur présence.
-
-Dorothée se tut, et la rougeur qui couvrit son beau visage, ses yeux
-baissés et humides, montrèrent clairement son inquiétude et tous les
-sentiments qui agitaient son cœur.
-
-Ceux qui venaient d'entendre l'histoire de la jeune fille étaient
-charmés de son esprit et de sa grâce; et ils éprouvaient d'autant plus
-de compassion pour ses malheurs, qu'ils les trouvaient aussi surprenants
-qu'immérités. Le curé voulait lui donner des consolations et des avis,
-mais Cardenio le prévint.
-
---Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la fille unique du riche
-Clenardo?
-
-Dorothée ne fut pas peu surprise d'entendre le nom de son père, en
-voyant la chétive apparence de celui qui parlait (on se rappelle comment
-était vêtu Cardenio). Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui savez le nom
-de mon père? car si je ne me trompe, je ne l'ai pas nommé une seule fois
-dans le cours du récit que je viens de faire.
-
-Je suis, répondit Cardenio, cet infortuné qui reçut la foi de Luscinde,
-celui qu'elle a dit être son époux, et que la trahison de don Fernand a
-réduit au triste état que vous voyez, abandonné à la douleur, privé de
-toute consolation, et, pour comble de maux, n'ayant l'usage de sa raison
-que pendant les courts intervalles qu'il plaît au ciel de lui laisser.
-C'est moi qui fut le triste témoin du mariage de don Fernand, et qui
-déjà, plein de trouble et de terreur, finis par m'abandonner au
-désespoir quand je crus que Luscinde avait prononcé le oui fatal. Sans
-attendre la fin de son évanouissement, éperdu, hors de moi, je quittai
-sa maison après avoir donné à un de mes gens une lettre avec ordre de la
-remettre à Luscinde, et je suis venu dans ces déserts vouer à la douleur
-une vie dont tous les moments étaient pour moi autant de supplices. Mais
-Dieu n'a pas voulu me l'ôter, me réservant sans doute pour le bonheur
-que j'ai de vous rencontrer ici. Consolez-vous belle Dorothée, le ciel
-est de notre côté; ayez confiance dans sa bonté et sa protection, et
-après ce qu'il a fait en votre faveur, ce serait l'offenser que de ne pas
-espérer un meilleur sort. Il vous rendra don Fernand, qui ne peut être à
-Luscinde; et il me rendra Luscinde, qui ne peut être qu'à moi. Quand mes
-intérêts ne seraient pas d'accord avec les vôtres, ma sympathie pour
-vos malheurs est telle qu'il n'est rien que je ne fasse pour y mettre un
-terme; je jure de ne prendre aucun repos que don Fernand ne vous ait
-rendu justice, et même de l'y forcer au péril de ma vie, si la raison et
-la générosité ne l'y peuvent amener.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le ciel et mon courage ne m'abandonnèrent pas dans cette circonstance
-(p. 151).]
-
-Dorothée était si émue, qu'elle ne savait comment remercier Cardenio; et
-le regardant déjà comme son protecteur, elle allait se jeter à ses
-pieds, mais il l'en empêcha. Le curé, prenant la parole pour tous deux,
-loua Cardenio de sa généreuse résolution, et consola si bien Dorothée
-qu'il la fit consentir à venir se remettre un peu de tant de fatigues
-dans sa maison, où ils aviseraient tous ensemble au moyen de retrouver
-don Fernand. Le barbier, qui jusque-là avait écouté en silence, s'offrit
-avec empressement à faire tout ce qui dépendrait de lui; il leur apprit
-ensuite le dessein qui les avait conduits, lui et le curé, dans ces
-montagnes, et l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient
-l'écuyer, lequel n'avait guère moins besoin de traitement que son
-maître. Cardenio se ressouvint alors du démêlé qu'il avait eu avec
-notre héros, mais seulement comme d'un songe, et en le racontant il n'en
-put dire le sujet.
-
-En ce moment des cris se firent entendre, et ils reconnurent la voix de
-Sancho, qui, ne les trouvant point à l'endroit où ils les avait laissés,
-les appelait à tue-tête. Tous allèrent au-devant de lui, et comme le
-curé lui demandait avec empressement des nouvelles de don Quichotte,
-Sancho répondit comment il l'avait trouvé en chemise, pâle, jaune,
-mourant de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée. Je lui
-ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter ce désert
-pour se rendre au Toboso, où elle l'attend avec impatience; mais il m'a
-répondu qu'il est résolu à ne point paraître devant sa beauté, jusqu'à
-ce qu'il ait fait des prouesses dignes de cette faveur. En vérité,
-seigneurs, si cela dure plus longtemps, mon maître court grand risque de
-ne jamais devenir empereur, comme il s'y est engagé, ni même archevêque,
-ce qui est le moins qu'il puisse faire. Au nom du ciel, voyez donc
-promptement ce qu'il y aurait à faire pour le tirer de là.
-
-Rassurez-vous, Sancho, dit le curé, nous l'en tirerons malgré lui; et se
-tournant vers Cardenio et Dorothée, il leur raconta ce qu'ils avaient
-imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou tout au moins pour
-l'obliger de retourner dans sa maison.
-
-Dorothée, à qui ses nouvelles espérances rendaient déjà un peu de
-gaieté, s'offrit à remplir le rôle de la damoiselle affligée, disant
-qu'elle s'en acquitterait mieux que le barbier, parce qu'elle avait
-justement emporté un costume de grande dame; qu'au reste il n'était pas
-besoin de l'instruire pour représenter ce personnage, parce qu'ayant lu
-beaucoup de livres de chevalerie elle en connaissait le style, et savait
-de quelle manière les damoiselles infortunées imploraient la protection
-des chevaliers errants.
-
-A la bonne heure, madame, dit le curé; il ne s'agit plus que de se
-mettre à l'œuvre.
-
-Dorothée ouvrit son paquet et en tira une jupe de très-belle étoffe et
-un riche mantelet de brocart vert avec un tour de perles et d'autres
-ajustements; quand elle s'en fut parée, elle leur parut à tous si belle,
-qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et plaignaient don Fernand
-d'avoir dédaigné une si charmante personne. Mais celui qui trouvait
-Dorothée le plus à son goût, c'était Sancho Panza; il n'avait pas assez
-d'yeux pour la regarder, et il était devant elle comme en extase.
-
-Quelle est donc cette belle dame? demanda-t-il; et que vient-elle
-chercher au milieu de ces montagnes?
-
-Cette belle dame, ami Sancho, répondit le curé, c'est tout simplement
-l'héritière en ligne directe du grand royaume de Micomicon. Elle vient
-prier votre maître de la venger d'une injure que lui a faite un géant
-déloyal; et au bruit que fait dans toute la Guinée la valeur du fameux
-don Quichotte, cette princesse n'a pas craint d'entreprendre ce long
-voyage pour venir le chercher.
-
-Par ma foi! s'écria Sancho transporté, voilà une heureuse quête et une
-heureuse trouvaille, surtout si mon maître est assez chanceux pour
-venger cette injure et assommer ce damné géant que vient de dire Votre
-Grâce. Oh! certes, il l'assommera s'il le rencontre; à moins pourtant
-que ce soit un fantôme, car sur ces gens-là mon maître est sans pouvoir.
-Seigneur licencié, lui dit-il, j'ai, entre autres choses, une grâce à
-vous demander: pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se
-faire archevêque, car c'est là toute ma crainte, conseillez-lui, je vous
-en conjure, de se marier promptement avec cette princesse, afin que
-n'étant plus en état de recevoir les ordres, il soit forcé de devenir
-empereur. Franchement, j'ai bien réfléchi là-dessus, et, tout compte
-fait, je trouve qu'il n'est pas bon pour moi qu'il soit archevêque,
-parce que je ne vaux rien pour être d'église, et que d'ailleurs ayant
-femme et enfants, il me faudrait songer à prendre des dispenses, afin
-de toucher les revenus d'une prébende, ce qui me donnerait beaucoup trop
-d'embarras. Le mieux est donc que mon seigneur se marie tout de suite
-avec cette grande dame que je ne puis pas nommer parce que j'ignore son
-nom.
-
-Elle s'appelle la princesse Micomicona, dit le curé; car son royaume
-étant celui de Micomicon, elle doit se nommer ainsi.
-
-En effet, reprit Sancho: j'ai vu nombre de gens qui prennent le nom du
-lieu de leur naissance, comme Pedro d'Alcala, Juan d'Ubeda, Diego de
-Valladolid; il doit en être de même en Guinée.
-
-Sans aucun doute, Sancho, répondit le curé, et pour ce qui est du
-mariage de votre maître, croyez que j'y pousserai de tout mon pouvoir.
-
-Sancho demeura fort satisfait de la promesse du curé, et le curé encore
-plus étonné de la simplicité de Sancho, en voyant à quel point les
-contagieuses folies du maître avaient pris racine dans le cerveau du
-serviteur.
-
-Pendant cet entretien, Dorothée étant montée sur la mule du curé, et le
-barbier ayant ajusté sa fausse barbe, tous dirent à Sancho de les
-conduire où se trouvait don Quichotte; lui recommandant de ne pas
-laisser soupçonner qu'il les connût, parce que, si le chevalier venait à
-s'en douter seulement, l'occasion de le faire empereur serait perdue à
-jamais. Cardenio ne voulut point les accompagner, dans la crainte que
-don Quichotte ne vînt à se rappeler le démêlé qu'ils avaient eu
-ensemble; et le curé, ne croyant pas sa présence nécessaire, demeura
-également, après avoir donné quelques instructions à Dorothée, qui le
-pria de s'en reposer sur elle, l'assurant qu'elle suivrait exactement ce
-que lui avaient appris les livres de chevalerie.
-
-La princesse Micomicona et ses deux compagnons se mirent donc en chemin.
-Ils eurent à peine fait trois quarts de lieue, qu'ils découvrirent au
-milieu d'un groupe de roches amoncelées don Quichotte, déjà habillé,
-mais sans armure. Sitôt que Dorothée l'aperçut et que Sancho lui eut
-appris que c'était là notre héros, elle hâta son palefroi, suivi de son
-écuyer barbu. Aussitôt celui-ci sauta à bas de sa mule, prit entre ses
-bras sa maîtresse, qui ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance,
-alla se jeter aux genoux de don Quichotte; notre héros fit tous ses
-efforts pour la relever, mais elle, sans vouloir y consentir, lui parla
-de la sorte:
-
-Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre courtoisie ne
-m'ait octroyé un don, lequel ne tournera pas moins à la gloire de votre
-magnanime personne qu'à l'avantage de la plus outragée damoiselle que
-jamais ait éclairée le soleil. S'il est vrai que votre valeur et la
-force de votre bras répondent à ce qu'en publie la renommée, vous êtes
-tenu, par les lois de l'honneur et par la profession que vous exercez,
-de secourir une infortunée qui, sur le bruit de vos exploits et à la
-trace de votre nom célèbre, vient des extrémités de la terre chercher un
-remède à ses malheurs.
-
-Je suis bien résolu, belle et noble dame, dit don Quichotte, à ne point
-entendre et à ne point répondre une seule parole que vous ne vous soyez
-relevée.
-
-Et moi, je ne me relèverai point d'où je suis, illustre chevalier,
-reprit la dolente damoiselle, que vous ne m'ayez octroyé le don que
-j'implore de votre courtoisie.
-
-Je vous l'octroie, Madame, dit don Quichotte, mais à une condition:
-c'est qu'il ne s'y trouvera rien de contraire au service de mon roi ou
-de mon pays, ni aux intérêts de celle qui tient mon cœur et ma liberté
-enchaînés.
-
-Ce ne sera ni au préjudice ni contre l'honneur de ceux ou de celle que
-vous venez de nommer, répondit Dorothée.
-
-Comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de son maître, et lui dit
-à l'oreille: Par ma foi, seigneur, vous pouvez bien accorder à cette
-dame ce qu'elle vous demande; en vérité, ce n'est qu'une bagatelle: il
-s'agit tout simplement d'assommer un géant, et celle qui vous en prie
-est la princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon, en
-Éthiopie.
-
-Qu'elle soit ce qu'il plaira à Dieu, répondit don Quichotte; je ferai ce
-que me dicteront ma conscience et les lois de ma profession. Puis se
-tournant vers Dorothée: Que Votre Beauté veuille bien se lever, Madame,
-lui dit-il, je vous octroie le don qu'il vous plaira de me demander.
-
-Eh bien, chevalier sans pareil, reprit Dorothée, le don que j'implore de
-votre valeureuse personne, c'est qu'elle me suive sans retard où il me
-plaira de la mener, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune
-autre aventure jusqu'à ce qu'elle m'ait vengé d'un traître qui, contre
-toutes les lois divines et humaines, a usurpé mon royaume.
-
-Ce don, très-haute dame, je répète que je vous l'octroie, répondit don
-Quichotte; désormais prenez courage et chassez la tristesse qui vous
-accable: j'espère, avec l'aide de Dieu et la force de mon bras, vous
-rétablir avant peu dans la possession de vos États, en dépit de tous
-ceux qui prétendraient s'y opposer. Or, mettons promptement la main à
-l'œuvre; les bonnes actions ne doivent jamais être différées, et c'est
-dans le retardement qu'est le péril.
-
-Dorothée fit tous ses efforts pour baiser les mains de don Quichotte,
-qui ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever,
-l'embrassa respectueusement, après quoi il dit à Sancho de bien sangler
-Rossinante et de lui donner ses armes. L'écuyer détacha d'un arbre
-l'armure de son maître, qui y était suspendue comme un trophée. Quand
-notre héros l'eut endossée: Maintenant, dit-il, allons, avec l'aide de
-Dieu, porter secours à cette grande princesse, et employons la valeur et
-la force que le ciel nous a données, à la faire triompher de ses
-ennemis.
-
-Le barbier, qui, pendant cette cérémonie, était resté à genoux, faisait
-tous ses efforts pour ne pas éclater de rire ni laisser tomber sa
-barbe, dans la crainte de tout gâter; quand il vit le don octroyé et
-avec quel empressement notre héros se disposait à partir, il se releva,
-et, prenant la princesse d'une main tandis que don Quichotte la prenait
-de l'autre, tous deux la mirent sur sa mule. Le chevalier enfourcha
-Rossinante, le barbier sa monture, et ils se mirent en chemin.
-
-Le pauvre Sancho les suivait à pied, et la fatigue qu'il en éprouvait
-lui rappelait à chaque pas la perte de son grison. Il prenait toutefois
-son mal en patience, voyant son maître en chemin de se faire empereur;
-car il ne doutait point qu'il ne se mariât avec cette princesse, et
-qu'il ne devînt bientôt souverain de Micomicon. Une seule chose
-troublait le plaisir qu'il ressentait, c'était de penser que ce royaume
-étant dans le pays des nègres, les gens que son maître lui donnerait à
-gouverner seraient Mores; mais il trouva sur-le-champ remède à cet
-inconvénient. Eh! qu'importe, se disait-il, que mes vassaux soient
-Mores? Je les ferai charrier en Espagne, où je les vendrai fort bien, et
-j'en tirerai du bon argent comptant, dont je pourrai acheter quelque
-office, afin de vivre sans souci le reste de mes jours. Me croit-on donc
-si maladroit, que je ne sache tirer parti des choses? faut-il tant de
-philosophie pour vendre vingt ou trente mille esclaves? Oh! par ma foi,
-je saurai bien en venir à bout; et je les rendrai blancs ou tout au
-moins jaunes, seraient-ils plus noirs que le diable. Plein de ces
-agréables pensées, Sancho cheminait si content, qu'il en oubliait le
-désagrément d'aller à pied.
-
-Toute cette étrange scène, le curé et Cardenio la regardaient depuis
-longtemps à travers les broussailles, fort en peine de savoir comment
-ils pourraient se réunir au reste de la troupe; mais le curé, grand
-trameur d'expédients, en trouva un tout à point: avec des ciseaux qu'il
-portait dans un étui, il coupa la barbe à Cardenio, et lui fit prendre
-sa soutane et son manteau noir, se réservant seulement le pourpoint et
-les chausses. Sous ce nouveau costume, Cardenio était si changé, qu'il
-ne se serait pas reconnu lui-même. Cela fait, ils gagnèrent le grand
-chemin, où ils arrivèrent encore avant notre chevalier et sa suite, tant
-les mules avaient de peine à marcher dans ces sentiers difficiles. Dès
-que le curé aperçut venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il
-courut à lui les bras ouverts, et le regardant fixement comme un homme
-qu'on cherche à reconnaître, il s'écria: Qu'il soit le bien venu, le
-bien trouvé, mon cher compatriote don Quichotte de la Manche, fleur de
-la galanterie, rempart des affligés, quintessence des chevaliers
-errants. En parlant ainsi, il tenait embrassée la jambe gauche de notre
-héros, qui, tout stupéfait d'une rencontre si imprévue, voulut mettre
-pied à terre quand il l'eut enfin reconnu; mais le curé l'en empêcha.
-
-[Illustration: Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre
-courtoisie ne m'ait octroyé un don (p. 155).]
-
-Il n'est pas convenable, lui disait don Quichotte, que je sois à cheval
-pendant que Votre Révérence est à pied.
-
-Je n'y consentirai jamais, reprit le curé; que Votre Grâce reste à
-cheval, où elle a fait tant de merveilles! c'est assez pour moi de
-prendre la croupe d'une de ces mules, si ces gentilshommes veulent bien
-le permettre; et j'aime mieux être en votre compagnie de cette façon,
-que de me voir monté sur le célèbre cheval Pégase, ou sur la jument
-sauvage de ce fameux More Muzarrache, qui aujourd'hui encore est
-enchanté dans la caverne de Zulema, auprès de la grande ville de
-Compluto.
-
-Vous avez raison, seigneur licencié, dit don Quichotte, et je ne m'en
-étais pas avisé. J'espère que madame la princesse voudra bien, pour
-l'amour de moi, ordonner à son écuyer de vous donner la selle de sa
-mule, et de se contenter de la croupe, si tant est que la bête soit
-accoutumée à porter double fardeau.
-
-Assurément, répondit Dorothée, et mon écuyer n'attendra pas mes ordres
-pour cela; il a trop de courtoisie pour souffrir que le seigneur
-licencié aille à pied.
-
-Assurément, dit le barbier; et sautant à bas de sa mule, il présenta la
-selle au curé, qui l'accepta sans se faire prier.
-
-Par malheur la mule était de louage, c'est-à-dire quinteuse et mutine.
-Quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva brusquement le train
-de derrière, et, détachant quatre ou cinq ruades, elle donna une telle
-secousse à notre homme, qu'il roula par terre fort rudement; et comme
-dans cette chute la barbe de maître Nicolas vint à se détacher, il ne
-trouva rien de mieux à faire que de porter vivement les deux mains à son
-visage, en criant de toutes ses forces que la maudite bête lui avait
-cassé la mâchoire.
-
-En apercevant ce gros paquet de poils sans chair ni sang répandu: Quel
-miracle! s'écria don Quichotte, la mule vient de lui enlever la barbe du
-menton comme aurait fait un revers d'épée!
-
-Le curé, voyant son invention en grand danger d'être découverte, se hâta
-de ramasser la barbe; et courant à maître Nicolas, qui continuait à
-pousser des cris, il lui prit la tête, et l'appuyant contre sa poitrine,
-il lui rajusta la barbe en un clin d'œil, en marmottant quelques
-paroles qu'il dit être un charme propre à faire reprendre les barbes,
-comme on l'allait voir; en effet, il s'éloigna, et l'écuyer parut aussi
-barbu qu'auparavant. Don Quichotte, tout émerveillé de la guérison, pria
-le curé de lui enseigner le charme quand il en aurait le loisir, ne
-doutant point que sa vertu ne s'étendît beaucoup plus loin, puisqu'il
-était impossible que les barbes fussent enlevées de la sorte sans que la
-chair fût emportée du même coup, et que cependant il n'y paraissait
-plus. Le désordre ainsi réparé, on convint que le curé monterait seul
-sur la mule jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, distante encore
-de deux lieues.
-
-Le chevalier de la Triste-Figure, la princesse Micomicona et le curé
-étant donc à cheval, tandis que Cardenio, le barbier et Sancho les
-suivaient à pied, don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur
-nous conduise maintenant où il lui plaira, nous la suivrons jusqu'au
-bout du monde.
-
-Le curé, prenant la parole avant qu'elle eût ouvert la bouche: Madame,
-lui dit-il, vers quel royaume Votre Grâce veut-elle diriger ses pas?
-N'est-ce pas vers celui de Micomicon?
-
-Dorothée comprit très-bien ce qu'il fallait répondre: C'est justement
-là, reprit-elle aussitôt.
-
-En ce cas, Madame, dit le curé, il nous faudra passer au beau milieu de
-mon village; vous prendrez ensuite la route de Carthagène; là vous
-pourrez vous embarquer; et si vous avez un bon vent, en un peu moins de
-neuf années vous serez rendus aux Palus-Méotides, d'où il n'y a pas plus
-de cent journées de marche jusqu'au royaume de Votre Altesse.
-
-Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit Dorothée; j'en
-suis partie il n'y a pas deux ans, sans avoir jamais eu le vent bien
-favorable, et cependant depuis quelque temps déjà je suis en Espagne, où
-je n'ai pas plus tôt eu mis le pied, que le nom du fameux don Quichotte
-est venu frapper mon oreille; et j'en ai entendu raconter des choses si
-grandes, si merveilleuses, que quand même ce n'eût pas été ma première
-pensée, j'aurais pris soudain la résolution de confier mes intérêts à la
-valeur de son bras invincible.
-
-Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte, mettez, je vous en supplie,
-un terme à vos louanges: je suis ennemi de la flatterie, et quoique vous
-me rendiez peut-être justice, je ne saurais entendre sans rougir un
-discours si obligeant et des louanges si excessives. Tout ce que je
-puis dire, c'est que, vaillant ou non, je suis prêt à verser pour votre
-service jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et le temps vous le
-prouvera. Maintenant trouvez bon que j'apprenne du seigneur licencié ce
-qui l'amène seul ici, à pied, et vêtu tellement à la légère, que je ne
-sais que penser.
-
-Pour vous satisfaire en peu de mots, seigneur don Quichotte, répondit le
-curé, il faut que vous sachiez que maître Nicolas et moi nous allions à
-Séville pour y toucher de l'argent qu'un de mes parents m'envoie des
-Indes, et la somme n'est pas si peu considérable qu'elle n'atteigne pour
-le moins six mille écus. En passant près d'ici, nous avons été attaqués
-par des voleurs, qui nous ont tout enlevé, même la barbe, si bien que
-maître Nicolas est contraint d'en porter une postiche. Ils ont aussi
-laissé nu comme la main ce jeune homme que vous voyez (il montrait
-Cardenio). Mais le plus curieux de l'affaire, c'est que ces brigands
-sont des forçats à qui un vaillant chevalier a, dit-on, donné la clef
-des champs, malgré la résistance de leurs gardiens. Il faut, en vérité,
-que ce chevalier soit un bien grand fou, ou qu'il ne vaille guère mieux
-que les scélérats qu'il a mis en liberté, puisqu'il ne se fait aucun
-scrupule de livrer les brebis à la fureur des loups; puisqu'il viole le
-respect dû au roi et à la justice, et se fait le protecteur des ennemis
-de la sûreté publique; puisqu'il prive les galères de ceux qui les font
-mouvoir, et remet sur le pied la Sainte-Hermandad, qui se reposait
-depuis longues années; puisque, enfin, il expose légèrement sa liberté
-et sa vie, et renonce avec impiété au salut de son âme.
-
-Sancho avait conté l'histoire des forçats au curé, qui parlait ainsi
-pour voir ce que dirait don Quichotte, lequel changeait de couleur à
-chaque parole, et n'osait s'avouer le libérateur de ces misérables.
-
-Voilà, ajouta le curé, les honnêtes gens qui nous ont mis dans cet état:
-que Dieu leur pardonne, et à celui qui a empêché qu'ils ne reçussent le
-juste châtiment de leurs crimes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-QUI TRAITE DE LA FINESSE D'ESPRIT QUE MONTRA LA BELLE DOROTHÉE, AINSI
-QUE D'AUTRES CHOSES NON MOINS DIVERTISSANTES
-
-
-Le curé n'avait pas fini de parler que Sancho s'écria: Savez-vous,
-seigneur licencié, qui a fait ce bel exploit? eh bien, c'est mon maître!
-Et pourtant je n'avais cessé de lui dire de prendre garde à ce qu'il
-allait faire, et de lui répéter que c'était péché de rendre libres des
-coquins qu'on envoyait aux galères en punition de leurs méfaits.
-
-Traître, repartit don Quichotte; est-ce aux chevaliers errants à
-s'enquérir si les malheureux et les opprimés qu'ils rencontrent sur leur
-chemin sont ainsi traités pour leurs fautes, ou si on leur fait
-injustice? Ils ne doivent considérer que leur misère, sans s'informer de
-leurs actions. Je rencontre une troupe de pauvres diables, enfilés comme
-les grains d'un chapelet, et je fais, pour les secourir, ce que
-m'ordonne le serment de la noble profession que j'exerce. Qu'a-t-on à
-dire à cela? Quiconque le trouve mauvais, n'a qu'à me le témoigner, et à
-tout autre qu'au seigneur licencié, dont j'honore et respecte le
-caractère, je ferai voir qu'il ne sait pas un mot de la chevalerie
-errante; et je suis prêt à le lui prouver l'épée à la main, à pied et à
-cheval, ou de toute autre manière.
-
-En disant cela, notre héros s'affermit sur ses étriers, et enfonça son
-morion; car depuis le jour où les forçats l'avaient si fort maltraité,
-l'armet de Mambrin était resté pendu à l'arçon de sa selle.
-
-Dorothée ne manquait pas de malice; connaissant la folie de don
-Quichotte, et sachant d'ailleurs que tout le monde s'en moquait, hormis
-Sancho Panza, elle voulut prendre sa part du divertissement:
-
-Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grâce se souvienne du
-serment qu'elle a fait de n'entreprendre aucune aventure, si pressante
-qu'elle puisse être, avant de m'avoir rétablie dans mes États.
-Calmez-vous, je vous prie, et croyez que si le seigneur licencié eût pu
-se douter un seul instant que les forçats devaient leur délivrance à
-votre bras invincible, il se serait mille fois coupé la langue plutôt
-que de rien dire qui vous déplût.
-
-Je prends Dieu à témoin, ajouta le curé, que j'aurais préféré m'arracher
-la moustache poil à poil.
-
-Il suffit, madame, reprit don Quichotte; je réprimerai ma juste colère,
-et je jure de nouveau de ne rien entreprendre que je n'aie réalisé la
-promesse que vous avez reçue de moi. En attendant, veuillez nous
-apprendre l'histoire de vos malheurs, si toutefois vous n'avez pas de
-secrètes raisons pour les cacher: car enfin, il faut que je sache de qui
-je dois vous venger, et de quel nombre d'ennemis j'aurai à tirer pour
-vous une éclatante et complète satisfaction.
-
-Volontiers, répondit Dorothée; mais je crains bien de vous ennuyer par
-ce triste récit.
-
-Non, non, madame, repartit don Quichotte.
-
-En ce cas, dit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent attention.
-
-Aussitôt, Cardenio et le barbier s'approchèrent pour entendre ce qu'elle
-allait raconter; Sancho, non moins abusé que son maître sur le compte de
-la princesse, s'approcha aussi; Dorothée s'affermit sur sa mule pour
-parler plus commodément; puis après avoir toussé et pris les précautions
-d'un orateur au début, elle commença de la sorte:
-
-Seigneur, vous saurez d'abord que je m'appelle... Elle s'arrêta quelques
-instants, parce qu'elle ne se ressouvenait plus du nom que lui avait
-donné le curé; celui-ci, qui vit son embarras, vint à son aide et lui
-dit: Il n'est pas surprenant, madame, que Votre Grandeur hésite en
-commençant le récit de ses malheurs; c'est l'effet ordinaire des
-longues disgrâces de troubler la mémoire, et celles de la princesse
-Micomicona ne doivent pas être médiocres, puisqu'elle a traversé tant de
-terres et de mers pour y chercher remède.
-
-J'avoue, reprit Dorothée, qu'il s'est tout à coup présenté à ma mémoire
-des souvenirs si cruels, que je n'ai plus su ce que je disais; mais me
-voilà remise, et j'espère maintenant mener à bon port ma véridique
-histoire.
-
-Je vous dirai donc, seigneurs, que je suis l'héritière légitime du grand
-royaume de Micomicon. Le roi, mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage,
-était très-versé dans la science qu'on appelle magie; cette science lui
-fit découvrir que ma mère, la reine Xaramilla, devait mourir la
-première, et que lui-même la suivant de près au tombeau, je resterais
-orpheline. Cela, toutefois, affligeait moins mon père que la triste
-certitude où il était que le souverain d'une grande île située sur les
-confins de mon royaume, effroyable géant appelé Pandafilando de la Vue
-Sombre, ainsi surnommé parce qu'il regarde toujours de travers comme
-s'il était louche, ce qu'il ne fait que par malice et pour effrayer tout
-le monde; que cet effroyable géant, dis-je, me sachant orpheline, devait
-un jour à la tête d'une armée formidable envahir mes États et m'en
-dépouiller entièrement, sans me laisser un seul village où je pusse
-trouver asile; mais que je pourrais éviter cette disgrâce en consentant
-à l'épouser. Aussi mon père, qui savait bien que jamais je ne pourrais
-m'y résoudre, me conseilla, lorsque je verrais Pandafilando prêt à
-envahir ma frontière, de ne point essayer de me défendre, parce que ce
-serait ma perte, mais, au contraire, de lui abandonner mon royaume, afin
-de sauver ma vie et empêcher la ruine de mes loyaux et fidèles sujets;
-et il ajouta qu'en choisissant quelques-uns d'entre eux pour
-m'accompagner, je devais passer incontinent en Espagne, où j'étais
-certaine de trouver un protecteur dans la personne d'un fameux chevalier
-errant, connu par toute la terre pour sa force et son courage, et qui
-se nommait, si je m'en souviens bien, don Chicot, ou don Gigot...
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur nous conduise où il
-lui plaira (p. 158).]
-
-Don Quichotte, madame, s'écria Sancho; don Quichotte, autrement appelé
-le chevalier de la Triste-Figure.
-
-C'est cela, dit Dorothée. Mon père ajouta que mon protecteur devait être
-de haute stature, maigre de visage, sec de corps, et, de plus, avoir
-sous l'épaule gauche, ou près de là, un signe de couleur brune, tout
-couvert de poil en manière de soie de sanglier.
-
-Approche ici, mon fils Sancho, dit notre héros à son écuyer; aide-moi à
-me déshabiller promptement, que je sache si je suis le chevalier
-qu'annonce la prophétie de ce sage roi.
-
-Que voulez-vous faire, seigneur? demanda Dorothée.
-
-Je veux savoir, madame, répondit don Quichotte, si j'ai sur moi ce signe
-dont votre père a fait mention.
-
-Il ne faut point vous déshabiller pour cela, reprit Sancho; je sais que
-Votre Grâce a justement au milieu du dos un signe tout semblable, et
-l'on assure que c'est une preuve de force.
-
-Il suffit, dit Dorothée; entre amis on n'y regarde pas de si près, et
-peu importe que le signe soit à droite ou à gauche, puisque après tout
-c'est la même chair. Je le vois bien, mon père a touché juste en tout ce
-qu'il a dit; quant à moi, j'ai encore mieux rencontré, en m'adressant au
-seigneur don Quichotte, dont la taille et le visage sont si conformes à
-la prophétie paternelle, et dont la renommée est si grande,
-non-seulement en Espagne, mais encore dans toute la Manche, qu'à peine
-débarquée à Ossuna, j'ai entendu faire un tel récit de ses prouesses,
-qu'aussitôt mon cœur m'a dit que c'était bien le chevalier que je
-cherchais.
-
-Mais comment peut-il se faire, madame, observa don Quichotte, que vous
-ayez débarqué à Ossuna où il n'y a point de port?
-
-La princesse, répondit le curé, a voulu dire qu'après avoir débarqué à
-Malaga, le premier endroit où elle apprit de vos nouvelles fut Ossuna.
-
-C'est ainsi que je l'entendais, seigneur, dit Dorothée.
-
-Maintenant, reprit le curé, Votre Altesse peut poursuivre quand il lui
-plaira.
-
-Je n'ai rien à dire de plus, continua Dorothée, si ce n'est que ç'a été
-pour moi une si haute fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte,
-que je me regarde comme déjà rétablie sur le trône de mes pères,
-puisqu'il a eu l'extrême courtoisie de m'accorder sa protection, et de
-s'engager à me suivre partout où il me plaira de le mener; et certes ce
-sera contre le traître Pandafilando, dont il me vengera, je l'espère, en
-lui arrachant, avec la vie, le royaume dont il m'a si injustement
-dépouillée. J'oubliais de vous dire que le roi mon père m'a laissé un
-écrit en caractères grecs ou arabes, que je ne connais point, mais par
-lequel il m'ordonne de consentir à épouser le chevalier mon libérateur,
-si, après m'avoir rétablie dans mes États, il me demande en mariage, et
-de le mettre sur-le-champ en possession de mon royaume et de ma
-personne.
-
-Hé bien, que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte; vois-tu ce qui
-se passe? Ne te l'avais-je pas dit? Avons-nous des royaumes à notre
-disposition, et des filles de roi à épouser?
-
-Par ma foi, il y a assez longtemps que nous les cherchons, reprit
-Sancho, et nargue du bâtard qui après avoir ouvert le gosier à ce
-Grand-fil-en-dos, n'épouserait pas incontinent madame la princesse!
-Peste! elle est assez jolie pour cela, et je voudrais que toutes les
-puces de mon lit lui ressemblassent! Là-dessus, se donnant du talon au
-derrière, le crédule écuyer fit deux sauts en l'air en signe de grande
-allégresse; puis s'allant mettre à genoux devant Dorothée, il lui
-demanda sa main à baiser afin de lui prouver que désormais il la
-regardait comme sa légitime souveraine.
-
-Il eût fallu être aussi peu sage que le maître et le valet pour ne pas
-rire de la folie de l'un et de la simplicité de l'autre. Dorothée donna
-à Sancho sa main à baiser, lui promettant de le faire grand seigneur dès
-qu'elle serait rétablie dans ses États, et Sancho l'en remercia par un
-compliment si extravagant, que chacun se mit à rire de plus belle.
-
-Voilà, reprit Dorothée, la fidèle histoire de mes malheurs; je n'ai rien
-à y ajouter, si ce n'est que de tous ceux de mes sujets qui m'ont
-accompagnée il ne m'est resté que ce bon écuyer barbu, les autres ayant
-péri dans une grande tempête en vue du port; ce fidèle compagnon et moi,
-nous avons seuls échappé par un de ces miracles qui font croire que le
-ciel nous réserve pour quelque grande aventure.
-
-Elle est toute trouvée, madame, dit don Quichotte: je confirme le don
-que je vous ai octroyé; et je jure encore une fois de vous suivre
-jusqu'au bout du monde, et de ne prendre aucun repos que je n'aie
-rencontré votre cruel ennemi, dont je prétends, avec le secours du ciel
-et par la force de mon bras, trancher la tête superbe, fût-il aussi
-vaillant que le dieu Mars. Mais après vous avoir remise en possession de
-votre royaume, je vous laisserai la libre disposition de votre personne,
-car tant que mon cœur et ma volonté seront assujettis aux lois de
-celle... Je m'arrête en songeant qu'il m'est impossible de penser à me
-marier, fût-ce avec le phénix.
-
-Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, qu'il
-s'écria plein de courroux: Je jure Dieu et je jure diable, seigneur don
-Quichotte, que Votre Grâce n'a pas le sens commun! comment se peut-il
-que vous hésitiez à épouser une si grande princesse que celle-là?
-Croyez-vous donc que de semblables fortunes viendront se présenter à
-tout bout de champ? Est-ce que par hasard madame Dulcinée vous
-semblerait plus belle? Par ma foi, il s'en faut de plus de moitié
-qu'elle soit digne de lui dénouer les cordons de ses souliers! C'est
-bien par ce chemin-là que j'attraperai le comté que vous m'avez promis
-tant de fois, et que j'attends encore. Mariez-vous! mariez-vous!
-prenez-moi ce royaume qui vous tombe dans la main; puis quand vous serez
-roi, faites-moi marquis ou gouverneur, et que Satan emporte le reste.
-
-En entendant de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, don Quichotte, sans
-dire gare, leva sa lance, et en déchargea sur les reins de l'indiscret
-écuyer deux coups tels, qu'il le jeta par terre, et sans Dorothée, qui
-lui criait de s'arrêter, il l'aurait tué sur la place. Quand il se fut
-un peu calmé: Pensez-vous, rustre mal appris, lui dit-il, que notre
-unique occupation à tous deux soit, vous de faire toujours des sottises
-et moi de vous les pardonner sans cesse? N'y comptez pas, misérable
-excommunié, car tu dois l'être pour avoir osé mal parler de la sans
-pareille Dulcinée. Ignorez-vous, vaurien, maraud, bélître, que sans la
-valeur qu'elle prête à mon bras, je suis incapable de venir à bout d'un
-enfant? Dites-moi un peu, langue de vipère, qui a conquis ce royaume,
-qui a coupé la tête à ce géant, qui vous a fait marquis ou gouverneur,
-car je tiens tout cela pour accompli, si ce n'est Dulcinée elle-même,
-qui s'est servie de mon bras pour exécuter ces grandes choses? Sachez
-que c'est elle qui combat en moi et qui remporte toutes mes victoires,
-comme moi je vis et je respire en elle! Il faut que vous soyez bien
-ingrat! A l'instant même où l'on vous tire de la poussière pour vous
-élever au rang des plus grands seigneurs, vous ne craignez pas de dire
-du mal de ceux qui vous comblent d'honneurs et de richesses.
-
-Tout maltraité qu'il était, Sancho entendait fort bien ce que disait son
-maître; mais pour y répondre il voulait être en lieu de sûreté. Se
-levant de son mieux, il alla d'abord se réfugier derrière le palefroi de
-Dorothée et de là apostrophant don Quichotte: Or çà, seigneur, lui
-dit-il, si Votre Grâce est très-décidée à ne point épouser madame la
-princesse, son royaume ne sera pas à votre disposition; eh bien, cela
-étant, quelle récompense aurez-vous à me donner? Voilà ce dont je me
-plains. Mariez-vous avec cette reine, pendant que vous l'avez là comme
-tombée du ciel; ce sera toujours autant de pris, après quoi vous pourrez
-retourner à votre Dulcinée; car il me semble qu'il doit s'être trouvé
-dans le monde des rois qui, outre leur femme, ont eu des maîtresses.
-Quant à leur beauté, je ne m'en mêle pas; à vrai dire, cependant, je les
-trouve fort belles l'une et l'autre, quoique je n'aie jamais vu madame
-Dulcinée.
-
-Comment, traître, tu ne l'as jamais vue! reprit don Quichotte; ne
-viens-tu pas de m'apporter un message de sa part?
-
-Je veux dire que je ne l'ai pas assez vue pour remarquer toute sa
-beauté, repartit Sancho; mais en bloc je l'ai trouvée fort belle.
-
-Je te pardonne, reprit don Quichotte; pardonne-moi aussi le déplaisir
-que je t'ai causé; l'homme n'est pas toujours maître de son premier
-mouvement.
-
-Je le sens bien, repartit Sancho; et l'envie de parler est en moi un
-premier mouvement auquel je ne puis résister: il faut toujours que je
-dise au moins une fois ce qui me vient sur le bout de la langue.
-
-D'accord, dit don Quichotte; mais prends garde à l'avenir de quelle
-manière tu parleras; tant va la cruche à l'eau..... Je ne t'en dis pas
-davantage.....
-
-Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, répliqua Sancho; eh bien,
-il jugera qui de nous deux l'offense le plus, ou moi en parlant tout de
-travers, ou Votre Seigneurie en n'agissant pas mieux.
-
-C'est assez, dit Dorothée; Sancho, allez baiser la main de votre
-seigneur, demandez-lui pardon, et soyez plus circonspect à l'avenir.
-Surtout ne parlez jamais mal de cette dame du Toboso, que je ne connais
-point, mais que je serais heureuse de servir, puisque le grand don
-Quichotte la vénère: ayez confiance en Dieu, et vous ne manquerez point
-de récompense.
-
-Sancho s'en alla tête baissée demander la main à son maître, qui la lui
-donna avec beaucoup de gravité; après quoi, don Quichotte le prenant à
-part lui dit de le suivre, parce qu'il avait des questions de haute
-importance à lui adresser.
-
-Tous deux prirent les devants; et quand ils furent assez éloignés: Ami
-Sancho, dit don Quichotte, depuis ton retour, je n'ai pas trouvé
-occasion de t'entretenir touchant ton ambassade; mais à présent que nous
-sommes seuls, dis-moi exactement ce qui s'est passé, et raconte-moi
-toutes les particularités que j'ai besoin de savoir.
-
-Que Votre Grâce demande ce qu'il lui plaira, répondit Sancho, tout
-sortira de ma bouche comme cela est entré par mon oreille; seulement, à
-l'avenir ne soyez pas si vindicatif.
-
-Pourquoi dis-tu cela? demanda don Quichotte.
-
-Je dis cela, répondit Sancho, parce que ces coups de bâton de tout à
-l'heure me viennent de la querelle que vous m'avez faite à propos des
-forçats, et non de ce que j'ai dit contre madame Dulcinée, que j'honore
-et révère comme une relique, encore qu'elle ne serait pas bonne à en
-faire, mais parce que c'est un bien qui est à Votre Grâce.
-
-Laisse là ton discours, il me chagrine, repartit don Quichotte; je t'ai
-pardonné tout à l'heure, mais tu connais le proverbe: A péché nouveau,
-nouvelle pénitence.
-
-Comme ils en étaient là, ils virent venir à eux, assis sur un âne, un
-homme qu'ils prirent d'abord pour un Bohémien. Sancho, qui depuis la
-perte de son grison n'en apercevait pas un seul que le cœur ne lui
-bondît, n'eut pas plus tôt aperçu celui qui le montait, qu'il reconnut
-Ginez de Passamont, comme c'était lui en effet. Le drôle avait pris le
-costume des Bohémiens, dont il possédait parfaitement la langue, et pour
-vendre l'âne il l'avait aussi déguisé. Mais bon sang ne peut mentir, et
-du même coup Sancho reconnut la monture et le cavalier, à qui il cria:
-Ah! voleur de Ginésille, rends-moi mon bien, rends-moi mon lit de repos;
-rends-moi mon âne, tout mon plaisir et toute ma joie; décampe, brigand;
-rends-moi ce qui m'appartient.
-
-Peu de paroles suffisent à qui comprend à demi-mot; dès le premier,
-Ginez sauta à terre et disparut en un clin d'œil. Sancho courut à son
-âne, et l'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu porté, mon fils,
-lui dit-il, mon cher compagnon, mon fidèle ami? et il le baisait, le
-choyait comme quelqu'un qu'on aime tendrement. A cela l'âne ne répondait
-rien, et se laissait caresser sans bouger. Toute la compagnie étant
-survenue, chacun félicita Sancho d'avoir retrouvé son grison; et don
-Quichotte, pour récompenser un si bon naturel, confirma la promesse
-qu'il avait faite de lui donner trois ânons.
-
-Pendant que notre chevalier et son écuyer s'étaient écartés pour
-s'entretenir, le curé complimentait Dorothée: Madame, lui dit-il,
-l'histoire que vous avez composée est vraiment fort ingénieuse; j'admire
-avec quelle facilité vous avez employé les termes de chevalerie, et
-combien vous avez su dire de choses en peu de paroles.
-
-J'ai assez feuilleté les romans pour en connaître le style, répondit
-Dorothée; mais la géographie m'est moins familière, et j'ai été dire
-assez mal à propos que j'avais débarqué à Ossuna.
-
-Cela n'a rien gâté, madame, répliqua le curé, et le petit correctif que
-j'y ai apporté a tout remis en place. Mais n'admirez-vous pas la
-crédulité de ce pauvre gentilhomme, qui accueille si facilement tous
-ces mensonges, par cela seulement qu'ils ressemblent aux extravagances
-des romans de chevalerie?
-
-[Illustration: Don Quichotte leva sa lance, et en déchargea sur les
-reins de l'indiscret écuyer deux coups (p. 163).]
-
-Je crois, dit Cardenio, qu'on ne saurait forger de fables si
-déraisonnables et si éloignées de la vérité, qu'il n'y ajoutât foi.
-
-Ce qu'il y a de plus étonnant, continua le curé, c'est qu'à part le
-chapitre de la chevalerie, il n'y a point de sujet sur lequel il ne
-montre un jugement sain et un goût délicat; en sorte que, pourvu qu'on
-ne touche point à la corde sensible, il n'y a personne qui ne le juge
-homme d'esprit fin et de droite raison.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-DU PLAISANT DIALOGUE QUI EUT LIEU ENTRE DON QUICHOTTE ET SANCHO, SON
-ÉCUYER, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS
-
-
-Tandis que Dorothée et le curé s'entretenaient de la sorte, don
-Quichotte reprenait la conversation interrompue par Ginez. Ami Sancho,
-faisons la paix, lui dit-il, jetons au vent le souvenir de nos
-querelles, et raconte-moi maintenant sans garder dépit ni rancune, où,
-quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu
-dit? que t'a-t-elle répondu? quelle mine fit-elle à la lecture de ma
-lettre? qui te l'avait transcrite? enfin raconte-moi tout, sans rien
-retrancher ni rien ajouter dans le dessein de m'être agréable; car il
-m'importe de savoir exactement ce qui s'est passé.
-
-Seigneur, répondit Sancho, s'il faut dire la vérité, personne ne m'a
-transcrit de lettre, car je n'en ai point emporté.
-
-En effet, dit don Quichotte, deux jours après ton départ je trouvai le
-livre de poche, ce qui me mit fort en peine; j'avais toujours cru que tu
-reviendrais le chercher.
-
-Je l'aurais fait aussi, si je n'eusse pas su la lettre par cœur, reprit
-Sancho; mais l'ayant apprise pendant que vous me la lisiez, je la
-répétai mot pour mot à un sacristain qui me la transcrivit, et il la
-trouva si bonne, qu'il jura n'en avoir jamais rencontré de semblable en
-toute sa vie, bien qu'il eût vu force billets d'enterrement.
-
-La sais-tu encore? dit don Quichotte.
-
-Non, seigneur, répondit Sancho; quand une fois je la vis écrite, je me
-mis à l'oublier, si quelque chose m'en est resté dans la mémoire, c'est
-le commencement, _la souterraine_, je veux dire _la souveraine dame_, et
-la fin, _à vous jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste-Figure_;
-entre tout cela j'avais mis plus de trois cents âmes, beaux yeux et
-m'amours.
-
-Tout va bien jusqu'ici, dit don Quichotte; poursuivons. Que faisait cet
-astre de beauté quand tu parus en sa présence? A coup sûr tu l'auras
-trouvé enfilant un collier de perles, ou brodant quelque riche écharpe
-pour le chevalier son esclave?
-
-Je l'ai trouvé vannant deux setiers de blé dans sa basse-cour, répondit
-Sancho.
-
-Hé bien, dit don Quichotte, sois assuré que, touché par ses belles
-mains, chaque grain de blé se convertissait en diamant; et si tu y as
-fait attention, ce blé devait être du pur froment, bien lourd et bien
-brun?
-
-Ce n'était que du seigle blond, répondit Sancho.
-
-Vanné par ses mains, ce seigle aura fait le plus beau et le meilleur
-pain du monde! dit don Quichotte;... mais passons outre. Quand tu lui
-rendis ma lettre, elle dut certainement la couvrir de baisers et
-témoigner une grande joie? Que fit-elle, enfin?
-
-Quand je lui présentai votre lettre, répondit Sancho, son van était
-plein, et elle le remuait de la bonne façon, si bien qu'elle me dit:
-Ami, mettez cette lettre sur ce sac, je ne puis la lire que je n'aie
-achevé de vanner tout ce qui est là.
-
-Charmante discrétion, dit don Quichotte; sans doute elle voulait être
-seule pour lire ma lettre et la savourer à loisir. Pendant qu'elle
-dépêchait sa besogne, quelles questions te faisait-elle? Que lui
-répondis-tu? Achève, ne me cache rien, et satisfais mon impatience.
-
-Elle ne me demanda rien reprit Sancho; mais moi, je lui appris de quelle
-manière je vous avais laissé dans ces montagnes, faisant pénitence à son
-service, nu de la ceinture en bas comme un vrai sauvage, dormant sur la
-terre, ne mangeant pain sur nappe, ne vous peignant jamais la barbe,
-pleurant comme un veau, et maudissant votre fortune.
-
-Tu as mal fait de dire que je maudissais ma fortune, dit don Quichotte,
-parce qu'au contraire je la bénis, et je la bénirai tous les jours de ma
-vie, pour m'avoir rendu digne d'aimer une aussi grande dame que Dulcinée
-du Toboso.
-
-Oh! par ma foi, elle est très-grande, repartit Sancho: elle a au moins
-un demi-pied de plus que moi.
-
-Hé quoi! demanda don Quichotte, t'es-tu donc mesuré avec elle, pour en
-parler ainsi?
-
-Je me suis mesuré avec elle en lui aidant à mettre un sac de blé sur son
-âne, répondit Sancho: nous nous trouvâmes alors si près l'un de l'autre,
-que je vis bien qu'elle était plus haute que moi de toute la tête.
-
-N'est-il pas vrai, dit don Quichotte, que cette noble taille est
-accompagnée d'un million de grâces, tant de l'esprit que du corps? Au
-moins tu conviendras d'une chose: en approchant d'elle, tu dus sentir
-une merveilleuse odeur, un agréable composé des plus excellents parfums,
-un je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer, une vapeur délicieuse, une
-exhalaison qui t'embaumait, comme si tu avais été dans la boutique du
-plus élégant parfumeur?
-
-Tout ce que je puis vous dire, répondit Sancho, c'est que je sentis une
-certaine odeur qui approchait de celle du bouc; mais sans doute elle
-avait chaud, car elle suait à grosses gouttes.
-
-Tu te trompes, dit don Quichotte: c'est que tu étais enrhumé du cerveau
-ou que tu sentais toi-même. Je sais, Dieu merci, ce que doit sentir
-cette rose épanouie, ce lis des champs, cet ambre dissous.
-
-A cela je n'ai rien à répondre, repartit Sancho; bien souvent il sort de
-moi l'odeur que je sentais; mais en ce moment je me figurai qu'elle
-sortait de la Seigneurie de madame Dulcinée: au reste, il n'y a là rien
-d'étonnant; un diable ressemble à l'autre.
-
-Eh bien, maintenant qu'elle a fini de cribler son froment, et qu'elle
-l'a envoyé au moulin, que fit-elle en lisant ma lettre? demanda don
-Quichotte.
-
-Votre lettre, elle ne la lut point, répondit Sancho, ne sachant,
-m'a-t-elle dit, ni lire ni écrire; au contraire, elle la déchira en
-mille morceaux, ajoutant que personne ne devait connaître ses secrets;
-qu'il suffisait de ce que je lui avais raconté de vive voix, touchant
-l'amour que vous lui portez, et la pénitence que vous faisiez à son
-intention. Finalement, elle me commanda de dire à Votre Grâce qu'elle
-lui baise bien les deux mains, et qu'elle a plus d'envie de vous voir
-que de vous écrire; qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne
-humblement, aussitôt la présente reçue, de sortir de ces rochers sans
-faire plus de folies, et de prendre sur-le-champ le chemin du Toboso, à
-moins qu'une affaire plus importante ne vous en empêche, car elle brûle
-de vous revoir. Elle faillit mourir de rire quand je lui contai que vous
-aviez pris le surnom de chevalier de la Triste-Figure. Je lui demandai
-si le Biscaïen était venu la trouver; elle me répondit que oui, et
-m'assura que c'était un fort galant homme. Quant aux forçats, elle me
-dit n'en avoir encore vu aucun.
-
-Maintenant, dis-moi, continua don Quichotte, quand tu pris congé d'elle,
-quel bijou te remit-on de sa part pour les bonnes nouvelles que tu lui
-portais de son chevalier? car entre les chevaliers errants et leurs
-dames, il est d'usage de donner quelque riche bague aux écuyers en
-récompense de leurs messages.
-
-J'en approuve fort la coutume, répondit Sancho; mais cela sans doute ne
-se pratiquait qu'au temps passé: à présent on se contente de leur donner
-un morceau de pain et de fromage; voilà du moins tout ce que madame
-Dulcinée m'a jeté par-dessus le mur de la basse-cour, quand je m'en
-allai; à telles enseignes que c'était du fromage de brebis.
-
-Oh! elle est extrêmement libérale, reprit don Quichotte; et si elle ne
-t'a pas fait don de quelque diamant, c'est qu'elle n'en avait pas sur
-elle en ce moment; mais je la verrai, et tout s'arrangera. Sais-tu,
-Sancho, ce qui m'étonne? c'est qu'il semble, en vérité, que tu aies
-voyagé par les airs; à peine as-tu mis trois jours pour aller et revenir
-d'ici au Toboso, et pourtant il y a trente bonnes lieues; aussi cela me
-fait penser que le sage enchanteur qui prend soin de mes affaires et qui
-est mon ami, car je dois en avoir un, sous peine de ne pas être un
-véritable chevalier errant, t'aura aidé dans ta course, sans que tu t'en
-sois aperçu. En effet, il y a de ces enchanteurs qui prennent tout
-endormi dans son lit un chevalier, lequel, sans qu'il s'en doute, se
-trouve le lendemain à deux ou trois mille lieues de l'endroit où il
-était la veille; et c'est là ce qui explique comment les chevaliers
-peuvent se porter secours les uns aux autres, comme ils le font à toute
-heure. Ainsi, l'un d'eux est dans les montagnes d'Arménie, à combattre
-quelque andriague, ou n'importe quel monstre qui le met en danger de
-perdre la vie; eh bien, au moment où il y pense le moins, il voit
-arriver sur un nuage, ou dans un char de feu, un de ses amis qu'il
-croyait en Angleterre, et qui vient le tirer du péril où il allait
-succomber; puis le soir, ce même chevalier se retrouve chez lui frais et
-dispos, assis à table et soupant fort à son aise, comme s'il revenait de
-la promenade. Tout cela, ami Sancho, se fait par la science et l'adresse
-de ces sages enchanteurs qui veillent sur nous. Ne t'étonne donc plus
-d'avoir mis si peu de temps dans ton voyage; tu auras sans doute été
-mené de la sorte.
-
-Je le croirais volontiers, répondit Sancho, car Rossinante détalait
-comme l'âne d'un Bohême; on eut dit qu'il avait du vif-argent par tout
-le corps[48].
-
- [48] Allusion à l'usage des Bohémiens qui versaient du vif-argent dans
- les oreilles d'une mule pour lui donner une allure plus vive.
-
-Du vif-argent! repartit don Quichotte; c'était plutôt une légion de ces
-démons qui nous font cheminer tant qu'ils veulent, sans ressentir
-eux-mêmes la moindre fatigue. Mais revenons à nos affaires. Dis-moi,
-Sancho, que faut-il que je fasse, touchant l'ordre que me donne Dulcinée
-d'aller la trouver? car, quoique je sois obligé de lui obéir
-ponctuellement, et que ce soit mon plus vif désir, j'ai des engagements
-avec la princesse; les lois de la chevalerie m'ordonnent de tenir ma
-parole et de préférer le devoir à mon plaisir. D'une part, j'éprouve un
-ardent désir de revoir ma dame, de l'autre, ma parole engagée et la
-gloire me retiennent; cela réuni m'embarrasse extrêmement. Mais je crois
-avoir trouvé le moyen de tout concilier: sans perdre de temps, je vais
-me mettre à la recherche de ce géant; en arrivant, je lui coupe la tête,
-je rétablis la princesse sur son trône et lui rends ses États; cela
-fait, je repars à l'instant, et reviens trouver cet astre qui illumine
-mes sens et à qui je donnerai des excuses si légitimes, qu'elle me saura
-gré de mon retardement, voyant qu'il tourne au profit de sa gloire et de
-sa renommée, car toute celle que j'ai déjà acquise, toute celle que
-j'acquiers chaque jour, et que j'acquerrai à l'avenir, me vient de
-l'honneur insigne que j'ai d'être son esclave.
-
-Aïe! aïe! c'est toujours la même note, reprit Sancho. Comment, seigneur,
-vous voudriez faire tout ce chemin-là pour rien, et laisser perdre
-l'occasion d'un mariage qui vous apporte un royaume; mais un royaume
-qui, à ce que j'ai entendu dire, a plus de vingt mille lieues de tour,
-qui regorge de toutes les choses nécessaires à la vie, et qui est à lui
-tout seul plus grand que la Castille et le Portugal réunis! En vérité,
-vous devriez mourir de honte des choses que vous dites. Croyez-moi,
-épousez la princesse au premier village où il y aura un curé; sinon
-voici le seigneur licencié qui en fera l'office à merveille. Je suis
-déjà assez vieux pour donner des conseils, et celui que je vous donne,
-un autre le prendrait sans se faire prier. Votre Grâce ignore-t-elle que
-passereau dans la main vaut mieux que grue qui vole; et que lorsqu'on
-vous présente l'anneau, il faut tendre le doigt?
-
-Je vois bien, Sancho, reprit don Quichotte, que si tu me conseilles si
-fort de me marier, c'est pour que je sois bientôt roi afin de te donner
-les récompenses que je t'ai promises. Mais apprends que sans cela j'ai
-un sûr moyen de te satisfaire; c'est de mettre dans mes conditions,
-avant d'entrer au combat, que si j'en sors vainqueur, on me donnera une
-partie du royaume, pour en disposer comme il me plaira; et quand j'en
-serai maître, à qui penses-tu que j'en fasse don, si ce n'est à toi?
-
-A la bonne heure, répondit Sancho; mais surtout que Votre Grâce n'oublie
-pas de choisir le côté qui avoisine la mer, afin que si le pays ne me
-plaît pas, je puisse embarquer mes vassaux nègres, et en faire ce que je
-me disais tantôt. Ainsi, pour l'heure, laissez là madame Dulcinée, afin
-de courir assommer ce géant, et achevons promptement cette affaire; je
-ne saurais m'ôter de la tête qu'elle sera honorable et de grand profit.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-L'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu porté, mon fils? lui dit-il
-(p. 164).]
-
-Je te promets, Sancho, de suivre ton conseil, dit don Quichotte, et de
-ne pas chercher à revoir Dulcinée avant d'avoir rétabli la princesse
-dans ses États. En attendant, ne parle pas de la conversation que nous
-venons d'avoir ensemble, car Dulcinée est si réservée qu'elle n'aime pas
-qu'on sache ses secrets, et il serait peu convenable que ce fût moi qui
-les eusse découverts.
-
-S'il en est ainsi, reprit Sancho, à quoi pense Votre Grâce en lui
-envoyant tous ceux qu'elle a vaincus? n'est-ce pas leur déclarer que
-vous êtes son amoureux, et est-ce bien garder le secret pour vous et
-pour elle, que de forcer les gens d'aller se jeter à ses genoux?
-
-Que tu es simple! dit don Quichotte; ne vois-tu pas que tout cela tourne
-à sa gloire? ne sais-tu pas qu'en matière de chevalerie, il est
-grandement avantageux à une dame de tenir sous sa loi plusieurs
-chevaliers errants, sans que pour cela ils prétendent à d'autres
-récompenses de leurs services que l'honneur de les lui offrir, et
-qu'elle daigne les avouer pour ses chevaliers?
-
-C'est de cette façon, disent les prédicateurs, qu'il faut aimer Dieu,
-reprit Sancho, pour lui seulement, et sans y être poussé par l'espérance
-du paradis ou par la crainte de l'enfer; quant à moi, je serais content
-de l'aimer n'importe pour quelle raison.
-
-Diable soit du vilain, dit don Quichotte; il a parfois des reparties
-surprenantes, et on croirait vraiment qu'il a étudié à l'université de
-Salamanque.
-
-Eh bien, je ne connais pas seulement l'A, B, C, répondit Sancho.
-
-Ils en étaient là quand maître Nicolas leur cria d'attendre un peu,
-parce que la princesse voulait se rafraîchir à une source qui se
-trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrêta, au grand
-contentement de Sancho, qui, las de tant mentir, craignait enfin d'être
-pris sur le fait; car, bien qu'il sût que Dulcinée était fille d'un
-laboureur du Toboso, il ne l'avait vue de sa vie. On mit donc pied à
-terre auprès de la fontaine, et on fit un léger repas avec ce que le
-curé avait apporté de l'hôtellerie.
-
-Sur ces entrefaites, un jeune garçon vint à passer sur le chemin. Il
-s'arrêta d'abord pour regarder ces gens qui mangeaient, et après les
-avoir considérés avec attention, il accourut auprès de notre chevalier
-et embrassant ses genoux en pleurant: Hélas! seigneur, lui dit-il, ne me
-reconnaissez-vous pas? ne vous souvient-il plus de cet André que vous
-trouvâtes attaché à un chêne?
-
-Don Quichotte le reconnut sur ces paroles, et le prenant par la main, il
-le présenta à la compagnie en disant: Seigneurs, afin que Vos Grâces
-voient de quelle importance et de quelle utilité sont les chevaliers
-errants, et comment ils portent remède aux désordres qui ont lieu dans
-le monde, il faut que vous sachiez qu'il y a quelque temps, passant
-auprès d'un bois, j'entendis des cris et des gémissements. J'y courus
-aussitôt pour satisfaire à mon inclination naturelle et au devoir de ma
-profession. Je trouvai ce garçon dans un état déplorable, et je suis
-ravi que lui-même puisse en rendre témoignage. Il était attaché à un
-chêne, nu de la ceinture en haut, tandis qu'un brutal et vigoureux
-paysan le déchirait à grands coups d'étrivières. Je demandai à cet homme
-pourquoi il le traitait avec tant de cruauté; le rustre me répondit que
-c'était son valet, et qu'il le châtiait pour des négligences qui
-sentaient, disait-il, encore plus le larron que le paresseux. C'est
-parce que je réclame mes gages, criait le jeune garçon. Son maître
-voulut me donner quelques excuses, dont je ne fus pas satisfait. Bref,
-j'ordonnai au paysan de le détacher, en lui faisant promettre d'emmener
-le pauvre diable, et de le payer jusqu'au dernier maravédis. Cela
-n'est-il pas vrai, André, mon ami? Te souviens-tu avec quelle autorité
-je gourmandai ton maître, et avec quelle humilité il me promit
-d'accomplir ce que je lui ordonnais? Réponds sans te troubler, afin que
-ces seigneurs sachent de quelle utilité est dans ce monde la chevalerie
-errante.
-
-Tout ce qu'a dit Votre Seigneurie est vrai, répondit André; mais
-l'affaire alla tout au rebours de ce que vous pensez.
-
-Comment! répliqua don Quichotte, ton maître ne t'a-t-il pas payé sur
-l'heure?
-
-Non-seulement il ne m'a pas payé, répondit André, mais dès que vous
-eûtes traversé le bois et que nous fûmes seuls, il me rattacha au même
-chêne, et me donna un si grand nombre de coups que je ressemblais à un
-chat écorché. Il les assaisonna même de tant de railleries en parlant de
-Votre Grâce, que j'aurais ri de bon cœur, si ç'avait été un autre que
-moi qui eût reçu les coups. Enfin il me mit dans un tel état, que depuis
-je suis resté à l'hôpital, où j'ai eu bien de la peine à me rétablir.
-Ainsi, c'est à vous que je dois tout cela, seigneur chevalier errant:
-car si, au lieu de fourrer votre nez où vous n'aviez que faire, vous
-eussiez passé votre chemin, j'en aurais été quitte pour une douzaine de
-coups, et mon maître m'eût payé ce qu'il me devait. Mais vous allâtes
-lui dire tant d'injures qu'il en devint furieux, et que, ne pouvant se
-venger sur vous, c'est sur moi que le nuage a crevé; aussi je crains
-bien de ne devenir homme de ma vie.
-
-Tout le mal est que je m'éloignai trop vite, dit don Quichotte: je
-n'aurais point dû partir qu'il ne t'eût payé entièrement; car les
-paysans ne sont guère sujets à tenir parole, à moins qu'ils n'y trouvent
-leur compte. Mais tu dois te rappeler, mon bon André, que je fis
-serment, s'il manquait à te satisfaire, que je saurais le retrouver,
-fût-il caché dans les entrailles de la terre.
-
-C'est vrai, reprit André; mais à quoi cela sert-il?
-
-Tu verras tout à l'heure si cela sert à quelque chose, repartit don
-Quichotte; et se levant brusquement, il ordonna à Sancho de seller
-Rossinante qui, pendant que la compagnie dînait, paissait de son côté.
-
-Dorothée demanda à don Quichotte ce qu'il prétendait faire: Partir à
-l'instant, dit-il, pour aller châtier ce vilain, et lui faire payer
-jusqu'au dernier maravédis ce qu'il doit à ce pauvre garçon, en dépit de
-tous les vilains qui voudraient s'y opposer.
-
-Seigneur, reprit Dorothée, après la promesse que m'a faite Votre Grâce,
-vous ne pouvez entreprendre aucune aventure que vous n'ayez achevé la
-mienne; suspendez votre courroux, je vous prie, jusqu'à ce que vous
-m'ayez rétabli dans mes États.
-
-Cela est juste, madame, répondit don Quichotte, et il faut de toute
-nécessité qu'André prenne patience; encore une fois je jure de ne
-prendre aucun repos avant que je ne l'aie vengé et qu'il ne soit
-entièrement satisfait.
-
-Je me fie à vos serments, comme ils le méritent, dit André, mais
-j'aimerais mieux avoir de quoi me rendre à Séville, que toutes ces
-vengeances que vous me promettez. Seigneur, continua-t-il, faites-moi
-donner un morceau de pain avec quelques réaux pour mon voyage, et que
-Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants du monde.
-Puissent-ils être aussi chanceux pour eux qu'ils l'ont été pour moi.
-
-Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage,
-et le donnant à André: Tenez, frère, lui dit-il, il est juste que chacun
-ait sa part de votre mésaventure.
-
-Et quelle part en avez-vous? repartit André.
-
-Ce pain et ce fromage que je vous donne, répondit Sancho, Dieu sait
-s'ils ne me feront pas faute; car, apprenez-le, mon ami, nous autres
-écuyers de chevaliers errants, nous sommes toujours à la veille de
-mourir de faim et de soif, sans compter beaucoup d'autres désagréments
-qui se sentent mieux qu'ils ne se disent.
-
-André prit le pain et le fromage; et voyant que personne ne se disposait
-à lui donner autre chose, il baissa la tête et tourna le dos à la
-compagnie. Mais avant de partir, s'adressant à don Quichotte: Pour
-l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une autre fois ne vous
-mêlez point de me secourir; et quand même vous me verriez mettre en
-pièces, laissez-moi avec ma mauvaise fortune; elle ne saurait être pire
-que celle que m'attirerait Votre Seigneurie, que Dieu confonde ainsi que
-tous les chevaliers errants qui pourront venir d'ici au jugement
-dernier.
-
-Don Quichotte se levait pour châtier André; mais le drôle se mit à
-détaler si lestement, qu'il eût été difficile de le rejoindre, et pour
-n'avoir pas la honte de tenter une chose inutile, force fut à notre
-chevalier de rester sur place; mais il était tellement courroucé que,
-dans la crainte de l'irriter davantage, personne n'osa rire, bien que
-tous en eussent grande envie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA DANS L'HOTELLERIE A DON QUICHOTTE ET A SA
-COMPAGNIE
-
-
-Le repas terminé on remit la selle aux montures; et sans qu'il survînt
-aucun événement digne d'être raconté, toute la troupe arriva le
-lendemain à cette hôtellerie, la terreur de Sancho Panza. L'hôtelier, sa
-femme, sa fille et Maritorne, qui reconnurent de loin don Quichotte et
-son écuyer, s'avancèrent à leur rencontre avec de joyeuses
-démonstrations. Notre héros les reçut d'un air grave, et leur dit de lui
-préparer un meilleur lit que la première fois; l'hôtesse répondit que,
-pourvu qu'il payât mieux, il aurait une couche de prince. Sur sa
-promesse, on lui dressa un lit dans le même galetas qu'il avait déjà
-occupé, et il alla se coucher aussitôt, car il n'avait pas le corps en
-meilleur état que l'esprit.
-
-Dès que l'hôtesse eut fermé la porte, elle courut au barbier, et lui
-sautant au visage: Par ma foi, dit-elle, vous ne vous ferez pas plus
-longtemps une barbe avec ma queue de vache, il est bien temps qu'elle me
-revienne; depuis qu'elle vous sert de barbe, mon mari ne sait plus où
-accrocher son peigne. L'hôtesse avait beau faire, maître Nicolas ne
-voulait pas lâcher prise; mais le curé lui fit observer que son
-déguisement était inutile, et qu'il pouvait se montrer sous sa forme
-ordinaire. Vous direz à don Quichotte, ajouta-t-il, qu'après avoir été
-dépouillé par les forçats, vous êtes venu vous réfugier ici; et s'il
-demande où est l'écuyer de la princesse, vous répondrez que par son
-ordre il a pris les devants pour aller annoncer à ses sujets qu'elle
-arrive accompagnée de leur commun libérateur. Là-dessus, le barbier
-rendit sa barbe d'emprunt, ainsi que les autres hardes qu'on lui avait
-prêtées.
-
-Tous les gens de l'hôtellerie ne furent pas moins émerveillés de la
-beauté de Dorothée que de la bonne mine de Cardenio. Le curé fit
-préparer à manger; et stimulé par l'espoir d'être bien payé, l'hôtelier
-leur servit un assez bon repas. Pendant ce temps, don Quichotte
-continuait à dormir, et tout le monde fut d'avis de ne point l'éveiller,
-la table lui étant à cette heure beaucoup moins nécessaire que le lit.
-Le repas fini, on s'entretint devant l'hôtelier, sa femme, sa fille et
-Maritorne, de l'étrange folie de don Quichotte, et de l'état où on
-l'avait trouvé faisant pénitence dans la montagne. L'hôtesse profita de
-la circonstance pour raconter l'aventure de notre héros avec le
-muletier; et comme Sancho était absent pour le moment, elle y ajouta
-celle du bernement, ce qui divertit fort l'auditoire.
-
-Comme le curé accusait de tout cela les livres de chevalerie: Je n'y
-comprends rien, dit l'hôtelier; car, sur ma foi, je ne connais pas de
-plus agréable lecture au monde. Au milieu d'un tas de paperasses, j'ai
-là-haut deux ou trois de ces ouvrages qui m'ont souvent réjoui le cœur,
-ainsi qu'à bien d'autres. Quand vient le temps de la moisson, quantité
-de moissonneurs se rassemblent ici les jours de fête: l'un d'entre eux
-prend un de ces livres, on s'assoit en demi-cercle, et alors nous
-restons tous à écouter le lecteur avec tant de plaisir, que cela nous
-ôte des milliers de cheveux blancs. Quant à moi, lorsque j'entends
-raconter ces grands coups d'épée, il me prend envie de courir les
-aventures, et je passerais les jours et les nuits à en écouter le récit.
-
-Moi aussi, dit l'hôtesse, et je n'ai de bons moments que ceux-là; en
-pareil cas, on est si occupé à prêter l'oreille, qu'on oublie tout, même
-de gronder les gens.
-
-C'est vrai, ajouta Maritorne, j'ai de même un grand plaisir à entendre
-ces jolies histoires, surtout quand il est question de dames qui se
-promènent sous des orangers, au bras de leurs chevaliers, pendant que
-leurs duègnes font le guet en enrageant; cela doit être doux comme
-miel.
-
-[Illustration: Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une
-autre fois ne vous mêlez point de me secourir (p. 171).]
-
-Et vous, que vous en semble? dit le curé en s'adressant à la fille de
-l'hôtesse.
-
-Seigneur, je ne sais, répondit la jeune fille; mais j'écoute comme les
-autres. Seulement, ces grands coups d'épée qui plaisent tant à mon père
-m'intéressent bien moins que les lamentations poussées par ces
-chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et souvent ils me font
-pleurer de compassion.
-
-Ainsi donc, vous ne laisseriez pas ces chevaliers se lamenter de la
-sorte? reprit Dorothée.
-
-Je ne sais ce que je ferais, répondit la jeune fille; mais je trouve ces
-dames bien cruelles, et je dis que leurs chevaliers ont raison de les
-appeler panthères, tigresses, et de leur donner mille autres vilains
-noms. En vérité, il faut être de marbre pour laisser ainsi mourir, ou
-tout au moins devenir fou, un honnête homme, plutôt que de le regarder.
-Je ne comprends rien à toutes ces façons-là. Si c'est par sagesse, eh
-bien, pourquoi ces dames n'épousent-elles pas ces chevaliers, puisqu'ils
-ne demandent pas mieux?
-
-Taisez-vous, repartit l'hôtesse; il paraît que vous en savez long
-là-dessus; il ne convient pas à une petite fille de tant babiller.
-
-On m'interroge, il faut bien que je réponde, répliqua la jeune fille.
-
-En voilà assez sur ce sujet, reprit le curé. Montrez-moi un peu ces
-livres, dit-il en se tournant vers l'hôtelier; je serais bien aise de
-les voir.
-
-Très-volontiers, répondit celui-ci; et bientôt après il rentra portant
-une vieille malle fermée d'un cadenas, d'où il tira trois gros volumes
-et quelques manuscrits.
-
-Le curé prit les livres, et le premier qu'il ouvrit fut _don Girongilio
-de Thrace_; le second, _don Félix-Mars d'Hircanie_; et le dernier,
-_l'histoire du fameux capitaine Gonzalve de Cordoue_, avec la _Vie de
-don Diego Garcia de Paredès_. Après avoir vu le titre des deux premiers
-ouvrages, le curé se tourna vers le barbier en lui disant: Compère, il
-manque ici la nièce et la gouvernante de notre ami.
-
-Nous n'en avons pas besoin, répondit le barbier; je saurai aussi bien
-qu'elles les jeter par la fenêtre; et, sans aller plus loin, il y a bon
-feu dans la cheminée.
-
-Comment! s'écria l'hôtelier, vous parlez de brûler mes livres?
-
-Seulement ces deux-ci, répondit le curé, _don Girongilio de Thrace_ et
-_Félix-Mars d'Hircanie_.
-
-Est-ce que mes livres sont hérétiques ou flegmatiques, pour les jeter au
-feu? dit l'hôtelier.
-
-Vous voulez dire schismatiques? reprit le curé en souriant.
-
-Comme il vous plaira, repartit l'hôtelier; mais si vous avez tant
-d'envie d'en brûler quelques-uns, je vous livre de bon cœur le grand
-capitaine et ce don Diego; quant aux deux autres, je laisserais plutôt
-brûler ma femme et mes enfants.
-
-Frère, reprit le curé, vos préférés sont des contes remplis de sottises
-et de rêveries, tandis que l'autre est l'histoire véritable de ce
-Gonzalve de Cordoue qui pour ses vaillants exploits mérita le surnom de
-grand capitaine. Quant à don Diego Garcia de Paredès, ce n'était qu'un
-simple chevalier natif de la ville de Truxillo en Estramadure, mais si
-vaillant soldat, et d'une force si prodigieuse, que du doigt il arrêtait
-une meule de moulin dans sa plus grande furie. On raconte de lui qu'un
-jour, s'étant placé au milieu d'un pont avec une épée à deux mains, il
-en défendit le passage contre une armée entière; et il a fait tant
-d'autres choses dignes d'admiration, que si au lieu d'avoir été
-racontées par lui-même avec trop de modestie, de pareilles prouesses
-eussent été écrites par quelque biographe, elles auraient fait oublier
-les Hector, les Achille et les Roland.
-
-Arrêter une meule de moulin! eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
-repartit l'hôtelier. Que direz-vous donc de ce Félix-Mars d'Hircanie,
-qui, d'un revers d'épée, pourfendait cinq géants comme il aurait pu
-faire de cinq raves; et qui, une autre fois, attaquant seul une armée de
-plus d'un million de soldats armés de pied en cap, vous la mit en
-déroute comme si ce n'eût été qu'un troupeau de moutons? Parlez-moi
-encore du brave don Girongilio de Thrace, lequel naviguant sur je ne
-sais plus quel fleuve, en vit sortir tout à coup un dragon de feu, lui
-sauta sur le corps et le serra si fortement à la gorge, que le dragon,
-ne pouvant plus respirer, n'eut d'autre ressource que de replonger,
-entraînant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lâcher prise.
-Mais le plus surprenant de l'affaire, c'est qu'arrivés au fond de l'eau,
-tous deux se trouvèrent dans un admirable palais où il y avait les plus
-beaux jardins du monde; et que là le dragon se transforma en un
-vénérable vieillard, qui raconta au chevalier des choses si
-extraordinaires, que c'était ravissant de les entendre. Allez, allez,
-seigneur, vous deviendriez fou de plaisir, si vous lisiez cette
-histoire; aussi, par ma foi, deux figues[49] pour le grand capitaine et
-votre don Diego Garcia de Paredès!
-
- [49] Allusion à un proverbe italien.
-
-Dorothée, se tournant alors vers Cardenio: Que pensez-vous de tout ceci?
-lui dit-elle à demi-voix: il s'en faut de peu, ce me semble, que notre
-hôtelier ne soit le second tome de don Quichotte.
-
-Il est en bon chemin, répondit Cardenio, et je suis d'avis qu'on lui
-donne ses licences; car, à la manière dont il parle, il n'y a pas un mot
-dans les romans qu'il ne soutienne article de foi, et je défierais qui
-que ce soit de le désabuser.
-
-Sachez donc, frère, continua le curé, que votre don Girongilio de Thrace
-et votre Félix-Mars d'Hircanie n'ont jamais existé. Ignorez-vous que ce
-sont autant de fables inventées à plaisir? Détrompez-vous une fois pour
-toutes, et apprenez qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'on raconte des
-chevaliers errants.
-
-A d'autres, à d'autres, s'écria l'hôtelier; croyez-vous que je ne sache
-pas où le soulier me blesse, et combien j'ai de doigts dans la main? Oh!
-je ne suis plus au maillot, pour qu'on me fasse avaler de la bouillie,
-et il faudra vous lever de grand matin avant de me faire accroire que
-des livres imprimés avec licence et approbation de messeigneurs du
-conseil royal ne contiennent que des mensonges et des rêveries: comme si
-ces seigneurs étaient gens à permettre qu'on imprimât des faussetés
-capables de faire perdre l'esprit à ceux qui les liraient!
-
-Mon ami, reprit le curé, je vous ai déjà dit que tout cela n'est fait
-que pour amuser les oisifs: et de même que dans les États bien réglés on
-tolère certains jeux, tels que la paume, les échecs, le billard, pour le
-divertissement de ceux qui ne peuvent, ne veulent, ou ne doivent pas
-travailler, de même on permet d'imprimer et de débiter ces sortes de
-livres, parce qu'il ne vient dans la pensée de personne qu'il se trouve
-quelqu'un assez simple pour s'imaginer que ce sont là de véritables
-histoires. Si j'en avais le temps, et que l'auditoire y consentît, je
-m'étendrais sur ce sujet; je voudrais montrer de quelle façon les romans
-doivent être composés pour être bons, et mes observations ne
-manqueraient peut-être ni d'utilité, ni d'agrément; mais un jour viendra
-où je pourrais m'en entendre avec ceux qui doivent y mettre ordre. En
-attendant, croyez ce que je viens de vous dire, tâchez d'en profiter, et
-Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que le seigneur don
-Quichotte!
-
-Oh! pour cela, non, repartit l'hôtelier: je ne serai jamais assez fou
-pour me faire chevalier errant; d'ailleurs je vois bien qu'il n'en est
-plus aujourd'hui comme au temps passé, lorsque ces fameux chevaliers
-s'en allaient, dit-on, chevauchant par le monde.
-
-Sancho, qui rentrait à cet endroit de la conversation, fut fort étonné
-d'entendre dire que les chevaliers errants n'étaient plus de mode, et
-que les livres de chevalerie étaient autant de faussetés. Il en devint
-tout pensif; il se promit à lui-même d'attendre le résultat du voyage de
-son maître, et, dans le cas où il ne réussirait pas comme il l'espérait,
-de le planter là, et de s'en aller retrouver sa femme et ses enfants.
-
-L'hôtelier emportait sa malle et ses livres pour les remettre en place;
-mais le curé l'arrêta en lui disant qu'il désirait voir quels étaient
-ces papiers écrits d'une si belle main. L'hôtelier les tira du coffre,
-et les donnant au curé, celui-ci trouva qu'ils formaient plusieurs
-feuillets manuscrits portant ce titre: _Nouvelle du Curieux malavisé_.
-Il en lut tout bas quelques lignes, sans lever les yeux, puis il dit à
-la compagnie: J'avoue que ceci me tente et me donne envie de lire le
-reste.
-
-Je n'en suis pas surpris, dit l'hôtelier: quelques-uns de mes hôtes en
-ont été satisfaits, et tous me l'ont demandé; si je n'ai jamais voulu
-m'en défaire, c'est que le maître de cette malle pourra repasser quelque
-jour, et je veux la lui rendre telle qu'il l'a laissée. Ce ne sera
-pourtant pas sans regret que je verrai partir ces livres: mais enfin
-ils ne sont pas à moi, et tout hôtelier que je suis, je ne laisse pas
-d'avoir ma conscience à garder.
-
-Permettez-moi au moins d'en prendre une copie, dit le curé.
-
-Volontiers, répondit l'hôtelier.
-
-Pendant ce discours, Cardenio avait à son tour parcouru quelques lignes:
-Cela me paraît intéressant, dit-il au curé, et si vous voulez prendre la
-peine de lire tout haut, je crois que chacun sera bien aise de vous
-entendre.
-
-N'est-il pas plutôt l'heure de se coucher que de lire? dit le curé.
-
-J'écouterai avec plaisir, reprit Dorothée, et une agréable distraction
-me remettra l'esprit.
-
-Puisque vous le voulez, madame, reprit le curé, voyons ce que c'est, et
-si nous en serons tous aussi contents.
-
-Le barbier et Sancho, témoignant la même curiosité, chacun prit sa
-place, et le curé commença ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-OU L'ON RACONTE L'AVENTURE DU CURIEUX MALAVISÉ
-
-
-A Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on
-appelle Toscane, vivaient deux nobles cavaliers, Anselme et Lothaire;
-tous deux unis par les liens d'une amitié si étroite, qu'on ne les
-appelait que Les deux amis. Jeunes et presque du même âge, ils avaient
-les mêmes inclinations, si ce n'est qu'Anselme était plus galant et
-Lothaire plus grand chasseur; mais ils s'aimaient par-dessus tout, et
-leurs volontés marchaient si parfaitement d'accord, que deux horloges
-bien réglées n'offraient pas la même harmonie.
-
-Anselme devint éperdument amoureux d'une belle et noble personne de la
-même ville, fille de parents recommandables, et si digne d'estime
-elle-même qu'il résolut, après avoir pris conseil de son ami, sans
-lequel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Lothaire s'en
-chargea, et s'y prit d'une façon si habile qu'en peu de temps Anselme se
-vit en possession de l'objet de ses désirs. De son côté, Camille,
-c'était le nom de la jeune fille, se trouva tellement satisfaite d'avoir
-Anselme pour époux, que chaque jour elle rendait grâces au ciel, ainsi
-qu'à Lothaire, par l'entremise duquel lui était venu tant de bonheur.
-
-Lothaire continua comme d'habitude de fréquenter la maison de son ami,
-tant que durèrent les réjouissances des noces; il aida même à en faire
-les honneurs, mais dès que les félicitations et les visites se furent
-calmées, il crut devoir ralentir les siennes, parce que cette grande
-familiarité qu'il avait avec Anselme ne lui semblait plus convenable
-depuis son mariage. L'honneur d'un mari, disait-il, est chose si
-délicate, qu'il peut être blessé par les frères, à plus forte raison par
-les amis.
-
-Tout amoureux qu'il était, Anselme s'aperçut du refroidissement de
-Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que jamais
-il n'aurait pensé au mariage s'il eût prévu que cela dût les éloigner
-l'un de l'autre; que la femme qu'il avait épousée n'était que comme un
-tiers dans leur amitié; qu'une circonspection exagérée ne devait pas
-leur faire perdre ces doux surnoms des DEUX AMIS, qui leur avait été si
-cher; il ajouta que Camille n'éprouvait pas moins de déplaisir que lui
-de son éloignement, et qu'heureuse de l'union qu'elle avait formée, sa
-plus grande joie était de voir souvent celui qui y avait le plus
-contribué; enfin il mit tout en œuvre pour engager Lothaire à venir
-chez lui comme par le passé, lui déclarant ne pouvoir être heureux qu'à
-ce prix.
-
-Lothaire lui répondit avec tant de réserve et de prudence, qu'Anselme
-demeura charmé de sa discrétion; et pour concilier la bienséance avec
-l'amitié, ils convinrent entre eux que Lothaire viendrait manger chez
-Anselme deux fois la semaine, ainsi que les jours de fête. Lothaire le
-promit. Toutefois il continua à n'y aller qu'autant qu'il crut pouvoir
-le faire sans compromettre la réputation de son ami, qui ne lui était
-pas moins chère que la sienne. Il répétait souvent que ceux qui ont de
-belles femmes ne sauraient les surveiller de trop près, quelque assurés
-qu'ils soient de leur vertu, le monde ne manquant jamais de donner une
-fâcheuse interprétation aux actions les plus innocentes. Par de
-semblables discours, il tâchait de faire trouver bon à Anselme qu'il le
-fréquentât moins qu'à l'ordinaire, et il ne le voyait en effet que
-très-rarement.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Pendant ce temps, don Quichotte continuait de dormir (p. 172).]
-
-On trouvera, je le pense, peu d'exemples d'une aussi sincère affection;
-je ne crois même pas qu'il se soit jamais rencontré un second Lothaire,
-un ami jaloux de l'honneur de son ami, au point de se priver de le voir
-dans la crainte qu'on interprétât mal ses visites, et cela dans un âge
-où l'on réfléchit peu, où le plaisir tient lieu de tout. Aussi Anselme
-ne voyait point ce fidèle ami, qu'il ne lui fît des reproches sur cette
-conduite si réservée; et chaque fois Lothaire lui donnait de si bonnes
-raisons, qu'il parvenait toujours à l'apaiser.
-
-Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville, Anselme, lui
-prenant la main, parla en ces termes: Pourrais-tu croire, mon cher
-Lothaire, après les grâces dont le ciel m'a comblé en me donnant de
-grands biens, de la naissance, et, ce que j'estime chaque jour
-davantage, Camille et ton amitié, pourrais-tu croire que je désire
-encore quelque chose et n'éprouve guère moins de souci qu'un homme privé
-de tous ces biens? Depuis quelque temps, te l'avouerai-je, une idée
-bizarre m'obsède sans relâche; c'est, j'en conviens, une fantaisie
-extravagante: je m'en étonne moi-même et m'en fais à toute heure des
-reproches; mais ne pouvant plus contenir ce secret, je m'en ouvre à toi,
-dans l'espoir que par tes soins je me verrai délivré des angoisses qu'il
-me cause, et que ta sollicitude saura me rendre le calme que j'ai perdu
-par ma folie.
-
-En écoutant ce long préambule, Lothaire se creusait l'esprit pour
-deviner ce que pouvait être cet étrange désir dont son ami paraissait
-obsédé. Aussi, afin de le tirer promptement de peine, il lui dit qu'il
-faisait tort à leur amitié en prenant tant de détours pour lui confier
-ses plus secrètes pensées, puisqu'il avait dû se promettre de trouver en
-lui des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir.
-
-Tu as raison, répondit Anselme; aussi, dans cette confiance, je
-t'apprendrai, mon cher Lothaire, que le désir qui m'obsède, c'est de
-savoir si Camille, mon épouse, m'est aussi fidèle que je l'ai cru
-jusqu'ici. Or, afin de m'en bien assurer, je veux la mettre à la plus
-haute épreuve. La vertu chez les femmes est, selon moi, comme ces
-monnaies qui ont tout l'éclat de l'or, mais que l'épreuve du feu peut
-seule faire connaître. Ce grand mot de vertu, qui souvent couvre de
-grandes faiblesses, ne doit s'appliquer qu'à celles qui ne sont séduites
-ni par les présents ni par les promesses, qu'à celles que la
-persévérance et les larmes d'un amant n'ont jamais émues. Qu'y a-t-il
-d'étonnant qu'une femme reste sage quand elle n'a pas assez de liberté
-pour mal faire, ou qu'elle n'est sollicitée par personne? Aussi je fais
-peu de cas d'une vertu qui n'est fondée que sur la crainte ou sur
-l'absence d'occasions, et j'estime celle-là seule que rien n'éblouit et
-qui résiste à toutes les attaques. Eh bien, je veux savoir si la vertu
-de Camille est de cette trempe, et l'éprouver par tout ce qui est
-capable de séduire. L'épreuve est dangereuse, je le sens; mais je ne
-puis goûter de repos tant que je ne serai pas complétement rassuré de
-ce côté. Si, comme je l'espère, Camille sort victorieuse de la lutte, je
-suis le plus heureux des hommes; si, au contraire, elle succombe,
-j'aurai du moins l'avantage de ne m'être point trompé dans l'opinion que
-j'ai des femmes, et de n'avoir pas été la dupe d'une confiance qui en
-abuse tant d'autres. Ne cherche point à me détourner d'un dessein qui
-doit te paraître ridicule, tes efforts seraient vains; prépare-toi
-seulement à me rendre ce service. Fais en sorte de persuader à Camille
-que tu es amoureux d'elle, et n'épargne rien pour t'en faire aimer.
-Songe que tu ne saurais me donner une plus grande preuve de ton amitié,
-et commence dès aujourd'hui, je t'en conjure.
-
-Atterré d'une semblable confidence, Lothaire écoutait son ami sans
-desserrer les lèvres; il le regardait fixement, plein d'anxiété et
-d'effroi; enfin, après une longue pause, il lui dit:
-
-Anselme, faut-il prendre au sérieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu
-que si je ne l'eusse regardé comme une plaisanterie je ne t'aurai pas
-interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me
-connais plus moi-même; car, si tu avais réfléchi un seul instant, je ne
-pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison
-de recourir à ses amis en toute circonstance; mais leur demander des
-choses qui choquent l'honnêteté et dont on ne peut attendre aucun bien,
-c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'être amoureux de ta
-femme, et qu'à force de soins et d'hommages je tâche de la séduire et de
-m'en faire aimer? Mais si tu es assuré de sa vertu, que te faut-il de
-plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite? Si tu ne crois
-pas Camille plus sage que les autres femmes, résigne-toi sans chercher à
-l'éprouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en
-général, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage.
-L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la
-bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle
-ternit, une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je
-vais te citer, à ce sujet, quelques vers qui me reviennent à la mémoire
-et qui sont tout à fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un
-vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de
-l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu'à lui-même.
-
-
- Les femmes sont comme le verre:
- Il ne faut jamais éprouver
- S'il briserait ou non, en le jetant par terre;
- Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver.
-
- Mais comme il briserait, selon toute apparence,
- Il faut être bien fou pour vouloir hasarder
- Une semblable expérience
- Sur un corps qu'on ne peut souder!
-
- Ceci sur la raison se fonde,
- Et c'est l'opinion de tout le monde encor:
- Que tant que l'on verra des Danaés au monde,
- On y verra pleuvoir de l'or[50].
-
-
- [50] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Après avoir parlé dans ton intérêt, continua Lothaire, permets, Anselme,
-que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton véritable
-ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, ou tu veux que je te l'ôte à
-toi-même. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce
-n'est que je suis un traître, qui viole sans scrupule les droits sacrés
-de l'amitié? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera
-lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa
-conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je
-cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne
-voulait que se jouer de sa crédulité? Si je donne pour excuse les
-instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge
-d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mépris pour celui qui
-l'a imposée? Comment éviterai-je les reproches des honnêtes gens, après
-avoir troublé, par une fatale complaisance, le repos de toute une
-famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la risée de
-ceux qui vantaient notre amitié? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une
-confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton
-repos par un projet bien téméraire; car si l'événement ne répondait pas
-à ton attente, tu en serais mortellement affligé, quoi que tu dises, et
-tu ne ferais plus que traîner une vie misérable qui me jetterait
-moi-même dans le désespoir. Bref, pour t'ôter l'espoir de me convaincre,
-je te déclare que ta prière m'offense, et que je ne te rendrai jamais le
-dangereux service que tu exiges de moi, quand même ce refus devrait me
-faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je
-puisse faire.
-
-Ce discours causa une telle confusion à Anselme, qu'il resta longtemps
-sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu à peu: Mon cher
-Lothaire, lui dit-il, je t'ai écouté avec attention, avec plaisir même;
-tes paroles montrent tout ce que tu possèdes de discrétion et de
-prudence, et ton refus fait preuve de ta sincère amitié. Oui j'avoue que
-j'exige une chose déraisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je
-fuis le bien et cours après le mal. Hélas! Lothaire, celui dont je
-souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps caché ma
-faiblesse, espérant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre maître, et
-c'est ce déplorable état qui m'oblige à chercher du secours. Ne
-m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insensé:
-traite-moi plutôt comme ces malades chez qui le goût s'est dépravé, et
-qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie, à éprouver
-Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre à une première
-attaque, et peut-être qu'alors cette simple épreuve de sa vertu et de
-ton amitié me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage.
-Réfléchis que j'en suis arrivé à ce point de ne pouvoir guérir seul, et
-que si tu me forces à recourir à un autre, je publie moi-même mon
-extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au
-tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par
-tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui découvrir notre
-intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un
-badinage. Tu as donc bien peu de chose à faire pour me donner
-satisfaction; car si après un premier effort tu éprouves de la
-résistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en
-repos pour jamais.
-
-Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet étrange rôle, se
-promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il
-trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui
-dit-il, de vous confier à un autre; je me charge de l'entreprise, et mon
-amitié ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra
-tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui eût accordé une
-insigne faveur, et il exigea que dès le jour suivant commençât
-l'exécution de ce beau dessein. Il promit à Lothaire de lui fournir le
-moyen d'entretenir Camille tête à tête; il arrêta le plan des sérénades
-qu'il voulait que son ami donnât à sa femme, s'offrant de composer
-lui-même les vers à sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la
-peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et
-des bijoux pour les offrir quand il le jugerait à propos. Lothaire
-consentit à tout pour contenter un homme si déraisonnable, et ils
-retournèrent près de Camille, qui était déjà inquiète de voir son mari
-rentrer plus tard que de coutume. Après quelques propos indifférents,
-Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait
-faite, mais se retira fort contrarié de s'être chargé d'une si
-extravagante affaire.
-
-Ayant passé la nuit à songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla,
-dès le lendemain, dîner chez Anselme, et Camille, comme à l'ordinaire,
-lui fit très-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait à son mari.
-Le repas achevé, Anselme prétexta une affaire pour quelques heures,
-priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie à sa femme.
-Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs
-instances furent inutiles; car, après avoir engagé son ami à l'attendre,
-parce que, disait-il, il avait à son retour quelque chose d'important à
-lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit
-alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire
-pour conjurer le péril où il se trouvait, il feignit d'être accablé par
-le sommeil, et, après quelques excuses adressées à Camille, il se laissa
-aller sur un fauteuil, où il fit semblant de dormir. Anselme revint
-bientôt après; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire
-endormi, il pensa, malgré tout, que son ami avait parlé, et il attendit
-son réveil pour sortir avec lui et l'interroger.
-
-Lothaire lui dit qu'il avait jugé inconvenant de se découvrir dès la
-première entrevue; qu'il s'était contenté de parler à Camille de sa
-beauté, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix
-d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il
-ne la disposât à l'écouter une autre fois. Ce commencement satisfit le
-malheureux époux, qui promit à son ami de lui ménager souvent semblable
-occasion.
-
-Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Lothaire adressât une seule
-parole à Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il
-devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses
-avances étaient repoussées et qu'elle l'avait même menacé de tout
-révéler à son époux s'il ne chassait pas ces mauvaises pensées. Mais
-Anselme n'était pas homme à en rester là. Camille a résisté à des
-paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre
-quelque chose de plus réel: je te remettrai demain deux mille écus d'or
-que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des
-pierreries; il n'y a rien que les femmes, même les plus chastes, aiment
-autant que la parure; si Camille résiste à cette séduction, je
-n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commencé, dit Lothaire, je
-poursuivrai l'épreuve; mais sois bien assuré que tous mes efforts seront
-vains.
-
-[Illustration: (Page 176.)]
-
-Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille écus d'or entre les mains
-de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois
-Lothaire se promit de continuer à lui dire que la vertu de Camille était
-inébranlable; que ses présents ne l'avaient pas plus émue que ses
-discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine à force de persécutions.
-Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'Anselme
-ayant un jour laissé comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme,
-s'enferma dans une chambre voisine, d'où il pouvait par le trou de la
-serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, après les avoir observés
-pendant près d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire
-n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que
-les réponses de Camille étaient supposées. Pour s'en assurer il entra
-dans la chambre, et ayant pris Lothaire à part, il lui demanda quelles
-nouvelles il avait à lui donner et de quelle humeur s'était montrée
-Camille. Lothaire répondit qu'il voulait en rester là, parce qu'elle
-venait de le traiter avec tant de dureté et d'aigreur, qu'il ne se
-sentait plus le courage de lui adresser désormais la parole. Ah!
-Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc là ce que tu m'avais
-promis, et ce que je devais attendre de ton amitié? J'ai fort bien vu
-que tu n'as pas parlé à Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies
-trompé en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ôter par
-la ruse les moyens de satisfaire mon désir?
-
-Piqué d'être pris en flagrant délit de mensonge, Lothaire ne songea qu'à
-apaiser son ami au lieu de chercher à le guérir, et il lui promit
-d'employer à l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction.
-Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il résolut d'aller
-passer huit jours à la campagne, où il prit soin de se faire inviter par
-un de ses amis, afin d'avoir auprès de Camille un prétexte de
-s'éloigner.
-
-Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu
-travailles contre toi-même, que tu trames ton déshonneur, que tu
-prépares ta perte? Ton épouse est vertueuse: tu la possèdes en paix,
-personne ne te cause d'alarmes; ses pensées et ses désirs n'ont jamais
-franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre,
-l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se règle sa
-volonté; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu
-te tortures à chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas.
-
-Dès le lendemain Anselme partit pour la campagne, après avoir prévenu
-Camille que Lothaire viendrait dîner avec elle, qu'il veillerait à tout
-en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-même. Cet
-ordre contraria Camille non moins que le départ de son mari: aussi
-témoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la
-bienséance s'opposait à ce que Lothaire vînt si familièrement pendant
-son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les
-affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'expérience, et
-vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance.
-Anselme répliqua avec autorité qu'il le voulait ainsi, et partit
-sur-le-champ.
-
-Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il
-reçut un honnête et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en
-tête à tête avec lui, l'épouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans
-sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille
-appelée Léonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours,
-Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui fût aisé de
-parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est
-vrai que Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours de bonne
-heure, afin d'être à ses côtés; mais cette fille, qui avait bien
-d'autres affaires en tête, ne se souciait guère des ordres de sa
-maîtresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita
-pas de l'occasion, soit qu'il voulût encore abuser son ami, soit qu'il
-ne pût se résoudre à se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de
-douceur et de bonté, et dont le maintien était si modeste et si grave,
-qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect.
-
-Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent à la
-fin un effet opposé à son intention, car si la langue se taisait,
-l'imagination n'était pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille
-qu'avec indifférence, peu à peu il commença à la contempler avec
-admiration, et bientôt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en
-détacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait
-déjà fait bien des progrès quand lui-même s'en aperçut. Que ne se dit-il
-point lorsqu'il vint à se reconnaître et à s'interroger, et quels
-combats ne se livrèrent pas dans son cœur cet amour naissant et la
-sincère amitié qu'il portait à Anselme! Il se repentit mille fois de sa
-fatale complaisance, et il était à tout moment tenté de prendre la
-fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il
-n'avait pas la force de s'éloigner. Lutte inutile! la beauté, la
-modestie, les rares qualités de cette femme, et sans doute aussi le
-destin qui voulait châtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher
-de la loyauté de Lothaire. Il crut qu'une résistance de plusieurs jours,
-mêlée de perpétuels combats, suffisait pour le dégager des devoirs de
-l'amitié; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable
-personne du monde, il franchit ce dernier pas et découvrit à Camille la
-violence de sa passion. A cette révélation inattendue, l'épouse
-d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et
-rentra dans sa chambre sans répondre un seul mot. Mais ce froid dédain
-ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime
-augmentant encore l'amour, il résolut de poursuivre son dessein.
-Cependant Camille, après avoir réfléchi au parti qu'elle devait prendre,
-jugea que le meilleur était de ne plus donner occasion à Lothaire de
-l'entretenir, et, dès le soir même, elle envoya un de ses gens à
-Anselme, avec un billet ainsi conçu:
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV
-
-OU SE CONTINUE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ
-
-
- «De même qu'on a coutume de dire qu'une armée n'est pas bien sans son
- général, ou un château sans son châtelain, de même une femme mariée
- est pis encore sans son mari, lorsque aucune affaire importante ne les
- sépare. Je me trouve si mal loin de vous, et je supporte si
- impatiemment votre absence, que, si vous ne revenez promptement, je me
- verrai contrainte de me retirer dans la maison de mon père, dût la
- vôtre rester sans gardien: aussi bien, celui que vous m'avez laissé,
- si vous lui donnez ce titre, me paraît plus occupé de son plaisir que
- de vos intérêts. Je ne vous dis rien de plus, et même il ne convient
- pas que j'en dise davantage.»
-
-Anselme s'applaudit en recevant ce billet; il vit que Lothaire lui avait
-tenu parole, et que Camille avait fait son devoir; ravi d'un si heureux
-commencement, il répondit à sa femme de ne pas songer à s'éloigner, et
-qu'il serait bientôt de retour.
-
-Camille fut fort étonnée de cette réponse, qui la jetait dans de
-nouveaux embarras. Elle n'osait ni rester dans sa maison, ni se retirer
-chez ses parents. Dans le premier cas, elle voyait sa vertu en péril;
-dans le second, elle désobéissait aux ordres de son mari. Livrée à cette
-incertitude, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester et de ne
-point fuir la présence de Lothaire de peur de donner à ses gens matière
-à causer. Déjà même elle se repentait d'avoir écrit à son époux,
-craignant qu'il ne la soupçonnât d'avoir donné à Lothaire quelque sujet
-de lui manquer de respect; mais, confiante en sa vertu, elle se mit sous
-la garde de Dieu et de sa ferme intention, espérant triompher par le
-silence de tout ce que pourrait lui dire l'ami d'Anselme.
-
-Dans une résolution si prudente en apparence, et en réalité si
-périlleuse, Camille écouta le jour suivant les galants propos de
-Lothaire, qui, trouvant l'occasion favorable, sut employer un langage si
-tendre et des expressions si passionnées que la fermeté de Camille
-commençant à s'ébranler, elle eut bien de la peine à empêcher ses yeux
-de découvrir ce qui se passait dans son cœur. Ce combat intérieur,
-soigneusement observé par Lothaire, redoubla ses espérances; persuadé
-dès lors que le cœur de Camille n'était pas de bronze, il n'oublia rien
-de ce qui pouvait la toucher; il pria, supplia, pleura, adula, enfin il
-montra tant d'ardeur et de sincérité, qu'à la fin il conquit ce qu'il
-désirait le plus et espérait le moins. Nouvel exemple de la puissance de
-l'amour, qu'on ne peut vaincre que par la fuite; car pour lui résister,
-il faudrait des forces surhumaines.
-
-Léonelle connut seule la faute de sa maîtresse. Quant à Lothaire, il se
-garda bien de découvrir à Camille l'étrange fantaisie de son époux, et
-d'avouer que c'était de lui qu'il avait tenu les moyens d'y réussir; il
-aurait craint qu'elle ne prît son amour pour une feinte dont elle avait
-été dupe, et que, venant à se repentir de sa faiblesse, elle ne le
-détestât plus encore qu'elle n'était disposée à l'aimer.
-
-Après plusieurs jours d'absence, Anselme revint. Plein d'impatience, il
-court chez son ami pour lui demander des nouvelles de sa vie ou de sa
-mort. Anselme, lui dit Lothaire en l'embrassant, tu peux te vanter
-d'avoir une épouse incomparable, et que toutes les femmes devraient se
-proposer comme le modèle et l'ornement de leur sexe. Mes paroles se sont
-perdues dans les airs; elle s'est moquée de mes larmes, et mes offres
-n'ont fait que l'irriter. En un mot, Camille n'a pas moins de sagesse
-que de beauté, et tu es le plus heureux des hommes. Tiens, cher ami,
-voilà ton argent et tes bijoux; je n'ai point eu besoin d'y toucher.
-Camille m'a fait voir qu'elle a le cœur trop noble pour céder à des
-moyens si bas. Tu dois être satisfait maintenant; jouis donc de ton
-bonheur, sans le compromettre davantage; c'est le sage conseil que te
-donne mon amitié, et le seul fruit que je veuille tirer du service que
-je t'ai rendu.
-
-A ce discours qu'il écoutait comme les paroles d'un oracle, on ne
-saurait exprimer la joie d'Anselme. Il pria Lothaire de continuer ses
-galanteries, ne fût-ce que comme passe-temps; ajoutant qu'il pouvait à
-l'avenir s'épargner une partie des soins qu'il avait pris jusque-là,
-mais sans les discontinuer tout à fait; et comme son ami faisait
-facilement des vers, il le conjura d'en composer pour Camille, sous le
-nom de Chloris. Je feindrai, lui dit-il, de les croire adressés à une
-personne dont tu seras amoureux. Lothaire, pour qui ses complaisances
-n'étaient plus une gêne, promit tout ce qu'on lui demandait.
-
-De retour dans sa maison, Anselme s'était empressé de demander à sa
-femme ce qui l'avait obligée de lui écrire. Je m'étais figuré,
-répondit-elle, qu'en votre absence Lothaire me regardait avec d'autres
-yeux que lorsque vous étiez présent; mais j'ai bientôt reconnu que ce
-n'était qu'une chimère; il me semble même que depuis ce moment il évite
-de me voir et de rester seul avec moi. Anselme la rassura en lui disant
-qu'elle n'avait rien à craindre de son ami, parce qu'il le savait
-violemment épris d'une jeune personne pour qui il faisait souvent des
-vers sous le nom de Chloris, et que, quand bien même son cœur serait
-libre, il était assuré de sa loyauté. Cette feinte Chloris ne donna
-point de jalousie à Camille, que Lothaire avait prévenue afin de lui
-ôter tout ombrage et de pouvoir faire des vers pour elle sous un nom
-supposé.
-
-Quelques jours après, tous trois étant réunis à table, Anselme pria,
-vers la fin du repas, son ami de leur réciter quelques-unes des poésies
-qu'il avait composées pour la personne objet de ses soins, ajoutant
-qu'il ne devait point s'en faire scrupule, puisque Camille ne la
-connaissait pas. Et quand elle la connaîtrait? reprit Lothaire, un amant
-fait-il injure à celle qu'il aime lorsqu'il se plaint de sa rigueur en
-même temps qu'il loue sa beauté. Quoi qu'il en soit, voici un sonnet que
-j'ai fait il n'y a pas longtemps:
-
-
- SONNET
-
- Pendant qu'un doux sommeil dans l'ombre et le silence
- Délasse les mortels de leurs rudes travaux,
- Des rigueurs de Chloris je sens la violence,
- Et j'implore le ciel sans trouver de repos.
-
- Quand l'aube reparaît, ma plainte recommence,
- Et je ressens alors mille tourments nouveaux;
- Je passe tout le jour dans la même souffrance,
- Espérant vainement la fin de tant de maux.
-
- La nuit revient encor, et ma plainte est la même;
- Tout est dans le repos, et mon mal est extrême,
- Comme si j'étais né seulement pour souffrir.
-
- Qu'est-ce donc que j'attends de ma persévérance,
- Si le ciel et Chloris m'ôtent toute espérance?
- Mais n'est-ce pas assez d'aimer et de mourir?
-
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Camille écouta le jour suivant les galants propos de Lothaire
-(p. 183).]
-
-Le sonnet plut à Camille; quant à Anselme, il le trouva admirable. Il
-faut, dit-il, que cette dame soit bien cruelle pour ne pas se laisser
-toucher par un amour si sincère et si passionné? Est-ce que tous les
-amants disent vrai dans leurs vers? demanda Camille. Non pas comme
-poëtes, mais comme amoureux, ils sont bien au-dessous de la vérité,
-répondit Lothaire. Cela ne fait pas le moindre doute, reprit Anselme,
-toujours pour appuyer les sentiments de son ami et les faire valoir
-auprès de sa femme. Camille, qui savait que ces vers s'adressaient à
-elle seule et qu'elle était la véritable Chloris, demanda à Lothaire
-s'il savait quelque autre sonnet, de le réciter. En voici un, répondit
-celui-ci, dont je n'ai guère meilleure opinion que du premier; mais vous
-en jugerez.
-
-
- AUTRE SONNET
-
- Je sens venir la mort, elle est inévitable!
- La douleur qui me presse achève son effort;
- Et moi-même après tout, j'aime bien mieux mon sort
- Que de cesser d'aimer ce que je trouve aimable.
-
- A quoi bon essayer un remède haïssable,
- Qui pour ma guérison ne peut être assez fort?
- Mais, bravant les rigueurs, les mépris et la mort,
- Faisons voir à Chloris un amant véritable.
-
- Ah! qu'on est imprudent de courir au hasard,
- Sans connaître de port, sans pilote et sans art,
- Une mer inconnue, et sujette à l'orage!
-
- Mais pourquoi murmurer? s'il faut mourir un jour,
- Il est beau de mourir par les mains de l'Amour;
- Et mourir pour Chloris est un heureux naufrage[51].
-
-
- [51] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Anselme trouva ce sonnet non moins bon que le premier, et ne le loua pas
-moins. Ainsi continuant à se tromper lui-même, il ajoutait chaque jour à
-son malheur; car plus Lothaire le déshonorait, plus il vantait sa loyale
-amitié, et plus Camille devenait coupable, plus, dans l'opinion de son
-époux, elle atteignait le faîte de la vertu et de la bonne renommée.
-
-Un jour cependant que Camille se trouvait seule avec sa camériste: Que
-je m'en veux, lui dit-elle, de m'être si tôt laissé persuader! Je crains
-bien que Lothaire un jour ne vienne à me mépriser, quand il se
-souviendra de ma faiblesse et du peu que lui a coûté ma possession.
-Rassurez-vous, madame, répondit Léonelle; ce n'est pas ainsi que se
-mesurent les affections, et pour être accordées promptement, les faveurs
-ne perdent point de leur prix; loin de là: n'a-t-on pas coutume de dire
-que donner vite c'est donner deux fois? Oui, repartit Camille, mais on
-dit aussi que ce qui coûte peu s'estime de même. Cela ne vous regarde
-pas, madame, reprit la rusée Léonelle, et vous ne vous êtes pas rendue
-si promptement que vous n'ayez pu voir toute l'âme de Lothaire dans ses
-yeux, dans ses serments, et reconnaître combien ses qualités le rendent
-digne d'être aimé. Pourquoi donc vous mettre dans l'esprit toutes ces
-chimères? Vivez plutôt contente et satisfaite de ce qu'étant tombée dans
-l'amoureuse chaîne, celui qui l'a serrée mérite votre estime. Au reste,
-ajouta-t-elle, j'ai remarqué une chose, car je suis de chair aussi et
-j'ai du sang jeune dans les veines, c'est que l'amour ne se gouverne
-pas comme on le veut, au contraire, c'est lui qui nous mène à sa
-fantaisie.
-
-Camille sourit des propos de sa suivante, ne doutant pas, d'après ces
-dernières paroles, qu'elle ne fût plus savante en amour qu'elle ne le
-paraissait. Cette fille lui en fournit bientôt la preuve en avouant
-franchement qu'un jeune gentilhomme de la ville la courtisait.
-Extrêmement troublée d'une confidence si inattendue, Camille voulut
-savoir s'il y avait entre eux autre chose que des promesses; mais
-Léonelle lui déclara effrontément que les choses ne pouvaient aller plus
-loin. Dans l'embarras où se trouvait l'épouse d'Anselme, elle conjura sa
-suivante de ne rien dire à son amant de ce qu'elle savait, et d'avoir
-soin d'agir de façon que ni Anselme ni Lothaire ne pussent en avoir
-connaissance. Léonelle le promit; mais sa conduite fit bientôt voir
-combien Camille avait eu raison de la craindre. En effet, assurée du
-silence de sa maîtresse, cette fille fut bientôt assez hardie pour faire
-venir son amant dans la maison, et jusque sous les yeux de Camille, qui,
-désormais réduite à tout souffrir, était contrainte de servir sa
-passion, et souvent l'aidait à cacher ce jeune homme.
-
-Toutes ces précautions n'empêchèrent pas qu'un matin à la pointe du
-jour, Lothaire n'aperçût sortir l'amant de Léonelle. Il en fut d'abord
-si étonné qu'il le prit pour un fantôme; mais en le voyant s'éloigner à
-grand pas, le visage dans son manteau, il comprit que c'était un homme
-qui ne voulait pas être reconnu. Aussitôt, sans que Léonelle vînt à se
-présenter à sa pensée, il s'imagina que ce devait être un rival aussi
-bien traité que lui-même. Transporté de fureur, il court chez Anselme:
-Apprends, lui dit-il en entrant, apprends que depuis longtemps déjà je
-me fais violence pour ne pas te découvrir un secret qu'il faut enfin que
-tu saches; mais mon amitié pour toi l'emporte, et je ne puis dissimuler
-davantage: Camille s'est enfin rendue, Anselme, et est prête à faire ce
-qu'il me plaira. Si j'ai tardé à t'en avertir, c'est parce que je
-n'étais pas certain si ce que je prenais chez ta femme pour un caprice
-n'était point au contraire une ruse pour m'éprouver. Je m'attendais
-chaque jour que tu viendrais me dire qu'elle t'a tout révélé; comme elle
-n'en a rien fait, je ne doute plus qu'elle n'ait envie de me tenir
-parole et de me procurer la liberté de l'entretenir seule la première
-fois que tu iras à la campagne. Ce secret que je te confie ne doit pas
-te causer d'emportement; car, après tout, Camille ne t'a point encore
-offensé, et elle peut revenir d'une faiblesse que tu crois si naturelle
-aux femmes. Jusqu'ici tu t'es bien trouvé de mes conseils, écoute celui
-que je vais te donner. Feins de t'absenter pour quelques jours, et
-trouve moyen de te cacher dans la chambre de Camille; si son intention
-est coupable, comme je le crains, alors tu pourras venger sûrement et
-sans bruit ton honneur outragé.
-
-Qui pourrait exprimer ce que devint le pauvre Anselme à une confidence
-si imprévue? Il demeura immobile, les yeux baissés vers la terre, comme
-un homme privé de sentiment. A la fin, regardant tristement Lothaire:
-Vous avez fait, reprit-il, ce que j'attendais de votre amitié; dites
-maintenant comment il faut que j'agisse, je m'abandonne entièrement à
-vos conseils. Lothaire, ne sachant que lui répondre, l'embrassa et
-sortit brusquement. Mais à peine l'eut-il quitté, qu'il commença à se
-repentir d'avoir compromis si inconsidérément Camille, dont il eût pu
-tirer vengeance avec moins de honte et de péril pour elle. Mais ne
-pouvant plus revenir sur sa démarche, il résolut au moins de l'en
-avertir; et comme il pouvait lui parler à toute heure, il voulut le
-faire à l'instant même.
-
-Anselme était déjà sorti de chez lui quand Lothaire y entra. Ah! mon
-cher Lothaire, lui dit Camille en le voyant, j'ai au fond du cœur une
-chose qui me cause bien du tourment, et dont les suites me font
-trembler! Ma suivante, Léonelle, a un amant, et son effronterie en est
-venue à ce point de l'introduire toutes les nuits dans sa chambre, où
-il reste jusqu'au jour. Jugez à quoi elle m'expose, et ce qu'on pourra
-penser en voyant sortir de ma maison un homme à pareille heure? Mais ce
-qui m'afflige le plus, c'est d'être forcée de dissimuler, parce qu'en
-voulant châtier cette fille de son impudence, je puis provoquer un éclat
-qui me serait funeste. Cependant, je suis perdue si cela ne change pas:
-songez, songez à y mettre ordre, je vous en conjure.
-
-Aux premières paroles de Camille, Lothaire crut que c'était un artifice
-de sa part; mais en la voyant toute en larmes, il ne douta plus qu'elle
-ne dît vrai, ce qui accrut son repentir et sa confusion. Il lui apprit
-que ce n'était pas là le plus grand de leurs malheurs; et, lui demandant
-cent fois pardon de ses soupçons, il avoua ce que les transports d'une
-flamme jalouse l'avaient poussé à dire à Anselme, ajoutant qu'il l'avait
-fait résoudre à se cacher pour voir par ses propres yeux de quelle
-loyauté était payée sa tendresse.
-
-Épouvantée de cet aveu de Lothaire, Camille lui reprocha d'abord avec
-emportement, puis avec douceur, sa mauvaise pensée et la résolution qui
-l'avait suivie; mais comme la femme a l'esprit plus prompt que l'homme
-pour le bien de même que pour le mal, esprit qui lui échappe quand elle
-veut réfléchir mûrement, elle trouva sur-le-champ le moyen de réparer
-l'imprudence de son amant. Elle lui dit de faire en sorte qu'Anselme se
-cachât le lendemain à l'endroit convenu, parce que, d'après le plan qui
-lui venait à l'esprit, elle espérait tirer de cette épreuve une facilité
-nouvelle pour se voir tous deux encore plus librement. Lothaire eut beau
-la presser, elle refusa de s'expliquer davantage. Ne manquez pas, lui
-dit-elle, de venir dès que je vous ferai appeler, et répondez comme si
-vous ne saviez pas être écouté d'Anselme. Là-dessus, Lothaire s'éloigna.
-
-Le lendemain, Anselme monta à cheval, sous prétexte d'aller à la
-campagne, chez un de ses amis: mais revenant aussitôt sur ses pas, il
-alla se cacher dans le cabinet attenant à la chambre de sa femme, où il
-put s'embusquer tout à son aise sans être troublé par Camille ni par
-Léonelle, qui lui en donnèrent le loisir. Après l'avoir laissé quelque
-temps livré aux angoisses que doit éprouver un homme qui va s'assurer
-par ses propres yeux de la perte de son honneur, la maîtresse et sa
-suivante entrèrent dans la chambre.
-
-A peine Camille y eut-elle mis le pied: Hélas! chère amie, dit-elle à sa
-suivante en poussant un grand soupir et en brandissant une épée,
-peut-être ferai-je mieux de me percer le cœur à l'instant même, que
-d'exécuter la résolution que j'ai formée; mais d'abord je veux savoir
-quelle imprudence de ma part a pu inspirer à Lothaire l'audace de
-m'avouer un aussi coupable désir que celui qu'il n'a pas eu honte de me
-témoigner, au mépris de mon honneur et de son amitié pour Anselme. Ouvre
-cette fenêtre et donne-lui le signal; car sans doute il attend dans la
-rue, espérant bientôt satisfaire sa perverse intention; mais il s'abuse
-le traître, et je lui ferai voir combien la mienne est cruelle autant
-qu'honorable. Hé! madame, à quoi bon cette épée? reprit la rusée
-Léonelle. Ne voyez-vous pas qu'en vous tuant, ou en tuant Lothaire, cela
-tournera toujours contre vous-même? Allez! il vaut mieux dissimuler
-l'outrage que vous a fait ce méchant homme, et ne point le laisser
-entrer maintenant que nous sommes seules: car, aveuglé par sa passion,
-il serait capable, avant que vous ayez pu vous venger, de se porter à
-quelque violence plus déplorable encore que s'il vous ôtait la vie. Et
-puis, quand vous l'aurez tué, car je ne doute pas que ce ne soit votre
-dessein, qu'en ferez-vous? Qu'Anselme en fasse ce qu'il voudra, répondit
-Camille; pour moi, il me semble que chaque minute de retard me rend plus
-coupable, et que je suis d'autant moins fidèle à mon mari que je diffère
-plus longtemps à venger son honneur et le mien.
-
-Tout cela, Anselme l'entendait caché derrière une tapisserie, et à
-chaque parole de Camille il formait autant de différentes pensées. En la
-voyant si résolue à tuer Lothaire, il fut sur le point de se découvrir
-pour sauver son ami; mais curieux de voir jusqu'où pouvait aller la
-détermination de sa femme, il résolut de ne paraître qu'en temps
-opportun. En ce moment, Camille parut atteinte d'une forte pâmoison;
-aussitôt Léonelle de se lamenter amèrement: Malheureuse! s'écria-t-elle
-en portant sa maîtresse sur un lit qui se trouvait là, suis-je donc
-destinée à voir mourir entre mes bras cette fleur de chasteté, cet
-exemple de vertu! avec bien d'autres exclamations qui auraient donné à
-penser qu'elle était la plus affligée des servantes, et sa maîtresse une
-autre Pénélope. Mais bientôt Camille, feignant de reprendre ses sens:
-Pourquoi n'appelles-tu pas le traître? dit-elle à sa suivante; cours,
-vole, hâte-toi, de peur que le feu de la colère qui m'embrase ne vienne
-à s'éteindre, et que mon ressentiment ne se dissipe en vaines paroles!
-J'y cours, répondit Léonelle; mais avant tout, madame, donnez-moi cette
-épée. Ne crains rien, reprit Camille; oui, je veux mourir, et je
-mourrai, mais seulement après que le sang de Lothaire m'aura fait raison
-de son outrage.
-
-La suivante semblait ne pouvoir se résoudre à quitter sa maîtresse, et
-elle ne sortit qu'après se l'être fait répéter plusieurs fois. Quand
-Camille se vit seule, elle commença à marcher à grand pas, puis à
-diverses reprises elle se jeta sur son lit avec les signes d'une
-violente agitation. Il n'y a plus à balancer, disait-elle; il faut qu'il
-périsse, il me coûte trop de larmes; il le payera de sa vie, et il ne se
-vantera pas d'avoir impunément tenté la vertu de Camille. En parlant
-ainsi, elle parcourait l'appartement l'épée à la main, les yeux pleins
-de fureur, et laissant échapper des paroles empreintes d'un tel
-désespoir, que de femme délicate, elle semblait changée en bravache
-désespéré. Anselme était dans un ravissement inexprimable; aussi
-craignant pour son ami la fureur de sa femme, ou quelque funeste
-résolution de celle-ci contre elle-même, il allait se montrer, quand
-Léonelle revint tenant Lothaire par la main.
-
-[Illustration: Ouvre cette fenêtre et donne-lui le signal (p. 188).]
-
-Aussitôt que Camille l'aperçut, elle traça par terre une longue raie
-avec l'épée qu'elle tenait à la main: Arrête, lui dit-elle; ne va pas
-plus avant, car si tu oses dépasser cette limite, sous tes yeux je me
-perce le cœur avec cette épée. Connais-tu Anselme, et me connais-tu,
-Lothaire? réponds sans détour. Celui-ci, qui avait soupçonné le dessein
-de sa maîtresse, n'éprouva aucune surprise, et accommodant sa réponse à
-son intention, répondit: Je ne croyais pas, madame, que vous me fissiez
-appeler pour me parler de la sorte; j'avais meilleure opinion de mon
-bonheur; et puisque vous n'étiez pas disposée à tenir la parole que vous
-m'avez donnée, au moins vous auriez dû m'en avertir, sans me tendre un
-piége qui fait tort à votre foi et à la grandeur de mon affection.
-Maintenant, s'il faut vous répondre, oui, je connais Anselme, et tous
-deux nous nous connaissons dès l'enfance; et si j'ai laissé paraître
-des sentiments qui semblent trahir notre amitié, il faut s'en prendre à
-l'amour et à vous, belle Camille, dont les charmes ont détruit mon
-repos.
-
-Si c'est là ce que tu confesses, perfide et lâche ami, reprit Camille,
-de quel front oses-tu te présenter devant moi, après une déclaration qui
-ne m'offense pas moins que lui? Que pensais-tu donc, quand tu vins me
-déclarer ta passion? T'avait-on dit qu'il fût si aisé de me toucher?
-Mais je crois deviner à présent ce qui peut t'avoir enhardi: j'aurai
-sans doute manqué de réserve, j'aurai négligé quelque bienséance, ou
-souffert des familiarités que tu auras mal interprétées. Ai-je rien fait
-cependant qui pût flatter ton espérance? m'as-tu trouvée sensible aux
-présents, et m'as-tu jamais parlé de tes désirs sans que je les aie
-rejetés avec mépris! Hélas! mon seul tort est de ne t'avoir pas repoussé
-assez sévèrement; c'est mon indulgence qui t'a encouragé; aussi quand je
-n'aurai d'autres reproches à me faire que la sotte prudence qui m'a
-empêchée d'en instruire Anselme, afin de ne pas rompre votre amitié et
-dans l'espoir que tu éprouverais du repentir, je suis assez coupable, et
-je veux m'en punir; mais avant il faut que je t'arrache la vie, et que
-je satisfasse ma vengeance.
-
-A ces mots, Camille se précipita sur Lothaire, feignant si bien de
-vouloir le percer, que celui-ci ne savait plus qu'en penser, tant il lui
-fallut employer de force et d'adresse pour se garantir. Elle jouait le
-désespoir avec des couleurs si vraies, qu'il était impossible de ne pas
-y être trompé. Enfin voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou
-plutôt feignant de ne pouvoir accomplir sa menace: Eh bien! tu vivras,
-s'écria-t-elle, puisque je n'ai pas assez de force pour te donner la
-mort; mais du moins tu ne m'empêcheras pas de me punir moi-même; et
-s'arrachant des bras de son amant qui s'efforçait de la contenir, elle
-se frappa de l'épée au-dessus du sein gauche, près de l'épaule, puis se
-laissa tomber comme évanouie.
-
-Lothaire et Léonelle, frappés de surprise, accoururent pour la relever;
-mais en voyant une si légère blessure, ils se regardèrent tous deux,
-étonnés des merveilleux artifices de cette femme. Lothaire simula un
-profond chagrin, et se donna mille malédictions, ne les épargnant pas
-non plus à l'auteur de la catastrophe, qu'il savait aposté près de là.
-Léonelle prit sa maîtresse entre ses bras, et, l'ayant déposée sur le
-lit, pria Lothaire d'aller chercher en secret quelqu'un pour la panser,
-lui demandant conseil sur ce qu'il fallait dire à Anselme s'il revenait
-avant qu'elle fût guérie. Faites ce que vous voudrez, répondit Lothaire;
-je suis si peu en état de donner des conseils, que je ne sais moi-même
-quel parti prendre. Arrêtez au moins le sang qui s'échappe de sa
-blessure; quant à moi, je vais chercher un lieu écarté afin d'y vivre
-loin de tous les regards; et il sortit en donnant les marques du plus
-violent désespoir.
-
-Léonelle étancha sans peine la blessure de Camille, blessure si légère
-qu'il n'en avait coulé que le sang nécessaire pour appuyer sa feinte; et
-tout en pansant sa maîtresse, elle tenait de tels discours, que le
-malheureux époux ne doutait point que sa femme ne fût une seconde
-Porcie, une nouvelle Lucrèce. Pendant ce temps, Camille maudissait
-l'impuissance qui avait trahi son bras, et paraissait inconsolable de
-survivre, tout en demandant à Léonelle si elle lui conseillait de
-révéler à Anselme ce qui venait de se passer. N'en faites rien, madame,
-répondait celle-ci: il ne manquerait pas de se porter à des violences
-contre Lothaire; une honnête femme ne doit jamais compromettre un mari
-qu'elle aime. Je suivrai ton conseil, répondit Camille; mais, pourtant,
-il faut bien trouver quelque chose à lui dire quand il verra ma
-blessure. Madame, repartit Léonelle, je ne saurais mentir, même en
-plaisantant. Ni moi non plus, y allât-il de la vie, reprit Camille; je
-ne vois donc rien de mieux que d'avouer ce qui en est. Quittez ce souci,
-dit Léonelle; j'y songerai, et peut-être alors votre blessure sera si
-bien fermée qu'il n'y paraîtra plus. Tâchez de vous remettre de cette
-cruelle émotion, vous en serez plus tôt guérie. Si votre époux arrive
-auparavant, vous ne mentirez point en lui disant qu'étant indisposée,
-vous avez besoin de repos.
-
-Pendant que ces deux hypocrites se jouaient ainsi de la crédulité
-d'Anselme, qui n'avait pas perdu une seule de leurs paroles, le
-malheureux époux s'applaudissait dans son cœur, et attendait avec
-impatience le moment d'aller remercier ce fidèle ami. Camille et
-Léonelle, qui n'étaient pas au bout de leurs ruses, lui en laissèrent la
-liberté. Sans perdre de temps, il alla trouver Lothaire, qui s'attendait
-à cette visite. En entrant, il se jeta à son cou, lui fit tant de
-remercîments, et dit tant de choses à la louange de sa femme, dont il ne
-parlait qu'avec transport, que Lothaire tout confus et la conscience
-bourrelée, ne savait que répondre et n'avait pas le courage de lui
-témoigner la moindre joie. Anselme s'aperçut bien de la tristesse de son
-ami; mais, l'attribuant à la blessure de Camille, dont il se disait seul
-la cause, il se mit à le consoler, l'assurant que c'était peu de chose
-puisqu'elle était convenue de n'en pas parler. Il ajouta que loin de
-s'affliger, il devait plutôt se réjouir avec lui, puisque grâce à son
-entremise et à son adresse, il se voyait parvenu à la plus haute
-félicité dont il eût pu concevoir le désir; que, désormais il n'y avait
-qu'à composer des vers à la louange de Camille, pour éterniser son nom
-dans les siècles à venir. Lothaire répondit qu'il trouvait cela juste,
-et s'offrit de l'aider pour sa part à élever ce glorieux monument.
-
-Anselme resta donc le mari le mieux trompé qu'on pût rencontrer dans le
-monde; conduisant chaque jour par la main, dans sa maison, l'homme qu'il
-croyait l'instrument de sa gloire, et qui l'était de son déshonneur, il
-reprochait à sa femme de le recevoir avec un visage courroucé, tandis
-qu'au contraire, elle l'accueillait avec une âme riante et gracieuse.
-Cette tromperie dura encore quelque temps, jusqu'à ce que la fortune,
-reprenant son rôle, la fit éclater aux yeux de tout le monde, et que la
-fatale curiosité d'Anselme, après lui avoir coûté l'honneur, lui coûta
-la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV
-
-QUI TRAITE DE L'EFFROYABLE BATAILLE QUE LIVRA DON QUICHOTTE A DES OUTRES
-DE VIN ROUGE, ET OU SE TERMINE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ
-
-
-Quelques pages de la nouvelle restaient à lire, lorsque tout à coup,
-sortant effaré du galetas où couchait don Quichotte, Sancho se mit à
-crier à pleine gorge: Au secours, seigneurs! au secours! accourez à
-l'aide de mon maître, qui est engagé dans la plus terrible et la plus
-sanglante bataille que j'aie jamais vue. Vive Dieu! du premier coup
-qu'il a porté à l'ennemi de madame la princesse de Micomicon, il lui a
-fait tomber la tête à bas des épaules, comme si ce n'eût été qu'un
-navet.
-
-Que dites-vous là, Sancho? reprit le curé; avez-vous perdu l'esprit?
-C'est chose impossible, puisque le géant est à plus de deux mille lieues
-d'ici.
-
-En ce moment un grand bruit se fit entendre, et au milieu du tapage on
-distinguait la voix de don Quichotte, qui criait: Arrête, brigand!
-félon! malandrin! Je te tiens cette fois, et ton cimeterre ne te sauvera
-pas! Le tout accompagné de coups d'épée qui retentissaient contre la
-muraille.
-
-A quoi songez-vous, seigneurs? disait toujours Sancho; venez donc
-séparer les combattants! quoique, à vrai dire, je pense qu'il n'en soit
-guère besoin, car à cette heure le géant doit être allé rendre compte à
-Dieu de sa vie passée; puisque j'ai vu son sang couler comme une
-fontaine, et sa tête coupée rouler dans un coin, grosse, sur ma foi,
-comme un muid.
-
-Que je meure, s'écria l'hôtelier, si ce don Quichotte ou don Diable n'a
-pas donné quelques coups d'estoc à des outres de vin rouge qui sont
-rangées dans sa chambre le long du mur; c'est le vin qui en sort que cet
-homme aura pris pour du sang.
-
-Il courut aussitôt, suivi de tous ceux qui étaient là, sur le prétendu
-champ de bataille, où ils trouvèrent don Quichotte dans le plus étrange
-accoutrement. Sa chemise était si courte par devant, qu'elle lui
-dépassait à peine la moitié des cuisses, et il s'en fallait d'un
-demi-pied qu'elle fût aussi longue par derrière; ses jambes longues,
-sèches, velues, étaient d'une propreté plus que douteuse; il portait sur
-la tête un bonnet de couleur rouge, fort gras, qui avait longtemps servi
-à l'hôtelier; autour de son bras gauche était roulée cette couverture à
-laquelle Sancho gardait une si profonde rancune, et de la main droite,
-brandissant son épée, il frappait à tort et à travers, en proférant des
-menaces. Le plus surprenant, c'est qu'il avait les yeux fermés, car il
-dormait; mais, l'imagination frappée de l'aventure qu'il allait
-entreprendre, il avait fait en dormant le voyage de Micomicon, et il
-croyait se mesurer avec son ennemi. Par malheur, ses coups étaient
-tombés sur des outres suspendues contre la muraille, en sorte que la
-chambre était inondée de vin.
-
-Quand l'hôtelier vit tout ce dégât, il entra dans une telle fureur, que,
-s'élançant sur don Quichotte les poings fermés, il aurait promptement
-mis fin à sa bataille contre le géant, si Cardenio et le curé ne le lui
-eussent arraché des mains. Malgré cette grêle de coups, le pauvre
-chevalier ne se réveillait pas; il fallut que le barbier courût chercher
-un seau d'eau froide pour le lui jeter sur le corps, ce qui finit par
-l'éveiller, mais non assez toutefois pour le faire s'apercevoir de
-l'état où il était. Dorothée qui survint en ce moment, s'en retourna sur
-ses pas, à l'aspect de son défenseur si légèrement vêtu, et n'en voulut
-pas voir davantage.
-
-Quant à Sancho, il allait cherchant dans tous les coins la tête du
-géant; et comme il ne la trouvait pas: Je savais bien, dit-il, que dans
-cette maudite maison tout se faisait par enchantement; cela est si vrai
-que dans le même endroit où je suis, j'ai reçu, il n'y a pas longtemps,
-force coups de pied et de poing, sans jamais pouvoir deviner d'où ils
-venaient; maintenant le diable ne veut pas que je retrouve cette tête,
-quand de mes deux yeux je l'ai vu couper, et le sang ruisseler comme une
-fontaine.
-
-De quel sang et de quelle fontaine parles-tu, ennemi de Dieu et des
-saints? reprit l'hôtelier, ne vois-tu pas que cette fontaine ce sont mes
-outres que ton maître a percées comme un crible, et ce sang, mon vin
-dont cette chambre est inondée? Puissé-je voir nager en enfer l'âme de
-celui qui m'a fait tout ce dégât!
-
-Ce ne sont pas là mes affaires, repartit Sancho; tout ce que je sais,
-c'est que faute de retrouver cette tête, mon gouvernement vient, hélas!
-de se fondre, comme du sel dans l'eau.
-
-L'hôtelier se désespérait du sang-froid de l'écuyer, après le dégât que
-venait de lui causer le maître; il jurait que cela ne se passerait pas
-cette fois-ci comme la première, et que malgré les priviléges de leur
-chevalerie, ils lui payeraient jusqu'au dernier maravédis les outres et
-le vin. Le curé tenait par les bras don Quichotte, lequel, croyant avoir
-achevé l'aventure et se trouver en présence de la princesse de
-Micomicon, se jeta à ses pieds en disant: Madame, Votre Grandeur est
-maintenant en sûreté; vous n'avez plus à craindre le tyran qui vous
-persécutait; quant à moi, je suis quitte de ma parole, puisque avec le
-secours du ciel, et la faveur de celle pour qui je vis et je respire,
-j'en suis venu à bout si heureusement.
-
-Eh bien, seigneurs, dit Sancho, direz-vous encore que je suis ivre?
-voyez si mon maître n'est pas venu à bout du géant; plus de doute, mon
-gouvernement est sauvé.
-
-Chacun des assistants riait à gorge déployée du maître et du valet,
-excepté l'hôtelier qui les donnait à tous les diables. A la fin,
-pourtant, le curé, Cardenio et le barbier parvinrent, non sans peine, à
-remettre don Quichotte dans son lit, où on le laissa dormir, et tous
-trois retournèrent sous le portail de l'hôtellerie consoler Sancho de ce
-qu'il n'avait pu trouver la tête du géant. Mais ils furent impuissants à
-calmer l'hôtelier, désespéré de la mort subite de ses outres; l'hôtesse,
-surtout, jetait les hauts cris et s'arrachait les cheveux. Malédiction,
-s'écriait-elle, ce diable errant n'est entré dans ma maison que pour me
-ruiner: une fois, déjà, il m'a emporté sa dépense, celle de son chien
-d'écuyer, d'un cheval et d'un âne, sous prétexte qu'ils sont chevaliers
-errants, et qu'il est écrit dans leurs maudits grimoires qu'ils ne
-doivent jamais rien débourser. Dieu les damne, et que leur ordre soit
-anéanti dès demain! Mort de ma vie! il n'en sera pas cette fois quitte à
-si bon marché; il me payera, ou je perdrai le nom de mon père. Que le
-diable emporte tous les chevaliers errants! grommelait de son côté
-Maritorne. Quant à la fille de l'hôtelier, elle souriait et ne disait
-mot.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Lothaire simule un profond chagrin et se donne mille malédictions
-(p. 190).]
-
-Le curé calma cette tempête, en promettant de payer tout le dégât,
-c'est-à-dire les outres et le vin, sans oublier l'usure de la queue de
-vache, dont l'hôtesse faisait grand bruit. Dorothée consola Sancho, en
-lui disant que puisque son maître avait abattu la tête du géant, elle
-lui donnerait la meilleure seigneurie de son royaume dès qu'elle y
-serait rétablie. Sancho jura de nouveau avoir vu tomber cette tête, à
-telles enseignes, qu'elle avait une barbe qui descendait jusqu'à la
-ceinture. Si on ne la retrouve pas, ajouta-t-il, c'est que dans cette
-maison rien n'arrive que par enchantement, comme je l'ai déjà éprouvé
-une première fois. Dorothée lui dit de ne pas s'affliger, et que tout
-s'arrangerait à son entière satisfaction.
-
-La paix rétablie, le curé proposa d'achever l'histoire du Curieux
-malavisé; et tous étant de son avis, il continua ainsi:
-
-Désormais assuré de la vertu de sa femme, Anselme se croyait le plus
-heureux des hommes. Quant à Camille, elle continuait de faire, avec
-intention, mauvais visage à Lothaire, et tous deux entretenaient le
-malheureux époux dans une erreur dont il ne pouvait plus revenir; car
-persuadé qu'il ne manquait à son bonheur que de voir son ami et sa femme
-en parfaite intelligence, il s'efforçait chaque jour de les réunir, leur
-fournissant ainsi mille moyens de le tromper.
-
-Pendant ce temps, Léonelle, emportée par le plaisir, et autorisée par
-l'exemple de sa maîtresse, qui était forcée de fermer les yeux sur ces
-déportements, ne gardait plus aucune mesure. Une nuit, enfin, il arriva
-qu'Anselme entendit du bruit dans la chambre de cette fille; il voulut y
-pénétrer pour savoir ce que c'était; sentant la porte résister, il sut
-s'en rendre maître, et, en entrant, il aperçut un homme qui se laissait
-glisser par la fenêtre. Il s'efforça de l'arrêter; mais il ne put y
-parvenir, parce que Léonelle se jeta au-devant de lui, le suppliant de
-ne point faire de bruit, lui jurant que cela ne regardait qu'elle seule,
-et que celui qui fuyait était un jeune homme de la ville qui avait
-promis de l'épouser. Anselme, plein de fureur, la menaça d'un poignard
-qu'il tenait à la main. Parle à l'instant, lui dit-il, ou je te tue. Il
-m'est impossible de le faire en ce moment, tant je suis troublée,
-répondit Léonelle en embrassant ses genoux: mais attendez jusqu'à
-demain, et je vous apprendrai des choses dont vous ne serez pas peu
-étonné. Anselme lui accorda le temps qu'elle demandait, et, après
-l'avoir enfermée dans sa chambre, il alla retrouver Camille pour lui
-dire ce qui venait de se passer.
-
-Pensant avec raison que ces choses importantes la concernaient, Camille
-fut saisie d'une telle frayeur, que sans vouloir attendre la
-confirmation de ses soupçons, aussitôt Anselme endormi, elle prit tout
-ce qu'elle avait de pierreries et d'argent, et courut chez Lothaire,
-pour lui demander de la mettre en lieu de sûreté. La vue de sa maîtresse
-jeta Lothaire dans un si grand trouble, qu'il ne sut que répondre et
-encore moins quel parti prendre. Cependant l'affaire ne pouvant souffrir
-de retard, et Camille le pressant d'agir, il la conduisit dans un
-couvent, et la laissa entre les mains de sa sœur, qui en était abbesse;
-puis, montant à cheval, il sortit de la ville sans avertir personne.
-
-Le jour venu, Anselme, plein d'impatience, entra dans la chambre de
-Léonelle, qu'il croyait encore au lit; mais il ne la trouva point, parce
-qu'elle s'était laissé glisser la nuit au moyen de draps noués ensemble,
-et qui pendaient encore à la fenêtre. Il retourna aussitôt vers Camille,
-et sa surprise fut au comble de ne la rencontrer nulle part, sans
-qu'aucun de ses gens pût dire ce qu'elle était devenue. En la cherchant
-avec anxiété, il entra dans un cabinet où il y avait un coffre resté
-tout grand ouvert. Il s'aperçut alors qu'on en avait enlevé quantité de
-pierreries; à cette vue, ses soupçons redoublèrent, et se rappelant ce
-que lui avait dit Léonelle, il ne douta plus qu'il n'y eût chez lui
-quelque désordre dont cette fille n'était pas l'unique cause. Éperdu,
-et sans achever de s'habiller, il courut chez Lothaire, pour lui
-raconter sa disgrâce; mais quand on lui eut appris qu'il n'y était
-point, et que cette nuit-là même il était monté à cheval après avoir
-pris tout l'argent dont il pouvait disposer, il ne sut plus que penser,
-et peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit.
-
-En effet que pouvait supposer un homme qui, après s'être cru au comble
-du bonheur, se voyait en un instant sans femme, sans ami, et par-dessus
-tout, il faut le dire, déshonoré? Ne sachant plus que devenir, il ferma
-les portes de sa maison, et sortit à cheval pour aller trouver cet ami
-qui habitait à la campagne, et chez lequel il avait passé le temps
-employé à la machination de son infortune; mais il n'eut pas fait la
-moitié du chemin, qu'à bout de forces, et accablé de mille pensées
-désespérantes, il mit pied à terre et se laissa tomber au pied d'un
-arbre en poussant de plaintifs et douloureux soupirs; il y resta jusqu'à
-la chute du jour.
-
-Il était presque nuit, quand passa un cavalier qui venait de la ville.
-Anselme lui ayant demandé quelles nouvelles il y avait à Florence: Les
-plus étranges qu'on y ait depuis longtemps entendues, répondit le
-cavalier. On dit publiquement que Lothaire, ce grand ami d'Anselme, qui
-demeure auprès de Saint-Jean, lui a enlevé sa femme la nuit dernière, et
-que tous deux ont disparu. C'est du moins ce qu'a raconté une suivante
-de Camille, que le guet a arrêtée comme elle se laissait glisser par la
-fenêtre dans la rue. Je ne saurais vous dire précisément comment cela
-s'est passé; mais on ne parle d'autre chose, et tout le monde en est
-dans un extrême étonnement, parce que l'amitié de Lothaire et d'Anselme
-était si étroite et si connue, qu'on ne les appelait que les deux amis.
-Et sait-on quel chemin ont pris les fugitifs? reprit Anselme. Je
-l'ignore, répondit le cavalier; on dit seulement que le gouverneur les
-fait rechercher avec beaucoup de soin. Allez avec Dieu, seigneur, dit
-Anselme. Demeurez avec lui, reprit le cavalier; et il continua son
-chemin.
-
-Ces tristes nouvelles achevèrent non-seulement de troubler la raison du
-malheureux Anselme, mais de l'abattre entièrement; enfin il se leva, et,
-remontant à cheval non sans peine, il alla descendre chez cet ami, qui
-ignorait son malheur. Celui-ci en le voyant devina qu'il lui était
-arrivé quelque chose de terrible. Anselme le pria de lui faire préparer
-un lit, de lui donner de quoi écrire, et de le laisser seul; mais dès
-qu'il fut en face de lui-même, la pensée de son infortune se présenta si
-vivement à son esprit et l'accabla de telle sorte, que jugeant, aux
-angoisses mortelles qui brisaient son cœur, que la vie allait lui
-échapper, il voulut du moins faire connaître l'étrange cause de sa mort.
-Il commença donc à écrire, mais le souffle lui manqua avant qu'il pût
-achever; et le maître de la maison étant entré dans la chambre pour
-savoir s'il avait besoin de secours, le trouva sans mouvement, le corps
-à demi penché sur la table, la plume encore à la main, et posée sur un
-papier ouvert sur lequel on lisait ces mots:
-
- «Une fatale curiosité me coûte l'honneur et la vie. Si la nouvelle de
- ma mort parvient à Camille, qu'elle sache que je lui pardonne; elle
- n'était pas tenue de faire un miracle, je n'en devais pas exiger
- d'elle; et puisque je suis seul artisan de mon malheur, il n'est pas
- juste que...»
-
-Ici la main s'était arrêtée, et il fallait croire qu'en cet endroit la
-douleur d'Anselme avait mis fin à sa vie. Le lendemain, son ami prévint
-la famille, qui savait déjà cette triste aventure. Quant à Camille,
-enfermée dans un couvent, elle était inconsolable, non de la mort de son
-mari, mais de la perte de son amant. Elle ne voulut, dit-on, prendre de
-parti qu'après avoir appris la mort de Lothaire, qui fut tué dans une
-bataille livrée près de Naples à Gonsalve de Cordoue par M. de Lautrec.
-Cette nouvelle la décida à prononcer ses vœux, et depuis elle traîna
-une vie languissante, qui s'éteignit peu de temps après. Ainsi tous
-trois moururent victimes d'une déplorable curiosité.
-
-Cette nouvelle me paraît intéressante, dit le curé, mais je ne saurais
-me persuader qu'elle soit véritable. Si elle est d'invention, elle part
-d'un esprit peu sensé; car il n'est guère vraisemblable qu'un mari soit
-assez fou pour tenter pareille épreuve: d'un amant cela pourrait à peine
-se concevoir, mais d'un ami je le tiens pour impossible.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI
-
-QUI TRAITE D'AUTRES INTÉRESSANTES AVENTURES ARRIVÉES DANS L'HOTELLERIE
-
-
-Vive Dieu! s'écria l'hôtelier, qui était en ce moment sur le seuil de sa
-maison; voici venir une belle troupe de voyageurs; s'ils arrêtent ici,
-nous chanterons un fameux alléluia.
-
-Quels sont ces voyageurs? demanda Cardenio.
-
-Ce sont quatre cavaliers, masqués de noir, avec l'écu et la lance,
-répondit l'hôtelier; il y a au milieu d'eux une dame vêtue de blanc,
-assise sur une selle en fauteuil; elle a le visage couvert, et elle est
-suivie de deux valets à pied.
-
-Sont-ils bien près d'ici? demanda le curé.
-
-Si près que les voilà arrivés, répondit l'hôtelier.
-
-A ces paroles Dorothée se couvrit le visage, et Cardenio courut
-s'enfermer dans la chambre de don Quichotte, pendant que les cavaliers,
-mettant pied à terre, s'empressaient de descendre la dame, que l'un
-d'eux prit entre ses bras et déposa sur une chaise qui se trouvait à
-l'entrée de la chambre où venait d'entrer Cardenio. Jusque-là personne
-de la troupe n'avait quitté son masque ni prononcé une parole. La dame
-seule, en s'asseyant, poussa un grand soupir, laissant tomber ses bras
-comme une personne malade et défaillante. Les valets de pied ayant mené
-les chevaux à l'écurie, le curé, dont ce déguisement et ce silence
-piquaient la curiosité, alla les trouver, et demanda à l'un d'eux qui
-étaient ses maîtres.
-
-Par ma foi, seigneur, je serais fort en peine de vous le dire, répondit
-cet homme; il faut pourtant que ce soient des gens de qualité, surtout
-celui qui a descendu de cheval la dame que vous avez vue, car les autres
-lui montrent beaucoup de respect et se contentent d'exécuter ses ordres.
-Voilà tout ce que j'en sais.
-
-Et quelle est cette dame? reprit le curé.
-
-Je ne suis pas plus savant sur cela que sur le reste, repartit le valet,
-car pendant tout le chemin je n'ai vu qu'une seule fois son visage; mais
-en revanche je l'ai entendue bien souvent soupirer et se plaindre: à
-chaque instant on dirait qu'elle va rendre l'âme. Au reste, il ne faut
-pas s'étonner si je ne puis vous en dire plus long: depuis deux jours
-seulement, mon camarade et moi nous avons rencontré ces cavaliers en
-chemin, et ils nous ont engagés à les suivre en Andalousie, avec
-promesse de nous récompenser largement.
-
-Vous savez au moins leurs noms? demanda le curé.
-
-Pas davantage, répondit le valet; ils voyagent sans mot dire, et on les
-prendrait pour des chartreux. Depuis que nous sommes à leurs ordres,
-nous n'avons entendu que les soupirs et les plaintes de cette pauvre
-dame, qu'on emmène, si je ne me trompe, contre son gré. Autant que je
-puis en juger par son habit, elle est religieuse, ou va bientôt le
-devenir; et c'est sans doute parce qu'elle n'a pas de goût pour le
-couvent qu'elle est si mélancolique.
-
-Cela se pourrait, dit le curé. Là-dessus il revint trouver Dorothée,
-qui, ayant aussi entendu les soupirs de la dame voilée, s'était
-empressée de lui offrir ses soins. Comme celle-ci ne répondait rien, le
-cavalier masqué qui l'avait descendue de cheval s'approcha de Dorothée
-et lui dit: Ne perdez point votre temps, madame, à faire des offres de
-service à cette femme; elle est habituée à ne tenir aucun compte de ce
-qu'on fait pour elle; et ne la forcez point de parler, si vous ne voulez
-entendre sortir de sa bouche quelque mensonge.
-
-[Illustration: Il frappait à tort et à travers, en proférant des menaces
-(p. 192).]
-
-Je n'ai jamais menti, repartit fièrement la dame affligée, et c'est pour
-avoir été trop sincère que je suis dans la triste position où l'on me
-voit; je n'en veux d'autre témoin que vous-même, car c'est par trop de
-franchise de ma part que vous êtes devenu faux et menteur.
-
-Quels accents! s'écria Cardenio, qui de la chambre où il était entendit
-distinctement ces paroles.
-
-Au cri de Cardenio, la dame voulut s'élancer; mais le cavalier masqué
-qui ne l'avait pas quittée un seul instant l'en empêcha. Dans le
-mouvement qu'elle fit, son voile tomba, et laissa voir, malgré sa
-pâleur, une beauté incomparable. Occupé à la retenir, le cavalier dont
-nous venons de parler laissa aussi tomber son masque, et, Dorothée ayant
-levé les yeux, reconnut don Fernand; elle poussa un grand cri et tomba
-évanouie entre les mains du barbier, qui se trouvait à ses côtés. Le
-curé accourut et écarta son voile afin de lui jeter de l'eau au visage;
-alors don Fernand, car c'était lui, reconnut Dorothée et resta comme
-frappé de mort. Malgré son trouble, il continuait à retenir Luscinde,
-qui faisait tous ses efforts pour lui échapper, depuis qu'elle avait
-entendu Cardenio. Celui-ci, de son côté, ayant deviné Luscinde au son de
-sa voix, s'élança hors de la chambre, et le premier objet qui frappa sa
-vue, ce fut don Fernand, lequel ne fut pas moins saisi en voyant
-Cardenio. Tous quatre étaient muets d'étonnement, et pouvaient à peine
-comprendre ce qui venait de se passer. Après qu'ils se furent pendant
-quelque temps regardés en silence, Luscinde, prenant la parole, dit à
-don Fernand:
-
-Seigneur, il est temps de cesser une violence aussi injuste; laissez-moi
-retourner au chêne dont je suis le lierre, à celui dont vos promesses ni
-vos menaces n'ont pu me séparer. Voyez par quels chemins étranges et
-pour nous inconnus le ciel m'a ramenée devant celui qui a ma foi. Mille
-épreuves pénibles vous ont déjà prouvé que la mort seule aurait le
-pouvoir de l'effacer de mon souvenir; aujourd'hui désabusé par ma
-constance, changez, s'il le faut, votre amour en haine, votre
-bienveillance en fureur, ôtez-moi la vie; la mort me sera douce aux yeux
-de mon époux bien-aimé.
-
-Dorothée, revenue peu à peu de son évanouissement, devinant à ces
-paroles que la dame qui parlait était Luscinde, et voyant que don
-Fernand la retenait toujours sans répondre un seul mot, alla se jeter à
-ses genoux, et lui dit, en fondant en larmes:
-
-O mon seigneur, si les rayons de ce soleil que tu tiens embrassé ne
-t'ont point encore ôté la lumière des yeux, tu auras bientôt reconnu que
-celle qui tombe à tes pieds est, tant qu'il te plaira qu'elle le soit,
-la triste et malheureuse Dorothée. Oui je suis cette humble paysanne,
-que, soit bonté, soit caprice, tu as voulu élever assez haut pour oser
-se dire à toi; je suis cette jeune fille si heureuse dans la maison de
-son père, et qui, contente de sa condition, n'avait connu encore aucun
-désir quand tu vins troubler son innocence et son repos, et que tu lui
-fis ressentir les premiers tourments de l'amour. Tu dois te rappeler,
-seigneur, que tes promesses et tes présents furent inutiles, et que,
-pour m'entretenir quelques instants, il te fallut recourir à la ruse.
-Que n'as-tu pas fait pour me persuader de ton amour? Cependant, à quel
-prix es-tu venu à bout de ma résistance? Je ne me défends pas d'avoir
-été touchée par tes soupirs et par tes larmes, et d'avoir ressenti pour
-toi de la tendresse; mais, tu le sais, je ne me rendis qu'à l'honneur
-d'être ta femme, et sur la foi que tu m'en donnas après avoir pris le
-ciel à témoin par des serments solennels. Trahiras-tu, seigneur, à la
-fois tant d'amour et de constance? Et si tu ne peux être à Luscinde
-puisque tu es à moi, et que Luscinde ne saurait t'appartenir puisqu'elle
-est à Cardenio, rends-les l'un à l'autre; et rends-moi don Fernand, sur
-lequel j'ai des droits si légitimes.
-
-Ces paroles, Dorothée les prononça d'un ton si touchant et en versant
-tant de larmes, que chacun en fut attendri. Don Fernand l'écouta d'abord
-sans répondre un mot; mais la voyant affligée au point d'en mourir de
-douleur, il se sentit tellement ému, que, rendant la liberté à Luscinde,
-il tendit les bras à Dorothée, en s'écriant: Tu as vaincu, belle
-Dorothée.
-
-Encore mal remise de son évanouissement, Luscinde, que don Fernand
-venait de quitter sans qu'elle s'y attendît, fut bien près de défaillir;
-mais Cardenio, rapide comme l'éclair, s'empressa de la soutenir, en lui
-disant: Noble et loyale Luscinde, puisque le ciel permet enfin qu'on
-vous laisse en repos, vous ne sauriez trouver un plus sûr asile qu'entre
-les bras d'un homme qui vous a si tendrement aimée toute sa vie.
-
-A ces mots, Luscinde tourna la tête, et achevant de reconnaître
-Cardenio, elle se jeta à son cou. Quoi! c'est vous, cher Cardenio! lui
-dit-elle; suis-je assez heureuse pour revoir, en dépit du destin
-contraire, la seule personne que j'aime au monde?
-
-Les marques de tendresse prodiguées par Luscinde à Cardenio firent une
-telle impression sur don Fernand, que Dorothée, dont les yeux ne le
-quittaient pas, le voyant changer de couleur et prêt à mettre l'épée à
-la main, se jeta au-devant de lui, et embrassant ses genoux: Seigneur,
-qu'allez-vous faire? lui dit-elle: votre femme est devant vos yeux, vous
-venez de la reconnaître à l'instant même, et pourtant vous songez à
-troubler des personnes que l'amour unit depuis longtemps. Quels sont vos
-droits pour y mettre obstacle? Pourquoi vous offenser des témoignages
-d'amitié qu'ils se donnent? Sachez, seigneur, combien j'ai souffert; ne
-me causez pas, je vous en conjure, de nouveaux chagrins; et si mon amour
-et mes larmes ne peuvent vous toucher, rappelez votre raison, songez à
-vos serments, et conformez-vous à la volonté du ciel.
-
-Pendant que Dorothée parlait ainsi, Cardenio tenant Luscinde embrassée,
-ne quittait pas des yeux son rival, afin de ne point se laisser
-surprendre; mais ceux qui accompagnaient don Fernand étant accourus, le
-curé se joignit à eux, et tous, y compris Sancho Panza, se jetèrent à
-ses pieds, le suppliant d'avoir pitié des larmes de Dorothée, puisqu'il
-lui avait fait l'honneur de la reconnaître pour sa femme. Considérez,
-seigneur, disait le curé, que ce n'est point le hasard, comme pourraient
-le faire croire les apparences, mais une intention particulière de la
-Providence, qui vous a tous réunis d'une façon si imprévue; croyez que
-la mort seule peut enlever Luscinde à Cardenio, et que dût-on les
-séparer avec le tranchant d'une épée, la mort qui les frapperait du même
-coup leur semblerait douce. Dans les cas désespérés, ce n'est pas
-faiblesse que de céder à la raison. D'ailleurs la charmante Dorothée ne
-possède-t-elle pas tous les avantages qu'on peut souhaiter dans une
-femme? Elle est vertueuse, elle vous aime; vous lui avez donné votre
-foi, et vous avez reçu la sienne: qu'attendez-vous pour lui rendre
-justice?
-
-Persuadé par ces raisons auxquelles chacun ajouta la sienne, don Fernand
-qui, malgré tout, avait l'âme généreuse, s'attendrit, et pour le
-prouver: Levez-vous, madame, dit-il à Dorothée: je ne puis voir à mes
-pieds celle que je porte en mon cœur, et qui me prouve tant de
-constance et tant d'amour; oubliez mon injustice et les chagrins que je
-vous ai causés: la beauté de Luscinde doit me servir d'excuse. Qu'elle
-vive tranquille et satisfaite pendant longues années avec son Cardenio,
-je prierai le ciel à genoux qu'il m'en accorde autant avec ma Dorothée.
-
-En disant cela, don Fernand l'embrassait avec de telles expressions de
-tendresse, qu'il eut bien de la peine à retenir ses larmes. Cardenio,
-Luscinde et tous ceux qui étaient présents furent si sensibles à la joie
-de ces amants, qu'ils ne purent s'empêcher d'en répandre. Sancho
-lui-même pleura de tout son cœur; mais il avoua depuis que c'était du
-regret de voir que Dorothée n'étant plus reine de Micomicon, il se
-trouvait frustré des faveurs qu'il en attendait.
-
-Luscinde et Cardenio remercièrent don Fernand de la noblesse de ses
-procédés, et en termes si touchants que, ne sachant comment répondre, il
-les embrassa avec effusion. Il demanda ensuite à Dorothée par quel
-hasard elle se trouvait dans un pays si éloigné du sien. Dorothée lui
-raconta les mêmes choses qu'au curé et à Cardenio, et charma tout le
-monde par le récit de son histoire.
-
-Don Fernand raconta, à son tour, ce qui s'était passé dans la maison de
-Luscinde, le jour de la cérémonie nuptiale, quand le billet par lequel
-elle déclarait avoir donné sa foi à Cardenio fut trouvé dans son sein.
-Je voulus la tuer, dit-il, et je l'aurais fait si ses parents ne
-m'eussent retenu. Enfin je quittai la maison plein de fureur, et ne
-respirant que la vengeance. Le lendemain, j'appris la fuite de Luscinde,
-sans que personne pût m'indiquer le lieu de sa retraite. Mais quelque
-temps après, ayant appris qu'elle s'était retirée dans un couvent,
-décidée à y passer le reste de ses jours, je me fis accompagner de trois
-cavaliers, puis ayant épié le moment où la porte était ouverte, je
-parvins à l'enlever sans lui laisser le temps de se reconnaître; ce qui
-ne fut pas difficile, puisque ce couvent était dans la campagne et loin
-de toute habitation. Il ajouta que lorsque Luscinde se vit entre ses
-bras, elle s'était d'abord évanouie; mais qu'ayant repris ses sens, elle
-n'avait cessé de gémir sans vouloir prononcer un seul mot, et qu'en cet
-état ils l'avaient amenée jusqu'à cette hôtellerie, où le ciel réservait
-une si heureuse fin à toutes leurs aventures.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII
-
-OU SE POURSUIT L'HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE MICOMICON, AVEC D'AUTRES
-PLAISANTES AVENTURES
-
-
-Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée de voir ses
-espérances s'en aller en fumée depuis que la princesse de Micomicon
-était redevenue Dorothée, et le géant Pandafilando don Fernand, pendant
-que son maître dormait comme un bienheureux sans s'inquiéter de ce qui
-se passait.
-
-Dorothée se trouvait si satisfaite de son changement de fortune, qu'elle
-croyait rêver encore; Cardenio et Luscinde ne pouvaient comprendre cette
-fin si prompte de leurs malheurs, et don Fernand rendait grâces au ciel
-de lui avoir fourni le moyen de sortir de ce labyrinthe inextricable où
-son honneur et son salut couraient tant de risques; finalement, tous
-ceux qui étaient dans l'hôtellerie faisaient éclater leur joie de
-l'heureux dénoûment qu'avaient eu des affaires si désespérées. Le curé,
-en homme d'esprit, arrangeait toute chose à merveille, et félicitait
-chacun d'eux en particulier d'être la cause d'un bonheur dont ils
-jouissaient tous. Mais la plus contente était l'hôtesse, à qui Cardenio
-et le curé avaient promis de payer le dégât qu'avait fait notre
-chevalier.
-
-Le seul Sancho était triste et affligé, comme on l'a déjà dit; aussi
-entrant d'un air tout piteux dans la chambre de son maître, qui venait
-de se réveiller: Seigneur Triste-Figure, lui dit-il, Votre Grâce peut
-dormir tant qu'il lui plaira, sans se mettre en peine de rétablir la
-princesse dans ses États, ni de tuer aucun géant; l'affaire est faite et
-conclue.
-
-Je le crois bien, dit don Quichotte, puisque je viens de livrer à ce
-mécréant le plus formidable combat que j'aurai à soutenir de ma vie, et
-que d'un seul revers d'épée je lui ai tranché la tête. Aussi je t'assure
-que son sang coulait comme une nappe d'eau qui tomberait du haut d'une
-montagne.
-
-Dites plutôt comme un torrent de vin rouge, reprit Sancho; car Votre
-Grâce saura, si elle ne le sait pas encore, que le géant mort est tout
-simplement une outre crevée, et le sang répandu, six mesures de vin
-rouge qu'elle avait dans le ventre; quant à la tête coupée, autant en
-emporte le vent, et que le reste s'en aille à tous les diables.
-
-Que dis-tu là, fou? repartit don Quichotte; as-tu perdu l'esprit?
-
-Levez-vous, seigneur, répondit Sancho, et venez voir le bel exploit que
-vous avez fait, et la besogne que nous aurons à payer; sans compter qu'à
-cette heure la princesse de Micomicon est métamorphosée en une simple
-dame, qui s'appelle Dorothée, et bien d'autres aventures qui ne vous
-étonneront pas moins si vous y comprenez quelque chose.
-
-Rien de cela ne peut m'étonner, répliqua don Quichotte; car, s'il t'en
-souvient, la première fois que nous vînmes ici, ne t'ai-je pas dit que
-tout y était magie et enchantement? Pourquoi en serait-il autrement
-aujourd'hui?
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée (p. 200).]
-
-Je pourrais vous croire, répondit Sancho, si mon bernement avait été de
-la même espèce; mais il ne fut que trop véritable, et je remarquai fort
-bien que notre hôtelier, le même qui est là, tenait un des coins de la
-couverture, à telles enseignes que le traître, en riant de toutes ses
-forces, me poussait encore plus vigoureusement que les autres. Or,
-lorsqu'on reconnaît les gens, il n'y a point d'enchantement, je soutiens
-que c'est seulement une mauvaise aventure.
-
-Allons, dit don Quichotte, Dieu saura y remédier. En attendant, aide-moi
-à m'habiller, que je me lève et que j'aille voir toutes ces
-transformations dont tu parles.
-
-Pendant que don Quichotte s'habillait, le curé apprenait à don Fernand
-et à ses compagnons quel homme était notre héros, et la ruse qu'il avait
-fallu employer pour le tirer de la Roche-Pauvre, où il se croyait exilé
-par les dédains de sa dame. Il leur raconta la plupart des aventures que
-Sancho lui avait apprises, ce qui les divertit beaucoup, et leur parut
-la plus étrange espèce de folie qui se pût imaginer. Le curé ajouta que
-l'heureuse métamorphose de la princesse, ne permettant plus de mener à
-bout leur dessein, il fallait inventer un nouveau stratagème pour
-ramener don Quichotte dans sa maison. Cardenio insista pour ne rien
-déranger à leur projet, disant que Luscinde prendrait la place de
-Dorothée. Non, non, s'écria don Fernand, Dorothée achèvera ce qu'elle a
-entrepris. Je serai bien aise de contribuer à la guérison de ce pauvre
-gentilhomme, puisque nous ne sommes pas loin de chez lui.
-
-Don Fernand parlait encore, quand soudain parut don Quichotte armé de
-pied en cap, l'armet de Mambrin tout bossué sur la tête, la rondache au
-bras, la lance à la main. Cette étrange apparition frappa de surprise
-don Fernand et les cavaliers venus avec lui. Tous regardaient avec
-étonnement ce visage d'une demi-lieue de long, jaune et sec, cette
-contenance calme et fière, enfin le bizarre assemblage de ses armes, et
-ils attendaient en silence qu'il prît la parole. Après quelques instants
-de silence, don Quichotte, d'un air grave, et d'une voix lente et
-solennelle, les yeux fixés sur Dorothée, s'exprima de la sorte:
-
-Belle et noble dame, je viens d'apprendre par mon écuyer que votre
-grandeur s'est évanouie, puisque de reine que vous étiez, vous êtes
-redevenue une simple damoiselle. Si cela s'est fait par l'ordre du grand
-enchanteur, le roi votre père, dans la crainte que je ne parvinsse pas à
-vous donner l'assistance convenable, je n'ai rien à dire, si ce n'est
-qu'il s'est trompé lourdement, et qu'il connaît bien peu les traditions
-de la chevalerie; car s'il les eût lues et relues aussi souvent et avec
-autant d'attention que je l'ai fait, il aurait vu à chaque page que des
-chevaliers d'un renom moindre, sans vanité, que le mien, ont mis fin à
-des entreprises incomparablement plus difficiles. Ce n'est pas
-merveille, je vous assure, de venir à bout d'un géant, quelles que
-soient sa force et sa taille, et il n'y a pas longtemps que je me suis
-mesuré avec un de ces fiers-à-bras; aussi je me tairai, de peur d'être
-accusé de forfanterie; mais le temps, qui ne laisse rien dans l'ombre,
-parlera pour moi, et au moment où l'on y pensera le moins.
-
-Vous vous êtes escrimé contre des outres pleines de vin, et non pas
-contre un géant, s'écria l'hôtelier, à qui don Fernand imposa silence
-aussitôt.
-
-J'ajoute, très-haute et déshéritée princesse, poursuivit don Quichotte,
-que si c'est pour un pareil motif que le roi votre père a opéré cette
-métamorphose en votre personne, vous ne devez lui accorder aucune
-créance, car il n'y a point de danger sur la terre dont je ne puisse
-triompher à l'aide de cette épée; et c'est par elle que, mettant à vos
-pieds la tête de votre redoutable ennemi, je vous rétablirai dans peu
-sur le trône de vos ancêtres.
-
-Don Quichotte se tut pour attendre la réponse de la princesse; et
-Dorothée, sachant qu'elle faisait plaisir à don Fernand en continuant la
-ruse jusqu'à ce qu'on eût ramené don Quichotte dans son pays, répondit
-avec gravité: Vaillant chevalier de la Triste-Figure, celui qui vous a
-dit que je suis transformée est dans l'erreur. Il est survenu, j'en
-conviens, un agréable changement dans ma fortune; mais cela ne m'empêche
-pas d'être aujourd'hui ce que j'étais hier, et d'avoir toujours le même
-désir d'employer la force invincible de votre bras pour remonter sur le
-trône de mes ancêtres. Ne doutez donc point, seigneur, que mon père
-n'ait été un homme aussi prudent qu'avisé, puisque sa science lui a
-révélé un moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs. En
-effet, le bonheur de votre rencontre a été pour moi d'un tel prix, que
-sans elle je ne me serais jamais vue dans l'heureux état où je me
-trouve; ceux qui m'entendent sont, je pense, de mon sentiment. Ce qui me
-reste à faire, c'est de nous mettre en route dès demain; aujourd'hui il
-serait trop tard. Quant à l'issue de l'entreprise, je l'abandonne à
-Dieu, et m'en remets à votre courage.
-
-A peine Dorothée eut-elle achevé de parler, que don Quichotte,
-apostrophant Sancho d'un ton courroucé: Petit Sancho, lui dit-il, tu es
-bien le plus insigne vaurien qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi
-un peu, scélérat, ne viens-tu pas de m'assurer à l'instant que la
-princesse n'était plus qu'une simple damoiselle, du nom de Dorothée, et
-la tête du géant une plaisanterie, avec cent autres extravagances qui
-m'ont jeté dans la plus horrible confusion où je me sois trouvé de ma
-vie. Par le Dieu vivant, s'écria-t-il en grinçant des dents, si je ne me
-retenais, j'exercerais sur ta personne un tel ravage, que tu servirais
-d'exemple à tous les écuyers fallacieux et retors qui auront jamais
-l'honneur de suivre des chevaliers errants.
-
-Seigneur, répondit Sancho, que Votre Grâce ne se mette point en colère;
-il peut se faire que je me sois trompé quant à la transformation de
-madame la princesse; mais pour ce qui est des outres percées, et du vin
-au lieu de sang, oh! par ma foi! je ne me trompe pas. Les outres, toutes
-criblées de coups, sont encore au chevet de votre lit, et le vin forme
-un lac dans votre chambre; vous le verrez bien tout à l'heure, quand il
-faudra faire frire les œufs, c'est-à-dire quand on vous demandera le
-payement du dégât que vous avez fait. Au surplus, si madame la princesse
-est restée ce qu'elle était, je m'en réjouis de toute mon âme, d'autant
-mieux que j'y trouve aussi mon compte.
-
-En ce cas, Sancho, répliqua don Quichotte, je dis que tu n'es qu'un
-imbécile; pardonne-moi, et n'en parlons plus.
-
-Très-bien, s'écria don Fernand; et puisque madame veut qu'on remette le
-voyage à demain, parce qu'il est tard, il faut ne songer qu'à passer la
-nuit agréablement en attendant le jour. Nous accompagnerons ensuite le
-seigneur don Quichotte pour être témoins des merveilleuses prouesses
-qu'il doit accomplir.
-
-C'est moi qui aurai l'honneur de vous accompagner, reprit notre héros;
-je suis extrêmement reconnaissant envers la compagnie de la bonne
-opinion qu'elle a de moi, et je tâcherai de ne pas la démériter, dût-il
-m'en coûter la vie, et plus encore, s'il est possible.
-
-Il se faisait un long échange d'offres de services entre don Quichotte
-et don Fernand, quand ils furent interrompus par l'arrivée d'un voyageur
-dont le costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des
-Mores, vêtu qu'il était d'une casaque de drap bleu fort courte et sans
-collet, avec des demi-manches, des hauts-de-chausses de toile bleue, et
-le bonnet de même couleur. Il portait un cimeterre à sa ceinture. Une
-femme vêtue à la moresque, le visage couvert d'un voile, sous lequel on
-apercevait un petit bonnet de brocart d'or, et habillée d'une longue
-robe qui lui venait jusqu'aux pieds, le suivait assise sur un âne. Le
-captif paraissait avoir quarante ans; il était d'une taille robuste et
-bien prise, brun de visage, portait de grandes moustaches, et l'on
-jugeait à sa démarche qu'il devait être de noble condition. En entrant
-dans l'hôtellerie, il demanda une chambre, et parut fort contrarié quand
-on lui répondit qu'il n'en restait point. Cependant il prit la Moresque
-entre ses bras, et la descendit de sa monture. Luscinde, Dorothée et les
-femmes de la maison, attirées par la nouveauté d'un costume qu'elles ne
-connaissaient pas, s'approchèrent de l'étrangère; après l'avoir bien
-considérée, Dorothée, qui avait remarqué son déplaisir, lui dit: Il ne
-faut point vous étonner, Madame, de ne pas trouver ici toutes les
-commodités désirables, c'est l'ordinaire des hôtelleries; mais si vous
-consentez à partager notre logement, dit-elle en montrant Luscinde,
-peut-être avouerez-vous n'avoir point rencontré dans le cours de votre
-voyage un meilleur gîte que celui-ci, et où l'on vous ait fait un
-meilleur accueil. L'étrangère ne répondit rien; mais croisant ses bras
-sur sa poitrine, elle baissa la tête pour témoigner qu'elle se sentait
-obligée; son silence ainsi que sa manière de saluer firent penser
-qu'elle était musulmane et qu'elle n'entendait pas l'espagnol.
-
-Mesdames, répondit le captif, cette jeune femme ne comprend pas la
-langue espagnole et ne parle que la sienne; c'est pourquoi elle ne
-répond pas à vos questions.
-
-Nous ne lui adressons point de questions, reprit Luscinde; nous lui
-offrons seulement notre compagnie pour cette nuit, et nos services
-autant qu'il dépend de nous et que le lieu le permet.
-
-Je vous rends grâces, mesdames, et pour elle et pour moi, dit le captif;
-et je suis d'autant plus touché de vos offres de service, que je vois
-qu'elles sont faites par des personnes de qualité.
-
-Cette dame est-elle chrétienne ou musulmane? demanda Dorothée, car son
-habit et son silence nous font croire qu'elle n'est pas de notre
-religion.
-
-Elle est née musulmane, répondit le captif; mais au fond de l'âme elle
-est chrétienne et ne souhaite rien tant que de le devenir.
-
-Est-elle baptisée? demanda Luscinde.
-
-Nous n'en avons pas encore trouvé l'occasion, depuis qu'elle est partie
-d'Alger, sa patrie, répondit le captif, et nous n'avons pas voulu
-qu'elle le fût avant d'être bien instruite dans notre sainte religion;
-mais s'il plaît à Dieu, elle recevra bientôt le baptême avec toute la
-solennité que mérite sa qualité, qui est plus relevée que ne l'annoncent
-son costume et le mien.
-
-Ces paroles donnaient à ceux qui les avaient entendues un vif désir de
-savoir qui étaient ces voyageurs; mais personne n'osa le laisser
-paraître, parce qu'on voyait qu'ils avaient besoin de repos. Dorothée
-prit la Moresque par la main, et l'ayant fait asseoir, la pria de lever
-son voile. L'étrangère regarda le captif comme pour lui demander ce
-qu'on souhaitait d'elle, et quand il lui eut fait comprendre en arabe
-que ces dames la priaient de lever son voile, elle fit voir tant
-d'attraits, que Dorothée la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde
-plus belle que Dorothée; et comme le privilége de la beauté est de
-s'attirer la sympathie générale, ce fut à qui s'empresserait auprès de
-l'étrangère, et à qui lui ferait le plus d'avances. Don Fernand ayant
-exprimé le désir d'apprendre son nom, le captif répondit qu'elle
-s'appelait Lela Zoraïde; mais elle, qui avait deviné l'intention du
-jeune seigneur, s'écria aussitôt: _No, no, Zoraïda! Maria! Maria!_
-voulant dire qu'elle s'appelait Marie, et non pas Zoraïde. Ces paroles,
-le ton dont elle les avait prononcées, émurent vivement tous ceux qui
-étaient présents, et particulièrement les dames, qui, naturellement
-tendres, sont plus accessibles aux émotions. Luscinde l'embrassa avec
-effusion, en disant: _Oui, oui, Marie! Marie!_ A quoi la Moresque
-répondit avec empressement: _Si, si, Maria! Zoraïda macangé!_
-c'est-à-dire plus de Zoraïde.
-
-Cependant la nuit approchait, et sur l'ordre de don Fernand l'hôtelier
-avait mis tous ses soins à préparer le souper. L'heure venue, chacun
-prit place à une longue table, étroite comme celle d'un réfectoire. On
-donna le haut bout à don Quichotte, qui d'abord déclina cet honneur, et
-ne consentit à s'asseoir qu'à une condition, c'est que la princesse de
-Micomicon prendrait place à son côté, puisqu'elle était sous sa garde.
-Luscinde et Zoraïde s'assirent ensuite, et en face d'elles don Fernand
-et Cardenio; plus bas le captif et les autres cavaliers, puis,
-immédiatement après les dames, le curé et le barbier.
-
-Le repas fut très-gai, parce que la compagnie était agréable et que tous
-avaient sujet d'être contents. Mais ce qui augmenta la bonne humeur, ce
-fut quand ils virent que don Quichotte s'apprêtait à parler, animé du
-même esprit qui lui avait fait adresser naguère sa harangue aux
-chevriers. En vérité, messeigneurs, dit notre héros, il faut convenir
-que ceux qui ont l'avantage d'avoir fait profession dans l'ordre de la
-chevalerie errante sont souvent témoins de bien grandes et bien
-merveilleuses choses! Dites-moi, je vous prie, quel être vivant y a-t-il
-au monde qui, entrant à cette heure dans ce château, et nous voyant
-attablés de la sorte, pût croire ce que nous sommes en réalité? Qui
-pourrait jamais s'imaginer que cette dame, assise à ma droite, est la
-grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de
-la Triste-Figure dont ne cesse de s'occuper la renommée? Comment donc ne
-pas avouer que cette noble profession surpasse de beaucoup toutes celles
-que les hommes ont imaginées? et n'est-elle pas d'autant plus digne
-d'estime qu'elle expose ceux qui l'exercent à de plus grands dangers?
-Qu'on ne vienne donc point soutenir devant moi que les lettres
-l'emportent sur les armes, ou je répondrai à celui-là, quel qu'il soit,
-qu'il ne sait ce qu'il dit.
-
-[Illustration: Soudain parut don Quichotte, armé de pied en cap
-(p. 201).]
-
-La raison que bien des gens donnent de la prééminence des lettres sur
-les armes, et sur laquelle ils se fondent, c'est que les travaux de
-l'intelligence surpassent de beaucoup ceux du corps, parce que, selon
-eux, le corps fonctionne seul dans la profession des armes: comme si
-cette profession était un métier de portefaix, qui n'exigeât que de
-bonnes épaules, et qu'il ne fallût point un grand discernement pour bien
-employer cette force; comme si le général qui commande une armée en
-campagne et qui défend une place assiégée, n'avait pas encore plus
-besoin de vigueur d'esprit que de force de corps! Est-ce par hasard avec
-la force du corps qu'on devine les desseins de l'ennemi, qu'on imagine
-des ruses pour les opposer aux siennes et des stratagèmes pour ruiner
-ses entreprises? Ne sont-ce pas là toutes choses du ressort de
-l'intelligence, et où le corps n'a rien à voir? Maintenant, s'il est
-vrai que les armes exigent comme les lettres l'emploi de l'intelligence,
-puisqu'il n'en faut pas moins à l'homme de guerre qu'à l'homme de
-lettres, voyons le but que chacun d'eux se propose, et nous arriverons à
-conclure que celui-là est le plus à estimer qui se propose une plus
-noble fin.
-
-La fin et le but des lettres (je ne parle pas des lettres divines, dont
-la mission est de conduire et d'acheminer les âmes au ciel; car à une
-telle fin nulle autre ne peut se comparer); je parle des lettres
-humaines, qui ont pour but la justice distributive, le maintien et
-l'exécution des lois. Cette fin est assurément noble, généreuse et digne
-d'éloges, mais pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles
-ont pour objet et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand des biens
-que les hommes puissent désirer en cette vie. Quelles furent, je vous le
-demande, les premières paroles prononcées par les anges dans cette nuit
-féconde qui est devenue pour nous la source de la lumière? _Gloire à
-Dieu dans les hauteurs célestes, paix sur la terre aux hommes de bonne
-volonté._ Quel était le salut bienveillant que le divin maître du ciel
-et de la terre recommandait à ses disciples, quand ils entraient dans
-quelque lieu: _La paix soit dans cette maison_. Maintes fois il leur a
-dit: _Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix_, comme le joyau le
-plus précieux que pût donner et laisser une telle main, et sans lequel
-il ne saurait exister de bonheur ici-bas. Or, la paix est la fin que se
-propose la guerre, et qui dit la guerre dit les armes. Une fois cette
-vérité admise, que la paix est la fin que se propose la guerre, et qu'en
-cela elle l'emporte sur les lettres, venons-en à comparer les travaux du
-lettré avec ceux du soldat, et voyons quels sont les plus pénibles.
-
-Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et
-d'éloquence, qu'aucun de ses auditeurs ne songeait à sa folie; au
-contraire, comme ils étaient la plupart adonnés à la profession des
-armes, ils l'écoutaient avec autant de plaisir que d'attention.
-
-Je dis donc, continua-t-il, que les travaux et les souffrances de
-l'étudiant, du lettré, sont ceux que je vais énumérer. D'abord et
-par-dessus tout la pauvreté; non pas que tous les étudiants soient
-pauvres, mais pour prendre leur condition dans ce qu'elle a de pire, et
-parce que la pauvreté est selon moi un des plus grands maux qu'on puisse
-endurer en cette vie; car qui dit pauvre, dit exposé à la faim, au
-froid, à la nudité, et souvent à ces trois choses à la fois. Eh bien,
-l'étudiant n'est-il jamais si pauvre, qu'il ne puisse se procurer
-quelque chose à mettre sous la dent? ne rencontre-t-il pas le plus
-souvent quelque _brasero_, quelque cheminée hospitalière, où il peut,
-sinon se réchauffer tout à fait, au moins se dégourdir les doigts, et,
-quand la nuit est venue, ne trouve-t-il pas toujours un toit où se
-reposer? Je passe sous silence la pénurie de leur chaussure,
-l'insuffisance de leur garde-robe, et ce goût qu'ils ont pour
-s'empiffrer jusqu'à la gorge, quand un heureux hasard leur fait trouver
-place à quelque festin. Mais c'est par ce chemin, âpre et difficile,
-j'en conviens, que beaucoup parmi eux bronchant par ici, tombant par là,
-se relevant d'un côté pour retomber de l'autre, beaucoup, dis-je, sont
-arrivés au but qu'ils ambitionnaient, et nous en avons vu qui, après
-avoir traversé toutes ces misères, paraissant comme emportés par le vent
-favorable de la fortune, se sont trouvés tout à coup appelés à gouverner
-l'État, ayant changé leur faim en satiété, leur nudité en habits
-somptueux, et leur natte de jonc en lit de damas, prix justement mérité
-de leur savoir et de leur vertu. Mais si l'on met leurs travaux en
-regard de ceux du soldat, et que l'on compare l'un à l'autre, combien le
-lettré reste en arrière! C'est ce que je vais facilement démontrer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII
-
-OU SE CONTINUE LE CURIEUX DISCOURS QUE FIT DON QUICHOTTE SUR LES LETTRES
-ET SUR LES ARMES
-
-
-Don Quichotte, après avoir repris haleine pendant quelques instants,
-continua ainsi: Nous avons parlé de toutes les misères et de la pauvreté
-du lettré; voyons maintenant si le soldat est plus riche. Eh bien, il
-nous faudra convenir que nul au monde n'est plus pauvre que ce dernier,
-car c'est la pauvreté même. En effet, il doit se contenter de sa
-misérable solde, qui vient toujours tard, quelquefois même jamais;
-alors, si manquant du nécessaire, il se hasarde à dérober quelque chose,
-il le fait souvent au péril de sa vie, et toujours au notable détriment
-de son âme. Vous le verrez passer tout un hiver avec un méchant
-justaucorps tailladé, qui lui sert à la fois d'uniforme et de chemise,
-n'ayant pour se défendre contre l'inclémence du ciel que le souffle de
-sa bouche, lequel sortant d'un endroit vide et affamé, doit
-nécessairement être froid. Maintenant vienne la nuit, pour qu'il puisse
-prendre un peu de repos; par ma foi, tant pis pour lui si le lit qui
-l'attend pèche par défaut de largeur, car il peut mesurer sur la terre
-autant de pieds qu'il voudra, pour s'y tourner et retourner tout à son
-aise, sans crainte de déranger ses draps. Arrive enfin le jour et
-l'heure de gagner les degrés de sa profession, c'est-à-dire un jour de
-bataille; en guise de bonnet de docteur, on lui appliquera sur la tête
-une compresse de charpie pour panser la blessure d'une balle qui lui
-aura labouré la tempe, ou le laissera estropié d'une jambe ou d'un bras.
-Mais supposons qu'il s'en soit tiré heureusement, et que le ciel, en sa
-miséricorde, l'ait conservé sain et sauf, en revient-il plus riche qu'il
-n'était auparavant? ne doit-il pas se trouver encore à un grand nombre
-de combats, et en sortir toujours vainqueur, avant d'arriver à quelque
-chose? sortes de miracles qui ne se voient que fort rarement. Aussi,
-combien peu de gens font fortune à l'armée, en comparaison de ceux qui
-périssent! le nombre des morts est incalculable, et les survivants n'en
-font pas la millième partie. Pour le lettré, c'est tout le contraire:
-car, de manière ou d'autre, avec le pan de sa robe, sans compter les
-manches, il trouve toujours de quoi vivre; et pourtant, bien que les
-travaux du soldat soient incomparablement plus pénibles que ceux du
-lettré, il a beaucoup moins de récompenses à espérer, et elles sont
-toujours de moindre importance.
-
-Mais, dira-t-on, il est plus aisé de récompenser le petit nombre des
-lettrés que cette foule de gens qui suivent la profession des armes,
-parce qu'on s'acquitte envers les premiers en leur conférant des offices
-qui reviennent de droit à ceux de leur profession, tandis que les
-seconds ne peuvent être rémunérés qu'aux dépens du seigneur qu'ils
-servent: ce qui ne fait que confirmer ce que j'ai déjà avancé. Mais
-laissons là ce labyrinthe de difficile issue, et revenons à la
-prééminence des armes sur les lettres.
-
-On dit, pour les lettres, que sans elles les armes ne pourraient
-subsister, à cause des lois auxquelles la guerre est soumise, et parce
-que ces lois étant du domaine des lettrés, ils en sont les interprètes
-et les dispensateurs. A cela je réponds que sans les armes, au
-contraire, les lois ne pourraient pas se maintenir, parce que c'est avec
-les armes que les États se défendent, que les royaumes se conservent,
-que les villes se gardent, que les chemins deviennent sûrs, que les mers
-sont purgées de pirates; que sans les armes enfin, les royaumes, les
-cités, en un mot la terre et la mer, seraient perpétuellement en butte à
-la plus horrible confusion. Or, si c'est un fait reconnu, que plus une
-chose coûte cher à acquérir, plus elle s'estime et doit être estimée, je
-demanderai ce qu'il en coûte pour devenir éminent dans les lettres? Du
-temps, des veilles, de l'application d'esprit, faire souvent mauvaise
-chère, être mal vêtu, et d'autres choses dont je crois avoir déjà parlé.
-Mais, pour devenir bon soldat, il faut endurer tout cela, et bien
-d'autres misères presque sans relâche, sans compter le risque de la vie
-à toute heure.
-
-Quelle souffrance peut endurer le lettré qui approche de celle qu'endure
-un soldat dans une ville assiégée par l'ennemi? Seul en sentinelle sur
-un rempart, le soldat entend creuser une mine sous ses pieds; eh bien,
-osera-t-il jamais s'éloigner du péril qui le menace? Tout au plus s'il
-lui est permis de faire donner à son capitaine avis de ce qui se passe,
-afin qu'on puisse remédier au danger; mais en attendant il doit demeurer
-ferme à son poste, jusqu'à ce que l'explosion le lance dans les airs, ou
-l'ensevelisse sous les décombres. Voyez maintenant ces deux galères
-s'abordant par leurs proues, se cramponnant l'une à l'autre au milieu du
-vaste Océan. Pour champ de bataille, le soldat n'a qu'un étroit espace
-sur les planches de l'éperon: tout ce qu'il a devant lui sont autant de
-ministres de la mort; ce ne sont que mousquets, lances et coutelas; il
-sert de but aux grenades, aux pots à feu, et chaque canon est braqué
-contre lui à quatre pas de distance. Dans une situation si terrible,
-pressé de toutes parts et cerné par la mer, quand le moindre faux pas
-peut l'envoyer visiter la profondeur de l'empire de Neptune, son seul
-espoir est dans sa force et son courage. Aussi, intrépide et emporté par
-l'honneur, il affronte tous ces périls, surmonte tous ces obstacles, et
-se fait jour à travers tous ces mousquets et ces piques pour se
-précipiter dans l'autre vaisseau, où tout lui est ennemi, tout lui est
-danger. A peine le soldat est-il emporté par le boulet, qu'un autre le
-remplace; celui-là est englouti par la mer, un autre lui succède, puis
-un autre encore, sans qu'aucun de ceux qui survivent s'effraye de la
-mort de ses compagnons; ce qui est une marque extraordinaire de courage
-et de merveilleuse intrépidité. Heureux les temps qui ne connaissaient
-point ces abominables instruments de guerre, dont je tiens l'inventeur
-pour damné au fond de l'enfer, où il reçoit, j'en suis certain, le
-salaire de sa diabolique invention! Grâce à lui, le plus valeureux
-chevalier peut tomber sans vengeance sous les coups éloignés du lâche!
-grâce à lui, une balle égarée, tirée peut-être par tel qui s'est enfui,
-épouvanté du feu de sa maudite machine, arrête en un instant les
-exploits d'un héros qui méritait de vivre longues années! Aussi,
-m'arrive-t-il souvent de regretter au fond de l'âme d'avoir embrassé,
-dans ce siècle détestable, la profession de chevalier errant; car bien
-qu'aucun péril ne me fasse sourciller, il m'est pénible de savoir qu'il
-suffit d'un peu de poudre et de plomb pour paralyser ma vaillance et
-m'empêcher de faire connaître sur toute la surface de la terre la force
-de mon bras. Mais après tout, que la volonté du ciel s'accomplisse,
-puisque si j'atteins le but que je me suis proposé, je serai d'autant
-plus digne d'estime, que j'aurai affronté de plus grands périls que n'en
-affrontèrent les chevaliers des siècles passés.
-
-Pendant que don Quichotte prononçait ce long discours au lieu de prendre
-part au repas, bien que Sancho l'eût averti plusieurs fois de manger,
-lui disant qu'il pourrait ensuite parler à son aise, ceux qui
-l'écoutaient trouvaient un nouveau sujet de le plaindre de ce qu'après
-avoir montré tant de jugement sur diverses matières, il venait de le
-perdre à propos de sa maudite chevalerie. Le curé applaudit à la
-préférence que notre héros donnait aux armes sur les lettres, ajoutant
-que tout intéressé qu'il était dans la question, en sa qualité de
-docteur, il se sentait entraîné vers son sentiment.
-
-On acheva de souper; et pendant que l'hôtesse et Maritorne préparaient,
-pour les dames, la chambre de don Quichotte, don Fernand pria le captif
-de conter l'histoire de sa vie, ajoutant que toute la compagnie l'en
-priait instamment, la rencontre de Zoraïde leur faisant penser qu'il
-devait s'y trouver des aventures fort intéressantes. Le captif répondit
-qu'il ne savait point résister à ce qu'on lui demandait de si bonne
-grâce, mais qu'il craignait que sa manière de raconter ne leur donnât
-pas autant de satisfaction qu'ils s'en promettaient. A la fin, se
-voyant sollicité par tout le monde: Seigneurs, dit-il, que Vos Grâces me
-prêtent attention, et je vais leur faire une relation véridique, qui ne
-le cède en rien aux fables les mieux inventées. Chacun étant ainsi
-préparé à l'écouter, il commença en ces termes:
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le costume du voyageur annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays
-des Mores (p. 203).]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX
-
-OU LE CAPTIF RACONTE SA VIE ET SES AVENTURES
-
-
-Je suis né dans un village des montagnes de Léon, de parents plus
-favorisés des biens de la nature que de ceux de la fortune. Toutefois,
-dans un pays où les gens sont misérables, mon père ne laissait pas
-d'avoir la réputation d'être riche; et il l'aurait été en effet s'il eût
-mis autant de soin à conserver son patrimoine qu'il mettait
-d'empressement à le dissiper. Il avait contracté cette manière de vivre
-à la guerre, ayant passé sa jeunesse dans cette admirable école, qui
-fait d'un avare un libéral, et d'un libéral un prodigue, et où celui qui
-épargne est à bon droit regardé comme un monstre indigne de la noble
-profession des armes. Mon père, voyant qu'il ne pouvait résister à son
-humeur trop disposée à la dépense et aux largesses, résolut de se
-dépouiller de son bien. Il nous fit appeler, mes deux frères et moi, et
-nous tint à peu près ce discours:
-
-Mes chers enfants, vous donner ce nom, c'est dire assez que je vous
-aime; mais comme ce n'est pas en fournir la preuve que de dissiper un
-bien qui doit vous revenir un jour, j'ai résolu d'accomplir une chose à
-laquelle je pense depuis longtemps, et que j'ai mûrement préparée. Vous
-êtes tous les trois en âge de vous établir, ou du moins de choisir une
-profession qui vous procure dans l'avenir honneur et profit. Eh bien,
-mon désir est de vous y aider; c'est pourquoi j'ai fait de mon bien
-quatre portions égales; je vous en abandonne trois, me réservant la
-dernière pour vivre le reste des jours qu'il plaira au ciel de
-m'accorder; seulement, après avoir reçu sa part, je désire que chacun de
-vous choisisse une des carrières que je vais vous indiquer.
-
-Il y a dans notre Espagne un vieux dicton plein de bon sens, comme ils
-le sont tous d'ailleurs, étant appuyés sur une longue et sage
-expérience; voici ce dicton: _L'Église, la mer ou la maison du roi_;
-c'est-à-dire que celui qui veut prospérer et devenir riche, doit entrer
-dans l'Église, ou trafiquer sur mer, ou s'attacher à la cour. Je
-voudrais donc, mes chers enfants, que l'un de vous s'adonnât à l'étude
-des lettres, un autre au commerce, et qu'enfin le troisième servît le
-roi dans ses armées, car il est aujourd'hui fort difficile d'entrer dans
-sa maison; et quoique le métier des armes n'enrichisse guère ceux qui
-l'exercent, on y obtient du moins de la considération et de la gloire.
-D'ici à huit jours vos parts seront prêtes, et je vous les donnerai en
-argent comptant, sans vous faire tort d'un maravédis, comme il vous sera
-aisé de le reconnaître. Dites maintenant quel est votre sentiment, et si
-vous êtes disposés à suivre mon conseil.
-
-Mon père m'ayant ordonné de répondre le premier, comme étant l'aîné, je
-le priai instamment de ne point se priver de son bien, lui disant qu'il
-pouvait en faire tel usage qu'il lui plairait; que nous étions assez
-jeunes pour en acquérir; j'ajoutai que du reste je lui obéirais, et que
-mon désir était de suivre la profession des armes. Mon second frère
-demanda à partir pour les Indes; le plus jeune, et je crois le mieux
-avisé, dit qu'il souhaitait entrer dans l'Église, et aller à Salamanque
-achever ses études. Après nous avoir entendus, notre père nous embrassa
-tendrement; et dans le délai qu'il avait fixé, il remit à chacun de nous
-sa part en argent, c'est-à-dire, si je m'en souviens bien, trois mille
-ducats, un de nos oncles ayant acheté notre domaine afin qu'il ne sortît
-point de la famille.
-
-Tout étant prêt pour notre départ, le même jour nous quittâmes tous
-trois notre père; mais moi qui regrettais de le laisser avec si peu de
-bien dans un âge si avancé, je l'obligeai, à force de prières, à
-reprendre deux mille ducats sur ma part, lui faisant observer que le
-reste était plus que suffisant pour un soldat. Mes frères, à mon
-exemple, lui laissèrent chacun aussi mille ducats, outre ce qu'il
-s'était réservé en fonds de terre. Nous prîmes ensuite congé de mon père
-et de mon oncle, qui nous prodiguèrent toutes les marques de leur
-affection, nous recommandant avec instance de leur donner souvent de nos
-nouvelles. Nous le promîmes, et après avoir reçu leur baiser d'adieu et
-leur bénédiction, l'un de nous prit le chemin de Salamanque, un autre
-celui de Séville; quant à moi, je me dirigeai vers Alicante, où se
-trouvait un bâtiment de commerce génois qui allait faire voile pour
-l'Italie, et sur lequel je m'embarquai. Il peut y avoir vingt-deux ans
-que j'ai quitté la maison de mon père; et pendant ce long intervalle,
-bien que j'aie écrit plusieurs fois, je n'ai reçu aucune nouvelle ni de
-lui ni de mes frères.
-
-Notre bâtiment arriva heureusement à Gênes; de là je me rendis à Milan,
-où j'achetai des armes et un équipement de soldat, afin d'aller
-m'enrôler dans les troupes piémontaises; mais, sur le chemin
-d'Alexandrie, j'appris que le duc d'Albe passait en Flandre. Cette
-nouvelle me fit changer de résolution, et j'allai prendre du service
-sous ce grand capitaine. Je le suivis dans toutes les batailles qu'il
-livra; je me trouvai à la mort des comtes de Horn et d'Egmont, et je
-devins enseigne dans la compagnie de don Diego d'Urbina. J'étais en
-Flandre depuis quelque temps, quand le bruit courut que le pape,
-l'Espagne et la république de Venise s'étaient ligués contre le Turc,
-qui venait d'enlever Chypre aux Vénitiens; que don Juan d'Autriche,
-frère naturel de notre roi Philippe II, était général de la ligue, et
-qu'on faisait de grands préparatifs pour cette guerre. Cette nouvelle me
-donna un vif désir d'assister à la brillante campagne qui allait
-s'ouvrir; et quoique je fusse presque certain d'avoir une compagnie à la
-première occasion, je préférai renoncer à cette espérance, et revenir en
-Italie.
-
-Ma bonne étoile voulut que j'arrivasse à Gênes en même temps que don
-Juan d'Autriche y entrait avec sa flotte pour cingler ensuite vers
-Naples, où il devait se réunir à celle de Venise, jonction qui eut lieu
-plus tard à Messine. Bref, devenu capitaine d'infanterie, honorable
-emploi que je dus à mon bonheur plutôt qu'à mon mérite, je me trouvai à
-cette grande et mémorable journée de Lépante, qui désabusa la chrétienté
-de l'opinion où l'on était alors que les Turcs étaient invincibles sur
-mer.
-
-En ce jour où fut brisé l'orgueil ottoman, parmi tant d'heureux qu'il
-fit, seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir après la bataille,
-comme au temps de Rome, une couronne navale, je me vis, la nuit
-suivante, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici
-comment m'était arrivée cette cruelle disgrâce: Uchali, roi d'Alger et
-hardi corsaire, ayant pris à l'abordage la galère capitane de Malte, où
-il n'était resté que trois chevaliers tout couverts de blessures, le
-bâtiment aux ordres de Jean-André Doria, sur lequel je servais avec ma
-compagnie, s'avança pour le secourir; je sautai le premier à bord de la
-galère; mais celle-ci s'étant éloignée avant qu'aucun de mes compagnons
-pût me suivre, les Turcs me firent prisonnier après m'avoir blessé
-grièvement. Uchali, comme vous le savez, ayant réussi à s'échapper avec
-toute son escadre, je restai en son pouvoir, et dans la même journée qui
-rendait la liberté à quinze mille chrétiens enchaînés sur les galères
-turques, je devins esclave des barbares.
-
-Emmené à Constantinople, où mon maître fut fait général de la mer, en
-récompense de sa belle conduite et pour avoir pris l'étendard de l'ordre
-de Malte, je me trouvai à Navarin l'année suivante, ramant sur la
-capitane appelée les _Trois-Fanaux_. Là, je pus remarquer comme quoi on
-laissa échapper l'occasion de détruire toute la flotte turque pendant
-qu'elle était à l'ancre, car les janissaires qui la montaient, ne
-doutant point qu'on ne vînt les attaquer, se tenaient déjà prêts à
-gagner la terre, sans vouloir attendre l'issue du combat, tant ils
-étaient épouvantés depuis l'affaire de Lépante. Mais le ciel en ordonna
-autrement; et il ne faut en accuser ni la conduite, ni la négligence du
-général qui commandait les nôtres. En effet, Uchali se retira à Modon,
-île voisine de Navarin; là, ayant mis ses troupes à terre, il fortifia
-l'entrée du port, et y resta jusqu'à ce que don Juan se fût éloigné.
-
-Ce fut dans cette campagne que notre bâtiment, appelé la _Louve_, monté
-par ce foudre de guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible
-don Alvar de Bazan, marquis de Sainte-Croix, s'empara d'une galère que
-commandait un des fils du fameux Barberousse. Vous serez sans doute bien
-aise d'apprendre comment eut lieu ce fait de guerre. Ce fils de
-Barberousse traitait ses esclaves avec tant de cruauté, et en était
-tellement haï, que ceux qui ramaient sur sa galère, se voyant près
-d'être atteints par la _Louve_, qui les poursuivait vivement, laissèrent
-en même temps tomber leurs rames, et, saisissant leur chef, qui criait
-du gaillard d'arrière de ramer avec plus de vigueur, le firent passer de
-banc en banc, de la poupe à la proue et en lui donnant tant de coups de
-dents, qu'avant qu'il eût atteint le grand mât son âme était dans les
-enfers.
-
-De retour à Constantinople, nous y apprîmes que notre général don Juan
-d'Autriche, après avoir emporté d'assaut Tunis, l'avait donné à
-Muley-Hamet, ôtant ainsi l'espérance d'y rentrer à Muley-Hamida, le More
-le plus vaillant mais le plus cruel qui fût jamais. Le Grand Turc
-ressentit vivement cette perte; aussi avec la sagacité qui caractérise
-la race ottomane, il s'empressa de conclure la paix avec les Vénitiens,
-qui la souhaitaient non moins ardemment; puis, l'année suivante, il
-ordonna de mettre le siége devant la Goulette et devant le fort que don
-Juan avait commencé à faire élever auprès de Tunis.
-
-Pendant ces événements, j'étais toujours à la chaîne, sans aucun espoir
-de recouvrer ma liberté, du moins par rançon, car je ne voulais pas
-donner connaissance à mon père de ma triste situation. Bientôt on sut
-que la Goulette avait capitulé, puis le fort, assiégés qu'ils étaient
-par soixante mille Turcs réguliers, et par plus de quatre cent mille
-Mores et Arabes accourus de tous les points de l'Afrique. La Goulette,
-réputée jusqu'alors imprenable, succomba la première malgré son
-opiniâtre résistance. On a prétendu que ç'avait été une grande faute de
-s'y enfermer au lieu d'empêcher la descente des ennemis; mais ceux qui
-parlent ainsi font voir qu'ils n'ont guère l'expérience de la guerre.
-Comment sept mille hommes, tout au plus, qu'il y avait dans la Goulette
-et dans le fort, auraient-ils pu se partager pour garder ces deux
-places, et tenir en même temps la campagne contre une armée si
-nombreuse? et d'ailleurs où est la place, si forte soit-elle, qui ne
-finisse par capituler si elle n'est point secourue à temps, surtout
-quand elle est attaquée par une foule immense et opiniâtre, qui combat
-dans son pays?
-
-Pour moi, je pense avec beaucoup d'autres que la chute de la Goulette
-fut un bonheur pour l'Espagne; car ce n'était qu'un repaire de bandits,
-qui coûtait beaucoup à entretenir et à défendre sans servir à rien qu'à
-perpétuer la mémoire de Charles-Quint, comme si ce grand prince avait
-besoin de cette masse de pierres pour éterniser son nom. Quant au fort,
-il coûta cher aux Turcs, qui perdirent plus de vingt-cinq mille hommes
-en vingt-deux assauts, où les assiégés firent une si opiniâtre
-résistance et déployèrent une si grande valeur, que des treize cents qui
-restèrent aucun n'était sans blessures.
-
-Un petit fort, construit au milieu du lac, et où s'était enfermé, avec
-une poignée d'hommes, don Juan Zanoguera, brave capitaine valencien, fut
-contraint de capituler. Il en fut de même du commandant de la Goulette,
-don Pedro Puerto-Carrero, qui, après s'être distingué par la défense de
-cette place, mourut de chagrin sur la route de Constantinople, où on le
-conduisait. Gabriel Cerbellon, excellent ingénieur milanais et
-très-vaillant soldat, resta aussi prisonnier. Enfin, il périt dans ces
-deux siéges un grand nombre de gens de marque, parmi lesquels il faut
-citer Pagano Doria, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, homme généreux
-comme le montra l'extrême libéralité dont il usa envers son frère, le
-fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort encore plus déplorable,
-c'est que, voyant le fort perdu sans ressource, il crut pouvoir se
-confier à des Arabes qui s'étaient offerts à le conduire sous un habit
-moresque à Tabarca, petit port pour la pêche du corail que possèdent les
-Génois, sur ce rivage. Mais ces Arabes lui coupèrent la tête, et la
-portèrent au chef de la flotte turque; celui-ci les récompensa suivant
-le proverbe castillan: _La trahison plaît, mais non le traître_; car
-il les fit pendre tous pour ne pas lui avoir amené Doria vivant.
-
-[Illustration: Je sautai le premier à bord de la galère (p. 211).]
-
-Parmi les prisonniers se trouvait aussi un certain don Pedro d'Aguilar,
-de je ne sais plus quel endroit de l'Andalousie; c'était un homme d'une
-grande bravoure, qui avait été enseigne dans le fort: militaire
-distingué; il possédait de plus un goût singulier pour la poésie; il fut
-mis sur la même galère que moi, et devint esclave du même maître. Avant
-de partir, il composa, pour servir d'épitaphe à la Goulette et au fort,
-deux sonnets que je vais vous réciter, si je m'en souviens; je suis
-certain qu'ils vous feront plaisir.
-
-En entendant prononcer le nom de Pedro d'Aguilar, don Fernand regarda
-ses compagnons, et tous trois se mirent à sourire. Comme le captif
-allait continuer:
-
-Avant de passer outre, lui dit un des cavaliers, veuillez m'instruire de
-ce qu'est devenu ce Pedro d'Aguilar.
-
-Tout ce que je sais, répondit le captif, c'est qu'après deux ans
-d'esclavage à Constantinople il s'enfuit un jour en habit d'Arnaute avec
-un espion grec: j'ignore s'il parvint à recouvrer la liberté; mais un
-an plus tard, je vis le Grec à Constantinople, sans jamais trouver
-l'occasion de lui demander des nouvelles de leur évasion.
-
-Je puis vous en donner, repartit le cavalier; ce don Pedro est mon
-frère; il est maintenant dans son pays en bonne santé, richement marié,
-et il a trois enfants.
-
-Dieu soit loué! dit le captif; car, selon moi, le plus grand des biens,
-c'est de recouvrer la liberté.
-
-J'ai retenu aussi les sonnets que fit mon frère, reprit le cavalier.
-
-Vous me ferez plaisir de nous les réciter, répondit le captif, et vous
-vous en acquitterez mieux que moi.
-
-Volontiers, dit le cavalier. Voici celui de la Goulette:
-
-
-
-
-CHAPITRE XL
-
-OU SE CONTINUE L'HISTOIRE DU CAPTIF
-
-
- SONNET
-
- Esprits qui, dégagés des entraves du corps,
- Jouissez maintenant de cette paix profonde
- Que jamais les mortels ne goûtent dans le monde,
- Ce digne et juste prix de vos nobles efforts,
-
- Vous avez su montrer par d'illustres transports
- Qu'un zèle ardent et saint rend la valeur féconde,
- Lorsque de votre sang teignant à peine l'onde,
- Vous fîtes des vainqueurs des montagnes de morts.
-
- Vous manquâtes de vie et non pas de courage,
- Et vos corps épuisés après tant de carnage,
- Tombèrent invaincus, les armes à la main.
-
- O valeur immortelle! une seule journée
- Te fait vivre ici-bas à jamais couronnée,
- Et le maître du ciel te couronne en son sein.
-
-
-Je me le rappelle bien, dit le captif.
-
-Quant à celui qui fut fait pour le fort, si j'ai bonne mémoire, il était
-ainsi conçu, reprit le cavalier:
-
-
- Tous ces murs écroulés dans ces plaines stériles,
- Sont le noble théâtre où trois mille soldats,
- Pour renaître bientôt en des lieux plus paisibles,
- Souffrirent par le fer un illustre trépas.
-
- Après avoir rendu leurs remparts inutiles,
- Ces cruels ennemis ne les vainquirent pas;
- Mais leurs corps épuisés, languissants et débiles,
- Cédèrent sous l'effort d'un million de bras.
-
- C'est là ce lieu fatal où, depuis tant d'années,
- Par les sévères lois des saintes destinées,
- On moissonne en mourant la gloire et les lauriers.
-
- Mais jamais cette terre, en prodiges féconde,
- N'a nourri pour le ciel, ou fait voir dans le monde,
- Ni de plus saints martyrs, ni de plus grands guerriers[52].
-
-
- [52] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s'être
-réjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son ancien compagnon
-d'infortune, continua son histoire: Les Turcs firent démanteler la
-Goulette, et pour en venir plus promptement à bout, ils la minèrent de
-trois côtés; mais jamais ils ne purent parvenir à renverser les vieilles
-murailles, qui semblaient les plus faciles à détruire; tout ce qui
-restait de la nouvelle fortification tomba au contraire en un instant.
-Quant au fort, il était dans un tel état, qu'il ne fut pas besoin de le
-ruiner davantage. Bref, l'armée retourna triomphante à Constantinople,
-où Uchali mourut peu de temps après. On l'avait surnommé FARTAX, ce qui
-en langue turque veut dire TEIGNEUX, car il l'était effectivement. Les
-Turcs ont coutume de donner aux gens des sobriquets tirés de leurs
-qualités ou de leurs défauts: comme ils ne possèdent que quatre noms,
-ceux des quatre familles de la race ottomane, ils sont obligés pour se
-distinguer entre eux d'emprunter des désignations provenant soit de
-quelque qualité morale soit de quelque défaut corporel.
-
-Cet Uchali avait commencé par être forçat sur les galères du Grand
-Seigneur, dont il resta l'esclave pendant quatorze années. A
-trente-quatre ans, il se fit renégat pour devenir libre et se venger
-d'un Turc qui lui avait donné un soufflet. Dans la première rencontre,
-il se distingua tellement par sa valeur, que, sans passer par les
-emplois subalternes, ce dont les favoris même du Grand Seigneur ne sont
-pas exempts, il devint dey d'Alger, puis général de la mer, ce qui est
-la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais de nation, et, à sa
-religion près, homme de bien et assez humain pour ses esclaves, dont le
-nombre s'élevait à plus de trois mille. Uchali mort, ses esclaves furent
-partagés entre le Grand Seigneur, qui d'ordinaire hérite de ses sujets,
-et les renégats attachés à sa personne. Quant à moi, j'échus en partage
-à un renégat vénitien, qui avait été mousse sur un navire tombé au
-pouvoir d'Uchali, lequel conçut pour lui une si grande affection qu'il
-en avait fait un de ses plus chers confidents. Il s'appelait Azanaga.
-Devenu extrêmement riche, il fut fait plus tard dey d'Alger. Mais
-c'était un des hommes les plus cruels qu'on ait jamais vus.
-
-Conduit dans cette ville avec mes compagnons d'esclavage, j'eus une
-grande joie de me sentir rapproché de l'Espagne, persuadé que je
-trouverais à Alger, plutôt qu'à Constantinople, quelque moyen de
-recouvrer ma liberté; car je ne perdais point l'espérance, et quand ce
-que j'avais projeté ne réussissait pas, je cherchais à m'en consoler en
-rêvant à d'autres moyens. Je passais ainsi ma vie, dans une prison que
-les Turcs appellent _bagne_, où ils renferment tous leurs esclaves, ceux
-qui appartiennent au dey, ceux des particuliers, et ceux appelés
-esclaves de l'_almacen_, comme on dirait en Espagne de l'_ayuntamiento_;
-ils sont tous employés aux travaux publics. Ces derniers ont bien de la
-peine à recouvrer leur liberté, parce qu'étant à tout le monde, et
-n'appartenant à aucun maître, ils ne savent à qui s'adresser pour
-traiter de leur rançon. Quant aux esclaves dits _de rachat_, on les
-place dans ces bagnes jusqu'à ce que leur rançon soit venue. Là ils ne
-sont employés à aucun travail, si ce n'est quand l'argent se fait trop
-attendre; car alors on les envoie au bois avec les autres, travail
-extrêmement pénible. Dès qu'on sut que j'étais capitaine, ce fut
-inutilement que je me fis pauvre: je fus regardé comme un homme
-considérable, et on me mit au nombre des esclaves de rachat, avec une
-chaîne qui faisait voir que je traitais de ma liberté plutôt qu'elle
-n'était une marque de servitude.
-
-Je demeurai ainsi quelque temps dans ce bagne, avec d'autres esclaves
-qui n'étaient pas retenus plus étroitement que moi; et bien que nous
-fussions souvent pressés par la faim, et que nous subissions une foule
-d'autres misères, rien ne nous affligeait tant que les cruautés
-qu'Azanaga exerçait à toute heure sur nos malheureux compagnons. Il ne
-se passait pas de jour qu'il ne fît pendre ou empaler quelques-uns
-d'entre eux; le moindre supplice consistait à leur couper les oreilles,
-et pour des motifs si légers, qu'au dire même des Turcs il n'agissait
-ainsi qu'afin de satisfaire son instinct cruel et sanguinaire.
-
-Un soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva seul le moyen et eut le
-courage de braver cette humeur barbare. Quoique, pour recouvrer sa
-liberté, il eût fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en
-parlent encore aujourd'hui, et que, chaque jour, nous fussions dans la
-crainte de le voir empalé, que lui-même enfin le craignît plus d'une
-fois, jamais son maître ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le
-moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce
-Saavedra des choses qui vous intéresseraient beaucoup plus que mes
-propres aventures; mais, je le répète, cela m'entraînerait trop loin.
-
-Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres de l'habitation d'un
-riche More; selon l'usage du pays, ce sont plutôt des lucarnes que des
-fenêtres, encore sont-elles protégées par des jalousies épaisses et
-serrées. Un jour que j'étais monté sur une terrasse où, pour tuer le
-temps, je m'exerçais à sauter avec trois de mes compagnons, les autres
-ayant été envoyés au travail, je vis tout à coup sortir d'une de ces
-lucarnes un mouchoir attaché au bout d'une canne de jonc. Au mouvement
-de cette canne, qui semblait être un appel, un de mes compagnons
-s'avança pour la prendre; mais on la retira sur-le-champ. Celui-ci à
-peine éloigné, la canne reparut aussitôt; un autre voulut recommencer
-l'épreuve, mais ce fut en vain; le troisième ne fut pas plus heureux.
-Enfin je voulus éprouver la fortune à mon tour, et dès que je fus sous
-la fenêtre, la canne tomba à mes pieds. Je m'empressai de dénouer le
-mouchoir, et j'y trouvai dix petites pièces valant environ dix de nos
-réaux. Vous jugez de ma joie en recevant ce secours dans la détresse où
-nous étions, joie d'autant plus grande que le bienfait s'adressait à moi
-seul.
-
-Je revins sur la terrasse, et regardant du côté de la fenêtre, j'aperçus
-une main très-blanche qui la fermait; ce qui me fit penser que nous
-devions à une femme cette libéralité. Nous la remerciâmes à la manière
-des Turcs, en inclinant la tête et le corps, et en croisant les bras sur
-la poitrine. Au bout de quelque temps, nous vîmes paraître à la même
-lucarne une petite croix de roseau qu'on retira aussitôt. Cela nous
-donna à croire que c'était une esclave chrétienne qui nous voulait du
-bien; néanmoins, d'après la blancheur du bras, et aussi d'après le
-bracelet que nous avions distingué, nous pensâmes que c'était plutôt une
-chrétienne renégate que son maître avait épousée, les Mores préférant
-ces femmes à celles de leur propre pays; mais nous nous trompions dans
-nos diverses conjectures, comme vous le verrez par la suite.
-
-Depuis ce moment, nous avions sans cesse les yeux attachés sur la
-fenêtre d'où nous avions reçu une si agréable assistance. Quinze jours
-se passèrent sans qu'on l'ouvrît, et, malgré les peines que nous nous
-donnâmes pour savoir s'il se trouvait dans cette maison quelque
-chrétienne renégate, nous ne pûmes rien découvrir, si ce n'est que la
-maison appartenait à Agimorato, homme considérable, ancien caïd du fort
-de Bata, emploi des plus importants chez les Mores.
-
-Un jour que nous étions encore tous les quatre seuls dans le bagne,
-nous aperçûmes de nouveau la canne et le mouchoir: nous répétâmes la
-même épreuve, et toujours avec le même résultat; la canne ne se rendit
-qu'à moi, et je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or d'Espagne,
-avec une lettre écrite en arabe et une grande croix au bas. Je baisai la
-croix, je pris les écus, et nous retournâmes sur la terrasse pour faire
-notre remercîment ordinaire. Lorsque j'eus fait connaître par signe que
-je lirais le papier, la main disparut et la fenêtre se referma.
-
-Cette bonne fortune, dans le triste état où nous étions, nous donna une
-joie extrême et de grandes espérances; mais aucun de nous n'entendait
-l'arabe, et nous étions fort embarrassés de savoir le contenu de la
-lettre, craignant, en nous adressant mal, de compromettre notre
-bienfaitrice avec nous. Enfin le désir de savoir pourquoi on m'avait
-choisi plutôt que mes compagnons, m'engagea à me confier à un renégat de
-Murcie qui me témoignait de l'amitié. Je m'ouvris à cet homme après
-avoir pris toutes les précautions possibles pour l'engager au secret,
-c'est-à-dire en lui donnant une attestation qu'il avait toujours servi
-et assisté les chrétiens, et que son dessein était de s'enfuir dès qu'il
-en trouverait l'occasion; les renégats se munissent de ces certificats
-par précaution. Je vous dirai à ce sujet que les uns en usent de bonne
-foi, mais que d'autres agissent seulement par ruse. Lorsqu'ils vont
-faire la course en mer, si par hasard ils tombent entre les mains des
-chrétiens, ils se tirent d'affaire au moyen de ces certificats qui
-tendent à prouver que leur intention était de retourner dans leur pays.
-Ils évitent ainsi la mort en feignant de se réconcilier avec la religion
-chrétienne, et sous le voile d'une abjuration simulée, ils vivent en
-liberté sans qu'on les inquiète; mais le plus souvent, à la première
-occasion favorable, ils repassent en Barbarie.
-
-Le renégat auquel je m'étais confié avait une attestation semblable de
-tous mes compagnons d'infortune; et si les Mores l'avaient soupçonné, il
-aurait été brûlé vif. Après avoir pris mes précautions avec lui, et
-sachant qu'il parlait l'arabe, je le priai, sans m'expliquer davantage,
-de me lire ce billet que je disais avoir trouvé dans un coin de ma
-prison. Il l'ouvrit, l'examina quelque temps, et après l'avoir lu deux
-ou trois fois, il me pria, si je voulais en avoir l'explication, de lui
-procurer de l'encre et du papier; ce que je fis. L'ayant traduit
-sur-le-champ: voici me dit-il, ce que signifie cet écrit, sans qu'il y
-manque un seul mot; je vous avertis seulement que _Lela Marien_ veut
-dire vierge Marie, et _Allah_, Dieu.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Nous vîmes paraître à la même lucarne une petite croix de roseau
-(p. 216).]
-
-Tel était le contenu de cette lettre, qui ne sortira jamais de ma
-mémoire:
-
- «Lorsque j'étais enfant, une femme, esclave de mon père, m'apprit en
- notre langue la prière des chrétiens, et me dit plusieurs choses de
- _Lela Marien_. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point
- dans le feu éternel, mais avec Dieu; car, depuis qu'elle est morte, je
- l'ai revue deux fois, et toujours elle m'a recommandé d'aller chez
- les chrétiens voir _Lela Marien_, qui m'aime beaucoup. De cette
- fenêtre, j'ai aperçu bien des chrétiens; mais je dois l'avouer, toi
- seul parmi eux m'a paru gentilhomme. Je suis jeune et assez belle, et
- j'ai beaucoup d'argent que j'emporterai avec moi: vois si tu veux
- entreprendre de m'emmener. Il ne tiendra qu'à toi que je sois ta
- femme; si tu ne le veux pas, je n'en suis point en peine, parce que
- _Lela Marien_ saura me donner un mari. Comme c'est moi qui ai écrit
- cette lettre, je voudrais pouvoir t'avertir de ne te fier à aucun
- More, parce qu'ils sont tous traîtres. Aussi cela me cause beaucoup
- d'inquiétude; car si mon père vient à en avoir connaissance, je suis
- perdue. Il y a au bout de la canne un fil auquel tu attacheras ta
- réponse; si tu ne trouves personne qui sache écrire en arabe,
- explique-moi par signes ce que tu auras à me dire. _Lela Marien_ me le
- fera comprendre. Je te recommande à Dieu et à elle, et encore à cette
- croix que je baise souvent, comme l'esclave m'a recommandé de le
- faire.»
-
-Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette
-lettre nous causa de joie et d'admiration. Le renégat, qui ne pouvait se
-persuader qu'elle eût été trouvée par hasard, mais qui croyait au
-contraire qu'elle s'adressait à l'un de nous, nous pria de lui dire la
-vérité, et de nous fier entièrement à lui, résolu qu'il était de
-hasarder sa vie pour notre liberté. En parlant ainsi, il tira de son
-sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par
-le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son cœur
-malgré son infidélité, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il
-voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la liberté par le secours
-de celle qui nous écrivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de
-rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'était malheureusement
-séparé. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hésitâmes plus
-à lui découvrir la vérité, et même à lui montrer la fenêtre d'où nous
-était venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour
-savoir qui habitait cette maison; puis il écrivit en arabe ma réponse à
-la lettre.
-
-En voici les propres termes, je les ai très-bien retenus, comme tout ce
-qui m'est arrivé dans mon esclavage:
-
- «Le véritable _Allah_ vous conserve, madame, et la bienheureuse _Lela
- Marien_, la mère de notre Sauveur, qui vous a mis au cœur le désir
- d'aller chez les chrétiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui
- plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspiré; elle est si
- bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et
- au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui
- dépendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'écrire, et
- donnez-moi avis de tout ce que vous aurez résolu: j'aurai soin de vous
- faire réponse. Nous avons ici un esclave chrétien qui sait écrire en
- arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant à l'offre que vous
- me faites d'être ma femme quand nous serons chez les chrétiens, je la
- reçois de grand cœur et avec une joie extrême; et dès à présent je
- vous donne ma parole d'être votre mari: vous savez que les chrétiens
- tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le véritable _Allah_ et
- _Lela Marien_ vous conservent!»
-
-Ce billet écrit et fermé, j'attendis deux jours que le bagne fût vide
-pour retourner, comme à l'ordinaire, sur la terrasse. Je n'y fus pas
-longtemps sans voir la canne, et j'y attachai ma réponse. Elle reparut
-peu après, et cette fois le mouchoir tomba à mes pieds avec plus de
-cinquante écus d'or, ce qui redoubla notre allégresse et nos espérances.
-La nuit suivante le renégat vint nous apprendre que cette maison était
-celle d'Agimorato, un des plus riches Mores d'Alger, qui n'avait,
-disait-on, pour héritière qu'une seule fille, et la plus belle personne
-de toute la Barbarie. Cette fille, ajouta-t-il, avait eu pour esclave
-une chrétienne morte depuis peu: ce qui s'accordait avec ce qu'elle
-avait écrit. Nous nous consultâmes avec le renégat sur les moyens
-d'emmener la belle Moresque et de revenir tous en pays chrétiens; mais
-avant de rien conclure, nous résolûmes d'attendre encore une fois des
-nouvelles de Zoraïde (ainsi s'appelle celle qui souhaite si ardemment
-d'être nommée Marie). Le renégat nous voyant déterminés à fuir, nous dit
-de le laisser agir seul, qu'il réussirait ou qu'il y perdrait la vie. Le
-bagne étant resté pendant quatre jours plein de monde, nous fûmes tout
-ce temps sans voir reparaître la canne: mais le cinquième jour, comme
-nous étions seuls, elle se montra de nouveau avec un mouchoir beaucoup
-plus lourd que les deux précédents: on l'abaissa comme à l'ordinaire,
-pour moi seulement, et je trouvai cent écus d'or, avec une lettre que
-nous allâmes faire lire au renégat. Voici ce qu'elle contenait:
-
- «Je ne sais comment nous ferons pour gagner l'Espagne; _Lela Marien_
- ne me l'a point dit, quoique je l'en ai bien priée. Tout ce que je
- puis faire, c'est de te donner beaucoup d'or, dont tu te rachèteras
- ainsi que tes compagnons, et l'un d'eux ira chez les chrétiens acheter
- une barque, avec laquelle il reviendra chercher les autres. Quant à
- moi, tu sauras que je vais passer le printemps avec mon père et nos
- esclaves dans un jardin au bord de la mer, près de la porte Babazoun;
- là, tu pourras venir me prendre une nuit, et me conduire à la barque
- sans rien craindre. Mais souviens-toi, chrétien, que tu m'as promis
- d'être mon mari; si tu manques à ta parole, je prierai _Lela Marien_
- de te punir. Si tu ne veux te confier à personne pour acheter la
- barque, vas-y toi-même: car je ne doute pas que tu ne reviennes,
- puisque tu es gentilhomme et chrétien. Fais aussi en sorte de savoir
- où est notre jardin. En attendant que tout soit prêt, promène-toi dans
- la cour du bagne quand il sera vide, et je te donnerai autant d'or que
- tu en voudras. Allah te garde, chrétien!»
-
-Après la lecture de cette lettre, chacun s'offrit pour aller acheter la
-barque. Mais le renégat jura qu'aucun de nous ne sortirait de captivité
-sans être suivi de ses compagnons, sachant, dit-il, par expérience,
-qu'on ne garde pas très-scrupuleusement les paroles données dans les
-fers, et que déjà plusieurs fois des esclaves riches qui en avaient
-racheté d'autres pour les envoyer à Majorque ou à Valence fréter un
-esquif, avaient été trompés dans leur attente; aucun n'avait reparu, la
-liberté étant un si grand bien que la crainte de la perdre encore
-effaçait souvent dans les cœurs tout sentiment de reconnaissance.
-Donnez-moi, ajouta-t-il, l'argent que vous destinez à la rançon de l'un
-de vous, j'achèterai une barque à Alger même, en disant que mon
-intention est de trafiquer à Tétouan et sur les côtes; après quoi, sans
-éveiller les soupçons, je me mettrai en mesure de nous sauver tous. Cela
-sera d'autant plus facile, que si la Moresque vous donne autant d'argent
-qu'elle l'a promis, vous pourrez facilement vous racheter, et même vous
-embarquer en plein jour. Je ne vois à cela qu'une difficulté,
-continua-t-il, c'est que les Mores ne permettent pas aux renégats
-d'avoir de grands bâtiments pour faire la course, parce qu'ils savent,
-surtout quand c'est un Espagnol, qu'il n'achète un navire que pour
-s'enfuir. Il faudrait donc m'associer avec un More de Tanger pour
-l'achat de la barque et la vente des marchandises; plus tard je saurai
-bien m'en rendre maître, et alors j'achèverai le reste.
-
-Tout en pensant, mes compagnons et moi, qu'il était beaucoup plus sûr
-d'envoyer acheter une barque à Majorque, comme nous le mandait Zoraïde,
-nous n'osâmes point contredire le renégat, dans la crainte de l'irriter,
-et qu'en allant révéler notre intelligence avec la jeune fille, il ne
-compromît une existence qui nous était bien plus chère que la nôtre.
-Nous mîmes donc le tout entre les mains de Dieu, et pour témoigner une
-confiance entière au renégat, je le priai d'écrire à Zoraïde que nous
-suivrions son conseil, car il semblait que _Lela Marien_ l'eût
-inspirée; je réitérai ma parole d'être son mari, lui disant que
-désormais cela ne dépendait plus que d'elle.
-
-Le lendemain, le bagne se trouvant vide, Zoraïde nous donna en plusieurs
-fois mille écus d'or, nous prévenant en même temps que le vendredi
-suivant elle quitterait la ville; qu'avant de partir elle nous
-fournirait autant d'argent que nous pourrions en souhaiter, puisqu'elle
-était maîtresse absolue des richesses de son père. Je remis aussitôt
-cinq cents écus au renégat pour acheter une barque, et j'en déposais
-huit cents autres entre les mains d'un marchand valencien, qui me
-racheta sur sa parole, et sous promesse de faire compter l'argent par le
-premier vaisseau qui arriverait de Valence. Il ne voulut pas payer ma
-rançon sur-le-champ, dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir
-cette somme depuis longtemps; car Azanaga était un homme rusé, dont il
-fallait toujours se défier. Le jeudi suivant, Zoraïde nous donna encore
-mille écus d'or, en nous prévenant qu'elle se rendrait le lendemain au
-jardin de son père; elle me recommandait de me faire indiquer sa
-demeure, dès que je serais racheté, et de mettre tout en œuvre pour
-arriver à lui parler. Je traitai de la rançon de mes compagnons, afin
-qu'ils eussent aussi la liberté de sortir du bagne, parce que, me voyant
-seul libre, tandis que je possédais les moyens de les racheter tous
-trois, j'aurais craint que le désespoir ne les poussât à quelque
-résolution fatale à Zoraïde. Je les connaissais assez pour me fier à
-eux; mais parmi tant de maux qui accompagnent l'esclavage, on conserve
-difficilement la mémoire des bienfaits, et de longues souffrances
-rendent un homme capable de tout; en un mot, je ne voulais rien
-commettre au hasard sans une nécessité absolue. Je consignai donc entre
-les mains du marchand l'argent nécessaire pour nous cautionner tous,
-mais je ne lui découvris rien de notre dessein.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI
-
-OU LE CAPTIF TERMINE SON HISTOIRE
-
-
-Quinze jours à peine s'étaient écoulés, que le renégat avait acheté une
-barque pouvant contenir trente personnes. Pour prévenir tout soupçon et
-mieux cacher son dessein, il fit d'abord seul un voyage à Sargel, port
-distant de vingt lieues d'Alger, du côté d'Oran, où il se fait un grand
-commerce de figues sèches. Il y retourna encore deux ou trois fois avec
-le More qu'il s'était associé. Dans chacun de ses voyages, il avait
-soin, en passant, de jeter l'ancre dans une petite cale située à une
-portée de mousquet du jardin d'Agimorato. Là il s'exerçait avec ses
-rameurs à faire la _zala_, qui est un exercice de mer, et à essayer,
-comme en jouant, ce qu'il voulait bientôt exécuter en réalité. Il allait
-même au jardin de Zoraïde demander du fruit, qu'Agimorato lui donnait
-volontiers quoiqu'il ne le connût point. Son intention, m'a-t-il dit
-depuis, était de parler à Zoraïde, et de lui apprendre que c'était de
-lui que j'avais fait choix pour l'enlever et l'emmener en Espagne; mais
-il n'en put trouver l'occasion, les femmes du pays ne se laissant voir
-ni aux Mores ni aux Turcs. Quant aux esclaves chrétiens, c'est autre
-chose, et elles ne les accueillent même que trop librement. J'aurais
-beaucoup regretté que le renégat eût parlé à Zoraïde, qui sans doute
-aurait pris l'alarme en voyant son secret confié à la langue d'un
-renégat; mais Dieu ordonna les choses d'une autre façon.
-
-Quand le renégat vit qu'il lui était facile d'aller et de venir le long
-des côtes, de mouiller où bon lui semblait, que le More, son associé, se
-fiait entièrement à lui, et que je m'étais racheté, il me déclara qu'il
-n'y avait plus qu'à chercher des rameurs, et à choisir promptement ceux
-d'entre mes compagnons que je voulais emmener, afin qu'ils fussent prêts
-le vendredi suivant, jour fixé par lui pour notre départ. Je m'assurai
-de douze Espagnols bons rameurs, parmi ceux qui pouvaient le plus
-librement sortir de la ville. Ce fut hasard d'en trouver un si grand
-nombre, dans un moment où il y avait à la mer plus de vingt galères, sur
-lesquelles ils étaient presque tous embarqués. Heureusement leur maître
-n'allait point en course en ce moment, occupé qu'il était d'un navire
-alors en construction sur les chantiers. Je ne recommandai rien autre
-chose à mes Espagnols, sinon le vendredi suivant de sortir le soir l'un
-après l'autre, et d'aller m'attendre auprès du jardin d'Agimorato, les
-avertissant, si d'autres chrétiens se trouvaient là, de leur dire que je
-leur en avais donné l'ordre. Restait encore à prévenir Zoraïde de se
-tenir prête et de ne point s'effrayer en se voyant enlever avant d'être
-instruite que nous avions une barque.
-
-[Illustration: Il jura par le Dieu dont il montrait l'image de garder un
-secret inviolable (p. 218).]
-
-En conséquence, je résolus donc de faire tous mes efforts pour lui
-parler, et deux jours avant notre départ j'allai dans son jardin sous
-prétexte de cueillir des herbes. La première personne que j'y rencontrai
-fut son père, lequel me demanda en _langue franque_, langage usité dans
-toute la Barbarie, ce que je voulais et à qui j'appartenais. Je répondis
-qu'étant esclave d'Arnaute Mami, et sachant que mon maître était de ses
-meilleurs amis, je venais cueillir de la salade. Il me demanda si
-j'avais traité de ma rançon, et combien mon maître exigeait. Pendant ces
-questions et ces réponses, la belle Zoraïde, qui m'avait aperçu, entra
-dans le jardin; et, comme je l'ai déjà dit, les femmes mores se montrant
-volontiers aux chrétiens, elle vint trouver son père, qui, en
-l'apercevant, l'avait appelée lui-même.
-
-Vous peindre mon émotion en la voyant s'approcher est impossible: elle
-me parut si séduisante que j'en fus ébloui, et quand je vins à comparer
-cette merveilleuse beauté et sa riche parure avec le misérable état où
-j'étais, je ne pouvais m'imaginer que ce fût moi qu'elle choisissait
-pour son mari, et qu'elle voulût suivre ma fortune. Elle portait sur la
-poitrine, aux oreilles, et dans sa coiffure, une très-grande quantité de
-perles, et les plus belles que j'aie vues de ma vie; ses pieds, nus à la
-manière du pays, entraient dans des espèces de brodequins d'or; ses bras
-étaient ornés de bracelets en diamants qui valaient plus de vingt mille
-ducats; sans compter les perles qui ne valaient pas moins que le reste.
-Comme les perles sont la principale parure des Moresques, elles en ont
-plus que les femmes d'aucune autre nation. Le père de Zoraïde passait
-pour posséder les plus belles perles de tout le pays, et en outre plus
-de deux cent mille écus d'or d'Espagne, dont il lui laissait la libre
-disposition. Jugez, seigneurs, par les restes de beauté que Zoraïde a
-conservés après tant de souffrances, ce qu'elle était avec une parure si
-éclatante et un cœur libre d'inquiétude. Pour moi, je la trouvai plus
-belle encore qu'elle n'était richement parée; et, le cœur plein de
-reconnaissance, je la regardais comme une divinité descendue du ciel
-pour me charmer et me sauver tout ensemble.
-
-Dès qu'elle nous eut rejoint, son père lui dit dans son langage que
-j'étais un esclave d'Arnaute Mami, et que je venais chercher de la
-salade; se tournant alors de mon côté, elle me demanda dans cette langue
-dont je vous ai déjà parlé, pourquoi je ne me rachetais point. Madame,
-je me suis racheté, lui dis-je, et mon maître m'estimait assez pour
-mettre ma liberté au prix de quinze cents sultanins. En vérité, repartit
-Zoraïde, si tu avais appartenu à mon père, je n'aurais pas consenti
-qu'il t'eût laissé partir pour deux fois autant; car, vous autres
-chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites
-pauvres pour nous tromper. Peut-être bien y en a-t-il qui ne s'en font
-pas scrupule, répondis-je; mais j'ai traité de bonne foi avec mon
-maître, et je traiterai toujours de même avec qui que ce soit au monde.
-Et quand t'en vas-tu? demanda Zoraïde. Je pense que ce sera demain,
-madame, répondis-je; il y a au port un vaisseau français prêt à mettre à
-la voile, et je veux profiter de l'occasion. Et ne serait-il pas mieux,
-dit Zoraïde, d'attendre un vaisseau espagnol plutôt que de t'en aller
-avec des Français, qui sont ennemis de ta nation? Madame, répondis-je,
-quoiqu'il puisse arriver bientôt, dit-on, un navire d'Espagne, j'ai si
-grande envie de revoir ma famille et mon pays, que je ne puis me
-résoudre à retarder mon départ. Tu es sans doute marié, dit Zoraïde, et
-tu souhaites de revoir ta femme? Je ne le suis pas, madame, mais j'ai
-donné ma parole de l'être aussitôt que je serai dans mon pays. Et celle
-à qui tu as donné ta parole est-elle belle? demanda Zoraïde. Elle est si
-belle, répondis-je, que pour en donner une idée, je dois dire qu'elle
-vous ressemble. Cette réponse fit sourire Agimorato: Par Allah,
-chrétien, me dit-il, tu n'es pas à plaindre si ta maîtresse ressemble à
-ma fille, qui n'a point sa pareille dans tout Alger; regarde-la bien, et
-vois si je dis vrai. Le père de Zoraïde nous servait comme d'interprète
-dans cette conversation; car, pour elle, quoiqu'elle entendît assez bien
-la _langue franque_, elle s'expliquait beaucoup plus par signes
-qu'autrement.
-
-Sur ces entrefaites, un More, ayant aperçu quatre Turcs franchissant les
-murailles du jardin pour cueillir du fruit, vint, en courant, donner
-l'alarme. Agimorato se troubla, car les Mores redoutent extrêmement les
-Turcs, et surtout les soldats, qui les traitent avec beaucoup
-d'insolence. Rentre dans la maison, ma fille, dit Agimorato, et restes-y
-jusqu'à ce que j'aie parlé à ces chiens. Toi, chrétien, ajouta-t-il,
-prends de la salade autant que tu voudras, et que Dieu te conduise en
-santé dans ton pays. Je m'inclinai, en signe de remercîment, et
-Agimorato s'en fut au-devant de ces Turcs, me laissant seul avec
-Zoraïde, qui fit alors semblant de se conformer à l'ordre de son père.
-Mais dès qu'elle le vit assez éloigné, elle revint sur ses pas, et me
-dit les yeux pleins de larmes: _Amexi, christiano, amexi?_ ce qui veut
-dire: Tu t'en vas donc, chrétien, tu t'en vas? Oui, madame, répondis-je;
-mais je ne m'en irai point sans vous. Tout est prêt pour vendredi;
-comptez sur moi: je vous donne ma parole de vous emmener chez les
-chrétiens. J'avais dit ce peu de mots de manière à me faire comprendre;
-alors, appuyant sa main sur mon épaule, elle se dirigea d'un pas
-tremblant vers la maison.
-
-Tandis que nous marchions ainsi, nous aperçûmes Agimorato qui revenait.
-Pensant bien qu'il nous avait vus dans cette attitude, je tremblais pour
-ma chère Zoraïde; mais elle au lieu de retirer sa main, elle s'approcha
-encore plus de moi, et, appuyant sa tête contre ma poitrine, se laissa
-aller comme une personne défaillante, pendant que de mon côté je
-feignais de la soutenir. En voyant sa fille en cet état, Agimorato lui
-demanda ce qu'elle avait; et n'obtenant pas de réponse: Sans doute,
-dit-il, ma fille s'est évanouie de la frayeur que ces chiens lui ont
-faite, et il la prit entre ses bras. Zoraïde poussa un grand soupir, en
-me disant les yeux pleins de larmes: Va-t'en, chrétien, va-t'en. Mais
-pourquoi veux-tu qu'il s'en aille, ma fille? dit Agimorato; il ne t'a
-point fait de mal, et les Turcs se sont retirés. Ne crains rien, il n'y
-a personne ici qui veuille te causer du déplaisir. Ces Turcs, dis-je à
-Agimorato, l'ont sans doute épouvantée, et puisqu'elle veut que je m'en
-aille, il n'est pas juste que je l'importune: avec votre permission,
-ajoutai-je, je reviendrai ici quelquefois pour chercher de la salade,
-parce que mon maître n'en trouve pas de pareille ailleurs. Tant que tu
-voudras, répondit Agimorato; ce que vient de dire ma fille ne regarde ni
-toi ni aucun des chrétiens; elle désirait seulement que les Turcs s'en
-allassent; mais comme elle était un peu troublée, elle s'est méprise, ou
-peut-être a-t-elle voulu t'avertir qu'il est temps de cueillir tes
-herbes.
-
-Ayant pris congé d'Agimorato et de sa fille, qui, en se retirant, me
-montra qu'elle se faisait une violence extrême, je visitai le jardin
-tout à mon aise; j'en étudiai les diverses issues, en un mot tout ce qui
-pouvait favoriser notre entreprise, et j'allai en donner connaissance au
-renégat et à mes compagnons.
-
-Enfin le temps s'écoula et amena pour nous le jour tant désiré. A
-l'entrée de la nuit le renégat vint jeter l'ancre en face du jardin
-d'Agimorato. Mes rameurs, déjà cachés en plusieurs endroits des
-environs, m'attendaient avec inquiétude, parce que n'étant point
-instruits de notre dessein et ne sachant pas que le renégat fût de nos
-amis, il ne s'agissait plus, disaient-ils, que d'attaquer la barque,
-d'égorger les Mores qui la montaient pour s'en rendre maîtres, et de
-fuir. Quand j'arrivai avec mes compagnons, nos Espagnols me reconnurent,
-et vinrent se joindre à nous. Par bonheur les portes de la ville étaient
-déjà fermées, et il ne paraissait plus personne de ce côté-là. Une fois
-réunis, nous délibérâmes sur ce qui était préférable, ou de commencer
-par enlever Zoraïde, ou de nous assurer des Mores. Mais le renégat, qui
-survint pendant cette délibération, nous dit qu'il était temps de mettre
-la main à l'œuvre; que ces Mores étant la plupart endormis, et ne se
-tenant point sur leurs gardes, il fallait s'en rendre maîtres avant
-d'aller chercher Zoraïde. Se dirigeant aussitôt vers la barque, il sauta
-le premier à bord, le cimeterre à la main: Que pas un ne bouge, s'il
-veut conserver la vie! s'écria-t-il en langue arabe. Ces hommes, qui
-manquaient de résolution, surpris des paroles du patron, ne firent
-seulement pas mine de saisir leurs armes, dont ils étaient d'ailleurs
-très-mal pourvus. On les mit sans peine à la chaîne, les menaçant de la
-mort au moindre cri. Une partie des nôtres resta pour les garder. Puis,
-le renégat servant de guide au reste de notre troupe, nous courûmes au
-jardin, et, ayant ouvert la porte, nous approchâmes de la maison sans
-être vus de personne.
-
-Zoraïde nous attendait à sa fenêtre. Quand elle nous vit approcher, elle
-demanda à voix basse si nous étions _Nazarani_, ce qui veut dire
-chrétiens; je lui répondis affirmativement, et qu'elle n'avait qu'à
-descendre. Ayant reconnu ma voix, elle n'hésita pas un seul instant, et,
-descendant en toute hâte, elle se montra à nos yeux si belle, si
-richement parée, que je ne pourrais en donner l'idée. Je pris sa main,
-que je baisai; le renégat et mes compagnons en firent autant pour la
-remercier de la liberté qu'elle nous procurait. Le renégat lui demanda
-où était son père; elle répondit qu'il dormait. Il faut l'éveiller,
-répliqua-t-il, et l'emmener avec nous. Non, non, dit Zoraïde, qu'on ne
-touche point à mon père: j'emporte avec moi tout ce que j'ai pu réunir,
-et il y en a assez pour vous rendre tous riches. Elle rentra chez elle
-en disant qu'elle reviendrait bientôt. En effet, nous ne tardâmes pas à
-la revoir portant un coffre rempli d'écus d'or, et si lourd qu'elle
-fléchissait sous le poids.
-
-La fatalité voulut qu'en cet instant Agimorato s'éveillât. Le bruit
-qu'il entendit lui fit ouvrir la fenêtre, et, à la vue des chrétiens, il
-se mit à pousser des cris. Dans ce péril, le renégat, sentant combien
-les moments étaient précieux avant qu'on pût venir au secours, s'élança
-dans la chambre d'Agimorato avec quelques-uns de nos compagnons, pendant
-que je restai auprès de Zoraïde, tombée presque évanouie entre mes bras.
-Bref, ils firent si bien, qu'au bout de quelques minutes ils accoururent
-nous rejoindre, emmenant avec eux le More, les mains liées et un
-mouchoir sur la bouche.
-
-Nous les dirigeâmes tous deux vers la barque, où nos gens nous
-attendaient dans une horrible anxiété. Il était environ deux heures de
-la nuit quand nous y entrâmes. On ôta à Agimorato le mouchoir et les
-liens, en le menaçant de le tuer s'il jetait un seul cri. Tournant les
-yeux sur sa fille qu'il ne savait pas encore s'être livrée elle-même,
-il fut étrangement surpris de voir que je la tenais embrassée, et
-qu'elle le souffrait sans résistance; il poussa un soupir, et
-s'apprêtait à lui faire d'amers reproches, quand les injonctions du
-renégat lui imposèrent silence.
-
-Dès que l'on commença à ramer, Zoraïde me fit prier par le renégat de
-rendre la liberté aux prisonniers, menaçant de se jeter à la mer plutôt
-que de souffrir qu'on emmenât captif un père qui l'aimait si tendrement,
-et pour qui elle avait une affection non moins vive. J'y consentis
-d'abord; mais le renégat m'ayant représenté combien il était dangereux
-de délivrer des gens qui ne seraient pas plus tôt libres qu'ils
-compromettraient notre entreprise, nous tombâmes tous d'accord de ne les
-relâcher que sur le sol chrétien. Aussi, après nous être recommandés à
-Dieu, nous naviguâmes gaiement, à l'aide de nos bons rameurs, faisant
-route vers les îles Baléares, terre chrétienne la plus proche. Mais tout
-à coup le vent du nord s'éleva, et, la mer grossissant à chaque instant,
-il devint impossible de conserver cette direction: nous fûmes contraints
-de tourner la proue vers Oran, non sans appréhension d'être découverts
-ou de rencontrer quelques bâtiments faisant la course. Pendant ce temps,
-Zoraïde tenait sa tête entre ses mains pour ne pas voir son père, et
-j'entendais qu'elle priait _Lela Marien_ de venir à notre secours.
-
-Nous avions fait trente milles environ, quand le jour, qui commençait à
-poindre, nous laissa voir la terre à trois portées de mousquet. Nous
-gagnâmes la haute mer, devenue moins agitée; puis lorsque nous fûmes à
-deux lieues du rivage, nous dîmes à nos Espagnols de ramer plus
-lentement, afin de prendre un peu de nourriture. Ils répondirent qu'ils
-mangeraient sans quitter les rames, parce que le moment de se reposer
-n'était pas venu. Un fort coup de vent nous ayant alors assaillis à
-l'improviste, nous fûmes obligés de hisser la voile et de cingler de
-nouveau sur Oran. On donna à manger aux Mores, que le renégat consolait
-en leur affirmant qu'ils n'étaient point esclaves, et que bientôt ils
-seraient libres.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Elle me dit, les yeux pleins de larmes: Tu t'en vas donc, chrétien, tu
-t'en vas? (p. 223.)]
-
-Il tint le même langage au père de Zoraïde; mais le vieillard répondit:
-Chrétiens, après vous être exposés à tant de périls pour me ravir la
-liberté, pensez-vous que je sois assez simple pour croire que vous ayez
-l'intention de me la rendre si libéralement et si vite, surtout me
-connaissant, et sachant de quel prix je puis la payer? Si vous voulez la
-mettre à prix, je vous offre tout ce que vous demanderez pour moi et
-pour ma pauvre fille, ou seulement pour elle, qui m'est plus chère que
-la vie.
-
-En achevant ces mots, il se mit à verser des larmes amères. Zoraïde, qui
-s'était tournée vers son père, en voyant son affliction, l'embrassa
-tendrement, et ils pleurèrent tous deux avec de telles expressions de
-tendresse et de douleur, que la plupart d'entre nous sentirent leurs
-yeux se mouiller de larmes.
-
-Mais lorsque Agimorato vint à s'apercevoir que sa fille était parée et
-aussi couverte de pierreries que dans un jour de fête: Qu'est-ce que
-ceci? lui dit-il. Hier, avant notre malheur, tu portais tes vêtements
-ordinaires, et aujourd'hui que nous avons sujet d'être dans la dernière
-affliction, te voilà parée de ce que tu as de plus précieux, comme au
-temps de ma prospérité? Réponds à cela, je te prie, car j'en suis encore
-étonné plus que de l'infortune qui nous accable.
-
-Zoraïde ne répondait rien, quand tout à coup son père, découvrant dans
-un coin de la barque sa cassette de pierreries, lui demanda, frappé
-d'une nouvelle surprise, comment ce coffre se trouvait entre nos mains.
-
-Seigneur, lui dit le renégat, n'obligez point votre fille à s'expliquer
-là-dessus; je vais tout vous apprendre en peu de mots: Zoraïde est
-chrétienne; elle a été la lime de nos chaînes, et c'est elle qui nous
-rend la liberté; elle vient avec nous de son plein gré, heureuse surtout
-d'avoir embrassé une religion aussi pleine de vérités que la vôtre l'est
-de mensonges. Cela est-il vrai, ma fille? dit le More. Oui, mon père,
-répondit Zoraïde. Tu es chrétienne! s'écria Agimorato; c'est donc toi
-qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis? Je suis chrétienne, il
-est vrai, répliqua Zoraïde; mais je ne vous ai point mis dans l'état où
-vous êtes; jamais je n'ai pensé à vous livrer, ni à vous causer le
-moindre déplaisir; j'ai seulement voulu chercher un bien que je ne
-pouvais trouver parmi les Mores. Et quel est ce bien, ma fille? dit le
-vieillard. Demandez-le à Lela Marien, répondit Zoraïde; elle vous
-l'apprendra mieux que moi.
-
-Agimorato n'eut pas plutôt entendu cette réponse, que sans dire un mot
-il se précipita dans la mer, et il y eut certainement trouvé la mort
-sans les longs vêtements qu'il portait. Aux cris de Zoraïde, on s'élança
-et l'on parvint à remettre le vieillard dans la barque à demi-mort et
-privé de sentiment. Pénétrée de douleur, Zoraïde embrassait avec
-désespoir le corps de son père; mais grâce à nos soins, au bout de
-quelques heures il reprit connaissance.
-
-Bientôt le vent changea; alors nous fûmes forcés de nous diriger vers la
-terre, craignant sans cesse d'y être jetés, et tâchant de nous en
-garantir à force de rames. Mais notre bonne étoile nous fit aborder à
-une cale voisine d'un petit cap ou promontoire que les Mores appellent
-la _Cava rumia_[53], ce qui en leur langue veut dire la _mauvaise femme
-chrétienne_, parce que la tradition raconte que Florinde, cette fameuse
-fille du comte Julien, qui fut la cause de la perte de l'Espagne, y est
-enterrée. Ils regardent comme un mauvais présage d'être obligé de se
-réfugier dans cet endroit, et ils ne le font jamais que par nécessité:
-mais ce fut pour nous un port assuré contre la tempête qui nous
-menaçait. Nous plaçâmes des sentinelles à terre, et, sans abandonner les
-rames, nous prîmes un peu de nourriture, priant Dieu de mener à bonne
-fin une entreprise si bien commencée.
-
- [53] Le mot _cava_, signifie mauvaise, et _rumia_ veut dire
- chrétienne.
-
-Pour céder aux supplications de Zoraïde, on se prépara à mettre à terre
-son père et les autres Mores prisonniers. En effet, le ciel ayant exaucé
-nos prières, et la mer étant devenue plus tranquille, nous déliâmes les
-Mores, et contre leur espérance nous les déposâmes sur le rivage. Mais
-quand on voulut faire descendre le père de Zoraïde: Chrétiens, nous
-dit-il, pourquoi pensez-vous que cette méchante créature souhaite de me
-voir en liberté? croyez-vous qu'un sentiment d'amour et de pitié
-l'engage à ne pas me rendre le témoin de ses mauvais desseins?
-Croyez-vous qu'elle ait changé de religion dans l'espoir que la vôtre
-soit meilleure que la sienne? Non, non, c'est parce qu'elle sait que les
-femmes sont plus libres chez vous que chez les Mores. Infâme,
-ajouta-t-il en se tournant vers elle, pendant que nous le tenions à
-bras-le-corps pour prévenir quelque emportement, fille dénaturée, que
-cherches-tu? où vas-tu, aveugle? ne vois-tu point que tu te jettes
-entre les bras de nos plus dangereux ennemis? Va, misérable! je me
-repens de t'avoir donné la vie. Que l'heure en soit maudite à jamais! à
-jamais maudits soient les soins que j'ai pris de ton enfance!
-
-Voyant que ces imprécations ne tarissaient pas, je fis promptement
-déposer sur le rivage Agimorato; mais à peine y fut-il qu'il les
-recommença avec une fureur croissante, priant Allah de nous engloutir
-dans les flots; puis, quand il crut que ses paroles ne pouvaient presque
-plus arriver jusqu'à nous, la barque commençant à s'éloigner, il
-s'arracha les cheveux et la barbe, et se roula par terre avec de si
-grandes marques de désespoir, que nous redoutions quelque funeste
-événement.
-
-Mais bientôt nous l'entendîmes crier de toutes ses forces: Reviens, ma
-chère fille, reviens! je te pardonne; laisse à tes ravisseurs ces
-richesses, et viens consoler un père qui t'aime et qui va mourir dans ce
-désert où tu l'abandonnes. Zoraïde pleurait à chaudes larmes sans
-pouvoir articuler une parole; à la fin, faisant un suprême effort: Mon
-père, lui dit-elle, je prie Lela Malien, qui m'a faite chrétienne, de
-vous donner de la consolation. Allah m'est témoin que je n'ai pu
-m'empêcher de faire ce que j'ai fait; les chrétiens ne m'y ont nullement
-forcée; mais je n'ai pu résister à Lela Marien. Zoraïde parlait encore,
-quand son père disparut à nos yeux.
-
-Délivrés de cette inquiétude, nous voulûmes profiter d'une brise qui
-nous faisait espérer d'atteindre le lendemain les côtes d'Espagne. Par
-malheur, notre joie fut de courte durée; peut-être aussi les
-malédictions d'Agimorato produisirent-elles leur effet, car vers trois
-heures de la nuit, voguant à pleines voiles et les rames au repos, nous
-aperçûmes tout à coup, à la clarté de la lune, un vaisseau rond qui
-venait par notre travers, et déjà si rapproché que nous eûmes beaucoup
-de peine à éviter sa rencontre. Il nous héla, demandant qui nous étions,
-d'où nous venions, et où nous allions. A ces questions faites en
-français, le renégat ne voulut pas qu'on répondît, assurant, disait-il,
-que c'étaient des corsaires français qui pillaient indifféremment amis
-et ennemis. Nous pensions déjà en être quittes pour la peur, quand nous
-reçûmes deux boulets ramés, dont l'un coupa en deux notre grand mât, qui
-tomba dans la mer avec la voile, et dont l'autre donna dans les flancs
-de la barque, et la perça de part en part, sans pourtant blesser
-personne. En nous sentant couler, nous demandâmes du secours aux gens du
-vaisseau, leur criant de venir nous prendre, parce que nous périssions.
-Ils diminuèrent de voiles, et, mettant la chaloupe à la mer, ils vinrent
-au nombre de douze, mousquet et mèche allumée; lorsqu'ils eurent reconnu
-que la barque enfonçait, ils nous prirent avec eux, tout en nous
-reprochant de nous être attiré ce traitement par notre incivilité.
-
-A peine fûmes-nous montés à leur bord, qu'après s'être informés de ce
-qu'ils voulaient savoir, ils se mirent à nous traiter en ennemis: nous
-dépouillant du peu que nous possédions, car la cassette où étaient les
-pierreries, avait été jetée à la mer par le renégat sans que personne
-s'en fût aperçu. Ils ôtèrent aussi à Zoraïde les bracelets qu'elle avait
-aux pieds et aux mains; et plus d'une fois je craignis qu'ils ne
-passassent à des violences plus graves; mais heureusement ces gens-là,
-tout grossiers qu'ils sont, n'en veulent qu'au butin, dont ils sont si
-avides, qu'ils nous auraient enlevé jusqu'à nos habits d'esclaves s'ils
-avaient pu s'en servir. Un moment ils délibérèrent entre eux s'ils ne
-nous jetteraient point à la mer, enveloppés dans une voile, parce
-qu'ayant dessein, disaient-ils, de trafiquer dans quelques ports de
-l'Espagne, sous pavillon anglais, ils craignaient que nous ne
-donnassions avis de leurs brigandages. Beaucoup furent de cette opinion;
-mais le capitaine, à qui la dépouille de ma chère Zoraïde était tombée
-en partage, déclara qu'il était content de sa prise, et qu'il ne
-songeait plus qu'à repasser le détroit de Gibraltar, pour regagner,
-sans s'arrêter, le port de la Rochelle, d'où il était parti. S'étant mis
-d'accord sur ce point, le jour suivant ils nous donnèrent leur chaloupe
-avec le peu de vivres qu'il fallait pour le reste de notre voyage, car
-nous étions déjà proche des terres d'Espagne, dont la vue nous causa
-tant de joie que nous en oubliâmes toutes nos disgrâces.
-
-Il était midi environ quand nous descendîmes dans la chaloupe, avec deux
-barils d'eau et un peu de biscuit. Touché de je ne sais quelle pitié
-pour Zoraïde, le capitaine, en nous quittant, lui remit quarante écus
-d'or, et de plus défendit à ses compagnons de la dépouiller de ses
-habits, qui sont ceux qu'elle porte encore aujourd'hui. Nous prîmes
-congé de ces hommes, en les remerciant et en leur témoignant moins de
-déplaisir que de reconnaissance; et pendant qu'ils continuaient leur
-route, nous voguâmes en hâte vers la terre, que nous avions en vue, et
-dont nous approchâmes tellement au coucher du soleil, que nous aurions
-pu aborder avant la nuit. Mais comme le temps était couvert, et que nous
-ne connaissions point le pays, nous n'osâmes débarquer, malgré l'avis de
-plusieurs d'entre nous, qui disaient, non sans raison, qu'il valait
-mieux donner contre un rocher, loin de toute habitation, plutôt que de
-s'exposer à la rencontre des corsaires de Tétouan, qui toutes les nuits
-infestent ces parages.
-
-De ces avis opposés il s'en forma un troisième, ce fut d'approcher peu à
-peu de la côte, et de descendre dès que l'état de la mer le permettrait.
-On continua donc à ramer, et vers minuit nous arrivâmes près d'une haute
-montagne; tous alors nous descendîmes sur le sable, et aussitôt chacun
-de nous embrassa la terre avec des larmes de joie, rendant grâce à Dieu
-de la protection qu'il nous avait accordée. On ôta les provisions de la
-chaloupe, après l'avoir tirée sur le rivage; puis nous nous dirigeâmes
-vers la montagne, ne pouvant croire encore que nous fussions chez des
-chrétiens et en lieu de sûreté. Le jour venu, il fallut atteindre le
-sommet pour découvrir de là quelque village, ou quelque cabane de
-pêcheur; mais ne voyant ni habitation, ni chemin, ni même le moindre
-sentier, si loin que nous pussions porter la vue, nous nous mîmes en
-chemin, soutenus par l'espoir de rencontrer quelqu'un qui nous apprît où
-nous étions.
-
-Après avoir fait environ un quart de lieue, le son d'une petite
-clochette nous fit penser qu'il y avait non loin de là quelque troupeau,
-et en même temps nous vîmes assis au pied d'un liége un berger qui, dans
-le plus grand calme, taillait un bâton avec son couteau. Nous
-l'appelâmes; il se leva, tourna la tête, et, à ce que nous avons su
-depuis, ayant aperçu le renégat et Zoraïde vêtus en Mores, il s'enfuit
-avec une vitesse incroyable, en criant: Aux armes! aux armes! et croyant
-avoir tous les Mores d'Afrique à ses trousses. Cela nous mit un peu en
-peine; aussi, prévoyant que tout le canton allait prendre l'alarme, et
-ne manquerait pas de venir nous reconnaître, nous fîmes prendre au
-renégat, la casaque d'un des nôtres, au lieu de sa veste; puis, nous
-recommandant à Dieu, nous suivîmes la trace du berger, toujours dans
-l'appréhension de voir d'un moment à l'autre la cavalerie de la côte
-fondre sur nous. Au bout de deux heures, la chose arriva comme nous
-l'avions pensé.
-
-A peine étions-nous entrés dans la plaine, à la sortie d'une vaste
-lande, que nous aperçûmes une cinquantaine de cavaliers qui venaient au
-grand trot à notre rencontre. Nous fîmes halte pour les attendre; mais
-quand ils furent arrivés, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils
-virent une petite troupe de chrétiens misérables et en désordre, ils
-s'arrêtèrent tout surpris et nous demandèrent si ce n'était point nous
-qui avions causé l'alarme. Je répondis que oui, et je me préparais à en
-dire davantage, lorsqu'un de mes compagnons, reconnaissant le cavalier
-qui parlait, m'interrompit en s'écriant: Dieu soit loué, qui nous a si
-bien adressés! car, si je ne me trompe, nous sommes dans la province de
-Velez-Malaga; et vous, seigneur, si ma captivité ne m'a point fait
-perdre la mémoire, vous êtes Pedro Bustamente, mon cher oncle.
-
-[Illustration: Reviens, ma chère fille, reviens, je te pardonne!
-(p. 227).]
-
-A ce nom, le cavalier sauta à bas de son cheval, et courut embrasser le
-jeune homme: Oui, c'est moi, mon cher neveu, lui dit-il; oui, c'est bien
-toi, mon enfant, que j'ai cru mort et pleuré tant de fois; ta mère et
-toute ta famille auront bien de la joie de ton retour: nous avions enfin
-appris que tu étais à Alger, et à tes vêtements comme à ceux de tes
-compagnons, je comprends que vous vous êtes sauvés par quelque voie
-extraordinaire. Cela est vrai, répondit le captif, et Dieu aidant, nous
-vous en ferons le récit.
-
-Dès qu'ils surent que nous étions des chrétiens esclaves, les cavaliers
-mirent pied à terre, et chacun offrit sa monture pour nous conduire à
-Velez-Malaga, qui était distant d'une lieue et demie. Quelques-uns
-d'entre eux se chargèrent d'aller prendre la barque pour la porter à la
-ville; les autres nous prirent en croupe de leurs chevaux; et Bustamente
-fit monter Zoraïde avec lui sur le sien. En cet équipage nous fûmes
-accueillis avec joie par tous les habitants, qui, déjà prévenus,
-venaient au-devant de nous. Ils s'étonnaient peu de voir des esclaves et
-des Mores esclaves, parce que ceux qui habitent ces côtes sont
-accoutumés à semblables rencontres. Quant à Zoraïde, la fatigue du
-chemin et la joie de se voir parmi les chrétiens, donnaient des couleurs
-si vives et tant d'éclat à sa beauté, que, je puis le dire sans
-flatterie, elle excitait l'admiration générale. Tout le peuple nous
-accompagna à l'église, pour aller rendre grâces à Dieu. Nous n'y fûmes
-pas plus tôt entrés, que Zoraïde s'écria: Voilà des visages qui
-ressemblent à celui de Lela Marien. Nous lui dîmes que c'étaient ses
-images, et le renégat lui expliqua de son mieux pourquoi elles étaient
-là, afin qu'elle leur rendît le même hommage que les chrétiens.
-
-L'esprit vif de Zoraïde lui fit comprendre aisément les paroles du
-renégat, et dans sa dévotion naïve elle montra à sa manière une si
-véritable piété que tous ceux qui la regardaient pleuraient de joie. En
-sortant de l'église, on nous donna des logements, et mon compagnon, ce
-neveu de Bustamente, nous emmena, le renégat, Zoraïde et moi, dans la
-maison de son père, qui nous reçut avec la même affection qu'il
-témoignait à son propre fils. Après avoir passé environ six jours à
-Velez-Malaga, et avoir fait toutes les démarches nécessaires à sa
-sûreté, le renégat se rendit à Grenade afin de rentrer, par le moyen de
-la Sainte-Inquisition, dans le giron de l'Église, et chacun de nos
-compagnons prit le parti qui lui plut. Zoraïde et moi nous restâmes
-seuls avec le secours qu'elle tenait de la libéralité du corsaire
-français, dont j'employai une partie à acheter cette monture afin de lui
-épargner de la fatigue.
-
-Maintenant, lui servant toujours de protecteur et d'écuyer, nous allons
-savoir si mon père est encore vivant, et si l'un de mes frères a
-rencontré un meilleur sort que le mien, quoique après tout je n'aie pas
-lieu de m'en plaindre, puisqu'il me vaut l'affection de Zoraïde, dont la
-beauté et la vertu sont pour moi d'un plus haut prix que tous les
-trésors du monde. Mais je voudrais pouvoir la dédommager de tout ce
-qu'elle a perdu, et qu'elle n'eût pas lieu de se repentir d'avoir
-abandonné tant de richesses, et un père qui l'aimait si tendrement, pour
-accompagner un malheureux. Rien de plus admirable que la patience dont
-elle a fait preuve dans toutes les fatigues que nous avons souffertes et
-de tous les accidents qui nous sont arrivés, si ce n'est le désir ardent
-qu'elle a de se voir chrétienne. Aussi, quand je ne serais point son
-obligé autant que je le suis, sa seule vertu m'inspirerait toute
-l'estime et l'attachement que je lui dois par reconnaissance, et
-m'engagerait à la servir et à l'honorer toute ma vie. Mais le bonheur
-que j'éprouve d'être à elle est troublé par l'inquiétude de savoir si je
-pourrai trouver dans mon pays quelque abri pour la retirer, mon père
-étant mort sans doute, et mes frères occupant, je le crains, des emplois
-qui les tiennent éloignés du lieu de leur naissance, sans compter que la
-fortune ne les aura peut-être pas mieux traités que moi-même.
-
-Seigneurs, telle est mon histoire. J'aurais désiré vous la raconter
-aussi agréablement qu'elle est pleine d'étranges aventures; mais je n'ai
-point l'art de faire valoir les choses, et dans un pays où j'ai été
-obligé d'apprendre une autre langue, j'ai presque oublié la mienne.
-Aussi je crains bien de vous avoir ennuyés par la longueur de ce récit;
-cependant il n'a pas dépendu de moi de le faire plus court, et j'en ai
-même retranché plusieurs circonstances.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII
-
-DE CE QUI ARRIVA DE NOUVEAU DANS L'HOTELLERIE, ET DE PLUSIEURS AUTRES
-CHOSES DIGNES D'ÊTRE CONNUES
-
-
-Après ces dernières paroles, le captif se tut. En vérité, seigneur
-capitaine, lui dit don Fernand, la manière dont vous avez raconté votre
-histoire égale l'intérêt et le charme de l'histoire elle-même; tout y
-est curieux, extraordinaire, et plein des plus merveilleux incidents;
-dût le jour de demain nous retrouver occupés à vous écouter, nous
-serions aises de l'entendre encore une fois. Cardenio et les autres
-convives lui firent les mêmes compliments, mêlés d'offres si
-obligeantes, que le captif ne pouvait suffire à exprimer sa
-reconnaissance, et il remerciait Dieu d'avoir trouvé tant d'amis dans sa
-mauvaise fortune. Don Fernand ajouta que s'il voulait l'accompagner, il
-prierait le marquis, son frère, d'être parrain de Zoraïde, et que pour
-lui, il se chargeait de le mettre en mesure de rentrer dans son pays
-avec toute la considération due à son mérite. Le captif les remercia
-courtoisement, et se défendit de bonne grâce d'accepter ces offres
-généreuses.
-
-Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un carrosse
-s'arrêta devant la porte de l'hôtellerie, escorté de quelques cavaliers
-qui demandèrent à loger. On leur répondit qu'il n'y avait pas un pied
-carré de libre dans toute la maison. Pardieu, dit un des cavaliers qui
-avait déjà pied à terre, il y aura bien toujours place pour monseigneur
-l'auditeur. A ce nom, l'hôtesse se troubla: Seigneur, reprit-elle, je
-veux dire que nous n'avons point de lits vacants; mais si monseigneur
-fait porter le sien, comme je n'en doute pas, nous lui abandonnerons
-volontiers notre chambre pour que Sa Grâce s'y établisse. A la bonne
-heure, dit l'écuyer.
-
-En même temps descendait du carrosse un homme de bonne mine, dont le
-costume indiquait la dignité. Sa longue robe à manches tailladées
-faisait assez connaître qu'il était auditeur, comme l'avait annoncé son
-valet. Il tenait par la main une jeune demoiselle d'environ quinze à
-seize ans, en habit de voyage, mais si fraîche, si jolie et de si bon
-air, que tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie la trouvèrent non moins
-belle que Dorothée, Luscinde et Zoraïde. Don Quichotte, qui se trouvait
-présent, ne put s'empêcher, en le voyant s'avancer, de lui adresser ces
-paroles: Seigneur, lui dit-il, que Votre Grâce entre avec assurance dans
-ce château, et y demeure tant qu'il lui plaira. Tout étroit qu'il est et
-assez mal pourvu des choses nécessaires, il peut suffire à n'importe
-quel homme de guerre ou de lettres, surtout quand il se présente, ainsi
-que Votre Grâce, accompagné d'une si charmante personne, devant qui
-non-seulement les portes des châteaux doivent s'ouvrir, mais les rochers
-se dissoudre, et les montagnes s'abaisser. Que Votre Grâce entre donc
-dans ce paradis, elle y trouvera des soleils et des étoiles dignes de
-faire compagnie à l'astre éblouissant qu'elle conduit par la main: je
-veux dire les armes à leur poste, et la beauté dans toute son
-excellence.
-
-Tout interdit de cette harangue, l'auditeur se mit à considérer notre
-héros de la tête aux pieds, non moins étonné de sa figure que de ses
-paroles. Pendant que Luscinde et Dorothée entendant l'hôtesse vanter la
-beauté de la jeune voyageuse, s'avançaient avec empressement pour la
-recevoir, Don Fernand, Cardenio et le curé vinrent se joindre à elles;
-et tous accablèrent l'auditeur de tant de civilités, qu'il avait à peine
-le temps de se reconnaître; aussi, tout surpris de ce qu'il venait de
-voir et d'entendre en si peu de temps, il entra dans l'hôtellerie,
-faisant de grandes révérences à droite et à gauche sans savoir que
-répondre. Il ne doutait pas qu'il n'eût affaire à des gens de qualité;
-mais le visage, le costume et les manières de don Quichotte le
-déroutaient. Enfin, après force compliments de part et d'autre, on
-arrêta que les dames coucheraient toutes dans la même chambre, et que
-les hommes se tiendraient au dehors, comme leurs protecteurs et leurs
-gardiens; l'auditeur consentit à tout et s'accommoda du lit de
-l'hôtelier joint à celui qu'il faisait porter.
-
-Quant au captif, dès le premier regard jeté sur l'auditeur, il avait
-ressenti de secrets mouvements qui lui disaient que cet inconnu était
-son frère; mais dans la joie que lui donnait cette rencontre, ne voulant
-pas s'en rapporter à son pressentiment, il demanda à l'un des écuyers le
-nom de son maître. L'écuyer répondit qu'il s'appelait Juan Perez de
-Viedma; et qu'il le croyait originaire des montagnes de Léon. Cette
-réponse acheva de confirmer le captif dans son opinion, il prit à part
-don Fernand, Cardenio et le curé, et les assura que le voyageur était
-certainement ce frère qui avait voulu se livrer à l'étude; que ses gens
-venaient de lui apprendre qu'il était auditeur dans les Indes, en
-l'audience du Mexique, et que la jeune demoiselle était sa fille, dont
-la mère était morte en la mettant au monde. Là-dessus il leur demanda
-conseil sur la manière dont il pourrait se faire reconnaître, et s'il ne
-devait pas d'abord s'assurer de l'accueil qui lui était réservé, parce
-que, dans le dénûment où il se trouvait, l'auditeur aurait peut-être
-quelque honte de l'avouer pour son frère.
-
-Seigneur, laissez-moi tenter cette épreuve, dit le curé; j'ai bonne
-opinion du succès, et à sa physionomie je vois d'avance qu'il n'a pas ce
-sot orgueil qui fait mépriser les gens que la fortune persécute.
-
-Je ne voudrais pourtant pas me présenter brusquement, reprit le captif;
-il serait préférable, ce me semble, de le pressentir et de le préparer
-adroitement à me revoir.
-
-Encore une fois, répliqua le curé, si vous voulez vous en rapporter à
-moi, je ne doute point que vous n'ayez satisfaction, et vous me ferez
-plaisir en me procurant cette occasion de vous rendre service.
-
-Le souper étant servi, l'auditeur se mit à table; don Fernand, ses
-compagnons, le curé et Cardenio vinrent lui tenir compagnie, quoiqu'ils
-eussent déjà pris leur repas du soir; les dames, de leur côté, restèrent
-avec la jeune fille, qui alla souper dans l'autre chambre, où le captif
-entra sous prétexte de servir d'interprète à Zoraïde.
-
-Le curé, s'adressant à l'auditeur, pendant qu'il mangeait: Seigneur, lui
-dit-il, étant jadis esclave à Constantinople, j'ai eu un compagnon de ma
-mauvaise fortune du même nom que Votre Grâce; c'était un brave homme, et
-un des meilleurs officiers de l'infanterie espagnole; mais le pauvre
-diable éprouva autant de traverses qu'il avait de mérite.
-
-Et comment s'appelait cet officier? demanda l'auditeur.
-
-Ruiz Perez de Viedma, répondit le curé, et il était des montagnes de
-Léon. Un jour, il me raconta une particularité assez étrange de lui et
-de ses deux frères: son père, me disait-il, craignant, par suite d'une
-humeur trop libérale, de dissiper son bien, le partagea entre ses trois
-enfants, en y ajoutant des conseils qui faisaient voir qu'il était homme
-de sens. Mon compagnon avait choisi la carrière des armes; il s'y
-distingua si bien par sa valeur, qu'en peu de temps on lui donna une
-compagnie d'infanterie, et il était en passe de devenir mestre de camp,
-quand le sort voulut qu'il perdît cet espoir avec la liberté dans cette
-grande journée de Lépante, où tant d'esclaves la recouvrèrent; pour moi,
-je fus fait prisonnier à la Goulette, et, après divers événements, nous
-nous trouvâmes à Constantinople appartenir à un même maître. De là il
-fut conduit à Alger, où il lui arriva des aventures qui semblent tenir
-du prodige. Le curé termina par le récit succinct de l'histoire du
-captif et de Zoraïde, récit que l'auditeur écoutait avec une attention
-extrême, jusqu'au moment où les Français, après s'être emparés de la
-barque et avoir dépouillé les malheureux Espagnols, laissèrent Zoraïde
-et son compagnon dans le plus grand dénûment. Depuis ce jour,
-ajouta-t-il, on n'a pas eu de leurs nouvelles, et j'ignore s'ils sont
-arrivés en Espagne, ou si les corsaires les ont emmenés en France.
-
-Le captif ne perdait pas une des paroles du curé, et observait avec une
-égale attention tous les mouvements de l'auditeur. Celui-ci poussa un
-grand soupir, et les yeux pleins de larmes: Ah! seigneur, dit-il au
-curé, si vous saviez combien votre récit me touche! Ce brave soldat dont
-vous parlez est mon frère aîné, qui, plein d'une généreuse résolution,
-embrassa la carrière des armes; moi j'ai préféré celle des lettres, où
-Dieu, mes travaux et mes veilles m'ont fait parvenir à la dignité
-d'auditeur. Quant à notre frère cadet, il habite le Pérou, où il s'est
-enrichi. L'argent qu'il nous a envoyé surpasse de beaucoup la somme
-qu'il avait reçue en partage, et elle a mis notre père à même de
-satisfaire cette libéralité qui lui est naturelle. Cet excellent homme
-vit encore, et tous les jours il prie Dieu de ne point le retirer de ce
-monde qu'il n'ait eu la consolation d'embrasser l'aîné de ses enfants,
-dont il n'a pas reçu la moindre nouvelle depuis son départ. On a
-vraiment peine à comprendre qu'un homme tel que mon frère soit resté
-aussi longtemps sans informer de sa situation un père qui l'aime et sans
-témoigner quelque sollicitude pour sa famille. Si nous eussions été
-instruits de sa disgrâce, il n'aurait pas, à coup sûr, eu besoin de
-cette canne merveilleuse qui lui rendit la liberté. Mais je crains bien
-qu'il ne l'ait reperdue avec ces corsaires. Et qui sait si ces
-misérables ne se seront pas défaits de lui pour mieux cacher leurs
-brigandages? Hélas! cette pensée va troubler tout l'agrément que je me
-promettais de mon voyage, et je ne saurais plus goûter de véritable
-joie. Ah! mon pauvre frère, si je pouvais savoir où vous êtes en ce
-moment, je n'épargnerais rien pour adoucir votre misère, et je suis
-assuré que notre père donnerait tout pour vous délivrer. O Zoraïde!
-aussi libérale que belle, qui pourra jamais vous récompenser dignement?
-Que j'aurais de plaisir à voir la fin de vos malheurs, et, par un
-mariage tant désiré, de contribuer à faire deux heureux! L'auditeur
-prononça ces paroles avec une telle expression de douleur et de
-tendresse, que tous ceux qui l'entendaient en furent touchés.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Chacun des cavaliers offrit sa monture pour nous conduire à Velez-Malaga
-(p. 229).]
-
-Le curé, voyant que son dessein avait si bien réussi, ne voulut pas
-différer plus longtemps: il se leva de table, et allant prendre d'une
-main Zoraïde, que suivirent Dorothée, Luscinde et Claire, il saisit en
-passant de l'autre main celle du captif: Essuyez vos larmes, seigneur,
-dit-il à l'auditeur en revenant vers lui; vous avez devant vous ce cher
-frère et cette aimable belle-sœur que vous souhaitez si ardemment de
-voir: voilà le capitaine Viedma, et voici la belle More à qui il est
-redevable de si grands services; en voyant le misérable état où ces
-Français les ont réduits, vous serez heureux de donner un libre cours à
-votre générosité.
-
-Le captif courut aussitôt vers son frère, qui, l'ayant considéré quelque
-temps et achevant de le reconnaître, se jeta dans ses bras, et tous deux
-étroitement attachés l'un à l'autre, ils versèrent tant de larmes
-qu'aucun des assistants ne put retenir les siennes. Il serait impossible
-de répéter tout ce que se dirent les deux frères: qu'on se figure ce que
-de braves gens qui s'aiment peuvent éprouver dans un pareil moment! Ils
-se racontèrent succinctement leurs aventures, et à chaque parole ils se
-prodiguaient les plus précieuses marques d'une vive amitié. Tantôt
-l'auditeur quittait son frère pour embrasser Zoraïde, à qui il faisait
-mille offres obligeantes, tantôt il retournait embrasser son frère; la
-fille de l'auditeur et la belle More ne pouvaient non plus se séparer,
-et par les témoignages de tendresse qu'ils se donnaient les uns aux
-autres, ils firent de nouveau couler les larmes de tous les yeux.
-
-Quant à don Quichotte, il regardait tout cela sans dire mot, et
-l'attribuait en lui-même aux prodiges de la chevalerie errante. Les deux
-frères, après s'être embrassés de nouveau, adressèrent quelques excuses
-à la compagnie, qui leur exprima combien elle prenait part à leur joie.
-Les compliments étant épuisés de part et d'autre, l'auditeur voulut que
-le captif l'accompagnât à Séville, pendant qu'on donnerait avis de son
-retour à leur père, afin que le vieillard pût s'y rendre pour assister
-au baptême et aux noces de Zoraïde, lui-même devant continuer son
-voyage, afin de ne pas laisser échapper l'occasion d'un bâtiment prêt à
-mettre à la voile pour les Indes. Tout le monde partageait la joie du
-captif, et ne cessait point de le lui témoigner; mais comme il était
-fort tard, chacun se décida à aller dormir le reste de la nuit.
-
-Don Quichotte s'offrit à faire la garde du château, afin d'empêcher
-qu'un géant ou quelqu'autre brigand de cette espèce, jaloux des trésors
-de beautés qu'il renfermait, ne vînt à s'y introduire par surprise. Ceux
-qui le connaissaient le remercièrent de son offre et ils apprirent à
-l'auditeur la bizarre manie du chevalier de la Triste-Figure, ce qui le
-divertit beaucoup. Le seul Sancho se désespérait au milieu de la joie
-générale, en voyant qu'on tardait à se mettre au lit; lorsqu'il en eut
-enfin reçu la permission de son maître, il alla s'étendre sur le bât de
-son âne, qui va lui coûter bien cher, comme nous le verrons tout à
-l'heure. Les dames retirées dans leur chambre, et les hommes arrangés de
-leur mieux, don Quichotte sortit de l'hôtellerie pour aller se mettre en
-sentinelle et faire, comme il l'avait offert, la garde du château.
-
-Or, au moment où l'aube commençait à poindre, les dames entendirent tout
-à coup une voix douce et mélodieuse: d'abord elles écoutèrent avec
-grande attention, surtout Dorothée, qui s'était éveillée depuis quelque
-temps, tandis que Claire Viedma, la fille de l'auditeur, dormait à ses
-côtés. Cette voix n'était accompagnée d'aucun instrument, et tantôt il
-leur semblait que c'était dans la cour qu'on chantait, tantôt dans un
-autre endroit. Comme elles étaient dans ce doute et toujours fort
-attentives, Cardenio s'approcha de la porte de leur chambre: Mesdames,
-dit-il à demi-voix, si vous ne dormez point, écoutez un jeune muletier
-qui chante à merveille.
-
-Nous l'écoutions, et avec beaucoup de plaisir, répondit Dorothée; puis
-voyant que la voix recommençait, elle prêta de nouveau l'oreille, et
-entendit les couplets suivants:
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII
-
-OU L'ON RACONTE L'INTÉRESSANTE HISTOIRE DU GARÇON MULETIER, AVEC
-D'AUTRES ÉVÉNEMENTS EXTRAORDINAIRES ARRIVÉS DANS L'HOTELLERIE
-
-
- Je suis un nautonnier d'amour,
- Voguant sur cette mer si fertile en orages;
- Sans connaître de port où se termine un jour
- Ma course et mes voyages.
-
- J'ai pour guide un astre brillant,
- Dont je suis en tous lieux l'éclatante lumière;
- le soleil n'en voit point de plus étincelant
- En toute sa carrière.
-
- Mais comme j'ignore son cours,
- Je navigue au hasard, incertain de ma course,
- Attentif seulement à l'observer toujours,
- Et sans autre ressource.
-
- Trop souvent le jaloux destin,
- Sous le voile fâcheux de quelque retenue,
- Me fait sans guide errer du soir jusqu'au matin
- Le cachant à ma vue.
-
- Bel astre si doux à mes yeux!
- Ne cache plus le phare utile à mon voyage:
- Si tu cesses de luire, en ces funestes lieux
- Je vais faire naufrage.
-
-
-En cet endroit de la chanson, Dorothée voulut faire partager à Claire le
-plaisir qu'elle éprouvait: elle la poussa deux ou trois fois, et étant
-parvenue à l'éveiller: Pardonnez-moi, ma belle enfant, lui dit-elle, si
-j'interromps votre sommeil, mais c'est pour vous faire entendre la plus
-agréable voix qui soit au monde.
-
-Claire ouvrit les yeux à demi, sans comprendre d'abord ce que lui disait
-Dorothée; mais après se l'être fait répéter, elle se mit aussi à
-écouter. A peine eut-elle entendu la voix, qu'il lui prit un tremblement
-dans tous les membres comme si elle avait eu la fièvre. Ah! madame,
-dit-elle en se jetant dans les bras de sa compagne, pourquoi m'avez-vous
-réveillée? La plus grande faveur que pouvait à cette heure m'accorder la
-fortune, c'était de me tenir les oreilles fermées pour ne pas entendre
-ce pauvre musicien.
-
-Ma chère enfant, dit Dorothée, apprenez que celui qui chante n'est qu'un
-garçon muletier.
-
-Ce n'est pas un garçon muletier, reprit Claire, c'est un seigneur de
-terre et d'âmes, et si bien seigneur de la mienne, que s'il ne veut pas
-de lui-même y renoncer, il la conservera éternellement.
-
-Dorothée, surprise de ce discours, qu'elle n'attendait pas d'une fille
-de cet âge, lui répondit: Expliquez-vous, ma belle, et apprenez-moi quel
-est ce musicien qui vous cause tant d'inquiétude. Mais il me semble
-qu'il recommence à chanter; il mérite bien qu'on l'écoute, vous
-répondrez ensuite à mes questions.
-
-Oui, dit Claire en se bouchant les oreilles avec ses deux mains pour ne
-pas entendre. La voix reprit ainsi:
-
-
- Mon cœur, ne perds point l'espérance,
- Persévérons jusques au bout;
- L'amour est le maître de tout;
- On devient plus heureux lorsque moins on y pense.
-
- Et le triomphe et la victoire
- Suivent un généreux effort;
- Il faut toujours tenter le sort,
- Mais pour les paresseux il n'est aucune gloire.
-
- L'amour vend bien cher ses caresses;
- Pourrait-on les acheter moins?
- Qu'est-ce que du temps et des soins?
- Un moment de bonheur vaut toutes les richesses[54].
-
-
- [54] Ces vers et les précédents sont empruntés à la traduction de
- Filleau de Saint-Martin.
-
-Ici, la voix cessa, et la fille de l'auditeur poussa de nouveaux
-soupirs. Dorothée, dont la curiosité s'augmentait, la pria de remplir sa
-promesse. Claire, approchant sa bouche de l'oreille de Dorothée pour ne
-pas être entendue de Luscinde qui était dans l'autre lit: Celui qui
-chante, lui dit-elle, est le fils d'un grand seigneur d'Aragon, qui a sa
-maison à Madrid, vis-à-vis celle de mon père. Je ne sais vraiment où ce
-jeune gentilhomme a pu me voir, si ce fut à l'église ou ailleurs, car
-nos fenêtres étaient toujours soigneusement fermées: quoi qu'il en
-soit, il devint amoureux de moi, et il me l'exprimait souvent par une
-des fenêtres de sa maison qui ouvrait sur les nôtres, et où je le voyais
-verser tant de larmes qu'il me faisait pitié. Je m'accoutumai à sa vue,
-et je me mis à l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres
-signes, je le voyais toujours joindre ses deux mains pour me faire
-comprendre qu'il désirait se marier avec moi. J'aurais été bien aise
-qu'il en fût ainsi; mais, hélas! seule et sans mère, je ne savais
-comment lui faire connaître mes sentiments. Je le laissai donc
-continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est pourtant quand
-mon père n'était pas au logis, celle de hausser un moment la jalousie,
-afin qu'il pût me voir, ce dont le pauvre garçon avait tant de joie,
-qu'on eût dit qu'il en perdait l'esprit.
-
-Enfin l'époque de notre départ approchait. J'ignore comment il en fut
-instruit, car je ne pus trouver moyen de l'en prévenir; j'appris alors
-qu'il en était tombé malade de chagrin, et, ce moment venu, il me fut
-impossible de lui dire adieu. Mais au bout de deux jours de route, comme
-nous entrions dans une hôtellerie qui est à une journée d'ici, voilà que
-je l'aperçois sur la porte en habit de muletier, et si bien déguisé, que
-je ne l'aurais pas reconnu si je ne l'avais toujours présent à la
-pensée. Je fus fort étonnée de cette rencontre; et j'en ressentis bien
-de la joie. Quant à lui, il a les yeux sans cesse attachés sur moi,
-excepté devant mon père, dont il se cache avec beaucoup de soin. Comme
-je sais qui il est, et que c'est par amour pour moi qu'il a fait la
-route à pied avec tant de fatigue, j'en ai beaucoup de chagrin, et
-partout où il met les pieds, je le suis des yeux. J'ignore quelles sont
-ses intentions, ni comment il a pu s'échapper de chez son père, qui
-l'aime tendrement, car il n'a que lui pour héritier, et aussi parce
-qu'il est fort aimable, comme en jugera sans doute Votre Grâce. On dit
-qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il compose tout ce qu'il chante, qu'il
-fait très-bien les vers. Aussi, chaque fois que je le vois et
-l'entends, je tremble que mon père ne vienne à le reconnaître. De ma vie
-je ne lui ai adressé la parole, et pourtant je l'aime à tel point qu'il
-me serait désormais impossible de vivre sans lui. Voilà, ma chère dame,
-tout ce que je puis vous dire de ce musicien dont les accents vous ont
-charmée; vous voyez, d'après cela, que ce n'est pas un garçon muletier,
-mais le fils d'un grand seigneur.
-
-Calmez-vous, ma chère enfant, reprit Dorothée en l'embrassant; tout ira
-bien, et j'espère que des sentiments si raisonnables auront une heureuse
-fin.
-
-Hélas! madame, dit Claire, quelle fin dois-je espérer! Son père est un
-seigneur si noble et si riche, qu'il m'estimera toujours trop au-dessous
-de son fils; et quand à me marier à l'insu du mien, je ne le ferais pas
-pour tous les trésors du monde. Je voudrais seulement que ce pauvre
-enfant s'en retournât; peut-être alors que ne le voyant plus, et près de
-faire moi-même avec mon père un si long voyage, je serai soulagée du mal
-dont je souffre, quoique je ne pense pas que cela puisse servir à
-grand'chose. Je ne sais, vraiment, quel démon nous a mis ces idées-là
-dans la tête, puisque nous sommes tous deux si jeunes, que je le crois à
-peine âgé de seize ans, tandis que j'en aurai treize seulement dans
-quelques mois, à ce que m'a dit mon père.
-
-Dorothée ne put s'empêcher de sourire de l'ingénuité de l'aimable
-Claire: Mon enfant, lui dit-elle, dormons le reste de la nuit; le jour
-viendra, et il faut espérer que Dieu aura soin de toutes choses.
-
-Elles se rendormirent après cet entretien, et dans l'hôtellerie régna le
-plus profond silence: il n'y avait d'éveillée que la fille de l'hôtelier
-et Maritorne, qui, toutes deux connaissant la folie de don Quichotte,
-résolurent de lui jouer quelque bon tour, pendant que notre chevalier,
-armé de pied en cap et monté sur Rossinante, ne songeait qu'à faire une
-garde exacte.
-
-[Illustration: L'auditeur tenait par la main une jeune demoiselle
-(p. 231).]
-
-Or, il faut savoir qu'il n'y avait dans toute la maison d'autre fenêtre
-donnant sur les champs, qu'une simple lucarne pratiquée dans la
-muraille, et par laquelle on jetait la paille pour les mules et les
-chevaux. Ce fut à cette lucarne que vinrent se poster les deux
-donzelles, et c'est de là qu'elles aperçurent don Quichotte à cheval,
-languissamment appuyé sur sa lance et poussant par intervalles de
-profonds et lamentables soupirs, comme s'il eût été prêt de rendre
-l'âme. O Dulcinée du Toboso! disait-il d'une voix tendre et amoureuse;
-type suprême de la beauté, idéal de l'esprit, sommet de la raison,
-archives des grâces, dépôt des vertus, et finalement abrégé de tout ce
-qu'il y a dans le monde de bon, d'utile et de délectable, que fait Ta
-Seigneurie en ce moment? Ta pensée s'occupe-t-elle par aventure du
-chevalier, ton esclave qui, dans le seul dessein de te plaire, s'est
-exposé volontairement à tant de périls? Oh! donne-moi de ses nouvelles,
-astre aux trois visages, qui, peut-être envieux du sien, te livres au
-plaisir de la regarder, soit qu'elle se promène dans quelque galerie
-d'un de ses magnifiques palais, soit qu'appuyée sur un balcon doré, elle
-rêve aux moyens de faire rentrer le calme dans mon âme agitée;
-c'est-à-dire de me rappeler d'une triste mort à une délicieuse vie, et,
-sans péril pour sa réputation, de récompenser mon amour et mes services.
-Et toi, Soleil, qui sans doute ne te hâtes d'atteler tes coursiers
-qu'afin de venir admirer plus tôt celle que j'adore, salue-la, je t'en
-prie, de ma part; mais garde-toi de lui donner un baiser, car j'en
-serais encore plus jaloux que tu ne le fus de cette nymphe ingrate et
-légère qui te fit tant courir dans les plaines de la Thessalie ou sur
-les rives du Pénée: je ne me rappelle pas bien où ton amour et ta
-jalousie t'entraînèrent en cette circonstance.
-
-Notre héros en était là de son pathétique monologue, quand il fut
-interrompu par la fille de l'hôtelier, qui, faisant signe avec la main,
-lui dit, en l'appelant à voix basse: Mon bon seigneur, approchez quelque
-peu, je vous prie. A cette voix, l'amoureux chevalier tourna la tête, et
-reconnaissant, à la clarté de la lune, qu'on l'appelait par cette
-lucarne, qu'il transformait en une fenêtre à treillis d'or, ainsi qu'il
-en voyait à tous les châteaux dont il avait l'imagination remplie, il se
-mit dans l'esprit, comme la première fois, que la fille du seigneur
-châtelain, éprise de son mérite et cédant à la passion, le sollicitait
-de nouveau d'apaiser son martyre. Aussi, plein de cette chimère, et pour
-ne pas paraître discourtois, il tourna la bride à Rossinante, et
-s'approcha: Que je vous plains, madame, lui dit-il en soupirant, que je
-vous plains d'avoir pris pour but de vos amoureuses pensées un
-malheureux chevalier errant, qui ne s'appartient plus, et que l'amour
-tient ailleurs enchaîné. Ne m'en voulez pas, aimable demoiselle;
-retirez-vous dans votre appartement, je vous en conjure, et à force de
-faveurs ne me rendez point encore plus ingrat. Mais si, à l'exception de
-mon cœur, il se trouve en moi quelque chose qui puisse payer l'amour
-que vous me témoignez, demandez-le hardiment: je jure par les yeux de la
-belle et douce ennemie dont je suis l'esclave, de vous l'accorder sur
-l'heure, quand bien même vous exigeriez une tresse des cheveux de
-Méduse, qui étaient autant d'effroyables couleuvres, ou les rayons du
-Soleil lui-même enfermés dans une fiole.
-
-Ma maîtresse n'a pas besoin de tout cela, seigneur chevalier, répondit
-Maritorne.
-
-De quoi votre maîtresse a-t-elle besoin, duègne sage et discrète?
-demanda don Quichotte.
-
-Seulement d'une de vos belles mains, répondit Maritorne, afin de calmer
-un feu dont l'ardeur l'a conduite à cette lucarne en l'absence d'un père
-qui, sur le moindre soupçon, hacherait sa fille si menu que l'oreille
-resterait la plus grosse partie de toute sa personne.
-
-Qu'il s'en garde bien, repartit don Quichotte, s'il ne veut avoir la
-plus terrible fin que père ait jamais eue pour avoir porté une main
-insolente sur les membres délicats de son amoureuse fille.
-
-Après un pareil serment, Maritorne ne douta point que don Quichotte ne
-donnât sa main. Aussi pour exécuter son projet, elle courut à l'écurie
-chercher le licou de l'âne de Sancho, et revint bientôt après juste au
-moment où le chevalier venait de se mettre debout sur sa selle, pour
-atteindre jusqu'à la fenêtre grillée où il apercevait la passionnée
-demoiselle: Voilà, lui dit-il en se haussant, voilà cette main que vous
-demandez, madame, ou plutôt ce fléau des méchants qui troublent la terre
-par leurs forfaits, cette main que personne n'a jamais touchée, pas même
-celle à qui j'appartiens corps et âme; prenez-la cette main, je vous la
-donne non pour la couvrir de baisers, mais simplement pour vous faire
-admirer l'admirable contexture de ses nerfs, le puissant assemblage de
-ses muscles, et la grosseur peu commune de ses veines; jugez, d'après
-cela, quelle est la force du bras auquel appartient une telle main.
-
-Nous le verrons dans un instant, dit Maritorne, qui ayant fait un nœud
-coulant à l'un des bouts du licou, le jeta au poignet de don Quichotte,
-puis s'empressa d'attacher l'autre bout au verrou de la porte.
-
-Le chevalier, sentant la rudesse du lien qui lui retenait le bras, ne
-savait que penser: Ma belle demoiselle, lui dit-il avec douceur, il me
-semble que Votre Grâce m'égratigne la main au lieu de la caresser,
-épargnez-la, de grâce; elle n'a aucune part au tourment que vous
-endurez; il n'est pas juste que vous vengiez sur une petite partie de
-moi-même la grandeur de votre dépit: quand on aime bien, on ne traite
-pas les gens avec cette rigueur.
-
-Il avait beau se plaindre, personne ne l'écoutait, car dès que Maritorne
-l'eut lié de telle sorte qu'il ne pouvait plus se détacher, nos deux
-donzelles s'étaient retirées en pouffant de rire. Le pauvre chevalier
-resta donc debout sur son cheval, le bras engagé dans la lucarne,
-fortement retenu par le poignet, et mourant de peur que Rossinante, en
-se détournant tant soit peu, ne l'abandonnât à ce supplice d'un nouveau
-genre. Dans cette inquiétude il n'osait remuer; et retenant son haleine,
-il craignait de faire un mouvement qui impatientât son cheval, car il ne
-doutait pas que de lui-même le paisible quadrupède ne fût capable de
-rester là un siècle entier. Au bout de quelque temps néanmoins, le
-silence de ces dames commença à lui faire penser qu'il était le jouet
-d'un enchantement, comme lorsqu'il fut roué de coups dans ce même
-château par le More enchanté, et il se reprochait déjà l'imprudence
-qu'il avait eue de s'y exposer une seconde fois, après avoir été si
-maltraité la première. J'aurais dû me rappeler, se disait-il en
-lui-même, que lorsqu'un chevalier tente une aventure sans pouvoir en
-venir à bout, c'est une preuve qu'elle est réservée à un autre; et il
-est dispensé dans ce cas de l'entreprendre de nouveau. Cependant il
-tirait son bras, avec beaucoup de ménagement toutefois, de crainte de
-faire bouger Rossinante, mais tous ses efforts ne faisaient que
-resserrer le lien, de sorte qu'il se trouvait dans cette cruelle
-alternative, ou de se tenir sur la pointe des pieds, ou de s'arracher
-le poignet pour parvenir à se remettre en selle. Oh! comme en cet
-instant il eût voulu posséder cette tranchante épée d'Amadis, qui
-détruisait toutes sortes d'enchantements! que de fois il maudit son
-étoile, qui privait la terre du secours de son bras tant qu'il resterait
-enchanté! Que de fois il invoqua sa bien-aimée Dulcinée du Toboso! que
-de fois il appela son fidèle écuyer Sancho Panza, qui, étendu sur le bât
-de son âne, et enseveli dans un profond sommeil, oubliait que lui-même
-fût de ce monde!
-
-Finalement, l'aube du jour le surprit, mais si confondu, si désespéré,
-qu'il mugissait comme un taureau, et malgré tout si bien persuadé de son
-enchantement, que confirmait encore l'incroyable immobilité de
-Rossinante, qu'il ne douta plus que son cheval et lui ne dussent rester
-plusieurs siècles sans boire, ni manger, ni dormir, jusqu'à ce que le
-charme fût rompu, ou qu'un plus savant enchanteur vînt le délivrer.
-
-
-Il en était là, lorsque quatre cavaliers bien équipés et portant
-l'escopette à l'arçon de leurs selles, vinrent frapper à la porte de
-l'hôtellerie. Don Quichotte, pour remplir malgré tout le devoir d'une
-vigilante sentinelle, leur cria d'une voix haute: Chevaliers ou écuyers,
-ou qui que vous soyez, cessez de frapper à la porte de ce château: ne
-voyez-vous pas qu'à cette heure ceux qui l'habitent reposent encore? On
-n'ouvre les forteresses qu'après le lever du soleil. Retirez-vous, et
-attendez qu'il soit jour; nous verrons alors s'il convient ou non de
-vous ouvrir.
-
-Quelle diable de forteresse y a-t-il ici, pour nous obliger à toutes ces
-cérémonies? dit l'un des cavaliers; si vous êtes l'hôtelier, faites-nous
-ouvrir promptement, car nous sommes pressés, et nous ne voulons que
-faire donner l'orge à nos montures, puis continuer notre chemin.
-
-Est-ce que j'ai la mine d'un hôtelier? repartit don Quichotte.
-
-Je ne sais de qui vous avez la mine, répondit le cavalier; mais il faut
-rêver pour appeler cette hôtellerie un château.
-
-C'en est un pourtant, et des plus fameux de tout le royaume, répliqua
-don Quichotte; il a pour hôtes en ce moment tels personnages qui se sont
-vus le sceptre à la main et la couronne sur la tête.
-
-C'est sans doute une troupe de ces comédiens qu'on voit sur le théâtre,
-répondit le cavalier; car il n'y a guère d'apparence qu'il y ait
-d'autres gens dans une pareille hôtellerie.
-
-Vous connaissez peu les choses de la vie, repartit don Quichotte,
-puisque vous ignorez encore les miracles qui ont lieu chaque jour dans
-la chevalerie errante.
-
-Ennuyés de ce long dialogue, les cavaliers recommencèrent à frapper de
-telle sorte, qu'ils finirent par éveiller tout le monde. Or, il arriva
-qu'en ce moment la jument d'un d'entre eux s'en vint flairer Rossinante,
-qui, immobile et l'oreille basse, continuait à soutenir le corps allongé
-de son maître. Rossinante, qui était de chair, quoiqu'il parût de bois,
-voulut à son tour s'approcher de la jument qui lui faisait des avances;
-mais à peine eût-il bougé tant soit peu, que, glissant de sa selle, les
-deux pieds de don Quichotte perdirent à la fois leur appui, et le pauvre
-homme serait tombé lourdement s'il n'avait été fortement attaché par le
-bras. Il éprouva une telle angoisse, qu'il crut qu'on lui arrachait le
-poignet. Allongé par le poids de son corps, il touchait presque à terre,
-ce qui lui fut un surcroît de douleur, car, sentant combien peu il s'en
-fallait que ses pieds ne portassent, il s'allongeait de lui-même encore
-plus, comme font les malheureux soumis au supplice de l'estrapade, et
-augmentait ainsi son tourment.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV
-
-OU SE POURSUIVENT LES ÉVÉNEMENTS INOUIS DE L'HOTELLERIE
-
-
-Aux cris épouvantables que poussait don Quichotte, l'hôtelier
-s'empressa d'ouvrir la porte, pendant que de son côté Maritorne,
-éveillée par le bruit et en devinant sans peine la cause, se glissait
-dans le grenier afin de détacher le licou et de rendre la liberté au
-chevalier, qui roula par terre en présence des voyageurs. Ils lui
-demandèrent pour quel sujet il criait si fort; mais, sans leur répondre,
-notre héros se relève promptement, saute sur Rossinante, embrasse son
-écu, met la lance en arrêt, et, prenant du champ, revient au petit galop
-en disant: Quiconque prétend que j'ai été justement enchanté ment comme
-un imposteur; je lui en donne le démenti! et pourvu que madame la
-princesse de Micomicon m'en accorde la permission, je le défie et
-l'appelle en combat singulier.
-
-Ces paroles surprirent grandement les nouveaux venus qui, ayant su
-l'humeur bizarre du chevalier, ne s'y arrêtèrent pas davantage et
-demandèrent à l'hôtelier s'il n'y avait point chez lui un jeune homme
-d'environ quinze ans, vêtu en muletier; en un mot, ils donnèrent le
-signalement complet de l'amant de la belle Claire.
-
-Il y a tant de gens de toute sorte dans ma maison, répondit l'hôtelier,
-que je n'ai pas pris garde à celui dont vous parlez.
-
-Mais un des cavaliers, reconnaissant le cocher qui avait amené
-l'auditeur, s'écria que le jeune homme était sans doute là: Qu'un de
-nous, ajouta-t-il, se tienne à la porte et fasse sentinelle, pendant que
-les autres le chercheront; il serait bon aussi de veiller autour de
-l'hôtellerie, de peur que le fugitif ne s'échappe par-dessus les murs.
-Ce qui fut fait.
-
-Le jour étant venu, chacun pensa à se lever, surtout Dorothée et la
-jeune Claire, qui n'avaient pu dormir, l'une troublée de savoir son
-amant si près d'elle, et l'autre brûlant d'envie de le connaître. Don
-Quichotte étouffait de rage, en voyant qu'aucun des voyageurs ne faisait
-attention à lui, et s'il n'eût craint de manquer aux lois de la
-chevalerie, il les aurait assaillis tous à la fois, pour les contraindre
-de répondre à son défi. Mais tenu comme il l'était de n'entreprendre
-aucune aventure avant d'avoir rétabli la princesse de Micomicon sur le
-trône, il se résigna et regarda faire les voyageurs.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Voilà, dit-il en se haussant, voilà la main que vous demandez, madame
-(p. 238).]
-
-L'un d'eux ayant enfin trouvé le jeune garçon qu'ils cherchaient,
-endormi tranquillement auprès d'un muletier, le saisit par le bras et
-lui dit en l'éveillant: Par ma foi, seigneur don Luis, je vous trouve
-dans un bel équipage, et ce lit répond bien aux délicatesses dans
-lesquelles vous avez été élevé!
-
-Notre amoureux, encore tout assoupi, se frotta les yeux, et ayant
-envisagé celui qui le tenait, reconnut un des valets de son père, ce
-dont il fut si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir articuler une
-parole.
-
-Seigneur don Luis, continua le valet, vous n'avez qu'un seul parti à
-prendre. Retournez chez votre père, si vous ne voulez être bientôt privé
-de lui; car il n'y a guère autre chose à attendre de l'état où l'a mis
-votre fuite.
-
-Hé! comment mon père a-t-il su que j'avais pris ce chemin et ce
-déguisement? répondit don Luis.
-
-En voyant son affliction, un étudiant à qui vous aviez confié votre
-dessein lui a tout découvert, et il nous a envoyés à votre poursuite,
-ces trois cavaliers et moi. Nous serons heureux de pouvoir bientôt vous
-remettre entre les bras d'un père qui vous aime tant.
-
-Oh! il n'en sera que ce que je voudrai, répondit don Luis.
-
-Le muletier auprès de qui don Luis avait passé la nuit, ayant entendu
-cette conversation, en alla donner avis à don Fernand et aux autres, qui
-étaient déjà sur pied; il leur dit que le valet appelait le jeune homme
-seigneur, et qu'on voulait l'emmener malgré lui. Ces paroles leur
-donnèrent à tous l'envie de le connaître et de lui prêter secours au cas
-où l'on voudrait lui faire quelque violence; ils coururent donc à
-l'écurie, où ils le trouvèrent se débattant contre le valet. Dorothée
-qui, en sortant de sa chambre, avait rencontré Cardenio, lui conta en
-peu de mots l'histoire de Claire et du musicien inconnu, et Cardenio, de
-son côté, lui apprit ce qui se passait entre don Luis et les gens de son
-père. Mais il ne le fit pas si secrètement que Claire, qui suivait
-Dorothée, ne l'entendît. Elle en fut si émue, qu'elle faillit
-s'évanouir. Heureusement Dorothée la soutint et l'emmena dans sa
-chambre, après que Cardenio l'eût assurée qu'il allait faire tous ses
-efforts pour arranger tout cela.
-
-Cependant les quatre cavaliers venus à la recherche de don Luis ne le
-quittaient pas; ils tâchaient de lui persuader de partir sur-le-champ
-pour aller consoler son père; et comme il refusait avec emportement,
-ayant, disait-il, à terminer une affaire qui intéressait son honneur, sa
-vie, et même son salut, ils le pressaient de façon à ne lui laisser
-aucun doute sur la résolution où ils étaient de l'emmener à quelque prix
-que ce fût. Tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie étaient accourus au
-bruit, Cardenio, don Fernand et ses cavaliers, l'auditeur, le curé,
-maître Nicolas et don Quichotte lui-même, auquel il avait semblé
-inutile de faire plus longtemps la garde du château. Cardenio, qui
-connaissait déjà l'histoire du garçon muletier, demanda à ceux qui
-voulaient l'entraîner par force, quel motif ils avaient d'emmener ce
-jeune homme, puisqu'il s'y refusait obstinément.
-
-Notre motif, répondirent-ils, c'est de rendre la vie au père de ce
-gentilhomme, que son absence réduit au désespoir.
-
-Ce sont mes affaires et non les vôtres, répliqua don Luis; je
-retournerai s'il me plaît, et pas un de vous ne saurait m'y forcer.
-
-La raison vous y forcera, répondit un des valets, et si elle ne peut
-rien sur vous, nous ferons notre devoir.
-
-Sachons un peu ce qu'il y a au fond de tout cela, dit l'auditeur.
-
-Ce valet reconnut l'auditeur. Est-ce que Votre Grâce, Seigneur, lui
-dit-il en le saluant, ne se rappelle pas ce jeune gentilhomme? C'est le
-fils de votre voisin; il s'est échappé de chez son père sous un costume
-qui ne ferait guère soupçonner qui il est.
-
-Frappé de ces paroles, l'auditeur le considéra quelque temps, et,
-s'étant rappelé ses traits, il lui dit en l'embrassant: Hé! quel
-enfantillage est-ce là, seigneur don Luis? Quel motif si puissant a pu
-vous faire prendre un déguisement si indigne de vous? mais voyant le
-jeune garçon les yeux pleins de larmes, il dit aux valets de s'éloigner;
-et l'ayant pris à part, il lui demanda ce que cela signifiait.
-
-Pendant que l'auditeur interrogeait don Luis, on entendit de grands cris
-à la porte de l'hôtellerie. Deux hommes qui y avaient passé la nuit,
-voyant tous les gens de la maison occupés, voulurent déguerpir sans
-payer: mais l'hôtelier, plus attentif à ses affaires qu'à celles
-d'autrui, les arrêta au passage, leur réclamant la dépense avec un tel
-surcroît d'injures qu'il les excita à lui répondre à coups de poing, et
-en effet, ils le gourmaient de telle sorte, qu'il fut contraint
-d'appeler au secours. L'hôtesse et sa fille accoururent; mais comme
-elles n'y pouvaient rien, la fille de l'hôtesse, qui avait vu en passant
-don Quichotte les bras croisés et au repos, revint sur ses pas et lui
-dit: Seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donnée, venez, je
-vous en supplie, venez secourir mon père, que deux méchants hommes
-battent comme plâtre.
-
-Très-belle demoiselle, répondit don Quichotte avec le plus grand
-sang-froid, votre requête ne saurait pour l'heure être accueillie, car
-j'ai donné ma parole de n'entreprendre aucune aventure avant d'en avoir
-achevé une à laquelle je me suis engagé. Mais voici ce que je peux faire
-pour votre service: courez dire au seigneur votre père de soutenir de
-son mieux le combat où il est engagé, sans se laisser vaincre; j'irai
-pendant ce temps demander à la princesse de Micomicon la liberté de le
-secourir; si elle me l'octroie, soyez convaincue que je saurai le tirer
-d'affaire.
-
-Pécheresse que je suis! s'écria Maritorne qui était présente, avant que
-Votre Seigneurie ait la permission qu'elle vient de dire, notre maître
-sera dans l'autre monde!
-
-Trouvez bon, madame, que j'aille la réclamer, repartit don Quichotte, et
-quand une fois je l'aurai obtenue, peu importe que le seigneur châtelain
-soit ou non dans l'autre monde; je saurai l'en arracher en dépit de tous
-ceux qui voudraient s'y opposer, ou du moins je tirerai de ceux qui l'y
-auront envoyé une vengeance si éclatante que vous aurez lieu d'être
-satisfaite.
-
-Cela dit, il va se jeter à genoux devant Dorothée, la suppliant, avec
-les expressions les plus choisies de la chevalerie errante, de lui
-permettre de secourir le seigneur du château, qui se trouvait dans un
-pressant péril. La princesse y consent; alors notre valeureux chevalier,
-mettant l'épée à la main et embrassant son écu, se dirige vers la porte
-de l'hôtellerie, où le combat continuait au grand désavantage de
-l'hôtelier. Mais tout à coup il s'arrête et demeure immobile, quoique
-l'hôtesse et Maritorne le harcelassent en lui demandant ce qui
-l'empêchait de secourir leur maître.
-
-Ce qui m'en empêche, répondit don Quichotte, c'est qu'il ne m'est pas
-permis de tirer l'épée contre de pareilles gens; appelez mon écuyer
-Sancho Panza, c'est à lui que revient de droit le châtiment de ceux qui
-ne sont pas armés chevaliers.
-
-Voilà ce qui se passait à la porte de l'hôtellerie, où les gourmades
-tombaient dru comme grêle sur la tête de l'hôtelier, pendant que
-Maritorne, l'hôtesse et sa fille enrageaient de la froideur de don
-Quichotte et lui reprochaient sa poltronnerie. Mais quittons-les un
-moment, et allons savoir ce que don Luis répondait aux questions de
-l'auditeur, au sujet de sa fuite et de son déguisement.
-
-Le jeune homme pressait les mains du père de la belle Claire et versait
-des larmes abondantes. Seigneur, lui disait-il, je ne saurais confesser
-autre chose, sinon qu'après avoir vu mademoiselle votre fille, lorsque
-vous êtes venu habiter dans notre voisinage, j'en devins éperdument
-amoureux; et si vous consentez à ce que j'aie l'honneur d'être votre
-fils, dès aujourd'hui même elle sera ma femme: c'est pour elle que j'ai
-quitté sous ce déguisement la maison de mon père, et je suis résolu à la
-suivre partout. Elle ne sait pas combien je l'aime, à moins pourtant
-qu'elle ne l'ait deviné à mes larmes, car je n'ai jamais eu le bonheur
-de lui parler. Vous savez qui je suis, quel est le bien de mon père,
-vous savez aussi qu'il n'a pas d'autre héritier que moi. D'après cela si
-vous me jugez digne de votre alliance, rendez-moi heureux promptement,
-je vous en supplie, en m'acceptant pour votre fils, et je vous jure de
-vous servir toute ma vie avec tout le respect et toute l'affection
-imaginables. Si, par hasard, mon père refusait d'y consentir, j'espère
-que le temps et l'excellence de mon choix le feront changer d'idée.
-
-L'amoureux jeune homme se tut; l'auditeur demeura non moins surpris
-d'une confidence si imprévue, qu'indécis sur le parti qu'il devait
-prendre. Il engagea d'abord don Luis à se calmer, et lui dit que pourvu
-qu'il obtînt des gens de son père de ne pas le forcer à les suivre, il
-allait aviser au moyen de faire ce qui conviendrait le mieux.
-
-L'hôtelier avait fait la paix avec ses deux hôtes, que les conseils de
-don Quichotte, encore plus que ses menaces, avaient décidés à payer leur
-dépense, et les valets de don Luis attendaient le résultat de
-l'entretien de leur jeune maître avec l'auditeur, quand le diable, qui
-ne dort jamais, amena dans l'hôtellerie le barbier à qui don Quichotte
-avait enlevé l'armet de Mambrin, et Sancho Panza le harnais de son âne.
-En conduisant sa bête à l'écurie, cet homme reconnut Sancho qui
-accommodait son grison: Ah! larron, lui dit-il en le prenant au collet,
-je te tiens à la fin; tu vas me rendre mon bassin, mon bât et tout
-l'équipage que tu m'as volé. Se voyant attaqué à l'improviste, et
-s'entendant dire des injures, Sancho saisit d'une main l'objet de la
-dispute, et de l'autre appliqua un si grand coup de poing à son
-agresseur, qu'il lui mit la mâchoire en sang; néanmoins le barbier ne
-lâchait point prise, et il se mit à pousser de tels cris, que tout le
-monde accourut. Justice! au nom du roi! justice! criait-il; ce
-détrousseur de passants veut m'assassiner parce que je reprends mon
-bien.
-
-Tu en as menti par la gorge! répliquait Sancho; je ne suis point un
-détrousseur de passants, et c'est de bonne guerre que mon maître a
-conquis ces dépouilles.
-
-Témoin de la valeur de son écuyer, don Quichotte jouissait de voir avec
-quelle vigueur Sancho savait attaquer et se défendre; aussi dès ce
-moment il le tint pour homme de cœur, et il résolut de l'armer
-chevalier à la première occasion qui viendrait à se présenter, ne
-doutant point que l'ordre n'en retirât un très-grand lustre. Pendant ce
-temps, le pauvre barbier continuait à s'escrimer de son mieux. De même
-que ma vie est à Dieu, disait-il, ce bât est à moi, et je le reconnais
-comme si je l'avais mis au monde! d'ailleurs mon âne est là qui pourra
-me démentir: qu'on le lui essaye, et si ce bât ne lui va pas comme un
-gant, je consens à passer pour un infâme. Mais ce n'est pas tout, le
-même jour qu'ils me l'ont pris, ils m'ont aussi enlevé un plat à barbe
-de cuivre tout battant neuf, qui m'avait coûté un bel et bon écu.
-
-En entendant ces paroles, don Quichotte ne put s'empêcher d'intervenir;
-il sépara les combattants, déposa le bât par terre, afin qu'il fût vu de
-tout le monde, et dit: Seigneurs, Vos Grâces vont reconnaître
-manifestement l'erreur de ce bon écuyer, qui appelle un plat à barbe ce
-qui est, fut et ne cessera jamais d'être l'armet de Mambrin; or, cet
-armet, je le lui ai enlevé en combat singulier, j'en suis donc maître de
-la façon la plus légitime. Quant au bât, je ne m'en mêle point: tout ce
-que je puis dire à ce sujet, c'est qu'après le combat mon écuyer me
-demanda la permission de prendre le harnais du cheval de ce poltron,
-pour remplacer le sien. Expliquer comment ce harnais s'est métamorphosé
-en bât, je ne saurais en donner d'autre raison, sinon que ces sortes de
-transformations se voient chaque jour dans la chevalerie errante; et
-pour preuve de ce que j'avance, ajouta-t-il, cours, Sancho, mon enfant,
-va chercher l'armet que ce brave homme appelle un bassin de barbier.
-
-Si nous n'avons pas d'autre preuve, répliqua Sancho, nous voilà dans de
-beaux draps: aussi plat à barbe est l'armet de Mambrin, que la selle de
-cet homme est bât.
-
-Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte; peut-être que ce qui
-arrive dans ce château ne se fera pas toujours par voie d'enchantement.
-
-Sancho alla chercher le bassin et l'apporta. Voyez maintenant,
-seigneurs, dit don Quichotte en le présentant à l'assemblée, voyez s'il
-est possible de soutenir que ce ne soit pas là un armet? Je jure, par
-l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que
-je l'ai pris, sans y avoir rien ajouté, rien retranché.
-
-[Illustration: Il ne m'est pas permis de tirer l'épée contre de
-pareilles gens, appelez mon écuyer Sancho (p. 243).]
-
-Il n'y a pas le moindre doute, ajouta Sancho, et depuis que mon maître
-l'a conquis, il n'a livré qu'une seule bataille, celle où il délivra ces
-misérables forçats; et bien lui en prit, car ce plat à barbe ou armet,
-comme on voudra l'appeler, lui a garanti la tête de nombreux coups de
-pierre en cette diabolique rencontre.
-
-Eh bien! messeigneurs, dit le barbier, que vous semble de gens qui
-affirment que ceci n'est point un plat à barbe, mais un armet?
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV
-
-OU L'ON ACHÈVE DE VÉRIFIER LES DOUTES SUR L'ARMET DE MAMBRIN ET SUR LE
-BAT DE L'ANE, AVEC D'AUTRES AVENTURES AUSSI VÉRITABLES
-
-
-A qui osera soutenir le contraire, repartit don Quichotte, je dirai
-qu'il ment, s'il est chevalier, et s'il n'est qu'écuyer, qu'il a menti
-et rementi mille fois.
-
-Pour divertir la compagnie, maître Nicolas voulut appuyer la folie de
-don Quichotte, et s'adressant à son confrère: Seigneur barbier, lui
-dit-il, sachez que nous sommes, vous et moi, du même métier: il y a plus
-de vingt ans que j'ai mes lettres de maîtrise, et je connais fort bien
-tous les instruments de barberie, depuis le plus grand jusqu'au plus
-petit. Sachez de plus qu'ayant été soldat dans ma jeunesse je connais
-parfaitement ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, en un mot
-toutes les choses de la guerre. Ainsi donc, sauf meilleur avis, je dis
-que cette pièce qui est entre les mains du seigneur chevalier est si
-éloignée d'être un plat à barbe, qu'il n'existe pas une plus grande
-différence entre le blanc et le noir; je dis et redis que c'est un
-armet; seulement il n'est pas entier.
-
-Assurément, répliqua don Quichotte, car il en manque la moitié, à savoir
-la mentonnière.
-
-Tout le monde est d'accord là-dessus! ajouta le curé, qui avait saisi
-l'intention de maître Nicolas.
-
-Cardenio, don Fernand et ses amis affirmèrent la même chose. L'auditeur
-aurait volontiers dit comme eux, si l'affaire de don Luis ne lui eût
-donné à réfléchir; mais il la trouvait assez grave pour ne pas se mêler
-à toutes ces plaisanteries.
-
-Dieu me soit en aide! s'écriait le malheureux barbier; comment tant
-d'honnêtes gentilshommes peuvent-ils prendre un plat à barbe pour un
-armet? En vérité, il y a là de quoi confondre toute une université; si
-ce plat à barbe est un armet, alors ce bât doit être aussi une selle de
-cheval, comme le prétend ce seigneur.
-
-Quant à cet objet, il me semble bât, reprit notre chevalier; mais je
-vous ai déjà dit que je ne me mêle point de cela.
-
-Selle ou bât, dit le curé, c'est à vous, seigneur don Quichotte, qu'il
-appartient de résoudre cette question, car, en matière de chevalerie,
-tout le monde ici vous cède la palme, et nous nous en rapportons à votre
-jugement.
-
-Vos Grâces me font trop d'honneur, répliqua notre héros; mais il m'est
-arrivé des aventures si étranges, les deux fois que je suis venu loger
-dans ce château, que je n'ose plus me prononcer sur ce qu'il renferme:
-car tout s'y fait, je pense, par voie d'enchantement. La première fois,
-je fus très-tourmenté par le More enchanté qui est ici, et Sancho n'eut
-guère à se louer des gens de sa suite. Hier au soir, la date est toute
-fraîche, je me suis trouvé suspendu par le bras, et je suis resté en cet
-état pendant près de deux heures, sans pouvoir m'expliquer d'où me
-venait cette disgrâce. Après cela, donner mon avis sur des choses si
-confuses, serait témérité de ma part. J'ai dit mon sentiment pour ce qui
-est de l'armet; mais décider si c'est là un bât d'âne ou une selle de
-cheval, cela vous regarde, seigneurs. Peut-être que, n'étant pas armés
-chevaliers, les enchantements n'auront point de prise sur vous;
-peut-être aussi jugerez-vous plus sainement de ce qui se passe ici, les
-objets vous paraissant autres qu'ils ne me paraissent à moi-même.
-
-Le seigneur don Quichotte a raison, reprit don Fernand; c'est à nous de
-régler ce différend; et pour y procéder avec ordre et dans les formes,
-je vais prendre l'opinion de chacun en particulier: la majorité
-décidera.
-
-Pour qui connaissait l'humeur du chevalier, tout cela était fort
-divertissant; mais pour ceux qui n'étaient pas dans le secret, c'était
-de la dernière extravagance, notamment pour les gens de don Luis, don
-Luis lui-même, et trois nouveaux venus qu'à leur mine on prit pour des
-archers, ce qu'ils étaient en effet. Le barbier enrageait de voir son
-plat à barbe devenir un armet, et il ne doutait pas que le bât de son
-âne ne se transformât en selle de cheval. Tous riaient en voyant don
-Fernand consulter sérieusement l'assemblée, et dans les mêmes formes que
-s'il se fût agi d'une affaire de grande importance. Enfin, après avoir
-recueilli les voix, don Fernand dit au barbier: Bon homme, je suis las
-de répéter tant de fois la même question, et d'entendre toujours
-répondre qu'il est inutile de s'enquérir si c'est là un bât d'âne, quand
-il est de la dernière évidence que c'est une selle de cheval et même
-d'un cheval de race: prenez donc patience, car en dépit de votre âne et
-de vous, c'est une selle et non un bât. Vous avez mal plaidé, et encore
-moins fourni de preuves.
-
-Que je perde ma place en paradis, s'écria le pauvre barbier, si vous ne
-rêvez, tous tant que vous êtes; et puisse mon âme paraître devant Dieu,
-comme cela me paraît un bât! mais les lois vont... Je n'en dis pas
-davantage; et certes je ne suis pas ivre, car je n'ai encore bu ni mangé
-d'aujourd'hui.
-
-On ne s'amusait pas moins des naïvetés du barbier que des extravagances
-de don Quichotte, qui conclut en disant: Ce qu'il y a de mieux à faire,
-c'est que chacun ici reprenne son bien. Et comme on dit: ce que Dieu t'a
-donné, que saint Pierre le bénisse.
-
-Mais si la chose en fût restée là, le diable n'y aurait pas trouvé son
-compte; un des valets de don Luis voulut aussi donner son avis. Si ce
-n'est pas une plaisanterie, dit-il, comment tant de gens d'esprit
-peuvent-ils prendre ainsi martre pour renard? Assurément ce n'est pas
-sans intention que l'on conteste une chose si évidente; quant à moi, je
-défie qui que ce soit de m'empêcher de croire que cela est un plat à
-barbe, et ceci un bât d'âne.
-
-Ne jurez pas, dit le curé; ce pourrait être celui d'une ânesse.
-
-Comme vous voudrez, repartit le valet; mais enfin, c'est toujours un
-bât.
-
-Un des archers qui venaient d'entrer voulut aussi se mêler de la
-contestation. Parbleu! dit-il, voilà qui est plaisant! ceci est un bât
-comme mon père est un homme, et quiconque soutient le contraire doit
-être aviné comme un grain de raisin.
-
-Tu en as menti, maraud! répliqua don Quichotte; et levant sa lance,
-qu'il ne quittait jamais, il lui en déchargea un tel coup sur la tête,
-que si l'archer ne se fût un peu écarté, il l'étendait tout de son long.
-La lance se brisa, et les autres archers, voyant maltraiter leur
-compagnon, commencèrent à faire grand bruit, demandant main-forte pour
-la Sainte-Hermandad. Là-dessus l'hôtelier, qui était de cette noble
-confrérie, courut chercher sa verge et son épée, et revint se ranger du
-côté des archers; les gens de don Luis entourèrent leur jeune maître
-pour qu'il ne pût s'échapper à la faveur du tumulte; le pauvre barbier,
-qu'on avait si fort mystifié, voyant toute l'hôtellerie en confusion,
-voulut en profiter pour reprendre son bât, et Sancho en fit autant.
-
-Don Quichotte mit l'épée à la main, et attaqua vigoureusement les
-archers; don Luis, voyant la bataille engagée, se démenait au milieu de
-ses gens, leur criant de le laisser aller, et de courir au secours de
-don Quichotte, de don Fernand et de Cardenio, qui s'étaient mis de la
-partie; le curé haranguait de toute la force de ses poumons; l'hôtesse
-jetait les hauts cris, sa fille était toute en larmes, Maritorne hors
-d'elle-même; Dorothée et Luscinde épouvantées, la jeune Claire évanouie;
-le barbier gourmait Sancho, et Sancho rouait de coups le barbier; d'un
-autre côté, don Luis, qui ne songeait qu'à s'échapper, se sentant saisi
-par un des valets de son père, lui appliqua un si vigoureux coup de
-bâton, qu'il lui fit lâcher prise; don Fernand tenait sous lui un archer
-et le foulait aux pieds, Cardenio frappait à tort et à travers, pendant
-que l'hôtelier ne cessait d'invoquer la Sainte-Hermandad: si bien que
-dans toute la maison ce n'était que cris, sanglots, hurlements, coups de
-poings, coups de pied, coups de bâton, coups d'épée et effusion de sang.
-
-Tout à coup, au milieu de ce chaos, l'idée la plus bizarre vient
-traverser l'imagination de don Quichotte; il se croit transporté dans le
-camp d'Agramant, et, s'imaginant être au plus fort de la mêlée, il crie
-d'une voix à ébranler les murs: Que tout le monde s'arrête! qu'on
-remette l'épée au fourreau! et que chacun m'écoute s'il veut conserver
-la vie! Tous s'arrêtèrent à la voix de notre héros, qui continua en ces
-termes: Ne vous ai-je pas déjà dit, seigneurs, que ce château est
-enchanté, et qu'une légion de diables y fait sa demeure? voyez plutôt de
-vos propres yeux si la discorde du camp d'Agramant ne s'est pas glissée
-parmi nous: voyez, vous dis-je; ici l'on combat pour l'épée, là pour le
-cheval, d'un autre côté pour l'aigle blanc, ailleurs pour un armet;
-enfin nous en sommes tous venus aux mains sans nous entendre, et sans
-distinguer amis ni ennemis. De grâce, seigneur auditeur, et vous,
-seigneur licencié, soyez, l'un le roi Agramant, l'autre le roi Sobrin,
-et tâchez de nous mettre d'accord; car, par le Dieu tout-puissant, il
-est vraiment honteux que tant de gens de qualité s'entre-tuent pour de
-si misérables motifs.
-
-Les archers, qui ne comprenaient rien aux rêveries de don Quichotte et
-que Cardenio, don Fernand et ses compagnons avaient rudement étrillés,
-ne voulaient point cesser le combat; le pauvre barbier, au contraire, ne
-demandait pas mieux, car son bât était rompu, et à peine lui restait-il
-un poil de la barbe; quant à Sancho, il s'était arrêté à la voix de son
-maître, et reprenait haleine en s'essuyant le visage; seul, l'hôtelier
-ne pouvait se contenir et s'obstinait à vouloir châtier ce fou, qui
-mettait sans cesse le trouble dans sa maison. A la fin pourtant les
-querelles s'apaisèrent, ou du moins il y eut suspension d'armes: le bât
-demeura selle, le plat à barbe armet, et l'hôtellerie resta château dans
-l'imagination de don Quichotte.
-
-Les soins de l'auditeur et du curé ayant rétabli la paix, et tous étant
-redevenus amis, ou à peu près, les gens de don Luis le pressèrent de
-partir sans délai pour aller retrouver son père; et pendant qu'il
-discutait avec eux, l'auditeur, prenant à part don Fernand, Cardenio et
-le curé, leur apprit ce que lui avait révélé ce jeune homme, demandant
-leur avis sur le parti qu'il fallait prendre. Il fut décidé d'un commun
-accord que don Fernand se ferait connaître aux gens de don Luis, leur
-déclarant qu'il voulait l'emmener en Andalousie, où le marquis son frère
-l'accueillerait de la manière la plus distinguée, puisque ce jeune homme
-refusait absolument de retourner à Madrid. Cédant à la volonté de leur
-jeune maître, les valets convinrent que trois d'entre eux iraient donner
-avis au père de ce qui se passait, et que le dernier resterait auprès
-du fils en attendant des nouvelles.
-
-C'est ainsi que, par l'autorité du roi d'Agramant et par la prudence du
-roi Sobrin, fut apaisée cette effroyable tempête, et que fut étouffé cet
-immense foyer de divisions et de querelles. Mais quand le démon, ennemi
-de la concorde et de la paix, se vit arracher le fruit qu'il espérait de
-si grands germes de discorde, il résolut de susciter de nouveaux
-troubles.
-
-Or, voici ce qui arriva: les archers, voyant que leurs adversaires
-étaient des gens de qualité, avec qui il n'y avait à gagner que des
-coups, se retirèrent doucement de la mêlée. Mais l'un d'entre eux, celui
-qui avait été si malmené par don Fernand, s'étant ressouvenu que parmi
-divers mandats dont il était porteur, il y en avait un contre un certain
-don Quichotte, que la Sainte-Hermandad ordonnait d'arrêter pour avoir
-mis en liberté des forçats qu'on menait aux galères, voulut s'assurer si
-par hasard le signalement de ce don Quichotte s'appliquait à l'homme
-qu'il avait devant les yeux: il tira donc un parchemin de sa poche, et
-le lisant assez mal, car il était fort peu lettré, il se mit à comparer
-chaque phrase du signalement avec le visage de notre chevalier.
-Reconnaissant enfin que c'était bien là le personnage en question, il
-prend son parchemin de la main gauche, saisit au collet notre héros de
-la main droite, et cela avec une telle force, qu'il lui coupait la
-respiration: Main-forte, seigneurs, s'écriait-il, main-forte à la
-Sainte-Hermandad! et afin que personne n'en doute, voilà le mandat qui
-m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de grands chemins. Le curé prit le
-mandat, et vit que l'archer disait vrai; mais lorsque don Quichotte
-s'entendit traiter de détrousseur de grands chemins, il entra dans une
-si effroyable colère, que les os de son corps en craquaient; et,
-saisissant à son tour l'archer à la gorge, il l'aurait étranglé plutôt
-que de lâcher prise, si on n'était venu au secours. L'hôtelier accourut,
-obligé qu'il y était par le devoir de sa charge. En voyant de nouveau
-son mari fourré dans cette mêlée, l'hôtesse se mit à crier de plus
-belle, pendant que sa fille et Maritorne, renchérissant sur le tout,
-imploraient en hurlant le secours du ciel et de ceux qui se trouvaient
-là.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Néanmoins le barbier ne lâchait pas prise, et il se mit à pousser de
-tels cris... (p. 244).]
-
-Vive Dieu! s'écria Sancho; mon maître a bien raison de dire que ce
-château est enchanté; tous les diables de l'enfer y sont déchaînés, et
-il n'y a pas moyen d'y vivre une heure en repos.
-
-On sépara l'archer et don Quichotte, au grand soulagement de tous les
-deux, car ils s'étranglaient réciproquement. Cependant les archers
-continuaient à réclamer leur prisonnier, priant qu'on les aidât à le
-lier et qu'on le remît entre leurs mains, et disant qu'il y allait du
-service du roi et de la Sainte-Hermandad, au nom de laquelle ils
-demandaient secours et protection, afin de s'assurer de cet insigne
-brigand, de ce détrousseur de passants.
-
-A tout cela don Quichotte souriait dédaigneusement, et avec un calme
-admirable, il se contenta de leur répondre: Approchez ici, hommes mal
-nés, canaille mal apprise! Quoi! rendre la liberté à des hommes
-enchaînés, secourir des malheureux, prendre la défense des opprimés,
-vous appelez cela détrousser les passants! Ah! race infâme, race
-indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le ciel vous révèle
-jamais la moindre parcelle de cette vertu que renferme en soi la
-chevalerie errante, ni qu'il vous tire de l'erreur où vous croupissez,
-en refusant d'honorer la présence, que dis-je? l'ombre du moindre
-chevalier errant! Venez ici, archers, ou plutôt voleurs de grands
-chemins avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi un peu quel est
-l'étourdi qui a osé signer un mandat contre un chevalier tel que moi?
-quel est l'ignorant qui en est à savoir que les chevaliers errants ne
-sont pas gibier de justice, qu'ils ne reconnaissent au monde ni
-tribunaux, ni juges, qu'ils n'ont d'autres lois que leur épée, et que
-leur seule volonté remplace pour eux édits, arrêts et ordonnances? Quel
-est le sot, continua-t-il, qui ne sait pas encore qu'aucunes lettres de
-noblesse ne confèrent autant de priviléges et d'immunités qu'en acquiert
-un chevalier errant, dès le jour où il se voue à ce pénible et honorable
-exercice? quel chevalier errant a jamais payé taille, impôts, gabelle?
-quel tailleur leur a jamais demandé la façon d'un habit? quel châtelain
-leur a jamais refusé l'entrée de son château? quel roi ne les a fait
-asseoir à sa table? quelle dame n'a été charmée de leur mérite, et ne
-s'est mise à leur entière discrétion? Enfin quel chevalier errant
-vit-on, voit-on ou verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait assez de
-force et de courage pour donner à lui seul quatre cents coups de bâton à
-quatre cents marauds d'archers qui oseraient lui tenir tête?
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI
-
-DE LA GRANDE COLÈRE DE DON QUICHOTTE, ET D'AUTRES CHOSES ADMIRABLES
-
-
-Pendant cette harangue, le curé cherchait à faire entendre aux archers
-comme quoi notre chevalier ne jouissait pas de son bon sens, ainsi
-qu'ils pouvaient en juger eux-mêmes par ses actions et ses paroles,
-ajoutant qu'il était inutile d'aller plus avant, car ils ne l'auraient
-pas plus tôt pris et emmené, qu'on le relâcherait comme fou.
-
-Le porteur du mandat répondait qu'il n'était pas juge de la folie du
-personnage; qu'il devait d'abord exécuter son ordre, qu'ensuite on
-pourrait relâcher le prisonnier sans qu'il s'en mît en peine.
-
-Vous ne l'emmènerez pourtant pas de cette fois, dit le curé; car je vois
-bien qu'il n'est pas d'humeur à y consentir. Enfin le curé parla si
-bien, et don Quichotte fit tant d'extravagances, que les archers eussent
-été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu qu'il avait perdu
-l'esprit. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se portèrent même
-médiateurs entre le barbier et Sancho, qui se regardaient toujours de
-travers et mouraient d'envie de recommencer. Comme membres de la
-justice, ils arrangèrent l'affaire à la satisfaction des deux parties;
-quant à l'armet de Mambrin, le curé donna huit réaux au barbier sans que
-don Quichotte s'en aperçût, et sur la promesse qu'il ne serait exercé
-aucune poursuite.
-
-Ces deux importantes querelles apaisées, il ne restait plus qu'à forcer
-les gens de don Luis à s'en retourner, à l'exception d'un seul qui
-suivrait le jeune garçon là où don Fernand avait dessein de l'emmener.
-Après avoir commencé à se déclarer en faveur des amants et des braves,
-la fortune voulut achever son ouvrage: les valets de don Luis firent
-tout ce qu'il exigea, et la belle Claire eut tant de joie de voir rester
-son amant, qu'elle en parut mille fois plus belle. Quant à Zoraïde, qui
-ne comprenait pas bien ce qu'elle voyait, elle s'attristait ou se
-réjouissait selon qu'elle voyait les autres être gais ou tristes,
-réglant ses sentiments sur ceux de son Espagnol, qu'elle ne quittait pas
-des yeux un seul instant. L'hôtelier, qui s'était aperçu du présent que
-le curé avait fait au barbier, voulut se faire apaiser de la même
-manière, et se mit aussi à réclamer l'écot de don Quichotte, plus le
-prix de ses outres et de son vin, jurant qu'il ne laisserait sortir ni
-Rossinante, ni Sancho, ni l'âne, avant d'être payé jusqu'au dernier
-maravédis. Le curé régla le compte, et don Fernand en paya le montant,
-quoique l'auditeur eût offert sa bourse. Ainsi, pour la seconde fois, la
-paix fut conclue, et, selon l'expression de notre chevalier, au lieu de
-la discorde du camp d'Agramant, on vit régner le calme et la douceur de
-l'empire d'Auguste. Tout le monde convint que cet heureux résultat était
-dû à l'éloquence du curé et à la libéralité de don Fernand.
-
-Se voyant débarrassé de toutes ces querelles, tant des siennes que de
-celles de son écuyer, don Quichotte crut qu'il était temps de continuer
-son voyage, et de songer à poursuivre la grande aventure qu'il s'était
-chargé de mener à fin. Dans cette intention, il alla se jeter aux genoux
-de Dorothée, qui d'abord ne voulut point l'écouter; aussi, pour lui
-obéir, il se releva et dit: C'est un adage bien connu, très-haute et
-très-illustre princesse, que la diligence est mère du succès, et
-l'expérience a prouvé maintes fois que l'activité du plaideur vient à
-bout d'un procès douteux; mais cette vérité n'éclate nulle part mieux
-qu'à la guerre, où la vigilance et la célérité à prévenir les desseins
-de l'ennemi nous en font souvent triompher avant qu'il se soit mis sur
-la défensive. Je vous dis ceci, très-excellente dame, parce qu'il me
-semble que notre séjour dans ce château est non-seulement désormais
-inutile, mais qu'il pourrait même nous devenir funeste. Qui sait si
-Pandafilando n'aura point appris par des avis secrets que je suis sur le
-point de l'aller détruire, et si, se prévalant du temps que nous
-perdons, il ne sera point fortifié dans quelque château, contre lequel
-toute ma force et toute mon adresse seront impuissantes? Prévenons donc
-ses desseins par notre diligence, et partons à l'instant même, car
-l'accomplissement des souhaits de Votre Grâce n'est éloigné que de la
-distance qui me sépare encore de son ennemi.
-
-Après ces paroles, don Quichotte se tut, et attendit gravement la
-réponse de la princesse, qui, avec une contenance étudiée et un langage
-accommodé à l'humeur de notre héros, lui répondit en ces termes:
-
-Seigneur, je vous sais gré du désir ardent que vous faites paraître de
-soulager mes peines; c'est agir en véritable chevalier; plaise au ciel
-que vos vœux et les miens s'accomplissent, afin que je puisse être à
-même de vous prouver que toutes les femmes ne sont pas ingrates. Partons
-sur-le-champ si tel est votre désir, je n'ai de volonté que la vôtre;
-disposez de moi: celle qui a mis entre vos mains ses intérêts et la
-défense de sa personne a hautement manifesté l'opinion qu'elle a de
-votre prudence, et témoigné qu'elle s'abandonne aveuglément à votre
-conduite.
-
-A la garde de Dieu! reprit don Quichotte; puisqu'une si grande princesse
-daigne s'abaisser devant moi, je ne veux point perdre l'occasion de la
-relever et de la rétablir sur son trône; partons sur-le-champ. Sancho,
-selle Rossinante, prépare ta monture et le palefroi de la reine; prenons
-congé du châtelain et de tous ces chevaliers, et quittons ces lieux au
-plus vite.
-
-Seigneur, seigneur, répondit Sancho en branlant la tête, va le hameau
-plus mal que n'imagine le bedeau, soit dit sans offenser personne.
-
-Traître, repartit don Quichotte, quel mal peut-il y avoir en aucun
-hameau, ni en aucune ville du monde, qui soit à mon désavantage?
-
-Si Votre Grâce se met en colère, reprit Sancho, je me tairai; alors vous
-ne saurez point ce que je me crois obligé de vous révéler et ce que tout
-bon serviteur doit dire à son maître.
-
-Dis ce que tu voudras, répliqua don Quichotte, pourvu que tes paroles
-n'aient pas pour but de m'intimider: si la peur te possède, songe à t'en
-guérir; quant à moi, je ne veux la connaître que sur le visage de mes
-ennemis.
-
-Il ne s'agit point de cela, ni de rien qui en approche, répondit Sancho;
-mais il est une chose que je ne saurais cacher plus longtemps à Votre
-Grâce, c'est que cette grande dame qui se prétend reine du royaume de
-Micomicon ne l'est pas plus que ma défunte mère; si elle l'était, elle
-n'irait pas, dès qu'elle se croit seule, et à chaque coin de mur, se
-becqueter avec quelqu'un de la compagnie.
-
-Ces paroles firent rougir Dorothée, parce qu'à dire vrai don Fernand
-l'embrassait souvent à la dérobée; et Sancho, qui s'en était aperçu,
-trouvait que ce procédé sentait plutôt la courtisane que la princesse:
-de sorte que la jeune fille, un peu confuse, ne sut que répondre. Ce qui
-m'oblige à vous dire cela, mon cher maître, c'est que, si après avoir
-vous et moi bien chevauché, passé de mauvaises nuits et de pires
-journées, il faut qu'un fanfaron de taverne vienne jouir du fruit de nos
-travaux, je n'ai pas besoin de me presser de seller Rossinante et le
-palefroi de la reine, ni vous de battre les buissons pour qu'un autre en
-prenne les oiseaux. En pareil cas, mieux vaut rester tranquille, et que
-chaque femelle file sa quenouille.
-
-Qui m'aidera à peindre l'effroyable colère de don Quichotte, quand il
-entendit les inconvenantes paroles de son écuyer? Elle fut telle que,
-les yeux hors de la tête, et bégayant de rage, il s'écria: Scélérat,
-téméraire et impudent blasphémateur! comment as-tu l'effronterie de
-parler ainsi en ma présence, et devant ces illustres dames! comment
-oses-tu former dans ton imagination des pensées si détestables! Fuis
-loin de moi, cloaque de mensonges, réceptacle de fourberies, arsenal de
-malice, publicateur d'extravagances scandaleuses, perfide ennemi de
-l'honneur et du respect qu'on doit aux personnes royales! fuis, ne
-parais jamais en ma présence, si tu ne veux pas que je t'anéantisse
-après t'avoir fait souffrir tout ce que la fureur peut inventer. En
-parlant ainsi, il fronçait les sourcils, il s'enflait les narines et les
-joues, portait de tous côtés des regards menaçants, et frappait du pied
-à grands coups sur le sol, signes évidents de l'épouvantable colère qui
-faisait bouillonner ses entrailles.
-
-En entendant ces terribles invectives, devant ces gestes furieux et
-menaçants, Sancho demeura si atterré, que Ben-Engeli ne craint pas de
-dire que le pauvre écuyer eût voulu de bon cœur que la terre se fût
-entr'ouverte pour l'engloutir; aussi, dans l'impuissance de répondre,
-il tourna les talons, et s'en fut loin de la présence de son maître.
-Mais la spirituelle Dorothée, qui connaissait l'humeur de don Quichotte,
-lui dit pour l'adoucir: Seigneur chevalier, ne vous irritez point des
-impertinences de votre bon écuyer; peut-être ne les a-t-il pas proférées
-sans raison, car on ne peut soupçonner sa conscience chrétienne d'avoir
-sciemment porté un faux témoignage. Il faut donc croire, et même cela
-est certain, que, dans ce château, toutes choses arrivant par
-enchantement, Sancho aura vu par cette voie diabolique ce qu'il dit
-avoir vu d'offensant contre mon honneur.
-
-Par le Dieu tout-puissant, créateur de l'univers, s'écria don Quichotte,
-Votre Grandeur a touché juste: quelque mauvaise vision a troublé ce
-misérable pécheur, et lui aura fait voir par enchantement, ce qu'il
-vient de dire; car je connais assez sa simplicité et son innocence pour
-être persuadé que de sa vie il ne voudrait faire de tort à qui que ce
-soit.
-
-Sans aucun doute, ajouta don Fernand; et votre Seigneurie doit lui
-pardonner et le rappeler au giron de ses bonnes grâces, comme avant que
-ces visions lui eussent brouillé la cervelle.
-
-Je lui pardonne, dit don Quichotte; et aussitôt le curé alla chercher
-Sancho, qui vint humblement se prosterner aux pieds de son maître, en
-lui demandant sa main à baiser.
-
-Don Quichotte la donna. A présent, mon fils Sancho, lui dit-il, tu ne
-douteras plus de ce que je t'ai dit tant de fois, que tout ici n'arrive
-que par voie d'enchantement.
-
-Je n'en doute plus, et j'en jurerai quand on voudra, répondit Sancho,
-car je vois que je parle moi-même par enchantement. Toutefois, il faut
-en excepter mon bernement, qui fut véritable, et dont le diable ne se
-mêla point, si ce n'est pour en suggérer l'idée.
-
-N'en crois rien, répliqua don Quichotte: s'il en était ainsi, je
-t'aurais vengé alors, et je te vengerai à cette heure; mais ni à cette
-heure, ni alors, je n'ai pu trouver sur qui venger ton outrage.
-
-[Illustration: Voilà le mandat qui m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de
-grands chemins (p. 248).]
-
-On voulut savoir ce que c'était que ce bernement, et l'hôtelier conta de
-point en point de quelle manière on s'était diverti de Sancho, ce qui
-fit beaucoup rire l'auditoire; aussi, pendant ce récit, l'écuyer
-aurait-il cent fois éclaté de colère, si son maître ne l'eût assuré de
-nouveau que tout cela n'était qu'enchantement. Néanmoins la simplicité
-de Sancho n'alla jamais jusqu'à croire que ce fût une fiction; au
-contraire, il persista à penser que c'était une malice bien et dûment
-exécutée par des hommes en chair et en os.
-
-Il y avait deux jours que tant d'illustres personnages se trouvaient
-réunis dans l'hôtellerie. Jugeant qu'il était temps de partir, ils
-pensèrent aux moyens de ramener don Quichotte en sa maison, où le curé
-et maître Nicolas pourraient travailler plus aisément à remonter cette
-imagination détraquée, sans donner à don Fernand et à Dorothée la peine
-de faire le voyage, comme on l'avait arrêté d'abord, sous prétexte de
-rétablir la princesse de Micomicon dans ses États. Ils imaginèrent de
-faire marché avec le conducteur d'une charrette à bœufs, qui passait là
-par hasard, pour emmener notre chevalier de la manière que je vais
-raconter.
-
-Avec de grands bâtons entrelacés, on construisit une espèce de cage,
-assez vaste pour qu'un homme y pût tenir passablement à l'aise; après
-quoi don Fernand et ses compagnons, les gens de don Luis, les archers et
-l'hôtelier, ayant pris divers déguisements d'après l'avis du curé qui
-conduisait l'affaire, entrèrent en silence dans la chambre de don
-Quichotte. Plongé dans le sommeil, notre héros était loin de s'attendre
-à une pareille aventure. On lui lia les pieds et les mains si
-étroitement, que lorsqu'il s'éveilla il ne put faire autre chose que
-s'étonner de l'état où il se trouvait et de l'étrangeté des figures qui
-l'environnaient. Il ne manqua pas de croire tout aussitôt ce que son
-extravagante imagination lui représentait sans cesse, c'est-à-dire que
-c'étaient des fantômes habitants de ce château enchanté, et qu'il était
-enchanté, puisqu'il ne pouvait se défendre ni même se remuer. Tout
-réussit précisément comme l'avait prévu le curé inventeur de ce
-stratagème.
-
-De tous les assistants, le seul Sancho était avec sa figure ordinaire,
-et peut-être aussi le seul dans son bon sens. Quoiqu'il fût bien près de
-partager la maladie de son maître, il ne laissa pas de reconnaître ces
-personnages travestis; mais dans son abasourdissement, il n'osa point
-ouvrir la bouche avant d'avoir vu où aboutirait cette séquestration de
-son seigneur, lequel, muet comme un poisson, attendait le dénoûment de
-tout cela. Le dénoûment fut qu'on apporta la cage près de son lit et
-qu'on le mit dedans. Après en avoir cloué les ais de telle façon qu'il
-eût fallu de puissants efforts pour les rompre, les fantômes le
-chargèrent sur leurs épaules; et au sortir de la chambre, on entendit
-une voix éclatante (c'était celle de maître Nicolas) prononcer ces
-paroles:
-
-O noble et vaillant chevalier de la Triste-Figure! N'éprouve aucun
-déconfort de la captivité que tu subis en ce moment; il doit en être
-ainsi pour que l'aventure où t'a engagé la grandeur de ton courage soit
-plus tôt achevée. On en verra la fin, quand le terrible lion de la
-Manche et la blanche colombe du Toboso reposeront dans le même nid,
-après avoir humilié leurs fronts superbes sous le joug d'un doux hyménée
-d'où sortiront un jour de vaillants lionceaux qui porteront leurs
-griffes errantes sur les traces de leur inimitable père. Et toi, ô le
-plus discret et le plus obéissant écuyer qui ait jamais ceint l'épée et
-porté barbe au menton, ne te laisse pas troubler en voyant ainsi enlever
-sous tes yeux la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, toi-même, s'il
-plaît au grand régulateur des mondes, tu te verras élevé à une telle
-hauteur que tu ne pourras plus te reconnaître; ainsi seront accomplies
-les promesses de ton bon seigneur. Je viens encore te dire, au nom de la
-sage Mentironiane, que tes travaux ne demeureront pas sans récompense,
-et que tu verras en son temps s'abattre sur toi une fertile rosée de
-gages et de salaires. Va, divin écuyer, va sur les traces de ce
-valeureux et enchanté chevalier, car il t'est commandé de le suivre
-jusqu'au terme fixé par votre commune destinée; et comme il ne m'est pas
-permis de t'en dire davantage, je te fais mes adieux, et m'en retourne
-où seul je sais.
-
-A la fin de la prédiction, le barbier renforça sa voix, puis la baissa
-peu à peu avec une inflexion si touchante, que ceux même qui savaient la
-supercherie furent sur le point de prendre au sérieux ce qu'ils venaient
-d'entendre.
-
-Don Quichotte se sentit consolé par les promesses de l'oracle, car il en
-démêla le sens et la portée et comprit fort bien qu'on lui faisait
-espérer de se voir un jour uni par les liens sacrés d'un légitime
-mariage avec sa chère Dulcinée du Toboso, dont le sein fécond mettrait
-au monde les lionceaux, ses fils, pour l'éternelle gloire de la Manche.
-Ajoutant donc à ces promesses une foi égale à celle qu'il avait pour les
-livres de chevalerie, il répondit en poussant un grand soupir:
-
-O toi, qui que tu sois, qui m'annonces de si heureux événements, conjure
-de ma part, je t'en supplie, le sage enchanteur qui prend soin de mes
-affaires de ne pas me laisser mourir dans cette prison où l'on m'emmène,
-avant d'avoir vu l'entier accomplissement des incomparables promesses
-que tu m'annonces. Pourvu qu'elles viennent à se réaliser, je ferai
-gloire des peines de ma captivité; et loin de regarder comme un rude
-champ de bataille le lit étroit et dur sur lequel je suis étendu en ce
-moment, je le tiendrai pour une molle et délicieuse couche nuptiale.
-Quant à la consolation que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza,
-mon écuyer, j'ai trop de confiance dans sa loyauté et son affection pour
-craindre qu'il m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; et
-s'il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je ne
-pusse lui donner l'île que je lui ai promise ou quelque chose
-d'équivalent, il est du moins assuré de ses gages, car j'ai eu soin de
-déclarer par mon testament le dédommagement que je lui destine,
-dédommagement, il est vrai, fort au-dessous de ses services et de mes
-bonnes intentions à son égard, mais enfin le seul que me permettent mes
-faibles moyens.
-
-A ces mots, Sancho Panza, tout attendri, fit un profond salut et baisa
-les deux mains de son maître, car lui en baiser une seulement n'était
-pas possible, puisqu'elles étaient attachées ensemble; aussitôt les
-fantômes, enlevant la cage, la placèrent sur la charrette.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII
-
-QUI CONTIENT DIVERSES CHOSES
-
-
-Lorsque don Quichotte se vit hissé sur la charrette: Certes, dit-il,
-j'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, mais de ma vie je
-n'ai lu, ni vu, ni entendu dire, qu'on emmenât de la sorte les
-chevaliers enchantés, surtout avec la lenteur particulière à ces lourds
-et paresseux animaux. En effet, c'est toujours par les airs, et avec une
-rapidité excessive qu'on a coutume de les enlever, soit enfermés dans un
-épais nuage, soit sur un char de feu, soit enfin montés sur quelque
-hippogriffe; mais être emmené dans une charrette traînée par des bœufs,
-vive Dieu! j'en mourrai de honte. Après tout, peut-être, les enchanteurs
-de nos jours procèdent-ils autrement que ceux des temps passés.
-Peut-être aussi étant nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui
-ait ressuscité l'exercice oublié de la chevalerie errante, aura-t-on
-inventé, pour moi, de nouveaux genres d'enchantements et de nouvelles
-manières de faire voyager les enchantés. Dis-moi, que t'en semble, ami
-Sancho?
-
-Je ne sais trop, seigneur, ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je
-n'ai pas autant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes, mais
-pourtant j'oserais affirmer que ces visions qui nous entourent ne sont
-pas très-catholiques.
-
-Catholiques! s'écria don Quichotte; hé, bon Dieu! comment seraient-elles
-catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des figures
-fantastiques pour venir me mettre en cet état? Si tu veux t'en assurer
-par toi-même, touche-les, mon ami, et tu verras que ce sont de purs
-esprits qui n'ont d'un corps solide que l'apparence.
-
-Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà assez maniés, à
-telles enseignes que le diable qui se donne là tant de peine est bien en
-chair et en os, et je ne pense pas que cet autre se nourrisse de vent.
-Il a de plus une propriété très-différente de celle qu'on attribue aux
-démons, qui est de sentir toujours le soufre, car lui, il sent l'ambre à
-une demi-lieue de distance.
-
-Sancho désignait par là don Fernand, qui, en qualité de grand seigneur,
-portait toujours sur lui des parfums.
-
-Ne t'en étonne point, ami Sancho, repartit don Quichotte, les diables en
-savent plus long que tu ne penses; et bien qu'ils portent avec eux des
-odeurs, ils ne peuvent rien sentir, étant de purs esprits; ou s'ils
-sentent quelque chose, ce ne peut être qu'une odeur fétide et
-détestable. La raison en est simple, quelque part qu'ils aillent, ils
-traînent après eux leur enfer; et comme la bonne odeur est une chose qui
-réjouit les sens, il est impossible qu'ils sentent jamais bon. Quand
-donc tu t'imagines que ce démon sent l'ambre, ou tu te trompes, ou il
-veut te tromper, afin de t'empêcher de reconnaître qui il est.
-
-Pendant cet entretien du maître et du valet, don Fernand et Cardenio,
-craignant que don Quichotte ne vînt à découvrir la supercherie,
-décidèrent, afin de prévenir ce contre-temps, de partir sur l'heure; en
-conséquence, ils ordonnèrent à l'hôtelier de seller Rossinante et de
-bâter le grison, en même temps que le curé faisait prix avec les archers
-pour accompagner jusqu'à son village le chevalier enchanté. Cardenio
-attacha le plat à barbe et la rondache à l'arçon de la selle de
-Rossinante, puis le donna à mener à Sancho, qu'il fit monter sur son
-âne, et prendre les devants, pendant que deux archers, armés de leurs
-arquebuses, marchaient de chaque côté de la charrette. Mais avant que
-les bœufs commençassent à tirer, l'hôtesse sortit du logis avec sa
-fille et Maritorne, pour prendre congé de don Quichotte, dont elles
-feignaient de pleurer amèrement la disgrâce.
-
-Ne pleurez point, mes excellentes dames, leur dit notre héros; ces
-malheurs sont attachés à la profession que j'exerce, et sans eux je ne
-me croirais pas un véritable chevalier errant, car rien de semblable
-n'arrive aux chevaliers de peu de renom, qu'on laisse toujours dans
-l'obscurité où ils s'ensevelissent d'eux-mêmes. Ces malheurs, n'en
-doutez pas, sont le lot des plus renommés, de ceux enfin dont la
-vaillance et la vertu excitent la jalousie des chevaliers leurs
-confrères qui, désespérant de pouvoir égaler leur mérite, trament
-lâchement leur ruine; mais la vérité est d'elle-même si puissante, qu'en
-dépit de la magie inventée par Zoroastre, elle sortira victorieuse de
-tous ces périls, surmontera tous ces obstacles, et répandra dans le
-monde un éclat non moins vif que celui dont le soleil illumine les
-cieux. Pardonnez-moi, mes bonnes dames, si je vous ai causé quelque
-déplaisir: croyez bien que ce fut malgré moi, car volontairement et en
-connaissance de cause jamais je n'offenserai personne. Priez Dieu qu'il
-me tire de cette prison où me retient quelque malintentionné enchanteur:
-et si un jour je deviens libre, je veux rappeler à ma mémoire, où elles
-sont du reste profondément gravées, les courtoisies que j'ai reçues dans
-votre château, pour vous en témoigner ma gratitude par toutes sortes de
-bons offices.
-
-Pendant que notre chevalier faisait ses adieux aux dames du château, le
-curé et le barbier prenaient congé de don Fernand et de ses compagnons,
-ainsi que du captif, de l'auditeur et des autres dames, principalement
-de Dorothée et de Luscinde. Tous s'embrassèrent en se promettant de se
-donner de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé une voie sûre
-pour l'informer de ce que deviendrait don Quichotte, affirmant qu'il ne
-saurait lui faire un plus grand plaisir; de son côté, il s'engagea à lui
-mander tout ce qu'il croyait pouvoir l'intéresser, tel que son mariage
-avec Dorothée, la solennité du baptême de Zoraïde, le succès des amours
-de don Luis et de la belle Claire. Les compliments terminés, on
-s'embrassa de nouveau, en se réitérant les offres de service.
-
-Sur le point de se séparer, l'hôtelier s'approcha du curé et lui remit
-quelques papiers qu'il avait trouvés dans la même valise où était
-l'histoire du Curieux malavisé, désirant, disait-il, lui en faire
-présent, puisqu'il n'avait point de nouvelles du maître de cette
-valise. Le curé le remercia, et prenant le manuscrit, il lut au titre:
-_Histoire de Rinconette et de Cortadillo_[55]. Puisqu'elle est du même
-auteur, pensa-t-il, cette histoire ne doit pas être moins intéressante
-que celle du Curieux malavisé.
-
- [55] Cette nouvelle est de Cervantes lui-même. Elle fut publiée, pour
- la première fois, dans le recueil de ses nouvelles, 1613. Elles
- étaient divisées en (_jocosas_) badines et (_serias_) sérieuses.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il ne manqua pas de croire que c'étaient des fantômes et qu'il était
-enchanté (p. 254).]
-
-Là-dessus, le cortége se mit en route dans l'ordre suivant: d'abord, le
-char à bœufs, accompagné, comme je l'ai déjà dit, par deux archers
-marchant de chaque côté armés de leurs arquebuses; Sancho suivait, monté
-sur son âne et tirant Rossinante par la bride; puis enfin le curé et le
-barbier, sur leurs mules et le masque sur le visage pour n'être pas
-reconnus. Cette illustre troupe marchait d'un pas grave et majestueux,
-s'accommodant à la lenteur de l'attelage. Quant à don Quichotte, il
-était assis, appuyé contre les barreaux de sa cage, les mains attachées
-et les jambes étendues, immobile et silencieux comme une statue de
-pierre. On fit dans cet ordre environ deux lieues, jusqu'à ce qu'on fût
-arrivé dans un vallon où le conducteur demanda à faire paître ses
-bœufs; après en avoir parlé au curé, le barbier conseilla d'aller un
-peu plus loin, parce que derrière un coteau qu'ils voyaient devant eux
-se trouvait, disait-il, une vallée où il y avait beaucoup plus d'herbe,
-et de la meilleure.
-
-Ils continuèrent donc leur chemin, mais le curé ayant tourné la tête,
-vit venir six ou sept hommes, montés sur de puissantes mules, qui les
-eurent bientôt rejoints, car ils allaient le train de gens pressés
-d'arriver à l'hôtellerie, encore éloignée d'une bonne lieue, pour y
-passer la grande chaleur du jour. Ils se saluèrent les uns les autres,
-et un des voyageurs, qui était chanoine de Tolède et paraissait chef de
-la troupe, voyant cette procession si bien ordonnée et un homme renfermé
-dans une cage, ne put s'empêcher de demander ce que cela signifiait et
-pourquoi on menait ainsi ce malheureux, pensant bien toutefois, à la vue
-des archers, que c'était quelque fameux brigand dont le châtiment
-appartenait à la Sainte-Hermandad.
-
-L'archer à qui le chanoine avait adressé la parole répondit: Seigneur,
-c'est à ce gentilhomme à vous apprendre lui-même pourquoi on le conduit
-de la sorte, car nous n'en savons rien.
-
-Don Quichotte avait tout entendu: Est-ce que par hasard, dit-il, Vos
-Grâces seraient instruites et versées dans ce qu'on appelle la
-chevalerie errante? En ce cas, je ne ferai pas de difficultés pour vous
-apprendre mes infortunes; sinon, il est inutile que je me fatigue à vous
-les raconter.
-
-Frère, répondit le chanoine, je connais bien mieux les livres de
-chevalerie que les éléments de logique du docteur Villalpando[56]; ainsi
-vous pouvez en toute assurance me confier ce qu'il vous plaira.
-
- [56] Gaspard de Villalpando est l'auteur d'un livre scolastique fort
- estimé de son temps.
-
-Eh bien, seigneur chevalier, répliqua don Quichotte, apprenez que je
-suis retenu dans cette cage par la malice et la jalousie des
-enchanteurs, car la vertu est toujours plus vivement persécutée par les
-méchants qu'elle n'est soutenue par les gens de bien. Je suis chevalier
-errant, non de ceux que la renommée ne connaît point, ou dont elle
-dédaigne de s'occuper, mais de ces chevaliers dont, en dépit de l'envie,
-en dépit de tous les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde
-et de tous les gymnosophistes de l'Éthiopie, elle prend soin de graver
-le nom et les exploits dans le temple de l'immortalité, pour servir,
-dans les siècles à venir, de modèle et d'exemple aux chevaliers errants
-qui voudront arriver jusqu'au faîte de la gloire des armes.
-
-Le curé, qui s'était approché avec le barbier, ajouta: Le seigneur don
-Quichotte a raison; il est enchanté sur cette charrette, non par sa
-faute et pour ses péchés, mais par la surprise et l'injuste violence de
-ceux à qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage. Vous avez devant
-vous ce chevalier de la Triste-Figure dont vous aurez sans doute entendu
-parler et de qui les actions héroïques et les exploits inouïs seront à
-jamais gravés sur le marbre et le bronze, quelque effort que fassent
-l'envie pour en ternir l'éclat, et la malice pour les ensevelir dans
-l'oubli.
-
-Lorsque le chanoine entendit celui qui était libre tenir même langage
-que le prisonnier, il fut sur le point de se signer de surprise, ainsi
-que ceux qui l'accompagnaient. En ce moment, Sancho Panza, qui s'était
-approché afin d'entendre la conversation, voulut tout raccommoder, et
-prit la parole:
-
-Par ma foi, seigneurs, dit-il, qu'on me sache gré ou non de ce que je
-vais dire, peu m'importe, puisque ma conscience m'oblige à parler. La
-vérité est que monseigneur don Quichotte n'est pas plus enchanté que ma
-défunte mère: il jouit de son bon sens, il boit, il mange, et il fait
-ses nécessités comme les autres hommes, enfin tout comme avant d'être
-mis dans cette cage. Cela étant, pourquoi donc veut-on me faire accroire
-qu'il est enchanté? comme si je ne savais pas que les enchantés ne
-mangent, ni ne dorment, ni ne parlent; tandis que si une fois mon maître
-s'y met, je gage qu'il va jaser plus que trente procureurs. Puis,
-regardant le curé, il ajouta: Est-ce que Votre Grâce s'imagine que je ne
-devine pas où tendent tous ces enchantements? Vous avez beau cacher
-votre visage, seigneur licencié, je vous connais comme je connais mon
-âne. Au diable soit la rencontre! si Votre Révérence ne s'était mise à
-la traverse, mon maître serait déjà marié avec l'infante de Micomicon,
-et moi j'allais obtenir un comté ou une seigneurie, ce qui est la
-moindre récompense que je puisse espérer de la générosité de monseigneur
-de la Triste-Figure, et de la fidélité de mes services. Je vois à
-présent combien est vrai ce qu'on dit dans mon pays: «La roue de la
-fortune va plus vite que celle d'un moulin, et ceux qui étaient hier sur
-le pinacle sont aujourd'hui dans la poussière.» J'en suis fâché
-seulement pour ma femme et mes enfants, qui me verront revenir comme un
-simple palefrenier, au lieu de me voir arriver gouverneur ou vice-roi de
-quelque île. En attendant, seigneur licencié, prenez garde que Dieu ne
-vous demande compte, dans ce monde ou dans l'autre, du tour que l'on
-joue à mon maître, et de tout le bien qu'on l'empêche de faire en lui
-ôtant les moyens de secourir les affligés, les veuves et les orphelins,
-et de châtier les brigands.
-
-Allons! nous y voilà, repartit le barbier: comment Sancho, vous êtes
-aussi de la confrérie de votre maître? Vive Dieu! il me prend envie de
-vous enchanter, et de vous mettre en cage avec lui comme membre de la
-même chevalerie. A la malheure, vous vous êtes laissé engrosser de ses
-promesses, et fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez si
-fort.
-
-Je ne suis gros de personne, repartit Sancho, et je ne suis point homme
-à me laisser engrosser, fût-ce par un prince. Quoique pauvre, je suis un
-vieux chrétien, et je ne dois rien à personne; si je convoite des îles,
-les autres convoitent bien autre chose, et chacun est fils de ses
-œuvres. Après tout, puisque, étant homme, je pourrais devenir pape,
-pourquoi pas gouverneur d'îles, si mon maître en peut conquérir tant
-qu'il ne sache qu'en faire? Prenez garde à ce que vous dites, seigneur
-barbier: ce n'est pas tout que de faire des barbes, il faut savoir faire
-la différence de Pierre à Pierre. Je dis cela parce que nous nous
-connaissons, et que ce n'est pas à moi qu'il faut donner de faux dés.
-Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est. Mais
-restons-en là, aller plus loin nous ferait trouver pire.
-
-Le barbier ne voulut pas répliquer, de crainte que Sancho, en parlant
-davantage, ne découvrît ce que lui et le curé avaient tant d'envie de
-cacher. Pour conjurer ce danger le curé avait pris les devants avec le
-chanoine et ses gens, à qui il dévoilait le mystère de cet homme encagé;
-il les informa de la condition du chevalier, de sa vie et de ses mœurs,
-racontant succinctement le commencement et la cause de ses rêveries
-extravagantes, et la suite de ses aventures, jusqu'à celle de la cage,
-enfin le dessein qu'ils avaient de le ramener chez lui, pour essayer si
-sa folie était susceptible de guérison.
-
-Le chanoine et ses gens écoutaient tout surpris l'histoire de don
-Quichotte; quand le curé l'eut achevée: Seigneur, lui dit le chanoine,
-les livres de chevalerie sont, suivant moi, non-seulement inutiles, mais
-encore très-préjudiciables à un État; et quoique j'aie commencé la
-lecture de presque tous ceux qui sont imprimés, je n'ai jamais pu me
-résoudre à en achever un seul, car tous se ressemblent, et il n'y a pas
-plus à apprendre dans l'un que dans l'autre. Ces sortes de compositions
-rentrent beaucoup dans le genre des anciennes fables milésiennes, contes
-bouffons, extravagants, lesquels avaient pour unique objet d'amuser et
-non d'instruire, au rebours des apologues, dont le but est de divertir
-et d'enseigner tout ensemble. Si réjouir l'esprit est le but qu'on s'est
-proposé dans les livres de chevalerie, il faut convenir qu'ils sont loin
-d'y atteindre, car ils ne sont remplis que d'événements
-invraisemblables, comme si leurs auteurs ignoraient que le mérite d'une
-composition résultant toujours de la beauté de l'ensemble et de
-l'harmonie des parties, la difformité et le désordre ne sauraient jamais
-plaire.
-
-En effet, quelle proportion de l'ensemble avec les parties et des
-parties avec l'ensemble peut-on trouver dans une composition où un
-damoiseau de quinze ans pourfend d'un seul revers un géant d'une taille
-énorme, comme s'il s'agissait d'un peu de fumée? Comment croire qu'un
-chevalier triomphe seul, par la force de son bras, d'un million
-d'ennemis, et sans qu'il lui en coûte une goutte de sang? Que dire de la
-facilité avec laquelle une reine, ou l'héritière de quelque grand
-empire, confie ses intérêts au premier chevalier errant qu'elle
-rencontre? Quel est l'esprit assez stupide et d'assez mauvais goût pour
-se complaire à entendre raconter qu'une grande tour remplie de
-chevaliers vogue légèrement sur la mer comme le vaisseau le plus léger
-pourrait le faire par un bon vent; que le soir cette tour arrive en
-Lombardie, et le lendemain, à la pointe du jour, sur les terres du
-Prêtre-Jean des Indes, ou en d'autres royaumes que jamais Ptolémée ou
-Marco Polo n'ont décrits?
-
-On dit que les auteurs de ces ouvrages, les donnant comme de pure
-invention, dédaignent la vraisemblance; parbleu! voilà une étrange
-raison. Pour que la fiction puisse plaire, ne doit-elle pas approcher un
-peu de la vérité, et n'est-ce pas une règle du bon sens que, pour être
-divertissantes, les aventures ne doivent pas sembler impossibles? il
-conviendrait, selon moi, que les ouvrages d'imagination fussent composés
-de manière à ne pas choquer le sens commun, et qu'après avoir tenu
-l'esprit en suspens, ils en vinssent à l'émouvoir, à le ravir, et à lui
-causer autant de plaisir que d'admiration; ce qui est toute la
-perfection d'un livre. Eh bien, quel livre de chevalerie a-t-on jamais
-vu dont tous les membres formassent un corps entier, c'est-à-dire dont
-le milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au
-milieu? Loin de là, les auteurs les composent de tant de membres
-dépareillés, qu'on dirait qu'ils se sont plutôt proposés de peindre un
-monstre ou une chimère qu'une figure avec ses proportions naturelles.
-Outre cela, leur style est rude et grossier, les prouesses qu'ils
-racontent sont incroyables, leurs aventures d'amour blessent la pudeur;
-ils sont prolixes dans la description des batailles, ignorants en
-géographie, et extravagants dans les voyages; finalement dépourvus de
-tact, d'art, d'invention, et dignes d'être chassés de tous les États
-comme gens inutiles et dangereux.
-
-Le curé avait attentivement écouté le chanoine, et le trouvait homme de
-sens. Il dit qu'il partageait son opinion, et que, par une aversion
-particulière qu'il avait toujours eue pour les livres de chevalerie, il
-avait fait brûler le plus grand nombre de ceux que possédait don
-Quichotte. Il raconta de quelle façon il avait instruit leur procès,
-ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait fait grâce,
-enfin ce qu'avait pensé le chevalier de la perte de sa bibliothèque. Ce
-récit divertit beaucoup le chanoine et ceux qui l'accompagnaient.
-
-Néanmoins, seigneur, reprit le chanoine, quelque mal que je pense de ces
-livres, ils ont, selon moi, un bon côté, et ce côté le voici: c'est
-l'occasion qu'ils offrent à l'intelligence de s'exercer et de se
-déployer à l'aise; en effet, la plume peut y courir librement, soit pour
-décrire des tempêtes, des naufrages, des rencontres, des batailles, soit
-pour peindre un grand capitaine avec toutes les qualités qui doivent le
-distinguer, telles que la vigilance à prévenir l'ennemi, l'éloquence à
-persuader les soldats, la prudence dans le conseil. Tantôt l'auteur
-peindra une lamentable histoire, tantôt quelque joyeux événement; là, il
-représentera une femme belle et vertueuse; ici, un cavalier vaillant et
-libéral: d'un côté, un barbare insolent et téméraire; de l'autre, un
-prince sage et modéré, sans cesse occupé du bien de ses sujets, et
-toujours prêt à récompenser le zèle et la fidélité de ses serviteurs. Il
-prêtera successivement à ses héros l'adresse et l'éloquence d'Ulysse, la
-piété d'Énée, la vaillance d'Achille, la prudence de César, la clémence
-d'Auguste, la bonne foi de Trajan, la sagesse de Caton, enfin toutes les
-grandes qualités qui peuvent rendre un homme illustre. Si avec cela,
-l'ouvrage est écrit d'un style pur, facile et agréable; si, au mérite de
-l'invention, l'auteur joint l'art de conserver la vraisemblance dans les
-événements, il aura tissu sa toile de fils précieux et variés, et
-composé un tableau qui ne manquera pas de plaire et d'instruire, ce qui
-est la fin qu'on doit se proposer en prenant la plume.
-
-[Illustration: On fit dans cet ordre environ deux lieues (p. 257).]
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII
-
-SUITE DU DISCOURS DU CHANOINE SUR LE SUJET DES LIVRES DE CHEVALERIE
-
-
-Votre Grâce a raison, dit le curé, et ceux qui composent ces sortes
-d'ouvrages sont d'autant plus à blâmer, qu'ils négligent les règles que
-vous venez de poser, règles dont l'observation a rendu si célèbres les
-deux princes de la poésie grecque et latine.
-
-J'ai quelquefois été tenté, reprit le chanoine, de composer un livre de
-chevalerie d'après ces mêmes règles, et j'en avais déjà écrit une
-centaine de pages. Pour éprouver si cet essai méritait quelque estime,
-je l'ai montré à des personnes qui, quoique gens d'esprit et de science,
-aiment passionnément ces sortes d'ouvrages, et à des ignorants qui n'ont
-de goûts que pour les folies; eh bien, chez les uns comme chez les
-autres, j'ai trouvé une agréable approbation. Néanmoins j'y ai renoncé,
-parce que d'abord cela ne me semblait guère convenir à ma profession, et
-qu'ensuite les gens ignorants sont beaucoup plus nombreux que les gens
-éclairés; et, quoiqu'on puisse se consoler d'être sifflé par le grand
-nombre des sots, quand on a l'estime de quelques sages, je n'ai pas
-voulu me soumettre au jugement de cet aveugle et impertinent vulgaire,
-à qui s'adressent principalement de semblables livres.
-
-Mais ce qui m'ôta surtout la pensée de le terminer, ce fut un
-raisonnement que je me fis à propos des comédies qu'on représente
-aujourd'hui. Si ces comédies, me disais-je, aussi bien celles
-d'invention que celles empruntées à l'histoire, sont, de l'aveu de tous,
-des ouvrages ridicules, sans nulle délicatesse, et entièrement contre
-les règles, si pourtant le vulgaire ne cesse d'y applaudir, si les
-auteurs qui les composent et les acteurs qui les représentent prétendent
-qu'elles doivent être ainsi composées, parce que le public les veut
-ainsi, tandis que les pièces où l'on respecte les règles de l'art n'ont
-pour approbateurs que quelques hommes de goût, la même chose arrivera à
-mon livre; et quand je me serai brûlé les sourcils à force de travail,
-je resterai comme ce _tailleur de Campillo_, qui fournissait gratis le
-fil et la façon.
-
-Souvent j'ai entrepris de faire comprendre à ces auteurs qu'ils
-faisaient fausse route, qu'ils obtiendraient plus de gloire et de profit
-en composant des pièces régulières; mais je les ai trouvés si entichés
-de leur méthode, qu'il n'y a raisons ni évidence qui puisse les y faire
-renoncer. M'adressant un jour à un de ces opiniâtres: Seigneur, lui
-disais-je, ne vous souvient-il point qu'il y a quelques années on
-représenta trois comédies d'un poëte espagnol qui obtinrent
-l'approbation générale; et que les comédiens y gagnèrent plus qu'ils
-n'ont gagné depuis avec trente autres des meilleurs qu'on ait composées?
-Je m'en souviens, répondit-il, vous voulez assurément parler de la
-_Isabella_, de la _Philis_ et de la _Alexandra_[57]? Justement,
-répliquai-je. Hé bien, ces pièces ne sont-elles pas selon les règles? et
-pourtant elles ont enlevé tous les suffrages. La faute n'en est donc pas
-au vulgaire, qu'on laisse se plaire à voir représenter des inepties,
-mais à ceux qui ne savent lui servir autre chose. Il n'y a rien de tel
-dans l'_Ingratitude vengée_[58], dans la _Numancia_, dans le _Marchand
-amoureux_, et encore moins dans l'_Ennemi favorable_, ni dans beaucoup
-d'autres pièces qui ont fait la réputation de leurs auteurs, et enrichi
-les comédiens qui les ont représentées. J'ajoutai encore bien des
-raisons qui confondirent mon homme, mais sans le faire changer
-d'opinion.
-
- [57] Ces trois pièces sont de Lupercio Leonardo de Argensola.
-
- [58] L'_Ingratitude vengée_ est de Lope de Vega; _Numancia_, de
- Cervantes lui-même; le _Marchand amoureux_, de Gaspard de Aguilar, et
- l'_Ennemi favorable_, de Francisco Tarraga.
-
-Seigneur chanoine, répondit le curé, vous venez de toucher là un sujet
-qui a réveillé dans mon esprit une aversion que j'ai toujours eue pour
-les comédies de notre temps, aversion au moins égale à celle que
-j'éprouve pour les livres de chevalerie. Lorsque la comédie, suivant
-Cicéron, devrait être l'image de la vie humaine, l'exemple des bonnes
-mœurs et le miroir de la vérité, pourquoi, de nos jours, la comédie
-n'est-elle que miroir d'extravagances, exemple de sottises, image
-d'impudicités? Car quelle plus grande extravagance que de montrer un
-enfant qui, dans la première scène, est au berceau, et dans la seconde a
-déjà barbe au menton? Quoi de plus ridicule que de nous peindre un
-vieillard bravache, un homme poltron dans toute la force de l'âge, un
-laquais orateur, un page conseiller, un roi crocheteur, une princesse
-laveuse de vaisselle? Que dire de cette confusion des temps et des lieux
-dans les pièces qu'on représente! N'ai-je pas vu une comédie où le
-premier acte se passait en Europe, le second en Asie, et le troisième en
-Afrique! En vérité, je gage que si l'ouvrage avait eu plus de trois
-actes, l'Amérique aurait eu aussi sa part. Si la vraisemblance doit être
-observée dans une pièce de théâtre, comment peut-on admettre que dans
-celle dont l'action est présentée comme contemporaine de Pépin ou de
-Charlemagne, le principal personnage soit l'empereur Héraclius, que
-l'on fait s'emparer de la terre sainte et entrer dans Jérusalem avec la
-croix? exploit qui fut l'œuvre de Godefroy de Bouillon, séparé du héros
-byzantin par un si grand nombre d'années!
-
-Si nous arrivons aux sujets sacrés, que de faux miracles, que de faits
-apocryphes! Ne va-t-on pas même jusqu'à introduire le surnaturel dans
-les sujets purement profanes? Tel en est presque toujours aujourd'hui le
-dénoûment, et cela sans autre motif que celui-ci: le vulgaire se laisse
-facilement toucher par ces scènes extraordinaires et en aime la
-représentation; ce qui est un oubli complet de la vérité, et la honte
-des écrivains espagnols, que les étrangers, observateurs fidèles des
-règles du théâtre, regardent comme des barbares dépourvus de goût et de
-sens. C'est un grand tort de prétendre que les spectacles publics étant
-faits pour amuser le peuple et le détourner des vices qu'engendre
-l'oisiveté, on obtient ce résultat par une mauvaise comédie aussi bien
-que par une bonne, et qu'il est fort inutile de s'assujettir à des
-règles qui fatiguent l'esprit et consument le temps; car bien
-certainement le spectateur serait plus satisfait d'une pièce à la fois
-régulière et embellie de tous les ornements de l'art, une action bien
-représentée ne manquant jamais d'intéresser le spectateur, et d'émouvoir
-l'esprit même le plus grossier.
-
-Après tout, peut-être ne faut-il pas s'en prendre tout à fait aux
-auteurs des défauts de leurs ouvrages: la plupart les connaissent, et
-certains parmi eux ne manquent ni d'intelligence ni de goût, mais ils ne
-travaillent pas pour la gloire, et les pièces de théâtre sont devenues
-une marchandise que les comédiens refuseraient si elles n'étaient pas
-conçues selon leur fantaisie: si bien que l'auteur est forcé de
-s'accommoder à la volonté de celui qui doit payer son ouvrage, et de le
-livrer tel qu'on lui a commandé. N'avons-nous pas vu un des plus beaux
-et des plus rares esprits de ce royaume[59], pour complaire aux
-comédiens, négliger de mettre la dernière main à ses ouvrages et de les
-rendre excellents, comme il pouvait le faire? D'autres, enfin, n'ont-ils
-pas écrit avec si peu de mesure, qu'après une seule représentation de
-leurs pièces, on a vu les acteurs obligés de s'enfuir, dans la crainte
-d'être châtiés pour avoir parlé contre la conduite du prince, ou contre
-l'honneur de sa maison? On obvierait, il me semble, à ces inconvénients,
-si, choisissant un homme d'autorité et d'intelligence, on lui donnait la
-charge d'examiner ces sortes d'ouvrages, et de n'en permettre
-l'impression et le débit qu'après avoir été revêtus de son approbation.
-Ce serait un remède contre la licence qui règne au théâtre: la crainte
-d'un examen sévère forcerait les auteurs à montrer plus de retenue; on
-ne verrait que de bons ouvrages, écrits avec la perfection dont vous
-venez de nous tracer les règles; enfin le public aurait là un
-passe-temps utile et agréable, car l'arc ne peut toujours être tendu, et
-l'humaine faiblesse a besoin de se reposer dans d'honnêtes récréations.
-
- [59] Lope de Vega. Il a composé près de dix-huit cents pièces de
- théâtre.
-
-La conversation en était là, quand le barbier s'approcha et dit au curé:
-Seigneur, voici l'endroit où j'ai pensé que nous pourrions plus
-commodément faire la sieste, et où les bœufs trouveront une herbe
-fraîche et abondante.
-
-C'est aussi ce qu'il me semble, répondit le curé; et il demanda au
-chanoine quels étaient ses projets.
-
-Le chanoine répondit qu'il serait bien aise de rester avec eux pour
-jouir de la beauté du vallon qui s'offrait à leur vue, pour profiter de
-la conversation du curé, qui l'intéressait vivement, enfin pour
-apprendre plus en détail l'histoire et les prouesses de don Quichotte.
-Afin de pouvoir se reposer en cet endroit l'après-dînée, il commanda à
-un de ses gens d'aller à l'hôtellerie voisine chercher de quoi manger;
-et comme on lui répondit que le mulet de bagage, bien pourvu de vivres,
-devait être arrivé, il se contenta d'envoyer son équipage à
-l'hôtellerie, ordonnant d'amener le mulet porteur des provisions.
-
-Pendant que cet ordre s'exécutait, Sancho, voyant qu'il pouvait enfin
-parler à son maître sans la continuelle présence du curé et du barbier,
-s'approcha de la cage et lui dit: Seigneur, pour la décharge de ma
-conscience, je veux vous dire ce qui se passe au sujet de votre
-enchantement. Ces deux hommes qui vous accompagnent avec le masque sur
-le visage sont le curé de notre paroisse et maître Nicolas, le barbier
-de notre endroit. Je pense qu'ils ne vous emmènent de la sorte que par
-jalousie, et parce que vos exploits leur donnent de l'ombrage; j'en
-conclus donc que vous n'êtes pas plus enchanté que mon âne, mais tout
-simplement joué et mystifié. Je n'en veux pour preuve que la réponse à
-une question que je vais vous adresser: si elle est telle qu'elle doit
-être et qu'elle sera, j'en suis certain, je vous ferai toucher du doigt
-la ruse, et alors vous avouerez qu'au lieu d'être enchanté, vous n'avez
-que la cervelle à l'envers.
-
-Demande ce que tu voudras, mon fils, répondit don Quichotte, je te
-donnerai satisfaction. Quant à l'opinion que tu as que ces deux hommes
-qui vont et viennent autour de nous sont le curé et le barbier de notre
-village, il peut se faire qu'ils te paraissent tels; mais qu'ils le
-soient effectivement, n'en crois rien, je te prie. S'ils te semblent ce
-que tu dis, sois sûr que les enchanteurs, auxquels il est facile de se
-transformer à volonté, ont pris leur ressemblance, afin de t'abuser et
-de te jeter dans un labyrinthe de doutes et d'incertitudes dont tu ne
-sortirais pas quand tu aurais en main le fil de Thésée, et aussi pour me
-troubler l'esprit, afin que je ne puisse pas deviner qui me joue ce
-mauvais tour. Car, enfin, d'un côté tu me dis que ce sont là le curé et
-le barbier de notre village; d'un autre côté, je me vois enfermé dans
-une cage, pendant que je suis certain qu'aucune puissance humaine ne
-serait capable de m'y retenir; que dois-je en conclure, si ce n'est que
-mon enchantement est bien plus fort et d'une tout autre espèce que ceux
-que j'ai lus dans toutes les histoires de chevaliers errants qui ont
-subi le même sort que moi? Ainsi donc, cesse de croire que ces gens-là
-sont ce que tu dis, car ils le sont tout comme je suis turc. Maintenant
-adresse-moi telle question que tu voudras; je consens à répondre jusqu'à
-demain.
-
-Par Notre-Dame; s'écria Sancho, faut-il que vous ayez la tête assez dure
-pour en être encore à reconnaître que le diable se mêle bien moins de
-vos affaires que les hommes! Or çà, je m'en vais vous prouver clair
-comme le jour que vous n'êtes point enchanté: dites-moi, je vous prie,
-seigneur... que Dieu vous délivre du tourment où vous êtes, et
-puissiez-vous tomber dans les bras de madame Dulcinée, au moment où vous
-y penserez le moins...
-
-Cesse tes exorcismes, mon fils, reprit don Quichotte: ne t'ai-je pas dit
-que je répondrai ponctuellement à tes questions?
-
-Voilà justement ce que je demande, répliqua Sancho: or çà, dites-moi,
-sans rien ajouter ni rien retrancher, mais franchement et avec vérité,
-comme doivent parler tous ceux qui font profession des armes en qualité
-de chevaliers errants...
-
-Je te répète que je ne mentirai en rien, reprit don Quichotte; mais pour
-l'amour de Dieu, finis-en, tu me fais mourir d'impatience avec tes
-préambules.
-
-Je n'en voulais pas davantage, dit Sancho; et je me crois assuré de la
-bonté et de la franchise de mon maître. Dès lors, comme cela vient fort
-à propos, je lui ferai une question: voyons, répondez, seigneur, depuis
-que Votre Grâce est enchantée dans cette cage, a-t-elle eu par hasard
-envie de faire, comme on dit, le petit ou le gros?
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Sancho, voyant qu'il pouvait enfin parler à son maître, s'approcha de la
-cage (p. 264).]
-
-Mon ami, je ne te comprends pas, dit don Quichotte; explique-toi mieux,
-si tu veux que je réponde d'une manière nette et précise.
-
-Vous ne comprenez pas ce que signifie le petit et le gros! repartit
-Sancho: vous moquez-vous de moi? mais c'est la première chose qu'on
-apprend à l'école. Je demande si vous n'avez point eu envie de faire ce
-que personne ne peut faire à votre place?
-
-Ah! si, vraiment! je comprends, répondit don Quichotte, et plus d'une
-fois; même à l'heure où je te parle, je me sens bien pressé; mets-y
-ordre promptement, je te prie; je crains qu'il ne soit déjà trop tard.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX
-
-DE L'EXCELLENTE CONVERSATION DE DON QUICHOTTE ET DE SANCHO PANZA.
-
-
-Par ma foi, vous êtes pris, s'écria Sancho, et voilà où je voulais en
-venir. Or çà, monseigneur: nierez-vous quand on voit une personne
-abattue et languissante, qu'on n'ait l'habitude de se dire: Qu'est-ce
-qu'a un tel? il ne mange, ne boit, ni ne dort, et ne sait jamais ce
-qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchanté? Il faut donc conclure
-de là que ceux qui ne boivent, ne mangent, ni ne dorment, et ne font
-point leurs fonctions naturelles, sont enchantés; mais non pas ceux qui
-ont l'envie qui vous presse à cette heure, qui boivent quand ils ont
-soif, mangent quand ils ont faim, et répondent à propos.
-
-Tu as raison, Sancho, répliqua don Quichotte; mais ne t'ai-je pas dit
-aussi qu'il y avait plusieurs sortes d'enchantements, que peut-être la
-forme en a changé par la succession des temps, et qu'aujourd'hui c'est
-un usage établi que les enchantés fassent tout ce que je fais? Cela
-étant, il n'y a rien à objecter; d'ailleurs, je sais et je tiens pour
-certain que je suis enchanté, ce qui suffit pour mettre ma conscience en
-repos: car si j'en doutais un seul instant, je me ferais scrupule de
-demeurer ainsi enseveli dans une lâche oisiveté, pendant que le monde
-est rempli d'infortunés qui sans doute ont besoin de mon secours et de
-ma protection.
-
-Eh bien, repartit Sancho, que n'essayez-vous, pour en être plus certain,
-de sortir de prison, ce à quoi je vous aiderai, puis de tâcher de monter
-sur Rossinante, qui me paraît aussi enchanté que vous, tant il est
-triste et mélancolique, et de nous mettre encore une fois à la recherche
-des aventures? Si cela ne réussit point, nous avons tout le temps de
-revenir à la cage, où je promets et je jure, foi de bon et loyal écuyer,
-de m'enfermer avec Votre Grâce, s'il arrive que vous soyez assez
-malheureux et moi assez imbécile pour ne pouvoir venir à bout de ce que
-je viens de dire.
-
-Je consens à tout, mon ami, répondit don Quichotte, et dès que tu verras
-l'occasion favorable, tu n'as qu'à mettre la main à l'œuvre; je ferai
-tout ce que tu voudras, et me laisserai conduire: mais tu verras, mon
-pauvre Sancho, combien est fausse l'opinion que tu te formes de tout
-ceci.
-
-Le chevalier errant et le fidèle écuyer s'entretinrent de la sorte
-jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'endroit où le curé, le chanoine et
-le barbier avaient mis pied à terre en les attendant. Les bœufs furent
-dételés pour les laisser paître en liberté, et Sancho pria le curé de
-permettre que son maître sortît un moment de la cage, parce qu'autrement
-elle courait grand risque de ne pas rester aussi propre que l'exigeait
-la dignité et la décence d'un chevalier tel que lui. Le curé comprit
-Sancho, et répondit qu'il y consentirait de bon cœur, sans la crainte
-où il était que don Quichotte, une fois libre, ne vînt à faire des
-siennes, et qu'il ne s'en allât si loin qu'on ne le revît plus.
-
-Je réponds de lui, reprit Sancho.
-
-Et moi aussi, ajouta le chanoine, pourvu qu'il nous donne sa foi de
-chevalier qu'il ne s'éloignera pas sans notre consentement.
-
-J'en fais le serment, dit don Quichotte. D'ailleurs, ajouta-t-il,
-l'enchanté n'a pas la liberté de faire sa volonté, puisque l'enchanteur
-peut empêcher qu'il ne bouge de trois siècles entiers; et que s'il
-s'enfuyait, il peut le faire revenir plus vite que le vent: ainsi,
-seigneurs, relâchez-moi sans crainte; car franchement la chose presse,
-et je ne réponds de rien.
-
-Sur sa parole, le chanoine le prit par la main et le tira de sa cage, ce
-dont le pauvre homme ressentit une joie extrême. La première chose qu'il
-fit fut de se détirer deux ou trois fois tout le corps; puis
-s'approchant de Rossinante: Miroir et fleur des coursiers errants,
-dit-il en lui donnant deux petits coups sur la croupe, j'espère toujours
-que, grâce à Dieu et à sa sainte Mère, nous nous reverrons bientôt dans
-l'état que nous souhaitons l'un et l'autre; toi sous ton cher maître, et
-moi sur tes reins vigoureux, exerçant ensemble la profession pour
-laquelle Dieu nous a mis en ce monde.
-
-Après avoir ainsi parlé, notre chevalier se retira à l'écart avec
-Sancho, et revint peu après, fort soulagé, et très-impatient de voir
-l'effet des promesses de son écuyer.
-
-Le chanoine ne pouvait se lasser de considérer notre héros: il observait
-jusqu'à ses moindres mouvements, étonné de cette étrange folie qui lui
-laissait l'esprit libre sur toutes sortes de sujets, et l'altérait si
-fort quand il s'agissait de chevalerie. Le malheur de ce pauvre
-gentilhomme lui fit compassion, et il voulut essayer de le guérir par le
-raisonnement. Toute la compagnie s'étant donc assise sur l'herbe, en
-attendant les provisions, il parla ainsi à don Quichotte:
-
-Est-il possible, seigneur, que cette fade et impertinente lecture des
-romans de chevalerie ait troublé votre esprit au point de vous persuader
-que vous êtes enchanté? comment peut-il se trouver au monde un homme
-assez simple pour s'imaginer que ces Amadis, ces empereurs de
-Trébizonde, ces Félix Mars d'Icarnie, tous ces monstres et tous ces
-géants, ces enchantements, ces querelles, ces défis, ces combats, en un
-mot tout ce fatras d'extravagances dont parlent les livres de chevalerie
-aient jamais existé? Pour moi, je l'avoue, quand je les lis sans faire
-réflexion qu'ils sont pleins de mensonges, ils ne laissent pas de me
-donner quelque plaisir; mais lorsque je viens à ne les plus considérer
-que comme un tissu de fables sans vraisemblance, je les jetterais de bon
-cœur au feu, comme des impostures qui abusent de la crédulité publique,
-et portent le trouble et le désordre dans les meilleurs esprits, tels
-enfin que le vôtre, au point qu'on est obligé de vous mettre en cage, et
-de vous conduire dans un char à bœufs, comme un lion ou un tigre
-promené de ville en ville.
-
-Allons, seigneur don Quichotte, rappelez votre raison et servez-vous de
-ce discernement admirable que le ciel vous a donné, afin de choisir des
-lectures plus profitables à votre esprit; et si, après tout, par
-inclination naturelle, vous éprouvez un grand plaisir à lire les
-exploits guerriers et les actions prodigieuses, adressez-vous à
-l'histoire, et là vous trouverez des miracles de valeur qui
-non-seulement ne le cèderont en rien à la fable, mais qui surpassent
-encore tout ce que l'imagination peut enfanter. Si vous voulez des
-grands hommes, la Grèce n'a-t-elle pas son Alexandre, Rome son César,
-Carthage son Annibal, la Lusitanie son Viriate? N'avons-nous pas, dans
-la Castille, Fernando Gonzalès, le Cid dans Valence, don Diego Garcia de
-Paredès dans l'Estramadure, don Garcy Perès de Vargas dans Xerès, don
-Garcilasso dans Tolède, et don Manuel Ponce de Léon dans Séville, tous
-modèles d'une vertu héroïque, dont les prouesses intéressent le lecteur,
-et lui donnent de grands exemples à suivre? Voilà, seigneur don
-Quichotte, une lecture digne d'occuper votre esprit; là vous apprendrez
-le métier de la guerre, et comment doit se conduire un grand capitaine;
-là, enfin, vous verrez des prodiges de valeur, qui, tout en restant dans
-les limites de la vérité, surpassent de beaucoup les actions ordinaires.
-
-Don Quichotte écoutait avec une extrême attention le discours du
-chanoine; après l'avoir considéré quelque temps en silence, il répondit:
-Si je ne me trompe, seigneur, cette longue harangue tend à me persuader
-qu'il n'a jamais existé de chevaliers errants; que les livres de
-chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et pernicieux à l'État; que
-j'ai mal fait de les lire, fort mal fait d'y ajouter foi, et plus mal
-fait encore de les prendre pour modèles dans la profession que j'exerce;
-en un mot, qu'il n'y a jamais eu d'Amadis de Gaule, ni de Roger de
-Grèce, ni cette foule de chevaliers dont nous possédons les histoires.
-
-C'est la pure vérité, répondit le chanoine.
-
-Vous avez ajouté, continua don Quichotte, que ces livres m'ont porté un
-grand préjudice, puisqu'ils m'ont troublé le jugement, et qu'ils sont
-cause qu'on m'a mis dans cette cage; enfin vous m'avez conseillé de
-changer de lecture et de choisir des livres sérieux, qui soient en même
-temps utiles et agréables.
-
-Tout cela est vrai au pied de la lettre, répondit le chanoine.
-
-Eh bien, reprit don Quichotte, toute réflexion faite, je trouve que
-c'est vous qui êtes enchanté et sans jugement, puisque vous osez
-proférer de pareils blasphèmes contre une chose si généralement reçue,
-et tellement admise pour véritable, que celui qui la nie, comme le fait
-Votre Grâce, mérite le même châtiment que vous infligez à ces livres
-dont la lecture vous révolte; car enfin prétendre qu'il n'y a jamais eu
-d'Amadis ni aucun de ces chevaliers errants dont les livres font
-mention, autant vaut soutenir que le soleil n'éclaire point, ou que la
-terre n'est pas ronde.
-
-Ainsi, selon vous, ce serait autant de faussetés, poursuivit notre
-héros, que l'histoire de l'infante Floride avec Guy de Bourgogne, et
-cette aventure de Fier-à-Bras au pont de Mantible, aventure qui se passa
-du temps de Charlemagne. Mais si vous traitez cela de mensonges, il doit
-en être de même d'Hector, d'Achille, de la guerre de Troie, des douze
-pairs de France, de cet Artus, roi d'Angleterre, qui existe encore
-aujourd'hui sous la forme d'un corbeau, et qu'à toute heure on s'attend
-à voir reparaître dans son royaume. Que ne dites-vous que l'histoire de
-Guérin Mesquin et de la dame de Saint-Grial, que les amours de don
-Tristan et de la reine Iseult sont fausses également; que celles de la
-belle Geneviève et de Lancelot sont apocryphes, quand il y a des gens
-qui se souviennent presque d'avoir vu la duègne Quintagnonne, qui eut le
-don de se connaître en vins mieux que le meilleur gourmet de la
-Grande-Bretagne. Ainsi, moi qui vous parle, je crois entendre encore mon
-aïeule, du côté paternel, me dire quand elle rencontrait une de ces
-vénérables matrones à long voile: Vois-tu, mon fils, en voici une qui
-ressemble à la duègne Quintagnonne; d'où j'infère qu'elle devait la
-connaître, ou qu'elle avait pour le moins vu son portrait. Il faudrait
-donc contester aussi l'histoire de Pierre de Provence et de la belle
-Maguelonne, lorsqu'on voit encore aujourd'hui dans le musée royal
-militaire la cheville de bois que montait ce chevalier, laquelle
-cheville, plus grosse qu'un timon de charrette, est auprès de la selle
-de Babieça, le cheval du Cid. De tout cela donc, je dois conclure, qu'il
-y a eu douze pairs de France, un Pierre de Provence, un Cid, et d'autres
-chevaliers de même espèce, enfin de ceux dont on dit communément qu'ils
-vont aux aventures.
-
-Voudrait-on soutenir encore que Juan de Merlo, ce vaillant Portugais,
-n'était pas chevalier errant, qu'il ne se battit pas en Bourgogne contre
-le fameux Pierre seigneur de Chargny, et plus tard à Bâle avec Henry de
-Ramestan, et qu'il ne remporta pas l'honneur de ces deux rencontres? Il
-ne manquerait plus que de traiter de contes en l'air les aventures de
-Pedro Barba, et celles de Guttierès Quixada (duquel je descends en
-droite ligne par les mâles), qui se signalèrent par la défaite des fils
-du comte de Saint-Pol. Ce sont sans doute aussi des fables que ces
-fameuses joutes de Suero de Quinones, ce célèbre défi du pas de
-l'Orbigo, celui de Luis de Falces contre don Gonzalès de Gusman,
-chevalier castillan, et mille autres glorieux faits d'armes des
-chevaliers chrétiens, à travers le monde, tous si véritables et si
-authentiques, que, je ne crains pas de le répéter, il faut avoir perdu
-la raison pour en douter un seul instant.
-
-Le chanoine était de plus en plus étonné de voir ce mélange confus que
-faisait notre héros de la fable et de l'histoire, et de l'admirable
-connaissance qu'avait cet homme de tout ce qui a été écrit touchant la
-chevalerie errante.
-
-Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, répliqua-t-il, qu'il n'y ait
-quelque chose de vrai dans ce que vous venez de dire, et
-particulièrement dans ce qui concerne les chevaliers errants d'Espagne;
-je vous accorde aussi qu'il y a eu douze pairs de France, mais je ne
-saurais ajouter foi à tout ce qu'en a écrit le bon archevêque Turpin. Il
-est vrai que des chevaliers choisis par les rois de France reçurent le
-nom de pairs, parce qu'ils avaient tous le même rang et qu'ils étaient
-égaux en naissance et en valeur: c'était un ordre à peu près comme
-l'ordre de Saint-Jacques ou celui de Calatrava en Espagne, dont chacun
-des membres est réputé vaillant et d'illustre origine, et de même que
-nous disons chevalier de Saint-Jean ou d'Alcantara, on disait alors un
-des douze pairs, parce qu'ils n'étaient que douze. Pour ce qui est de
-l'existence du Cid, je n'en doute pas plus que de celle de Bernard de
-Carpio; mais qu'ils aient fait tout ce qu'on en raconte, c'est autre
-chose. Quant à la cheville du cheval de Pierre de Provence, que vous
-dites se trouver à côté de la selle de Babieça dans le musée royal, je
-confesse à cet égard mon ignorance ou la faiblesse de ma vue, car je
-n'ai jamais remarqué cette cheville, ce qui me surprend, d'après le
-volume que vous dites, quoique j'aie bien vu la selle.
-
-[Illustration: Notre chevalier se retira à l'écart avec Sancho
-(p. 267).]
-
-Elle y est pourtant, répliqua don Quichotte, et la preuve, c'est qu'on
-l'a mise dans un fourreau de cuir pour la conserver.
-
-D'accord, repartit le chanoine, mais je ne me souviens pas de l'avoir
-vue; d'ailleurs, quand je vous accorderais qu'elle y fût, cela ne
-suffirait pas pour me faire ajouter foi aux histoires de tous ces Amadis
-et de ce nombre infini de chevaliers. C'est vraiment chose étonnante,
-qu'un galant homme tel que vous, doué d'un si bon entendement, ait pu
-prendre toutes ces extravagances pour autant de vérités incontestables.
-
-
-
-
-CHAPITRE L
-
-DE L'AGRÉABLE DISPUTE DU CHANOINE ET DE DON QUICHOTTE
-
-
-Sur ma foi! voilà qui est plaisant! s'écria don Quichotte; comment des
-livres imprimés avec privilége du roi et approbation des examinateurs,
-accueillis de tout le monde, des gens de qualité et du peuple, des
-savants et des ignorants, comment de tels livres ne seraient que
-rêveries et mensonges, quand la vérité y est partout si claire et si
-nue, et toutes les circonstances si bien précisées, qu'on y trouve le
-lieu de naissance et l'âge des chevaliers, les noms de leurs pères et
-mères, leurs exploits, les lieux où ils les ont accomplis; et tout cela
-de point en point, jour par jour, avec la plus scrupuleuse exactitude!
-Pour l'amour de Dieu, seigneur, n'ouvrez jamais la bouche, plutôt que de
-prononcer un tel blasphème, et, croyez que je vous conseille en ami:
-sinon, lisez ces livres; et vous verrez quel plaisir vous en donnera la
-lecture. Dites-moi un peu, je vous prie, n'auriez-vous pas un bonheur
-extrême, à l'instant où je vous parle, s'il s'offrait soudain devant
-vous un lac de poix bouillante, rempli de serpents, de lézards et de
-couleuvres, et que, du milieu de ses ondes épaisses et fumantes, une
-voix lamentable s'élevât, en vous disant:
-
-«O toi, chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac
-épouvantable, si tu veux posséder le trésor caché sous ses eaux, eh
-bien, montre la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ces
-ondes enflammées; autrement tu es indigne de contempler les
-incomparables merveilles qu'enferment les sept châteaux des sept fées,
-qui gisent sous sa noire épaisseur!»
-
-A peine la voix a-t-elle cessé de se faire entendre, que le chevalier,
-sans considérer le péril auquel il s'expose, se recommande à Dieu et à
-sa dame, s'élance dans ce lac bouillonnant, puis quand on le croit
-perdu, et que lui-même ne sait plus ce qu'il va devenir; le voilà qui se
-retrouve dans une merveilleuse campagne, à laquelle les Champs-Élysées
-eux-mêmes n'ont rien de comparable. Là, le ciel lui semble plus pur et
-plus serein, et le soleil brille d'une lumière nouvelle; bientôt une
-agréable forêt se présente à sa vue, et pendant qu'une foule d'arbres
-différents et toujours verts réjouit ses yeux, un nombre infini de
-petits oiseaux nuancés de mille couleurs voltigent de branches en
-branches, et charment son oreille par leur doux gazouillement; sans
-compter que non loin de là, un ruisseau roule en serpentant des flots
-argentés sur un sable d'or. Le chevalier aperçoit ensuite une élégante
-fontaine formée de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli; plus loin
-il en voit une autre, disposée d'une façon rustique, où les fins
-coquillages de la moule et les tortueuses maisons de l'escargot, rangés
-dans un aimable désordre et mêlés de brillants morceaux de cristal,
-forment un ouvrage varié, où l'art imitant la nature, rivalise avec elle
-et semble même la vaincre cette fois.
-
-Soudain le chevalier voit s'élever un palais, dont les murailles sont
-d'or massif, les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes et
-finalement d'une si admirable architecture que les rubis, les
-escarboucles, les perles et les émeraudes en composent la moindre
-matière. Tout à coup par une des portes du château sort une foule de
-jeunes damoiselles, dans un costume si riche et si galant, que je n'en
-finirais jamais si j'entreprenais de vous le dépeindre. Celle qui
-paraît être la maîtresse de ce lieu enchanteur prend alors par la main
-le preux aventurier, et, sans lui adresser une seule parole, elle le
-conduit dans ce riche palais, où après l'avoir fait déshabiller par ses
-compagnes, il est plongé dans un bain d'eaux délicieuses, où on le
-frotte de diverses essences; au sortir du bain, on lui passe une chemise
-de lin toute parfumée; après quoi on lui jette sur les épaules un
-magnifique manteau dont le prix égale pour le moins une ville entière,
-si ce n'est même davantage.
-
-Mais ce n'est pas tout: on l'introduit dans une salle dont l'ameublement
-surpasse tout ce qu'on peut imaginer; là, le chevalier trouve la table
-toute dressée; on lui donne à laver ses mains dans un bassin d'or
-ciselé, enrichi de diamants, avec une eau toute distillée d'ambre et de
-fleurs les plus odorantes; puis on le fait asseoir dans une chaise
-d'ivoire, et alors les damoiselles le servent à l'envi en observant un
-profond silence. Que dire du nombre et de la délicatesse des mets qui
-lui sont présentés? comment exprimer l'excellence de la musique qu'on
-lui donne pendant le repas, sans qu'il voie ni ceux qui chantent, ni
-ceux qui jouent des instruments? Le festin achevé, pendant que,
-mollement enfoncé dans son fauteuil, le chevalier est peut-être à se
-curer les dents, entre à l'improviste une damoiselle incomparablement
-plus belle que toutes les autres; elle va s'asseoir auprès de lui, lui
-dit ce que c'est que ce château, lui apprend qu'elle y est enchantée, et
-lui raconte mille autres choses qui ravissent le chevalier et causeront
-l'admiration de tous ceux qui liront cette histoire. Mais il est inutile
-de m'étendre davantage sur ce sujet; en voilà plus qu'il n'en faut, ce
-me semble, pour prouver qu'on ne saurait rencontrer un tableau plus
-délicieux. Croyez-moi, seigneur, lisez ces livres, et vous verrez comme
-ils savent insensiblement charmer la mélancolie et faire naître la joie
-dans le cœur; je dirai plus: si, par hasard vous aviez un mauvais
-naturel, ils sont capables de le corriger, et de vous inspirer de
-meilleures inclinations.
-
-Pour moi, depuis que je suis chevalier errant, je puis dire que je me
-sens plein de vaillance, affable, complaisant, généreux, hardi, patient,
-infatigable; enfin prêt à supporter avec un surcroît de vigueur d'esprit
-et de corps les rudes travaux, la captivité et les enchantements. Tout
-enfermé que je suis à cette heure dans une cage comme un fou, je ne
-désespère pas de me voir, sous très-peu de jours, par la force de mon
-bras et la faveur du ciel, souverain de quelque grand empire, ce qui me
-permettra de faire éclater la libéralité et la reconnaissance que je
-porte au fond de mon cœur. Mais en eût-il le plus vif désir, le pauvre
-n'a pas le pouvoir d'être libéral, car la gratitude, qui ne gît que dans
-le désir est une vertu morte, comme la foi sans les œuvres: voilà
-pourquoi je voudrais que la fortune m'offrît bientôt l'occasion de me
-faire empereur, afin de pouvoir faire éclater mes bons sentiments en
-enrichissant mes amis, à commencer par ce fidèle écuyer ici présent, qui
-est le meilleur des hommes. Je serais fort aise de lui donner un comté,
-que du reste je lui promets depuis longtemps, quoique, à vrai dire, je
-me défie un peu de sa capacité pour le bien gouverner.
-
-Seigneur, repartit Sancho, travaillez seulement à me donner ce comté,
-que vous me faites tant attendre: et je le gouvernerai bien, je vous en
-réponds. D'ailleurs, si je n'en puis venir à bout, j'ai entendu dire
-qu'il y a des gens qui prennent à ferme les terres des seigneurs et les
-font valoir à leur place, tandis que les maîtres se donnent du bon temps
-et mangent gaiement leur revenu. Par ma foi, j'en ferais bien autant, et
-cela ne me paraît pas si difficile. Oh! que je ne m'amuserai point à
-marchander! je vous mettrai prestement le fermier en fonctions, et je
-mangerai mes rentes comme un prince: après cela, qu'on en fasse des
-choux ou des raves, du diable si je m'en soucie!
-
-Ce ne sont pas là de mauvaises philosophies, comme vous le prétendez,
-Sancho, répliqua le chanoine; mais il y a bien quelque chose à dire au
-sujet de ce comté.
-
-Je n'entends rien à vos philosophies, répondit Sancho; qu'on commence
-par me donner ce comté, et je saurai bien le gouverner. J'ai autant
-d'âme qu'un autre et autant de corps que celui qui en a le plus,
-j'espère donc être aussi roi dans mon État que chacun l'est dans le
-sien: cela étant, je ferai ce que je voudrai, et faisant ce que je
-voudrai, je ferai à ma fantaisie; faisant à ma fantaisie, je serai
-content, et quand je serai content, je n'aurai plus rien à désirer; et
-quand je n'aurai plus rien à désirer, que diable me faudra-t-il de plus?
-Ainsi donc, que le comté vienne, et adieu jusqu'au revoir, comme se
-disent les aveugles.
-
-Compère Sancho, quant au revenu, dit le chanoine, cela se peut; mais
-quant à l'administration de la justice, c'est autre chose: c'est là que
-le seigneur doit appliquer tous ses soins; c'est là qu'il montre
-l'excellence de son jugement, et surtout son désir de bien faire, désir
-qui doit être le principe de ses moindres actions. Car de même que Dieu
-aide et récompense les bonnes intentions, de même il renverse les
-mauvais desseins.
-
-Je ne sais pas ce qu'il y a à dire au sujet du comté que j'ai promis à
-Sancho, dit don Quichotte; mais je me guide sur l'exemple du grand
-Amadis, lequel fit son écuyer comte de l'île Ferme; je puis donc sans
-scrupule donner un comté à Sancho Panza, qui est assurément un des
-meilleurs écuyers qu'ait jamais eu chevalier errant.
-
-Le chanoine était confondu des extravagances que débitait don Quichotte:
-il admirait cette présence d'esprit avec laquelle il venait d'improviser
-l'aventure du chevalier du Lac, et cette vive impression que les
-rêveries contenues dans les romans avaient faite dans son imagination.
-Il n'était guère moins étonné de la simplicité de Sancho, qui demandait
-un comté avec tant d'empressement, et qui croyait que son maître pouvait
-le lui donner comme on donne une simple métairie. Pendant qu'il
-réfléchissait là-dessus, ses gens revinrent avec le mulet de bagages, et
-ayant jeté un tapis sur l'herbe à l'ombre de quelques arbres, on se mit
-à manger.
-
-A peine avaient-ils commencé, qu'ils entendirent le son d'une clochette,
-et en même temps ils virent sortir des buissons qui étaient là une
-chèvre noire et blanche, mouchetée de taches fauves; derrière elle
-courait un berger qui la flattait en son langage pour la faire arrêter
-ou retourner au troupeau. La fugitive s'en vint tout effarouchée se
-jeter, comme dans un asile, au milieu des personnes qui mangeaient, et
-s'y arrêta; alors le chevrier la prenant par les cornes, se mit à lui
-dire, comme si elle eût été capable de raison: Ah çà, montagnarde
-mouchetée, comme vous fuyez! Qu'avez-vous donc, la belle? Qu'est-ce qui
-vous fait peur? me le direz-vous, ma fille? A moins qu'en votre qualité
-de femelle il vous soit impossible de rester en repos? Revenez, ma mie,
-revenez; vous serez plus en sûreté dans la bergerie, ou parmi vos
-compagnes. Vous qui devez les conduire, que deviendront-elles, si vous
-vous égarez de la sorte?
-
-Ces paroles intéressèrent le chanoine, qui pria le berger de ne point se
-presser de remmener sa chèvre. Mon ami, lui dit-il, étant femelle comme
-vous dites, il faut la laisser suivre sa volonté: vous auriez beau
-vouloir l'en empêcher, elle n'écoutera jamais que sa fantaisie. Prenez
-ce morceau, mon camarade, ajouta-t-il, et buvez un coup pour vous
-remettre, pendant que votre chèvre se reposera.
-
-On lui donna une cuisse de lapin froid, qu'il accepta sans façon, et
-après avoir bu un coup à la santé de la compagnie: Seigneurs, dit-il,
-pour m'avoir entendu parler ainsi à cette bête, ne croyez pas que je
-sois un imbécile. Ce que je viens de dire ne vous paraît pas
-très-raisonnable; mais tout rustre que je suis, je sais comment il faut
-parler aux hommes et aux bêtes.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le chevalier se recommande à Dieu et à sa dame, s'élance dans ce lac
-bouillonnant (p. 270).]
-
-Je n'en fais aucun doute, dit le curé; car je sais par expérience qu'on
-trouve des poëtes dans les montagnes, et que souvent les cabanes
-abritent des philosophes.
-
-Seigneurs, répliqua le chevrier, il ne laisse pas de s'y trouver
-quelquefois des gens qui sont devenus sages à leurs dépens, et si je ne
-craignais de vous ennuyer, je vous conterais une petite histoire pour
-confirmer ce que le seigneur licencié vient de dire.
-
-Mon ami, reprit don Quichotte, prenant la parole au nom de la compagnie
-entière, comme ce que vous avez à nous conter me paraît avoir quelque
-semblant d'aventure de chevalerie, je vous écouterai de bon cœur; tous
-ceux qui sont ici feront de même, j'en suis certain, car ils aiment les
-choses curieuses: vous n'avez donc qu'à commencer, nous vous donnerons
-toute notre attention.
-
-Pour moi, je suis votre serviteur, dit Sancho: ventre affamé n'a pas
-d'oreilles. Avec votre permission, je m'en vais au bord de ce ruisseau
-m'en donner avec ce pâté et me farcir la panse pour trois jours. Aussi
-bien ai-je entendu dire à mon maître que l'écuyer d'un chevalier errant
-ne doit jamais perdre l'occasion de se garnir l'estomac, quand il la
-trouve, car il n'a ensuite que trop de loisir pour digérer. En effet, il
-lui arrive souvent de s'égarer dans une forêt dont on ne trouverait pas
-le bout en six jours; si donc le pauvre diable n'a pas pris ses
-précautions, et n'a rien dans son bissac, il demeure là comme une momie.
-D'ailleurs, cela nous est arrivé plus d'une fois.
-
-Tu as peut-être raison, Sancho, dit don Quichotte; va où tu voudras et
-mange à ton aise. Pour moi, j'ai pris ce qu'il me faut, et je n'ai plus
-besoin que de donner un peu de nourriture à mon esprit, comme je vais le
-faire en écoutant l'histoire du chevrier.
-
-Allons, dit le chanoine, il peut commencer quand il voudra; il me semble
-que nous sommes prêts.
-
-Le chevrier frappa deux petits coups sur le dos de sa chèvre, en lui
-disant: Couche-toi auprès de moi, mouchetée, nous avons plus de loisir
-qu'il ne nous en faut pour retourner au troupeau. On eût dit que la
-chèvre comprenait les paroles de son maître, car elle s'étendit près de
-lui; puis le regardant fixement au visage, elle semblait attendre qu'il
-commençât, ce qu'il fit en ces termes:
-
-
-
-
-CHAPITRE LI
-
-CONTENANT CE QUE RACONTE LE CHEVRIER
-
-
-A trois lieues de ce vallon, dans un hameau qui, malgré son peu
-d'étendue, n'en est pas moins un des plus riches du pays, demeurait un
-laboureur aimé et estimé de ses voisins, mais bien plus encore pour sa
-vertu que pour sa richesse. Ce laboureur se trouvait si heureux d'avoir
-une fille belle et sage, qu'il en faisait sa plus grande joie, ne
-comptant pour rien, au prix de cet enfant, tout ce qu'il possédait. A
-peine eut-elle atteint seize ans, la renommée de ses charmes se répandit
-tellement, que non-seulement des villages d'alentour, mais même des plus
-éloignés, on venait la voir, ainsi qu'une image de sainte opérant des
-miracles. Le père la gardait ni plus ni moins qu'un trésor, mais elle se
-gardait encore mieux elle-même, et vivait dans une extrême retenue.
-Aussi quantité de gens, attirés par le bien du père, par la beauté de la
-jeune fille, et surtout par la bonne réputation dont ils jouissaient
-tous deux, se déclarèrent les serviteurs de la belle, et embarrassèrent
-fort le bon homme, en la lui demandant en mariage.
-
-Parmi ce grand nombre de prétendants, j'étais un de ceux qui avaient le
-plus sujet d'espérer: fort connu du père, et habitant le même village,
-il savait que je sortais de gens sans reproche; il connaissait mon bien
-et mon âge, et autour de moi on disait que je ne manquais pas d'esprit.
-Tout cela parlait en ma faveur; mais un certain Anselme, garçon de
-l'endroit, estimé de tout le monde, et qui avait même dessein que moi,
-tenait en suspens l'esprit du père; de sorte que ce brave homme, jugeant
-que nous pourrions l'un ou l'autre être le fait de sa Leandra (c'est le
-nom de la jeune fille) se remit entièrement à elle du choix qu'elle
-ferait entre nous deux, ne voulant pas contraindre son inclination en
-choisissant lui-même. J'ignore quelle fut la réponse de Leandra; mais
-dès ce moment son père nous ajourna toujours avec adresse, sous prétexte
-du peu d'âge de sa fille, sans s'engager et sans nous rebuter.
-
-Vers cette époque, on vit tout à coup arriver dans le village un certain
-Vincent de la Roca, fils d'un pauvre laboureur, notre voisin. Ce Vincent
-revenait d'Italie et d'autres contrées lointaines où il avait,
-disait-il, fait la guerre. Un capitaine d'infanterie, qui passait dans
-le pays avec sa compagnie, l'avait enrôlé à l'âge de douze ans, et au
-bout de douze autres années, nous vîmes reparaître ce Vincent avec un
-habit de soldat, bariolé de mille couleurs, et tout couvert de
-verroteries et de chaînettes d'acier. Chaque jour il changeait de
-costume: aujourd'hui une parure, demain une autre, le tout de peu de
-poids et surtout de peu de valeur. Comme on est malicieux dans nos
-campagnes, et que souvent on n'a rien de mieux à faire, on s'amusait à
-regarder ces braveries, et de compte fait on finit par trouver qu'il
-n'avait que trois habits d'étoffes différentes, tant bons que mauvais,
-avec les hauts-de-chausses et les jarretières, mais qu'il savait si bien
-les ajuster, et de tant de façons, qu'on eût juré qu'il en avait plus de
-dix paires, avec autant de panaches. Ne vous étonnez pas, seigneurs, si
-je fais mention de ces bagatelles; la suite vous apprendra qu'elles
-jouent un grand rôle dans cette histoire.
-
-D'ordinaire, notre soldat s'asseyait sur un banc de pierre qui est sous
-le grand peuplier de la place du village; là il faisait le récit de ses
-aventures, et vantait sans cesse ses prouesses. Il n'existait point de
-lieu au monde qu'il ne connût, ni de bataille où il n'eût assisté: il
-avait tué plus de Mores qu'il n'y en a dans le Maroc et dans Tunis.
-Gante, Luna, don Diego Garcia de Paredès, et mille autres qu'il nommait,
-n'avaient pas paru aussi souvent que lui sur le pré, et il s'était
-toujours tiré avec avantage de ces différentes affaires, sans qu'il lui
-en coûtât une seule goutte de sang. Après avoir raconté ses exploits, il
-nous montrait des cicatrices imperceptibles, prétendant qu'elles
-venaient d'autant d'arquebusades reçues dans différentes batailles.
-Bref, pour achever son portrait, il était si arrogant qu'il traitait
-sans façon non-seulement ses égaux, mais ceux mêmes qui l'avaient connu
-jadis, disant que son bras était son père, ses actions sa race, et
-qu'étant soldat, il ne le cédait dans le monde à qui que ce fût. Ce
-fanfaron, qui est quelque peu musicien, se mêlait aussi de racler une
-guitare, qu'il disait avoir reçue en présent d'une duchesse: il obtenait
-de la sorte l'admiration des niais, et amusait les habitants du village.
-
-Mais là ne se bornaient pas les perfections de ce drôle: il était poëte,
-et sur le moindre incident arrivé dans le pays, il composait une romance
-de trois ou quatre pages d'écriture. Or, ce soldat que je viens de dire,
-ce Vincent de la Roca, ce brave, ce galant, fut vu de Leandra par une
-fenêtre de la maison de son père qui donne sur la place; la belle le
-remarqua; l'oripeau de ses habits l'éblouit; elle fut charmée de ses
-romances, dont il donnait libéralement des copies, et le récit de ses
-prétendues prouesses lui ayant tourné la tête, le diable aussi s'en
-mêlant, elle devint éperdument amoureuse de cet homme avant même qu'il
-eût osé lui parler d'amour. Or comme, en pareille matière, on dit que la
-chose est en bon train lorsque le galant est regardé d'un bon œil,
-bientôt la Roca et Leandra s'aimèrent, et ils étaient d'intelligence
-avant qu'aucun de nous s'en fût aperçu. Aussi n'eurent-ils pas de peine
-à faire ce qu'ils avaient résolu. Un beau matin Leandra s'enfuit de la
-maison de son père, qui l'aimait tendrement, pour suivre un homme
-qu'elle ne connaissait pas; et Vincent de la Roca sortit plus triomphant
-de cette entreprise que de toutes celles dont il se vantait.
-
-L'événement surprit tout le monde; le père fut accablé de douleur;
-Anselme, ainsi que moi, nous faillîmes mourir de désespoir.
-
-Furieux de l'outrage, les parents eurent recours à la justice;
-incontinent les archers se mirent en campagne, on battit les chemins, on
-fouilla les bois; enfin, au bout de trois jours, Leandra fut retrouvée
-dans la montagne au fond d'une caverne, presque sans vêtements et
-n'ayant plus ni l'argent, ni les pierreries qu'elle avait emportés. La
-pauvre créature fut ramenée à son père; on lui demanda la cause de son
-malheur; elle confessa que Vincent de la Roca l'avait trompée; que sous
-promesse d'être son mari, il lui avait persuadé de l'accompagner à
-Naples, où il prétendait avoir de très-hautes connaissances; elle ajouta
-que ce misérable, abusant de son inexpérience et de sa faiblesse, après
-lui avoir fait emporter le plus possible d'argent et de bijoux, l'avait
-menée dans la montagne, et enfermée dans cette caverne, dans l'état où
-on la trouvait, sans lui demander autre chose, ni lui avoir fait aucune
-violence.
-
-Croire à la continence du jeune homme était chose difficile; mais
-Leandra l'affirma de tant de manières, que, sur la parole de sa fille,
-le pauvre père se consola, et rendit grâces à Dieu de l'avoir si
-miraculeusement préservée. Le même jour, il la fit disparaître à tous
-les regards, et alla l'enfermer dans un couvent des environs, en
-attendant que le temps eût effacé la honte dont la couvrait son
-imprudence. La jeunesse de Leandra servit d'excuse à sa légèreté, au
-moins auprès des gens qui ne prenaient pas d'intérêt à elle: mais ceux
-qui la connaissaient n'attribuèrent point sa faute à son ignorance, ils
-en accusèrent plutôt le naturel des femmes, qui sont pour la plupart
-volages et inconsidérées. Depuis lors, Anselme est en proie à une
-mélancolie dont rien ne peut le guérir. Pour moi, qui l'aimais tant, et
-qui l'aime peut-être encore, je ne connais plus de joie ici-bas, et la
-vie m'est devenue insupportable. Je ne vous dis point toutes les
-malédictions que nous avons données au soldat; combien de fois nous
-avons déploré l'imprévoyance du père, qui a si mal gardé sa fille, et
-combien nous lui avons adressé de reproches à elle-même, en un mot tous
-ces regrets inutiles auxquels se livrent les amants désespérés.
-
-Aussi, depuis la fuite de Leandra, Anselme et moi, tous deux
-inconsolables, nous sommes-nous retirés dans cette vallée, où nous
-menons paître deux grands troupeaux, passant notre vie au milieu de ces
-arbres, tantôt soupirant chacun de notre côté, tantôt chantant ensemble,
-soit des vers pour célébrer la belle Leandra, soit des invectives
-contre elle. A notre exemple, bien d'autres de ses amants sont venus
-habiter ces montagnes, où ils mènent une vie aussi déraisonnable que la
-nôtre; et le nombre des bergers et des troupeaux est tel, qu'il semble
-que ce soit ici l'Arcadie pastorale, dont vous avez sans doute entendu
-parler. Les lieux d'alentour retentissent sans cesse du nom de Leandra:
-un berger l'appelle fantasque et légère; un autre la traite de facile et
-d'imprudente; d'autres tout à la fois l'accusent et la plaignent;
-ceux-ci ne parlent que de sa beauté, et regrettent son absence; ceux-là
-lui reprochent les maux qu'ils endurent. Tous la maudissent et tous
-l'adorent; et leur folie est si grande, que les uns se plaignent de ses
-mépris sans jamais l'avoir vue, tandis que d'autres meurent de jalousie
-avec aussi peu de raison; car, ainsi que je l'ai déjà dit, je ne la
-crois coupable que de l'imprudence qu'elle-même a confessée. Quoi qu'il
-en soit, on ne voit sur ces rochers, au bord des ruisseaux et au pied
-des arbres, qu'amants désolés, poussant mille plaintes, et prenant le
-ciel et la terre à témoin de leur martyre: les échos ne se lassent pas
-de répéter le nom de Leandra; les montagnes en retentissent, l'écorce
-des arbres en est couverte, et l'on dirait que les ruisseaux le
-murmurent. On n'entend, la nuit, le jour, que le nom de Leandra, et
-cette Leandra qui ne pense guère à nous, nous enchante et nous poursuit
-sans cesse; tous enfin nous sommes en proie à l'espérance et à la
-crainte, sans savoir ce que nous devons craindre ou ce que nous devons
-espérer.
-
-Parmi ces pauvres insensés, le plus raisonnable et à la fois le plus
-fou, c'est Anselme, mon rival, qui, avec tant de sujets de se lamenter,
-ne gémit que de la seule absence de Leandra, et au son d'un violon dont
-il joue admirablement, exprime sa douleur en cadence, chantant des vers
-de sa façon, qui prouvent combien il a d'esprit. Quant à moi, je suis un
-chemin plus facile et plus sage, à mon avis: je passe mon temps à me
-plaindre de la légèreté des femmes, de leur inconstance, de la fausseté
-de leurs promesses, et de l'inconséquence empreinte dans presque toutes
-leurs actions.
-
-[Illustration: Derrière elle courait un berger qui la flattait en son
-langage (page 272).]
-
-Voilà, seigneurs, l'explication des paroles que vous m'avez entendu
-adresser à cette chèvre quand j'approchai de vous; car, en sa qualité de
-femelle, je l'estime peu, quoiqu'elle soit la meilleure de mon troupeau.
-
-Mon histoire, seigneurs, vous a peu divertis, j'en suis certain; mais si
-vous voulez prendre la peine de venir jusqu'à ma cabane, qui est près
-d'ici, je tâcherai de réparer l'ennui que je vous ai causé, par un petit
-rafraîchissement de fromage et de lait, mêlé à quelques fruits de la
-saison, qui, j'espère, ne vous sera pas désagréable.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII
-
-DU DÉMÊLÉ DE DON QUICHOTTE AVEC LE CHEVRIER, ET DE LA RARE AVENTURE DES
-PÉNITENTS, QUE LE CHEVALIER ACHEVA A LA SUEUR DE SON CORPS
-
-
-L'histoire fut trouvée intéressante, et le chanoine, à qui elle avait
-beaucoup plu, vanta le récit du chevrier, en lui disant que loin
-d'avoir rien de grossier et de rustique, il avait parlé en homme délicat
-et de bons sens, et que le seigneur licencié avait eu grandement raison
-de dire qu'on rencontrait parfois dans les montagnes des gens qui ont de
-l'esprit. Chacun lui fit son compliment; mais don Quichotte renchérit
-sur tous les autres.
-
-Frère, lui dit-il, je jure que s'il m'était permis d'entreprendre
-aujourd'hui quelque aventure, je me mettrais à l'instant même en chemin
-pour vous en procurer une heureuse: oui, j'irais arracher la belle
-Leandra de son couvent, où sans doute on la retient contre sa volonté;
-et en dépit de l'abbesse, en dépit de tous les moines passés, présents
-et à venir, je la remettrais entre vos mains pour que vous puissiez en
-disposer selon votre gré, en observant toutefois les lois de la
-chevalerie errante, qui défendent de causer aux dames le moindre
-déplaisir. Mais j'ai l'espoir, Dieu aidant, que le pouvoir d'un
-enchanteur plein de malice ne prévaudra pas toujours contre celui d'un
-autre enchanteur mieux intentionné; et alors je vous promets mon
-concours et mon appui, comme l'exige ma profession, qui n'est autre que
-de secourir les opprimés et les malheureux.
-
-Jusque-là le chevrier n'avait pas fait attention à don Quichotte; il se
-mit alors à le regarder de la tête aux pieds, et, en le voyant de si
-pauvre pelage et de si pauvre carrure, il se tourna vers le barbier,
-assis près de lui: Seigneur, lui dit-il, quel est donc cet homme qui a
-une mine si étrange et qui parle d'une si singulière façon?
-
-Et qui ce peut-il être, répondit le barbier, sinon le fameux don
-Quichotte de la Manche, le redresseur de torts, le réparateur
-d'injustices, le protecteur des dames, la terreur des géants, le
-vainqueur invincible dans toutes les batailles.
-
-Voilà, reprit le chevrier, qui ressemble fort à ce qu'on lit dans les
-livres des chevaliers errants, qui étaient tout ce que vous dites; mais
-pour moi, je crois que vous vous moquez, ou plutôt que ce gentilhomme a
-des cases vides dans la cervelle.
-
-Insolent, s'écria don Quichotte, c'est vous qui manquez de cervelle, à
-moi seul j'en ai cent fois plus que la double carogne qui vous a mis au
-monde!
-
-En disant cela il prit un pain sur la table, et le jeta à la tête du
-chevrier avec tant de force, qu'il lui cassa presque le nez et les
-dents. Cet homme n'entendait point raillerie; sans nul souci de la nappe
-ni des viandes, ni de ceux qui les entouraient, il sauta brusquement sur
-don Quichotte, et lui portant les mains à la gorge, il l'aurait
-étranglé, si Sancho, le saisissant lui-même par les épaules, ne l'eût
-renversé sur le pré pêle-mêle avec les débris du festin.
-
-Don Quichotte, aussitôt qu'il se vit libre, se rejeta sur le chevrier,
-tandis que celui-ci, se trouvant deux hommes sur les bras, le visage
-sanglant et le corps tout brisé des coups que lui portait Sancho,
-cherchait à tâtons un couteau pour en percer son ennemi; mais, par
-prudence, le chanoine et le curé s'étaient emparés de toutes les armes
-offensives. Le barbier, naturellement charitable, eut pitié du pauvre
-diable, et parvint à mettre sous lui don Quichotte, sur lequel le
-chevrier, devenu maître d'agir, fit pleuvoir tant de coups pour se
-venger du sang qu'il avait perdu, par celui qu'il tira du nez de son
-adversaire, qu'on eût dit qu'ils portaient chacun un masque, tant ils
-étaient défigurés. Le curé et le chanoine étouffaient de rire; les
-archers trépignaient de joie; et tous ils les animaient l'un contre
-l'autre en les agaçant comme on fait aux chiens qui se battent. Sancho
-seul se désespérait en se sentant retenu par un des valets du chanoine,
-qui l'empêchait de secourir son maître.
-
-Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, les spectateurs à rire, les
-combattants à se déchirer, on entendit tout à coup le son d'une
-trompette, mais si triste et si lugubre, qu'il attira l'attention
-générale. Le plus ému fut don Quichotte, qui, toujours sous le chevrier,
-et plus que moulu des coups qu'il en recevait, fit néanmoins céder le
-sentiment de la vengeance à l'instinct de la curiosité. Frère diable,
-dit-il à son adversaire, car tu ne peux être autre chose, ayant assez de
-valeur et de force pour triompher de moi, faisons trêve, je te prie,
-pour une heure seulement: il me semble que le son lamentable de cette
-trompette m'appelle à quelque nouvelle aventure.
-
-Le chevrier, non moins las de gourmer que d'être gourmé, le lâcha
-aussitôt. Don Quichotte s'étant relevé s'essuya le visage, tourna la
-tête du côté d'où venait le bruit, et aperçut plusieurs hommes vêtus de
-blanc, semblables à des pénitents ou à des fantômes, qui descendaient la
-pente d'un coteau. Or, il faut savoir que cette année-là le ciel avait
-refusé sa rosée à la terre, et que dans toute la contrée on faisait des
-prières pour obtenir de la pluie; c'est pourquoi les habitants d'un
-village voisin venaient en procession à un saint ermitage construit sur
-le penchant de la montagne.
-
-A la vue de l'étrange habillement des pénitents, don Quichotte, sans se
-rappeler qu'il en avait cent fois rencontré dans sa vie, se figure que
-c'était quelque aventure réservée pour lui comme au seul chevalier
-errant de la troupe. Une statue couverte de deuil que portaient ces gens
-le confirma dans cette illusion; il s'imagina que c'était quelque
-princesse emmenée de force par des brigands félons et discourtois. Dans
-cette pensée, il court promptement à Rossinante qui paissait, le bride,
-saute en selle; puis, son écuyer lui ayant donné ses armes, il embrasse
-son écu, et, s'adressant à ceux qui l'entouraient, il s'écrie: C'est
-maintenant, illustre compagnie, que vous allez reconnaître combien
-importe au monde l'existence des gens voués à l'exercice de la
-chevalerie errante; c'est maintenant que vous allez voir par mes actions
-et par la liberté rendue à cette dame captive, quelle estime on doit
-faire des chevaliers errants.
-
-Aussitôt, à défaut d'éperons, il serre les flancs de Rossinante, et s'en
-va au grand trot donner au milieu des pénitents, malgré les efforts du
-curé et du chanoine pour le retenir, et sans s'inquiéter des hurlements
-de Sancho, qui criait de toutes ses forces: Où courez-vous, seigneur don
-Quichotte? quel diable vous tient au corps pour aller ainsi contre la
-foi catholique? Ne voyez-vous pas que c'est une procession de pénitents,
-et que la dame qu'ils portent sur ce brancard est l'image de la Vierge?
-Seigneur, seigneur, prenez garde à ce que vous allez faire. Mort de ma
-vie! c'est maintenant qu'il faut dire que vous avez perdu la raison.
-
-Sancho s'épuisait en vain, car son maître était trop pressé de délivrer
-la dame en deuil pour écouter une seule parole; et l'eût-il entendu, il
-n'aurait pas tourné bride, même sur l'ordre du roi. Lorsqu'il fut à
-vingt pas de la procession, le chevalier retint sa monture, qui déjà ne
-demandait pas mieux, puis cria d'une voix rauque et tremblante: Arrêtez,
-misérables, qui vous masquez sans doute à cause de vos méfaits; arrêtez
-et écoutez ce que je veux vous dire.
-
-Les porteurs de l'image obéirent les premiers. Un des prêtres qui
-chantaient des litanies, voyant l'étrange mine de don Quichotte, la
-maigreur de Rossinante, et tout ce qu'il y avait de ridicule dans le
-chevalier répliqua: Frère, si vous avez à nous dire quelque chose,
-parlez vite, car ces pauvres gens ont les épaules rompues, et nous
-n'avons pas le loisir d'entendre de longs discours.
-
-Je n'ai qu'une parole à dire, repartit don Quichotte: rendez sur l'heure
-la liberté à cette noble dame, dont la contenance triste et l'air
-affligé font assez connaître que vous lui avez fait quelque outrage, et
-que vous l'emmenez contre son gré; quant à moi, qui ne suis venu en ce
-monde que pour redresser de semblables torts, je ne puis vous laisser
-faire un pas de plus.
-
-Il n'en fallut pas davantage pour apprendre à ces gens que don Quichotte
-était fou, et ils ne purent s'empêcher de rire. Malheureusement, c'était
-mettre le feu aux étoupes. Se voyant bafoué, notre héros tire son épée,
-et court furieux vers la sainte image. Aussitôt un des porteurs,
-laissant toute la charge à ses compagnons, se jette au-devant du
-chevalier, et lui oppose une des fourches qui servaient à soutenir le
-brancard pendant le repos. Du premier choc, elle se rompit, mais du
-tronçon qui restait il porta un si rude coup à notre héros sur l'épaule
-droite, que l'écu n'arrivant pas assez à temps pour la couvrir, ou
-n'étant pas assez fort pour amortir la violence du choc, don Quichotte
-roula à terre, les bras étendus, et comme inanimé. Sancho, qui suivait,
-arrive tout essoufflé; à la vue de son maître en ce piteux état, il crie
-au paysan d'arrêter, en lui jurant que c'est un pauvre chevalier
-enchanté, lequel, en toute sa vie, n'avait jamais fait de mal à
-personne.
-
-Les cris de Sancho eussent été inutiles si le paysan, voyant son
-adversaire immobile, n'eût cru l'avoir tué; retroussant donc son surplis
-pour courir plus à l'aise, il détala comme s'il avait eu la
-Sainte-Hermandad à ses trousses. Témoins de ce qui se passait, les
-compagnons de don Quichotte accoururent pleins de colère, et les gens de
-la procession, remarquant parmi eux des archers armés d'arquebuses,
-jugèrent prudent de se tenir sur leurs gardes. En un clin d'œil ils se
-rangèrent autour de l'image, et relevant leurs voiles, les pénitents
-armés de leurs disciplines, les clercs armés de leurs chandeliers, ils
-attendirent de pied ferme, résolus à se bien défendre. Toutefois la
-fortune en ordonna mieux qu'ils n'osaient l'espérer, et se rendit
-favorable aux deux partis. Pendant que Sancho, couché sur le corps de
-son maître, poussait les plus tristes et les plus plaisantes
-lamentations du monde, le curé fut reconnu par celui de la procession,
-ce qui calma les esprits; et le premier ayant appris à son confrère ce
-qu'était le chevalier, tous deux ils se hâtèrent d'aller, suivis des
-pénitents et de toute l'assistance, pour voir si le pauvre gentilhomme
-était mort. En arrivant, ils trouvèrent Sancho qui, les larmes aux yeux,
-exprimait sa douleur en ces termes:
-
-O fleur de la chevalerie: qui d'un seul coup de bâton as vu terminer le
-cours d'une vie si bien employée! ô honneur de ta race, gloire et
-merveille de la Manche, merveille du monde entier, que la mort laisse
-orphelin et exposé à la rage des scélérats qui vont le mettre sens
-dessus dessous, parce qu'il n'y aura plus personne pour châtier leurs
-brigandages! ô toi, dont la libéralité surpasse celle de tous les
-Alexandre, puisque, pour huit mois de service seulement, tu m'avais
-donné la meilleure île de la terre! ô toi, humble avec les superbes et
-arrogant avec les humbles; affronteur de périls, endureur d'outrages,
-amoureux sans sujet, imitateur des bons, fléau des méchants et ennemi de
-toute malice; en un mot, chevalier errant, ce qui est tout ce qu'on peut
-dire de plus!
-
-Aux cris et aux gémissements de Sancho, don Quichotte ouvrit les yeux,
-et la première parole qu'il prononça fut celle-ci: Celui qui vit loin de
-vous, sans pareille Dulcinée, ne peut jamais être que misérable. Ami
-Sancho, ajouta-t-il, aide-moi à me remettre sur le char enchanté, car je
-ne suis plus en état de me tenir sur Rossinante, j'ai l'épaule toute
-brisée.
-
-Bien volontiers, mon cher maître, répondit l'écuyer. Allons, retournons
-à notre village en compagnie de ces seigneurs qui ne veulent que votre
-bien; et là nous songerons à faire une nouvelle excursion qui nous
-procure plus de gloire et plus de profit.
-
-Tu as raison, Sancho, repartit son maître; il est prudent de laisser
-passer cette maligne influence des astres qui nous poursuit en ce
-moment.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Ce misérable l'avait menée dans la montagne et enfermée dans cette
-caverne (p. 276).]
-
-Le chanoine, le curé, et maître Nicolas, approuvèrent vivement cette
-résolution; et plus étonnés que jamais des simplicités de Sancho, ils se
-hâtèrent de replacer don Quichotte sur la charrette. La procession se
-reforma, et se remit en chemin, le chevrier se retira après avoir salué
-la compagnie; les deux archers, se voyant désormais inutiles, firent de
-même, non sans avoir d'abord été largement récompensés par le curé. De
-son côté, le chanoine ayant embrassé son confrère, le pria instamment de
-lui donner des nouvelles de ce qui arriverait à notre héros, et
-poursuivit son chemin. Bref, la troupe se sépara, et il ne resta plus
-que le curé, le barbier, don Quichotte et Sancho, sans compter
-l'illustre Rossinante, qui en tout ceci n'avait pas témoigné moins de
-patience que son maître. Le bouvier attela ses bœufs, accommoda le
-chevalier sur une botte de foin, et suivit avec son flegme accoutumé la
-route qu'on lui indiqua.
-
-Au bout de six jours ils arrivèrent au village du pauvre Hidalgo, où
-entrant en plein midi et un jour de dimanche, ils trouvèrent la
-population assemblée sur la place; aussi ne manqua-t-il pas de curieux
-qui tous reconnurent leur concitoyen.
-
-Pendant qu'on entoure le chariot, que chacun à l'envi demande à don
-Quichotte de ses nouvelles, et à ceux qui l'accompagnent pourquoi on le
-menait dans cet équipage, un petit garçon court avertir la nièce et la
-gouvernante que leur maître arrivait dans une charrette traînée par des
-bœufs, couché sur une botte de foin, mais si maigre et si décharné,
-qu'il ressemblait à un squelette.
-
-Aussi ce fut pitié d'ouïr les cris que jetèrent ces pauvres femmes, de
-voir les soufflets dont elles se plombèrent le visage, d'entendre les
-malédictions qu'elles donnèrent à ces maudits livres de chevalerie,
-quand elles virent notre héros franchir le seuil de sa maison en plus
-mauvais état encore qu'on ne le leur avait annoncé.
-
-A la nouvelle du retour de nos deux aventuriers, Thérèse Panza qui avait
-fini par savoir que Sancho accompagnait don Quichotte en qualité
-d'écuyer, vint des premières pour lui faire son compliment, et
-rencontrant son mari: Eh bien, mon ami, lui dit-elle, comment se porte
-notre âne?
-
-Il se porte mieux que son maître, répondit Sancho.
-
-Dieu soit loué, dit Thérèse. Mais conte-moi donc tout de suite ce que tu
-as gagné dans ton écuyerie: où sont les jupes que tu m'apportes? où sont
-les souliers pour nos enfants?
-
-Je n'apporte rien de tout cela, femme, répondit Sancho; mais j'apporte
-d'autres choses qui sont de bien plus haute importance.
-
-Quel plaisir tu me fais, reprit Thérèse: Oh! montre-les-moi ces choses
-de haute importance, mon ami; j'ai grande envie de les voir pour réjouir
-un peu mon pauvre cœur, qui a été triste tout le temps de ton absence.
-
-Je te les montrerai demain, femme, repartit Sancho, prends patience, et
-sois assurée que, s'il plaît à Dieu, mon maître et moi nous irons encore
-une fois chercher les aventures, et qu'alors tu me verras bientôt comte
-ou gouverneur d'une île, je dis d'une île en terre ferme, et des
-meilleures qui puissent se rencontrer.
-
-Dieu le veuille! ajouta Thérèse, car nous en avons grand besoin; mais
-qu'est-ce que cela, des îles? Je n'y entends rien.
-
-Le miel n'est pas fait pour la bouche de l'âne, répondit Sancho; tu
-sauras cela en son temps, femme, et alors tu t'émerveilleras de
-t'entendre appeler Seigneurie par tes vassaux.
-
-Que parles-tu de seigneurie et de vassaux, repartit Juana Panza. (C'est
-ainsi que s'appelait la femme de Sancho, non qu'ils fussent parents,
-comme le fait observer Ben-Engeli, mais parce que c'est la coutume de la
-Manche, que la femme prenne le nom de son mari.)
-
-Tu as tout le temps d'apprendre cela, Juana, répliqua Sancho: le jour
-dure plus d'une heure; il suffit que je dise la vérité. Sache, en
-attendant, qu'il n'y a pas de plus grand plaisir au monde que d'être
-l'honnête écuyer d'un chevalier errant en quête d'aventures, quoique
-celles qu'on rencontre n'aboutissent pas toujours comme on le voudrait,
-et que sur cent il s'en trouve au moins quatre-vingt-dix-neuf de
-travers. Je le sais par expérience, femme; j'en ai tâté, Dieu merci, et
-tu peux m'en croire sur parole: il y en a d'où je me suis tiré berné;
-d'autres, d'où je suis sorti roué de coups de bâton; et pourtant, malgré
-cela, c'est une chose très-agréable que d'aller chercher fortune,
-gravissant les montagnes, traversant les forêts, visitant les châteaux
-et logeant dans les hôtelleries sans jamais payer son écot, quelque
-chère qu'on y fasse.
-
-Pendant ce dialogue de Sancho et de sa femme, la nièce et la gouvernante
-déshabillaient et étendaient dans son antique lit à ramages don
-Quichotte qui les regardait tour à tour avec des yeux hagards, sans
-parvenir à les reconnaître ni à se reconnaître lui-même. Le curé
-recommanda à la nièce d'avoir grand soin de son oncle, et de veiller à
-ce qu'il ne vînt point à leur échapper encore une fois. Mais quand il
-se mit à raconter le mal qu'on avait eu à le ramener dans sa maison, les
-deux femmes se remirent à crier de plus belle, et fulminèrent de nouveau
-mille malédictions contre les livres de chevalerie; elles se laissèrent
-même aller à un tel degré d'emportement, qu'elles conjuraient le ciel de
-plonger dans le fond des abîmes les auteurs de tant d'impostures et
-d'extravagances. A la fin pourtant elles se calmèrent et ne songèrent
-plus qu'à soigner attentivement leur seigneur, au milieu des transes
-continuelles que leur causait la crainte de le reperdre aussitôt qu'il
-serait en meilleure santé; ce qui, malgré tout, ne tarda guère à
-arriver.
-
-[Illustration: A la vue de son maître en ce piteux état, il crie au
-paysan d'arrêter (p. 280).]
-
-Mais quelques soins qu'ait pris l'auteur de cette histoire pour
-rechercher la suite des exploits de don Quichotte, il n'a pu en obtenir
-une connaissance exacte, du moins par des écrits authentiques. La seule
-tradition qui se soit conservée dans la mémoire des peuples de la
-Manche, c'est que notre chevalier fit une troisième sortie, que cette
-fois il se rendit à Saragosse, et qu'il y figura dans un célèbre
-tournoi, où il accomplit des prouesses dignes de sa valeur et de
-l'excellence de son jugement. L'auteur n'a pu recueillir rien de plus
-concernant ses aventures ni la fin de sa vie, et jamais il n'en aurait
-su davantage, si par bonheur il n'eût fait la rencontre d'un vieux
-médecin, possesseur d'une caisse de plomb, trouvée, disait-il, sous les
-fondations d'un ancien ermitage, et dans laquelle on découvrit un
-parchemin où des vers espagnols en lettres gothiques retraçaient
-plusieurs des exploits de don Quichotte, et célébraient la beauté de
-Dulcinée du Toboso, la vigueur de Rossinante et la fidélité de Sancho
-Panza.
-
-Le scrupuleux historien de ces incroyables aventures rapporte ici tout
-ce qu'il a pu en apprendre, et pour récompense de la peine qu'il s'est
-donnée en feuilletant toutes les archives de la Manche, il ne demande
-qu'une chose au lecteur: c'est d'ajouter foi à son récit, autant que les
-honnêtes gens en accordent aux livres de chevalerie, si fort en crédit
-par le monde. Tel est son unique désir, et cela suffira pour
-l'encourager à s'imposer de nouveaux labeurs et à poursuivre ses
-investigations touchant la véritable suite de cette histoire, ou tout au
-moins à écrire des aventures aussi divertissantes.
-
-Les premières paroles qui étaient écrites sur le parchemin trouvé dans
-la caisse de plomb, étaient celles-ci:
-
-
- LES ACADÉMICIENS DE L'ARGAMASILLA
- VILLAGE DE LA MANCHE
- _HOC SCRIPSERUNT_
- SUR LA VIE ET LA MORT
- DU VAILLANT DON QUICHOTTE
- DE LA MANCHE
-
-
- LE MONICONGO[60], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA,
- DANS LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE
-
- ÉPITAPHE
-
- La tête brûlée qui para la Manche
- De plus de dépouilles que Jason de Crète;
- Le jugement qui eut la girouette pointue,
- Là où elle aurait dû être plate;
-
- Le bras que sa force a tant allongé,
- Puisqu'il atteignit du Catay à Gaëte,
- La Muse la plus affreuse et la plus discrète,
- Qui grava jamais des vers sur l'airain:
-
- Celui qui laissa en arrière les Amadis,
- Et fit très-peu de cas des Galaors,
- S'appuyant sur son amour et sur sa bravoure:
-
- Celui qui fit taire les Bélianes:
- Celui qui erra çà et là sur Rossinante,
- Gît ici sous cette pierre froide.
-
- [60] Mot composé de _mono_, singe, et de _congo_, c'est-à-dire singe
- du Congo, marmot, gros singe.
-
-
- LE PANIAQUADO[62], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA
- IN LAUDEM DULCINEÆ DU TOBOSO
-
- SONNET
-
- Celle que vous voyez au visage joufflu,
- A la forte poitrine et au maintien altier,
- C'est Dulcinée, reine du Toboso,
- Dont le grand don Quichotte fut l'adorateur.
-
- Il foula, pour elle, à pied et fatigué,
- L'un et l'autre flanc de la grande montagne Noire
- Et les fameux champs de Montiel,
- Jusqu'à la plaine verdoyante d'Aranjuez.
-
- Par la faute de Rossinante, ô étoile adverse!
- Cette dame manchoise et cet invincible
- Chevalier errant, dans leurs jeunes années,
-
- Elle cessa en mourant d'être belle,
- Et lui, bien qu'il reste écrit sur le marbre,
- Il ne put échapper à l'amour et aux tromperies.
-
- [62] Ce mot a différentes acceptions, telles que _commensal
- compagnon_, _partisan déclaré_, etc.
-
-
- LE CAPRICIEUX TRÈS-DISCRET ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA
- A LA LOUANGE DE ROSSINANTE,
- CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE
-
- SONNET
-
- Sur le superbe tronc diamanté,
- Que Mars foule de ses pieds sanglants,
- Le Manchois frénétique fait flotter son étendard
- Avec un courage extraordinaire.
-
- Il suspend les armes et le fin acier
- Avec lequel il détruit, il ravage, il fend, il taille:
- Nouvelles prouesses; mais l'art invente
- Un nouveau style pour le nouveau paladin.
-
- Et si la Gaule se glorifie de son Amadis,
- Dont les braves descendants firent triompher
- Mille fois la Grèce en propageant sa renommée;
-
- Aujourd'hui le temple où Bellone règne,
- Couronne don Quichotte, et la Manche se glorifie
- Plus de lui que la Grèce et la Gaule.
-
- L'oubli ne souillera jamais ses gloires,
- Car Rossinante même excède en gaillardise
- Brilladore et Bayard.
-
-
- DU FACÉTIEUX ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA
- A SANCHO PANÇA
-
- SONNET
-
- Voici Sancho Pança, petit de corps,
- Mais d'un grand courage. Miracle étrange!
- Je vous jure et certifie qu'il fut l'écuyer le plus simple
- Et sans artifice qu'il y eût au monde.
-
- Il tint à un rien qu'il ne fût comte,
- Et il l'aurait certes été si les insolences et les injures
- De ce siècle mesquin qui ne pardonne, pas même
- A un âne, ne se fussent conjurées pour sa ruine.
-
- C'est sur lui[63] (pardon de le nommer)
- Que marchait ce paisible écuyer, derrière le paisible
- Cheval Rossinante, et derrière son maître.
-
- O vaines espérances du monde!
- Vous passez en promettant le repos,
- A la fin vous devenez une ombre, de la fumée ou un rêve.
-
- [63] L'âne.
-
-
- LE CACHIDIABLO[64], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA
- SUR LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE
-
- ÉPITAPHE
-
- Ci-gît le chevalier
- Bien moulu et mal errant
- Que porta Rossinante
- Par maint et maint sentier.
-
- Sancho Pança le Nigaud
- Repose aussi près de lui;
- Ce fut l'écuyer le plus fidèle
- Parmi tous les écuyers.
-
- [64] Nom d'un fameux renégat.
-
-
- DU TIQUETOC, ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA, SUR LE TOMBEAU
- DE DULCINÉE DU TOBOSO
-
- ÉPITAPHE
-
- Ici repose Dulcinée,
- Que, bien que fraîche et dodue,
- A été changée en poussière et en cendre
- Par la mort épouvantable et vilaine.
-
- Elle naquit de bonne race,
- Et eut un certain air de dame;
- Elle fut la flamme du grand Quichotte
- Et la gloire de son hameau.
-
- Voici les seuls vers que l'on put lire; l'écriture des autres était
- tellement vermoulue, qu'on les remit à un académicien pour qu'il les
- défrichât par conjectures. On a appris qu'il est parvenu à le faire à
- force de veilles et d'assiduité et qu'il a l'intention de les publier
- dans l'espoir de la troisième sortie de don Quichotte.
-
-
- LOS ACADÉMICOS DE LA ARGAMASILLA
- LUGAR DE LA MANCHA
- _HOC SCRIPSERUNT_
- EN VIDA Y MUERTE
- DEL VALEROSO DON QUIJOTE
- DE LA MANCHA
-
-
- EL MONICONGO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA,
- A LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE
-
- EPITAFIO
-
- El calvatrueno[61] que adornó la Mancha
- De mas despojos que Jason de Creta;
- El juicio que tuvo la veleta,
- Aguda, donde fuera mejor ancha;
-
- El brazo que su fuerza tanto ensancha,
- Que llegó del Catay hasta Gaeta,
- La Musa mas horrenda y mas discreta,
- Que grabó versos en broncinea plancha:
-
- El que á cola dejó los Amadises,
- Y en muy poquito á Galaores tuvo,
- Estribando en su amor y bizarría:
-
- El que hizo callar los Belianises:
- Aquel que en Rocinante errando anduvo,
- Yace debajo desta losa fria.
-
- [61] Se dice del que tiene la cabeza atronada, y es vocinglero y
- alocado.
-
-
- DEL PANIAGUADO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA,
- IN LAUDEM DULCINEÆ DEL TOBOSO
-
- SONETO
-
- Esta que veis de rostro amondongado,
- Alta de pechos y ademan brioso,
- Es Dulcinea, Reyna del Toboso,
- De quien fué el gran Quijote aficionado.
-
- Pisó por ella el uno y otro lado
- De la gran Sierra Negra, y el famoso
- Campo de Montiel, hasta el herboso
- Llano de Aranjuez, á pie y cansado:
-
- Culpa de Rocinante. ¡O dura estrella!
- Que esta Manchega dama, y este invito
- Andante caballero, en tiernos años,
-
- Ella dejó muriendo de ser bella,
- Y él, aunque queda en mármoles escrito,
- No pudo huir de amor, iras y engaños.
-
-
- DEL CAPRICHOSO, DISCRETISIMO ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA
- EN LOOR DE ROCINANTE
- CABALLO DE DON QUIJOTE DE LA MANCHA
-
- SONETO
-
- En el soberbio tronco diamantino,
- Que con sangrientas plantas huella Marte,
- Frenético el Manchego su estandarte
- Tremola con esfuerzo peregrino.
-
- Cuelga las armas y el acero fino,
- Con que destroza, asuela, raja y parte:
- Nuevas proezas; pero inventa el arte.
- Un nuevo estilo al nuevo Paladino.
-
- Y si de su Amadis se precia Gaula,
- Por cuyos bravos descendientes Grecia
- Triunfó mil veces, y su fama ensancha,
-
- Hoy á Quijote le corona el aula
- Dó Belona preside, y dél se precia
- Mas que Grecia ni Gaula, la alta Mancha.
-
- Nunca sus glorias el olvido mancha,
- Pues hasta Rocinante, en ser gallardo,
- Excede á Brilladoro y á Bayardo.
-
-
- DEL BURLADOR, ACADÉMICO ARGAMASILLESCO,
- A SANCHO PANZA
-
- SONETO
-
- Sancho Panza es aqueste en cuerpo chico;
- Pero grande en valor. ¡Milagro extraño!
- Escudero el mas simple y sin engaño,
- Que tuvo el mundo, os juro y certifico.
-
- De ser Conde no estuvo en un tantico,
- Si no se conjuraran en su daño
- Insolencias y agravios del tacaño
- Siglo, que aun no perdonan á un borrico.
-
- Sobre él anduvo (con perdon se miente)
- Este manso escudero, tras el manso
- Caballo Rocinante y tras su dueño.
-
- ¡O vanas esperanzas de la gente,
- Como pasais con prometer descanso,
- Y al fin parais en sombra, en humo, en sueño!
-
-
- DEL CACHIDIABLO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA,
- EN LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE
-
- EPITAFIO
-
- Aquí yace el Caballero
- Bien molido y mal andante,
- A quien llevó Rocinante
- Por uno y otro sendero.
-
- Sancho Panza el majadero
- Yace también junto á él,
- Escudero el mas fiel,
- Que vió el trato de escudero.
-
-
- DEL TIQUETOC, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA
- SEPULTURA DE DULCINEA DEL TOBOSO
-
- EPITAFIO
-
- Reposa aquí Dulcinea,
- Y aunque de carnes rolliza,
- La volvió en polvo y ceniza
- La muerte espantable y fea.
-
- Fué de castiza ralea,
- Y tuvo asomos de dama,
- Del gran Quijote fué llama,
- Y fué gloria de su aldea.
-
-Estos fueron los versos que se pudieron leer: los demás, por estar
-carcomida la letra, se entregaron á un Académico, para que por
-conjeturas, los declarase. Tiénese noticia que lo ha hecho á costa de
-muchas vigilias y mucho trabajo, y que tiene intencion de sacallos á
-luz, con esperenza de la tercera salida de don Quijote.
-
- _Forse altro canterà con miglior plettro._
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.]
-
-PRÉFACE
-
-
-Vive Dieu! avec quelle impatience, ami lecteur, illustre ou plébéien,
-peu importe, tu dois attendre cette préface, croyant sans doute y
-trouver des personnalités, des représailles, des injures, contre
-l'auteur du second _don Quichotte_: je veux parler de celui qui fut,
-dit-on, engendré à Tordesillas, et naquit à Tarragone[65]. Eh bien, je
-t'en demande pardon, mais il ne m'est pas possible de te donner cette
-satisfaction, car si d'habitude l'injustice et l'outrage éveillent la
-colère dans les plus humbles cœurs, cette règle rencontre une exception
-dans le mien. Voudrais-tu que j'allasse jeter au nez de cet homme qu'il
-n'est qu'un impertinent, un sot, un âne? Eh bien, je n'en n'ai pas même
-la pensée; qu'il reste avec son péché, qu'il le mange avec son pain, et
-grand bien lui fasse.
-
- [65] C'est l'écrivain caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez
- de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprimé à
- Tarragone.
-
-Mais ce que je ne puis me résoudre à passer sous silence et à couvrir
-simplement de mon mépris, c'est de m'entendre appeler par lui vieux et
-manchot, comme s'il avait été en mon pouvoir d'arrêter la marche du
-temps et de faire qu'il ne s'écoulât pas pour moi, et comme si ma main
-brisée l'avait été dans quelque dispute de taverne, et non dans la plus
-éclatante rencontre[66] qu'aient vue les siècles passés et présents et
-que puissent voir les siècles à venir.
-
- [66] La bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571.
-
-Si ma blessure ne brille pas aux yeux, elle est, du moins, appréciée par
-ceux qui savent où elle fut reçue, car mourir en combattant sied mieux
-au soldat, qu'être libre dans la fuite; et je préfère avoir assisté
-jadis à cette prodigieuse affaire que de me voir aujourd'hui exempt de
-blessures sans y avoir pris part. Les cicatrices que le soldat porte sur
-la poitrine et au visage sont autant d'étoiles qui nous guident dans le
-sentier de l'honneur vers le désir des nobles louanges. D'ailleurs
-est-ce avec les cheveux blancs qu'on écrit? N'est-ce pas plutôt avec
-l'entendement, lequel a coutume de se fortifier par les années?
-
-Autre chose encore m'a causé du chagrin: cet homme m'appelle envieux et
-il se donne la peine de m'expliquer, comme si je l'ignorais, ce que
-c'est que l'envie; eh bien, qu'il le sache, des deux sortes d'envie que
-l'on connaît, je n'éprouve que celle qui est sainte, noble, bien
-intentionnée. Comment donc oser supposer que j'aille m'attaquer à un
-prêtre, surtout quand ce prêtre ajoute à ce respectable caractère le
-titre de familier du saint-office[67]? Je le déclare ici, mon adversaire
-se trompe; car de celui qu'il prétend que j'ai voulu désigner, j'adore
-le génie, j'admire les travaux et je respecte le labeur incessant et
-honorable. Quant à mes _Nouvelles_, que cet aristarque trouve plus
-satiriques qu'exemplaires; eh bien, qu'importe? pourvu qu'elles soient
-bonnes, et elles ne pourraient l'être s'il ne s'y trouvait un peu de
-tout.
-
- [67] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du
- Saint-Office.
-
-Tu vas dire sans doute, ami lecteur, que je me montre peu exigeant, mais
-il ne faut pas accroître les chagrins d'un homme déjà si affligé, et
-ceux de ce seigneur doivent être grands puisqu'il dissimule sa patrie et
-déguise son nom, comme s'il se sentait coupable du crime de
-lèse-majesté. Si donc par aventure tu viens à le connaître, dis-lui de
-ma part que je ne me tiens nullement pour offensé, que je connais fort
-bien les piéges du démon, et qu'un des plus dangereux qu'il puisse
-tendre à un homme, c'est de lui mettre dans la cervelle qu'il est
-capable de composer un livre qui lui procurera autant de renommée que
-d'argent et autant d'argent que de renommée. A l'appui de ce que
-j'avance, conte-lui avec ton esprit et ta bonne grâce accoutumée la
-petite histoire que voici:
-
-«Il y avait à Séville un fou qui donna dans la plus plaisante folie dont
-fou se soit jamais avisé. Il prit un jonc qu'il tailla en pointe par un
-bout, et quand il rencontrait un chien, il lui mettait un pied sur la
-patte de derrière, lui levait l'autre patte avec la main, après quoi lui
-introduisant son tuyau dans certain endroit, il soufflait par l'autre
-bout, et rendait bientôt l'animal rond comme une boule. Quand il l'avait
-mis en cet état, il lui donnait deux tapes sur le ventre et le lâchait
-en disant à ceux qui étaient là toujours en grand nombre: «Vos Grâces
-pensent-elles que ce soit chose si facile que d'enfler un chien?» Eh
-bien, à mon tour, je demanderai: Pensez-vous que ce soit un petit
-travail de faire un livre?
-
-Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, dis-lui cet autre, qui
-est encore un conte de fou et de chien: «Il y avait à Cordoue un fou qui
-avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre ou en
-pierre, non des plus légers; quand il apercevait un chien, il s'en
-approchait avec précaution et laissait la dalle tomber d'aplomb sur le
-pauvre animal. Roulant d'abord sous le coup, le chien ne tardait pas à
-se sauver en jetant des hurlements à ne pas s'arrêter au bout de trois
-rues. Or, il arriva qu'un jour il s'en prit au chien d'un mercier, que
-son maître aimait beaucoup. L'animal poussa des cris perçants. Le
-mercier, furieux, saisit une aune, tomba sur le fou et le bâtonna
-rondement, en lui disant à chaque coup: «Chien de voleur, ne vois-tu pas
-que mon chien est un lévrier?» Et après lui avoir répété le mot de
-lévrier plus de cent fois, il le renvoya moulu comme plâtre.
-L'avertissement fit son effet, et le fou fut tout un mois sans se
-montrer. A la fin cependant, il reparut avec une dalle bien plus pesante
-que la première, mais quand il rencontrait un chien, il s'arrêtait tout
-court en disant: «Oh! oh! celui-ci est un lévrier.» Depuis lors, tous
-les chiens qu'il trouvait sur son chemin, fussent-ils dogues ou roquets,
-étaient pour lui autant de lévriers, et il ne lâchait plus sa pierre.
-Peut-être en arrivera-t-il de même à cet homme; il n'osera plus lâcher
-en livres le poids de son esprit, lequel, il faut en convenir, est plus
-lourd que le marbre.
-
-Quant à la menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son
-ouvrage, dis-lui, ami lecteur, que je m'en moque comme d'un maravédis et
-que je lui réponds: «Vive pour moi le comte de Lémos, et Dieu pour
-tous!» Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la libéralité bien connue
-m'abrite contre la mauvaise fortune, et vive la suprême charité de
-l'archevêque de Tolède[68]! Ces deux princes, par leur seule bonté d'âme
-et sans que je les aie sollicités par aucune espèce d'éloges, ont pris à
-leur charge le soin de venir généreusement à mon aide, et en cela je me
-tiens pour plus honoré et plus riche que si la fortune, par une voie
-ordinaire, m'eût comblé de ses faveurs. L'honneur, je le sens, peut
-rester au pauvre, mais non au pervers; la pauvreté peut couvrir d'un
-nuage la noblesse, mais non l'obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu
-jette quelque lumière, fût-ce par les fissures de la détresse, elle
-finit toujours par être estimée des grands et nobles esprits.
-
- [68] Don Bernardo Sandoval y Rojas.
-
-Ne lui dis rien de plus, ami lecteur; quant à moi, je me contenterai de
-te faire remarquer que cette seconde partie de _Don Quichotte_, dont je
-te fais hommage, est taillée sur le même patron, et qu'elle est de même
-étoffe que la première. Dans cette seconde partie, je te donne mon
-chevalier conduit jusqu'au terme de sa vie, et finalement mort et
-enterré, afin que personne ne puisse en douter désormais. C'est assez
-qu'un honnête homme ait rendu compte de ses aimables folies, sans que
-d'autres prétendent encore y mettre la main. L'abondance des choses,
-même bonnes, en diminue le prix, tandis que la rareté des mauvaises les
-fait apprécier en ce point...
-
-J'oubliais de te dire que tu auras bientôt _Persiles_, que je suis en
-train d'achever, ainsi que la seconde partie de _Galatée_.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-L'INGÉNIEUX CHEVALIER
-
-DON QUICHOTTE
-
-DE LA MANCHE
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-DE CE QUI SE PASSA ENTRE LE CURÉ ET LE BARBIER AVEC DON QUICHOTTE AU
-SUJET DE SA MALADIE
-
-
-Dans la seconde partie de cette histoire, qui contient la troisième
-sortie de don Quichotte, Cid Hamet Ben-Engeli raconte que le curé et le
-Barbier restèrent plus d'un mois sans chercher à le voir, pour ne pas
-lui rappeler par leur présence le souvenir des choses passées. Ils ne
-laissaient pas néanmoins de visiter souvent sa nièce et sa gouvernante,
-leur recommandant chaque fois d'avoir grand soin de leur maître, et de
-lui donner une nourriture bonne pour l'estomac et surtout pour le
-cerveau, d'où venait, à n'en pas douter, tout son mal. Ces femmes
-répondaient qu'elles n'auraient garde d'y manquer, d'autant plus que,
-par moment, leur seigneur paraissait avoir recouvré tout son bon sens.
-Cette nouvelle causa bien de la joie à nos deux amis, qui s'applaudirent
-d'autant plus d'avoir employé, pour le ramener chez lui, le stratagème
-que nous avons raconté dans les chapitres qui terminent la première
-partie de cette grande et véridique histoire. Toutefois, comme ils
-tenaient cette guérison pour impossible, ils résolurent de s'en assurer
-par eux-mêmes, et après s'être promis de ne pas toucher la corde de la
-chevalerie, dans la crainte de découdre les points d'une blessure si
-fraîchement fermée[69], ils se rendirent chez don Quichotte, qu'ils
-trouvèrent dans sa chambre, assis sur son lit, en camisole de serge
-verte, et coiffé d'un bonnet de laine rouge de Tolède, mais tellement
-sec et décharné, qu'il ressemblait à une momie. Ils furent très-bien
-reçus de notre chevalier, qui répondit à leurs questions sur sa santé
-avec beaucoup de justesse et en termes choisis.
-
- [69] Il était alors d'usage en chirurgie de coudre les blessures.
-
-Peu à peu la conversation s'engagea, et après avoir causé d'abord de
-choses indifférentes, on en vint à entamer le chapitre des affaires
-publiques et des formes de gouvernement. Celui-ci changeait une coutume,
-celui-là corrigeait un abus; bref, chacun de nos trois amis devint,
-séance tenante, un nouveau Lycurgue, un moderne Solon, et ils
-remanièrent si bien l'État, qu'il semblait qu'après l'avoir mis à la
-forge, ils l'en avaient retiré entièrement remis à neuf. Sur ces divers
-sujets, don Quichotte montra tant de tact et d'à-propos, que les deux
-visiteurs ne doutèrent plus qu'il n'eût recouvré tout son bon sens.
-Présentes à l'entretien, la nièce et la gouvernante versaient des larmes
-de joie et ne cessaient de rendre grâces à Dieu en voyant leur maître
-montrer une telle lucidité d'esprit. Mais le curé, revenant sur sa
-première intention, qui était de ne point parler chevalerie, voulut
-compléter l'épreuve, afin de s'assurer si cette guérison était réelle ou
-seulement apparente. De propos en propos, il se mit à conter quelques
-nouvelles récemment venues de la cour: On tient pour assuré, dit-il, que
-le Turc fait de grands préparatifs de guerre, et qu'il se dispose à
-descendre le Bosphore avec une immense flotte; seulement, on ne sait pas
-sur quels rivages ira fondre une si formidable tempête; il ajouta que la
-chrétienté en était fort alarmée, et qu'à tout événement Sa Majesté
-faisait pourvoir à la sûreté du royaume de Naples, des côtes de la
-Sicile et de l'île de Malte.
-
-Sa Majesté agit en prudent capitaine, dit don Quichotte, lorsqu'elle met
-ses vastes États sur la défensive, afin que l'ennemi ne les prenne pas
-au dépourvu. Mais si elle me faisait l'honneur de me demander mon avis,
-je lui conseillerais une mesure à laquelle elle est, j'en suis certain,
-bien éloignée de penser à cette heure.
-
-A peine le curé eut-il entendu ces paroles, qu'il se dit en lui-même:
-Dieu te soit en aide, pauvre don Quichotte; car, si je ne me trompe, te
-voilà retombé au plus profond de ta démence.
-
-Le barbier, qui avait eu la même pensée, demanda quelle était cette
-importante mesure, craignant, disait-il, que ce ne fût un de ces
-impertinents avis qu'on ne se fait pas faute de donner aux princes.
-
-Maître râpeur de barbes, repartit don Quichotte, mon avis n'a rien
-d'impertinent; il est, au contraire, tout à fait pertinent.
-
-D'accord, répliqua le barbier; cependant l'expérience a prouvé que ces
-sortes d'expédients sont presque toujours impraticables ou ridicules,
-quelquefois même contraires à l'intérêt du roi et de l'État.
-
-Soit; mais le mien, reprit don Quichotte, n'est ni impraticable ni
-ridicule: loin de là, c'est le plus simple et le plus convenable qui
-puisse se présenter à l'esprit d'un donneur de conseil.
-
-Votre Grâce tarde bien à nous l'apprendre, dit le curé.
-
-Je ne suis pas fort empressé de le faire connaître, répondit don
-Quichotte, de peur qu'en arrivant aux oreilles de messeigneurs du
-conseil, l'honneur de l'invention ne soit aussitôt enlevé.
-
-Quant à moi, reprit le barbier, je jure devant Dieu et devant les hommes
-de n'en parler ni à roi, ni _à Roch_, ni à âme qui vive, comme il est
-dit dans cette romance du curé[70], où l'on avise le roi de ce voleur
-qui lui avait escamoté cent doublons et sa mule qui allait si bien
-l'amble.
-
- [70] Allusion à quelque romance populaire de l'époque, aujourd'hui
- inconnue.
-
-Je ne connais pas cette histoire, dit don Quichotte, mais je tiens le
-serment pour bon, sachant le seigneur barbier homme de bien.
-
-Et quand cela ne serait pas, reprit le curé, je me porte fort pour lui,
-et je réponds qu'il n'en parlera pas plus que s'il était né muet.
-
-Et vous, seigneur curé, demanda don Quichotte, quelle sera votre
-caution?
-
-Mon caractère, répliqua le curé, car il me fait un devoir de garder les
-secrets.
-
-Eh bien donc, s'écria don Quichotte, j'affirme que si le roi faisait
-publier à son de trompe que tous les chevaliers qui errent par l'Espagne
-sont tenus de se rendre à sa cour, à jour nommé, ne s'en présentât-il
-qu'une demi-douzaine, tel parmi eux, j'en suis certain, pourrait se
-rencontrer qui viendrait à bout de la puissance du Turc. Que Vos Grâces
-veuillent bien me prêter attention et suivre mon raisonnement. Est-ce
-qu'on n'a pas vu maintes fois un chevalier défaire à lui seul une armée
-de deux cent mille hommes, comme si tous ensemble ils n'avaient eu
-qu'une tête à couper? Vive Dieu! si le fameux don Bélianis, ou même un
-simple rejeton des Amadis de Gaule était encore vivant, et que le Turc
-se trouvât face à face avec lui, par ma foi, je ne parierais pas pour le
-Turc. Mais patience, Dieu aura pitié de son peuple, et saura lui envoyer
-quelque chevalier moins illustre peut-être que ceux des temps passés,
-qui pourtant ne leur sera point inférieur en vaillance. Je n'en dis pas
-davantage, Dieu m'entend.
-
-Sainte Vierge! s'écria la nièce, que je meure si mon oncle n'a pas envie
-de se faire encore une fois chevalier errant!
-
-Oui, oui, repartit don Quichotte, chevalier errant je suis, et chevalier
-errant je mourrai; que le Turc monte ou descende quand il voudra, et
-déploie toute sa puissance! je le répète, Dieu m'entend.
-
-Sur ce le barbier prit la parole: Que Vos Grâces, dit-il, me permettent
-de leur raconter une petite histoire; elle vient ici fort à propos.
-
-Comme il vous plaira, reprit don Quichotte; nous sommes prêts à vous
-donner audience.
-
-Le barbier continua de la sorte: A Séville, dans l'hôpital des fous, il
-y avait un homme que ses parents firent enfermer comme ayant perdu la
-raison. Cet homme avait pris ses licences à l'université d'Ossuna; mais
-quand même il les eût prises à celle de Salamanque, il n'en serait pas
-moins, disait-on, devenu fou. Après plusieurs années de réclusion, le
-pauvre diable se croyant guéri, écrivit à l'archevêque une lettre pleine
-de bon sens, dans laquelle il le suppliait de le tirer de sa misérable
-vie, puisque Dieu, dans sa miséricorde, lui avait fait la grâce de lui
-rendre la raison. Il prétendait que ses parents, pour jouir de son bien,
-continuaient à le tenir enfermé, et voulaient, en dépit de la vérité, le
-faire passer pour fou jusqu'à sa mort. Convaincu du bon sens de cet
-homme par les lettres qu'il ne cessait d'en recevoir, l'archevêque
-chargea un de ses chapelains de s'informer auprès du directeur de
-l'hôpital si tout ce que lui écrivait le licencié était exact, enfin de
-l'interroger lui-même, l'autorisant, si l'examen était favorable, à le
-faire mettre en liberté.
-
-Le chapelain vint trouver le directeur de l'hôpital, et lui demanda ce
-qu'il pensait de l'état mental du licencié. Le directeur répondit qu'il
-le tenait pour aussi fou que jamais; qu'à la vérité il parlait
-quelquefois en homme de bon sens, mais qu'en fin de compte il retombait
-toujours dans ses premières extravagances, comme le chapelain pouvait
-d'ailleurs s'en assurer par lui-même. Celui-ci témoigna le désir de
-tenter l'expérience. On le mena à la chambre du licencié, avec lequel il
-s'entretint plus d'une heure sans que pendant tout ce temps cet homme
-donnât le moindre signe de folie; loin de là, ses discours furent si
-pleins d'à-propos et de bon sens, que le chapelain ne put s'empêcher de
-le regarder comme entièrement guéri.
-
-Entre autres choses, le pauvre diable se plaignit de la connivence du
-directeur de l'hôpital, qui, pour plaire à sa famille et ne pas perdre
-les cadeaux qu'il en recevait, affirmait qu'il était toujours fou,
-quoiqu'il eût souvent de bons moments. Il ajoutait que, dans son
-malheur, son plus grand ennemi, c'était sa fortune; car pour en jouir,
-disait-il, mes parents portent un jugement qu'ils savent faux,
-puisqu'ils ne veulent pas reconnaître la grâce que Dieu m'a faite en me
-rappelant de l'état de brute à l'état d'homme. Bref, il parla de telle
-sorte, qu'il réussit à rendre le directeur suspect, et à faire passer
-ses parents pour cupides et dénaturés, si bien que le chapelain résolut
-de l'emmener, pour rendre l'archevêque lui-même témoin d'une guérison
-dont il n'était plus permis de douter. Le directeur fit tous ses efforts
-pour dissuader le chapelain, lui disant d'y prendre garde; que cet homme
-n'avait jamais cessé d'être fou, et qu'il aurait le déplaisir de s'être
-trompé sur son compte; mais quand on lui eut montré la lettre de
-l'archevêque, il ordonna de rendre au licencié ses anciens vêtements, et
-le laissa entre les mains du chapelain.
-
-A peine dépouillé de sa casaque de fou, notre homme voulut aller prendre
-congé de ses anciens compagnons. Il en demanda avec instance la
-permission au chapelain, qui désira même l'accompagner dans cette
-visite; quelques-uns de ceux qui étaient là se joignirent à lui. En
-passant devant la loge d'un fou furieux qui par hasard était calme en ce
-moment: Adieu, frère, lui dit le licencié; voyez si vous n'avez pas
-quelque chose à me demander, car je vais retourner chez moi, puisque
-Dieu dans sa bonté infinie et sans que je le méritasse, m'a fait la
-grâce de me rendre la raison. J'espère qu'il fera de même pour vous;
-aussi priez-le bien et ne manquez jamais de confiance; en attendant,
-j'aurai soin de vous envoyer quelques bons morceaux, car je sais, par ma
-propre expérience, que la folie ne vient le plus souvent que du vide de
-l'estomac et du cerveau. Prenez donc courage, et ne vous laissez point
-abattre; dans les disgrâces qui nous arrivent, le découragement détruit
-la santé et ne fait qu'avancer la mort.
-
-En entendant ce discours, un autre fou renfermé dans une loge qui
-faisait face à celle du fou furieux, se redressa tout à coup d'une
-vieille natte de jonc sur laquelle il était couché, et demanda en criant
-à tue-tête quel était ce camarade qui s'en allait si sain de corps et
-d'esprit?
-
-C'est moi, frère, répondit le licencié; je n'ai plus besoin de rester
-dans cette maison après la grâce que Dieu m'a faite.
-
-Prends garde à ce que tu dis, licencié mon ami, repartit cet homme, et
-que le diable ne t'abuse pas. Crois-moi, reste avec nous, afin de
-t'épargner l'allée et le retour.
-
-Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et je ne pense pas avoir
-jamais à recommencer mes stations.
-
-Toi, guéri, continua le fou; à la bonne heure, et que Dieu te conduise;
-mais par le nom de Jupiter, dont je représente ici-bas la majesté
-souveraine, je jure que pour ce seul péché, que Séville vient de
-commettre en te rendant la liberté, je la frapperai d'un tel châtiment,
-que le souvenir s'en perpétuera dans les siècles des siècles. _Amen._ Ne
-sais-tu pas, pauvre petit licencié sans cervelle, que j'en ai le
-pouvoir, puisque je suis Jupiter Tonnant, et que je tiens dans mes mains
-les foudres destructeurs qui peuvent en un instant réduire toute la
-terre en cendres? Mais non, je n'infligerai qu'une simple correction à
-cette ville ignorante et stupide; je me contenterai de la priver de
-l'eau du ciel, ainsi que tous ses habitants, pendant trois années
-entières et consécutives, à compter du jour où la menace vient d'en être
-prononcée. Ah! tu es libre, tu es dans ton bon sens, et moi je suis fou
-et en prison! De par mon tonnerre, je leur enverrai de la pluie, tout
-comme je songe à me pendre.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-S'il est Jupiter, le dieu de la foudre, je suis Neptune, le dieu des
-eaux (p. 297).]
-
-Chacun écoutait ces propos avec étonnement, quand le licencié se tourna
-vivement vers le chapelain et lui prenant les deux mains: Que Votre
-Grâce, mon cher seigneur, lui dit-il, ne se mette point en peine des
-menaces que ce fou vient de débiter; car s'il est Jupiter, le dieu de la
-foudre, je suis Neptune, le dieu des eaux, et je ferai pleuvoir quand il
-en sera besoin.
-
-Très-bien, très-bien, repartit le chapelain; mais en attendant, il ne
-faut pas irriter Jupiter, seigneur Neptune. Rentrez dans votre loge,
-nous reviendrons vous chercher une autre fois.
-
-Chacun se mit à rire en voyant la confusion du chapelain. Quant au
-licencié, on lui remit sa casaque, on le renferma de nouveau, et le
-conte est fini.
-
-C'était donc là, reprit don Quichotte, ce conte venu si à point qu'on ne
-pouvait se dispenser de nous le servir. Ah! maître raseur, maître
-raseur, bien aveugle est celui qui ne voit pas à travers la toile du
-tamis! Votre Grâce en est-elle encore à ignorer que ces comparaisons
-d'esprit à esprit, de courage à courage, de beauté à beauté, de famille
-à famille, sont toujours odieuses et mal reçues? Seigneur barbier, je ne
-suis pas Neptune, le dieu des eaux, et je m'inquiète fort peu de passer
-pour un homme d'esprit, surtout ne l'étant pas; mais, quoi qu'il en
-soit, je n'en continuerai pas moins jusqu'à mon dernier jour à signaler
-au monde l'énorme faute que l'on commet en négligeant de rétablir
-l'ancienne chevalerie errante. Hélas! je ne le vois que trop, notre âge
-dépravé ne mérite pas de jouir du bonheur ineffable dont ont joui les
-siècles passés, alors que les chevaliers errants prenaient en main la
-défense des royaumes, la protection des jeunes filles, des veuves et des
-orphelins. Maintenant, les chevaliers abandonnent la cuirasse et la
-cotte de mailles, pour revêtir la veste de brocard et de soie. Où
-sont-ils ceux qui, armés de pied en cap, à cheval et appuyés sur leur
-lance, s'ingéniaient à tromper le sommeil, la faim, la soif, et les
-besoins les plus impérieux de la nature? Où est le chevalier de notre
-temps qui, après une longue course à travers les montagnes et les
-forêts, arrivant au bord de la mer, où il ne trouve qu'un frêle esquif,
-s'y jette hardiment, malgré les vagues furieuses qui tantôt le lancent
-au ciel, tantôt le précipitent au fond des abîmes; puis le lendemain, à
-trois mille lieues de là, abordant une terre inconnue, y accomplit des
-prouesses si extraordinaires, qu'elles méritent d'être gravées sur le
-bronze? A présent, la mollesse et l'oisiveté sont vertus à la mode, et
-la véritable valeur qui fut jadis le partage des chevaliers errants
-n'est plus de saison. Où rencontrer aujourd'hui un chevalier aussi
-vaillant qu'Amadis? aussi courtois que Palmerin d'Olive? aussi galant
-que Lisvart de Grèce? plus blessant et plus blessé que don Bélianis?
-aussi brave que Rodomont? aussi prudent que le roi Sobrin? aussi
-entreprenant que Renaud? aussi invincible que Roland? aussi séduisant
-que Roger, de qui, en droite ligne, descendent les ducs de Ferrare,
-d'après Turpin dans sa _Cosmographie_.
-
-Tous ces chevaliers et tant d'autres que je pourrais citer, ont été
-l'honneur de la chevalerie errante; c'est d'eux et de leurs pareils que
-je conseillerais au roi de se servir, s'il veut être bien servi et à bon
-marché, et voir le Turc s'arracher la barbe à pleines mains. Mais avec
-tout cela, il faut que je reste dans ma loge, puisqu'on refuse de m'en
-tirer; et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu'il pleuve,
-je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m'en prendra fantaisie.
-Ceci soit dit afin que le seigneur Plat-à-Barbe sache que je l'ai
-compris.
-
-Seigneur don Quichotte, répondit le barbier, Votre Grâce aurait tort de
-se fâcher; Dieu m'est témoin que je n'ai pas eu dessein de vous
-déplaire.
-
-Si je dois me fâcher ou non, c'est à moi de le savoir, reprit don
-Quichotte.
-
-Seigneurs, interrompit le curé, qui jusqu'alors avait écouté sans rien
-dire, je voudrais éclaircir un doute qui me pèse, et que vient de faire
-naître en moi le discours du seigneur don Quichotte.
-
-Parlez sans crainte, répondit notre chevalier, et mettez votre
-conscience en repos.
-
-Eh bien, dit le curé, je dois avouer qu'il m'est impossible de croire
-que tous ces chevaliers errants dont Votre Grâce vient de parler, aient
-été des hommes en chair et en os; pour moi, tout cela n'est que
-fictions, rêveries et contes faits à plaisir.
-
-Voilà une erreur, répondit don Quichotte, dans laquelle sont tombés
-nombre de gens. J'ai souvent cherché à faire luire la lumière de la
-vérité sur cette illusion devenue presque générale: quelquefois je n'ai
-pu réussir; mais presque toujours j'en suis venu à bout, et j'ai eu le
-bonheur de rencontrer des personnes qui se sont rendues à la force de
-cette vérité pour moi si manifeste, que je pourrais dire avoir vu de mes
-yeux Amadis de Gaule. Oui, c'était un homme de haute taille, au teint
-vif et blanc; il avait la barbe noire et bien plantée, le regard fier et
-doux; il n'était pas grand parleur, se mettait rarement en colère, et
-n'y restait pas longtemps. Non moins aisément que j'ai dépeint Amadis,
-je pourrais vous faire le portrait de tous les chevaliers errants; car
-sur l'idée qu'en donnent leurs histoires, il est facile de dire quel
-était leur air, quelle était leur stature et la couleur de leur teint.
-
-S'il en est ainsi, seigneur, dit le barbier, apprenez-nous quelle taille
-avait le géant Morgan?
-
-Qu'il ait existé des géants ou qu'il n'en ait pas existé, répondit don
-Quichotte, les opinions sont partagées à ce sujet. Cependant la sainte
-Écriture, qui ne peut induire en erreur, nous apprend qu'il y en a eu,
-par ce qu'elle raconte de ce Goliath qui avait sept coudées et plus de
-hauteur. On a trouvé en Sicile des ossements de jambes et de bras dont
-la longueur prouve qu'ils appartenaient à des géants aussi hauts que des
-tours. Toutefois je ne saurais affirmer que le géant Morgan ait été
-d'une très-grande taille; je ne le pense pas, et en voici la raison: son
-histoire dit qu'il dormait souvent à couvert; or, puisqu'il trouvait des
-habitations capables de le recevoir, il ne devait pas être d'une
-grandeur démesurée.
-
-C'est juste, dit le curé, qui, prenant plaisir à entendre notre héros
-débiter de telles extravagances, lui demanda à son tour ce qu'il pensait
-de Roland, de Renaud et des douze pairs de France, tous anciens
-chevaliers errants?
-
-De Renaud, répondit don Quichotte, je dirai qu'il devait avoir la face
-large, le teint vermeil, les yeux à fleur de tête et pleins de feu; il
-était extrêmement chatouilleux et emporté, et se plaisait à protéger les
-malandrins et gens de cette espèce. Quant à Roland, Rotoland ou Orland
-(l'histoire lui donne ces trois noms), je crois pouvoir affirmer qu'il
-était de moyenne taille, large des épaules, un peu cagneux des genoux;
-il avait le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, la
-parole brève et le regard menaçant; du reste, courtois, affable et bien
-élevé.
-
-Par ma foi, si Roland ressemblait au portrait que vient d'en faire Votre
-Grâce, dit le barbier, je ne m'étonne plus que la belle Angélique lui
-ait de beaucoup préféré ce petit More à poil follet à qui elle livra ses
-charmes.
-
-Cette Angélique, reprit don Quichotte, était une créature fantasque et
-légère, une coureuse, qui a rempli le monde du bruit de ses fredaines.
-Sacrifiant sa réputation à son plaisir, elle a dédaigné mille nobles
-personnages, mille chevaliers pleins d'esprit et de bravoure, pour un
-petit page au menton cotonneux, sans naissance et sans fortune, et dont
-tout le renom fut l'attachement qu'il montra pour son vieux maître[71].
-Aussi, le chantre de sa beauté, le grand Arioste, cesse-t-il d'en parler
-après cette faiblesse impardonnable, et pour ne plus s'occuper d'elle,
-il termine brusquement son histoire par ces vers:
-
- Peut-être à l'avenir une meilleure lyre,
- Dira comme elle obtint du grand Catay l'empire.
-
- [71] Médor fut laissé pour mort sur la place, en allant relever le
- cadavre de son maître. (ARIOSTE, chant XXIII.)
-
-Ces vers furent une prophétie, car les poëtes s'appellent _vates_,
-c'est-à-dire devins, et la prédiction s'accomplit si bien, que depuis
-lors ce fut un poëte andaloux qui chanta les larmes d'Angélique, et un
-poëte castillan qui chanta sa beauté.
-
-Parmi tant de poëtes qui l'ont célébrée, dit maître Nicolas, il doit
-s'en être trouvé au moins un pour lui dire son fait.
-
-Si Sacripant ou Roland eussent été poëtes, reprit don Quichotte,
-j'incline à croire qu'ils auraient joliment savonné la tête à cette
-écervelée; car c'est l'ordinaire des amants rebutés de se venger par
-des satires et des libelles: vengeance, après tout, indigne d'un cœur
-généreux. Mais jusqu'à ce jour, je n'ai pas connaissance d'un seul vers
-injurieux contre cette Angélique qui a bouleversé le monde.
-
-C'est miracle! dit le curé; et tout à coup on entendit la nièce et la
-gouvernante, qui depuis quelque temps déjà s'étaient retirées, jeter les
-hauts cris; aussitôt nos trois amis se levèrent et coururent au bruit.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-QUI TRAITE DE LA GRANDE QUERELLE QU'EUT SANCHO PANZA AVEC LA NIÈCE ET LA
-GOUVERNANTE, AINSI QUE D'AUTRES PLAISANTS ÉVÉNEMENTS
-
-
-L'histoire raconte que les auteurs de tout ce tapage étaient Sancho,
-lequel voulait entrer pour voir son seigneur, et la nièce et la
-gouvernante qui s'y opposaient de toutes leurs forces.
-
-Que veut ce vagabond, ce fainéant? demandait la gouvernante. Retournez
-chez vous, mon ami, vous n'avez que faire céans; c'est vous qui
-débauchez et pervertissez notre maître, et l'emmenez courir les grands
-chemins.
-
-Gouvernante de Satan, répondait Sancho, vous vous trompez de plus de
-moitié; le débauché, le perverti et l'emmené par les chemins, c'est moi
-et non pas votre maître. C'est lui qui m'a tiré de ma maison en
-m'enjôlant avec des tricheries et en me promettant une île que j'attends
-encore.
-
-Que veut-il dire avec ses îles? répliquait la gouvernante. Est-ce par
-hasard quelque chose de bon à manger, glouton que tu es?
-
-Non pas à manger, reprenait Sancho, mais à gouverner, et meilleur que
-quatre villes et une province entière.
-
-Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de méchancetés,
-continuait la gouvernante: va gouverner ta maison et labourer ton coin
-de terre, et laisse-là tes gouvernements.
-
-Le curé et le barbier riaient de bon cœur de ce plaisant dialogue; mais
-don Quichotte craignant que Sancho ne lâchât sa langue et n'en vînt à
-débiter, selon sa coutume quelques malicieuses simplicités, fit taire les
-deux femmes, et ordonna qu'on le laissât entrer. Sancho entra. Aussitôt
-le curé et le barbier prirent congé de leur ami, désespérant de sa
-guérison, puisqu'il se montrait entiché plus que jamais de sa maudite
-chevalerie.
-
-Vous verrez, compère, dit le curé en sortant, qu'au moment où nous y
-penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa volée.
-
-Oh! cela est certain, reprit le barbier; mais ce qui m'étonne, c'est
-moins la folie du maître que la simplicité de l'écuyer: il s'est si bien
-fourré cette île dans la cervelle, que rien au monde ne pourrait l'en
-faire sortir.
-
-Dieu leur soit en aide, dit le curé; quant à nous, guettons-les bien
-afin de voir où aboutira cette mise en commun d'extravagances; car on
-dirait qu'ils ont été créés l'un pour l'autre, et que les folies du
-maître vaudraient moins sans celles du valet.
-
-C'est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir ce qu'ils
-vont comploter ensemble.
-
-Soyez tranquille, répliqua le curé, la nièce et la gouvernante ne nous
-laisseront rien ignorer; elles ne sont pas femmes à en perdre leur part.
-
-Pendant cet entretien, don Quichotte et son écuyer s'étaient renfermés.
-Quand ils se virent seuls: Sancho, dit don Quichotte, je suis très-peiné
-d'apprendre que tu ailles répétant partout que je t'ai enlevé de ta
-chaumière, quand tu sais que je ne suis pas resté dans ma maison. Partis
-ensemble, nous avons fait tous deux même chemin et éprouvé même fortune:
-si une fois on t'a berné, cent fois j'ai reçu des coups de bâton: c'est
-le seul avantage que j'ai sur toi.
-
-[Illustration: Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de
-méchancetés... (p. 300).]
-
-C'était bien juste, répondit Sancho; puisque, d'après le dire de Votre
-Grâce, les mésaventures sont plutôt le fait des chevaliers errants que
-de leurs écuyers.
-
-Tu te trompes, Sancho, repartit don Quichotte, témoins ces vers: _Quando
-caput dolet_...
-
-Je n'entends point d'autre langue que la mienne, dit Sancho.
-
-Je veux dire, répliqua don Quichotte, que quand la tête souffre,
-souffrent tous les membres. Ainsi, moi, ton maître, je suis la tête du
-corps dont tu fais partie, étant mon serviteur; par conséquent, le mal
-que j'éprouve, tu dois le ressentir, et moi le tien.
-
-Cela devrait être, repartit Sancho; mais pendant qu'on me bernait, moi,
-pauvre membre, ma tête était derrière la muraille de la cour, et elle me
-regardait voltiger dans les airs, sans éprouver la moindre douleur; si
-les membres sont obligés de ressentir le mal de la tête, il me semble
-que la tête devrait à son tour prendre part à leur mal.
-
-Crois-tu, reprit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu'on te
-bernait? Ne le dis, ni ne le pense, mon ami, et sois bien persuadé que
-je souffrais plus dans mon esprit que toi dans tout ton corps. Mais
-laissons cela, nous en reparlerons à loisir. Maintenant, ami Sancho,
-réponds-moi franchement, je te prie; que dit-on de moi dans le pays?
-comment en parlent les paysans, les hidalgos, les chevaliers? quelle
-opinion a-t-on de ma courtoisie, de ma valeur, de mes exploits? que
-pense-t-on du dessein que j'ai formé de rétablir dans son antique lustre
-l'ordre oublié de la chevalerie errante? Bref, répète-moi, sans
-flatterie, ce qui est arrivé à tes oreilles, sans rien ajouter, sans
-rien retrancher; car le devoir d'un serviteur fidèle est de dire à son
-seigneur la vérité telle qu'elle est, sans qu'aucune considération la
-lui fasse exagérer ou diminuer. Tu sauras, Sancho, que si la vérité se
-présentait toujours devant les princes nue et dépouillée des ornements
-de la flatterie, notre siècle serait un âge d'or, ce qu'il est déjà, à
-ce que j'entends dire chaque jour, comparé aux siècles qui nous ont
-précédés. Mets à profit cet avis, et réponds sans déguisement à ma
-question.
-
-Volontiers, répondit Sancho, mais à condition que Votre Grâce ne se
-fâchera pas si je lui redis les choses telles qu'elles sont venues à mes
-oreilles.
-
-Je t'assure que je ne me fâcherai nullement, dit don Quichotte; parle
-librement et sans détour.
-
-Eh bien, seigneur, reprit Sancho, vous saurez que tout le monde nous
-tient, vous, pour le plus grand des fous, et moi, pour le dernier des
-imbéciles. Les hidalgos disent que Votre Grâce n'avait pas le droit de
-s'arroger le _don_, et de se faire d'emblée chevalier, avec quatre pieds
-de vigne, deux journaux de terre, un fossé par devant et un par
-derrière. Quant aux chevaliers, ils sont fort peu satisfaits que les
-hidalgos se mêlent à eux, principalement ceux qui sont tout au plus bons
-pour être écuyers, qui noircissent leurs chaussures avec de la suie, et
-raccommodent leurs bas noirs avec de la soie verte.
-
-Cela ne me regarde pas, dit don Quichotte; je suis toujours
-très-convenablement vêtu, et je ne porte jamais d'habits rapiécés;
-déchirés, c'est possible, et encore plutôt par le frottement des armes
-que par l'action du temps.
-
-Quant à votre valeur, votre courtoisie, vos exploits et vos projets,
-continua Sancho, les opinions sont partagées; les uns disent: C'est un
-fou, mais il est plaisant; les autres: Il est vaillant, mais peu
-chanceux; d'autres: Il est courtois, mais extravagant; et pour ne rien
-vous cacher, ils en débitent tant sur votre compte, que, par ma foi, ils
-ne laissent rien à y ajouter.
-
-Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, plus la vertu est éminente, plus
-elle est exposée à la calomnie. Peu de grands hommes y ont échappé:
-Jules César, ce sage et vaillant capitaine a passé pour un ambitieux; on
-lui a même reproché de n'avoir ni grande propreté dans ses habits, ni
-grande pureté dans ses mœurs. On a accusé d'ivrognerie Alexandre, ce
-héros auquel tant de belles actions ont mérité le surnom de Grand.
-Hercule, après avoir consumé sa vie en d'incroyables travaux, a fini par
-passer pour un homme voluptueux et efféminé. On a dit du frère d'Amadis,
-don Galaor, que c'était un brouillon, un querelleur, et d'Amadis
-lui-même, qu'il pleurait comme une femme. Aussi, mon pauvre Sancho, je
-ne me mets nullement en peine des traits de l'envie, et pourvu que ce
-soit là tout, je m'en console avec ces héros, qui ont fait l'admiration
-de l'univers.
-
-Oh! répliqua Sancho, on ne s'arrête pas en si beau chemin.
-
-Qu'y a-t-il donc encore? demanda don Quichotte.
-
-Il reste la queue à écorcher, répondit Sancho: jusqu'ici ce n'était que
-miel, mais si vous voulez savoir le reste, je vais vous amener un homme
-qui vous donnera contentement. Le fils de Bartholomé Carrasco est
-arrivé hier soir de Salamanque, où il s'est fait recevoir bachelier; et
-comme j'allais le voir pour me réjouir avec lui, il m'a raconté que
-l'histoire de Votre Grâce est déjà mise en livre sous le titre de
-l'_Ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche_; il dit de plus que
-j'y suis tout du long avec mon propre nom de Sancho Panza, et qu'on y a
-même fourré madame Dulcinée du Toboso, sans compter bien d'autres choses
-qui se sont passées entre vous et moi, tellement que j'ai fait mille
-signes de croix, ne sachant comment ce diable d'auteur a pu les
-apprendre.
-
-Il faut assurément, dit don Quichotte, que ce soit un enchanteur qui ait
-écrit cette histoire, car ces gens-là devinent tout.
-
-Parbleu, si c'est un enchanteur, je le crois bien, reprit Sancho,
-puisque le bachelier Samson Carrasco dit qu'il s'appelle Cid Hamet
-Berengena.
-
-C'est un nom moresque, dit don Quichotte.
-
-Cela se pourrait, répondit Sancho, d'autant plus que j'ai ouï dire que
-les Mores aiment beaucoup les aubergines[72].
-
- [72] Sancho change le nom de Ben-Engeli en Berengena, qui veut dire
- aubergine, espèce de légume fort commun dans le royaume de Valence.
-
-Il faut que tu te trompes quant au mot de cid, dit don Quichotte, car ce
-mot signifie seigneur.
-
-Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais si vous voulez que j'amène ici
-le bachelier, je l'irai querir à vol d'oiseau.
-
-Tu me feras plaisir, mon enfant, dit don Quichotte; ce que tu viens de
-m'apprendre m'a mis la puce à l'oreille, et je ne mangerai morceau qui
-me profite jusqu'à ce que je sois exactement informé de tout.
-
-Sancho s'en fut. Peu après il revint avec le bachelier, et il y eut
-entre eux trois la plaisante conversation que l'on verra dans le
-chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DU RISIBLE ENTRETIEN QU'EURENT ENSEMBLE DON QUICHOTTE SANCHO PANZA ET LE
-BACHELIER SAMSON CARRASCO
-
-
-En attendant le bachelier Samson Carrasco, don Quichotte resta tout
-pensif; il ne pouvait se persuader que l'histoire de ses prouesses fût
-déjà publiée, quand son épée fumait encore du sang de ses ennemis. Il en
-vint alors à s'imaginer qu'un enchanteur, ami ou ennemi, les avait, par
-son art, écrites et livrées à l'impression: ami, pour les grandir et les
-élever au-dessus de celles des plus illustres chevaliers; ennemi, pour
-les ravaler et les mettre au-dessous des moindres exploits du plus mince
-écuyer. Cependant, se disait-il à lui-même, jamais, s'il m'en souvient,
-exploits d'écuyer ne furent écrits! et s'il est vrai que mon histoire
-existe, étant celle d'un chevalier errant, elle doit être noble, fière,
-pompeuse et véridique. Cette réflexion le consola; mais venant à songer
-que l'auteur était More, comme l'indiquait ce nom de cid, et que de
-pareilles gens on ne doit attendre rien de vrai, puisqu'ils sont tous
-menteurs et faussaires, cela lui fit craindre que cet écrivain n'eût
-parlé de ses amours avec madame Dulcinée du Toboso d'une manière peu
-décente et qui entachât l'honneur de la souveraine de son cœur. Il
-espérait au moins qu'en parlant de lui, l'auteur avait eu soin d'exalter
-cette admirable constance envers sa dame, qui lui fit refuser tant
-d'impératrices et de reines, pour ne point porter d'atteinte, même
-légère, à la fidélité qu'il lui devait. Ce fut plongé dans ces pensées
-que le trouvèrent Sancho Panza et Samson Carrasco, et il sortit comme
-d'un assoupissement pour recevoir le bachelier, à qui il fit beaucoup de
-civilités.
-
-Bien qu'il s'appelât Samson, ce Carrasco était un petit homme, âgé
-d'environ vingt-quatre ans, maigre et pâle, de beaucoup d'esprit et
-très-railleur: il avait le visage rond, le nez camard et la bouche
-grande, signes caractéristiques des gens qui ne se font pas scrupule de
-se divertir aux dépens d'autrui. En entrant chez don Quichotte, il se
-jeta à genoux en lui demandant sa main à baiser: Seigneur, lui dit-il,
-par les licences que j'ai reçues, vous êtes bien le plus fameux
-chevalier errant qui ait jamais été et qui sera jamais dans tout
-l'univers. Soit mille fois loué Cid Hamet Ben-Engeli du soin qu'il a
-pris d'écrire l'histoire de vos merveilleuses prouesses! et cent mille
-fois loué soit celui qui l'a fidèlement traduit de l'arabe en castillan
-et qui par là nous fait jouir d'une si agréable lecture!
-
-Il est donc vrai, dit don Quichotte en le relevant, que l'on a écrit mon
-histoire, et qu'un More en est l'auteur?
-
-Cela est si vrai, seigneur, repartit Carrasco, qu'à cette heure on en a
-imprimé, je crois, plus de douze mille exemplaires tant à Lisbonne qu'à
-Barcelone et à Valence; on dit même qu'on a commencé de l'imprimer à
-Anvers, et je ne doute point qu'un jour on ne l'imprime partout, et
-qu'on ne la traduise dans toutes les langues.
-
-Une des choses qui peuvent donner le plus de satisfaction à un homme
-éminent et vertueux, dit don Quichotte, c'est de se savoir en bon renom
-dans le monde, imprimé et gravé de son vivant.
-
-Oh! pour le bon renom, repartit le bachelier, Votre Grâce l'emporte de
-cent piques sur tous les chevaliers errants, car l'auteur more dans sa
-langue, et le chrétien dans la sienne, ont pris à tâche de peindre votre
-caractère avec tous les ornements qui pouvaient lui donner de l'éclat:
-l'intrépidité dans le péril, la patience dans les adversités, le courage
-à supporter les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques
-avec madame dona Dulcinée du Toboso.
-
-Ah! ah! interrompit Sancho, je n'avais pas encore entendu donner le
-_don_ à madame Dulcinée du Toboso, on l'appelait seulement madame
-Dulcinée, voilà déjà une faute dans l'histoire.
-
-C'est une objection sans importance, répondit le bachelier.
-
-Certainement, ajouta don Quichotte. Mais, dites-moi, je vous prie,
-seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits que l'on vante le
-plus dans cette histoire?
-
-Les goûts diffèrent à ce sujet, répondit Carrasco, et les opinions sont
-partagées. Ceux-ci raffolent de l'aventure des moulins à vent, que Votre
-Grâce prit pour des géants; ceux-là de l'aventure des moulins à foulon;
-quelques-uns préfèrent celle des deux armées qui se trouvèrent être deux
-troupeaux de moutons; il y en a qui sont pour l'histoire du mort qu'on
-menait à Ségovie; d'autres pour celle des forçats; beaucoup enfin
-prétendent que votre bataille contre le valeureux Biscayen l'emporte sur
-tout le reste.
-
-Dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, demanda Sancho, parle-t-on
-dans cette histoire de l'aventure des muletiers Yangois, quant il prit
-fantaisie à Rossinante de faire le galant?
-
-Il n'y manque rien, répondit le bachelier: l'auteur n'a rien laissé au
-fond de son écritoire, il a tout relaté, tout bien circonstancié,
-jusqu'aux cabrioles que le bon Sancho fit dans la couverture.
-
-Je ne fis pas de cabrioles dans la couverture, répliqua Sancho; mais
-dans l'air, et beaucoup plus que je n'aurais voulu.
-
-Il n'y a point d'histoire, ajouta don Quichotte, qui n'ait ses hauts et
-ses bas, surtout les histoires qui traitent de chevalerie, car elles ne
-sont pas toujours remplies d'événements heureux.
-
-En effet, repartit Carrasco, parmi ceux qui ont lu celle-ci, beaucoup
-disent que l'auteur aurait bien dû omettre quelques-uns de ces nombreux
-coups de bâton que le seigneur don Quichotte a reçus en diverses
-rencontres.
-
-Ils sont pourtant bien réels, dit Sancho.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le bachelier Samson Carrasco.]
-
-On aurait mieux fait de les passer sous silence, reprit don Quichotte: à
-quoi bon rapporter des choses inutiles à l'intelligence du récit, et qui
-sont faites pour déconsidérer le héros qui en est l'objet? Croit-on
-qu'Énée ait été aussi pieux que le dépeint Virgile, et Ulysse aussi
-prudent que le fait Homère?
-
-En effet, répliqua Carrasco, autre chose est d'écrire comme poëte ou
-d'écrire comme historien; le poëte peut raconter les événements non tels
-qu'ils furent, mais tels qu'ils devraient être; tandis que l'historien
-doit toujours les rapporter comme ils sont, sans rien y ajouter, ni rien
-retrancher.
-
-Pardieu, si ce seigneur more est un historien véridique, dit Sancho,
-sans doute qu'en parlant des coups de bâton de mon maître, il aura fait
-mention des miens; car jamais on n'a pris à Sa Grâce la mesure des
-épaules, qu'en même temps on ne m'ait pris celle de tout le corps. Mais
-il ne faut pas s'en étonner, si, comme le dit monseigneur, du mal de la
-tête les membres doivent souffrir.
-
-Sancho, vous êtes un mauvais plaisant, reprit don Quichotte, et vous ne
-manquez pas de mémoire, quand cela vous convient.
-
-Comment pourrais-je oublier les coups de bâton, repartit Sancho, quand
-les meurtrissures sont encore toutes fraîches sur mes côtes?
-
-Taisez-vous, dit don Quichotte, et n'interrompez pas le seigneur
-bachelier, que je prie de passer outre, et de m'apprendre ce qu'on
-raconte de moi dans l'histoire en question.
-
-Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on prétend que j'en suis un des
-principaux parsonnages.
-
-Dites personnages, et non parsonnages, interrompit Carrasco.
-
-Allons! voilà un autre éplucheur de paroles, s'écria Sancho; si cela
-continue, nous ne finirons de la vie.
-
-Que Dieu cesse de veiller sur la mienne, Sancho, reprit le bachelier, si
-vous n'êtes pas le second personnage de cette histoire; il y a des gens
-qui préfèrent vous entendre parler que d'entendre le plus huppé du
-livre; mais on trouve que vous avez été bien crédule en prenant pour
-argent comptant cette île que le seigneur don Quichotte devait vous
-donner à gouverner.
-
-Il y a encore du soleil derrière la montagne, dit don Quichotte; à
-mesure que Sancho avancera en âge, il deviendra, avec l'expérience des
-années, plus capable d'être gouverneur qu'il ne l'est à présent.
-
-Par ma foi, reprit Sancho, l'île que je ne saurais pas gouverner à l'âge
-que j'ai, je n'en viendrais pas à bout, quand même j'aurais l'âge de
-Mathusalem: le mal est que l'île se cache, et qu'on ne sait où la
-trouver, mais ce n'est pas la cervelle qui manque pour cela.
-
-Il faut s'en rapporter à Dieu là-dessus, reprit don Quichotte, et tout
-ira peut-être mieux qu'on ne pense; il ne tombe pas une feuille de
-l'arbre sans sa volonté.
-
-Cela est vrai, reprit Carrasco, et si Dieu le veut, Sancho aura plutôt
-cent îles à gouverner qu'une seule.
-
-Moi, j'ai vu par ici, dit Sancho, des gouverneurs qui ne me vont pas à
-la cheville; cependant on les traite de Seigneurie, et ils mangent dans
-des plats d'argent.
-
-Ce ne sont pas des gouverneurs d'îles, mais d'autres gouvernements plus
-à la main, reprit Carrasco; car ceux qui ont la prétention de gouverner
-des îles doivent au moins savoir la grammaire.
-
-Je n'entends rien à toutes vos balivernes, répliqua Sancho; au reste,
-Dieu saura m'envoyer là où je pourrai mieux le servir. Seigneur
-bachelier, l'auteur de cette histoire a bien fait, en parlant de moi, de
-prendre garde à ce qu'il disait; autrement je jure que j'aurais crié à
-me faire entendre des sourds.
-
-Par ma foi, on aurait crié au miracle, repartit Samson.
-
-Miracle ou non, répliqua Sancho, que chacun fasse attention à la manière
-dont il parle des personnes, et qu'il ne mette pas à tort et à travers
-tout ce qui lui passe par la cervelle.
-
-Un des défauts de cette histoire, continua le bachelier, c'est que
-l'auteur y a inséré une nouvelle intitulée: _le Curieux malavisé_; non
-que cette nouvelle soit ennuyeuse ou mal écrite, mais parce qu'elle n'a
-aucun rapport avec les aventures du seigneur don Quichotte.
-
-Je gage que, dans cette histoire, ce fils de chien aura tout fourré
-pêle-mêle comme dans une valise, dit Sancho.
-
-S'il en est ainsi, reprit don Quichotte, cet historien n'est pas un sage
-enchanteur, mais quelque bavard ignorant; il aura sans doute écrit sans
-jugement et au hasard, comme peignait ce peintre d'Ubeda qui, lorsqu'on
-lui demandait ce qu'il allait faire, répondait: Ce qui se rencontrera.
-Une fois, il peignit un coq si ressemblant, qu'on fut obligé d'écrire au
-bas: Ceci est un coq. Je crains bien qu'il n'en soit de même de mon
-histoire, et qu'elle n'ait grand besoin de commentaire.
-
-Oh! pour cela, non, répondit Carrasco; elle est si claire, qu'aucune
-difficulté n'y embarrasse, et que tout le monde la comprend. Les enfants
-la feuillettent, les jeunes gens la dévorent, les hommes en sont épris,
-les vieillards la vantent. Finalement, elle est lue et relue par tant de
-gens, qu'à peine voit-on passer un cheval étique, aussitôt chacun de
-s'écrier: Voilà Rossinante. Mais ceux qui raffolent le plus de cette
-lecture, ce sont les pages: il n'y a pas d'antichambre de grand seigneur
-où l'on ne trouve un DON QUICHOTTE; dès que l'un l'a quitté, l'autre
-s'en empare; et tous voudraient l'avoir à la fois. Enfin, ce livre est
-bien le plus agréable et le plus innocent passe-temps que l'on ait
-encore vu, car on n'y rencontre pas un seul mot qui éveille une pensée
-déshonnête ou qui prête à une interprétation qui ne soit parfaitement
-orthodoxe.
-
-Celui qui écrirait autrement mériterait d'être brûlé vif comme
-faux-monnayeur, reprit don Quichotte. Mais je ne sais vraiment pourquoi
-l'auteur s'est avisé d'aller mettre dans cette histoire des aventures
-épisodiques et qui n'ont nul rapport au sujet, alors que les miennes lui
-fournissaient une si ample matière? Rien qu'avec mes pensées, mes
-soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes hardies entreprises,
-n'avait-il pas de quoi remplir plusieurs volumes? Je conclus de tout
-ceci, seigneur bachelier, que pour composer un livre il faut posséder un
-jugement solide et un mûr entendement; il n'appartient qu'aux grands
-esprits de plaisanter avec grâce, de dire des choses piquantes et
-ingénieuses. Dans la comédie, vous le savez, le rôle le plus difficile à
-peindre, c'est celui du niais; car il ne faut pas être simple pour
-savoir le paraître à propos. Je ne dis rien de l'histoire, chose sacrée,
-qui doit toujours être conforme à la vérité; et cependant on voit des
-gens qui composent et débitent des livres à la douzaine, comme si
-c'étaient des beignets.
-
-Il n'y a livre si médiocre qui ne contienne quelque chose de bon, dit le
-bachelier.
-
-Sans doute, repartit don Quichotte: mais on a vu souvent des écrits
-vantés tant qu'il restent en portefeuille, être réduits à rien dès
-qu'ils sont livrés à l'impression.
-
-La raison en est simple, dit Carrasco; un ouvrage imprimé s'examine à
-loisir, on est à même d'en saisir tous les défauts, et plus la
-réputation de l'auteur est grande, plus on les relève avec soin. Nos
-grands poëtes, nos historiens célèbres, ont toujours eu pour envieux
-cette foule de gens qui n'ayant jamais rien produit, se font un malin
-plaisir de juger sévèrement les ouvrages d'autrui.
-
-Il ne faut pas s'en étonner, reprit don Quichotte; nous avons quantité
-de théologiens qui figureraient très-mal en chaire, quoiqu'ils jugent
-admirablement des sermons.
-
-D'accord, répliqua le bachelier, mais au moins ces rigides censeurs
-devraient être plus indulgents, et considérer que _si aliquando bonus
-dormitat Homerus_[73], il a dû se tenir longtemps éveillé pour imprimer
-à la lumière de son œuvre le moins d'ombre possible; il se pourrait
-même que ces prétendus défauts dont ils sont choqués fussent comme ces
-signes qui relèvent la beauté de certains visages. Aussi, je dis que
-celui qui publie un livre s'expose à une bien grande épreuve, car, quoi
-qu'il fasse, il ne pourra jamais plaire à tout le monde.
-
- [73] Si le bon Homère dort quelquefois.
-
-D'après cela, dit don Quichotte, je crois que mon histoire n'aura pas
-satisfait beaucoup de gens.
-
-Au contraire, repartit le bachelier; comme _stultorum infinitus est
-numerus_[74], infini est le nombre de ceux à qui a plu cette histoire.
-On reproche seulement à l'auteur de manquer de mémoire, parce qu'il
-oublie de faire connaître le voleur qui déroba l'âne de Sancho; en
-effet, il dit que le grison fut volé, et quelques pages plus loin on
-revoit Sancho sur son âne, sans qu'on sache comment il l'a retrouvé. On
-lui reproche encore d'avoir oublié de nous apprendre ce que Sancho fit
-des cent écus qu'il trouva dans certaine valise; car il n'en est plus
-question, et l'on serait bien aise de savoir ce qu'ils sont devenus.
-
- [74] Infini est le nombre des fous.
-
-Seigneur bachelier, répondit Sancho, je ne suis guère, à l'heure qu'il
-est, en état de vous répondre sur tant de points; je viens d'être pris
-d'une faiblesse d'estomac que je vais m'empresser de guérir avec deux
-bonnes rasades. Ma ménagère m'attend, et dès que j'aurai fini, je
-reviendrai vous satisfaire sur l'âne, sur les cent écus, sur tout ce que
-vous voudrez; et il partit sans attendre de réponse.
-
-Don Quichotte retint Carrasco à dîner; on ajouta deux pigeons à
-l'ordinaire, ils prirent place à table, et le bachelier se mettant à
-l'unisson de son hôte, on ne parla que de chevalerie. Après le repas,
-ils firent la sieste, et quand Sancho revint on reprit la conversation.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-OU SANCHO PANZA RÉPOND AUX QUESTIONS ET ÉCLAIRCIT LES DOUTES DU
-BACHELIER SAMSON CARRASCO, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'ÊTRE
-RACONTÉS
-
-
-Vous voulez savoir, seigneur bachelier, dit Sancho, reprenant la
-conversation précédente, quand, comment et par qui mon âne fut volé. Eh
-bien, je m'en vais vous le dire. La nuit où, redoutant la
-Sainte-Hermandad, nous gagnâmes, mon seigneur et moi, la sierra Morena,
-après cette maudite aventure des forçats et la rencontre du défunt qu'on
-menait à Ségovie, nous nous enfonçâmes dans l'épaisseur d'un bois, et
-là, lui à cheval, et appuyé sur sa lance, et moi planté sur mon grison,
-tous deux moulus de nos derniers combats, nous nous endormîmes comme sur
-de bons lits de plume. Pour mon compte, mon sommeil fut si profond, que
-qui voulut eut tout le temps de mettre quatre pieux aux quatre coins du
-bât pour le soutenir, puis de tirer mon âne d'entre mes jambes sans que
-je m'en aperçusse.
-
-L'aventure n'est pas nouvelle, dit don Quichotte; pareille chose est
-arrivée à Sacripan, lorsqu'au siége d'Albraque ce larron de Brunel lui
-déroba son cheval.
-
-Le jour vint, continua Sancho, et au premier mouvement que je fis en
-m'éveillant, les quatre pieux manquant à la fois, je tombai à terre fort
-lourdement. Je cherchai mon âne, et je ne le vis plus. Aussitôt mes yeux
-se remplirent de larmes, et je me livrai à une lamentation telle que si
-l'auteur de notre histoire n'en a rien dit, il peut se vanter d'avoir
-oublié un excellent morceau. A quelque temps de là, comme je suivais
-madame la princesse Micomicona, je reconnus sur le dos de mon âne, en
-habit de bohémien, ce vaurien de Ginez de Passamont que mon maître avait
-délivré de sa chaîne.
-
-Ce n'est pas en cela qu'est l'erreur, dit Carrasco, mais en ce qu'avant
-d'avoir retrouvé l'âne, l'auteur dit que Sancho était monté sur ce même
-grison.
-
-Je n'ai rien à répondre à cela, reprit Sancho, sinon que l'historien
-s'est trompé ou que c'est une faute de l'imprimeur.
-
-C'est assez probable; mais qu'avez-vous fait des cent écus? demanda
-Carrasco.
-
-Je les ai défaits, répondit Sancho; je les ai dépensés pour l'utilité de
-ma personne, pour celle de ma femme et de mes enfants. Ils sont cause
-que ma Thérèse a pris en patience toutes mes courses à la suite du
-Seigneur don Quichotte; car si, après ma longue absence, j'étais revenu
-sans âne et sans argent, je n'en aurais pas été quitte à bon marché!
-Maintenant veut-on en savoir plus long? Me voici prêt à répondre au roi
-même en personne. Et qu'on ne se mette point à éplucher ce que j'ai
-rapporté, ce que j'ai dépensé; car si tous les coups de bâton que j'ai
-reçus dans le cours de ces voyages m'étaient comptés seulement quatre
-maravédis la pièce, mille réaux ne suffiraient pas pour m'en payer la
-moitié. Seigneur bachelier, que chacun s'examine, sans se mêler de
-critiquer les autres.
-
-[Illustration: Mon sommeil fut si profond, que qui voulut mon âne eut
-tout le temps (page 308).]
-
-J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne
-point oublier, s'il la réimprime, ce que le bon Sancho vient de dire;
-cela devra rehausser le prix d'une nouvelle édition.
-
-Y a-t-il encore autre chose à corriger? demanda don Quichotte.
-
-Sans doute, répondit Carrasco, mais aucune correction n'aura
-l'importance de celle-ci.
-
-Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don
-Quichotte.
-
-Oui, certes, répondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore
-trouvée et qu'il ne sait où la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais
-elle paraîtra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis à cause de la
-prévention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on
-craint bien que l'auteur n'en reste là; et pourtant on ne cesse de
-demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que
-Sancho Panza parle, entend-on répéter à tout propos, nous sommes
-contents.
-
-Et à quoi se décide l'auteur? demanda notre chevalier.
-
-A quoi? répondit Carrasco, à chercher cette histoire avec un soin
-extrême, et quand il l'aura trouvée, à la livrer sans retard à
-l'impression, plutôt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en
-tirer.
-
-Ah! l'auteur ne pense qu'à l'argent! s'écria Sancho; par ma foi, ce sera
-merveille s'il réussit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs
-qui, la veille de Pâques, cousent à grands points pour expédier la
-besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part à
-ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon maître et moi
-nous lui fournirons bientôt tant d'aventures, qu'il pourra publier
-non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme
-pense peut-être que nous ne songeons qu'à dormir; eh bien, qu'il vienne
-nous tenir le pied à la forge, et il verra duquel nous sommes
-chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon maître voulait suivre
-mon conseil, nous serions déjà en campagne, redressant les torts,
-réparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir
-des chevaliers errants.
-
-A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don
-Quichotte, voyant là un favorable augure, résolut de faire sous peu de
-jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet à Samson Carrasco,
-et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre.
-
-Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté
-de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des
-joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en
-l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de
-l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse
-résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec
-moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux
-qui avaient besoin du secours de son bras.
-
-Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître
-se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur
-une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et
-temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier _Saint
-Jacques!_ et _Ferme Espagne!_ d'autant plus que j'ai entendu dire bien
-des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même,
-qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai
-courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de
-propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à
-condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je
-n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour
-cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée
-à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien
-son serviteur.
-
-Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais
-pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant.
-Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don
-Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la
-bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas,
-eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la
-parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou
-gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que
-sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces
-gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la
-mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si,
-sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de
-semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la
-génisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta
-maison.
-
-Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier;
-prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le
-seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un
-royaume.
-
-Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain,
-seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas
-lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de
-force à gouverner île ou royaume.
-
-Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les
-mœurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à
-méconnaître la mère qui vous a mis au monde.
-
-Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou,
-répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts
-de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera
-content.
-
-Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons
-pas à voir Sancho à l'œuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien
-près de venir, je crois déjà la voir d'ici.
-
-Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de
-vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame
-Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât
-par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de
-chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso.
-
-Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne,
-puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner
-satisfaction, repartit le bachelier.
-
-Surtout, répliqua don Quichotte, faites de façon à ne pas laisser croire
-que ces vers aient pu être composés pour une autre dame que pour
-Dulcinée du Toboso.
-
-Ils tombèrent d'accord sur ce point et fixèrent le départ à huit jours
-de là. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout à
-l'égard du curé, de maître Nicolas, de sa nièce et de sa gouvernante,
-afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable
-résolution. Carrasco le promit et prit congé de notre héros, le priant
-de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa
-mauvaise fortune. Sur cela ils se séparèrent, et Sancho alla faire ses
-dispositions pour leur nouvelle campagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-DU SPIRITUEL, PROFOND ET GRACIEUX ENTRETIEN DE SANCHO ET DE SA FEMME,
-AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'HEUREUSE SOUVENANCE
-
-
-En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette
-histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle
-un langage qui semble surpasser son intelligence bornée, et qu'il y dit
-des choses si subtiles qu'elles ne sauraient venir de son propre fonds;
-toutefois, il ajoute qu'il n'a pas voulu manquer de le traduire, comme
-c'était son devoir, puis il continue de la sorte:
-
-Sancho revenait chez lui si joyeux, si content, que sa femme, qui avait
-aperçu son allégresse à la distance d'un trait d'arbalète, lui demanda
-avec empressement: Qu'avez-vous donc, mon ami, que vous paraissez si
-joyeux?
-
-Femme, répondit Sancho, je le serais bien davantage, si je n'étais pas
-si content.
-
-Je ne vous comprends pas, mon ami. Vous dites que vous seriez plus
-joyeux si vous n'étiez pas si content; encore que je sois bien sotte, je
-ne crois pas qu'on puisse regretter d'être content.
-
-Apprends, Thérèse, répondit Sancho, que si je suis joyeux, c'est parce
-que j'ai résolu de repartir avec mon maître don Quichotte, qui s'en va
-pour la troisième fois chercher les aventures; apprends de plus que si
-je m'en vais avec lui, c'est d'abord par nécessité, et ensuite dans
-l'espoir de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà
-dépensés; car si Dieu m'avait accordé de vivre à l'aise dans ma maison,
-ce qui lui était facile, puisqu'il n'avait qu'à le vouloir, ma joie
-serait bien plus grande encore, car je n'aurais pas le déplaisir de te
-quitter ainsi que mes enfants! N'ai-je donc pas raison de dire que je
-serais plus content si je n'étais pas si joyeux?
-
-En vérité, dit Thérèse, il n'y a plus moyen de vous entendre depuis que
-vous êtes dans vos chevaleries.
-
-Dieu m'entend, femme, répliqua Sancho; et comme il est l'entendeur de
-toutes choses, cela me suffit. Aie seulement soin du grison pendant ces
-trois jours-ci, afin qu'il soit en bon état; double-lui sa ration,
-regarde s'il ne manque rien aux harnais, car ce n'est pas à la noce que
-nous allons, mais bien faire le tour du monde, nous prendre de querelle
-avec des géants, des andriaques, des vampires; et tout cela encore ne
-serait que pain bénit, si l'on ne rencontrait pas des muletiers yangois
-et des Mores enchantés.
-
-Je me doute bien, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne mangent
-pas gratis le pain de leur maître; aussi je prierai Dieu qu'il vous
-garantisse des mauvaises aventures.
-
-Vois-tu, femme, dit Sancho, si je n'espérais devenir bientôt gouverneur
-d'une île, je me laisserais tomber mort à l'instant même.
-
-Que dites-vous là, Sancho? reprit Thérèse, vive, vive la poule, même
-avec sa pépie! Vivez donc, et que les gouvernements s'en aillent à tous
-les diables. Vous êtes sorti sans gouvernement du ventre de votre mère,
-et sans gouvernement vous avez vécu jusqu'à cette heure; il faudra bien
-trouver moyen de s'en passer; que de gens vivent sans cela, et qui n'en
-sont pas moins gens de bien! Tenez, la meilleure sauce du monde c'est la
-faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours
-avec appétit. Mais pourtant, mon ami, si vous veniez à attraper un
-gouvernement, tâchez de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Votre
-fils Sancho a bientôt quinze ans, et il est temps de l'envoyer à
-l'école, si tant est que son oncle le bénéficier le destine toujours à
-l'Église; quant à Sanchette, votre fille, je ne pense pas qu'un mari lui
-fasse peur; et si je ne me trompe, elle n'a pas moins d'envie d'être
-mariée que vous d'être gouverneur; après tout, mieux vaut fille mal
-mariée que bien amourachée.
-
-Écoute, femme, repartit Sancho, je t'assure que si je deviens
-gouverneur, je marierai notre fille en si haut lieu, qu'on ne
-l'approchera pas à moins de la traiter de Seigneurie.
-
-Oh! pour cela, non, non, s'il vous plaît, répliqua Thérèse, croyez-moi,
-mariez-la avec votre égal, c'est le plus sage parti; mais si vous la
-faites passer des sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au
-vertugadin de velours; si d'une Sanchette qu'on tutoie, vous en faites
-une dona Maria, qu'on traitera de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y
-reconnaîtra plus, et fera voir à chaque instant qu'elle n'est qu'une
-grossière paysanne.
-
-Tais-toi, sotte, repartit Sancho, tout cela n'est que l'affaire de deux
-ou trois ans, après quoi tu verras si elle ne fait pas comme les autres!
-Qu'elle soit Seigneurie d'abord, après nous verrons.
-
-Mesurez-vous avec votre état, Sancho, reprit Thérèse, sans chercher à
-vous élever plus haut que lui. Ce serait, par ma foi, une belle affaire
-de marier notre Sanchette avec quelque gentillâtre, qui, lorsqu'il lui
-en prendrait fantaisie, l'appellerait fille de manant pioche-terre et de
-dame tourne-fuseau. Non, non, mon ami, ce n'est pas pour cela que je
-l'ai élevée; tâchez seulement d'apporter de l'argent; et quant à la
-marier, fiez-vous-en à moi. Nous avons ici tout près le fils de Juan
-Tocho, notre voisin, Lope Tocho, garçon frais et gaillard, que nous
-connaissons depuis longtemps; je sais qu'il ne regarde pas la petite
-d'un mauvais œil, il est notre égal, et avec lui elle sera bien
-mariée. Nous les aurons tous les deux sous nos yeux; père, mère, enfants
-et petits-enfants, nous vivrons tous ensemble, et la bénédiction de Dieu
-sera sur nous. Mais n'allez pas me la marier dans vos grands palais, où
-on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-même.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Mesurez-vous avec votre état, Sancho (page 312).]
-
-Viens çà, bête opiniâtre, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi
-veux-tu m'empêcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un
-homme qui me donnerait des grands seigneurs pour héritiers? Écoute,
-Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mon grand-père que celui qui ne
-sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand
-il s'en va; ainsi, à cette heure, qu'il frappe à notre porte, nous
-serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter
-par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles!
-(C'est à cause de cette façon de parler, et aussi pour ce que Sancho va
-dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le présent
-chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrapé quelque bon
-gouvernement qui nous tire de la misère, et que j'aurai marié ma fille
-selon mon goût, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza,
-gros comme le poing, et comment à l'église tu t'assoiras sur des tapis
-et des carreaux de velours, en dépit de toutes les femmes d'hidalgos du
-pays? Veux-tu donc rester toujours dans le même état, sans jamais
-croître ni décroître, comme une figure de tapisserie? Mais en voilà
-assez là-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse.
-
-Prenez garde à ce que vous dites, mon ami, répondit Thérèse, j'ai bien
-peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille.
-Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y
-donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aimé
-l'égalité, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a
-nommée, au baptême, Thérèse tout court; mon père s'appelait Cascayo, et
-moi je m'appelle Thérèse Panza, parce que je suis votre femme, car je
-devrais m'appeler Thérèse Cascayo; mais là où sont les rois, là vont les
-lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on
-le grossisse, de peur qu'il ne pèse trop et ne fasse jaser les gens.
-Vraiment ils se gêneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la
-renchérie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de
-l'étoupe et allait à la messe avec le pan de sa robe en guise de mante,
-et aujourd'hui madame se promène avec une robe de soie et porte un
-vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre
-que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour
-vous, mon ami, soyez gouverneur, président, tout ce qu'il vous plaira;
-mais quand à votre fille et à moi, nous ne ferons jamais un pas hors de
-notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a
-la jambe cassée et reste à la maison, et fille honnête de travailler se
-fait fête. Allez-vous-en courir à vos aventures avec votre seigneur don
-Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vérité, je ne sais où il a
-pris le _don_ celui-là, car ni son père ni son grand-père ne l'ont
-jamais porté!
-
-En vérité, femme, répliqua Sancho, il faut que tu aies un démon familier
-dans le corps; où vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de
-débiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes présidents
-ont à voir avec ce que j'ai dit? Viens çà, stupide ignorante; car j'ai
-bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et
-que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se
-jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme
-l'infante _dona Urraca_[75], tu pourrais te fâcher: mais si en trois
-pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du
-chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de
-velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas être
-de mon avis?
-
- [75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reçu dans le partage des biens
- de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses
- trois fils, prit le bourdon de pèlerin, et menaça son père de quitter
- l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora.
-
-Pourquoi? répondit Thérèse; c'est à cause du proverbe qui dit: Qui te
-couvre, te découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres,
-mais on les arrête sur les riches; quand le riche a été pauvre, on ne
-fait que murmurer et en médire, et le pis est que lorsqu'on a commencé,
-on ne finit plus; car il y a dans les rues des médisants par tas, comme
-des essaims d'abeilles.
-
-Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que
-tu n'as peut-être jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne
-sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prédicateur qui
-prêchait le carême dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne
-mémoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent
-dans la tête, et s'impriment mieux dans la mémoire que les choses
-passées. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa
-portée d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le
-traducteur croit que le présent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi,
-lorsque nous voyons un homme paré de beaux habits et entouré de nombreux
-valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous
-rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que
-nous ne pensons qu'à ce qu'il est devenu: l'état où on le voit fait
-oublier l'état où on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise,
-s'il est bon et libéral, serait-il moins aimé et estimé que ceux qui
-sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'était, et qu'il mérite de
-l'être; il n'y a que les envieux qui se rappellent son passé pour lui en
-faire reproche.
-
-Je ne comprends rien à tout cela, reprit Thérèse; faites ce que vous
-voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tête si vous êtes si révolu de
-faire ce que vous dites...
-
-Il faut dire résolu, femme, et non pas révolu, observa Sancho.
-
-Ne nous amusons point à disputer, répliqua Thérèse, je parle comme il
-plaît à Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous
-opiniâtrez à être gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils
-Sancho, pour lui apprendre à tenir un gouvernement; car les fils doivent
-apprendre de bonne heure le métier de leurs pères.
-
-Quand je serai dans le gouvernement, répondit Sancho, j'enverrai
-chercher le petit par la poste, et en même temps je t'enverrai de
-l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en
-prête aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse
-pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paraître.
-
-Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thérèse, et je vous l'habillerai
-comme un chérubin.
-
-Or çà, femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera
-comtesse?
-
-Le jour où elle sera comtesse, s'écria Thérèse, je préférerais la voir à
-cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous
-l'entendrez: car, vous autres hommes, vous êtes les maîtres, et les
-femmes ne sont que vos servantes.
-
-Là-dessus la pauvre Thérèse se mit à pleurer, comme si l'on eût porté sa
-fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le
-plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don
-Quichotte pour procéder aux préparatifs du départ.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC SA NIÈCE ET SA
-GOUVERNANTE, ET L'UN DES PLUS IMPORTANTS CHAPITRES DE CETTE HISTOIRE
-
-
-Pendant que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascayo avaient ensemble
-l'étonnante conversation que nous venons de rapporter, la nièce et la
-gouvernante de don Quichotte étaient dans une grande anxiété, car à
-mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se
-préparait à leur échapper une troisième fois pour retourner à sa maudite
-chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tâchaient-elles de
-l'en détourner, mais c'était prêcher dans le désert et battre le fer à
-froid.
-
-Enfin après y avoir dépensé toute son éloquence, la gouvernante ne put
-s'empêcher de lui dire: En vérité, monseigneur, si Votre Grâce a résolu
-de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et
-par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des
-aventures, et ce qu'il faudrait plutôt appeler mauvaises rencontres, je
-jure que j'irai m'en plaindre à Dieu et au roi.
-
-J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu répondra à vos
-plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est
-qu'à sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes
-requêtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis
-de la royauté, parmi beaucoup d'autres, c'est, à mon avis, d'être forcé
-d'écouter tout et de répondre à tout; aussi ne voudrais-je pas que mes
-affaires causassent au roi le moindre souci.
-
-Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du
-roi il n'y a pas des chevaliers?
-
-Il y en a un grand nombre, répondit don Quichotte, car ces chevaliers
-sont le soutien du trône, et leur présence augmente l'éclat de la
-majesté royale.
-
-Eh bien, reprit la nièce, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux
-chevaliers qui, sans tourner les talons à tout propos, servent
-tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur?
-
-Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être
-courtisans, ni tous les courtisans être chevaliers; il faut de tout dans
-le monde, et quoique les uns et les autres portent le même nom, il
-existe cependant entre eux une grande différence. En effet, sans quitter
-la cour, sans dépenser un maravédis, et sans éprouver la moindre
-fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de
-regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est
-exposés au brûlant soleil de l'été et au froid glacé de l'hiver, que
-nous parcourons incessamment la surface entière du globe; ce n'est pas
-en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est armés et à chaque
-instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut
-que la longueur des épées soit égale de part et d'autre; sans savoir si
-notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure
-l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains, à partager le
-soleil; et tant d'autres cérémonies en usage dans les combats
-singuliers. Sachez, ma chère nièce, qu'un véritable chevalier errant,
-loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, leurs têtes
-dépassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses
-que des tours, leurs bras plus longs que des mâts de navires, leurs yeux
-plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de
-vitrier; sachez, dis-je, que loin d'éprouver la moindre crainte, ce
-chevalier doit, avec une contenance dégagée et un cœur intrépide,
-attaquer ces géants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en
-pièces: et cela, quand bien même ils auraient pour armure les écailles
-d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour épées,
-des cimeterres de Damas ou des massues à pointes d'acier, comme j'en ai
-vu très-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la différence de
-tel chevalier à tel autre chevalier; il serait bon que les princes
-sussent faire aussi cette différence, afin d'apprécier un peu mieux le
-mérite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il
-s'est rencontré tel parmi eux qui a été le salut de tout un royaume.
-
-Que dites-vous là, mon bon seigneur? repartit la nièce; considérez donc
-que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et
-mensonge; par ma foi, leurs histoires mériteraient un _san benito_[76],
-comme corruptrices des bonnes mœurs.
-
- [76] C'était la coiffure des condamnés du Saint-Office.
-
-Par le Dieu vivant qui nous éclaire! s'écria don Quichotte, si tu
-n'étais ma nièce, la fille de ma propre sœur, je t'infligerais, pour le
-blasphème que tu viens de prononcer, un tel châtiment, que tout
-l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait
-à peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers
-errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un
-semblable langage? Tiens... il aurait eu pitié de toi, car c'était le
-plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes
-filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient
-pas tous la même modération, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se
-ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres
-sont d'alliage. Les premiers s'élèvent par leur mérite et leur courage,
-les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je
-t'assure, beaucoup de discernement et d'expérience pour distinguer ces
-deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si différents
-par la conduite.
-
-Sainte Vierge! s'écria la nièce; en vérité, mon cher oncle, vous
-pourriez monter en chaire et devenir prédicateur; et pourtant vous êtes
-aveugle à ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que
-vous êtes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'étant pas? car bien
-que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont
-pauvres.
-
-En ceci tu as raison, ma chère nièce, répondit don Quichotte, et je
-pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui
-t'étonneraient; mais pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en
-abstiens. Écoutez seulement ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre
-profit. On peut réduire à quatre toutes les races ou familles qu'il y a
-dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont
-progressivement élevées jusqu'à la puissance souveraine; d'autres,
-illustres dès l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le même
-éclat; il en est dont la grandeur peut se comparer à celle des
-pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini
-peu à peu en pointe imperceptible; la dernière, enfin, et la plus
-nombreuse, est toujours restée dans l'obscurité, et continuera d'y
-demeurer, c'est le menu peuple.
-
-[Illustration: Par le Dieu vivant qui nous éclaire! si tu n'étais pas ma
-nièce (page 316).]
-
-De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en
-exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple
-pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la
-voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de
-succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve
-des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les
-pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées d'Égypte, les
-Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs
-ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles
-plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à
-augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans
-l'histoire.
-
-Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire
-conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que
-celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la
-richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse
-et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un
-grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne
-sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait.
-Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable
-chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil,
-et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera
-d'un cœur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait
-l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même
-en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle
-qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la
-vertu.
-
-Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux
-honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut
-croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque
-les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à
-leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en
-vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel,
-d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais
-les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi
-combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le
-sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et
-facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des
-résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes,
-nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible
-qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une
-vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]:
-
- Par ce sentier étroit, si rude et si pénible,
- On arrive à la fin au séjour éternel;
- Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible
- Et renoncer au ciel.
-
- [77] Garcilaso de la Vega.
-
-Miséricorde! s'écria la nièce, quoi! mon oncle est poëte aussi? il
-connaît tout, il sait tout; je gage, s'il l'eût entrepris, qu'il
-pourrait bâtir une maison.
-
-Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice
-de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au
-monde dont je ne puisse venir à bout.
-
-En ce moment, on entendit frapper à la porte. Sancho ayant fait
-connaître que c'était lui, la gouvernante se cacha aussitôt pour ne pas
-le voir, car elle le haïssait mortellement; la nièce alla lui ouvrir;
-don Quichotte courut au-devant de son écuyer, l'embrassa, se renferma
-avec lui dans sa chambre, où ils eurent ensemble une conversation qui ne
-le cède en rien à celle qui vient d'avoir lieu.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-DE CE QUI SE PASSA ENTRE DON QUICHOTTE ET SON ÉCUYER, AINSI QUE D'AUTRES
-ÉVÉNEMENTS ON NE PEUT PLUS DIGNES DE MÉMOIRE
-
-
-Dès que la gouvernante vit Sancho s'enfermer avec son seigneur, elle
-devina leur dessein; aussi, se doutant bien que de cette entrevue allait
-naître la résolution d'une troisième sortie, elle prit sa mante, et,
-pleine de trouble et de chagrin, elle courut trouver le bachelier
-Samson Carrasco, pensant que, comme nouvel ami de son maître, et doué
-d'une parole facile, il pourrait mieux que personne le dissuader de son
-impertinente résolution. Quand elle entra, le bachelier se promenait
-dans la cour de sa maison; aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se laissa
-tomber à ses pieds haletante et désolée.
-
-Qu'avez-vous, dame gouvernante? demanda Carrasco; qu'est-il donc arrivé?
-On dirait que vous allez rendre l'âme.
-
-Rien, rien, seigneur bachelier, répondit-elle, sinon que mon maître s'en
-va; bien certainement il s'en va.
-
-Et par où s'en va votre maître? demanda Carrasco; s'est-il ouvert
-quelque partie du corps?
-
-Non, seigneur, répondit-elle; il s'en va par la porte de sa folie; je
-veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu'il va faire une nouvelle
-sortie, et ce sera la troisième, afin d'aller courir encore une fois le
-monde à la recherche de ce qu'il appelle d'heureuses aventures, quoique
-je ne sache guère comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on
-nous le ramena couché en travers sur un âne, et roué de coups de bâton;
-la seconde, nous le vîmes revenir sur une charrette traînée par des
-bœufs, enfermé dans une cage où il se prétendait enchanté, et dans un
-état tel que la mère qui l'a mis au monde aurait eu peine à le
-reconnaître. Il était jaune comme un parchemin, et il avait les yeux
-tellement enfoncés dans le fin fond de la cervelle, que pour le remettre
-sur pied, il m'en a coûté plus de cent douzaines d'œufs, comme Dieu le
-sait, et comme le diraient mes pauvres poules si elles pouvaient parler.
-
-Il n'est pas besoin de témoin pour cela, reprit Carrasco; on sait que
-pour tout au monde vous ne voudriez pas altérer la vérité. Ainsi donc,
-dame gouvernante, il ne s'est passé rien autre chose, et vous n'avez à
-cette heure d'autre souci que celui de voir le seigneur don Quichotte
-prendre encore une fois la clef des champs?
-
-Oui, seigneur, répondit-elle.
-
-Eh bien, ne vous mettez point en peine, repartit le bachelier, retournez
-chez vous, et préparez-moi quelque chose de chaud pour déjeuner. Vous
-direz seulement, chemin faisant, l'oraison de sainte Apolline; je vous
-suis de près et vous verrez merveilles.
-
-L'oraison de sainte Apolline! _Jésus! Maria!_ s'écria la gouvernante;
-ce serait bon si mon maître avait mal aux dents; mais, ce qui est malade
-chez lui, c'est la cervelle.
-
-Allez, dame gouvernante, allez, repartit Carrasco; faites ce que je vous
-dis sans répliquer; car, ne l'oubliez pas, je suis bachelier, et qui
-plus est de par l'université de Salamanque.
-
-Là-dessus, la gouvernante se retira, et le bachelier alla trouver le
-curé pour comploter avec lui ce qu'on verra plus tard.
-
-Pendant ce temps, don Quichotte et Sancho avaient ensemble une longue
-conversation, dont l'histoire nous a conservé la relation véridique.
-
-Seigneur, disait Sancho, j'ai fait si bien que ma femme est réluite à me
-laisser aller encore une fois avec Votre Grâce, partout où il lui plaira
-de m'emmener.
-
-C'est réduite qu'il faut dire, et non réluite, reprit don Quichotte.
-
-Je vous ai déjà prié, seigneur, répondit Sancho, de ne pas me reprendre
-sur les mots, lorsque vous comprenez ce que je veux dire; quand vous ne
-me comprenez pas, dites: Sancho, je ne te comprends pas. Si après cela
-je m'explique mal, alors vous pourrez me reprendre; car je n'ai pas un
-esprit de contravention et je ne demande pas mieux qu'on m'induise?
-
-Du diable si je te comprends, repartit don Quichotte; que veux-tu dire
-avec ton _esprit de contravention_, et ton je veux bien qu'on
-_m'induise_?
-
-Un esprit de contravention, répliqua Sancho, cela veux dire un esprit
-qui est... tout... attendez... tout je ne sais comment, qui n'aime point
-à être... vous me comprenez bien.
-
-Je te comprends encore moins, dit don Quichotte.
-
-Par ma foi, si vous ne me comprenez pas, je ne sais plus comment parler,
-reprit Sancho: nous n'avons donc qu'à en rester là.
-
-Ah! si vraiment, je devine, repartit don Quichotte: tu veux dire que tu
-n'as pas un esprit de contradiction, et que tu es bien aise qu'on
-t'instruise.
-
-Je gagerais ma vie, reprit Sancho, que vous m'avez compris du premier
-coup; mais vous prenez plaisir à me faire trébucher à tout bout de
-champ.
-
-Ce n'était pas mon intention, observa don Quichotte; mais enfin que dit
-Thérèse?
-
-Thérèse dit qu'il faut que je prenne mes sûretés avec Votre Grâce, que
-quand l'homme se tait le papier parle; que qui prend bien ses mesures ne
-se trompe point: qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; et moi
-j'ajoute qu'un conseil de femme n'est pas grand'chose, mais que celui
-qui ne l'écoute pas est un fou.
-
-C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; continue, Sancho, tu parles
-aujourd'hui comme un livre.
-
-Je dis donc, poursuivit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, je
-dis donc que nous sommes tous mortels, que l'agneau meurt comme la
-brebis, et que nul ne peut en cette vie se promettre une heure au delà
-de celle que Dieu a jugé bon de lui accorder; car la mort est sourde, et
-lorsqu'elle frappe à notre porte, c'est toujours à grand'hâte, et alors
-prières, couronnes, sceptres, mitres n'y peuvent rien, comme disent les
-prédicateurs.
-
-Tout cela est vrai, mais où veux-tu en venir? demanda don Quichotte.
-
-Je veux en venir, répondit Sancho, à ce que Votre Grâce m'alloue des
-gages fixes, c'est-à-dire, tant par mois, tout le temps que j'aurai
-l'honneur de la servir, et que ces gages me soient payés sur ses biens.
-J'aime mieux cela que d'être à merci, parce que les récompenses
-viennent trop tard ou même jamais, tandis qu'avec des gages, je sais au
-moins à quoi m'en tenir. Peu ou beaucoup, on est bien aise de savoir ce
-que l'on gagne; et qui gagne, ne perd point. Malgré cela, s'il arrivait,
-ce que je ne crois ni n'espère plus, que Votre Grâce vînt à me donner
-l'île qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat ni si exigeant, que
-je ne consente volontiers à rabattre mes gages sur le montant des
-revenus de l'île.
-
-A bon chat bon rat, ami Sancho, dit don Quichotte.
-
-Je gage, repartit Sancho, que Votre Grâce a voulu dire qu'un rat est
-aussi bon qu'un chat; mais qu'importe! puisque vous m'avez compris.
-
-Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pénétré le fond de ta
-pensée, et deviné le but où visent les innombrables flèches de tes
-proverbes. Écoute, Sancho, si dans une seule histoire j'avais pu trouver
-le plus léger indice de ce que les chevaliers errants donnaient par mois
-à leurs écuyers, je ne ferais aucune difficulté de condescendre à ton
-désir; mais je t'affirme qu'après les avoir toutes lues et relues, je
-n'y ai jamais rencontré rien de semblable. Tout ce que je sais, c'est
-que les écuyers servaient à merci; seulement à l'heure où ils y
-pensaient le moins; et si la chance tournait en faveur de leurs maîtres,
-ils étaient gratifiés de quelque île, ou tout au moins ils attrapaient
-un titre ou une seigneurie. Si dans cette espérance, mon ami, vous
-voulez rester à mon service, à la bonne heure; sinon je vous baise les
-mains; car, croyez-le bien, je n'irai pas pour vos beaux yeux changer
-les antiques coutumes de la chevalerie errante. Vous n'avez donc qu'à
-retourner chez vous, et consulter votre Thérèse: si elle trouve bon que
-vous me serviez dans l'attente des récompenses, ainsi soit-il; si elle
-ne le veut pas, ni vous non plus, _bene quidem_, nous n'en serons pas
-moins bons amis. Tant que le grain ne manquera pas au colombier, le
-colombier ne manquera point de pigeons. Cependant, je vous avertis que
-bonne espérance vaut mieux que mauvaise possession, et bonne
-revendication mieux que mauvais payement. Vous voyez, Sancho, que les
-proverbes ne me coûtent pas plus qu'à un autre. Je vous parle
-franchement, si vous n'avez pas envie de me suivre à merci, Dieu vous
-bénisse et vous sanctifie! quant à moi, je saurai trouver des écuyers
-plus obéissants, plus empressés, et surtout moins bavards que vous.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit ses yeux se
-couvrir d'un nuage (page 321).]
-
-Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit son cœur
-défaillir et ses yeux se couvrir d'un nuage; car il s'était persuadé que
-pour tous les trésors du monde don Quichotte ne partirait pas sans lui.
-Il en était encore tout interdit, lorsque Samson Carrasco survint avec
-la nièce et la gouvernante, qui le suivaient, empressées de savoir
-comment le bachelier parviendrait à détourner leur seigneur de se lancer
-encore une fois à la recherche des aventures. A peine le bachelier
-fut-il entré, qu'embrassant les genoux de notre héros: O fleur de la
-chevalerie errante, s'écria-t-il, lumière resplendissante des armes,
-honneur et miroir de la vaillante nation espagnole! plaise au Dieu
-tout-puissant que ceux qui voudraient s'opposer à la généreuse
-résolution que tu as formée de faire une troisième sortie, ne sachent
-plus comment sortir du labyrinthe de leurs folles pensées, et ne voient
-jamais s'accomplir leurs souhaits les plus ardents!
-
-Il est inutile de réciter plus longtemps l'oraison de sainte Apolline,
-dit-il à la gouvernante; je sais que le ciel, dans ses décrets
-immuables, a décidé que le seigneur don Quichotte retournerait au grand
-exercice de la chevalerie errante; je chargerais donc gravement ma
-conscience si je ne conseillais, que dis-je, si je n'intimais à ce
-chevalier de faire éclater de nouveau la bonté de son imperturbable
-cœur et la force de son valeureux bras, qu'il ne peut laisser plus
-longtemps dans l'inaction, sans tromper l'attente des malheureux, sans
-faire tort aux orphelins et aux veuves, sans exposer l'honneur des
-femmes et des filles, dont il est le rempart et l'appui, sans
-contrevenir à toutes les lois de cet ordre incomparable que Dieu
-enflamma de son souffle tout-puissant pour la sûreté du genre humain.
-Courage donc, seigneur don Quichotte! courage! commençons aujourd'hui
-plutôt que demain; et si quelque chose vous manque pour l'exécution de
-vos grands desseins, je suis prêt à vous y aider en personne; je
-tiendrai non-seulement à honneur d'être écuyer de Votre Grâce, mais j'en
-recevrai encore le titre comme la première et la plus glorieuse fortune
-du monde.
-
-Eh bien, que t'avais-je dit, reprit Don Quichotte en se tournant vers
-Sancho; crois-tu maintenant que je manquerai d'écuyer? vois-tu qui
-s'offre à m'en servir! sais-tu que c'est l'étonnant bachelier Samson
-Carrasco, le joyeux boute-en-train de l'université de Salamanque?
-Considère comme il est sain de corps et d'esprit, bien fait de sa
-personne, et dans la vigueur de l'âge; celui-là sait souffrir le chaud
-et le froid, la faim et la soif, et, ce qui vaut mieux, il sait se
-taire; enfin c'est un homme qui possède au plus haut degré toutes les
-qualités requises chez l'écuyer d'un chevalier errant. A Dieu ne plaise
-cependant que pour mon intérêt particulier, j'expose ainsi le vase de la
-science, la colonne des lettres, et la palme des beaux-arts! Que le
-nouveau Samson reste dans sa patrie dont il est l'honneur et la défense;
-ne privons pas son vieux père de l'appui de sa vieillesse; et puisque
-Sancho ne veut pas venir avec moi... j'aime mieux me contenter du
-premier écuyer venu.
-
-Si fait, si fait, je veux y aller, reprit Sancho tout attendri et les
-yeux pleins de larmes: il ne sera pas dit que j'aurai faussé compagnie à
-un homme après avoir mangé son pain. Je ne suis point, Dieu merci, d'une
-race ingrate, et, dans notre village, tout le monde connaît ceux dont je
-suis sorti; et puis, je vois à vos actes et plus encore à vos paroles,
-que vous avez envie de me faire du bien. Si je vous ai demandé des
-gages, c'était pour complaire à ma femme; car dès qu'elle s'est mis une
-chose dans la tête, il n'y a pas de maillet qui serre autant les cercles
-d'une cuve, qu'elle vous serre le bouton pour en venir à ses fins. Mais,
-après tout, il faut que l'homme soit homme, et puisque je le suis, je le
-serai dans ma maison comme ailleurs, quand on devrait en enrager. Il n'y
-a donc plus qu'une chose à faire, c'est que Votre Grâce rédige son
-testament et son concile, de telle façon qu'il ne se puisse rétorquer;
-après quoi mettons-nous en chemin, afin que l'âme du seigneur bachelier
-ne pâtisse pas davantage, car il a dit que sa conscience le pressait de
-pousser Votre Grâce à faire une troisième sortie. Quant à moi, mon cher
-maître, je suis prêt à vous suivre jusqu'au bout du monde; et je vous
-servirai aussi fidèlement, et même mieux qu'aucun des écuyers qui ont
-jamais servi les chevaliers errants passés, présents et à venir.
-
-Le bachelier ne fut pas médiocrement étonné du discours de Sancho, car
-bien qu'il connût la première partie de l'histoire de don Quichotte, il
-ne croyait pas son écuyer aussi plaisant que l'auteur le fait; mais en
-lui entendant dire un testament et un concile qui ne se puisse
-rétorquer, au lieu d'un testament et d'un codicille qui ne se puisse
-révoquer, il crut aisément tout ce qu'il avait lu sur son compte, et il
-se dit en lui-même qu'après le maître il n'y avait guère de plus grand
-fou au monde que le serviteur.
-
-Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassèrent, meilleurs amis que
-jamais; puis, sur l'avis du grand Samson Carrasco, qui était devenu son
-oracle, notre chevalier arrêta de partir sous trois jours, pendant
-lesquels il aurait le loisir de se munir des choses nécessaires pour le
-voyage et de se procurer une salade à visière, décidé qu'il était à en
-porter désormais une de la sorte. Carrasco s'offrit à lui procurer celle
-que possédait un de ses amis, l'assurant qu'elle était de bonne trempe,
-et qu'il suffirait de la dérouiller.
-
-La nièce et la gouvernante, qui attendaient tout autre chose des
-conseils du bachelier, lui donnèrent mille malédictions: elles
-s'arrachèrent les cheveux et s'égratignèrent le visage, criant et
-hurlant, comme si la troisième sortie de don Quichotte eût été un
-présage de sa mort. Le projet de Carrasco, en lui conseillant de se
-mettre encore une fois en campagne, était de faire ce qu'on verra dans
-la suite de cette histoire.
-
-Enfin, pourvus de tout ce qui leur parut nécessaire, Sancho ayant apaisé
-sa femme, et don Quichotte sa nièce et sa gouvernante, un beau soir,
-sans témoins, hormis le bachelier, qui voulut les accompagner à
-demi-lieue, nos deux chercheurs d'aventures prirent le chemin du Toboso,
-don Quichotte sur Rossinante, et Sancho sur son ancien grison, le bissac
-bien bourré de provisions de bouche et la bourse garnie d'argent.
-Carrasco prit congé du chevalier, après l'avoir supplié de lui donner
-avis de sa bonne ou de sa mauvaise fortune, afin de se réjouir de l'une
-ou de s'attrister de l'autre, comme le voulait leur amitié. Ils
-s'embrassèrent; le bachelier reprit le chemin de son village, et don
-Quichotte continua le sien vers la grande cité du Toboso.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE ET A SANCHO EN ALLANT VOIR DULCINÉE
-
-
-Béni soit le Tout-Puissant Allah! s'écrie cid Hamed-Ben-Engeli au
-commencement de ce chapitre, Allah soit béni! répète-t-il par trois
-fois! ajoutant que s'il lui adresse ses bénédictions, c'est parce
-qu'enfin don Quichotte et Sancho sont en campagne, et que désormais vont
-recommencer les exploits du maître et les facéties de l'écuyer. Il
-invite en même temps le lecteur à oublier les prouesses passées de notre
-héros, pour accorder toute son attention à celles qu'il va raconter et
-qui commencent sur le chemin du Toboso, comme les premières ont commencé
-dans la plaine de Montiel; et en vérité ce qu'il demande est peu de
-chose en comparaison de ce qu'il promet. Après quoi il continue de la
-sorte:
-
-A peine don Quichotte et Sancho venaient-ils de quitter Samson Carrasco,
-que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire; ce que le maître
-et l'écuyer tinrent à bon signe et regardèrent comme un heureux présage.
-Toutefois, s'il faut dire la vérité, les soupirs et les braiments de
-l'âne furent plus prolongés et plus forts que les hennissements du
-cheval, d'où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de
-son maître, se fondant sur je ne sais quelle astrologie judiciaire dont
-il avait sans doute connaissance, quoique l'histoire n'en parle pas.
-Seulement on lui avait entendu dire que lorsqu'il trébuchait ou tombait,
-il eût voulu n'être pas sorti de sa maison, parce que trébucher et
-tomber signifiait, selon lui, souliers rompus, ou côtes brisées; et par
-ma foi, tout simple qu'il était, il faut convenir qu'il avait raison.
-
-Ami Sancho, dit don Quichotte, plus nous marchons, plus la nuit avance,
-et bientôt elle sera si obscure, que nous ne pourrons apercevoir le
-Toboso; et pourtant c'est là que j'ai résolu de me rendre avant
-d'entreprendre aucune aventure. Là je demanderai à la sans pareille
-Dulcinée son agrément et sa bénédiction, et dès qu'elle m'aura accordé
-l'un et l'autre, j'espère et je suis même assuré de mener à bonne fin
-toute périlleuse prouesse, car rien n'exalte et ne fortifie le cœur
-d'un chevalier errant comme de se savoir protégé par sa dame.
-
-Je le crois aussi, répondit Sancho; mais il me semble qu'il sera bien
-difficile à Votre Grâce de lui parler et de recevoir sa bénédiction, à
-moins cependant qu'elle ne vous la jette par-dessus le mur de la
-basse-cour où je la vis la première fois quand je lui portai votre
-lettre avec le détail des extravagances que vous faisiez pour elle au
-fond de la Sierra-Morena.
-
-Un mur de basse-cour! s'écria don Quichotte. Quoi! c'est là que tu
-t'imagines avoir vu cet astre de beauté! Tu te trompes grandement, mon
-ami; ce ne pouvait être que sur quelque balcon doré ou sous le riche
-vestibule de quelque somptueux palais.
-
-C'est possible, répondit Sancho; mais à moi, si je m'en souviens bien,
-cela m'a semblé le mur d'une basse-cour.
-
-Quoi qu'il en soit, allons-y, reprit don Quichotte, et pourvu que je
-voie Dulcinée, peu m'importe que ce soit par-dessus le mur d'une
-basse-cour ou à travers la grille d'un jardin, car de quelque endroit
-que m'arrive le moindre rayon de sa beauté, il éclairera mon entendement
-et fortifiera mon cœur de telle sorte que je deviendrai sans égal pour
-l'esprit et pour la vaillance.
-
-Par ma foi, seigneur, dit Sancho, quand je vis ce soleil de madame
-Dulcinée, il n'était pas assez brillant pour jeter aucun rayon. Mais
-cela vient sans doute de ce qu'étant à cribler le grain que je vous ai
-dit, la poussière épaisse qui en sortait élevait devant elle un nuage
-qui m'empêchait de la voir.
-
-Est-il possible, Sancho, reprit don Quichotte, que tu persistes encore à
-croire et à soutenir que Dulcinée criblait du grain, quand tu sais
-combien une semblable occupation est indigne d'une personne de son
-mérite et de sa qualité! As-tu donc oublié ces vers dans lesquels notre
-grand poëte[78] dépeint les ouvrages délicats dont s'occupaient, au fond
-de leur palais de cristal, ces nymphes qui, sortant des profondeurs du
-Tage, allaient souvent s'asseoir dans une verte prairie pour travailler
-à de riches étoffes toutes de perles, d'or et de soie? Eh bien, telle
-devait être l'occupation de Dulcinée quand tu la vis, à moins cependant
-que quelque maudit enchanteur, par une de ces transformations qu'ils ont
-toujours à leurs ordres, ne t'ait donné le change et jeté dans l'erreur.
-Aussi je crains bien que l'histoire de mes prouesses (qui circule
-imprimée, dit-on), si elle a pour auteur un de ces mécréants, contienne
-fort peu de vérités mêlées à beaucoup de mensonges. O envie! source de
-tous les maux, ver rongeur de toutes les vertus! Les autres vices,
-Sancho, ont encore, malgré leur laideur, je ne sais quel charme, mais
-l'envie ne traîne après elle que désordres, ressentiments et fureurs!
-
- [78] Garcilaso de la Vega.
-
-Voilà justement ce que je pense, dit Sancho: aussi je gage que dans ce
-livre, dont a parlé le bachelier Carrasco, je suis arrangé de la bonne
-façon, et que mon honneur y va roulant de çà, de là, battant les murs
-comme une voiture disloquée; et pourtant, je le jure par l'âme des
-Panza, je n'ai de ma vie médit d'aucun enchanteur, et je ne suis pas
-assez riche pour faire des jaloux. Ce qu'on peut me reprocher, c'est
-d'avoir un petit grain de coquinerie et de dire trop souvent ce qui me
-vient au bout de la langue; mais, après tout, je suis plus simple que
-méchant, et quand je n'aurais pour moi que de croire sincèrement et
-fermement à tout ce que croit et enseigne la sainte Église catholique
-romaine, et d'être, comme je le suis, ennemi mortel des Juifs, les
-historiens devraient m'en tenir compte et m'épargner dans leurs écrits.
-Au reste, puisque je n'y peux rien, et que me voilà mis en livre, qu'ils
-disent ce qu'ils voudront; je m'en soucie comme d'une figue, et je ne
-donnerais pas un maravédis pour les en empêcher.
-
-[Illustration: Enfin, le second jour, ils découvrirent la grande cité du
-Toboso (page 327).]
-
-Ce que tu viens de dire, Sancho, reprit don Quichotte, me rappelle
-l'histoire d'un poëte de notre temps, qui, dans une satire contre les
-dames galantes de la cour, avait négligé à dessein d'en nommer une sur
-le compte de laquelle il n'osait pas se prononcer. Furieuse de l'oubli,
-la dame courut chez le poëte, le sommant de réparer l'omission et le
-menaçant, en cas de refus, de lui faire un mauvais parti. Le poëte
-s'empressa de lui donner satisfaction, et l'arrangea de telle sorte que
-mille langues de duègnes n'eussent pas mieux fait. A ce propos vient
-encore l'histoire de ce berger qui, dans le seul but d'immortaliser son
-nom, incendia une des sept merveilles du monde, le fameux temple de
-Diane à Éphèse: aussi malgré tout ce qu'on put faire pour empêcher d'en
-parler, nous ne savons pas moins qu'il s'appelait Érostrate.
-
-On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à notre grand empereur
-Charles-Quint. En passant à Rome, ce prince voulut visiter le Panthéon
-d'Agrippa, ce fameux temple de tous les dieux, qu'on a depuis appelé
-temple de tous les saints: c'est l'édifice le mieux conservé de
-l'ancienne Rome, celui qui donne la plus haute idée de la magnificence
-de ses fondateurs; il est d'une admirable architecture, et quoiqu'il ne
-reçoive le jour que par une large ouverture placée au sommet du
-monument, il est aussi bien éclairé que s'il était ouvert de tous côtés.
-L'illustre visiteur considérait de là l'édifice, pendant qu'un
-gentilhomme romain, qui l'accompagnait, lui faisait remarquer les
-détails de ce chef-d'œuvre d'architecture. Lorsque l'empereur se fut
-retiré: «Sire, lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue à Votre
-Majesté une pensée bizarre qui vient de me traverser l'esprit: pendant
-qu'elle était au bord de ce trou, il m'a pris plusieurs fois envie de la
-saisir à bras-le-corps et de me jeter du haut en bas avec elle, afin de
-rendre, par sa mort, mon nom immortel!--Je vous sais gré de n'avoir pas
-mis à exécution cette mauvaise pensée, reprit Charles-Quint; et pour ne
-plus vous exposer à semblable tentation, je vous défends de jamais vous
-trouver dans le même lieu que moi.» Après quoi il le congédia en lui
-accordant une grande faveur.
-
-Ceci te montre, Sancho, combien est vif, chez les hommes, le désir de
-faire parler de soi. Quel motif, à ton sens, avait Horatius Coclès pour
-se jeter dans le Tibre, chargé du poids de ses armes? Qui pouvait
-inspirer à Mutius, surnommé depuis Scævola, un mépris de la douleur
-assez grand pour lui faire tenir la main étendue sur un brasier ardent,
-jusqu'à ce qu'elle fût presque consumée? Qui poussa Curtius à se
-précipiter dans cet abîme de feu qui s'était ouvert tout à coup au
-milieu de Rome? Pourquoi Jules César passa-t-il le Rubicon après tant de
-présages sinistres? De nos jours, enfin, pourquoi les vaillants
-Espagnols, que guidait le grand Cortez à la conquête du nouveau monde,
-coulèrent-ils eux-mêmes leurs vaisseaux, s'ôtant ainsi tout moyen de
-retraite?
-
-Eh bien, Sancho, c'est la soif de la renommée qui a produit tous ces
-exploits; c'est pour elle qu'on affronte les plus grands périls et la
-mort même, comme si dans la résolution que l'on fait paraître on
-jouissait par avance de l'immortalité. Mais nous, chrétiens catholiques
-et chevaliers errants, nous devons travailler plutôt pour la gloire
-éternelle dont on jouit dans le ciel, que pour une vaine renommée qui
-doit finir avec cette vie périssable. Ainsi donc, Sancho, que nos
-actions soient toujours conformes aux règles de cette religion que nous
-avons le bonheur de connaître et de professer. En tuant des géants,
-proposons-nous de terrasser l'orgueil, combattons l'envie par la
-générosité et la grandeur d'âme, opposons à la colère le calme et le
-sang-froid, à la gourmandise la sobriété, à l'incontinence et à la
-luxure la fidélité due à la dame de nos pensées; triomphons de la
-paresse en parcourant les quatre parties du monde et en recherchant sans
-cesse toutes les occasions qui peuvent nous rendre non-seulement bons
-chrétiens, mais encore fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les degrés par
-lesquels on peut et on doit atteindre au faîte glorieux d'une bonne
-renommée.
-
-Seigneur, dit Sancho, j'ai bien compris ce que vient de dire Votre
-Grâce: je désire seulement que vous me débarrassiez d'un doute qui
-m'arrive à l'esprit.
-
-Qu'est-ce, mon fils, reprit don Quichotte; dis ce que tu voudras, et je
-te répondrai de mon mieux.
-
-Ces Césars, ces Jules, tous ces chevaliers dont vous venez de parler et
-qui sont morts, où sont-ils maintenant? demanda Sancho.
-
-Sans aucun doute, les païens sont en enfer, répondit don Quichotte; les
-chrétiens, s'ils ont bien vécu, sont dans le purgatoire ou dans le ciel.
-
-Voilà qui est bien, continua Sancho; mais, dites-moi, les tombeaux où
-reposent les corps de ces gros seigneurs ont-ils à leurs portes des
-lampes d'argent sans cesse allumées, et les murailles de leurs chapelles
-sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de têtes, de jambes et de
-bras en cire: Si ce n'est de tout cela, de quoi sont-elles ornées, je
-vous prie?
-
-Les tombeaux des païens, répondit don Quichotte, ont été, pour la
-plupart des monuments fastueux. Les cendres de Jules César furent mises
-sous une pyramide en pierre d'une grandeur démesurée, qu'on appelle, à
-Rome, l'aiguille de Saint-Pierre, un tombeau grand comme un village,
-qu'on appelait alors _Moles Adriani_, et qui est aujourd'hui le château
-Saint-Ange, a servi de sépulture à l'empereur Adrien; la reine Artémise
-a fait placer le corps de son époux Mausole dans un tombeau si vaste et
-d'un travail si exquis, qu'on l'a mis au rang des sept merveilles du
-monde; mais tous ces somptueux monuments n'ont jamais été ornés de
-suaires ou d'offrandes pouvant faire penser que ceux qu'ils renferment
-soient devenus des saints.
-
-Très-bien, répliqua Sancho, maintenant que choisirait Votre Grâce de
-tuer un géant ou de ressusciter un mort?
-
-La réponse est facile, dit don Quichotte; je préférerais ressusciter un
-mort.
-
-Par ma foi, je vous tiens! s'écria Sancho: vous convenez que la renommée
-de ceux qui ressuscitent les morts, qui rendent la vue aux aveugles, qui
-font marcher les boiteux, et qui ont sans cesse la foule agenouillée
-devant leurs reliques, est plus grande dans ce monde et dans l'autre que
-celle de tous les empereurs idolâtres et de tous les chevaliers errants
-ayant jamais existé?
-
-J'en demeure d'accord, dit don Quichotte.
-
-Eh bien, reprit Sancho, puisque les saints ont seuls le privilége
-d'avoir des chapelles toujours remplies de lampes allumées, de jambes et
-de bras en cire; que les évêques et les rois portent leurs reliques sur
-leurs épaules, qu'ils en décorent leurs oratoires, et en enrichissent
-leurs autels...
-
-Achève, dit don Quichotte; que veux-tu conclure de là?
-
-Je conclus, continua Sancho, que nous ferions mieux de nous adonner à
-être saints, pour atteindre plus tôt cette bonne renommée que nous
-cherchons, et qui nous fuira peut-être encore longtemps. Tenez:
-avant-hier, on canonisa deux carmes déchaux; eh bien, vous ne sauriez
-imaginer la foule qu'il y avait pour baiser les chaînes qu'ils
-portaient autour de leur corps. Sur ma foi, on paraissait les priser
-bien plus que cette fameuse épée de Roland qui est dans le magasin des
-armes du roi, notre maître, que Dieu garde! Vous voyez donc, seigneur,
-qu'il vaut mieux être un simple moine, n'importe de quel ordre, que le
-plus vaillant chevalier errant du monde. Douze coups de discipline
-appliqués à propos sont plus agréables à Dieu que mille coups de lance
-qui tombent sur des géants, des vampires ou autres monstres de cette
-espèce.
-
-J'en conviens, mon ami, dit don Quichotte; mais nous ne pouvons pas tous
-être moines et Dieu a plusieurs voies pour acheminer ses élus au ciel.
-La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers
-dans le paradis.
-
-D'accord, reprit Sancho; mais on dit qu'il s'y trouve encore plus de
-moines.
-
-C'est vrai, répondit don Quichotte, car le nombre des religieux est plus
-grand que celui des chevaliers errants.
-
-Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.
-
-Beaucoup, reprit don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de
-chevaliers.
-
-Ce fut dans cet entretien et autres semblables, que nos aventuriers
-passèrent la nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivât rien qui
-mérite d'être raconté, ce qui chagrinait fort don Quichotte. Enfin, le
-second jour, ils découvrirent la grande cité du Toboso, et notre
-chevalier ne l'eût pas plus tôt aperçue qu'il ressentit une joie
-incroyable. Sancho, au contraire, devint mélancolique et rêveur, parce
-qu'il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et que pas plus que son
-seigneur, il n'avait vu la dame; de sorte que tous deux, l'un pour la
-voir, l'autre pour ne pas l'avoir vue, ils étaient inquiets et agités.
-Bref, notre chevalier résolut de n'entrer dans la ville qu'à la nuit
-close; en attendant l'heure, ils se tinrent cachés dans un bouquet de
-chênes qui est proche du Toboso, et la nuit venue ils entrèrent dans la
-grande cité, où il leur arriva des choses qui peuvent être qualifiées
-ainsi.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-OU L'ON RACONTE CE QU'ON Y VERRA
-
-
-Il était minuit ou à peu près, quand don Quichotte et Sancho quittèrent
-le petit bois pour entrer dans le Toboso. Un profond silence régnait
-dans tout le village, car à cette heure les habitants dormaient, comme
-on dit, à jambe étendue. La nuit était d'une clarté douteuse, et Sancho
-aurait bien voulu qu'elle fût tout à fait noire, afin que cette
-obscurité vînt en aide à son ignorance. Partout ce n'était qu'aboiements
-de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient l'âme de son
-écuyer. De temps en temps un âne se mettait à braire, des cochons
-grognaient, des chats miaulaient, et ces bruits divers produisaient un
-vacarme qu'augmentait encore le silence de la nuit. Tout cela parut de
-mauvais augure à l'amoureux chevalier; cependant il dit à Sancho: Mon
-fils, conduis-nous au palais de Dulcinée; peut-être la trouverons-nous
-encore éveillée.
-
-A quel diable de palais voulez-vous que je vous conduise, répondit
-Sancho; celui où j'ai vu Sa Grandeur n'était qu'une toute petite maison
-des moins apparentes du village.
-
-Sans doute, répondit don Quichotte, elle s'était retirée dans quelque
-modeste pavillon de son alcazar, pour se divertir en liberté avec ses
-femmes, comme c'est la coutume des grandes princesses.
-
-Puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée
-soit un alcazar, répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, est-ce bien
-l'heure d'en trouver la porte ouverte? est-il convenable d'y aller
-frapper à tour de bras, au risque de mettre sur pied tout le monde?
-Allons-nous par hasard chez nos donzelles, semblables à ces galants
-protecteurs qui entrent et sortent à toute heure de nuit?
-
-Commençons par trouver l'alcazar, dit don Quichotte; après je te dirai
-ce qu'il faut faire. Mais, ou je n'y vois goutte, ou cette masse qu'on
-aperçoit là-bas et qui projette une si grande ombre doit être le palais
-de Dulcinée?
-
-Eh bien, seigneur, conduisez-moi, répondit Sancho; peut-être bien est-ce
-cela; mais quand même je le verrais de mes yeux et le toucherais de mes
-mains, j'y croirais comme je crois qu'il fait jour à présent.
-
-Don Quichotte prit les devants, et après avoir fait environ deux cents
-pas, il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre. En
-voyant une haute tour, il reconnut que cet édifice n'était pas un
-palais, mais l'église paroissiale du village. Nous avons rencontré
-l'église, dit-il à son écuyer.
-
-Je le vois bien, répondit Sancho, et Dieu veuille que nous n'ayons pas
-rencontré notre sépulture, car c'est mauvais signe de courir les
-cimetières à pareille heure, surtout, si je m'en souviens, quand j'ai
-dit à Votre Grâce que la maison de sa dame est dans un cul-de-sac.
-
-Maudit sois-tu de Dieu, s'écria don Quichotte; où et par qui as-tu
-jamais entendu dire que les maisons royales étaient bâties dans de
-pareils endroits?
-
-Seigneur, répliqua Sancho, chaque pays a sa coutume, et peut-être que
-celle du Toboso est de placer dans les culs-de-sac les palais et les
-grands édifices; je supplie Votre Grâce de me laisser chercher autour
-d'ici, et sans doute je trouverai dans quelque coin cet alcazar que je
-voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable.
-
-Sancho, dit don Quichotte, parle avec plus de respect de ce qui concerne
-ma dame; passons la fête en paix et ne jetons pas le manche après la
-cognée.
-
-Je tiendrai ma langue, Seigneur, répondit Sancho, mais comment Votre
-Grâce veut-elle que je reconnaisse la maison de notre maîtresse, que je
-n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et surtout quand il fait noir
-comme dans un four, tandis que vous, qui devez l'avoir vue plus de cent
-fois, vous ne pouvez la retrouver.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre
-(page 328).]
-
-Tu me ferais perdre l'esprit! reprit don Quichotte. Viens çà, hérétique.
-Ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans
-pareille Dulcinée; que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais;
-qu'enfin je n'en suis amoureux que sur ouï-dire et d'après cette grande
-réputation qu'elle a d'être la plus belle et la plus sage princesse de
-la terre!
-
-Je l'apprends à cette heure, répondit Sancho, et je dis que puisque
-Votre Grâce ne l'a pas vue, par ma foi, je ne l'ai pas vue davantage.
-
-Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, puisque tu m'as dit l'avoir
-trouvée criblant du blé, quand tu me rapportas sa réponse à la lettre
-que tu lui avais remise de ma part.
-
-Ne vous y fiez pas, seigneur, répondit Sancho; car, sachez-le, ma visite
-et la réponse que je vous rapportai sont aussi sur ouï-dire; je connais
-madame Dulcinée tout comme je puis donner un coup de poing dans la lune.
-
-Sancho, Sancho, repartit don Quichotte, il y a temps pour plaisanter et
-temps où la plaisanterie ne serait pas de saison. Parce que je dis
-n'avoir jamais vu la dame de mes pensées, il ne t'est pas permis à toi
-d'en dire autant, surtout quand tu sais que c'est le contraire qui est
-la vérité.
-
-Ils en étaient là de leur entretien, lorsqu'ils virent venir à eux un
-homme qui poussait deux mules devant lui. Au bruit que faisait la
-charrue que traînaient ces mules, nos aventuriers jugèrent que ce devait
-être quelque laboureur levé avant le jour pour aller aux champs; ce qui
-était vrai. Tout en cheminant, ce rustre chantait ce refrain d'une
-vieille romance:
-
-
- On vous fit bonne chasse,
- Français, à Roncevaux[79].
-
-
- [79] Mala la hovistes, Franceses,
- La caza de Roncesvalles; etc., etc. (_Cancionero._)
-
-Que je meure, dit don Quichotte, s'il nous arrive rien de bon cette
-nuit; entends-tu ce que chante ce drôle?
-
-Je l'entends fort bien, répondit Sancho, mais qu'est-ce que cela fait à
-notre affaire, la chasse de Roncevaux?
-
-Le laboureur les ayant rejoints: Ami, lui dit don Quichotte, Dieu vous
-donne sa bénédiction. Pourriez-vous m'indiquer où est le palais de la
-sans pareille princesse dona Dulcinée du Toboso?
-
-Seigneur, répondit le laboureur, je ne suis pas d'ici, et il y a peu de
-temps que je sers un riche fermier de ce village; mais, dans cette
-maison, là en face, demeurent le curé et le sacristain; l'un ou l'autre
-pourra vous donner des nouvelles de cette princesse, parce qu'ils ont la
-liste de tous les habitants du Toboso; quoique, à vrai dire, je ne pense
-pas qu'il y ait dans ce pays aucune princesse, mais seulement des dames
-de qualité qui peut-être sont princesses dans leurs maisons.
-
-Eh bien, c'est parmi elles que doit se trouver celle que je cherche, dit
-don Quichotte.
-
-Cela se pourrait, répondit le laboureur: le jour vient, adieu; et
-touchant ses mules, il s'éloigna.
-
-Voyant son maître indécis et mécontent de la réponse, Sancho lui dit:
-Seigneur, voici venir le jour, et il me semble qu'il ne serait pas
-prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Si vous m'en croyez,
-nous sortirons de la ville, et nous irons nous embusquer dans quelques
-bois près d'ici; quand le jour sera venu, je reviendrai chercher de
-porte en porte le palais de votre maîtresse; et, par ma foi, il faudra
-que je sois bien malheureux si je ne parviens pas à le déterrer; puis,
-quand je l'aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce et je lui demanderai
-humblement où et comment vous pourrez la voir sans dommage pour sa
-réputation et son honneur.
-
-Bien parlé, Sancho, dit don Quichotte, ces quelques mots valent un
-millier de proverbes, et je veux suivre ton conseil. Allons, mon fils,
-allons chercher un endroit propre à m'embusquer en t'attendant; après
-quoi tu iras trouver cette reine de la beauté, dont la discrétion et la
-courtoisie me font espérer mille faveurs miraculeuses.
-
-Sancho brûlait d'impatience d'emmener son maître, tant il craignait de
-voir découvrir sa fraude au sujet de cette réponse qu'il lui avait
-rapportée dans la Sierra-Morena, de la part de Dulcinée; il se mit donc
-à marcher le premier, et au bout d'une demi-lieue, ayant rencontré un
-petit bois, don Quichotte s'y cacha pendant que son écuyer alla faire
-cette ambassade dans laquelle il lui arriva des événements qui méritent
-un redoublement d'attention.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-OU L'ON RACONTE LE STRATAGÈME QU'EMPLOYA SANCHO POUR ENCHANTER DULCINÉE
-AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS NON MOINS PLAISANTS QUE VÉRITABLES
-
-
-En arrivant à raconter les événements que renferme le présent chapitre,
-l'auteur de cette grande histoire dit qu'il fut tenté de les passer sous
-silence, dans la crainte qu'on ne voulût pas y ajouter foi, parce qu'ici
-les folies de don Quichotte touchèrent la dernière limite qu'il soit
-possible d'atteindre et allèrent même à deux portées d'arquebuse au
-delà. Il se décida pourtant à les écrire comme le chevalier les avait
-faites, sans rien ajouter, sans rien retrancher, dût-il être accusé
-d'avoir menti; et en cela il eut raison, car la vérité, si ténue qu'elle
-soit, ne se brise jamais, et nage toujours au-dessus du mensonge, comme
-l'huile nage au-dessus de l'eau.
-
-Continuant donc son récit, l'historien dit qu'à peine entré dans le
-petit bois qui est près du Toboso, don Quichotte ordonna à Sancho de
-retourner à la ville, et de ne pas reparaître devant lui sans avoir
-parlé à sa dame, pour la supplier de daigner admettre en sa présence son
-captif chevalier, dont le souhait le plus ardent était d'obtenir et de
-recevoir sa bénédiction, afin qu'il pût se promettre de sortir
-heureusement de toutes les entreprises qu'il allait affronter désormais.
-Sancho promit d'exécuter ponctuellement les ordres de son maître, et de
-lui rapporter une réponse non moins bonne que la première fois.
-
-Va, mon fils, lui dit don Quichotte, va, mais songe à ne point te
-troubler quand tu approcheras de ce soleil de beauté à la recherche
-duquel je t'envoie, ô le plus fortuné des écuyers du monde! Lorsque tu
-seras admis en son auguste présence, aies bien soin de graver dans ta
-mémoire de quelle façon elle te recevra; observe si elle se trouble
-quand tu lui exposeras l'objet de ton ambassade, si elle rougit en
-entendant prononcer mon nom. Si tu la trouves assise sur les moelleux
-coussins de la riche estrade où doit te recevoir une femme de sa
-condition, remarque bien si elle s'agite, si elle a de la peine à rester
-en place. Dans le cas où elle serait debout, observe si elle se pose
-tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre; si elle hésite dans sa réponse,
-si elle la change de douce en aigre, et d'aigre en amoureuse; si enfin,
-pour cacher son embarras, elle porte la main à sa chevelure, faisant
-semblant de l'arranger, bien qu'elle ne soit pas en désordre. Bref, mon
-fils, examine avec soin tous ses gestes, tous ses mouvements, afin de
-m'en faire un fidèle récit. Car tu sauras, Sancho, si tu ne le sais pas
-encore, qu'en amour les mouvements extérieurs trahissent les secrets
-sentiments de l'âme. Pars, ami, sois guidé par un meilleur sort que le
-mien, et ramené par un meilleur succès que celui dans l'attente duquel
-je vais rester en l'amère solitude où tu me laisses.
-
-J'irai et je reviendrai promptement, répondit Sancho; mais, seigneur,
-remettez-vous, de grâce, et laissez dilater un peu ce petit cœur, qui
-ne doit pas être en ce moment plus gros qu'une noisette; rappelez-vous
-ce qu'on a coutume de dire: Bon courage vient à bout de mauvaise
-fortune, et à l'heure où l'on s'y attend le moins, saute le lièvre. Si
-je n'ai pu trouver, cette nuit, le palais de madame Dulcinée, maintenant
-qu'il fait jour je saurai bien le reconnaître, et quand je l'aurai
-trouvé, laissez-moi faire.
-
-Sur ce, Sancho tourna le dos et bâtonna son grison, tandis que don
-Quichotte restait à cheval, languissamment appuyé sur sa lance, l'esprit
-livré à de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons dans cette
-attitude pour suivre l'écuyer, qui s'éloignait non moins pensif et
-préoccupé que son maître.
-
-Quand Sancho fut hors du bois, il tourna la tête; n'apercevant plus don
-Quichotte, il mit pied à terre, puis s'asseyant au pied d'un arbre, il
-commença de la sorte à se parler à lui-même: Maintenant, frère Sancho,
-dites-moi un peu où va Votre Grâce? Allez-vous à la recherche de quelque
-âne que vous avez perdu?--Pas le moins du monde.--Eh bien, qu'allez-vous
-donc chercher?--Je vais tout simplement chercher une princesse qui, à
-elle seule, est plus belle que le soleil et tous les astres
-ensemble.--Et où pensez-vous trouver cette princesse?--Où? Dans la
-grande cité du Toboso.--Fort bien. Et de quelle part l'allez-vous
-chercher?--De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche,
-celui qui redresse les torts, qui donne à manger à ceux qui ont soif, et
-à boire à ceux qui ont faim.--Très-bien. Connaissez-vous la demeure de
-cette dame?--Pas du tout; seulement mon maître m'a dit que c'était un
-magnifique palais, un superbe alcazar.--L'avez-vous vue quelquefois,
-cette dame?--Ni mon maître ni moi ne l'avons jamais vue.--Et si les gens
-du Toboso savaient que vous venez dans l'intention d'enlever leurs
-princesses et de débaucher leurs femmes, croyez-vous, ami Sancho, qu'ils
-auraient tort de vous frotter les épaules à grands coups de
-bâton?--C'est juste; mais s'ils considèrent que je ne suis
-qu'ambassadeur, et que je ne viens que pour le compte d'autrui, je ne
-pense pas qu'ils se permettent d'en user si librement.--Ne vous y fiez
-pas, Sancho; les gens de la Manche n'entendent point raillerie. Vive
-Dieu! s'ils vous dépistent, vous n'avez qu'à bien vous tenir, ou à jouer
-des jambes au plus vite.--En ce cas, qu'est-ce donc que je viens
-chercher? Par ma foi, je l'ignore moi-même, et j'en donne ma langue aux
-chiens; d'ailleurs, chercher madame Dulcinée dans le Toboso, n'est-ce
-pas chercher le bachelier dans Salamanque? Malédiction! c'est le diable
-en personne qui m'a fourré dans cette affaire.
-
-Telles étaient les réflexions que faisait Sancho, et la conclusion qu'il
-en tira fut de se raviser sur-le-champ. Pardieu, se dit-il, il y a
-remède à tout, si ce n'est à la mort, à laquelle nous devons tribut à
-la fin de la vie. Mon maître est fou à lier, comme je m'en suis maintes
-fois aperçu; et franchement je ne suis guère en reste avec lui, puisque
-je l'accompagne et le sers; car, selon le proverbe, dis-moi qui tu
-hantes, et je te dirai qui tu es. Or, mon maître étant fou, et d'une
-folie qui lui fait prendre le blanc pour le noir et le noir pour le
-blanc, des moulins à vent pour des géants, des mules pour des
-dromadaires, des troupeaux de moutons pour des armées, et cent autres
-choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire
-accroire que la première paysanne qui me tombera sous la main est madame
-Dulcinée. S'il s'y refuse, j'en jurerai; s'il soutient le contraire,
-j'en jurerai encore plus fort; s'il tient bon, je n'en démordrai pas; de
-cette façon, j'aurai toujours manche pour moi, quoi qu'il arrive.
-Peut-être ainsi le dégoûterai-je de me charger de pareils messages, en
-voyant le peu d'avantage qu'il en tire; ou plutôt s'en prendra-t-il à
-quelque enchanteur qui, pour lui faire pièce, aura changé la figure de
-sa dame.
-
-De cette manière, Sancho se mit l'esprit en repos et regarda l'affaire
-comme arrangée. Il resta sous son arbre jusqu'au soir, afin de mieux
-tromper son maître sur l'aller et le retour, et son bonheur fut tel, que
-lorsqu'il se leva pour remonter sur son grison, il aperçut venir, sur le
-chemin du Toboso, trois paysannes montées sur trois ânes ou trois
-ânesses (l'auteur se tait sur ce point), mais il faut croire que
-c'étaient des bourriques, monture ordinaire des femmes de la campagne.
-Bref, dès que Sancho vit ces trois donzelles, il revint au petit trot
-chercher don Quichotte, qu'il retrouva dans la même attitude où il
-l'avait laissé, continuant à se lamenter et à soupirer amoureusement.
-
-Eh bien, qu'y a-t-il, ami? lui dit son maître, dois-je marquer cette
-journée avec une pierre blanche ou avec une pierre noire?
-
-Il faut la marquer avec une pierre rouge, répondit Sancho; comme ces
-écriteaux qu'on veut qui soient vus de loin.
-
-[Illustration: De cette manière, Sancho se mit l'esprit en repos et
-regarda l'affaire comme arrangée (page 332).]
-
-Tu m'apportes donc de bonnes nouvelles, mon fils? demanda don Quichotte.
-
-Si bonnes, répondit Sancho, que vous n'avez qu'à éperonner Rossinante,
-pour aller au-devant de madame Dulcinée, qui vient avec deux de ses
-femmes rendre visite à Votre Grâce.
-
-Sainte Vierge! dis-tu vrai? s'écria don Quichotte; ne m'abuse point, mon
-ami, et ne cherche pas à me donner de fausses joies pour charmer mes
-ennuis.
-
-Et que gagnerais-je à vous tromper, répliqua Sancho, quand vous êtes à
-deux doigts de savoir ce qu'il en est? Avancez seulement de quelques
-pas, et vous verrez venir votre maîtresse parée comme une châsse. Elle
-et ses femmes ne sont que colliers de perles, rivières de diamants,
-étoffes d'argent et d'or, si bien que je ne sais comment elles peuvent
-porter tout cela; leurs cheveux tombent sur leurs épaules à grosses
-boucles, et on dirait les rayons du soleil agités par le vent; enfin,
-dans un moment, vous allez les voir toutes les trois, montées sur des
-caquenées grasses à lard, et qui valent leur pesant d'or.
-
-C'est haquenées qu'il faut dire, Sancho, reprit don Quichotte; si
-Dulcinée t'entendait parler de la sorte, elle ne nous prendrait pas pour
-ce que nous sommes.
-
-La distance de caquenées à haquenées n'est pas bien grande, répliqua
-Sancho; mais qu'elles soient montées sur ce qu'elles voudront, je n'ai
-jamais vu de dames plus élégantes, et surtout madame Dulcinée.
-
-Allons, reprit don Quichotte, pour étrennes d'une nouvelle si heureuse
-et si peu attendue, je t'abandonne le butin de notre prochaine aventure;
-ou, si tu l'aimes mieux, les poulains de mes trois juments, qui, tu le
-sais, sont près de mettre bas.
-
-Je m'en tiens aux poulains, repartit Sancho, car il n'est pas sûr que le
-butin de votre prochaine aventure soit bon à garder.
-
-Ainsi discourant ils sortirent du bois; aussitôt don Quichotte jeta les
-yeux sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais n'apercevant que
-trois paysannes, il commença à se troubler, et demanda à son écuyer s'il
-avait laissé ces dames hors de la ville.
-
-Hors de la ville? répondit Sancho. Votre Grâce a-t-elle les yeux
-derrière la tête? ne voyez-vous point ces trois dames qui viennent à
-nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?
-
-Je ne vois que trois paysannes montées sur trois ânes, dit don
-Quichotte.
-
-Dieu me soit en aide! repartit Sancho; se peut-il que vous preniez pour
-trois ânes trois haquenées plus blanches que la neige! Par ma foi, on
-dirait que vous n'y voyez goutte, ou que vous êtes encore enchanté.
-
-En vérité, Sancho, reprit notre chevalier, c'est toi qui n'y vois
-goutte: ce sont des ânes ou des ânesses, aussi sûr que je suis don
-Quichotte et que tu es Sancho Panza; du moins il me le semble ainsi.
-
-Allons, allons, seigneur, vous vous moquez, repartit Sancho:
-frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos
-pensées que voilà tout près de vous.
-
-En même temps, il alla à la rencontre des paysannes, et sautant à bas de
-son grison, il arrêta un des ânes par le licou, puis, se jetant à deux
-genoux:
-
-O sublime princesse! s'écria-t-il, reine et duchesse de la beauté, que
-Votre Grandeur ait la bonté d'admettre en grâce et d'accueillir avec
-faveur ce pauvre chevalier, votre esclave, qui est là froid comme le
-marbre, tant il est troublé et haletant de se voir en votre magnifique
-présence! Je suis Sancho Panza, son écuyer, pour vous servir, et lui,
-c'est le vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, autrement appelé
-le chevalier de la Triste-Figure.
-
-Pendant cette harangue, l'amoureux chevalier s'était jeté à genoux
-auprès de Sancho et ouvrait de grands yeux; mais ne voyant dans celle
-que son écuyer traitait de reine et de princesse qu'une grossière
-paysanne au visage boursouflé et au nez camard, il demeura si stupéfait
-qu'il ne pouvait desserrer les lèvres. Les paysannes n'étaient pas moins
-étonnées à la vue de ces deux hommes si différents l'un de l'autre, tous
-deux à genoux et leur barrant le chemin; aussi celle que Sancho avait
-arrêtée, prenant la parole: Gare, seigneurs, gare, dit-elle, passez
-votre chemin et laissez-nous, nous sommes pressées.
-
-O grande princesse! répondit Sancho, ô dame universelle du Toboso!
-comment votre cœur magnanime ne s'amollit-il point, en voyant prosterné
-devant votre sublime présence la colonne et l'arc-boutant de la
-chevalerie errante?
-
-Oui-da, oui-da, reprit une des paysannes: voyez un peu ces hidalgos qui
-viennent se gausser des filles du village; comme si nous n'étions pas
-faites comme les autres! Passez, passez, celles-là sont prises;
-laissez-nous continuer notre chemin.
-
-Lève-toi, Sancho, lève-toi, dit tristement don Quichotte; je vois bien
-que le sort n'est point encore rassasié de mon malheur, et qu'il a fermé
-tous les chemins par où pouvait arriver quelque joie à cette âme chétive
-que je porte en ma chair. Et toi, dernier terme de la beauté humaine,
-résumé accompli de toutes les perfections, unique soutien de ce cœur
-affligé qui t'adore, puisque le maudit enchanteur qui me poursuit a jeté
-sur mes yeux une effroyable cataracte, et que pour moi et non pour
-d'autres il cache ton incomparable beauté sous les traits d'une
-grossière paysanne, ne laisse pas, je t'en supplie, de me regarder avec
-amour, à moins toutefois qu'il ne m'ait donné aussi l'aspect de quelque
-vampire, pour me rendre horrible à tes yeux! Tu vois, adorable
-princesse, tu vois quelle est ma soumission et mon zèle, et que, malgré
-l'artifice de mes ennemis, mon cœur ne laisse pas de t'offrir les
-hommages qui te sont dus.
-
-Ah! par ma foi, repartit la paysanne, je suis bien bonne d'écouter vos
-cajoleries! Laissez-nous passer, seigneurs, nous n'avons pas de temps à
-perdre.
-
-Sancho s'empressa de se relever et de lui faire place, ravi dans son
-cœur d'être parvenu si heureusement à sortir d'embarras.
-
-A peine la prétendue Dulcinée se vit-elle libre, qu'avec le clou qui
-était fixé au bout de son bâton elle piqua son âne, et se mit à le faire
-courir de toute sa force à travers le pré. Mais pressé par l'aiguillon
-plus qu'à l'ordinaire, le baudet allait par sauts et par bonds, lâchant
-force ruades, et il fit tant qu'à la fin il jeta madame Dulcinée par
-terre. Aussitôt, l'amoureux chevalier courut pour la relever, tandis que
-Sancho ramenait le bât qui avait tourné sous le ventre de la bête. Le
-bât replacé et sanglé, don Quichotte voulut prendre sa dame entre ses
-bras pour la porter sur l'âne, mais la belle, se relevant prestement,
-fit trois pas en arrière pour prendre son élan, posa les mains sur la
-croupe de sa monture, et d'un saut se trouva à califourchon sur le bât.
-
-Vive Dieu! s'écria Sancho, notre maîtresse est plus légère qu'un daim,
-et elle rendrait des points à tous les écuyers de Cordoue et du Mexique!
-D'un seul bond elle a passé par-dessus l'arçon de sa selle. Voyez comme
-elle fait courir sa haquenée sans éperons. Par ma foi! ses femmes ne
-sont point en reste, tout cela court comme le vent.
-
-Sancho disait vrai, car toutes trois galopaient à qui mieux mieux, sans
-tourner la tête, et elles coururent ainsi plus d'une demi-lieue.
-
-Don Quichotte les suivit des yeux pendant quelque temps, et lorsqu'il
-cessa de les apercevoir: Vois, Sancho, lui dit-il, jusqu'où va la haine
-des enchanteurs, et de quel détestable artifice ils se servent pour me
-priver du bonheur que j'aurais eu à contempler Dulcinée! Fut-il jamais
-homme plus malheureux que moi, et ne suis-je pas le type du malheur
-même? Les traîtres! non contents de la transformer en une grossière
-paysanne, et de me la montrer sous une figure indigne de sa qualité et
-de son mérite, ils lui ont encore ôté ce qui distingue les grandes
-princesses, dont l'haleine respire toujours un si doux parfum; car
-lorsque je me suis approchée de Dulcinée pour la remettre sur sa
-haquenée, comme tu l'appelles, quoique j'aie constamment pris sa monture
-pour une ânesse, elle m'a lancé, te l'avouerai-je, une odeur d'oignon
-cru qui m'a soulevé le cœur.
-
-Canailles! misérables et pervers enchanteurs! cria Sancho, n'aurai-je
-jamais le plaisir de vous voir tous enfilés par la même broche, et
-griller comme des sardines! Ne devait-il pas vous suffire, infâmes
-coquins! brigands maudits! d'avoir changé les perles des yeux de notre
-maîtresse en des yeux de chèvre, ses cheveux d'or pur en queue de vache
-rousse, et finalement d'avoir gâté toute sa personne, sans pervertir
-encore son odeur? Par là du moins nous aurions pu nous faire quelque
-idée de ce qui était caché sous cette grossière écorce; bien qu'à vrai
-dire, je ne me sois point aperçu de sa laideur, et qu'au contraire je
-n'aie vu que sa beauté, à telles enseignes qu'elle a sur la lèvre droite
-un gros signe, en manière de moustache, d'où sortent sept ou huit poils
-roux de deux doigts de long, qu'on prendrait pour autant de filets d'or.
-
-D'après les rapports que les signes du visage ont avec ceux du corps,
-reprit don Quichotte, Dulcinée doit en avoir un du même côté sur le plat
-de la cuisse; mais ces poils que tu viens de dire, Sancho, sont bien
-grands pour un signe, et cela n'est point ordinaire.
-
-Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, ils font là merveille.
-
-Oh! j'en suis persuadé, dit don Quichotte, car la nature n'a rien mis en
-Dulcinée qui ne soit l'idéal de la perfection; et ces signes dont tu
-parles ne sont pas en elle des défauts, ce sont plutôt des étoiles
-resplendissantes et lumineuses. Mais dis-moi, ce qui m'a semblé un bât,
-était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?
-
-C'était une selle à la genette[80] avec une housse si riche, mais si
-riche, qu'elle vaut la moitié d'un royaume, répondit Sancho.
-
- [80] Selle arabe, avec deux montants, un par devant et un par
- derrière.
-
-Et je n'ai rien vu de tout cela? reprit don Quichotte: ah! je ne
-cesserai de le répéter, je suis le plus malheureux des hommes.
-
-Le sournois d'écuyer avait bien de la peine à s'empêcher de rire en
-voyant l'extravagance et la crédulité de son maître, et il se
-réjouissait tout bas de l'avoir trompé si adroitement. Finalement, nos
-deux aventuriers remontèrent sur leurs bêtes, et prirent le chemin de
-Saragosse, où ils comptaient être encore assez à temps pour se trouver à
-une fête solennelle qui a lieu tous les ans dans cette ville: mais il
-leur arriva tant de choses et de si surprenantes, qu'elles méritent
-d'être racontées comme on le verra ci-après.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-DE L'ÉTRANGE AVENTURE DU CHAR DES CORTÈS DE LA MORT
-
-
-Don Quichotte suivait son chemin tout pensif et tout préoccupé du
-mauvais tour que lui avaient joué les enchanteurs en transformant sa
-dame en une grossière paysanne, ce qui malheureusement lui paraissait
-sans remède. Ces pensées l'absorbaient tellement que, sans y faire
-attention, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, se sentant libre,
-s'arrêtait à chaque pas pour paître l'herbe fraîche qui croissait
-abondamment dans cet endroit.
-
-Seigneur, lui dit Sancho en le voyant ainsi, la tristesse, j'en
-conviens, n'a pas été faite pour les bêtes, mais pour l'homme; et
-pourtant, quand l'homme s'y abandonne, il devient une bête. Allons,
-allons! remettez-vous, relevez la bride à Rossinante, et faites voir ce
-que vous êtes: un véritable chevalier errant. Morbleu! pourquoi vous
-décourager de la sorte? Que Satan emporte toutes les Dulcinées qu'il y a
-dans ce monde, plutôt que j'aie la douleur de voir un seul chevalier
-errant succomber à la maladie!
-
-Tais-toi, répondit don Quichotte, et ne profère point de blasphème
-contre Dulcinée; c'est moi qui suis la seule cause de sa disgrâce: elle
-ne serait pas telle qu'elle m'est apparue si les enchanteurs ne
-portaient envie à ma gloire et à mes plaisirs.
-
-C'est aussi mon avis, reprit Sancho; en vérité le cœur se fend quand on
-pense à ce qu'elle était jadis et à ce qu'elle est maintenant.
-
-Ah! tu peux bien le dire, toi qui l'as vue dans tout l'éclat de sa
-beauté, car le charme dirigé contre moi ne troublait point ta vue. Il me
-semble pourtant, Sancho, que tu as mal dépeint la beauté de ma dame en
-disant qu'elle avait des yeux de perles: des yeux de perles sont des
-yeux de poisson plutôt que des yeux de femme. Les yeux de Dulcinée ne
-peuvent être que deux vertes émeraudes, avec deux arcs-en-ciel pour
-sourcils. Mon ami, réserve les perles pour les dents et non pour les
-yeux; tu auras sans doute fait confusion.
-
-Cela peut être, répondit Sancho, car j'ai été aussi troublé de sa beauté
-que vous avez pu l'être de sa laideur. Mais recommandons le tout à Dieu,
-qui seul sait ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce
-méchant monde où il n'y a rien qui soit exempt de malice ou de
-fourberie. Une seule chose m'inquiète, c'est de savoir comment on s'y
-prendra quand, après avoir vaincu quelque géant ou quelque chevalier,
-Votre Grâce lui ordonnera d'aller se présenter devant madame Dulcinée.
-Où le pauvre diable la trouvera-t-il? Il me semble le voir d'ici se
-promener dans les rues du Toboso, le nez en l'air, la bouche béante, et
-cherchant madame Dulcinée, qui passera cent fois devant lui sans qu'il
-la reconnaisse.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-D'un saut la belle se trouve à califourchon sur le bât (page 335).]
-
-L'enchantement ne s'étendra peut-être pas jusqu'aux géants ou aux
-chevaliers vaincus, répondit don Quichotte. Au reste, nous en ferons
-l'expérience sur les deux ou trois premiers auxquels nous aurons
-affaire, en leur ordonnant de venir me rendre compte de ce qu'ils auront
-éprouvé à ce sujet.
-
-Votre idée me paraît excellente, repartit Sancho. Une fois certain que
-la beauté de notre maîtresse n'est voilée que pour vous seul, il faudra
-en prendre votre parti; le malheur sera pour vous et non pour elle; et
-puis du moment que madame Dulcinée se porte bien, pourquoi nous
-attrister? En attendant, poussons notre fortune du mieux que nous
-pourrons en cherchant les aventures; le temps arrangera le reste, car il
-est le meilleur médecin du monde, et il n'y a pas de maladie qu'il ne
-guérisse.
-
-Don Quichotte allait répliquer, quand tout à coup, au détour du chemin,
-parut un chariot chargé de divers personnages et des plus étranges
-figures qu'on puisse imaginer. Celui qui faisait l'office de cocher
-était un horrible démon, et comme le chariot était découvert, on voyait
-aisément ceux qui étaient dedans. Après le cocher, la première figure
-qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort sous un
-visage humain. Tout près d'elle se tenait un ange avec de grandes ailes
-de différentes couleurs; à sa droite était un empereur avec une couronne
-qui paraissait d'or; aux pieds de la Mort, on voyait assis le dieu
-Cupidon, avec son carquois, son arc et ses flèches, mais sans bandeau
-sur les yeux; enfin, un chevalier armé de toutes pièces, si ce n'est
-qu'au lieu de casque il portait un chapeau orné de plumes de diverses
-couleurs, complétait la troupe.
-
-Ce spectacle inattendu troubla quelque peu notre chevalier, et jeta
-l'effroi dans l'âme de Sancho; mais une prompte joie succéda à la
-surprise dans l'esprit de don Quichotte, qui ne douta point que ce ne
-fût quelque périlleuse aventure. Dans cette pensée, et avec un courage
-prêt à tout braver, il se campe au-devant de l'équipage, et d'une voix
-fière et menaçante: Cocher ou diable, s'écrie-t-il, il faut que tu me
-dises à l'instant qui tu es, où tu vas, et quelles gens tu mènes dans ce
-chariot, qui a plutôt l'air de la barque à Caron que d'une charrette
-ordinaire.
-
-Seigneur, répondit le diable d'une voix mielleuse et en retenant les
-rênes, nous sommes acteurs de la troupe d'Angulo le Mauvais. Ce matin,
-octave de la Fête-Dieu, nous venons de représenter derrière cette
-colline que vous voyez là-bas, la tragédie des _Cortès de la Mort_, et
-nous devons la jouer encore ce soir dans le village qui est devant nous:
-comme c'était tout proche, nous n'avons pas voulu quitter nos habits,
-afin de n'avoir pas la peine de les reprendre. Ce jeune homme que vous
-voyez représente la Mort; cet autre un ange; cette dame, qui est la
-femme de l'auteur de la pièce, fait la reine; en voilà un qui remplit un
-rôle d'empereur, cet autre celui de soldat; quant à moi je suis le
-diable pour vous servir et un des principaux acteurs, car j'ouvre la
-scène. Si vous avez d'autres questions à me faire, parlez, seigneur,
-parlez, je répondrai à tout ponctuellement, étant le diable, il n'y a
-rien que je ne sache.
-
-Foi de chevalier errant, répondit don Quichotte, dès que j'ai vu votre
-chariot, j'aurais juré que c'était une grande aventure qui s'offrait à
-moi; je vois bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, si l'on ne
-veut être trompé.
-
-Allez, mes amis, allez en paix célébrer votre fête, et si je puis vous
-être utile à quelque chose, croyez que je suis à vous de bien bon cœur:
-j'ai été toute ma vie grand amateur du théâtre, et dès ma tendre
-jeunesse je ne rêvais que comédie.
-
-Comme ils en étaient là, le sort voulut qu'un des acteurs de la troupe,
-qui était resté en arrière, les rejoignît. Ce dernier était habillé en
-fou de cour, avec quantité de grelots autour du corps, et il portait au
-bout d'un bâton trois vessies gonflées. En approchant de don Quichotte,
-ce grotesque personnage se mit à s'escrimer avec son bâton, frappant la
-terre avec ses vessies, et sautant de droite et de gauche pour faire
-résonner ses grelots. Cette fantastique vision épouvanta tellement
-Rossinante, que, malgré les efforts de son maître pour le calmer, il
-prit le mors aux dents et se mit à courir à travers champs avec une
-vitesse qu'on était loin d'attendre de lui. A cette vue Sancho sauta à
-bas de son âne pour aller secourir son seigneur, mais quand il arriva,
-cheval et cavalier étaient étendus sur la poussière, conclusion
-ordinaire des prouesses de Rossinante.
-
-Or, à peine Sancho eut-il lâché sa monture, que le fou sauta dessus, et,
-la fouettant à grands coups de vessies, il la fit courir vers le village
-où la fête allait avoir lieu. Entre la chute de son maître et la fuite
-de son âne, Sancho se trouvait dans une cruelle perplexité; mais, en
-fidèle écuyer, l'amour de son seigneur l'emporta, et malgré la pluie de
-coups qu'il voyait tomber sur la croupe du baudet, et qu'il eut préféré
-cent fois recevoir sur la prunelle de ses propres yeux, il accourut
-auprès de don Quichotte qu'il trouva en fort mauvais état. Tout en
-l'aidant à remonter sur Rossinante: Seigneur, lui dit-il, le diable
-emporte l'âne.
-
-Quel diable? demanda don Quichotte.
-
-Le diable aux vessies, répondit Sancho.
-
-Sois tranquille, reprit notre héros, je te le ferai rendre, allât-il se
-cacher au fond des enfers. Suis-moi; le chariot marche lentement; et
-avec les mules qui le traînent je couvrirai, sois-en certain, la perte
-de ton grison.
-
-Plus n'est besoin de s'en occuper! s'écria Sancho: le diable l'a lâché,
-et le voilà qui revient, le pauvre enfant!
-
-Sancho disait vrai; le diable et le grison avaient culbuté à l'instar de
-don Quichotte et de Rossinante, et pendant que l'un gagnait le village,
-l'autre venait retrouver son maître.
-
-Malgré tout, dit don Quichotte, il serait bon de châtier l'insolence de
-ce démon sur un des hommes du chariot, fût-ce sur l'empereur lui-même.
-
-Otez-vous cela de l'esprit, Seigneur, repartit Sancho; il n'y a rien à
-gagner avec les comédiens, ces gens-là ont des amis partout. J'ai connu
-autrefois un comédien poursuivi pour deux meurtres; eh bien, il s'en est
-tiré sans qu'il lui en coûtât un cheveu de la tête. Comme ce sont des
-gens de plaisir, tout le monde les protége et les aime, ceux-ci surtout
-qui se prétendent de la troupe royale.
-
-Il ne sera pas dit, répliqua don Quichotte, que ce mauvais histrion
-m'aura échappé, dût le genre humain tout entier le prendre sous sa
-protection! Et il se mit à courir après le chariot, en criant: Arrêtez,
-baladins! arrêtez, mauvais bouffons! je veux vous apprendre à respecter
-à l'avenir les bêtes qui servent de monture aux écuyers des chevaliers
-errants.
-
-Don Quichotte criait si fort que les comédiens l'entendirent. Jugeant de
-son intention par ses paroles, la Mort saute à terre, avec le diable,
-suivi de l'empereur et de l'ange; il n'y eut pas jusqu'au dieu Cupidon
-qui ne voulût être de la partie: alors tous se chargent de pierres, et,
-se retranchant derrière leur voiture, ils attendent l'assaillant,
-résolus à se défendre. En les voyant si bien armés et faire bonne
-contenance, notre héros retint la bride à Rossinante, et se mit à
-réfléchir de quelle manière il attaquerait ce bataillon avec le moins de
-danger. Pendant qu'il délibérait sur ce qu'il avait à faire, Sancho
-arriva, et trouvant son maître prêt à en venir aux mains:
-
-Seigneur, lui dit-il, voici une aventure qui ne me paraît nullement
-bonne à entreprendre. Considérez que contre des amandes de ruisseaux il
-n'existe pas d'armes défensives, à moins de se blottir sous une cloche
-de bronze? Considérez aussi qu'il y a plus de témérité que de courage à
-vouloir attaquer seul une armée où les empereurs combattent en personne,
-et qui est soutenue par les bons et les mauvais anges, sans compter la
-Mort, qui est à leur tête? Et puis, remarquez, je vous prie, mon cher
-maître, que parmi tous ces gens-là il n'y a pas un seul chevalier
-errant.
-
-Tu as touché juste, interrompit don Quichotte, et voilà de quoi me faire
-changer de résolution: je ne puis ni ne dois tirer l'épée contre
-n'importe quelles gens s'ils ne sont armés chevaliers; ainsi donc,
-Sancho, cela te regarde; c'est à toi de tirer vengeance de l'outrage
-fait à ton grison. Je me tiendrai ici pour te donner mes conseils et
-t'animer au combat.
-
-Seigneur, il n'y a pas là de quoi tirer vengeance de personne, repartit
-Sancho, et un bon chrétien doit savoir oublier les offenses; d'ailleurs,
-je m'arrangerai avec mon âne, et comme il n'est pas moins pacifique que
-son maître, je suis certain qu'une mesure d'avoine sera bien plus de son
-goût.
-
-Si c'est là ton avis, bon et pacifique Sancho, répliqua don Quichotte,
-laissons-là ces fantômes et allons chercher de meilleures aventures; car
-ce pays-ci m'a tout l'air d'en fournir un bon nombre et des plus
-surprenantes.
-
-En parlant ainsi, il tourna bride, suivi de son écuyer. De son côté, la
-Mort et ses compagnons remontèrent sur le chariot et continuèrent leur
-voyage. Telle fut, grâce aux sages conseils de Sancho Panza, l'heureuse
-fin de la terrible aventure du char de la Mort. Le jour suivant, notre
-héros eut une autre aventure avec un chevalier amoureux et errant,
-laquelle mérite, à elle seule, un nouveau chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-DE L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA AU VALEUREUX DON QUICHOTTE AVEC LE
-GRAND CHEVALIER DES MIROIRS
-
-
-La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don
-Quichotte et son écuyer la passèrent sous un bouquet de grands arbres où
-ils soupèrent avec les provisions que portait le grison. Pendant qu'ils
-mangeaient, Sancho dit à son maître: Avouez, Seigneur, que j'aurais eu
-grand tort de choisir pour étrennes le butin de votre dernière aventure
-plutôt que les poulains des trois juments: Par ma foi, mieux vaut
-moineau en cage que grue qui vole!
-
-Cela se peut, répondit don Quichotte, mais pourtant si tu m'avais laissé
-attaquer et combattre comme je le voulais, tu n'aurais certes pas eu
-lieu de te plaindre, car à cette heure, tu serais en possession de la
-couronne d'or de l'empereur et des ailes peintes de ce Cupidon: je les
-lui aurais arrachées pour les remettre entre tes mains.
-
-Bah! reprit Sancho, jamais sceptres ni couronnes des empereurs de
-comédie n'ont été d'or, mais bien de cuivre ou de fer-blanc.
-
-Cela est vrai, reprit don Quichotte; en effet, il ne conviendrait pas
-que les hochets de la comédie fussent de fine matière; ils doivent être
-comme elle une sorte de fiction, une simple apparence. A propos de
-comédie, j'entends, Sancho, que tu sois bien disposé pour le théâtre,
-ainsi que pour ceux qui composent les pièces et ceux qui les
-représentent, parce que ce sont des gens fort utiles dans un État, car,
-en nous offrant chaque jour un miroir fidèle où se reflète la vie
-humaine, ils nous montrent ce que nous sommes et ce que nous devrions
-être. Tu as sans doute vu représenter des comédies dans lesquelles il y
-avait des rois, des prêtres, des chevaliers, des dames et autres
-personnages divers? L'un fait le fanfaron, l'autre le fourbe, celui-là
-le soldat, celui-ci l'amoureux; puis, quand la pièce est terminée,
-chacun quitte son costume, et, dans la coulisse tout se donne la main.
-
-Oui, vraiment, j'ai vu de ces comédies-là, répondit Sancho.
-
-Eh bien, reprit don Quichotte, il en est de même dans la comédie de ce
-monde: les uns sont empereurs, les autres papes; finalement autant de
-personnages différents que sur le théâtre. Puis quand arrive la fin de
-la pièce, c'est-à-dire quand vient la mort qui leur fait quitter les
-oripeaux qui les distinguaient, tous redeviennent égaux dans la
-sépulture.
-
-Voilà une comparaison que j'ai entendu faire bien souvent et qui
-ressemble comme deux gouttes d'eau au jeu des échecs, dit Sancho: tant
-que le jeu dure, chaque pièce représente un personnage; mais une fois le
-jeu fini, elles sont toutes jetées pêle-mêle dans une boîte, comme dans
-un tombeau.
-
-Il me semble, reprit don Quichotte, que tu deviens chaque jour moins
-simple et plus avisé.
-
-Pardieu, répliqua Sancho, en me frottant tous les jours contre Votre
-Grâce, il faut bien qu'il m'en reste quelque chose. Bien aride serait le
-terrain qui ne rapporterait rien, quand on le cultive et qu'on le fume:
-je veux dire, seigneur, que la conversation de Votre Grâce a été
-l'engrais répandu sur la terre sèche de mon esprit, et le temps passé à
-votre service la culture moyennant laquelle j'espère rapporter des
-moissons dignes du bon labourage que vous avez fait dans mon stérile
-entendement.
-
-Le chevalier ne put s'empêcher de sourire des expressions recherchées
-dont Sancho appuyait son raisonnement; il lui sembla qu'il en savait
-plus long qu'à l'ordinaire, et il en était tout surpris. En effet,
-depuis quelque temps, Sancho parlait de façon à étonner son maître;
-seulement, quand il voulait par trop faire le beau parleur, comme un
-candidat au concours, il trébuchait lourdement. Ce qui lui allait le
-mieux, c'était de débiter des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à
-raison, comme on l'a vu souvent et comme on le verra encore dans la
-suite de cette histoire.
-
-[Illustration: Don Quichotte criait si fort que les comédiens
-l'entendirent (page 339).]
-
-Nos aventuriers passèrent une partie de la nuit en de semblables
-entretiens, jusqu'à ce qu'il prit envie à Sancho de laisser tomber les
-rideaux de ses yeux: c'était sa manière de s'exprimer lorsqu'il voulait
-dormir. Il ôta le bât et le licou au grison, et le laissa paître en
-liberté. Quant à Rossinante, il se contenta de lui retirer la bride,
-parce que don Quichotte lui avait expressément défendu d'enlever la
-selle tant qu'ils seraient en campagne, suivant la coutume si prudemment
-établie et si fidèlement observée par les chevaliers errants.
-
-D'après la même tradition, l'amitié de ces deux pacifiques animaux fut
-si intime, que l'auteur de ce récit lui avait consacré plusieurs
-chapitres; il les supprima depuis par bienséance et pour garder la
-dignité qui convient à une si héroïque histoire. Parfois, néanmoins, il
-oublie sa résolution, et se complaît à nous représenter les deux amis se
-grattant l'un l'autre; puis, quand ils étaient fatigués de cet exercice,
-Rossinante croisant sur le cou du grison un cou qui le dépassait d'une
-demi-aune; et tous deux les yeux fichés en terre demeuraient ainsi des
-jours entiers, à moins qu'on ne les tirât de leur immobilité, ou que la
-faim ne les talonnât. L'auteur n'avait pas craint de comparer leur
-amitié à celle de Nisus et Euryale, ou bien encore à celle d'Oreste et
-Pylade, ce qui fait voir la haute opinion qu'il en avait conçue;
-peut-être aussi voulait-il par là montrer aux hommes combien ils ont
-tort de trahir l'amitié, quand les bêtes la pratiquent si fidèlement.
-C'est pourquoi l'on a dit: il n'y a pas d'ami pour l'ami, et les roseaux
-se changent en lance. Et qu'on n'aille pas blâmer cette comparaison de
-l'amitié des bêtes avec celle des hommes: n'avons-nous pas appris du
-chien la fidélité, de la fourmi la prévoyance, de l'éléphant la pudeur,
-et du cheval la loyauté!
-
-Nos aventuriers reposaient depuis peu de temps, Sancho sous un liége et
-don Quichotte sous un robuste chêne, lorsque notre héros fut réveillé
-par un bruit qui se fit derrière sa tête; se levant en sursaut pour
-s'assurer d'où ce bruit provenait, il crut entendre deux cavaliers, dont
-l'un, se laissant glisser de sa selle, disait à l'autre:
-
-Ami, mets pied à terre, et ôte la bride à nos chevaux; ils doivent
-trouver ici de l'herbe fraîche, comme j'y trouverai moi-même le silence
-et la solitude propres à entretenir mes amoureuses pensées.
-
-Dire ce peu de mots et s'étendre à terre fut l'affaire d'un instant.
-Mais en se couchant l'inconnu fit résonner les armes dont il était
-couvert. A cet indice, don Quichotte reconnut un chevalier; s'approchant
-de Sancho, et le secouant par le bras pour l'éveiller: Ami, lui dit-il à
-voix basse, nous tenons une aventure.
-
-Dieu veuille nous l'envoyer bonne, répondit Sancho encore à moitié
-endormi; mais, dites-moi, seigneur, où est-elle Sa Grâce madame
-l'aventure?
-
-Où elle est, répliqua don Quichotte: regarde de ce côté, et tu y verras
-étendu un chevalier qui, si je ne me trompe, a quelque grand sujet de
-déplaisir, car il s'est laissé tomber à terre si lourdement, que ses
-armes en ont résonné.
-
-Eh bien, où voyez-vous que ce soit une aventure? dit Sancho.
-
-Je ne prétends pas que ce soit absolument une aventure, repartit don
-Quichotte, je dis que c'est un commencement d'aventure, car elles
-débutent toujours ainsi. Au reste, écoutons; il me semble que ce
-chevalier accorde un luth ou une guitare, et à la manière dont il tousse
-pour se nettoyer le gosier, il doit se préparer à chanter.
-
-Par ma foi, vous avez raison, dit Sancho, il faut que ce soit un
-chevalier amoureux.
-
-Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres? reprit don Quichotte; apprends,
-mon ami, qu'il n'y a point de chevalier qui ne soit amoureux.
-Écoutons-le; sa plainte nous apprendra sans doute son secret, car
-l'abondance du cœur fait parler la langue.
-
-Sancho allait répliquer, quand l'inconnu se mit à chanter ce qui suit:
-
-
- Eh bien, il faut, madame, il faut vous satisfaire,
- Et ne plus vous parler d'amour,
- Mon tourment a beau croître et grandir chaque jour,
- Ce cœur, trop amoureux, sait souffrir et se taire;
- Mais quand pour vos beaux yeux je consens à mourir,
- Pardonnez à l'amour s'il m'échappe un soupir.
-
-
-L'inconnu poussa un profond soupir, et bientôt il s'écria d'une voix
-dolente et plaintive: O la plus belle, mais la plus ingrate de toutes
-les femmes, sérénissime Cassildée de Vandalie! comment peux-tu consentir
-à laisser errer par le monde et consumer sa vie en d'âpres et pénibles
-travaux le chevalier ton esclave? Ne suffit-il pas que ma valeur et mon
-bras aient fait confesser à tous les chevaliers de la Navarre, à tous
-les chevaliers de Léon, d'Andalousie, de Castille, et enfin à tous les
-chevaliers de la Manche que tu es la plus belle personne du monde?
-
-Oh! pour cela non, repartit don Quichotte, car je suis de la Manche, et
-je n'ai jamais confessé ni ne confesserai de ma vie une chose si
-contraire et si préjudiciable à la beauté de Dulcinée. Sancho, ce
-chevalier divague; mais écoutons encore, peut-être va-t-il se faire
-mieux connaître.
-
-Sans aucun doute, répliqua Sancho; car il me paraît prendre le chemin de
-se lamenter un mois durant.
-
-Toutefois, il n'en fut pas ainsi: l'inconnu ayant cru entendre qu'on
-parlait à ses côtés, se leva et dit d'une voix sonore: Qui va là? qui
-êtes-vous? Êtes-vous du nombre des heureux, ou de celui des affligés?
-
-Je suis du nombre des affligés, répondit don Quichotte.
-
-Dans ce cas, approchez, reprit l'inconnu; vous trouverez ici la
-tristesse et l'affliction en personne.
-
-Don Quichotte s'approcha, s'y voyant invité avec tant de courtoisie, et
-l'inconnu le prenant par le bras:
-
-Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car pour deviner que vous
-l'êtes, il me suffit de vous avoir rencontré dans cet endroit, où vous
-font compagnie la solitude et le serein, gîte naturel et couche
-ordinaire des chevaliers errants.
-
-Je suis chevalier, en effet, répondit don Quichotte, et de la profession
-que vous dites; accablé moi-même par le souvenir de mes disgrâces, je ne
-laisse pas d'avoir le cœur sensible aux malheurs d'autrui; et je
-compatis d'autant plus aux vôtres, seigneur, que par vos plaintes j'ai
-compris qu'ils doivent avoir leur source dans votre amour pour l'ingrate
-que vous venez de nommer.
-
-Pendant qu'ils s'entretenaient de la sorte, tous deux étaient assis sur
-le gazon, l'un à côté de l'autre, et aussi tranquilles que s'ils
-n'eussent pas dû se couper la gorge au lever de l'aurore.
-
-Seigneur chevalier, seriez-vous par bonheur amoureux? demanda l'inconnu.
-
-Pour mon malheur, je le suis, répondit notre héros, quoique, après tout,
-les souffrances qui résultent du choix d'un trop noble sujet puissent
-plutôt passer pour des biens que pour des maux.
-
-Oui, reprit l'inconnu, si les dédains d'une ingrate n'en venaient pas à
-troubler notre raison, et à nous exciter à la vengeance.
-
-Pour moi, repartit don Quichotte, je n'ai jamais éprouvé le dédain de ma
-dame.
-
-Non, par ma foi, interrompit Sancho; notre maîtresse est tendre comme la
-rosée, et plus douce qu'un mouton.
-
-Est-ce là votre écuyer? demanda l'inconnu du bocage à don Quichotte.
-
-C'est mon écuyer, répondit notre héros.
-
-En vérité, répliqua l'inconnu, il est le premier que j'aie entendu
-parler si librement en présence de son maître; j'ai là le mien, qui n'a
-jamais été assez hardi pour desserrer les dents, quand il est devant
-moi.
-
-Eh bien, moi, s'écria Sancho, j'ai parlé et je parlerai devant le... et
-même plus... mais laissons cela.
-
-En ce moment, l'autre écuyer tira Sancho par le bras, et lui dit à
-l'oreille: Frère, cherchons quelque endroit où nous puissions parler à
-notre aise, et laissons ici nos maîtres s'entretenir de leurs amours;
-car le jour les surprendra qu'ils n'auront pas encore fini.
-
-Volontiers, repartit Sancho; je serais bien aise d'apprendre à Votre
-Grâce qui je suis, et de vous montrer si c'est à moi qu'on peut
-reprocher d'être un bavard.
-
-Tous deux s'en furent à l'écart, et il s'établit entre eux une
-conversation pour le moins aussi plaisante que celle de leurs maîtres
-fut sérieuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE AVEC LE PIQUANT
-DIALOGUE QU'EURENT ENSEMBLE LES ÉCUYERS
-
-
-Ainsi séparés, d'un côté étaient les chevaliers, de l'autre les écuyers,
-ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-là se confiant leurs amours; mais
-l'histoire s'occupe d'abord de la conversation des valets, et rapporte
-que l'écuyer du Bocage dit à Sancho:
-
-Il faut convenir, frère, qu'il y a peu d'existences aussi rudes que
-celles des écuyers errants, et c'est bien à eux que peut s'appliquer la
-malédiction dont Dieu frappa notre premier père, quand il lui dit: «Tu
-mangeras ton pain à la sueur de ton front.»
-
-Et à la froidure de ton corps, ajouta Sancho, car qui souffre plus de
-l'intempérie des saisons qu'un écuyer dans la chevalerie errante? Encore
-s'il avait toujours de quoi manger, le mal serait moins grand: avec du
-pain on nargue le chagrin; mais il se passe des jours entiers où nous
-n'avons rien à mettre sous la dent, si ce n'est pourtant l'air que nous
-respirons.
-
-Quand on a l'espoir d'être récompensé quelque jour, tout cela peut se
-prendre en patience, repartit l'écuyer du Bocage; car il faut qu'un
-chevalier errant soit bien peu chanceux s'il n'a pas une fois en sa vie
-une île ou un comté à donner à son écuyer.
-
-J'ai souvent dit à mon maître qu'avec une île je me tiendrais pour
-satisfait, répliqua Sancho, et il est si noble et si libéral qu'il me
-l'a promise bien des fois.
-
-Je n'ai pas de si hautes prétentions, repartit l'écuyer du Bocage, et
-avec un canonicat dont mon maître m'a déjà pourvu je me trouverai
-amplement récompensé de mes services.
-
-Votre maître, demanda Sancho, est donc chevalier ecclésiastique,
-puisqu'il peut donner un canonicat à son écuyer? Quant au mien, il est
-simple laïque; et pourtant, je me rappelle que des gens d'esprit et de
-sens, dans des intentions suspectes, à mon avis, lui conseillaient de
-devenir archevêque. Par bonheur, il ne voulut jamais être qu'empereur;
-mais je tremblais qu'il ne lui prît fantaisie de se faire d'église; car,
-entre nous, tout dégourdi que je paraisse, vous saurez que je ne suis
-qu'une bête pour gérer un bénéfice.
-
-Ne vous y trompez pas, répondit l'écuyer du Bocage, les gouvernements
-d'îles ne sont pas si aisés à conduire que vous pourriez le supposer, et
-souvent on n'y trouve pas même de l'eau à boire. Il y en a de fort
-pauvres, d'autres sont très-mélancoliques; et les meilleurs sont des
-charges fort pesantes que se mettent sur les épaules certains
-gouverneurs; aussi à toute heure en voit-on qui ploient sous le faix.
-Tenez, plutôt que d'exercer une profession comme la nôtre, on ferait
-mieux de s'en aller chez soi pour y passer le temps à des exercices plus
-paisibles, tels que la chasse ou la pêche; car quel est l'écuyer, si
-pauvre soit-il, qui n'a pas quelque méchant cheval et une couple de
-lévriers, ou tout au moins une ligne à pêcher, pour se divertir dans son
-village?
-
-A l'exception du cheval, je possède tout cela, répondit Sancho; mais
-j'ai un âne qui, sans le flatter, vaut deux fois le cheval de mon
-maître; aussi je me garderais bien de le troquer, me donnât-t-il quatre
-boisseaux d'avoine en retour. Sur ma foi, vous ne sauriez croire ce que
-vaut mon grison, je dis grison, parce que c'est sa couleur; quant aux
-lévriers, du diable si j'en manquais, car il y en a de reste dans notre
-village, et la chasse est d'autant plus agréable qu'on la fait aux
-dépens d'autrui.
-
-Seigneur, dit l'écuyer du Bocage, il faut que je vous avoue une chose:
-c'est que j'ai résolu de laisser là cette ridicule chevalerie et de me
-retirer chez moi, afin d'y vivre en paix et d'élever mes enfants; j'en
-ai trois, Dieu merci, qui sont beaux comme des anges.
-
-Moi, repartit Sancho, j'en ai deux qu'on pourrait présenter au pape en
-personne, surtout une jeune créature que j'élève pour être comtesse,
-s'il plaît à Dieu, quoique un peu en dépit de sa mère.
-
-Eh! quel âge a cette demoiselle que vous élevez pour être comtesse?
-demanda l'écuyer du Bocage.
-
-Environ quinze ans et demi, plus ou moins, répondit Sancho; elle est
-grande comme une perche, fraîche comme une matinée d'avril, et forte
-comme un portefaix.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Ainsi séparés, d'un côté étaient les chevaliers, de l'autre les écuyers
-(page 343).]
-
-Peste! s'écria l'écuyer du Bocage, voilà bien des qualités: il y a là de
-quoi faire non-seulement une comtesse, mais encore une nymphe du vert
-bosquet. Oh! la gueuse, la fille de gueuse, elle m'a la mine de porter
-joliment son bois!
-
-Ma fille n'est point une gueuse, repartit Sancho avec humeur, ni sa mère
-non plus; et il n'en entrera jamais à la maison tant que je vivrai.
-Seigneur écuyer, parlons plus sagement: pour un homme nourri parmi les
-chevaliers errants, qui sont la courtoisie même, vos propos sont
-très-malsonnants.
-
-Oh! que vous vous connaissez mal en fait de louanges! répliqua l'écuyer
-du Bocage. N'avez-vous donc jamais entendu, lorsque dans un combat de
-taureaux le toréador vient de faire un beau coup, chacun s'écrier: Oh!
-le gueux, le fils de gueuse, comme il s'en est bien tiré! Vous voyez
-donc que ce n'est pas une injure, mais une sorte de louange. Allez,
-seigneur, reniez plutôt vos enfants s'ils ne font rien pour mériter de
-pareils éloges.
-
-A ce compte-là vous pourriez leur jeter toute une gueuserie sur le
-corps, repartit Sancho; mais j'espère qu'ils ne me causeront point ce
-chagrin, car ils ne font et ne disent rien qui mérite de pareils
-compliments: aussi je voudrais déjà les revoir, tant je les aime, et
-tous les jours je prie Dieu qu'il me tire de ce dangereux métier
-d'écuyer, où je me suis fourré encore une fois dans l'espoir de trouver
-une bourse de cent ducats, comme je l'ai déjà fait dans la
-Sierra-Morena. Depuis lors, le diable me met à toute heure devant les
-yeux un sac de doublons; il me semble en ce moment que je le vois, que
-je me jette dessus, que je le tiens entre mes bras, que je l'emporte
-dans ma maison, que j'en achète des terres, et que je vis comme un
-prince. Aussi chaque fois que je pense à cela, je compte pour rien
-toutes les fatigues que j'endure à la suite de mon maître, qui, je le
-vois bien, tient plus du fou que du chevalier.
-
-C'est pour cela qu'on dit convoitise rompt le sac, reprit l'écuyer du
-Bocage; et, s'il faut parler de nos maîtres, je ne crois pas qu'il y ait
-au monde un plus grand fou que le mien; il est de ceux dont on dit: Des
-soucis d'autrui, l'âne dépérit. Ainsi, pour rétablir en son bon sens un
-chevalier qui est devenu fou, il est devenu fou lui-même, et il va
-chercher sans difficulté une chose telle, que s'il la trouvait, il
-pourrait bien s'en mordre les doigts.
-
-Serait-il par hasard amoureux, votre maître? dit Sancho.
-
-Justement, répondit l'écuyer du Bocage, il est amoureux d'une certaine
-Cassildée de Vandalie, qui est la plus cruelle créature et la plus
-difficile à gouverner qu'on puisse rencontrer dans le monde. Mais ce
-n'est point cela qui occupe mon maître en ce moment: il a bien d'autres
-projets en tête, comme il le fera voir avant peu.
-
-Il n'est chemin si uni qui n'ait quelques pierres à faire broncher,
-reprit Sancho; si l'on fait cuire des fèves chez les autres, chez nous
-c'est à pleine marmite, et la folie a toujours plus de commensaux que la
-raison. Mais si, comme je l'ai entendu dire souvent, les malheureux se
-consolent entre eux, je pourrai me consoler avec Votre Grâce, puisque
-vous servez un maître aussi fou que le mien.
-
-Fou, oui, mais vaillant, dit l'écuyer du Bocage, et plus matois encore
-que vaillant et que fou.
-
-Oh! ce n'est point ainsi qu'est mon maître, reprit Sancho: il n'y a pas
-chez lui la moindre malice; au contraire, il a un cœur de pigeon, et il
-est incapable de faire du mal à une fourmi; de plus, il est si naïf,
-qu'un enfant lui ferait accroire qu'il est nuit en plein jour. Eh bien,
-c'est une simplicité qui fait que je l'aime comme la prunelle de mes
-yeux, et que je ne puis me résoudre à le quitter malgré toutes ses
-extravagances.
-
-Mais, en fin de compte, dit l'écuyer du Bocage, quand un aveugle en
-conduit un autre, il y a danger pour les deux. Je pense donc que le
-meilleur et le plus sûr serait de battre en retraite et de regagner nos
-gîtes; car ceux qui cherchent les aventures ne les trouvent pas toujours
-comme ils les voudraient.
-
-En cet endroit de la conversation, l'écuyer du Bocage s'apercevant que
-Sancho crachait souvent et avec peine, lui dit: Seigneur, il me semble
-qu'à force de parler nous nous sommes desséché le gosier et la langue;
-il n'y aurait pas grand mal de nous les rafraîchir, et, contre de tels
-accidents, mon cheval porte à l'arçon de ma selle un remède qui n'est
-pas à dédaigner. Attendez-moi un moment.
-
-Cela dit, il se leva, et revint bientôt après portant une grande outre
-pleine de vin, et un pâté si long, que Sancho crut qu'il contenait non
-pas un chevreau, mais un bouc.
-
-Comment, seigneur! dit Sancho en le débarrassant du pâté, ce sont là vos
-provisions?
-
-Et qu'attendiez-vous donc? répondit l'écuyer du Bocage: me preniez-vous
-pour un écuyer au pain et à l'eau? Je ne me mets jamais en chemin sans
-avoir semblable valise en croupe.
-
-Ils s'assirent à terre; et Sancho, sans se faire prier, se mit à manger
-d'un si grand appétit, que, grâce à l'obscurité, il avalait des morceaux
-gros comme le poing.
-
-Seigneur, dit-il, à en juger par les provisions que vous portez, si vous
-n'êtes point ici par enchantement, au moins le croirait-on; vous êtes
-bien le plus magnifique et le plus généreux écuyer que j'aie rencontré
-de ma vie; en vérité, vous méritez d'être celui d'un roi. Tandis que
-moi, pauvre diable, je n'ai dans mon bissac qu'un morceau de fromage si
-dur, si dur, qu'on pourrait en casser la tête à un géant: puis quelques
-oignons et deux ou trois douzaines de noisettes qui lui font compagnie,
-grâce à la détresse de mon maître, et à la conviction où il est que les
-chevaliers errants doivent se contenter de quelques fruits secs et des
-herbes des champs.
-
-Mon estomac n'est point accoutumé aux oignons et aux racines sauvages,
-répliqua l'écuyer du Bocage; que nos maîtres vivent tant qu'ils voudront
-selon les règles de leur étroite chevalerie; moi, je porte toujours des
-viandes froides, et de plus cette outre pendue à l'arçon de ma selle:
-c'est ma fidèle compagne, et je l'aime si tendrement que je lui donne à
-chaque instant mille embrassades et mille baisers.
-
-En disant cela, il passa l'outre à Sancho, qui, l'ayant aussitôt portée
-à sa bouche, se mit à regarder les étoiles pendant un bon quart d'heure.
-Quand il eut achevé d'étancher sa soif, il laissa tomber sa tête sur son
-épaule, et jetant un profond soupir, il s'écria: Oh! le fils de gueuse!
-comme il est catholique et comme il se laisse avaler!
-
-Ah! pour le coup, je vous y prends, repartit l'écuyer du Bocage: comment
-venez-vous d'appeler ce vin?
-
-Je conviens, répondit Sancho, ce n'est pas une injure que d'appeler
-quelqu'un fils de gueuse, quand c'est avec intention de le louer. Mais,
-dites-moi, seigneur, par le salut de votre âme, n'est-ce pas là du vin
-de Ciudad-Réal?
-
-Par ma foi, vous êtes un fin gourmet, répondit l'écuyer du Bocage; vous
-l'avez deviné, il n'est pas d'un autre cru, et il est vieux de plusieurs
-années.
-
-Oh! j'ai le nez bon, repartit Sancho; et pour se connaître en vin, je
-défie qui que ce soit: rien qu'au flair je vous dirai d'où il vient,
-quel est son âge, s'il est de garde; enfin toutes ses bonnes ou
-mauvaises qualités. Et il ne faut pas s'étonner de cela: dans ma
-famille, du côté de mon père, nous avons eu les deux plus fameux
-gourmets qui se soient jamais vus dans toute la Manche. Ce que je vais
-vous conter en est la preuve. Un jour on les appela pour avoir leur avis
-sur du vin qui était dans une cuve. L'un en mit sur le bout de sa
-langue, l'autre l'approcha de son nez; le premier prétendit que le vin
-sentait le fer, le second assura qu'il sentait le cuir; le maître du vin
-jura qu'il était franc, et qu'on n'y avait rien mis qui pût lui donner
-aucune odeur: mais nos deux gourmets ne voulurent pas en démordre. A
-quelque temps de là, le vin se vendit, et quand on eut nettoyé la cuve,
-on trouva, au fond, une petite clef attachée à une aiguillette de cuir.
-Maintenant, seigneur, dites-moi si un homme qui sort d'une telle race
-peut donner son avis en semblable matière?
-
-Assurément, répondit l'écuyer du Bocage, mais à quoi cela vous sert-il
-dans le métier que vous faites? Croyez-moi, laissons la chevalerie et
-les aventures pour ce qu'elles valent, et puisque nous avons du pain
-chez nous, n'allons pas chercher des tourtes là où il n'y a peut-être
-pas de farine.
-
-J'ai résolu d'accompagner mon maître jusqu'à Saragosse, repartit Sancho;
-mais après, serviteur! et je verrai le parti qu'il me faudra prendre.
-
-Finalement, tant parlèrent et tant burent nos deux écuyers, que le
-sommeil seul fut capable de mettre fin à leurs propos et à leurs
-rasades. Aussi, tous deux, tenant embrassée l'outre à peu près vide, et
-ayant encore les morceaux mâchés dans la bouche, ils s'endormirent sur
-la place. Nous les y laisserons, pour conter ce qui se passa entre le
-chevalier du Bocage et le chevalier de la Triste-Figure.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE
-
-
-Parmi beaucoup de propos qu'échangèrent don Quichotte et le chevalier du
-Bocage, l'histoire raconte que celui-ci dit à l'autre: Enfin, Seigneur,
-vous saurez que ma destinée, ou plutôt mon libre choix, m'a rendu
-amoureux de la sans pareille Cassildée de Vandalie; je dis sans
-pareille, parce qu'elle n'a point d'égale pour l'élégance de la taille,
-ni pour la perfection de la beauté; eh bien, quoique j'aie pu faire,
-cette Cassildée, dont je vous parle, n'a su récompenser mes honnêtes
-pensées et mes chastes désirs qu'en m'exposant sans cesse comme la
-marâtre d'Hercule à une foule de périlleux travaux, me flattant de
-l'espérance toujours déçue de me récompenser à la fin de chaque
-aventure.
-
-Une fois, le croiriez-vous, elle m'a commandé d'aller combattre en champ
-clos cette fameuse géante de Séville, appelée la Giralda[81], qui, tout
-naturellement offre la résistance et la force du bronze, et qui, sans
-jamais bouger de place, est la plus volage et la plus changeante femme
-de la terre. Je vins, je la vis, je la vainquis, et je la tins immobile,
-aidé d'un vent du nord qui souffla toute une semaine. Une autre fois,
-Cassildée m'ordonna d'aller prendre et soupeser les formidables
-taureaux de Guisando[82], entreprise plus digne d'un portefaix que d'un
-chevalier. Ce n'est pas tout, elle a voulu que je me précipitasse tout
-vivant dans les profondeurs de Cabra pour lui rapporter une relation
-exacte de ce que renferme cet obscur abîme, entreprise téméraire,
-inouïe, et dont on ne peut sortir que par miracle. Eh bien, j'arrêtai la
-Giralda, je soupesai les taureaux de Guisando, je révélai le secret des
-abîmes de Cabra, sans que Cassildée cessât de se montrer ingrate et
-dédaigneuse. Enfin, pour dernière épreuve, elle m'a ordonné de parcourir
-toutes les provinces d'Espagne, afin de faire confesser à tous les
-chevaliers errants que je viendrais à rencontrer, qu'elle seule mérite
-le sceptre de la beauté, et que je suis le plus vaillant et le plus
-amoureux des chevaliers. J'ai obéi, et dans plusieurs rencontres, j'ai
-vaincu bon nombre de chevaliers assez hardis pour me contredire. Mais,
-je dois l'avouer, l'exploit dont je suis le plus fier, c'est d'avoir
-vaincu en combat singulier, le fameux, l'illustre chevalier don
-Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait confesser que ma Cassildée
-de Vandalie est incomparablement plus belle que sa Dulcinée du Toboso:
-victoire à jamais glorieuse pour moi, et dans laquelle je puis me vanter
-d'avoir triomphé de tous les chevaliers errants du monde, puisque le
-fameux, l'illustre don Quichotte dont je vous parle les a tous vaincus.
-
- [81] La Giralda, grande statue de bronze qui sert de girouette à la
- haute tour arabe de la cathédrale de Séville.
-
- [82] Les taureaux de Guisando sont quatre énormes blocs de pierre qui
- ont la forme de taureaux; ils sont dans la province d'Avila.
-
-Don Quichotte eut besoin de toute sa courtoisie pour ne pas donner sur
-le champ un démenti au chevalier du Bocage; la formule consacrée _tu en
-as menti_ lui vint même au bout de la langue: il se contint toutefois,
-certain de lui faire confesser plus tard son erreur de sa propre bouche.
-
-Seigneur, lui dit-il avec calme, que Votre Grâce ait triomphé de la
-plupart des chevaliers errants d'Espagne et même du monde entier, à cela
-je n'ai rien à répondre; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la
-Manche, vous me permettrez d'en douter; il se pourrait que ce fût
-quelqu'un qui lui ressemblât, quoiqu'à vrai dire il y ait bien peu de
-gens qui lui ressemblent.
-
-[Illustration: Le chevalier du Bocage ou des Miroirs et son écuyer au
-grand nez (pages 351-352).]
-
-Non, non répliqua le chevalier du Bocage, c'est bien don Quichotte de la
-Manche que j'ai combattu, que j'ai vaincu, que j'ai fait rendre à merci.
-C'est un homme de haute taille, maigre de visage, qui a les membres
-longs et grêles, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et même un peu
-crochu, les moustaches grandes, noires et tombantes; il combat sous le
-nom de chevalier de la Triste-Figure, et mène pour écuyer un paysan
-nommé Sancho Panza; il presse le flanc et dirige le frein d'un fameux
-coursier appelé Rossinante; enfin il a pour dame de ses pensées une
-certaine Dulcinée du Toboso, appelée jadis Aldonça Lorenzo, comme la
-mienne que j'appelle Cassildée de Vandalie, parce qu'elle a nom Cassilda
-et qu'elle est Andalouse: maintenant si tout cela ne suffit pas pour
-prouver ce que j'avance, j'ai là une épée qui saura mettre les
-incrédules à la raison.
-
-Doucement, seigneur chevalier, reprit don Quichotte; ne vous emportez
-pas, et écoutez ce que je vais vous dire. Apprenez que ce don Quichotte
-est le meilleur ami que j'aie au monde, et que sa réputation ne m'est
-pas moins chère que la mienne. Aux indices que vous m'en donnez, je dois
-croire que c'est lui-même que vous avez vaincu; cependant, je vois avec
-les yeux et je touche avec les mains que cela est de toute
-impossibilité, et je ne trouve aucune explication à ce que vous
-affirmez, si ce n'est que des enchanteurs, surtout un, qui est son
-ennemi particulier, aura pris sa ressemblance et se sera laissé vaincre
-tout exprès pour lui enlever la gloire que ses exploits lui ont si
-justement acquise par toute la terre; et pour preuve de cela, je dois
-vous apprendre qu'il y a deux jours à peine, ces mécréants ont
-transformé la belle Dulcinée du Toboso en une horrible paysanne. Ils
-auront sans doute aussi transformé don Quichotte. Si, après cela, il
-vous reste encore quelque incertitude, voici devant vous don Quichotte
-en personne qui maintiendra ce qu'il avance les armes à la main, soit à
-pied, soit à cheval, enfin de telle manière qui vous conviendra.
-
-En même temps, don Quichotte se leva brusquement, et portant la main sur
-la garde de son épée, il attendit la décision du chevalier du Bocage,
-qui lui répondit froidement:
-
-Un bon payeur ne craint pas de donner des gages, seigneur chevalier;
-celui qui une première fois a su vous vaincre transformé peut espérer
-vous vaincre de nouveau sous votre forme véritable. Mais comme il n'est
-pas convenable que les chevaliers errants accomplissent leurs exploits
-dans les ténèbres, ainsi que des vauriens et des brigands, attendons le
-lever du soleil, et alors nous verrons à qui des deux Mars sera
-favorable; toutefois, seigneur, sous cette condition, que le vaincu
-restera à la discrétion du vainqueur, et sera obligé de faire ce qu'il
-lui ordonnera, pourvu que ce soit selon les règles de la chevalerie.
-
-Cela dit, ils se rapprochèrent de leurs écuyers, qu'ils trouvèrent
-dormant et ronflant dans la même posture où ils avaient été surpris par
-le sommeil; ils les réveillèrent en leur ordonnant de tenir leurs
-chevaux prêts et en bon état, parce qu'au lever du soleil allait se
-livrer un combat sanglant et formidable.
-
-Atterré de cette nouvelle, Sancho tremblait déjà pour les jours de son
-maître, après les prouesses qu'il avait entendu raconter du chevalier du
-Bocage par son écuyer. Tous deux néanmoins se mirent en devoir d'obéir,
-et s'en furent chercher leur troupeau; car, après s'être flairés, les
-trois chevaux et l'âne paissaient ensemble.
-
-Chemin faisant, l'écuyer du Bocage dit à Sancho: Vous saurez, frère, que
-la coutume des écuyers d'Andalousie n'est pas de rester les bras croisés
-quand leurs maîtres se battent; ainsi nous n'avons qu'à nous préparer à
-jouer des couteaux.
-
-Cette coutume peut être celle des bravaches dont vous parlez, répondit
-Sancho; mais que ce soit la coutume des chevaliers errants, je ne le
-pense pas; au moins n'ai-je jamais entendu dire rien de semblable à mon
-maître, lui qui sait par cœur tous les règlements de la chevalerie.
-D'ailleurs, s'il y a obligation pour les écuyers de se battre quand
-s'escriment leurs seigneurs, il doit y avoir une peine pour les
-contrevenants; eh bien, je préfère payer l'amende; elle n'excédera
-point, j'en suis sûr, la valeur de deux livres de cire[83]; aussi,
-j'aime mieux payer les cierges que de recevoir quelque mauvais coup et
-de me ruiner en emplâtres; il y a plus, c'est que je n'ai point d'épée,
-et que je n'en ai porté de ma vie.
-
- [83] C'était l'amende à laquelle on condamnait les membres d'une
- confrérie absents le jour d'une réunion
-
-Qu'à cela ne tienne, repartit l'écuyer du Bocage; j'ai là deux sacs de
-toile de la même grandeur: Votre Grâce en prendra un, moi l'autre, et
-de la sorte nous combattrons à armes égales.
-
-Très-bien, dit Sancho: d'autant que ces armes seront plus propres à ôter
-la poussière de nos habits qu'à nous faire du mal.
-
-Comment l'entendez-vous? répliqua l'écuyer du Bocage: nous mettrons dans
-chaque sac, afin que le vent ne les emporte pas, une douzaine de jolis
-cailloux bien polis, bien ronds, et après cela nous pourrons nous battre
-tout à notre aise.
-
-Une douzaine de cailloux! quelle ouate! repartit Sancho; si vous avez la
-tête de bronze, la mienne est de chair et d'os: mais, je vous le dis et
-le redis, n'y aurait-il dans les sacs que des cocons de soie, je ne me
-sens pas d'humeur à guerroyer: laissons nos maîtres combattre tant
-qu'ils voudront, s'ils en ont envie; quant à nous, buvons et mangeons,
-par ma foi, c'est le plus court et le plus sûr; le temps se chargera
-bien assez du soin de nous ôter la vie, sans travailler à la raccourcir
-nous-mêmes avant qu'elle soit à terme et tombe de maturité.
-
-Vous avez beau dire, répliqua l'écuyer du Bocage, nous nous battrons au
-moins une demi-heure.
-
-Non, non, répondit Sancho, pas même une minute: je suis trop courtois
-pour chercher querelle à un homme avec qui je viens de boire et de
-manger; et puis, diable! qui peut songer à se battre sans être en
-colère?
-
-A cela je sais un remède, dit l'écuyer du Bocage: avant de commencer le
-combat je m'approcherai tout doucement de Votre Grâce, et avec cinq ou
-six coups de poing par les mâchoires et autant de coups de pied dans le
-ventre, je suis assuré de réveiller votre colère, fût-elle plus endormie
-qu'une marmotte.
-
-Et moi j'en sais un autre qui ne lui cède en rien, reprit Sancho: je
-prendrai un bon gourdin, et avant que vous ayez réveillé ma colère,
-j'endormirai si bien la vôtre, qu'elle ne pourra se réveiller que dans
-l'autre monde. Oh! je ne suis pas homme à me laisser manier de la
-sorte; tenez, le meilleur est de laisser dormir chacun notre colère. Il
-ne faut point, comme on dit, réveiller le chat qui dort, et tel souvent
-va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a béni la paix et maudit
-les querelles; faisons de même: aussi bien, si un chat enfermé se change
-en lion, en quoi suis-je capable de me changer, moi qui suis un homme?
-
-C'est bien, dit l'écuyer du Bocage; le jour ne tardera pas à paraître,
-et nous verrons ce qu'il faudra faire.
-
-Déjà l'on entendait gazouiller dans le feuillage une foule de petits
-oiseaux, saluant de leurs cris joyeux la venue de la blanche aurore, qui
-commençait à se montrer sur les balcons de l'Orient. De sa chevelure
-dorée ruisselait un nombre infini de perles liquides, et les plantes,
-baignées de cette suave liqueur, paraissaient elles-mêmes répandre des
-gouttes de diamant; les saules distillaient une manne savoureuse, les
-fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois prenaient un
-air de fête et les prairies se paraient de fleurs.
-
-Aussitôt que le jour parut, le premier objet qui s'offrit aux regards de
-Sancho fut le nez de l'écuyer du Bocage, nez si grand, si énorme, qu'il
-faisait ombre sur son corps. En effet, l'histoire raconte que ce nez
-était d'une longueur démesurée, bossu au milieu, tout couvert de
-verrues, d'une couleur violacée comme celle des mûres, et qu'il
-descendait deux doigts plus bas que la bouche. Cette hideuse vision
-épouvanta si fort le pauvre Sancho, et il fut saisi d'un tel tremblement
-que, tout bas, il se vouait à tous les saints d'Espagne, afin d'être
-délivré de ce fantôme, bien résolu d'en recevoir cent gourmades plutôt
-que de laisser éveiller sa propre colère pour combattre ce vampire.
-
-Don Quichotte regarda aussi son adversaire; mais celui-ci avait déjà le
-casque en tête et la visière baissée, de sorte qu'il ne put le voir au
-visage; seulement il remarqua que c'était un homme fort et robuste,
-quoique de moyenne taille; par-dessus ses armes il portait une casaque
-qui paraissait de brocart d'or; on y voyait éclater quantité de petites
-lunes ou miroirs d'argent, et ce riche costume lui prêtait beaucoup
-d'élégance et de grâce; son casque était surmonté de plumes jaunes,
-vertes et blanches; sa lance, appuyée contre un arbre, était grosse et
-longue, et terminée par une pointe d'acier d'une palme de long. De tout
-cela, don Quichotte conclut que l'inconnu devait être d'une force peu
-commune; mais loin de s'en étonner, il s'avança vers lui d'un air
-dégagé: Seigneur, lui dit-il, si l'ardeur qui vous porte au combat
-n'altère point votre courtoisie, je vous prie de lever un moment votre
-visière, afin que je puisse voir si votre bonne mine répond à la vigueur
-qu'annonce votre noble taille.
-
-Vainqueur ou vaincu, répondit le chevalier des Miroirs, vous aurez tout
-le temps de m'examiner après le combat; je ne puis accéder à votre
-demande, car il me semble que je fais tort à la beauté de ma Cassildée
-et à ma gloire, en reculant d'une seule minute l'aveu que je dois vous
-arracher.
-
-Au moins, répliqua notre héros, vous pouvez me dire, avant que nous
-montions à cheval, si je suis ce don Quichotte que vous prétendez avoir
-vaincu.
-
-A cela, je répondrai qu'on ne peut pas avoir plus de ressemblance, dit
-le chevalier des Miroirs: mais, après ce que vous m'avez dit de la
-persécution des enchanteurs, je n'oserais jurer que vous soyez le même.
-
-Il suffit, reprit don Quichotte; qu'on amène nos chevaux, et je vous
-tirerai d'erreur en moins de temps que vous n'en auriez mis à lever
-votre visière; si Dieu, ma dame et mon bras, ne me font pas défaut, je
-verrai votre visage, et vous me direz alors si je suis ce don Quichotte
-qui se laisse vaincre si aisément.
-
-Ils montèrent à cheval sans discourir davantage, et tournèrent leurs
-chevaux pour prendre du champ; mais à peine s'étaient-ils éloignés
-d'une vingtaine de pas, que le chevalier des Miroirs appela don
-Quichotte.
-
-Seigneur chevalier, lui dit-il en se rapprochant, vous savez les
-conditions de notre combat; le vaincu sera à la disposition du
-vainqueur.
-
-Je le sais, répondit don Quichotte; mais à la condition aussi que le
-vainqueur n'imposera rien de contraire aux lois de la chevalerie.
-
-Cela est de toute justice, repartit le chevalier des Miroirs.
-
-En ce moment, l'étrange nez de l'écuyer du Bocage vint frapper les
-regards de don Quichotte, qui n'en fut pas moins surpris que Sancho; il
-crut même voir une sorte de monstre, un homme de race nouvelle,
-jusqu'alors inconnu sur la terre. Sancho, voyant partir son maître pour
-prendre du champ, ne voulut pas rester seul avec cet effroyable nez;
-s'accrochant à une des courroies de la selle de Rossinante, il courut
-derrière don Quichotte, et dès qu'il le vit prêt à tourner bride, il lui
-dit à l'oreille: Seigneur, je vous supplie de m'aider à grimper sur ce
-chêne, afin que je puisse voir plus à mon aise votre combat avec ce
-chevalier.
-
-N'est-ce point plutôt, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les
-banquettes pour voir sans danger courir les taureaux?
-
-S'il faut dire la vérité, repartit Sancho, l'effroyable nez de cet homme
-me fait peur, et je n'ai pas le courage de rester seul avec lui.
-
-Il est tel, en effet, reprit don Quichotte, que si je n'étais pas ce que
-je suis, il me ferait trembler moi-même. Viens çà, que je t'aide à
-accomplir ton dessein.
-
-Pendant que don Quichotte secondait les efforts de Sancho, le chevalier
-des Miroirs prenait le champ qu'il jugeait nécessaire; et pensant que
-son adversaire avait fait de même, il tourna bride pour venir à sa
-rencontre de toute la vitesse de son cheval, c'est-à-dire au petit trot,
-car son coursier ne valait guère mieux que Rossinante. Mais en voyant
-don Quichotte occupé à prêter secours à Sancho, il s'arrêta au milieu de
-la carrière, à la grande satisfaction de sa monture, qui ne pouvait déjà
-plus remuer. Notre héros, qui croyait au contraire que son adversaire
-allait tomber sur lui comme la foudre, enfonça vigoureusement l'éperon
-dans les flancs de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte, que
-l'histoire rapporte qu'il prit enfin le galop, ce qui ne lui était
-jamais arrivé. Ainsi emporté, le chevalier de la Triste-Figure s'élança
-sur celui des Miroirs, qui ne cessait de talonner son cheval sans
-pouvoir le faire avancer; et le choc fut si violent, qu'il lui fit vider
-les arçons et le coucha par terre privé de connaissance.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le choc fut si violent, qu'il lui fit vider les arçons (page 353).]
-
-Sancho, se laissant glisser de son arbre, vint en toute hâte rejoindre
-son maître, qui déjà s'était précipité sur le vaincu, et lui détachait
-les courroies de son armet, pour voir s'il était mort, ou pour lui
-donner de l'air, si par hasard il était encore vivant. Il reconnut...
-(comment le dire sans frapper d'étonnement et d'épouvante ceux qui
-liront ce récit?...) il reconnut, dit l'histoire, le visage, la figure,
-l'aspect, l'effigie, enfin toute l'apparence du bachelier Samson
-Carrasco. A cette vue, il appela Sancho à grands cris: Accours, mon
-fils, lui dit-il, accours, viens voir ce que tu ne pourras jamais
-croire, même après l'avoir vu; regarde quel est le pouvoir de la magie,
-la malice des enchanteurs et la force des enchantements.
-
-L'écuyer s'approcha, et reconnaissant Samson Carrasco, il se signa plus
-de mille fois. Mais comme le chevalier vaincu ne donnait pas signe de
-vie: Seigneur, dit-il à son maître, plantez-moi, à tout hasard, votre
-épée deux ou trois fois dans la gorge de cet homme qui ressemble si
-fort au bachelier; peut-être tuerez-vous en lui un de vos ennemis les
-enchanteurs.
-
-Tu as raison, repartit don Quichotte; aussi bien, plus de morts, moins
-d'ennemis. Et déjà il tirait son épée quand l'écuyer du chevalier des
-Miroirs, qui n'avait plus ce nez qui le rendait si effroyable, accourut
-en criant de toutes ses forces: Arrêtez, seigneur, arrêtez, prenez garde
-à ce que vous allez faire, cet homme étendu à vos pieds est le bachelier
-Samson Carrasco, votre bon ami, et moi qui vous parle, je lui servais
-d'écuyer.
-
-A d'autres, répliqua Sancho; qu'est devenu le nez?
-
-Le voici, répondit l'écuyer du Bocage; et il tira de sa poche un nez de
-carton vernissé, tel qu'il a été dépeint.
-
-Sainte-Vierge! s'écria Sancho en regardant l'homme qui le lui montrait,
-n'est-ce pas là Thomas Cécial, mon voisin et mon compère?
-
-C'est lui-même, ami Sancho, répondit Thomas, c'est votre voisin, et qui
-vous dira tout à l'heure par suite de quelle intrigue il se trouve ici.
-Mais priez d'abord votre maître de ne point faire de mal à ce chevalier
-qu'il tient sous ses pieds, et qui n'est autre que le pauvre et
-imprudent Samson Carrasco.
-
-En cet instant, le chevalier des Miroirs revint à lui, et au premier
-signe de vie qu'il donna, don Quichotte lui présentant l'épée à la
-gorge: Vous êtes mort, chevalier, lui dit-il, si vous ne confessez que
-la sans pareille Dulcinée du Toboso l'emporte en beauté sur votre
-Cassildée de Vandalie. Vous allez promettre en outre, dans le cas où
-vous survivriez à ce combat et à cette chute, de vous rendre à la ville
-du Toboso, et de vous présenter devant madame, pour qu'elle dispose de
-vous selon son bon plaisir. Si elle vous laisse libre, vous reviendrez
-me chercher à la trace de mes exploits, afin de me rendre compte de ce
-qui se sera passé entre elle et vous, conditions qui, ainsi que nous en
-sommes convenus avant le combat, ne sortent pas des règles de la
-chevalerie.
-
-Oui, je le confesse, répondit le pauvre Carrasco, mieux vaut cent fois
-le soulier sale et déchiré de madame Dulcinée du Toboso, que les mules
-brodées d'or de Cassildée de Vandalie; je promets d'aller au Toboso me
-présenter devant votre dame, et de revenir ensuite vous rendre un compte
-exact et détaillé de ce que vous demandez.
-
-Il faut encore confesser, continua don Quichotte, que le chevalier que
-vous avez vaincu n'était ni ne pouvait être don Quichotte de la Manche,
-mais seulement quelqu'un qui lui ressemblait: comme aussi, de mon côté,
-je reconnais que vous n'êtes point le bachelier Samson Carrasco, mais
-quelque autre qui lui ressemble, et à qui les enchanteurs mes ennemis
-ont donné le même visage et la même forme, afin de modérer les
-mouvements impétueux de ma colère, et me faire user avec clémence de la
-victoire.
-
-J'avoue tout cela et le confesse selon votre désir, dit Carrasco;
-laissez-moi seulement me remettre debout, je suis fort incommodé de ma
-chute.
-
-Don Quichotte l'aida à se relever, secondé par Thomas Cécial, que Sancho
-ne quittait pas des yeux, lui faisant mille questions pour s'assurer si
-c'était bien lui qu'il voyait, car il ne pouvait y croire, tant la
-rencontre lui semblait surprenante, et tant l'opinion de son maître sur
-le pouvoir des enchanteurs s'était fortement imprimé dans son esprit.
-
-Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, et le chevalier
-des Miroirs s'éloigna, suivi de son écuyer, afin d'aller se faire guérir
-les côtes. Un moment après, don Quichotte reprit sa route vers
-Saragosse, où il faut le laisser aller pour dire quels étaient le
-chevalier des Miroirs et l'écuyer au grand nez.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-QUELS ÉTAIENT LE CHEVALIER DES MIROIRS ET L'ÉCUYER AU GRAND NEZ
-
-
-Don Quichotte s'en allait tout ravi, tout glorieux, tout fier de la
-victoire remportée sur un aussi vaillant adversaire que le chevalier des
-Miroirs; confiant dans la parole que ce chevalier lui avait si
-solennellement donnée, il comptait apprendre bientôt des nouvelles de
-Dulcinée, et surtout si son enchantement durait toujours. Mais si le
-vainqueur pensait une chose, le vaincu en pensait une autre; car ce
-dernier ne songeait, comme on l'a dit, qu'à se faire guérir promptement
-les côtes pour être en état d'exécuter son nouveau dessein.
-
-Or, voici ce que rapporte l'histoire: lorsque Samson Carrasco conseilla
-à don Quichotte de retourner à la recherche des aventures, ce ne fut
-qu'après en avoir conféré avec le curé et le barbier. Sur sa proposition
-particulière, l'avis unanime fut qu'on laisserait partir notre héros,
-puisque le retenir était chose impossible; que quelques jours après,
-Carrasco partirait à sa rencontre, en équipage de chevalier errant,
-chercherait à le provoquer et à le vaincre, ayant auparavant mis dans
-les conditions du combat que le vaincu serait à la discrétion du
-vainqueur; qu'alors il lui ordonnerait de retourner dans sa maison, et
-de n'en pas sortir sans sa permission avant l'expiration de deux années:
-ce que don Quichotte ne manquerait pas d'accomplir religieusement, pour
-ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie, et qu'alors peut-être il
-oublierait ses extravagances, ou du moins qu'on aurait le loisir d'y
-apporter remède. Samson s'était chargé de bon cœur de l'entreprise;
-Thomas Cécial, compère et voisin de Sancho, et de plus bon compagnon,
-s'était offert à lui servir d'écuyer.
-
-Carrasco s'équipa donc comme nous venons de le voir, et prit le nom de
-chevalier des Miroirs. Pour n'être pas reconnu de Sancho, Thomas Cécial
-s'étant mis un faux nez, tous deux suivirent don Quichotte à la trace,
-et de si près, qu'ils faillirent assister à l'aventure du char de la
-Mort; mais ils le rejoignirent seulement dans le bois où eut lieu le
-combat que nous venons de raconter; et n'eût été la cervelle détraquée
-de don Quichotte, qui se figura que le vaincu n'était point Carrasco,
-notre bachelier demeurait à tout jamais hors d'état de prendre ses
-licences de docteur.
-
-Thomas Cécial, voyant le mauvais succès de leur voyage, et le pauvre
-Carrasco en si piteux état: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il,
-nous n'avons que ce que nous méritons; entreprendre une aventure n'est
-pas chose difficile, mais la mener à bonne fin est tout différent. Don
-Quichotte est un fou, et nous nous croyons sages; cependant il s'en va
-sain et content, et nous nous en retournons tous deux tristes, et de
-plus vous bien frotté. Dites-moi, je vous prie, quel est le plus fou, ou
-de celui qui l'est parce qu'il ne peut s'en empêcher, ou de celui qui le
-devient par l'effet de sa volonté? La différence entre ces deux espèces
-de fous est que celui qui l'est sans le vouloir, le sera toujours,
-tandis que celui qui l'est par sa volonté, cessera de l'être quand il
-lui plaira. Ainsi donc, si j'ai consenti à être fou en vous servant
-d'écuyer, je veux, pour ne l'être pas davantage, reprendre le chemin de
-ma maison.
-
-Comme il vous conviendra, dit le bachelier: mais si vous croyez que je
-rentrerai chez moi avant d'avoir roué de coups don Quichotte, vous vous
-trompez étrangement. Ce qui m'anime à cette heure, ce n'est pas le désir
-de lui rendre la raison, mais bien le désir de tirer une éclatante
-vengeance de l'effroyable douleur que je ressens dans les côtes.
-
-Tout en parlant ainsi, ils atteignirent un village où, par bonheur, il y
-avait un chirurgien; Samson se mit entre ses mains, et Thomas Cécial
-reprit le chemin de sa maison. Pendant que le bachelier se fait panser
-et songe à sa vengeance, allons retrouver don Quichotte, et voyons s'il
-ne nous donnera point de nouveaux sujets de divertissement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UN CHEVALIER DE LA MANCHE
-
-
-Dans cette satisfaction, ce ravissement et cet orgueil qu'on vient de
-dire, notre héros poursuit son chemin, se croyant désormais le plus
-vaillant chevalier du monde, car cette dernière victoire lui semblait le
-présage assuré de toutes les autres; il tenait pour achevées et menées à
-bonne fin les aventures qui pourraient lui arriver désormais; et
-narguant enchanteurs et enchantements, il ne se souvenait plus des
-nombreux coups de bâton qu'il avait reçus dans le cours de ses
-expéditions chevaleresques, ni de cette pluie de pierres qui lui cassa
-la moitié des dents, ni de l'ingratitude des forçats, ni de l'insolence
-des muletiers yangois. Enfin, se disait-il en lui-même, si je parviens à
-découvrir quelque moyen de désenchanter Dulcinée, je n'aurai rien à
-envier au plus fortuné de tous les chevaliers errants des siècles
-passés.
-
-Il était plongé dans ces agréables rêveries, lorsque Sancho lui dit:
-
-Seigneur, n'est-il pas singulier que j'aie toujours devant les yeux cet
-effroyable nez de mon compère Cécial?
-
-Est-ce que par hasard tu t'imagines que le chevalier des Miroirs était
-le bachelier Samson Carrasco, et son écuyer Thomas Cécial? repartit don
-Quichotte.
-
-Je ne sais que dire à cela, répondit Sancho, mais tout ce que je sais,
-c'est qu'un autre que Cécial ne pouvait savoir ce que celui-là m'a conté
-de ma maison, de ma femme et de mes enfants; et puis, quand il n'a plus
-ce grand nez, c'est bien le visage de Cécial, c'est aussi le même son de
-voix; en un mot, il est tel que je l'ai connu toute ma vie. Je ne puis
-m'y tromper, puisque nous demeurons porte à porte et que chaque jour
-nous sommes ensemble.
-
-D'accord, répliqua don Quichotte; mais raisonnons un peu. Comment
-peux-tu supposer que le bachelier Samson Carrasco vienne en équipage de
-chevalier errant, avec armes offensives et défensives, pour me
-combattre? Suis-je son ennemi, lui ai-je jamais donné le moindre sujet
-d'être le mien? Peut-il me regarder comme son rival? Enfin exerce-t-il
-la profession des armes, pour porter envie à la gloire que je m'y suis
-acquise?
-
-Mais enfin, seigneur, reprit Sancho, que penser de la ressemblance de ce
-chevalier avec Samson Carrasco, et de celle de son écuyer avec mon
-compère Cécial? Si c'est enchantement, comme le dit Votre Grâce, n'y
-a-t-il pas dans le monde d'autres individus dont ils auraient pu prendre
-la figure?
-
-Tout cela n'est qu'artifice et stratagème de mes ennemis les
-enchanteurs, dit don Quichotte. Prévoyant que je sortirais vainqueur de
-ce combat, ils ont, par prudence, changé le visage de mon adversaire en
-celui du bachelier Samson Carrasco, afin que l'amitié qu'ils savent que
-je lui porte, arrêtant ma juste fureur, me fît épargner la vie de celui
-qui attaquait si déloyalement la mienne. Te faut-il d'autre preuve de la
-malice et du pouvoir de ces mécréants, que celle que nous avons eue tout
-récemment dans la transformation de Dulcinée? Ne m'as-tu pas dit
-toi-même que tu la voyais dans toute sa beauté naturelle, avec tous les
-charmes que lui a si largement départis la nature, tandis que moi, objet
-de l'aversion de ces misérables, elle m'apparaissait sous la figure
-d'une paysanne laide et difforme, avec des yeux chassieux et une haleine
-empestée! Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que l'enchanteur pervers, qui
-a osé faire une si détestable transformation, ait également opéré celle
-de Samson Carrasco et de ton compère, pour me priver de la gloire du
-triomphe? Cependant, j'ai lieu de me consoler, puisque mon bras a été
-plus fort que toute sa magie, et qu'en dépit de la puissance d'un art
-détestable, mon courage m'a rendu vainqueur.
-
-[Illustration: Le gentilhomme les salua poliment en passant près d'eux
-(page 357).]
-
-Dieu sait la vérité de toutes choses, reprit Sancho peu satisfait des
-raisonnements de son maître; mais il ne voulait pas le contredire, dans
-la crainte de découvrir sa supercherie à propos de l'enchantement de
-Dulcinée.
-
-Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un
-cavalier monté sur une belle jument gris pommelé. Ce cavalier portait un
-caban de drap vert, avec une bordure de velours fauve, et sur la tête
-une _montera_ de même étoffe; un cimeterre moresque, soutenu par un
-baudrier vert et or, pendait à sa ceinture. Ses bottines étaient du même
-travail que le baudrier, et ses éperons également vernis de vert d'un
-bruni si luisant, que par leur harmonie avec le reste du costume, ils
-faisaient meilleur effet que s'ils eussent été d'or pur. Le gentilhomme
-les salua poliment en passant près d'eux; puis, donnant de l'éperon à sa
-monture, il allait poursuivre sa route, quand don Quichotte lui dit:
-Seigneur, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et si rien ne la
-presse, je serais flatté de cheminer avec elle.
-
-Seigneur, j'avais même intention, répondit le voyageur; mais j'ai craint
-que votre cheval ne s'emportât à cause de ma jument.
-
-Oh! pour cela ne craignez rien, repartit Sancho; notre cheval est le
-plus honnête et le mieux appris qui soit au monde; ce n'est pas un
-animal à faire des escapades, et pour une fois en toute sa vie qu'il
-s'est émancipé, nous l'avons payé cher, mon maître et moi. Ne craignez
-rien, je le répète; votre jument est en sûreté, car ils seraient dix ans
-côte à côte, qu'il ne prendrait pas à notre cheval la moindre envie de
-folâtrer.
-
-Le gentilhomme ralentit sa monture et se mit à considérer, non sans
-étonnement, la figure de notre héros, qui marchait tête nue, Sancho
-portant le casque de son maître pendu à l'arçon du bât de son âne. Mais
-si le cavalier regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte
-regardait le cavalier avec une curiosité plus grande encore, le jugeant
-homme d'importance. Son âge paraissait être d'environ cinquante ans, il
-avait les cheveux grisonnants, le nez aquilin, le regard grave et doux;
-enfin sa tenue et ses manières annonçaient beaucoup de distinction.
-
-Quant à l'inconnu, le jugement qu'il porta de notre chevalier fut que
-c'était quelque personnage extraordinaire, et il ne se souvenait pas
-d'avoir jamais vu quelqu'un équipé de la sorte. Sa longue taille, la
-maigreur de son visage, ces armes dépareillées et cette singulière
-tournure sur ce cheval efflanqué, tout enfin lui paraissait si étrange,
-qu'il ne se lassait point de le regarder. Don Quichotte s'aperçut de la
-surprise qu'éprouvait le gentilhomme, et lisant dans ses yeux l'envie
-qu'il avait d'en savoir davantage, il voulut le prévenir par un effet de
-sa courtoisie habituelle.
-
-Je comprends, seigneur, lui dit-il, que vous soyez surpris de voir en
-moi un air et des manières si différentes de celles des autres hommes;
-mais votre étonnement cessera, quand vous saurez que je suis chevalier
-errant, de ceux dont on dit communément qu'ils vont à la recherche des
-aventures. Oui, j'ai quitté mon pays, j'ai engagé mon bien, j'ai renoncé
-à tous les plaisirs, et je me suis jeté dans les bras de la fortune,
-pour qu'elle m'emmenât où bon lui semblerait. Mon dessein a été de
-ressusciter la défunte chevalerie errante, et depuis longtemps déjà,
-bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j'ai en grande partie
-réalisé mon désir, car j'ai secouru les veuves, protégé les jeunes
-filles, défendu les droits des femmes mariées, des orphelins, et de tous
-les affligés, labeur ordinaire des chevaliers errants. Aussi, par bon
-nombre de vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de parcourir
-en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes
-de mon histoire sont déjà imprimés, et elle pourra bientôt se répandre
-encore davantage, si Dieu n'y met ordre. Bref, pour tout dire en peu de
-mots, et même en un seul, je suis don Quichotte de la Manche, autrement
-dit, le chevalier de la Triste-Figure; et quoiqu'il soit peu convenable
-de publier ses propres louanges, je suis parfois obligé de le faire,
-quand personne ne se rencontre pour m'en épargner le soin et la peine.
-Ainsi donc, seigneur, ni cet écu, ni cette lance, ni cet écuyer, ni ce
-cheval, ni la couleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne
-doivent vous étonner, puisque vous savez qui je suis et la profession
-que j'exerce.
-
-Don Quichotte se tut, et l'homme au caban vert, après avoir tardé
-quelque temps à lui répondre, dit enfin: Seigneur chevalier, au moment
-de notre rencontre, vous aviez lu ma curiosité sur mon visage; mais ce
-que vous venez de dire est loin de l'avoir fait cesser. Est-il possible
-qu'il existe aujourd'hui des chevaliers errants, et qu'on ait imprimé
-des histoires de véritable chevalerie? Par ma foi, seigneur, j'aurais
-eu peine à me persuader qu'il y eût encore de ces défenseurs des dames,
-de ces protecteurs des veuves et des orphelins, si mes yeux ne m'en
-faisaient voir en votre personne un témoignage assuré. Béni soit le ciel
-qui a permis que l'histoire de vos grands et véridiques exploits, que
-vous dites imprimée, soit venue faire oublier les innombrables prouesses
-de ces chevaliers errants imaginaires, dont le monde était plein, au
-grand détriment des histoires véritables.
-
-Il y a beaucoup à dire sur la question de savoir si les histoires des
-chevaliers errants sont imaginaires ou ne le sont pas, répondit don
-Quichotte.
-
-Comment! reprit le voyageur, se trouverait-il quelqu'un qui doutât de la
-fausseté de ces histoires?
-
-Moi j'en doute, répliqua don Quichotte. Mais laissons cela; j'espère, si
-nous voyageons quelque temps ensemble, vous tirer de l'erreur dans
-laquelle vous a entraîné le torrent de l'opinion.
-
-Ces dernières paroles, le ton dont elles avaient été prononcées, firent
-penser au voyageur que notre héros devait être quelque cerveau fêlé, et
-il l'observait soigneusement pour saisir un nouvel indice qui vînt
-confirmer ses premiers soupçons.
-
-Mais avant d'aborder un autre sujet d'entretien, don Quichotte le pria
-de lui dire à son tour qui il était.
-
-Seigneur chevalier, répondit le voyageur, je m'appelle don Diego de
-Miranda; je suis un hidalgo, natif d'un bourg voisin, où nous irons
-souper ce soir, s'il plaît à Dieu. Possesseur d'une fortune raisonnable,
-je passe doucement ma vie entre ma femme et mon fils. Mes exercices
-ordinaires sont la chasse et la pêche; mais je n'entretiens ni faucons
-ni lévriers: je me contente d'un chien courant ou d'un hardi furet. Ma
-bibliothèque se compose d'une soixantaine de volumes, tant latins
-qu'espagnols, quelques-uns d'histoire, d'autres de dévotion; quant aux
-livres de chevalerie, jamais ils n'ont passé le seuil de ma maison. Je
-préfère à tous les autres les livres profanes, pourvu qu'ils aient du
-style et de l'invention; et de ceux-là il y en a fort peu dans notre
-Espagne. Mes voisins et moi nous vivons en parfaite intelligence, et
-souvent nous mangeons les uns chez les autres; nos repas sont abondants
-sans superfluité. Je ne glose jamais sur la conduite d'autrui, et ne
-souffre pas que la médisance se donne carrière devant moi. Je ne fouille
-la vie et n'épie les actions de personne. J'entends la messe chaque
-jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade de
-bonnes œuvres, afin de ne pas ouvrir dans mon âme accès à l'hypocrisie
-ou à la vanité, ennemis qui, si l'on n'y prend garde, ne tardent pas à
-s'emparer du cœur le plus humble. Je m'efforce d'apaiser autour de moi
-les querelles; je suis dévot à la mère de notre Sauveur, et j'ai
-confiance dans la miséricorde de Dieu.
-
-Sancho avait écouté avec la plus grande attention cet exposé de la vie
-et des occupations du gentilhomme au caban vert; aussi, persuadé qu'un
-homme qui vivait de la sorte devait être un saint et faire des miracles,
-il saute à bas de son âne, va saisir l'étrier du voyageur, puis d'un
-cœur dévot et les larmes aux yeux, il lui baise le pied à plusieurs
-reprises.
-
-Que faites-vous là, mon ami? s'écria le gentilhomme; qu'avez-vous à me
-baiser ainsi les pieds?
-
-Laissez-moi faire, seigneur, répondit Sancho; j'ai toujours honoré les
-saints, mais votre Grâce est le premier saint à cheval que j'aie vu en
-toute ma vie.
-
-Je ne suis pas un saint, répliqua le gentilhomme, mais un grand pécheur;
-c'est plutôt vous, mon frère, qui méritez le titre de saint, par
-l'humilité que vous faites paraître.
-
-Satisfait de ce qu'il venait de faire, Sancho, sans rien répondre,
-remonta sur son grison.
-
-Don Quichotte, qui malgré sa mélancolie n'avait pu s'empêcher de rire de
-la naïveté de son écuyer, prit la parole, et demanda au seigneur don
-Diego s'il avait beaucoup d'enfants, ajoutant que la chose dans laquelle
-les anciens philosophes, qui pourtant manquèrent de la connaissance du
-vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, c'était, outre les avantages
-de la nature et de la fortune, de posséder beaucoup d'amis et d'avoir
-des enfants bons et nombreux.
-
-Seigneur, répondit don Diego, je n'ai qu'un fils, mais il est tel que
-peut-être sans lui je serais plus complétement heureux que je ne suis;
-non que ses inclinations soient mauvaises, mais enfin parce qu'il n'a
-pas celles que j'aurais souhaité qu'il eût. Il a environ dix-huit ans;
-les six dernières années il les a passées à Salamanque à apprendre les
-langues grecque et latine; mais quand j'ai voulu l'appliquer à d'autres
-sciences, je l'ai trouvé si entêté de poésie (si toutefois la poésie
-peut s'appeler une science), qu'il m'a été impossible de le faire mordre
-à l'étude du droit, ni à la première de toutes les sciences, la
-théologie. J'aurais voulu qu'il étudiât pour devenir l'honneur de sa
-race, puisque nous avons le bonheur de vivre dans un temps où les rois
-savent si bien récompenser le mérite vertueux[84]; mais il préfère
-passer ses journées à discuter sur un passage d'Homère, ou sur la
-manière d'interpréter tel ou tel vers de Virgile. Enfin il ne quitte pas
-un seul instant ces auteurs, non plus qu'Horace, Perse, Juvénal et
-Tibulle, car des poëtes modernes il fait fort peu de cas; et cependant,
-malgré son dédain pour notre poésie espagnole, il est complétement
-absorbé, à l'heure qu'il est, par la composition d'une glose sur quatre
-vers qu'on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, je crois, le sujet
-d'une joute littéraire.
-
- [84] Ce passage, sous la plume de Cervantes, pauvre et oublié, est une
- bien innocente ironie.
-
-Seigneur, répondit don Quichotte, nos enfants sont une portion de nos
-entrailles, et nous devons les aimer tels qu'ils sont, comme nous
-aimons ceux qui nous ont donné la vie. C'est aux parents à les diriger
-dès l'enfance dans le sentier de la vertu par une éducation sage et
-chrétienne, afin que, devenus hommes, ils soient l'appui de leur
-vieillesse et l'honneur de leur postérité. Quant à étudier telle ou
-telle science, je ne suis pas d'avis de les contraindre; il vaut mieux y
-employer la persuasion; après quoi, surtout s'ils n'ont pas besoin
-d'étudier de _pane lucrando_, on fera bien de laisser se développer leur
-inclination naturelle. Quoique la poésie offre plus d'agrément que
-d'utilité, c'est un art qui ne peut manquer d'honorer celui qui le
-cultive. La poésie, seigneur, est à mon sens comme une belle fille dont
-les autres sciences forment la couronne; elle doit se servir de toutes,
-et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne
-doit pas s'émanciper en honteuses satires ou en sonnets libertins; noble
-interprète, c'est à des poëmes héroïques, à des tragédies intéressantes,
-à des comédies ingénieuses, qu'elle prêtera ses accents et sa voix.
-Celui donc qui s'occupera de poésie dans les conditions que je viens de
-poser rendra son nom célèbre chez toutes les nations policées.
-
-Quant à ce que vous dites, seigneur, que votre fils fait peu de cas de
-notre poésie espagnole, je trouve qu'il a tort; et voici ma raison:
-puisque le grand Homère, l'harmonieux et tendre Virgile, en un mot tous
-les poëtes anciens ont écrit dans leur langue maternelle, et n'ont point
-cherché des idiomes étrangers pour exprimer leurs hautes conceptions,
-pourquoi condamner le poëte allemand parce qu'il écrit dans sa langue,
-ou le castillan, et même le biscayen parce qu'il écrit dans la sienne?
-La conclusion de tout ceci, seigneur, est que vous laissiez votre fils
-suivre son inclination; laborieux comme il doit l'être, puisqu'il a
-franchi heureusement le premier échelon des sciences, je veux dire la
-connaissance des langues anciennes, il parviendra de lui-même au faite
-des lettres humaines, ce qui sied non moins à un gentilhomme que la
-mitre aux évêques, ou la toge aux jurisconsultes. Réprimandez votre fils
-s'il compose des satires qui puissent nuire à la réputation d'autrui;
-mais s'il s'occupe, à la manière d'Horace, de satires morales, où il
-gourmande le vice en général, surtout avec autant d'élégance que l'a
-fait son devancier, oh! alors, ne lui épargnez pas les éloges. On a vu
-certains poëtes, qui, pour le stérile plaisir de dire une méchanceté,
-n'ont pas craint de se faire exiler dans les îles du Pont[85]. Mais si
-le poëte est réservé dans ses mœurs, il le sera dans ses vers. La plume
-est l'interprète de l'âme; ce que l'une pense, l'autre l'exprime. Aussi
-quand les princes rencontrent, chez des hommes sages et vertueux, cette
-merveilleuse science de la poésie, ils s'empressent de l'honorer, de
-l'enrichir et de la couronner des feuilles de cet arbre que la foudre ne
-frappe jamais, pour montrer qu'on doit respecter ceux dont le front est
-paré de telles couronnes.
-
- [85] Allusion à l'exil d'Ovide.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Malappris et impertinent écuyer, tu as mis des fromages dans mon casque
-(page 362).]
-
-L'homme au caban vert ne savait que penser du langage de don Quichotte,
-et il commençait à revenir de l'opinion peu favorable qu'il avait
-d'abord conçue de son jugement. Vers le milieu de ce discours, qui
-n'était pas fort de son goût, Sancho s'était écarté du chemin pour
-demander un peu de lait à des bergers occupés près de là à traire des
-brebis. Le gentilhomme s'apprêtait à répondre, enchanté de l'esprit et
-du bon sens de notre héros, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir
-sur le chemin qu'il suivait un char surmonté de bannières aux armes
-royales. S'imaginant que c'était quelque nouvelle aventure, il appela
-Sancho à grands cris pour qu'il lui apportât sa salade. Quittant
-aussitôt les bergers, et talonnant le grison de toutes ses forces,
-l'écuyer accourut auprès de son maître, auquel, en effet, il va arriver
-la plus insensée et la plus épouvantable aventure.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-DE LA PLUS GRANDE PREUVE DE COURAGE QU'AIT JAMAIS DONNÉE DON QUICHOTTE
-ET DE L'HEUREUSE FIN DE L'AVENTURE DES LIONS
-
-
-L'histoire raconte que Sancho était en train d'acheter de petits
-fromages aux bergers lorsque don Quichotte l'appela. Pressé d'obéir et
-ne sachant comment emporter ces fromages qu'il ne pouvait se résoudre à
-perdre après les avoir payés, notre écuyer imagina de les jeter dans le
-casque de son seigneur; puis il accourut en toute hâte pour savoir ce
-qu'il voulait.
-
-Donne, ami, donne-moi ma salade, lui dit don Quichotte; car je suis peu
-expert en fait d'aventures, ou celle que j'aperçois m'oblige dès à
-présent à prendre les armes.
-
-En entendant ces paroles, l'homme au caban vert jeta les yeux de tous
-côtés et ne découvrit rien autre chose qu'un chariot surmonté de deux ou
-trois petites banderoles, qui venait à leur rencontre; d'où il conclut
-que ce chariot portait l'argent du trésor royal. Il fit part de cette
-pensée à don Quichotte; mais notre héros, qui n'était pas homme à se
-détromper aisément, et croyait toujours voir arriver aventure sur
-aventure, lui répondit: Seigneur, un homme découvert est à demi vaincu;
-je ne risque rien en me tenant sur mes gardes, car je sais par
-expérience que je ne manque pas d'ennemis visibles et invisibles,
-toujours prêts à me surprendre. En parlant ainsi, il prit le casque et
-le mit sur sa tête, avant que son écuyer eût eu le temps d'en ôter les
-fromages; mais le petit lait commença à dégoutter de tous côtés sur ses
-yeux et sur sa barbe.
-
-Qu'est-ce ceci, Sancho? s'écria don Quichotte: on dirait que mon crâne
-se ramollit, et que ma cervelle se fond; en effet, je sue des pieds à la
-tête; ce n'est pas de peur assurément. Oui, j'en ai le pressentiment,
-j'ai devant moi une terrible aventure; donne-moi de quoi m'essuyer,
-ajouta-t-il, je suis aveuglé par la sueur.
-
-Sancho lui donna un mouchoir, sans dire mot, remerciant Dieu de ce que
-son maître ne devinait point ce que c'était. Don Quichotte s'essuya le
-visage, et ayant ôté son casque pour s'essuyer aussi la tête, et savoir
-ce qui la rafraîchissait à contre-temps, il vit cette bouillie blanche,
-qu'il porta aussitôt à son nez: Par la vie de la sans pareille Dulcinée,
-s'écria-t-il, traître, malappris et impertinent écuyer, tu as mis des
-fromages dans mon casque.
-
-Seigneur, répondit Sancho sans s'émouvoir et avec une dissimulation
-parfaite, si ce sont des fromages, donnez-les moi, je les mangerai bien.
-Mais non: que le diable les mange, lui qui les a fourrés là. Me
-croyez-vous assez hardi pour salir l'armet de Votre Grâce? Par ma foi,
-vous avez joliment trouvé le coupable. Tout ce que je vois, c'est qu'il
-y a des enchanteurs qui me persécutent aussi bien que vous; et pourquoi
-y échapperais-je, étant membre de Votre Grâce? Vous verrez que ce sont
-eux qui auront placé là ces immondices, pour exciter votre colère, et me
-faire, suivant l'usage, moudre les côtes; mais, cette fois, ils auront
-craché en l'air, car j'ai affaire à un bon maître, qui connaît toute
-leur malice, et qui sait que si ce sont là des fromages, j'aurais mieux
-aimé les mettre dans mon estomac.
-
-Tout cela est possible, reprit don Quichotte, mais finissons.
-
-L'homme au caban vert les regardait tout étonné; et son étonnement fut
-au comble lorsqu'il vit don Quichotte, après s'être essuyé le visage et
-la barbe, enfoncer de nouveau son casque sur sa tête, s'affermir sur ses
-étriers, dégainer à demi son épée et empoigner sa lance en disant:
-Maintenant advienne que pourra, me voilà prêt et résolu à en venir aux
-mains avec Satan lui-même.
-
-Sur ces entrefaites, arriva le char aux banderoles, où il n'y avait
-d'autres gens que le gardien assis sur le devant, et le conducteur monté
-sur une des mules. Don Quichotte leur barra le passage. Où allez-vous,
-amis, leur dit-il, quel est ce chariot? qu'y a-t-il dedans, et que
-signifient ces banderoles!
-
-Seigneur, répondit le gardien, ce chariot est à moi, et dans ces deux
-cages il y a deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre
-maître. Au reste, pour preuve de ce que j'avance, voilà les armoiries
-royales.
-
-Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.
-
-Oui, vraiment, ils sont grands, répondit le gardien, et si grands qu'il
-n'en est point encore venu de semblables d'Afrique en Espagne; c'est moi
-qui en suis le gardien, ajouta-t-il, j'en ai conduit beaucoup en ma vie,
-mais jamais qui approchent de ceux-là. Dans cette première cage est le
-lion, et dans l'autre la lionne; à cette heure ils ont grand'faim, car
-d'aujourd'hui ils n'ont encore pris aucune nourriture. Ainsi, seigneur,
-veuillez nous laisser continuer notre chemin jusqu'à l'endroit où nous
-pourrons leur donner à manger.
-
-Le conducteur allait passer outre; mais don Quichotte lui dit en
-souriant: A moi des lions! des lions à moi! eh bien, je veux montrer à
-ceux qui me les envoient si je suis homme à m'épouvanter pour des lions.
-Ami, mets pied à terre, et, puisque tu es leur gardien, ouvre ces cages
-et fais-les sortir. Je veux au milieu de cette campagne, en dépit et à
-la barbe des enchanteurs, leur faire connaître quel est don Quichotte de
-la Manche.
-
-Oh! pour le coup, il n'en faut plus douter, dit en lui-même l'homme au
-caban vert, notre chevalier vient de se découvrir, ces fromages lui
-auront sans doute amolli la cervelle.
-
-Seigneur, au nom de Dieu, lui dit Sancho en s'approchant tout
-tremblant, empêchez que mon maître n'ait querelle avec ces lions; car
-s'il les attaque, ils vont nous mettre en pièces.
-
-Croyez-vous donc votre maître assez fou pour vouloir en venir aux mains
-avec des bêtes féroces? reprit le gentilhomme.
-
-Il n'est pas fou, dit Sancho; mais c'est un homme qui ne craint rien.
-
-Allez, allez, reprit le gentilhomme, je réponds de lui; et s'approchant
-de don Quichotte, qui pressait toujours le gardien d'ouvrir les cages:
-Seigneur, lui dit-il, les chevaliers errants ne doivent entreprendre que
-des aventures dont ils puissent venir à bout, mais non celles dont le
-succès est impossible; autrement leur courage n'est que brutalité
-farouche qui tient plus de la folie que de la véritable vaillance.
-D'ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous, c'est un présent que
-l'on envoie au roi; il serait malséant de les retenir et de retarder
-leur voyage.
-
-A chacun son métier, mon gentilhomme, répondit brusquement don
-Quichotte; mêlez-vous de vos perdrix et de vos filets: ceci me regarde,
-et c'est à moi de savoir si les lions viennent ou non contre moi; puis
-se tournant vivement vers le gardien: Maraud, lui dit-il, ouvre ces
-cages, ou je te cloue à l'instant même contre ton chariot avec ma lance.
-
-Par charité, seigneur, s'écria le conducteur, permettez que je dételle
-mes mules, afin de m'enfuir avec elles avant qu'on ouvre aux lions; car
-s'ils se jettent sur ces pauvres bêtes, me voilà ruiné pour le reste de
-mes jours, et, je le jure devant Dieu, je n'ai d'autre bien que ces
-mules et ce chariot.
-
-Homme de peu de foi, ajoute don Quichotte, descends, dételle, fais ce
-que tu voudras, mais tu vas voir que c'était une peine que tu aurais pu
-t'épargner.
-
-Le muletier ne se le fit point répéter; il sauta par terre et détela ses
-mules en toute hâte pendant que le gardien criait: Je vous prends à
-témoin vous tous ici présents, que c'est contre ma volonté et par force
-que j'ouvre les cages et que je lâche ces lions; je proteste contre ce
-seigneur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la perte de
-mon salaire. Hâtez-vous de vous mettre en sûreté; quant à moi, je suis
-bien sûr que les lions ne me feront aucun mal.
-
-Le gentilhomme voulut encore une fois détourner don Quichotte d'un si
-étrange dessein, en lui représentant que c'était tenter Dieu que de
-s'exposer à un pareil danger; mais notre héros répondit qu'il n'avait
-pas besoin de conseils.
-
-Prenez-y garde, reprit l'homme au caban vert; bien certainement vous
-vous trompez.
-
-Seigneur, répliqua don Quichotte, si vous croyez qu'il y ait tant de
-danger, vous n'avez qu'à jouer de l'éperon.
-
-Sancho, voyant que le gentilhomme n'y pouvait rien, voulut à son tour
-dissuader son maître, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point
-entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins à vent et
-celle des marteaux à foulon n'étaient en comparaison que jeux d'enfants.
-Seigneur, faites attention, lui disait-il, qu'il n'y a point ici
-d'enchantement: j'ai vu une des pattes du lion à travers les barreaux de
-sa cage, et, par ma foi, à en juger par les ongles, il doit être plus
-gros qu'un éléphant.
-
-Bientôt la peur te le fera voir plus gros qu'une montagne, repartit don
-Quichotte; retire-toi, mon pauvre Sancho, et laisse-moi seul, tu perds
-ton temps, aussi bien que les autres. S'il m'arrive malheur, qu'il te
-souvienne de ce dont nous sommes convenus: tu iras trouver Dulcinée de
-ma part, et, je ne t'en dis pas davantage. Il ajouta encore quelques
-paroles qui montraient que rien n'était capable de le faire reculer.
-
-Le gentilhomme tenta un dernier effort; mais voyant que tout était
-inutile, et se trouvant d'ailleurs hors d'état de mettre à la raison ce
-fou qui n'entendait point raillerie, et qui était d'ailleurs bien armé,
-il prit le parti de s'éloigner avec Sancho et le muletier, qui
-pressèrent vigoureusement leurs montures, pendant que don Quichotte
-continuait à menacer le gardien des lions. Le pauvre Sancho était
-accablé de douleur, pleurant déjà la mort de son maître; il maudissait
-son étoile et l'heure où il s'était attaché à son service; mais tout en
-regrettant la perte de son temps et de ses récompenses, il talonnait le
-grison de toutes ses forces pour s'enfuir au plus vite.
-
-Quand le gardien vit nos gens assez éloignés, il pria de nouveau don
-Quichotte de ne point le contraindre d'ouvrir à des animaux si
-dangereux, et voulut encore une fois lui remontrer la grandeur du péril;
-mais notre chevalier ne fit que sourire, lui disant seulement de se
-hâter. Pendant que le gardien ouvrait avec lenteur une des cages, don
-Quichotte se demanda en lui-même s'il ne ferait pas mieux de combattre à
-pied; considérant, en effet, que Rossinante pourrait s'épouvanter à
-l'aspect du lion, il saute à bas de son cheval, jette sa lance, embrasse
-son écu, tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot,
-se recommandant d'abord à Dieu, puis à sa dame Dulcinée.
-
-Or, vous saurez qu'arrivé en cet endroit, l'auteur de cette véridique
-histoire s'écrie, transporté d'admiration: O vaillant! ô intrépide don
-Quichotte de la Manche! Miroir où peuvent venir se contempler tous les
-vaillants du monde! O nouveau Ponce de Léon, honneur et gloire des
-chevaliers espagnols[86]! quelles paroles employer pour raconter cette
-prouesse surhumaine, afin de la rendre vraisemblable aux âges futurs! où
-trouver des louanges qui ne soient toujours au-dessous de la grandeur
-de ton courage! Toi seul, à pied, couvert d'une mauvaise rondache, armé
-d'une simple épée et non d'une de ces fines lames de Tolède marquées au
-petit chien[87], tu provoques et tu attends les deux plus formidables
-lions qu'aient produits les déserts africains. Que tes exploits parlent
-seuls à ta louange, héros incomparable, valeureux Manchois. Quant à moi,
-je m'arrête, car les expressions me manquent pour te louer dignement.
-
- [86] On raconte que pendant la dernière guerre de Grenade, les Rois
- catholiques ayant reçu d'un émir africain un présent de plusieurs
- lions, des dames de la cour regardaient du haut d'un balcon ces
- animaux dans leur enceinte. L'une d'elles, que _servait_ le célèbre
- don Manuel Ponce, laissa tomber son gant exprès ou par mégarde.
- Aussitôt don Manuel s'élança dans l'enceinte l'épée à la main, et
- releva le gant de sa maîtresse. C'est à cette occasion que la reine
- Isabelle l'appela don Manuel Ponce de _Léon_, nom que ses descendants
- ont conservé depuis; et c'est aussi pour cela que Cervantes appelle
- don Quichotte _nouveau Ponce de Léon_.
-
- [87] Célèbres épées qui se fabriquaient à Tolède et qui avaient pour
- marque un petit chien.
-
-[Illustration: Il tire son épée, et va intrépidement se camper devant le
-chariot (page 364).]
-
-Après cette invocation, l'auteur continue son récit.
-
-Quand le gardien des lions vit qu'il lui était impossible de résister
-sans s'attirer la colère de notre héros, il ouvrit à deux battants la
-première cage où se trouvait le lion mâle, lequel parut d'une grandeur
-démesurée. La première chose que fit l'animal fut de se retourner
-plusieurs fois, puis de s'étendre tout de son long, en allongeant ses
-pattes et faisant jouer ses griffes; il ouvrit ensuite une gueule
-immense, bâilla lentement et tirant deux pieds de langue, il s'en
-frotta les yeux et s'en lava la face. Cela fait, il avança la tête hors
-de sa cage, et regarda de tous côtés avec deux yeux rouges comme du
-sang. Ce spectacle, capable d'effrayer la témérité en personne, don
-Quichotte se contentait de l'observer attentivement, impatient d'en
-venir aux mains avec son terrible adversaire et comptant bien le mettre
-en pièces. Mais le lion, plus courtois qu'arrogant, tourna le dos sans
-faire attention à toutes ces bravades, se mit à regarder de tous côtés,
-puis alla se recoucher au fond de sa cage avec le plus grand sang-froid.
-En voyant cela, notre chevalier ordonna impérieusement au gardien de
-harceler le lion à coups de bâton, pour le faire sortir à quelque prix
-que ce fût.
-
-Oh! pour cela je n'en ferai rien, dit le gardien; car si on l'excite, le
-premier qui sera mis en pièces, ce sera moi. Votre Grâce, seigneur
-chevalier, n'a-t-elle pas assez montré sa vaillance sans vouloir tenter
-une seconde fois la fortune? Le lion a eu la porte ouverte; s'il n'est
-pas sorti, c'est qu'il ne sortira pas de tout le jour. Personne n'est
-tenu à plus qu'à défier son ennemi et à l'attendre en rase campagne. Si
-le provoqué ne vient pas, tant pis pour lui: le combattant exact au
-rendez-vous est sans contredit le victorieux.
-
-Par ma foi, tu as raison, répondit don Quichotte; donne-moi une
-attestation en bonne forme de ce qui vient de se passer, c'est-à-dire,
-que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, et qu'il n'est point
-sorti; que je l'ai attendu une seconde fois, qu'il a de nouveau refusé
-de sortir, et qu'il est allé se coucher. Je ne dois rien de plus:
-arrière les enchanteurs et les enchantements, et vive la véritable
-chevalerie! Ferme la cage, pendant que je vais rappeler nos fuyards,
-afin qu'ils apprennent la vérité de ta propre bouche.
-
-Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, attachant
-au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé les
-fromages, l'éleva dans l'air pour faire signe aux fuyards de revenir.
-Sancho courait toujours avec les autres; mais comme il tournait de temps
-en temps la tête, il aperçut le signal: Que je sois pendu, dit-il, si
-mon maître n'a pas vaincu ces bêtes féroces, car le voilà qui nous
-appelle!
-
-Tous trois s'arrêtèrent, reconnaissant que c'était bien don Quichotte
-qui leur faisait signe; ils commencèrent à se rassurer, et se
-rapprochant peu à peu, ils entendirent bientôt la voix de notre héros,
-auprès duquel ils ne tardèrent pas à arriver.
-
-Camarade, dit don Quichotte au muletier, attelle tes mules, et continue
-ton chemin; et toi, Sancho, donne deux écus d'or à cet homme, pour le
-temps que je lui ai fait perdre.
-
-De bon cœur, répondit Sancho en les tirant de sa bourse; mais que sont
-devenus les lions? ajouta-t-il: sont-ils morts ou vivants?
-
-Alors le gardien se mit à raconter longuement comment l'action s'était
-passée, exagérant à dessein l'intrépidité de notre héros, et attribuant
-la poltronnerie du lion à la frayeur qu'il lui avait causée.
-
-Eh bien! que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte, crois-tu qu'il
-y ait des enchantements au-dessus de la véritable vaillance? Les
-enchanteurs pourraient peut-être me dérober la victoire, mais diminuer
-mon courage, je les en défie.
-
-Sancho donna les deux écus, le muletier attela ses bêtes, le gardien
-baisa les mains du chevalier en signe de reconnaissance, et promit de
-raconter ce merveilleux exploit au roi lui-même, quand il serait arrivé
-à la cour.
-
-Si par hasard, ajouta don Quichotte, Sa Majesté désire connaître celui
-qui en est l'auteur, vous lui direz que c'est le chevalier des Lions,
-car désormais je veux porter ce nom au lieu de celui de chevalier de la
-Triste-Figure, et en cela je ne fais que suivre l'antique coutume des
-chevaliers errants, qui changeaient de nom à leur fantaisie.
-
-Sur ce, le chariot se remit en marche, puis don Quichotte, Sancho et le
-gentilhomme au caban vert, continuèrent leur chemin.
-
-Pendant tout ce temps, don Diego n'avait pas dit une seule parole,
-occupé qu'il était à observer notre chevalier, qui lui paraissait tantôt
-le plus sage des fous, tantôt le plus fou des sages. N'ayant pas lu la
-première partie de son histoire, il ne pouvait comprendre quelle était
-cette folie d'une si étrange espèce. Quelle plus grande extravagance, se
-disait-il en lui-même que de mettre sur sa tête un casque plein de
-fromages, et d'aller s'imaginer que les enchanteurs vous ramollissent la
-cervelle? Quelle témérité peut se comparer à celle d'un homme qui veut
-lutter seul contre des lions?
-
-Don Quichotte vint le tirer de ses réflexions en lui disant: Je
-gagerais, seigneur, que Votre Grâce me regarde comme un être privé de
-raison; et à dire vrai, je ne serais point étonné qu'il en fût ainsi,
-car mes actions ne rendent pas d'autre témoignage; toutefois je vous
-prie de suspendre votre jugement, et de croire que je ne suis pas aussi
-fou que je le parais. Tel chevalier se distingue sous les yeux de son
-roi, en donnant un beau coup de lance à un taureau farouche; tel autre
-couvert d'une brillante armure paraît dans la lice aux yeux des dames;
-et tous deux, à des titres divers sont admirés, fêtés, applaudis. Mais
-combien est plus digne d'estime le chevalier errant qui parcourt les
-forêts et les montagnes, recherchant les aventures les plus périlleuses
-pour les mener à bonne fin, et cela dans la seule intention d'acquérir
-une renommée glorieuse et durable? N'aurait-il qu'une fois le bonheur de
-protéger dans quelque lieu désert une pauvre veuve, combien il l'emporte
-sur le chevalier qui courtise la jeune fille au sein des cités!
-
-Au surplus, chacun a sa fonction: que le chevalier de cour serve les
-dames, qu'il rehausse par le luxe de ses livrées l'éclat de la suite des
-princes, qu'il reçoive à sa table les gentilshommes pauvres, qu'il porte
-un défi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi; s'il se
-montre libéral, magnifique, et surtout bon chrétien, il aura fait tout
-ce que son rang lui impose. Mais le chevalier errant, oh! pour celui-là,
-c'est autre chose: son devoir est de sans cesse parcourir tous les coins
-du globe, de pénétrer dans les labyrinthes les plus inextricables, de
-tenter à chaque pas l'impossible, de braver les brûlants rayons du
-soleil d'été, aussi bien que les glaces hérissées de l'hiver, de
-regarder les lions sans effroi, les vampires sans épouvante, les
-andriagues sans terreur; car chercher les uns, attaquer les autres, les
-vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Comme membre
-de la chevalerie errante, il m'est imposé d'entreprendre tout ce qui
-tient au devoir de ma profession; ainsi donc j'ai dû aujourd'hui
-attaquer ces lions, quoique je susse à n'en pas douter que c'était une
-extrême témérité. Je n'ignore pas que la véritable vaillance est un
-juste milieu placé entre la couardise et la témérité; mais mieux vaut ce
-dernier excès que d'être accusé de poltronnerie; et de même qu'il est
-plus facile au prodigue qu'à l'avare de se montrer libéral, de même il
-est plus aisé au téméraire de rester dans les bornes du vrai courage,
-qu'au lâche de s'y élever. Pour ce qui est de tenter les aventures,
-croyez-moi, seigneur, mieux vaut se perdre pour le plus que pour le
-moins, et cela résonne plus agréablement à l'oreille, quand on s'entend
-dire: Ce chevalier est audacieux et téméraire, que si l'on disait: Il
-est timide et poltron.
-
-Je le reconnais, seigneur don Quichotte, reprit don Diego; tout ce que
-dit et fait Votre Grâce est marqué au cachet de la droite raison, et je
-suis certain que si les lois de la chevalerie venaient à se perdre,
-elles se retrouveraient dans votre cœur, comme dans leur dernier asile.
-Cependant il se fait tard; doublons le pas, je vous prie, afin d'arriver
-d'assez bonne heure chez moi, où je serai heureux de profiter de tout le
-temps que vous voudrez bien y demeurer.
-
-Je tiens l'invitation à grand honneur, répondit don Quichotte.
-
-En même temps, ils pressèrent leurs chevaux, et sur les deux heures de
-l'après-midi, ils arrivèrent à la maison de l'homme au caban vert.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LA MAISON DE DON DIEGO
-
-
-En entrant dans la maison de don Diego, qu'il trouva belle et surtout
-spacieuse, comme elles le sont toutes à la campagne, avec armes
-sculptées au-dessus de la porte, don Quichotte aperçut plusieurs grandes
-cruches de terre propres à garder le vin, rangées en cercle dans la
-cour, près du cellier; ces cruches, qui se fabriquent au Toboso, lui
-rappelèrent sa dame enchantée. Aussitôt il se prit à soupirer, et sans
-faire attention à ceux qui l'entouraient, il s'écria: O chers trésors
-rencontrés pour mon malheur! chers et joyeux tant que Dieu l'a permis!
-cruches tobosines, qui me rappelez de si amers chagrins!
-
-Ces exclamations furent entendues de l'étudiant-poëte, fils de don
-Diego, qui était venu le recevoir accompagné de sa mère; la mère et le
-fils restèrent interdits en voyant l'étrange figure de notre héros.
-Quant à celui-ci, il s'avança vers la dame en réclamant la faveur de lui
-baiser la main.
-
-Madame, dit don Diego à sa femme, je vous présente et vous prie de
-recevoir avec votre bonne grâce accoutumée le seigneur don Quichotte, le
-chevalier errant le plus discret, le plus spirituel et le plus vaillant
-qui soit au monde.
-
-Dona Christina, c'était le nom de la dame, reçut son hôte avec de
-grandes démonstrations de politesse et d'estime auxquelles celui-ci
-répondit avec sa courtoisie accoutumée. Il en fut de même de l'étudiant
-qui, en l'entendant, le tint pour un homme d'un esprit fin et délicat.
-
-Ici l'auteur décrit dans tous ses détails la maison de don Diego, qui
-était celle d'un riche campagnard. Mais le traducteur laisse de côté ces
-minuties, comme inutiles à l'objet principal de l'histoire, qui n'a que
-faire de froides digressions.
-
-Notre héros fut conduit dans une salle basse où, s'étant fait désarmer
-par Sancho, il resta en chausses à la wallonne et en pourpoint de
-chamois tout souillé de la crasse de ses vieilles armes. Il portait un
-collet de simple toile à la façon des étudiants. Ses bottines étaient
-jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l'épaule sa bonne
-épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu'il ne
-ceignait pas autour de son corps, parce que, dit-on, il avait souffert
-des reins pendant longues années. Puis il jeta sur son dos un petit
-manteau de drap brun. Mais, avant toute chose, il s'était lavé la tête
-et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau (on n'est pas d'accord
-sur le nombre), encore la dernière resta-t-elle couleur de petit lait,
-grâce à la gourmandise de Sancho et à ces maudits fromages qui avaient
-si bien barbouillé son maître.
-
-Le désordre de son costume ainsi réparé, don Quichotte, d'un air libre
-et dégagé, entra dans une autre pièce où l'étudiant l'attendait pour lui
-tenir compagnie jusqu'à ce que la table fût servie, car pour honorer un
-tel hôte dona Christina n'avait rien épargné.
-
-Pendant que don Quichotte quittait son armure, don Lorenzo, ainsi
-s'appelait l'étudiant, avait eu le temps de dire à son père: Quel est
-cet hidalgo que nous amène Votre Grâce? Nous sommes étrangement surpris,
-ma mère et moi, de sa figure, de son nom, et surtout de ce titre de
-chevalier errant que vous lui avez donné.
-
-En vérité, je ne sais qu'en penser, répondit don Diego; tout ce que je
-puis dire, c'est qu'il parle comme un sage et qu'il agit comme un fou.
-Au reste, entretiens-le toi-même, et tu m'en diras ton avis.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il s'était lavé la tête et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau
-(page 368).]
-
-Sur ce, don Lorenzo alla, comme il a été dit, tenir compagnie à don
-Quichotte, et dans la conversation qu'ils eurent ensemble, notre héros
-lui dit entre autres choses: Le seigneur don Diego, votre père, m'a
-parlé de l'esprit ingénieux que possède Votre Grâce; il m'a entretenu
-particulièrement de votre talent pour la poésie, il a même ajouté que
-vous étiez un grand poëte.
-
-Poëte, c'est possible, répondit le jeune homme; pour grand, je ne m'en
-flatte pas. La vérité est que j'ai du goût pour la poésie et que j'aime
-à lire les bons auteurs; mais pour être qualifié de grand poëte, comme
-l'a fait mon père, cela ne suffit pas.
-
-Cette modestie est de bon augure, répliqua don Quichotte, car qui dit
-poëte, dit présomptueux, et le moindre se croit toujours le premier.
-
-Il n'y a point de règle sans exception, répondit Lorenzo, et tel peut se
-rencontrer qui soit poëte sans s'en douter.
-
-Peu sont dans ce cas, repartit don Quichotte; mais dites-moi, je vous
-prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier et qui
-vous tiennent préoccupé et soucieux? Si c'est par hasard quelque glose,
-je m'entends assez dans ce genre de composition, et je serai charmé de
-connaître votre ouvrage. S'il s'agit d'autre chose, d'une joute
-littéraire, par exemple, je souhaite à Votre Grâce, d'obtenir plutôt le
-second prix que le premier, car le premier prix se donne toujours à la
-faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s'accorde
-qu'au mérite; de manière que le troisième prix devient le second, et que
-le premier à ce compte, n'est plus que le troisième, à la façon des
-licences qui s'obtiennent dans les universités. Malgré tout, cela
-n'empêche pas le premier prix d'être une très-honorable distinction.
-
-Jusqu'à présent, dit à part lui Lorenzo, je ne puis le prendre pour un
-fou. Il me semble, continua-t-il que Votre Grâce a fréquenté les
-universités: quelles sciences y a-t-elle principalement étudiées?
-
-Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi
-élevée que celle de la poésie, et la dépasse même de deux doigts, à
-quelque point qu'on puisse y exceller.
-
-J'ignore quelle est cette science, répliqua Lorenzo, et jusqu'à présent
-je n'en avais pas entendu parler.
-
-C'est une science qui renferme toutes les autres, reprit don Quichotte.
-En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte, et savoir les
-lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce
-qui lui appartient. Il doit être théologien, afin de pouvoir, en toute
-circonstance, donner les raisons de sa foi. Il doit être médecin et
-connaître les simples qui ont la vertu de guérir, car au milieu des
-montagnes et des déserts, le chevalier errant ne trouve guère de
-chirurgien pour panser ses blessures. S'il n'est pas instruit de
-l'astronomie et qu'il ignore le cours des astres, comment pourra-t-il
-savoir la nuit quelle heure il est, sous quel climat, dans quelle partie
-du monde il se trouve? Il doit connaître les mathématiques, car à chaque
-pas le calcul lui est nécessaire; et laissant de côté, comme chose
-convenue, qu'il doit être orné de toutes les vertus théologales et
-cardinales, je dirai, pour descendre à des bagatelles, qu'il lui faut
-savoir monter un cheval, le ferrer au besoin, raccommoder une selle et
-une bride, nager comme un poisson, danser, faire des armes, enfin tout
-ce qui constitue le cavalier accompli; remontant ensuite aux choses d'en
-haut, je dirai qu'il doit être fidèle à Dieu et à sa dame, chaste dans
-ses pensées, discret dans ses discours, généreux, vaillant, charitable
-envers les malheureux; finalement, le constant et ferme champion de la
-vérité en tous temps et en tous lieux, aux dépens même de sa vie. Telles
-sont les qualités, grandes et petites, qui constituent le véritable
-chevalier errant; jugez maintenant, seigneur Lorenzo, quelle science est
-la chevalerie errante, et si parmi celles qu'on enseigne dans les
-gymnases et les écoles, aucune est capable d'en approcher.
-
-S'il en est ainsi, répondit Lorenzo, cette science assurément l'emporte
-sur toutes les autres.
-
-En doutez-vous? repartit don Quichotte.
-
-Je veux dire, répliqua Lorenzo, que j'ai de la peine à croire qu'il y
-ait jamais eu, et encore moins qu'il y ait aujourd'hui dans le monde des
-chevaliers si accomplis.
-
-Voilà justement, dit don Quichotte, comment parlent la plupart des
-hommes; je vois bien que si le ciel ne fait un miracle tout exprès pour
-leur prouver clair comme le jour qu'il a existé des chevaliers errants,
-et qu'il en existe encore à cette heure, c'est vouloir se casser la tête
-que de prétendre le leur démontrer. Seigneur, je ne chercherai point en
-ce moment à vous tirer d'une ignorance que Votre Grâce partage avec tant
-d'autres; tout ce que je puis faire, c'est de prier Dieu qu'il vous
-éclaire, et vous fasse comprendre combien ces chevaliers furent
-nécessaires dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans
-le siècle présent; mais aujourd'hui triomphent, pour nos péchés, la
-paresse, l'oisiveté, la gourmandise et la mollesse.
-
-Notre hôte vient de se trahir, dit tout bas Lorenzo, qui ne cessait de
-l'observer avec beaucoup d'attention; malgré tout, c'est un fou
-remarquable, et j'aurais grand tort de ne pas être de son avis.
-
-En ce moment, on les appela pour dîner, et don Diego, prenant son fils à
-part, lui demanda ce qu'il pensait de notre chevalier.
-
-Je pense, seigneur, répondit le jeune homme, que tous les médecins du
-monde ne viendraient pas à bout de le guérir, car il est fou sans
-remède; mais tel qu'il est, il a, sur ma foi, de fort bons moments.
-
-On se mit à table, et l'on fit bonne chère. Ce qui enchanta le plus don
-Quichotte pendant le repas, ce fut le merveilleux silence qu'on
-observait dans toute la maison, qu'il comparait en lui-même à un couvent
-de chartreux.
-
-Sitôt qu'on eût desservi, récité les grâces et jeté de l'eau sur les
-mains, don Quichotte pria instamment Lorenzo de lui montrer les vers
-dont il lui avait parlé.
-
-Seigneur, répondit l'étudiant, pour ne point ressembler à ces poëtes qui
-refusent de montrer leurs ouvrages quand on les en prie, et les jettent
-à la tête des gens quand on ne les leur demande pas, je vais vous lire
-ma glose dont je n'attends aucun prix, et que j'ai composée seulement
-dans le but de m'exercer l'imagination.
-
-Un de mes amis, qui est homme de sens et d'esprit, reprit don Quichotte,
-me disait un jour qu'il n'était pas d'avis qu'on se fatiguât à composer
-une glose, parce que c'était, selon lui, un travail ingrat, et dont les
-règles sont fort étroites; en effet, jamais glose ne peut égaler le
-thème; la plupart du temps, elle s'éloigne du sujet qu'elle est destinée
-à développer, enfin elle présente une foule d'entraves qui gênent un
-auteur et qu'on ne rencontre que dans ce genre de poésie, comme doit le
-savoir Votre Grâce.
-
-En vérité, seigneur, répondit Lorenzo, vous m'apprenez là bien des
-choses qu'on ignore généralement; j'espérais trouver Votre Grâce en
-défaut, mais vous m'échappez toujours au moment où je crois le mieux
-vous tenir.
-
-Je n'entends point ce que vous voulez dire par ces mots, que je vous
-échappe, repartit don Quichotte.
-
-Je m'expliquerai mieux plus tard, répliqua l'étudiant; pour l'heure
-voyons ma glose. Voici le texte qu'on m'a envoyé:
-
-
- Si mon bonheur passé pouvait encor renaître,
- Sans me faire espérer un douteux avenir,
- Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître,
- Et que je susse enfin si mon mal doit finir....[88]
-
-
- [88] Ces vers et les suivants sont empruntés à la traduction de
- Filleau de Saint-Martin.
-
-Et voici la glose que j'ai faite:
-
-
- Tout change, hélas! et rien ici-bas n'est durable;
- Dans les plus grands plaisirs il n'est rien d'arrêté;
- Le sort à mes désirs autrefois favorable
- Par un nouveau caprice enfin m'a tout ôté.
- Fortune, en ma faveur, poursuis ton inconstance;
- Je n'ai que trop souffert, fais cesser ma souffrance,
- Et laisse-toi fléchir à l'ardeur de mes vœux;
- Je ne désire rien qu'un bien dont je fus maître;
- Et malgré tant de maux je serais trop heureux
- Si mon bonheur passé pouvait encor renaître.
-
- Je ne demande point la pompe et l'ornement,
- Ce superbe appareil, où la richesse éclate;
- La gloire qui des rois fait tout l'empressement
- N'est point ce qui me touche, et n'a rien qui me flatte;
- Sans orgueil, sans envie, et sans ambition,
- Mon cœur avait borné toute sa passion
- A goûter mon bonheur dans une paix tranquille;
- Mais que m'en reste-t-il, qu'un triste souvenir?
- Rends-moi ce bien, Fortune, à qui tout est facile,
- Et sans me faire attendre un douteux avenir.
-
- Mais il faut que mes maux me rendent bien sensible,
- Pour nourrir si longtemps des désirs superflus;
- Je souhaite, et je tente une chose impossible;
- Hélas! le temps passé ne se rappelle plus.
- Le temps, qui fuit sans cesse, incessamment s'efface;
- Il ne laisse après lui qu'une invisible trace;
- C'est en vain qu'on le cherche, en vain qu'on le poursuit;
- Cessons donc d'espérer ce qui ne saurait être,
- Ou qu'on pût retenir le passé qui nous fuit,
- Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître.
-
- Que le sort m'a réduit dans un état fâcheux!
- A toute heure agité d'espérance et de crainte;
- Et si quelque moment j'espère un bien douteux,
- La crainte au même instant me donne quelque atteinte.
- Ah! terminons enfin le cours de mes ennuis,
- Mourons, c'est un bien sûr en l'état où je suis
- Mourons; mais perdre tout, renonçant à la vie,
- Le dur remède, hélas! ne saurais-je obtenir,
- Perdant l'espoir du bien, d'en perdre aussi l'envie,
- Ou que je susse enfin si mon mal doit finir?
-
-
-A peine Lorenzo eut achevé de lire, que don Quichotte se levant
-vivement, et lui saisissant les deux mains; Vive Dieu! s'écria-t-il avec
-transport, vous êtes bien le meilleur poëte que j'aie rencontré de ma
-vie: et certes, vous auriez bien mérité d'être couronné de lauriers par
-les académies d'Athènes, si elles existaient encore, comme vous méritez
-de l'être aujourd'hui par celles de Paris, de Bologne et de Salamanque.
-Qu'Apollon perce de ses flèches les juges assez ignorants pour vous
-refuser le premier prix, et que jamais les Muses ne franchissent le
-seuil de leurs demeures. Récitez-moi, je vous supplie, Seigneur,
-quelques vers de grande mesure, car je désire connaître à fond votre
-admirable génie.
-
-Est-il besoin de dire que Lorenzo fut enchanté de s'entendre louer par
-don Quichotte, bien qu'il le tînt pour fou! O puissance de la flatterie!
-que tu es grande, et combien loin s'étendent les lois de ton séduisant
-empire! Notre jeune étudiant confirma cette vérité, en s'empressant de
-réciter à don Quichotte un sonnet sur la mort de Pyrame et Thisbé, qui
-lui valut encore de la part de notre héros les plus hyperboliques
-compliments.
-
-Enfin, après quatre jours passés dans la maison de don Diego, don
-Quichotte lui demanda la permission de prendre congé: Je suis
-très-reconnaissant de votre bon accueil, lui dit-il; mais il sied mal
-aux chevaliers errants de s'oublier au sein de l'oisiveté; je dois
-poursuivre le devoir de ma profession, et chercher les aventures dont je
-sais que le pays abonde, en attendant l'époque des joutes de Saragosse,
-qui sont le principal but de mon voyage. Mon intention est de commencer
-par la caverne de Montésinos, dont on raconte tant de merveilles, et de
-rechercher la source de ces lacs, au nombre de sept, vulgairement
-appelés les lagunes de Ruidera.
-
-Don Diego et son fils louèrent sa noble résolution, et se mirent à son
-service pour tout ce qui était en leur pouvoir et dont il pourrait avoir
-besoin.
-
-Enfin arriva le jour du départ, aussi beau pour don Quichotte que triste
-pour Sancho, qui, du sein de l'abondance où il nageait, se voyait forcé
-de retourner aux aventures et d'en revenir aux maigres provisions de son
-bissac. En attendant, il le remplit tout comble de ce qui lui parut
-nécessaire.
-
-En prenant congé de ses hôtes, don Quichotte s'adressa à Lorenzo:
-Seigneur, je ne sais si j'ai dit à Votre Grâce, mais en tous cas je le
-lui répète, que si elle veut arriver sûrement au temple de Mémoire, il
-lui faut quitter le sentier déjà fort étroit de la poésie pour prendre
-le sentier plus étroit encore de la chevalerie errante; cela suffit pour
-devenir empereur en un tour de main.
-
-Par ces propos, don Quichotte acheva de vider le procès de sa folie, et
-surtout quand il ajouta: Dieu sait si j'aurais eu du plaisir à emmener
-avec moi le seigneur Lorenzo, pour lui enseigner les vertus inhérentes à
-la profession que j'exerce, et lui montrer de quelle manière on épargne
-les humbles et on abat les superbes. Mais comme il est trop jeune pour
-cela, et qu'il a d'ailleurs d'autres occupations, je me bornerai à lui
-donner un conseil: c'est que pour devenir un poëte célèbre, il fera bien
-de se guider plutôt sur l'opinion d'autrui que sur la sienne propre; car
-s'il n'y a pas d'enfants disgracieux aux yeux de leur père et mère, pour
-les enfants de notre intelligence, c'est bien une autre affaire.
-
-Don Diego et son fils ne cessaient de s'étonner des propos tantôt
-sensés, tantôt extravagants de notre chevalier, et surtout de son
-incurable manie de se lancer incessamment à la recherche des aventures.
-On réitéra de part et d'autre les politesses et les offres de service,
-après quoi, avec la gracieuse permission de la dame du château, don
-Quichotte et Sancho s'éloignèrent, l'un sur Rossinante et l'autre sur
-son grison.
-
-
-
-
-[Illustration: A peine Lorenzo eut achevé de lire que don Quichotte se
-levant vivement (page 371).]
-
-CHAPITRE XIX
-
-DE L'AVENTURE DU BERGER AMOUREUX, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES
-
-
-Don Quichotte n'était qu'à peu de distance du village de don Diego,
-quand il fut rejoint par quatre hommes, dont deux étaient des laboureurs
-et les deux autres paraissaient des étudiants, tous montés sur des ânes.
-L'un des étudiants portait en guise de porte-manteau un petit paquet
-composé de quelques hardes et de deux paires de bas en bure noire; tout
-le bagage de son compagnon consistait en deux fleurets mouchetés; quant
-aux laboureurs, leurs bêtes étaient chargées de différentes provisions
-qu'ils venaient sans doute d'acheter à quelque ville voisine.
-
-Étudiants et laboureurs éprouvèrent la même surprise que causait don
-Quichotte à quiconque le voyait pour la première fois, et tous ils
-mouraient d'envie de savoir quel était cet homme dont le pareil ne
-s'était jamais présenté à leurs yeux. Notre héros les salua, et
-lorsqu'il eut appris qu'ils suivaient la même direction, il leur
-témoigna le désir de faire route ensemble, en les priant de ralentir le
-pas, parce que leurs bêtes marchaient plus vite que son cheval. Par
-courtoisie, il leur dit sa qualité et sa profession; à savoir, qu'il
-était chevalier errant, et qu'il allait cherchant les aventures par
-toute la terre, il ajouta qu'il s'appelait don Quichotte de la Manche,
-surnommé le chevalier des Lions. Pour les laboureurs, c'était parler
-grec, mais il n'en fut pas de même des étudiants, qui comprirent
-aussitôt que cet inconnu avait des chambres vides dans la cervelle.
-Néanmoins ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l'un
-d'eux lui dit: Seigneur chevalier, si, comme tous ceux qui cherchent les
-aventures, Votre Grâce n'a point de chemin arrêté, venez avec nous, et
-vous verrez assurément une des noces les plus belles et les plus
-magnifiques dont on ait eu, depuis longtemps, le spectacle dans toute la
-Manche.
-
-De la façon dont vous parlez, il faut que ce soient les noces de quelque
-prince, répondit don Quichotte.
-
-Point du tout, répliqua l'étudiant, ce sont les noces d'un laboureur,
-mais le plus riche du pays, et d'une paysanne, la plus belle fille qui
-se puisse voir. Ces noces doivent se faire dans un pré, voisin du
-village de la fiancée. Elle s'appelle Quitterie la belle; le fiancé se
-nomme Gamache le riche; c'est un garçon d'environ vingt-deux ans; la
-fiancée en compte à peine dix-huit; en un mot, ils sont faits l'un pour
-l'autre, quoique certains disent que la race de Quitterie est plus
-ancienne que celle de Gamache; mais il ne faut pas s'arrêter à cela, et
-dans la richesse il y a de quoi boucher bien des trous. Ce Gamache, qui
-est libéral, ne veut rien épargner pour rendre la fête célèbre; il a
-fait couvrir le pré avec des branches d'arbres, afin que le soleil ne
-puisse y pénétrer: là auront lieu toutes sortes de divertissements, jeu
-de paume, jeu de barre, luttes, danse avec les castagnettes et le
-tambour de basque, car son village est rempli de gens qui savent le
-faire résonner, sans compter la _Zapateta_[89], qu'on y exécute dans la
-perfection. Mais de toutes ces belles choses et de bien d'autres encore
-que je passe sous silence, aucune, j'imagine, ne vaudra le spectacle que
-nous donnera le désespéré Basile.
-
- [89] _Zapateta_, danse aux souliers. Le danseur frappe par intervalle
- son soulier avec la paume de sa main.
-
-Et quel est ce Basile? demanda don Quichotte.
-
-Basile, répondit l'étudiant, est un berger du même village que
-Quitterie, et dont la maison touche presque à la sienne: tous deux ils
-se sont aimés dès l'enfance. Lorsqu'ils commencèrent à devenir grands,
-le père de Quitterie, qui ne trouvait pas Basile assez riche pour sa
-fille, commença par lui refuser l'entrée de sa maison: et pour lui ôter
-toute espérance, il résolut de la marier avec Gamache. Ce Gamache a
-beaucoup plus de bien que Basile; mais, à vrai dire, il ne l'égale pas
-dans le reste, car Basile est le garçon le mieux fait et le plus adroit,
-toujours le premier à la course et à la lutte; personne ne lance mieux
-une barre, et n'est si adroit à la paume; il pince de la guitare au
-point de la faire parler; il chante comme une alouette, saute comme un
-daim; mais surtout il manie l'épée comme un maître d'escrime.
-
-Pour ce seul talent, dit don Quichotte, ce garçon méritait d'épouser,
-non-seulement la belle Quitterie, mais la reine Genièvre elle-même, si
-elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient
-s'y opposer.
-
-Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n'avait fait
-jusque-là qu'écouter et se taire; elle qui veut qu'on ne se marie
-qu'avec son égal, chaque brebis avec sa pareille. Ce que je demande,
-moi, c'est que ce brave Basile, car je commence à l'aimer, se marie avec
-cette dame Quitterie; maudits soient dans ce monde et dans l'autre ceux
-qui empêchent les gens de se marier à leur goût!
-
-Si tous ceux qui s'aiment pouvaient se marier ainsi, repartit don
-Quichotte, que deviendraient le pouvoir et l'autorité des pères? Il
-serait beau vraiment que les enfants eussent la liberté de choisir
-suivant leur caprice! Si le choix d'un mari était laissé à la volonté
-des filles, telle épouserait le valet de son père, ou le premier venu
-qu'elle trouverait à sa fantaisie, quand même ce serait un débauché et
-un spadassin; car l'amour est aveugle, et, quand il nous possède, on n'a
-plus assez de raison pour faire un bon choix. Ainsi tu vois, mon pauvre
-Sancho, qu'il n'y a point de circonstance dans la vie où l'on ait plus
-grand besoin de jugement que lorsqu'il s'agit de contracter mariage: une
-femme légitime n'est pas une marchandise dont on puisse se défaire à sa
-volonté; c'est une compagne inséparable qu'on s'associe au lit, à la
-table, en tout et partout; c'est un lien qu'on ne peut rompre, à moins
-qu'il ne soit tranché par le ciseau des Parques. Je pourrais en dire
-beaucoup plus sur ce sujet, mais j'ai hâte de savoir si le seigneur
-licencié n'a point autre chose à nous apprendre touchant ce Basile.
-
-Il ne me reste qu'une chose à dire, répondit l'étudiant, c'est que du
-jour où Basile a su que la belle Quitterie épousait Gamache le riche, on
-ne l'a plus vu rire, on ne lui a plus entendu tenir un propos sensé. Il
-marche triste, la tête basse, se parlant à lui-même; il mange peu et ne
-dort pas davantage; s'il mange, ce sont des fruits, et s'il dort, c'est
-comme une brute, sur la terre nue. De temps en temps on le voit lever
-les yeux au ciel, puis tout à coup les attacher fixement sur le sol,
-comme s'il était en extase, et de telle sorte qu'il semble métamorphosé
-en statue; enfin, le pauvre garçon est dans un tel état, que ceux qui le
-connaissent ne doutent pas qu'à peine Quitterie aura prononcé le oui
-fatal, il ne rende le dernier soupir.
-
-Dieu y mettra ordre, reprit Sancho: quand il envoie le mal, il envoie le
-remède; personne ne sait ce qui doit arriver! d'ici à demain il y a bien
-des heures, et dans un instant la maison peut tomber. Combien de fois
-ai-je vu pleuvoir et faire soleil tout ensemble! tel se couche bien
-portant, qui s'éveille roide mort le lendemain; quelqu'un pourrait-il se
-vanter d'avoir attaché un clou à la roue de fortune? sans compter
-qu'entre le oui et le non d'une femme, je ne voudrais pas mettre la
-pointe d'une aiguille, elle n'y tiendrait pas. Faites seulement que
-Quitterie ait de la bonne volonté pour Basile, et je prédis qu'il lui
-reste encore de fameuses chances; car, à ce que j'ai entendu dire,
-l'amour regarde avec des yeux qui font passer le cuivre pour de l'or et
-des noyaux pour des perles.
-
-Où t'arrêteras-tu, maudit Sancho? interrompit don Quichotte; quand une
-fois tu commences à enfiler des proverbes, personne ne peut te suivre,
-si ce n'est le diable en personne, et puisse-t-il t'emporter! Dis-moi,
-animal, sais-tu ce que c'est que la roue de fortune, pour te mêler d'en
-dire ton sentiment?
-
-Si l'on ne m'entend pas, répondit Sancho, il n'est pas étonnant que mes
-sentences passent pour des sottises; mais qu'importe! je m'entends
-moi-même, et je suis sûr de n'avoir pas dit trop de bêtises; mais Votre
-Grâce prend toujours plaisir à pontrôler mes paroles.
-
-Dis donc contrôler, prévaricateur du beau langage, reprit don Quichotte,
-ou que Dieu te rende muet pour le reste de tes jours.
-
-Que Votre Grâce ne se fâche point contre moi, répondit Sancho; vous
-savez bien que je n'ai pas été élevé à la cour, et que je n'ai pas
-étudié à Salamanque, pour savoir si je manque quand je parle. Vive Dieu!
-le paysan de Sayago ne peut pas parler comme le citadin de Tolède: sans
-compter qu'il y a beaucoup de gens à Tolède qui parlent comme il plaît à
-Dieu.
-
-C'est vrai, reprit un des étudiants; ceux qui sont élevés dans les
-tanneries ou dans les boutiques du Zocodover ne parlent pas aussi bien
-que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la
-cathédrale: cependant ils sont tous de Tolède. L'élégance du langage ne
-se trouve guère que parmi les courtisans, et encore parmi les plus
-délicats. Quant à moi, seigneurs, j'ai, pour mes péchés, étudié quelque
-temps à Salamanque, et je me pique de m'exprimer en termes choisis.
-
-Si vous ne vous piquiez pas de jouer encore mieux de ces fleurets que de
-la langue, dit l'autre étudiant, vous auriez tenu la tête du concours,
-au lieu d'en avoir la queue.
-
-Bachelier, répliqua le licencié, vous vous trompez grandement quand vous
-croyez que savoir manier l'épée soit chose inutile.
-
-Pour moi ce n'est pas une opinion, repartit Corchuelo (c'était le nom du
-bachelier), c'est une vérité démontrée; au reste, s'il vous plaît d'en
-faire l'expérience, l'occasion est belle: vous avez là deux épées, et je
-possède en force et en courage plus qu'il n'en faut pour vous prouver
-que j'ai raison. Descendez seulement de votre monture, mettez en usage
-toutes les ruses de la salle, et si, avec la seule adresse que m'a
-donnée la nature, je ne vous fais voir des étoiles en plein midi, je
-veux recevoir des étrivières: tel que je suis, voyez-vous, je défie qui
-que ce soit de me faire reculer d'un pas, et il n'est personne à qui je
-ne puisse faire perdre terre.
-
-Pour ce qui est de ne point reculer, je le crois, répondit le licencié;
-mais il pourrait se faire que là où vous auriez cloué le pied on creusât
-votre sépulture: je veux dire que, faute d'avoir appris le métier, il
-pourrait vous en coûter la vie.
-
-C'est ce que nous allons voir, repartit Corchuelo; et, sautant à bas de
-son âne, il saisit avec furie un des fleurets que portait le licencié.
-
-Ah! vraiment, cela ne peut se passer ainsi, dit don Quichotte; il faut
-procéder avec méthode, et je veux être le juge d'une question tant de
-fois débattue et qui n'est point encore décidée.
-
-Aussitôt il descendit de cheval, et prenant sa lance, il se campa au
-milieu du chemin, pendant que le licencié, d'un air dégagé et en
-mesurant ses pas, s'avançait contre Corchuelo, qui courait sur lui plein
-de fureur, et, comme on dit, jetant le feu par les yeux. Les deux
-paysans et Sancho s'écartèrent un peu, sans descendre de leurs ânes, et
-furent ainsi spectateurs du combat qui commença à l'instant. Les bottes
-d'estoc et de taille que portait Corchuelo ne pouvaient se compter; il
-attaquait en lion, et un coup n'attendait pas l'autre; mais le licencié,
-sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques, et lui faisait souvent
-baiser la pointe de son fleuret comme si c'eût été une relique, quoique
-avec moins de dévotion. Bref, le licencié lui coupa l'un après l'autre
-tous les boutons de sa soutanelle, et la mit en lambeaux, sans jamais
-être touché; il lui abattit deux fois son chapeau, et le fatigua de
-telle sorte, que, de dépit et de rage, Corchuelo jeta son fleuret, qui
-alla tomber à plus de cinquante pas, comme en témoigna par écrit un des
-laboureurs, greffier de son état, qui était allé le ramasser; ce qui fit
-voir par preuve authentique, comment la force est vaincue par l'adresse.
-
-Corchuelo s'était assis tout essoufflé: Par ma foi, seigneur bachelier,
-lui dit Sancho, si vous m'en croyez, dorénavant vous ne défierez
-personne à l'escrime, mais plutôt à jeter la barre, ou à lutter, car
-vous avez la force nécessaire pour cela. Quant à ces bretteurs,
-croyez-moi, il ne faut pas s'y frotter: je me suis laissé dire qu'ils
-mettraient la pointe de leur épée dans le trou d'une aiguille.
-
-J'en conviens, reprit Corchuelo, et ne regrette pas l'expérience qui m'a
-fait revenir de mon erreur.
-
-En même temps il embrassa le licencié, et ils restèrent meilleurs amis
-que jamais.
-
-Les voyageurs se remirent en marche, hâtant leurs montures pour arriver
-de bonne heure au village de Quitterie, d'où ils étaient tous. Chemin
-faisant, le licencié leur expliqua l'excellence de l'escrime, et il en
-prouva les avantages par tant de figures et de démonstrations
-mathématiques, que chacun resta persuadé de l'utilité de cet art;
-Corchuelo encore plus que les autres.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Le licencié, sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques (page 376).]
-
-La nuit venue, et comme ils étaient sur le point d'arriver, ils crurent
-voir en avant du village un ciel resplendissant d'innombrables étoiles;
-bientôt après ils entendirent un bruit confus, mais agréable, de divers
-instruments, flûtes, hautbois, fifres et tambours de basque. En
-approchant ils virent qu'on avait suspendu aux arbres une infinité de
-lampions, dont l'effet était d'autant plus agréable qu'il ne faisait pas
-le moindre vent. Les joueurs d'instruments qu'on rencontrait de tous
-côtés par bandes, les uns dansant, les autres jouant de leurs cornemuses
-ou de leurs flageolets, réjouissaient toute l'assemblée. Enfin, ce pré
-semblait le séjour de la joie et des plaisirs: en divers endroits il y
-avait des gens occupés à dresser des échafauds pour placer beaucoup de
-monde durant la fête qui devait avoir lieu le lendemain, jour fixé pour
-la solennité des noces du riche Gamache, et, suivant les apparences,
-pour les funérailles du pauvre Basile.
-
-Don Quichotte ne voulut pas pénétrer dans le village, quelques instances
-que lui fissent ses compagnons de route, alléguant l'antique coutume des
-chevaliers errants, qui aimaient mieux dormir à la belle étoile que sous
-les lambris dorés. Il se détourna donc un peu du chemin, quoi que pût
-dire son écuyer, qui regrettait de tout son cœur la maison du seigneur
-don Diego.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-DES NOCES DE GAMACHE, ET DE CE QU'Y FIT BASILE
-
-
-A peine les rayons du brûlant Phébus achevaient de sécher les perles
-liquides des cheveux de la pâle Aurore, que don Quichotte, secouant ses
-membres engourdis, se leva et appela son écuyer qui dormait encore; mais
-en l'entendant ronfler de toutes ses forces, il s'arrêta pour lui
-adresser ces paroles:
-
-O toi, bienheureux entre tous les mortels, puisque, sans exciter ni
-ressentir l'envie, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi libre des
-persécutions des enchanteurs que peu troublé des enchantements; dors, te
-dirai-je mille fois, dors, toi qui ne connus jamais les cuisants soucis
-d'une flamme jalouse, les pénibles insomnies du débiteur qui ne peut
-s'acquitter, ni la sollicitude quotidienne de fournir à ta subsistance
-et à celle de ta pauvre famille; dors, toi dont le repos n'est pas
-troublé par l'ambition, et dont la vaine pompe du monde n'excite pas les
-désirs, lesquels se bornent au soin de ton âne, celui de ta personne
-étant remis à ma charge, compensation légitime qu'imposent au seigneur
-la nature et la coutume. Le valet dort, pendant que veille le seigneur,
-songeant au moyen de le nourrir et de lui assurer un juste salaire: un
-ciel de bronze a beau refuser à la terre la rosée dont elle a besoin, ce
-soin ne regarde pas le serviteur, il revient tout entier au maître, qui
-doit, dans la stérilité, nourrir celui qui l'a servi dans l'abondance.
-
-A tout cela Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se
-serait pas réveillé de longtemps si don Quichotte ne l'eût poussé deux
-ou trois fois avec le bois de sa lance. Enfin il ouvrit les yeux, et
-encore à moitié endormi, il promena ses regards à droite et à gauche. Du
-côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, une odeur de
-jambon rôti qui vaut bien celle du thym et du serpolet. Sur mon âme,
-des noces qui s'annoncent par de tels parfums promettent d'être
-abondantes et libérales.
-
-Paix! glouton, dit don Quichotte; lève-toi, et allons voir ces noces qui
-te préoccupent si fort, pour savoir ce que fera le pauvre Basile.
-
-Par ma foi! qu'il fasse ce qu'il voudra, répondit Sancho. Puisqu'il est
-pauvre, pourquoi veut-il épouser Quitterie? Quand on n'a pas le sou
-vaillant, pourquoi vouloir se marier dans les nuages? En vérité,
-seigneur, le pauvre, selon moi, devrait se contenter de ce qu'il trouve,
-sans chercher des perles dans les vignes. Je gagerais bien ma tête que
-Gamache pourrait enterrer Basile sous ses réaux; cela étant, pourquoi
-Quitterie irait-elle renoncer aux parures et aux joyaux que Gamache lui
-a donnés, et lui donnera encore, pour un tireur de barre ou de fleuret
-comme Basile. Ce n'est pas sur un coup de barre ou un coup d'épée qu'on
-trouve à la taverne un verre de vin. Foin des talents qui ne rapportent
-rien; quand ils se rencontrent avec les écus, oh! c'est différent. Sur
-un bon fondement on peut bâtir une bonne maison; et en fait de
-fondement, il n'y a rien de tel que l'argent.
-
-Au nom de Dieu! Sancho, dit don Quichotte; mets fin à ta harangue! quand
-une fois tu as commencé à parler, je crois, si l'on ne t'arrêtait, que
-tu ne songerais plus à manger ni à dormir.
-
-Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, elle se
-souviendrait qu'avant notre dernière sortie, nous sommes convenus qu'il
-me serait permis de parler tant que je voudrais, pourvu que ce ne soit
-pas contre le prochain ou contre votre autorité. Jusqu'à présent, vous
-n'avez rien à me reprocher.
-
-Je ne m'en souviens pas, répondit don Quichotte, et quand cela serait
-vrai, je veux que tu te taises et que tu me suives. J'entends déjà le
-son des instruments qui retentissent de toutes parts; sans doute que le
-mariage aura lieu de bon matin, pour éviter la chaleur du jour.
-
-Sancho obéit et sella promptement Rossinante, puis, ayant mis le bât
-sur le grison, le maître et l'écuyer montèrent sur leurs bêtes et se
-dirigèrent au petit pas du côté de la ramée.
-
-La première chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un bœuf
-entier, auquel un ormeau servait de broche. Une montagne de gros bois
-composait le foyer où l'on allait le faire rôtir; alentour bouillaient
-six grandes marmites, ou plutôt six cuves capables d'engloutir plusieurs
-moutons tout entiers; une multitude de chapons, d'oisons et de poules,
-étaient déjà préparés pour être ensevelis dans les marmites, et toutes
-sortes d'oiseaux, de gibier de basse-cour et autres pendaient en foule à
-des arbres où on les avait mis la veille pour les mortifier. Sancho
-compta plus de soixante outres pleines de vin, qui contenaient chacune
-pour le moins cinquante pintes. On voyait là des monceaux de pain blanc,
-comme on voit les tas de moëllons près des carrières; les fromages
-empilés ressemblaient à un mur de briques. Tout auprès, deux chaudières
-pleines d'huile et plus grandes que celles des teinturiers, servaient à
-faire des beignets et la pâtisserie, pendant qu'on prenait le sucre à
-pleines mains dans une caisse qui en était remplie. Il y avait plus de
-cinquante cuisiniers ou cuisinières, tous la joie peinte sur le visage,
-et travaillant avec diligence. Dans le large ventre du bœuf on avait
-cousu une douzaine de cochons de lait pour l'attendrir et lui donner du
-goût. Quant aux épiceries de toutes sortes, elles n'étaient point là en
-cornets de papier, mais par quintaux et à plein coffre. Finalement, les
-préparatifs de la noce, quoique rustiques, étaient très-abondants, et il
-y avait de quoi nourrir une armée entière.
-
-Sancho regardait chaque chose avec de grands yeux; il prenait tout en
-amitié, et était enchanté de ce spectacle. Les marmites le tentèrent les
-premières, et il eût de bon cœur pris le soin de les écumer. Plus loin,
-il se sentit attendri par la vue des outres de vin; puis les gâteaux et
-l'odeur des beignets le captivèrent tout à fait; enfin, n'y pouvant plus
-tenir, il aborda un des cuisiniers et avec la politesse d'un estomac
-affamé, il le pria de permettre qu'il trempât une croûte de pain dans
-une de ces marmites.
-
-Frère, répondit le cuisinier, ce jour-ci n'est pas un jour de jeûne,
-grâce à la libéralité du riche Gamache; mettez pied à terre, et cherchez
-s'il n'y a point là quelque cuiller à pot pour écumer une ou deux
-poules, et grand bien vous fasse! personne ne s'avisera de vous le
-reprocher.
-
-Je ne vois point de cuiller, dit Sancho en soupirant.
-
-Parbleu! répondit le cuisinier, vous voilà embarrassé pour bien peu de
-chose; et prenant une casserole, il la plongea dans une marmite d'où il
-tira d'un seul coup trois poules et deux oies: Tenez, ami, dit-il à
-Sancho, déjeunez de cette écume en attendant l'heure du dîner.
-
-Grand merci, mais je ne sais où mettre cela, dit Sancho.
-
-Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le cuisinier;
-Gamache est trop riche et trop heureux aujourd'hui pour y regarder de si
-près.
-
-Pendant que Sancho mettait ainsi le temps à profit, don Quichotte
-regardait entrer douze jeunes garçons en habits de fête, et montés sur
-de belles juments couvertes de riches harnais avec quantité de grelots
-autour du poitrail. Ils s'élancèrent dans le pré, maniant leurs montures
-avec beaucoup d'adresse, et criant tous ensemble. Vive Quitterie et
-Gamache, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle la plus belle du
-monde! On voit bien, dit don Quichotte en lui-même, que ces gens-là ne
-connaissent pas ma Dulcinée, car s'ils l'avaient vue, ils seraient un
-peu plus sobres de louanges pour leur Quitterie. Un moment après, on vit
-déboucher sur plusieurs points de la ramée une troupe de danseurs que
-précédaient vingt-quatre jeunes bergers de bonne mine, vêtus de toile
-blanche et fine, ayant sur la tête des mouchoirs de soie de différentes
-couleurs, avec des couronnes de laurier et de chêne, et tous l'épée à
-la main. Sitôt qu'ils parurent, un de ceux qui étaient à cheval demanda
-à celui qui les conduisait, jeune homme élégant et bien pris, si aucun
-des danseurs n'était blessé.
-
-Aucun jusqu'à cette heure, répondit celui-ci; nous sommes, Dieu merci,
-tous bien portants et prêts à faire merveille; et aussitôt il se mêla
-avec ses compagnons, qui s'escrimèrent les uns contre les autres en
-cadence et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitué qu'il
-était à ces sortes de spectacles, avoua qu'il n'en avait jamais vu de
-comparable. Notre héros ne fut pas moins charmé de l'entrée d'une autre
-troupe: c'étaient de belles jeunes filles âgées de quinze à seize ans au
-plus, vêtues d'une étoffe verte; partie de leurs cheveux était attachée
-avec des rubans, et le reste épars et traînant presque jusqu'à terre;
-elles portaient sur la tête des guirlandes de jasmin, de roses et de
-chèvrefeuille. Cette troupe, sous la conduite d'un vénérable vieillard
-et d'une imposante matrone, tous deux plus dispos que ne l'annonçait
-leur grand âge, exécuta une danse moresque au son de la cornemuse et
-avec tant de légèreté et d'élégance, qu'elle enleva tous les suffrages.
-
-Après cela on vit exécuter une autre danse fort ingénieusement composée,
-de celles qu'on appelle _parlantes_[90]. C'était une troupe de huit
-nymphes partagées en deux files, l'une conduite par l'Amour, avec ses
-ailes, son carquois, son arc et ses flèches; et l'autre par l'Intérêt,
-couvert d'une riche étoffe d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient
-l'Amour avaient sur les épaules un morceau de taffetas blanc pour les
-distinguer: la Poésie était la première; la Sagesse, la seconde; la
-Noblesse, la troisième, et la Vaillance, la quatrième. Celles qui
-marchaient sous la conduite de l'Intérêt avaient des marques
-différentes: l'une s'appelait la Libéralité; l'autre, la Largesse;
-celle-ci, la Richesse, et celle-là, la Possession pacifique. Devant
-cette troupe, une espèce de château était traîné par quatre sauvages
-vêtus de toile verte, tous couverts de lierre, et porteurs de si
-horribles masques, que Sancho ne put les voir sans en être effrayé. Sur
-la façade du château et sur les trois autres côtés, on lisait: _Château
-de la Prudence_.
-
- [90] Les danses parlantes, pantomimes mêlées de danses et de
- récitatifs.
-
-L'Amour ouvrit la danse au son de deux tambours et de deux flûtes; après
-avoir fait quelques pas, il leva les yeux, saisit une flèche et fit mine
-de vouloir tirer sur une jeune fille qui était venue se placer entre les
-créneaux du château, mais à laquelle il adressa d'abord ces paroles:
-
-
- Je suis le souverain de la terre et de l'onde,
- Et tout cède à ma voix:
- Je ne me borne pas à l'empire du monde,
- Le ciel et les enfers reconnaissent mes lois;
- C'est en vain qu'on résiste, et jusqu'à l'impossible,
- J'en sais venir à bout;
- Et portant en tous lieux un pouvoir invincible,
- La gloire et les lauriers m'accompagnent partout.
-
-
-En finissant, l'Amour décocha une flèche par-dessus le château, et
-regagna sa place. L'Intérêt s'avança à son tour, dansa aussi deux pas,
-puis regardant la jeune fille, il récita ces vers:
-
-
- J'ai plus de pouvoir que l'Amour,
- Quelque vanité qu'il en fasse;
- Rien n'est plus noble que ma race,
- Dont l'auteur est père du jour.
- C'est moi qui fais la paix, c'est moi qui fais la guerre;
- C'est moi qui meus tout ici-bas:
- Mais pendant que je règne en tyran sur la terre,
- Je veux suivre en captif et ton char et tes pas.
-
-
-L'Intérêt se retira, et la Poésie ayant pris sa place, récita les vers
-suivants, les yeux élevés du côté du château, comme l'avaient fait les
-deux personnages précédents:
-
-
- C'est moi qui des vertus conserve la mémoire,
- Moi qui les sauve de l'oubli;
- Et le nom des héros serait enseveli,
- Si mes soins et mes vers ne consacraient leur gloire.
- Je viens, au bruit de ta beauté,
- Te rendre un légitime hommage,
- Et par un immortel ouvrage
- Apprendre à l'univers quelle est la vanité
- De t'en disputer l'avantage.
-
-
-La Poésie étant retournée à sa place, la Libéralité quitta la troupe de
-l'Intérêt, et vint dire à son tour:
-
-
- C'est mon humeur et mon plaisir
- De donner avec abondance,
- Et sans attendre qu'on y pense
- Je préviens même le désir;
- Mais enfin je me lasse
- De donner au hasard, et donner tant de fois:
- Il est temps de faire un beau choix
- Qui relève l'éclat des trésors que j'amasse:
- Je vous les offre tous, et ne voudrais pour grâce
- Que recevoir vos lois[91].
-
-
- [91] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-[Illustration: Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le
-cuisinier (page 379).]
-
-De la même façon entrèrent et sortirent tous les personnages des deux
-troupes, chacun récitant des vers après avoir fait son entrée. Les uns
-étaient bons, les autres mauvais, et don Quichotte, qui avait une
-excellente mémoire, retint seulement ceux que je viens de citer.
-Ensuite tous les personnages se mêlèrent, formant tour à tour ou rompant
-la chaîne, et se séparant à la fin de chaque cadence avec beaucoup
-d'aisance et de grâce. Toutes les fois que l'Amour passait devant le
-château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l'Intérêt brisait
-contre ses murs des boules dorées. Finalement, quand ils eurent
-longtemps dansé, l'Intérêt tira une grande bourse qui paraissait pleine
-d'argent, et l'ayant lancée contre le château, les planches qui le
-formaient tombèrent, laissant à découvert et sans défense cette belle
-fille qui avait paru entre les créneaux. L'Intérêt s'approcha aussitôt
-avec sa suite, et lui jeta au cou une chaîne d'or, comme pour la faire
-prisonnière; mais l'Amour accourut avec les siens pour la défendre.
-
-Quand on eut bien disputé de part et d'autre, toujours au son des
-tambours, et avec des mouvements appropriés à la cadence et au sujet,
-les sauvages les séparèrent, et rajustèrent en un instant les planches
-du château, où la jeune fille s'enferma comme auparavant. C'est ainsi
-que le ballet finit aux applaudissements de tous les spectateurs.
-
-Don Quichotte demanda qui avait composé cette petite fête; on lui
-répondit que c'était un bénéficier de village, qui avait beaucoup de
-talent pour ces sortes d'inventions.
-
-Je gagerais, dit le chevalier, qu'il est plus ami de Gamache que de
-Basile, et qu'il s'entend mieux à cela qu'à réciter son bréviaire: sa
-pièce est fort bonne, et il y fait valoir adroitement la richesse de
-Gamache et les talents de Basile.
-
-Ma foi, dit Sancho, qui écoutait, le roi est mon coq, et je suis pour
-Gamache.
-
-On voit bien, reprit don Quichotte, que tu es un vilain, et de ceux qui
-toujours disent: Vive le plus fort!
-
-Je ne sais trop desquels je suis, répliqua Sancho, mais je sais que je
-ne tirerai jamais de la marmite de Basile l'écume que j'ai tirée de
-celle de Gamache. En même temps il montrait les poules et les oies dont
-il se remit à manger avec grand appétit, en disant: Nargue des talents
-de Basile! Autant tu as, autant tu vaux; autant tu vaux, autant tu as.
-Il n'y a que deux familles au monde, disait ma grand'mère: avoir ou
-n'avoir pas, et elle se sentait beaucoup de penchant pour avoir.
-Aujourd'hui, mon seigneur et maître, on aime mieux l'argent que la
-science, et un âne chargé d'or a meilleure mine qu'un cheval couvert de
-panaches. Encore une fois, je suis pour Gamache, dont la marmite est
-farcie d'oies et de poules, tandis que celle de Basile ne me donnerait,
-je le crains bien, que de l'eau claire.
-
-Auras-tu bientôt fini? dit don Quichotte.
-
-Voilà qui est fait, seigneur, répondit Sancho, car je vois que cela vous
-fâche: autrement, j'avais de la besogne taillée pour huit jours.
-
-Que Dieu m'accorde la grâce de ne pas mourir avant de t'avoir vu devenir
-muet, dit don Quichotte.
-
-Au train dont nous allons, repartit Sancho, j'ai peur de vous en donner
-le plaisir un de ces jours: il ne faut pour cela que tomber entre les
-mains des muletiers Yangois, ou marcher toute une semaine à travers les
-forêts, sans trouver quoi que ce soit à mettre sous la dent; alors vous
-me verrez si bien muet, que je ne dirai pas une seule parole d'ici au
-jugement dernier.
-
-Et quand cela serait, reprit don Quichotte, jamais ton silence n'égalera
-ton bavardage. D'ailleurs, selon l'ordre de la nature, je dois mourir
-avant toi; aussi je désespère de jamais te voir muet, non pas même en
-buvant, ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus.
-
-Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, il n'y a point à se fier à cette
-maudite camarde, je veux dire à la Mort: car elle mange l'agneau tout
-comme le mouton; et j'ai entendu notre curé dire qu'elle frappait
-également les palais des rois et les cabanes des chevriers[92]. Elle a
-beaucoup de pouvoir, cette dame, mais pas un brin de courtoisie: car
-elle s'en prend à tout, mange de tout, et remplit sa besace de gens de
-tout âge et de toute condition. Oh! ce n'est point là un moissonneur qui
-fasse la sieste; elle a les yeux sans cesse ouverts, elle coupe l'herbe
-verte comme la sèche, aussi bien la nuit que le jour. Par ma foi, on
-peut dire non pas qu'elle mange, mais bien plutôt qu'elle dévore et
-engloutit tout ce qui se trouve sur son chemin, car elle a une faim
-qu'on ne peut rassasier; et quoiqu'elle n'ait point de ventre, on la
-dirait hydropique, tant elle a soif de boire la vie de tous les hommes,
-comme on boit une jarre d'eau fraîche.
-
- [92] Pallida mors æquo, etc. (HORACE.)
-
-Assez, assez, s'écria don Quichotte, tu ne t'en es pas mal tiré avec ton
-éloquence rustique: ne va pas plus loin, mon ami, dans la crainte de
-tomber; par ma foi, si tu avais autant de science et d'étude que tu as
-d'esprit naturel et de jugement, tu pourrais monter en chaire et devenir
-un excellent prédicateur.
-
-Qui vit bien prêche bien, repartit Sancho, je n'en sais point davantage.
-
-Tu n'as pas besoin d'en savoir davantage, dit don Quichotte; cependant
-je ne puis comprendre que, le commencement de la sagesse étant la
-crainte de Dieu, toi qui crains moins Dieu qu'un lézard, tu en saches si
-long.
-
-Seigneur, reprit Sancho, que Votre Grâce soit juge de sa chevalerie, et
-non de la peur ou du courage des autres, puisque notre curé dit qu'il
-faut examiner ses actions et non celles d'autrui. Après tout,
-laissez-moi dire un mot à cette écume, car tous ces discours ne sont que
-paroles oiseuses, dont il nous faudra rendre compte au jour du jugement.
-
-Sans plus discourir, il donna un nouvel assaut à la casserole, et avec
-tant de vigueur, qu'il réveilla l'appétit de son maître; lequel lui
-aurait tenu compagnie s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faudra
-remettre au chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-SUITE DES NOCES DE GAMACHE, ET DES CHOSES ÉTRANGES QUI Y ARRIVÈRENT
-
-
-Don Quichotte et Sancho achevaient la conversation que nous venons de
-rapporter, quand il se fit un grand bruit de voix; ce bruit venait des
-cavaliers qui venaient au-devant des nouveaux époux. En effet, ceux-ci
-s'avançaient au milieu de toutes sortes d'instruments, avec le curé,
-leurs familles, et suivis de la plus brillante compagnie des villages
-circonvoisins, tous en habit de fête.
-
-Dès que la fiancée parut; Peste! s'écria Sancho, ce n'est point là une
-paysanne; par ma foi, on dirait plutôt une princesse: quelle belle
-guirlande de corail elle vous a autour du cou! et cette robe d'un
-velours à trente poils, avec bordures de satin! Mais voyez donc ses
-mains: que je meure si elles ne sont pas d'émail; et ces belles bagues
-d'or avec des perles blanches comme du lait; il n'y en a pas une qui ne
-vaille pour le moins un œil de la tête. Tudieu! quels cheveux! s'ils ne
-sont pas faux, je n'en ai vu de ma vie d'aussi longs ni d'aussi blonds.
-Que dites-vous de sa taille et de sa tournure? A la voir ainsi couverte
-de joyaux de la tête aux pieds, on la prendrait pour un palmier chargé
-de dattes. En vérité, voilà une maîtresse fille et qui pourrait passer
-sur les bancs de Flandre[93].
-
- [93] Passage dangereux qui borde la côte des Pays-Bas. On disait
- proverbialement pour faire l'éloge de quelqu'un, qu'il pouvait passer
- sur les bancs de Flandre.
-
-Don Quichotte souriait des éloges de Sancho, et il convenait en lui-même
-qu'après Dulcinée on n'avait jamais rien vu de si merveilleux. Quitterie
-paraissait un peu pâle, suite ordinaire de la mauvaise nuit que passent
-les jeunes filles en préparant pour le lendemain leur parure de noces.
-Les fiancés se dirigeaient vers une espèce d'estrade, couverte de
-rameaux, de tapis et de branchages, sur laquelle devaient se faire les
-épousailles, et d'où ils pouvaient plus commodément voir les jeux et les
-danses.
-
-Tout à coup, au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent
-derrière eux un grand tumulte, et du milieu sortit une voix qui disait:
-«Attendez, attendez, gens inconsidérés, vous êtes trop pressés d'en
-finir.» A ces mots tous les assistants tournèrent la tête, et l'on vit
-s'avancer un homme vêtu d'une casaque noire, bordée de bandes cramoisies
-et parsemée de flammes; il avait sur la tête une couronne de cyprès, et
-dans la main un long bâton. Quand il fut proche, chacun reconnut Basile,
-et, le voyant dans un pareil lieu, l'on commença à craindre quelque
-triste événement. Il arriva enfin essoufflé, hors d'haleine, et dès
-qu'il fut devant les deux époux, fichant en terre son bâton garni d'une
-pointe d'acier, le visage pâle et les yeux attachés sur Quitterie, il
-lui dit d'une voix sourde et tremblante:
-
-As-tu donc oublié, ingrate Quitterie, que tu m'avais donné ta foi, et
-que tu ne pourrais prendre un autre époux, tant que je serais vivant?
-M'as-tu jamais trouvé infidèle, et en attendant qu'il me fût donné de
-t'épouser, peux-tu me reprocher d'avoir manqué à l'amitié que je te
-dois, ou fait quelque chose qui pût t'offenser? Pourquoi donc fausser ta
-parole, pourquoi donner à un autre un bien qui m'appartient, sans qu'il
-ait sur moi d'autre avantage que celui que le hasard distribue suivant
-sa fantaisie? Eh bien, qu'il en jouisse, puisque c'est ta volonté; je
-vais faire disparaître l'obstacle qui pouvait s'y opposer, et le rendre
-heureux aux dépens de ma propre vie. Vivent! vivent le riche Gamache et
-l'ingrate Quitterie! et meure Basile, puisque la pauvreté a coupé les
-ailes à son bonheur et l'a précipité dans le tombeau.
-
-En achevant ces paroles, Basile tira une courte épée qui était cachée
-dans son bâton, et, en ayant appuyé la poignée contre terre, il se jeta
-sur la pointe avec autant de célérité que de résolution, et tomba
-nageant dans son sang. A ce funeste spectacle, ses amis accoururent,
-poussant des cris et déplorant son malheur. Don Quichotte accourut
-aussi, et prenant l'infortuné entre ses bras, il trouva qu'il respirait
-encore. On voulut lui retirer l'épée de la poitrine, mais le curé s'y
-opposa, avant qu'il ne se fût confessé, disant qu'on ne pouvait arracher
-l'épée sans lui ôter en même temps la vie. Alors Basile, revenant un peu
-à lui, dit d'une voix affaiblie et presque éteinte: Cruelle Quitterie!
-si à cette heure terrible et solennelle tu voulais m'accorder ta main
-comme époux, je regretterais moins ma témérité, puisqu'elle m'a procuré
-le bonheur d'être à toi.
-
-Mon enfant, lui dit le curé, il n'est plus temps de penser aux choses de
-ce monde; songez à vous réconcilier avec Dieu, et à lui demander pardon
-d'une résolution si désespérée.
-
-J'avoue que je suis désespéré, reprit Basile; et il prononça encore
-quelques paroles qui montraient sa résolution de ne point se confesser
-sans obtenir de Quitterie ce qu'il demandait, ajoutant que cette
-satisfaction pouvait seule lui en donner le courage et la force.
-
-Don Quichotte déclara la demande parfaitement juste et raisonnable, et
-d'autant plus aisée à accorder, qu'il y avait le même honneur pour
-Gamache à prendre Quitterie, veuve d'un si honnête homme, que s'il la
-recevait des mains de son père. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a qu'un
-oui à proférer, et ce oui ne doit pas lui coûter beaucoup, puisque le
-lit nuptial de Basile sera son tombeau.
-
-En voyant et entendant tout cela, Gamache était plein d'incertitude;
-mais les amis de Basile le prièrent avec tant d'instances de consentir à
-ce que Quitterie donnât la main à leur ami mourant, au moins pour sauver
-son âme, qu'ils le décidèrent à déclarer que si elle y consentait il ne
-s'y opposait pas, puisque ce n'était que différer un instant
-l'accomplissement de ses propres désirs. Alors tous s'approchèrent de
-Quitterie, et les uns les larmes aux yeux, les autres avec des paroles
-obligeantes, ils tâchèrent de l'émouvoir en lui représentant qu'elle ne
-pouvait refuser cette dernière grâce à un homme qui n'en jouirait pas
-longtemps. Mais la belle Quitterie, immobile comme un marbre, ne savait
-ou ne voulait pas répondre, et l'on n'aurait peut-être pas tiré d'elle
-une parole, si le curé ne l'eût pressée de prendre un parti, disant que
-Basile ayant la mort sur les lèvres, il n'y avait pas un instant à
-perdre. Triste et troublée, Quitterie s'approcha de Basile, qui, les
-yeux déjà fermés et respirant à peine, murmurait entre ses dents le nom
-de Quitterie. Dès qu'elle fut près de lui, elle se mit à genoux et lui
-demanda sa main, mais seulement par signe, comme n'ayant pas la force de
-parler.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-As-tu donc oublié, ingrate Quitterie, que tu m'avais donné ta foi?
-(page 384).]
-
-Basile ouvrit les yeux, et les attachant languissamment sur elle: O
-Quitterie! lui dit-il, à quoi bon cette pitié, maintenant qu'il me
-reste si peu d'instants pour jouir du bonheur d'être ton époux, et que
-rien ne peut arrêter le coup qui va me mettre au tombeau? Mais, au
-moins, je t'en conjure, ô ma fatale étoile! c'est qu'en ce moment où tu
-me demandes la main et tu m'offres la tienne, ce ne soit pas par
-complaisance et pour m'abuser de nouveau: déclare donc que c'est sans
-contrainte que tu me prends pour époux, et aussi librement que lorsque
-nous nous donnâmes une foi mutuelle. Dans le triste état où tu m'as
-réduit, il serait affreux de feindre avec moi, après m'avoir toujours
-trouvé si fidèle et si sincère.
-
-Pendant qu'il parlait, on le voyait défaillir de telle sorte que tous
-les assistants croyaient qu'il allait expirer à chaque parole.
-Quitterie, confuse et les yeux baissés, prit de sa main droite celle de
-son malheureux amant et lui dit: Rien n'est capable de forcer ma
-volonté, Basile; d'un esprit aussi libre que je te donne ma main, je
-reçois la tienne, s'il est vrai qu'il te reste assez de présence
-d'esprit pour savoir ce que tu fais.
-
-Je te la donne, répondit Basile, l'esprit aussi sain et aussi entier que
-je l'ai reçu du ciel; et c'est de tout mon cœur que je te reçois pour
-épouse.
-
-Et moi, ajouta Quitterie, je te reçois pour époux, soit que tu vives de
-longues années, soit qu'on te porte de mes bras dans le tombeau.
-
-Pour être aussi grièvement blessé, dit Sancho, voilà un garçon qui jase
-beaucoup: il faudrait lui dire de laisser là toutes ces galanteries, et
-de songer à son âme, qu'il a, ce me semble, plutôt sur le bout de la
-langue qu'entre les dents.
-
-Pendant que Basile tenait ainsi la main de Quitterie, le curé attendri,
-et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, priant Dieu
-de recevoir en paix l'âme du nouveau marié. Mais celui-ci n'eut pas
-plutôt reçu la bénédiction, qu'il se releva prestement, et avec une
-célérité merveilleuse retira la dague à laquelle son corps servait de
-fourreau. Les assistants étaient frappés de surprise, et plusieurs dans
-leur simplicité se mirent à crier au miracle. Non, répliqua Basile, ce
-n'est pas miracle, c'est adresse qu'il faut dire. Le curé, stupéfait,
-hors de lui, accourut pour tâter la blessure avec sa main, et il trouva
-que la dague, au lieu de percer le corps de Basile, était entrée dans un
-fourreau de fer, adroitement rempli de sang. Bref, le curé, Gamache, et
-ses amis, virent qu'on les avait joués. Quant à la fiancée, elle n'en
-témoigna pas le moindre déplaisir; loin de là, entendant dire que ce
-mariage entaché de fraude ne serait pas valable, elle déclara qu'elle le
-ratifiait de nouveau: ce qui fit penser à tout le monde que la ruse
-avait été concertée entre eux. Gamache et ses amis étaient si irrités,
-qu'ils voulurent en tirer vengeance sur l'heure, et ils attaquèrent
-Basile, pour lequel, en un clin d'œil, brillèrent cent épées nues.
-
-Don Quichotte accourut à cheval un des premiers, la rondache au bras, la
-lance au poing, et se jeta entre les combattants, lesquels s'écartèrent
-aussitôt. Quant à Sancho, qui avait les querelles en horreur, il se
-réfugia au milieu des marmites, comme dans un asile sacré.
-
-Arrêtez! seigneurs, arrêtez! criait don Quichotte; on ne doit jamais se
-venger des ruses que fait inventer l'amour, car l'amour et la guerre
-sont même chose; et comme dans la guerre il a été de tout temps permis
-d'employer des stratagèmes pour vaincre son ennemi, de même dans les
-rivalités d'amour il faut tenir pour légitimes les ruses qu'on emploie
-afin de réussir, pourvu toutefois que ce ne soit pas au détriment de
-l'objet aimé. Quitterie est à Basile, et Basile à Quitterie, ainsi l'a
-voulu le ciel. Gamache est riche, il trouvera assez d'autres femmes;
-Basile, au contraire, n'a que cette brebis, il serait injuste de vouloir
-la lui ravir. L'homme n'a pas le droit de séparer ce que Dieu a uni;
-celui qui osera l'entreprendre, aura d'abord affaire à la pointe de
-cette lance. En disant cela, il brandissait son arme avec tant de
-vigueur, qu'il terrifia tous ceux qui ne le connaissaient pas.
-
-L'indifférence de Quitterie avait produit une telle impression sur
-l'esprit de Gamache, qu'en un instant elle s'effaça de sa mémoire. Aussi
-céda-t-il sans efforts aux exhortations du curé, homme sage et
-conciliant; et pour montrer leurs intentions pacifiques, lui et ses amis
-remirent leurs épées dans le fourreau, blâmant plutôt la facilité de
-Quitterie que la ruse de Basile. Bien plus, quand Gamache eut réfléchi
-que si Quitterie aimait Basile, étant jeune fille, elle l'eût encore
-aimé après son mariage, il rendit grâce au ciel de la lui avoir enlevée,
-et afin de prouver qu'il n'avait aucun ressentiment de ce qui venait de
-se passer, il voulut que la fête s'achevât comme s'il se fût marié
-réellement.
-
-Basile et Quitterie, ainsi que tous ceux de leur parti, refusèrent d'y
-assister, et l'on se mit en chemin pour le village de Basile, qui malgré
-sa pauvreté eut tout sujet de se réjouir; car le pauvre vertueux trouve
-des amis pour le soutenir et l'honorer, comme le riche ne manque jamais
-de flatteurs pour lui faire cortége. Ils emmenèrent avec eux don
-Quichotte, le tenant pour homme de cœur et qui avait, comme on dit, du
-poil sur l'estomac. Le seul Sancho avait l'âme navrée d'être forcé de
-renoncer au splendide festin des noces de Gamache, qui se prolongèrent
-une grande partie de la nuit. Tournant donc le dos, bien qu'il les
-portât dans son cœur, aux marmites d'Égypte, dont l'écume presque
-achevée qu'il emportait dans la casserole lui représentait l'abondance
-perdue, il suivit son seigneur qui s'en allait avec le quadrille de
-Basile. Ainsi, tout chagrin, quoique largement repu, il remonta sur son
-grison et suivit Rossinante.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-DE L'AVENTURE INOUIE DE LA CAVERNE DE MONTESINOS DONT LE VALEUREUX DON
-QUICHOTTE VINT A BOUT
-
-
-Grands et nombreux furent les régals qui attendaient don Quichotte chez
-les nouveaux époux, empressés de reconnaître la protection qu'il leur
-avait apportée si à propos; aussi mettant son esprit au niveau de son
-courage, ils le qualifiaient tour à tour de Cicéron pour l'éloquence et
-de Cid pour la valeur. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens
-des mariés, desquels on apprit que Quitterie n'avait eu aucune part à la
-supercherie de Basile, qui seul s'était concerté avec ses amis, afin que
-l'heure venue ils lui prêtassent appui.
-
-On ne doit point appeler supercherie, disait don Quichotte, les moyens
-qui tendent à une fin louable et vertueuse; or pour les amants le
-mariage est la fin par excellence. Seulement, comme dans le mariage tout
-doit être contentement, joie et plaisir, le plus grand ennemi que puisse
-redouter l'amour c'est la pauvreté. Ce que j'en dis c'est afin que le
-seigneur Basile sache qu'il est temps de renoncer à tous ces exercices
-du corps où il excelle et qui ne lui feront qu'une réputation inutile,
-sans lui procurer aucun profit, et qu'ayant maintenant une épouse
-vertueuse autant que belle, qui a dédaigné pour lui de grandes
-richesses, il est désormais obligé de travailler à se faire une fortune
-digne de sa femme, afin d'être tous deux en état de passer leur vie en
-repos.
-
-Je ne sais quel sage, ajoutait notre chevalier, a dit qu'il n'existait
-au monde qu'une seule femme véritablement bonne; mais qu'il conseillait
-à chaque mari de se persuader, pour être heureux, que cette femme était
-la sienne. Moi, qui ne suis pas marié et qui n'ai encore jamais pensé au
-mariage, j'oserais cependant donner à celui qui me les demanderait
-quelques conseils sur le choix d'une épouse. Je lui dirais: faites plus
-attention, chez une femme, à la réputation qu'à la fortune; la femme
-vertueuse n'acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu'elle est
-vertueuse, mais aussi parce qu'elle le paraît; les légèretés et les
-imprudences nuisent plus aux femmes que les fautes secrètes. Si vous
-ouvrez votre maison à une épouse vertueuse, il vous sera facile de la
-maintenir dans cet état et même de l'y fortifier; mais si pour compagne
-vous prenez une femme aux penchants vicieux, vous aurez bien de la peine
-à l'en corriger, car il est très-difficile de revenir du vice à la
-vertu. La chose n'est pas impossible, j'en conviens, mais je la regarde
-comme d'une excessive difficulté.
-
-Sancho écoutait, se disant à lui-même: Ce mien maître-là, quand je viens
-à dire quelques bonnes choses, ne manque jamais de s'écrier que je
-pourrais monter en chaire et m'en aller prêcher par le monde; eh bien,
-je soutiens, moi, que lorsqu'il se met à enfiler des sentences et à
-donner des conseils, non-seulement il pourrait monter en chaire, mais
-même sur le haut du clocher. Peste soit de l'homme qui, en sachant si
-long, s'est fait chevalier errant! je m'étais figuré qu'il ne savait
-guère que ce qui a rapport à sa chevalerie, mais je vois qu'il n'y a
-point de sujet où il ne puisse placer son mot.
-
-Que murmures-tu là Sancho? demanda don Quichotte.
-
-Je ne murmure rien, répondit Sancho; je pensais seulement à part moi,
-qu'avant d'avoir pris femme, j'aurais bien voulu entendre dire ce que
-dit Votre Grâce; peut-être dirais-je à présent que le bœuf libre du
-joug se lèche plus à l'aise.
-
-Comment, ta Thérèse est méchante à ce point? reprit don Quichotte.
-
-Elle n'est pas très-méchante, répliqua Sancho; mais elle n'est pas non
-plus très-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je voudrais.
-
-Sancho, dit don Quichotte, tu as tort de mal parler de ta femme; car
-c'est la mère de tes enfants.
-
-Oh! nous ne nous devons rien, répondit Sancho; et quand la fantaisie lui
-en prend, elle ne me ménage guère, surtout si elle a un grain de
-jalousie. Aussi, dans ces moments-là, je la donnerais à tous les
-diables.
-
-Nos aventuriers passèrent trois jours à faire bonne chère chez les
-nouveaux mariés; mais don Quichotte, qui se lassait déjà d'une vie
-oisive et si contraire à sa profession, pria le licencié avec qui il
-était venu, et qui jouait si bien des fleurets, de lui donner un guide
-pour le conduire à la caverne de Montesinos, où il avait le plus vif
-désir de pénétrer, afin de voir par ses propres yeux les merveilles que
-l'on en racontait dans le pays. Le licencié lui dit qu'un de ses
-cousins, garçon fort instruit, et grand amateur de livres de chevalerie,
-le conduirait de bon cœur jusqu'à l'entrée de la caverne, et lui
-indiquerait les sources de Ruidera, si fameuses dans toute l'Espagne,
-ajoutant qu'il aurait grand plaisir dans la compagnie de ce jeune homme.
-En effet, le cousin arriva bientôt après, monté sur une bourrique
-pleine. Sancho sella Rossinante, bâta son grison, puis s'étant
-recommandé à Dieu, et le bissac bien fourni, la caravane se mit en route
-dans la direction de la fameuse caverne.
-
-Chemin faisant, don Quichotte demanda à son guide quelles étaient ses
-études et sa profession.
-
-[Illustration: Il tira son épée, et se mit à abattre les broussailles et
-les épines (page 391).]
-
-Seigneur, répondit celui-ci, ma profession est celle d'humaniste, et je
-compose des livres pour le plaisir et l'utilité du public. J'en ai un
-prêt à paraître, qui a pour titre: _Recueil de livrées_: il contiendra
-plus de sept cents figures, chiffres et devises, dont le but est
-d'épargner aux chevaliers de la cour la peine de se creuser la cervelle
-pour en trouver de conformes à leur intention, lorsqu'ils ont à figurer
-dans un carrousel ou dans un tournoi. J'ai prévu tout ce qu'on peut
-souhaiter là-dessus: il y a des devises pour le jaloux, il y en a pour
-l'absent, pour le dédaigné, qui leur vont comme un gant. Je viens aussi
-d'achever un autre ouvrage que j'intitule les _Métamorphoses_ ou
-l'_Ovide espagnol_. Celui-ci est d'une invention rare et originale, car,
-imitant Ovide dans le genre burlesque, j'explique ce que furent la
-Giralda de Séville, l'ange de la Madeleine, l'égout de Vinceguerra à
-Cordoue, les taureaux de Guisando, les fontaines de Legatinos et de
-Lavapiès à Madrid, sans oublier celles du Pou, du Tuyau doré, et de la
-Prieure, le tout accompagné de métaphores et d'allégories, de façon que
-l'ouvrage soit à la fois instructif et amusant. J'en ai encore sur le
-chantier un autre que j'appelle: _Supplément à Polydore Virgile_, et qui
-traite de l'origine des choses: c'est un livre d'une grande érudition,
-car j'y explique toutes les questions importantes qu'avait oubliées
-Polydore. Par exemple, il n'a point dit quel est le premier homme du
-monde qui ait eu un catarrhe; quel recourut le premier aux frictions
-pour guérir le mal français; eh bien, moi, j'enseigne tout cela de point
-en point et appuyé de l'autorité de plus de vingt-cinq auteurs, la
-plupart contemporains. Jugez, seigneur, si mon travail est utile et
-curieux.
-
-Seigneur, vous qui savez tout, demanda Sancho, pourriez-vous me dire
-quel est le premier homme qui s'est gratté la tête; quant à moi, je
-pense que c'est Adam, notre premier père.
-
-Très-probablement, répondit le guide, car Adam avait une tête et des
-cheveux, et il y a apparence qu'étant le premier homme, il y a le
-premier senti de la démangeaison.
-
-C'est ce que je crois aussi, reprit Sancho; dites-moi maintenant quel
-est l'homme qui a sauté ou voltigé le premier?
-
-En vérité, frère, répondit le guide, je ne saurais résoudre cela sur
-l'heure, et il faut avant tout que j'en fasse la recherche; je
-feuilletterai mes livres aussitôt que je serai de retour, et je vous
-rendrai raison à la prochaine rencontre, car j'espère que celle-ci ne
-sera pas la dernière.
-
-Ne prenez pas tant de peine, dit Sancho, je viens de trouver la chose:
-le premier sauteur du monde fut Lucifer, car, lorsqu'il fut chassé du
-ciel, il s'en alla voltigeant jusqu'au fond des enfers.
-
-Vous avez raison, compère, répondit le guide.
-
-Sancho, dit don Quichotte, la demande et la réponse ne sont pas de toi;
-tu les as déjà entendu faire.
-
-Seigneur, repartit Sancho, en fait de demandes et de réponses, j'en ai
-au moins pour deux jours; et quant à débiter des sottises, je n'ai, Dieu
-merci, besoin de personne.
-
-Tu en dis plus que tu ne penses, repartit don Quichotte: en effet, il y
-a nombre de gens qui se donnent beaucoup de peine pour apprendre et
-vérifier des choses oiseuses où la mémoire et l'esprit n'ont rien à
-gagner.
-
-Nos voyageurs passèrent la journée dans ces agréables entretiens. Puis
-la nuit venue, ils allèrent loger dans un petit village, d'où, suivant
-le guide, il n'y avait pas plus de deux lieues jusqu'à la caverne de
-Montesinos. Notre chevalier fut averti de se pourvoir de cordes, s'il
-avait envie de descendre jusqu'au fond. Don Quichotte répondit qu'il y
-était résolu, dût-il pénétrer jusqu'aux abîmes. On acheta cent brasses
-de corde, et, le jour suivant, les trois voyageurs arrivèrent, sur les
-deux heures après midi, proche de la caverne, dont l'entrée, quoique
-large et spacieuse, était tellement obstruée de ronces et de
-broussailles entrelacées, qu'elle semblait inaccessible.
-
-Quand ils furent près du bord, don Quichotte, le guide et Sancho, mirent
-pied à terre; puis les deux compères s'occupèrent à attacher fortement
-notre chevalier avec des cordes. Pendant qu'on lui ceignait les reins,
-Sancho lui dit: Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce
-qu'elle va faire; pourquoi vous enterrer tout vivant, comme une cruche
-qu'on met dans un puits pour la rafraîchir? Quel intérêt vous force
-d'aller voir ce qui se passe au fond d'un trou qui doit être pire qu'une
-prison de Maures?
-
-Attache et tais-toi, répondit don Quichotte; à moi seul était réservée
-une entreprise telle que celle-ci.
-
-Seigneur, lui dit le guide, observez bien, je vous prie, tout ce qu'il y
-a dans cette caverne: peut-être s'y rencontrera-t-il des choses dignes
-de trouver place dans mon livre des métamorphoses.
-
-Soyez tranquille, reprit Sancho; mon maître tient la flûte, je vous
-assure qu'il en jouera bien.
-
-Se voyant prêt à descendre: Pardieu! dit don Quichotte, nous avons été
-bien imprévoyants de ne pas nous munir d'une petite clochette qu'on
-aurait attachée à la corde même, et dont le bruit vous eût avertis que
-je descendais toujours et que j'étais encore vivant; mais puisqu'il n'en
-est plus temps, à la grâce de Dieu. Sur ce, notre chevalier se jeta à
-genoux, fit une courte prière à voix basse, pour demander le secours du
-ciel dans une si périlleuse aventure, après quoi il s'écria: O dame de
-mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille
-Dulcinée du Toboso, si les prières de ton amant fortuné arrivent jusqu'à
-toi, daigne, je t'en conjure, par cette beauté incomparable qui m'a
-charmé, daigne les écouter favorablement; car elles n'ont d'autre objet
-que d'obtenir ta protection dont j'ai si grand besoin, au moment où je
-vais m'enfoncer dans cet abîme, poussé par le seul désir d'apprendre à
-tout l'univers que celui que tu favorises ne connaît rien d'impossible.
-
-En disant ces paroles, il s'approcha de l'ouverture de la caverne, et
-voyant qu'il était impossible d'y pénétrer, à moins de s'ouvrir par
-force un passage, il tira son épée, et se mit à abattre les broussailles
-et les épines. Au bruit que faisaient ses coups, il s'en échappa une
-nuée si rapide et si épaisse d'énormes corbeaux, de corneilles et de
-chauves-souris, que notre héros en fut renversé. S'il eût été aussi
-superstitieux qu'il était bon catholique et franc chevalier, il aurait
-tenu cela à mauvais présage et renoncé à l'entreprise; mais se relevant
-avec un courage intrépide et voyant qu'il ne sortait plus d'oiseaux, il
-demanda de la corde au guide et à Sancho, qui commencèrent à le laisser
-couler doucement. Au moment où il disparut, Sancho lui envoya sa
-bénédiction, en faisant sur lui mille signes de croix: Que Dieu te
-conduise, dit-il, ainsi que Notre-Dame du Puy et la Sainte-Trinité de
-Gayette, crème, fleur, écume des chevaliers errants! Va en paix,
-champion du monde, cœur d'acier, bras d'airain; que Dieu te conduise et
-te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie que tu abandonnes pour
-t'enterrer dans cette obscurité!
-
-Le guide répéta à peu près les mêmes invocations.
-
-Cependant don Quichotte criait toujours qu'on lui lâchât de la corde, et
-ils continuaient à lui en envoyer peu à peu. Quand ils reconnurent
-qu'ils en avaient coulé plus de cent brasses, et qu'aucun son
-n'arrivait jusqu'à eux, ils furent d'avis de remonter notre chevalier;
-néanmoins ils attendirent près d'une demi-heure, après quoi ils
-commencèrent à retirer la corde. Comme elle remontait sans qu'ils
-éprouvassent aucune résistance, ils craignirent que don Quichotte ne fût
-resté au fond de la caverne. Sancho pleurait déjà amèrement, et tirait
-en toute hâte pour s'assurer de la vérité. Au bout de quatre-vingts
-brasses environ, ils sentirent un poids assez lourd, ce qui leur causa
-une joie extrême, puis enfin après dix autres brasses ils aperçurent
-distinctement don Quichotte, à qui Sancho cria tout joyeux: Soyez le
-bienvenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous étiez resté là-bas
-pour faire race. Don Quichotte ne répondit mot; mais quand il fut au
-bord du trou, ils virent qu'il avait les yeux fermés, comme un homme
-endormi. Ils le délièrent et l'étendirent par terre, sans qu'il
-s'éveillât; enfin quand ils l'eurent bien tourné et retourné, il revint
-à lui, se frotta les yeux, s'allongea comme si on l'eût tiré d'un
-profond sommeil, puis jetant de côté et d'autre des regards effarés:
-Dieu vous le pardonne, amis, s'écria-t-il; mais vous venez de m'enlever
-au plus beau spectacle et à la plus délicieuse vie dont mortel ait
-jamais joui. C'est maintenant qu'il me faut reconnaître que toutes les
-joies de ce monde passent comme l'ombre et se flétrissent comme la fleur
-des champs. O malheureux Montesinos! ô Durandart, lâchement assassiné! ô
-infortuné Belerne! ô larmoyant Guadiana! et vous, déplorables filles de
-Ruidera, qui par l'abondance de vos eaux faites voir combien vos beaux
-yeux ont versé de larmes!
-
-Étonnés d'entendre ces paroles qu'il proférait comme s'il eût été
-pénétré d'une profonde douleur, le guide et Sancho le supplièrent de
-leur en apprendre le sens, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans
-cet enfer.
-
-Enfer! s'écria don Quichotte; ce nom, je vous l'assure, ne lui convient
-nullement. Il demanda quelque chose à manger, parce qu'il avait grand
-faim; on étendit sur l'herbe le tapis qui formait la selle du coursier,
-on vida les besaces, et tous trois, de bon appétit, dînèrent et
-soupèrent d'un même coup. Quand le tapis fut enlevé: Que personne ne
-bouge, enfants, dit don Quichotte, et prêtez-moi la plus grande
-attention.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-DES ADMIRABLES CHOSES QUE L'INCOMPARABLE DON QUICHOTTE PRÉTENDIT AVOIR
-VUES DANS LA PROFONDE CAVERNE DE MONTESINOS, ET DONT L'INVRAISEMBLANCE
-ET LA GRANDEUR FONT QUE L'ON TIENT CETTE AVENTURE POUR APOCRYPHE
-
-
-Il était environ quatre heures du soir, lorsque le soleil, caché par des
-nuages qui amortissaient l'éclat de sa lumière et tempéraient l'ardeur
-de ses rayons, permit à don Quichotte de raconter, sans fatigue, à ses
-deux illustres auditeurs, les choses merveilleuses qu'il avait vues dans
-la caverne de Montesinos. Il commença en ces termes:
-
-A douze ou quatorze hauteurs d'homme du fond de cette caverne se trouve
-à main droite une cavité ou espace vide pouvant contenir un grand
-chariot attelé de ses mules. Une faible lueur y arrive par quelques
-fentes assez éloignées, puisqu'elles viennent de la surface du sol.
-J'aperçus cette cavité dans un moment où j'étais las et attristé de me
-sentir, suspendu à une corde, descendre dans cette région obscure sans
-avoir de route certaine; cela me détermina à y entrer pour prendre un
-peu de repos. Je vous criai en même temps de ne plus lâcher de corde,
-mais probablement vous ne m'entendîtes pas. Je ramassai alors celle que
-vous continuiez à m'envoyer, et j'en fis, en la roulant, une sorte de
-siége sur lequel je m'assis tout pensif, réfléchissant sur ce que
-j'avais à faire pour gagner le fond. Pendant que j'étais plongé dans ces
-pensées et dans cette incertitude, je fus gagné par un sommeil des plus
-profonds: puis, quand j'y songeais le moins, je m'éveillai et alors je
-me trouvai, sans savoir ni pourquoi ni comment, au milieu de la plus
-belle, de la plus agréable, et de la plus délicieuse prairie que puisse
-former la nature ou rêver une riante imagination. Je me frottai les
-yeux, et reconnus que je ne dormais plus et que j'étais bien réellement
-éveillé. Je me tâtai la tête et la poitrine, pour m'assurer si c'était
-bien moi qui étais là ou seulement quelque vain fantôme, quelque
-contrefaçon de ma personne; mais le sentiment, le toucher, les
-raisonnements suivis que je faisais en moi-même, tout m'attesta que
-j'étais véritablement alors ce que je suis à présent.
-
-Bientôt s'offrit à ma vue un royal et somptueux palais dont les murs
-semblaient être faits d'un cristal pur et diaphane. Deux grandes portes
-s'ouvrirent, et je vis s'avancer vers moi un vénérable vieillard, vêtu
-d'un manteau violet qui traînait jusqu'à terre. Sa poitrine et ses
-épaules étaient entourées d'un chaperon collégial en satin vert. Une
-toque milanaise en velours noir lui couvrait la tête, et sa barbe
-blanche se prolongeait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune
-arme; seulement il tenait à la main un rosaire dont les grains étaient
-plus gros que des noix et les dizains comme des œufs d'autruche. Sa
-démarche, sa noble prestance et l'ampleur de sa personne, tout en lui,
-dans les détails comme dans l'ensemble, me frappa de surprise et
-d'admiration. Il s'approcha, et m'embrassant étroitement: Vaillant
-chevalier don Quichotte de la Manche, me dit-il, nous tous qui depuis
-longues années sommes enchantés dans ces solitudes, nous attendions ta
-venue afin que tu puisses faire connaître au monde ce que recèle l'antre
-profond dans lequel tu viens de pénétrer, et qui s'appelle la caverne de
-Montesinos. Cette prouesse était réservée à ton grand cœur et à ton
-invincible courage. Viens avec moi, illustre seigneur, viens; je veux te
-dévoiler les merveilles que renferme ce transparent Alcazar dont je
-suis à perpétuité le gouverneur et le gardien; car tu vois Montesinos
-lui-même, de qui cette caverne a pris le nom.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Je fus gagné par un sommeil des plus profonds (page 392).]
-
-A ce nom de Montesinos, je lui demandai s'il était vrai, comme on le
-racontait dans le monde d'en haut, qu'il eût avec une petite dague tiré
-le cœur de Durandart du fond de sa poitrine, pour le porter à la señora
-Belerme, suivant le vœu de son ami mourant.
-
-Cela est vrai de tout point, sauf la dague, me dit-il, car c'était un
-poignard fourbi et pointu comme une alène.
-
-En ce cas, interrompit Sancho, ce devait être un poignard du fameux
-Ramon de Hocès, l'armurier de Séville[94].
-
- [94] Célèbre armurier au seizième siècle.
-
-Je n'en sais rien, répondit don Quichotte; mais cela ne se peut, puisque
-l'armurier que tu cites n'est que d'hier, tandis que l'événement dont je
-parle s'est passé à Roncevaux il y a plusieurs siècles. Au surplus,
-cette particularité est sans importance; elle ne peut en rien altérer le
-fond de cette histoire.
-
-Non, certes, ajouta le guide; continuez, seigneur don Quichotte;
-j'éprouve le plus grand plaisir à vous entendre.
-
-Et moi non moins à vous faire ce récit, reprit notre héros. Je suivis
-donc le vénérable Montesinos au palais de cristal, où dans une salle
-toute en albâtre et d'une fraîcheur délicieuse, se trouvait un tombeau
-en marbre sculpté avec un art merveilleux. Sur ce tombeau je vis étendu
-tout de son long un chevalier, non de bronze, de marbre, ni de jaspe,
-tel qu'on en voit sur d'autres monuments, mais bien de chair et d'os. Il
-tenait sa main droite (qui me sembla nerveuse et très-velue, ce qui est
-un attribut de la force) posée sur son cœur. En me voyant contempler
-l'homme du tombeau: Voilà, me dit Montesinos, voilà mon ami Durandart,
-miroir, fleur des vaillants et amoureux chevaliers de son temps; il est
-retenu ici enchanté comme moi et tant d'autres, hommes et femmes, par
-Merlin, l'enchanteur français, qui passait pour être fils du diable.
-Quant à moi, je ne pense pas qu'il ait eu un tel père; car il en savait
-plus long que le diable, et il lui aurait même rendu des points. Comment
-et pourquoi nous a-t-il enchantés? Tout le monde l'ignore; mais le temps
-le révélera et ce temps-là n'est pas loin, je l'imagine. Tout ce que je
-sais, et cela est aussi certain qu'il fait jour à présent, c'est que
-Durandart a cessé de vivre entre mes bras; qu'après sa mort j'ai enlevé
-son cœur de sa poitrine, et cela de mes propres mains; et en vérité il
-devait peser au moins deux livres, car suivant les naturalistes, l'homme
-qui a un grand cœur est doué de plus de vaillance que celui chez lequel
-il est petit. Eh bien, puisqu'il en est ainsi et que ce chevalier est
-bien mort, comment peut-il encore parfois pousser des soupirs et des
-plaintes comme s'il était vivant? A ces mots, l'infortuné Durandart jeta
-un grand cri, et s'adressant à Montesinos:
-
-O mon cousin, la dernière prière que je vous adressai, ce fut, quand mon
-âme aurait quitté mon corps, de porter vous-même mon cœur à la señora
-Belerme, après l'avoir détaché de ma poitrine, soit avec un poignard,
-soit avec une dague.
-
-En entendant cela, Montesinos se jeta à genoux devant le déplorable
-chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: Seigneur Durandart, mon
-très-cher cousin, j'ai exécuté ponctuellement ce que vous m'aviez
-prescrit à l'heure fatale de notre défaite; je vous ai détaché le cœur
-du mieux que j'ai pu, ayant bien soin de n'en pas laisser la moindre
-parcelle dans votre poitrine; je l'ai essuyé avec un mouchoir de
-dentelle, et sans perdre un instant j'ai pris le chemin de France, après
-vous avoir préalablement déposé dans le sein de la terre, et avoir versé
-tant de larmes, qu'elles ont suffi à me laver les mains, et à effacer
-les traces de votre sang. Pour surcroît de preuves, cousin de mon âme,
-dans le premier village que je traversai à ma sortie de Roncevaux, je
-saupoudrai votre cœur d'un peu de sel, afin qu'il ne prît pas mauvaise
-odeur, et qu'il arrivât, sinon parfaitement frais, du moins bien
-conservé, en présence de la señora Belerme. Cette dame, comme vous, moi,
-Guadiana, votre écuyer, la duègne Ruidera, ses sept filles, ses deux
-nièces, et bon nombre de nos amis et connaissances, sommes depuis
-longtemps enchantés ici par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela
-maintenant plus de cinq cents ans révolus, personne n'est mort parmi
-nous; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nièces,
-lesquelles, à force de larmes, ont attendri Merlin et ont été changées
-par lui en autant de lagunes qui, dans le monde des vivants et dans la
-province de la Manche, s'appellent les lagunes de Ruidera. Quant à votre
-écuyer Guadiana, qui pleurait aussi votre disgrâce, il est devenu un
-fleuve[95], qu'on appelle du même nom, et qui, arrivé à la surface du
-sol, voyant un autre soleil que celui qu'il connaissait, fut pris d'un
-tel regret de nous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de
-la terre; mais comme il faut toujours obéir à sa pente naturelle, il
-reparaît de temps en temps, et se montre à la face du ciel et des
-hommes. Les lagunes dont j'ai parlé lui prêtent leurs eaux, et avec ce
-secours et celui de quelques autres rivières, il entre majestueusement
-dans le royaume de Portugal.
-
- [95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la
- Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche.
-
-Ce que je viens de vous dire, mon cher cousin, je vous l'ai bien souvent
-répété; mais comme vous ne répondez pas, j'en conclus que vous ne pouvez
-m'entendre, ou que vous ne m'en croyez pas sur parole; et Dieu sait à
-quel point cela me chagrine. Présentement, je viens vous faire part
-d'une nouvelle qui, si elle n'apporte pas un grand soulagement à votre
-douleur, ne peut du moins l'aggraver en aucune façon. Sachez que vous
-avez en votre présence (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce noble
-chevalier duquel Merlin a prophétisé tant et de si grandes choses, ce
-fameux don Quichotte de la Manche, qui a ressuscité, avec un éclat plus
-vif encore que dans les siècles passés, la chevalerie errante oubliée de
-nos jours. Par lui et à cause de lui, il pourrait arriver que nous
-fussions désenchantés, car c'est aux grands hommes que sont réservées
-les grandes prouesses. Et quand cela ne serait pas, répondit d'une voix
-basse et étouffée l'affligé Durandart, je dirais: Patience, et battons
-les cartes. Puis, sans ajouter un seul mot, il se tourna sur le côté, et
-retomba dans son silence habituel.
-
-En ce moment, de grands cris se firent entendre ainsi que des pleurs
-accompagnés de profonds gémissements et de sanglots entrecoupés. Je
-tournai la tête, et à travers les murailles de cristal, j'aperçus dans
-une autre salle du château une procession de belles damoiselles défilant
-sur deux rangs; elles étaient toutes vêtues de deuil, et coiffées de
-turbans blancs, à la manière des Turcs. A leur suite venait une dame
-(ainsi le faisait supposer la gravité de sa prestance) également
-habillée de noir; elle portait un voile blanc si long qu'il balayait la
-terre. Son turban était deux fois plus gros que ceux des damoiselles;
-elle avait des sourcils qui se joignaient, le nez épaté, la bouche
-grande, les lèvres d'un rouge vif. Ses dents, que par intervalles elle
-laissait voir, semblaient rares et mal rangées, mais blanches comme des
-amandes dépouillées de leur pellicule. Elle tenait à la main un linge
-très-fin, dans lequel, autant que j'ai pu le remarquer, était un cœur
-momifié, tant il me parut sec et ratatiné. Montesinos m'apprit que toute
-cette procession était composée des serviteurs de Durandart et de
-Belerme, qui se trouvaient enchantés en ce lieu avec leurs seigneurs, et
-que celle qui portait le cœur enveloppé dans un linge, était la señora
-Belerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, renouvelait avec
-ses damoiselles la même procession, en récitant d'une voix plaintive des
-chants funèbres sur le cœur de son infortuné cousin. Si elle vous
-semble laide, ajouta-t-il, ou du moins inférieure à sa réputation de
-beauté, cela tient aux mauvaises nuits et aux tristes journées qu'elle a
-passées dans cet enchantement, comme on peut le voir à son teint pâle et
-à ses yeux fatigués: résultat inévitable du douloureux spectacle qui lui
-rappelle sans cesse la fin de son amant; car autrement sa beauté, sa
-grâce et ses charmes seraient à peine égalés par ceux de la grande
-Dulcinée du Toboso; si renommée, non-seulement dans tous les environs,
-mais même dans le monde entier.
-
-Halte-là seigneur, dis-je à don Montesinos; que Votre Grâce conte son
-histoire simplement; vous savez que toute comparaison est odieuse, et il
-ne s'agit point ici d'établir de parallèle. La sans pareille Dulcinée du
-Toboso est ce qu'elle est, et la señora Belerme est aussi ce qu'elle
-est, et ce qu'elle a été; n'allons pas plus loin.--Seigneur don
-Quichotte, me répondit Montesinos, que Votre Grâce veuille bien
-m'excuser; j'avoue que j'ai eu tort de dire que la beauté de la señora
-Belerme serait à peine égalée par celle de la grande Dulcinée du
-Toboso; car il me suffisait d'avoir soupçonné, sur je ne sais quels
-indices, que vous êtes son chevalier, pour me mordre la langue plutôt
-que de faire un rapprochement avec quoi que ce soit, si ce n'est avec le
-ciel lui-même.
-
-Grâce à cette satisfaction que me donna le seigneur Montesinos, je
-sentis mon cœur s'apaiser et se remettre de l'émotion que j'avais
-éprouvée en entendant comparer ma Dulcinée à la señora Belerme.
-
-Par ma foi, seigneur, s'écria Sancho, je m'étonne que vous n'ayez pas
-grimpé sur le corps du bonhomme, que vous ne lui ayez pas moulu les os
-et arraché la barbe jusqu'au dernier poil.
-
-En cela j'eusse mal agi, reprit don Quichotte; nous sommes tenus de
-respecter les vieillards, même lorsqu'ils ne sont pas chevaliers; à plus
-forte raison quand ils le sont, et enchantés par-dessus le marché. Nous
-avons, du reste, Montesinos et moi, échangé bon nombre de questions pour
-lesquelles nous sommes quittes l'un envers l'autre.
-
-Je ne sais vraiment, seigneur, dit le guide, comment dans le peu de
-temps qu'elle est restée là-bas, Votre Grâce a pu voir tant de choses,
-questionner et répondre sur tant de points.
-
-Combien y a-t-il donc de temps que je suis descendu? demanda don
-Quichotte.
-
-Un peu plus d'une heure, répondit Sancho.
-
-Cela ne se peut, dit don Quichotte, puisque j'ai vu venir la nuit,
-ensuite le jour, et par trois fois; de façon qu'à mon compte je ne suis
-pas resté moins de trois jours dans ces profondeurs cachées à votre vue.
-
-Ce que dit là mon maître doit être vrai, repartit Sancho; en effet,
-comme toutes choses lui arrivent par enchantement, ce qui nous semble
-une heure lui aura sans doute paru trois jours et autant de nuits.
-
-Il faut croire qu'il en est ainsi, dit don Quichotte.
-
-Mais, seigneur, Votre Grâce n'a-t-elle rien mangé pendant tout ce
-temps? demanda le guide.
-
-Pas une seule bouchée, répondit don Quichotte; je n'en ai pas éprouvé le
-besoin, et n'y ai même pas pensé.
-
-Les enchantés mangent-ils? demanda le guide.
-
-Non, ils ne mangent pas, reprit don Quichotte, et ils ne font pas non
-plus leurs nécessités majeures; mais on croit que leurs ongles, leur
-barbe et leurs cheveux continuent à pousser.
-
-Et dorment-ils par hasard, les enchantés? demanda Sancho.
-
-Pas davantage, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours
-que j'ai séjourné parmi eux, aucun n'a fermé l'œil, ni moi non plus.
-
-Par ma foi, reprit Sancho, c'est bien ici que peut s'encadrer le
-proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Votre Grâce
-fréquente des enchantés qui jeûnent et veillent; eh bien, qu'y a-t-il
-d'étonnant à ce qu'elle jeûne et veille comme eux? Mais pardonnez-moi,
-mon cher maître, d'avoir parlé comme je viens de le faire; car Dieu
-m'emporte, j'allais dire le diable, si j'en crois le premier mot.
-
-Le seigneur don Quichotte est incapable de mentir, repartit le guide; et
-d'ailleurs, quand il l'eût voulu, jamais il n'aurait eu le temps
-d'inventer ce million de mensonges.
-
-Je ne crois pas du tout que mon maître mente, reprit Sancho.
-
-Eh! que crois-tu donc? demanda don Quichotte.
-
-Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs qui ont
-enchanté toute la bande que Votre Grâce dit avoir vue là-bas, vous ont
-fourré dans la cervelle les rêveries que vous venez de nous débiter et
-toutes celles qu'il vous reste à nous conter encore.
-
-Cela pourrait être, Sancho, repartit don Quichotte, mais cela n'est pas:
-ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes yeux et touché de mes mains. Mais
-que diras-tu quand, parmi les merveilles sans nombre que m'a montrées
-Montesinos (je te les conterai l'une après l'autre et en temps opportun
-dans le cours de notre voyage, car toutes ne sont pas de saison), que
-diras-tu quand je t'apprendrai qu'il m'a fait remarquer, dans ces
-délicieuses campagnes où nous nous promenions ensemble, trois
-villageoises sautant et gambadant comme des chèvres? A peine les eus-je
-aperçues, que je reconnus, à n'en pas douter, l'une d'elles pour la sans
-pareille Dulcinée, et les deux autres pour ces deux paysannes que nous
-accostâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montesinos s'il les
-connaissait; il me répondit que non, mais que c'étaient sans doute
-quelques grandes dames enchantées, qui depuis peu de jours avaient fait
-leur apparition dans ces prairies; que je ne devais pas m'en étonner,
-parce qu'il y en avait là beaucoup d'autres, des siècles passés et
-présents, enchantées sous des figures aussi diverses qu'étranges, entre
-autres la reine Genièvre et sa duègne Quintagnone, celle qui, suivant la
-_romance_, versa du vin à Lancelot quand il revint de Bretagne.
-
-[Illustration: Elle tourna le dos et s'enfuit avec une telle vitesse
-qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre (page 398).]
-
-Lorsque Sancho entendit son maître tenir un pareil langage, il faillit
-en perdre l'esprit ou en crever de rire. Comme il savait le fin mot de
-l'enchantement de Dulcinée, dont il était l'inventeur et l'unique
-témoin, il acheva de se convaincre que son maître était fou de tout
-point; il lui dit donc: Maudits soient le jour et l'heure, mon cher
-patron, où vous vous êtes mis en tête de descendre dans l'autre monde;
-et maudit soit surtout l'instant où vous avez fait la rencontre du
-seigneur Montesinos, qui vous renvoie en pareil état. Nous vous
-connaissions bien ici en haut avec votre jugement sain et entier, tel
-que Dieu vous l'a donné débitant des sentences et donnant des conseils à
-chaque pas; mais que devons-nous penser à cette heure, où vous nous
-contez les plus énormes extravagances qui se puissent imaginer.
-
-Sancho, répondit don Quichotte, je te connais assez pour ne tenir aucun
-compte de tes paroles.
-
-Ni moi de celles de Votre Grâce, répliqua Sancho, dussiez-vous me
-battre, dussiez-vous me tuer, pour ce que je vous ai déjà dit et pour ce
-que je compte vous répéter tous les jours, si vous ne songez à vous
-corriger et à vous amender dans vos propos. Mais, pendant que la paix
-règne entre nous, dites-moi, je vous prie, à quels signes avez-vous
-reconnu madame notre maîtresse? Si vous lui avez parlé, que lui
-avez-vous dit, et qu'a-t-elle répondu?
-
-Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle portait les mêmes
-vêtements que lorsque tu me l'as montrée à la sortie du Toboso. Je lui
-parlai; mais, sans me répondre, elle tourna le dos et s'enfuit avec une
-telle vitesse, qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la
-suivre, et je l'aurais fait, si Montesinos ne m'eût conseillé de ne pas
-prendre une fatigue inutile, m'avertissant que l'heure approchait où je
-devais quitter la caverne. Il me dit aussi qu'il me ferait connaître, à
-une époque ultérieure, la manière dont ils devraient être désenchantés,
-lui, la señora Belerme, Durandart et leurs compagnons. Mais de tout ce
-que j'ai vu et observé là-bas, il est une chose qui, je dois te
-l'avouer, m'a causé un profond chagrin. Pendant que je causais avec
-Montesinos, une des compagnes de la malheureuse Dulcinée s'approcha de
-moi timidement, et me dit d'une voix émue, les yeux pleins de larmes:
-Seigneur, ma maîtresse Dulcinée du Toboso baise les mains de Votre
-Grâce, et vous supplie de lui faire savoir des nouvelles de votre santé;
-et, comme elle se trouve en ce moment dans un pressant besoin, elle
-conjure Votre Grâce de vouloir bien lui prêter, sur ce cotillon neuf en
-cotonnade que voici, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez
-sur vous: elle engage sa parole de les restituer à très-court terme.
-
-Un semblable message me surprit étrangement; je me tournai vers
-Montesinos, et lui dis: Est-il possible, seigneur, que la pénurie se
-fasse sentir, même parmi les enchantés de haut rang? Seigneur don
-Quichotte de la Manche, me répondit Montesinos, croyez que ce qu'on
-nomme la misère se rencontre et s'étend partout, atteint tous les
-hommes, et n'épargne même pas les enchantés. Puisque madame Dulcinée
-vous envoie demander ces six réaux, et que d'ailleurs le gage paraît
-valable, vous ferez bien de les lui prêter; car, à coup sûr, elle doit
-être dans une grande disette d'argent. Je ne veux point de gage,
-répliquai-je, et quant à lui remettre ce qu'elle me demande, cela m'est
-impossible, puisque je ne possède en tout que quatre réaux (ceux que tu
-me donnas l'autre jour, Sancho, pour faire l'aumône aux pauvres que je
-rencontrerais sur ma route). Je les remis à cette fille en lui disant:
-Ma chère, assurez à votre maîtresse que ses peines retombent sur mon
-cœur, et que je voudrais être un _Fucar_[96] pour y porter remède;
-dites-lui bien qu'il ne peut, qu'il ne doit y avoir pour moi ni
-satisfaction, ni relâche, tant que je serai privé de son adorable vue
-et de sa charmante conversation, et que je la supplie humblement de
-consentir à se laisser voir et entretenir par son captif serviteur et
-désolé chevalier. Dites-lui aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins,
-elle entendra parler d'un vœu et d'un serment faits par moi, vœu et
-serment en tout semblables à ceux que fit le marquis de Mantoue pour
-venger son neveu Baudouin, quand il le trouva près d'expirer dans la
-montagne; lesquels consistaient à ne point manger pain sur table, à ne
-point approcher femme, sans compter une kyrielle d'autres pénitences à
-accomplir, jusqu'à ce que son neveu fût vengé. Eh bien, moi, je fais de
-même le serment de ne prendre aucun repos, et de parcourir les quatre
-parties du monde, avec encore plus de ponctualité que l'infant don Pedro
-de Portugal, jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. Tout cela, et plus
-encore, est bien dû par Votre Grâce à ma maîtresse, me répondit la
-damoiselle; puis prenant les quatre réaux, au lieu de me tirer sa
-révérence, elle fit une cabriole et sauta en l'air à plus de six pieds
-de haut.
-
- [96] Famille suisse établie à Augsbourg, et qui rappelait par ses
- richesses les Médicis de Florence.
-
-Sainte Vierge! s'écria Sancho, est-il possible de voir jamais rien de
-pareil! et que la puissance des enchanteurs ait été assez grande pour
-changer le sain et droit jugement de mon maître en une folie si bien
-conditionnée! Seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre
-Grâce s'observe et prenne soin de son honneur; gardez-vous de donner
-créance à ces billevesées qui troublent et altèrent votre bon sens.
-
-Comme je sais que tu me veux du bien, Sancho, je comprends que tu parles
-ainsi; et comme, d'un autre côté, tu n'as aucune expérience des choses
-de ce monde, tout ce qui présente quelques difficultés est jugé par toi
-impossible. Mais, je te l'ai déjà dit, le temps marche; plus tard je te
-raconterai quelques-unes des particularités de mon séjour dans la
-caverne; elles te convaincront que celles que j'ai déjà rapportées sont
-d'une telle exactitude qu'elles ne souffrent ni objection ni réplique.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-OU L'ON VERRA MILLE BABIOLES AUSSI RIDICULES QU'ELLES SONT NÉCESSAIRES
-POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE
-
-
-Le traducteur de cette grande histoire dit qu'en arrivant au chapitre
-qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marge du
-manuscrit original les paroles suivantes, écrites de la main de cid
-Hamet Ben-Engeli lui-même:
-
-Je ne puis comprendre ni me persuader que les aventures rapportées dans
-le chapitre précédent soient arrivées au grand don Quichotte. La raison
-en est que jusqu'ici toutes ses autres prouesses sont possibles et
-vraisemblables; mais quant à cette aventure de la caverne, je ne vois
-aucun moyen d'y ajouter foi, tant elle sort des limites du sens commun.
-Supposer que don Quichotte ait menti, lui l'homme le plus véridique et
-le plus noble chevalier de son temps, cela ne se peut; il eût mieux aimé
-se laisser cribler de flèches. Cependant il raconte cette aventure avec
-des circonstances tellement minutieuses, qu'on doit le croire sur
-parole, surtout si l'on réfléchit que le temps lui manquait pour
-fabriquer un pareil assemblage d'extravagances. Si donc cette aventure
-paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, je la raconte telle qu'elle
-est. Toi, lecteur, dans ta sagesse, juges-en comme il te plaira; quant à
-moi, je ne dois ni ne peux rien de plus. Cependant on tient pour certain
-qu'au moment de sa mort, don Quichotte se rétracta, et confessa avoir
-inventé cette aventure parce qu'elle lui semblait cadrer à merveille
-avec toutes celles qu'il avait lues dans ses livres de chevalerie.
-
-Le guide, déjà fort étonné de la liberté de l'écuyer, le fut encore plus
-de la patience du maître; mais il pensa que la joie d'avoir vu sa dame,
-tout enchantée qu'elle était, avait adouci son humeur et lui faisait
-supporter des insolences qui, en toute autre circonstance, auraient
-attiré à Sancho cent coups de bâton. Pour moi, seigneur don Quichotte,
-lui dit-il, je regarde cette journée comme bien employée, car j'y ai
-trouvé plusieurs avantages: le premier, d'avoir connu Votre Grâce,
-avantage que je tiens à grand honneur; le second, d'avoir appris les
-choses merveilleuses que renferme la caverne de Montesinos, telles que
-la transformation de Guadiana et des filles de Ruidera, ce qui certes ne
-sera pas un médiocre ornement pour l'_Ovide espagnol_ que j'ai sur le
-métier; le troisième, d'être renseigné positivement sur l'antiquité des
-cartes à jouer: en effet, l'on devait s'en servir du temps de
-Charlemagne, comme le prouvent les dernières paroles proférées par le
-seigneur Durandart: _patience, et battons les cartes_; car enfin ce
-chevalier ne peut avoir connu cette expression depuis qu'il est
-enchanté, mais seulement pendant son séjour en France, sous le règne de
-cet empereur; et cela vient fort à propos pour mon _Supplément à
-Polydore Virgile_, sur l'origine des choses. Je ne crois pas qu'il ait
-encore été parlé de l'invention des cartes, et comme il était important
-de la connaître, je suis bien aise d'avoir pour garant un témoignage
-aussi grave que celui du seigneur Durandart. Le dernier avantage, enfin,
-c'est de savoir avec certitude la source du fleuve Guadiana, ignorée
-jusqu'ici de tout le monde.
-
-Votre Grâce a raison, dit don Quichotte; je suis heureux d'avoir
-contribué à éclaircir des choses si importantes. Mais dites-moi, je vous
-prie, si tant est que vous obteniez le privilége d'imprimer vos
-ouvrages, à qui pensez-vous en faire la dédicace?
-
-Il ne manque pas de grands seigneurs en Espagne pour cela, répondit le
-guide.
-
-Moins que vous ne pensez, repartit don Quichotte: la plupart refusent
-les dédicaces, pour n'être pas obligés de récompenser le travail des
-auteurs; quant à moi, je sais un prince[97] qui seul peut remplacer tous
-les autres, un prince d'un mérite tel, que si j'osais dire ce que je
-pense, j'éveillerais une noble émulation dans plus d'un cœur généreux.
-Au reste, nous reparlerons de cela en temps opportun; mais allons
-chercher un gîte pour la nuit.
-
- [97] Cervantes fait ici allusion au comte de Lemos, son protecteur.
-
-Il y a tout près d'ici, reprit le guide, une petite habitation où
-demeure un ermite qui, dit-on, fut autrefois soldat; c'est un homme si
-charitable, qu'il a fait bâtir à ses dépens cette maison près de
-l'ermitage, où il reçoit de bon cœur tous ceux qui s'y présentent.
-
-A-t-il des poules, ce bon ermite? demanda Sancho.
-
-Peu d'ermites en manquent, répondit don Quichotte; nos solitaires ne
-sont plus comme ceux de la Thébaïde, qui se couvraient de feuilles de
-palmier et ne vivaient que de racines; quoique je parle bien des uns,
-n'allez pas croire que je parle mal des autres; je veux dire seulement
-que leur vie n'a plus la même austérité. A mon avis, cependant, ils ne
-sont pas moins dignes de nos respects; car, lorsque tout va de travers,
-l'homme qui feint la vertu est toujours plus utile que celui qui fait
-vanité de ses vices.
-
-Ils en étaient là, quand ils virent venir à leur rencontre un paysan qui
-marchait en toute hâte, chassant devant lui un mulet chargé de lances et
-de hallebardes. Arrivé près d'eux, cet homme les salua et passa outre:
-Arrêtez un peu, ami, lui cria don Quichotte; il me semble que votre
-mulet ne demande pas que vous le pressiez si fort.
-
-Je ne puis m'arrêter, seigneur, répondit le paysan; ces armes que vous
-voyez doivent servir demain, et je n'ai pas de temps à perdre. Pour peu
-que vous ayez envie de savoir pourquoi je les porte, je coucherai cette
-nuit à l'hôtellerie située au-dessus de l'ermitage; si par hasard c'est
-votre chemin, vous m'y trouverez, et je vous conterai merveille. Adieu,
-seigneur, adieu, ainsi qu'à votre compagnie.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il s'en allait chantant des _seguidillas_ pour charmer l'ennui de la
-route (page 402).]
-
-Sur ce, il pressa si bien son mulet, que notre héros n'eut pas le loisir
-de lui en demander davantage.
-
-Curieux comme il l'était de tout ce qui avait la moindre apparence
-d'aventures, don Quichotte résolut aussitôt d'aller, sans s'arrêter,
-coucher à cette hôtellerie. Nos voyageurs reprirent leurs montures, et
-un peu avant la fin du jour ils arrivèrent à l'ermitage, où le guide
-proposa d'entrer pour boire un coup. Aussitôt Sancho poussa le grison de
-ce côté, et don Quichotte le suivit sans faire d'objection. Mais le sort
-voulut que l'ermite fût absent. Il ne s'y trouvait que son compagnon, à
-qui notre écuyer demanda s'il y avait moyen de s'humecter le gosier; on
-leur répondit que le père n'avait point de vin, mais que s'ils voulaient
-de l'eau on leur en offrirait de bon cœur, et qui ne leur coûterait
-rien.
-
-Si j'avais soif d'eau, repartit Sancho, j'ai assez trouvé de sources en
-chemin. Ah! noces de Gamache, ajouta-t-il en soupirant, abondance de la
-maison de Diego, qu'êtes-vous devenues?
-
-Quittant donc l'ermitage, ils prirent le chemin de l'hôtellerie. A
-quelque distance, ils rejoignirent un jeune garçon qui marchait d'un pas
-délibéré; sur son épaule, il portait, en guise de bâton, une épée, à
-laquelle pendait un paquet renfermant quelques hardes; il était vêtu
-d'un pourpoint de velours, dont l'usure, en certains endroits, laissait
-voir sa chemise; ses bas étaient en soie et ses souliers carrés à la
-mode de la cour; il paraissait avoir dix-huit à dix-neuf ans; il avait
-l'air jovial, la démarche agile, et s'en allait chantant des
-_seguidillas_ pour charmer l'ennui de la route. En ce moment, il en
-finissait une dont voici le refrain:
-
-
- Je m'en vais à la guerre et c'est en enrageant;
- Au diable le métier, si j'avais de l'argent!
-
-
-Où allez-vous ainsi, mon brave? lui demanda don Quichotte; il me semble
-que vous cheminez bien à la légère?
-
-C'est à cause de la chaleur et de la pauvreté, répondit le jeune homme;
-et je m'en vais à la guerre.
-
-A cause de la chaleur, je le crois aisément, dit don Quichotte: mais
-pourquoi à cause de la pauvreté?
-
-Seigneur, repartit le jeune garçon, j'ai là dans ce paquet des chausses
-de velours qui accompagnent le pourpoint, mais je ne veux pas les user
-en voyageant; ils ne me feraient plus d'honneur une fois arrivé à la
-ville, et je n'ai pas d'argent pour les remplacer. Par cette raison, et
-aussi afin de n'avoir pas trop chaud, je marche comme vous voyez,
-jusqu'à ce que j'aie rejoint, à dix ou douze lieues d'ici, quelques
-compagnies d'infanterie dans lesquelles je compte m'enrôler; alors
-j'aurai tout ce qu'il me faut pour atteindre plus à l'aise le lieu de
-l'embarquement, qu'on dit être Carthagène, car j'aime mieux avoir le roi
-pour maître, et le servir dans les camps, que d'être aux gages de
-quelque ladre à la cour.
-
-Mais n'avez-vous pas quelque haute paye? demanda le guide.
-
-Si j'avais servi un grand d'Espagne, ou quelque autre personnage
-d'importance, répondit le jeune homme, certes elle ne manquerait pas,
-car de la table des pages on sort enseigne et capitaine, souvent avec
-quelque bonne pension; mais je n'ai jamais servi que des solliciteurs de
-places et des gens de rien, qui mettent leurs valets à la portion
-congrue et si maigre, que la moitié de mes gages suffisait à peine pour
-payer l'empois de mon collet. En vérité, ce serait miracle qu'un page
-d'aventure eût pu faire quelques économies.
-
-Depuis le temps que vous êtes en service, demanda don Quichotte, comment
-se fait-il que vous n'ayez pas attrapé au moins quelque livrée?
-
-J'ai eu deux maîtres, répondit le jeune garçon; mais de même qu'à celui
-qui quitte le couvent avant d'y faire profession on retire le capuchon
-et la robe, de même les maîtres que je servais, ayant achevé les
-affaires qui les amenaient à la cour, sont retournés chez eux après
-m'avoir repris les habits de livrée qu'ils ne m'avaient donnés que par
-ostentation.
-
-Insigne vilenie! s'écria don Quichotte. Félicitez-vous, mon ami, d'avoir
-quitté de pareilles gens, surtout avec le dessein qui vous anime, car je
-ne connais rien de plus honorable après le service de Dieu, que de
-servir son roi dans le noble métier des armes. Si l'on n'y amasse pas de
-grandes richesses, au moins y acquiert-on plus de gloire et d'honneur
-que dans la profession des lettres, comme je crois l'avoir déjà
-démontré. Les lettres servent souvent de marchepied à la fortune, mais
-les armes ont je ne sais quoi de grand et de noble qui répand sur les
-familles un plus vif éclat. Maintenant écoutez bien ce que je vais vous
-dire, et gravez-le dans votre mémoire, vous y trouverez profit et
-soulagement dans les peines attachées au métier que vous allez
-embrasser. Affermissez-vous sans cesse contre les adversités, et soyez
-préparé à tous les événements, en songeant que le plus funeste c'est la
-mort, mais que pourvu qu'elle soit glorieuse, elle est préférable à la
-vie. On demandait un jour au grand Jules César quelle était la meilleure
-mort: La soudaine et l'imprévue, répondit-il; et il disait vrai, car la
-crainte de la mort est le plus fort instinct de notre nature. Qu'importe
-qu'on soit tué d'une décharge d'artillerie, ou des éclats d'une mine!
-c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Térence l'a dit: Mourir
-en combattant sied mieux au soldat que d'être libre dans la fuite.
-Croyez-moi, le soldat doit plutôt sentir la poudre que l'ambre, et si la
-vieillesse l'atteint dans ce noble métier, fût-il mutilé et couvert de
-blessures, au moins ne le surprendra-t-elle point sans honneur, et ces
-marques glorieuses le protégeront contre le mépris qui s'attache
-toujours à la pauvreté. Grâce au ciel, on s'occupe en ce moment à
-établir un fonds pour l'entretien des soldats vieux et estropiés; car il
-n'était pas juste de les traiter comme ces misérables Mores à qui on
-donne la liberté quand l'âge les a rendus inutiles, les faisant ainsi
-esclaves de la faim pour récompenses de leurs services. Quant à présent,
-mon ami, je n'ai rien à vous dire de plus, si ce n'est de prendre la
-croupe de mon cheval jusqu'à l'hôtellerie, où je veux que vous soupiez
-avec moi, et demain vous continuerez votre voyage, que je vous souhaite
-aussi bon que le mérite votre louable résolution.
-
-Le page s'excusa de monter derrière don Quichotte, mais il accepta
-l'invitation à souper avec force remercîments. L'histoire rapporte que
-pendant le discours de son maître, Sancho disait en lui-même: Comment se
-peut-il que l'homme qui dit tant et de si belles choses, comme celles
-qu'il vient de débiter, soutienne avoir vu toutes ces bêtises
-impossibles qu'il raconte de la caverne de Montesinos? Par ma foi, j'en
-jette ma langue aux chiens.
-
-Ils arrivèrent bientôt à l'hôtellerie, et outre la joie d'y arriver,
-Sancho eut encore celle de voir que son maître la prenait pour ce
-qu'elle était, et non pour un château selon sa coutume. En entrant, don
-Quichotte s'informa d'un homme qui portait des lances et des
-hallebardes; et après qu'on lui eut répondu qu'il était à l'écurie où il
-arrangeait son mulet, tous trois s'y rendirent et y attachèrent leurs
-montures.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-DE L'AVENTURE DU BRAIEMENT DE L'ANE, DE CELLE DU JOUEUR DE MARIONNETTES,
-ET DES DIVINATIONS ADMIRABLES DU SINGE
-
-
-Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les
-merveilles que l'homme aux hallebardes avait promis de lui raconter;
-aussi en l'abordant le somma-t-il de tenir sa parole.
-
-Seigneur, répondit celui-ci, ce n'est ni si vite, ni sur les pieds qu'on
-peut conter tout cela; que Votre Grâce me laisse achever de panser mon
-mulet, après quoi je vous donnerai satisfaction.
-
-Qu'à cela ne tienne, répondit notre chevalier, et je vais vous y aider
-moi-même. Aussitôt il se mit à vanner l'orge, à nettoyer la mangeoire:
-courtoisie pleine de simplicité qui lui gagna si complétement les bonnes
-grâces de l'inconnu, que, sortant de l'écurie, celui-ci vint s'asseoir
-sur le bord d'un puits, et là, ayant pour auditoire don Quichotte,
-Sancho, le guide, le page et l'hôtelier, il commença de la sorte:
-
-Vous saurez, seigneurs, que dans un village situé à quatre ou cinq
-lieues d'ici, il arriva qu'un régidor perdit, il y a quelque temps, un
-âne, par la faute ou plutôt, dit-on, par la malice de sa servante; et
-quelque diligence qu'il fît pour le retrouver, il n'en put jamais venir
-à bout. A quinze jours de là environ, comme il se promenait dans le
-marché, un autre régidor, son voisin, vint à lui: Que me donnerez-vous,
-compère, lui dit-il, si je vous apporte des nouvelles de votre âne?
-
-Tout ce que vous voudrez, répondit le régidor; mais dites-moi, je vous
-prie, qu'en savez-vous?
-
-Eh bien, votre âne, reprit l'autre, je l'ai rencontré ce matin, dans la
-montagne, sans bât, sans licou, et si maigre, que c'était pitié; j'ai
-voulu le chasser devant moi, pour vous l'amener, mais il était déjà
-devenu si farouche, que dès que je m'en suis approché, il s'est mis à
-ruer, puis s'est enfui dans le fourré le plus épais. Si vous voulez,
-nous l'irons chercher ensemble; laissez-moi seulement mettre cette
-bourrique à l'écurie, et dans un moment je suis à vous.
-
-Vous me ferez grand plaisir, répondit le régidor, et en pareille
-occasion vous pouvez compter sur moi.
-
-C'est de cette façon que ceux qui savent l'histoire la content mot pour
-mot. Bref, nos deux régidors se rendirent à pied dans la montagne, vers
-l'endroit où ils espéraient trouver l'âne; et après bien des allées et
-venues inutiles: Compère, dit celui qui l'avait vu, je viens d'imaginer
-un bon moyen pour découvrir votre baudet, fût-il caché dans les
-entrailles de la terre. Je sais braire à merveille, et pour peu que vous
-le sachiez aussi, l'affaire est faite?
-
-Pour peu que je le sache! répondit l'autre régidor; sans vanité je ne le
-cède à qui que ce soit, pas même aux ânes en chair et en os.
-
-Tant mieux, repartit le premier régidor: nous n'avons donc qu'à marcher
-chacun de notre côté, en faisant le tour de la montagne; vous brairez de
-temps en temps, moi après vous, et il faudra que le diable s'en mêle, si
-l'âne nous entend pas.
-
-Par ma foi, compère, dit le second régidor, l'invention est admirable et
-digne de votre rare esprit.
-
-Sur ce, ils se séparèrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent à
-braire en même temps, et de telle sorte que chacun d'eux, trompé par les
-braiments de son compagnon, courut à sa voix, croyant que l'âne était
-retrouvé; mais ils furent bien étonnés de se rencontrer.
-
-Serait-il vrai, compère, s'écria le premier régidor, que ce n'est pas
-mon âne que j'ai entendu?
-
-Non, vraiment, c'est moi, répondit le voisin.
-
-Vous? repartit le régidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y
-a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braiments;
-de ma vie je n'ai entendu rien de semblable.
-
-Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus
-qu'à moi, et sans flatterie, vous feriez la leçon aux meilleurs maîtres;
-vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements
-à merveille. En vérité, je me rends, et je dirai partout que vous en
-savez plus que tous les ânes ensemble.
-
-Trêve de louanges, compère, dit le régidor; je ne me reconnais pas tant
-de mérite qu'il vous plaît de m'en accorder, mais après ce que vous
-venez de dire, je m'estimerai désormais davantage.
-
-Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus
-dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir.
-
-Je ne sais guère à quoi peut servir celui que nous avons montré tous
-deux, répondit le régidor, si ce n'est en pareille circonstance.
-
-Après ces compliments ils se séparèrent de nouveau, et se mirent à
-chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper
-à chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que
-c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de
-suite, pour indiquer que c'était eux. De cette manière ils firent le
-tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'âne
-ne répondait rien. En effet, comment eût-elle répondu, la pauvre bête,
-puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourré le plus épais, à demi
-mangée par les loups?
-
-[Illustration: Aussitôt il se mit à vanner l'orge avec une courtoisie
-pleine de simplicité (page 403).]
-
-Je m'étonnais bien qu'il ne répondît pas, dit son maître en le voyant,
-car il n'eût pas manqué de le faire, s'il nous eût entendus braire, ou
-il n'aurait pas été un âne. Après tout, compère, je tiens pour bien
-employé le temps que j'ai mis à vous entendre, car ce plaisir compense
-pour moi la perte de ma bête.
-
-A la bonne heure, répondit l'autre; mais si le curé chante bien, son
-vicaire ne lui cède en rien.
-
-Enfin ils s'en retournèrent au village, tristes et enroués, et ils
-contèrent à leurs amis ce qui venait de leur arriver, se donnant l'un à
-l'autre de grandes louanges sur leur habileté à braire.
-
-Tout cela se sut et se répandit dans les villages voisins; aussi le
-diable, qui ne dort jamais et qui ne demande que plaies et bosses, fit
-si bien, que les habitants de ces villages, quand ils rencontraient
-quelqu'un du nôtre, lui allaient braire au nez, pour se moquer de nos
-régidors. Les enfants mêmes se sont mis de la partie, au point que les
-gens de notre village sont à cette heure connus comme les nègres parmi
-les blancs. Mais ce n'est pas tout: la raillerie a été si avant, que
-railleurs et raillés en sont souvent venus aux coups, sans s'inquiéter
-ni du roi ni de la justice; et je crois que demain ou après-demain, pas
-plus tard, nos gens iront combattre ceux d'un autre village qui est à
-deux lieues d'ici, parce que ce sont ceux qui les persécutent le plus;
-et c'est pour ce combat que je viens d'acheter les lances et les
-hallebardes que vous avez vues. Voilà, seigneurs, les merveilles que
-j'avais à vous conter, je n'en sais point d'autres.
-
-En cet instant, parut à la porte de l'hôtellerie un homme habillé de
-peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.
-
-Seigneur hôtelier, dit-il en élevant la voix, y a-t-il place au logis?
-voici venir le singe qui devine, et le tableau de la liberté de
-Mélisandre.
-
-Comment, reprit l'hôtelier, c'est maître Pierre! Mort de ma vie! nous
-nous divertirons joliment ce soir. Que maître Pierre soit le bienvenu!
-Où donc sont le singe et le tableau? Je ne les vois point.
-
-Ils ne sont pas loin, répondit maître Pierre; j'ai pris les devants pour
-savoir s'il y avait de quoi loger?
-
-Pour loger maître Pierre, je refuserais le duc d'Albe en personne, dit
-l'hôtelier; faites venir le singe et le tableau, il y a ici des gens qui
-en payeront la vue bien volontiers.
-
-Et moi, repartit maître Pierre, j'en ferai meilleur marché, à cause de
-l'honorable compagnie; pourvu que je retire mes frais, je me trouverai
-content. Je m'en vais chercher la charrette, et dans un moment je suis à
-vous.
-
-J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'œil gauche couvert
-d'un emplâtre de taffetas vert qui lui cachait la moitié du visage; ce
-qui faisait penser qu'il devait avoir ce côté-là endommagé.
-
-Don Quichotte demanda à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, et ce
-qu'étaient son singe et son tableau.
-
-C'est, répondit l'hôtelier, un excellent joueur de marionnettes, qui
-depuis quelque temps parcourt la province, montrant un tableau de
-Mélisandre délivré par don Galiferos, et c'est bien la plus merveilleuse
-peinture qu'on ait vue depuis longtemps dans tout le pays. Il mène avec
-lui un singe admirable, et qui n'a jamais eu son pareil. Lui fait-on une
-question, il commence par écouter, puis après avoir réfléchi quelque
-temps, il saute sur l'épaule de son maître, et lui dit la réponse à la
-question; réponse que maître Pierre répète tout haut sur-le-champ. Il
-connaît mieux les choses passées que celles de l'avenir, et quoiqu'il ne
-rencontre pas toujours juste, il se trompe rarement, si bien que cela
-fait croire à beaucoup de gens qu'il a un démon dans le corps. On donne
-deux réaux pour chaque question, si le singe répond, ou, pour mieux
-dire, si maître Pierre répond après que le singe lui a parlé à
-l'oreille: de sorte que ce maître Pierre passe pour être fort riche.
-C'est un bon compagnon; il parle plus que six et boit comme douze; en un
-mot, il mène la plus joyeuse vie du monde, et tout cela grâce à son
-industrie.
-
-Là-dessus, maître Pierre arriva avec la charrette et le singe, qui était
-très-grand, sans queue, les fesses pelées, et fort plaisant à voir. A
-peine don Quichotte l'eût-il aperçu, que, poussé par l'impatience qu'il
-avait de tout connaître, il lui dit: Maître devin, _quel poisson
-prenons-nous_[98]? que doit-il nous arriver? tenez, voilà mes deux
-réaux. Et il fit signe à Sancho de les donner à maître Pierre; celui-ci
-prenant la parole pour son singe: Seigneur, cet animal ne sait rien de
-l'avenir, comme je vous l'ai déjà dit; il ne parle que du passé et un
-peu du présent.
-
- [98] Expression italienne, prêtée par Cervantes à don Quichotte, qui
- équivaut à cette locution française. «Quelle anguille sous roche?»
-
-Pardieu, reprit Sancho, du diable si je donnerais un maravédis pour
-apprendre ce qui m'est arrivé: qui est-ce qui le sait mieux que moi? il
-faudrait que je fusse bien fou que de bailler pour cela. Mais puisque le
-seigneur singe connaît le présent, voilà mes deux réaux: qu'il me dise
-ce que fait Thérèse Panza ma femme, et à quoi elle s'occupe en ce
-moment.
-
-Maître Pierre répondit qu'il ne recevait point d'argent par avance,
-qu'il fallait attendre la réponse du singe. Il frappa deux coups sur son
-épaule gauche, le singe s'élança et s'approchant de l'oreille de son
-maître, il commença à remuer les mâchoires, comme s'il eût marmotté
-quelque chose, puis, au bout d'un _credo_, il sauta par terre. Aussitôt
-maître Pierre courut s'agenouiller devant don Quichotte, et lui
-embrassant les deux jambes:
-
-J'embrasse ces jambes avec plus de joie que je n'embrasserais les
-colonnes d'Hercule, s'écria-t-il. O restaurateur insigne de l'oubliée
-chevalerie errante! ô illustre chevalier, jamais assez dignement loué,
-fameux don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux
-qui chancellent, bras qui relève les abattus, en un mot, renfort de tous
-les nécessiteux.
-
-Don Quichotte demeura très-surpris, Sancho plein de frayeur, le guide et
-le page en admiration; bref, les cheveux en dressèrent à tous ceux qui
-étaient présents. Maître Pierre, sans se troubler, continua ainsi: Et
-toi, ô bon Sancho Panza! le meilleur écuyer du meilleur chevalier du
-monde, réjouis-toi; ta Thérèse s'occupe à l'heure qu'il est de filer une
-livre d'étoupes; à telles enseignes qu'elle a près d'elle une jarre
-ébréchée par le haut, remplie de deux pintes de bon vin, qui lui sert à
-se délasser de son travail.
-
-Oh! pour cela, je le crois aisément, repartit Sancho, c'est une vraie
-bienheureuse, et n'était sa jalousie, je ne la troquerais pas pour la
-géante Andandona, qui, suivant mon maître, fut une femme très-entendue
-et de grand mérite. Ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer
-de rien, dussent en pâtir leurs héritiers.
-
-C'est avec raison qu'il est dit: on s'instruit beaucoup en voyageant,
-reprit notre chevalier; qui se serait jamais douté qu'il y a des singes
-qui devinent! Par ma foi, je ne le croirais point si je ne l'avais vu de
-mes yeux. En effet, seigneurs, poursuivit-il, je suis ce même don
-Quichotte de la Manche, qu'a dit ce bon animal, au mérite près, sur
-lequel il s'est un peu trop étendu; mais, quoi qu'il en soit, je rends
-grâces au ciel de m'avoir donné un bon cœur, et le désir d'être utile à
-tout le monde.
-
-Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au singe de
-m'apprendre ce qui doit m'arriver dans mon voyage.
-
-Seigneurs, répondit maître Pierre, je vous ai déjà dit que mon singe ne
-savait rien de l'avenir; s'il en avait connaissance, vous n'auriez pas
-besoin d'argent pour cela, car il n'est rien que je ne fusse disposé à
-faire en considération du seigneur don Quichotte, dont j'estime l'amitié
-plus que tous les trésors du monde. Aussi, pour le lui témoigner, je
-vais préparer mon théâtre, et en donner gratis le divertissement à la
-compagnie.
-
-L'hôtelier, tout joyeux, indiqua l'endroit où l'on pouvait dresser le
-théâtre; ce qui fut fait en un instant.
-
-Don Quichotte avait peine à comprendre qu'un singe devinât et fît des
-réponses; il se retira avec Sancho dans un coin de l'écurie pendant que
-maître Pierre s'occupait de ses préparatifs, et voyant que personne ne
-pouvait les entendre: Sancho, lui dit-il, j'ai pensé et repensé à
-l'étonnante habileté de ce singe, et pour mon compte je suis très-porté
-à croire que son maître a fait quelque pacte ou convention tacite avec
-le démon.
-
-Oh! je gagerais bien, répondit Sancho, qu'ils n'ont point dit leur
-_bénédicité_ avant de faire cette collation; mais, seigneur, à quoi sert
-à ce maître Pierre d'avoir fait un pacte avec le diable?
-
-Tu ne m'as pas compris, reprit don Quichotte: je veux dire que, par un
-pacte, le diable est convenu de donner ce talent au singe, pour enrichir
-le maître qui, plus tard en retour, devra livrer son âme au diable, but
-que poursuit sans cesse cet ennemi du genre humain. Ce qui me le fait
-penser, c'est que le singe ne parle que du passé et du présent, car là
-se borne toute la science du démon, qui ne sait rien de l'avenir, si ce
-n'est par quelques conjectures, et encore se trompe-t-il souvent, Dieu
-seul s'étant réservé la connaissance de toutes choses. Cela étant, il
-est clair que le singe ne parle qu'avec le secours du diable, et je
-suis étonné qu'on n'ait point encore déféré ce maître Pierre au
-saint-office, pour lui faire avouer en vertu de quoi son singe devine.
-Après tout, ni son maître ni lui ne sont prophètes, ils ne sont point
-non plus tireurs d'horoscopes, si ce n'est peut-être à la manière dont
-tout le monde s'en mêle aujourd'hui en Espagne, même les savetiers et
-les laquais, qui, par leurs mensonges et leur ignorance, sont parvenus à
-discréditer l'astrologie judiciaire, cette science merveilleuse et
-ineffable.
-
-A propos d'astrologie, cela me rappelle cette femme de qualité qui
-demandait à un de ces tireurs d'horoscopes, si une petite chienne
-qu'elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, de quelle
-couleur seraient ses petits, et quel en serait le nombre. Notre homme,
-après avoir interrogé sa figure, répondit que la chienne aurait trois
-chiens, l'un vert, l'autre rouge et le troisième mêlé, pourvu toutefois
-qu'elle fût couverte le lundi ou le samedi, entre onze et douze heures
-du jour ou de la nuit. Eh bien, la petite chienne mourut au bout de
-trois jours, et la prédiction ne laissa pas de mettre l'astrologue en
-grande réputation d'habileté.
-
-Malgré tout, seigneur, reprit Sancho, je voudrais bien faire demander au
-singe si ce que vous avez raconté de la caverne de Montesinos est
-véritable; pour moi, je pense, soit dit sans vous offenser, que ce sont
-autant de rêveries, ou tout au moins des visions que vous aurez eues en
-dormant.
-
-Tout est possible, répondit don Quichotte; je le demanderai pour te
-faire plaisir, bien que j'en éprouve quelque scrupule.
-
-Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher don Quichotte,
-disant que son théâtre était prêt et qu'on n'attendait que Sa Grâce pour
-commencer. Notre héros lui répondit qu'avant tout il voulait faire une
-question au singe, et savoir si certaines choses qui lui étaient
-arrivées dans un souterrain, appelé la caverne de Montesinos, étaient
-vision ou réalité, lui-même croyant qu'il y avait à la fois un peu de
-tout cela. Maître Pierre alla aussitôt chercher son singe: Savant singe,
-lui dit-il, l'illustre chevalier qui est devant vous désire savoir si
-certaines choses qui lui sont arrivées dans la caverne de Montesinos
-sont fausses ou vraies. Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule
-gauche de son maître, puis après avoir quelque temps remué les
-mâchoires, comme s'il lui eût parlé à l'oreille, il s'élança à terre.
-Aussitôt maître Pierre dit à don Quichotte: Seigneur chevalier, le singe
-répond qu'une partie des merveilles que vous avez vues dans la caverne
-est vraisemblable, et l'autre douteuse: c'est tout ce qu'il peut en
-dire. Si vous voulez en savoir davantage, il satisfera vendredi prochain
-aux questions que vous lui adresserez; quant à présent, sa faculté
-divinatrice est suspendue.
-
-Avais-je tort de dire, seigneur, repartit Sancho, que ces aventures
-n'étaient pas toutes véritables? Par ma foi, il s'en faut de plus de la
-moitié.
-
-La suite nous l'apprendra, répondit don Quichotte; car le temps, grand
-découvreur de toutes choses, n'en laisse aucune sans la traîner à la
-lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre.
-Mais, brisons-là pour l'heure, et voyons le tableau de maître Pierre; je
-suis persuadé qu'il nous présentera quelque chose de curieux.
-
-Comment, quelque chose! répliqua maître Pierre; dites cent mille choses;
-seigneur chevalier, il n'y a rien aujourd'hui qui mérite plus votre
-attention. Au surplus, _operibus credite, non verbis_, c'est-à-dire
-mettons la main à l'œuvre, car il se fait tard, et nous avons beaucoup
-à faire voir et à expliquer.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule de son maître
-(page 408).]
-
-Don Quichotte et Sancho le suivirent dans la chambre où était dressé le
-théâtre, éclairé d'une foule de petites bougies; maître Pierre passa
-derrière le tableau, parce que c'était lui qui faisait jouer les
-figures; en avant se tenait un petit garçon pour servir d'interprète,
-et annoncer avec une baguette les mystères de la représentation. Enfin,
-la compagnie s'étant placée, le spectacle commença.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-DE LA REPRÉSENTATION DU TABLEAU, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI NE SONT PAS EN
-VÉRITÉ MAUVAISES
-
-
-Tous se turent, Tyriens et Troyens[99]: je veux dire que les
-spectateurs, les yeux fixés sur le théâtre, étaient suspendus à la
-bouche de l'explicateur de ces merveilles, quand tout à coup on entendit
-un grand bruit de timbales et de trompettes; puis, après deux ou trois
-décharges d'artillerie, le petit garçon qui servait d'interprète éleva
-la voix en disant: Cette histoire véritable que nous allons représenter
-devant vous est tirée mot pour mot des chroniques de France et des
-romances espagnoles, que tout le monde sait et que les enfants chantent
-par les rues. Nous allons voir comment don Galiferos délivra la belle
-Mélisandre, son épouse, que les Mores tenaient captive dans la cité de
-Sansuena, appelée aujourd'hui Sarragosse. Regardez bien, seigneurs;
-voici don Galiferos qui s'amuse à jouer au trictrac, ne pensant déjà
-plus à sa femme, comme le dit la romance.
-
- [99] Réminiscence du commencement du second chant de l'_Énéide_:
- _Conticuere omnes_, etc., etc.
-
-Cet autre personnage, le plus grand de tous, couronne en tête et sceptre
-à la main, est le grand empereur Charlemagne, père putatif de la belle
-Mélisandre. Fort mécontent de la nonchalance de son gendre, il vient lui
-en faire des reproches. Remarquez, je vous prie, comme il le gourmande;
-ne dirait-on pas qu'il a envie de lui casser la tête avec son sceptre?
-Certains auteurs prétendent même qu'il lui en donna cinq ou six horions
-bien appliqués, après lui avoir remontré le tort qu'il se faisait en ne
-portant point secours à sa femme. Considérez comment, après une bonne
-poignée d'avertissements, l'empereur lui tourne le dos; et comment don
-Galiferos, tout dépité, renverse la table et le trictrac, fait signe
-qu'on lui apporte ses armes, et prie son cousin Roland de lui prêter sa
-bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et offre à son
-cousin de l'accompagner; mais don Galiferos refuse en disant qu'il
-suffit seul pour tirer sa femme de captivité, fût-elle à cent cinquante
-lieues par delà les antipodes. Voyez comme il s'empresse de s'armer pour
-se mettre en route à l'instant même.
-
-Maintenant, seigneurs, tournez les yeux vers cette tour qui est là-bas;
-c'est une des tours de l'alcazar de Saragosse, qu'on appelle aujourd'hui
-Aljaferia. Cette dame, que vous voyez sur ce balcon, vêtue à la
-moresque, est la sans pareille Mélisandre, qui venait souvent s'y placer
-pour regarder du côté de la France, et se consoler ainsi de sa captivité
-par le ressouvenir de son cher mari et de la bonne ville de Paris. Oh!
-c'est ici, seigneurs, qu'il faut considérer avec attention une chose
-nouvelle, et qu'on n'a peut-être jamais vue. N'apercevez-vous pas un
-More qui s'en vient tout doucement le doigt sur la bouche? Le
-voyez-vous se glisser derrière Mélisandre? Le voilà qui lui frappe sur
-l'épaule? Mélisandre tourne la tête, et le More lui donne un baiser.
-Voyez comme la belle s'essuie les lèvres avec la manche de sa chemise!
-comme elle se lamente! la voilà toute en pleurs, qui arrache ses beaux
-cheveux blonds, comme s'ils étaient coupables de l'affront que le More
-vient de lui faire. Voyez aussi ce grave personnage à turban qui se
-promène dans cette galerie. Ce grave personnage, c'est Marsile, roi de
-Sansuena, qui, s'étant aperçu de l'insolence du More, et sans considérer
-que c'est son parent et l'un de ses favoris, le fait saisir par les
-archers de sa garde, et commande qu'on le promène dans toutes les rues
-et par toutes les places publiques de la ville, avec un écriteau devant
-et un autre derrière, et qu'on lui applique deux cents coups de fouet.
-
-Voyez maintenant comment les archers sortent pour exécuter la sentence
-aussitôt qu'elle est prononcée, parce que chez les Mores il n'y a ni
-information, ni confrontation, ni appel.
-
-Holà, l'ami, s'écria don Quichotte, suivez votre histoire en droite
-ligne, sans prendre de chemin de traverse; car pour tirer au clair une
-vérité, il faut bien des preuves et des surpreuves.
-
-Petit garçon, répliqua de derrière son tableau maître Pierre, fais ce
-que te dit ce bon seigneur, sans t'amuser à battre les buissons:
-poursuis ton chemin et ne t'occupe pas du reste.
-
-Le jeune garçon reprit: Celui qui se présente là, à cheval, couvert
-d'une cape de Béarn, c'est don Galiferos en personne, à qui la belle
-Mélisandre, apaisée par le châtiment du More amoureux, parle du haut de
-la tour; croyant que c'est quelque voyageur étranger: Chevalier, lui
-dit-elle, si vous allez en France, informez-vous de don Galiferos. Je ne
-vous rapporte point tout leur entretien, parce que les longs discours
-sont ennuyeux; il suffit de savoir comment don Galiferos se fait
-reconnaître, et comment Mélisandre montre, par les transports auxquels
-elle se livre, qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant qu'on la voit se
-glisser du balcon, pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux
-bien-aimé. Mais le malheur poursuit toujours les gens de bien. Voilà
-Mélisandre arrêtée par sa jupe à un des fers du balcon; elle reste
-suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Hélas! comment
-fera-t-elle, et qui la secourra dans un si grand péril? Voyez, pourtant,
-seigneurs, que le ciel ne l'abandonne point dans un danger si pressant;
-car don Galiferos s'approche, et sans nul souci de gâter sa riche jupe,
-il tire sa femme en bas, et malgré tous ces empêchements il la
-débarrasse, et la met aussitôt en croupe, à califourchon, comme un
-homme, l'avertissant de l'embrasser fortement par le milieu du corps,
-crainte de tomber, car elle n'était pas habituée à chevaucher ainsi.
-N'est-ce pas merveille d'entendre ce cheval, qui témoigne par ses
-hennissements combien il a de joie d'emporter son maître et sa
-maîtresse? Voyez comme ils s'éloignent de la ville, et prennent gaiement
-le chemin de Paris. Allez en paix, ô couple de véritables amants!
-arrivez sains et saufs dans votre chère patrie; puisse la mauvaise
-fortune ne pas mettre obstacle à votre voyage, que vos parents et vos
-amis vous voient jouir d'une paix tranquille le reste de vos jours, et
-que ces mêmes jours puissent égaler ceux de Nestor.
-
-En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix: Doucement, petit
-garçon, lui cria-t-il; ne montez pas si haut, la chute en deviendrait
-plus lourde.
-
-L'interprète continua sans répondre: Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car
-il y en a pour tout voir, qui s'aperçurent de la fuite de Mélisandre, et
-qui en donnèrent incontinent avis au roi Marsile, qui fit aussitôt
-donner l'alarme. Ne dirait-on pas que la ville est près de s'abîmer sous
-le bruit des cloches qui retentissent dans toutes les mosquées?
-
-Oh! pour ce qui est des cloches, observa don Quichotte, maître Pierre se
-trompe lourdement: les Mores n'en ont point; ils ne se servent que de
-tambours et de timbales, et de certaines _dulzaïna_, qui ressemblent
-beaucoup à nos clairons; faire sonner les cloches à Sansuena est un
-énorme anachronisme.
-
-Ne vous inquiétez pas pour si peu, seigneur chevalier, reprit maître
-Pierre: ne savez-vous pas que tous les jours on représente en Espagne
-des comédies remplies de sottises et d'extravagances, et qui n'en sont
-pas moins applaudies avec enthousiasme? Allez toujours, petit garçon, et
-laissez dire: pourvu que je garnisse mon gousset, je me moque du reste.
-
-Pardieu, maître Pierre a raison, dit don Quichotte.
-
-Or, voyez, seigneurs, poursuivit l'interprète, la belle et nombreuse
-cavalerie qui sort de la ville à la poursuite de nos amants; combien de
-trompettes résonnent, combien de timbales et de tambours retentissent de
-toutes parts! Pour moi, je crains bien qu'on ne les rattrape, et que
-nous ne les voyions ramener attachés à la queue des chevaux; ce qui
-serait un épouvantable spectacle.
-
-Don Quichotte, comme réveillé par ces paroles, voyant cette multitude de
-Mores et entendant tout ce tapage, crut en effet qu'il était temps de
-secourir ces amants fugitifs, il se leva brusquement, et s'écria tout
-hors de lui: Pour qui me prend-on donc ici? sera-t-il dit que, moi
-présent et vivant, on aura fait violence à un si fameux chevalier que
-don Galiferos? Arrêtez, canaille insolente, et ne soyez pas assez hardis
-pour oser passer outre, ou vous aurez affaire à don Quichotte de la
-Manche.
-
-Ce disant, il tire son épée, d'un bond atteint le théâtre, et commence à
-tomber sur la foule des Mores avec une fureur inouïe, pourfendant tous
-ceux qui se trouvent sous sa main. En s'escrimant ainsi, il porta un si
-furieux coup de haut en bas, que si le joueur de marionnettes n'eût
-baissé la tête, il la lui aurait fait sauter de dessus les épaules.
-
-Que faites-vous! seigneur chevalier! que faites-vous? criait maître
-Pierre; ce ne sont pas ici de véritables Mores: ne voyez-vous pas que ce
-sont des figures de carton, et que vous allez me ruiner?
-
-Les cris de maître Pierre n'arrêtèrent point notre héros. Tant qu'il
-croit voir des ennemis, ses coups tombaient serrés comme la pluie, si
-bien qu'en moins d'un _credo_ il mit le tableau en pièces, laissant le
-roi Marsile dangereusement blessé, Charlemagne la tête fendue, sans
-distinguer entre Mores ni chrétiens. Toute l'assistance se troubla; le
-singe s'enfuit et gagna le toit de la maison, le guide trembla, le page
-resta stupéfait; Sancho lui-même éprouva une grande frayeur, car, ainsi
-qu'il l'avoua après la tempête passée, il n'avait jamais vu son maître
-dans une pareille colère.
-
-Enfin, après avoir tout bouleversé, don Quichotte se calma: Je voudrais
-bien, dit-il en s'essuyant le front, tenir à l'heure qu'il est ces gens
-qui ne veulent pas reconnaître de quel avantage sont dans le monde les
-chevaliers errants. Si je ne m'étais pas trouvé là, dites-moi, je vous
-prie, ce qui serait advenu de don Galiferos et de la belle Mélisandre? A
-coup sûr ces mécréants les auraient déjà rattrapés et leur auraient fait
-un mauvais parti. Vive, vive la chevalerie errante, ajouta-t-il, en
-dépit de l'envie et malgré l'ignorance et la faiblesse de ceux qui n'ont
-pas le courage de se ranger sous ses lois! Que celui qui oserait
-soutenir le contraire paraisse à l'instant.
-
-Ah! qu'elle vive, j'y consens, repartit maître Pierre d'un ton
-lamentable; mais que je meure, moi misérable, qui puis bien répéter ce
-que disait le roi don Rodrigue: Hier, j'étais seigneur de toutes les
-Espagnes, aujourd'hui il ne me reste plus un pouce de terre. Il n'y a
-pas un quart d'heure j'avais la plus belle cour du monde, je commandais
-à des rois et à des empereurs, j'avais une armée innombrable en hommes
-et en chevaux, mes coffres étaient pleins de parures magnifiques, et me
-voilà dépouillé, pauvre et mendiant! me voilà surtout sans mon singe,
-qui était mon unique ressource; et cela par la fureur inconsidérée de ce
-chevalier, qu'on dit être le rempart des orphelins et des veuves,
-l'appui et le réconfort des affligés. Cette immense charité qu'on lui
-reconnaît envers les autres, il y renonce pour moi seul! Cependant béni
-soit Dieu mille fois jusqu'au trône de sa gloire, quoiqu'il ait permis
-que le chevalier de la Triste Figure ait tellement défiguré les miennes,
-qu'elles méritent mieux que lui-même de porter ce nom!
-
-Sancho se sentit tout attendri: Ne pleurez point, maître Pierre, lui
-dit-il, ne vous lamentez point; vous me fendez le cœur. Sachez que mon
-maître est aussi bon chrétien que vaillant chevalier; s'il vient à
-reconnaître qu'il vous a fait le moindre dommage, il vous le payera au
-centuple.
-
-Pourvu que le seigneur don Quichotte me paye une partie de ce que m'ont
-coûté mes figures, dit maître Pierre, je serai content et il mettra sa
-conscience en repos; car on ne saurait sauver son âme si l'on ne répare
-le tort fait au prochain, si l'on ne lui restitue le bien qu'on lui a
-pris.
-
-Cela est vrai, reprit don Quichotte; mais jusqu'à présent, maître
-Pierre, je ne sache pas avoir rien à vous.
-
-Comment! rien, seigneur, repartit maître Pierre: et ces tristes débris
-que vous voyez gisants sur le sol, qui les a dispersés, anéantis, si ce
-n'est la force de votre bras invincible? et ces corps à qui
-appartenaient-ils, si ce n'est à moi? enfin qui me faisait subsister, si
-ce n'étaient eux?
-
-Pour le coup, reprit don Quichotte, je doute moins que jamais de ce que
-j'ai répété si souvent: oui, les enchanteurs changent et bouleversent
-toutes choses à leur fantaisie pour m'abuser; car, je vous le jure,
-seigneurs qui m'entendez, ce que j'ai vu là m'a semblé réel et constant,
-comme au temps de Charlemagne; j'ai pris cette Mélisandre pour
-Mélisandre, don Galiferos pour don Galiferos, et Marsile pour le roi
-Marsile; en un mot, les Mores pour les Mores, comme s'ils avaient été en
-chair et en os. Cela étant, je n'ai pu retenir ma colère; et pour
-accomplir le devoir de ma profession, qui m'ordonne de secourir les
-opprimés, j'ai fait ce dont vous avez été témoins; si les effets ne
-répondent pas à mon intention, ce n'est pas ma faute, mais celle des
-enchanteurs qui me persécutent sans relâche. Cependant, tout innocent
-que je suis de leur malice, je me condamne à réparer le dommage: que
-maître Pierre dise ce qu'il lui faut pour la perte de ses figures, et je
-le lui ferai payer sur-le-champ.
-
-[Illustration: Tant qu'il croit voir des ennemis, ses coups tombent
-serrés comme la pluie (page 412).]
-
-Je n'attendais pas moins, dit maître Pierre, en s'inclinant
-profondément, de la chrétienne probité du vaillant don Quichotte de la
-Manche, le véritable soutien de tous les vagabonds nécessiteux: voilà le
-seigneur hôtelier et le grand Sancho Panza qui seront, s'il plaît à
-Votre Seigneurie, médiateurs entre elle et moi, et qui apprécieront mes
-figures brisées.
-
-J'y consens et de tout mon cœur, dit don Quichotte.
-
-Aussitôt maître Pierre ramassa Marsile, et montrant qu'il était sans
-tête: Vous voyez bien, seigneurs, dit-il, qu'il m'est impossible de
-remettre le roi de Saragosse en son premier état; ainsi je crois, sauf
-meilleur avis, qu'on ne peut me donner pour sa personne moins de quatre
-réaux et demi.
-
-D'accord, dit don Quichotte; passons à un autre.
-
-Pour cette ouverture de haut en bas, continua maître Pierre en levant de
-terre l'empereur Charlemagne, serait-ce trop de cinq réaux et un quart?
-
-Ce n'est-pas peu, dit Sancho.
-
-Ce n'est pas trop, repartit l'hôtelier; mais partageons le différend, et
-accordons-lui cinq réaux.
-
-Qu'on lui donne cinq réaux et le quart avec, dit don Quichotte; mais
-dépêchez-vous, maître Pierre; car il est temps de souper; et la faim
-commence à se faire sentir.
-
-Pour cette figure sans nez, avec un œil de moins, qui est celle de la
-belle Mélisandre, il me semble, dit maître Pierre, que, demander deux
-réaux et douze maravédis, c'est être fort accommodant.
-
-Ah! parbleu, s'écria don Quichotte, ce serait bien le diable si, à cette
-heure et d'après le galop qu'avait pris son cheval, don Galiferos et
-Mélisandre ne sont pas au moins sur la frontière de France. A d'autres,
-maître Pierre, ce n'est pas à moi qu'on vend un chat pour un lièvre;
-n'espérez pas me faire passer votre Mélisandre camuse pour la véritable
-Mélisandre qui, en ce moment, doit être à la cour de Charlemagne, en
-train de se divertir avec son époux.
-
-Maître Pierre voyant don Quichotte retourner à son premier thème, ne
-voulut pas le laisser échapper; il se mit à considérer la figure de
-plus près, et dit: Si ce n'est point là Mélisandre, il faut que ce soit
-quelqu'une de ses damoiselles, qui se servait de ses habits; qu'on me
-donne seulement soixante maravédis, je serai content.
-
-Il examina ainsi toutes les autres figures, mettant le prix à chacune,
-prix que les juges réglèrent, à la satisfaction des parties, à la somme
-de quarante réaux et trois quarts payés sur-le-champ par Sancho. Maître
-Pierre demanda encore deux réaux pour la peine qu'il aurait à rattraper
-son singe.
-
-Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, et plus s'il le faut, pour le
-satisfaire; mais j'en donnerais volontiers deux cents autres,
-ajouta-t-il, à qui m'assurerait que don Galiferos et Mélisandre sont
-maintenant en France, dans le sein de leur famille.
-
-Personne ne pourra le dire mieux que mon singe, repartit maître Pierre;
-mais le diable ne le rattraperait pas, effarouché comme il l'est;
-j'espère pourtant que la faim, jointe à l'attachement qu'il a pour moi,
-le feront revenir cette nuit. Au reste, demain il fera jour, et nous
-verrons.
-
-Enfin, la tempête apaisée, toute la compagnie soupa aux dépens de don
-Quichotte. L'homme aux hallebardes partit de grand matin; et dès qu'il
-fut jour, le guide et le page allèrent prendre congé de notre héros,
-l'un pour s'en retourner dans son pays, l'autre pour continuer son
-voyage. Don Quichotte donna une douzaine de réaux au page, et, après
-quelques judicieux conseils touchant la carrière qu'il allait suivre, il
-l'embrassa et le laissa partir. Quant à maître Pierre, bien instruit de
-l'humeur du chevalier, il ne voulut rien avoir de plus à démêler avec
-lui; ayant donc rattrapé son singe et ramassé les débris de son théâtre,
-il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla, de son
-côté, chercher les aventures. Don Quichotte fit payer largement
-l'hôtelier, et, le laissant non moins surpris de ses extravagances que
-de sa libéralité, il monta à cheval vers huit heures du matin, et se
-mit en route.
-
-Nous le laisserons cheminer, afin de donner à loisir plusieurs
-explications nécessaires à l'intelligence de cette histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-OU L'ON APPREND CE QU'ÉTAIENT MAITRE PIERRE ET SON SINGE, AVEC LE FAMEUX
-SUCCÈS QU'EUT DON QUICHOTTE DANS L'AVENTURE DU BRAIMENT, QU'IL NE
-TERMINA PAS COMME IL L'AVAIT PENSÉ
-
-
-Cid Hamed Ben-Engeli, l'auteur de cette grande histoire, commence le
-présent chapitre par ces paroles: _Je jure comme chrétien catholique_,
-etc., etc. Sur quoi le traducteur fait observer qu'en jurant comme
-chrétien catholique, tandis qu'il était More (et sans aucun doute il
-l'était), cid Hamed n'a voulu dire autre chose, sinon que comme le
-chrétien catholique promet, quand il jure, de dire la vérité, de même il
-promet de la dire en ce qui concerne don Quichotte, principalement en
-expliquant ce qu'étaient maître Pierre et son singe, dont les
-divinations faisaient l'admiration de toute la contrée. Il dit donc que
-ceux qui ont lu la première partie de cette histoire se rappelleront
-sans doute un certain Ginez de Passamont, auquel don Quichotte rendit la
-liberté ainsi qu'à d'autres forçats qu'on menait aux galères; bienfait
-dont ces gens de mauvaise vie le récompensèrent d'une si étrange
-manière. Ce Ginez de Passamont, que don Quichotte appelait don Ginesille
-de Parapilla, déroba, on se le rappelle, le grison de Sancho dans la
-Sierra Morena; et parce qu'il n'a point été dit alors de quelle manière
-eut lieu ce larcin, l'imprimeur ayant supprimé cinq ou six lignes qui
-l'expliquent, on a généralement attribué à l'auteur ce qui n'était
-qu'une omission de l'imprimerie. Voici comment le fait arriva.
-
-Pendant que Sancho dormait d'un profond sommeil sur son âne, Ginez
-employa le même artifice dont Brunel avait fait usage devant la
-forteresse d'Albraque, pour voler le cheval de Sacripant, et lui tira
-son grison d'entre les jambes après avoir placé sous le bât quatre pieux
-appuyés contre terre; depuis, Sancho retrouva son âne, ainsi que nous
-l'avons raconté. Ce Ginez, craignant d'être repris par la justice qui le
-recherchait pour ses prouesses (le nombre en était si grand qu'il en
-composa lui-même un gros volume), s'appliqua un emplâtre sur l'œil, et,
-ainsi déguisé, résolut de passer au royaume d'Aragon comme joueur de
-marionnettes, car en pareille matière et pour les tours de gobelets il
-était maître achevé. Chemin faisant, il acheta de quelques chrétiens qui
-revenaient de Barbarie le singe dont nous avons parlé, auquel il apprit,
-à certain signal, à lui sauter sur l'épaule et à paraître lui marmotter
-quelque chose à l'oreille. Son plan arrêté, notre homme, avant d'entrer
-dans un village, s'informait avec soin aux environs des particularités
-survenues dans cet endroit et des gens qu'elles concernaient. Cela logé
-dans sa mémoire, la première chose qu'il faisait en arrivant, c'était de
-dresser son théâtre, lequel représentait tantôt une histoire, tantôt une
-autre, mais toutes agréables et divertissantes. La représentation finie,
-il annonçait le talent de son singe, qui connaissait, disait-il, le
-passé et le présent, mais ne se mêlait point de l'avenir; pour chaque
-question il prenait deux réaux, et faisait meilleur marché à
-quelques-uns, après avoir tâté le pouls aux curieux. Souvent, quand il
-se trouvait avec des gens dont il savait bien l'histoire, encore qu'on
-ne lui adressât point de demande, il faisait à son singe le signal
-accoutumé, disait qu'il venait de lui révéler telle ou telle chose, et
-comme cela concordait presque toujours avec ce qui était arrivé, il
-s'était acquis un crédit incroyable parmi le peuple. S'il n'était pas
-bien informé, il y suppléait avec adresse, faisant une réponse ambiguë
-qui avait rapport à la demande; mais comme la plupart des gens n'y
-voyaient que du feu, il se moquait de tout le monde, et remplissait
-ainsi son escarcelle. En entrant dans l'hôtellerie, il reconnut de suite
-don Quichotte et Sancho, et il lui fut facile, on le pense bien, de les
-étonner, ainsi que tous ceux qui étaient présents. Cependant il lui en
-aurait coûté cher, si notre chevalier eût un peu plus baissé le bras
-quand il fit sauter la tête au roi Marsile et détruisit toute sa
-cavalerie, comme nous l'avons dit au chapitre précédent.
-
-Mais revenons à don Quichotte. En quittant l'hôtellerie, le héros de la
-Manche résolut d'aller visiter les beaux rivages de l'Èbre et les lieux
-environnants, avant de gagner Saragosse, l'époque des joutes annoncées
-dans cette ville étant encore assez éloignée. Il marcha ainsi deux jours
-entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être raconté. Le
-troisième jour, comme il gravissait une petite colline, il entendit un
-grand bruit de tambours et de trompettes. Il crut d'abord que c'était
-quelque troupe de soldats, et poussa Rossinante de ce côté; mais arrivé
-au sommet de la colline, il aperçut à l'autre extrémité de la plaine
-plus de deux cents hommes armés de lances, pertuisanes, arbalètes,
-piques, avec quelques arquebuses et un bon nombre de rondaches. Il
-descendit la côte et s'approcha assez du bataillon pour pouvoir
-distinguer des bannières avec leurs couleurs et leurs devises, parmi
-lesquelles une entre autres en satin blanc représentait un âne peint au
-naturel, le cou tendu, le nez en l'air, la bouche béante, la langue
-allongée, comme s'il eût été prêt à braire; autour étaient écrits ces
-mots: «Ce n'est pas pour rien que nos alcades se sont mis à braire.»
-
-Don Quichotte comprit par là que ces gens armés appartenaient au village
-du braiment, et il le dit à Sancho, tout en lui faisant remarquer que
-l'homme dont ils tenaient l'histoire s'était sans doute trompé,
-puisqu'il n'avait parlé que de régidors, tandis que la bannière mettait
-en scène des alcades.
-
-Il ne faut pas y regarder de si près, seigneur, répondit Sancho; ces
-régidors sont peut-être devenus alcades par la suite des temps; et puis,
-que ce soient des régidors ou des alcades, qu'est-ce que cela fait,
-s'ils se sont mis de même à braire? Il n'est pas plus étonnant
-d'entendre braire un alcade qu'un régidor.
-
-Bref, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé
-s'étaient mis en campagne pour combattre les habitants d'un autre
-village, qui les raillaient plus que de raison. Don Quichotte
-s'approcha, malgré les conseils de Sancho, qui avait peu de goût pour de
-semblables rencontres, et les gens du bataillon l'accueillirent, croyant
-que c'était quelqu'un de leur parti. Quant à lui, haussant sa visière,
-il poussa jusqu'à l'étendard, et là il fut entouré par les principaux de
-la troupe, lesquels demeurèrent plus qu'étonnés de son étrange figure.
-
-Don Quichotte les voyant attentifs à le considérer sans lui adresser la
-parole, voulut profiter de leur silence et leur parla en ces termes:
-Braves seigneurs, je vous supplie de ne point interrompre le discours
-que je vais vous adresser, à moins que vous ne le trouviez ennuyeux,
-car, dans ce cas, au moindre signe, je mettrai un frein à ma langue et
-un bâillon à ma bouche. Tous répondirent qu'il pouvait parler, et qu'ils
-l'écouteraient de bon cœur; notre héros continua donc de la sorte: Mes
-chers amis, je suis chevalier errant; ma profession est celle des armes
-et me fait un devoir de protéger ceux qui en ont besoin. Depuis
-plusieurs jours je connais votre disgrâce et la cause qui vous rassemble
-pour tirer vengeance de vos ennemis. Après avoir bien réfléchi sur votre
-affaire, et consulté les lois sur le duel, j'ai conclu que vous avez
-tort de vous tenir pour offensés, et en voici la raison: un seul homme
-ne peut, selon moi, offenser une commune entière, si ce n'est pourtant
-en l'accusant de trahison en général, comme nous en avons un exemple
-dans don Diego Ordugnez de Lara, qui défia tous les habitants de
-Zamora[100], ignorant que c'était le seul Vellidos Dolfos qui avait tué
-le roi son maître. Or, cette accusation et ce défi les offensant
-également, la vengeance en appartenait à tous en général et à chacun en
-particulier. Dans cette occasion, néanmoins, le seigneur don Diego
-s'emporta outre mesure, et dépassa de beaucoup les limites du défi, car
-il n'y avait aucun motif pour y comprendre avec les vivants, les morts,
-l'eau, le pain, les enfants à naître, et tant d'autres particularités
-dont son cartel contient l'énumération; mais lorsque la colère a débordé
-et s'est emparée d'un homme, aucun frein n'est capable de le retenir.
-
- [100] Voici ce défi:
-
- «Moi don Diego Ordunez de Lara, je vous défie, gens de Zamora, comme
- traîtres et félons; je défie tous les morts et avec eux tous les
- vivants; je défie les hommes et les femmes, ceux qui sont nés et ceux
- à naître; je défie les grands et les petits, la viande, le poisson,
- les eaux des rivières.
-
- «CANCIONERO.»
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Mes chers amis, je suis chevalier errant (page 416).]
-
-Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une république, un
-royaume, une province, une ville, une commune entière, il est manifeste
-que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense
-qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants
-de Valladolid, de Tolède ou de Madrid, se battaient à tout propos avec
-ceux qui les appellent _Cazalleros_[101], _Auberginois_, _Baleinaux_, et
-si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient à
-tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cités fussent
-toujours prêtes à prendre les armes à la moindre provocation! Non, non,
-que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre
-circonstances dans lesquelles les républiques bien gouvernées et les
-hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'épée. Ces quatre
-circonstances les voici: la première, c'est la défense de la foi
-catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel
-et divin; la troisième, la conservation de leur honneur, de leur famille
-et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre
-juste; et si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'il faudrait
-placer en seconde ligne, c'est la défense de la patrie. Mais recourir
-aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui
-ne sont pas de véritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de
-raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne
-peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous
-professons, laquelle nous ordonne de faire du bien à nos ennemis, et
-d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement, je le sais, paraît
-quelque peu difficile à accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui
-sont moins à Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon
-l'esprit; car Jésus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a
-menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre législateur,
-que son joug était doux et son fardeau léger; il n'a donc pu nous
-prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont
-obligées, par les lois divines et humaines, à calmer leurs
-ressentiments et à déposer leurs armes.
-
- [101] On appelait _Cazalleros_ les habitants de Valladolid, par
- allusion à Augustin de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud. On ignore
- l'origine des autres surnoms.
-
-Que je meure à l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien maître-là
-n'est pas théologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble
-comme un œuf ressemble à un autre œuf.
-
-Don Quichotte se tut quelque temps pour reprendre haleine, et voyant que
-toute l'assistance l'écoutait favorablement, il allait continuer sa
-harangue, quand, voyant que son maître s'arrêtait, Sancho se jeta à la
-traverse, prit la parole et dit: Monseigneur don Quichotte de la Manche,
-naguère appelé le chevalier de la Triste-Figure, et à présent le
-chevalier des Lions, est un gentilhomme de beaucoup de sens, et qui
-connaît son latin comme un bachelier. Dans les conseils qu'il donne il y
-va toujours rondement, et il n'y a point de lois ni d'ordonnances pour
-la guerre qu'il ne sache sur le bout de son doigt; ainsi donc,
-seigneurs, croyez tout ce qu'il dit, et qu'on s'en prenne à moi si l'on
-n'est pas content. Il est évident qu'on a tort de se mettre en colère
-pour cela seul qu'on entend braire, car moi, je m'en souviens fort bien,
-lorsque j'étais petit garçon, je brayais lorsqu'il m'en prenait envie,
-sans que personne y trouvât à redire; et sans vanité, c'était avec tant
-de naturel et de grâce, que tous les ânes du pays se mettaient à braire
-quand ils m'entendaient: je n'en étais pourtant pas moins fils de mon
-père, qui fut homme de bien. Ce talent excita la jalousie de
-quelques-uns des plus huppés du village, mais je m'en souciais comme
-d'un maravédis. Au reste, pour vous prouver ce que j'avance, écoutez
-seulement, et vous allez voir; car cette science est comme celle de
-nager, une fois apprise, on ne l'oublie plus.
-
-Aussitôt se serrant le nez avec les doigts, Sancho se mit à braire si
-puissamment, que tous les lieux d'alentour en retentirent; et il allait
-recommencer de plus belle, lorsqu'un des auditeurs, croyant qu'il ne le
-faisait que pour se moquer d'eux, leva une longue gaule et lui en
-déchargea sur les reins un si rude coup, qu'il l'étendit à terre tout de
-son long.
-
-Le voyant ainsi maltraité, don Quichotte courut la lance basse contre
-l'agresseur; mais tant de gens s'y opposèrent, qu'il lui fut impossible
-de venger son écuyer. Loin de là, lui-même se vit assailli d'une telle
-grêle de pierres, tellement menacé de toutes parts avec l'arbalète
-tendue et l'arquebuse en joue, qu'il tourna bride et s'échappa au grand
-galop de Rossinante, se recommandant à Dieu, et s'imaginant déjà être
-percé de mille balles. Mais ces gens se contentèrent de le voir fuir
-sans tirer un seul coup. Quand à Sancho, ils le replacèrent sur son âne,
-et lui permirent de rejoindre son maître; ce que le grison fit de
-lui-même, accoutumé qu'il était à suivre Rossinante et n'en pouvant
-demeurer un seul moment séparé.
-
-Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la tête, et voyant
-que Sancho n'était pas poursuivi, il attendit. Quant aux gens du village
-persiflé, ils restèrent là jusqu'à la nuit; puis ils s'en retournèrent
-chez eux, triomphant de ce que l'ennemi n'avait point paru. Je crois
-même, s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, qu'ils n'eussent
-pas manqué d'élever sur le terrain un trophée pour servir de monument à
-leur valeur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-DES GRANDES CHOSES QUE DIT BEN-ENGELI, ET QUE SAURA CELUI QUI LES LIRA
-S'IL LES LIT AVEC ATTENTION
-
-
-Quand le brave fuit, c'est que l'embuscade est découverte, et l'homme
-prudent doit se réserver pour une meilleure occasion. De ceci nous avons
-une preuve en don Quichotte, qui, sans songer au péril où il laissait le
-pauvre Sancho, aima mieux prendre la poudre d'escampette que de
-s'exposer à la fureur de cette troupe en courroux, et s'éloigna jusqu'à
-ce qu'il se crût en lieu de sûreté.
-
-Plié en deux sur son âne, Sancho le suivait, comme nous avons dit; en
-arrivant près de son seigneur, déjà il avait repris ses sens, et il se
-laissa tomber haletant devant Rossinante. Don Quichotte mit pied à terre
-pour voir s'il était blessé, et ne lui trouvant aucune égratignure, il
-lui dit avec colère: Sancho, mon ami, vous avez mal choisi votre temps
-pour braire; où diable avez-vous trouvé qu'il fût sage de parler corde
-dans la maison d'un pendu? A musique comme la vôtre, quel accompagnement
-pouvait-on faire, si ce n'est de coups de bâton? Rendez grâces à Dieu,
-Sancho, de ce qu'au lieu de vous bâtonner ils ne vous aient point fait
-le _per signum crucis_ avec une lame de cimeterre.
-
-Je ne suis pas en état de répondre, dit Sancho, et il me semble que je
-parle par les épaules; montons sur nos bêtes et tirons-nous d'ici. Soyez
-certain que je ne brairai de ma vie, mais à ce que je vois, les
-chevaliers errants lâchent pied tout comme les autres, et se soucient
-fort peu de laisser leurs pauvres écuyers moulus comme plâtre au pouvoir
-des ennemis.
-
-Se retirer n'est pas fuir, répondit don Quichotte. Apprenez-le Sancho,
-la valeur qui n'est pas fondée sur la prudence s'appelle témérité, et
-les prouesses d'un homme téméraire s'attribuent moins à son courage qu'à
-sa bonne fortune; ainsi je confesse m'être retiré, mais non pas avoir
-fui, et en cela j'ai imité plusieurs vaillants guerriers, qui surent se
-réserver pour de meilleures occasions. Les histoires sont pleines de
-semblables événements, que je pourrais vous raconter; mais comme cela
-est inutile, je m'en abstiens pour l'heure.
-
-En discourant de la sorte, don Quichotte avait remis Sancho sur son âne,
-puis, étant remonté à cheval, tous deux gagnèrent à petits pas un bois
-qu'on apercevait près de là. De temps en temps l'écuyer poussait de
-profonds hélas! et des gémissements douloureux; don Quichotte lui en
-demanda le sujet: C'est, répondit Sancho, que depuis l'extrémité de
-l'échine jusqu'à la nuque du cou, je ressens une douleur qui me fait
-perdre l'esprit.
-
-Sans aucun doute, reprit don Quichotte, cela vient de ce que le bâton
-étant large et long, il aura porté sur toutes les parties qui te font
-mal; s'il eût touché en quelque autre endroit, tu souffrirais de même à
-cet endroit-là.
-
-Pardieu, dit Sancho, Votre Grâce vient de me tirer d'un grand embarras,
-et de m'expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie! faut-il tant
-de paroles pour me prouver que je souffre à tous les endroits où le
-bâton a porté? Si je souffrais à la cheville du pied, passe encore; mais
-pour deviner que je souffre là où l'on m'a meurtri, il ne faut pas être
-sorcier. Je le vois, mon seigneur et maître, mal d'autrui n'est que
-songe, et chaque jour découvre ce que je dois attendre en compagnie de
-Votre Grâce. Aujourd'hui, vous m'avez laissé bâtonner; demain, vous me
-laisserez berner, comme l'autre fois; et si un jour il m'en coûte une
-côte, un autre jour il m'en coûtera les yeux de la tête. Que je ferais
-bien mieux... (mais je ne suis qu'une bête, et bête je resterai toute ma
-vie); que je ferais bien mieux de m'en aller retrouver ma femme et mes
-enfants, et prendre soin de ma maison avec le peu d'esprit que Dieu m'a
-donné, au lieu de m'amuser à vous suivre à travers champs, bien souvent
-sans boire ni manger. Car enfin, après avoir couru pendant tout le jour,
-si l'on a besoin de dormir, eh bien frère écuyer, vous dit-on, mesurez
-six pieds de terre; en voulez-vous davantage? taillez, taillez, en plein
-drap, vous êtes à même, étendez-vous de tout votre long. Ah! que je
-voudrais voir brûlé et réduit en cendres le premier qui s'avisa de la
-chevalerie errante, ou du moins celui qui a été assez sot pour servir
-d'écuyer à de pareils étourdis; je parle des chevaliers errants du temps
-passé; de ceux d'aujourd'hui je ne dis rien, je leur porte trop de
-respect, Votre Grâce étant du nombre: aussi bien, je commence à
-m'apercevoir qu'elle en revendrait au diable en personne.
-
-Maintenant que vous parlez à votre aise, reprit don Quichotte, je
-gagerais que vous ne ressentez aucun mal; eh bien, parlez, mon ami,
-parlez tout votre soûl, et dites tout ce qui vous viendra sur le bout de
-la langue: pourvu que vous ne vous plaigniez point, je supporterai de
-bon cœur l'ennui de vos impertinences. Au reste, avez-vous si grande
-envie d'aller retrouver votre femme et vos enfants, à Dieu ne plaise que
-je vous en empêche; vous avez mon argent, comptez le nombre de jours qui
-se sont écoulés depuis notre troisième sortie, supputez ce que vous
-devez gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains.
-
-Quand je servais Thomas Carrasco, le père du bachelier Samson, que Votre
-Grâce connaît bien, je gagnais deux ducats par mois, sans compter ma
-nourriture, répondit Sancho: je ne sais pas ce que je dois gagner avec
-vous, mais j'affirme que l'écuyer d'un chevalier errant fatigue beaucoup
-plus que le valet d'un laboureur, car, après tout, quand nous servons
-ces derniers, quel que soit le travail de la journée, au moins, la nuit
-venue, mangeons-nous à la marmite et dormons-nous dans un lit. Tandis
-que, depuis que je vous sers, je jure n'avoir tâté ni de l'un, ni de
-l'autre, si ce n'est le peu de jours que nous avons passés chez le
-seigneur don Diego, ou lorsque j'écumai la marmite de Gamache, et puis
-ce que j'ai mangé, bu et dormi chez Basile; le reste du temps, j'ai
-couché sur la dure et à ciel découvert, vivant à la grâce de Dieu, de
-pelures de fromage, de quelques noisettes, de croûtes de pain, et buvant
-l'eau qu'on trouve en ces déserts.
-
-J'en demeure d'accord, dit don Quichotte: combien croyez-vous donc que
-je doive vous donner de plus que Thomas Carrasco?
-
-Avec deux réaux par mois qu'ajouterait Votre Grâce, il me semble,
-répondit Sancho, que je serai raisonnablement payé quant aux gages;
-mais pour me dédommager de la perte de l'île que vous m'aviez promise,
-il serait juste d'ajouter encore six réaux, ce qui ferait trente réaux
-en tout.
-
-[Illustration: Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la
-tête (page 419).]
-
-C'est très-bien, répliqua don Quichotte; voilà vingt-cinq jours que nous
-sommes partis de notre village, comptez ce qui vous est dû, et, je le
-répète, payez-vous de vos propres mains.
-
-Nous sommes un peu loin de compte, repartit Sancho; car, pour ce qui est
-de l'île, il faut compter à partir du jour que vous me l'avez promise
-jusqu'à cette heure.
-
-Combien donc y a-t-il de jours que je vous l'ai promise? dit don
-Quichotte.
-
-Si je m'en souviens bien, répondit Sancho, il y a aujourd'hui quelque
-vingt ans, trois ou quatre jours de plus ou de moins.
-
-Par ma foi, voilà qui est plaisant, s'écria don Quichotte en partant
-d'un grand éclat de rire; à peine avons-nous employé deux mois dans
-toutes nos courses, et tu dis, Sancho, qu'il y a vingt ans que je t'ai
-promis cette île? Mon ami, je commence à croire que tu veux garder tout
-l'argent que tu as à moi! Eh bien, soit, qu'à cela ne tienne, je te
-l'abandonne de bon cœur, pour me voir au plus tôt débarrassé d'un si
-pitoyable écuyer! Mais, réponds-moi, prévaricateur des ordonnances
-écuyéresques de la chevalerie errante, où as-tu vu ou lu que jamais
-écuyer ait marchandé avec son seigneur, et contesté sur le plus ou sur
-le moins? Entre, pénètre, félon, brigand, vampire, car tu mérites tous
-ces noms; pénètre, dis-je, dans ce _mare magnum_ de leurs histoires, et
-si tu y trouves rien d'égal à ce que tu oses me proposer, je consens à
-passer pour le plus indigne chevalier qui ait jamais ceint l'épée.
-Aussi, et c'en est fait, tu peux prendre le chemin de ta maison, car je
-suis résolu à ne pas souffrir que tu me suives un seul instant de plus.
-O pain mal reconnu, ô promesses mal placées, ô misérable sans cœur, qui
-tient plus de la brute que de l'homme! tu songes à me quitter, quand
-j'étais sur le point de t'élever à une condition telle, qu'en dépit de
-ta femme on allait t'appeler monseigneur! tu te retires, quand j'ai la
-meilleure île de la mer à te donner! On a bien raison de dire que le
-miel n'est pas fait pour la bouche de l'âne: car âne tu es, âne tu
-vivras, et âne tu mourras, sans t'apercevoir même que tu n'es qu'une
-bête.
-
-Pendant que don Quichotte l'accablait de reproches, Sancho tout confus
-le regardait fixement; enfin, se sentant pénétré d'une vive douleur, le
-pauvre écuyer répondit d'une voix dolente et entrecoupée de sanglots:
-Monseigneur, mon bon maître, je confesse que je suis un âne, et que pour
-l'être tout à fait il ne manque que la queue; si vous voulez me la
-mettre, je la tiendrai pour bien placée, et je vous servirai comme un
-âne le reste de mes jours. Que Votre Grâce me pardonne et prenne pitié
-de ma jeunesse; considérez que je ne sais pas grand'chose, et que si je
-parle beaucoup, c'est plutôt par infirmité que par malice; mais qui
-pèche et s'amende, à Dieu se recommande.
-
-J'aurais été fort étonné, Sancho, reprit don Quichotte, que tu eusses
-prononcé vingt paroles sans citer quelque proverbe; eh bien, oui, je te
-pardonne à condition que tu te corrigeras et que tu ne seras plus
-désormais si attaché à ton intérêt; prends courage et repose-toi sur la
-foi de mes promesses qui, pour ne pas encore être réalisées, n'en sont
-pas moins certaines.
-
-Sancho promit de s'amender et de faire de nécessité vertu. Sur ce ils
-entrèrent dans le bois, et se couchèrent chacun au pied d'un arbre.
-Sancho dormit mal, les coups de gaule se faisant mieux sentir par le
-serein; quant à don Quichotte, il s'abandonna à ses rêveries
-habituelles. Après avoir pris quelque repos, le jour venu, ils
-continuèrent leur chemin vers les célèbres rivages de l'Èbre, où il leur
-arriva ce que nous raconterons dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA BARQUE ENCHANTÉE
-
-
-Après avoir cheminé pendant deux jours entiers, nos aventuriers
-arrivèrent au bord de l'Èbre. Don Quichotte éprouva un vif plaisir à la
-vue de ce fleuve; il ne pouvait se lasser de considérer la beauté de ses
-rives, l'abondance et la tranquillité de ses eaux, et cet aspect
-réveilla dans sa mémoire mille amoureuses pensées. Il se rappela ce
-qu'il avait vu dans la caverne de Montesinos, car bien que le singe de
-maître Pierre lui eût dit que ces choses étaient en partie vraies, en
-partie fausses, il était disposé à les regarder comme des réalités, au
-rebours de Sancho qui les tenait pour autant de mensonges.
-
-Tout à coup notre héros aperçut une petite barque, sans rames et sans
-voiles, attachée à un tronc d'arbre; il regarda de tous côtés, et ne
-voyant personne, il mit pied à terre, dit à son écuyer d'en faire autant
-et de lier leurs montures à un saule qui se trouvait là. Sancho lui
-demanda pourquoi il descendait si brusquement de cheval et quel était
-son dessein.
-
-Apprends, répondit don Quichotte, que ce bateau est ici pour m'inviter à
-y entrer, afin que j'aille au secours soit d'un chevalier, soit de toute
-autre personne qui se trouve en pressant danger: car c'est ainsi que
-procèdent les enchanteurs. Lorsqu'un chevalier de leurs amis court
-quelque péril dont il ne peut être tiré que par le bras d'un autre
-chevalier, ils lui envoient un bateau comme celui-ci, ou bien ils
-l'enlèvent dans quelque nuage, et en un clin d'œil il est transporté, à
-travers les airs ou sur les eaux, aux lieux où on a besoin de son aide.
-Sans nul doute, cette barque est placée ici pour le même objet, ou je
-ne m'y connais pas. Donc, avant que la nuit arrive, attache ensemble
-Rossinante et ton grison, et partons sans perdre de temps, car je suis
-résolu de tenter cette aventure, une troupe de carmes déchaussés
-vint-elle me prier de n'en rien faire.
-
-Puisqu'il en est ainsi, reprit Sancho, et que Votre Grâce veut à tout
-propos donner dans ce que j'appellerai des folies, il n'y a qu'à obéir
-et à baisser la tête, suivant le proverbe qui dit: Fais ce que ton
-maître ordonne, et assieds-toi à table à ses côtés. Toutefois, et pour
-l'acquit de ma conscience, je veux avertir Votre Grâce que ce bateau
-n'appartient pas à des enchanteurs, mais plutôt à quelque pêcheur de
-cette rivière où l'on prend, dit-on, les meilleures aloses du monde.
-
-Tout en disant cela, Sancho attachait Rossinante et le grison,
-très-affligé de les laisser seuls, et appelant sur eux dans le fond de
-son âme la protection des enchanteurs.
-
-Ne te mets point en peine de ces animaux, lui dit don Quichotte; celui
-qui va conduire les maîtres en prendra soin.
-
-Or ça, reprit Sancho, les voilà attachés: que faut-il faire?
-
-Nous recommander à Dieu et lever l'ancre, repartit don Quichotte; je
-veux dire nous embarquer et couper la corde qui retient ce bateau. Puis
-sans plus délibérer il saute dedans, suivi de son écuyer, coupe la
-corde, et le bateau s'éloigne de la rive.
-
-A peine Sancho fut-il à vingt pas du bord, qu'il commença à trembler, se
-croyant perdu; mais ce fut bien pis quand il entendit le grison braire
-et vit Rossinante se débattre pour se détacher: Seigneur, dit-il, voilà
-Rossinante qui s'efforce de rompre son licou pour venir nous retrouver,
-et mon âne qui gémit de notre absence. Mes bons amis, continua-t-il en
-tournant vers eux ses regards, prenez patience: nous nous désabuserons,
-s'il plaît à Dieu, de la folie qui nous mène, et nous vous rejoindrons
-bientôt. Et il se mit à pleurer si amèrement, que don Quichotte
-impatienté, lui dit:
-
-Que crains-tu, lâche créature? qui te poursuit, cœur de souris
-casanière, et qu'as-tu à gémir de la sorte? Ne dirait-on pas que tu
-marches pieds nus sur les rochers aigus et tranchants des monts Riphées,
-ou à travers les sables ardents des déserts de la Libye? N'es-tu pas
-assis comme un prince, t'abandonnant sans fatigue au cours de cet
-aimable fleuve? Va, va, console-toi, nous allons bientôt entrer dans le
-vaste Océan, si déjà nous n'y sommes, car nous avons fait pour le moins
-sept ou huit cents lieues. Si j'avais un astrolabe pour prendre la
-hauteur du pôle, je te dirais au juste combien de chemin nous avons
-fait; cependant, ou je n'y entends rien, ou nous avons passé, ou nous
-sommes sur le point de passer la ligne équinoxiale, située à égale
-distance des deux pôles.
-
-Et quand nous aurons passé cette ligne, combien aurons-nous fait de
-chemin? demanda Sancho.
-
-Beaucoup assurément, répondit don Quichotte: car alors nous aurons
-parcouru la moitié du globe terrestre, qui, selon le comput de Ptolémée,
-le plus célèbre des cosmographes, ne compte pas moins de trois cent
-soixante degrés, ce qui, à vingt-cinq lieues par degré, fait neuf mille
-lieues de tour.
-
-Pardieu, Votre Grâce prend à témoin une jolie personne, l'homme qui pue
-comme quatre! dit Sancho.
-
-Don Quichotte ne put s'empêcher de sourire de la manière dont son écuyer
-avait compris les mots comput et cosmographe: Tu sauras, lui dit-il, que
-ceux qui vont aux Indes regardent comme un signe positif que la ligne
-est passée, quand certains insectes meurent instantanément, et qu'on ne
-pourrait en trouver un sur tout le bâtiment, fût-ce au poids de l'or.
-Ainsi, promène ta main sous une de tes cuisses, et si tu y trouves
-quelque être vivant, nos doutes seront éclaircis; dans le cas
-contraire, nous aurons passé la ligne.
-
-Je ferai ce que m'ordonne Votre Grâce, répliqua Sancho, quoique ces
-expériences me paraissent inutiles, puisque, selon moi, nous ne sommes
-pas à cinq toises du rivage, et que je vois de mes yeux Rossinante et le
-grison au même endroit où nous les avons laissés.
-
-Fais ce que je t'ai dit, répliqua don Quichotte, et ne t'inquiète pas du
-reste. Tu ne sais pas, je pense, ce que c'est que zodiaque, lignes,
-parallèles, pôles, solstices, équinoxes, planètes, enfin tous les degrés
-et les mesures dont se composent la sphère céleste et la sphère
-terrestre; car si tu connaissais toutes ces choses, même d'une manière
-imparfaite, tu saurais combien de parallèles nous avons coupés, combien
-de signes nous avons parcourus, et combien de constellations nous avons
-laissées derrière nous. Mais je te le répète, tâte-toi de la tête aux
-pieds; je suis certain qu'à cette heure tu es plus net qu'une feuille de
-papier blanc.
-
-Sancho obéit, et porta la main sous le pli de son jarret gauche, après
-quoi il se mit à regarder son maître en souriant: Ou l'expérience est
-fausse, lui dit-il, ou nous ne sommes pas arrivés à l'endroit que pense
-Votre Grâce, il s'en faut de bien des lieues.
-
-Comment! reprit don Quichotte, est-ce que tu as trouvé quelqu'un?
-
-Et même quelques-uns, répondit Sancho. Puis, secouant les doigts, il
-plongea sa main dans le fleuve, sur lequel glissait tranquillement la
-barque sans être poussée par aucun enchanteur, mais tout bonnement par
-le courant, qui était alors doux et paisible.
-
-Tout à coup ils aperçurent un grand moulin établi au milieu du fleuve. A
-cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix retentissante: Regarde, ami
-Sancho, tu as devant toi la forteresse ou le château dans lequel doivent
-se trouver le chevalier ou la princesse infortunés au secours de qui le
-ciel nous envoie.
-
-De quel château ou forteresse parlez-vous? répondit Sancho; ne
-voyez-vous pas que c'est un moulin établi sur la rivière pour moudre le
-blé?
-
-Tais-toi, repartit don Quichotte. Cela te semble un moulin, mais ce
-n'est qu'une illusion: ne t'ai-je pas répété plus de cent fois que les
-enchanteurs changent, dénaturent, transforment toutes choses à leur
-fantaisie? je ne dis pas qu'ils les transforment réellement, mais qu'ils
-paraissent les transformer, comme ils nous l'ont fait assez voir dans la
-métamorphose de Dulcinée.
-
-Pendant ce dialogue, le bateau ayant gagné le milieu du fleuve, commença
-à marcher avec plus de rapidité. Les gens du moulin, voyant venir au fil
-de l'eau une barque prête à s'engouffrer sous les roues, sortirent avec
-de longues perches pour l'arrêter, en criant de toutes leurs forces: Où
-allez-vous, imprudents? quel désespoir vous pousse? voulez-vous donc
-vous faire mettre en pièces? Et comme ces hommes étaient couverts de
-farine de la tête aux pieds, ils ressemblaient beaucoup à une apparition
-fantastique.
-
-Ne t'ai-je pas dit, Sancho, que j'allais avoir à montrer toute la force
-de mon bras? Regarde combien de monstres s'avancent contre moi, combien
-de fantômes hideux essayent de m'épouvanter!
-
-Se dressant debout dans la barque, il se met à menacer les meuniers:
-Canaille mal née, canaille mal apprise, leur criait-il, hâtez-vous de
-mettre en liberté ceux que vous retenez injustement dans votre château;
-car je suis don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions,
-que l'ordre souverain des cieux envoie pour mettre fin à cette aventure.
-
-En même temps, il tire son épée et s'escrime en l'air contre les
-meuniers, qui, sans rien comprendre à ces extravagances, tâchaient
-seulement d'empêcher avec leurs perches le bateau d'entrer dans le
-torrent formé par les roues du moulin. Le pauvre Sancho était à genoux,
-priant Dieu de le sauver d'un si grand péril. Enfin, les meuniers
-parvinrent à détourner le bateau, mais non pas si heureusement qu'il ne
-chavira au milieu de la rivière avec ceux qu'il portait. Bien prit à don
-Quichotte de savoir nager, car le poids de ses armes l'entraîna par deux
-fois au fond de l'eau; et si les meuniers ne s'y fussent jetés pour les
-en tirer, l'un par les pieds, l'autre par la tête, les aventures du
-maître et du valet en restaient là. Quand ils furent déposés à terre,
-plus trempés que morts de soif, Sancho s'agenouilla, et les mains
-jointes, les yeux levés au ciel, il se mit à demander à Dieu, dans une
-longue et fervente oraison, de le délivrer à jamais des folies de son
-seigneur.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Mes bons amis, continua Sancho, prenez patience (page 423).]
-
-Pendant ce temps, les pêcheurs étaient accourus; voyant leur barque
-brisée, ils se jetèrent sur Sancho, demandant à don Quichotte de leur
-payer le dommage.
-
-Très-volontiers, reprit notre héros avec son sang-froid habituel, mais à
-une condition, c'est que sur-le-champ vous allez mettre en liberté ceux
-que vous retenez par violence dans ce château.
-
-De quel château et de quels prisonniers parles-tu, tête à l'envers?
-repartit un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener ceux qui viennent
-moudre le blé à ce moulin?
-
-C'est folie, dit à part soi don Quichotte, c'est parler dans le désert
-que vouloir faire entendre raison à semblable canaille. Il faut qu'il se
-soit ici rencontré deux enchanteurs, dont l'un détruit ce que l'autre
-fait; car l'un m'envoie la barque, et l'autre la renverse. Que Dieu y
-porte remède, s'il lui plaît! Au reste, voilà le train du monde, on n'y
-rencontre qu'artifice et contrariété de toutes parts. Se tournant
-ensuite vers le moulin: Qui que vous soyez, amis, qui gémissez enfermés
-dans cette prison, pardonnez-moi si, pour mon malheur et pour le vôtre,
-je ne puis briser vos fers; c'est sans doute à un autre chevalier qu'est
-réservée cette aventure. Il finit par entrer en arrangement avec les
-pêcheurs, à qui Sancho compta cinquante réaux en poussant de profonds
-soupirs. Encore une seconde traversée comme celle-ci, disait-il, et tout
-notre avoir sera bientôt au fond de l'eau.
-
-Meuniers et pêcheurs considéraient, pleins de surprise, ces deux hommes,
-et, les tenant pour fous, ils se retirèrent, les premiers dans leur
-moulin, les seconds dans leurs cabanes. Don Quichotte et Sancho
-retournèrent à leurs bêtes, et bêtes ils restèrent comme devant. Ainsi
-finit l'aventure de la barque enchantée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UNE BELLE CHASSERESSE
-
-
-Nos aventuriers rejoignirent Rossinante et le grison, l'oreille basse,
-principalement Sancho, à qui c'était percer l'âme que de toucher à son
-argent. Finalement ils enfourchèrent leurs montures sans mot dire, et
-s'éloignèrent du célèbre fleuve: don Quichotte enseveli dans ses
-pensées amoureuses, et Sancho dans celle de sa fortune à faire, qu'il
-voyait plus reculée que jamais, car, malgré sa simplicité, il
-s'apercevait bien que les espérances et les promesses de son maître
-étaient autant de chimères; aussi cherchait-il l'occasion de décamper et
-de prendre le chemin de son village. Mais le sort en ordonna autrement,
-comme nous le verrons bientôt.
-
-Il arriva donc le jour suivant qu'au coucher du soleil, en débouchant
-d'un bois, don Quichotte aperçut dans une vaste prairie quantité de gens
-qui chassaient à l'oiseau. En approchant, il distingua parmi les
-chasseurs une dame très-gracieuse, montée sur une haquenée ou palefroi
-portant selle en drap vert et à pommeau d'argent; cette dame était
-également habillée de vert et en équipage de chasse, mais d'un si bon
-goût et avec tant de richesse, qu'elle semblait l'élégance en personne.
-Sur son poing droit se voyait un faucon, ce qui fit penser à don
-Quichotte que ce devait être une grande dame et la maîtresse de ces
-chasseurs, comme elle l'était en effet; aussi dit-il à Sancho: Cours,
-mon fils, cours saluer de ma part la dame au palefroi et au faucon, et
-dis-lui que moi, le chevalier des Lions, je baise les mains à son
-insigne beauté, et que si elle le permet j'irai les lui baiser moi-même
-et la servir en tout ce qu'il plaira à Sa Grandeur de m'ordonner.
-Seulement, prends garde à tes paroles, et ne va pas enchâsser dans ton
-compliment quelques-uns de ces proverbes dont tu regorges à toute heure.
-
-Vous avez bien trouvé l'enchâsseur, répondit Sancho; est-ce la première
-fois que je porte des messages à de grandes dames?
-
-Hormis le message que tu as porté à Dulcinée, je n'en sais pas d'autres,
-dit don Quichotte, au moins depuis que tu es à mon service.
-
-Il est vrai, reprit Sancho; mais un bon payeur ne craint point de donner
-des gages, et dans une maison bien fournie la nappe est bientôt mise; je
-veux dire qu'il n'est pas besoin de me faire la leçon, car Dieu merci,
-je sais un peu de tout.
-
-Je le crois, dit don Quichotte; va donc et que Dieu te conduise.
-
-Sancho partit au grand trot de son âne. Quand il fut arrivé près de la
-belle chasseresse, il mit pied à terre, et s'agenouillant devant elle,
-il lui dit: Belle et noble dame, ce chevalier que vous voyez là-bas, et
-qu'on appelle le chevalier des Lions, est mon maître; moi, je suis son
-écuyer, qui dans sa maison a nom Sancho Panza. Ce chevalier des Lions
-qui, naguère encore, s'appelait le chevalier de la Triste Figure,
-m'envoie prier Votre Grandeur de lui octroyer la très-humble permission
-de vous offrir ses services afin de satisfaire son désir, lequel est, à
-ce qu'il dit, et comme je le crois, de servir éternellement votre haute
-fauconnerie et beauté. En octroyant cette permission, Votre Seigneurie
-fera une chose qui tournera à son profit, tandis que mon maître en
-recevra faveur insigne et signalé contentement.
-
-Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous vous êtes acquitté de
-votre commission avec toutes les formalités qu'exigent de pareils
-messages; levez-vous, je vous prie: l'écuyer d'un aussi fameux chevalier
-que le chevalier de la Triste-Figure, dont nous connaissons très-bien
-les aventures, ne doit pas rester sur ses genoux: levez-vous, mon ami,
-et allez dire à votre maître qu'il fera honneur et plaisir au duc mon
-époux, et à moi, s'il veut prendre la peine de se rendre à une maison de
-plaisance que nous avons près d'ici.
-
-Sancho se leva, charmé de l'exquise courtoisie de la belle chasseresse,
-et surtout de lui avoir entendu dire qu'elle connaissait parfaitement le
-chevalier de la Triste-Figure, qu'elle n'avait pas appelé chevalier des
-Lions, parce que sans doute il portait ce nom depuis trop peu de temps.
-
-Brave écuyer, ajouta la duchesse, votre maître n'est-il pas celui dont
-il circule une histoire imprimée sous le nom de l'ingénieux chevalier
-don Quichotte de la Manche, et qui a pour maîtresse une certaine
-Dulcinée du Toboso?
-
-C'est lui-même, Madame, répondit Sancho, et cet écuyer dont il est parlé
-dans l'histoire, et qu'on appelle Sancho Panza, c'est moi si l'on ne m'a
-pas changé en nourrice; je veux dire, si l'on ne m'a pas défiguré à
-l'imprimerie.
-
-Je suis charmée, reprit la duchesse: allez, mon cher Panza, dites à
-votre maître qu'il sera le bienvenu sur nos terres, et que rien ne
-pouvait nous causer une plus grande satisfaction.
-
-Avec une si agréable réponse, Sancho retourna plein de joie vers son
-maître, à qui il raconta tout ce qu'avait dit la dame, élevant jusqu'au
-ciel sa courtoisie, sa grâce et sa beauté. Aussitôt don Quichotte se met
-gaillardement en selle, s'affermit sur ses étriers, relève sa visière,
-et donnant de l'éperon à Rossinante, part pour aller baiser la main de
-la duchesse, qui, dès que Sancho l'eut quittée, avait fait prévenir le
-duc, son époux, de l'ambassade qui venait de se présenter. Tous deux se
-préparèrent donc à recevoir notre chevalier, et comme ils connaissaient
-la première partie de son histoire, ils l'attendaient avec impatience,
-se promettant de le traiter selon sa fantaisie, d'abonder dans son sens
-pendant le temps qu'il passerait près d'eux, sans le contredire en quoi
-que ce fût, et surtout en observant le cérémonial de la chevalerie
-errante, dont ils connaissaient parfaitement les histoires, car ils en
-étaient très-friands.
-
-En ce moment parut don Quichotte, la visière haute; et comme il se
-préparait à descendre de cheval, Sancho se hâta d'aller l'y aider. Mais
-le sort voulut qu'en sautant à bas du grison, notre écuyer s'embarrassa
-si bien le pied dans la corde qui lui servait d'étrier, qu'il lui fut
-impossible de se dégager, et qu'il tomba, la poitrine et le visage
-contre le sol. Notre héros, qui ne s'était aperçu de rien et croyait
-Sancho à son poste, leva la jambe pour mettre pied à terre; mais
-entraînant la selle, mal sanglée sans doute, il roula entre les jambes
-de Rossinante, crevant de dépit et maudissant son écuyer, qui de son
-côté restait le pied pris dans l'entrave.
-
-Sur l'ordre du duc, les chasseurs coururent au secours du maître et de
-l'écuyer; ceux-ci relevèrent don Quichotte, qui, tout maltraité de sa
-chute, s'en alla cependant, clopin clopant, s'agenouiller devant Leurs
-Seigneuries. Le duc ne voulut point le permettre, mais, au contraire il
-descendit de cheval et fut embrasser don Quichotte.
-
-C'est pour moi un bien grand déplaisir, seigneur chevalier de la
-Triste-Figure, lui dit-il, que le jour où pour la première fois Votre
-Grâce met le pied dans mes domaines, elle ait lieu de s'en repentir;
-mais l'incurie des écuyers est souvent cause de pareils accidents.
-
-Votre présence, prince, répondit don Quichotte, m'est un si grand
-bonheur, que peu importe le prix auquel j'en obtiens l'avantage; et je
-me consolerais de ma disgrâce, eussé-je été précipité dans le fond des
-abîmes, car la gloire d'avoir approché de votre personne suffirait pour
-m'en tirer. Mon écuyer, que Dieu maudisse, sait mieux délier sa langue
-pour débiter des sottises que fixer solidement une selle. Mais dans
-quelque posture que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval,
-je n'en serai pas moins toujours à votre service, et à celui de madame
-la duchesse, votre digne compagne, reine de la beauté et princesse
-universelle de la courtoisie.
-
-Trève de flatterie, seigneur don Quichotte de la Manche, reprit le duc:
-là ou règne la sans pareille Dulcinée du Toboso, on ne peut, on ne doit
-louer d'autre beauté que la sienne.
-
-Sancho, qui achevait de se débarrasser de la corde qui lui servait
-d'étrier, prit la parole et dit: Certes, on ne saurait nier que madame
-Dulcinée du Toboso ne soit fort belle, et j'en conviens tout le premier;
-mais au moment où on y pense le moins saute le lièvre, et j'ai ouï dire
-que dame nature ressemble au potier qui a fait un beau vase; quand il
-en a fait un, il peut en faire deux, trois, voire même cent: aussi, sur
-mon âme, madame la duchesse ne le cède en rien à madame Dulcinée.
-
-Madame, dit don Quichotte en se tournant vers la duchesse, Votre
-Grandeur saura que jamais chevalier errant n'a eu un écuyer plus bavard
-et plus facétieux que le mien; au reste, il prouvera surabondamment la
-vérité de ce que j'avance, si Votre Altesse daigne me garder quelques
-jours à son service.
-
-Si le bon Sancho est plaisant, je l'en estime davantage, reprit la
-duchesse; vous le savez, seigneur chevalier, bien plaisanter n'est point
-le partage des esprits lourds et grossiers; et puisque Sancho est
-plaisant, je le tiens désormais pour homme d'esprit.
-
-Et grand bavard, ajouta don Quichotte.
-
-Tant mieux, repartit le duc; un homme qui parle bien ne saurait trop
-parler. Mais pour ne point perdre nous-mêmes le temps en vains discours,
-marchons, et que l'illustre chevalier de la Triste-Figure nous fasse
-l'honneur de nous accompagner.
-
-Vos Altesses voudront bien dire chevalier des Lions, reprit Sancho; il
-n'y a plus de Triste-Figure.
-
-Des Lions, soit, reprit le duc; eh bien, que le seigneur chevalier des
-Lions vienne donc, s'il lui plaît, à un château que j'ai près d'ici, où
-madame la duchesse et moi lui ferons l'accueil que nous avons coutume
-d'accorder à tous les chevaliers errants qui nous honorent de leur
-visite.
-
-Tous montèrent à cheval et se mirent en marche. Le duc et don Quichotte
-se tenant à côté de la duchesse, qui appela Sancho et voulut qu'il se
-tînt auprès d'elle, parce qu'elle prenait beaucoup de plaisir à
-l'entendre. Notre écuyer ne se fit pas prier, et se mit de quart dans la
-conversation, au grand plaisir des deux époux, pour qui c'était une
-bonne fortune d'héberger un tel chevalier errant et un tel écuyer
-parlant.
-
-[Illustration: Il roula entre les jambes de Rossinante, crevant de dépit
-et maudissant son écuyer (page 428).]
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-QUI TRAITE DE PLUSIEURS GRANDES CHOSES
-
-
-On ne saurait exprimer la joie qu'avait Sancho de se voir en si grande
-faveur auprès de la duchesse, comptant bien trouver chez elle la même
-abondance qu'il avait rencontrée chez le seigneur don Diego et chez
-Basile; car toujours prêt à mener joyeuse vie, notre écuyer saisissait
-aux cheveux, dès qu'elle se présentait, l'occasion de faire bonne chère.
-
-Avant d'arriver au château, le duc avait pris les devants, afin
-d'avertir ses gens de la manière dont il voulait qu'on traitât don
-Quichotte: si bien que lorsque le chevalier parut, deux laquais ou
-palefreniers, vêtus de longues vestes de satin cramoisi, l'aidèrent à
-descendre de cheval, le priant en même temps d'aider leur maîtresse à
-mettre pied à terre. Don Quichotte obéit; mais comme, après mille
-cérémonies, la duchesse s'opiniâtrait à ne point descendre, disant
-qu'elle ne pouvait consentir à charger un si fameux chevalier d'un si
-inutile fardeau, le duc vint donner la main à son épouse. On entra
-ensuite dans une cour d'honneur, où deux belles damoiselles
-s'approchèrent de don Quichotte, et lui jetèrent sur les épaules un
-manteau de fine écarlate, pendant que les galeries se remplissaient de
-serviteurs qui, après avoir crié: Bienvenues soient la crème et la fleur
-des chevaliers errants! répandirent des flacons d'eau de senteur sur
-toute la compagnie.
-
-Une telle réception ravissait notre héros, et ce jour fut le premier où
-il se crut un véritable chevalier errant, parce qu'on le traitait de la
-même façon que, dans ses livres, il avait vu qu'on traitait les
-chevaliers des siècles passés.
-
-Sancho, laissant son grison, s'était attaché aux jupons de la duchesse;
-il la suivit dans le château; mais bientôt sa conscience lui reprochant
-d'avoir abandonné son âne seul à la porte, il s'approcha d'une
-respectable duègne qui était venue avec d'autres femmes au-devant de
-leur maîtresse: Dame Gonzalès, lui dit-il à demi-voix, comment s'appelle
-Votre Grâce?
-
-Je m'appelle Rodriguez de Grijalva, reprit la duègne; que
-souhaitez-vous, mon ami?
-
-Je voudrais bien, dit Sancho, que Votre Grâce me fît celle d'aller à la
-porte du château; là vous trouverez un âne, qui m'appartient; ayez la
-bonté de le faire conduire à l'écurie, ou de l'y conduire vous-même, car
-le pauvre animal est timide, et ne saurait rester seul un instant.
-
-Si le maître n'est pas mieux appris que le valet, nous voilà bien
-tombées, répondit la duègne; allez, mon ami, allez ailleurs chercher des
-dames qui prendront soin de votre âne; ici elles ne sont point faites
-pour semblables besognes.
-
-Peste! vous voilà bien dégoûtée, répliqua Sancho; j'ai entendu dire à
-monseigneur don Quichotte, qui sait par cœur toutes les histoires, que
-lorsque Lancelot revint d'Angleterre, les princesses prenaient soin de
-lui, et les damoiselles de son cheval; et par ma foi, ma chère dame,
-pour ce qui est de mon âne, je ne troquerais pas contre le cheval de
-Lancelot.
-
-Ami, repartit la señora Rodriguez, si vous êtes bouffon de votre métier,
-gardez vos bons mots pour ceux qui les aiment et qui peuvent les payer,
-car de moi vous n'aurez qu'une figue.
-
-Elle serait du moins bien mûre, pour peu quelle gagne un point sur Votre
-Grâce, reprit Sancho.
-
-Je suis vieille, repartit la duègne, c'est à Dieu que j'en rendrai
-compte, et non à toi, imbécile, rustre et malappris, qui empestes l'ail
-d'une lieue.
-
-Cela fut dit d'un ton si haut, que la duchesse l'entendit, et demanda à
-la señora Rodriguez à qui elle en avait.
-
-J'en ai, répondit-elle, à cet homme qui me charge de mener son âne à
-l'écurie, en me disant que de plus grandes dames que moi pansaient le
-cheval de je ne sais quel Lancelot, et par-dessus le marché ce sot m'a
-appelée vieille.
-
-Cela m'offense encore plus que vous, repartit la duchesse: et se
-tournant vers Sancho: La señora Rodriguez, lui dit-elle, est encore
-toute jeune, et si elle porte ces longues coiffes, c'est plutôt parce
-que sa charge le veut ainsi, qu'à cause de ses années.
-
-Qu'il ne m'en reste pas une à vivre, repartit Sancho, si j'ai dit cela
-pour la fâcher; mais j'ai tant d'amitié pour mon grison, qui ne m'a pas
-quitté depuis l'enfance, que j'ai cru ne pouvoir le recommander à une
-personne plus charitable que cette bonne dame.
-
-Sancho, interrompit don Quichotte en le regardant de travers, est-ce
-dans une aussi honorable maison qu'il convient de parler de la sorte?
-
-Chacun parle de ses affaires où il se trouve, répondit Sancho; je me
-suis souvenu ici du grison, et j'en parle ici; si je m'en étais souvenu
-dans l'écurie, j'en aurais parlé dans l'écurie.
-
-Sancho a raison, dit le duc, et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi le
-blâmer; mais qu'il ne se mette pas en peine de son âne, on en aura soin
-comme de lui-même.
-
-Au milieu de ces propos qui divertissaient tout le monde, excepté don
-Quichotte, ils montèrent l'escalier du château, et l'on conduisit notre
-chevalier dans une salle richement tendue de brocart d'or et d'argent.
-Six jeunes filles, instruites par le duc et la duchesse de la manière
-dont il fallait traiter notre héros, afin qu'il ne doutât point qu'on le
-traitait en chevalier errant, vinrent lui servir de pages et
-s'occupèrent à le désarmer.
-
-Débarrassé de sa cuirasse, don Quichotte demeura avec ses étroits
-hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, long, sec, maigre, les
-mâchoires serrées et les joues si creuses qu'elles s'entre-baisaient,
-enfin sous un aspect si comique que, les jeunes filles le voyant ainsi,
-eussent éclaté de rire si le duc ne leur eût expressément enjoint de
-s'observer. Elles prièrent notre héros de trouver bon qu'on le
-déshabillât, afin de lui passer une chemise; mais il ne voulut jamais y
-consentir, disant que les chevaliers errants ne se piquaient pas moins
-de chasteté que de vaillance. Il les pria donc de remettre la chemise à
-son écuyer; et pour exécuter lui-même ce qu'on lui proposait, il passa
-avec Sancho dans une chambre où se trouvait un lit magnifique.
-
-Dès qu'il se vit seul avec son écuyer, il se mit à le gourmander en ces
-termes: Dis-moi un peu, bouffon récent et imbécile de vieille date, où
-as-tu jamais vu traiter comme tu viens de le faire une dame vénérable et
-aussi digne de respect qu'est la señora Rodriguez? Était-ce bien le
-moment de te ressouvenir de ton âne? Crois-tu donc que des personnes
-d'une telle importance, et qui reçoivent si bien les maîtres, puissent
-oublier leurs montures? Au nom de Dieu, Sancho, défais-toi de ces
-libertés, et ne laisse pas voir, à force de sottises, de quelle
-grossière étoffe tu es formé. Ignores-tu, pécheur endurci, qu'on a
-d'autant meilleure opinion des seigneurs que leurs gens sont biens
-élevés, et qu'un des principaux avantages qui font que les grands
-l'emportent sur les autres hommes, c'est d'avoir à leur service des gens
-qui valent autant qu'eux? Quand on verra que tu n'es qu'un rustre
-grossier et un mauvais bouffon, pour qui me prendra-t-on? N'aura-t-on
-pas sujet de penser que je ne suis moi-même qu'un hobereau de colombier
-ou quelque chevalier d'emprunt? Apprends, Sancho, qu'un parleur
-indiscret, et qui veut plaisanter sur tout et à toute heure, finit par
-devenir un bateleur fade et dégoûtant. Mets donc un frein à ta langue,
-pèse tes paroles, et, avant d'ouvrir la bouche, regarde à qui tu
-parles. Nous voilà, Dieu merci, arrivés en un lieu d'où, avec la faveur
-du ciel et la force de mon bras, nous devons sortir deux fois plus
-grands en réputation et en fortune.
-
-Sancho promit à son maître de se coudre la bouche et de se mordre la
-langue plutôt que de prononcer un seul mot qui ne fût à propos.
-Défaites-vous de tout souci à cet égard, ajouta-t-il; ce ne sera jamais
-par moi qu'on découvrira qui nous sommes.
-
-Enfin, don Quichotte acheva de s'habiller; il prit son baudrier et son
-épée, jeta un manteau d'écarlate sur ses épaules, mit sur sa tête une
-_montera_ de satin vert, et, paré de ce costume, rentra dans la salle où
-il trouva les mêmes damoiselles, rangées sur deux files et toutes tenant
-des flacons d'eau de senteur qu'elles lui versèrent sur les mains avec
-mille révérences et cérémonies. Bientôt après arrivèrent douze pages
-avec le maître d'hôtel, pour le conduire à table, où on l'attendait.
-Notre héros s'avança gravement au milieu d'eux, jusqu'à une autre salle
-où étaient dressés un buffet magnifique et une table somptueuse avec
-quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse allèrent le recevoir à
-la porte, accompagnés d'un de ces ecclésiastiques qu'en Espagne on voit
-gouverner les maisons des grands seigneurs, mais qui eux-mêmes, n'étant
-pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à leurs maîtres comment
-ils doivent se conduire: de ceux, dis-je, qui veulent que la grandeur
-des grands se mesure à leur petitesse, et qui, sous prétexte de modérer
-leur libéralité, les rendent mesquins et misérables. Au nombre de ces
-gens-là devait être l'ecclésiastique qui vint avec le duc et la duchesse
-au-devant de don Quichotte. On échangea mille courtoisies, et finalement
-ayant placé notre héros au milieu d'eux, ils prirent place à table. Le
-duc offrit le haut bout à son hôte, lequel voulut décliner cet honneur;
-mais les instances furent telles, qu'il dut accepter; l'ecclésiastique
-s'assit en face du chevalier, le duc et la duchesse à ses côtés.
-
-Sancho était si stupéfait de l'honneur qu'on faisait à son maître, qu'on
-eût dit qu'il tombait des nues; mais en voyant toutes les courtoisies
-échangées au sujet de la place d'honneur, il ne put retenir sa langue:
-Si Vos Seigneuries, dit-il, veulent bien m'en accorder la permission, je
-leur conterai ce qui arriva un jour dans notre village à propos de
-places à table. Sancho n'avait pas achevé de prononcer ces mots, que don
-Quichotte prit l'alarme, se doutant bien qu'il allait lâcher quelque
-sottise; ce que voyant, l'écuyer: Rassurez-vous, monseigneur, lui
-dit-il, je ne dirai rien qui ne soit à son point; je n'ai pas encore
-oublié la leçon que vous m'avez faite.
-
-Je ne me souviens de rien, répondit don Quichotte; dis ce que tu
-voudras, pourvu que tu le dises vite.
-
-Or, seigneurs, ce que j'ai à dire est vrai comme il fait jour, reprit
-Sancho; aussi bien, mon maître est là qui pourra me démentir.
-
-Mens tant que tu voudras, répliqua don Quichotte; mais prends garde à
-tes paroles.
-
-Oh! j'y ai pensé et repensé, dit Sancho; je suis certain qu'on ne me
-fera aucun reproche.
-
-En vérité, reprit don Quichotte, Vos Altesses devraient faire chasser
-cet imbécile, qui va débiter mille stupidités.
-
-Ah! pour cela non, dit la duchesse, Sancho ne s'éloignera pas de moi; je
-l'aime trop, et je me fie à sa discrétion.
-
-Que Dieu accorde à Votre Grandeur, madame, mille années de vie, en
-récompense de la bonne opinion que vous avez de moi, quoique je ne le
-mérite guère, reprit Sancho. Or, voici mon conte: Un gentilhomme de
-notre village, fort riche et de bonne famille, car il venait de ceux de
-Medina del Campo, convia un jour... ah! j'oubliais de vous dire que ce
-gentilhomme avait épousé une certaine Mancia de Quignonez, fille de don
-Alonzo de Martagnon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, lequel se
-noya dans l'île de la Herradura, et qui fut cause de cette grande
-querelle, dont se mêla monseigneur don Quichotte, querelle où fut blessé
-Tomasillo, le garnement, fils de Balbastro, le maréchal... Tout cela
-n'est-il pas la vérité, mon cher maître? parlez hardiment, afin que ces
-seigneurs ne me prennent pas pour un menteur et un bavard.
-
-Jusqu'à cette heure, mon ami, vous me paraissez plutôt bavard que
-menteur, dit l'ecclésiastique; j'ignore ce que, dans la suite, je
-penserai de vous.
-
-Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, et tu cites tant de
-circonstances, ajouta don Quichotte, qu'il faut assurément que tu dises
-vrai; mais abrége, car, de la manière dont tu procèdes, tu ne finiras
-d'aujourd'hui.
-
-Que Sancho n'abrége pas, s'il veut me faire plaisir, dit la duchesse;
-qu'il conte son histoire comme il l'entend; dût-elle durer six jours, il
-me trouvera toujours prête à l'écouter.
-
-Je dis donc, messeigneurs, continua Sancho, que ce gentilhomme dont je
-parle, et que je connais comme je connais mes deux mains, car de sa
-maison à la mienne il n'y a pas un trait d'arbalète, convia un jour un
-paysan pauvre mais honnête...
-
-Au fait, frère, au fait, interrompit l'ecclésiastique, ou votre histoire
-ne finira que dans l'autre monde.
-
-J'arriverai bien à mi-chemin, s'il plaît à Dieu, répliqua Sancho. Je dis
-donc que ce paysan, étant arrivé à la maison de ce gentilhomme, qui
-l'avait convié, et qui avait épousé la fille de don Alonzo de
-Martagnon... hélas! ce pauvre gentilhomme, que Dieu veuille avoir son
-âme, car il est mort depuis ce temps-là et à telles enseignes qu'on dit
-qu'il fit une mort d'ange; pour moi, je n'assistai pas à sa dernière
-heure, j'étais allé faire la moisson à Tembleque.
-
-Allons, mon ami, dit l'ecclésiastique, sortez promptement de Tembleque,
-et poursuivez votre histoire sans vous occuper à faire les funérailles
-de ce gentilhomme, si vous ne voulez faire aussi les nôtres.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Paré de ce costume, notre héros s'avança gravement (page 431).]
-
-Il arriva donc, continua Sancho, que comme ils étaient prêts à se mettre
-à table, je veux dire le gentilhomme et le paysan... Tenez, il me semble
-que je les vois, comme si c'était aujourd'hui.
-
-Le duc et la duchesse s'amusaient fort du dépit que causaient à
-l'ecclésiastique les interruptions de Sancho et la longueur de son
-conte; quant à don Quichotte, il enrageait dans l'âme, mais ne soufflait
-mot.
-
-Il fallait pourtant se mettre à table, poursuivit Sancho; or, le paysan
-attendait toujours que le gentilhomme prît le haut bout, mais celui-ci
-insistait pour le faire prendre au paysan, disant qu'il était maître
-chez lui; le paysan qui se piquait de civilité et de savoir-vivre, ne
-voulait point y consentir; tant enfin que le gentilhomme, le prenant par
-les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant: Asseyez-vous,
-lourdaud; quelque place que je prenne, je tiendrai toujours le haut
-bout. Voilà mon conte, mes seigneurs; et en vérité, je crois qu'il
-arrive assez à point.
-
-Aux paroles de son écuyer, don Quichotte rougit, pâlit, se marbra de
-tant de couleurs, que son visage semblait moins de chair que de jaspe.
-Le duc et la duchesse, qui s'aperçurent du trouble où il était, se
-continrent, quoiqu'ils mourussent d'envie de rire; car ils avaient
-compris la malice de Sancho. Afin de changer l'entretien, la duchesse
-demanda à don Quichotte quelle nouvelle il avait de madame Dulcinée; et
-s'il lui avait envoyé depuis peu quelques malandrins, ou quelques
-géants; car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu un grand nombre.
-
-Madame, répondit don Quichotte, mes disgrâces ont eu un commencement,
-mais je ne crois pas qu'elles aient jamais de fin. Oui, j'ai vaincu des
-géants, défait des malandrins, et je les lui ai envoyés; mais, hélas! où
-auraient-ils pu la rencontrer, et à quelles marques la reconnaître,
-puisqu'elle est enchantée et changée en la plus horrible créature qu'il
-soit possible d'imaginer?
-
-Je n'y comprends rien, dit Sancho, à moi elle m'a paru la plus belle
-personne du monde. Pour l'agilité, du moins, elle en revendrait à un
-danseur de corde: par ma foi, elle saute sur une bourrique comme le
-ferait un chat!
-
-Et vous, Sancho, demanda le duc, l'avez-vous vue enchantée?
-
-Comment! si je l'ai vue! s'écria Sancho; et qui diable a découvert cela
-si ce n'est moi? Oui, oui, je l'ai vue, et elle est enchantée tout comme
-mon père.
-
-L'ecclésiastique, entendant parler de géants et d'enchantements,
-commença à croire, ce qu'il soupçonnait déjà, que le nouveau venu
-pourrait bien être ce don Quichotte de la Manche dont le duc feuilletait
-sans cesse l'histoire; se tournant donc vers ce dernier: Monseigneur,
-lui dit-il plein de colère, Votre Excellence un jour rendra compte à
-Dieu de la conduite de ce pauvre homme: ce don Quichotte ou don
-Extravagant, comme il vous plaira de l'appeler, n'est peut-être pas
-aussi fou que Votre Grandeur le croit, et lui donne sujet de le
-paraître en lâchant la bride à ses impertinences. Et vous, maître fou,
-continua-t-il en s'adressant à notre héros, qui vous a fourré dans la
-cervelle que vous êtes chevalier errant, et que vous défaites des
-malandrins et des géants? Croyez-moi, retournez dans votre maison, afin
-de prendre soin de vos enfants et de vos affaires, au lieu de vous
-amuser à courir le monde, prêtant à rire à ceux qui vous voient? Où
-avez-vous trouvé qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants, et encore
-moins qu'il y en ait à cette heure? En quel endroit de l'Espagne
-avez-vous rencontré des géants, des lutins, des Dulcinées enchantées, et
-toute cette foule d'extravagances qu'on vous attribue.
-
-Don Quichotte écouta ce discours sans donner aucun signe d'impatience:
-mais à peine l'ecclésiastique eut-il achevé, que se levant de table, le
-visage enflammé de colère, il lui fit une réponse qui à elle seule
-mérite un nouveau chapitre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-DE LA RÉPONSE QUE FIT DON QUICHOTTE AUX INVECTIVES DE L'ECCLÉSIASTIQUE
-
-
-Se levant donc de toute sa hauteur et tremblant des pieds à la tête
-comme un épileptique, notre héros s'adressa au censeur imprudent qui
-l'avait si peu ménagé, et lui dit d'une voix émue et précipitée: Si le
-lieu où je suis, si la présence de mes illustres hôtes et la vénération
-que j'ai toujours eue pour votre caractère n'enchaînaient mon bras, je
-vous aurais déjà appris à refréner l'indiscrétion de votre langue: mais
-puisque les gens de votre robe n'ont d'autres armes que celles dont se
-servent les femmes, je ne vous menacerai point des miennes, et je
-consens à me servir des vôtres.
-
-J'avais toujours pensé que d'un homme tel que vous il fallait n'attendre
-que de charitables conseils et des remontrances bienveillantes; loin de
-là, oubliant toute mesure, vous vous laissez emporter, sans provocation
-de ma part et sans me connaître, à m'accabler de propos outrageants.
-Quel droit, je vous prie, avez-vous d'en user ainsi? Sachez que les
-remontrances bien intentionnées demandent d'autres circonstances et
-exigent d'autres formes; mais me reprendre ainsi devant tout le monde,
-et avec tant d'aigreur, c'est dépasser les bornes de la correction
-fraternelle, correction que vous devriez exercer avec plus de charité
-que tout autre; oui, c'est mal, croyez-le bien, quand on n'a aucune
-connaissance du péché que l'on censure, de traiter, sans examen, le
-pécheur d'imbécile et de fou.
-
-De quelles extravagances suis-je donc coupable pour que Votre Grâce ose
-ainsi me conseiller d'aller prendre soin de ma femme et de mes enfants,
-sans savoir si je suis marié ou non? Suffit-il d'avoir su se glisser
-dans une maison pour se croire appelé à en gouverner les maîtres? et
-parce qu'un homme aura été élevé dans l'étroite enceinte d'un collége,
-sans avoir jamais vu plus de monde que n'en contiennent quelques lieues
-de pays, s'arrogera-t-il de but en blanc le droit de donner des lois à
-la chevalerie, et de juger les chevaliers errants? Ah! c'est, selon
-vous, une occupation oiseuse et un temps perdu que le temps employé à
-courir le monde, non pour en rechercher les avantages, mais au
-contraire, pour en affronter ces périls qui, pour les gens de cœur,
-sont le chemin de l'immortalité? Si ce reproche m'était adressé par un
-véritable gentilhomme, ce serait un malheur dont je ne pourrais me
-consoler; mais qu'un pédant, étranger à la chevalerie, ose me traiter
-d'insensé, je m'en soucie comme d'un maravédis. Chevalier je suis, et
-chevalier je mourrai, s'il plaît à Dieu.
-
-Les uns suivent ici-bas le chemin de l'orgueilleuse ambition, d'autres
-le chemin de l'adulation basse et servile: ceux-ci préfèrent les routes
-ténébreuses de l'hypocrisie; ceux-là, les voies de la piété sincère.
-Quant à moi, guidé par mon étoile, j'ai suivi l'étroit sentier de la
-chevalerie errante, qui m'apprend à mépriser les richesses et les vains
-amusements du monde, pour rechercher l'honneur et la véritable gloire.
-J'ai redressé des torts, j'ai vengé des injures, j'ai terrassé des
-géants et combattu des fantômes; je suis amoureux, il est vrai, mais en
-tant que ma profession de chevalier errant m'oblige à l'être, et non au
-delà; je ne suis donc pas un de ces amants qui n'ont que la volupté pour
-objet, mais un amant continent et platonique. Mes intentions sont
-irréprochables, Dieu merci; car je ne songe qu'à faire du bien à tout le
-monde, et à ne jamais donner lieu à personne de se plaindre de moi. Si
-un homme guidé par de tels sentiments, et qui s'efforce chaque jour de
-les mettre en pratique, mérite d'être traité de fou, c'est à vous de
-prononcer, noble duc et noble duchesse; je m'en rapporte à Vos
-Grandeurs.
-
-Par ma foi, dit Sancho, il n'y a rien à ajouter: tenez-vous-en là, mon
-cher maître; et puisque ce seigneur n'est pas d'accord qu'il y ait eu
-des chevaliers errants, il ne faut pas s'étonner qu'il n'ait su ce qu'il
-disait.
-
-Vous qui parlez, mon ami, dit l'ecclésiastique, ne seriez-vous point ce
-Sancho Panza à qui son maître a promis le gouvernement d'une île?
-
-Oui, c'est moi, répondit Sancho, et qui le mérite autant qu'un autre, si
-huppé qu'il puisse être; oui, je suis de ceux dont on peut dire:
-Mets-toi avec les bons et tu seras bon; ou bien encore: Appuie-toi
-contre un bon arbre, et tu auras une bonne ombre. Je me suis attaché à
-un bon maître, et il y a déjà longtemps que je suis en sa compagnie; je
-dois donc être un autre lui-même, et si Dieu permet que tous deux nous
-vivions, il ne manquera pas de royaumes à donner ni moi d'îles à
-gouverner.
-
-Non assurément, Sancho, dit le duc, et en considération du seigneur don
-Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une île que j'ai vacante en
-ce moment.
-
-Sancho, dit don Quichotte, va te mettre à genoux devant Son Excellence,
-et baise-lui les pieds, pour la remercier de la faveur qu'elle te fait.
-
-Sancho obéit. Aussitôt l'ecclésiastique, outré de voir l'insuccès de ses
-remontrances, se leva de table plein de dépit, et dit au duc: Par
-l'habit que je porte, monseigneur, je vous crois, en vérité, aussi
-insensé que ces misérables: comment se pourrait-il qu'ils ne soient pas
-fous, lorsque les sages applaudissent à leurs folies? Que Votre
-Excellence reste avec eux puisqu'elle s'en accommode si bien; quant à
-moi, je ne mettrai pas les pieds dans ce château, tant que ces honnêtes
-gens y demeureront: au moins ne serai-je pas témoin de leurs
-extravagances, et l'on n'aura point à me reprocher d'avoir souffert ce
-que je pouvais empêcher.
-
-Là-dessus il sortit malgré toutes les prières qu'on fit pour le retenir.
-Il est vrai que le duc n'insista pas beaucoup, occupé qu'il était à rire
-de son impertinente colère.
-
-Quand il eut repris son sérieux, le duc dit à don Quichotte: Votre
-Grâce, seigneur chevalier des Lions, vient de répondre à cet homme d'une
-manière si victorieuse et si complète, qu'il ne vous faut point d'autre
-satisfaction de son indigne emportement; et puis, après tout, vous le
-savez, ce qui vient des religieux ou des femmes ne peut passer pour un
-affront.
-
-Vous dites vrai, monseigneur, répliqua don Quichotte, et la raison en
-est que celui qui ne peut être outragé ne peut non plus outrager
-personne. Aussi, les enfants, les femmes et les gens d'église, étant
-considérés comme des personnes incapables de se défendre, ne peuvent
-faire d'affront ni en recevoir. D'ailleurs, Votre Excellence n'ignore
-pas qu'il y a une notable différence entre une offense et un affront: on
-appelle affront l'offense que soutient celui qui l'a faite; tandis que
-l'offense peut venir du premier venu, sans que pour cela il y ait
-affront.
-
-Par exemple, un homme passe dans la rue sans défiance, dix hommes armés
-l'attaquent et lui donnent des coups de bâton; il met l'épée à la main,
-afin de se venger, mais il en est empêché par le grand nombre de ses
-ennemis: on peut dire de cet homme-là qu'il a reçu une offense, mais non
-un affront. Autre exemple pour confirmer ce que j'avance: Quelqu'un a le
-dos tourné, un homme vient par derrière, le frappe avec un bâton et
-s'enfuit; le premier le poursuit et ne peut l'atteindre: dans ce cas, le
-frappé a reçu une offense et non pas un affront, qui pour être tel
-aurait dû être soutenu. Si celui qui l'a attaqué, même à la dérobée, eût
-mis l'épée à la main et fait face à son adversaire, le frappé aurait
-tout à la fois reçu une offense et un affront: une offense, parce qu'on
-l'aurait pris en trahison; un affront, parce que l'agresseur aurait
-soutenu ce qu'il avait fait. De tout ce que je viens de dire, il résulte
-que je puis avoir été offensé, mais je n'ai point reçu d'affront, aussi
-je ne me crois obligé à aucun ressentiment contre ce brave homme pour
-les paroles qu'il m'a adressées: j'aurais voulu seulement qu'il prît
-patience, et m'eût laissé le temps de le désabuser de l'erreur où il est
-quant à l'existence des chevaliers errants. Par ma foi, si Amadis ou un
-de ses descendants l'avait entendu parler de la sorte, il aurait eu, je
-crois, sujet de s'en repentir.
-
-Je jure, moi, ajouta Sancho, qu'ils lui auraient ouvert le ventre comme
-à un melon bien mûr: oh! qu'ils n'étaient pas gens à souffrir qu'on leur
-marchât sur le pied! Mort de ma vie! si Renaud de Montauban avait
-entendu les paroles de ce petit bonhomme, il lui aurait appliqué un tel
-horion sur le museau, que le malheureux en serait resté plus de trois
-ans muet. Oui, oui, qu'il aille s'y frotter, et il verra comment il se
-tirera de leurs mains.
-
-La duchesse mourait de rire en entendant les folies que débitait Sancho;
-elle le trouvait encore plus plaisant et plus fou que son maître, et
-tous les témoins de cette scène étaient de son avis.
-
-[Illustration: Il resta donc le cou tendu, les yeux fermés et la barbe
-pleine de savon (page 437).]
-
-Enfin don Quichotte se calma, et l'on acheva de dîner. Comme on
-commençait à desservir entrèrent quatre jeunes filles, dont l'une tenait
-un bassin d'argent, l'autre une aiguière, la troisième du linge parfumé
-et d'une blancheur éclatante; la dernière, enfin, les bras nus jusqu'aux
-coudes, portait dans une boîte des savonnettes de senteur. La première
-s'approcha de don Quichotte, lui passa sous le menton une serviette,
-qu'elle lui attacha derrière le cou, puis, après une profonde révérence,
-celle qui tenait le bassin le plaça sous le menton de notre héros, qui,
-surpris d'abord d'une cérémonie si extraordinaire, mais croyant sans
-doute que c'était l'usage du pays de laver la barbe au lieu des mains,
-tendit le cou sans rien dire. Cela fait, la jeune fille versa de l'eau
-dans le bassin, et celle qui tenait la savonnette se mit à laver et à
-savonner, de toute sa force, non-seulement la barbe de don Quichotte,
-mais encore son visage et ses yeux, qu'il fut obligé de fermer. Le duc
-et la duchesse, qui n'étaient avertis de rien, se regardaient l'un
-l'autre, et attendaient la fin de cette étrange cérémonie. Quand la
-demoiselle barbière eut bien savonné notre chevalier, elle feignit de
-manquer d'eau et envoya sa compagne en chercher, le priant de patienter
-quelque peu. Don Quichotte resta donc dans le plus plaisant état qu'on
-puisse imaginer, le cou tendu, les yeux fermés et la barbe pleine de
-savon. Celles qui lui jouaient ce mauvais tour tenaient les yeux
-baissés, sans oser regarder le duc et la duchesse, qui, de leur côté,
-bien qu'ils ne goûtassent guère une plaisanterie qu'ils n'avaient pas
-ordonnée, avaient toutes les peines du monde à s'empêcher de rire. Enfin
-la demoiselle à l'aiguière revint, et l'on acheva de laver notre héros,
-après quoi celle qui tenait le linge l'essuya le plus tranquillement du
-monde, et toutes quatre, ayant fait une grande révérence, s'apprêtèrent
-à se retirer. Mais le duc, craignant que don Quichotte ne s'aperçût
-qu'on se moquait de lui, appela la demoiselle qui portait le bassin:
-Venez, lavez-moi, lui dit-il, et surtout que l'eau ne vienne pas à
-manquer. La jeune fille, qui était fort avisée, comprit l'intention, et
-mettant le bassin au duc comme à don Quichotte, le lava prestement; puis
-après une nouvelle révérence, elle et ses compagnes sortirent de la
-salle. Sancho, tout ébahi, regardait cette cérémonie: Pardieu! se
-disait-il à lui-même, si c'est l'usage de ce pays de laver aussi la
-barbe aux écuyers, j'en aurais grand besoin, et je donnerais volontiers
-un demi-réal à qui m'y passerait le rasoir.
-
-Que dites-vous là tout bas, Sancho? demanda la duchesse.
-
-Je dis, madame, que dans les cours des autres princes, j'ai entendu
-raconter qu'une fois la nappe enlevée, on versait de l'eau sur les
-mains, mais non du savon sur les barbes. Ainsi il fait bon vivre pour
-beaucoup voir, celui qui vit longtemps, dit-on, a de mauvais moments à
-passer; mais passer par un savonnage de cette espèce, ce doit être
-plutôt un plaisir qu'un ennui.
-
-Eh bien, ne vous en mettez point en peine, Sancho, dit la duchesse; je
-vous ferai savonner par mes filles, et même mettre en lessive, si cela
-est nécessaire.
-
-Quant à présent, je me contente de la barbe, reprit Sancho; pour
-l'avenir, Dieu sait ce qui arrivera.
-
-Maître d'hôtel, dit la duchesse, occupez-vous de ce que demande le bon
-Sancho, et que ses ordres soient exécutés de point en point.
-
-Le maître d'hôtel répondit que le seigneur Sancho serait servi à
-souhait, et il l'emmena dîner avec lui. Le duc, la duchesse et don
-Quichotte restèrent à table.
-
-Après s'être entretenus quelque temps, et toujours de chevalerie, la
-duchesse pria notre héros de vouloir bien lui faire le portrait de
-madame Dulcinée; car, d'après ce que la renommée publie de ses charmes,
-ajouta-t-elle, je dois croire qu'elle est la plus belle créature de
-l'univers, et même de toute la Manche.
-
-A ces paroles, don Quichotte poussa un grand soupir: Madame, dit-il, si
-m'arrachant de la poitrine ce cœur où est empreint le portrait de ma
-Dulcinée, je pouvais le mettre ici sous les yeux de Votre Grandeur,
-j'épargnerais à ma langue une tentative surhumaine; car comment puis-je
-venir à bout de tracer un fidèle portrait de celle qui eût mérité
-d'occuper le pinceau de Parrhasius, de Timanthe et d'Apelle, le burin de
-Lysippe, le ciseau de Phidias, l'éloquence de Cicéron et de Démosthène?
-
-Tout vous est possible, seigneur don Quichotte, reprit le duc; ne fût-ce
-qu'une esquisse, un profil, un simple trait, cela suffira, j'en suis
-certain, pour exciter la jalousie des plus belles.
-
-Je le ferais bien volontiers, repartit don Quichotte, si la disgrâce qui
-lui est arrivée tout récemment n'avait effacé son image de ma mémoire,
-et ne m'invitait plutôt à la pleurer qu'à en faire le portrait. Vos
-Grandeurs sauront donc qu'il y a quelque temps je voulus aller lui
-baiser les mains, recevoir sa bénédiction et prendre ses ordres pour ma
-troisième campagne. Mais, hélas! quelle douleur m'était réservée! Au
-lieu d'une princesse, je ne trouvai qu'une vulgaire paysanne: sa beauté
-était devenue une horrible laideur, la suave odeur qu'elle a coutume
-d'exhaler, une puanteur repoussante; je croyais trouver un ange, je
-rencontrai un démon; au lieu d'une personne sage et modeste, une
-baladine effrontée; des ténèbres au lieu de la lumière, et enfin, au
-lieu de la sans pareille Dulcinée du Toboso, une brute stupide et
-dégoûtante.
-
-Sainte Vierge! s'écria le duc, quel monstre assez pervers a pu causer
-une pareille affliction à la terre, lui ravir la beauté qui la charmait
-et la pudeur qui faisait son plus bel ornement?
-
-Eh qui pourrait-ce être, repartit don Quichotte, sinon un de ces maudits
-enchanteurs qui me persécutent, un de ces perfides nécromants vomis par
-l'enfer pour obscurcir la gloire et les exploits des gens de bien,
-exalter et glorifier les actions des méchants! Les enchanteurs m'ont
-persécuté et me persécuteront sans relâche, jusqu'à ce qu'ils aient
-enseveli moi et mes hauts faits dans les profonds abîmes de l'oubli. Les
-traîtres savaient bien qu'en faisant cela ils me blessaient dans
-l'endroit le plus sensible! En effet, priver un chevalier de sa dame,
-c'est le priver de la lumière du soleil, de l'aliment qui le sustente,
-de l'appui qui le soutient, de la source féconde où il puise et sa
-vigueur et sa force; car, je le répète et le répéterai sans cesse, un
-chevalier errant sans dame n'est plus qu'un arbre sans sève, un édifice
-bâti sur le sable, un corps privé de sa chaleur vivifiante.
-
-Vous dites vrai, repartit la duchesse; mais s'il faut en croire
-l'histoire imprimée depuis quelque temps du seigneur don Quichotte,
-histoire qui a mérité l'approbation générale, Sa Seigneurie n'a jamais
-vu madame Dulcinée; ce n'est qu'une dame imaginaire et chimérique, qui
-n'existe que dans son imagination, et à qui il attribue les perfections
-et les avantages qu'il lui plaît.
-
-Il y a beaucoup à dire là-dessus, répondit don Quichotte: Dieu seul sait
-s'il y a, ou non, une Dulcinée dans ce monde, et si elle est réelle ou
-chimérique; ce sont des choses qu'il ne faut pas trop vouloir
-approfondir. Quoi qu'il en soit, je la tiens pour une personne qui
-réunit toutes les qualités capables de la distinguer des autres femmes:
-beauté accomplie, fierté sans orgueil, passion pleine de pudeur, modeste
-enjouement, parfaite courtoisie, enfin, illustre origine; car la beauté
-resplendit encore avec plus d'éclat chez une personne issue d'un noble
-sang, que chez celle d'une humble naissance.
-
-Cela est incontestable, dit le duc; mais Votre Seigneurie me permettra
-de lui soumettre un doute qu'a fait naître en mon esprit l'histoire que
-j'ai lue de ses prouesses, et ce doute le voici: Tout en demeurant
-d'accord qu'il existe une Dulcinée au Toboso, ou hors du Toboso, et
-qu'elle est belle au degré de beauté que le prétend Votre Grâce, il me
-semble qu'en fait de noble origine elle ne saurait entrer en comparaison
-avec les Oriane, les Madasine, les Genièvre, enfin avec ces grandes
-dames dont sont pleines les histoires que vous connaissez.
-
-A cela, monseigneur, je répondrai que Dulcinée est fille de ses œuvres,
-que le mérite rachète la naissance, enfin qu'il vaut mieux être
-distingué par sa vertu que par ses aïeux. D'ailleurs, Dulcinée possède
-des qualités suffisantes pour devenir un jour reine avec sceptre et
-couronne, puisqu'une femme belle et vertueuse peut prétendre à tout,
-puisqu'on ne doit point limiter l'espérance là où le mérite est sans
-bornes, et qu'il renferme en lui, sinon formellement, du moins
-virtuellement, les plus hautes destinées.
-
-Il faut l'avouer, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, Votre
-Grâce possède le grand art de la persuasion; aussi je me range à son
-avis, et désormais je soutiendrai partout qu'il existe une Dulcinée du
-Toboso, qu'elle est parfaitement belle, de race illustre, et digne, en
-un mot, des vœux et des soins du chevalier des Lions, du grand don
-Quichotte de la Manche. Toutefois, il me reste un scrupule, et je ne
-puis m'empêcher d'en vouloir un peu à votre écuyer: c'est qu'il est
-raconté dans l'histoire que lorsqu'il porta de votre part une lettre à
-madame Dulcinée, il la trouva criblant de l'avoine, ce qui, à vrai dire,
-pourrait faire douter quelque peu de sa noble origine.
-
-Madame, répondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que les aventures
-qui m'arrivent, au moins pour la plupart, sont extraordinaires et ne
-ressemblent en rien à celles des autres chevaliers errants, soit que
-cela provienne de la volonté du destin, soit plutôt de la malice et de
-la jalousie des enchanteurs. Or, il est incontestable que parmi les plus
-fameux chevaliers, certains furent doués de vertus secrètes, celui-ci de
-ne pouvoir être enchanté, celui-là d'avoir la chair impénétrable,
-Roland, par exemple, l'un des douze pairs de France, qui, disait-on, ne
-pouvait être blessé que sous la plante du pied gauche, et seulement par
-une épingle; aussi à Roncevaux, quand Bernard de Carpio reconnut qu'il
-ne pouvait lui ôter la vie avec son épée, fut-il obligé de l'étouffer
-entre ses bras, comme Hercule avait fait d'Antée, ce féroce géant qu'on
-disait fils de la Terre. Eh bien, de tout ceci, je conclus qu'il serait
-fort possible que je possédasse une de ces vertus, non point celle de
-n'être jamais blessé, car l'expérience m'a prouvé bien des fois que je
-suis formé de chairs tendres et nullement impénétrables; mais, par
-exemple, celle de ne pouvoir être enchanté, puisque je me suis vu pieds
-et poings liés, enfermé dans une cage, où le monde entier n'aurait pas
-été capable de me retenir, si ce n'est à force d'enchantements; et comme
-peu de temps après je m'en tirai moi-même, je crois qu'il n'y a
-désormais rien au monde qui ait le pouvoir de m'arrêter. Aussi, mes
-ennemis, voyant qu'ils ne peuvent rien contre moi, s'en prennent à ce
-que j'aime le plus, et veulent me faire perdre la vie en attaquant celle
-de Dulcinée, par qui je vis et je respire.
-
-Quand mon écuyer lui porta mon message, ils la lui montrèrent
-malicieusement sous la figure d'une paysanne, occupée à un exercice
-indigne d'elle, celui de cribler du froment; au reste, j'ai soutenu que
-ce froment n'était ni de l'orge, ni du blé, mais des grains de perles
-orientales. Et pour preuve, je dirai à Vos Grandeurs qu'étant allé
-dernièrement au Toboso, il me fut impossible de trouver seulement le
-palais de Dulcinée. Quelques jours après, tandis que mon écuyer la
-voyait sous sa figure véritable, qui est la plus belle du monde, elle me
-sembla, à moi, une femme grossière, sotte en ses discours, bien
-qu'ordinairement elle soit l'esprit, la modestie et la discrétion mêmes.
-Or donc, puisque je ne suis point enchanté, ni ne puis l'être, ainsi que
-je viens de le prouver, c'est elle qui est enchantée, transformée,
-métamorphosée, c'est sur elle que mes ennemis se sont vengés de moi; et
-comme c'est parce qu'elle m'appartient qu'elle souffre tout cela, je
-veux renoncer à tous plaisirs, et me consumer en regrets et en larmes,
-jusqu'à ce que je l'aie rétablie en son premier état. Que Sancho ait vu
-Dulcinée criblant de l'avoine, cela ne prouve rien, car si les
-enchanteurs l'ont changée pour moi, ils ont bien pu la changer pour lui.
-Dulcinée est de bonne naissance, d'une des plus nobles races de tout le
-Toboso, où il en existe beaucoup et de très-anciennes, et je ne doute
-pas qu'un jour le lieu qui l'a vue naître ne devienne célèbre au même
-titre que Troie pour son Hélène, et l'Espagne à cause de sa Cava[102],
-mais avec bien plus de raison, et avec un nom incomparablement plus
-glorieux.
-
- [102] Nom donné par les Arabes à la fille du comte Julien.
-
-Je dirai aussi à Vos Excellences que Sancho Panza est le plus plaisant
-écuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Il a souvent des naïvetés
-telles, qu'on se demande s'il est simple ou malin; quelquefois ses
-malices le font croire un rusé drôle, et, tout d'un coup, à ses
-simplicités on le prendrait pour un lourdaud. Il doute de tout, et il
-croit tout; puis au moment où l'on craint qu'il ne s'embarrasse et ne se
-perde dans ses raisonnements, il s'en tire avec une adresse qu'on était
-loin d'attendre de lui. Enfin, tel qu'il est, je ne le troquerais pas
-contre un autre écuyer, m'offrît-on en retour une ville entière. Je me
-demande s'il est bon de l'envoyer dans le gouvernement que lui a donné
-Votre Grandeur; pourtant il me semble doué d'une capacité suffisante
-pour être gouverneur, et je m'imagine qu'en lui aiguisant un peu
-l'esprit, il fera tout comme un autre, d'autant plus que nous voyons
-chaque jour qu'il ne faut pas tant d'habileté ni tant de science pour
-cela, car nous avons quantité de gouverneurs qui savent à peine lire, et
-qui gouvernent comme des aigles[103]. L'important est d'avoir
-l'intention droite; pour le reste on ne manque pas de conseillers qui
-conduisent les affaires. Le seul avis que je donnerai à Sancho, c'est de
-défendre ses droits, mais sans accabler ses sujets. Je tiens en réserve
-dans mon esprit d'autres recommandations, qui plus tard lui seront
-utiles dans le gouvernement de son île.
-
- [103] Le texte porte _Girifaltes_, Gerfauts, oiseaux de proie.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Sancho tout effaré se précipite dans la salle, suivi d'une bande de
-marmitons (page 441).]
-
-L'entretien en était là quand il se fit un grand bruit, et Sancho tout
-effaré se précipita dans la salle, un torchon au cou pour bavette, et
-suivi d'une bande de marmitons et autres vauriens de même espèce; l'un
-d'eux portait un chaudron plein d'une eau si sale, qu'il était aisé de
-reconnaître que c'était de l'eau de vaisselle. Il poursuivait Sancho,
-pour la lui mettre sous le menton, pendant qu'un autre faisait tous ses
-efforts pour lui laver le visage.
-
-Qu'est-ce donc, mes amis? dit la duchesse; que voulez-vous à ce brave
-homme? eh quoi! oubliez-vous qu'il est gouverneur?
-
-Madame, ce seigneur ne veut point se laisser laver, comme c'est l'usage,
-et comme monseigneur le duc et son maître l'ont été, répondit le
-marmiton.
-
-Si fait, si fait, je le veux bien, repartit Sancho étouffant de colère,
-mais je voudrais que ce fût avec du linge plus blanc, de l'eau plus
-claire, et par des mains moins crasseuses; il n'y a pas si grande
-différence entre mon maître et moi, pour qu'on me donne cette lessive du
-diable, lorsque, lui, on l'a lavé avec de l'eau de rose: les usages
-valent d'autant mieux qu'ils ne fâchent personne, mais le lavage qu'on
-me propose serait tout au plus bon pour les pourceaux. J'ai la barbe
-propre, et je n'ai pas besoin d'être rafraîchi; quiconque viendra m'en
-toucher un seul poil, recevra une si bonne taloche, que mon poing lui
-restera enfoncé dans la mâchoire; ces cirimonies et ces savonnages
-ressemblent par trop à de méchantes farces.
-
-En voyant la colère de Sancho, la duchesse étouffait de rire; quant à
-don Quichotte, il n'était guère satisfait de voir son écuyer mystifié de
-la sorte et entouré de cette impertinente canaille. Après s'être
-profondément incliné comme pour demander à Leurs Excellences la
-permission de parler, il dit aux marmitons d'une voix grave: Holà,
-seigneurs, holà; retirez-vous, et laissez-nous en paix; mon écuyer est
-aussi propre que le premier venu, et ces écuelles ne sont pas faites
-pour son visage; encore une fois, retirez-vous, car ni lui ni moi
-n'entendons raillerie.
-
-Non, non, qu'ils s'approchent, ajouta Sancho et nous verrons beau jeu!
-Maintenant, qu'on apporte un peigne si l'on veut, et qu'on me râcle la
-barbe; si l'on y trouve quelque chose qui offense la propreté, je
-consens qu'on me l'arrache poil à poil.
-
-Sancho a raison, dit la duchesse, et toujours il aura raison; il est
-fort propre, et n'a pas besoin d'être lavé; puisque nos usages lui
-déplaisent, il est le maître de s'en dispenser. Vous, ministres de la
-propreté, je vous trouve bien impertinents d'apporter pour la barbe d'un
-tel personnage, au lieu d'aiguières d'or et de serviettes de fin lin de
-Hollande, des écuelles de bois et des torchons de toile d'emballage. En
-vérité, ces drôles ne sauraient s'empêcher de montrer en toute occasion
-leur aversion pour les écuyers des chevaliers errants.
-
-Les marmitons et le maître d'hôtel, qui était avec eux, crurent que la
-duchesse parlait sérieusement; ils se hâtèrent d'ôter le torchon qu'ils
-avaient mis au cou du pauvre diable, et disparurent.
-
-Dès qu'il se vit libre, Sancho alla s'agenouiller devant la duchesse, et
-lui dit: Des grandes dames on attend les grandes faveurs, et je ne
-saurais mieux reconnaître celle dont vient de me gratifier Votre
-Grandeur, qu'en me faisant armer chevalier errant pour demeurer toute ma
-vie à son très-humble service: je suis laboureur, je m'appelle Sancho
-Panza, j'ai une femme et des enfants, et je fais le métier d'écuyer; si
-dans quelqu'une de ces choses il m'est possible de vous servir, je
-mettrai moins de temps à vous obéir que Votre Seigneurie à commander.
-
-On voit bien, Sancho, répondit la duchesse, que vous avez puisé à la
-source même de la courtoisie, et que vous avez été élevé dans le giron
-du seigneur don Quichotte, qui est la crème de la politesse et la fleur
-des cérémonies ou cirimonies, comme vous dites. Heureux siècle qui
-possède un tel chevalier et un tel écuyer: l'un l'honneur de la
-chevalerie errante, l'autre le type de la fidélité écuyéresque!
-Levez-vous, ami Sancho, et reposez-vous-en sur moi; pour reconnaître
-votre courtoisie, je ferai en sorte que mon seigneur le duc vous donne
-promptement le gouvernement qu'il vous a promis.
-
-La conversation finie, don Quichotte alla faire la sieste, et la
-duchesse dit à Sancho que s'il n'avait pas besoin de repos, il pouvait
-venir passer l'après-dînée avec elle et ses femmes dans une salle bien
-fraîche. Sancho répondit que quoiqu'il eût l'habitude de dormir en été
-ses quatre ou cinq heures après le repas, il s'en priverait pour obéir à
-ses commandements.
-
-De son côté, le duc sortit pour donner de nouveaux ordres aux gens de sa
-maison sur la manière de traiter don Quichotte sans s'éloigner en aucun
-point du cérémonial avec lequel étaient reçus les anciens chevaliers
-errants.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-DE LA CONVERSATION QUI EUT LIEU ENTRE LA DUCHESSE ET SANCHO PANZA,
-CONVERSATION DIGNE D'ÊTRE LUE AVEC ATTENTION
-
-
-L'histoire rapporte que Sancho ne dormit point cette sieste, et qu'au
-contraire, pour tenir sa parole, il alla trouver la duchesse, laquelle,
-dès qu'il fut entré, lui offrit un tabouret à ses côtés, ce que Sancho
-refusa en homme qui savait vivre; mais la duchesse l'engagea à s'asseoir
-comme gouverneur, et à parler comme écuyer, puisqu'à ces deux titres il
-méritait le siége même du cid Ruy Dias le Campeador. Sancho s'inclina et
-s'assit. Aussitôt toutes les femmes de la duchesse l'environnèrent en
-silence, attentives à ce qu'il allait dire; mais ce fut leur maîtresse
-elle-même qui ouvrit l'entretien.
-
-A présent que nous sommes seuls, dit la duchesse, je voudrais bien que
-le seigneur gouverneur éclaircît certains doutes que j'ai conçus en
-lisant l'histoire du grand don Quichotte de la Manche. Le premier de ces
-doutes est celui-ci: puisque Sancho n'a jamais vu Dulcinée, je veux dire
-madame Dulcinée du Toboso, et qu'il ne lui porta point la lettre que le
-seigneur don Quichotte lui écrivait de la Sierra Morena, ayant oublié de
-prendre le livre de poche qui la renfermait, comment a-t-il été assez
-hardi pour inventer une réponse, et prétendre qu'il avait trouvé cette
-dame criblant de l'avoine? ce qui est non-seulement un mensonge capable
-de porter atteinte à la considération de la sans pareille Dulcinée, mais
-de plus une imposture indigne d'un fidèle écuyer.
-
-Avant de répondre, Sancho se leva, puis le corps penché, le doigt sur
-les lèvres, il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une après
-l'autre, toutes les tapisseries, après quoi il vint se rasseoir près de
-la duchesse: A présent, dit-il, que je suis bien certain de n'être pas
-écouté, me voilà prêt, madame, à répondre à tout ce qu'il vous plaira de
-me demander. Et d'abord je vous dirai que je tiens monseigneur don
-Quichotte pour un fou achevé, bien que parfois, à mon avis et à celui de
-tous ceux qui l'entendent, il ne laisse pas de dire des choses si
-bonnes, si bonnes, que le diable lui-même, avec toute sa science, n'en
-inventerait pas de meilleures. Cela pourtant n'empêche pas que je ne
-croie qu'il a le cerveau fêlé, aussi je lui en baille à garder de toutes
-les façons: telle entre autres la réponse à la lettre de la Sierra
-Morena, et cette affaire de l'autre jour, qui n'est pas encore écrite
-dans l'histoire, je veux dire l'enchantement de madame Dulcinée que je
-lui ai fait accroire, quoique cette dame ne soit pas plus enchantée que
-mon grison.
-
-La duchesse pria Sancho de lui raconter cet enchantement, ce qu'il fit
-sans oublier la moindre circonstance, et au grand contentement de celles
-qui l'écoutaient. De ce que vient de conter le seigneur Sancho, reprit
-alors la duchesse, il se forme un terrible scrupule dans mon esprit, et
-il me semble entendre murmurer à mes oreilles une voix qui me dit: Mais
-s'il est vrai que don Quichotte de la Manche soit fou sans ressources,
-pourquoi Sancho Panza, son écuyer, qui le connaît pour tel,
-continue-t-il à le servir sur l'espoir de ses vaines promesses? il faut
-donc que l'écuyer soit encore plus fou que le maître. S'il en est ainsi,
-un jour tu rendras compte à Dieu, madame la duchesse, d'avoir donné à ce
-Sancho Panza une île à gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner
-lui-même saura encore moins gouverner les autres.
-
-Pardieu, madame la duchesse, cette voix n'a point tort, repartit Sancho,
-et vous pouvez bien lui répondre de ma part que je reconnais qu'elle dit
-vrai. Si j'avais deux onces de bon sens, depuis longtemps j'aurais
-quitté mon maître; mais il n'y a pas moyen de s'en dédire: là où est
-attachée la chèvre, il faut qu'elle broute. Et puis, voyez-vous, nous
-sommes du même village; c'est un bon maître, je l'aime, j'ai mangé son
-pain, il m'a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle; il est
-donc impossible que rien puisse nous séparer, si ce n'est quand la pelle
-et la pioche nous feront à chacun notre lit. Maintenant si Votre
-Grandeur ne trouve pas bon qu'on me donne le gouvernement que
-monseigneur m'a promis, eh bien, ce sera un gouvernement de moins; je ne
-l'avais pas en sortant du ventre de ma mère, et s'il m'échappe,
-peut-être sera-ce tant mieux pour mon salut. Tout sot que je suis,
-croyez que j'ai bien compris le proverbe qui dit: Pour son malheur, des
-ailes sont venues à la fourmi. Il se pourrait donc que Sancho écuyer
-montât plus vite en paradis que Sancho gouverneur. Personne, d'ailleurs,
-n'a l'estomac deux fois plus grand que celui d'un autre, et tant grand
-qu'il soit on peut le remplir de paille ou de foin. Les petits oiseaux
-dans les champs ont Dieu pour pourvoyeur, et quatre vares de gros drap
-de Cuença tiennent plus chaud que quatre vares de drap fin de Ségovie.
-Quand il nous faut déguerpir de ce monde, le chemin est le même pour le
-prince et pour le laboureur; et le corps du pape ne tient pas plus
-d'espace que celui du sacristain, car en entrant dans la fosse, nous
-nous pressons, nous nous serrons, ou plutôt l'on nous fait serrer et
-presser malgré nous; après quoi il n'y a plus qu'à tirer le rideau, la
-farce est jouée, et au revoir, bonsoir.
-
-Je vous déclare donc, madame la duchesse, que si Votre Seigneurie ne
-veut pas me donner une île, parce qu'elle me croit un imbécile, je serai
-assez sage pour m'en passer. J'ai ouï dire, il y a longtemps, que
-derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est
-pas or; j'ai ouï dire aussi qu'on tira le laboureur Vamba[104] de sa
-chaumière pour le faire roi d'Espagne, et le roi Rodrigue[105] d'entre
-les fêtes et les divertissements, pour le faire manger aux couleuvres,
-si toutefois la romance ne ment point.
-
- [104] Vamba régna sur l'Espagne gothique au septième siècle.
-
- [105] Rodrigue, dernier roi des Goths, périt à la bataille de
- Guadalète en 712.
-
-Et pourquoi mentirait-elle, dit la señora Rodriguez, en racontant que ce
-roi fut mis dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de
-lézards; et que deux jours après on l'entendait s'écrier d'une voix
-dolente: Ils me déchirent, ils me dévorent par où j'ai le plus péché;
-puisque cela est certain, ce seigneur a donc grande raison de dire qu'il
-vaut mieux être laboureur que roi, si l'on doit être mangé par ces
-affreuses bêtes.
-
-La duchesse ne put s'empêcher de sourire de la simplicité de la señora
-Rodriguez, et elle dit à Sancho: Sancho, vous savez que lorsqu'un
-chevalier a donné sa parole, il la tient, dût-il lui en coûter la vie;
-or, quoique monseigneur le duc ne coure pas les aventures, il n'en est
-pas moins chevalier, et il tiendra sa promesse en dépit de la médisance
-et de l'envie. Prenez donc courage; vous vous verrez bientôt en
-possession de votre gouvernement, logé comme un prince, et couvert de
-velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande, c'est de vous
-appliquer à bien gouverner vos sujets, qui tous sont loyaux et bien nés.
-
-Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, on peut s'en
-rapporter à moi, car je suis charitable de ma nature et j'ai compassion
-des pauvres. A qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Oh! par mon
-saint patron, on ne me trichera pas avec de faux dés! Je n'ai pas, Dieu
-merci, besoin qu'on me chasse les mouches de devant les yeux, je les
-chasse bien moi-même, et je sais fort bien où le soulier me blesse: je
-veux dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes,
-mais les méchants ni pieds ni accès. Il me semble qu'en fait de
-gouvernement le tout est de commencer, et il se pourrait qu'au bout de
-quinze jours j'entende mieux le gouvernement que le labourage où j'ai
-été élevé depuis mon enfance.
-
-[Illustration: Il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une après
-l'autre, toutes les tapisseries (page 443).]
-
-Vous avez raison, Sancho, repartit la duchesse; les hommes ne naissent
-pas tous avec la science infuse, et c'est avec des hommes qu'on fait des
-évêques, non avec des pierres. Mais pour en revenir à l'enchantement de
-madame Dulcinée, je pense, et je tiens même pour certain que l'intention
-qu'eut Sancho de mystifier son maître en lui faisant accroire que sa
-dame était enchantée, fut plutôt une malice des enchanteurs: car je sais
-de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'âne était la véritable
-Dulcinée, et qu'ainsi le bon Sancho, en pensant être le trompeur, fut le
-premier trompé. Cela est positif et clair comme le jour; car sachez-le,
-seigneur Sancho, nous avons en ce pays des enchanteurs qui nous
-apprennent tout ce qui se passe dans le monde. Soyez donc certain que
-cette paysanne si leste était Dulcinée elle-même, Dulcinée enchantée
-tout comme la mère qui l'a mise au monde, et que lorsque nous y
-penserons le moins, nous la verrons tout à coup reparaître sous sa
-propre figure: alors, je le pense, vous reviendrez de votre erreur.
-
-Cela est très-possible, Madame, répondit Sancho, et je commence à croire
-vrai ce que mon maître raconte de cette caverne de Montesinos, dans
-laquelle il prétend avoir trouvé madame Dulcinée sous le même costume où
-je lui dis l'avoir vue quand il me prit fantaisie de l'enchanter; oui,
-je reconnais bien maintenant que je fus le premier trompé, comme le dit
-Votre Grandeur. En effet, comment supposer que j'ai eu assez d'esprit
-pour fabriquer sur-le-champ tant de subtilités, et puis mon maître n'est
-pas encore assez fou pour se laisser tromper si aisément. N'allez pas
-croire pour cela, Madame, que j'ai de mauvaises intentions; un lourdaud
-comme moi n'est pas obligé de connaître la malice de ces scélérats
-d'enchanteurs: quand j'ai imaginé cela, c'était pour échapper aux
-reproches de mon maître, et non dans l'intention de l'offenser; si
-l'affaire a tourné autrement, Dieu sait à qui il faut s'en prendre, et
-il châtiera les coupables.
-
-Très-bien, repartit la duchesse. Mais, dites-moi, Sancho, qu'est-ce que
-cette aventure de la caverne de Montesinos? j'ai grande envie de la
-connaître.
-
-Alors Sancho se mit à raconter ce que nous avons dit de cette aventure.
-
-Quand il eut terminé: De tout ceci, dit la duchesse, on peut conclure
-que puisque le grand don Quichotte affirme avoir vu la même paysanne qui
-se montra à Sancho à la sortie du Toboso, il est clair que cette
-paysanne était Dulcinée; ainsi donc, vous le voyez, nos enchanteurs sont
-très-dignes de foi.
-
-Après tout, reprit Sancho, si madame Dulcinée est enchantée, tant pis
-pour elle: je ne me soucie guère de m'attirer pour cela des querelles
-avec les ennemis de mon maître, qui sont très-nombreux et très-méchants.
-La vérité est que celle que j'ai vue était une paysanne; si cette
-paysanne était Dulcinée ou non, cela ne me regarde pas, et l'on ne doit
-pas m'en rendre responsable. Autrement on viendrait dire à tout bout de
-champ: Sancho a dit ceci, Sancho a fait cela, Sancho par-ci, Sancho
-par-là, comme si Sancho était un je ne sais qui, et non ce même Sancho
-qu'on voit tout de son long dans une histoire, à ce que m'a dit Samson
-Carrasco, lequel n'est rien moins que bachelier; et, comme on sait, ces
-gens-là ne mentent jamais, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie,
-ou lorsqu'ils y trouvent leur profit. Qu'on ne s'en prenne donc pas à
-moi, je m'en lave les mains, vienne seulement le gouvernement, et vous
-verrez merveilles; car qui a été bon écuyer, sera encore meilleur
-gouverneur.
-
-En vérité, Sancho, s'écria la duchesse, vous êtes un homme incomparable:
-tout ce que vous venez de dire équivaut à autant de sentences, et, comme
-dit notre proverbe espagnol: souvent mauvaise cape couvre un bon buveur.
-
-Madame, répondit Sancho, je jure que de ma vie je n'ai bu par vice; par
-soif, c'est possible; car je n'ai pas la moindre hypocrisie. Je bois
-quand l'envie m'en prend, ou, si je ne l'ai pas, quand on m'offre à
-boire; alors j'accepte pour ne pas paraître mal élevé; à une santé
-portée par un ami, y a-t-il cœur de pierre qui ne soit prêt à faire
-raison? mais quoique je mette mes chausses, je ne les salis pas, je veux
-dire que si je bois, je ne m'enivre pas. Au reste, c'est un reproche
-qu'on ne fera guère aux écuyers des chevaliers errants; car les pauvres
-diables sont toujours par les forêts, par les déserts et par les
-montagnes, buvant de l'eau plus qu'ils ne veulent: et souvent ils
-donneraient un œil de la tête pour se procurer une seule goutte de vin.
-
-Je vous crois, répondit la duchesse. Mais il se fait tard, allez
-reposer, mon ami; une autre fois nous en dirons davantage. En attendant,
-je veillerai à ce que l'on vous donne ce gouvernement.
-
-Sancho baisa les mains de la duchesse, et après l'avoir remerciée, il la
-supplia qu'on eût soin de son grison, parce que c'était ce qu'il avait
-de plus cher au monde.
-
-Qu'est-ce que ce grison? demanda la duchesse.
-
-Madame, c'est mon âne, répondit Sancho; pour ne pas l'appeler ainsi,
-j'ai coutume de l'appeler le grison. En entrant dans ce château, j'avais
-voulu le recommander à cette bonne dame que voilà, mais elle s'est
-fâchée tout rouge comme si je l'eusse appelée vieille ou laide, et
-pourtant l'affaire des duègnes devrait être plutôt, ce me semble, de
-panser les ânes que de parader dans un salon. Dieu de Dieu, quelle dent
-avait contre elles un hidalgo de mon village!
-
-C'était sans doute quelque manant comme vous, interrompit la señora
-Rodriguez, car s'il eût été un véritable gentilhomme, il les aurait
-honorées et respectées.
-
-Assez, assez, señora Rodriguez, dit la duchesse; et vous, Sancho, ne
-vous mettez point en peine de votre grison; je m'en charge. Puisque
-c'est le bien-aimé de mon ami, je veux le porter dans mon cœur.
-
-Il suffit qu'il soit à l'écurie, madame, repartit Sancho; quant à être
-porté dans le cœur de Votre Excellence, ni lui ni moi ne sommes dignes
-de nous y voir un seul instant.
-
-Eh bien, Sancho, dit la duchesse, emmenez le grison à votre
-gouvernement; vous l'y traiterez à votre fantaisie, et il n'aura plus
-qu'à s'engraisser.
-
-Madame, répondit Sancho, j'ai vu plus d'un âne entrer dans un
-gouvernement: il n'y aurait donc rien d'étonnant que j'y emmenasse le
-mien.
-
-Tous ces propos égayèrent la duchesse, et après avoir de nouveau dit à
-Sancho d'aller se reposer, elle fut raconter au duc la conversation qui
-venait d'avoir lieu. Ils concertèrent ensemble quelque bonne
-mystification dans le genre chevaleresque, afin que le chevalier et son
-écuyer ne s'aperçussent en aucune manière de la tromperie, et
-assurément ce sont là les plus mémorables aventures que contienne cette
-grande histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV
-
-DES MOYENS QU'ON TROUVA POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE
-
-
-Le duc et la duchesse prenaient un plaisir extrême à la conversation de
-leurs hôtes, et ne songeaient qu'à trouver de nouveaux moyens de s'en
-divertir: ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était la simplicité de
-Sancho, qui en était venu à croire véritable l'enchantement de Dulcinée,
-dont lui seul était l'inventeur. L'aventure de la caverne de Montesinos,
-qu'avait racontée notre écuyer, leur parut excellente pour la
-mystification qu'ils se proposaient.
-
-Six jours ayant été employés à se préparer et à instruire leurs gens,
-ils engagèrent le chevalier à une chasse au sanglier, qui devait avoir
-lieu avec un équipage complet de piqueurs et de chiens. Avant le départ,
-on présenta à notre héros et à son écuyer un habit de chasse en beau
-drap vert: don Quichotte refusa, disant qu'il aurait bientôt à reprendre
-le rude métier des armes et qu'il ne pouvait se charger d'un
-porte-manteau; tout au contraire, Sancho accepta, se promettant bien
-d'en faire argent à la plus prochaine occasion.
-
-Les préparatifs achevés, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho
-endossa son nouvel habit, et monté sur son grison, de préférence à un
-bon cheval qu'on lui offrait, il se mêla à la troupe des chasseurs. La
-duchesse ne tarda pas à paraître élégamment parée, et don Quichotte,
-avec courtoisie, prit la bride de son palefroi, malgré les efforts que
-faisait le duc pour s'y opposer. On se dirigea vers un bois planté entre
-deux grandes collines. Quand les postes furent pris, les sentiers
-occupés, on découpla les chiens, on partagea les chasseurs en plusieurs
-troupes, et la chasse commença avec de si grands cris qu'il devenait
-impossible de s'entendre. Bientôt la duchesse descendit de son palefroi,
-et l'épieu à la main, vint s'embusquer dans un endroit par lequel le
-sanglier avait coutume de passer; le duc et don Quichotte mirent aussi
-pied à terre, et se placèrent à ses côtés; Sancho, lui, sans descendre
-du grison, se tint coi derrière tout le monde, de crainte de quelque
-mésaventure.
-
-A peine étaient-ils rangés en haie avec une partie de leurs gens, qu'ils
-virent accourir un énorme sanglier, harcelé par les chiens et poursuivi
-par les chasseurs. Don Quichotte, embrassant fortement son écu, marche à
-la rencontre de la bête l'épée à la main; le duc y court aussi avec son
-épieu, et la duchesse les aurait devancés si son époux ne l'en eût
-empêchée. Quant à Sancho, dès qu'il aperçut le terrible animal, avec ses
-longues défenses, la gueule blanchie d'écume et les yeux étincelants, il
-lâcha son grison et courut à toutes jambes vers un chêne, pour y
-grimper; mais au moment où il atteignait le milieu, prêt à saisir une
-branche pour gagner la cime, cette branche se rompit, et en tombant il
-resta accroché à un tronçon. Lorsque, suspendu de la sorte, il sentit
-son habit se déchirer, l'idée lui vint que le sanglier pourrait bien le
-déchirer lui-même, et il se mit à pousser de tels cris, que tous ceux
-qui l'entendaient le crurent sous la dent de quelque bête sauvage.
-Finalement le sanglier resta sur la place, percé de mille coups
-d'épieux, et don Quichotte, accourant aux cris de Sancho, le trouva
-suspendu, la tête en bas, le fidèle grison auprès de lui. Il dégagea son
-écuyer. Devenu libre, Sancho examina la déchirure faite à son habit de
-chasse, accident dont il eut un déplaisir mortel, car dans cet habit il
-s'imaginait posséder une métairie.
-
-Enfin, l'énorme sanglier, couvert de branches de romarin et de myrte,
-fut placé par les chasseurs sur le dos d'un mulet et conduit en triomphe
-vers une tente dressée au milieu du bois, où l'on trouva la table
-chargée d'un abondant repas, tout à fait digne de la munificence du
-personnage qui l'offrait à ses convives.
-
-Montrant à la duchesse les plaies de son habit tout déchiré: Si cette
-chasse, dit Sancho, eût été aux lièvres et aux petits oiseaux, mon
-pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment quel plaisir on
-peut trouver à poursuivre un animal qui, s'il vous attrape avec ses
-crochets, peut envoyer son homme dans l'autre monde. Cela me rappelle
-cette vieille romance dont le refrain était: Sois-tu mangé des ours
-comme fut Favila!
-
-Ce Favila était un roi goth qui, dans une chasse aux bêtes sauvages, fut
-dévoré par un ours, dit don Quichotte[106].
-
- [106] Ce Favila n'était pas un roi goth; il succéda à Pélage dans les
- Asturies.
-
-Justement, repartit Sancho: aussi comment les princes et les rois
-s'exposent-ils à se faire dévorer, pour le seul plaisir de tuer un
-pauvre animal qui ne leur a fait aucun tort?
-
-Vous vous trompez, Sancho, dit le duc: la chasse aux bêtes sauvages est
-le divertissement favori des rois et des princes; cette chasse est une
-image de la guerre: on y emploie des ruses et des stratagèmes pour
-vaincre l'ennemi; on s'y accoutume à endurer le froid et le chaud; on
-oublie le sommeil et l'oisiveté; en un mot, c'est un exercice qu'on
-prend sans nuire à personne, et un plaisir qu'on partage avec beaucoup
-de gens. Cette chasse, d'ailleurs, n'est pas permise à tout le monde,
-non plus que celle du haut vol, car toutes deux n'appartiennent qu'aux
-princes et aux grands seigneurs. Ainsi donc, Sancho, quand vous serez
-gouverneur, adonnez-vous à la chasse, et vous verrez que vous vous en
-trouverez bien.
-
-Oh! pour cela, non, répondit Sancho; à bon gouverneur, comme à bonne
-ménagère, jambe rompue et à la maison; il ferait beau voir des gens
-pressés, bien fatigués du chemin, venir demander le gouverneur, et qu'il
-fût au bois à se divertir! les affaires marcheraient d'une singulière
-façon! Par ma foi, seigneur, m'est avis que la chasse est plutôt le fait
-des fainéants que des gouverneurs; moi, je me contente de jouer à _la
-triomphe_ les quatre jours de Pâques[107], et aux boules les dimanches
-et fêtes. Toutes ces chasses ne vont guère à mon humeur et ne
-s'accordent pas avec ma conscience.
-
- [107] Noël, l'Épiphanie, Pâques et la Pentecôte.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-En tombant, Sancho resta accroché à un tronçon (page 448).]
-
-Qu'il en soit ce qu'il plaira à Dieu, Sancho, repartit le duc: mais
-entre le dire et le faire il y a bien du chemin.
-
-Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne
-coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste,
-que celui qui se lève de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir
-les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu
-m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je
-gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me
-mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien.
-
-Maudit sois-tu de Dieu et des saints, détestable Sancho, s'écria don
-Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette
-avalanche de proverbes? Que Vos Grâces laissent là cet imbécile, mes
-seigneurs, si vous ne voulez être accablés de si ridicules
-impertinences.
-
-Pour être nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont
-pas moins agréables; quant à moi, ils me divertissent extrêmement,
-qu'ils viennent à propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas
-y regarder de si près.
-
-Au milieu de ces agréables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer
-dans le bois, où le reste du jour se passa à préparer des affûts. La
-nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle
-l'est presque toujours en été, mais un peu obscure, et d'autant plus
-favorable aux projets du duc et de la duchesse.
-
-Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand
-bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de
-nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens.
-Cette lumière subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemblée; les
-sons discordants d'une infinité de ces instruments dont les Mores se
-servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin
-les fifres, les hautbois et les tambours mêlés confusément, faisaient un
-tel vacarme, qu'il eût fallu être privé de sens pour n'en être pas ému.
-Le duc pâlit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-même ressentit
-quelque émotion; quant à Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il
-n'y eut pas jusqu'à ceux qui étaient dans le secret qui n'éprouvassent
-de l'effroi.
-
-Tout à coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu'à son costume on eût
-pris pour un démon, passe brusquement, sonnant avec un bruit
-épouvantable dans une corne démesurée.
-
-Holà, dit le duc, qui êtes-vous? à qui en voulez-vous? et que signifie
-cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois?
-
-Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix rauque; je vais à la
-recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez
-sont six troupes de magiciens, qui amènent la sans pareille Dulcinée du
-Toboso enchantée sur un char de triomphe; elle est accompagnée du
-vaillant Montesinos, qui vient révéler au seigneur don Quichotte les
-moyens de désenchanter la pauvre dame.
-
-Si vous étiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous
-auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est
-devant vous.
-
-En mon âme et conscience, je n'y prenais pas garde, répondit le diable:
-j'ai tant de choses dans la tête, que j'oubliais la principale, celle
-pour laquelle je suis venu.
-
-Ce démon, dit Sancho, doit être honnête homme et bon catholique:
-autrement il ne jurerait pas sur son âme et sur sa conscience; il y a
-partout des gens de bien, à ce que je vois, même en enfer.
-
-Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, tourna les yeux vers don
-Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puissé-je
-bientôt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie
-l'infortuné mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre à
-l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui la sans
-pareille Dulcinée du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la
-désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, je ne m'arrêterai pas plus
-longtemps; que les démons de mon espèce restent dans ta compagnie, et
-les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il
-tourna bride et disparut.
-
-La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte
-et Sancho: pour l'écuyer, parce qu'on voulait à toute force que Dulcinée
-fût enchantée; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus à quoi s'en
-tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos.
-Pendant que notre héros s'abîmait dans ses pensées, le duc lui dit:
-Est-ce que Votre Grâce veut attendre cette visite, seigneur don
-Quichotte?
-
-Certainement, répondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dût l'enfer
-entier m'assaillir.
-
-Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux
-oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre.
-
-La nuit achevait de se fermer, et l'on commençait à distinguer à travers
-le bois un nombre infini de lumières courant de tous côtés; telles dans
-un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientôt se
-fit entendre un bruit semblable à celui que produiraient les roues
-massives d'une charrette à bœufs, bruit strident qui fait fuir les
-loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le
-rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la
-forêt on livrât plusieurs batailles; d'un côté retentissait le bruit de
-l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades: à la
-voix des combattants, on les aurait jugés tout proche, tandis que plus
-loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer à la manière des
-Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces
-instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des
-chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte
-lui-même eut besoin de tout son courage pour n'être pas épouvanté. Quant
-à Sancho, le sien fut bientôt abattu, et il tomba évanoui aux pieds de
-la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il
-fut assez longtemps à revenir, et il commençait à ouvrir les yeux
-lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tiré par
-quatre bœufs entièrement couverts de drap noir et ayant à chaque corne
-une torche allumée. Au sommet du char, sur une espèce de trône, se
-tenait assis un vieillard vénérable, dont la longue barbe, plus blanche
-que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture; pour tout vêtement, il
-avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une
-infinité de lumières, on pouvait aisément distinguer les objets. Il
-était conduit par deux démons habillés de la même étoffe, et dont les
-effroyables visages auraient fait retomber Sancho en défaillance, s'il
-n'eût fermé les yeux pour ne pas les voir.
-
-Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva, et
-dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre.
-Il fut suivi d'un autre, tout à fait semblable, sur lequel était un
-vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le chariot, dit
-d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami
-d'Urgande la déconvenue; et il passa comme le précédent. Un troisième
-char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avança de
-même; mais celui qu'on voyait assis sur le trône était un homme robuste
-et à mine rébarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et
-satanique: Je suis l'enchanteur Arcalaüs, ennemi mortel d'Amadis de
-Gaule et de toute sa postérité.
-
-A quelques pas plus loin les trois chars s'arrêtèrent, et le bruit
-criard des roues ayant cessé, on entendit une agréable musique, dont
-Sancho tout réjoui tira bon augure.
-
-Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'éloignait jamais d'un pas, là
-où est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais.
-
-Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse.
-
-Madame, répliqua Sancho, la lumière vient de la flamme et la flamme peut
-tout embraser. Ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre
-le feu à la forêt, tandis que la musique est toujours signe de
-réjouissance et de fêtes.
-
-C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte.
-
-Et notre héros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV
-
-SUITE DES MOYENS QU'ON PRIT POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE ETC.
-
-
-Au son de cette agréable musique s'avançait un char traîné par six mules
-caparaçonnées de toiles blanches; sur chacune des mules était monté un
-pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, tous également
-vêtus de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était
-deux fois et même trois fois plus grand que les précédents; de chaque
-côté marchaient douze autres pénitents, tenant une torche allumée. Sur
-un trône élevé au centre du char, était assise une jeune fille habillée
-d'une étoffe de gaze d'argent, si brillante de paillettes d'or que les
-yeux n'en pouvaient soutenir l'éclat; un voile de soie, assez
-transparent pour laisser voir sa beauté, lui couvrait le visage, et les
-nombreuses lumières permettaient de distinguer ses attraits et son âge,
-qui semblait être de dix-sept à vingt ans. Auprès d'elle se tenait un
-personnage enveloppé jusqu'aux pieds d'une robe de velours à longue
-queue, et la tête couverte d'un voile noir.
-
-Quand le char fut arrivé en face du duc, la musique cessa, et le
-personnage que nous venons de dépeindre, s'étant levé, écarta sa robe,
-rejeta son voile, et fit voir la figure de la Mort hideuse et décharnée.
-Don Quichotte en pâlit, Sancho pensa mourir de peur, le duc et la
-duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante s'étant levée
-sur ses pieds, prononça ces paroles d'une voix lente:
-
-
- O toi dont les nobles travaux
- Méritaient en amour un destin plus prospère,
- Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père,
- Le fléau des méchants et l'ami des héros.
- Sur les bords du Léthé j'appris que Dulcinée
- Avait en un moment perdu tous ses attraits;
- Je viens finir les maux de cette infortunée.
- Du sort écoute les arrêts:
- Par la main de Sancho, sur son large derrière,
- Trois mille et trois cents coups appliqués fortement
- Avec une longue étrivière
- Rendront à cet objet charmant
- Son éclat, sa beauté première[108].
-
-
- [108] Ces vers sont empruntés à Florian.
-
-Oui-da, je t'en pondrai, s'écria Sancho, je ne me donnerai pas seulement
-trois coups de fouet. Au diable soit ta manière de désenchanter! et
-qu'est-ce que mes fesses ont à voir avec les enchantements? Je jure que
-si le seigneur Merlin n'a pas d'autre moyen de désenchanter Dulcinée,
-elle pourra s'en aller avec son enchantement dans la sépulture.
-
-Et bien moi, je vous saisirai, don manant farci d'ail, reprit don
-Quichotte, et je vous attacherai à un arbre, nu comme quand votre mère
-vous a mis au monde; après quoi je vous donnerai non pas trois mille
-trois cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqués
-qu'il vous en cuira toute votre vie. Pas de réplique, ou je vous
-étrangle sur l'heure.
-
-Tout beau, tout beau! interrompit Merlin, cela ne peut se passer ainsi:
-les coups de fouet que recevra Sancho doivent être volontaires, et le
-moment à son choix, car il n'y a point d'époque limitée pour cela; il
-dépend même de lui d'en être quitte pour la moitié, pourvu qu'il trouve
-bon que ces coups lui soient appliqués par une autre main que la sienne,
-si rude qu'elle puisse être.
-
-Ni ma main, ni celle d'un autre, ni pesante, ni à peser, ni dure, ni
-douce, ne me touchera, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendré madame
-Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le mal qu'ont fait ses
-beaux yeux? que monseigneur don Quichotte ne se fouette-t-il? c'est son
-affaire. Lui qui l'appelle sans cesse sa joie, sa vie, son âme, c'est à
-lui de chercher les moyens de la désenchanter; mais me fouetter, moi?
-_abernuncio[109]!_
-
- [109] _Abrenuncio_: locution familière pour exprimer la répugnance.
-
-Sancho eut à peine achevé de parler, que la nymphe qui se tenait près de
-Merlin se leva, écarta le voile qui lui couvrait le visage, et fit
-briller aux yeux de tous une beauté incomparable; puis, avec un geste
-assez masculin, et d'une voix fort peu féminine, elle apostropha Sancho
-en ces termes:
-
-[Illustration: Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père (page 452).]
-
-O malencontreux écuyer, cœur de poule, âme de bronze, entrailles de
-pierres et de cailloux, si l'on te demandait, larron, meurtrier, de te
-jeter du haut d'une tour; si l'on voulait, tigre sans pitié, te faire
-avaler des crapauds et des lézards; si l'on t'ordonnait, serpent
-venimeux, d'étrangler ta femme et tes enfants, il ne serait pas étonnant
-de te voir faire tant de façons: mais regarder à trois mille et trois
-cents coups de fouet, quand il n'est si chétif écolier de la doctrine
-chrétienne qui n'en attrape autant chaque mois, en vérité tu devrais en
-mourir de honte, et il y a là de quoi surprendre, étourdir, stupéfier,
-non-seulement ceux qui t'écoutent, mais quiconque un jour l'apprendra.
-Lève, ô misérable et endurci animal, lève tes yeux de mulet ombrageux
-sur la prunelle des miens, et tu verras mes larmes tracer goutte à
-goutte des sillons et des sentiers à travers les campagnes fleuries de
-mes belles joues. N'es-tu pas ému, monstre sournois et malintentionné,
-en voyant une princesse de mon âge se flétrir et se consumer sous
-l'écorce d'une grossière paysanne! quoique je ne paraisse pas telle à
-présent, grâce à la faveur particulière du seigneur Merlin, qui a pensé
-que les pleurs d'une belle affligée seraient plus capables de
-t'attendrir. Résouds-toi donc, brute indomptée, à frapper tes chairs
-épaisses: triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui
-te fait ne songer qu'à te farcir la panse; et remets dans son premier
-état la délicatesse de ma peau, l'aimable douceur de mon caractère,
-l'incomparable beauté de mon visage; et si je ne suis pas capable
-d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne me trouves pas encore assez à
-plaindre pour exciter ta pitié, aie au moins compassion de ce pauvre
-chevalier qui est à tes côtés, de ce bon maître qui t'aime si
-tendrement, et dont l'âme, je le vois, est à deux doigts de ses lèvres
-et n'attend plus que ta réponse, ou compatissante ou impitoyable, pour
-lui sortir par la bouche ou lui rentrer dans le gosier.
-
-En entendant ces mots, don Quichotte se tâta le gosier. Parbleu, dit-il
-en se tournant vers le duc, Dulcinée dit vrai; voici que j'ai l'âme
-arrêtée là, comme une noix d'arbalète.
-
-Eh bien, Sancho, que dites-vous de tout ceci? demanda la duchesse?
-
-Madame, ce que j'ai dit, je le répète, répondit Sancho; quant aux coups
-de fouet, _abernuncio_.
-
-C'est _abrenuncio_ qu'il faut dire, observa le duc.
-
-Pour l'amour de Dieu, monseigneur, répliqua Sancho, que Votre Grandeur
-me laisse parler à ma guise; est-ce que je suis en état de m'amuser à
-ces subtilités? Vraiment il m'importe bien d'une lettre de plus ou de
-moins quand il s'agit de quatre à cinq mille coups de fouet!
-
-Vous vous trompez, Sancho, reprit le duc, il ne s'agit que de trois
-mille trois cents.
-
-Voilà le compte bien diminué! dit Sancho; qui trouve le marché bon n'a
-qu'à le prendre. Par ma foi, je voudrais bien savoir où notre maîtresse
-Dulcinée du Toboso a trouvé cette manière de prier les gens! Comment,
-venir du même coup me demander de me mettre le corps en lambeaux pour
-l'amour d'elle et m'appeler cœur de poule, bête farouche, tigre
-abominable, avec une kyrielle d'injures à faire fuir le diable. Est-ce
-que par hasard mes chairs sont de bronze, est-ce que je gagnerai quelque
-chose à la désenchanter? Encore, si elle venait avec une belle corbeille
-de linge blanc, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins
-(bien que je n'en mette pas) peut-être me laisserais-je faire: mais
-pour m'attendrir elle me débite un boisseau d'injures et l'on dirait
-qu'elle va me dévisager. Ne sait-elle point qu'un mulet chargé d'or n'en
-gravit que mieux la montagne, que les présents ramollissent les pierres,
-et qu'un tiens vaut mieux que deux tu auras? Mais ce n'est pas tout:
-voilà qu'au lieu de m'encourager, mon seigneur et maître me menace de
-m'attacher à un arbre, et de doubler la dose prescrite par le seigneur
-Merlin. On devrait bien considérer que ce n'est pas un simple écuyer
-qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur; car enfin faut-il
-regarder à qui l'on parle et comment on prie. Il conviendrait, ce me
-semble, de choisir un autre temps; on me voit navré de la déchirure de
-mon habit vert, et l'on vient me demander de me déchirer moi-même,
-quoique je n'en aie pas plus envie que de me faire cacique!
-
-En vérité, ami Sancho, reprit le duc, vous faites trop de façons: mais
-je vous le dis en un mot comme en mille, si vous ne devenez plus souple
-qu'un gant, il faudra renoncer au gouvernement: il serait beau vraiment
-que je donne à mes sujets un gouverneur aux entrailles de pierre, qui ne
-fût touché ni des larmes des dames affligées, ni des prières et des
-conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho, vous vous
-fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez point gouverneur.
-
-Monseigneur, répondit Sancho, ne m'accorderait-on pas au moins deux
-jours pour y penser?
-
-Cela ne se peut, repartit Merlin, cette affaire-là doit être conclue à
-l'heure même, sinon Dulcinée retourne à la caverne de Montesinos,
-changée en paysanne; ou bien, dans l'état où elle est, elle sera
-conduite aux champs Élyséens, pour y attendre que le nombre des coups de
-fouet soit complet.
-
-Allons, Sancho, ajouta la duchesse, prenez courage; songez que vous avez
-mangé le pain du seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et
-aimer à cause de sa loyauté et de ses grands exploits de chevalerie:
-consentez à ces coups de fouet, mon enfant; la crainte est pour le
-poltron, et un noble cœur ne trouve rien de difficile.
-
-Au lieu de répondre, Sancho, tout hors de lui, se tourna vers Merlin:
-Seigneur Merlin, lui dit-il, ce diable, qui est venu ici en poste, a
-ordonné à mon maître d'attendre le seigneur Montesinos, qui allait venir
-lui parler du désenchantement de madame Dulcinée: cependant, nous
-n'avons point encore vu Montesinos, ni rien qui lui ressemble.
-
-Ami Sancho, répondit Merlin, ce diable est un étourdi et un grandissime
-vaurien: c'est moi qui l'envoyais vers votre maître, et non Montesinos,
-lequel n'a pas quitté sa caverne, où longtemps encore il attendra la fin
-de son enchantement. Si Montesinos est votre débiteur, ou si vous avez
-quelque affaire à traiter avec lui, je l'amènerai où il vous plaira;
-pour l'heure, résignez-vous à cette petite pénitence que nous vous avons
-ordonnée, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour l'âme et
-pour le corps: pour l'âme, parce que vous ferez une bonne action; pour
-le corps parce qu'étant d'une complexion sanguine, il n'y a pas de mal
-de vous tirer un peu de sang.
-
-Par ma foi, celui-là est bon, répliqua Sancho: il n'y a pas déjà assez
-de médecins sur terre, il faut encore que les enchanteurs s'en mêlent!
-Mais enfin, puisque tout le monde ici, excepté moi, le trouve utile, je
-consens à m'appliquer les trois mille trois cents coups de fouet, à la
-condition que je me les donnerai quand il me plaira, sans qu'on me fixe
-ni le temps ni le jour; de mon côté, je tâcherai de terminer cette
-affaire le plus tôt possible, afin que le monde puisse jouir de la
-beauté de madame Dulcinée, beauté, à ce qu'il paraîtrait, beaucoup plus
-grande que je n'avais pensé. J'y mets encore une condition, c'est que je
-ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang, et si quelques coups
-ne font que chasser les mouches, ils compteront de même; de plus, si je
-venais à me tromper sur la quantité, le seigneur Merlin, qui sait tout,
-aura soin de les compter, et il me dira si je m'en suis donné trop ou
-trop peu.
-
-Du trop il ne faut pas s'inquiéter, répondit Merlin, car sitôt que le
-nombre sera complet, soudain madame Dulcinée se trouvera désenchantée,
-et elle viendra remercier le bon Sancho et lui témoigner sa
-reconnaissance par des présents considérables; n'ayez donc aucun souci
-du trop ou du trop peu, je le prends sur ma conscience; le ciel me
-préserve de tromper personne, ne fût-ce que d'un cheveu de la tête.
-
-Allons, dit Sancho, je consens à mon supplice, c'est-à-dire j'accepte la
-pénitence; aux conditions que j'ai dites, s'entend.
-
-Sancho n'eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles, que la musique
-recommença avec accompagnement de deux ou trois décharges d'artillerie,
-et don Quichotte alla se jeter au cou de son écuyer, qu'il baisa cent
-fois sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse, tous les
-chasseurs, lui témoignèrent la joie qu'ils éprouvaient de le voir se
-rendre à la raison; puis, le char se remit en marche, la belle Dulcinée
-salua Leurs Excellences et fit une profonde révérence à son futur
-libérateur.
-
-Cependant l'aube riante et vermeille commençait à poindre: la terre
-joyeuse, le ciel serein, la lumière pure, tout annonçait le jour qui
-déjà posant le pied sur le pan de la robe de la fraîche Aurore
-promettait d'être magnifique. Le duc et la duchesse, très-satisfaits de
-leur chasse, et surtout d'avoir si bien réussi dans leur projet,
-retournèrent au château, décidés à continuer ces plaisanteries qui les
-divertissaient de plus en plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI
-
-DE L'ÉTRANGE ET INOUIE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE, APPELÉE COMTESSE
-TRIFALDI: ET D'UNE LETTRE QUE SANCHO ÉCRIVIT A SA FEMME
-
-
-Le duc avait un majordome d'un esprit jovial et plein de ressources;
-c'était lui qui avait composé les vers, disposé tout l'appareil de la
-scène, représenté le personnage de Merlin, et fait remplir par un jeune
-page celui de Dulcinée. A la demande de ses maîtres, il composa une
-autre comédie aussi originale que la première, et non moins bien
-imaginée.
-
-Le jour suivant, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé sa
-pénitence; il répondit que la nuit précédente il s'était donné cinq
-coups de fouet.
-
-Avec quoi? reprit la duchesse.
-
-Avec ma main, répliqua Sancho.
-
-Mais c'est plutôt se caresser que se fouetter, dit la duchesse, et je ne
-sais si Merlin sera satisfait. Je pense donc qu'il conviendrait que
-Sancho fit une discipline composée de chardons ou de quelques
-cordelettes de cuir, capable de se faire bien sentir, ce qui est une
-condition expresse imposée par Merlin; car la liberté d'une aussi grande
-dame que Dulcinée ne saurait être achetée à vil prix.
-
-Madame, répondit Sancho, que Votre Excellence me donne une discipline à
-sa fantaisie, et je m'en servirai pourvu qu'elle ne me fasse pas trop de
-mal, car je l'avouerai à Votre Grandeur, tout paysan que je suis, j'ai
-la peau fort délicate; et il ne serait pas juste que je me misse en
-lambeaux pour le service d'autrui.
-
-Eh bien, dit la duchesse, demain je vous donnerai une discipline faite
-exprès pour vous, et qui s'accommodera à la délicatesse de vos chairs
-comme si elles étaient ses propres sœurs.
-
-A propos, dit Sancho, Votre Altesse saura que j'ai écrit une lettre à
-Thérèse Panza, ma femme, où je lui donne avis de tout ce qui m'est
-arrivé depuis que je suis parti d'auprès d'elle; j'ai la lettre sur moi,
-et il n'y a plus qu'à mettre l'adresse; je voudrais bien que Votre Grâce
-eût la bonté de la lire, elle me semble tournée de la façon dont doivent
-écrire les gouverneurs.
-
-Et qui l'a dictée? demanda la duchesse.
-
-Sainte Vierge! répondit Sancho, et qui l'aurait dictée, si ce n'est moi?
-
-C'est donc vous qui l'avez écrite? dit la duchesse.
-
-Oh! pour ça non, madame, répondit Sancho, car je ne sais ni lire ni
-écrire, encore que je sache signer.
-
-Voyons-la, dit la duchesse, votre esprit et votre excellent jugement
-doivent s'y montrer à chaque ligne.
-
-Sancho mit la main dans son sein, et en tira la lettre. Elle était ainsi
-conçue:
-
-
- LETTRE DE SANCHO PANZA A THÉRÈSE PANZA, SA FEMME
-
- «Bien m'a pris, femme, d'avoir bon dos, car j'ai été bien étrillé; et
- si j'ai un riche gouvernement, il m'en coûte de bons coups de fouet;
- mais tu sauras cela plus tard; aujourd'hui tu n'y comprendrais rien.
- Apprends donc, ma chère Thérèse, que j'ai résolu de te faire monter en
- carrosse; voilà l'essentiel, car aller autrement, autant vaut marcher
- à quatre pattes. Finalement, tu es femme de gouverneur; dis-moi si à
- cette heure quelqu'un te va à la cheville. Je t'envoie ci-joint un
- habit de chasse vert, que m'a donné madame la duchesse; arrange-le de
- manière qu'il fasse un corsage et une jupe à notre fille Sanchette.
-
- «Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire en ce pays-ci, est
- un fou sensé, un cerveau brûlé divertissant, et, sans vanité, on dit
- que je ne lui cède en rien. Nous avons été visiter ensemble la caverne
- de Montesinos, et le sage Merlin a jeté les yeux sur moi pour
- désenchanter Dulcinée du Toboso, qui est celle qu'on appelle là-bas
- Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet que je
- dois me donner, moins cinq, que j'ai déjà reçus, elle sera
- désenchantée comme la mère qui l'a mise au monde. Bouche close sur
- cela, femme, car les uns diraient que c'est du blanc, les autres que
- c'est du noir.
-
- «D'ici à quelques jours je partirai pour mon gouvernement, où je
- grille de me voir installé, afin d'amasser de l'argent, car on m'a dit
- que les nouveaux gouverneurs n'ont point d'autre souci; je sonderai le
- terrain, et je te manderai s'il faut que tu viennes me rejoindre. Le
- grison se porte à merveille, et il se recommande à toi et à nos
- enfants. Je veux l'emmener avec moi et je ne le quitterais pas quand
- même on me ferait Grand Turc. Son Excellence madame la duchesse te
- baise mille fois les mains; baises-les-lui en retour deux mille fois,
- car il n'y a rien de si bon marché que les compliments, à ce que j'ai
- entendu dire à mon maître.
-
- «Dieu n'a pas voulu que je trouvasse encore une bourse de cent
- doublons, comme celle de la fois passée; ce n'a pas été faute de la
- chercher; mais que cela ne te chagrine pas, ma chère Thérèse: celui
- qui sonne les cloches est en sûreté, et tout se trouvera dans la
- lessive du gouvernement. Une chose pourtant me met en peine, c'est
- qu'on me dit que si j'en tâte une fois, je me lécherai les doigts
- jusqu'à me manger les mains. Mais, baste! qu'y faire? pour les
- estropiés les aumônes valent autant qu'un canonicat. Tu vois bien,
- femme, que de façon ou d'autre, tu ne peux manquer d'être riche et
- heureuse. Dieu te soit en aide comme il le peut, et qu'il me conserve
- pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614.
-
- «Ton mari, le gouverneur SANCHO PANZA.»
-
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Je m'appelle Trifaldin de la barbe blanche (page 458).]
-
-Il me semble, dit la duchesse après avoir lu, que notre bon gouverneur
-se fourvoie ici de deux façons: la première, en disant, ou, pour le
-moins, en donnant à penser, qu'il n'a obtenu son gouvernement que pour
-les coups de fouet qu'il doit se donner, quoiqu'il sache bien, cependant
-que lorsque monseigneur le duc, mon époux, le lui promit, on ne songeait
-pas plus aux coups de fouet que s'il n'y en avait jamais eu au monde; la
-seconde, c'est qu'il me paraît trop attaché à son intérêt, penchant qui
-donne mauvaise opinion d'un homme, car, on dit que convoitise rompt le
-sac, et qu'un gouverneur avare est bien près de vendre la justice.
-
-Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, madame, répondit Sancho; et si ma
-lettre ne plaît pas à Votre Grâce, il n'y a qu'à la déchirer et en
-écrire une autre; mais il se pourrait faire que la seconde fût pire, si
-je m'en mêle encore une fois.
-
-Sur ce, on se rendit au jardin où l'on devait dîner ce jour-là.
-
-La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup
-pendant le repas, et quand la table fut desservie, ils s'entretinrent
-quelque temps avec lui, car sa conversation les divertissait
-merveilleusement. Tout à coup et lorsqu'on y pensait le moins, on
-entendit le son aigu d'un fifre, mêlé à celui d'un tambour discordant.
-A cette harmonie triste et confuse, chacun parut se troubler. Don
-Quichotte devint tout pensif, et Sancho courut se blottir auprès de la
-duchesse, son refuge ordinaire. Au milieu de la stupéfaction générale,
-on vit entrer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil si
-longues, qu'elles balayaient la terre: ils frappaient deux grands
-tambours couverts de drap noir; à leurs côtés marchait le joueur de
-fifre, vêtu de noir comme les autres. Derrière ces trois hommes venait
-un personnage à taille gigantesque, enveloppé d'une grande robe noire;
-par-dessus la robe il portait un large baudrier d'où pendait un énorme
-cimeterre à poignée noire ainsi que le fourreau. Son visage était
-couvert d'un long voile, au travers duquel on apercevait une barbe
-blanche comme la neige. D'un pas lent et solennel qu'il semblait régler
-sur le son du tambour, ce grave personnage vint se mettre à genoux
-devant le duc, qui l'attendait debout; mais le duc ne voulut point
-l'écouter qu'il ne se fût relevé. Le fantôme obéit, et en se redressant
-il écarta son voile et mit à découvert la plus longue, la plus blanche
-et la plus épaisse barbe qu'eussent jamais vue des yeux humains; puis,
-les regards fixés sur le duc et d'une voix pleine et sonore qu'il
-paraissait tirer du fond de sa poitrine, il lui dit:
-
-Très-haut et très-puissant seigneur, je m'appelle Trifaldin de la barbe
-blanche. Écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la duègne
-Doloride, je suis envoyé par elle vers Votre Altesse, pour supplier
-Votre Magnificence de lui permettre de venir vous exposer son infortune,
-qui est assurément la plus surprenante, aussi bien que la plus inouïe.
-Mais, avant tout, j'ai ordre de m'informer si par hasard le grand, le
-valeureux et invaincu chevalier don Quichotte de la Manche se trouve en
-ces lieux, car c'est lui que cherche ma maîtresse, et c'est pour lui
-qu'elle est venue à pied et à jeun, depuis le royaume de Candaya jusque
-dans vos États, miracle qu'on ne peut attribuer qu'à la force des
-enchantements. Elle attend, devant ce palais, que je lui porte de votre
-part la permission d'y entrer.
-
-Il finit en toussant, puis promenant la main sur sa longue barbe, du
-haut jusqu'en bas, il attendit gravement la réponse du duc, qui lui dit:
-
-Noble écuyer Trifaldin de la barbe blanche, depuis longtemps nous
-connaissons la disgrâce de madame la comtesse Trifaldi, à qui les
-enchanteurs ont fait prendre la figure et le nom de la duègne Doloride:
-allez, merveilleux écuyer, lui porter l'assurance qu'elle sera la
-bienvenue, et que nous possédons ici l'incomparable chevalier don
-Quichotte de la Manche, dont le caractère généreux lui promet secours et
-protection. Ajoutez de ma part que mon appui ne lui fera pas défaut non
-plus, s'il lui est nécessaire, mon devoir étant de le lui offrir comme
-chevalier, titre qui m'impose l'obligation de protéger toutes les
-femmes, et principalement les pauvres veuves affligées, comme l'est Sa
-Seigneurie.
-
-A cette réponse, Trifaldin mit un genou en terre, puis, au triste son
-des tambours et du fifre, il quitta le jardin du même pas qu'il y était
-entré, laissant toute la compagnie étonnée de sa haute taille et de son
-air tout à la fois vénérable et modeste.
-
-Vous le voyez, vaillant chevalier, dit le duc en se tournant vers don
-Quichotte, les ténèbres de l'ignorance et de l'envie ne sauraient
-obscurcir l'éclat de la valeur et de la vertu: depuis six jours à peine
-vous êtes dans ce château, et déjà l'on vient vous y chercher des pays
-les plus lointains, non pas en carrosse ni à cheval, mais à pied et à
-jeun, tant les malheureux ont d'empressement à vous voir, tant ils ont
-de confiance en la force de votre bras et en la grandeur de votre
-courage, grâce à la réputation que vos exploits vous ont acquise, grâce
-au bruit qui en est répandu par tout l'univers.
-
-Je regrette fort, seigneur duc, répondit don Quichotte, que ce bon
-ecclésiastique qui l'autre jour montrait tant d'aversion pour les
-chevaliers errants, ne soit pas témoin de ce qui se passe: il verrait
-par lui-même si ces chevaliers sont ou non nécessaires au monde; il
-pourrait du moins se convaincre que dans leur détresse les malheureux ne
-vont pas chercher du secours auprès des hommes de robe, ni chez les
-sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'a jamais franchi
-les limites de sa paroisse; en pareil cas, la véritable panacée à
-l'affliction, c'est l'épée du chevalier errant. Qu'elle vienne donc,
-cette duègne, qu'elle demande ce qu'elle voudra; le remède à son mal lui
-sera bientôt expédié par la force de mon bras et par l'intrépidité du
-cœur qui le fait agir.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII
-
-SUITE DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE
-
-
-Le duc et la duchesse étaient charmés de voir don Quichotte donner si
-complétement dans leurs vues; lorsque Sancho se mit de la partie. Je
-voudrais bien, dit-il, que cette bonne duègne ne vînt pas jeter quelque
-bâton dans les roues de mon gouvernement! car, je tiens d'un apothicaire
-de Tolède, qui parlait comme un chardonneret, que partout où se fourrent
-les duègnes, tout va de mal en pis. Dieu de Dieu! comme il les
-détestait! et par ma foi, puisque toutes les duègnes sont fâcheuses et
-impertinentes, que faut-il attendre d'une affligée comme l'est, dit-on,
-cette comtesse Trifaldi?
-
-Silence, Sancho, reprit don Quichotte: puisque cette dame vient de si
-loin me chercher, elle ne peut être de celles dont parlait ton
-apothicaire; de plus, elle est comtesse, et quand les comtesses servent
-en qualité de duègnes, c'est auprès des reines et des impératrices: car
-dans leurs maisons, elles sont dames et maîtresses et se font servir par
-d'autres duègnes.
-
-Madame la duchesse a pour suivantes des duègnes qui seraient comtesses,
-si le sort l'eût voulu, repartit la señora Rodriguez qui était présente;
-mais là vont les lois où il plaît aux rois. Cependant, qu'on ne dise pas
-de mal des duègnes, surtout de celles qui sont vieilles filles: car bien
-que je ne compte pas parmi ces dernières, je sens l'avantage qu'une
-duègne fille a sur une duègne veuve. A quiconque voudra nous tondre, les
-ciseaux resteront dans la main.
-
-Ce ne sera pas faute de trouver à tondre sur les duègnes, toujours
-suivant mon apothicaire, repartit Sancho: mais ne remuons pas le riz,
-dût-il prendre au fond du pot.
-
-Les écuyers ont toujours été nos ennemis, répliqua la señora Rodriguez;
-véritables piliers d'antichambre, ces fainéants, au lieu de prier Dieu,
-emploient leur temps à médire de nous, vont fouillant dans notre
-généalogie, et font de rudes accrocs à notre réputation. Eh bien, moi,
-je déclare ici, qu'en dépit d'eux nous continuerons à vivre dans les
-grandes maisons, quoiqu'on nous y laisse mourir de faim et qu'on nous y
-donne à peine une chétive robe noire pour couvrir nos chairs délicates.
-Oui, si j'en avais le talent et le loisir, je voudrais prouver,
-non-seulement aux personnes ici présentes, mais encore au monde entier
-qu'il n'est point de vertu qui ne se rencontre chez une duègne.
-
-Je suis de l'avis de ma chère Rodriguez, dit la duchesse; mais elle
-voudra bien remettre à une autre fois à défendre sa cause et celle des
-duègnes, à réfuter les propos de ce méchant apothicaire, et à faire
-revenir le grand Sancho de sa mauvaise opinion.
-
-Par ma foi, madame, repartit Sancho, depuis que le gouvernement m'est
-monté à la tête, je ne me souviens plus d'avoir été écuyer, et je me
-moque de toutes les duègnes du monde comme d'un fétu.
-
-Ici la conversation fut interrompue par les deux tambours et le fifre
-annonçant l'approche de la Doloride. La duchesse demanda à son époux si
-elle ne devait pas aller au-devant de cette dame, puisque c'était une
-comtesse et une femme de qualité.
-
-Comme comtesse, ce serait chose juste, dit Sancho; comme duègne, je ne
-conseille pas à Vos Excellences de faire un pas.
-
-Eh! de quoi te mêles-tu, Sancho, reprit don Quichotte.
-
-De quoi je me mêle, seigneur? répondit Sancho: je me mêle de ce dont je
-puis me mêler, étant un écuyer nourri à l'école de Votre Grâce, vous le
-chevalier le plus courtois de toute la courtoiserie. En ces choses-là,
-je vous ai entendu dire qu'on risque autant de perdre pour un point de
-plus que pour un point de moins; et à bon entendeur salut.
-
-Sancho a raison, ajouta le duc, il nous faut voir un peu quelle mine a
-cette comtesse; d'après cela, nous mesurerons la politesse qui lui est
-due.
-
-En ce moment rentrèrent dans le jardin les tambours et le fifre jouant
-leur marche ordinaire, toujours sur un ton lugubre, et l'auteur termine
-ici ce court chapitre pour commencer le suivant, où se continue la même
-aventure, une des plus remarquables de toute l'histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII
-
-OU LA DUÈGNE DOLORIDE RACONTE SON AVENTURE
-
-
-A la suite des musiciens parurent d'abord douze duègnes rangées sur deux
-files, toutes vêtues de larges robes de mousseline blanche, avec des
-voiles d'une telle longueur, qu'on n'apercevait que le bas de leur
-vêtement; après elles venait la comtesse Trifaldi, donnant la main à
-Trifaldin, son écuyer: elle était vêtue d'une robe de frise noire à
-longue queue, terminée par trois pointes à angles aigus, que portaient
-trois pages habillés de deuil. Cette partie de son ajustement fit penser
-à tout le monde que la noble dame tirait son nom de cette invention
-nouvelle. En effet, Trifaldi, c'est comme qui dirait la comtesse à trois
-queues. Ben-Engeli en tombe d'accord, mais en faisant remarquer que son
-nom propre était la comtesse Loupine, à cause de la grande quantité de
-loups qui peuplaient ses terres, tandis que si, au lieu de loups, c'eût
-été des renards, on l'aurait appelée la comtesse Renardine. Quoi qu'il
-en soit, la comtesse et ses douze duègnes s'avançaient lentement, le
-visage couvert de voiles noirs si épais qu'il eût été impossible de rien
-distinguer au travers. Sitôt qu'elles se furent arrêtées pour former la
-haie, le duc et don Quichotte se levèrent; alors, passant au milieu des
-duègnes, la Doloride, sans quitter la main de son écuyer, se dirigea
-vers le duc, qui, avec toute la compagnie, s'avança pour la recevoir.
-
-[Illustration: Passant au milieu des duègnes, la Doloride se dirigea
-vers le duc (page 461).]
-
-Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur
-humble serviteur, je me trompe, à leur humble servante, car mon
-affliction est telle que je ne pourrai jamais y répondre, tant ma
-disgrâce étrange, inouïe, m'a emporté l'esprit je ne sais où, et ce doit
-être fort loin, puisque plus je le cherche, moins je le trouve.
-
-Il faudrait que nous l'eussions perdu tout à fait, madame la comtesse,
-répondit le duc, pour ne pas reconnaître votre mérite, et l'on ne
-saurait vous rendre trop d'honneurs.
-
-En parlant ainsi il la releva, et la fit asseoir auprès de la duchesse,
-qui l'accueillit avec beaucoup d'empressement. Don Quichotte regardait
-sans prononcer un seul mot, tandis que de son côté Sancho mourait
-d'envie de voir le visage de la comtesse Trifaldi ou de quelqu'une de
-ses duègnes; mais il lui fallut y renoncer jusqu'à ce qu'elles
-voulussent bien se découvrir elles-mêmes.
-
-Chacun gardait le silence: ce fut enfin la Doloride qui le rompit pour
-s'exprimer en ces termes: J'ai la confiance, très-haut et puissantissime
-seigneur, très-belle et excellentissime dame, et très-sages et
-illustrissimes auditeurs, que ma peine grandissime trouvera un accueil
-favorable dans la générosité de vos sentiments, car mon infortune est
-telle qu'elle est capable de faire pleurer le marbre, d'attendrir le
-diamant et d'amollir l'acier des cœurs les plus endurcis. Mais avant de
-porter jusqu'à vos courtoises oreilles le récit de mes tristes
-aventures, je voudrais savoir si l'illustrissime chevalier don Quichotte
-de la Manche et son fameusissime écuyer Panza sont dans votre noble et
-brillante compagnie.
-
-Panza est ici en personnissime, répliqua Sancho, et monseigneur don
-Quichotte aussi; vous pouvez donc, très-honnêtissime dame, dire tout ce
-qu'il vous plaira à votre agréabilissime fantaisie, et vous nous
-trouverez diligentissimes à servir votre dolentissime beauté.
-
-Madame, ajouta don Quichotte en s'adressant à la Doloride, si vous
-croyez trouver un remède à vos malheurs dans le bras de quelque
-chevalier errant, voici le mien; si faible qu'il soit, je le mets tout à
-votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont la profession et
-le devoir sont de protéger et de défendre les affligés. Il n'est pas
-besoin de détours ni de paroles éloquentes pour s'assurer de ma
-bienveillance, vous n'avez qu'à raconter simplement vos disgrâces; ceux
-qui vous écoutent, s'ils ne peuvent remédier à vos maux, sauront du
-moins y compatir.
-
-A ces paroles, la Doloride fit mine de se jeter aux genoux de don
-Quichotte, et elle s'y jeta réellement, cherchant à les embrasser: Je me
-prosterne devant ces pieds, devant ces jambes s'écria-t-elle, ô
-invincible chevalier! comme devant les bases et les colonnes de la
-chevalerie errante; laissez-moi baiser ces pieds que je ne saurais trop
-révérer, puisque leurs pas doivent atteindre au terme de mes maux, que
-Votre Grâce est seule capable de guérir, ô valeureux errant, dont les
-merveilleux exploits font pâlir les fabuleuses histoires des Amadis,
-réduisent en fumée les hauts faits des Bélianis, et anéantissent les
-actions imaginaires des Esplandians! Puis, se tournant vers Sancho, et
-le prenant par la main: Et toi, ajouta-t-elle, ô le plus loyal écuyer
-qui ait jamais servi chevalier errant, dans les siècles passés, présents
-et à venir; écuyer dont la bonté est encore plus grande et plus longue
-que la barbe de mon écuyer Trifaldin, tu peux t'enorgueillir à juste
-titre; puisqu'en servant le grand don Quichotte, tu sers toute la valeur
-errante concentrée dans un seul chevalier. Je te conjure, nobilissime
-écuyer, je te conjure par la fidélité exorbitante de tes services,
-d'être un intercesseur bénévole auprès de ton maître, afin qu'il
-favorise une infélicissime comtesse, et ta très-humilissime servante.
-
-Madame la comtesse, répondit Sancho, que ma bonté soit aussi grande que
-la barbe de votre écuyer, ce n'est pas là ce dont il s'agit. Au surplus,
-sans toutes ces câlineries et ces supplications, je prierai mon maître
-(qui m'aime bien, je le sais, et surtout en ce moment qu'il a besoin de
-moi pour certaine affaire) de vous favoriser et de vous aider en tout ce
-qu'il pourra. Ainsi donc, ne vous gênez pas, contez-nous votre peine, et
-vous verrez ce que nous savons faire.
-
-Le duc et la duchesse étaient ravis de voir leur dessein si bien
-réussir, car la Doloride faisait merveilles. La comtesse s'assit à la
-prière du duc, et après que tout le monde eut fait silence, elle
-commença de la sorte:
-
-Sur le fameux royaume de Candaya, situé entre la grande Trapobane et la
-mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régnait la reine
-Magonce, veuve du roi Archipiel, son époux. De leur mariage était issue
-l'infante Antonomasie, qu'ensemble ils avaient procréée. L'héritière du
-royaume me fut confiée en naissant et grandit sous ma tutelle, parce que
-j'étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère. Après bien
-des soleils (c'est ainsi que l'on compte les jours en notre pays) la
-petite Antonomasie se trouva avoir quatorze ans et plus de beauté que la
-nature en a jamais départi à celles qu'elle a le mieux favorisées; son
-esprit n'était pas en retard, car elle montrait déjà un très-bon
-jugement; enfin elle était aussi discrète que belle, ou pour mieux dire
-elle est encore la plus belle personne du monde, si le destin jaloux et
-les Parques au cœur de bronze n'ont point tranché le fil délié de sa
-délicate vie; et ils ne l'auront pas osé sans doute, car le ciel ne
-saurait permettre qu'on fasse à la terre ce tort insigne, de couper
-toutes vertes les grappes de la plus belle vigne qui en aucun temps se
-soit vue dans le contour de sa vaste étendue.
-
-De cette beauté sans pareille, et dont ma langue inculte ne saurait
-assez dignement célébrer les louanges, devinrent amoureux un nombre
-infini de princes, tant nationaux qu'étrangers. Mais parmi tous ces
-soupirants, un simple chevalier, porté sur les ailes rapides de son
-ambition démesurée, confiant dans sa jeunesse, sa bonne mine, et la
-vivacité de l'esprit le plus heureux, osa lever les yeux jusqu'au
-neuvième ciel de cette miraculeuse beauté. Je dois dire à Vos Grandeurs
-qu'il jouait de la guitare à ravir; que de plus il était poëte et grand
-danseur, et si adroit à fabriquer des cages d'oiseaux, qu'il aurait pu
-gagner sa vie rien qu'à ce métier, s'il y eût été forcé par le besoin.
-Avec tous ces mérites, de quoi ne viendrait-on pas à bout? à plus forte
-raison du cœur d'une jeune fille; et cependant toutes ces qualités
-n'auraient pas suffi à faire capituler la forteresse dont j'étais
-gouvernante, si l'effronté scélérat n'eût habilement commencé par me
-faire capituler moi-même. A force de cajoleries et de présents, il
-flatta mon cœur et s'empara de ma volonté; mais ce qui acheva ma
-défaite, ce fut certain couplet que j'entendis chanter une nuit sous mes
-fenêtres; le voici, si je m'en souviens bien:
-
- De l'éclat des beaux yeux de la cruelle Aminte
- Il sort des traits ardents qui consument mon cœur;
- Et parmi tous mes maux elle a tant de rigueurs,
- Que même il ne faut pas qu'il m'échappe une plainte.
-
-La strophe me sembla d'or, et la voix de miel; aussi depuis lors, chaque
-fois que j'ai réfléchi sur ma faute, j'ai conclu en moi-même que Platon
-avait eu raison de vouloir bannir les poëtes de toute république bien
-ordonnée, au moins les poëtes érotiques, parce qu'ils font des vers, non
-pas comme ceux du marquis de Mantoue, bons tout au plus à divertir les
-petits enfants et à faire pleurer les femmes, mais des vers qui sont
-autant d'épines qui percent le cœur, et qui, de même que la foudre fond
-une épée sans attaquer le fourreau, consument et brûlent le corps sans
-endommager les habits. Une autre fois il me chanta ceux-ci:
-
- O Mort! viens promptement contenter mon envie;
- Mais viens sans te faire sentir,
- De peur que le plaisir que j'aurais à mourir
- Ne me rendît encor la vie.
-
-Il m'en débita encore beaucoup d'autres, qui transportent quand on les
-chante et qui ravissent quand on les lit. Mais, qu'est-ce, bon Dieu!
-quand ces séducteurs s'avisent de composer certains morceaux de poésie
-fort à la mode dans le royaume de Candaya, et qu'on appelle
-_seguidillas_? Aussi, je le répète, on devrait les reléguer dans quelque
-île par delà les antipodes. Après tout, cependant, il ne faut point s'en
-prendre à eux, mais aux ignorants qui les louent et aux sots qui les
-croient. Si j'avais été sur mes gardes, comme doit le faire toute bonne
-gouvernante, je n'aurais pas prêté l'oreille à leurs cajoleries, ni pris
-au sérieux leurs dangereux propos; tels que ceux-ci: _je vis en
-mourant_, _je brûle dans la glace_, _j'espère sans espoir_, _je pars et
-je reste_, et tant d'autres du même genre, dont ils farcissent leurs
-écrits, et qu'on trouve d'autant plus beaux, qu'on les comprend moins.
-N'ont-ils pas le front de nous promettre le phénix, la toison d'or, la
-couronne d'Ariadne, l'anneau de Gigès, les pommes du jardin des
-Hespérides, des montagnes d'or et des monceaux de diamants! et pourtant
-on s'y laisse prendre comme s'ils en montraient des échantillons. Mais à
-quoi me laissé-je entraîner, et quelle folie me pousse à parler des
-faiblesses d'autrui, quand j'ai tant à dire sur les miennes? Hélas!
-infortunée, ce ne sont pas ces vers, ces discours qui t'ont abusée, ni
-ces sérénades qui t'ont perdue; c'est ton imprudente simplicité, c'est
-ta faiblesse, c'est ton peu de prévoyance, qui ont ouvert les sentiers
-et aplani le chemin aux séductions de don Clavijo. Tel est le nom du
-chevalier. Sous mon patronage, il entra non pas une fois, mais cent
-fois, dans la chambre d'Antonomasie, abusée plutôt par moi que par lui,
-et cela sous le titre de légitime époux, car, autrement, toute
-pécheresse que je suis, je n'aurais jamais consenti qu'il eût seulement
-baisé le pan de sa robe; oh! non, non, le mariage sera toujours en
-première ligne quand je me mêlerai de semblables affaires. Dans
-celle-ci, il n'y avait qu'un inconvénient, la différence des conditions,
-don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier, et l'infante Antonomasie
-étant princesse, et de plus, comme je vous l'ai dit, l'héritière d'un
-grand royaume. Par mes soins, l'intrigue demeura longtemps ignorée,
-jusqu'à ce qu'enfin certaine enflure au-dessous de l'estomac de la jeune
-fille me fit juger que le secret ne tarderait guère à être divulgué.
-Dans cette appréhension, tous trois nous tînmes conseil, et l'avis
-unanime fut, avant que le pot aux roses vînt à se découvrir, que
-par-devant le grand vicaire, don Clavijo demandât pour femme Antonomasie
-en vertu d'une promesse qu'il avait d'elle, promesse que j'avais
-moi-même formulée, mais formulée avec tant de force qu'elle aurait défié
-celle de Samson; bref, le grand vicaire vit la cédule, reçut la
-confession de l'infante qui avoua tout, après quoi il la mit sous la
-garde d'un honnête alguazil.
-
-Comment! s'écria Sancho! il y a à Candaya des alguazils, des poëtes et
-des seguidillas? Par ma foi, le monde est partout semblable, à ce que
-je vois. Mais que Votre Grâce se dépêche, dame Trifaldi: il est tard, et
-je meurs d'envie de savoir la fin de cette histoire, qui, sans reproche,
-est un peu longue.
-
-Vous allez l'apprendre, répondit la comtesse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX
-
-SUITE DE L'ÉTONNANTE ET MÉMORABLE HISTOIRE DE LA COMTESSE TRIFALDI
-
-
-Chaque mot de Sancho enchantait la duchesse et désolait don Quichotte,
-qui lui ordonna de se taire. La Doloride poursuivit:
-
-Enfin, après bien des questions, comme l'infante ne variait point en ses
-réponses et persistait dans ses dires, le grand vicaire prononça en
-faveur de don Clavijo, et lui adjugea Antonomasie pour légitime épouse,
-ce dont la reine Magonce eut tant de déplaisir, que trois jours après on
-l'enterra.
-
-Elle était donc morte? dit Sancho.
-
-Assurément, répondit Trifaldin; car en Candaya nous n'enterrons personne
-qu'il ne soit bien convaincu d'être mort.
-
-Seigneur écuyer, repartit Sancho, ce ne serait pas la première fois
-qu'on aurait enterré des gens évanouis, les croyant morts; et par ma
-foi, vous en conviendrez, on n'a jamais vu mourir si vite que votre
-reine Magonce: il me semble que c'eût été assez de s'évanouir, car enfin
-on remédie à bien des choses avec la vie, et la folie de cette infante
-n'avait pas été si grande, qu'il fallût se laisser mourir. Si cette
-demoiselle eût épousé un de ses pages, ou quelque autre domestique de sa
-maison, comme cela est arrivé à tant d'autres, le mal eût été sans
-remède; mais épouser un chevalier aussi noble et distingué que vous le
-dites, en vérité, ce n'est pas là un bien grand malheur, et c'est aussi,
-je pense, l'avis de monseigneur don Quichotte, qui est là pour me
-démentir: les chevaliers, surtout s'ils sont errants, sont du bois dont
-on fait les rois et les empereurs, de même qu'avec des clercs on fait
-des évêques.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Malambrun les enchanta tous deux sur la tombe de la reine (page 466).]
-
-Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; oui, et pour peu qu'un
-chevalier errant ait de chance, il est toujours au moment de se voir le
-plus grand seigneur du monde. Mais continuez, madame, s'il vous plaît;
-il me semble que le plus désagréable de cette histoire reste à raconter,
-car ce que nous avons entendu jusqu'ici ne mérite pas qu'on s'en afflige
-si fort.
-
-En effet, répondit la comtesse, c'est le plus pénible qui reste à dire,
-et même si pénible, que l'absinthe et les fruits sauvages n'ont ni
-autant d'aigreur ni autant d'amertume. Dès que la reine fut morte, nous
-l'enterrâmes, mais à peine, hélas! _quis talia fando temperet a
-lacrymis_[110], à peine lui eûmes-nous dit le dernier adieu, que nous
-vîmes subitement paraître au-dessus de sa tombe le géant Malambrun,
-cousin germain de la défunte, monté sur un cheval de bois et lançant sur
-les assistants des regards farouches. Ce géant, aussi versé dans l'art
-du nécromant qu'il est vindicatif et cruel, était là pour tirer
-vengeance de la mort de feu sa cousine, et pour châtier l'audace de don
-Clavijo et la légèreté d'Antonomasie. Il les enchanta tous deux sur la
-tombe de la reine: Antonomasie devint une guenon de bronze, don Clavijo
-un effroyable crocodile d'un métal inconnu; et entre eux fut placée une
-colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque: «Ces
-téméraires amants ne reprendront leur forme première que lorsque le
-valeureux Manchois se sera rencontré avec moi en combat singulier; c'est
-à sa valeur incomparable que les immuables destins réservent une
-aventure si extraordinaire.» Puis, il tira d'un large fourreau un
-démesuré cimeterre, et m'ayant saisie par les cheveux, il fit mine de
-vouloir me couper la tête; j'étais si troublée que je n'osais ni ne
-pouvais crier, tant la frayeur me rendait immobile. Néanmoins, me
-rassurant de mon mieux, je lui dis d'une voix tremblante de telles
-choses, qu'il suspendit l'exécution de ce châtiment rigoureux. Bref, il
-fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, celles qui sont ici
-présentes; et après nous avoir reproché notre défaut de surveillance,
-tempêté contre les duègnes, en les chargeant toutes de la faute dont
-j'étais coupable, il déclara ne pas vouloir nous infliger la perte de la
-vie, mais un long supplice qui fût pour nous comme une espèce de mort
-civile. A l'instant où il achevait ces paroles, nous sentîmes les pores
-de notre visage se dilater, avec une vive démangeaison, semblable à
-celle que causeraient des pointes d'aiguilles; et en y portant les
-mains, nous nous trouvâmes dans l'état que vous allez voir.
-
- [110] Qui pourrait, sans pleurer, conter pareille histoire!
- (Réminiscence de l'_Énéide_ de Virgile.)
-
-Sur ce, la Doloride et ses compagnes ôtèrent leurs voiles, et
-découvrirent des visages chargés d'épaisses barbes, les unes noires, les
-autres blanches, d'autres rousses, et d'autres grisonnantes. A cette
-vue, le duc, la duchesse et don Quichotte parurent frappés de stupeur,
-et Sancho fut épouvanté. Voilà, dit la Trifaldi en continuant, voilà
-dans quel état nous a mis ce scélérat de Malambrun, couvrant la
-blancheur et la beauté de nos visages de ces rudes soies; trop heureuses
-si par le fil acéré de son épouvantable cimeterre il nous eût fait voler
-la tête de dessus les épaules plutôt que de nous rendre ainsi difformes
-et velues comme des chèvres! Car en fin de compte, seigneurs (et ce que
-je vais ajouter, je voudrais le faire avec des yeux convertis en
-torrents, mais les mers de pleurs que j'ai versés en pensant à nos
-disgrâces sont taries, aussi parlerai-je sans répandre de nouvelles
-larmes); car en fin de compte, je vous le demande, où osera se présenter
-une duègne barbue? qu'en diront les mauvaises langues? quel père ou
-quelle mère voudront la reconnaître? et puisqu'une duègne qui a le teint
-frais et poli, qui se martyrise le visage à force de fards et de
-pommades, a tant de peine à plaire, que sera-ce de celles qui sont
-velues comme des ours? O duègnes, mes compagnes, que nous sommes nées
-sous une funeste étoile, et qu'elle fut néfaste l'heure où nos mères
-nous ont mises au monde!
-
-En prononçant ces paroles, la Doloride fit semblant de tomber évanouie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL
-
-SUITE DE CETTE AVENTURE, AVEC D'AUTRES CHOSES DE MÊME IMPORTANCE
-
-
-Ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent savoir gré à son
-premier auteur, cid Hamet Ben-Engeli, pour l'attention qu'il met à en
-raconter les plus minutieux détails. En effet, il découvre les secrètes
-pensées, éclaircit les doutes, résout les objections, et, en un mot,
-donne satisfaction sur tous les points à la curiosité la plus exigeante.
-O incomparable auteur! ô infortuné don Quichotte! ô sans pareille
-Dulcinée! ô réjouissant Sancho Panza! vivez de longs siècles, ensemble
-ou séparément, pour le plaisir et l'amusement des générations présentes
-et à venir.
-
-L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride évanouie, Sancho s'écria:
-Foi d'homme de bien, et par l'âme de tous les Panza mes ancêtres,
-jamais, je le jure, je n'ai vu, ni entendu, ni rêvé, et jamais non plus
-mon maître ne m'a raconté pareille aventure. Que mille satans
-t'entraînent jusqu'au fond des abîmes, si cela n'est déjà fait, maudit
-enchanteur de Malambrun! Ne pouvais-tu imaginer quelque autre manière de
-punir ces créatures, sans les rendre barbues comme des chèvres? Eh! ne
-valait-il pas mieux leur fendre les naseaux, dussent-elles nasiller un
-peu, que de les gratifier de ces barbes-là? Je gagerais mon âne qu'elles
-n'ont pas seulement de quoi payer un barbier.
-
-C'est la vérité pure, seigneur, répondit une des duègnes; entre toutes,
-nous ne possédons pas un maravédis, aussi sommes-nous forcées, par
-économie, d'user d'emplâtres de poix: nous nous les appliquons sur le
-visage, et en les tirant tout d'un coup, nos mentons demeurent lisses
-comme la paume de la main. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de
-maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer
-certains ingrédients servant à la toilette féminine[111], mais nous
-autres, duègnes de madame, nous n'avons jamais voulu les recevoir, parce
-que la plupart font le métier d'entremetteuses. Vous voyez donc que si
-le seigneur don Quichotte ne vient à notre secours, nous emporterons nos
-barbes au tombeau.
-
- [111] Les épileuses étaient fort à la mode du temps de Cervantes.
-
-Je me laisserais plutôt arracher la mienne poil à poil par les Mores,
-que de manquer à vous soulager, repartit notre héros.
-
-En cet endroit, la comtesse Trifaldi reprit ses esprits, et s'adressant
-à don Quichotte: L'agréable son de vos promesses, valeureux chevalier, a
-frappé mes oreilles et suffit pour me rappeler à la vie; je vous
-supplie de nouveau, errant, glorieux et indomptable seigneur, de
-convertir promptement vos paroles en œuvres efficaces.
-
-Il ne tiendra pas à moi, répondit don Quichotte; dites ce qu'il faut que
-je fasse, et vous me trouverez prêt à vous servir.
-
-Votre Magnanimité, saura donc, invincible chevalier, repartit la
-Doloride, que d'ici au royaume de Candaya, si l'on y va par terre, il y
-a cinq mille lieues, peut-être une ou deux de plus ou de moins; mais si
-l'on y va par les airs et en ligne droite, il n'y en a que trois mille
-deux cent vingt-sept. Vous saurez encore que le géant Malambrun m'a dit
-qu'aussitôt que ma bonne fortune m'aurait fait rencontrer le chevalier
-notre libérateur, il lui enverrait une monture incomparablement
-meilleure et moins mutine que toutes les mules de louage, car c'est le
-même cheval de bois sur lequel Pierre de Provence enleva la belle
-Maguelonne; animal paisible et qu'on gouverne au moyen d'une cheville
-plantée dans le front, mais qui parcourt l'espace avec tant de légèreté
-et de vitesse, qu'on le dirait emporté par le diable en personne. Ce
-cheval, disent les anciennes traditions, est un ouvrage du sage Merlin,
-qui le prêta à son ami, Pierre de Provence, lequel fit sur cette monture
-de très-longs voyages par les airs, laissant ébahis ceux qui d'en bas le
-regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu'aux gens qu'il aimait, ou
-qui lui payaient un bon prix: aussi n'avons-nous pas ouï dire que depuis
-le fameux Pierre de Provence jusqu'à présent, personne l'ait monté.
-Malambrun, par la force de ses enchantements, est parvenu à s'en
-emparer; il s'en sert dans tous ses voyages: aujourd'hui il est ici,
-demain en France, et le jour suivant au Potose ou en Chine. Le plus
-merveilleux, c'est que ce cheval ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas
-et n'use point de fers; et il marche si bien l'amble, que celui qui est
-dessus peut porter à la main une tasse pleine d'eau sans en renverser
-une seule goutte: voilà pourquoi la belle Maguelonne aimait tant à s'y
-trouver en croupe.
-
-Pour avoir une douce allure, s'écria Sancho, vive mon grison! à cela
-près qu'il ne marche point dans l'air; mais sur la terre, ma foi, il
-défierait tous les ambles du monde.
-
-Chacun se mit à rire, et la Doloride continua: Eh bien, si Malambrun
-veut mettre fin à nos disgrâces, ce cheval sera ici après la tombée de
-la nuit; car il me l'a dit, l'indice certain que j'aurai trouvé le
-chevalier qui doit nous délivrer consiste à voir arriver promptement le
-cheval partout où il en sera besoin.
-
-Combien tient-t-on sur ce cheval? demanda Sancho.
-
-Deux, répondit Doloride, un sur la selle et un autre en croupe; et
-d'ordinaire ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer lorsqu'il
-n'y a point de dame enlevée.
-
-Madame, continua Sancho, comment appelle-t-on ce cheval?
-
-La Doloride répondit: Il ne s'appelle pas Pégase, comme le cheval de
-Bellérophon, ni Bucéphale, comme le cheval du grand Alexandre, ni
-Bride-d'Or, comme celui de Roland, ni Bayard, comme celui de Renaud de
-Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, encore moins Bootès, ou
-Pirithoüs, comme se nommaient, dit-on, les chevaux du Soleil; ni même
-Orélie, comme le coursier que montait le malheureux Rodrigue, le dernier
-roi des Goths, dans la bataille où il perdit le trône et la vie.
-
-Puisqu'on ne lui a donné aucun des noms de ces chevaux fameux, je
-gagerais bien, dit Sancho, qu'on ne lui a pas donné non plus le nom du
-cheval de mon maître, Rossinante, celui de tous qui me semble le mieux
-approprié à la bête.
-
-Assurément, dit la comtesse; néanmoins il a un nom convenable et
-significatif, car il s'appelle Chevillard le Léger, parce qu'il est de
-bois et qu'il a une cheville au front, mais surtout à cause de sa
-légèreté merveilleuse. Ainsi, quant au nom, il peut le disputer même au
-fameux Rossinante.
-
-Le nom me revient assez, reprit Sancho. Mais avec quoi le gouverne-t-on?
-est-ce avec une bride ou avec un licou?
-
-Je vous ai déjà dit, répondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville:
-en la tournant à droite ou à gauche, le cavalier le fait marcher comme
-il l'entend, tantôt au plus haut des airs et tantôt rasant la terre
-jusqu'à l'effleurer, tantôt dans ce juste milieu que l'on doit chercher
-en toutes choses.
-
-Je serais curieux de le voir, repartit Sancho, non pas pour monter
-dessus, car de penser que jamais je m'y mette en selle ou en croupe,
-votre serviteur: il serait bon, ma foi, qu'un homme qui a déjà bien de
-la peine à se tenir sur son âne, assis sur un bât douillet comme du
-coton, allât monter en croupe sur un chevron sans coussin ni tapis! Oh!
-que nenni; je n'ai pas envie de me faire écorcher le derrière pour ôter
-la barbe aux gens: qui a de la barbe de trop se rase. Pour mon compte,
-je n'entends pas accompagner mon maître dans un pareil voyage;
-d'ailleurs, je ne dois pas être nécessaire dans ce rasement de barbes,
-comme je le suis dans le désenchantement de madame Dulcinée.
-
-Pardon, vous êtes nécessaire, repartit la Trifaldi, et même tellement
-nécessaire, qu'on ne peut rien sans vous.
-
-A d'autres, à d'autres, s'écria Sancho: qu'est-ce que les écuyers ont à
-voir avec les aventures de leurs maîtres? Ceux-ci auraient toute la
-gloire, et nous toute la peine. Encore, si les faiseurs d'histoires
-disaient: Un tel chevalier a achevé une grande aventure avec l'aide d'un
-tel son écuyer, sans quoi il lui aurait été impossible d'en venir à
-bout; à la bonne heure. Mais au lieu de cela, ils vous écrivent tout
-sec: Don Paralipomenon des trois Étoiles a mis fin à l'aventure des six
-vampires; sans plus faire mention de l'écuyer que s'il n'eût point été
-au monde, quoiqu'il fût présent, qu'il suât à grosses gouttes, et qu'il
-y eût attrapé de bons horions. Encore une fois, mon maître peut partir
-tout seul si cela lui convient, et Dieu l'assiste! Quant à moi, je ne
-lui porte point envie, je resterai en compagnie de madame la duchesse;
-et quand il sera de retour, peut-être trouvera-t-il l'affaire de madame
-Dulcinée en bon chemin, car, à mes moments perdus, je prétends
-m'étriller d'importance.
-
-[Illustration: Voilà, dit la Trifaldi, voilà dans quel état nous a mis
-ce scélérat de Malambrun (page 466).]
-
-Mon ami, dit la duchesse, il faut pourtant accompagner votre maître si
-cela est nécessaire, nous vous en conjurons tous; pour de vaines
-frayeurs, il serait fort mal de laisser le visage de ces dames en l'état
-où il est.
-
-A d'autres encore une fois, répliqua Sancho; passe encore, si c'était
-pour de jeunes recluses, ou pour de petites filles de la doctrine
-chrétienne, on pourrait risquer quelques fatigues; mais hasarder de se
-casser bras ou jambes pour tondre des duègnes, au diable qui en fera
-rien; qu'elles cherchent d'autres tondeurs; dans tous les cas, ce ne
-sera pas Sancho Panza. Pardieu! j'aime mieux les voir toutes barbues
-comme des boucs, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la
-plus mijaurée jusqu'à la plus pimpante.
-
-Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous
-les épargnez encore moins que ne faisait votre apothicaire de Tolède! En
-vérité, vous avez tort: il y a telle duègne qui peut servir de modèle à
-toutes les femmes, et quand ce ne serait que ma bonne señora Rodriguez
-ici présente... Je n'en veux pas dire davantage.
-
-Votre Excellence peut dire ce qui lui plaira, répondit la duègne; Dieu
-sait la vérité de tout, et bonnes ou méchantes, barbues ou non barbues,
-nous sommes, comme toutes les autres femmes, filles de nos mères; et
-puisque Dieu nous a mises au monde, il sait pourquoi. Aussi je compte
-sur sa miséricorde, et non sur la charité d'autrui.
-
-La señora Rodriguez a raison, dit don Quichotte. Quant à vous, comtesse
-Trifaldi et compagnie, espérez du ciel la fin de vos malheurs; et croyez
-que Sancho fera ce que je lui ordonnerai. Je voudrais que Chevillard fût
-ici, et déjà me voir aux prises avec Malambrun; je lui apprendrai à
-persécuter les duègnes et à défier des chevalier errants. Dieu tolère
-les méchants, mais ce n'est jamais que pour un temps limité.
-
-Valeureux chevalier, s'écria la Doloride, puissent les étoiles du ciel
-regarder avec des yeux bénins Votre Grandeur, et verser sur votre cœur
-magnanime toute la force et toute la prospérité qu'elles enserrent, afin
-que vous deveniez le bouclier et le rempart des malheureuses duègnes
-détestées des apothicaires, calomniées par les écuyers, et tourmentées
-par les pages. Maudit soit l'insensée qui, à la fleur de son âge, ne se
-fait pas religieuse plutôt que duègne! O géant Malambrun qui, tout
-enchanteur que tu es, ne laisses pas d'être fidèle en tes promesses,
-envoie-nous promptement le sans pareil Chevillard, afin que nous voyions
-dans peu la fin de nos disgrâces. Si les chaleurs viennent nous
-surprendre avec de telles barbes, nous sommes perdues!
-
-La Trifaldi laissa tomber ces mots d'un ton si affligé, avec une
-expression si touchante, que chacun en fut attendri. Sancho pleura tout
-de bon, et résolut en son cœur d'accompagner son maître, dût-il le
-conduire jusqu'aux antipodes, s'il ne fallait que cela pour faire tomber
-la laine de ces vénérables visages.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI
-
-DE L'ARRIVÉE DE CHEVILLARD, ET DE LA FIN DE CETTE LONGUE ET TERRIBLE
-AVENTURE
-
-
-Sur ce vint la nuit, et avec elle l'heure indiquée pour l'arrivée du
-fameux Chevillard, dont le retardement commençait à inquiéter don
-Quichotte. Puisque, se disait-il, Malambrun diffère de l'envoyer, je ne
-suis pas le chevalier à qui cette aventure est réservée; peut-être aussi
-le géant craint-il de se mesurer avec moi. Mais voilà que tout à coup
-quatre sauvages, couverts de lierre, entrent dans le jardin, portant sur
-leurs épaules un grand cheval de bois; ils le posent à terre, et l'un
-d'entre eux prononce ces paroles: Que le chevalier qui en aura le
-courage monte sur cette machine.
-
-Pour moi, je n'y monte pas, dit Sancho, je n'en ai pas le courage, et
-d'ailleurs je ne suis point chevalier.
-
-Que son écuyer, s'il en a un, monte en croupe, continua le sauvage; il
-peut prendre confiance dans le valeureux Malambrun, et être sûr de
-n'avoir à redouter de lui que son épée. Il suffira de tourner cette
-cheville pour que le chevalier et l'écuyer s'en aillent à travers les
-airs, là où Malambrun les attend. Mais afin de prévenir les vertiges que
-pourrait leur causer l'élévation extraordinaire de la route, ils devront
-tous deux avoir les yeux bandés, jusqu'à ce que le cheval hennisse; à ce
-signe ils reconnaîtront que leur voyage est achevé.
-
-Cela dit, les sauvages se retirèrent d'un pas dégagé, comme ils étaient
-venus.
-
-Quand la Doloride aperçut le cheval, elle dit à don Quichotte d'une voix
-presque larmoyante: Vaillant chevalier, les promesses de Malambrun sont
-accomplies; voici le cheval, et pourtant nos barbes ne cessent de
-croître: nous te supplions donc, chacune en particulier, de nous
-débarrasser de cette bourre importune qui nous défigure, puisqu'il te
-suffit de monter, toi et ton écuyer, sur Chevillard et d'entreprendre
-ce voyage d'un nouveau genre.
-
-Je le ferai de bien bon cœur, comtesse Trifaldi, répondit don
-Quichotte, sans prendre coussins ni éperons, tant j'ai hâte de soulager
-votre infortune.
-
-Et moi, ajouta Sancho, je ne le ferai pas. Si ce voyage ne peut avoir
-lieu sans que je monte en croupe, mon maître n'a qu'à prendre un autre
-écuyer, et ces dames chercher quelque autre moyen de se polir le menton.
-Suis-je sorcier pour m'en aller ainsi courir par les airs? Et que
-penseraient les habitants de mon île, quand on leur dirait que leur
-gouverneur s'expose ainsi à tous les vents? Il y a, dit-on, trois ou
-quatre mille lieues d'ici à Candaya; et si le cheval vient à se fatiguer
-ou si le géant se fâche, nous mettrons donc une douzaine d'années à
-revenir, et alors quelle île et quels vassaux voudront me reconnaître.
-Puisqu'on dit que c'est dans le retardement qu'est le péril, j'en
-demande pardon aux barbes de ces dames; mais saint Pierre est bien à
-Rome: je veux dire que je me trouve au mieux dans cette maison où l'on
-me traite avec tant de bonté, et du maître de laquelle j'attends le
-bonheur insigne de me voir gouverneur.
-
-Ami Sancho, dit le duc, l'île que je vous ai promise n'est ni mobile ni
-fugitive, elle tient à la terre par de profondes racines; et puis, vous
-le savez aussi bien que moi, les dignités de ce monde ne s'obtiennent
-pas sans une sorte de pot-de-vin. Celui que je demande pour prix du
-gouvernement que je vous ai donné, c'est d'accompagner le seigneur don
-Quichotte dans cette mémorable aventure; et soit que vous reveniez aussi
-promptement que le promet la célérité de Chevillard, soit que la fortune
-contraire vous ramène à pied comme un pèlerin, mendiant de porte en
-porte, en tout temps et à toute heure vous retrouverez votre île où vous
-l'aurez laissée, et vos vassaux aussi disposés à vous prendre pour
-gouverneur qu'ils l'aient jamais été. Quant à moi, supposer que je
-puisse changer à votre égard, ce serait faire injure à mes sentiments
-pour vous.
-
-Assez, monseigneur, assez, dit Sancho: je ne suis qu'un pauvre écuyer,
-et je n'ai pas la force de résister à tant de courtoisies. Allons! que
-mon maître monte, qu'on me bande les yeux, et qu'on me recommande à
-Dieu. Mais quand nous serons là-haut, dites-moi, je vous prie,
-pourrai-je moi-même implorer Notre-Seigneur, et invoquer les saints
-anges?
-
-Vous le pourrez en toute sûreté, dit la Trifaldi; car, quoique Malambrun
-soit enchanteur, il est bon catholique; et il a soin de faire ses
-enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, afin de ne s'attirer
-aucun reproche.
-
-Allons, reprit Sancho, que Dieu m'assiste et la sainte Trinité de Gaëte!
-
-Depuis la formidable aventure des moulins à foulon, dit don Quichotte,
-je n'ai jamais vu Sancho aussi effrayé qu'il l'est à cette heure; et si,
-comme tant d'autres, je croyais aux présages, cela ferait quelque peu
-fléchir mon courage. Approche, mon ami, que je te dise deux mots en
-particulier, avec la permission de Leurs Excellences.
-
-Il emmena son écuyer au fond du jardin, sous de grands arbres, et là lui
-prenant les mains: Tu vois, lui dit-il, le long voyage que nous allons
-faire. Dieu seul sait quand nous en reviendrons, et les aventures qui
-nous attendent; je voudrais donc, mon enfant, que sous le prétexte
-d'aller prendre quelque chose dont tu aurais besoin, tu te retirasses
-dans ta chambre, et que là tu te donnasses quatre ou cinq cents coups de
-fouet à compte sur les trois mille trois cents auxquels tu t'es engagé;
-ce sera toujours autant de fait: chose bien commencée est à moitié
-finie.
-
-Pardieu, s'écria Sancho, il faut que Votre Grâce ait perdu l'esprit;
-c'est comme qui dirait: Tu me vois un procès sur les bras et tu me
-demandes ma fille en mariage! Au moment de monter sur une croupe fort
-dure, vous voulez que j'aille m'écorcher le derrière; en vérité, cela
-n'est pas raisonnable. Allons d'abord barbifier ces dames, et au retour
-je vous promets, foi d'homme de bien, que j'aviserai au reste; pour le
-moment n'en parlons pas.
-
-Je m'en fie à ta parole, dit don Quichotte, car, quoique simple, tu es
-sincère et véridique.
-
-Bon! bon! reprit Sancho, soyez tranquille; mais n'entreprenons pas tant
-de besogne à la fois.
-
-Sans plus discourir ils se rapprochèrent de Chevillard; et sur le point
-de l'enfourcher, don Quichotte dit à Sancho: Bande-toi les yeux et monte
-hardiment; il n'y a pas d'apparence que celui qui nous a envoyé chercher
-de si loin ait dessein de nous tromper: quel avantage aurait-il à se
-jouer de gens qui se fient à lui? Mais quand tout irait au rebours de ce
-que j'imagine, la gloire d'avoir entrepris cette aventure est assez
-grande pour ne pas craindre de la voir obscurcie par les ténèbres de
-l'envie!
-
-Allons, seigneur, dit Sancho, il me semble que j'ai la conscience
-chargée de toute la bourre de ces pauvres duègnes, et je ne mangerai
-morceau qui me profite avant d'avoir vu leur menton en meilleur état.
-Montez, seigneur, continua-t-il, car si je dois aller en croupe, il faut
-commencer par vous mettre en selle.
-
-Tu as raison, repartit don Quichotte. Et tirant un mouchoir de sa poche,
-il pria la Doloride de lui bander les yeux; mais tout aussitôt d'un
-mouvement brusque il l'ôta lui-même, en disant: Je me souviens, si j'ai
-bonne mémoire, d'avoir lu dans Virgile que le palladium de Troie était
-un cheval de bois que les Grecs présentèrent à la déesse Pallas, et qui
-avait dans ses flancs des combattants armés, par lesquels la ruine
-d'Ilion fut consommée; il serait donc à propos d'examiner ce que
-Chevillard a dans l'estomac.
-
-C'est inutile, reprit la Doloride, je me rends caution de tout;
-Malambrun n'est pas un traître: montez, sur ma parole, et s'il vous
-arrive du mal je le prends sur moi.
-
-Don Quichotte, pensant que plus d'insistance ferait suspecter son
-courage, monta sans autre objection; et comme, faute d'étriers, il
-tenait les jambes allongées et pendantes, on eût dit une de ces figures
-de tapisserie qui représentent un triomphateur romain.
-
-Sancho vint monter à son tour, mais lentement et à contre-cœur. Sitôt
-qu'il fut sur le cheval, dont il trouva la croupe fort dure, il commença
-à se remuer en tout sens pour s'asseoir plus à son aise; enfin ne
-pouvant en venir à bout, il pria le duc de lui faire donner un coussin,
-fût-ce même un de ceux de l'estrade de madame la duchesse, parce que,
-ajouta-t-il, ce cheval me paraît avoir le trot dur.
-
-La Trifaldi répondit que Chevillard ne souffrirait sur son dos aucune
-espèce de harnais; que Sancho pouvait, pour être moins durement, monter
-à la manière des femmes. Sancho le fit; ensuite on lui banda les yeux,
-et il dit adieu à la compagnie. Mais à peine le bandeau fut-il placé,
-qu'il le releva, et regardant tristement ceux qui étaient dans le
-jardin, il les conjura les larmes aux yeux de dire force _Pater_ et
-_Ave_ à son intention, afin qu'en semblable passe Dieu leur envoyât à
-eux-mêmes de bonnes âmes pour les assister de leurs prières.
-
-Larron! s'écria don Quichotte, es-tu donc attaché au gibet pour user de
-pareilles supplications? n'es-tu pas assis, lâche créature, au même
-endroit qu'occupa jadis la belle Maguelonne, et d'où elle descendit pour
-devenir reine de France? et moi qui te parle, ne suis-je point à tes
-côtés, puisqu'on m'a choisi pour remplir la même place qu'occupa le
-fameux Pierre de Provence? Couvre tes yeux, être sans courage, et qu'il
-ne t'arrive plus de laisser paraître de semblables frayeurs, du moins en
-ma présence.
-
-Qu'on me bande donc les yeux, répondit Sancho; et puisqu'on ne veut pas
-que je me recommande à Dieu, ni que je lui sois recommandé, est-il
-étonnant si j'ai peur qu'il se trouve par ici quelque légion de diables
-pour nous emporter à Peralvillo[112].
-
- [112] Village près de Tolède, où la Sainte-Hermandad faisait exécuter
- les malfaiteurs.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Sancho se serrait contre son maître, l'embrassant par la ceinture
-(page 473).]
-
-Enfin on leur banda les yeux, après quoi don Quichotte, assuré que tout
-était en bon état, commença à tourner la cheville. A peine y eut-il
-porté la main que tous les assistants élevèrent la voix en criant: Dieu
-te conduise, valeureux chevalier! Dieu te soit en aide, écuyer
-intrépide! puissions-nous bientôt vous revoir? ce qui ne saurait tarder,
-à la vitesse dont vous fendez l'air, car déjà nous vous perdons presque
-de vue. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, ne te dandine pas; prends
-garde de tomber, car ta chute serait encore plus lourde que celle de ce
-jeune étourdi qui voulut conduire les chevaux du soleil.
-
-A ces paroles, Sancho se serrait contre son maître, et l'embrassant par
-la ceinture, il lui dit: Seigneur, pourquoi ces gens disent-ils que
-nous sommes déjà très-haut, puisque nous les entendons si clairement
-qu'on dirait qu'ils nous parlent aux oreilles!
-
-Ne t'arrête pas à cela, répondit don Quichotte: comme ces manières de
-voyager sont extraordinaires, tout le reste est à l'avenant; ainsi la
-voix ne trouvant aucun obstacle, vient aisément jusqu'à nous, l'air lui
-servant de véhicule. Ne me serre donc pas si fort, tu m'étouffes. En
-vérité, je ne comprends pas de quoi tu peux t'épouvanter: car de ma vie
-je n'ai monté cheval d'une plus douce allure! on dirait que nous ne
-bougeons pas de place. Allons, ami, rassure-toi, les choses vont comme
-elles doivent aller, et nous pouvons dire que nous avons le vent en
-poupe.
-
-Par ma foi, repartit Sancho, je sens déjà de ce côté une bise qui me
-siffle aux oreilles.
-
-Il ne se trompait pas: quatre ou cinq hommes l'éventaient par derrière
-avec de grands soufflets, tant le duc et son intendant avaient bien pris
-leurs dispositions pour qu'il ne manquât rien à l'affaire.
-
-Don Quichotte ayant senti le vent: Sans aucun doute, dit-il, Sancho,
-nous devons être arrivés à la moyenne région de l'air, où se forment la
-grêle, les vents et la foudre; et si nous montons toujours avec la même
-vitesse, nous atteindrons bientôt la région du feu. Vraiment, je ne sais
-comment tourner cette cheville, afin de ne pas être bientôt embrasés.
-
-En effet, on leur chauffait le visage avec des étoupes enflammées qu'on
-promenait devant eux au bout d'un long roseau.
-
-Nous devons être où vous dites, ou du moins bien près, s'écria Sancho,
-car j'ai la barbe à demi grillée; seigneur, je vais me découvrir les
-yeux, pour voir où nous sommes.
-
-Garde-toi d'en rien faire, reprit don Quichotte: ne connais-tu pas
-l'histoire du licencié Torralva, que le diable enleva dans les airs, à
-cheval sur un bâton et les yeux bandés? En douze heures, il arriva à
-Rome, assista à l'assaut de la ville, vit la mort du connétable de
-Bourbon, et le lendemain, à la pointe du jour, il était de retour à
-Madrid, où il rendit compte de ce dont il avait été témoin. Entre autres
-choses, ce Torralva raconta que pendant qu'il traversait les airs, le
-diable lui ayant dit d'ouvrir les yeux, il les ouvrit, et se vit
-tellement proche du corps de la lune, qu'il pouvait y toucher avec la
-main; mais il n'osa regarder en bas, de crainte que la tête ne lui
-tournât. D'après cela, Sancho, juge si ta curiosité serait dangereuse.
-Celui qui a pris l'engagement de nous conduire répondra de nous; et bien
-qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que nous sommes partis,
-crois-moi, nous devons avoir fait bien du chemin.
-
-Je n'ai rien à répondre, répliqua Sancho; mais tout ce que je puis dire,
-c'est que si la dame Maguelonne s'arrangeait de cette chienne de croupe,
-il fallait qu'elle eût la peau bien dure.
-
-Le duc, la duchesse et leur compagnie ne perdaient rien de ce plaisant
-dialogue, et riaient comme des fous, sans éclater toutefois, de peur de
-découvrir la mystification. Enfin, pour donner une digne issue à une
-aventure si adroitement fabriquée, ils firent mettre le feu à un paquet
-d'étoupes placé sous la queue de Chevillard, dont l'intérieur était
-rempli de fusées et de pétards. Le cheval sauta en l'air avec un bruit
-épouvantable, renversant sur l'herbe don Quichotte et Sancho, tous deux
-à demi roussis.
-
-Un peu auparavant, la Doloride et sa suite étaient sorties du jardin;
-ceux qui restaient s'étendirent par terre comme évanouis. Don Quichotte
-et Sancho se relevèrent un peu maltraités de leur chute, et ayant
-regardé de tous côtés, ils furent stupéfaits de se revoir dans le même
-lieu et d'y trouver tant de gens couchés sans mouvement; mais leur
-surprise s'accrut encore lorsqu'ils aperçurent une lance fichée en
-terre, d'où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin portant
-ces mots tracés en lettres d'or:
-
-
- _L'illustre et valeureux chevalier don Quichotte de la Manche a mis
- fin à l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne
- Doloride et compagnie, rien qu'en l'entreprenant. Malambrun est
- satisfait. Les mentons des duègnes sont nets et rasés, le roi don
- Clavijo et la reine Antonomasie ont repris leur première forme.
- Aussitôt que le gracieux écuyer aura accompli sa pénitence, la blanche
- colombe Tobosine se verra hors des griffes des vautours qui la
- persécutent et dans les bras de son bien-aimé tourtereau. Ainsi
- l'ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs._
-
-
-Ces dernières paroles firent comprendre aisément à don Quichotte qu'il
-s'agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâces au ciel
-d'avoir accompli avec si peu de risques un tel exploit, et rendu leur
-poli aux visages des vénérables duègnes, il s'approcha de la duchesse et
-du duc, en apparence toujours évanouis. Allons, seigneur, lui dit-il,
-bon courage, tout ceci n'est rien; l'aventure est achevée, ainsi que
-vous pouvez le voir par l'écriteau que voici.
-
-Le duc, comme s'il sortait d'un profond sommeil, parut reprendre peu à
-peu ses sens; la duchesse fit de même, et tous ceux qui étaient dans le
-jardin simulèrent si bien la surprise qu'on aurait cru effectivement
-qu'il leur était arrivé quelque chose d'étrange. Le duc lut l'écriteau,
-les yeux encore à demi fermés, et se les frottant à chaque mot; mais
-aussitôt qu'il eût achevé de lire, il se jeta les bras ouverts au cou de
-don Quichotte, lui disant qu'il était plus grand que tous les chevaliers
-des siècles passés. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir
-quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, le
-menton rasé, que le promettait sa bonne mine; mais on lui dit qu'en même
-temps que Chevillard tombait tout en feu du haut des airs, la Trifaldi
-avait disparu avec sa troupe, n'ayant plus au menton le moindre poil de
-barbe ni l'apparence d'en avoir jamais eu.
-
-La duchesse demanda à Sancho comment il se trouvait d'un si long voyage
-et ce qui lui était arrivé.
-
-Dieu merci, madame, répondit-il, je me trouve assez bien, si ce n'est
-que je me suis un peu meurtri l'épaule en tombant, mais cela n'est rien.
-Je vous dirai seulement que comme nous allions atteindre la région du
-feu, je demandai à mon maître la permission de me découvrir les yeux,
-mais il ne voulut jamais y consentir. Alors, moi, qui suis un peu
-curieux de mon naturel, et qui ai toujours la démangeaison d'apprendre
-ce qu'on veut me cacher, je relevai tout doucement mon bandeau, et me
-mis à regarder la terre du coin de l'œil. Nous étions en ce moment si
-haut, si haut, qu'elle ne me parut pas plus grosse qu'un grain de
-moutarde, et les hommes qui marchaient dessus, guère plus gros que des
-noisettes.
-
-Prenez garde, ami Sancho, reprit la duchesse: d'après vos propres
-paroles, vous ne pouviez voir la terre, mais seulement les hommes qui
-marchaient dessus. Et cela se conçoit: si la terre ne paraissait pas
-plus grosse qu'un grain de moutarde, et chaque homme gros comme une
-noisette, un seul homme devait la couvrir toute entière.
-
-Il devrait en être ainsi, répondit Sancho; malgré cela, je la découvris
-par un petit coin, et je l'ai vue en son entier.
-
-Mais, repartit la duchesse, on ne saurait voir en son entier ce qu'on ne
-regarde que par un petit coin.
-
-Je n'entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho; qu'il suffise à
-Votre Seigneurie de savoir que nous volions par enchantement, et que par
-enchantement aussi j'ai pu voir la terre et les hommes, de quelque façon
-que je les eusse regardés. Si Votre Grâce ne croit pas cela, elle croira
-encore moins que, me découvrant les yeux pour regarder en haut, je me
-vis si près du ciel, qu'il ne s'en fallait pas d'un demi-pied que j'y
-touchasse; et ce dont je puis faire serment, madame, c'est qu'il est
-furieusement grand. Nous étions en ce moment vers l'endroit où sont les
-chèvres; et comme, étant enfant, j'ai été chevrier dans mon pays, il me
-prit une si grande envie de causer quelques instants avec ces chèvres,
-que si je ne l'eusse fait, je crois que j'en serais mort. J'arrive donc
-près d'elles, sans rien dire à personne, ni même à mon maître; je
-descends tout bonnement de Chevillard, et me mets à causer environ trois
-ou quatre heures avec ces chèvres, qui en vérité sont gentilles comme
-des giroflées et douces comme des fleurs; et pendant tout ce temps,
-Chevillard ne bougea pas.
-
-Pendant que Sancho s'entretenait avec les chèvres, que faisait le
-seigneur don Quichotte? demanda le duc.
-
-Comme toutes les choses qui m'arrivent ont lieu par des voies
-extraordinaires, répondit don Quichotte, il ne faut pas s'étonner de ce
-que raconte Sancho. Moi, je ne me découvris point les yeux, et ne vis ni
-ciel, ni terre, ni mer, ni montagnes; je m'aperçus seulement, lorsque
-nous eûmes traversé la moyenne région de l'air, que nous approchions
-fort de la région du feu; mais que nous ayons été plus avant, je ne le
-crois pas. En effet, la région du feu étant placée entre la lune et la
-dernière région de l'air, nous ne pouvions arriver jusqu'où sont les
-sept chèvres dont parle Sancho sans être consumés; et puisque nous voilà
-ici, Sancho ment, ou il rêve.
-
-Je ne mens ni ne rêve, repartit Sancho: qu'on me demande le signalement
-des chèvres, et on verra si je dis, ou non, la vérité.
-
-Eh bien, comment sont-elles? demanda la duchesse.
-
-Il y en avait deux vertes, deux incarnates, deux bleues, et la dernière
-bariolée, répondit Sancho.
-
-Voilà une nouvelle espèce de chèvres, reprit le duc; sur terre nous n'en
-avons point de semblables.
-
-Est-il donc si étonnant qu'il y ait de la différence entre les chèvres
-de la terre et les chèvres du ciel? repartit Sancho.
-
-Dites-moi un peu, mon ami, n'y avait-il aucun bouc parmi ces chèvres?
-demanda le duc.
-
-Non, monseigneur, répondit Sancho; j'ai toujours entendu dire qu'aucun
-animal à cornes ne passait les cornes de la lune.
-
-Le duc et la duchesse cessèrent de questionner notre écuyer, qu'ils
-voyaient en train de se promener à travers les sept cieux et de leur en
-donner des nouvelles sans avoir bougé du jardin.
-
-Telle fut la fin de l'aventure de Doloride.
-
-Don Quichotte s'approchant de son écuyer, lui dit à l'oreille: Sancho,
-puisque vous voulez qu'on ajoute foi à ce que vous racontez avoir vu
-dans le ciel, je veux à mon tour que vous teniez pour véritable ce que
-j'ai vu dans la caverne de Montesinos: je ne vous en dis pas davantage.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII
-
-DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO PANZA TOUCHANT LE
-GOUVERNEMENT DE L'ILE, ETC.
-
-
-Le duc et la duchesse furent si satisfaits de l'heureux et plaisant
-dénoûment de l'aventure de la Doloride, qu'ils ne pensèrent plus qu'à
-inventer de nouveaux sujets de se divertir, et toujours aux dépens de
-leurs hôtes. Ayant donc préparé leur plan et instruit leurs gens de la
-manière dont ils devaient agir avec Sancho, le duc lui dit de se
-préparer à partir afin d'aller prendre possession de son gouvernement,
-où les vassaux l'attendaient avec non moins d'impatience que la terre
-desséchée attend la rosée du matin.
-
-Sancho s'inclina jusqu'à terre, et répondit: Monseigneur, depuis que je
-suis descendu du ciel, depuis que, du plus haut de sa voûte, j'ai
-considéré la terre, je l'ai trouvée si petite, si petite, que l'envie
-m'a presque passé d'être gouverneur. Le bel honneur, en effet, de
-commander sur un grain de moutarde, à une douzaine d'hommes, gros chacun
-comme une noisette! car il me semblait qu'il n'y en avait pas davantage
-sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait me donner à gouverner
-une petite partie du ciel, ne fût-elle que d'une demi-lieue, je la
-préférerais à la plus grande île du monde.
-
-[Illustration: Don Quichotte et Sancho se relevèrent un peu maltraités
-de leur chute (page 474).]
-
-Ami Sancho, répondit le duc, je ne puis donner à personne aucune partie
-du ciel, ne fût-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir
-d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner,
-une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, fertile et
-abondante, où, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux
-richesses de la terre celles du ciel.
-
-Monseigneur, répliqua Sancho, que l'île vienne, et je m'efforcerai de la
-gouverner si bien, qu'en dépit de tous les méchants j'irai droit au
-ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe à quitter ma
-chaumière, mais seulement pour tâter de ces gouvernements, dont tout le
-monde est si affamé.
-
-Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, vous vous en
-lécherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de
-commander et de se faire obéir.
-
-Monseigneur, répondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agréable de
-commander, ne fût-ce qu'à un troupeau de moutons.
-
-Par ma foi, vous possédez toute science, Sancho, repartit le duc, et je
-crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trêve de discours, et
-sachez que dès demain vous irez prendre possession de votre île. Ce soir
-on prépare l'équipage qui vous convient et toutes les choses
-nécessaires à votre installation.
-
-Qu'on m'habille comme on voudra, répondit Sancho; sous quelque habit que
-ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza.
-
-Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit être conforme à
-l'état qu'on professe et à la dignité dont on est revêtu: il serait
-ridicule qu'un jurisconsulte fût vêtu comme un homme d'épée, et un
-soldat comme un prêtre. Quant à vous, Sancho, votre costume doit tenir
-du lettré et de l'homme de guerre, parce que dans l'île que je vous
-donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres
-que les armes.
-
-Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne
-sais pas l'A B C; mais je sais mon _Pater noster_, et c'est assez pour
-être bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me
-donnera, jusqu'à ce qu'elles me tombent des mains, et à la grâce de
-Dieu.
-
-Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en
-rien.
-
-Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait
-partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du
-duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ,
-quelques leçons sur la manière dont il devait remplir son nouvel emploi.
-Sitôt qu'ils furent entrés, le chevalier ferma la porte, et ayant fait
-asseoir Sancho presque malgré lui, d'une voix lente et posée il lui
-parla en ces termes:
-
-Je rends grâces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a
-encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te
-prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort
-de quoi récompenser la fidélité de tes services, je suis encore au début
-de mes espérances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul
-raisonnable, tu vas voir combler tous tes désirs. L'un se donne mille
-soucis et travaille sans relâche pour atteindre son but, quand l'autre
-sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession
-de l'emploi sollicité par une foule de prétendants. C'est bien le cas de
-dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur.
-Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voilà, sans faire un pas,
-sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la
-chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà appelé au
-gouvernement d'une île.
-
-Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune à
-ton mérite, mais afin que tu apprennes à remercier incessamment le ciel,
-et après lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle
-tant de biens. Maintenant que ton cœur est disposé à suivre mes
-conseils, écoute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des
-enseignements de son maître, écoute les préceptes qui devront te servir
-d'étoile et de guide pour éviter les écueils de cette mer orageuse où tu
-vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont
-qu'un profond abîme couvert d'obscurités et rempli d'écueils.
-
-Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette
-crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne
-tombe jamais dans l'erreur.
-
-Secondement, souviens-toi toujours de ta première condition, et ne cesse
-de t'examiner pour arriver à te connaître toi-même; c'est la chose à
-laquelle on doit le plus s'appliquer, et à laquelle d'ordinaire on
-réussit le moins. Cette connaissance t'apprendra à ne pas t'enfler comme
-la grenouille qui voulut un jour s'égaler au bœuf; et si la vanité,
-cette sotte enflure de cœur, venait à s'emparer de ton âme,
-rappelle-toi que tu as gardé les cochons.
-
-C'est vrai, répondit Sancho; mais j'étais petit garçon; plus tard, en
-grandissant, ce sont les oies que j'ai gardées et non pas les cochons.
-Au reste, qu'est-ce que cela fait à l'affaire? tous les gouverneurs ne
-sont pas fils de princes.
-
-J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la
-naissance ne répond pas à la gravité de leur emploi doivent être
-affables, afin d'échapper à la médisance et à l'envie, qui toujours
-s'attachent aux dépositaires de l'autorité.
-
-Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie point honte
-d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'élèveras
-point, personne ne songera à t'humilier. Pique-toi plutôt d'être humble
-vertueux, que pécheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que
-la fortune a tirés de la poussière pour les élever jusqu'à la dignité de
-la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples
-jusqu'à te fatiguer.
-
-Que la vertu soit la règle constante de tes actions, et tu n'auras rien
-à envier à ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hérite de
-la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut
-ce que le sang ne peut valoir.
-
-Cela étant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le
-rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obéiras à
-Dieu, qui défend de mépriser son ouvrage, et tu te conformeras aux
-saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent
-en frères.
-
-Si tu emmènes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un
-gouverneur soit longtemps sans sa femme), tâche de la dégrossir et de la
-former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme
-sotte et grossière le lui fait perdre.
-
-Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te
-faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas
-telle qu'elle serve d'amorce et prenne à toutes mains; car je te le dis,
-ce que reçoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du
-jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant
-sa vie.
-
-Ne te laisse point aller à l'interprétation arbitraire de la loi, comme
-font les ignorants qui se piquent d'habileté et de pénétration.
-
-Que les larmes du pauvre trouvent accès auprès de toi, mais sans te
-faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de
-découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche,
-comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.
-
-Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la réputation
-de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop
-compatissant.
-
-Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne
-soit pas sous le poids des présents, mais sous celui de la miséricorde.
-
-Quand tu auras à juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et
-n'examine que son procès; autrement si la passion dictait ta sentence,
-tu te verrais un jour obligé de réparer ton injustice aux dépens de ton
-honneur et de ta bourse.
-
-Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes
-oreilles; car la beauté est dangereuse, il n'y a point de poison plus
-fait pour corrompre l'intégrité d'un juge.
-
-Ne maltraite point en paroles celui que tu châtieras en actions; la
-peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos.
-
-Pense toujours à la misérable condition des hommes sujets aux infirmités
-de leur nature dépravée; et autant que tu le pourras, montre-toi
-miséricordieux, sans blesser l'équité; car parmi les attributs de Dieu,
-bien qu'ils soient tous égaux, la miséricorde resplendit avec encore
-plus d'éclat que la justice.
-
-En suivant ces préceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renommée
-sera éternelle, tes désirs seront comblés, ta félicité sera ineffable,
-et après avoir vécu dans la paix de ton cœur, entouré des bénédictions
-des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes
-yeux se fermeront sous les doigts tendres et délicats de tes petits
-enfants.
-
-Voilà mon ami, les conseils que j'avais à te donner, en ce qui concerne
-l'ornement de ton âme; écoute maintenant ceux qui doivent servir à la
-parure de ton corps.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII
-
-SUITE DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO
-
-
-Qui aurait pu entendre ce discours sans tenir don Quichotte pour un
-homme plein de sagesse et de bonnes intentions? Mais, comme nous l'avons
-vu plus d'une fois dans le cours de cette grande histoire, l'esprit de
-notre pauvre gentilhomme, raisonnable sur tout le reste, déménageait
-quand il était question de chevalerie: de sorte qu'à toute heure ses
-œuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses
-œuvres. Dans les secondes instructions qu'il donna à Sancho, il fit
-preuve d'une grâce parfaite, et montra dans tout leur jour sa sagesse et
-sa folie. Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et tâchait
-d'imprimer ses conseils dans sa mémoire, bien résolu à les suivre, afin
-de se tirer au mieux de la grande affaire de son gouvernement. Don
-Quichotte continua ainsi:
-
-En ce qui touche, Sancho, la manière dont tu dois gouverner ta maison et
-ta personne, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre
-et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser à l'exemple
-de certaines gens assez sots pour croire que de grands ongles
-embellissent les mains; comme si cet appendice pouvait s'appeler des
-ongles, quand ce sont plutôt des griffes d'épervier.
-
-Ne te montre jamais avec des vêtements débraillés et en désordre, c'est
-le signe d'un esprit faible et lâche; à moins que cette négligence ne
-couvre une grande dissimulation, comme on l'a pensé de Jules César.
-
-Sonde discrètement ce que peut te rapporter ton office: s'il te permet
-de donner une livrée à tes gens, donne-leur en une qui soit propre et
-commode, plutôt que brillante et magnifique, et emploie l'épargne que tu
-feras là-dessus à habiller autant de pauvres. Si donc tu as de quoi
-entretenir six pages, habilles-en trois seulement, et distribues le
-reste à autant de pauvres: tu auras ainsi trois pages pour le ciel et
-trois pour la terre, manière de donner des livrées que ne connaissent
-point les glorieux.
-
-Ne mange point d'ail ni d'oignon, de crainte que ce parfum ne vienne à
-trahir ta condition première. Marche posément, parle avec lenteur, mais
-non pas à ce point que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute
-affectation est mauvaise.
-
-Dîne peu; soupe moins encore; la santé de tout le corps s'élabore dans
-l'officine de l'estomac.
-
-Sois tempérant dans le boire; celui qui s'enivre est incapable de garder
-un secret ni de tenir un serment.
-
-Fais attention, en mangeant, à ne point mâcher des deux côtés à la fois,
-et à n'éructer devant personne.
-
-Qu'entendez-vous par éructer? demanda Sancho.
-
-Éructer, répondit don Quichotte, signifie roter, ce qui est un des plus
-vilains mots de notre langue, quoique fort expressif: aussi les gens
-bien élevés ont recours au latin, et au lieu de roter, ils disent
-éructer; au lieu de rots, éructations. Si quelques personnes n'entendent
-point cela, peu importe; l'usage et le temps feront adopter le mot;
-ainsi s'enrichissent les langues, sur lesquelles le vulgaire et l'usage
-ont tant de pouvoir.
-
-En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je veux surtout
-retenir, c'est de ne pas roter; car cela m'arrive à tout bout de champ.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu (page 478).]
-
-Éructer, reprit don Quichotte, et non pas roter.
-
-A l'avenir, je dirai toujours éructer, repartit Sancho, et je vous
-promets de ne pas l'oublier.
-
-Veille aussi à ne pas mêler à tes discours cette foule de proverbes dont
-tu abuses à chaque instant; les proverbes, il est vrai, sont de courtes
-sentences, mais tu les tires tellement par les cheveux, qu'ils ont
-plutôt l'air de balourdises que de maximes.
-
-Dieu seul peut y remédier, dit Sancho; car j'ai en moi plus de proverbes
-qu'un livre; et sitôt que je desserre les dents, il m'en vient sur le
-bout de la langue un si grand nombre, qu'ils se disputent à qui sortira
-le premier: mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui
-conviendront à la gravité de mon emploi; car en bonne maison la nappe
-est bientôt mise, qui convient du prix n'a pas de dispute, celui-là ne
-craint rien qui sonne le tocsin, et entre donner et prendre garde de se
-méprendre.
-
-Allons, mon ami, lâche, lâche tes proverbes! c'est bien le cas de dire
-ma mère me châtie, et je fouette la toupie: je suis à te corriger de ta
-manie des proverbes, et tu en débites une kyrielle qui viennent aussi à
-propos que s'ils tombaient des nues. Je ne blâme pas un proverbe bien
-placé; mais les enfiler sans rime ni raison, cela rend la conversation
-lourde et fastidieuse.
-
-Quand tu monteras à cheval, aie soin de tenir la jambe tendue et le
-corps droit; autrement tu aurais l'air d'être encore sur ton grison.
-
-Sois modéré quant au sommeil: celui qui n'est pas levé avec le soleil ne
-jouit pas du jour. Je t'avertis, Sancho, que la diligence est mère de la
-bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'atteignit jamais un but
-honorable.
-
-J'ai à te donner un dernier conseil, et quoiqu'il ne regarde pas, comme
-les précédents, la parure de ton corps, je crois que son observation te
-sera très-profitable. Le voici: Ne dispute jamais sur la noblesse des
-familles; quand on les compare, l'une finit toujours par l'emporter, et
-tu te ferais une ennemie de celle que tu mettrais au second rang, sans
-que l'autre te sût le moindre gré de ta préférence.
-
-Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un pourpoint
-et d'un manteau. Jamais de grègues, elles ne conviennent ni aux
-gentilshommes, ni aux gouverneurs.
-
-Voilà, Sancho, les conseils qui, pour le moment, se sont présentés à mon
-esprit; je t'en enverrai d'autres à l'occasion, pourvu que tu aies soin
-de m'informer de l'état de tes affaires.
-
-Seigneur, répondit Sancho, toutes les choses que vous venez de me dire
-sont saintes et profitables; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne
-m'en souviens pas? Pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me
-remarier, si le cas se présente, cela ne sortira point de la tête: quant
-à toutes ces autres minuties que vous m'avez recommandées, par ma foi,
-je ne m'en souviens pas plus que des nuages de l'an passé. Veuillez me
-les coucher par écrit, et je les remettrai à mon confesseur, afin qu'au
-besoin il me les fourre dans la cervelle.
-
-Qu'il sied mal à un gouverneur de ne savoir ni lire ni écrire! reprit
-don Quichotte. Sais-tu, Sancho, ce qu'on pense d'un homme qui ne sait
-pas lire? de deux choses l'une, ou qu'il a eu pour parents des gens de
-la dernière condition, ou qu'il a été lui-même un si mauvais sujet,
-qu'on ne l'a pas trouvé susceptible de correction. C'est un grand défaut
-que tu as là, mon ami, et je voudrais au moins que tu apprisses à signer
-ton nom.
-
-Je sais signer mon nom, repartit Sancho: lorsque j'étais bedeau dans
-notre village, j'ai appris à tracer des lettres comme celles qu'on met
-sur les ballots de marchandises, et on disait que cela figurait mon
-nom. Après tout, je ferai semblant d'avoir la main droite estropiée, et
-un autre signera pour moi; car il y a remède à tout, fors à la mort; et
-comme je serai le maître, et tiendrai la baguette, je ferai ce que je
-voudrai, d'autant plus que celui dont le père est alcade... et comme je
-serai gouverneur, ce qui est encore plus que d'être alcade.... Oui-da,
-qu'on s'y frotte, et on sera bien reçu: tel vient chercher de la laine,
-qui s'en retourne tondu. D'ailleurs, les sottises du riche passent dans
-le monde pour sentences, et quand je serai riche, puisque je serai
-gouverneur, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Oui, oui, faites-vous
-miel, et les mouches vous mangeront; autant tu possèdes, autant tu vaux,
-disait ma grand'mère; et d'un homme qui a pignon sur rue on n'a jamais
-raison.
-
-Maudit sois-tu de Dieu et des saints! interrompit don Quichotte; mille
-satans puissent-ils emporter toi et tes proverbes! Il y a plus d'une
-heure que tu me tiens à la torture. Si tes proverbes ne te conduisent un
-jour au gibet, dis que je suis un faux prophète: ils exciteront quelque
-sédition parmi tes vassaux, et finiront par te faire perdre ton
-gouvernement. Et où diable vas-tu les trouver, imbécile, lorsque moi,
-pour en citer un à propos, je sue comme si je piochais la terre.
-
-Par ma foi, Votre Grâce se fâche pour peu de chose, repartit Sancho; qui
-diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en
-possède pas d'autres? Je n'ai que des proverbes, eh bien, je lâche des
-proverbes; tenez, j'en ai quatre en ce moment sur le bout de la langue,
-qui venaient à point nommé, mais je ne les dirai pas; car, comme dit le
-vieux dicton, pour se taire à propos, il n'est tel que Sancho.
-
-Tu n'es pas ce Sancho-là reprit don Quichotte, mais Sancho le bavard et
-l'opiniâtre. Néanmoins je serais curieux de connaître les quatre
-proverbes que tu prétends venir si à propos: j'ai beau y songer, et
-quoique j'aie la mémoire assez bonne, il ne s'en présente aucun.
-
-Eh! quels meilleurs proverbes peut-il y avoir que ceux-ci, répondit
-Sancho: Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt; Videz la
-maison et que voulez-vous à ma femme? et cet autre, Si la pierre donne
-contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la
-cruche. Ce qui veut dire: que personne ne se prenne de querelle avec son
-gouverneur, autrement, il lui en cuira; lorsque le gouverneur commande,
-il n'y a pas à répliquer, non plus qu'à Vider la maison, et que
-voulez-vous à ma femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un
-aveugle le verrait. Du reste, Votre Seigneurie n'ignore pas qu'un sot en
-sait plus long dans sa maison qu'un sage dans celle d'autrui.
-
-Sancho, repartit don Quichotte, ni dans sa maison ni ailleurs, un sot ne
-sait rien; il est impossible de rien asseoir de raisonnable sur le
-fondement de la sottise. Mais restons-en là mon ami: si tu gouvernes
-mal, à toi la faute, à moi la honte; cependant j'aurai la consolation de
-n'avoir rien négligé, et de t'avoir donné mes conseils en homme
-d'honneur et de conscience. Dieu te conduise, Sancho, qu'il te gouverne
-dans ton gouvernement, et me délivre, moi, de l'inquiétude où je vais
-rester que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton île. Il ne
-tiendrait qu'à moi de m'ôter cette crainte; je n'aurais qu'à découvrir
-au duc qui tu es, et que ton épaisse personne n'est qu'un magasin de
-proverbes et un sac plein de malice.
-
-Seigneur, répondit Sancho, si Votre Grâce ne me croit pas capable de
-remplir le devoir d'un bon gouverneur, eh bien, n'en parlons plus, je
-renonce au gouvernement; la plus petite portion de mon âme m'est plus
-chère que mon corps tout entier; je vivrai aussi bien Sancho avec un
-morceau de pain et un oignon, que Sancho gouverneur avec des chapons et
-des perdrix. D'ailleurs, si Votre Seigneurie veut bien se le rappeler,
-c'est elle qui m'a mis le gouvernement en tête, car moi, je ne sais ce
-que c'est qu'île et gouvernement. Après tout, enfin, si vous croyez que
-le diable doive emporter le gouverneur, j'aime mieux aller simple Sancho
-en paradis que gouverneur en enfer.
-
-En vérité, Sancho, dit don Quichotte, les dernières paroles que tu viens
-de prononcer méritent à elles seules le gouvernement de cent îles: tu as
-un bon naturel, sans quoi il n'y a science qui vaille. Va,
-recommande-toi à Dieu; et surtout cherche le bien en toutes choses; le
-ciel ne manque jamais de favoriser les bonnes intentions.
-
-Maintenant allons dîner: Leurs Seigneuries, je crois, nous attendent.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV
-
-COMMENT SANCHO ALLA PRENDRE POSSESSION DU GOUVERNEMENT DE L'ILE, ET DE
-L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LE CHATEAU
-
-
-Dans l'original de cette histoire, on trouve au présent chapitre un
-exorde dont voici le sens: Cid Hamet se plaint à lui-même et regrette
-d'avoir entrepris une tâche aussi aride et aussi uniforme que celle-ci,
-forcé qu'il est de parler toujours de don Quichotte et de Sancho. Il dit
-qu'avoir l'esprit et la plume sans cesse occupés d'un seul personnage,
-ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail par trop
-ingrat. Pour éviter cet inconvénient, j'avais, ajoute-t-il, usé d'un
-artifice dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles,
-comme celles du _Curieux malavisé_ et du _Captif_, qui sont en dehors de
-l'histoire; mais ayant fait réflexion que les lecteurs, absorbés par le
-récit des prouesses de don Quichotte, n'accorderaient aucune attention
-aux _nouvelles_ et les parcourraient à la hâte, je me suis abstenu d'en
-insérer dans cette seconde partie, me bornant à quelques épisodes semés
-çà et là, et encore d'une manière fort restreinte et en aussi peu de
-mots qu'en exige l'exposition. Son exorde terminé, il continue son
-récit:
-
-Au sortir de table, don Quichotte coucha par écrit les conseils que dans
-la journée il avait donnés à Sancho, et les lui remit en disant qu'il
-n'avait qu'à se les faire lire quand il lui plairait; mais le papier fut
-aussitôt perdu que donné, et un valet, dans les mains duquel il tomba,
-s'empressa de le porter au duc et à la duchesse, qui admirèrent de
-nouveau la folie et le grand sens de notre héros. Pour continuer une
-plaisanterie dont ils s'amusaient tous deux de plus en plus, dès le même
-soir ils envoyèrent Sancho avec un grand cortége au bourg qui devait
-passer pour son île. Ils le firent accompagner d'un majordome, homme
-plein d'esprit et d'enjouement (il n'y a pas d'enjouement sans esprit),
-lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi, et inventé la
-mystification que nous avons rapportée. Grâce à ses talents et aux
-instructions qu'il avait reçues, il ne réussit pas moins agréablement
-dans celle qui va suivre.
-
-Or, il arriva que Sancho, ayant regardé avec attention ce majordome,
-reconnut la figure de la Trifaldi: Seigneur, dit-il en se tournant vers
-son maître, le diable m'emporte si le majordome de monseigneur ne
-ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la duègne Doloride.
-
-Don Quichotte, après avoir bien considéré cet homme, répondit: Il
-existe, j'en conviens, de la ressemblance entre le visage de la Doloride
-et celui du majordome; mais il ne s'ensuit pas que le majordome soit la
-Doloride. Au reste, ce n'est pas le moment de faire de pareilles
-investigations, elles nous jetteraient dans un labyrinthe inextricable;
-crois-moi, mon ami, nous n'avons tous deux qu'un besoin, c'est de prier
-instamment Notre-Seigneur qu'il nous délivre des maudits sorciers et des
-méchants enchanteurs.
-
-Ce n'est pas une plaisanterie, seigneur, répliqua Sancho; je viens à
-l'instant même d'entendre parler le majordome, et, sur ma foi, il me
-semblait que la voix de la Doloride me cornait aux oreilles. Pour
-l'heure, je n'en dis pas davantage, mais je me tiendrai sur mes gardes,
-et nous verrons si je ne découvrirai rien qui nous éclaircisse mieux sur
-ce point.
-
-Tu feras bien, Sancho, dit don Quichotte, de me donner avis de ce que tu
-auras pu découvrir, comme aussi de tout ce qui t'arrivera dans ton
-gouvernement.
-
-Enfin l'heure du départ étant venue, Sancho sortit accompagné d'une
-suite nombreuse. Il était vêtu en magistrat, avec un long manteau de
-camelot fauve, une toque de même couleur, et montait un mulet avec selle
-à la genette; son âne, magnifiquement caparaçonné et couvert d'une
-housse de cheval d'une étoffe incarnate, marchait derrière lui. De temps
-en temps, Sancho tournait la tête pour considérer son grison, ravi de
-l'état où il le voyait, non moins que de celui où il était lui-même, et
-il n'aurait pas changé sa fortune contre celle d'un empereur
-d'Allemagne. J'oubliais de dire qu'en prenant congé du duc et de la
-duchesse, il leur baisa les mains, puis alla demander la bénédiction de
-son maître. Don Quichotte la lui donna les larmes aux yeux, ce dont
-Sancho éprouva un attendrissement qui se traduisit en une fort laide
-grimace.
-
-Maintenant, ami lecteur, laissons aller en paix notre gouverneur; prends
-patience et sois assuré de la pinte de bon sang que tu vas faire quand
-tu verras comment il se comporte dans son nouvel emploi. A présent
-occupons-nous de don Quichotte.
-
-A peine Sancho fut-il en chemin, que notre chevalier éprouva un tel
-regret de son départ et de l'isolement où il se trouvait réduit, que
-s'il eût pu révoquer la mission de son écuyer, il l'eût rappelé sur
-l'heure sans s'inquiéter s'il le privait d'un gouvernement, juste
-récompense de ses services. La duchesse, qui s'aperçut de sa mélancolie,
-lui en demanda le sujet, ajoutant que si l'absence de Sancho en était la
-cause, il y avait dans sa maison cent duègnes ou demoiselles qui
-mettraient le plus grand empressement à le servir.
-
-[Illustration: Sancho était ravi de l'état où il voyait son grison, non
-moins que de celui où il était lui-même (page 484).]
-
-Madame, répondit don Quichotte, j'avoue que Sancho me fait faute, mais
-ce n'est pas là la principale cause de ma tristesse. Quant aux offres
-que Votre Excellence a la bonté de me faire, j'accepte seulement la
-courtoisie qui les dicte, et je supplie très-humblement Votre Grandeur
-de vouloir bien permettre que je n'aie d'autre serviteur que moi-même.
-
-Oh! par ma foi, il n'en sera pas ainsi, seigneur don Quichotte, dit la
-duchesse, et je veux vous faire servir par quatre de mes filles, qui
-sont toutes fraîches comme des roses.
-
-Elles ne seraient pas pour moi des roses, mais des épines, reprit notre
-héros; aussi, Madame, suis-je bien résolu, sauf le respect que je dois à
-Votre Grâce, à ne point les laisser pénétrer dans ma chambre.
-Laissez-moi, je vous prie, me servir seul, à huis clos; il m'importe de
-mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté; je dormirais plutôt
-tout habillé, que de me laisser déshabiller par personne.
-
-Eh bien, seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse, puisque vous
-l'exigez, non-seulement aucune de mes filles, mais pas même une mouche
-n'entrera dans votre appartement. Je sais que parmi les nombreuses
-vertus de Votre Seigneurie, celle qui tient le premier rang, c'est la
-chasteté, et je ne suis pas femme à permettre qu'on y porte la moindre
-atteinte: que Votre Grâce s'habille et se déshabille comme il lui
-plaira; seulement on aura soin de mettre dans votre appartement les
-meubles nécessaires à qui dort porte close, afin de vous épargner la
-peine de les demander. Vive à jamais la grande Dulcinée du Toboso! que
-son nom soit célébré par toute la terre, puisqu'elle a mérité d'avoir
-pour serviteur un chevalier si chaste et si vaillant! Veuille le ciel
-mettre au cœur de notre gouverneur Sancho Panza la résolution
-d'accomplir sans retard l'heureuse pénitence qui doit faire jouir
-l'univers des attraits d'une si grande dame.
-
-Votre Grandeur, répondit notre héros, imprime le dernier sceau au mérite
-de ma Dulcinée; c'est votre bouche qui relève l'éclat de sa beauté et la
-met dans tout son lustre. Après l'éloge que vous venez d'en faire, le
-nom de Dulcinée sera encore plus glorieux et plus révéré dans le monde,
-que si les orateurs les plus éloquents avaient pris soin de célébrer ses
-louanges.
-
-Trève de compliments, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse;
-voici l'heure du souper et le duc doit nous attendre. Votre Grâce
-veut-elle bien m'accompagner? Au sortir de table nous vous laisserons
-jouir du repos dont vous avez sans doute grand besoin, car le voyage de
-Candaya a dû vous causer quelque fatigue.
-
-Je n'en sens aucune, répondit le chevalier, et j'oserais jurer à Votre
-Excellence, que de ma vie je n'ai rencontré monture plus agréable que
-Chevillard; aussi ne puis-je comprendre comment Malambrun a pu se
-défaire d'un cheval d'une si douce allure et le brûler sans plus de
-façon.
-
-Je pense, répondit la duchesse, que le repentir du mal qu'il avait fait
-à la Trifaldi et à ses compagnes, ainsi qu'à bien d'autres, l'a porté à
-détruire tous les éléments de ses maléfices, surtout Chevillard, qui en
-était le principal, et qui le tenait dans une extrême agitation, en le
-faisant courir sans cesse de pays en pays: sans nul doute, il aura pensé
-que cette machine ne devait plus servir à personne, après avoir porté le
-grand don Quichotte de la Manche.
-
-Notre chevalier fit de nouveaux remercîments à la duchesse, et dès qu'il
-eut soupé, il se retira dans sa chambre, sans vouloir souffrir que
-personne y pénétrât, tant il craignait de porter atteinte à la fidélité
-promise à Dulcinée. Il ferma donc la porte sur lui, et à la lueur de
-deux bougies, il commença à se déshabiller. Mais en se déchaussant, ô
-disgrâce indigne d'un tel personnage! il fit partir, non des soupirs, ni
-rien autre chose qui fût contraire à ses habitudes de propreté et
-d'extrême courtoisie, mais environ deux douzaines de mailles à un de ses
-bas, lequel demeura percé à claire-voie comme une jalousie. Le bon
-seigneur en fut contristé jusqu'au fond de l'âme, et il aurait
-volontiers donné une once d'argent pour quelques fils de soie verte, je
-dis de soie verte car ses bas étaient de cette couleur.
-
-En cet endroit, Ben-Engeli interrompt son récit pour s'écrier: O
-pauvreté! pauvreté! je ne sais quel motif a pu pousser le grand poëte de
-Cordoue[113] à t'appeler _saint présent dont on ne connaît pas le prix_.
-Pour moi, quoique More, je sais, par mes rapports avec les chrétiens,
-que la sainteté consiste dans la charité, l'humilité, la foi,
-l'obéissance et la pauvreté. Malgré tout, celui-là doit être élu de
-Dieu, qui se félicite d'être pauvre, à moins que ce ne soit de cette
-pauvreté dont saint Paul a dit: _Possédez toutes choses, comme si vous
-ne les possédiez pas_. Par là, il entendait l'absolu détachement des
-biens de ce monde. Mais toi, seconde pauvreté, qui es celle dont je
-parle ici, pourquoi t'attaquer de préférence aux hidalgos? pourquoi les
-forces-tu à rapiécer leurs chausses, et à porter à leurs pourpoints des
-boutons, les uns de soie, les autres de crin ou de verre? Pourquoi es-tu
-cause que leurs collets, presque toujours sales et chiffonnés, sont
-ouverts autrement qu'au moule (ce qui prouve combien est ancien l'usage
-de l'amidon et des collets ouverts)? Malheureux, continue Ben-Engeli,
-malheureux l'hidalgo qui met son honneur au régime, fait maigre chère à
-huis clos, puis sort de chez lui armé d'un cure-dent hypocrite, sans
-avoir rien mangé qui l'oblige à se nettoyer la bouche. Oui, malheureux
-celui dont l'honneur ombrageux s'imagine qu'on aperçoit d'une lieue le
-rapiéçage de son soulier, la crasse de son chapeau, la corde du drap de
-son manteau et le vide de son estomac.
-
- [113] Juan de Mena, natif de Cordoue, auteur du _Labyrinthe_, ouvrage
- dans lequel il avait entrepris de réunir toute la science humaine.
-
-Toutes ces réflexions vinrent à l'esprit de don Quichotte, à propos de
-la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui
-avait laissé des bottes de voyage qu'il résolut de mettre le lendemain.
-Finalement il se coucha pensif et chagrin. Puis ayant éteint la lumière,
-il voulut s'endormir, mais il n'en put venir à bout: l'absence de Sancho
-et l'extrême chaleur l'en empêchaient. Il se leva donc et se promena
-quelque temps dans sa chambre; ne trouvant pas encore assez de
-fraîcheur, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur un jardin. Tout
-aussitôt il entendit des voix de femmes, dont l'une disait à l'autre, en
-poussant un grand soupir: N'exige pas que je chante, ô Émerancie! Tu le
-sais, depuis que cet étranger est entré dans ce château, depuis que mes
-regards se sont attachés sur lui, j'ai moins envie de chanter que de
-verser des larmes. D'ailleurs, madame a le sommeil léger, et, pour tous
-les trésors du monde, je ne voudrais pas qu'elle nous surprît; mais
-quand elle dormirait, à quoi servirait mon chant, si ce nouvel Énée,
-auteur de ma souffrance, dort d'un paisible sommeil, et ignore le sujet
-de mes plaintes?
-
-Bannis cette inquiétude, chère Altisidore, répondit une autre voix: tout
-dort dans le château, excepté l'objet de tes désirs, car si je ne me
-trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fenêtre. Ne crains donc point de
-chanter, pauvre blessée, chante à voix basse, et si la duchesse nous
-entend, la chaleur qu'il fait nous servira d'excuse.
-
-Ce n'est pas là ce qui me retient, repartit Altisidore: je ne voudrais
-pas que mon chant découvrit l'état de mon âme, et que ceux qui ignorent
-la puissance irrésistible de l'amour me prissent pour une créature
-volage et sans pudeur. Mais advienne que pourra, mieux vaut honte sur le
-visage que souffrance au cœur. Et prenant son luth, elle se mit à
-préluder.
-
-En entendant ces paroles et cette musique, notre héros éprouva un
-ravissement inexprimable, car se rappelant aussitôt ce qu'il avait lu
-dans ses livres, il s'imagina que c'était quelque femme de la duchesse
-éprise d'amour pour lui, que la pudeur forçait à cacher sa passion.
-Après s'être recommandé avec dévotion à sa Dulcinée, et avoir fait en
-son cœur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se décida à
-écouter; bien plus, afin d'indiquer qu'il était là, il feignit
-d'éternuer, ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un
-désir, celui d'être entendues de don Quichotte.
-
-Altisidore ayant accordé son luth, chanta cette romance:
-
-
- Toi qui du soir jusqu'au matin,
- Dans ton lit à jambe étendue,
- Dors, quand pleine de chagrin
- Je fais ici le pied de grue!
-
- Écoute le chant ennuyeux
- D'une triste et dolente dame
- A qui le feu de tes beaux yeux
- A consumé le corps et l'âme.
-
- Sais-tu que par monts et par vaux
- Courant après les aventures,
- Tu viens nous causer tous les maux
- Sans jamais guérir nos blessures?
-
- Dis-moi, courage de lion,
- Quel monstre t'a donné la vie?
- Es-tu né sous le Scorpion
- Ou dans les sables de Libye?
-
- Un serpent t'a-t-il enfanté?
- Quelque dragon fut-il ton père?
- Une ourse t'a-t-elle allaité,
- Ou le sein de quelque panthère?
-
- Dulcinée, comment donc fis-tu
- Pour vaincre ce tigre sauvage?
- Si j'avais pareille vertu,
- Je n'en voudrais pas davantage.
-
- Mon cœur, tu fais bien du chemin!
- Arrête un désir téméraire:
- Crois-tu que ce héros divin
- Ait été formé pour te plaire?
-
- Si tu voulais, mon Adonis,
- Avoir pitié de ta captive,
- J'ai mille choses de grand prix,
- Que je t'offrirais morte ou vive.
-
- Je suis aussi droite qu'un jonc.
- Et plus vermeille que l'Aurore;
- Mes cheveux, d'une aune de long,
- Sont d'argent, et plus beaux encore.
-
- Mes yeux ressemblent au corail,
- Aussi bien qu'à l'azur ma bouche,
- Et mes dents sont d'un pur émail
- Où l'on a mis d'ambre une couche.
-
- Le ciel m'a fait mille autres dons,
- Que je tais; mais à ma requête
- Prête l'oreille, et je réponds
- Qu'Altisidore est ta conquête[114].
-
-
- [114] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Ici s'arrêta le chant de l'amoureuse Altisidore et commença l'effroi du
-trop courtisé chevalier, qui, poussant un grand soupir, se dit à
-lui-même: Faut-il que je sois si malheureux qu'il n'y ait pas un cœur
-de femme que je n'embrase à la première vue? Qu'as-tu donc fait au ciel,
-sans pareille Dulcinée, pour te voir sans cesse troublée dans la
-possession de ma constance et de ma foi? Que lui voulez-vous, reines?
-qu'avez-vous à lui reprocher, impératrices? et vous, jeunes filles,
-pourquoi la poursuivre ainsi? Laissez-la, laissez-la s'enorgueillir et
-triompher du destin que lui a fait l'amour, en soumettant mon âme à ses
-lois. Songez-y bien, troupe amoureuse, je suis de cire molle pour la
-seule Dulcinée, de marbre et de bronze pour toutes les autres. Dulcinée
-est la seule belle, la seule chaste, la seule discrète, la seule noble,
-la seule digne d'être aimée; chez les autres, je ne vois que laideur,
-sottise, dévergondage et basse origine. C'est pour elle seule que le
-ciel m'a fait naître. Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse
-de vains désirs ou meure de désespoir, c'est à Dulcinée que je dois
-appartenir, en dépit de tous les enchantements du monde.
-
-Là-dessus, don Quichotte ferma brusquement sa fenêtre et alla se jeter
-sur son lit. Nous l'y laisserons reposer, car ailleurs nous appelle le
-grand Sancho, qui va débuter dans le gouvernement de son île.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLV
-
-COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIÈRE DONT
-IL GOUVERNA
-
-
-O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hémisphère, flambeau du
-beau monde, œil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches à
-rafraîchir[115]; Phœbus par ici, Tymbrius par là, archer d'un côté,
-médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui
-tous les jours te lèves et ne te couches jamais, c'est à toi que je
-m'adresse, ô Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin
-que tu illumines l'obscurité de mon esprit, et que tu me donnes la force
-de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car
-sans toi je me sens troublé, faible, abattu.
-
- [115] En Espagne, pour rafraîchir l'eau pendant l'été, on place dans
- un courant d'air des cruches nommées _alcarazas_.
-
-Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortége, arriva bientôt dans un
-bourg d'environ mille habitants, qui était un des meilleurs de la
-dépendance du duc. On lui dit que c'était l'île Barataria, soit que le
-bourg s'appelât Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en coûtait
-le gouvernement, _barato_, signifiant bon marché. Sitôt qu'il fut arrivé
-aux portes du bourg, qui était entouré de bonnes murailles, les notables
-sortirent à sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de
-l'allégresse générale on le conduisit en grande pompe à la cathédrale;
-puis, après avoir rendu grâces à Dieu, on lui présenta les clefs, et on
-l'installa comme gouverneur perpétuel de l'île Barataria. Le costume, la
-barbe, la taille épaisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent
-tout le monde, ceux qui n'étaient pas dans la confidence, comme ceux
-qui avaient le mot de l'énigme. Bref, au sortir de l'église, on le mena
-dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain,
-le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne
-coutume dans cette île que celui qui vient en prendre possession soit
-tenu, pour mettre en lumière la solidité de son jugement, de résoudre
-une question difficile, afin que, par sa réponse, le peuple sache s'il a
-lieu de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-La romance de l'amoureuse Altisidore (page 487).]
-
-Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention
-plusieurs grandes lettres tracées sur le mur; mais comme il ne savait
-pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.
-
-On lui répondit: Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entré en
-fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le
-seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette île; puisse-t-il en
-jouir longues années!
-
-Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur.
-
-Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé
-la place où vous êtes.
-
-Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don;
-que jamais personne de ma famille ne l'a porté; je m'appelle Sancho
-Panza tout court; Panza s'appelait mon aïeul, et tous mes aïeux se sont
-appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce
-gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces
-DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse
-telle question qu'on voudra, et je répondrai du mieux que je pourrai,
-sans m'inquiéter que le peuple s'afflige ou qu'il se réjouisse de ma
-venue.
-
-Au même instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vêtu en
-paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait à la main on reconnut
-pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi
-nous sommes devant Votre Grâce pour le fait que voici: cet homme est
-venu il y a peu de jours à ma boutique (car, sauf votre respect et celui
-de la compagnie, je suis maître tailleur juré), et, me mettant un coupon
-de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il là assez d'étoffe
-pour faire un chaperon? Je mesurai l'étoffe, et lui répondis qu'elle
-suffisait amplement. Fondé sur sa propre malice, et sur la mauvaise
-opinion qu'en général on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que
-j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien
-regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa
-pensée, et je lui répondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa
-méchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire
-davantage; je répondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que
-je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est achevée, il me
-refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui
-rende.
-
-Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.
-
-Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il
-montre les chaperons qu'il m'a faits.
-
-Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son
-manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en
-disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu
-et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte
-à l'examen des experts!
-
-Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à
-Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me
-semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan
-perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient
-livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.
-
-On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent
-ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau;
-celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps
-je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre
-service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la
-demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie
-rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter,
-je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant
-non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que
-je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a
-rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je
-prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a
-rendu mon argent, je le tiens quitte.
-
-Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho.
-
-Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté
-dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à
-jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués.
-
-Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant
-son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la
-main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir
-reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les
-lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame
-une seconde fois.
-
-Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il
-fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien,
-et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur
-s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience.
-
-Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en
-allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout
-d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui
-déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.
-
-Donnez-moi votre bâton, brave homme, lui dit Sancho.
-
-Le voilà, seigneur, répondit le vieillard.
-
-Sancho le prit, et le tendant à l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui
-dit-il, vous êtes payé maintenant.
-
-Qui! moi! seigneur, répondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix
-écus d'or?
-
-Oui, oui, répliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand
-sot du monde, et on verra tout à l'heure si je m'entends en fait de
-gouvernement. Qu'on rompe le bâton, ajouta-t-il.
-
-Le bâton fut rompu, et dans l'intérieur on trouva dix écus d'or. Tous
-les assistants demeurèrent émerveillés et il n'y en eut pas un seul qui
-ne regardât le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui
-demanda d'où il avait conjecturé que les écus d'or étaient dans le
-bâton: C'est, répondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait
-l'avait mis sans nécessité entre les mains de sa partie adverse, pendant
-qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitôt après, ce qui m'a donné à
-penser qu'il n'aurait pas juré si affirmativement sans être sûr de son
-fait. De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui
-sont appelés à gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois
-leur fait la grâce de les diriger dans leurs jugements.
-
-Finalement les vieillards se retirèrent, l'un remboursé, l'autre confus,
-et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui avait charge
-d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, après cela,
-s'il devait le tenir pour fou ou pour sage.
-
-Cette affaire terminée, une femme entra dans l'audience, traînant à deux
-mains un homme vêtu en riche éleveur de bétail. Justice! s'écriait-elle,
-justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai
-la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des
-champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah!
-malheureuse que je suis! il m'a dérobé ce que j'avais défendu pendant
-vingt-cinq ans contre Mores et chrétiens, nationaux et étrangers.
-C'était bien la peine de me conserver jusqu'à ce jour intacte comme la
-salamandre dans le feu, pour que ce malotru vînt mettre sur moi ses
-sales mains.
-
-Reste à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non;
-puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait à
-répondre à la plainte de cette femme.
-
-Seigneur, répondit l'homme tout ému, je suis un pauvre berger, éleveur
-de bêtes à soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg où j'étais venu,
-sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai même donnés à bon
-marché, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontré cette duègne sur
-mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait folâtrer
-ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchérie; mais
-du reste, seigneur, je lui ai bien payé ce qui lui était dû. Cependant
-cette enragée m'a traîné jusqu'ici, prétendant que je lui ai fait
-violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis
-prêt à faire. Voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.
-
-Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur.
-
-Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir,
-répondit le paysan.
-
-Donnez telle qu'elle est votre bourse à la plaignante, répliqua le
-gouverneur.
-
-Le pauvre diable obéit tout tremblant, la femme prit la bourse, après
-s'être bien assurée toutefois que c'était de la monnaie d'argent qu'elle
-contenait; et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur
-gouverneur, qui prenait ainsi la défense des pauvres orphelines, elle
-sortit toute joyeuse de l'audience.
-
-Elle était à peine dehors que Sancho dit au berger, dont le cœur et les
-yeux s'en allaient après la bourse: Mon ami, courez après cette femme,
-reprenez-lui votre bourse de gré ou de force, et revenez tous deux ici.
-
-Notre homme n'était ni sot ni sourd; il partit comme un éclair pour
-exécuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs
-étaient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme
-revinrent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la
-bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre;
-mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien.
-Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez
-l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le
-monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.
-
-Et vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho.
-
-Otée! répliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutôt la vie; je ne suis
-pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge, que ce
-nigaud répugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me
-feraient lâcher prise; on m'arracherait plutôt l'âme du milieu des
-chairs.
-
-Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte
-que moi; et il la laissa aller.
-
-Donnez cette bourse, chaste et vaillante héroïne, dit le gouverneur. La
-femme la donna aussitôt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur,
-en disant à la plaignante: Ma sœur, si vous vous étiez défendue ce
-matin avec autant de force et de courage que vous venez de défendre
-cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous
-violenter. Allons, tirez au large, dévergondée, enjôleuse, et de vos
-jours n'approchez de cette île ni de six lieues à la ronde, sous peine
-de deux cents coups de fouet.
-
-La femme s'en fut tête baissée et maugréant. Mon ami, dit le gouverneur
-au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le
-perdre, abstenez-vous à l'avenir de folâtrer avec personne.
-
-Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupéfait
-de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par
-son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait
-avec impatience.
-
-Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons à son maître, encore tout
-agité des plaintes d'Altisidore.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVI
-
-DE L'ÉPOUVANTABLE CHARIVARI QUE REÇUT DON QUICHOTTE PENDANT QU'IL RÊVAIT
-A L'AMOUR D'ALTISIDORE
-
-
-Nous avons laissé le grand don Quichotte livré aux préoccupations
-qu'avait fait naître dans son âme la sérénade de l'amoureuse Altisidore;
-ces préoccupations le suivirent au lit comme autant de puces, et la
-déconfiture de ses bas se joignant aux pensées tumultueuses qui
-l'agitaient, il lui fut impossible de prendre un seul instant de repos.
-Mais le temps est léger, rien ne l'arrête dans sa course, et comme il
-court à cheval sur les heures, bientôt arriva celle du matin. A la
-pointe du jour, notre vigilant chevalier sauta à bas du lit, revêtit son
-pourpoint de chamois et chaussa ses bottes de voyage; il jeta sur son
-épaule son manteau d'écarlate, mit sur sa tête une toque de velours
-vert, garnie de passements d'argent, sans oublier sa bonne épée et son
-large baudrier de buffle, puis tenant à la main son rosaire, qu'il
-portait toujours avec lui, il s'avança gravement vers la salle, où le
-duc et la duchesse, déjà levés, semblaient s'être rendus pour
-l'attendre.
-
-[Illustration: Justice! s'écriait-elle, justice! seigneur gouverneur
-(page 491).]
-
-Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et sa compagne
-s'étaient postées pour le saisir au passage. Dès qu'Altisidore aperçut
-le chevalier, elle feignit de s'évanouir, et se laissa tomber entre les
-bras de son amie, qui la délaça promptement pour lui donner de l'air.
-
-Don Quichotte s'approcha, et sans beaucoup s'émouvoir: Nous savons,
-dit-il, d'où procèdent de semblables accidents.
-
-Et moi je n'en sais rien, repartit l'amie; car Altisidore est la fille
-du monde qui se portait le mieux il y a quelques jours, et depuis que je
-la connais, je ne l'ai jamais entendue se plaindre de quoi que ce soit:
-que maudits soient jusqu'au dernier les chevaliers errants, si tous sont
-ingrats! Retirez-vous, seigneur don Quichotte; car tant que vous
-resterez-là, cette pauvre fille ne reprendra point ses sens.
-
-Mademoiselle, faites, je vous prie, porter un luth dans ma chambre, dit
-don Quichotte; je tâcherai, cette nuit, de consoler la pauvre blessée.
-Quand l'amour commence à se manifester, le meilleur remède est un prompt
-désabusement. Là-dessus il s'éloigna.
-
-A peine avait-il tourné les talons, que se relevant, Altisidore dit à sa
-compagne: Il ne faut pas manquer de procurer à don Quichotte le luth
-qu'il demande: sans doute il veut nous faire de la musique, et Dieu sait
-si elle sera bonne.
-
-Elles allèrent conter à la duchesse ce qui venait d'arriver, laquelle,
-ravie de l'occasion, concerta sur-le-champ avec le duc une nouvelle
-mystification. En attendant, ils s'entretinrent avec leur hôte, dont la
-conversation les divertissait de plus en plus.
-
-Dans la journée, la duchesse expédia à Thérèse Panza un page porteur de
-la lettre de son mari et du paquet de hardes auquel Sancho avait donné
-la même destination. Ce page devait, au retour, rendre un compte exact
-de son message.
-
-La nuit venue, don Quichotte se retira dans la chambre et y trouva un
-luth; après l'avoir accordé, il ouvrit la fenêtre, et s'apercevant qu'il
-y avait du monde au jardin, il chanta d'une voix enrouée mais juste, la
-romance qui suit, romance qu'il avait composée le jour même:
-
-
- Oh! que l'amour est dangereux
- Pour une créature oisive!
- Il s'empare toujours d'un esprit paresseux,
- Et c'est là qu'il allume une flamme plus vive.
-
- Mais quand on est dès le matin,
- Durant le jour bien occupée,
- Il rôde vainement, et se retire enfin,
- Trouvant de tous côtés la place sans entrée.
-
- Jamais les chevaliers errants
- N'ont fait cas des filles coquettes,
- Et non plus qu'eux les sages courtisans
- Ne veulent épouser que des filles discrètes.
-
- L'amour que le hasard produit
- Aussi légèrement s'efface;
- Un instant le fait naître, un autre le détruit,
- Et le cœur en conserve à peine quelque trace.
-
- Mais Dulcinée dans mon esprit
- Est si profondément gravée,
- Et mon cœur à tel point l'estime et la chérit,
- Qu'on ne saurait jamais en arracher l'idée[116].
-
-
- [116] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Don Quichotte en était là de son chant, quand tout à coup du balcon
-placé au-dessus de sa tête on entendit retentir le bruit de plus de cent
-clochettes; un instant après, un grand sac rempli de chats, qui avaient
-autant de sonnettes attachées à la queue, fut secoué sur sa fenêtre. Les
-miaulements de ces animaux, joints au bruit des sonnettes, produisirent
-un si grand tintamarre, que les auteurs du tour en furent stupéfaits, et
-que don Quichotte lui-même sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.
-Trois ou quatre de ces animaux entrèrent dans sa chambre, et comme ils
-couraient çà et là tout effarés, on eût dit une légion de diables qui
-prenaient leurs ébats. En cherchant à s'échapper, ils éteignirent les
-bougies et renversèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage.
-Pendant ce temps, les sonnettes faisaient un tel carillon, que ceux qui
-n'étaient pas dans le secret de la plaisanterie ne savaient plus que
-penser.
-
-Debout près de la fenêtre et l'épée à la main, le chevalier se mit à
-porter à droite et à gauche de grandes estocades, en criant: Arrière,
-arrière, malins enchanteurs! fuyez, canailles maudites! Je suis don
-Quichotte de la Manche, contre qui tous vos enchantements sont inutiles.
-Puis attaquant les chats qui couraient de tous côtés, et qu'il
-distinguait à l'éclat de leurs yeux, il les poursuivit si vivement,
-qu'il les contraignit à se précipiter par la fenêtre. Mais l'un d'entre
-eux, serré de trop près, sauta au visage de notre héros et s'y attacha
-de telle sorte avec les griffes et les dents, qu'il lui fit jeter des
-cris aigus. Le duc devinant ce qui se passait, accourut avec de la
-lumière, suivi de ses gens; et lorsqu'ils eurent ouvert la porte de la
-chambre, ils virent le pauvre chevalier s'escrimant de toutes ses forces
-pour faire lâcher prise au chat, sans pouvoir en venir à bout. Aussitôt
-chacun s'empressa de le secourir.
-
-Mais lui de s'écrier: Que personne ne s'en mêle; qu'on me laisse faire;
-je suis ravi de le tenir entre mes mains, ce démon, ce sorcier, cet
-enchanteur, et je veux lui apprendre aujourd'hui à connaître don
-Quichotte de la Manche.
-
-De son côté, le chat ne serrait que plus fort, et ne cessait de gronder,
-comme pour défendre sa proie; enfin le duc parvint à le saisir et le
-jeta par la fenêtre.
-
-Le pauvre chevalier resta le visage percé comme un crible, et le nez en
-fort mauvais état, mais encore plus dépité de ce qu'en arrachant de ses
-mains ce malandrin d'enchanteur, on lui avait enlevé le plaisir d'en
-triompher. On apporta une espèce d'onguent; et de ses mains blanches,
-Altisidore appliqua des emplâtres sur toutes les parties blessées.
-Pendant l'opération, elle disait à voix basse: Cette mésaventure,
-impitoyable chevalier, est le châtiment de ton indifférence et de ta
-cruauté; plaise à Dieu que ton écuyer Sancho néglige de se fustiger,
-afin que tu restes à jamais privé des embrassements de ta Dulcinée, au
-moins tant que je verrai le jour, moi qui t'adore.
-
-A ce discours, don Quichotte ne répondit que par un profond soupir, puis
-il alla se mettre au lit, non sans avoir adressé à ses nobles hôtes des
-excuses pour le dérangement que leur avaient causé ces maudits
-enchanteurs, et des remercîments pour l'empressement qu'on lui avait
-témoigné en venant à son secours. Le duc et la duchesse le laissèrent
-reposer, et se retirèrent assez mécontents du mauvais succès de la
-plaisanterie, car notre héros fut obligé de garder la chambre plus d'une
-semaine.
-
-Peu de temps après, il lui arriva une aventure encore plus plaisante,
-dont il faut ajourner le récit. Pour le moment, retournons à Sancho, que
-nous trouverons assez embarrassé dans son gouvernement, mais plus
-étonnant que jamais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVII
-
-SUITE DU GOUVERNEMENT DU GRAND SANCHO PANZA
-
-
-Cid Hamet raconte qu'après l'audience Sancho fut conduit à un magnifique
-palais, où dans la grande salle était dressée une table élégamment
-servie. Dès qu'il parut, les clairons sonnèrent, et quatre pages
-s'avancèrent pour lui verser de l'eau sur les mains, cérémonie qu'il
-laissa s'accomplir avec la plus parfaite gravité. La musique ayant cessé
-Sancho se mit seul à table, car il n'y avait d'autre siége ni d'autre
-couvert que le sien. Près de lui, mais debout, vint se placer un
-personnage qu'on reconnut bientôt pour un médecin: Il tenait à la main
-une petite baguette. Au signal qu'il donna on enleva une fine et blanche
-nappe qui couvrait les mets dont la table était chargée; puis un
-ecclésiastique ayant donné la bénédiction, un page passa sous le menton
-de Sancho une bavette à franges, et un maître d'hôtel lui présenta un
-plat de fruits. Le gouverneur y porta aussitôt la main, le médecin
-toucha le plat de sa baguette, et on l'enleva avec une merveilleuse
-célérité. Le maître d'hôtel approcha un autre plat; mais cette fois
-avant même que le gouverneur eût allongé le bras, la baguette fit son
-office, et le plat disparut. Sancho, fort étonné de cette cérémonie, et
-promenant son regard sur tout le monde, demanda ce que cela signifiait,
-et si dans l'île on ne dînait qu'avec les yeux.
-
-Seigneur, répondit l'homme à la baguette, on mange ici selon la coutume
-de toutes les îles où il y a des gouverneurs. Je suis médecin, et gagé
-pour être celui des gouverneurs de cette île. Je m'occupe plus de leur
-santé que de la mienne, et j'étudie jour et nuit le tempérament du
-gouverneur, afin de bien savoir comment je dois le traiter quand il
-tombe malade: pour cela j'assiste à tous ses repas, afin qu'il ne mange
-pas ce qui peut être nuisible à son estomac. J'ai fait enlever le plat
-de fruits, parce que c'est une chose trop humide, et l'autre mets parce
-que c'est une substance chaude, épicée et faite pour exciter la soif;
-or, celui qui boit beaucoup consume et détruit l'humide radical,
-principe de la vie.
-
-En ce cas, répliqua Sancho, ce plat de perdrix rôties, et qui me
-semblent cuites fort à point, ne peut me faire aucun mal?
-
-Le seigneur gouverneur ne mangera pas de ce plat, tant que j'aurai un
-souffle de vie, repartit le médecin.
-
-Et pourquoi? demanda Sancho.
-
-Pourquoi? répondit le médecin; parce que notre maître Hippocrate, cette
-grande lumière de la médecine, a dit dans ses aphorismes: _Omnis
-saturatio mala, perdicis autem pessima_, c'est-à-dire: «toute
-indigestion est mauvaise, et celle que cause la perdrix est la pire de
-toutes.»
-
-Puisqu'il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie donc de
-tous ces mets celui qui m'est bon ou mauvais, et qu'ensuite il me laisse
-satisfaire mon appétit, sans jouer de sa baguette, car je meurs de faim,
-et n'en déplaise à la médecine, c'est vouloir me faire mourir que
-m'empêcher de manger.
-
-Votre Grâce a raison, répondit le médecin; aussi suis-je d'avis qu'on
-enlève ce civet de lapin comme viande trop commune; quant à cette pièce
-de veau, si elle n'était ni rôtie ni marinée, on pourrait en goûter,
-mais telle qu'elle est il n'y faut pas songer.
-
-Et ce grand plat qui fume, et qui, si je ne me trompe, est une olla
-podrida, dit Sancho, il ne présente sans doute aucun danger, car ces
-ollas podridas étant composées de toutes sortes de viandes, il doit s'en
-trouver au moins une qui soit bonne pour mon estomac.
-
-_Absit_, s'écria le médecin, il n'y a rien de pire au monde qu'une _olla
-podrida_; il faut laisser cela aux chanoines, aux recteurs de colléges
-et aux noces de village; quant aux gouverneurs, on ne doit leur servir
-que des viandes délicates et sans assaisonnement. La raison en est
-claire: les médecines simples sont toujours préférables aux médecines
-composées; dans les premières on ne peut errer; c'est tout le contraire
-dans les secondes, à cause de la grande quantité de substances qui y
-entrent, et qui en altèrent la qualité. Mais ce que peut manger Son
-Excellence pour corroborer et même entretenir sa santé, c'est un cent de
-ces fines oublies avec deux ou trois tranches de coing; elles sont
-admirables pour la digestion.
-
-Quand Sancho entendit cet arrêt, il se renversa sur le dossier de sa
-chaise, et regardant fixement le médecin, il lui demanda comment il
-s'appelait, et où il avait étudié?
-
-Moi, seigneur, répondit-il, je m'appelle Pedro Rezio de Aguero; je suis
-natif d'un village nommé Tirteafuera, situé entre Caraquel et Almodovar
-del Campo, en tirant sur la droite, et j'ai pris mes licences dans
-l'université d'Ossuna.
-
-Eh bien, docteur Pedro Rezio de mal Aguero, natif de Tirteafuera, entre
-Caraquel et Almodovar, gradué par l'université d'Ossuna, lui dit Sancho
-avec des yeux pleins de colère, décampez à l'instant; sinon, je prends
-un gourdin, et je jure qu'à coups de trique, en commençant par vous, je
-ne laisserai pas un médecin vivant dans l'île entière, au moins de ceux
-que je reconnaîtrai pour ignorants; car les médecins savants et
-discrets, je les honore et les estime. Mais, je le répète, si Pedro
-Rezio ne décampe au plus vite, j'empoigne cette chaise et je l'envoie
-exercer son métier dans l'autre monde: s'en plaigne après qui voudra,
-j'aurai du moins rendu service à Dieu, en assommant un méchant médecin,
-un bourreau de la république. Maintenant, qu'on me donne à manger ou
-qu'on me reprenne le gouvernement; car un métier qui ne nourrit pas son
-maître, ne vaut pas un maravédis.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-L'un de ces chats, serré de trop près, sauta au visage de notre héros
-(page 495).]
-
-Épouvanté de la colère et des menaces du gouverneur, le médecin voulait
-gagner la porte, quand le cornet d'un postillon se fit entendre; et le
-maître d'hôtel ayant regardé par la fenêtre: Voici venir, dit-il, un
-exprès de monseigneur le duc; c'est sans doute quelque affaire
-d'importance. Le courrier entra tout hors d'haleine, et tirant un paquet
-de son sein, il le présenta au gouverneur, qui le mit entre les mains du
-majordome en lui disant de voir la suscription; elle était ainsi conçue:
-_A don Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, en mains propres ou
-en celles de son secrétaire_.
-
-Qui est ici mon secrétaire? demanda Sancho.
-
-Moi, seigneur, répondit un jeune homme; car je sais lire et écrire, et
-je suis Biscayen[117], pour vous servir.
-
- [117] A l'époque de Cervantes, les Biscayens étaient depuis longtemps
- en possession des places de secrétaire du conseil.
-
-A ce titre, répliqua Sancho, vous pourriez être secrétaire de l'Empereur
-lui-même: ouvrez ce paquet, et voyez ce dont il s'agit.
-
-Le secrétaire obéit, et après avoir lu, il dit au gouverneur qu'il
-s'agissait d'une affaire dont il devait l'informer en secret. Sancho fit
-signe que tout le monde se retirât, excepté le majordome et le maître
-d'hôtel; l'ordre exécuté, le secrétaire lut tout haut ce qui suit:
-
-
- «Seigneur don Sancho Panza, j'ai eu avis que vos ennemis et les miens
- ont résolu de vous attaquer une de ces nuits: il faut donc veiller et
- vous tenir sur vos gardes pour n'être pas pris au dépourvu. J'ai
- encore appris par des espions sûrs, que quatre hommes déguisés sont
- entrés dans votre île pour vous ôter la vie, car on redoute
- singulièrement la pénétration de votre esprit: ainsi, ouvrez l'œil;
- observez avec soin ceux qui vous approchent et surtout ne mangez rien
- de ce qui vous sera présenté; j'aurai soin de vous porter secours, si
- vous êtes en danger. Adieu, je m'en remets à votre prudence ordinaire.
- Ce 16 d'août, sur les quatre heures du matin.
-
- «Votre ami, LE DUC.»
-
-
-Sancho resta frappé de stupeur, ainsi que les assistants. Se tournant
-vers le majordome: Ce qu'il faut faire et sans perdre de temps, lui
-dit-il, c'est de mettre au fond d'un cachot le docteur Rezio; car si
-quelqu'un doit me tuer, c'est lui, et de la mort la plus lente et la
-plus horrible, celle de la faim.
-
-Il me semble pourtant, dit le maître d'hôtel, que Votre Grâce fera bien
-de ne rien manger de tout ce qui est là, car ce sont des friandises
-faites par des religieuses, et, comme on dit, derrière la croix se tient
-le diable.
-
-Vous avez raison, reprit Sancho; qu'on me donne seulement un morceau de
-pain et quelques livres de raisin: personne ne se sera avisé, je pense,
-de les empoisonner; car, après tout, je ne puis me passer de manger; et
-puisqu'il faut se préparer à combattre, il est bon de se nourrir, car
-c'est l'estomac qui soutient le cœur, et non le cœur qui soutient
-l'estomac. Vous, secrétaire, faites réponse à monseigneur le duc, et
-mandez-lui qu'on exécutera ce qu'il ordonne, sans oublier un seul point.
-Vous donnerez de ma part un baisemain à madame la duchesse, et vous
-ajouterez que je la prie de se souvenir d'envoyer, par un exprès, ma
-lettre et le paquet de hardes à Thérèse Panza, ma femme; dites-lui
-qu'elle me fera grand plaisir, et que je m'efforcerai toujours de la
-servir de mon mieux. Chemin faisant, vous enchâsserez dans la lettre
-quelques baisemains pour monseigneur don Quichotte, afin qu'il voie que
-je ne suis pas un ingrat; puis, comme bon secrétaire et bon Biscayen,
-vous ajouterez tout ce qu'il vous plaira. Maintenant, reprit-il, qu'on
-enlève cette nappe, et qu'on me donne à manger; on verra ensuite si je
-crains les espions, les enchanteurs ou les assassins qui viendront
-fondre sur nous.
-
-Comme il achevait de parler, entra un page: Monseigneur, lui dit-il, un
-paysan demande à entretenir Votre Seigneurie d'une affaire importante.
-
-Au diable soit l'importun, s'écria Sancho: ignore-t-il que ce n'est pas
-l'heure de venir parler d'affaires? est-ce que, par hasard, les
-gouverneurs ne sont pas de chair et d'os comme les autres hommes? Nous
-croit-on de bronze ou de marbre? Si ce gouvernement me dure entre les
-mains, ce que je ne crois guère, je mettrai à la raison plus d'un
-solliciteur. Cependant qu'on fasse entrer cet homme, mais après s'être
-assuré d'abord si ce n'est point un des espions dont je suis menacé.
-
-Non, seigneur, repartit le page: celui-là, si je ne me trompe, est bon
-comme le bon pain.
-
-Ne craignez rien, seigneur, ajouta le majordome, nous ne nous
-éloignerons pas.
-
-N'y a-t-il pas moyen, maître d'hôtel, demanda Sancho, qu'en l'absence du
-docteur Rezio, je mange quelque chose, ne fût-ce qu'un quartier de pain
-et un oignon?
-
-Ce soir vous serez satisfait, seigneur, répondit le maître d'hôtel, au
-souper on compensera le défaut du dîner.
-
-Dieu le veuille, repartit Sancho.
-
-Sur ce entra le paysan: Qui de vous tous est le gouverneur? demanda cet
-homme, dont la mine annonçait la simplicité.
-
-Et quel autre serait-ce, répondit le secrétaire, sinon la personne
-assise dans le fauteuil?
-
-Pardon, dit le paysan; et se jetant à genoux devant Sancho, il lui
-demanda sa main à baiser. Sancho s'y refusa, lui enjoignit de se lever,
-et d'exposer promptement sa requête. Le paysan obéit. Seigneur,
-reprit-il, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, village qui est à
-deux lieues de Ciudad-Real.
-
-Voici un autre Tirteafuera, grommela Sancho. Continuez, bonhomme, je
-connais Miguel-Turra, je n'en suis pas fort éloigné.
-
-Le cas est donc, seigneur, poursuivit le paysan, que par la miséricorde
-de Dieu je me suis marié en face de la sainte Église catholique,
-apostolique et romaine; j'ai deux fils qui étudient, le cadet pour être
-bachelier, et l'aîné pour être licencié; je suis veuf, parce que ma
-femme est morte, ou plutôt parce qu'un mauvais médecin l'a tuée en lui
-donnant une médecine pendant qu'elle était enceinte, et si Dieu eût
-voulu qu'elle eût accouché d'un troisième garçon, j'avais dessein de le
-faire étudier pour être docteur, afin qu'il n'eût rien à envier à ses
-frères le bachelier et le licencié.
-
-De façon, interrompit Sancho, que si votre femme ne s'était pas laissée
-mourir, ou qu'on ne l'eût point tuée, vous ne seriez point veuf?
-
-Non, seigneur, répondit le paysan.
-
-Nous voilà bien avancés, reprit Sancho. Achevez, mon ami, car il est
-plutôt l'heure de dormir que de parler d'affaires.
-
-Je dis donc, continua le laboureur, qu'un de mes enfants, celui qui sera
-bachelier, s'est amouraché dans notre village d'une jeune fille qu'on
-appelle Claire Perlerina. Le père, André Perlerino, est un riche
-cultivateur. Ce nom de Perlerino ne vient d'aucune terre, il leur a été
-donné parce qu'ils sont tous culs-de-jatte dans cette famille, et
-pourtant, s'il faut dire la vérité, la jeune fille est une vraie perle
-d'Orient. Quand on la regarde du côté droit, elle est belle comme un
-astre, mais ce n'est pas de même du côté gauche, parce que la petite
-vérole lui a fait perdre un œil, et lui a laissé en revanche de grands
-trous sur le visage; mais on dit que cela n'est rien, et que ce sont
-autant de fossettes où viennent s'ensevelir les cœurs de ses amants.
-Elle n'a point le nez trop long, au contraire, il est un peu retroussé,
-avec trois bons doigts de distance jusqu'à la bouche, qu'elle a fort
-bien fendue, et les lèvres aussi minces qu'on en puisse voir; et s'il ne
-lui manquait point une douzaine de dents, ce serait une perfection.
-J'oubliais d'ajouter, et par ma foi je lui faisais grand tort, que ses
-lèvres sont de la plus belle couleur qu'on ait jamais vue, et peut-être
-la moins commune: elle ne les a point rouges comme les autres femmes,
-mais jaspées de bleu et de vert, et d'un violet qui tire sur celui des
-figues quand elles sont trop mûres. Je vous demande pardon, seigneur
-gouverneur, si je prends tant de plaisir à peindre et à vous expliquer
-toutes les beautés de cette jeune fille, mais c'est que je l'aime déjà
-comme mon propre enfant.
-
-Peignez tout ce que vous voudrez, dit Sancho; la peinture me divertit,
-et si j'avais dîné, je ne trouverais pas de meilleur dessert que le
-portrait que vous faites là.
-
-Il est au service de Votre Grâce et moi aussi, repartit le laboureur;
-mais un temps viendra qui n'est pas venu. Je dis donc, seigneur, que si
-je pouvais peindre la bonne mine et la taille de cette fille, vous en
-seriez ravi. Mais cela m'embarrasse un peu, parce qu'elle est si courbée
-que ses genoux touchent son menton; cependant il est aisé de voir que si
-elle pouvait se tenir droite, elle toucherait le toit avec sa tête. Elle
-aurait depuis longtemps déjà donné la main à mon fils le bachelier, si
-ce n'est qu'elle ne peut l'étendre, parce qu'elle a les nerfs tout
-retirés; et malgré tout, on voit bien à ses ongles croches que sa main a
-une belle forme.
-
-Bien, bien, dit Sancho, supposez que vous l'avez peinte de la tête aux
-pieds: que voulez-vous maintenant? venez au fait sans tourner autour du
-pot et sans nous faire tant de peintures.
-
-Je voudrais donc, si c'est un effet de votre bonté, seigneur gouverneur,
-que Votre Grâce me donnât pour le père de ma bru une lettre de
-recommandation, dans laquelle vous le supplieriez de permettre ce
-mariage au plus vite; d'ailleurs, puisque nous sommes égaux en fortune
-lui et moi, nos enfants n'ont rien à se reprocher. En effet, pour ne
-vous rien cacher, je vous dirai que mon fils est possédé du diable, et
-qu'il n'y a pas de jour que le malin esprit ne le tourmente trois ou
-quatre fois; que de plus, pour être un jour tombé dans le feu, il a le
-visage si retiré, qu'il ressemble à un morceau de parchemin, et que ses
-yeux coulent et pleurent comme s'il avait une source dans la tête. Mais
-à cela près, il a un très-bon naturel; et n'était qu'il se gourme et se
-déchire souvent lui-même, ce serait un ange du ciel.
-
-Eh bien, voulez-vous encore autre chose, bonhomme? dit Sancho.
-
-Seigneur, je voudrais bien encore quelque chose, répliqua le paysan;
-seulement je n'ose le dire; mais vaille que vaille, et puisque je l'ai
-sur le cœur, il faut que je m'en débarrasse. Je dis donc, seigneur, que
-je voudrais que Votre Grâce eût l'obligeance de me donner cinq ou six
-cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, afin de lui aider à
-se mettre en ménage; car il faut que ces enfants vivent chez eux et
-qu'ils ne dépendent ni l'un ni l'autre d'un beau-père.
-
-Voyez si vous voulez encore autre chose, ajouta Sancho; continuez, et
-que la honte ne vous arrête pas.
-
-Seigneur, je n'ai plus rien à demander, répondit le laboureur.
-
-Il n'eut pas plus tôt achevé, que le gouverneur se levant brusquement,
-et saisissant le fauteuil sur lequel il était assis: Je jure,
-s'écria-t-il, pataud, rustre et malappris, je jure que si tu ne sors à
-l'instant de ma présence, je te casse la tête! Voyez un peu ce maroufle,
-ce peintre de Belzébuth, qui vient me demander effrontément six cents
-ducats, comme il demanderait six maravédis! D'où veux-tu que je les aie,
-puant que tu es? et quand je les aurais, pourquoi te les donnerais-je,
-sournois, imbécile? Que me font à moi, toi et tous tes Perlerino? Hors
-d'ici! et ne sois jamais assez hardi pour t'y présenter, ou je fais
-serment par la vie du duc, mon seigneur, de te casser bras et jambes. Il
-n'y a pas vingt-quatre heures que je suis gouverneur, et tu veux que
-j'aie six cents ducats à te donner! Mort de ma vie, il me prend
-fantaisie de te sauter sur le ventre, et de t'arracher les entrailles.
-
-Le maître d'hôtel fit signe au laboureur de se retirer; ce que celui-ci
-s'empressa de faire, ayant l'air d'avoir grand'peur que le gouverneur
-n'exécutât ses menaces, car le fripon jouait admirablement son rôle.
-
-Enfin Sancho eut bien de la peine à s'apaiser. Laissons-le ronger son
-frein, et retournons à don Quichotte, que nous avons laissé couvert
-d'emplâtres et en si mauvais état, qu'il mit à guérir plus de huit
-jours, pendant lesquels il lui arriva ce que nous allons voir dans le
-chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLVIII
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LA SENORA RODRIGUEZ, ET D'AUTRES
-CHOSES AUSSI ADMIRABLES.
-
-
-Triste, mélancolique, et le visage couvert de compresses, languissait le
-pauvre chevalier. Il resta plus de six jours sans oser se montrer en
-public; une nuit enfin, comme il réfléchissait à ses disgrâces et aux
-persécutions d'Altisidore, il crut entendre une clef qui cherchait à
-ouvrir la porte de sa chambre. S'imaginant que l'amoureuse demoiselle
-venait livrer un dernier assaut à sa pudeur, et tâcher d'ébranler la foi
-qu'il avait jurée à sa dame Dulcinée du Toboso: Non, s'écria-t-il assez
-haut pour être entendu, non, la plus grande beauté de la terre ne
-saurait effacer de mon cœur celle que l'amour y a gravée si
-profondément; que tu sois, ô ma dame, transformée en ignoble paysanne
-occupée à manger des oignons, ou bien en nymphe du Tage tissant des
-étoffes d'or et de soie; que Merlin ou Montesinos te retiennent où il
-leur plaira, libre ou enchantée, absente ou présente, tu es toujours ma
-souveraine, et je serai toujours ton esclave.
-
-[Illustration: Eh bien, docteur Pedro Rezio, lui dit Sancho, décampez à
-l'instant (page 498).]
-
-Il achevait ces mots quand la porte s'ouvrit. Aussitôt, s'enveloppant
-d'une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la tête, le visage
-parsemé d'emplâtres, et les moustaches en papillotes, don Quichotte se
-dressa debout sur son lit. Dans ce costume, il avait l'air du plus
-épouvantable fantôme qui se puisse imaginer. Mais lorsque, les yeux
-cloués sur la porte, il espérait voir paraître la dolente Altisidore, il
-vit entrer une vénérable duègne avec des voiles blancs à sa coiffe, si
-plissés et si longs, qu'ils la cachaient de la tête aux pieds. De sa
-main gauche elle tenait une petite bougie allumée, et portait l'autre
-main au-devant, afin que la lumière ne lui donnât pas dans les yeux,
-qu'elle avait de plus protégés par de grandes lunettes. Elle marchait à
-pas de loup et sur la pointe du pied. Du lieu où il était comme en
-sentinelle, don Quichotte l'observait attentivement, et à la lenteur de
-sa démarche, à son accoutrement étrange, il la prit pour une sorcière
-qui venait exercer sur lui ses maléfices.
-
-Cependant la duègne continuait d'avancer. Quand elle fut au milieu de
-l'appartement, elle leva les yeux, et alors elle vit le chevalier qui
-faisait des signes de croix de toute la vitesse de son bras. S'il fut
-intimidé en apercevant une telle figure, la duègne fut encore plus
-épouvantée en voyant la sienne; Jésus, qu'aperçois-je! s'écria-t-elle.
-
-Dans son effroi, la bougie lui échappa des mains et s'éteignit; plongée
-dans les ténèbres, elle voulut fuir, mais elle s'embarrassa dans les
-plis de son voile, et tomba tout de son long sur le plancher.
-
-Plus effrayé que jamais: Je t'adjure, ô fantôme, ou qui que tu sois, se
-mit à dire don Quichotte, je t'adjure de me dire qui tu es, et ce que tu
-exiges de moi. Si tu es une âme en peine, parle, je ferai pour te
-soulager tout ce qu'on doit attendre d'un bon catholique, car je le
-suis, et me complais à être utile à tout le monde; c'est pour cela que
-j'ai embrassé l'ordre de la chevalerie errante, dont la profession
-s'étend jusqu'à rendre service aux âmes du purgatoire.
-
-S'entendant adjurer de la sorte, la pauvre duègne jugea par sa propre
-frayeur de celle de notre héros, et répondit d'une voix basse et
-dolente: Seigneur don Quichotte, si toutefois c'est bien vous, je ne
-suis ni vision ni fantôme, ni âme du purgatoire, comme Votre Grâce se
-l'imagine; je suis la señora Rodriguez, cette dame d'honneur de madame
-la duchesse, et je viens ici vous demander aide et secours pour une
-affliction à laquelle Votre Grâce peut seule remédier.
-
-Parlez franchement, señora Rodriguez, repartit don Quichotte, êtes-vous
-ici pour quelque entremise d'amour? Dans ce cas, vous perdez votre
-temps: la beauté de Dulcinée du Toboso s'est tellement emparée de mon
-cœur, qu'elle me rend sourd et insensible à toutes prières de cette
-nature. Mais s'il n'est point question de message amoureux, allez
-rallumer votre bougie et revenez ici; nous aviserons ensuite, sauf
-toutefois les réserves que je viens de faire.
-
-Moi, messagère d'amour! mon bon Seigneur, reprit la duègne; Votre Grâce
-me connaît mal. Dieu merci, je ne suis point encore assez vieille pour
-faire ce métier-là; je suis bien saine, et j'ai toutes mes dents, hormis
-quelques-unes qui me sont tombées par suite de catarrhes fort ordinaires
-dans ce pays d'Aragon. Mais que Votre Grâce m'accorde un instant, je
-vais rallumer ma bougie, et je reviens vous conter mes ennuis, comme à
-celui qui sait remédier à tous les déplaisirs du monde; et elle sortit
-sans attendre de réponse.
-
-Une pareille visite à une pareille heure fit à l'instant naître de si
-étranges pensées dans l'imagination de don Quichotte, qu'il ne se crut
-point en sûreté malgré toutes ses résolutions: Qui sait, se disait-il,
-si le diable, toujours artificieux et subtil, ne me tend pas ici quelque
-nouveau piége? Qui sait s'il n'essayera pas, au moyen d'une duègne, de
-me faire tomber dans les précipices que j'ai si souvent évités? J'ai ouï
-dire bien des fois que, quand il le peut, il nous envoie la tentatrice
-plutôt à nez camard qu'à nez aquilin. Quelle honte pour moi et quel
-affront pour Dulcinée, si cette vieille femme allait triompher d'une
-constance que reines, impératrices, duchesses et marquises ont cherché
-vainement à ébranler! En pareil cas, mieux vaut fuir qu'accepter le
-combat. Mais, en vérité, ajouta notre chevalier, je dois avoir perdu la
-tête, pour que de telles extravagances me viennent à l'esprit et sur les
-lèvres? Est-il possible qu'une duègne avec ses coiffes blanches, son
-visage ridé et ses lunettes, éveille une pensée lascive, même dans le
-cœur le plus dépravé? Y a-t-il par hasard dans l'univers entier une
-duègne qui ait la chair ferme et rebondie? toutes ne sont-elles pas
-grimacières et mijaurées? Arrière donc, troupe embéguinée, ennemie de
-toute humaine création. Oh! combien eut raison cette dame qui avait fait
-placer aux deux bouts de son estrade deux duègnes en cire, avec lunettes
-et coussinets, assises comme si elles eussent travaillé à l'aiguille!
-Car, sur ma foi, ces deux statues lui rendaient tout autant de services
-que deux véritables duègnes.
-
-En disant cela, il se jeta à bas du lit, dans l'intention d'aller fermer
-sa porte; mais au moment où il touchait la serrure, la señora Rodriguez
-rentra. Quand elle vit notre chevalier dans l'état où nous l'avons
-dépeint, elle fit trois pas en arrière: Sommes-nous en sûreté, seigneur
-don Quichotte? lui dit-elle; je ne sais vraiment que penser en voyant
-que Votre Grâce a quitté son lit.
-
-Je vous adresserai la même question, señora, reprit notre héros, et je
-voudrais être assuré qu'il ne me sera fait aucune violence.
-
-Contre qui, et à qui demandez-vous cela, seigneur chevalier? repartit la
-duègne.
-
-C'est à vous et contre vous-même, répondit don Quichotte; car enfin ni
-vous ni moi ne sommes de bronze; et puis, l'heure est suspecte, surtout
-dans une chambre plus close et aussi sourde que la caverne où le perfide
-Énée abusa de la faiblesse de la malheureuse Didon. Néanmoins,
-donnez-moi la main, car, après tout, ma continence et ma retenue me
-suffiront, je l'espère, surtout avec le secours de vos vénérables
-coiffes. Et lui ayant baisé la main droite, il lui offrit la sienne, que
-la señora accepta de bonne grâce.
-
-Ben-Engeli s'arrête en cet endroit pour faire une parenthèse et
-s'écrier: Par Mahomet! pour voir ces deux personnages dans un semblable
-costume, se dirigeant de la porte de la chambre vers le lit, j'aurais
-donné la meilleure pelisse des deux que je possède.
-
-Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, tandis que la señora
-Rodriguez prenait place sur une chaise assez écartée du lit, sans
-quitter ni sa bougie ni ses lunettes. Puis, quand ils furent tous deux
-bien installés, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte.
-Madame, dit-il, vous pouvez maintenant découdre vos lèvres, et
-m'apprendre le sujet de vos déplaisirs: vous serez écoutée par de
-chastes oreilles et secourue par de charitables œuvres.
-
-Je n'en fais aucun doute, répondit la señora Rodriguez, car du gentil et
-tout aimable aspect de Votre Grâce, on ne pouvait espérer qu'une réponse
-si chrétienne. Apprenez donc, seigneur chevalier, quoique vous me voyiez
-assise ici sur cette chaise en costume de misérable duègne, au beau
-milieu du royaume d'Aragon, que je n'en suis pas moins native des
-Asturies d'Oviedo, et d'une des meilleures races de cette province. La
-mauvaise étoile de mon père et de ma mère, qui s'appauvrirent de bonne
-heure, sans savoir pourquoi ni comment, m'amena à Madrid, où, pour me
-faire un sort, mes parents me placèrent chez une grande dame, en qualité
-de femme de chambre; car il faut que vous le sachiez, seigneur don
-Quichotte, pour toutes sortes d'ouvrages, surtout ceux à l'aiguille, je
-ne le cède à personne. Mon père et ma mère s'en retournèrent dans leur
-province, me laissant en condition, et peu de temps après, ils
-quittèrent ce monde pour aller en paradis, car ils étaient bons
-catholiques. Je restai donc orpheline, sans autre ressource que les
-misérables gages qu'on nous donne dans les palais des grands. Un écuyer
-de la maison où j'étais devint amoureux de moi, sans que j'y songeasse:
-c'était un homme déjà avancé en âge, à grande barbe, à vénérable aspect,
-et noble comme le roi, car il était montagnard. Nos amours ne furent pas
-toutefois si secrètes que ma maîtresse n'en eût connaissance, et pour
-empêcher les caquets elle nous maria en face de notre mère la sainte
-Église catholique. De notre union naquit une fille; pour combler ma
-disgrâce, non pas que je sois morte en couche, car l'enfant vint bien et
-à terme, mais parce que mon pauvre mari, Dieu veuille avoir son âme,
-mourut peu de temps après d'une frayeur qu'il eut, et dont vous serez
-étonné vous-même, si j'ai le temps de vous la raconter.
-
-Ici, la pauvre duègne se mit à pleurer amèrement, après quoi elle
-reprit: Pardonnez-moi, seigneur chevalier, si je verse des larmes, mais
-je ne puis me rappeler le pauvre défunt sans pleurer; Dieu! qu'il avait
-bonne mine, quand il menait ma maîtresse en croupe sur une belle mule
-noire comme jais! car dans ce temps-là on n'avait point de carrosse
-comme aujourd'hui, et les dames allaient en croupe derrière leurs
-écuyers. Ce que je dis, c'est afin de vous faire connaître la politesse
-et la ponctualité de cet excellent homme. Un jour, à Madrid, comme il
-allait entrer dans la rue Santiago, rue fort étroite, un alcade de cour
-en sortait suivi de deux alguazils; mon mari aussitôt tourna bride pour
-accompagner l'alcade; mais ma maîtresse qui était en croupe, lui dit à
-voix basse: Que faites-vous, malheureux? ne songez-vous plus que je suis
-ici? L'alcade, en homme courtois, retint la bride de son cheval et dit à
-mon mari: Seigneur, suivez votre chemin; c'est à moi d'accompagner la
-señora Cassilda. C'était le nom de ma maîtresse. Malgré cela, mon mari,
-la toque à la main, s'opiniâtrait à suivre l'alcade. Ce que voyant, ma
-maîtresse tira de son étui une grosse aiguille, peut-être bien même un
-poinçon, et, pleine de dépit et de fureur, elle l'enfonça dans le corps
-de mon pauvre mari qui, jetant un grand cri, roula à terre avec elle.
-Les laquais de la dame accoururent, avec l'alcade et les alguazils, pour
-les relever. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je
-veux dire les oisifs qui s'y trouvaient. Ma maîtresse s'en retourna à
-pied, et mon époux se réfugia dans la boutique d'un barbier, disant
-qu'il avait les entrailles traversées de part en part. On ne parla plus
-dans Madrid que de sa courtoisie, et quand il fut guéri, les petits
-garçons le suivaient par les rues. Pour ce motif, et aussi parce qu'il
-avait la vue un peu basse, ma maîtresse lui donna son congé, ce dont il
-eut tant de chagrin, que telle fut, sans nul doute, la cause de sa mort.
-Je restai veuve, pauvre, et chargée d'une fille qui chaque jour allait
-croissant en beauté. Comme j'avais la réputation de travailler
-admirablement à l'aiguille, madame la duchesse, qui était récemment
-mariée avec monseigneur le duc, m'emmena en Aragon et ma fille aussi.
-Bref, les jours se succédant, ma fille a grandi ornée de toutes les
-grâces du monde; aujourd'hui elle chante comme un rossignol, danse comme
-une sylphide, lit et écrit comme un maître d'école, et compte comme un
-usurier. Je ne dis rien des soins qu'elle prend de sa personne: l'eau
-courante n'est pas plus nette; et à cette heure, elle a, si je ne me
-trompe, seize ans cinq mois et trois jours, pas un de plus, pas un de
-moins.
-
-De cette mienne enfant est devenu amoureux le fils d'un riche laboureur,
-qui tient ici près une ferme de monseigneur le duc. Le jeune homme a si
-bien fait, que, sous promesse de l'épouser, il a abusé de la pauvre
-créature, et aujourd'hui il refuse de tenir sa parole, quoique
-monseigneur sache toute l'affaire, car je me suis plainte à lui, non pas
-une fois, mais mille, le suppliant de forcer ce garçon à épouser ma
-fille; mais notre maître fait la sourde oreille et veut à peine
-m'entendre. La raison en est que le père du séducteur, qui est fort
-riche, lui prête de l'argent et chaque jour lui sert de caution pour ses
-sottises, c'est pourquoi il ne veut le désobliger en rien.
-
-Je viens donc vous demander, seigneur chevalier, puisqu'au dire de tout
-le monde Votre Grâce est venue ici-bas pour redresser les torts et
-prêter assistance aux malheureux, de prendre fait et cause pour ma
-fille, afin que, soit par la persuasion, soit par les armes, vous
-obteniez réparation du tort qu'on lui a fait. Jetez les yeux, je vous en
-supplie, sur l'abandon de cette pauvre enfant, sur sa jeunesse, sa
-gentillesse et toutes ses bonnes qualités; car, sur mon honneur, de
-toutes les femmes de madame la duchesse, il n'y en a pas une qui la
-vaille; et une certaine Altisidore, qui passe pour la plus huppée et la
-plus égrillarde, n'en approche pas de cent lieues. Votre Grâce, seigneur
-don Quichotte, doit savoir que tout ce qui reluit n'est pas or: aussi
-cette Altisidore a-t-elle plus de présomption que de beauté, et plus
-d'effronterie que de retenue, sans compter qu'elle n'est pas fort saine,
-car elle a l'haleine si forte qu'on ne saurait rester longtemps auprès
-d'elle. Madame la duchesse elle-même... mais il faut se taire, parce
-que, vous le savez, les murs ont des oreilles.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Sommes-nous en sûreté, seigneur don Quichotte? lui dit-elle (page 503).]
-
-Qu'a donc madame la duchesse, señora Rodriguez? demanda don Quichotte;
-sur ma vie, expliquez-vous.
-
-Je n'ai rien à vous refuser, répondit la duègne: eh bien, voyez-vous,
-seigneur chevalier, la beauté de madame la duchesse, ce teint si
-brillant qu'on dirait que c'est une lame d'épée fourbie, ces joues qui
-semblent pétries de lait et de vermillon, et cet air dont elle marche,
-dédaignant presque de toucher la terre; eh bien, tout cela, c'est grâce
-à deux fontaines qu'elle a aux jambes, par où vont s'écoulant toutes les
-mauvaises humeurs dont les médecins assurent qu'elle est remplie.
-
-Bon Dieu? que m'apprenez-vous là, señora? s'écria don Quichotte; est-il
-possible que madame la duchesse ait de semblables exutoires? En vérité,
-je ne l'aurais jamais cru, quand tous les carmes déchaussés me
-l'auraient affirmé; mais puisque vous me le dites, je n'en doute plus.
-D'ailleurs, j'en suis persuadé, de pareilles fontaines doivent répandre
-plutôt de l'ambre liquide qu'aucune autre humeur, et tout de bon je
-commence à croire que ces sortes de fontaines sont fort utiles pour la
-santé.
-
-Don Quichotte achevait de parler, lorsque la porte de la chambre
-s'ouvrit avec fracas; le saisissement fit tomber la bougie des mains de
-la señora Rodriguez, et l'appartement resta, comme on dit, aussi noir
-qu'un four. En même temps, la pauvre duègne se sentit prendre à la gorge
-par deux mains qui la serrèrent si vigoureusement qu'elle ne pouvait
-respirer; et une troisième main lui ayant relevé sa jupe, une quatrième,
-avec quelque chose qui ressemblait à une pantoufle, commença à la
-fustiger si vertement, que c'était pitié. Don Quichotte, tout charitable
-qu'il était, ne bougea pas de son lit, ignorant ce que ce pouvait être,
-et redoutant pour lui-même l'orage qu'il entendait éclater à ses côtés.
-Le bon chevalier ne craignait pas sans raison: car après que les
-invisibles bourreaux eurent bien corrigé la malheureuse duègne, qui
-n'osait souffler mot, ils se jetèrent sur lui, et ayant enlevé sa
-couverture, ils le pincèrent si fort et si dru, qu'il fut forcé de se
-défendre à grands coups de pieds, et tout cela dans un admirable
-silence. La bataille dura plus d'une demi-heure, après quoi les fantômes
-disparurent. La señora Rodriguez se releva, rajusta sa jupe, et sortit
-sans proférer une parole.
-
-Quant à don Quichotte, il resta dans son lit, triste et pensif, pincé et
-meurtri, mais mourant d'envie de savoir quel était l'enchanteur qui
-l'avait mis en cet état.
-
-Nous verrons cela une autre fois, car il nous faut retourner à Sancho,
-comme le veut l'ordre de cette histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIX
-
-DE CE QUI ARRIVA A SANCHO PANZA, EN FAISANT LA RONDE DANS SON ILE.
-
-
-Nous avons laissé notre gouverneur fort courroucé contre ce narquois de
-paysan qui, instruit par le majordome d'après les ordres du duc, s'était
-moqué de lui; mais, tout simple qu'il était, Sancho Panza leur tenait
-tête à tous, sans reculer d'un pas. Maintenant, dit-il à ceux qui
-l'entouraient, parmi lesquels était le docteur Pedro Rezio, je comprends
-qu'il faut que les gouverneurs et les juges soient de bronze, afin de
-pouvoir résister à ces importuns qui à toute heure viennent demander
-qu'on les écoute et qu'on expédie leur affaire quoi qu'il arrive; et si
-un pauvre juge refuse de les entendre, parce que c'est le moment de
-prendre son repas, ou parce qu'il n'a pas le loisir de donner audience,
-ils en disent pis que pendre. A ce plaideur malavisé, je dirai: Choisis
-mieux ton temps, mon ami, et ne viens pas aux heures où l'on mange, ni à
-celles où l'on dort, car nous autres juges et gouverneurs, nous sommes
-de chair et d'os comme les autres hommes: il faut que nous accordions à
-la nature ce qu'elle exige, si ce n'est moi pourtant qui ne donne rien à
-manger à la mienne, grâce au docteur Pedro Rezio de Tirteafuera ici
-présent, qui veut que je meure de faim, et affirme que c'est pour ma
-santé. Dieu lui donne santé pareille; ainsi qu'à tous les médecins de
-son espèce.
-
-En entendant Sancho chacun s'étonnait, et se disait qu'il n'est rien de
-tel que les charges d'importance soit pour aviver, soit pour engourdir
-l'esprit. Finalement, le docteur Pedro Rezio lui promit de le laisser
-souper ce soir-là, dût-il violer tous les aphorismes d'Hippocrate. Cette
-promesse remplit de joie notre gouverneur, qui attendit avec une extrême
-impatience que la nuit vînt, et avec elle l'heure du souper.
-
-Enfin arriva le moment tant désiré, et on servit à Sancho un hachis de
-bœuf à l'oignon, avec les pieds d'un veau quelque peu avancé en âge.
-Notre bon gouverneur se jeta sur ces ragoûts avec plus d'appétit que si
-on lui eût présenté des faisans d'Étrurie, du veau de Sorrente, des
-perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Aussi, pendant le repas, se
-tourna-t-il vers le médecin et lui dit: Seigneur docteur, ne vous mettez
-point en peine à l'avenir de me donner des mets recherchés, mon estomac
-n'y est pas fait, et il s'accommode fort bien de bœuf, de lard, de
-navets et d'oignons; lorsque par aventure on lui donne des ragoûts de
-roi, il ne les reçoit qu'en rechignant, et souvent avec dégoût. Ce que
-le maître d'hôtel pourra faire de mieux, c'est de me donner ce qu'on
-appelle pots pourris; plus ils sont pourris, meilleurs ils sont; qu'il y
-fourre tout ce qu'il voudra: pourvu que ce soient choses bonnes à
-manger, je serai satisfait, et m'en souviendrai dans l'occasion; et que
-personne ne s'avise d'en plaisanter, car enfin je suis gouverneur ou je
-ne le suis pas. Vivons et mangeons en paix, puisque quand Dieu fait
-luire le soleil c'est pour tout le monde. Je gouvernerai cette île sans
-rien prendre ni laisser prendre; mais que chacun ait l'œil au guet, et
-se tienne sur le qui-vive, autrement je lui fais savoir que le diable
-s'est mis de la danse; et si on me fâche, on trouvera à qui parler.
-
-Assurément, seigneur gouverneur, dit le maître d'hôtel, Votre Grâce a
-raison en tout et partout, et je me rends caution, au nom de tous les
-habitants de cette île, que vous serez servi et obéi avec ponctualité,
-amour et respect: votre aimable façon de gouverner ne saurait leur
-inspirer d'autre désir que celui d'être tout à votre service.
-
-Je le crois bien, repartit Sancho, et ils seraient des imbéciles s'ils
-pensaient autrement: je recommande seulement qu'on ait soin de pourvoir
-à ma subsistance et à celle de mon âne; de cette façon nous serons tous
-contents. Maintenant, quand il sera temps de faire la ronde, qu'on
-m'avertisse, mon intention est de purger cette île des gens désœuvrés,
-des vagabonds; car je vous l'apprendrai, mes amis, les gens oisifs et
-les batteurs de pavé sont aux États ce que les frelons sont aux
-abeilles, ils mangent et dissipent ce qu'elles amassent avec beaucoup de
-travail. Moi, je prétends protéger les laboureurs, assurer les
-priviléges de la noblesse, récompenser les hommes vertueux, et surtout
-faire respecter la religion et ceux qui la pratiquent. Eh bien, que vous
-en semble? ai-je raison, ou me casserais-je la tête inutilement?
-
-Vous parlez si bien, seigneur gouverneur, répondit le majordome, que je
-suis encore à comprendre qu'un homme aussi peu lettré que l'est Votre
-Grâce, je crois même que vous ne l'êtes pas du tout, dise de telles
-choses, et prononce autant de sentences que de paroles. Certes, ceux qui
-vous ont envoyé ici et ceux que vous y trouvez ne s'y attendaient guère:
-ainsi chaque jour on voit des choses nouvelles, et les moqueurs, comme
-on dit, se trouvent moqués.
-
-Après avoir assez amplement soupé, avec la permission du docteur Pedro
-Rezio, le gouverneur, accompagné du majordome, du secrétaire, du maître
-d'hôtel, de l'historien chargé de recueillir par écrit ses faits et
-gestes, et suivi d'une foule d'alguazils et de gens de justice, sortit
-pour faire sa ronde. Sancho marchait gravement au milieu d'eux, sa verge
-à la main. Ils avaient à peine traversé plusieurs rues, qu'un cliquetis
-d'épées vint à leurs oreilles; ils y coururent, et trouvèrent deux
-hommes qui étaient aux prises. Ces hommes voyant venir la justice
-s'arrêtèrent, et l'un d'eux s'écria: Est-il possible qu'on vole ici
-comme sur un grand chemin, et qu'on assassine en pleine rue?
-
-Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi le sujet de votre
-plainte; je suis le gouverneur.
-
-Seigneur gouverneur, répondit un des combattants, je vais vous l'exposer
-en deux mots. Votre Excellence saura que ce gentilhomme vient de gagner
-mille réaux dans une maison qui est près d'ici; je suis son compère, et
-Dieu sait combien de fois j'ai prononcé en sa faveur, souvent même
-contre ma conscience! Eh bien, quand j'espérais qu'il me donnerait
-quelques écus, comme c'est la coutume avec les gens de qualité tels que
-moi, qui viennent là pour juger les coups et empêcher les querelles, il
-a ramassé son argent et est sorti sans daigner me regarder. J'ai couru
-après lui, le priant avec politesse de me donner au moins huit réaux,
-car il n'ignore pas que je suis homme d'honneur, et que je n'ai ni
-métier ni rentes, parce que mes parents ne m'ont laissé ni l'un ni
-l'autre; mais ce ladre n'a consenti à m'accorder que quatre réaux. Voyez
-un peu quelle dérision! Par ma foi, sans l'arrivée de Votre Grâce, je
-lui aurais fait rendre gorge, et appris à me donner bonne mesure.
-
-Que répondez-vous à cela? demanda Sancho à l'autre partie.
-
-Celui-ci répondit que ce que son adversaire venait de dire était exact,
-et qu'il n'avait pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce qu'il
-les lui donnait très-souvent. Ceux qui attendent la gratification des
-joueurs, ajouta-t-il, doivent être polis et prendre gaiement ce qu'on
-leur donne, sans marchander avec les gagnants, à moins de savoir avec
-certitude que ce sont des escrocs et que ce qu'ils gagnent est mal
-gagné. Au reste la meilleure preuve que je suis un homme d'honneur,
-c'est que je n'ai voulu donner rien de plus, car les fripons sont
-toujours tributaires de ceux qui les connaissent.
-
-Cela est vrai; que plaît-il à Votre Seigneurie qu'on fasse de ces deux
-hommes? dit le majordome.
-
-Ce qu'il y a à faire, le voici, répondit Sancho: vous homme de bonne ou
-de mauvaise foi, donnez sur-le-champ à votre compère cent réaux, et
-trente pour les pauvres; vous qui n'avez ni métier ni rente, et qui
-vivez les bras croisés, prenez ces cent réaux, puis demain de grand
-matin décampez au plus vite de cette île, et n'y rentrez de dix années,
-sous peine, si vous y manquez, de les achever dans l'autre monde: car je
-vous fais accrocher par la main du bourreau à la première potence venue.
-Et qu'aucun des deux ne réplique, ou gare à lui.
-
-La sentence fut exécutée sur-le-champ, et le gouverneur ajouta: Ou je
-serai sans pouvoir, ou je fermerai ces maisons de jeu; tant je suis
-persuadé qu'elles causent de dommage.
-
-Pas celle-ci du moins, répondit le greffier, car elle est tenue par un
-grand personnage, qui assurément y perd beaucoup plus d'argent chaque
-année qu'il n'en gagne; mais Votre Grâce pourra montrer son pouvoir
-contre les tripots de bas étage, qui donnent à jouer à tous venants, et
-dans lesquels il se commet mille friponneries, les filous n'étant pas
-assez hardis pour exercer leur industrie chez les personnes de
-distinction; et puisque enfin la passion du jeu est devenue générale, il
-vaut mieux que l'on joue chez les gens de qualité que dans ces repaires
-où l'on retient un malheureux toute la nuit pour l'écorcher tout vif.
-
-Il y a beaucoup à dire à cela, greffier, répliqua Sancho; mais nous en
-reparlerons.
-
-Sur ce arriva un alguazil qui tenait un homme au collet: Seigneur
-gouverneur, dit-il, ce jeune compagnon venait de notre côté, mais
-aussitôt qu'il a aperçu la justice, le drôle a tourné les talons, et
-s'est mis à courir de toute sa force: signe certain qu'il a quelque
-chose à se reprocher. J'ai couru après lui, et s'il n'eût trébuché il ne
-serait pas maintenant devant vous.
-
-[Illustration: Contez-moi le sujet de votre plainte, dit Sancho, je suis
-le gouverneur (page 508).]
-
-Pourquoi donc fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.
-
-Seigneur, répondit le garçon, je fuyais pour éviter toutes ces questions
-que font les gens de justice.
-
-Fort bien; quel est ton métier?
-
-Tisserand, avec la permission de Votre Grâce.
-
-Et qu'est-ce que tu tisses?
-
-Des fers de lance.
-
-Ah! ah! repartit Sancho, tu fais le plaisant, j'en suis bien aise. Et où
-allais-tu, à l'heure qu'il est?
-
-Prendre l'air, répondit-il.
-
-Et où prend-on l'air dans cette île? demanda Sancho.
-
-Là où il souffle, seigneur, répondit le jeune homme.
-
-C'est très-bien répondre, dit le gouverneur, et je vois que tu en sais
-long. Eh bien, mon ami, imagine-toi que c'est moi qui suis l'air, que je
-te souffle en poupe, et que je te pousse à la prison: holà, qu'on l'y
-mène à l'instant! Je saurai bien empêcher que tu dormes cette nuit en
-plein air.
-
-Pardieu, seigneur, reprit-il, vous me ferez dormir en prison, tout comme
-je serai roi.
-
-Et pourquoi donc ne te ferais-je pas dormir en prison, insolent?
-repartit Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de t'y faire
-conduire, et de t'en tirer quand il me plaira.
-
-Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir, que vous ne m'y feriez
-point dormir, répondit le jeune homme.
-
-Comment, non! répliqua Sancho; qu'on le mène en prison sur-le-champ,
-afin qu'il apprenne à ses dépens si je suis le maître ou non; et si le
-geôlier le laisse échapper, je le condamne d'avance à deux mille ducats
-d'amende.
-
-Plaisanterie que tout cela! Je défie tous les habitants de la terre de
-me faire dormir cette nuit en prison.
-
-Es-tu le diable en personne, ou possèdes-tu quelque esprit familier pour
-t'ôter les menottes qu'on va te mettre? demanda Sancho avec colère.
-
-Un instant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d'un air
-dégagé; soyons raisonnable, et venons au fait. Je suppose que Votre
-Seigneurie m'envoie en prison, qu'on me mette au fond d'un cachot, les
-fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde à vue: eh bien, si je ne
-veux pas dormir, et si je veux passer la nuit les yeux ouverts, tout
-votre pouvoir serait-il capable de me contraindre à les fermer.
-
-Il a raison, observa le secrétaire.
-
-De sorte, dit Sancho, que tu ne dormiras pas, uniquement pour suivre ta
-fantaisie, et non pour contrevenir à ma volonté?
-
-Assurément, seigneur, répondit le jeune homme; je n'en ai pas même la
-pensée.
-
-A la bonne heure, va dormir chez toi, je ne prétends pas l'empêcher;
-mais, à l'avenir, je te conseille de ne pas plaisanter avec la justice,
-car tu pourrais tomber entre les mains d'un juge qui n'entendrait pas
-raillerie et te donnerait sur les doigts.
-
-Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua la ronde.
-
-A quelques pas de là, deux archers survinrent avec un nouveau
-prisonnier: Seigneur, dit l'un d'eux, celui que nous vous amenons n'est
-point un homme, c'est une femme, et même fort aimable, qui a pris ce
-travestissement.
-
-On approcha deux lanternes, à la lumière desquelles on reconnut que
-c'était une fille d'environ quinze à seize ans. Ses cheveux étaient
-ramassés dans une résille de fils d'or et de soie verte; elle portait un
-vêtement de brocart d'or à fond vert; ses bas de soie étaient incarnats,
-ses jarretières de taffetas blanc, bordées de franges d'or avec des
-perles, ses souliers étaient blancs comme ceux des hommes; elle n'avait
-point d'épée, mais seulement un riche poignard, et aux doigts plusieurs
-bagues d'un grand prix. En un mot, sa beauté surprit tout le monde, mais
-aucun des assistants ne put la reconnaître; ceux mêmes qui étaient dans
-le secret des tours qu'on voulait jouer à Sancho, non moins étonnés que
-les autres, attendaient la fin de l'aventure.
-
-Émerveillé de la beauté de cette jeune fille, Sancho lui demanda qui
-elle était, où elle allait, et pourquoi on la rencontrait sous ce
-déguisement.
-
-Seigneur, répondit-elle en rougissant, je ne saurais dire devant tant de
-monde une chose qu'il m'importe de cacher; je puis seulement vous
-assurer que je ne suis point un malfaiteur, mais une infortunée à qui la
-violence d'un sentiment jaloux a fait oublier les règles de la
-bienséance.
-
-Le majordome, qui l'avait entendue, dit à Sancho: Seigneur gouverneur,
-ordonnez à vos gens de s'éloigner, afin que cette dame puisse parler en
-toute liberté.
-
-Lorsqu'ils se furent retirés sur l'ordre du gouverneur, avec qui il ne
-demeura que le majordome, le maître d'hôtel et le secrétaire, la jeune
-fille parla ainsi: Seigneur, je suis la fille de Pedro Perez Mazorca,
-fermier des laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez
-mon père.
-
-Cela n'a pas de sens, madame! interrompit le majordome; je connais fort
-bien Pedro Perez, et je sais qu'il n'a pas d'enfants; d'ailleurs, après
-avoir dit que vous êtes sa fille, vous ajoutez qu'il va souvent chez
-votre père: cela ne se comprend pas.
-
-J'en avais déjà fait la remarque, dit Sancho.
-
-Seigneurs, je vous demande pardon, continua la jeune fille, je suis si
-troublée que je ne sais ce que je dis; la vérité est que je suis la
-fille de don Diego de la Lana.
-
-Je connais très-bien don Diego de la Lana, dit le majordome. Don Diego
-est un gentilhomme fort riche, qui a un fils et une fille; mais depuis
-qu'il est veuf, personne ne peut se vanter d'avoir vu le visage de sa
-fille; il la tient si resserrée qu'il la cache au soleil lui-même, mais
-malgré toutes ses précautions on sait qu'elle est d'une remarquable
-beauté.
-
-Vous dites vrai, seigneur, répliqua-t-elle, et cette fille c'est moi.
-Quant à cette beauté dont vous parlez, vous pouvez en juger maintenant
-que vous m'avez vue.
-
-A ces mots, elle se mit à sangloter, et le secrétaire dit à l'oreille du
-majordome: il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à
-cette jeune fille, puisque bien née comme elle l'est, on la rencontre à
-pareille heure hors de sa maison.
-
-Il n'en faut pas douter, répondit celui-ci, et ses larmes en font foi.
-
-Sancho la consola du mieux qu'il put, la conjurant d'avouer, sans nulle
-crainte, ce qui lui était arrivé, et lui promettant de faire tout ce qui
-serait en son pouvoir pour lui rendre service.
-
-Seigneurs, répondit-elle, depuis dix ans que ma mère est morte, mon père
-m'a tenu renfermée, et pendant tout ce temps je n'ai vu d'homme que mon
-père, un frère que j'ai, et Pedro Perez, le fermier que tout à l'heure
-j'ai dit être mon père afin de ne pas nommer le mien. Cette solitude si
-resserrée, la défense de sortir de la maison, même pour aller à
-l'église, car chez nous on dit la messe dans un riche oratoire, me
-donnaient beaucoup de chagrin, et je mourais d'ennui de voir le monde,
-ou pour le moins le lieu où je suis née, ne croyant pas qu'il y eût
-rien de coupable à cela. Quand j'entendais parler de courses de
-taureaux, de jeux de bagues, de comédies, je demandais à mon frère, qui
-est d'un an plus jeune que moi, ce que c'était, et il me l'expliquait de
-son mieux, ce qui redoubla l'envie que j'avais de les voir; enfin, pour
-abréger le récit de ma faute, je suppliai mon frère, et plût à Dieu que
-je ne lui eusse jamais rien demandé de semblable!... Ici, la pauvre
-enfant se mettant à pleurer de plus belle, excita une grande compassion
-chez tous ceux qui l'écoutaient.
-
-Jusqu'ici il n'y a point lieu de s'affliger, dit le majordome;
-rassurez-vous, madame, et continuez; vos paroles et vos larmes nous
-tiennent en suspens.
-
-Je n'ai rien à dire de plus, répondit-elle; mais j'ai beaucoup à pleurer
-mon imprudence et ma curiosité.
-
-Les charmes de la jeune fille avaient impressionné le maître d'hôtel; il
-approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder, et il lui sembla que
-ce n'étaient point des larmes qui coulaient de ses yeux, mais plutôt des
-gouttes de rosée; il en vint même à les élever au rang de perles
-orientales. Aussi désirait-il avec ardeur que le malheur de cette belle
-enfant ne fût pas aussi grand que le témoignaient ses soupirs et ses
-pleurs. Quant au gouverneur, il se désespérait de ces retards et de ces
-interruptions, et il la pria d'achever son récit, disant qu'il se
-faisait tard et qu'il avait encore une grande partie de la ville à
-parcourir pour terminer sa ronde.
-
-Alors, d'une voix entrecoupée par de nouveaux sanglots, la jeune fille
-poursuivit: Ma disgrâce vient d'avoir, pendant que mon père dormait,
-demandé à mon frère de me prêter un de ses habillements, afin d'aller
-ensemble nous promener par la ville. Importuné de mes prières, il m'a
-donné ses vêtements, et il a pris le mien, qui lui sied à ravir, car
-sous ce costume il ressemble à une jolie fille. Il y a environ une
-heure que nous sommes sortis de la maison, poussés par notre imprudente
-curiosité; nous avions fait le tour du pays, quand tout à coup, en
-revenant, nous avons vu s'avancer vers nous une nombreuse troupe de
-gens. Mon frère me dit: Voici sans doute les archers; tâche de me
-suivre, et fuyons au plus vite; si on nous reconnaît, nous sommes
-perdus. Aussitôt il s'est mis à courir, mais avec tant de vitesse qu'on
-eût dit qu'il volait; pour moi, je suis bientôt tombée de peur; alors
-survint cet homme qui m'a amenée ici, où j'ai honte de paraître une
-fille fantasque et dévergondée aux yeux de tant de monde.
-
-Ne vous est-il arrivé que cela? demanda Sancho; ce n'est donc point la
-jalousie, comme vous le disiez d'abord, qui vous a fait quitter votre
-maison?
-
-Il ne m'est rien arrivé que cela, Dieu merci, et en sortant mon seul
-dessein était de voir la ville, ou tout ou moins les rues de ce pays que
-je ne connaissais pas encore.
-
-Ce qu'avait dit la jeune fille fut confirmé par son frère, qu'un des
-archers ramenait après l'avoir rattrapé à grand'peine. Il portait une
-jupe de femme, avec un mantelet de damas bleu bordé d'une riche
-dentelle; sa tête était nue et sans autre ornement que ses propres
-cheveux, qui semblaient autant d'anneaux d'or, tant ils étaient blonds
-et bouclés. Le gouverneur, le majordome et le maître d'hôtel
-s'écartèrent un peu du reste de la troupe, et ayant demandé au jeune
-garçon, sans que sa sœur l'entendît, pourquoi il était en cet équipage,
-il répéta tout ce qu'avait déjà raconté celle-ci, et avec la même
-naïveté et le même embarras: ce dont eut beaucoup de joie le maître
-d'hôtel, que tout cela intéressait vivement.
-
-Voilà, il faut l'avouer, un terrible enfantillage! dit le gouverneur; et
-il ne fallait pas tant de soupirs et tant de larmes pour en faire le
-récit: était-il si difficile de dire: Nous sommes un tel et une telle,
-sortis de chez nos parents pour nous promener, sans autre dessein que
-la curiosité? Le conte eût été fini, et vous vous seriez épargné toutes
-ces pleurnicheries.
-
-Vous avez raison, seigneur, répondit la jeune fille, mais mon trouble a
-été si grand que je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes.
-
-Il n'y a rien de perdu, dit Sancho; allons, venez avec nous: nous allons
-vous reconduire chez votre père, qui peut-être ne s'est pas aperçu de
-votre absence. Mais une autre fois n'ayez pas tant d'envie de voir le
-monde; à fille de renom, dit le proverbe, la jambe cassée et la maison;
-poule et femme se perdent pour trop vouloir trotter; car celle qui a
-envie de voir a aussi envie d'être vue.
-
-Nos deux étourdis remercièrent le gouverneur de sa bonté; et l'on prit
-le chemin de la maison de don Diego de la Lana, qui n'était pas
-éloignée. En arrivant, le jeune homme jeta un petit caillou contre la
-fenêtre, aussitôt une servante vint ouvrir la porte; le frère et la
-sœur entrèrent. Le seigneur gouverneur et sa troupe continuèrent la
-ronde, s'entretenant de la gentillesse de ces pauvres enfants, et de
-l'envie qu'ils avaient eue de courir le monde de nuit, sans sortir de
-leur village.
-
-Pendant le peu de temps qu'il avait vu cette jeune fille, le maître
-d'hôtel en était devenu si amoureux, qu'il résolut de la demander à son
-père dès le lendemain, ne doutant point qu'on ne lui accordât, puisqu'il
-était attaché à la personne du duc. De son côté, Sancho eut aussi
-quelque désir de marier le jeune homme à sa petite Sanchette, se
-réservant d'effectuer son dessein quand le temps serait venu, et
-persuadé qu'il n'y avait point de parti au-dessus de la fille du
-gouverneur. Ainsi finit cette ronde de nuit, et, deux jours après, le
-gouvernement, avec la chute duquel s'écroulèrent tous les projets de
-Sancho, comme on le verra plus loin.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-On reconnut que c'était une fille d'environ quinze à seize ans (page 510).]
-
-
-
-
-CHAPITRE L
-
-DES ENCHANTEURS QUI FOUETTÈRENT LA SENORA RODRIGUEZ ET QUI ÉGRATIGNÈRENT
-DON QUICHOTTE.
-
-
-Cid Hamet, le ponctuel chroniqueur des moindres faits de cette véridique
-histoire, dit qu'au moment où la señora Rodriguez se leva pour aller
-trouver don Quichotte, une autre duègne, qui était couchée près d'elle
-s'en aperçut; et comme toutes les duègnes sont curieuses, celle-ci
-suivit sa compagne à pas de loup. L'ayant vue entrer dans la chambre de
-notre chevalier, elle ne manqua pas, suivant la louable coutume qu'ont
-aussi les duègnes d'être bavardes et rapporteuses, de courir en
-instruire la duchesse. Aussitôt, afin d'approfondir ce mystère, la
-duchesse prit avec elle Altisidore, et toutes deux allèrent se poster
-près de la porte pour écouter. Comme la señora Rodriguez parlait haut,
-elles ne perdirent pas un seul mot de la conversation; aussi, quand la
-duchesse entendit dévoiler le secret de ses fontaines, elle ne put se
-contenir; Altisidore encore moins. Elles enfoncèrent la porte,
-criblèrent de coups d'ongles notre héros et fustigèrent la señora comme
-nous l'avons déjà dit; tant les outrages qui s'adressent à la beauté des
-femmes allument dans leur cœur le désir de la vengeance. La duchesse
-alla raconter le tout au duc qui s'en amusa beaucoup; puis pour
-continuer à se divertir de leur hôte, la duchesse dépêcha un jeune page
-(celui-là même qui avait fait le personnage de Dulcinée dans la
-cérémonie du désenchantement) chargé de remettre à Thérèse Panza une
-lettre de son mari et une autre lettre de sa propre main, avec un grand
-collier de corail.
-
-Or, dit l'histoire, ce page était fort égrillard; aussi, charmé de
-complaire à ses maîtres, il partit de grand matin pour le village de
-Sancho. Un peu avant d'y arriver, il trouva quantité de femmes qui
-lavaient dans un ruisseau. Il les aborda en les priant de lui indiquer
-une personne du village qui avait nom Thérèse Panza, et qui était femme
-d'un certain Sancho Panza, écuyer d'un chevalier qu'on appelait don
-Quichotte de la Manche.
-
-A cette question, une jeune fille qui lavait avec les autres se leva, en
-disant: Cette Thérèse Panza, c'est ma mère; ce Sancho, c'est mon
-seigneur père, et ce chevalier c'est notre maître.
-
-Eh bien, mademoiselle, reprit le page, venez avec moi, et conduisez-moi
-vers votre mère, car je lui apporte une lettre et un présent de ce
-seigneur votre père.
-
-Volontiers, répondit la jeune fille, qui paraissait avoir quinze ans;
-puis laissant son linge, et sans prendre le temps de se chausser, tant
-elle avait hâte, elle se mit à courir en gambadant devant le page:
-Venez, seigneur, venez, disait-elle, notre maison n'est pas loin d'ici,
-et ma mère y est en ce moment bien en peine, car il y a bien longtemps
-qu'elle n'a reçu des nouvelles de mon seigneur père.
-
-Eh bien, repartit le page, je lui en apporte de si bonnes qu'elle aura
-sujet d'en rendre grâces à Dieu.
-
-Enfin, la petite Sanchette, courant, sautant, et gambadant, arriva à la
-maison; et de si loin qu'elle crut pouvoir être entendue: Venez! ma
-mère, s'écria-t-elle, venez vite! voici un seigneur qui apporte une
-lettre de mon père et d'autres choses qui vous réjouiront.
-
-Aux cris de sa fille, parut Thérèse Panza, sa quenouille à la main,
-vêtue d'un jupon de serge brune, mais si court qu'il ne descendait pas à
-la moitié des jambes; elle n'était pas très-vieille, bien qu'elle eût
-dépassé la quarantaine, mais forte, droite, nerveuse et hâlée. Qu'est-ce
-donc, Sanchette? dit-elle à sa fille; quel est ce seigneur?
-
-C'est le très-humble serviteur de madame dona Thérésa Panza, répondit le
-page. En même temps il mit pied à terre, et fléchissant le genou devant
-elle, il ajouta: Que Votre Grâce veuille bien me permettre de baiser sa
-main, très-honorée dame, en qualité de propre et légitime épouse du
-seigneur Sancho Panza, gouverneur souverain de l'île Barataria.
-
-Levez-vous, seigneur, reprit Thérèse, je ne suis point une dame, mais
-une pauvre paysanne, fille de bûcheron, femme d'un écuyer errant, et non
-d'un gouverneur.
-
-Votre Seigneurie, repartit le page, est la très-digne épouse d'un
-archiduquissime gouverneur; et pour preuve, lisez cette lettre et
-recevez ce présent.
-
-Il lui remit la lettre, et lui passa au cou la chaîne de corail, dont
-les agrafes étaient d'or: Cette lettre, ajouta-t-il, est du seigneur
-gouverneur, et cette autre, ainsi que la chaîne est de madame la
-duchesse qui m'envoie auprès de Votre Grâce.
-
-Thérèse et sa fille restèrent pétrifiées. Que je meure, dit la petite,
-si notre seigneur et maître don Quichotte n'est pas là dedans; il aura
-donné à mon père le comté qu'il lui avait promis.
-
-Justement, répondit le page, c'est en considération du seigneur don
-Quichotte que le seigneur Sancho est devenu gouverneur de l'île
-Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.
-
-Lisez-la donc, seigneur, dit Thérèse; je sais filer, mais je ne sais pas
-lire.
-
-Ni moi non plus, ajouta Sanchette; attendez, j'irai chercher quelqu'un
-qui la lira, soit le curé, soit le bachelier Samson Carrasco; ils
-viendront de bon cœur pour apprendre des nouvelles de mon seigneur
-père.
-
-Il n'est besoin d'aller chercher personne, dit le page; je ne sais point
-filer, mais je sais lire, et je la lirai bien tout seul.
-
-Comme cette lettre est rapportée plus haut, on ne la répète point ici.
-Le page ensuite en prit une autre, celle de la duchesse, qui était
-conçue en ces termes:
-
-
- «Amie Thérèse, les excellentes qualités de cœur et d'esprit de votre
- époux Sancho m'ont décidée à prier monseigneur le duc de lui donner le
- gouvernement d'une île parmi celles qu'il possède. J'apprends qu'il
- gouverne comme un aigle, ce dont je me réjouis fort, ainsi que le duc
- mon seigneur, qui s'applaudit chaque jour du choix qu'il a fait; car,
- vous le savez, ma chère dame, il n'y a rien de si difficile au monde
- que de trouver un homme capable, et Dieu veuille faire de moi une
- femme aussi bonne que Sancho est bon gouverneur. Mon page vous
- remettra une chaîne de corail dont les agrafes sont en or. Je
- voudrais, ma bonne amie, que ce fût autant de perles orientales; mais
- enfin qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra,
- j'espère, où nous pourrons nous connaître et nous visiter; en
- attendant, faites mes compliments à la petite Sanchette; dites-lui de
- ma part qu'elle se tienne prête, et qu'au moment où elle y pensera le
- moins, je veux la marier à un grand seigneur. On dit ici que vous avez
- dans votre village une très-belle espèce de gland, envoyez-m'en, je
- vous prie, deux douzaines; le présent me sera considérable venant de
- vous. Écrivez-moi longuement de votre santé, de vos occupations,
- enfin de tout ce qui vous regarde; et si vous avez besoin de quelque
- chose, faites-moi-le savoir, vous serez servie à bouche que veux-tu.
- Dieu vous tienne en sa sainte garde!
-
- «Votre bonne amie, qui vous aime bien.
-
- «LA DUCHESSE.
-
- «De cet endroit tel jour.»
-
-
-Sainte Vierge! s'écria Thérèse, la bonne dame que voilà, et qu'elle est
-simple et modeste! Dieu fasse qu'on m'enterre avec de pareilles dames,
-et non avec ces femmes d'hidalgos de notre village, qui, parce qu'elles
-sont nobles, ne voudraient pas que le vent les touche, vont à l'église
-avec autant de morgue que si elles étaient des reines, et croiraient se
-déshonorer si elles regardaient une paysanne en face; tandis que voilà
-une duchesse qui m'appelle sa bonne amie, et me traite comme si j'étais
-son égale. Plaise à Dieu que je la voie un jour aussi élevée que le plus
-haut clocher de la Manche! Quant aux glands doux qu'elle me demande, je
-lui en enverrai un boisseau, mais de si gros que je veux qu'on vienne
-les voir d'une lieue. Sanchette aie soin de ce seigneur, et qu'on traite
-son cheval comme lui-même: va chercher des œufs dans l'étable, coupe
-une large tranche de lard, enfin traite-le comme un prince: les
-nouvelles qu'il nous apporte méritent bien qu'on lui fasse faire bonne
-chère. En attendant, je m'en vais raconter l'heureuse nouvelle à nos
-voisines, au seigneur curé et à maître Nicolas, qui étaient et qui sont
-encore si bons amis de ton père.
-
-Soyez tranquille, ma mère, répondit la petite, je me charge de tout.
-Mais, dites-moi, n'oubliez pas de me donner la moitié de votre collier,
-car je ne pense pas que madame la duchesse soit si mal apprise que de
-l'envoyer pour vous seule.
-
-Il sera pour toi tout entier, ma fille, reprit Thérèse; laisse-le-moi
-porter seulement quelques jours, cela me réjouira le cœur.
-
-Votre cœur se réjouira bien davantage, dit le page, quand je vous
-ferai voir ce que j'ai dans cette valise: c'est un habillement de drap
-fin, que le gouverneur n'a porté qu'une seule fois à la chasse, et il
-l'envoie tout complet à mademoiselle Sanchette.
-
-Qu'il vive mille années, mon bon père! s'écria Sanchette, ainsi que
-celui qui nous apporte de si bonnes nouvelles, et même deux mille, au
-besoin.
-
-Thérèse s'en fut aussitôt, le collier au cou et les lettres à la main;
-et ayant rencontré le curé et Samson Carrasco, elle se mit à sauter en
-disant: Par ma foi, c'est aujourd'hui qu'il n'y a plus de parents
-pauvres, nous tenons un gouvernement. Que la plus huppée de ces dames
-vienne se frotter à moi, elles trouveront à qui parler.
-
-Que voulez-vous dire, Thérèse, demanda le curé; d'où vient cette folie,
-et quel papier tenez-vous là?
-
-Toute la folie est que voici des lettres de duchesse et de gouverneur,
-que le collier que je porte a les _Ave_ de fin corail, les _Pater
-noster_ d'or pur, et que je suis gouverneuse.
-
-Que Dieu vous entende, Thérèse, dit Carrasco; car nous ne vous entendons
-pas, et nous ne savons ce que vous voulez dire.
-
-Vous l'allez voir à l'instant, repartit Thérèse; lisez seulement.
-
-Le curé lut les lettres à haute voix, et lui et le bachelier restèrent
-encore plus étonnés qu'auparavant, car ils n'y pouvaient rien
-comprendre. Carrasco demanda qui les avait apportées.
-
-Venez à la maison, répondit Thérèse, et vous verrez le messager: c'est
-un jeune garçon beau comme le jour, et il m'apporte en présent bien
-d'autres choses.
-
-Le curé prit le collier, le considéra trois ou quatre fois, et
-reconnaissant qu'il était de prix, il ne pouvait revenir de sa surprise.
-Par l'habit que je porte, s'écria-t-il, je m'y perds: le cadeau n'est
-pas de médiocre valeur; et voici une duchesse qui envoie demander des
-glands, comme si c'était chose rare et qu'elle n'en eût jamais vu.
-
-Tout cela est bizarre, dit Carrasco: mais allons trouver le messager,
-nous apprendrons peut-être ce que cela signifie.
-
-Ils suivirent Thérèse, que la joie avait rendue folle, et en entrant ils
-virent le page qui criblait de l'avoine pour son cheval, et la petite
-Sanchette qui coupait du jambon pour faire une omelette. Le messager
-leur parut de bonne mine et en galant équipage. S'étant salués de part
-et d'autre, Carrasco lui demanda des nouvelles de don Quichotte et de
-son écuyer, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient
-que les embarrasser, qu'ils ne comprenaient rien au gouvernement de
-Sancho, et surtout à cette île qu'on lui avait donnée, puisque celles de
-la Méditerranée appartenaient au roi d'Espagne.
-
-Seigneur, répondit le page, il n'y a cependant rien de plus vrai; le
-seigneur Sancho est gouverneur, que ce soit d'une île ou d'autre chose,
-je n'en sais rien: quoi qu'il en soit, c'est une ville de plus de mille
-habitants. Pour ce qui est des glands que madame la duchesse envoie
-demander à une paysanne, il ne faut point s'en étonner: elle n'est pas
-fière, et je l'ai vue plus d'une fois envoyer prier une de ses voisines
-de lui prêter un peigne. Nos dames, d'Aragon ne sont pas si fières ni si
-pointilleuses que celles de Castille, et elles traitent les gens avec
-moins de hauteur.
-
-Pendant cet entretien, la petite Sanchette accourut avec des œufs dans
-le pan de sa robe, et s'adressant au page: Dites-moi, seigneur, est-ce
-que mon seigneur père attache ses chausses avec des aiguillettes, depuis
-qu'il est gouverneur?
-
-Je n'y ai pas fait attention, répondit le page, mais il doit en être
-ainsi.
-
-Eh bon Dieu, continua Sanchette, que je serais aise de voir mon seigneur
-père en hauts-de-chausses! je l'ai toujours demandé à Dieu, depuis que
-je suis au monde.
-
-[Illustration: Venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de
-mon père (page 514).]
-
-Si le gouvernement dure seulement deux mois, répondit le page, vous le
-verrez voyager avec un masque sur le visage.
-
-Le curé et le bachelier s'apercevaient bien qu'on se moquait de la mère
-et de la fille; mais ils ne savaient que penser du riche collier et de
-l'habit de chasse que Thérèse leur avait montrés. Cependant ils riaient
-de bon cœur de la simplicité de Sanchette; et ce fut bien mieux encore
-lorsque Thérèse vint à dire: Or çà, seigneur licencié, connaissez-vous
-ici quelqu'un qui aille à Madrid ou à Tolède? Je voudrais faire acheter
-pour moi un vertugadin à la mode. Car, en vérité, je veux honorer le
-gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai, et si on me fâche,
-je m'en irai à la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres: une
-femme dont le mari est gouverneur a bien le droit d'en avoir un.
-
-Plût à Dieu, ma mère, que ce fût aujourd'hui plutôt que demain, ajouta
-Sanchette, quand même ceux qui me verraient dedans devraient dire:
-Regardez donc cette péronnelle, cette fille de mangeur d'ail, la
-voyez-vous se prélasser dans ce carrosse, à côté de madame sa mère! ne
-dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne? Mais qu'ils enragent, je m'en
-moque, et qu'ils pataugent dans la boue, pourvu que j'aille dans un bon
-carrosse les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mère?
-
-Oui, ma fille, répondit Thérèse, et mon bon Sancho me l'a toujours dit,
-qu'il me ferait un jour comtesse. Le tout est de commencer, et, comme je
-l'ai ouï dire bien des fois à ton père, qui est autant le père des
-proverbes que le tien: Si on te donne la vache, mets-lui la corde au
-cou; si on te donne un gouvernement, empoigne-le; si on te donne un
-comté, saute dessus; ce qui est bon à prendre, est bon à garder; sinon,
-fermez l'oreille et ne répondez pas au bonheur qui vient frapper à votre
-porte.
-
-Je me moque bien, moi, reprit Sanchette, qu'on dise en me voyant prendre
-des grands airs: Le lévrier s'est joliment refait, depuis qu'il a un
-collier d'or, il ne connaît plus son compagnon.
-
-En vérité, dit le curé, je crois que toute cette race des Panza est
-venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu
-un seul qui n'en lâche une douzaine à tout propos.
-
-Il est vrai, repartit le page, qu'ils ne coûtent rien au seigneur
-gouverneur; il en débite à chaque instant, et quoique nombre ne viennent
-pas fort à propos, cela ne laisse pas de divertir madame la duchesse,
-ainsi que son époux.
-
-Seigneur, dit Carrasco, parlons sérieusement, je vous prie. Quel est ce
-gouvernement de Sancho, et quelle est cette duchesse qui écrit à sa
-femme et lui envoie des présents? Quoique nous voyions les présents et
-les lettres, nous ne savons qu'en penser, sinon que c'est une de ces
-choses extraordinaires qui arrivent constamment au seigneur don
-Quichotte, et qu'il s'imagine toujours avoir lieu par enchantement. Nous
-sommes même tentés de vous prendre pour un ambassadeur fantastique.
-
-Quant à moi, répondit le page, tout ce que je puis vous dire, c'est que
-je suis un véritable ambassadeur, qu'on m'a envoyé ici avec ces lettres
-et ces présents; que le seigneur Sancho Panza est bien effectivement
-gouverneur, et que le duc, mon maître, lui a donné ce gouvernement où il
-fait merveilles. Si dans tout cela il y a enchantement, je laisse Vos
-Grâces en discuter entre elles; pour moi, je ne sais rien autre chose,
-et j'en jure par la vie de mes père et mère, qui sont en bonne santé et
-que je chéris tendrement.
-
-Cela peut être ainsi, repartit Carrasco; mais vous me permettrez d'en
-douter.
-
-Doutez-en si vous voulez, dit le page; je vous ai dit la vérité: sinon,
-venez avec moi, et vous la verrez de vos propres yeux.
-
-Moi, moi, j'irai, cria Sanchette; prenez-moi sur la croupe de votre
-bidet, je serai fort aise d'aller voir mon seigneur père.
-
-Les filles des gouverneurs ne doivent point aller ainsi, mais en
-carrosse ou en litière, et avec un grand nombre de serviteurs, repartit
-le page.
-
-J'irai sur une bourrique aussi bien assise que dans un coche, reprit
-Sanchette; vraiment, vous l'avez bien trouvée votre mijaurée.
-
-Tais-toi, petite, dit Thérèse à sa fille, tu ne sais ce que tu dis, et
-ce seigneur a raison; il y a temps et temps; quand c'était Sancho,
-c'était la petite Sanchette, et quand c'est le gouverneur, c'est
-mademoiselle; tâche de ne point l'oublier.
-
-Madame Thérèse a raison, ajouta le page; mais qu'on me donne, je vous
-prie, un morceau à manger, afin que je m'en aille, car je dois être ce
-soir de retour.
-
-Seigneur, dit le curé, vous viendrez, s'il vous plaît, faire pénitence
-avec moi: madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyens pour
-traiter un homme de votre qualité.
-
-Le page le remercia d'abord, mais finit par se rendre, et le curé fut
-charmé de pouvoir le questionner à son aise sur don Quichotte et sur
-Sancho. Le bachelier Carrasco offrit à Thérèse d'écrire ses réponses,
-mais elle ne voulut point qu'il se mêlât de ses affaires, le sachant
-très-goguenard; elle s'adressa à un enfant de chœur, qui écrivit deux
-lettres, l'une pour la duchesse, l'autre pour Sancho, toutes deux
-sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvais
-morceaux de cette histoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE LI
-
-SUITE DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.
-
-
-L'esprit préoccupé des attraits de la jeune fille déguisée, le maître
-d'hôtel avait passé la nuit sans dormir, tandis que le majordome
-l'employait, de son côté, à écrire à ses maîtres tout ce que disait et
-faisait Sancho Panza. Le jour venu, le seigneur gouverneur se leva, et,
-par ordre du docteur Pedro Rezio, on le fit déjeuner avec un peu de
-conserves et quelques gorgées d'eau fraîche, mets que Sancho eût troqués
-de bon cœur contre un quartier de pain bis. Enfin, voyant qu'il fallait
-en passer par là, il s'y résigna à la grande douleur de son âme et à la
-grande fatigue de son estomac, le médecin lui affirmant que manger peu
-avive l'esprit; chose nécessaire aux personnes constituées en dignité et
-chargées de graves emplois, où l'on a bien moins besoin des forces du
-corps que de celles de l'intelligence. Avec ces beaux raisonnements,
-Sancho souffrait la faim, maudissant tout bas le gouvernement et celui
-qui le lui avait donné.
-
-Cependant il ne laissa pas de tenir audience ce jour-là, et la première
-affaire qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un étranger en
-présence du majordome et des autres gens de sa suite.
-
-Monseigneur, lui dit cet homme, que Votre Grâce veuille bien m'écouter
-avec attention, car le cas est grave et passablement difficile. Une
-large et profonde rivière sépare en deux les terres d'un même seigneur;
-sur cette rivière il y a un pont, et au bout de ce pont une potence,
-ainsi qu'une salle d'audience, où d'ordinaire sont quatre juges chargés
-d'appliquer la loi établie par le propriétaire de la seigneurie. Cette
-loi est ainsi conçue: «Quiconque voudra traverser ce pont doit d'abord
-affirmer par serment d'où il vient et où il va: s'il dit la vérité,
-qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'on le pende sans rémission à ce
-gibet.» Cette loi étant connue de tout le monde, on a l'habitude
-d'interroger ceux qui se présentent pour passer; on les fait jurer, et
-s'ils disent vrai, ils passent librement. Or, un jour il arriva qu'un
-homme, après avoir fait le serment d'usage, dit: Par le serment que je
-viens de prêter, je jure que je mourrai à cette potence, et non d'autre
-manière. Les juges se regardèrent en disant: Si nous laissons passer cet
-homme, il aura fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir;
-mais si nous le faisons pendre, il aura dit vrai, et suivant la même
-loi, ayant dit vrai, on doit le laisser passer. Or, on demande à Votre
-Grâce ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils sont encore
-en suspens et ne savent quel parti adopter. Ayant appris par le bruit
-public combien vous êtes clairvoyant dans les matières les plus
-difficiles, ils m'ont envoyé vers vous, Monseigneur, pour supplier Votre
-Grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé.
-
-En vérité, répondit Sancho, ceux qui vous envoient ici auraient bien pu
-s'en épargner la peine; car je ne suis pas aussi subtil qu'ils le
-pensent, et j'ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit.
-Néanmoins, répétez-moi votre question; je tâcherai de bien la
-comprendre, et peut-être qu'à force de chercher, je toucherai le but.
-
-Le questionneur répéta une ou deux fois ce qu'il avait d'abord exposé.
-Il me semble, continua Sancho, qu'on peut bâcler cela en un tour de
-main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à cette potence,
-et s'il y meurt, il a dit vrai: or, s'il dit vrai, la loi veut qu'on le
-laisse passer; si on ne le pend point, il a menti, et il doit être
-pendu: n'est-ce pas cela?
-
-C'est cela même, seigneur gouverneur, répondit l'étranger.
-
-Eh bien, mon avis, ajouta Sancho, est qu'on laisse passer de cet homme
-la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de
-cette façon, la loi sera exécutée au pied de la lettre.
-
-Mais, seigneur, repartit l'étranger, il faudra couper cet homme en deux?
-et cela ne pouvant se faire sans qu'il meure, la question reste
-indécise.
-
-Écoutez, répliqua Sancho: ou je suis un sot, ou il y a autant de raisons
-pour laisser vivre cet homme que pour le faire mourir, car si le
-mensonge le condamne, la vérité le sauve: ainsi donc, vous direz à ceux
-qui vous envoient que, puisqu'il est, à mon avis, aussi raisonnable de
-l'absoudre que de le condamner, ils doivent le laisser aller. Il vaut
-toujours mieux qu'un juge soit doux que rigoureux, et cela je le
-signerais de ma main si je savais signer. D'ailleurs, je vous apprendrai
-que ce que je viens de dire n'est pas de mon cru. Je me rappelle que
-monseigneur don Quichotte m'a dit, entre autres choses, la veille même
-de mon départ pour venir gouverner cette île, que quand je trouverais un
-cas douteux, je fisse miséricorde; et Dieu a voulu que je m'en sois
-ressouvenu ici fort à propos.
-
-Seigneur, dit le majordome, ce jugement est si équitable que Lycurgue,
-qui donna des lois à Lacédémone, n'en aurait pu rendre un meilleur. Mais
-en voilà assez pour l'audience de ce matin, et je vais donner des ordres
-pour que Votre Grâce dîne tout à son aise.
-
-C'est cela, dit Sancho, qu'on me nourrisse bien, et qu'on me fasse
-question sur question; si je ne vous les éclaircis comme un crible,
-dites que je suis une bête.
-
-Le majordome tint parole, se faisant conscience de laisser mourir de
-faim un si grand gouverneur et un juge si éclairé; outre qu'il avait
-envie de jouer à Sancho, la nuit suivante, le dernier tour qu'on lui
-réservait.
-
-Or, il arriva que notre gouverneur ayant fort bien dîné ce jour-là, en
-dépit des aphorismes du docteur Tirteafuera, un courrier entra dans la
-salle et lui remit une lettre de la part de don Quichotte. Sancho
-ordonna au secrétaire de la parcourir des yeux, pour voir s'il n'y avait
-rien de secret. Après l'avoir achevée, le secrétaire s'écria que
-non-seulement on devait en donner lecture devant tout le monde, mais
-qu'elle devrait être gravée en lettres d'or, et il lut ce qui suit:
-
-
- LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE A SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE
- L'ÎLE DE BARATARIA.
-
- «Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de ta négligence et de
- tes sottises, ami Sancho, je n'entends parler que de ta sage
- administration et de ta prudence, ce dont je rends grâces au ciel, qui
- sait tirer le pauvre du fumier et de sots faire des gens d'esprit.
-
- «On me dit que tu gouvernes ton île avec la dignité d'un homme, mais
- qu'on te prendrait pour une brute, tant est grande la simplicité de ta
- vie. Je dois t'avertir, Sancho, que pour conserver l'autorité de sa
- place, il faut savoir résister à l'humilité de son cœur; la
- bienséance exige que ceux qui sont chargés de hautes fonctions se
- conforment à la dignité de ces fonctions, et oublient le rôle chétif
- qu'ils remplissaient auparavant. Sois toujours bien vêtu, car un bâton
- paré n'est plus un bâton; je ne dis pas cela pour que tu te couvres de
- dentelles et de broderies, et qu'étant magistrat, tu aies l'air d'un
- courtisan; mais afin que l'habit que requiert ta profession soit
- propre, et décent.
-
- «Pour gagner l'affection de ceux que tu gouvernes, observes deux
- choses: la première, c'est d'être affable avec tout le monde, ainsi
- que je te l'ai déjà dit; la seconde, d'entretenir l'abondance dans ton
- île, car il n'y a rien qui fasse autant murmurer le peuple que la
- disette et la faim.
-
- «Fais le moins possible de lois et d'ordonnances; mais quand tu en
- feras, qu'elles soient bonnes et qu'on les suive exactement; les lois
- qu'on n'observe pas, font dire que celui qui a eu la sagesse de les
- concevoir n'a pas eu la force de les faire exécuter. Or, la loi qui
- reste impuissante est comme cette poutre qu'on donna pour reine aux
- grenouilles; après avoir commencé par la craindre, elles finirent par
- la mépriser jusqu'à sauter dessus.
-
- «Sois une mère pour les vertus et une marâtre pour les vices. Ne te
- montre ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et tiens le
- milieu entre ces deux extrêmes: c'est là qu'est la sagesse.
-
- «Visite les prisons, les boucheries, les marchés; tous les endroits,
- en un mot, où la présence du gouverneur est indispensable.
-
- «Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leur
- affaire.
-
- «Sois un épouvantail pour les bouchers et les revendeurs, afin qu'ils
- donnent le juste poids.
-
- «Garde-toi de te montrer, quand tu le serais, ce que je ne crois pas,
- avide, gourmand, débauché; car dès qu'on aura découvert en toi de
- mauvaises inclinations, il ne manquera pas de gens pour te tendre des
- piéges, et dès lors ta passion causerait ta perte.
-
- «Lis et relis sans cesse les instructions que je t'ai données quand tu
- partis pour ton gouvernement; si tu les suis, tu verras de quelle
- utilité elles te seront dans une charge si épineuse.
-
- «Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard:
- l'ingratitude est fille de l'orgueil et l'un des plus grands péchés
- que l'on connaisse; tandis qu'être reconnaissant du bien qu'on a reçu,
- est une preuve qu'on le sera également envers Dieu, qui nous accorde
- chaque jour tant de faveurs.
-
- «Madame la duchesse a dépêché un exprès à ta femme pour lui porter ton
- habit de chasse, et un autre présent qu'elle lui envoie par la même
- occasion; nous attendons d'heure en heure la réponse.
-
- «J'ai été quelque peu indisposé par suite de certaines égratignures de
- chats, dont mon nez ne s'est pas fort bien trouvé, mais cela n'a rien
- été, car s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il n'en manque
- pas pour me protéger.
-
- «Le majordome qui t'accompagnait a-t-il quelque chose de commun avec
- la Trifaldi, comme tu l'avais cru d'abord? Donne-moi avis de tout ce
- qui t'arrivera, puisque la distance est si courte.
-
- «Entre nous, je te dirai que je songe à quitter la vie oisive où je
- languis; elle n'est pas faite pour moi. Une circonstance s'est
- présentée qui, je le crains bien, a dû me faire perdre les bonnes
- grâces de monseigneur le duc et de madame la duchesse: mais enfin,
- malgré le regret que j'en ai, quoi que je puisse leur devoir, je me
- dois encore plus à ma profession; suivant cet adage: _Amicus Plato,
- sed magis amica veritas_[118]. Je te dis ces quelques mots de latin,
- parce que je pense que depuis que tu es gouverneur tu n'auras pas
- manqué de l'apprendre.
-
- «Sur ce, Dieu te garde longues années, et qu'il te préserve de la
- compassion d'autrui.
-
- «Ton ami,
-
- «DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.»
-
-
- [118] J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
- Thérèse s'adressa à un enfant de chœur qui écrivit deux lettres
- (page 518).]
-
-Cette lettre fut trouvée admirable et pleine de bon sens; aussi dès que
-Sancho en eut entendu la lecture, il se leva de table, appela son
-secrétaire, et alla s'enfermer avec lui pour y faire réponse
-sur-le-champ. Après avoir ordonné au secrétaire d'écrire, sans ajouter
-ni retrancher un seul mot, voici ce qu'il lui dicta:
-
-
- LETTRE DE SANCHO PANZA A DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.
-
- «L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai
- pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles;
- aussi les ai-je si longs, que Dieu seul peut y remédier. Je dis cela,
- mon cher maître, afin que Votre Grâce ne soit pas surprise si jusqu'à
- présent je ne l'ai pas informée comment je me trouve dans ce
- gouvernement, où je souffre encore plus de la faim que quand nous
- errions tous les deux par les forêts et les déserts.
-
- «Monseigneur le duc m'a écrit l'autre jour, pour me donner avis qu'il
- est entré dans mon île des assassins avec le dessein de me tuer. Mais
- jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir d'autre qu'un certain docteur,
- qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il y en
- vient. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio, et est natif de
- Tirteafuera. Voyez quel nom, et si j'ai raison de craindre de mourir
- par ses mains. Ce docteur avoue qu'il ne guérit point la maladie qu'on
- a; mais qu'il la prévient pour qu'elle ne vienne pas. Or, ses remèdes
- sont diète sur diète, jusqu'à rendre un homme plus sec que du bois,
- comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre.
- Finalement il me fait mourir de faim, et en attendant je crève de
- dépit: car lorsque je vins dans le gouvernement, je comptais manger
- chaud, boire frais, et me reposer sur la plume entre des draps de
- fine toile de Hollande, tandis que j'y suis réduit à faire pénitence
- comme un ermite: mais comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien
- peur qu'à la fin le diable n'en profite, et ne m'emporte un beau jour
- décharné comme un squelette.
-
- «Jusqu'à présent je n'ai perçu aucuns droits, ni reçu aucuns cadeaux;
- j'ignore pourquoi, car on m'avait dit que les habitants de ce pays
- donnent ou prêtent de grandes sommes aux gouverneurs à leur entrée
- dans l'île, comme c'est aussi la coutume dans les autres
- gouvernements.
-
- «Hier soir, en faisant ma ronde, j'ai rencontré une jeune demoiselle,
- belle à ravir, en habit de garçon, et son frère en habit de femme. Mon
- maître d'hôtel est devenu en un instant amoureux de la fille, et il
- veut en faire sa femme, à ce qu'il nous a dit; quant à moi, j'ai
- choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous en causerons
- avec le père, qui est un certain don Diego de Lana, vieux chrétien, et
- gentilhomme si jamais il en fut.
-
- «Je visite souvent les marchés et les places publiques, comme Votre
- Grâce me le conseille. Hier, je vis une marchande qui vendait des
- noisettes fraîches, parmi lesquelles s'en trouvaient bon nombre de
- vieilles et pourries: je confisquai le tout au profit des enfants de
- la doctrine chrétienne, qui sauront bien distinguer les bonnes des
- mauvaises, et j'ai condamné en outre la marchande à ne point
- reparaître de quinze jours dans le marché. Et on m'a dit que j'avais
- fort bien fait. Ce que je puis assurer à Votre Grâce, c'est que le
- bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaise engeance que
- ces revendeuses, qu'elles sont toutes effrontées, menteuses, sans foi
- ni loi; et je le crois bien, car partout je les ai vues de même.
-
- «Que madame la duchesse ait écrit à Thérèse, et lui ait envoyé le
- présent que dit Votre Grâce, j'en suis très-satisfait; et je tâcherai,
- en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant,
- baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a
- fait n'est point tombé dans un sac percé.
-
- «Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie eût des démêlés et des
- fâcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre
- Grâce se brouille avec eux, il est clair que ce sera à mon détriment,
- et puis ce serait mal à vous, qui me conseillez d'être reconnaissant,
- de ne pas l'être envers des personnes qui vous ont si bien accueilli
- et régalé dans leur château.
-
- «Quant aux égratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je
- m'imagine que ce doit être quelque méchant tour de vos ennemis les
- enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous
- reverrons.
-
- «J'aurais voulu envoyer quelque chose en présent à Votre Grâce, mais
- je n'ai rien trouvé dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue
- ajustées à des vessies, instruments qu'on y travaille à merveille; au
- reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer
- quelque chose de mieux.
-
- «Dans le cas où Thérèse Panza, ma femme, viendrait à m'écrire, payez
- le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de
- savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous délivre
- des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce
- gouvernement, chose dont je doute fort à la manière dont me traite le
- docteur Pedro Rezio.
-
- «Le très-humble serviteur de Votre Grâce,
-
- «SANCHO PANZA, le gouverneur.
-
- «De mon île, le même jour où je vous écris.»
-
-
-Le secrétaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les
-mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux de mettre fin à son
-gouvernement. Quant à lui, il passa l'après-dînée à dresser quelques
-ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait être
-une île. Il défendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de
-faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit
-d'où il était, afin d'en fixer le prix selon la qualité et selon
-l'estime qu'on faisait du cru; déclarant que celui qui y mettrait de
-l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'où il provenait,
-serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espèce de chaussures,
-et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il
-taxa les gages des valets. Il établit des peines rigoureuses contre ceux
-qui chanteraient des chansons obscènes, soit de jour, soit de nuit. Il
-défendit qu'aucun aveugle chantât des complaintes faites sur des
-miracles, à moins de fournir des preuves de leur authenticité; car il
-lui semblait que la plupart étant controuvés, ils faisaient tort aux
-véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pas pour les
-poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'étaient véritablement, parce
-que, disait-il, ces prétendus manchots, avec leurs plaies factices, ne
-sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il
-rendit des ordonnances si équitables et si utiles, qu'on les observe
-encore aujourd'hui dans le pays, où on les appelle les _Constitutions du
-grand gouverneur Sancho Panza_.
-
-
-
-
-CHAPITRE LII
-
-AVENTURE DE LA SECONDE DOLORIDE, AUTREMENT LA SENORA RODRIGUEZ.
-
-
-Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures,
-trouvant la vie qu'il menait indigne d'un véritable chevalier errant,
-résolut de prendre congé de ses hôtes et de s'en aller à Saragosse, afin
-de se trouver au tournoi annoncé, où il prétendait conquérir l'armure,
-prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il était à table avec le duc,
-bien résolu à lui déclarer son intention, on vit tout à coup entrer dans
-la salle deux femmes couvertes de deuil de la tête aux pieds. L'une
-d'elles, s'approchant de notre héros, se jeta à ses pieds et les
-embrassa avec des gémissements si prolongés, qu'on crut qu'elle allait
-expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que
-c'était quelque nouveau tour qu'on voulait jouer à don Quichotte,
-l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne
-savaient qu'en penser.
-
-Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis,
-l'ayant priée d'écarter son voile, on reconnut la vénérable señora
-Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille
-qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise,
-surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la duègne
-pour une créature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle fût capable
-d'une si grande crédulité. Enfin la señora Rodriguez se tourna du côté
-de ses maîtres, et après avoir fait une profonde révérence, elle leur
-dit humblement:
-
-Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant
-ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir à mon honneur d'un embarras
-où m'a plongée l'audace d'un vilain malintentionné.
-
-Je vous l'accorde, lui répondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur
-don Quichotte tout ce qu'il vous plaira.
-
-Valeureux chevalier, dit la señora Rodriguez en se tournant vers don
-Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai raconté la perfidie dont un
-rustre s'est rendu coupable envers ma chère fille, l'infortunée ici
-présente. Vous me promîtes alors de prendre sa défense, et de redresser
-le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de
-quitter ce château pour retourner aux aventures qu'il plaira à Dieu de
-vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il
-plût à Votre Grâce de défier ce rustre indompté, pour le contraindre à
-épouser ma fille, selon sa promesse; car de penser que monseigneur le
-duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires à l'ormeau, pour
-la raison que je vous ai déjà confiée. Sur cela, que Notre-Seigneur
-Jésus-Christ donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous
-abandonne point, ma fille et moi.
-
-[Illustration: Touché de compassion, don Quichotte fit relever la
-suppliante (page 524).]
-
-Ma chère dame, répondit don Quichotte avec gravité, séchez vos larmes,
-et arrêtez vos soupirs: je prends à ma charge la réparation due à votre
-fille; elle n'aurait pas dû sans doute croire si facilement aux
-promesses des amoureux, promesses très-légères à contracter et
-très-lourdes à tenir; mais enfin, puisque le mal est fait, il faut
-penser au remède; ainsi donc je vous promets, avec la permission de
-monseigneur le duc, de me mettre sur-le-champ à la recherche de ce
-dénaturé garçon, et quand je l'aurai trouvé, de le défier et de le tuer
-s'il refuse d'accomplir sa promesse; car le premier devoir de ma
-profession est de châtier les insolents et de pardonner aux humbles, de
-secourir les affligés et d'abattre les persécuteurs.
-
-Seigneur chevalier, répondit le duc, ne vous mettez point en peine de
-chercher le paysan dont se plaint cette dame, et dispensez-vous de me
-demander la permission de le défier; je le donne et le tiens pour défié;
-je me charge de lui transmettre votre cartel, et de le lui faire
-accepter; il viendra répondre lui-même, et je vous donnerai à tous deux
-le champ libre et sûr, observant les conditions en usage dans de
-semblables rencontres, et faisant à chacun une égale justice, comme y
-sont obligés tous princes qui accordent le champ clos aux combattants.
-
-Avec l'assurance que me donne Votre Grandeur, repartit don Quichotte, je
-renonce pour cette fois aux priviléges de ma noblesse, je m'abaisse
-jusqu'à la condition de l'offenseur et me rends son égal, afin qu'il
-puisse mesurer sa lance avec la mienne. Ainsi donc, quoique absent, je
-l'appelle et le défie comme traître, pour avoir abusé de cette
-demoiselle et lui avoir ravi l'honneur. Il deviendra son époux, ou il
-payera de la vie son manque de foi.
-
-Aussitôt tirant le gant de sa main gauche, notre héros le jeta au milieu
-de la salle. Le duc le releva, en répétant qu'il acceptait le défi au
-nom de son vassal, qu'il fixait au sixième jour l'époque du combat, et
-assignait la cour du château pour champ de bataille, avec les armes
-ordinaires des chevaliers, la lance et l'écu, le harnais à cotte de
-mailles et les autres pièces de l'armure, sans fraude ni supercherie, le
-tout dûment examiné par les juges du camp. Mais, d'abord, reprit-il, il
-faut savoir si cette bonne duègne et son imprudente fille remettent
-formellement leur droit entre les mains du seigneur don Quichotte;
-autrement le défi serait non avenu.
-
-Je les y remets, dit la duègne.
-
-Et moi aussi, ajouta la jeune fille en baissant les yeux.
-
-Ces dispositions arrêtées, les deux plaignantes se retirèrent. La
-duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus dorénavant comme ses
-suivantes, mais en dames aventurières qui venaient demander justice: on
-leur donna un appartement dans le château, où elles furent servies à
-titre d'étrangères, au grand ébahissement de ceux qui ne savaient ce que
-tout cela signifiait.
-
-On était à la fin du repas, quand, pour compléter la fête, entra le page
-qui avait porté le présent à Thérèse Panza, femme de notre illustre
-gouverneur. Le duc le questionna avec empressement sur son voyage; il
-répondit qu'il avait beaucoup de choses à dire, mais que, comme
-plusieurs étaient de haute importance, il suppliait Leurs Excellences de
-lui accorder un entretien particulier. Le duc ayant fait sortir la
-plupart de ses gens, le page tira deux lettres de son sein, et les mit
-entre les mains de la duchesse; il y en avait une pour elle, et l'autre
-pour Sancho avec cette suscription: _A mon mari Sancho Panza, gouverneur
-de l'île Barataria, à qui Dieu donne heureuse et longue vie_.
-
-Impatiente de savoir ce que contenait sa lettre, la duchesse l'ouvrit et
-en prit lecture.
-
-
- LETTRE DE THÉRÈSE PANZA A LA DUCHESSE.
-
- «Ma bonne dame, j'ai eu bien de la joie de la lettre que Votre
- Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la
- désirais. Le collier de corail est très-beau, et l'habit de chasse de
- mon mari ne lui cède en rien. Tout notre village s'est fort réjoui de
- ce que Votre Seigneurie a fait mon mari gouverneur, quoique personne
- ne veuille le croire, principalement notre curé, maître Nicolas le
- barbier, et le bachelier Carrasco; mais ça m'est égal, et je ne me
- soucie guère qu'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu
- que cela soit comme je sais que cela est. Pourtant, s'il faut dire la
- vérité, je ne l'aurais pas cru non plus, sans le collier de corail et
- l'habit de chasse, car tous les gens du pays disent que mon mari est
- un imbécile, qui n'a jamais gouverné que des chèvres et qui ne saurait
- gouverner autre chose; mais celui que Dieu aide est bien aidé.
-
- «Il faut que je vous dise, ma chère dame, qu'un de ces jours, j'ai
- résolu d'aller à la cour, en carrosse, pour faire crever de dépit
- mille envieux que j'ai déjà. Je prie donc Votre Seigneurie de
- recommander à mon mari de m'envoyer un peu d'argent, et même en assez
- grande quantité, parce que la dépense est grande à la cour, où le pain
- vaut, dit-on, un réal, et la viande trois maravédis la livre; mais
- s'il ne veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bien vite, car déjà
- les pieds me démangent de me mettre en route. Mes voisines me disent
- que si ma fille et moi nous allons bien parées à la cour, mon mari
- sera bientôt plus connu par moi que moi par lui: parce que tout le
- monde demandera quelles sont les dames de ce carrosse, et que mon
- valet répondra: La femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de
- l'île Barataria; de cette façon, mon mari sera connu, moi je serai
- prônée, et à la grâce de Dieu.
-
- «Je suis bien fâchée que dans notre pays les glands n'aient pas donné
- cette année; j'en envoie pourtant à Votre Seigneurie un demi-boisseau
- que j'ai cueilli moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma
- faute s'ils ne sont pas aussi gros que des œufs d'autruche, comme je
- l'aurais voulu.
-
- «Que Votre Grandeur ne manque pas de m'écrire; j'aurai soin de lui
- faire réponse aussitôt, et de lui donner avis de ma santé et de tout
- ce qui se passe dans notre village, où je reste priant Dieu qu'il vous
- garde longues années et qu'il ne m'oublie pas. Sanchette, ma fille, et
- mon fils baisent les mains de Votre Grâce.
-
- «Celle qui a plus envie de vous voir que de vous écrire.
-
- «Votre servante, THÉRÈSE PANZA.»
-
-
-La lettre fut trouvée fort divertissante, et la duchesse ayant demandé à
-don Quichotte s'il pensait qu'on pût décacheter celle que Thérèse
-écrivait à son mari, le chevalier répondit qu'il l'ouvrirait pour leur
-faire plaisir. Elle disait ce qui suit:
-
-
- «J'ai reçu ta lettre, Sancho de mon âme, et je te jure, foi de
- chrétienne catholique, qu'il ne s'en est pas fallu de deux doigts que
- je ne devienne folle de joie. Quand j'ai su, mon ami, que tu étais
- gouverneur, j'ai failli tomber morte du coup, tant j'étais
- transportée; car tu le sais, on meurt de joie aussi bien que de
- tristesse. Notre petite Sanchette a mouillé son jupon sans s'en
- apercevoir, et cela de pur contentement. J'avais sous les yeux l'habit
- que tu m'as envoyé, et à mon cou le collier de corail de madame la
- duchesse; je tenais les lettres à la main, le messager était devant
- moi; eh bien, malgré tout, je croyais que ce que je voyais et touchais
- n'était que songe; car qui aurait jamais pu penser qu'un gardeur de
- chèvres deviendrait gouverneur d'île? Tu te rappelles ce que disait ma
- défunte mère, et elle avait raison: Qui vit beaucoup, voit beaucoup;
- je te dis cela parce que j'espère voir encore davantage si je vis plus
- longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier de
- la gabelle; car bien qu'on prétende que ce sont des offices du diable,
- toujours font-ils venir l'eau au moulin.
-
- «Madame la duchesse te dira l'envie que j'ai d'aller à la cour: vois
- si c'est à propos, et me mande ta volonté; j'irai en carrosse pour te
- faire honneur.
-
- «Le curé, le barbier, le bachelier et même le sacristain, ne peuvent
- encore croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est
- folie ou enchantement, comme tout ce qui arrive à ton maître. Samson
- Carrasco dit qu'il t'ira trouver, afin de t'ôter le gouvernement de la
- tête, et à monseigneur don Quichotte la folie de sa cervelle; quant à
- moi, je ne fais qu'en rire, en considérant mon collier de corail, et
- je songe toujours à l'habit que je vais faire à notre fille avec celui
- que tu m'as envoyé. J'envoie des glands à madame la duchesse, et je
- voudrais qu'ils fussent d'or; toi, envoie-moi quelque collier de
- perles, si l'on en porte dans ton île.
-
- «Maintenant voici les nouvelles de notre village: la Berruca a marié
- sa fille avec un mauvais barbouilleur, qui était venu ici pour peindre
- tout ce qu'il rencontrerait. L'_ayuntamiento_[119] l'a chargé de
- peindre les armoiries royales sur la porte de la maison commune; il a
- demandé deux ducats par avance; il a travaillé huit jours, et comme il
- n'a pu en venir à bout, il a dit pour raison qu'il n'était pas fait
- pour peindre de pareilles bagatelles. Il a donc rendu l'argent, et
- malgré tout il s'est marié à titre de bon ouvrier: il est vrai que
- depuis il a quitté le pinceau pour la pioche, et qu'il va aux champs
- comme un gentilhomme. Le fils de Pedro Lobo veut se faire prêtre; il a
- déjà reçu la tonsure; la petite-fille de Mingo Silvato, Minguilla, l'a
- su, et elle va lui faire un procès, parce qu'il lui avait promis de
- l'épouser: les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de son
- fait, mais lui s'en défend comme un beau diable.
-
- [119] _Ayuntamiento_, corps municipal.
-
- «Il n'y a point chez nous d'olives cette année, et l'on ne saurait
- trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de
- soldats est passée par ici, et ils ont emmené chemin faisant trois
- filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles
- reviendront peut-être, et alors il ne manquera pas de gens pour les
- épouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille
- à faire du réseau, et elle gagne par jour huit maravédis, qu'elle met
- dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais à cette heure que tu
- es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de
- travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le
- tonnerre est tombé sur la potence; plaise à Dieu qu'il en arrive
- autant à toutes les autres. J'attendrai ta réponse et ta décision pour
- mon voyage à la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire
- autant qu'à moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde.
-
- «Ta femme, THÉRÈSE PANZA.»
-
-
-Les deux lettres furent trouvées admirables et dignes d'éloges; pour
-mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, on vit entrer le
-courrier qui apportait à don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de
-même devant ceux qui étaient là: mais elle fit quelque peu douter de la
-simplicité du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui
-revenait du village de Thérèse Panza, et lui fit tout conter, jusqu'à la
-moindre circonstance. Le page lui présenta les glands, et de plus un
-fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une délicatesse
-exquise.
-
-Mais il est temps de retourner à Sancho, fleur et miroir de tous les
-gouverneurs insulaires.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIII
-
-DE LA FIN DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.
-
-
-S'imaginer que dans cette vie les choses doivent rester toujours en même
-état, c'est se tromper étrangement. Au printemps succède l'été, à l'été
-l'automne, à l'automne l'hiver; et le temps, revenant chaque jour sur
-lui-même, ne cesse de tourner ainsi sur cette roue perpétuelle. L'homme
-seul court à sa fin sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans
-l'autre vie, qui n'a point de bornes. Ainsi parle Cid Hamet, philosophe
-mahométan, car cette question de la rapidité et de l'instabilité de la
-vie présente et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens,
-quoique privés de la lumière de la foi, l'ont comprise par la seule
-lumière naturelle. Mais ici notre auteur n'a voulu que faire allusion à
-la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho s'éclipsa,
-s'anéantit, et s'en alla en fumée.
-
-La septième nuit de son gouvernement, Sancho était dans son lit, plus
-rassasié de procès que de bonne chère, plus fatigué de rendre des
-jugements et de donner des avis, que de toute autre chose; il cherchait
-dans le sommeil à se refaire de tant de fatigues, et commençait à
-fermer les yeux, quand tout à coup il entendit un bruit épouvantable de
-cris et de cloches qui lui fit croire que l'île entière s'écroulait. Il
-se leva en sursaut sur son séant, et prêta l'oreille pour démêler la
-cause d'un si grand vacarme; non-seulement il n'y comprit rien, mais un
-grand bruit de trompettes et de tambours vint encore se joindre aux cris
-et au son des cloches. Plein d'épouvante et de trouble, il saute à
-terre, et court pieds nus et en chemise à la porte de sa chambre. Au
-même instant, il voit se précipiter par les corridors un grand nombre de
-gens armés d'épées et portant des torches enflammées: Aux armes! aux
-armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans l'île,
-et nous périssons si votre valeur et votre prudence nous font défaut.
-Puis, arrivés près de Sancho, qui était plus mort que vif: Que Votre
-Grâce s'arme à l'instant, lui dirent-ils tous ensemble, ou nous sommes
-perdus.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Aux armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans
-l'île (page 529).]
-
-A quoi bon m'armer? répondit Sancho; est-ce que je connais quelque chose
-en fait d'attaque et de défense? Il faut laisser cela à mon maître don
-Quichotte, qui dépêchera vos ennemis en un tour de main; quant à moi,
-pauvre pécheur, je n'y entends rien.
-
-Quelle froideur est-ce là? armez-vous, seigneur, repartit un d'entre
-eux; voici des armes offensives et défensives: guidez-nous, comme notre
-chef et notre gouverneur.
-
-Eh bien, que l'on m'arme; et à la grâce de Dieu, répondit Sancho.
-
-Aussitôt on apporta deux grands boucliers, qu'on lui attacha l'un par
-devant, l'autre par derrière, en les liant étroitement avec des
-courroies, les bras seuls étant laissés libres, de façon que le pauvre
-homme, une fois enchâssé, ne pouvait ni remuer, ni seulement plier les
-genoux. Cela fait, on lui mit dans la main une lance sur laquelle il fut
-obligé de s'appuyer pour se tenir debout. Quand il fut équipé de la
-sorte, on lui dit de marcher le premier, afin d'animer tout le monde au
-combat, ajoutant que tant qu'on l'aurait pour guide, on était assuré de
-la victoire.
-
-Et comment diable marcherais-je? répondit Sancho: entre ces planches où
-vous m'avez emboîté, je ne puis seulement pas plier le jarret. Ce qu'il
-faut faire, c'est de m'emporter à bras et de me placer en travers ou
-debout à quelque poterne que je défendrai ou avec ma lance ou avec mon
-corps.
-
-Allons donc, seigneur gouverneur, dit un de ces gens, ce ne sont pas vos
-armes, c'est bien plutôt la peur qui vous empêche de marcher:
-hâtez-vous; le bruit augmente et le danger redouble.
-
-A ces exhortations et à ces reproches, le pauvre Sancho essaya de se
-remuer; mais dès les premiers pas il tomba si lourdement qu'il crut
-s'être mis en pièces. Il demeura par terre étendu tout de son long,
-assez semblable à une tortue sous son écaille, ou à quelque barque
-échouée sur le sable. Mais ces impitoyables railleurs n'en eurent pas
-plus de compassion: au contraire, ils éteignirent leurs torches, et
-simulant le bruit de gens qui combattent, ils passèrent et repassèrent
-plus de cent fois sur le corps du gouverneur, donnant de grands coups
-d'épée sur le bouclier qui le couvrait, pendant que se ramassant de son
-mieux dans cette étroite prison, le pauvre diable suait à grosses
-gouttes, et priait Dieu de tout son cœur de le tirer d'un si grand
-péril. Les uns trébuchaient, d'autres tombaient sur lui, il y en eut
-même un qui, après lui avoir monté sur le dos, se mit à crier comme
-d'une éminence, et simulant l'office de général: Courez par ici,
-l'ennemi vient de ce côté; qu'on garde cette brèche, qu'on ferme cette
-porte; rompez les échelles; vite, vite, de la poix et de la résine;
-qu'on apporte des chaudrons pleins d'huile bouillante, qu'on couvre les
-maisons avec des matelas; puis il continuait à nommer l'un après l'autre
-tous les instruments et machines de guerre dont on se sert dans une
-ville prise d'assaut.
-
-Quant au malheureux Sancho, étendu par terre, foulé aux pieds et demi
-mort de peur, il murmurait entre ses dents: Plût à Dieu que l'île fût
-déjà prise, et que je me visse mort ou délivré de cette horrible
-angoisse! Enfin le ciel eut pitié de lui, et lorsqu'il s'y attendait le
-moins, il entendit crier: Victoire, victoire! les ennemis sont en fuite.
-Allons, seigneur, levez-vous, venez jouir de votre triomphe et prendre
-votre part des dépouilles conquises par votre bras invincible.
-
-Qu'on me lève, dit Sancho tristement. Quand on l'eut aidé à se remettre
-sur ses pieds: L'ennemi que j'ai tué, ajouta-t-il, je consens qu'on me
-le cloue sur le front; quant aux dépouilles, vous pouvez vous les
-partager, je n'y prétends rien. S'il me reste ici un ami, qu'il me donne
-un peu de vin; le cœur me manque, et, pour l'amour de Dieu, qu'on
-m'essuie le visage, je suis tout en eau.
-
-On l'essuya, on lui donna du vin, on le débarrassa des boucliers; enfin,
-se voyant libre, il voulut s'asseoir sur son lit, mais il tomba évanoui
-de fatigue et d'émotion.
-
-Les mystificateurs commençaient à se repentir d'avoir poussé si loin la
-plaisanterie, lorsque Sancho, en revenant à lui, calma la crainte que
-leur avait causée sa pâmoison. Il demanda quelle heure il était; on lui
-répondit que le jour venait de poindre. Aussitôt, sans ajouter un mot,
-il acheva de s'habiller, laissant tous les assistants surpris de
-l'empressement qu'il y mettait. Quand il eut terminé, quoique avec bien
-de la peine, tant il était brisé de fatigue, il se dirigea vers
-l'écurie, suivi de tous ceux qui étaient là, puis s'approchant du
-grison, il le prit tendrement entre ses bras, lui donna un baiser sur le
-front, et lui dit les yeux pleins de larmes: Viens çà, mon fidèle ami,
-viens, cher compagnon de mes aventures et de mes travaux; quand je
-cheminais avec toi, sans autre souci que d'avoir à raccommoder ton
-harnais et soigner ta gentille personne, heureux étaient mes heures, mes
-jours, mes années. Mais depuis que je t'ai quitté pour me laisser
-emporter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, tout a été pour
-moi souffrances, inquiétudes et misères. En parlant ainsi, Sancho
-passait le licou à son âne, et lui ajustait le bât; le grison bâté, il
-monta dessus avec beaucoup d'efforts, et s'adressant au majordome, au
-maître d'hôtel et au docteur Pedro Rezio: Place, place, messeigneurs,
-leur dit-il, laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi
-retourner à ma vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente.
-Je ne suis point né pour être gouverneur; mon lot est de conduire la
-charrue, de manier la pioche et de tailler la vigne, et non de donner
-des lois ou de défendre des îles contre ceux qui viennent les attaquer.
-Saint-Pierre est bien à Rome, je veux dire que chacun doit rester chez
-lui et faire son métier. Faucille me sied mieux en main que bâton de
-commandement; je préfère me rassasier de soupe à l'oignon, que d'être à
-la merci d'un méchant médecin, qui me fait mourir de faim. Je dors mieux
-en été, à l'ombre d'un chêne, que l'hiver entre deux draps de fine toile
-de Hollande et enveloppé de riches fourrures. Adieu, adieu encore une
-fois. Dites à monseigneur le duc que nu je suis né, nu je me trouve; je
-veux dire qu'entré ici sans un maravédis, j'en sors les mains vides,
-tout au rebours des autres gouverneurs. Allons, gare! vous dis-je;
-laissez-moi passer, que j'aille me graisser les côtes, car il me semble
-que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit
-sur mon estomac.
-
-Arrêtez, seigneur gouverneur, lui dit le docteur Pedro Rezio; arrêtez,
-je vais vous faire donner un breuvage qui vous remettra dans un
-instant; quant à votre table, je promets à Votre Grâce de m'amender, et
-de lui laisser à l'avenir manger tout ce qu'il lui plaira.
-
-Grand merci, reprit Sancho, il est trop tard; j'ai envie de rester comme
-de me faire Turc. Ce n'est pas moi qu'on attrape deux fois de la même
-façon, et si jamais il me prend envie d'avoir un gouvernement, que je
-meure avant que d'y mettre le pied. Je suis de la famille des Panza; ils
-sont tous entêtés comme des mulets, et quand une fois ils ont dit non,
-ils n'en démordraient pas pour tout l'or du monde. Je laisse ici les
-ailes de la vanité qui ne m'ont enlevé dans les airs qu'afin de me faire
-manger aux hirondelles et aux oiseaux de proie; je redescends sur terre
-pour y marcher comme auparavant, et si je n'ai pas de chaussures de
-maroquin piqué, au moins ne manquerais-je jamais de sandales de cordes.
-Adieu, encore une fois, qu'on me laisse passer, car il se fait tard.
-
-Seigneur gouverneur, dit le majordome, nous laissons partir Votre Grâce,
-puisqu'elle le veut, quoique ce ne soit pas sans regret que nous
-consentions à perdre un homme de votre mérite, et dont la conduite a été
-si chrétienne; mais tout gouverneur qui se démet de sa charge est obligé
-de rendre compte de son administration: rendez le vôtre, s'il vous
-plaît, après quoi nous ne vous retenons plus.
-
-Personne n'a le droit de me demander des comptes, repartit Sancho, s'il
-n'en a reçu le pouvoir de monseigneur le duc; je m'en vais le trouver,
-et c'est à lui que je les rendrai. D'ailleurs, je sors d'ici nu, et cela
-me dispense d'autre preuve.
-
-Le seigneur Sancho a raison, dit Pedro Rezio, il faut le laisser aller;
-d'autant plus que monseigneur sera enchanté de le revoir.
-
-Tout le monde fut du même sentiment, et on le laissa partir en lui
-offrant de l'accompagner et de lui fournir ce qui serait nécessaire pour
-faire commodément son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu
-d'orge pour son âne, et pour lui un morceau de pain et du fromage; que
-le chemin étant si court, il n'avait pas besoin d'autre chose. Tous
-l'embrassèrent; lui les embrassa aussi en pleurant, les laissant non
-moins étonnés de son bon sens que de la prompte et énergique résolution
-qu'il avait prise.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIV
-
-QUI TRAITE DES CHOSES RELATIVES A CETTE HISTOIRE ET NON A D'AUTRES.
-
-
-Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté
-don Quichotte à leur vassal, pour le motif dont nous avons parlé plus
-haut; mais comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui
-afin de ne pas épouser la fille de la señora Rodriguez, ils imaginèrent
-de lui substituer un laquais gascon, appelé Tosilos. Après avoir donné à
-cet homme les instructions nécessaires pour bien jouer son personnage,
-le duc déclara à don Quichotte que dans un délai de quatre jours son
-adversaire viendrait, armé de toutes pièces, se présenter en champ clos
-et soutenir par la moitié de sa barbe, et même par sa barbe entière, que
-la jeune fille mentait en affirmant qu'il lui avait promis de l'épouser.
-Grande fut la joie de notre héros d'avoir rencontré une si belle
-occasion de montrer à ses illustres hôtes sa valeur et la force de son
-bras formidable; aussi dans son impatience, ces quatre jours lui
-semblèrent-ils autant de siècles. Pendant qu'il se repose bien malgré
-lui, allons tenir compagnie à Sancho qui, moitié triste, moitié joyeux,
-venait retrouver son maître, plus content toutefois de se sentir sur son
-fidèle grison qu'affligé de la perte de son gouvernement.
-
-Il n'était pas encore bien loin de son île, de sa ville ou de son
-village, car on n'a jamais su précisément ce que c'était, quand il vit
-venir six pèlerins étrangers. Arrivés près de lui, ces pèlerins se
-rangèrent sur deux files et se mirent à chanter à tue-tête dans une
-langue dont Sancho ne put rien démêler, sinon le mot _aumône_. Il en
-conclut que toute la chanson n'avait pas d'autre but, et comme il était
-naturellement charitable, il leur offrit le pain et le fromage qu'il
-portait dans son bissac, leur faisant entendre par signes qu'il n'avait
-rien de plus. Les pèlerins acceptèrent l'aumône en criant: _Geld!
-geld[120]!_
-
- [120] Mot allemand qui veut dire _argent_.
-
-Je ne vous comprends pas, frères, dit Sancho; que voulez-vous!
-
-L'un d'eux alors tira une bourse de son sein, pour faire entendre à
-Sancho qu'ils demandaient de l'argent; mais lui, ouvrant la main et
-écartant les doigts, afin de leur montrer qu'il ne possédait pas une
-obole, piqua son grison et voulut passer au milieu d'eux. Mais un de ces
-étrangers, qui l'avait reconnu, l'arrêta, et l'embrassant lui dit en
-castillan: Sainte Vierge! qu'est-ce que je vois? n'est-ce pas mon ami,
-mon bon voisin Sancho Panza? Oui! par ma foi, c'est bien lui, car je ne
-suis ni ivre ni endormi.
-
-Tout surpris d'entendre prononcer son nom et de se sentir embrasser,
-Sancho regarda longtemps cet homme sans rien dire; mais il avait beau le
-considérer, il ne pouvait se rappeler ses traits. Comment se peut-il,
-lui dit alors le pèlerin, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote
-le Morisque, le mercier de notre village?
-
-Et qui diable t'aurait reconnu sous ce costume? reprit Sancho en
-l'examinant de plus près; mais comment oses-tu revenir en Espagne?
-Malheur à toi, mon pauvre ami, si tu venais à être découvert; tu
-n'aurais pas à te louer de l'aventure.
-
-Si tu te tais, répondit le pèlerin, je suis bien sûr que personne ne me
-reconnaîtra sous cet habit. Mais quittons le grand chemin, et allons
-dans ce bois où mes camarades veulent dîner et faire la sieste: ce sont
-de braves gens, tu dîneras avec eux, et là je pourrai te conter ce qui
-m'est arrivé depuis cet édit que le roi a fait publier contre les débris
-de notre malheureuse nation.
-
-[Illustration: On l'essuya, on lui donna du vin, on le débarrassa des
-boucliers (page 531).]
-
-Sancho y consentit, et Ricote ayant parlé à ses compagnons, tous
-s'enfoncèrent dans le bois qui était en vue, s'éloignant ainsi de la
-grand'route. Arrivés là, ils se débarrassèrent de leurs bourdons, de
-leurs mantelets, et restèrent en justaucorps. Ils étaient jeunes,
-enjoués et de bonne mine, hormis Ricote qui était déjà avancé en âge;
-chacun d'eux portait une besace bien pourvue, au moins de ces viandes
-qui appellent la soif de deux lieues. Ils s'assirent sur l'herbe, qui
-leur servit de nappe, et tous alors fournissant ce qu'ils portaient dans
-leur bissac, la place se trouva en un clin d'œil couverte de pain, de
-noix, de fromage et de quelques os où il restait encore à ronger, sans
-compter une espèce de saucisson appelé _cavial_, composé de ces œufs
-d'esturgeon, grands provocateurs de l'appétit. Il s'y trouva aussi des
-olives en quantité, lesquelles, quoiqu'un peu sèches, ne laissaient pas
-d'être de bon goût. Mais ce qui fit ouvrir les yeux à Sancho, c'étaient
-six grandes outres de vin, chacun ayant fourni la sienne, sans compter
-celle de Ricote qui seule valait toutes les autres ensemble. Enfin nos
-gens se mirent à manger, mais lentement et en savourant chaque morceau.
-Puis tout à coup, levant les bras et les outres en l'air, le goulot sur
-la bouche et les yeux fixés au ciel, comme s'ils y avaient pris leurs
-points de mire, ils restèrent tous un bon quart d'heure à transvaser le
-vin dans leur estomac. Sancho admirait cette harmonie muette, et ne
-pensait déjà plus au gouvernement qu'il venait de quitter. Afin de se
-mettre à l'unisson, il pria Ricote de lui prêter son outre, et l'ayant
-embouchée, il fit voir qu'il ne manquait pour cet exercice ni de méthode
-ni d'haleine.
-
-De temps en temps, un des pèlerins prenant la main de Sancho, lui
-disait: _Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno_; et Sancho
-répondait: _Bon compagno jura di_; puis il éclatait de rire, mettant en
-oubli sa mésaventure; en effet, sur le temps où l'on est occupé à manger
-ou à boire, les soucis n'ont guère de prise. Quatre fois nos gens
-recommencèrent à jouer de leurs musettes, mais à la cinquième fois elles
-se désenflèrent si bien, qu'il n'y eut plus moyen d'en rien tirer:
-toutefois, si le vin fit défaut, le sommeil ne leur manqua pas, car ils
-s'endormirent sur la place. Ricote et Sancho, se trouvant plus éveillés,
-pour avoir moins bu, laissèrent dormir leurs compagnons, et allèrent
-s'asseoir au pied d'un hêtre, où le pèlerin, quittant sa langue
-maternelle pour s'exprimer en bon castillan, parla de la sorte:
-
-Tu n'as pas oublié, ami Sancho, quelle terreur s'empara des nôtres quand
-le roi fit publier son édit contre les Mores; je fus si alarmé moi-même,
-que craignant de ne pouvoir quitter l'Espagne assez tôt, je me voyais
-déjà traîner au supplice avec mes enfants. Toutefois, ne trouvant pas
-que nous fissions sagement de fuir avec tant de hâte, je résolus de
-laisser ma famille dans notre village, et d'aller seul chercher quelque
-endroit où je pusse la mettre en sûreté. Je m'étais bien aperçu, ainsi
-que les plus habiles de notre nation, que cet édit n'était pas une vaine
-menace, mais une résolution arrêtée. En effet, connaissant les mauvaises
-intentions de beaucoup d'entre nous, intentions qu'ils ne cachaient pas,
-je restai convaincu que Dieu seul avait pu mettre dans l'esprit du roi
-une résolution si soudaine et si rigoureuse. Non pas que nous fussions
-tous coupables: car parmi nous, il se trouvait des chrétiens sincères,
-mais en si petit nombre qu'à parler franchement, souffrir tant d'ennemis
-dans le royaume, c'était nourrir un serpent dans son sein. Quoi qu'il en
-soit, le bannissement, trop doux pour quelques-uns, fut trop sévère pour
-ceux qui, non plus que moi, n'avaient pas de mauvais desseins. Depuis
-cette époque, dans quelque endroit que nous portions nos pas, nous
-regrettons toujours l'Espagne, notre berceau, ne trouvant point ailleurs
-le repos que nous espérions. Nous avions cru qu'en Barbarie et en
-Afrique on nous recevrait à bras ouverts, mais c'est là qu'on nous
-méprise et qu'on nous maltraite le plus. Hélas! nous n'avons connu notre
-bonheur qu'après l'avoir perdu; aussi notre désir de revoir l'Espagne
-est si grand, que la plupart d'entre nous, qui en savent fort bien la
-langue, n'ont pas craint d'abandonner femme et enfants pour y revenir.
-
-Je quittai donc notre village, et je partis pour la France avec
-quelques-uns des nôtres; quoique nous y fussions bien reçus, le désir me
-prit d'aller plus loin. Je passai en Italie, et de là en Allemagne, où
-il me sembla qu'on vivait avec encore plus de sécurité, car presque
-partout il y a une grande liberté de conscience. Je m'assurai d'une
-maison proche d'Augsbourg, et m'associai à ces pèlerins qui ont coutume
-de venir visiter les sanctuaires de l'Espagne, visite qui pour eux vaut
-les mines du Pérou. Chaque année, ils la parcourent tout entière, et il
-n'y a point de village qu'ils ne quittent repus jusqu'à la gorge, et
-emportant un bon sac d'argent. Cet argent ils ont soin de l'échanger
-contre de l'or, dont ils remplissent le creux de leurs bourdons, ou bien
-ils le cousent dans les plis de leurs mantelets; puis, à force
-d'industrie, ils parviennent à sortir d'Espagne avec leur butin, malgré
-la rigoureuse surveillance des gardiens des passages. Aujourd'hui, ami
-Sancho, mon intention est de reprendre l'argent que j'ai enfoui avant de
-partir; et comme c'est hors de notre village, je pourrai le faire sans
-péril, après quoi j'irai de Valence à Alger rejoindre ma femme et ma
-fille. De là, nous repasserons en France, d'où je les emmènerai en
-Allemagne, en attendant ce que Dieu voudra faire de nous; car enfin je
-suis certain que ma femme et ma fille sont bonnes catholiques; quant à
-moi, quoique je ne le sois pas autant, je suis plus chrétien que More,
-et tous les jours je prie Dieu de m'ouvrir les yeux davantage, et de
-m'apprendre comment il veut que je le serve. Mais ce qui m'étonne le
-plus, Sancho, c'est que ma femme ait mieux aimé aller vivre en Barbarie
-qu'en France, où elle et sa fille pourraient librement pratiquer leur
-religion.
-
-Oh! cela n'a pas dépendu d'elles, dit Sancho, c'est Jean Tiopevo, ton
-beau-frère, qui les a emmenées: et comme c'est un vrai More, il n'a
-songé qu'à ce qui l'accommodait le mieux. Mais veux-tu que je te dise,
-Ricote: je suis certain que tu irais en vain chercher ton trésor, tu ne
-le trouveras plus, car nous avons su qu'on avait pris à ton beau-frère
-et à ta femme des perles et beaucoup d'argent qu'ils allaient faire
-enregistrer.
-
-Cela peut être, répliqua Ricote, mais je suis bien certain qu'ils n'ont
-point touché à mon trésor, n'ayant confié le secret à personne, de
-crainte de malheur. Si tu veux venir avec moi et m'aider à l'emporter,
-je te promets deux cents écus: cet argent pourra te mettre à l'aise, car
-je sais, mon ami, que tu n'es pas bien riche.
-
-Je le ferais volontiers, repartit Sancho, mais je ne suis point aussi
-intéressé que tu pourrais le croire. Si j'aimais la richesse, je
-n'aurais pas quitté ce matin un office où je pouvais faire d'or les murs
-de ma maison, et avant qu'il fût six mois manger dans des plats
-d'argent. Et pour cette raison, comme aussi parce que ce serait trahir
-le roi notre maître, que d'aider ses ennemis, je n'irais pas avec toi,
-quand au lieu de deux cents écus tu m'en offrirais le double.
-
-Quel office as-tu donc quitté? demanda Ricote.
-
-J'ai quitté le gouvernement d'une île, mais d'une île, vois-tu, qui n'a
-pas sa pareille à un quart de lieue à la ronde, répondit Sancho.
-
-Et où est-elle située, cette île? continua Ricote.
-
-Où elle est? A deux lieues d'ici, répliqua Sancho, et elle s'appelle
-l'île de Barataria.
-
-Que dis-tu là, reprit Ricote; est-ce qu'il y a des îles en terre ferme?
-
-Pourquoi non? reprit Sancho. Je te dis, mon ami, que j'en suis parti ce
-matin, et qu'hier encore je la gouvernais à ma fantaisie; malgré tout,
-je l'ai quittée, parce qu'il m'est avis que l'office de gouverneur est
-dangereux.
-
-Et qu'as-tu gagné dans ton gouvernement? demanda Ricote.
-
-Ce que j'y ai gagné? répondit Sancho; par ma foi, j'y ai gagné
-d'apprendre que je ne suis pas bon à être gouverneur, si ce n'est d'un
-troupeau de chèvres, et que les richesses amassées dans les
-gouvernements coûtent le repos et le sommeil, voire même le boire et le
-manger. Dans les îles, il faut que les gouverneurs ne mangent presque
-rien, surtout s'ils ont des médecins qui prennent soin de leur santé.
-
-Je ne sais ce que tu veux dire, répliqua Ricote. Hé! qui diable pouvait
-s'aviser de te donner une île à gouverner? manque-t-il d'habiles gens au
-monde, qu'il faille prendre des paysans pour en faire des gouverneurs?
-Tu rêves, mon pauvre ami. Vois seulement si tu veux venir avec moi pour
-m'aider à emporter mon trésor. Je t'assure qu'il en mérite bien le nom,
-et je te donnerai ce que je t'ai promis.
-
-Je t'ai déjà dit que je ne le veux pas, répondit Sancho; mais sois sûr
-de n'être pas dénoncé par moi. Adieu; continue ton chemin, et
-laisse-m'en faire autant: si le bien gagné honnêtement se perd
-quelquefois, à plus forte raison le bien mal acquis doit-il se perdre
-avec son maître.
-
-Je n'insiste pas, reprit Ricote, mais tu ne sais pas ce que tu refuses.
-Dis-moi, étais-tu dans le village quand mon beau-frère emmena ma femme
-et ma fille?
-
-Vraiment oui, j'y étais, répondit Sancho, et tout le monde trouvait ta
-fille si belle, qu'on sortait en foule pour la voir: chacun la suivait
-des yeux, disant que c'était la plus jolie fille d'Espagne. La pauvre
-créature pleurait en embrassant ses amies, les priant de la recommander
-à Dieu et à sa sainte mère. Elle nous faisait pitié, tant elle était
-triste, et je ne pus m'empêcher de pleurer, moi qui ne suis pas un grand
-pleurard. Bien des gens voulaient la cacher; d'autres, s'ils n'eussent
-pas craint l'édit de Sa Majesté, de l'enlever par les chemins. Don Pedro
-Gregorio, ce jeune homme que tu connais, et qui est si riche, se
-démenait fort pour elle: il l'aimait beaucoup, à ce qu'on dit; aussi ne
-l'a-t-on plus revu depuis qu'elle est partie, et nous crûmes tous qu'il
-avait couru après elle pour l'enlever, mais on n'en a pas entendu parler
-jusqu'à cette heure.
-
-Par ma foi, dit Ricote, j'avais toujours cru ce jeune homme amoureux de
-ma fille; mais comme je me fiais à elle, je m'en inquiétais peu. Tu sais
-bien, Sancho, que les Morisques ne se marient guère par amour avec les
-vieux chrétiens; et ma fille, ce me semble, songeait moins à se marier
-qu'à devenir bonne chrétienne; aussi je pense qu'elle se souciait fort
-peu des poursuites de ce gentilhomme.
-
-Dieu le veuille, repartit Sancho, car cela ne convient ni à l'un ni à
-l'autre. Adieu, mon ami; laisse-moi partir; je veux aller ce soir
-retrouver mon maître, le seigneur don Quichotte.
-
-Que Dieu t'accompagne, frère Sancho, dit Ricote. Aussi bien, voilà mes
-compagnons qui s'éveillent, et il est temps de continuer notre chemin.
-
-Après s'être embrassés, Sancho monta sur son âne, Ricote prit son
-bourdon, et ils se séparèrent.
-
-
-
-
-CHAPITRE LV
-
-DE CE QUI ARRIVA A SANCHO EN CHEMIN.
-
-
-Pour avoir passé trop de temps à s'entretenir avec Ricote, Sancho ne put
-arriver de jour au château du duc, et il en était encore à une
-demi-lieue quand la nuit le surprit. Comme on était au printemps, il ne
-s'en mit pas en peine; seulement, il s'écarta de la route dans
-l'intention de se procurer un gîte. Mais sa mauvaise étoile voulut qu'en
-cherchant un endroit pour passer la nuit, lui et son grison tombèrent
-dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu de
-bâtiments en ruine. Lorsque Sancho sentit la terre lui manquer, il se
-recommanda à Dieu avec ferveur, se croyant déjà au fond des abîmes;
-pourtant, il en fut quitte à meilleur marché, car à quatre toises il se
-trouva sur la terre ferme et assis sur sa monture sans s'être fait aucun
-mal. Il commença par se tâter par tout le corps, et retint son haleine
-pour s'assurer s'il n'avait aucune blessure; quand il se sentit bien
-portant, il rendit grâces au ciel de l'avoir préservé d'un danger où il
-avait failli se mettre en pièces. Le pauvre diable porta aussitôt ses
-mains de tous côtés pour voir s'il n'y avait pas moyen de se tirer de
-là; mais les murs étaient si droits et si escarpés qu'il lui était
-impossible d'y grimper. Désolé de cette découverte, il le fut bien
-davantage quand il entendit son grison se plaindre douloureusement, et
-certes avec sujet, car il était en assez piteux état.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Ricote et Sancho allèrent s'asseoir au pied d'un hêtre (page 534).]
-
-Hélas! hélas! s'écria Sancho, que d'accidents imprévus dans ce misérable
-monde! Qui aurait dit que l'homme qui était hier gouverneur d'une île,
-commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd'hui
-seul, sans serviteurs ni vassaux pour le secourir! Faudra-t-il donc, mon
-pauvre grison, que tous les deux nous mourions de faim ici, ou toi de
-tes blessures, et moi de chagrin! Encore si j'étais aussi chanceux que
-le fut monseigneur don Quichotte dans la caverne de Montesinos, où il
-trouva la nappe mise et son lit tout prêt! Mais que trouverai-je dans ce
-maudit trou, sinon des couleuvres et des crapauds? Malheureux que je
-suis! où ont abouti mes folies et mes caprices? Si du moins nous étions
-morts dans notre pays et parmi les gens de notre connaissance, nous
-n'eussions pas manqué d'âmes charitables pour nous pleurer et nous
-fermer les yeux à notre dernière heure! O mon fidèle ami, mon cher
-compagnon, quelle récompense je donne à tes bons services! mais
-pardonne-moi, et prie la fortune qu'elle nous tire de ce mauvais pas,
-après quoi tu verras que je ne suis pas ingrat, et je te promets double
-ration.
-
-Pendant que le maître se lamentait de la sorte, l'âne restait immobile,
-tant grande était l'angoisse que le pauvre animal endurait. Le jour
-revint, et aux premières clartés de l'aurore, Sancho, voyant qu'il était
-absolument impossible, sans être aidé, de sortir de cette espèce de
-puits, recommença à se lamenter et à jeter de grands cris pour appeler
-du secours. Mais personne ne l'entendait, et il se tint pour mort,
-surtout en voyant son âne couché à terre, les oreilles basses et faisant
-fort triste mine. Enfin, il l'aida à se remettre sur ses pieds, non sans
-beaucoup de peine; puis, ayant tiré un morceau de pain de son bissac, il
-le lui donna en disant: _Tiens, mon enfant, quand on a du pain, les maux
-se sentent moins_.
-
-L'infortuné Sancho était dans cette cruelle anxiété, cherchant de tous
-côtés remède à son malheur, quand il découvrit à l'un des bouts du
-souterrain une ouverture assez grande pour qu'un homme pût y passer. Il
-s'y glissa à quatre pattes, et il vit qu'à l'autre bout le trou allait
-toujours s'élargissant. Revenant sur ses pas, il prit une pierre avec
-laquelle il pratiqua une brèche capable de livrer passage à son âne, et,
-le tirant par le licou, il commença à cheminer le long du souterrain.
-Tantôt il marchait à tâtons, tantôt il entrevoyait la lumière, mais
-toujours avec une égale frayeur. Dieu puissant, se disait-il, mon maître
-trouverait ceci une excellente aventure, tandis que moi, malheureux,
-privé de conseil et dénué de courage, il me semble à tous moments que la
-terre va me manquer sous les pieds. Tout en se lamentant, et après avoir
-fait, à ce qu'il crut, près de demi-lieue, il commença à découvrir un
-faible jour qui se glissait par une étroite fissure, et il espéra revoir
-la lumière encore une fois. Mais Ben-Engeli le laisse là pour retourner
-à don Quichotte, lequel attendait avec autant d'impatience que de joie
-le jour fixé pour le combat qu'il devait livrer au séducteur de la fille
-de la señora Rodriguez.
-
-Or, comme ce matin-là notre héros était sorti pour tenir son cheval en
-haleine et le disposer au combat du lendemain, il arriva qu'à la suite
-d'une attaque simulée à toute bride, Rossinante vint mettre les pieds de
-devant sur le bord d'un trou dans lequel, sans la vigueur du cavalier
-qui arrêta sa monture sur les jarrets de derrière, tous deux seraient
-tombés infailliblement. La curiosité de don Quichotte l'engagea à voir
-de plus près ce que c'était: il s'approcha sans mettre pied à terre.
-Pendant qu'il considérait cette large ouverture, de grands cris, partis
-du fond, vinrent frapper son oreille: Hélas! disait une voix, n'y a-t-il
-point là-haut quelque chrétien qui m'entende, quelque chevalier
-charitable qui ait pitié d'un malheureux pécheur enterré tout vivant,
-d'un pauvre gouverneur qui n'a pas su se gouverner lui-même?
-
-Surpris au dernier point, don Quichotte crut reconnaître la voix de
-Sancho, et, pour s'en assurer, il cria de toute sa force: Qui es-tu
-là-bas, toi qui te plains ainsi?
-
-Et qui peut se plaindre, répondit la voix, si ce n'est le malheureux
-Sancho Panza, ci-devant écuyer du fameux chevalier don Quichotte de la
-Manche, et, pour ses péchés, gouverneur de l'île Barataria?
-
-Ces paroles redoublèrent la surprise du chevalier. S'imaginant que
-Sancho était mort, et que son âme faisait là son purgatoire, il répondit
-à son tour: En ma qualité de chrétien catholique, je t'engage à me
-déclarer qui tu es. Si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux
-que je fasse pour te soulager, car ma profession étant de secourir tous
-les affligés, je puis aussi porter secours à ceux de l'autre monde qui
-ne sauraient s'aider eux-mêmes.
-
-Vous qui me parlez, reprit la voix, vous êtes donc monseigneur don
-Quichotte de la Manche; car à l'accent et à la parole ce ne peut être
-que lui.
-
-Oui, oui, répliqua notre héros, je suis ce don Quichotte qui a fait
-profession de secourir et d'assister en leurs nécessités les vivants et
-les morts; apprends-moi donc qui tu es toi-même, car tu me tiens en
-grand souci. Si tu es Sancho mon écuyer, et si tu as cessé de vivre,
-pourvu que les diables ne t'aient point emporté, et que par la
-miséricorde de Dieu tu sois seulement en purgatoire, notre mère la
-sainte Église catholique a des prières efficaces pour abréger tes
-peines; de ma part j'y emploierai tous mes efforts: achève donc de
-t'expliquer et dis-moi qui tu es.
-
-Je jure Dieu, seigneur don Quichotte, répondit la voix, et je fais
-serment que je suis Sancho Panza, votre écuyer, et que je ne suis jamais
-mort depuis que je suis dans ce monde; mais qu'après avoir quitté mon
-gouvernement pour des raisons qu'il serait trop long de raconter, je
-tombai hier dans ce trou où je suis encore avec le grison qui ne me
-laissera pas mentir à telles enseignes, qu'il est à mes côtés.
-
-En ce moment, comme s'il eût compris son maître et voulu lui rendre
-témoignage, l'âne se mit à braire si puissamment, que toute la caverne
-en retentit.
-
-Voilà un témoin irrécusable, dit don Quichotte; au bruit je reconnais
-l'âne, et le maître à sa parole. Attends un peu, mon pauvre ami, je m'en
-vais au château qui est tout proche, et j'amènerai des gens pour te
-tirer d'ici.
-
-Dépêchez-vous, je vous prie, seigneur, car je suis au désespoir de me
-voir enterré tout vivant, et je me sens mourir de peur.
-
-Don Quichotte alla conter l'aventure au duc et à la duchesse, qui
-savaient que ce souterrain existait depuis un temps immémorial; mais ce
-qui surtout les surprit, ce fut d'apprendre que Sancho avait quitté son
-gouvernement sans qu'on leur eût donné avis de son départ. On courut
-avec des cordes et des échelles, et à force de bras on ramena Sancho et
-le grison à la lumière du soleil. Un étudiant qui se trouvait là par
-hasard ne put s'empêcher de dire en voyant notre écuyer: Il serait bon
-que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements,
-comme celui-ci sort de cet abîme, pâle et mourant de faim, et, si je ne
-me trompe, la bourse très-peu garnie.
-
-Frère, repartit Sancho, il y a huit jours que je suis entré dans l'île
-qu'on m'avait donné à gouverner; pendant ces huit jours, je n'ai pas
-mangé mon soûl une seule fois: j'ai été persécuté par les médecins, les
-ennemis m'ont rompu les os, et je n'ai pas même eu le temps de toucher
-mes gages. Vous voyez bien que je ne méritais point d'en sortir ainsi;
-mais l'homme propose et Dieu dispose, et où l'on croit trouver du lard,
-il n'y souvent pas de crochet pour le pendre. Au reste, Dieu m'entend,
-et cela me suffit.
-
-Sancho, laisse parler les gens, lui dit son maître; repose-toi sur ta
-bonne conscience, et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui prétendrait
-attacher toutes les langues n'aurait jamais fini; on mettrait plutôt des
-portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a volé; s'il
-est pauvre, on dit que c'est un niais et un imbécile.
-
-Permis de m'appeler un imbécile, répliqua Sancho, mais non de dire que
-je suis un voleur.
-
-Tout en discourant, ils arrivèrent au château, entourés d'une foule de
-gens, et ils trouvèrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans
-une galerie. Sancho ne voulut point monter rendre visite au duc et à la
-duchesse qu'il n'eût mis son grison à l'écurie, car la pauvre bête
-avait, disait-il, passé une très-mauvaise nuit. Enfin il alla saluer
-Leurs Excellences: Messeigneurs, dit-il en mettant un genou en terre, je
-suis allé gouverner votre île de Barataria, parce que Vos Grandeurs
-l'ont voulu, et non parce que je l'avais mérité: j'y suis entré nu, et
-nu j'en sors; je n'y ai perdu ni gagné, et si j'ai bien ou mal gouverné,
-il y a des témoins qui pourront dire ce qui en est. J'ai éclairci des
-difficultés, jugé des procès, toujours mourant de faim, grâce au docteur
-Pedro Rezio, naturel de Tirteafuera, médecin de l'île et assassin des
-gouverneurs. Les ennemis nous ont attaqués nuitamment et mis en grand
-péril; mais ceux de l'île ont assuré que nous étions victorieux par la
-force de mon bras; Dieu les récompense dans ce monde et dans l'autre
-s'ils ne mentent point. Après avoir pesé les charges et les fatigues
-qu'on rencontre dans les gouvernements, j'ai trouvé le fardeau trop
-pesant pour mes épaules, et en fin de compte j'ai reconnu que je ne suis
-pas du bois dont on fait les gouverneurs; aussi, avant que le
-gouvernement me quittât, j'ai quitté le gouvernement, et hier, de bon
-matin, j'ai laissé l'île à l'endroit où je l'avais trouvée, avec les
-mêmes maisons et les mêmes rues, sans y avoir rien changé. Je n'ai rien
-emprunté à personne, je n'ai fait de profit sur quoi que ce soit, et si,
-comme cela est, j'ai songé à faire des ordonnances utiles et
-profitables, j'y ai renoncé bien vite, de peur qu'on ne les observât
-pas; parce qu'alors les faire ou ne pas les faire, c'est absolument la
-même chose. Je suis parti sans autre compagnie que celle de mon grison.
-Pendant la nuit, je suis tombé dans un souterrain, je l'ai parcouru tout
-du long; puis j'ai tant fait que, le jour venu, j'ai découvert une
-issue, mais non si facile toutefois que je n'y fusse demeuré jusqu'au
-jugement dernier sans le secours de mon maître. Voici donc, monseigneur
-le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Panza, qui, en dix
-jours qu'il a gouverné, a appris à mépriser le gouvernement,
-non-seulement d'une île, mais encore du monde entier. Sur quoi je baise
-très-humblement les pieds de Vos Excellences; et avec leur permission,
-je retourne au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange
-au moins du pain tout mon soûl. Encore bien, je l'avoue, que cela ne
-m'arrive que par saccades, je m'en rassasie du moins; et pourvu que je
-m'emplisse le ventre, peu m'importe que ce soit de fèves ou de perdrix.
-
-L'écuyer finit là sa harangue, au grand contentement de son maître, qui
-mourait de peur qu'il ne lui échappât mille impertinences. Le duc
-embrassa Sancho, lui disant qu'il regrettait de le voir quitter son
-gouvernement, mais qu'il lui donnerait dans ses États quelque autre
-emploi où il aurait moins de peine et plus de profit. La duchesse aussi,
-recommanda qu'on lui fît faire grande chère et qu'on lui dressât un bon
-lit, car il paraissait tout moulu et à moitié disloqué.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVI
-
-DE L'ÉTRANGE COMBAT DE DON QUICHOTTE ET DU LAQUAIS TOSILOS, AU SUJET DE
-LA FILLE DE LA SENORA RODRIGUEZ.
-
-
-Le majordome qui avait accompagné Sancho à Barataria revint le même jour
-raconter au duc et à la duchesse les faits et gestes de notre
-gouverneur, et jusqu'à ses moindres paroles; mais ce qui les amusa le
-plus, ce fut l'assaut simulé de l'île, les frayeurs de Sancho et enfin
-son départ précipité.
-
-Cependant arriva le jour fixé pour le combat. Dans l'intervalle, le duc
-avait eu le temps d'instruire son laquais Tosilos des précautions qu'il
-fallait prendre pour vaincre don Quichotte sans le tuer ni le blesser.
-Il décida qu'on ôterait le fer des lances, alléguant que les sentiments
-chrétiens dont il se piquait ne permettaient pas que ce combat pût
-entraîner la mort, et que les combattants devaient se contenter d'avoir
-le champ libre sur ses terres, malgré les décrets des conciles qui
-défendent ce genre de duel, sans le vouloir encore à outrance. Notre
-héros répondit que le duc pouvait régler les choses comme il
-l'entendrait; qu'il se conformerait en tout à ses volontés.
-
-Sur l'esplanade du château, le duc avait fait dresser un spacieux
-échafaud, où devaient se tenir les juges du camp et les dames qui
-demandaient justice. Le grand jour arrivé, une foule immense de curieux
-accourut de tous les villages environnants. Jamais dans le pays vivants
-ou morts n'avaient entendu raconter pareille chose.
-
-[Illustration: Il recommença à se lamenter et à jeter de grands cris
-pour appeler du secours (page 538).]
-
-Le premier qui parut dans la lice fut le maître des cérémonies; il la
-parcourut d'un bout à l'autre pour s'assurer qu'il n'y avait aucun piége
-ou obstacle qui pût faire trébucher les combattants. La duègne et sa
-fille, dans une contenance affligée et avec leurs voiles tombant jusqu'à
-terre, vinrent ensuite prendre place. Notre héros était déjà dans la
-lice, quand par un des angles de la place et au son des trompettes on
-vit entrer le grand laquais Tosilos, couvert d'armes resplendissantes,
-le casque en tête et la visière baissée. Il montait un puissant cheval
-de Frise qui faisait trembler la terre sous ses pas. Tosilos n'avait
-point oublié les instructions du duc son seigneur, c'est-à-dire d'éviter
-le premier choc, pour éviter la mort si don Quichotte l'atteignait. Il
-parcourut la place, et s'approchant des dames, il regarda quelque temps
-avec beaucoup d'attention, celle qui le réclamait pour époux. Enfin, le
-juge du camp appela notre chevalier, et suivi de Tosilos, il alla
-demander aux plaignantes si elles consentaient à prendre pour champion
-le seigneur don Quichotte de la Manche. Toutes deux s'inclinèrent en
-répondant qu'elles tenaient pour bon et valable ce qu'il ferait en cette
-circonstance.
-
-Le duc et la duchesse étaient assis dans une galerie construite
-au-dessus de l'enceinte et remplie de gens qui attendaient l'issue d'un
-combat si extraordinaire. Les conditions du champ clos furent que si don
-Quichotte était vainqueur, le vaincu épouserait la fille de la señora
-Rodriguez; qu'au contraire, s'il succombait, son adversaire se
-trouverait relevé de sa promesse. Le maître des cérémonies partagea le
-soleil aux combattants, et assigna à chacun le lieu où il devait se
-placer. Puis dès qu'il fut retourné à sa place, les clairons
-retentirent.
-
-Tout en attendant le dernier signal, don Quichotte s'était recommandé à
-Dieu et à sa dame Dulcinée; quant à Tosilos, il avait bien d'autres
-pensées en tête. S'étant mis à considérer son aimable ennemie, elle lui
-avait semblé la plus charmante créature du monde: aussi le petit dieu
-qu'on appelle Amour ne voulut-il pas perdre l'occasion de triompher d'un
-cœur de laquais; il s'approcha du drôle, sans être vu de personne, et
-il lui décocha une flèche qui le perça de part en part (car l'amour est
-invisible, il va et vient, entre et sort à sa fantaisie), si bien que
-lorsque les clairons sonnèrent, Tosilos n'entendit rien, ne songeant
-déjà plus qu'à la beauté dont il était devenu tout à coup l'esclave.
-
-Don Quichotte, au contraire, n'avait pas plutôt entendu le signal de
-l'attaque qu'il s'était élancé sur son adversaire de toute la vitesse de
-Rossinante, pendant que Sancho criait de toutes ses forces: Que Dieu te
-conduise, fleur et crème de la chevalerie errante! que Dieu te donne la
-victoire comme tu la mérites!
-
-Bien que Tosilos vît fondre sur lui don Quichotte, il ne bougea pas; au
-contraire, appelant à haute voix le juge du camp: Seigneur, lui dit-il,
-ce combat n'a-t-il lieu que pour m'obliger à épouser cette dame?
-
-Précisément, lui répondit celui-ci.
-
-En ce cas, repartit Tosilos, ma conscience me défend de passer outre: je
-me tiens pour vaincu, et je suis prêt à épouser cette dame à l'instant
-même.
-
-A ces paroles, le juge du camp, qui était un des confidents de cette
-facétie, demeura fort étonné, et ne sut que répondre.
-
-Quant à don Quichotte, voyant que son ennemi ne venait point à sa
-rencontre, il s'était arrêté au milieu de la carrière. Le duc cherchait
-à deviner ce qui suspendait le combat; mais lorsqu'il sut ce qu'il en
-était, il entra dans une grande colère contre son domestique, sans
-toutefois oser le laisser paraître.
-
-Tosilos s'approchant de l'estrade où était la señora Rodriguez: Madame,
-lui dit-il, je suis prêt à épouser votre fille, et je ne veux point
-obtenir par les armes ce que je puis posséder sans débat.
-
-S'il en est ainsi, je suis libre et délié de mon serment, ajouta don
-Quichotte; qu'ils se marient, et puisque Dieu la lui donne, que saint
-Pierre les bénisse!
-
-Le duc descendit dans la lice: Est-il vrai, chevalier, dit-il en
-s'adressant à Tosilos, que vous vous teniez pour vaincu, et que pressé
-des remords de votre conscience, vous consentiez à épouser cette jeune
-fille?
-
-Oui, seigneur, répondit celui-ci.
-
-Par ma foi, il fait bien, dit alors Sancho, car ce que tu voulais donner
-au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.
-
-Cependant Tosilos s'était mis à délacer son casque, et priait qu'on
-l'aidât, parce qu'il ne pouvait plus respirer, tant il était serré dans
-cette étroite prison. On s'empressa de le satisfaire. Alors se montra à
-découvert le visage du laquais Tosilos. Quand la señora Rodriguez et sa
-fille virent ce qu'il en était, elles se mirent à crier en disant: C'est
-une tromperie, c'est une infâme tromperie. On a mis Tosilos, le laquais
-de monseigneur, à la place de mon véritable époux. Justice, justice!
-nous ne souffrirons pas cette trahison.
-
-Ne vous affligez point, mesdames, dit don Quichotte, il n'y a ici ni
-malice ni tromperie; du reste, s'il y en a, elle n'est point de la part
-de monseigneur le duc, mais de la part des enchanteurs, mes ennemis,
-qui, jaloux de la gloire que j'allais acquérir dans ce combat, ont
-changé le visage de votre époux en celui de ce laquais. N'en doutez pas,
-mademoiselle, ajouta-t-il, et en dépit de la malice de nos ennemis,
-mariez-vous avec ce cavalier; car c'est bien celui que vous désiriez.
-Là-dessus, vous pouvez vous en fier à moi.
-
-En entendant notre héros, le duc sentit s'évanouir sa colère: En vérité,
-dit-il, tout ce qui arrive au chevalier de la Manche est tellement
-extraordinaire, que je suis disposé à croire que l'homme ici présent
-n'est point mon laquais; mais pour en être plus certains, remettons le
-mariage à quinzaine, et gardons sous clef ce personnage qui nous tient
-en suspens; peut-être alors aura-t-il repris sa première forme. La
-malice des enchanteurs contre le seigneur don Quichotte ne peut pas
-toujours durer, surtout quand ils verront que toutes leurs ruses et
-leurs transformations sont inutiles.
-
-Oh! vraiment, dit Sancho, ces diables d'enchanteurs sont plus opiniâtres
-qu'on ne pense, et ils ne tiennent pas mon maître quitte à si bon
-marché: dans ce qui lui arrive, ce n'est que transformation de celui-ci
-en celui-là, et de celui-là en un autre. Il y a peu de jours il vainquit
-un chevalier qui s'appelait le chevalier des Miroirs; eh bien, les
-enchanteurs donnèrent au vaincu la figure du bachelier Samson Carrasco,
-qui est un de ses meilleurs amis; madame Dulcinée, ils l'ont changée en
-une grossière paysanne; mais je serais bien trompé si ce laquais ne
-reste pas laquais jusqu'à la fin de ses jours.
-
-Il en sera ce qui pourra, reprit la fille de la señora Rodriguez; et
-puisqu'il consent à m'épouser, je l'accepte de bon cœur: j'aime mieux
-être la femme d'un laquais que la maîtresse d'un gentilhomme, d'autant
-plus que mon séducteur ne l'est pas.
-
-Malgré tout on renferma Tosilos, sous prétexte de voir ce qui
-adviendrait de sa métamorphose, et don Quichotte fut proclamé vainqueur.
-Quant aux spectateurs qui avaient espéré voir les combattants se mettre
-en pièces, ils se retirèrent aussi désappointés que le sont les petits
-garçons lorsqu'on fait grâce au condamné qu'ils étaient venus pour voir
-pendre. Le duc, la duchesse et le glorieux don Quichotte rentrèrent au
-château; la señora Rodriguez et sa fille étaient charmées de voir que,
-de façon ou d'autre, cette aventure finissait par un mariage; quant à
-Tosilos, il ne demandait pas mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVII
-
-COMMENT DON QUICHOTTE PRIT CONGÉ DU DUC, ET DE CE QUI LUI ARRIVA AVEC LA
-BELLE ALTISIDORE, DEMOISELLE DE LA DUCHESSE.
-
-
-Craignant enfin d'avoir un jour à rendre compte à Dieu de la vie oisive
-qu'il menait dans ce château, vie qu'il trouvait si contraire à sa
-profession de chevalier errant, don Quichotte se résolut enfin à partir,
-et demanda congé à Leurs Excellences. Ce ne fut pas sans montrer un
-grand déplaisir que le duc y consentit; mais enfin, il se rendit aux
-raisons du chevalier.
-
-La duchesse remit à Sancho les lettres de sa femme. Après en avoir
-entendu la lecture: Qui eût pensé, se disait-il en pleurant, que toutes
-mes espérances s'en iraient en fumée, et qu'il me faudrait encore une
-fois me mettre en quête d'aventures à la suite de mon maître? Au moins
-je suis bien aise d'apprendre que Thérèse a fait son devoir en envoyant
-des glands à madame la duchesse: si elle y eût manqué, je l'aurais
-regardée comme une ingrate. Ce qui me console, c'est qu'on ne peut
-appeler ce cadeau un pot-de-vin, puisque j'occupais déjà le gouvernement
-quand elle l'a envoyé; si petit qu'il soit, il montre que nous sommes
-reconnaissants. Nu je suis entré dans le gouvernement, et nu j'en sors.
-Ainsi, on n'a rien à me reprocher, et me voilà tel que ma mère m'a mis
-au monde.
-
-Don Quichotte, qui, la veille au soir, avait pris congé du duc et de la
-duchesse, voulut se mettre en route de grand matin. Au lever du soleil,
-il parut tout armé dans la cour du château, dont les galeries étaient
-remplies de gens curieux d'assister à son départ. Sancho était sur son
-grison avec sa valise et son bissac, le cœur plus joyeux qu'on ne
-pensait, car, à l'insu de don Quichotte, le majordome du duc lui avait
-remis deux cents écus d'or pour continuer leur voyage.
-
-Tout le monde avait les yeux attachés sur notre chevalier, quand tout à
-coup l'effrontée et spirituelle Altisidore éleva la voix du milieu des
-filles de la duchesse et dit d'un ton amoureux et plaintif:
-
-
- Arrête, ô le plus dur des chevaliers errants!
- Retiens le mors, quitte la selle;
- Sans fatiguer en vain les flancs
- De ta vieille et maigre haridelle;
- Apprends donc que tu ne fuis pas
- Une vipère venimeuse,
- Mais un petit agneau qui recherche tes bras,
- Et qui n'est point brebis galeuse.
-
- Monstre, tu réduis aux abois
- La plus aimable créature
- Que Diane ait vue dans ses bois,
- Ou Vénus dans sa grotte obscure.
- Cruel Énée, amant trop fugitif,
- Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif!
-
- Tu m'as ravi, cruel, oui, oui, tu m'as ravi
- Un cœur plein d'amoureuse rage;
- Et tu t'en es si mal servi,
- Qu'il ne peut servir davantage:
- Mais voler trois coiffes de nuit,
- Et dérober ma jarretière!
- Va, va te promener, et tout ce qui s'ensuit:
- Ce ne sont point là tours à faire.
-
- Tu m'as volé mille soupirs,
- Et des soupirs chauds comme braise,
- Non pas de languissants zéphyrs,
- Mais de vrais soufflets à fournaise.
- Cruel Énée, amant trop fugitif,
- Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif.
-
- Que toujours le nigaud qui te sert d'écuyer,
- Laisse ton âme désolée,
- Sans mettre en son état premier
- Ta ridicule Dulcinée;
- Qu'elle se ressente à jamais,
- L'impertinente créature,
- De toutes tes rigueurs, des maux que tu m'as faits,
- De tous les tourments que j'endure.
-
- Puisses-tu dans tes plus hauts faits,
- N'avoir que mauvaise aventure,
- Et qu'avec toi tous tes souhaits
- Soient bientôt dans ta sépulture!
- Cruel Énée, amant trop fugitif,
- Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif[121]!
-
-
- [121] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Tandis qu'Altisidore se lamentait de la sorte, don Quichotte la
-regardait avec de grands yeux; tout à coup, se tournant vers Sancho: Par
-le salut de tes aïeux, lui dit-il, je te prie, je t'adjure de déclarer
-la vérité: emportes-tu, par hasard, les trois mouchoirs et les
-jarretières dont parle cette amoureuse damoiselle!
-
-Les mouchoirs, j'en conviens, répondit Sancho; mais de jarretières, pas
-plus que sur ma main.
-
-Quoiqu'elle la connût pour une personne très-hardie et très-facétieuse,
-la duchesse ne revenait pas de l'effronterie de sa suivante; mais le
-duc, à qui le jeu plaisait, ne fut pas fâché de le prolonger. Seigneur
-chevalier, dit-il à don Quichotte, votre conduite est inexcusable,
-surtout après le bon accueil que Votre Grâce a reçu dans ce château:
-votre action dénote un mauvais cœur, et trahit un genre de faiblesse
-qui s'accorde mal avec ce que la renommée publie de vous. Rendez les
-jarretières à cette demoiselle, sinon je vous défie en combat à outrance
-sans craindre que les enchanteurs changent mes traits, comme cela est
-arrivé à mon laquais Tosilos.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Au son des trompettes, on vit entrer le grand laquais Tosilos
-(page 541).]
-
-Dieu me préserve, seigneur, répondit notre héros, de tirer l'épée contre
-votre illustre personne de qui j'ai reçu tant de faveurs. Les mouchoirs,
-je les ferai rendre, puisque Sancho dit qu'il les a: quant aux
-jarretières, ni lui ni moi ne les avons vues: que cette belle demoiselle
-veuille bien les chercher dans sa toilette, sans aucun doute elle les y
-trouvera. Jamais je n'ai rien dérobé, seigneur duc, et j'espère ne
-jamais donner sujet qu'on m'accuse de pareilles bassesses, à moins que
-Dieu ne m'abandonne. Cette jeune fille, on le voit bien, parle avec le
-dépit d'un cœur amoureux, que je n'ai nullement pensé à enflammer;
-aussi n'ai-je point d'excuses à lui faire, non plus qu'à Votre
-Excellence, que je supplie très-humblement d'avoir de moi meilleure
-opinion, et de me permettre de continuer mon voyage.
-
-Partez, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et puisse la fortune
-vous être toujours fidèle, afin que nous puissions entendre parler de
-vos nouveaux exploits; partez, car votre présence est un mauvais remède
-aux blessures que l'amour a faites à mes femmes. Quant à celle-ci, je la
-châtierai si bien, qu'elle sera plus réservée à l'avenir.
-
-O valeureux chevalier! s'écria Altisidore, encore deux mots, je t'en
-conjure: pardon de t'avoir accusé du vol de mes jarretières; je te fais
-réparation d'honneur, car je les ai sur moi en ce moment; mais je suis
-si troublée que je ressemble à celui qui cherchait son âne pendant qu'il
-était monté dessus.
-
-Ne l'avais-je pas dit? s'écria Sancho: ah! vraiment, c'est bien moi
-qu'il faut accuser de larcin! si j'avais voulu voler, n'en avais-je pas
-une belle occasion dans mon gouvernement?
-
-Don Quichotte se baissa avec grâce sur ses arçons, pour saluer le duc,
-la duchesse et tous les assistants, puis, tournant bride, il sortit du
-château et prit le chemin de Saragosse.
-
-
-
-
-CHAPITRE LVIII
-
-COMMENT DON QUICHOTTE RENCONTRA AVENTURES SUR AVENTURES, ET EN SI GRAND
-NOMBRE, QU'IL NE SAVAIT DE QUEL COTÉ SE TOURNER.
-
-
-Lorsque don Quichotte se vit en rase campagne, libre et à l'abri des
-importunités d'Altisidore, il se sentit renaître, et il lui sembla
-qu'une force nouvelle se manifestait en lui pour pratiquer mieux que
-jamais sa profession de chevalier errant. Ami, dit-il en se tournant
-vers son écuyer, de tous les biens dont le ciel a comblé les mortels, le
-plus précieux est la liberté, les trésors que la terre cache dans ses
-entrailles, ceux que la mer recèle dans ses vastes profondeurs, n'ont
-rien qui lui soit comparable: pour la liberté aussi bien que pour
-l'honneur, on peut et on doit aventurer sa vie. Tu as été témoin,
-Sancho, des délices et de l'abondance dont nous avons joui dans ce
-château; eh bien, te l'avouerai-je? au milieu de ces banquets somptueux,
-de ces breuvages exquis, il me semblait toujours souffrir le tourment
-de la soif et de la faim. Non, je ne jouissais point de ces choses avec
-la même liberté que si elles m'eussent appartenu: car l'obligation de
-reconnaître les bienfaits et les services qu'on a reçus est un lien
-serré de mille nœuds qui tient une âme constamment captive. Heureux
-celui à qui le ciel a donné un morceau de pain, et qui n'est tenu d'en
-remercier que le ciel lui-même!
-
-Malgré tout ce que vient de dire Votre Grâce, répondit Sancho, nous ne
-saurions nous empêcher d'être reconnaissants de la bourse de deux cents
-écus d'or que m'a donnée le majordome de monseigneur le duc; aussi je la
-porte sur mon cœur, comme une relique contre la nécessité, et comme un
-bouclier contre les accidents qu'on rencontre à toute heure: car pour un
-château où l'on fait bonne chère, il y a cent hôtelleries où l'on est
-roué de coups.
-
-Déjà depuis quelque temps le chevalier et l'écuyer errants marchaient
-s'entretenant de la sorte, quand ils aperçurent une douzaine d'hommes en
-costume de paysans, qui dînaient assis sur l'herbe, leurs manteaux leur
-servant de nappe. Près d'eux, d'espace en espace, étaient étendus de
-grands draps blancs, qui recouvraient quelque chose. Don Quichotte
-s'approcha, et ayant salué poliment, il demanda ce que cachaient ces
-toiles.
-
-Seigneur, répondit un de ces hommes, sous ces toiles sont des figures
-sculptées destinées à un reposoir qu'on est en train de faire dans notre
-village. Nous les portons sur nos épaules, de peur qu'elles ne se
-brisent, et nous les couvrons, afin qu'elles ne se gâtent point à l'air
-et par les chemins.
-
-Vous me feriez plaisir si vous vouliez me permettre de les voir, dit don
-Quichotte, car je m'imagine que des figures dont on prend un tel soin
-doivent être fort belles.
-
-Oui, certes, elles le sont, répondit l'interlocuteur; mais aussi il faut
-savoir ce qu'elles coûtent! il n'y en a pas une seule qui ne revienne à
-plus de cinquante ducats. Vous allez en juger, ajouta-t-il. Et il
-découvrit une superbe figure représentant un saint George à cheval
-vainqueur d'un dragon auquel il tenait la lance contre la poitrine.
-L'image entière ressemblait à une châsse d'or.
-
-Don Quichotte ayant quelque temps considéré la figure: Ce chevalier,
-dit-il, fut un des plus illustres chevaliers errants de la milice
-céleste; il s'appelait saint George et fut un grand protecteur de
-l'honneur des dames. Passons au suivant. L'homme la découvrit, et l'on
-reconnut l'image de saint Martin également à cheval, et partageant son
-manteau avec le pauvre. Ce chevalier, poursuivit notre héros, était
-aussi un grand aventurier chrétien; mais il se montra plus charitable
-encore que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu'il coupe son
-manteau pour en donner la moitié à un pauvre; et ce fut probablement en
-hiver; autrement, charitable comme il l'était, il lui aurait donné le
-manteau tout entier.
-
-Vous n'y êtes pas, repartit Sancho; c'est parce qu'il savait le
-proverbe: Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir.
-
-Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, et il demanda qu'on lui fît
-voir une autre figure.
-
-Cette fois on découvrit l'image du patron des Espagnes, l'épée sanglante
-à la main, culbutant les Mores et les foulant sous les pieds de son
-coursier. Oh! pour celui-ci, s'écria notre héros, c'était un des plus
-fameux aventuriers qui aient jamais suivi l'étendard de la croix: c'est
-le grand saint Jacques, surnommé le tueur de Mores, un des plus
-vaillants chevaliers qu'ait possédé le monde, et que possède maintenant
-le ciel.
-
-On lui fit voir ensuite un saint Paul précipité à bas de son cheval,
-avec toutes les circonstances qui d'habitude accompagnent le récit de sa
-conversion. Ce saint-là, dit don Quichotte, fut d'abord un très-grand
-ennemi de l'Église de Dieu, mais il a fini par en être le plus zélé
-défenseur. Chevalier errant pendant sa vie, saint inébranlable dans la
-foi jusqu'à la mort, ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur,
-docteur des nations, il puisa sa doctrine dans le ciel, et eut
-Jésus-Christ lui-même pour instituteur et pour maître. Enfants, couvrez
-vos images. Mes frères, reprit-il, je tiens à bon présage ce que je
-viens de voir; car ces chevaliers exercèrent la profession que j'ai
-embrassée, celle des armes, avec cette différence toutefois qu'ils
-furent saints, et qu'ils combattirent avec des armes célestes, tandis
-que moi, pécheur, je combats à la manière des hommes. Ils ont conquis le
-ciel par la violence, car le royaume des cieux veut qu'on l'obtienne par
-la violence; mais moi, jusqu'à cette heure, je ne sais trop ce que j'ai
-conquis, quelles que soient les fatigues que j'ai endurées. Oh! si ma
-chère Dulcinée pouvait être délivrée des peines qu'elle endure, mon sort
-s'améliorant et mon esprit se trouvant plus en repos, peut-être
-m'engagerais-je dans une voie meilleure que celle où j'ai marché jusqu'à
-présent.
-
-Que Dieu t'entende! dit tout bas Sancho!
-
-Ces hommes n'étaient pas moins surpris de la figure de notre héros que
-de son langage, auquel ils ne comprenaient rien ou peu s'en faut. Leur
-repas achevé, ils chargèrent les figures sur leurs épaules, prirent
-congé de don Quichotte, et continuèrent leur chemin.
-
-Comme s'il n'eût jamais entendu parler son maître, Sancho était resté
-tout ébahi, voyant bien qu'il n'y avait point d'histoire au monde dont
-il n'eût une parfaite connaissance. En vérité, monseigneur, lui dit-il,
-si ce qui vient de nous arriver peut s'appeler une aventure, c'est
-assurément la plus douce et la plus agréable que nous ayons rencontrée
-jusqu'ici: nous en sommes sortis sans coups de bâton; nous n'avons point
-mis l'épée à la main; nous n'avons pas mesuré la terre de nos corps,
-enfin nous voilà sains et saufs, sans avoir souffert ni la soif ni la
-faim. Dieu soit béni de la grâce qu'il m'a faite de voir tout cela de
-mes propres yeux.
-
-C'est vrai, Sancho, répondit don Quichotte; mais tu dois savoir que les
-temps ne se ressemblent pas, et qu'on n'a pas toujours mauvaise chance.
-Là où le vulgaire ne voit qu'un fâcheux présage, celui qui a le sens
-droit voit une heureuse rencontre. Un homme superstitieux sort de chez
-lui de bon matin, et il se trouve face à face avec un moine de l'ordre
-de Saint-François, aussitôt il tourne les talons comme s'il eût
-rencontré le diable; on renverse du sel sur la table, et le voilà tout
-mélancolique, comme si la nature devait employer des moyens aussi
-futiles pour nous avertir des malheurs qui nous menacent. L'homme sage
-et chrétien n'attache aucune importance à de semblables vétilles.
-Scipion arrive en Afrique, trébuche en sautant à terre, et voit que ses
-soldats tiennent sa chute à mauvais présage; aussitôt, embrassant le
-sol: Afrique, je te tiens, dit-il, tu ne m'échapperas pas. Ainsi, moi,
-ami Sancho, je considère comme un bonheur d'avoir rencontré ces images.
-
-Je le crois, dit Sancho; je voudrais seulement que Votre Grâce daignât
-m'expliquer pourquoi, en invoquant, avant de livrer bataille, ce saint
-Jacques, le tueur de Mores, les Espagnols ont coutume de s'écrier:
-_Saint Jacques, et ferme, Espagne[122]!_ L'Espagne est-elle ouverte,
-qu'il soit besoin de la fermer? Quelle cérémonie est-ce là?
-
- [122] Santiago, y cierra, España. Le mot _cerrar_, qui primitivement
- signifiait attaquer, veut dire aujourd'hui: fermer. C'est comme, en
- France, _Montjoie, Saint-Denis!_
-
-Que tu es simple, mon pauvre ami! répondit don Quichotte: apprends que
-Dieu a donné aux Espagnols pour protecteur ce grand chevalier à la
-Croix-Vermeille, et surtout dans les luttes terribles qu'ils ont
-autrefois soutenues contre les Mores! C'est pour cela qu'ils l'invoquent
-dans les combats, car on l'a vu souvent en personne, foulant aux pieds,
-détruisant les escadrons ennemis, comme je pourrais t'en fournir cent
-exemples tirés des histoires les plus dignes de foi.
-
-Changeant d'entretien, Sancho dit à son maître: En vérité, seigneur, je
-ne reviens pas de l'effronterie de cette Altisidore: il faut que la
-pauvrette en ait dans l'aile, et que ce petit scélérat qu'on appelle
-Amour l'ait diantrement blessée! Le drôle n'y voit goutte, dit-on; mais
-cela n'y fait rien: lorsqu'il prend un cœur pour but, il vous le perce
-de part en part avec ses flèches. J'avais entendu dire que les flèches
-de l'amour s'émoussaient contre la sagesse des filles; eh bien, c'est
-tout le contraire chez cette Altisidore, car on dirait qu'elles ne s'en
-aiguisent que mieux.
-
-Ami Sancho, reprit don Quichotte, l'amour ne connaît ni ménagements, ni
-considérations: il est comme la mort, qui n'épargne pas plus les rois
-que les bergers. Lorsqu'il s'empare d'un cœur, la première chose qu'il
-fait, c'est d'en chasser la honte et la crainte. Ainsi, comme tu l'as
-vu, c'est sans pudeur qu'Altisidore m'a montré des désirs qui ont excité
-chez moi moins de pitié que de confusion.
-
-O cruauté notoire, ingratitude inouïe! s'écria Sancho; que ne
-s'adressait-elle à moi, je me serais rendu au premier petit mot d'amour!
-Mort de ma vie! quel cœur de rocher! quelles entrailles de bronze a
-Votre Grâce! Mais qu'a donc pu découvrir en vous la pauvre fille pour
-prendre ainsi feu comme une étoupe? Où donc est la beauté qui l'a si
-fort charmée dans votre personne? Je vous ai bien des fois regardé de la
-tête aux pieds, et jamais, je dois l'avouer, je n'ai vu chez vous que
-des choses plutôt faites pour épouvanter les gens que pour les séduire.
-S'il est vrai, comme on le prétend, que pour éveiller l'amour
-l'essentiel soit la beauté, Votre Grâce n'en ayant pas du tout, je ne
-sais de quoi s'est amourachée cette Altisidore.
-
-Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, qu'il y a deux sortes de beauté,
-celle de l'âme et celle du corps. Celle de l'âme se manifeste par
-l'esprit, la libéralité, la courtoisie, et tout cela peut se rencontrer
-chez un homme laid; quand on possède cette beauté, et non celle du
-corps, l'amour qu'on inspire n'est que plus ardent et plus durable. Moi,
-Sancho, je sais fort bien que je ne suis pas beau, mais enfin je ne suis
-pas difforme; et il suffit à un honnête homme de n'être pas un monstre,
-pour être capable d'inspirer une passion aussi vive que profonde.
-
-[Illustration:
-
- Cruel Énée, amant trop fugitif,
- Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif! (Page 544).]
-
-En devisant ainsi, ils étaient entrés dans une forêt qui se trouvait sur
-leur chemin, lorsque, sans y penser, don Quichotte se trouva pris dans
-de grands filets de soie verte, tendus parmi les arbres: Sancho, dit-il,
-voici, si je ne me trompe, une des aventures les plus étranges qu'on
-puisse imaginer: qu'on me pende si les enchanteurs qui me persécutent
-n'ont pas résolu de m'empêtrer dans ces filets et d'interrompre mon
-voyage pour venger Altisidore de l'indifférence que je lui ai montrée.
-Eh bien, je leur déclare que quand même ces filets, au lieu d'être
-tissus de soie verte, seraient de durs diamants, et mille fois plus
-forts que ceux dans lesquels le jaloux Vulcain emprisonna jadis Mars et
-Vénus, je les romprais avec la même facilité que s'ils n'étaient
-composés que de joncs marins ou d'effilures de coton.
-
-Il s'apprêtait à passer outre, au risque de tout briser, quand il vit
-sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères; mais avec
-cette différence que leurs corsets étaient de fin brocart et leurs jupes
-de riche taffetas doré! Leurs cheveux, si blonds qu'ils pouvaient le
-disputer à ceux d'Apollon lui-même, tombaient en longues boucles sur
-leurs épaules; leurs têtes étaient couronnées de guirlandes, où se
-mêlaient le laurier vert et la rouge amarante, leur âge était au-dessus
-de quinze années, mais sans atteindre encore la dix-huitième. A cette
-vue, Sancho ouvre de grands yeux, et don Quichotte reste interdit; le
-Soleil arrête sa course, et tous étaient dans un merveilleux silence.
-Enfin une des bergères, s'adressant à notre héros:
-
-Arrêtez, seigneur chevalier, arrêtez, lui dit-elle, ne brisez pas ces
-filets, ils ne cachent aucun piége; nous ne les avons fait tendre que
-pour nous divertir; comme je pense que vous désirez savoir qui nous
-sommes et quel est notre dessein, je vais vous l'expliquer en peu de
-mots. A deux lieues d'ici, dans un village qu'habitent des gens de
-qualité, plusieurs personnes de la même famille sont convenues de venir
-s'amuser en cet endroit, qui est un des plus agréables des environs,
-afin de former entre elles une nouvelle Arcadie pastorale. Les jeunes
-gens sont vêtus en bergers, les jeunes filles en bergères. Nous avons
-étudié deux églogues, l'une est de Garcilasso, l'autre du fameux
-Camoëns, poëte portugais. Nous ne sommes ici que d'hier, et nous avons
-fait dresser des tentes sous ces arbres, au bord de ce ruisseau qui
-arrose les prés d'alentour. La nuit dernière, on a tendu ces filets pour
-y prendre les petits oiseaux qui, chassés par le bruit, viendraient s'y
-jeter sans méfiance. Si vous consentez, seigneur, à devenir notre hôte,
-soyez le bienvenu; nous en aurons tous une grande joie, car nous ne
-connaissons pas la mélancolie.
-
-En vérité, belle et noble dame, répondit don Quichotte, Actéon fut moins
-agréablement surpris quand il aperçut au bain la chaste Diane, que je le
-suis en vous voyant. Je loue l'objet de vos divertissements, et je vous
-rends grâces de vos offres obligeantes. Si je puis vous servir, parlez,
-vous êtes sûre d'être promptement obéie, car ma profession est de me
-montrer affable et empressé, surtout envers les personnes de votre
-qualité et de votre mérite. Si ces filets, qui n'occupent qu'un faible
-espace, s'étendaient sur toute la surface de la terre, j'irais, plutôt
-que de les rompre, chercher un passage dans de nouveaux continents; et
-afin que vous n'en doutiez pas, apprenez que celui qui vous parle est
-don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arrivé jusqu'à vos
-oreilles.
-
-Quel bonheur est le nôtre! chère amie de mon âme, s'écria l'autre
-bergère; regarde ce seigneur! eh bien, c'est le plus vaillant et le plus
-courtois chevalier qu'il y ait au monde, si l'histoire qui court
-imprimée de ses hauts faits ne ment point: je l'ai lue, et je gage que
-ce brave homme qui l'accompagne est Sancho Panza, son écuyer, dont
-personne n'égale les aimables saillies.
-
-Vous ne vous trompez pas, Madame, répondit Sancho, c'est moi-même qui
-suis ce plaisant écuyer que vous dites, et ce seigneur est mon maître,
-le même don Quichotte de la Manche dont parle cette histoire.
-
-Est-il possible, chère amie! dit l'autre bergère; en ce cas, il faut
-prier ces étrangers de rester avec nous; nos parents et nos frères en
-auront une joie infinie. J'avais déjà entendu parler de ce que tu viens
-de me dire; on ajoute même que ce chevalier est l'amant le plus constant
-et le plus amoureux que l'on connaisse, et que sa dame est une certaine
-Dulcinée du Toboso à qui l'Espagne entière décerne la palme de la
-beauté.
-
-Rien de plus vrai, repartit don Quichotte; votre beauté, mesdames,
-pourrait seule remettre la chose en question. Mais cessez de vouloir me
-retenir: les devoirs impérieux de ma profession m'interdisent de me
-reposer jamais.
-
-Sur ces entrefaites arriva le frère d'une des bergères, vêtu aussi en
-berger, et avec non moins de richesse et d'élégance. Sa sœur lui ayant
-appris que celui à qui elles parlaient était le valeureux don Quichotte
-de la Manche, et l'autre son écuyer Sancho, le jeune homme, qui avait lu
-leur histoire, adressa un gracieux compliment au chevalier, et le pria
-avec tant d'instance de les accompagner, que notre héros y consentit. On
-continua la chasse aux huées, et une multitude d'oiseaux, trompés par la
-couleur des filets, tombèrent dans le péril qu'ils croyaient éviter.
-Cela fit rassembler les chasseurs, qui bientôt réunis au nombre de plus
-de cinquante, vêtus en bergers et en bergères, et ravis d'apprendre que
-c'était là don Quichotte et son écuyer, les emmenèrent vers les tentes
-où la table était dressée. On fit asseoir le chevalier à la place
-d'honneur; et pendant le repas, tous le regardaient avec étonnement,
-tous étaient ravis de le voir. Mais lorsqu'on fut près de lever la
-nappe, don Quichotte, promenant ses yeux sur les convives, prit la
-parole en ces termes:
-
-De tous les péchés des hommes, bien qu'on ait souvent prétendu que le
-plus grand c'est l'orgueil, je soutiens, moi, que c'est l'ingratitude,
-et je me fonde sur ce qu'on dit communément que l'enfer est peuplé
-d'ingrats. Ce péché, je me suis toute ma vie efforcé de l'éviter; et
-lorsque je ne puis payer par d'autres services les services qu'on me
-rend, mon impuissance est du moins compensée par l'intention; mais comme
-cela ne saurait suffire, je les publie, je les proclame, afin qu'on
-sache bien que si un jour il m'arrive de pouvoir les reconnaître, je n'y
-faillirai pas. Trop souvent, hélas! je me suis vu réduit au stérile
-désir de m'acquitter, celui qui reçoit étant toujours au-dessous de
-celui qui donne. Ainsi, envers Dieu qui nous accorde à toute heure tant
-de faveurs, qu'est-il possible à l'homme de faire pour s'acquitter?
-Rien, car la distance qui les sépare est infinie. A cette impuissance, à
-cette misère, supplée jusqu'à un certain point la gratitude et la
-reconnaissance. C'est pourquoi, reconnaissant du gracieux accueil qu'on
-m'a fait ici, mais ne pouvant y répondre dans la même mesure, je suis
-contraint de me renfermer dans les étroites limites de mon pouvoir, et
-de n'offrir bien à regret que les modestes prémices de ma moisson. Je
-déclare donc que pendant deux jours entiers, armé de toutes pièces, et
-au milieu de cette grande route qui conduit à Saragosse, je soutiendrai
-contre tout venant que les dames ici présentes sont les plus courtoises
-et les plus belles qu'il y ait au monde, à l'exception toutefois de la
-sans pareille Dulcinée du Toboso, unique maîtresse de mes pensées, soit
-dit sans offenser aucune des dames qui m'entendent.
-
-A ces dernières paroles, Sancho, qui écoutait de toutes ses oreilles, ne
-put se contenir et s'écria: Est-il possible qu'il y ait sous le ciel des
-gens assez osés pour dire et jurer même que mon maître est fou?
-Répondez, seigneurs bergers, quel est le curé de village, si sensé et si
-savant qu'il soit, qui serait capable de mieux parler que ne vient de le
-faire monseigneur don Quichotte, quel chevalier errant avec toutes ses
-rodomontades oserait proposer chose pareille?
-
-Don Quichotte se tourna brusquement vers son écuyer, et lui dit le
-visage enflammé de colère: Est-il possible, ô Sancho! qu'il se trouve
-dans l'univers entier un homme qui ose dire que tu n'es pas un sot
-doublé de malice et de friponnerie? Qui te prie de te mêler de mes
-affaires, et de rechercher si je suis fou ou si je ne le suis pas.
-Tais-toi, va seller Rossinante, afin que je réalise ma promesse, car
-avec la raison que j'ai de mon côté, tu peux tenir pour vaincus tous
-ceux qui oseraient me contredire.
-
-Sur ce, il se leva avec des gestes d'indignation, laissant les
-spectateurs douter de sa sagesse aussi bien que de sa folie. Tous le
-prièrent de ne point pousser le défi plus avant, disant qu'ils
-connaissaient assez la délicatesse de ses sentiments, sans qu'il en
-donnât de nouvelles preuves; et qu'il n'avait pas non plus besoin de
-signaler davantage sa valeur, puisqu'ils connaissaient son histoire.
-
-Don Quichotte n'en persista pas moins dans sa résolution. Enfourchant
-Rossinante, il embrasse sa rondache, et, la lance au poing, va se camper
-au milieu du grand chemin, suivi de Sancho et de toute la troupe des
-bergers et des bergères curieux de voir quelle serait l'issue d'un défi
-si singulier et si arrogant. Campé, comme on vient de le dire, au beau
-milieu du chemin, notre héros fit retentir l'air de ces superbes
-paroles:
-
-O vous, chevaliers, écuyers, voyageurs à pied et à cheval, qui passez ou
-devez passer sur cette route pendant les deux jours entiers qui vont
-suivre, apprenez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est
-ici pour soutenir que toutes les beautés et courtoisies de la terre sont
-surpassées par celles que l'on rencontre chez les nymphes de ces prés et
-de ces bois, à l'exception toutefois de la reine de mon âme, la sans
-pareille Dulcinée du Toboso. Que celui qui oserait soutenir le
-contraire, sache que je l'attends ici!
-
-Par deux fois il répéta le même défi, et deux fois ses paroles ne furent
-entendues d'aucun chevalier errant.
-
-Mais le sort, qui conduisait de mieux en mieux ses affaires, voulut que
-peu de temps après on vît venir sur la route un grand nombre de
-cavaliers, armés de lances et s'avançant en toute hâte. Ceux qui étaient
-avec notre chevalier ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils
-s'empressèrent de s'éloigner du chemin, jugeant qu'il y avait danger à
-barrer le passage. Don Quichotte, d'un cœur intrépide, resta seul sur
-la place, tandis que Sancho se faisait un bouclier de la croupe de
-Rossinante. Cependant la troupe confuse des cavaliers approchait, et
-l'un d'eux, qui marchait en avant, se mit à crier à don Quichotte: Gare,
-homme du diable, gare du chemin! ne vois-tu pas que ces taureaux vont te
-mettre en pièces?
-
-Canailles, répondit don Quichotte, vous avez bien rencontré votre homme!
-Pour moi, il n'y a taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus
-formidables de la vallée de Jarama. Confessez tous, malandrins,
-confessez la vérité de ce que je viens de proclamer, sinon préparez-vous
-au combat.
-
-Le guide n'eut pas le temps de répliquer, ni don Quichotte de se
-détourner, quand même il l'aurait voulu: aussi la bande entière des
-redoutables taureaux, avec les bœufs paisibles qui servaient à les
-conduire, et la foule de gens qui les accompagnaient à la ville où une
-course devait se faire le lendemain, tout cela passa par-dessus don
-Quichotte, par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant à
-terre et les foulant aux pieds. De l'aventure, Sancho resta moulu, don
-Quichotte exaspéré, Rossinante et le grison dans un état fort peu
-orthodoxe. A la fin, pourtant, ils se relevèrent, et don Quichotte,
-encore étourdi de sa chute, trébuchant ici, bronchant là, se mit à
-courir après le troupeau de bêtes à cornes, en criant: Arrêtez,
-malandrins, arrêtez; c'est un seul chevalier qui vous défie, lequel
-n'est ni de l'humeur ni de l'avis de ceux qui disent: «A l'ennemi qui
-fuit fais un pont d'or.»
-
-Mais le vent emportait ses menaces, et, le troupeau s'éloignant
-toujours, notre chevalier, plus enflammé de colère que rassasié de
-vengeance, s'assit sur le bord du chemin, attendant Sancho, Rossinante
-et le grison. Ils arrivèrent enfin; maître et valet remontèrent sur
-leurs bêtes, et sans dire adieu aux nymphes de la nouvelle Arcadie
-continuèrent tout honteux leur chemin.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Il vit sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères
-(page 550).]
-
-Une claire fontaine, qui serpentait au milieu d'un épais bouquet
-d'arbres, fut un utile secours pour rafraîchir nos aventuriers et
-nettoyer la poussière qu'ils devaient à l'incivilité des taureaux. Ils
-s'assirent auprès de cette fontaine, et après avoir débridé Rossinante
-et le grison, ils secouèrent leurs habits. Don Quichotte se rinça la
-bouche, se lava le visage, et par cette ablution rendit quelque énergie
-à ses esprits abattus; quant à Sancho, il se mit à visiter le bissac, et
-en tira ce qu'il avait coutume d'appeler sa victuaille.
-
-
-
-
-CHAPITRE LIX
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE, ET QUE L'ON PEUT VÉRITABLEMENT APPELER
-UNE AVENTURE.
-
-
-Don Quichotte était si triste, si fatigué, qu'il ne songeait point à
-manger, et Sancho, par déférence, n'osait toucher à ce qui était devant
-lui. Mais voyant qu'enseveli dans ses pensées son maître oubliait de
-prendre aucune nourriture, il mit de côté toute retenue et commença à
-enfourner dans son estomac le pain et le fromage qu'il avait sous la
-main. Mange, ami Sancho, mange, lui dit don Quichotte; jouis du plaisir
-de vivre, plaisir que tu sais goûter bien mieux que moi, et laisse-moi
-mourir sous le poids de mes disgrâces. Je suis né pour vivre en mourant,
-comme toi, Sancho, pour mourir en mangeant; et afin de te prouver
-combien j'ai raison de parler ainsi, vois-moi, je te prie, imprimé dans
-les histoires, fameux par mes exploits, loyal dans mes actions, honoré
-des princes, sollicité des jeunes filles; et malgré tout cela, au moment
-où j'avais le droit d'espérer les palmes et les lauriers mérités par mes
-hauts faits, je me suis vu ce matin terrassé, foulé aux pieds par des
-animaux immondes, au point d'être pris en pitié par ceux qui apprendront
-notre aventure! Crois-tu, mon ami, que l'amertume d'une telle pensée ne
-soit pas faite pour émousser les dents, engourdir les mains et ôter
-l'appétit? Aussi, mon enfant, suis-je résolu à me laisser mourir de
-faim, ce qui de toutes les morts est la mort la plus cruelle.
-
-Ainsi, répondit Sancho, qui ne cessait de jouer des mâchoires, Votre
-Grâce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit: Meure la poule, pourvu
-qu'elle meure soûle. Quant à moi, je ne suis pas si sot que de me
-laisser mourir de faim: et je prétends imiter le cordonnier, qui tire le
-cuir avec ses dents jusqu'à ce qu'il le fasse arriver où il veut.
-Sachez, seigneur, qu'il n'y a pire folie que celle de se désespérer
-comme le fait Votre Grâce; croyez-moi, mangez, et après avoir mangé,
-dormez deux heures, le ventre au soleil, sur l'herbe de cette prairie:
-et si vous n'êtes pas mieux en vous réveillant, dites que je suis une
-bête.
-
-Don Quichotte lui promit de suivre son conseil, sachant par expérience
-combien la philosophie naturelle l'emporte sur tous les raisonnements.
-Si, en attendant, mon fils, ajouta-t-il, tu voulais faire ce que je vais
-te dire, mon soulagement serait plus assuré et mes peines plus légères:
-ce serait tandis que je vais sommeiller uniquement pour te complaire, de
-t'écarter un peu, et, mettant ta peau à l'air, de t'administrer avec la
-bride de Rossinante trois ou quatre cents coups de fouet, à valoir sur
-les trois mille trois cents que tu dois te donner pour le
-désenchantement de Dulcinée; car, je te le demande, n'est-ce pas pitié
-que cette pauvre dame reste dans l'état où elle est, et cela par ta
-négligence?
-
-L'affaire mérite réflexion, répondit Sancho; dormons d'abord, nous
-verrons ensuite; car enfin, croyez-vous que ce soit chose bien
-raisonnable, qu'un homme se fouette ainsi de sang-froid, et surtout
-quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri? Que madame
-Dulcinée prenne patience; un de ces jours, quand elle y pensera le
-moins, elle me verra percé comme un crible. Jusqu'à la mort tout est
-vie: je veux dire que je suis encore de ce monde, et que j'aurai tout le
-temps de tenir ma promesse.
-
-Don Quichotte se tint pour satisfait de la parole de son écuyer, et
-après avoir mangé, l'un beaucoup, l'autre peu, tous deux s'étendirent
-sur l'herbe, laissant paître en liberté Rossinante et le grison.
-
-Le jour était avancé quand nos aventuriers se réveillèrent; aussitôt ils
-reprirent leurs montures pour atteindre une hôtellerie que l'on
-découvrait à environ une lieue de là: je dis hôtellerie, parce que don
-Quichotte la nomma ainsi de lui-même, contre sa coutume d'appeler toutes
-les hôtelleries des châteaux. En entrant, ils demandèrent s'il y avait
-place pour loger; il leur fut répondu que oui, et avec toutes les
-commodités qu'ils pourraient trouver même à Saragosse. Ils mirent donc
-pied à terre; puis Sancho ayant déposé les bagages dans une chambre dont
-l'hôtelier lui remit la clef, il alla mettre Rossinante et le grison à
-l'écurie, et leur donna la ration en rendant grâces à Dieu de ce que son
-maître avait pris cette maison pour ce qu'elle était en réalité. Quand
-il revint auprès de lui, il le trouva assis sur un banc.
-
-L'heure du souper venue, don Quichotte se retira dans sa chambre, et
-Sancho demanda à l'hôtelier ce qu'il avait à leur donner.
-
-Parlez, répondit celui-ci: en animaux de la terre, en oiseaux de l'air,
-en poissons de la mer, vous serez servis à bouche que veux-tu.
-
-Il ne nous en faut pas tant, repartit Sancho: deux bons poulets feront
-notre affaire, car mon maître est délicat et mange peu, et moi, je ne
-suis pas glouton à l'excès.
-
-L'hôtelier répondit qu'il n'y avait pas de poulets, parce que les milans
-les détruisaient tous.
-
-Eh bien, faites-nous donner une poule grasse et tendre, dit Sancho.
-
-Une poule? reprit l'hôtelier, en frappant du pied, par ma foi, j'en
-envoyai vendre hier plus de cinquante à la ville. Mais, excepté cela,
-dites ce que vous désirez.
-
-Aurez-vous du moins quelque tranche de veau ou de chevreau? demanda
-Sancho.
-
-Pour l'heure, il n'y en a point céans, répondit l'hôtelier; ce matin on
-a mangé le dernier morceau; mais je vous assure que la semaine prochaine
-il y en aura de reste.
-
-Courage, dit Sancho, nous y voilà: je gage que toutes ces grandes
-provisions vont aboutir à une tranche de lard et à des œufs.
-
-Parbleu, reprit l'hôtelier, mon hôte a bonne mémoire! je viens de lui
-dire que je n'ai ni poules ni poulets, et il veut qu'il y ait des œufs!
-Cherchez, s'il vous plaît, quelque autre chose, et laissons-là toutes
-ces délicatesses.
-
-Eh, morbleu! finissons-en, dit Sancho, et dites-nous vite ce que vous
-avez pour souper, sans nous faire tant languir.
-
-Eh bien, répondit l'hôtelier, j'ai tout prêts deux pieds de bœuf à
-l'oignon avec de la moutarde: c'est un manger de prince.
-
-Des pieds de bœuf! s'écria Sancho; que personne n'y touche, je les
-retiens pour moi: rien n'est plus de mon goût.
-
-Je vous les garderai, répondit l'hôtelier, parce que les autres
-voyageurs que j'ai ici sont gens d'assez haute volée pour mener avec
-eux cuisinier, sommelier et provisions de bouche.
-
-Pour la qualité, dit Sancho, mon maître ne le cède à personne; mais sa
-profession ne permet ni sommelier, ni maître d'hôtel; le plus souvent
-nous nous étendons au milieu d'un pré, et nous mangeons à notre soûl des
-nèfles et des glands.
-
-La discussion finit là; et quoique l'hôtelier eût demandé à Sancho
-quelle était la profession de son maître, Sancho s'en alla sans lui
-donner satisfaction. L'heure du souper venue, l'hôtelier apporta le
-ragoût, qu'il avait annoncé, dans la chambre de don Quichotte, et le
-chevalier se mit à table.
-
-A peine commençait-il à manger que, dans une chambre séparée de la
-sienne par une simple cloison, il entendit quelqu'un qui disait: Par la
-vie de Votre Grâce, seigneur don Geronimo, lisons en attendant qu'on
-apporte le souper un autre chapitre de la seconde partie de l'histoire
-de don Quichotte de la Manche.
-
-Notre chevalier n'eut pas plutôt entendu son nom qu'il était debout, et
-prêtant l'oreille, il écouta ce qu'on disait de lui. Il saisit cette
-réponse de don Geronimo: Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que
-nous lisions ces sottises? Quand on connaît la première partie, quel
-plaisir peut-on trouver à la seconde?
-
-D'accord, répliqua don Juan, mais il n'y a si mauvais livre qui n'ait
-quelque bon côté: ce qui me déplaît toutefois dans cette seconde partie,
-c'est qu'on y dit que don Quichotte est guéri de son amour pour Dulcinée
-du Toboso.
-
-A ces mots, notre héros s'écria plein de dépit et de fureur: Quiconque
-prétend que don Quichotte de la Manche a oublié, ou est capable
-d'oublier Dulcinée du Toboso, ment par sa gorge, et je le lui prouverai
-à armes égales. La sans pareille Dulcinée du Toboso ne saurait être
-oubliée, et un tel oubli est indigne de don Quichotte de la Manche: la
-constance est sa devise, et son devoir de la garder incorruptible
-jusqu'à la mort.
-
-Qui est-ce qui parle là? demanda-t-on de l'autre chambre.
-
-Et qui ce peut-il être, répondit Sancho, sinon don Quichotte de la
-Manche lui-même, qui soutiendra tout ce qu'il vient de dire; car un bon
-payeur ne craint pas de donner des gages.
-
-Sancho n'avait pas achevé de parler, que deux gentilshommes entrèrent
-dans la chambre, et l'un d'eux se jetant dans les bras de notre héros:
-Votre aspect, lui dit-il, ne dément point votre nom, ni votre nom votre
-aspect, seigneur chevalier, et sans aucun doute vous êtes le véritable
-don Quichotte de la Manche, l'étoile polaire de la chevalerie errante,
-en dépit de l'imposteur qui a usurpé votre nom, et qui tâche d'effacer
-l'éclat de vos prouesses, comme le prouve ce livre que je remets entre
-vos mains.
-
-Don Quichotte prit le livre, et après l'avoir quelque temps feuilleté en
-silence, il le rendit. Dans le peu que je viens de lire, dit-il, je
-trouve trois choses fort blâmables: la première, ce sont quelques
-passages de la préface; la seconde, c'est que le dialecte est aragonais,
-car l'auteur supprime souvent les articles; et enfin la troisième, qui
-prouve son ignorance, c'est qu'il se fourvoie sur un point capital de
-l'histoire en disant que la femme de Sancho Panza, mon écuyer, s'appelle
-Marie Guttierez, tandis qu'elle s'appelle Thérèse Panza. Celui qui fait
-une erreur de cette importance doit être inexact dans tout le reste.
-
-Par ma foi, s'écria Sancho, voilà qui est beau pour un historien, et il
-est joliment au courant de nos affaires, puisqu'il appelle Thérèse
-Panza, ma femme, Marie Guttierez: seigneur, reprenez ce livre, je vous
-prie, voyez un peu s'il y est parlé de moi, et si l'on n'a point aussi
-changé mon nom.
-
-A ce que je vois, mon ami, repartit don Geronimo, vous êtes Sancho
-Panza, l'écuyer du seigneur don Quichotte?
-
-Oui, seigneur, c'est moi, et je serais très-fâché que ce fût un autre.
-
-En vérité, dit le cavalier, l'auteur ne vous traite guère comme vous me
-paraissez le mériter: il vous fait glouton et niais, et nullement
-plaisant, bien différent en cela du Sancho de la première partie de
-l'histoire de votre maître.
-
-Dieu lui pardonne, repartit Sancho, mieux eût valu qu'il m'oubliât tout
-à fait; quand on ne sait pas jouer de la flûte, on ne devrait pas s'en
-servir, et saint Pierre n'est bien qu'à Rome.
-
-Les deux cavaliers invitèrent notre héros à passer dans leur chambre et
-à partager leur repas, disant qu'ils savaient que dans cette hôtellerie
-il n'y avait rien qui fût digne de lui. Don Quichotte qui était la
-courtoisie même, ne se fit pas prier davantage, et alla souper avec eux.
-Resté en pleine possession du ragoût, Sancho prit le haut bout de la
-table, l'hôtelier s'assit à ses côtés, et ils mangèrent avec appétit
-leurs pieds de bœuf, buvant et riant comme s'ils eussent fait la plus
-grande chère du monde.
-
-Pendant le repas, don Juan demanda à notre héros quelles nouvelles il
-avait de madame Dulcinée du Toboso; si elle était mariée, si elle était
-accouchée ou enceinte, ou si, restée chaste et fidèle, elle pensait à
-couronner la constance du seigneur don Quichotte.
-
-Dulcinée est aussi pure, aussi intacte qu'au sortir du ventre de sa
-mère, répondit notre chevalier; mon cœur est plus fidèle que jamais,
-notre correspondance est toujours nulle, et sa beauté changée en la
-laideur d'une grossière paysanne. Puis il leur conta l'enchantement de
-sa maîtresse, ses aventures personnelles dans la caverne de Montesinos,
-et la recette que lui avait enseignée Merlin pour désenchanter sa dame;
-recette qui était la flagellation de Sancho.
-
-Les deux voyageurs furent ravis d'entendre de la bouche de don Quichotte
-le récit de ses étranges aventures. Étonnés de tant d'extravagances et
-de la manière dont il les racontait, tantôt ils le prenaient pour un
-fou, tantôt pour un homme de bon sens, et en définitive ils ne savaient
-que penser.
-
-[Illustration: «Arrêtez, malandrins, arrêtez; c'est un seul chevalier
-qui vous défie!» (Page 552.)]
-
-Ayant achevé de souper, Sancho laissa l'hôtelier bien repu, et passa
-dans la chambre des cavaliers: Qu'on me pende, seigneurs, dit-il en
-entrant, si l'auteur de ce livre a envie que nous restions longtemps
-bons amis; je voudrais bien, puisqu'il m'appelle glouton, comme vous le
-dites, qu'il se dispensât de m'appeler ivrogne.
-
-En effet, c'est ainsi qu'il vous qualifie, répondit don Geronimo; je ne
-me rappelle point le passage, mais je soutiens qu'il a mille fois tort:
-la physionomie seule du seigneur Sancho, ici présent, fait assez voir
-que celui qui en parle de la sorte est un imposteur.
-
-Vos Grâces peuvent m'en croire, reprit Sancho; le Sancho et le don
-Quichotte de cette histoire doivent être d'autres gens que ceux de
-l'histoire de Cid Hamet, qui fait mon maître sage, vaillant et amoureux,
-et moi, simple et plaisant, mais non ivrogne et glouton.
-
-Je n'en doute pas, répondit don Juan, et il aurait fallu faire défense à
-tout autre qu'à Cid Hamet de se mêler d'écrire les prouesses du grand
-don Quichotte, de même qu'Alexandre défendit à tout autre peintre
-qu'Apelle de faire son portrait.
-
-Fasse mon portrait qui voudra, dit don Quichotte; mais qu'on y prenne
-garde, il y a un terme à la patience.
-
-Hé! répliqua don Juan, quelle injure ferait-on au seigneur don Quichotte
-dont il ne puisse aisément tirer vengeance? à moins qu'il ne préférât la
-parer avec le bouclier de cette patience qui, on le sait, n'est pas la
-moindre des vertus qu'il possède?
-
-Une partie de la nuit se passa en de semblables entretiens, et toutes
-les instances de don Juan pour engager notre héros à s'assurer si le
-livre ne contenait pas d'autres impertinences, furent inutiles, don
-Quichotte disant qu'il tenait l'ouvrage pour lu et relu, qu'il le
-déclarait en tout et partout impertinent et menteur; que de plus si
-l'auteur venait à savoir qu'il lui fût tombé entre les mains, il ne
-voulait pas donner à un pareil imposteur le plaisir de croire qu'il se
-fût arrêté à le lire, parce que si un honnête homme doit détourner sa
-pensée des objets ridicules ou obscènes, à plus forte raison doit-il en
-détourner les yeux.
-
-Don Juan ayant demandé à notre héros quels étaient ses projets et le but
-de son voyage, il répondit qu'il se rendait à Saragosse, afin d'assister
-aux joutes qui avaient lieu tous les ans. Mais lorsque don Juan lui eut
-appris que dans l'ouvrage il était question d'une course de bagues où
-l'auteur faisait figurer don Quichotte, récit dénué d'invention, pauvre
-de style, plus pauvre encore en descriptions de livrées, mais fort riche
-en niaiseries, en ce cas, repartit notre chevalier, il en aura le
-démenti, je ne mettrai pas le pied à Saragosse; et alors tout le monde
-reconnaîtra, je l'espère, que je ne suis pas le don Quichotte dont il
-parle.
-
-Ce sera fort bien fait, dit don Geronimo: d'ailleurs il y a d'autres
-joutes à Barcelone où Votre Seigneurie pourra signaler sa valeur.
-
-Tel est mon dessein, repartit don Quichotte. Mais il est temps que Vos
-Grâces me permettent de leur souhaiter le bonsoir et d'aller prendre
-quelque repos. Qu'elles me comptent désormais au nombre de leurs
-meilleurs amis et de leurs plus fidèles serviteurs.
-
-Et moi aussi, ajouta Sancho; peut-être leur serai-je bon à quelque
-chose.
-
-Le maître et le valet se retirèrent dans leur chambre, laissant nos
-cavaliers émerveillés de ce mélange de sagesse et de folie, et bien
-convaincus que c'étaient là le véritable don Quichotte et le vrai
-Sancho, et non ceux qu'avait dépeints l'auteur aragonais. Don Quichotte
-se leva de grand matin, et, frappant à la cloison, il dit adieu à ses
-hôtes de la veille; puis Sancho paya magnifiquement l'hôtelier, tout en
-lui conseillant de moins vanter à l'avenir son auberge, et de la tenir
-un peu mieux approvisionnée.
-
-
-
-
-CHAPITRE LX
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE EN ALLANT A BARCELONE.
-
-
-La matinée était fraîche et promettait une belle journée, quand don
-Quichotte partit de l'hôtellerie après s'être informé de la route la
-plus courte pour se rendre à Barcelone, résolu qu'il était, en n'allant
-pas à Saragosse, de faire mentir l'auteur aragonais qui le traitait si
-mal dans son histoire. Il chemina six jours entiers, sans qu'il lui
-arrivât rien qui mérite d'être rapporté.
-
-Le septième jour, vers le soir, s'étant écarté du chemin, la nuit le
-surprit dans un épais bouquet de chênes et de liéges. Maître et valet
-mirent pied à terre, et Sancho, qui avait fait ses quatre repas, ne
-tarda pas à franchir la porte du sommeil. Don Quichotte, au contraire,
-que ses pensées tenaient constamment éveillé, ne put fermer les yeux:
-porté par son imagination en cent lieux divers, tantôt il se croyait
-dans la caverne de Montesinos, tantôt il voyait Dulcinée transformée en
-paysanne, cabrioler et sauter sur son âne; tantôt résonnaient à ses
-oreilles les paroles du sage Merlin, qui venait lui révéler
-l'infaillible moyen de désenchanter la pauvre dame. A ce souvenir il se
-désespérait en voyant la lenteur et le peu de charité de Sancho, qui, de
-son propre aveu, s'était donné cinq coups de fouet seulement, nombre
-bien minime en comparaison de ceux qu'il lui restait à s'appliquer.
-Notre amoureux chevalier en conçut un tel dépit, qu'il voulut y mettre
-ordre sur-le-champ. Si Alexandre le Grand, se disait-il, trancha le
-nœud gordien, en soutenant qu'_autant vaut couper que délier_, et
-n'en devint pas moins le maître de l'Asie, pourquoi donc ne viendrais-je
-pas à bout de désenchanter Dulcinée en fouettant moi-même Sancho? Si la
-vertu du remède consiste en ce que Sancho reçoive les trois mille et
-tant de coups de fouet, qu'importe de quelle main ils lui soient
-appliqués? l'essentiel est qu'il les reçoive. Là-dessus, muni des rênes
-de Rossinante, il s'approche avec précaution de son écuyer, et se met en
-devoir de lui détacher l'aiguillette, mais à peine avait-il commencé,
-que Sancho s'éveillant en sursaut se mit à crier: Qui va là? qui est-ce
-qui détache mes chausses?
-
-C'est moi, répondit don Quichotte, qui viens réparer ta négligence et
-remédier à mes peines: je viens te fouetter, et acquitter en partie la
-dette que tu as contractée. Dulcinée périt, malheureux! et pendant que
-je me consume dans le désespoir, tu vis sans te soucier de rien. Défais
-tes chausses de bonne volonté, car mon intention est de t'appliquer dans
-cette solitude au moins deux mille coups de fouet.
-
-Non pas, non pas, dit Sancho; laissez-moi, ou je vais pousser de tels
-cris, que les sourds nous entendront: les coups de fouet auxquels je me
-suis engagé, doivent être volontaires; et pour l'heure, je n'ai nulle
-envie d'être fouetté. Qu'il vous suffise de la parole que je vous donne
-de me fustiger aussitôt que la fantaisie m'en prendra, mais encore
-faut-il la laisser venir.
-
-Je ne puis m'en fier à toi, mon ami, répondit don Quichotte, car tu es
-dur de cœur, et, quoique vilain, tendre de chair.
-
-En parlant ainsi, il s'efforçait de lui dénouer l'aiguillette; mais
-Sancho, se dressant sur ses pieds, sauta sur notre héros, lui donna un
-croc en jambe, l'étendit par terre tout de son long, puis il lui mit le
-genou sur la poitrine et lui saisit les deux mains de façon qu'il ne
-pouvait remuer.
-
-Comment! traître, s'écria don Quichotte, tu te révoltes contre ton
-maître, contre ton seigneur naturel! tu t'attaques à celui qui te donne
-du pain!
-
-Je ne trahis point mon roi, répondit Sancho, je ne fais que me secourir
-moi-même, qui suis mon propre maître et mon véritable seigneur; que
-Votre Grâce me promette de me laisser tranquille et de ne point parler
-de me fouetter pour le moment, aussitôt je vous lâche; sinon, _tu
-mourras ici, traître, ennemi de dona Sancha_[123].
-
- [123] Aqui moriras, traydor
- Enemigo de dona Sancha.
- (_Ancien romancero._)
-
-Notre héros lui promit ce qu'il exigeait, jurant par la vie de Dulcinée
-qu'il ne toucherait pas un poil de son pourpoint, et que désormais il
-s'en remettait à sa bonne volonté.
-
-Sancho, s'étant relevé, alla chercher pour dormir un endroit plus
-éloigné. Comme il s'appuyait contre un arbre, il sentit quelque chose
-lui toucher la tête; il y porta les mains, et rencontra deux jambes
-d'hommes. Saisi de frayeur, il courut se réfugier sous un autre arbre,
-où il fit même rencontre. Alors il se mit à pousser de grands cris; don
-Quichotte accourut, et lui en demanda la cause.
-
-Ces arbres sont pleins de pieds et de jambes d'hommes, répondit Sancho.
-
-Don Quichotte toucha à tâtons, et devina sur-le-champ ce qu'il en était:
-Ne crains rien, lui dit-il; ces pieds et ces jambes appartiennent sans
-doute à des bandits qu'on a pendus à ces arbres. C'est le lieu où l'on a
-coutume d'en faire justice quand on les prend; on les attache par vingt
-et trente à la fois, et cela m'indique que nous ne sommes pas loin de
-Barcelone.
-
-Le chevalier avait raison; car dès qu'il fut jour ils reconnurent que la
-plupart des arbres étaient chargés de cadavres. Déjà épouvantés par les
-morts, ce fut bien pis encore quand nos aventuriers virent tout à coup
-fondre sur eux une cinquantaine de bandits vivants, qui sortant d'entre
-les arbres leur crièrent en catalan de ne pas bouger jusqu'à la venue de
-leur capitaine. Se trouvant à pied, son cheval débridé, sa lance loin
-de lui, don Quichotte ne pouvait penser à se défendre. Il croisa les
-mains et baissa la tête, réservant son courage pour une meilleure
-occasion. Les bandits débarrassèrent le grison de tout ce qu'il portait,
-ne laissant rien ni dans le bissac ni dans la valise; et bien prit à
-Sancho d'avoir sur lui les écus d'or que lui avait donnés le majordome,
-ainsi que l'argent de son maître, qu'il portait dans une ceinture sous
-sa chemise, car ces honnêtes gens n'auraient pas manqué de le trouver,
-l'eût-il caché dans la moelle de ses os, si par bonheur leur capitaine
-n'était survenu.
-
-C'était un homme robuste, d'environ trente-cinq ans, d'une taille haute,
-au teint brun, au regard sévère; il portait une cotte de mailles, à sa
-ceinture quatre de ces pistolets qu'en Catalogne on appelle
-_pedrenales_, et il montait un cheval de forte encolure. Voyant que ses
-écuyers (c'est le nom que se donnent entre eux les gens de cette
-profession) allaient dépouiller Sancho, il leur commanda de n'en rien
-faire: ainsi fut sauvée la ceinture. Étonné de voir une lance appuyée
-contre un arbre, une rondache par terre, et de plus un personnage armé
-de pied en cap, avec la mine la plus triste et la plus mélancolique
-qu'il soit possible d'imaginer, il s'approcha en lui disant:
-Rassurez-vous, bonhomme, vous n'êtes pas tombé entre les mains de
-quelque cruel Osiris, mais dans celles de Roque Guinart, qui jamais ne
-maltraite les gens dont il n'a pas à se plaindre.
-
-Ma tristesse, répondit don Quichotte, ne provient pas de ce que je suis
-tombé en ton pouvoir, ô vaillant Roque, toi dont la renommée n'a point
-de bornes sur la terre, mais de ce que tes soldats m'ont surpris sans
-bride à mon cheval; car les règles de la chevalerie errante, dont je
-fais profession, me prescrivent d'être constamment en alerte et de me
-servir de sentinelle à moi-même. Apprends, ô grand Roque Guinart, que
-s'ils m'avaient trouvé en selle, la rondache au bras et la lance au
-poing, ils ne seraient pas venus à bout de moi si aisément, car je suis
-ce don Quichotte de la Manche qui a rempli l'univers du bruit de ses
-exploits.
-
-Il n'en fallut pas davantage pour faire connaître à Roque Guinart quelle
-était la maladie de notre héros; il avait souvent entendu parler de lui,
-mais il avait peine à se persuader que semblable fantaisie fût parvenue
-à se loger dans une cervelle humaine. Ravi d'avoir rencontré don
-Quichotte, afin de pouvoir juger par lui-même si l'original ressemblait
-aux copies: Vaillant chevalier, lui dit-il, consolez-vous et
-n'interprétez point à mauvaise fortune l'état où vous vous trouvez; il
-se pourrait, au contraire, que votre sort fourvoyé retrouvât sa droite
-ligne. C'est souvent par des chemins étranges, en dehors de toute
-prévoyance humaine, que le ciel se plaît à relever les abattus et à
-enrichir les pauvres.
-
-Don Quichotte s'apprêtait à lui rendre grâces quand ils entendirent
-derrière eux comme le bruit d'une troupe de gens à cheval: il n'y avait
-pourtant qu'un cavalier, mais il était monté sur un puissant coursier,
-et s'approchait à toute bride. En tournant la tête, ils aperçurent un
-jeune homme de fort bonne mine, d'environ vingt ans, vêtu d'une étoffe
-de damas vert ornée de dentelle d'or, le chapeau retroussé à la
-wallonne, les bottes étroites et luisantes, l'épée, le poignard et les
-éperons dorés; il tenait un mousquet à la main et avait deux pistolets à
-sa ceinture.
-
-O vaillant Roque! je te cherchais, pour trouver auprès de toi sinon le
-remède, du moins quelque soulagement à mon malheur, dit le cavalier en
-les abordant; et pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois
-que tu ne me reconnais pas, sache que je suis Claudia Geronima, fille de
-Simon Forte, ton meilleur ami et l'ennemi juré de Clauquel Torellas, qui
-est dans le parti de tes ennemis. Ce Torellas a un fils nommé don
-Vincent. Don Vincent me vit et devint amoureux de moi; je l'écoutai
-favorablement à l'insu de mon père; enfin il me promit de m'épouser, me
-donna sa parole, et reçut la mienne. Eh bien, j'ai appris hier
-qu'oubliant sa promesse, l'ingrat allait en épouser une autre. Cette
-nouvelle a produit sur moi l'effet que tu peux imaginer, aussi,
-profitant de l'absence de mon père, je me suis mise à la recherche du
-perfide en l'équipage où tu me vois. Je l'ai rejoint à une lieue d'ici;
-et sans perdre de temps à lui faire des reproches, ni à recevoir ses
-excuses, je lui ai tiré un coup de carabine et deux coups de pistolet,
-lavant ainsi mon affront dans son sang. Il est resté sur la place, entre
-les mains de ses gens, qui n'ont osé ni pu prendre sa défense. Je viens
-te prier de me faire passer en France, où j'ai des parents, et de
-protéger mon père contre la vengeance de la famille et des amis de don
-Vincent.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Muni des rênes de Rossinante, il s'approche avec précaution de son
-écuyer (page 559).]
-
-Surpris de la bonne mine de la belle Claudia, aussi bien que de sa
-résolution, Roque lui promit de l'accompagner partout où elle voudrait.
-Mais avant tout, ajouta-t-il, allons voir si votre ennemi est mort; nous
-aviserons ensuite à ce qu'il faudra faire.
-
-Notre héros, qui avait écouté attentivement la belle Claudia et la
-réponse de Roque Guinart: Que personne, dit-il, ne se mette en peine de
-défendre cette dame; je la prends sous ma protection; qu'on me donne mon
-cheval et mes armes, et qu'on m'attende ici: j'irai chercher ce
-chevalier, et, mort ou vif, je saurai bien le forcer à ne pas devenir
-parjure.
-
-Oh! cela est certain, s'écria Sancho, car mon maître a la main heureuse
-en fait de mariages: il y a peu de jours, il fit tenir à un certain
-drôle la parole qu'il avait de même donnée à une demoiselle; et si les
-enchanteurs qui le poursuivent n'avaient transformé cet homme en
-laquais, à cette heure la pauvre fille serait pourvue.
-
-Plus occupé de la belle Claudia que des discours du maître et du valet,
-Roque fit rendre à Sancho tout ce que lui avaient pris ses compagnons;
-et après leur avoir ordonné de l'attendre, il s'éloigna avec elle au
-grand galop. Arrivés à l'endroit où Claudia avait rencontré son amant,
-ils n'y trouvèrent que des taches de sang fraîchement répandu; mais en
-promenant la vue de toutes parts, ils aperçurent un groupe d'hommes au
-sommet d'une colline. Jugeant que ce devait être le blessé que ses gens
-emportaient, ils piquèrent de ce côté et ne tardèrent pas à les
-rejoindre. En effet, ils trouvèrent entre leurs bras don Vincent, qui,
-d'une voix éteinte, les priait de le laisser mourir sur la place; le
-sang qu'il perdait et la douleur causée par ses blessures ne lui
-permettant pas d'aller plus loin.
-
-Roque et Claudia sautèrent à bas de leurs chevaux, et celle-ci, le cœur
-partagé entre l'amour et la vengeance, s'approcha de son amant: Si tu ne
-m'avais pas trahie, don Vincent, dit-elle en lui prenant la main, tu ne
-serais pas en cette cruelle extrémité.
-
-Le malheureux ouvrit les yeux, et reconnaissant les traits de la jeune
-fille: Belle et abusée Claudia, répondit-il, je vois que c'est toi qui
-m'as donné la mort; mais ni mes actions ni mes sentiments ne méritaient
-ce cruel châtiment.
-
-Grand Dieu! repartit Claudia, tu ne devais donc pas, ce matin même,
-épouser Léonore, la fille du riche Ballastro?
-
-Non, certainement! répondit don Vincent; c'est ma mauvaise fortune qui
-t'a porté cette fausse nouvelle, afin qu'elle me coûtât la vie. Mais
-puisque je la quitte entre tes bras, je ne meurs pas sans consolation,
-et je me trouve trop heureux de pouvoir encore te donner des marques
-sincères de mon amour et de ma constance. Serre ma main, chère Claudia,
-et reçois-moi pour époux: la seule joie que je puisse avoir en mourant,
-c'est de te donner satisfaction de l'injure que tu croyais avoir reçue
-de moi.
-
-Pénétrée d'une vive douleur, Claudia tomba évanouie sur le corps de son
-amant, qui rendit le dernier soupir. Les gens de don Vincent coururent
-chercher de l'eau pour la jeter au visage de leur maître, mais ce fut
-inutilement.
-
-Lorsque, revenue à elle, Claudia s'aperçut que don Vincent avait cessé
-de vivre, elle remplit l'air de ses cris, s'arracha les cheveux et se
-déchira le visage. Malheureuse, disait-elle, avec quelle facilité
-t'es-tu laissée emporter à cet horrible dessein! Ta jalousie a mis au
-tombeau celui qui ne vivait que pour toi; eh bien, meurs à ton tour,
-meurs de douleur, puisque tu survis à un époux si fidèle! Meurs de honte
-et de désespoir, car après ton crime, te voilà devenue l'objet de la
-vengeance de Dieu et des hommes! Hélas! cher amant, ajouta-t-elle en
-jetant ses bras autour de ce corps inanimé, faut-il que je te perde,
-faut-il que nous ne soyons réunis que pour être séparés à jamais!
-
-Il y avait dans ces plaintes une douleur si déchirante et si vraie, que,
-pour la première fois peut-être, Roque lui-même se sentit attendri; les
-domestiques fondaient en larmes, et les lieux d'alentour semblaient
-devenus un champ de tristesse et de deuil.
-
-Roque commanda aux gens de don Vincent de porter le corps de leur maître
-à la maison de son père, qui était située non loin de là. En les
-regardant s'éloigner, Claudia exprima le désir de se retirer dans un
-monastère dont l'abbesse était sa tante. Là, dit-elle, je finirai mes
-jours dans la compagnie d'un époux préférable à tout autre, et qui ne
-m'abandonnera jamais. Roque approuva sa résolution, et proposa de
-l'accompagner, l'assurant qu'il défendrait sa famille contre celle de
-don Vincent, et même contre le monde entier; Claudia le remercia de ses
-offres, et prit congé de lui en pleurant.
-
-Étant venu rejoindre ses hommes, Roque trouva au milieu d'eux don
-Quichotte à cheval. Notre héros, par un sage discours, tâchait de leur
-faire quitter un genre de vie qui présente tant de danger pour l'âme et
-pour le corps; mais comme la plupart étaient des Gascons, gens grossiers
-et farouches, ils goûtaient médiocrement le prédicateur et le sermon. Le
-chef demanda à Sancho si on lui avait rendu tout ce qui lui appartenait;
-Sancho répondit que oui, hormis trois mouchoirs de tête qui valaient
-trois bonnes villes.
-
-Eh! l'ami, que dis-tu là? reprit un des bandits, c'est moi qui les ai,
-et ils ne valent pas trois réaux.
-
-Cela est vrai, repartit don Quichotte; mais mon écuyer les estime
-beaucoup à cause de la personne qui les lui a donnés.
-
-Roque les fit rendre sur-le-champ; il fit ensuite ranger sa troupe et
-apporter devant lui les pierreries, l'argent, enfin le butin fait depuis
-le dernier partage; et après en avoir examiné la valeur, supputé en
-argent ce qui ne pouvait être divisé, il répartit le tout avec tant
-d'équité que chacun se montra satisfait. Seigneur, dit-il ensuite à don
-Quichotte, si avec ces gens-là on n'observait pas une exacte justice, il
-n'y aurait pas moyen d'être obéi.
-
-Par ma foi, il faut que la justice soit une bonne chose, puisqu'elle se
-pratique même parmi des voleurs! répliqua Sancho.
-
-A ces paroles, un des bandits qui les avait entendues le coucha en joue
-avec son arquebuse, et il lui aurait cassé la tête, si Roque n'eût crié
-à cet homme de s'arrêter. Sancho frissonna de tout son corps et éprouva
-un tel saisissement, qu'il se promit bien de ne plus ouvrir la bouche au
-milieu de gens qui entendaient si peu raillerie.
-
-Sur ces entrefaites, un des écuyers postés sur le grand chemin accourut
-dire au capitaine: Seigneur, j'aperçois non loin d'ici une troupe de
-voyageurs qui se dirigent vers Barcelone.
-
-Sont-ils de ceux qui nous cherchent ou de ceux que nous cherchons?
-demanda Roque.
-
-De ceux que nous cherchons, répondit l'écuyer.
-
-En ce cas, à cheval, enfants! cria le capitaine, et qu'on les amène ici
-sans qu'il en manque un seul.
-
-Les bandits obéirent. Pendant ce temps, Roque, don Quichotte et Sancho
-se trouvant seuls, le premier dit à notre héros: Seigneur, ce genre de
-vie vous paraît étrange, et je ne m'en étonne pas, car ce sont tous les
-jours aventures nouvelles, nouveaux événements, et tous également
-périlleux. Il n'y a pas, je dois l'avouer, une vie plus inquiète, plus
-agitée que la nôtre. Malheureusement, je m'y trouve engagé par des
-sentiments de vengeance dont je n'ai pu triompher, car je suis par
-nature d'une humeur douce et compatissante; le besoin de me venger a si
-bien imposé silence à mes honnêtes inclinations, qu'il me retient dans
-ce périlleux métier en dépit de moi-même; et comme toujours l'abîme
-attire un autre abîme, comme les vengeances sont toutes enchaînées,
-non-seulement je poursuis les miennes, mais encore je me charge de
-poursuivre celles des autres. Malgré tout, j'espère de la miséricorde de
-Dieu, plein de pitié pour la faiblesse humaine, qu'il me tirera de cet
-affreux labyrinthe dont je n'ai pas la force de me tirer moi-même.
-
-En entendant un tel discours, don Quichotte se demandait comment parmi
-des voleurs et des assassins il pouvait se trouver un homme qui montrât
-des sentiments si sensés et si édifiants. Seigneur Roque, lui dit-il,
-pour le malade, le commencement de la santé c'est de connaître son mal
-et de se montrer disposé à prendre les remèdes que prescrit le médecin.
-Votre Grâce est malade, elle connaît son mal; Eh bien, ayez recours à
-Dieu, c'est un médecin infaillible: il vous donnera les remèdes dont
-vous avez besoin, remèdes qui agissent d'autant plus sûrement qu'ils
-rencontrent une bonne nature et une heureuse disposition. Un pécheur
-éclairé est bien plus près de s'amender qu'un sot, car discernant entre
-le bien et le mal, il rougit de ses propres vices; tandis que le sot,
-aveuglé par son ignorance, n'écoute que son instinct et s'abandonne à
-ses passions dont il ne connaît pas le danger. Courage, donc, seigneur
-Roque, courage, et puisque vous avez de l'esprit et du bon sens,
-servez-vous de ces lumières, et ne désespérez pas de l'entière guérison
-de votre âme. Mais si Votre Grâce veut abréger le chemin et entrer dans
-celui de son salut, venez avec moi; je vous apprendrai la profession de
-chevalier errant. A la vérité, c'est une source inépuisable de travaux
-et de fâcheuses aventures, mais en les offrant à Dieu comme expiation de
-vos fautes, vous vous ouvrirez les portes du ciel.
-
-Roque sourit du conseil de notre héros, et pour changer d'entretien il
-lui raconta la triste fin de l'aventure de Claudia, dont Sancho se
-trouva très-contristé, car il avait trouvé fort de son goût la pétulance
-et la beauté de la jeune personne.
-
-En cet instant les bandits arrivèrent avec leurs prisonniers,
-c'est-à-dire avec deux cavaliers assez bien montés, deux pèlerins à
-pied, puis un carrosse dans lequel il y avait des dames accompagnées de
-sept ou huit valets tant à pied qu'à cheval. Ces hommes farouches les
-environnèrent en silence, attendant que leur chef prît la parole. Roque
-demanda aux cavaliers qui ils étaient et où ils allaient.
-
-Seigneurs, répondit l'un d'eux, nous sommes capitaines d'infanterie; nos
-compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer à Barcelone,
-d'où quatre galères ont reçu l'ordre de passer en Sicile. Nous possédons
-environ deux ou trois cents écus, avec lesquels nous nous croyons assez
-riches, car, vous le savez, le métier ne permet guère de thésauriser.
-
-Et vous? demanda Roque aux pèlerins.
-
-Monseigneur, répondirent-ils, nous allons à Rome; et à nous deux nous
-n'avons qu'une soixantaine de réaux.
-
-Roque demanda ensuite quels étaient les gens du carrosse; un des hommes
-à cheval répondit: Ma maîtresse est la señora Guyamor de Quinonez, femme
-du régent de l'intendance de Naples, elle est avec sa fille, une femme
-de chambre et une duègne; nous sommes trois valets à cheval et trois
-valets à pied qui les accompagnons, et leur argent monte à six cents
-écus.
-
-De façon, dit Roque, que nous avons ici neuf cents écus et soixante
-réaux. Moi, j'ai soixante soldats; voyez, seigneurs, ce qui peut revenir
-à chacun d'eux, car je ne sais guère calculer.
-
-A ces mots, les bandits s'écrièrent: Vive le grand Roque Guinart, en
-dépit de ceux qui ont juré sa perte!
-
-Les capitaines, la tête baissée, faisaient bien voir à leur contenance
-qu'ils regrettaient leur argent; la régente et sa suite n'étaient guère
-plus gaies, et les pauvres pèlerins ne montraient nul envie de rire.
-
-Roque les tint un moment en suspens, mais ne voulant pas prolonger leur
-anxiété: Seigneurs capitaines, leur dit-il en se tournant vers eux,
-prêtez-moi, je vous prie, soixante écus; madame la régente m'en donnera
-quatre-vingts: pour contenter mes soldats, car le prêtre vit de ce qu'il
-chante. Cela fait, vous pourrez continuer votre route, munis d'un
-sauf-conduit de ma main, afin que ceux de mes hommes qui parcourent les
-environs ne vous fassent aucune insulte; car je ne veux pas qu'on
-maltraite les gens de guerre ni les femmes, et surtout les dames de
-qualité.
-
-Les capitaines se confondirent en remercîments sur la courtoisie et la
-libéralité de Roque, car, à leurs yeux, c'en était une de leur laisser
-leur propre argent; la señora voulait descendre de son carrosse pour
-embrasser ses genoux, mais il s'y opposa, lui demandant pardon de la
-violence que son méchant état le forçait à lui faire.
-
-[Illustration: Roque s'éloigna avec elle au grand galop (page 562).]
-
-La régente et les capitaines avaient donné ce qu'on leur demandait, et
-voyant qu'on ne parlait point de diminuer leur contribution, les pauvres
-pèlerins s'apprêtaient à remettre tout leur argent; mais Roque leur fit
-signe d'attendre: De ces cent quarante écus, dit-il à ses gens, il vous
-en revient deux à chacun; des vingt formant l'excédant, donnez-en dix à
-ces pèlerins, et les autres à ce bon écuyer, afin qu'il ait sujet de se
-réjouir de cette aventure. Puis se faisant apporter de l'encre et du
-papier, il écrivit un sauf-conduit par lequel il était enjoint à ses
-lieutenants de laisser passer librement toute la caravane, qui s'éloigna
-exaltant la façon d'agir du grand Roque, sa courtoisie, sa bonne mine,
-et le traitant plutôt de galant homme que de corsaire.
-
-Un des bandits qui ne partageait pas l'humeur généreuse de son chef, ne
-put s'empêcher de donner son avis: Parbleu, dit-il dans son jargon
-mi-gascon, mi-catalan, notre capitaine serait meilleur moine que chef de
-bons garçons; mais à l'avenir s'il a de pareils accès de libéralité,
-qu'il les satisfasse avec son argent et non avec le nôtre. Le malheureux
-ne parla pas si bas qu'il ne fût entendu de Roque, qui tirant son épée
-lui fendit presque la tête, en disant: C'est ainsi que je châtie les
-insolents et les téméraires. Aucun n'osa souffler mot, tant le chef
-savait se faire craindre et obéir.
-
-Roque se retira à l'écart et écrivit à un de ses amis de Barcelone, pour
-lui donner avis qu'il avait fait rencontre du fameux don Quichotte de la
-Manche, cet illustre chevalier errant dont on parlait par toute
-l'Espagne, l'assurant que c'était l'homme le plus divertissant qu'on pût
-trouver; il ajouta que sous quatre jours, à la fête de Saint-Jean, il
-l'amènerait lui-même à Barcelone, sur la grande place, armé de pied en
-cap et montant le superbe Rossinante, suivi de l'écuyer Sancho sur son
-âne. Il le priait d'en donner avis aux Niaros, ses amis, à qui il
-voulait procurer ce plaisir; il eût bien désiré que leurs ennemis les
-Cadeils n'y eussent point part, mais il en reconnaissait
-l'impossibilité, les extravagances du maître et les bouffonneries du
-valet étant trop éclatantes pour ne pas attirer tout le monde.
-
-La lettre, portée par un des bandits déguisé en paysan, fut remise à son
-adresse.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXI
-
-DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE A SON ENTRÉE DANS BARCELONE, AVEC
-D'AUTRES CHOSES QUI SEMBLENT PLUS VRAIES QUE RAISONNABLES.
-
-
-Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec les bandits, et
-fût-il resté trois siècles, il aurait toujours trouvé de quoi s'étonner.
-C'était sans cesse nouvelle aventure: on s'éveillait ici, on mangeait
-là-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, et l'on s'arrêtait
-de même. En alerte continuelle, ces hommes dormaient à cheval,
-interrompaient à toute heure leur sommeil pour changer d'asile; leur
-temps se passait à poser des sentinelles, à écouter le cri d'alarme, à
-souffler des mèches d'arquebuse, quoiqu'ils eussent peu de ces armes,
-presque tous portant des mousquets à pierre. Roque passait la nuit loin
-des siens; car le vice-roi de Barcelone ayant mis sa tête à prix, il
-craignait d'être livré par eux à la justice: existence assurément fort
-triste et fort misérable.
-
-Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, don
-Quichotte et Sancho se dirigèrent vers Barcelone. Ils arrivèrent sur la
-plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit. Après avoir donné à
-Sancho les dix écus qu'il lui avait promis, le capitaine l'embrassa
-ainsi que son maître, puis on se sépara, échangeant mille offres de
-services.
-
-Don Quichotte attendit en selle la venue du jour, et il ne tarda pas à
-voir paraître la face pâle de la blanche aurore, qui s'avançant en
-silence sur les balcons de l'orient, venait humecter les plantes et les
-fleurs. Presque au même instant, le son d'une agréable musique se fit
-entendre: c'étaient des hautbois, des fifres et des tambours auxquels
-succédaient des cris joyeux qui paraissaient venir de la ville. L'aurore
-fit bientôt place au soleil, dont le visage plus large qu'une rondache
-s'élevait sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho, jetant les yeux de
-toutes parts, aperçurent pour la première fois la mer, qui leur parut
-spacieuse, immense et beaucoup plus étendue que les lagunes de Ruidera,
-situées dans leur province. Ils virent aussi des galères amarrées à la
-plage, lesquelles, abattant leurs voiles, se montrèrent couvertes de
-mille banderoles qui tantôt flottaient au vent, tantôt balayaient la
-surface des eaux, pendant qu'échappé de leurs flancs le bruit des
-clairons et des trompettes faisait retentir les lieux d'alentour d'une
-harmonie suave et belliqueuse. Bientôt ces galères commencèrent à
-s'ébranler, simulant une escarmouche navale, tandis qu'un nombre infini
-de cavaliers, sortant de la ville avec de brillantes livrées, maniaient
-adroitement leurs chevaux, et suivaient les mouvements de la flotte,
-dont l'artillerie faisait un bruit épouvantable, la mer était calme, le
-jour pur et serein, quoique voilé de temps en temps par la fumée du
-canon. Tout semblait d'accord pour enivrer de joie la population
-entière. Quant à Sancho, il ne parvenait pas à comprendre comment ces
-énormes masses qui se mouvaient sur l'eau pouvaient avoir tant de pieds.
-
-Bientôt une troupe de cavaliers, portant de magnifiques livrées, accourt
-avec des cris de joie vers don Quichotte, qui était resté tout stupéfait
-d'un si beau spectacle; et l'un d'entre eux, celui que Roque avait fait
-prévenir, dit à haute voix:
-
-Qu'il soit le bienvenu, le miroir, le fanal, l'étoile polaire de la
-chevalerie errante; qu'il soit le bienvenu, le grand, le valeureux don
-Quichotte, le vrai chevalier de la Manche, dont la fleur des historiens,
-cid Hamet Ben-Engeli, nous a raconté les exploits, et non pas le
-controuvé, le faux historien, dont on vient de publier le livre
-mensonger.
-
-Don Quichotte n'eut pas le temps de répondre, parce que les cavaliers et
-les gens de leur suite faisant caracoler leurs chevaux, l'entourèrent
-aussitôt en décrivant mille cercles autour de lui: Ces seigneurs, dit-il
-à Sancho, nous ont sans doute reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre
-histoire, et même celle que l'Aragonais a publiée récemment.
-
-Le cavalier qui avait parlé à don Quichotte s'approcha de nouveau, et
-lui dit: Que Votre Grâce, seigneur, veuille bien venir avec nous: tous
-nous sommes ses serviteurs et les amis de Roque Guinart.
-
-Si les courtoisies engendrent les courtoisies, répondit don Quichotte,
-la vôtre, seigneur chevalier, doit être fille ou proche parente de celle
-du grand Roque. Conduisez-moi où il vous plaira, je vous suivrai avec
-plaisir, surtout si vous me faites l'honneur d'accepter mes services.
-
-Le cavalier répondit avec non moins de civilité; puis, lui et ses amis
-ayant placé notre héros au milieu d'eux, on prit le chemin de Barcelone,
-au son des fifres et des tambours. Mais, à l'entrée de la ville, deux
-petits drôles, plus malins que la malice elle-même, s'avisèrent d'un
-méchant tour: se faufilant au milieu de la foule, ils s'approchèrent de
-nos aventuriers, et levant la queue, l'un à Rossinante, l'autre au
-grison, ils leur plantèrent à chacun dans cet endroit un paquet de
-chardons. Les pauvres bêtes ne sentirent pas plus tôt ces éperons d'un
-nouveau genre, qu'elles se mirent à serrer la queue; ce qui, augmentant
-leur souffrance, les poussa à ruer de telle sorte qu'elles jetèrent
-leurs cavaliers dans la poussière. Honteux et mortifié, don Quichotte se
-hâta d'enlever le panache à Rossinante, et Sancho en fit autant à son
-âne. Leurs nouveaux amis s'apprêtaient à châtier cette insolente
-canaille, mais il leur fallut y renoncer, car les deux espiègles
-s'étaient perdus dans la foule. Bref, don Quichotte et Sancho
-remontèrent sur leurs bêtes, et toujours suivis de la musique et
-accompagnés des mêmes cris de joie, ils gagnèrent la maison de leur
-hôte, une des plus belles de Barcelone. Suivons-y notre chevalier, ainsi
-le veut cid Hamet Ben-Engeli.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXII
-
-AVENTURE DE LA TÊTE ENCHANTÉE, AINSI QUE D'AUTRES ENFANTILLAGES QU'ON NE
-PEUT S'EMPÊCHER DE RACONTER.
-
-
-L'hôte de don Quichotte s'appelait don Antonio Moreno; c'était un
-gentilhomme riche et plein d'esprit, qui aimait à se divertir avec
-décence et bon goût. Quand il vit notre héros en sa maison, il songea à
-lui faire faire quelques bonnes folies, sans lui causer de déplaisir,
-car la plaisanterie a des bornes, et un passe-temps ne saurait être
-agréable, s'il a lieu aux dépens d'autrui. La première chose dont il
-s'avisa, ce fut, quand on eut désarmé le chevalier, de le conduire,
-couvert seulement de cet étroit pourpoint déjà décrit tant de fois, à un
-balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l'exposa
-à la vue des passants comme une bête curieuse. Les cavaliers aux livrées
-firent de nouvelles passes sous ses yeux, de même que si c'eût été pour
-lui seul, et non à cause de la fête, qu'ils se fussent mis en frais.
-Sancho était tout radieux, s'imaginant avoir trouvé de nouvelles noces
-de Gamache, ou une maison semblable à celle de don Diego, ou bien un
-château comme celui du duc.
-
-Plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner avec lui; tous firent de
-grands honneurs à don Quichotte, et le traitèrent en véritable
-chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu'il ne se
-sentait pas d'aise. De son côté, Sancho lâcha tant de plaisantes
-reparties, que les gens de la maison et tous ceux qui étaient là
-n'avaient d'oreilles que pour lui et riaient à gorge déployée.
-
-Seigneur écuyer, lui dit don Antonio, il nous a été conté que vous êtes
-extrêmement friand de blanc-manger et de petites andouilles; et que
-lorsque vous en avez de reste, vous les mettez dans votre poche pour le
-lendemain[124].
-
- [124] Allusion au don Quichotte d'Avellaneda.
-
-C'est une insigne fausseté, seigneur, répondit Sancho; je suis plus
-propre que goulu, et monseigneur don Quichotte, ici présent, pourra vous
-dire que nous nous contentions bien souvent, lui et moi, pendant des
-jours entiers, d'une poignée de noisettes, ou d'une demi-douzaine
-d'oignons. Il est vrai que si parfois on me donne la génisse, je cours
-lui mettre la corde au cou; c'est-à-dire que je mange ce qu'on me
-présente, et prends le temps comme il vient. Mais quiconque ose avancer
-que je suis un mangeur vorace et malpropre, peut se tenir pour dit qu'il
-se trompe du tout au tout, et je le lui apprendrais d'une autre façon,
-n'était le respect que je dois aux vénérables barbes ici présentes.
-
-Oui, certes, dit don Quichotte, la modération et la propreté de Sancho
-quand il mange, mériteraient d'être écrites et gravées sur le bronze
-pour servir d'exemple aux races futures: tout ce qu'on peut lui
-reprocher, c'est lorsqu'il a faim d'être un peu glouton; alors il mâche
-des deux côtés à la fois, et un morceau n'attend pas l'autre. Mais pour
-ce qui est de la propreté, on ne le trouvera jamais en défaut, et il l'a
-prouvé du reste pendant qu'il était gouverneur, car il mangeait avec
-tant de délicatesse, qu'il prenait les grains de raisin avec sa
-fourchette.
-
-Comment! s'écria don Antonio, le seigneur Sancho a été gouverneur?
-
-Oui, seigneur, répondit Sancho, j'ai été gouverneur, et d'une île qu'on
-appelle Barataria; je l'ai gouvernée pendant dix jours, à bouche que
-veux-tu; j'y ai perdu le repos, l'esprit et l'embonpoint, et j'y ai
-appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitté l'île en
-courant, et je suis tombé dans un grand trou, où je me suis cru mort,
-mais dont par miracle je suis sorti vivant.
-
-Alors don Quichotte se mit à conter l'histoire du gouvernement de
-Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.
-
-Le repas achevé, don Antonio prit notre héros par la main, et le
-conduisit dans une pièce où pour tout meuble se trouvait une table de
-jaspe, soutenue par un pied de même matière; sur cette table était un
-buste qui paraissait de bronze et représentait un empereur romain. Ils
-se promenèrent pendant quelque temps de long en large, firent le tour de
-la table, puis, don Antonio s'arrêtant dit à don Quichotte: Maintenant
-que je suis certain de n'être écouté par personne, je vais apprendre à
-Votre Grâce une des plus étonnantes aventures dont on ait jamais entendu
-parler, à condition toutefois que ce secret restera entre elle et moi.
-
-Je le jure, seigneur, répondit notre héros: celui à qui vous parlez a
-des yeux et des oreilles, mais point de langue. Votre Grâce peut en
-toute assurance verser dans mon cœur ce qu'elle a dans le sien, et
-rester persuadée qu'elle l'a jeté dans les abîmes du silence.
-
-Sur la foi de cette promesse, repartit don Antonio, je vais vous confier
-des choses qui vous raviront d'admiration, et je me soulagerai moi-même
-d'un fardeau qui me pèse, car je n'ai encore révélé à personne le secret
-que je vais vous dire. Cette tête que vous voyez, seigneur don
-Quichotte, ajouta-t-il en la lui faisant toucher avec la main, a été
-fabriquée par un des plus grands enchanteurs qui aient jamais existé.
-C'était, je crois, un Polonais, disciple du fameux Scot dont on raconte
-tant de merveilles. Je reçus chez moi cet enchanteur; et pour la somme
-de mille écus il me fabriqua cette tête, qui a la propriété de répondre
-à toutes les questions qu'on lui adresse. Après avoir tracé des cercles,
-observé les astres, écrit des caractères cabalistiques, épié les
-conjonctions voulues, l'auteur mit la dernière main à son ouvrage avec
-une perfection dont vous aurez la preuve demain, car le vendredi cette
-tête est muette, et il serait inutile de lui rien demander aujourd'hui.
-D'ici là, Votre Grâce peut songer aux questions qu'il vous conviendra de
-lui faire, et l'expérience vous prouvera si je dis vrai.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Les pauvres bêtes se mirent à ruer de telle sorte, qu'elles jetèrent
-leurs cavaliers dans la poussière (page 567).]
-
-Étonné de ce qu'il entendait, don Quichotte avait peine à croire que
-cette tête fût douée d'une telle vertu; mais comme il devait bientôt
-savoir à quoi s'en tenir, il se contenta de faire de grands remercîments
-à son hôte pour lui avoir confié un secret de cette importance. Ils
-sortirent de la chambre, que don Antonio ferma à clef, et ils
-retournèrent dans le salon, où Sancho avait eu le temps de conter à la
-compagnie une partie des aventures de son maître.
-
-Le soir venu, ils allèrent tous ensemble se promener par la ville, don
-Quichotte sans armes, mais couvert d'une houppelande de drap fauve,
-capable, à cette époque de l'année, de mettre en sueur l'hiver lui-même.
-Sancho resta au logis avec les valets, qui avaient ordre de l'entretenir
-et de l'amuser si bien qu'il ne pensât point à sortir. Notre héros ne
-montait pas Rossinante, mais un grand mulet de bât harnaché avec
-beaucoup de richesse et d'élégance; sans qu'il s'en doutât, on lui avait
-attaché au dos, et par-dessus la houppelande, un parchemin sur lequel
-était écrit en grosses lettres: _Je suis don Quichotte de la Manche_.
-Cet écriteau arrêtait tous les passants; et comme chacun répétait: _Je
-suis don Quichotte de la Manche_, le chevalier fut surpris que tant de
-gens prononçassent son nom comme s'ils le connaissaient:
-
-Seigneur, dit-il à don Antonio qui marchait à côté de lui, la chevalerie
-errante a de bien grands avantages, puisqu'elle répand sur toute la
-terre le nom de ceux qui l'exercent. Entendez-vous comme on parle de
-moi; jusqu'aux petits enfants, tous me connaissent sans m'avoir jamais
-vu!
-
-Quoi d'étonnant à cela, seigneur don Quichotte? répondit don Antonio. De
-même que le feu jette une lumière qui le trahit, de même la vertu a un
-éclat qui ne manque jamais de la faire reconnaître, surtout celle qui
-s'acquiert dans la profession des armes, car elle resplendit par-dessus
-toutes les autres.
-
-Or, pendant que don Quichotte marchait ainsi, tout fier de lui-même, il
-arriva qu'à la vue de l'écriteau, un passant s'arrêta, et lui jeta ces
-mots à la face en bon castillan: Au diable soit don Quichotte de la
-Manche! comment peux-tu être encore de ce monde, après les coups de
-bâton que tu as reçus? Il faut, en vérité, que tu sois fou. Si encore tu
-l'étais seul, il n'y aurait pas grand dommage; mais ta folie est si
-contagieuse, qu'elle se communique à tous ceux qui t'approchent; ceux
-qui t'accompagnent en ce moment n'en sont-ils pas la preuve? Va, va,
-nigaud, retourne chez toi prendre soin de ton bien, de ta femme et de
-tes enfants, sans creuser davantage ta pauvre cervelle, qui n'est déjà
-que trop endommagée.
-
-Mon ami, dit Antonio à cet homme, passez votre chemin sans vous mêler de
-donner des conseils à qui ne vous en demande pas: le seigneur don
-Quichotte est très-sain d'esprit, et nous qui l'accompagnons, nous ne
-sommes pas des imbéciles: la vertu a droit à nos hommages, en quelque
-lieu qu'elle se rencontre. Passez votre chemin, et mêlez-vous de vos
-affaires.
-
-Par ma foi, seigneur, vous avez raison, répondit le Castillan; aussi
-bien, donner des conseils à ce pauvre fou, ce serait frapper du poing
-contre l'aiguillon. Mais il est vraiment dommage de voir le bon sens
-qu'il montre, dit-on, sur tant de matières, s'en aller en eau claire
-quand il s'agit de chevalerie. Que je meure à l'instant, moi et tous mes
-descendants, si je m'avise jamais de donner des conseils à personne,
-dût-on m'en prier à genoux.
-
-Le Castillan disparut, et la promenade continua; mais une telle foule se
-pressait pour lire l'écriteau, que don Antonio fut obligé de l'enlever.
-
-La nuit venue, on retourna chez don Antonio, où sa femme, personne aussi
-aimable que belle, avait invité plusieurs de ses amies pour faire
-honneur à leur hôte et s'amuser de ses étranges folies. Il vint donc
-quantité de dames; il y eut un souper magnifique, et sur les dix heures
-le bal commença. Parmi ces dames, il s'en trouvait surtout deux pleines
-d'esprit et d'humeur moqueuse, qui, pour divertir la compagnie,
-invitèrent don Quichotte à danser; et, chacune tour à tour s'emparant de
-lui dès que l'autre l'avait quitté, elles exténuèrent si bien le pauvre
-chevalier qu'il suait à grosses gouttes et ne pouvait presque plus se
-remuer. Qu'on se représente ce grand corps maigre, sec, efflanqué, au
-teint jaune, aux yeux creux, aux moustaches longues et tombantes, serré
-dans ses habits, fort maussade enfin et d'une légèreté plus que
-problématique, agacé par deux belles personnes qui lui lançaient à la
-dérobée des propos d'amour auxquels il ne répondait qu'avec dédain. A
-bout de patience: Arrière, démons! s'écria-t-il, arrière; laissez-moi en
-paix, importunes pensées. Tâchez, Mesdames, de maîtriser vos sentiments;
-la sans pareille Dulcinée du Toboso est l'unique souveraine de mon âme,
-et elle ne souffre point que d'autres en triomphent. Puis il se laissa
-tomber au beau milieu du salon, brisé et rompu d'un si violent
-exercice.
-
-Don Antonio le fit emporter à bras dans sa chambre. Sancho, qui s'était
-empressé de le suivre: Peste, monseigneur, lui dit-il, comme vous vous
-êtes trémoussé! Pensiez-vous, par hasard, que tous les braves sont tenus
-d'être des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs
-d'entrechats? Par ma foi, mon cher maître, vous étiez dans une grande
-erreur, car tel aura moins de mal à tuer un géant qu'à faire une
-cabriole. Sauter en se donnant du talon dans le derrière, c'est mon
-fort, à moi; mais danser comme vous venez de le faire, je ne m'en pique
-point.
-
-Chacun riait aux éclats des propos de notre écuyer, qui, ayant mis son
-maître au lit, eut grand soin de le bien couvrir, dans la crainte qu'il
-n'éprouvât quelque refroidissement.
-
-Le lendemain, don Antonio jugea à propos de faire l'expérience de la
-tête enchantée. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux de ses amis
-et des dames qui avaient fait danser notre chevalier, il se dirigea vers
-la chambre où elle se trouvait. Quand tout le monde fut entré, il ferma
-soigneusement la porte, énuméra à la compagnie les vertus de cette tête,
-disant que c'était la première fois qu'on en faisait l'épreuve et qu'il
-demandait le secret. Personne, à l'exception des deux gentilshommes, ne
-savait ce qui allait se passer.
-
-Don Antonio s'approcha le premier, et demanda à voix basse, de manière
-pourtant à être entendu: Tête, par la vertu que tu renfermes, dis-moi ce
-que je pense en ce moment. Sans remuer les lèvres, mais d'une voix
-claire et distincte, la tête répondit vivement: «Je ne juge point des
-pensées.»
-
-Chacun resta stupéfait, surtout les dames, car ni autour de la table ni
-dans la salle il ne se trouvait personne qui pût faire cette réponse, et
-on voyait bien qu'elle venait directement de la tête.
-
-Combien sommes-nous ici? continua don Antonio?
-
-«Toi et ta femme, répondit la tête, deux de ses amies et deux des tiens,
-ainsi qu'un fameux chevalier appelé don Quichotte de la Manche, et son
-écuyer, qui se nomme Sancho Panza.»
-
-La surprise augmenta, et plus d'un assistant sentit ses cheveux se
-dresser.
-
-Bien, dit don Antonio en se retirant; ceci fait voir que je n'ai point
-été trompé par celui qui t'a fabriquée, tête sage, tête parlante, tête
-merveilleuse et incomparable. Qu'un autre me remplace, ajouta-t-il, et
-t'adresse telle question qu'il voudra.
-
-Comme les femmes sont d'ordinaire assez curieuses, une des dames
-s'approcha: Dis-moi, tête, demanda-t-elle, que faut-il que je fasse pour
-être très-belle?
-
-«Sois très-honnête.»
-
-Cela suffit, dit la dame en faisant place à sa compagne.
-
-Savante tête, demanda celle-ci, je désirerais bien savoir si mon mari
-m'aime ou non?
-
-«Remarque sa conduite envers toi, et tu le sauras.»
-
-Je n'en veux pas davantage, dit la dame: en effet, la conduite des
-hommes nous donne la mesure de l'affection qu'ils nous portent.
-
-Un des amis de don Antonio demanda: Qui suis-je?
-
-«Tu le sais,» lui fut-il répondu.
-
-Ce n'est pas là ce que je demande, repartit le cavalier; je veux savoir
-si tu me connais.
-
-«Je te connais, tu es don Pedro Noriz.»
-
-O tête admirable! c'en est assez pour me convaincre que tu n'ignores
-rien, ajouta le cavalier.
-
-L'autre ami s'approcha et fit cette question: Quel est le plus vif désir
-de mon fils aîné?
-
-«Je t'ai déjà dit que je ne juge point des pensées; cependant je puis
-ajouter: Ton fils ne souhaite que de t'enterrer.»
-
-Je le savais déjà, repartit le gentilhomme, et je n'en doutais
-nullement.
-
-La femme de don Antonio s'approcha comme les autres, et dit: En vérité,
-tête, je ne sais que te demander; je voudrais seulement savoir si je
-conserverai longtemps mon cher mari.
-
-«Oui, car sa bonne santé et sa manière de vivre lui promettent de longs
-jours, que la plupart des hommes abrégent par la débauche et
-l'intempérance.»
-
-A son tour, don Quichotte s'approcha: Dis-moi, tête, toi qui réponds si
-bien, est-ce une réalité ou un songe ce que j'ai vu dans la caverne de
-Montesinos? Sancho, mon écuyer, se donnera-t-il les coups de fouet
-auxquels il s'est engagé? et verrai-je enfin le désenchantement de
-Dulcinée?
-
-«Quant à l'histoire de la caverne, il y a beaucoup à dire, l'aventure
-tient de la réalité et du songe; les coups de fouet de Sancho se feront
-un peu attendre, mais l'enchantement de Dulcinée finira.»
-
-Cela me suffit, répliqua don Quichotte; que Dulcinée soit désenchantée,
-et mes vœux seront accomplis.
-
-Le dernier qui interrogea la tête, ce fut Sancho. Il le fit en ces
-termes: Dis-moi, tête, aurai-je encore un gouvernement? quitterai-je le
-misérable métier d'écuyer errant, et reverrai-je enfin ma femme et mes
-enfants?
-
-Il lui fut répondu: «Tu gouverneras en ta maison, si tu y retournes; tu
-pourras y revoir ta femme et tes enfants, s'ils y sont; et quand tu ne
-pourras plus servir, tu ne seras plus écuyer.»
-
-Par ma foi, voilà qui est plaisant, repartit Sancho; il ne faut pas être
-sorcier pour deviner cela, je le savais de reste.
-
-Et que veux-tu donc qu'on te dise, imbécile? repartit don Quichotte:
-n'est-ce pas assez que les réponses de la tête concordent avec les
-questions?
-
-Cela suffit, puisque vous le voulez, répondit Sancho; mais je voudrais
-qu'elle se fût un peu mieux expliquée et qu'elle m'en apprît davantage.
-
-Là s'arrêtèrent les questions et les réponses, mais non l'étonnement de
-la compagnie, car tous étaient en admiration, excepté les deux amis de
-don Antonio, qui savaient à quoi s'en tenir. Cid Hamet Ben-Engeli, pour
-ne pas laisser le lecteur en suspens, de crainte qu'il ne soupçonne de
-la magie dans une chose si surprenante, s'empresse de révéler le secret:
-Don Antonio, dit-il, afin de se divertir aux dépens des niais, fit faire
-cette tête à l'imitation d'une autre qu'il avait vue à Madrid. La table
-avec son pied, d'où sortaient quatre griffes d'aigle, était de bois
-peint en jaspe, la tête, semblable à un buste d'empereur romain et
-couleur de bronze, était creuse comme la table, sur laquelle on l'avait
-si bien enchâssée que tout paraissait d'une seule pièce. Le pied de la
-table était creux aussi et communiquait par deux tuyaux à la bouche et à
-l'oreille de la tête; ces tuyaux descendaient dans une chambre
-au-dessous, où se tenait cachée la personne qui faisait les réponses. La
-voix, partie de haut en bas ou de bas en haut, passait si bien par ces
-tuyaux, qu'on ne perdait pas une parole; de sorte qu'à moins de le
-savoir, il était impossible de pénétrer l'artifice. Un étudiant, neveu
-de don Antonio, jeune homme plein d'esprit, fut chargé des réponses; et
-comme il connaissait les personnes entrées dans la chambre où était la
-tête, il lui fut facile de répondre sans hésiter, tantôt directement,
-tantôt par conjecture, et toujours avec un extrême à-propos.
-
-Cid Hamet ajoute que cette merveille dura une douzaine de jours. Le
-bruit s'étant répandu par la ville que don Antonio avait chez lui une
-tête enchantée, la crainte que la chose ne parvînt aux oreilles des
-seigneurs inquisiteurs le décida à aller lui-même leur apprendre ce qui
-en était. Ils lui dirent de briser la machine et qu'il n'en fût plus
-question. La tête n'en passa pas moins pour enchantée dans l'opinion de
-don Quichotte et de Sancho: le chevalier resta très-satisfait de la
-réponse qu'il avait obtenue, et l'écuyer assez peu content de la
-sienne.
-
-[Illustration: «Arrière, démons! s'écria-t-il, arrière; laissez-moi en
-paix, importunes pensées» (page 570).]
-
-Pour complaire à don Antonio, pour profiter de la présence de notre
-héros et se divertir de ses folies, plusieurs gentilshommes de la ville
-avaient résolu de faire, à six jours de là, une course de bagues: cette
-course n'eut point lieu, pour les raisons que nous dirons par la suite.
-Dans l'intervalle il prit envie à don Quichotte de parcourir Barcelone,
-mais à pied et comme _incognito_, pour ne plus se voir poursuivi par les
-petits garçons: il sortit accompagné de Sancho, et de deux valets que
-lui donna don Antonio. Or, pendant qu'il se promenait, il lut par hasard
-sur une porte ces mots écrits en grandes lettres: IMPRIMERIE. Poussé par
-la curiosité, car il n'en avait jamais vu, il y entra avec tout son
-cortége. Il vit d'abord des gens qui tiraient des feuilles de papier de
-dessous la presse, d'autres qui corrigeaient des épreuves, d'autres qui
-composaient; en un mot, tout ce qui se pratique dans une imprimerie.
-Notre chevalier s'approchait de chaque ouvrier, s'informant de ce qu'il
-faisait, admirait et passait outre. Enfin il s'arrêta près d'un
-compositeur, et lui demanda quel était son emploi.
-
-Seigneur, répondit l'ouvrier, ce gentilhomme qui est assis là (en lui
-montrant un homme de bonne mine et qui avait l'air fort soucieux) a
-traduit un livre de l'italien en langue castillane, et je suis en train
-de le composer pour le mettre sous presse.
-
-Quel est le titre de ce livre? demanda don Quichotte.
-
-Seigneur, lui répondit l'auteur en s'approchant, ce livre se nomme _le
-Bagatele_ en italien.
-
-Comment rendez-vous ce mot en castillan? continua don Quichotte.
-
-_Le Bagatele_, reprit l'auteur, signifie _les Bagatelles_; et bien qu'un
-pareil titre n'en donne pas une grande idée, ce livre ne laisse pas de
-renfermer des choses utiles et de bon goût.
-
-Je sais quelque peu la langue italienne, repartit don Quichotte, et je
-connais passablement mon Arioste. Dites-moi, seigneur, et je ne vous
-adresse cette question que par simple curiosité et non pour faire subir
-un examen à Votre Grâce, avez-vous rencontré quelquefois dans la langue
-italienne le mot _pignata_?
-
-Fort souvent, répondit l'auteur.
-
-Comment le traduisez-vous en castillan? demanda don Quichotte.
-
-Et comment le traduire autrement que par le mot _marmite_? répliqua
-celui-ci.
-
-Mort de ma vie! dit don Quichotte, je vois que vous connaissez à fond
-l'idiome toscan. Ainsi, quand il y a dans l'italien _piace_, vous le
-traduisez par _plaît_, _più_ par _plus_, _sù_ par _en haut_, et _giù_
-par _en bas_.
-
-En effet, répondit l'auteur, ce sont là les véritables équivalents.
-
-Eh bien, malgré votre savoir, je gagerais, repartit don Quichotte, que
-vous n'en êtes pas mieux apprécié du public, toujours enclin à dédaigner
-les louables travaux. Oh! que de talents enfouis, que de génies oubliés!
-Toutefois il faut convenir que les traductions d'une langue dans une
-autre, à moins qu'il ne s'agisse du grec et du latin, véritables reines
-des langues, ressemblent beaucoup à ces tapisseries de Flandre qui, vues
-à l'envers, n'ont ni le poli, ni le brillant de l'endroit. Je n'entends
-pas dire par là que le métier de traducteur ne soit pas estimable; car
-on peut s'occuper à de pires choses et qui donnent moins de profit. Dans
-tous les cas, il faut faire une exception en faveur de deux célèbres
-traducteurs, Christoval de Figueroa, pour le _Pastor Fido_, et don Juan
-de Jauregui, pour l'_Aminta_, où l'un et l'autre ont su faire douter
-quelle est la traduction, et quel est l'original. Mais, dites-moi, je
-vous prie, votre livre s'imprime-t-il pour votre compte, ou bien en
-avez-vous vendu le privilége à quelque libraire?
-
-Je le fais imprimer à mes frais, répondit l'auteur, et je prétends
-gagner mille ducats au moins avec la première édition, que l'on tire en
-ce moment à deux mille exemplaires: ils seront bientôt, je l'espère,
-débités aux prix de six réaux chacun.
-
-Je crains que vous n'ayez mauvaise chance, repartit don Quichotte; on
-voit bien que vous ne connaissez pas encore les libraires: allez,
-seigneur, vous êtes loin de compte; quand vous aurez sur les bras ces
-deux mille exemplaires, vos épaules en seront moulues à crier merci,
-surtout si l'ouvrage n'a rien de piquant.
-
-Eh! que voulez-vous que je fasse? répondit l'auteur: faut-il que j'aille
-donner mon livre à un libraire qui m'en offrirait la dixième partie de
-ce qu'il vaut, et croirait me faire encore trop d'honneur? Tenez, je
-dois vous dire la vérité: eh bien, je ne travaille pas pour me faire une
-réputation, car je suis assez connu, c'est du profit que je cherche, et
-sans le profit je ne donnerais pas un maravédis de la bonne renommée
-pour mes ouvrages.
-
-Dieu veuille que vous réussissiez! dit don Quichotte.
-
-Il passa à une autre casse, où l'ouvrier corrigeait une feuille d'un
-livre intitulé: _La lumière de l'âme_. Voilà, dit-il, les livres qu'on a
-raison d'imprimer, quoiqu'il y en ait déjà beaucoup; mais le nombre des
-pécheurs est plus grand encore, et il ne saurait y avoir trop de
-lumières pour tant d'aveugles.
-
-Plus loin on travaillait à un autre ouvrage; notre héros en ayant
-demandé le titre, on lui répondit que c'était _la seconde partie de
-l'ingénieux don Quichotte de la Manche_, composée par un bourgeois de
-Tordesillas.
-
-Je connais ce livre, dit-il, et je croyais qu'on l'avait fait brûler
-comme n'étant qu'un tissu d'impostures; mais patience, son heure
-viendra. Il est impossible que l'on ne finisse pas par se désabuser de
-tant de sottises, surtout dépourvues qu'elles sont d'agrément et de
-vraisemblance.
-
-En disant cela, il sortit de l'imprimerie, mais non sans laisser percer
-quelques marques de dépit.
-
-Le même jour, don Antonio voulut faire visiter à don Quichotte les
-galères ancrées dans le port, à la grande joie de Sancho, qui n'en avait
-vu de sa vie, il envoya dire à l'amiral, lequel avait déjà entendu
-parler de notre chevalier, qu'il le lui mènerait après le dîner. Ce qui
-leur arriva dans cette visite se verra dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIII
-
-DU PLAISANT RÉSULTAT QU'EUT POUR SANCHO SA VISITE AUX GALÈRES, ET DE
-L'AVENTURE DE LA BELLE MORISQUE.
-
-
-Don Quichotte ne cessait de réfléchir aux réponses de la tête enchantée,
-dont il cherchait vainement à pénétrer le secret; toutefois il se
-réjouissait en lui-même de la promesse qu'elle lui avait faite touchant
-le désenchantement de Dulcinée, qu'il tenait pour certain désormais.
-Quant à Sancho, quoiqu'il eût pris en haine les fonctions de gouverneur,
-il souhaitait toujours de commander et de se voir obéi encore une fois,
-tant on trouve de plaisir à se sentir au-dessus des autres, même quand
-ce n'est qu'un simple jeu.
-
-Enfin, après le dîner, don Antonio, ses deux amis, don Quichotte et
-Sancho, allèrent visiter les galères. Ils ne furent pas plutôt au bord
-de la mer, que l'amiral, prévenu de leur arrivée, se prépara à les
-recevoir dignement. On abattit la tente, les clairons retentirent; on
-mit à l'eau l'esquif couvert de riches tapis et garni de coussins de
-velours cramoisi. Au moment où don Quichotte y posait le pied, la galère
-capitane fit une salve de son artillerie, à laquelle répondit toute la
-flotte. Puis, quand il s'apprêtait à monter à l'échelle, la chiourme le
-salua, comme c'est l'usage lorsqu'une personne de qualité entre dans un
-bâtiment, par ce cri trois fois répété: _hou, hou, hou_. L'amiral, qui
-était un gentilhomme valencien, lui tendit la main, et lui dit en
-l'embrassant: Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, comme un des
-plus heureux de ma vie, puisque j'ai eu le bonheur de voir le seigneur
-don Quichotte de la Manche, en qui brille et se résume tout l'éclat de
-la chevalerie errante. Notre héros répondit à ce compliment avec sa
-courtoisie habituelle, heureux qu'il était de se voir traité avec tant
-de distinction. Toute la compagnie entra dans la cabine de poupe, qui
-était meublée avec élégance, et s'assit sur les bancs des plats bords.
-Aussitôt le _comite_ passa dans l'entre-pont, et d'un coup de sifflet
-fit mettre casaque bas à la chiourme, ce qui fut exécuté en un clin
-d'œil.
-
-A l'aspect de tant de gens nus, Sancho resta bouche béante; mais ce fut
-bien autre chose quand il les vit hisser la tente avec une si grande
-promptitude, qu'il crut que c'était un enchantement. Notre écuyer était
-assis sur le pilier de poupe, près du premier rameur du banc de droite;
-celui-ci, qui avait reçu le mot d'ordre, le saisit vivement, et
-l'enlevant à bras tendus, le passa à la chiourme. Voilà donc Sancho
-voltigeant de banc en banc, de main en main, et avec une telle vitesse
-qu'il se croyait emporté par tous les diables; enfin, les forçats ne le
-lâchèrent qu'après l'avoir déposé à la place qu'il occupait d'abord,
-mais suant à grosses gouttes, et si haletant qu'il ne pouvait plus
-respirer. Étonné de voir ainsi voltiger son écuyer, don Quichotte
-demanda à l'amiral si c'était là une cérémonie dont on honorait les
-nouveaux venus sur les galères. Quant à moi, ajouta-t-il, je n'ai nulle
-envie d'y faire profession, et si quelqu'un est assez osé pour me
-toucher du doigt, je lui tirerai l'âme du corps à grands coups de pieds
-dans les côtes. En prononçant ces paroles, il se leva et mit la main sur
-la garde de son épée.
-
-Tout à coup, on abattit la tente, et l'on fit tomber la grande vergue
-avec un bruit épouvantable; si bien que Sancho, croyant que le ciel lui
-croulait sur les épaules, se cacha la tête entre les jambes. Don
-Quichotte lui-même tressaillit et changea de couleur. La chiourme hissa
-la vergue avec la même promptitude et dans le même silence. Le _comite_
-ayant donné le signal de lever l'ancre sauta au milieu de l'entre-pont,
-le nerf de bœuf à la main, se mit à cingler les épaules des forçats, et
-la galère prit le large.
-
-Quand Sancho vit se mouvoir à la fois tous ces pieds rouges, car il
-prenait les rames pour des pieds: Pour le coup, dit-il en lui-même,
-voilà des choses vraiment enchantées, et non pas celles que raconte mon
-maître. Mais qu'ont fait ces malheureux pour qu'on les traite de la
-sorte? Comment cet homme, qui se promène en sifflant, a-t-il l'audace de
-fouetter à lui seul tant de gens? Par ma foi, si ce n'est pas ici
-l'enfer, je jurerais que nous n'en sommes pas loin.
-
-Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait tout ce qui
-se passait, s'approcha et lui dit: Sancho, mon ami, avec quelle facilité
-tu pourrais, à peu de frais, te mettre nu jusqu'à la ceinture seulement,
-et te glisser pendant quelques instants parmi ces gentilshommes, pour
-en finir une bonne fois avec le désenchantement de Dulcinée! Au milieu
-des souffrances de tant de gens, tu ne sentirais pas les tiennes. Je
-suis même certain que le sage Merlin compterait chaque coup pour dix en
-les voyant si bien appliqués.
-
-L'amiral allait demander quels étaient ces coups de fouet et ce
-désenchantement de Dulcinée, quand on signala un bâtiment près de la
-côte, au couchant. Aussitôt s'élançant sur le tillac, l'amiral cria:
-Allons, enfants, qu'il ne nous échappe pas; c'est sans doute quelque
-corsaire algérien. Les autres galères s'approchèrent de la galère
-capitane pour prendre l'ordre de l'amiral, qui en fit partir deux vers
-la haute mer, tandis qu'avec la troisième il se proposait de serrer la
-terre de si près que le corsaire ne pût s'échapper. La chiourme
-travaillait avec une telle ardeur que les galères semblaient voler sur
-les eaux. Celles qui avaient gagné le large ne tardèrent pas à découvrir
-le brigantin, qui, de son côté, ne les eut pas plus tôt aperçues qu'il
-prit chasse, espérant échapper par sa légèreté; mais ce fut en vain;
-aussi le patron était-il d'avis qu'on cessât de ramer et qu'on se rendît
-à discrétion, afin de ne pas trop irriter notre amiral. Malheureusement
-le sort voulut qu'au moment d'amener, deux Turcs pris de vin, qui
-étaient à bord du brigantin, tirèrent chacun un coup d'arquebuse, et
-tuèrent deux de nos gens montés dans la grande hune. A ce spectacle,
-notre amiral fit serment de mettre à mort tous ceux qui étaient sur ce
-navire. Il poussa avec fureur sur le brigantin qui esquiva par-dessous
-les rames; mais la galère lui coupa le chemin et le devança d'un
-demi-mille environ. Se voyant perdu, l'équipage déploya ses voiles
-pendant que le capitaine revirait, et se mit à fuir de toute sa vitesse.
-Mais cela ne servit qu'à retarder de quelques instants sa perte; il fut
-contraint de se rendre. Les autres galères étant arrivées au même
-instant, toutes quatre, avec leur capture, retournèrent à la côte, où
-une foule nombreuse et impatiente les attendait. L'amiral jeta l'ancre
-près de terre, et sachant que le vice-roi était sur le rivage, il fit
-mettre l'esquif à la mer pour l'aller chercher; il commanda ensuite de
-descendre la vergue, décidé qu'il était à faire pendre sur-le-champ le
-patron du corsaire, et les Turcs, au nombre de trente-six, tous beaux
-hommes et bons tireurs.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Avant son départ mon père avait eu la précaution d'enfouir beaucoup de
-perles et de pierres précieuses (page 578).]
-
-L'amiral ayant demandé quel était leur capitaine; un des captifs, qu'on
-sut depuis être un renégat espagnol, répondit en castillan, en désignant
-de la main un jeune garçon d'environ vingt ans, d'une admirable beauté:
-Ce jeune homme que tu vois là est notre commandant.
-
-Dis-moi, chien, demanda l'amiral à ce dernier, qui t'a poussé à faire
-tuer mes soldats, voyant qu'il t'était impossible d'échapper? Ne sais-tu
-pas que témérité n'est pas vaillance, et qu'on doit plus de respect aux
-galères capitanes?
-
-Le patron allait répondre, quand l'amiral le quitta pour s'avancer à la
-rencontre du vice-roi, qui entrait dans la galère avec quelques gens de
-sa suite et des personnes de la ville.
-
-La chasse a-t-elle été bonne? demanda le vice-roi.
-
-Si bonne, répondit l'amiral, que Votre Excellence va la voir pendue tout
-à l'heure au haut de cette vergue.
-
-Eh, pourquoi? répliqua le vice-roi.
-
-Parce que sans motif et contre tous les usages de la guerre, ils ont tué
-deux de mes meilleurs soldats; aussi ai-je juré de faire pendre tous
-ceux qui se trouveraient à bord du corsaire, principalement ce jeune
-garçon, qui en est le patron.
-
-En même temps il le lui montrait, les mains déjà liées et n'attendant
-plus que la mort. Le vice-roi jeta les yeux sur le prisonnier, et en eut
-compassion. Sa beauté, sa jeunesse, un certain air de modestie,
-semblaient demander grâce, et il résolut de le sauver.
-
-De quelle nation es-tu? lui demanda-t-il, Turc, More ou renégat?
-
-Je ne suis rien de tout cela, répondit-il en castillan.
-
-Qu'es-tu donc?
-
-Je suis femme et chrétienne.
-
-Femme et chrétienne! sous ce costume et en tel lieu! répliqua le
-vice-roi: voilà qui est étrange et difficile à croire?
-
-Seigneurs, dit-elle, suspendez mon supplice et je vous raconterai mon
-histoire; cela ne retardera guère votre vengeance.
-
-Tout le monde était touché des paroles de cette femme et de l'air dont
-elle les prononçait; mais l'amiral, toujours irrité, lui dit avec
-rudesse: Raconte ce que tu voudras, mais n'espère pas que je te pardonne
-la mort de mes soldats.
-
-Seigneurs, dit-elle, je suis née de parents mores, parmi cette nation
-plus imprudente que sage sur laquelle sont tombés depuis peu tant
-d'infortunes. A l'époque de nos malheurs, deux de mes oncles
-m'emmenèrent malgré moi en Barbarie. J'eus beau protester et dire que
-j'étais chrétienne, comme je le suis en effet et du fond du cœur, je
-ne fus pas écoutée; ni ceux qui étaient chargés de nous déporter, ni mes
-oncles, ne voulurent me croire; ils m'entraînèrent malgré moi. Cependant
-mes parents étaient chrétiens; et j'ai si bien sucé avec le lait la foi
-catholique, que je ne crois pas avoir jamais témoigné, par mes paroles
-ou mes actions, aucune inclination contraire. Quoique tenue fort à
-l'étroit dans la maison de mon père, on savait que j'étais belle, et le
-bruit de ma beauté m'attira les soins d'un jeune gentilhomme appelé don
-Gaspar Gregorio, fils aîné d'un chevalier qui avait une habitation près
-de notre village. Vous dire comment il me vit, les ruses qu'il employa
-pour me parler, les marques qu'il me donna de sa passion, aussi bien que
-vous peindre sa joie quand il lui fut permis de croire que je l'aimais,
-cela serait trop long à raconter, surtout en présence de la corde fatale
-qui me menace. Je dirai seulement que don Gaspar voulut m'accompagner
-dans notre exil. Il se mêla parmi les Mores chassés d'autres provinces,
-et comme il connaissait parfaitement leur langue, il se lia d'amitié
-pendant le voyage avec les deux oncles qui m'emmenaient; car en homme
-prudent, mon père, dès le premier édit qui exilait notre nation, avait
-été nous préparer un asile en pays étranger. Avant son départ il avait
-eu aussi la précaution d'enfouir dans un endroit dont j'avais seule
-connaissance, beaucoup de pierres précieuses et de perles d'un grand
-prix, m'ordonnant de n'y point toucher, si même on nous déportait avant
-son retour. Je lui obéis, et je passai en Barbarie avec mes oncles et
-d'autres parents. Nous nous réfugiâmes d'abord à Alger, mais mieux eût
-valu nous réfugier dans l'enfer même, car le dey ayant su que j'étais
-belle autant que riche, me fit comparaître devant lui. Il me demanda
-quel était mon pays, quels bijoux et quel argent j'apportais. Je lui
-déclarai le lieu de ma naissance, ajoutant que mon argent et mes bijoux
-y étaient enfouis, mais qu'on pourrait les recouvrer, si j'allais les
-chercher moi-même. Je parlais ainsi afin que son avarice lui fît
-oublier ce que j'avais de beauté.
-
-Pendant qu'il me questionnait de la sorte, on vint lui dire que j'étais
-accompagnée d'un des plus beaux jeunes hommes qu'on pût imaginer: je
-compris aussitôt qu'il s'agissait de don Gaspar, qui, en effet, est
-d'une beauté peu commune. Je me troublai à la pensée du péril que don
-Gaspar allait courir chez cette nation barbare, où l'on fait encore plus
-de cas de la beauté des hommes que de celle des femmes. Le dey ordonna
-de le lui amener, pour savoir si ce qu'on en disait était vrai. Alors,
-par une subite inspiration du ciel, je lui affirmai que c'était une
-femme, et le suppliai de me permettre d'aller lui faire prendre les
-habillements de son sexe, afin que sa beauté se fît voir dans tout son
-jour, et qu'elle parût avec moins d'embarras devant lui. Il y consentit,
-en ajoutant que le lendemain on aviserait à nous faire passer en Espagne
-pour y aller chercher le trésor enfoui. Je courus révéler à don Gaspar
-le péril qu'il courait, et l'ayant habillé en femme, je le menai dès le
-soir même devant le dey, qui, ravi d'admiration, résolut de le garder
-pour en faire présent au Grand Seigneur. Mais en attendant, de crainte
-d'être tenté lui-même, il le mit sous la garde d'une dame more, des
-premières de la ville. Je laisse aux amants et à ceux qui connaissent
-les tourments de l'absence à juger des mortelles angoisses que nous
-dûmes éprouver, ainsi éloignés l'un de l'autre.
-
-Par l'ordre du dey je partis le lendemain sur ce brigantin, accompagnée
-de deux Turcs, ceux-là même qui ont tué vos soldats, et de ce renégat
-espagnol (montrant celui qui l'avait fait connaître pour le patron), qui
-est chrétien au fond de l'âme, et qui a plus d'envie de rester en
-Espagne que de retourner en Barbarie; le reste de la chiourme se compose
-de Mores. Contrairement à l'ordre qu'ils avaient reçu de nous débarquer,
-le renégat et moi, au premier endroit où on pourrait aborder, ces deux
-Turcs ont voulu d'abord courir la côte pour faire quelque prise,
-craignant, s'ils nous mettaient à terre auparavant, que leur dessein ne
-fût dévoilé, et, s'il y avait des galères dans ces parages qu'on ne vînt
-nous attaquer. Bref, nous avons été découverts, et nous voilà maintenant
-entre vos mains. Mais, hélas! don Gaspar est resté parmi ces barbares,
-en habit de femme, et exposé à toutes sortes de périls. Pour moi, je ne
-sais si je dois me plaindre de mon sort; car, après tant de traverses,
-la vie m'est devenue insupportable, et je la perdrai sans regret: la
-seule chose que je vous demande, seigneurs, c'est de m'accorder la grâce
-de mourir en chrétienne, puisque je suis innocente des fautes que l'on
-reproche à ceux de ma nation.
-
-En achevant de parler, la belle Morisque versa des larmes, et la pitié
-en arracha à tous les assistants. Non moins attendri, le vice-roi
-s'approcha d'elle sans rien dire et lui délia les mains.
-
-Pendant qu'elle racontait son histoire, un vieux pèlerin, qui était
-entré avec les gens du vice-roi, avait tenu les yeux cloués sur la jeune
-fille; dès qu'elle eut cessé de parler, il se précipita à ses genoux, et
-les embrassant avec tendresse: O Anna Félix, ma chère enfant,
-s'écria-t-il, ne reconnais-tu point Ricote, ton père, qui revenait pour
-te chercher, car il ne peut vivre sans toi?
-
-A ce nom de Ricote, Sancho, encore tout pensif du mauvais tour que lui
-avaient joué les rameurs, leva la tête, fixa le pèlerin et reconnut ce
-Ricote dont il avait fait la rencontre le jour où il quitta son
-gouvernement; aussitôt, regardant par deux ou trois fois la jeune
-Morisque, il affirma que c'était bien la fille de son ami qui, depuis
-qu'elle avait les mains libres, s'était jetée au cou de son père, et y
-restait attachée, mêlant ses larmes aux siennes.
-
-Oui, seigneurs, dit Ricote en s'adressant à l'amiral et au vice-roi,
-c'est là ma fille, à qui son nom semblait promettre un meilleur sort,
-car elle s'appelle Anna Félix, et elle n'est pas moins célèbre par sa
-beauté que par mes richesses. J'ai quitté mon pays, afin d'aller à
-l'étranger chercher un asile; et après en avoir découvert un en
-Allemagne, je suis revenu sous ce costume, pour emmener mon enfant et
-déterrer les richesses que j'avais enfouies avant mon départ. Mais je ne
-trouvai que mon trésor que je rapporte avec moi. Aujourd'hui enfin,
-après bien des traverses, je rencontre, par un hasard merveilleux, cette
-chère enfant, mon véritable trésor, que je préfère à tous les biens du
-monde. Si son innocence, ses larmes et les miennes peuvent vous toucher,
-ayez pitié de deux malheureux qui ne vous ont pas offensés et qui n'ont
-jamais pris part aux mauvais desseins de leurs compatriotes justement
-exilés.
-
-Oh! je reconnais bien Ricote, reprit Sancho, et je vous réponds qu'il
-dit vrai quand il assure qu'Anna Félix est sa fille: quant à toutes ses
-allées et venues, à ses bons ou à ses mauvais desseins, je ne m'en mêle
-pas.
-
-Tous les assistants étaient émerveillés d'une si étrange aventure. Vos
-larmes, dit l'amiral, m'empêchent d'accomplir mon serment; vivez, belle
-Anna Félix, vivez autant d'années que vous en réserve le ciel, et que
-ceux-là qui ont eu l'insolence de commettre un meurtre inutile en
-portent seuls la peine.
-
-En même temps, il ordonna de pendre les deux Turcs; mais le vice-roi
-demanda leur grâce avec de si vives instances, remontrant qu'il y avait
-eu dans leur action moins de bravade que de folie, que l'amiral y
-consentit, car il est difficile de se venger de sang-froid.
-
-On s'occupa aussitôt des moyens de tirer don Gaspar du péril où il
-était; Ricote offrit pour sa délivrance deux mille ducats, qu'il
-possédait en perles et en bijoux. De tous les expédients proposés, aucun
-ne fut jugé meilleur que celui du renégat espagnol, qui s'offrit de
-retourner à Alger, dans une petite barque montée par des rameurs
-chrétiens, parce qu'il savait où il pourrait débarquer et qu'il
-connaissait aussi la maison où était don Gaspar. L'amiral et le vice-roi
-avaient quelque scrupule de se fier à un renégat; mais Anna Félix
-répondit de lui, et Ricote offrit de payer la rançon de l'équipage, si
-par hasard il venait à être capturé. Ce parti adopté, le vice-roi prit
-congé de l'amiral, et don Antonio Moreno emmena avec lui Anna Félix et
-son père, le vice-roi lui ayant recommandé d'en avoir le plus grand
-soin, tant il était touché de la beauté de la jeune Morisque!
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIV
-
-DE L'AVENTURE QUI CAUSA LE PLUS DE CHAGRIN A DON QUICHOTTE PARMI TOUTES
-CELLES QUI LUI FUSSENT JAMAIS ARRIVÉES.
-
-
-La femme de don Antonio accueillit Anna Félix dans sa maison avec une
-joie extrême et eut pour elle toutes sortes de prévenances, charmée
-qu'elle était de sa beauté autant que de sa sagesse. Toute la ville
-venait, comme à son de cloche, la voir et l'admirer.
-
-Don Quichotte assurait que le parti auquel on s'était arrêté pour
-délivrer don Gaspar n'était pas le meilleur et qu'on aurait beaucoup
-mieux fait de le passer lui-même, avec son cheval et ses armes, en
-Barbarie, d'où il aurait tiré le jeune homme en dépit de tous les Mores,
-comme avait fait don Galiferos pour son épouse Mélisandre.
-
-D'accord, seigneur, repartit Sancho; mais songez que lorsque don
-Galiferos enleva sa femme, c'était en terre ferme, et qu'il la ramena en
-France par la terre ferme; ici c'est tout autre chose: si vous parveniez
-à délivrer ce don Gaspar, par où le ramèneriez-vous en Espagne, puisque
-la mer est au milieu?
-
-Il y a remède à tout, excepté à la mort, répondit don Quichotte; pourvu
-que le bâtiment puisse approcher de la côte, je me fais fort de
-débarquer, quand bien même l'univers entier tenterait d'y mettre
-obstacle.
-
-[Illustration: Elle s'était jetée au cou de son père et y restait
-attachée (page 579).]
-
-Cela ne coûte guère à dire, seigneur, repartit Sancho; mais du dit au
-fait il y a grand trajet; pour ma part, je me fie au renégat, qui me
-paraît habile et homme de bien.
-
-Au surplus, dit don Antonio, si le renégat ne réussit pas, on aura
-recours à la valeur du grand don Quichotte, et on le passera en
-Barbarie.
-
-Deux jours après, le renégat partit dans une barque légère, montée de
-vigoureux rameurs. De son côté, l'amiral, après avoir prié le vice-roi
-de lui donner des nouvelles d'Anna Félix, ainsi que de tout ce qui
-serait fait pour la délivrance de don Gaspar, prit congé de lui, et fit
-voile pour le Levant.
-
-Un matin que don Quichotte, armé de toutes pièces, car, ainsi qu'on l'a
-dit maintes fois, _ses armes étaient sa parure, et ses délassements les
-combats_, était sorti pour se promener sur la plage, il vit venir vers
-lui un cavalier également armé de pied en cap, et portant un écu sur
-lequel était peinte une lune resplendissante. Quand l'inconnu se fut
-assez approché pour être entendu de notre héros, il lui dit d'une voix
-haute et sonore:
-
-Insigne chevalier et jamais suffisamment loué, don Quichotte de la
-Manche! je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses
-inouïes t'auront sans doute appris le nom. Je viens pour me mesurer avec
-toi, et mettre à l'épreuve la force de ton bras, dans l'unique but de te
-faire reconnaître et confesser que ma dame, quelle qu'elle soit, est
-incomparablement plus belle que ta Dulcinée du Toboso. Si tu confesses
-cette vérité, tu éviteras, à toi la mort, et à moi la peine de te la
-donner. Dans le cas où nous en viendrions aux mains, la seule chose que
-j'exige de toi, si je suis vainqueur, c'est que déposant les armes, et
-t'abstenant de chercher les aventures, tu te retires pendant une année
-entière dans ton village, afin d'y vivre dans un repos non moins utile
-au salut de ton âme qu'aux soins de ta fortune. Si, au contraire, je
-suis vaincu, ma vie sera à ta discrétion; je t'abandonne mon cheval et
-mes armes, et la renommée de mes hauts faits viendra s'ajouter à la
-tienne. Choisis et réponds sur-le-champ, car je n'ai qu'un jour pour
-expédier cette affaire.
-
-Don Quichotte resta étonné de l'arrogance du chevalier de la
-Blanche-Lune et du sujet de son défi. Il répondit avec calme, mais d'un
-ton sévère: Chevalier de la Blanche-Lune, vous dont les prouesses ne
-sont point encore parvenues jusqu'à mon oreille, je fais serment que
-jamais vous n'avez vu la sans pareille Dulcinée du Toboso; autrement,
-vous n'eussiez point recherché ce combat, et vous eussiez avoué de
-vous-même et sans crainte qu'il n'existe pas dans l'univers de beauté
-comparable à la sienne. Sans donc prétendre que vous en avez menti, mais
-me bornant à dire que vous vous abusez étrangement, j'accepte le défi
-aux conditions que vous y avez mises, et je l'accepte sur-le-champ, afin
-que ce jour décide entre vous et moi; n'exceptant de vos conditions
-qu'une seule, celle d'accroître ma renommée du renom de vos prouesses.
-Car ces prouesses, je les ignore, et quelles qu'elles soient, je me
-contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez
-prendre, je ferai de même, et que la volonté du ciel s'accomplisse.
-
-De la ville, on avait aperçu le chevalier de la Blanche-Lune, et déjà le
-vice-roi était averti qu'on l'avait vu s'entretenir avec don Quichotte.
-Aussitôt il prit le chemin de la plage, accompagné de don Antonio et de
-plusieurs autres, et ils arrivèrent au moment où notre héros tournait
-bride pour prendre du champ. Voyant les deux champions prêts à fondre
-l'un sur l'autre, le vice-roi vint se placer au milieu de la lice,
-s'informant du motif qui les portait à en venir si brusquement aux
-mains. Le chevalier de la Blanche-Lune répondit qu'il s'agissait d'une
-prééminence de beauté, répétant en peu de mots ce qui venait de se
-passer. Sur ce, le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda à
-l'oreille s'il connaissait le chevalier de la Blanche-Lune, et si ce
-n'était pas là quelque mauvais tour qu'on voulût jouer à don Quichotte.
-Don Antonio ayant répondu qu'il l'ignorait, le vice-roi resta quelque
-temps indécis s'il permettrait aux combattants de passer outre.
-Toutefois, pensant bien que c'était une plaisanterie, il s'écarta en
-disant: Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre
-confesser ou mourir, si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si
-Votre Grâce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas démordre, en
-avant, et à la garde de Dieu!
-
-Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi en termes pleins de
-courtoisie. Don Quichotte fit de même, se recommandant de tout son cœur
-à Dieu et à sa dame Dulcinée, suivant sa coutume en pareilles
-rencontres; il prit un peu plus de champ, voyant que son adversaire
-faisait de même; puis, sans qu'aucune trompette en donnât le signal, ils
-fondirent tout à coup l'un sur l'autre. Le chevalier de la Blanche-Lune
-montait un coursier plus vif et plus vigoureux que Rossinante, si bien
-qu'arrivé aux deux tiers de la carrière, il heurta don Quichotte avec
-tant de force, sans se servir de la lance, dont il leva la pointe à
-dessein, qu'il fit rouler homme et monture sur le sable. Aussitôt, se
-précipitant vers le chevalier, et lui mettant le fer de sa lance à la
-gorge: Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il, et vous êtes
-mort si vous ne confessez les conditions de notre combat.
-
-Étourdi et brisé de sa chute, don Quichotte répondit d'une voix creuse
-et dolente comme si elle fût sortie du tombeau: Dulcinée du Toboso est
-la plus belle personne du monde, et moi le plus malheureux des
-chevaliers; mais il ne faut pas que mon malheur démente une vérité si
-manifeste. Pousse ta lance, chevalier, et m'ôte la vie, puisque déjà tu
-m'as ôté l'honneur.
-
-Non, non, répliqua le chevalier de la Blanche-Lune, vive, vive dans tout
-son éclat la réputation de beauté de madame Dulcinée du Toboso. Je
-n'exige qu'une chose, c'est que le grand don Quichotte se retire pendant
-toute une année dans son village, ainsi que nous en sommes convenus
-avant d'en venir aux mains.
-
-Le vice-roi, don Antonio et ceux qui étaient présents entendirent ces
-paroles, et la réponse faite par notre héros, que pourvu qu'on ne lui
-demandât rien de contraire à la gloire de Dulcinée, il accomplirait tout
-le reste en véritable chevalier. De quoi le vainqueur déclara se
-contenter, puis tournant bride et saluant les spectateurs, il se dirigea
-au petit galop vers la ville. Le vice-roi donna ordre à Antonio de le
-suivre et de s'informer qui il était.
-
-On releva don Quichotte, et on lui découvrit le visage qu'on trouva
-pâle, inanimé, inondé d'une sueur froide. Rossinante était dans un tel
-état qu'il fut impossible de le remettre sur ses jambes. Sancho, triste
-et accablé, ne savait que dire ni que faire; tout cela lui paraissait un
-songe, un véritable enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu à
-merci, et obligé de ne porter les armes d'un an entier, en même temps
-que la gloire de ses exploits était à jamais ensevelie. De son côté à
-lui, toutes ses espérances s'en allaient en fumée; enfin, il craignait
-que Rossinante ne restât estropié pour le reste de ses jours, et son
-maître disloqué, sinon pis encore.
-
-Finalement, avec une chaise à porteur, que le vice-roi fit venir, on
-ramena notre héros à la ville, et lui-même regagna son palais,
-très-impatient de savoir qui était le chevalier de la Blanche-Lune.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXV
-
-OU L'ON FAIT CONNAITRE QUI ÉTAIT LE CHEVALIER DE LA BLANCHE-LUNE, ET OU
-L'ON RACONTE LA DÉLIVRANCE DE DON GREGORIO, AINSI QUE D'AUTRES
-ÉVÉNEMENTS.
-
-
-Don Antonio Moreno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qu'une foule
-d'enfants escortèrent jusqu'à la porte d'une hôtellerie située au centre
-de la ville. Ainsi mis sur ses traces, il y entra presque aussitôt que
-lui, et le trouva dans une salle basse en train de se faire désarmer par
-son écuyer. Don Antonio le salua sans dire mot, attendant l'occasion
-d'ouvrir l'entretien; mais le chevalier, voyant qu'il ne se disposait
-pas à se retirer, lui dit: Seigneur, je vois ce qui vous amène, vous
-voulez savoir qui je suis; et comme je n'ai nulle raison de le cacher,
-je vais vous satisfaire pendant que mon écuyer achèvera de m'ôter mon
-armure. Je m'appelle le bachelier Samson Carrasco, et j'habite le même
-village que don Quichotte de la Manche. La folie de ce pauvre hidalgo,
-qui fait compassion à tous ceux qui le connaissent, m'a ému de pitié
-encore plus que tout autre. Persuadé que sa guérison dépend de son
-repos, je me suis mis en tête de le ramener dans sa maison. Il y a
-environ trois mois, j'endossai le harnais dans ce dessein, et, sous le
-nom de chevalier des Miroirs, je me mis à la recherche de don Quichotte,
-afin de le combattre et de le vaincre, sans toutefois le blesser, ayant
-mis préalablement dans les conditions du combat que le vaincu resterait
-à la merci du vainqueur. Mon intention était de lui imposer de ne pas
-sortir de sa maison d'un an entier, persuadé que pendant ce temps on
-parviendrait à le guérir. Mais la fortune en ordonna autrement; ce fut
-lui qui me fit rudement vider les arçons. Don Quichotte continua sa
-route, et je m'en retournai brisé de ma chute, qui avait été fort
-dangereuse. Cependant je n'avais pas renoncé à mon entreprise, ainsi que
-vous venez de le voir, et cette fois, c'est moi qui suis vainqueur.
-Voilà, seigneur, sans aucune réticence, ce que vous désiriez savoir. Je
-ne demande à Votre Grâce qu'une seule chose, c'est que don Quichotte
-n'ait jamais connaissance de ce que je viens de vous dire, afin que mes
-bonnes intentions ne soient pas perdues, et que le pauvre homme arrive à
-recouvrer l'esprit, qu'il a d'ailleurs excellent lorsqu'il n'est point
-troublé par les rêveries de son extravagante chevalerie.
-
-Ah! seigneur, repartit don Antonio, que Dieu vous pardonne le tort que
-vous faites au monde entier en le privant du plus agréable fou qu'il
-possède. Tout le profit qu'on peut tirer du bon sens de don Quichotte
-compensera-t-il jamais le plaisir que nous procurent ses folies? Mais je
-crains que votre peine soit inutile, car il est presque impossible de
-rendre la raison à un homme qui l'a si complétement perdue. Quant à moi,
-si ce n'était pécher contre la charité, je demanderais que don Quichotte
-ne guérît point, puisque par là nous serons privés non-seulement de ses
-aimables extravagances, mais encore de celles de son écuyer Sancho, dont
-la moindre est capable de dérider la mélancolie même. Je me tairai
-toutefois, afin de voir, ce dont je doute, si vos soins aboutiront à
-quelque chose.
-
-Seigneur, repartit Carrasco, l'affaire est en bon train, et j'espère un
-heureux succès.
-
-Après quelques compliments échangés de part et d'autre, don Antonio
-quitta le chevalier de la Blanche-Lune, qui, ayant fait lier ses armes,
-les plaça sur un mulet, et, monté sur son cheval de bataille, prit le
-chemin de son village. De son côté, don Antonio alla rendre compte de sa
-mission au vice-roi, qui ne put s'empêcher de partager ses regrets,
-prévoyant bien que la réclusion de notre héros allait priver le monde de
-ses nouvelles folies.
-
-Don Quichotte resta six jours au lit, sombre, rêveur, et beaucoup plus
-affligé de sa défaite que du mal qu'il ressentait. Sancho ne le quittait
-pas d'un instant, et s'efforçait de le consoler: Allons, mon bon
-maître, lui disait-il, relevez la tête, et tâchez de reprendre votre
-gaieté: mieux vaut se réjouir que s'affliger; n'êtes-vous pas assez
-heureux de ne point vous être brisé les côtes en tombant si lourdement;
-ignorez-vous que là où se donnent les coups ils se reçoivent, et qu'il
-n'y a pas toujours du lard où se trouvent des crochets pour le pendre?
-Moquez-vous du médecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour
-guérir; retournons chez nous, sans chercher désormais les aventures à
-travers des pays qui nous sont inconnus. Après tout, si vous êtes le
-plus maltraité, c'est moi qui suis le plus perdant. Quoique j'aie laissé
-avec le gouvernement l'envie d'être gouverneur, je n'ai pas renoncé à
-devenir comte; cependant il faudra bien que je m'en passe, si vous
-n'arrivez pas à devenir roi, comme cela est probable, en quittant vos
-chevaleries, et alors toutes mes espérances s'en iront en fumée.
-
-Mon ami, répondit don Quichotte, il n'y a rien de désespéré. Ma retraite
-ne doit durer qu'une année; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice
-des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes à conquérir, ni de
-comtés à te donner.
-
-Dieu le veuille, répliqua Sancho: bonne espérance vaut toujours mieux
-que mauvaise possession.
-
-Comme ils en étaient là, don Antonio entra avec toutes les marques d'une
-grande allégresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne
-nouvelle! don Gaspar et le renégat sont au palais du vice-roi, et ils
-vont venir ici dans un instant.
-
-Le visage de don Quichotte parut se dérider un peu.
-
-En vérité, seigneur, reprit-il, j'aurais préféré que le contraire
-arrivât, afin de passer moi-même en Barbarie et d'avoir le plaisir de
-délivrer, avec don Gaspar, tous les chrétiens esclaves de ces infidèles.
-Mais, hélas! ajouta-t-il en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce
-désarçonné, qui d'une année entière n'a le droit de porter les armes? De
-quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre à filer une quenouille
-qu'à manier une épée.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il (page 582).]
-
-Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir
-avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive
-la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut
-que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr
-avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se
-relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire
-s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus
-pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons
-recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà
-dans la maison.
-
-En effet, don Gaspar, après avoir salué le vice-roi, s'était rendu avec
-le renégat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Félix, et sans
-prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant
-d'Alger; ce qui n'empêchait pas qu'il n'attirât les yeux de tout le
-monde par sa bonne mine, car il était d'une beauté surprenante, et
-pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et Anna Félix allèrent le
-recevoir, le père avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur
-charmante. Les deux amants ne s'embrassèrent point, car beaucoup d'amour
-et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls
-interprètes de leurs chastes pensées. Le renégat raconta de quelle
-manière il avait délivré don Gaspar; celui-ci raconta aussi les périls
-qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son
-récit une discrétion si charmante et si fort au-dessus de son âge,
-qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grâce. Ricote récompensa
-généreusement le renégat et ses rameurs. Le renégat rentra dans le giron
-de l'Église, et de membre gangrené, il redevint sain et pur par la
-pénitence.
-
-Deux jours après, le vice-roi et don Antonio s'occupèrent des moyens
-d'empêcher qu'on n'inquiétât Ricote et Anna Félix, qu'ils désiraient
-voir rester en Espagne, la fille étant si véritablement chrétienne et le
-père si bien intentionné. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter à
-la cour, où d'autres affaires l'appelaient, disant qu'à force de
-présents et avec le secours de ses amis, il espérait y réussir. Mais
-Ricote répondit qu'il ne fallait rien espérer, parce que le comte de
-Salazar, chargé par le roi d'achever l'expulsion des Mores, était,
-quoique compatissant, un homme auprès de qui prières et présents étaient
-inutiles, de sorte que, malgré toutes leurs ruses, il en avait déjà
-purgé l'Espagne entière.
-
-Quoi qu'il en soit, répliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux,
-je n'épargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira à
-Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont
-inquiets de son absence, et Anna Félix restera ici auprès de ma femme,
-ou se retirera dans un couvent. Quant à Ricote, je suis assuré que
-monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au
-résultat de mes démarches.
-
-Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'éloigner
-d'Anna Félix; mais comme il désirait beaucoup revoir ses parents, et
-qu'il était certain de retrouver sa maîtresse, il finit par consentir à
-l'arrangement proposé. Le jour du départ arriva, et de la part des deux
-amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs.
-
-Enfin, il fallut se séparer; Ricote offrit à don Gaspar mille écus, que
-le jeune homme refusa malgré toutes ses instances, se bornant à
-accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin.
-
-Deux jours après, don Quichotte se sentant un peu rétabli, se mit aussi
-en chemin, sans cuirasse et sans armes, vêtu d'un simple habit de
-voyage, et suivi de Sancho à pied, qui conduisait le grison chargé de la
-panoplie de son maître.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVI
-
-QUI TRAITE DE CE QUE VERRA CELUI QUI VOUDRA LE LIRE
-
-
-Au sortir de Barcelone, don Quichotte voulut revoir le lieu où il avait
-été vaincu: C'est ici que fut Troie[125], dit-il tristement; c'est ici
-que ma mauvaise étoile, et non ma lâcheté, m'a enlevé toute gloire;
-c'est ici que la fortune m'a fait sentir son inconstance, éprouver ses
-caprices; ici se sont obscurcies mes prouesses; ici tomba ma renommée
-pour ne plus se relever.
-
- [125] Campos ubi Troja fuit... (Réminiscence de Virgile.)
-
-Seigneur, lui dit Sancho, il est d'un cœur généreux d'avoir autant de
-résignation dans le malheur que de ressentir de joie dans la prospérité.
-Voyez, moi, j'étais assurément fort joyeux d'être gouverneur; eh bien,
-maintenant que je suis à pied, suis-je plus triste pour cela? J'ai
-entendu dire que cette femelle qu'on appelle la Fortune est une créature
-fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le marché, aussi ne
-voit-elle point ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni
-qui elle élève.
-
-Tu es bien philosophe, Sancho, repartit don Quichotte, et tu parles
-comme un docteur: je ne sais vraiment où tu as appris tout cela. Mais ce
-que je puis te dire, c'est qu'il n'y a point de fortune en ce monde, et
-que toutes les choses qui s'y passent, soit en bien, soit en mal,
-n'arrivent jamais par hasard, mais sont l'effet d'une providence
-particulière du ciel. De là vient qu'on a coutume de dire que chacun est
-l'artisan de sa fortune. Moi, je l'avais été de la mienne, et c'est
-parce que je n'y ai pas travaillé avec assez de prudence que je me vois
-châtié de ma présomption. J'aurais dû penser que la débilité de
-Rossinante le rendait incapable de soutenir le choc du puissant coursier
-du chevalier de la Blanche-Lune; cependant j'acceptai le combat, et
-quoique j'aie fait de mon mieux, j'eus la honte de me voir renversé dans
-la poussière. Mais si j'ai perdu l'honneur, je dois avoir le courage
-d'accomplir ma promesse. Quand j'étais chevalier errant, hardi,
-valeureux, mon bras et mes œuvres étaient celles d'un homme de cœur;
-aujourd'hui, descendu à la condition d'écuyer démonté, mon entière
-soumission et ma loyauté feront voir que je suis homme de parole. Allons
-faire chez nous notre année de noviciat, ami Sancho, et dans cette
-réclusion forcée, nous puiserons une nouvelle vigueur pour reprendre
-avec plus d'éclat l'exercice des armes.
-
-Seigneur, répondit Sancho, ce n'est point chose si agréable de cheminer
-à pied, qu'elle donne envie de faire de longues étapes, et lorsque je
-serai sur le dos du grison, nous marcherons aussi vite que vous voudrez.
-Mais tant que mes jambes devront me porter, ne me pressez pas, s'il vous
-plaît.
-
-Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, attachons ici mes armes en
-trophée, puis au-dessous et à l'entour nous graverons sur l'écorce des
-arbres ce qu'il y avait au bas du trophée des armes de Roland:
-
- Que nul de les toucher ne soit si téméraire,
- S'il ne veut de Roland affronter la colère.
-
-A merveille, seigneur, répondit Sancho; et n'était le besoin que nous
-pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendît
-également.
-
-Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni
-Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise
-récompense.
-
-Sans doute aussi, répliqua Sancho, à cause du proverbe qui dit qu'il ne
-faut pas faire retomber sur le bât la faute de l'âne. Eh bien, puisque
-c'est à Votre Grâce que revient le tort de cette aventure, châtiez-vous
-vous-même, et ne vous en prenez point à vos armes qui sont déjà toutes
-brisées, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore
-moins à mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison.
-
-Cette journée et trois autres encore se passèrent en semblables
-discours, sans que rien vînt entraver leur voyage. Le cinquième jour, à
-l'entrée d'une bourgade, ils trouvèrent tous les habitants sur la place,
-assemblés pour se divertir, car c'était la fête du pays. Comme don
-Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur éleva la voix et dit: Bon!
-voilà justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point
-les parieurs jugeront notre différend.
-
-Très-volontiers, mes amis, répondit notre héros, pourvu que je parvienne
-à bien comprendre.
-
-Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce
-village, si gros qu'il pèse près de deux cent quatre-vingts livres, a
-défié à la course un de ses voisins, qui ne pèse pas la moitié autant
-que lui, et ils doivent courir cent pas, à condition qu'ils porteront
-chacun le même poids. Quand on demande à l'auteur du défi comment il
-veut qu'on s'y prenne, il répond que son adversaire doit se charger de
-cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pèseront autant
-l'un que l'autre.
-
-Vous n'y êtes pas, dit Sancho devançant la réponse de son maître, et
-c'est à moi, qui viens tout fraîchement d'être gouverneur, comme chacun
-sait, à juger cette affaire.
-
-Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en
-état de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troublé et
-obscurci.
-
-Eh bien, frères, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission
-de mon maître, que ce que demande le défieur n'est pas juste. C'est
-toujours au défié à choisir les armes; ici c'est le défieur qui les
-choisit, et il en donne à son adversaire de si embarrassantes, que
-celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais même se
-remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de
-chair par-ci par-là, à son choix: de cette manière les parties devenant
-égales, personne n'aura lieu de se plaindre.
-
-Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parlé comme un bienheureux
-et jugé comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ôter une once
-de chair, à plus forte raison cent cinquante livres.
-
-Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre
-n'ait point à crever sous le faix, ni le gros à se déchiqueter le corps.
-Convertissons en vin la moitié de la gageure, et emmenons ces seigneurs
-à la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi.
-
-Je vous suis fort obligé, seigneurs, répondit don Quichotte; mais je ne
-puis m'arrêter un seul instant. De sombres pensées et de tristes
-pressentiments me forcent d'être impoli et me font cheminer plus vite
-que je ne voudrais.
-
-En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les
-villageois non moins étonnés de son étrange figure que de la sagacité de
-son écuyer.
-
-Lorsqu'il les vit s'éloigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le
-valet a tant d'esprit, que doit être le maître! S'ils vont étudier à
-Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de
-cour; car il n'est rien comme d'étudier et d'avoir un peu de chance,
-pour, au moment où l'on y songe le moins, se voir verge à la main ou
-mitre sur la tête.
-
-Cette nuit-là, le maître et le valet la passèrent à la belle étoile au
-milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils
-virent venir à eux un messager à pied qui avait un bissac sur l'épaule,
-et une espèce de bâton ferré à la main. Cet homme doubla le pas en
-approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui
-dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous
-retournez au château! Il y est encore avec madame la duchesse.
-
-Mon ami, je ne sais qui vous êtes; veuillez me le dire, reprit notre
-chevalier.
-
-Moi, seigneur, répondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de
-monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grâce, au sujet
-de la fille de la señora Rodriguez.
-
-Sainte Vierge! s'écria don Quichotte, quoi, c'est vous que les
-enchanteurs, mes ennemis, ont transformé en laquais, pour m'ôter la
-gloire de ce combat!
-
-Je vous demande pardon, répliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation
-ni enchantement: j'étais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais
-quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai préféré
-l'épouser plutôt que de combattre. Mais il y eut bien à déchanter après
-votre départ: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bâton,
-pour n'avoir pas exécuté ses ordres; la pauvre fille a été mise en
-religion, et la señora Rodriguez s'en est retournée en Castille. Pour
-l'instant, je vais à Barcelone porter un paquet de lettres à monseigneur
-le vice-roi, de la part de mon maître. J'ai ici une gourde pleine de
-vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup?
-quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore là vous le
-feront trouver bon.
-
-Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de façon
-avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les
-enchanteurs m'empêchent de lever le coude.
-
-En vérité, Sancho, répondit don Quichotte, tu es bien le plus grand
-glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne
-vois-tu pas que ce courrier est enchanté, et que ce n'est là qu'un faux
-Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas
-en t'attendant.
-
-[Illustration: Ici tomba ma renommée pour ne plus se relever (page
-586).]
-
-Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tiré de son
-bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous
-deux y restèrent jusqu'à ce que la gourde fût entièrement vide;
-l'histoire dit même qu'ils finirent par lécher le paquet de lettres,
-seulement parce qu'il sentait le fromage.
-
-Ton maître doit être un grand fou! dit Tosilos à Sancho.
-
-Comment! il doit? répondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a
-point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie
-de folies. Je m'en aperçois bien, et je le lui ai souvent dit à
-lui-même; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou à lier, depuis le
-jour où il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune!
-
-Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho répondit qu'il lui
-donnerait contentement à la première rencontre et qu'il ne voulait pas
-faire attendre son maître plus longtemps. Il se leva, secoua son
-pourpoint et les miettes qui étaient tombées sur sa barbe; puis ayant
-souhaité un bon voyage à Tosilos, il poussa le grison devant lui et
-rejoignit don Quichotte, qui l'attendait à l'ombre, sous un arbre.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVII
-
-DE LA RÉSOLUTION QUE PRIT DON QUICHOTTE DE SE FAIRE BERGER TOUT LE TEMPS
-QU'IL ÉTAIT OBLIGÉ DE NE POINT PORTER LES ARMES
-
-
-Si don Quichotte, avant sa rencontre avec le chevalier de la
-Blanche-Lune, avait été en proie à de tristes pensées, c'était bien pis
-depuis sa défaite.
-
-Il attendait, comme je l'ai dit, couché à l'ombre d'un arbre, et là
-mille pénibles souvenirs, comme autant de moustiques, venaient
-l'assaillir et le harceler: les uns avaient trait au désenchantement de
-Dulcinée, les autres au genre de vie qu'il allait mener pendant son
-repos forcé.
-
-Sancho s'étant mis à lui vanter la générosité du laquais Tosilos:
-
-Est-il possible, lui dit-il, que tu croies encore que ce soit là un
-véritable laquais? Tu as donc oublié la malice de mes ennemis les
-enchanteurs? Dulcinée transformée en paysanne, et le chevalier des
-Miroirs devenu le bachelier Carrasco? Mais, dis-moi, as-tu demandé à ce
-prétendu Tosilos des nouvelles d'Altisidore? A-t-elle pleuré mon
-absence, ou a-t-elle banni loin d'elle les amoureuses pensées qui la
-tourmentaient avec tant de violence moi présent?
-
-Par ma foi, seigneur, répondit Sancho, je ne songeais guère à ces
-niaiseries: mais, pourquoi, je vous prie, vous occuper des pensées
-d'autrui, et surtout des pensées amoureuses?
-
-Mon ami, dit don Quichotte, il y a une grande différence entre la
-conduite qu'inspire l'amour, et celle qui est dictée par la
-reconnaissance: un chevalier peut se montrer froid et insensible, mais
-il ne doit jamais être ingrat. Altisidore m'aimait sans doute,
-puisqu'elle m'a donné les mouchoirs de tête que tu sais; elle a pleuré
-mon départ, m'a adressé des reproches et maudit devant tout le monde, en
-dépit de toute pudeur; preuves certaines qu'elle m'adorait, car toujours
-les dépits des amants éclatent en malédictions. Moi, je n'avais ni
-trésors à lui offrir, ni espérance à lui donner: tout cela appartient à
-Dulcinée, la souveraine de mon âme, Dulcinée, que tu outrages par tes
-retardements à châtier ces chairs épaisses que je voudrais voir mangées
-des loups, puisqu'elles aiment mieux se réserver pour les vers du
-tombeau que de s'employer à la délivrance de cette pauvre dame.
-
-En vérité, seigneur, répondit Sancho, je ne puis me persuader que ces
-coups de fouet dont vous parlez sans cesse aient rien de commun avec le
-désenchantement de personne; c'est comme si on disait: La tête te fait
-mal; eh bien, graisse-toi la cheville. Je jurerais bien que dans vos
-livres de chevalerie vous n'avez jamais vu délivrer un enchanté à coups
-de fouet. Mais enfin, pour vous faire plaisir, je me les donnerai
-aussitôt que l'envie m'en prendra et que j'en trouverai l'occasion.
-
-Que Dieu t'entende, dit don Quichotte, et qu'il te fasse la grâce de
-reconnaître bientôt l'obligation où tu es de soulager ma dame et
-maîtresse, qui est aussi la tienne puisque tu es à moi.
-
-En discourant ainsi, ils arrivèrent à l'endroit où ils avaient été
-culbutés et foulés sous les pieds des taureaux. Don Quichotte reconnut
-la place et dit à son écuyer: Voici la prairie où nous rencontrâmes
-naguère ces aimables bergers et ces charmantes bergères qui voulaient
-renouveler l'Arcadie pastorale. Leur idée me semble aussi louable
-qu'ingénieuse; et si tu veux m'en croire, ami Sancho, nous nous ferons
-bergers à leur imitation, ne fût-ce que pendant le temps que j'ai promis
-de ne pas porter les armes. J'achèterai quelques brebis et toutes les
-choses nécessaires à la vie pastorale; puis, me faisant appeler le
-Berger Quichottin, et toi le berger Pancinot, nous nous mettrons à errer
-à travers les bois et les prés, chantant par ici, soupirant par là,
-tantôt nous désaltérant au pur cristal des fontaines, tantôt aux eaux
-limpides des ruisseaux. Les chênes nous donneront libéralement leurs
-fruits savoureux; le tronc des liéges, un abri rustique; les saules,
-leur ombre hospitalière; la rose, ses parfums; les prairies, leurs tapis
-émaillés de mille couleurs; l'air, sa pure haleine; les étoiles, leur
-douce lumière; le chant, du plaisir: l'Amour nous inspirera de tendres
-pensées, et Apollon nous dictera des vers qui nous rendront fameux,
-non-seulement dans l'âge présent, mais aussi dans les siècles à venir.
-
-Pardieu, seigneur, voilà une manière de vivre qui m'enchante, répondit
-Sancho; il faut que le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas le
-barbier n'y aient jamais pensé: je parie qu'ils seront ravis de se faire
-bergers. Et que diriez-vous si le seigneur licencié faisait de même, lui
-qui est bon compagnon et qui aime tant la joie?
-
-Ce que tu dis là est parfait, reprit don Quichotte; et si le bachelier
-Samson veut être de la partie, comme il n'aura garde d'y manquer, il
-pourra s'appeler le berger Sansonio ou le berger Carrascon; maître
-Nicolas s'appellera Nicoloso, à l'imitation de l'ancien Boscan, qui
-s'appelait Nemoroso; quant au seigneur curé, je ne sais trop quel nom
-lui donner, si ce n'est un nom qui dérive du sien, le berger Curiambro,
-par exemple. Nous pourrons donner à nos bergères les noms que bon nous
-semblera, et comme celui de Dulcinée convient aussi bien à une bergère
-qu'à une princesse, je n'ai que faire de me creuser la tête pour lui en
-chercher un autre; toi, Sancho, tu feras porter à ta bergère tel nom que
-tu voudras.
-
-Je n'ai pas envie, répondit Sancho, de lui en donner un autre que celui
-de Thérésona, il ira bien avec sa taille ronde et avec le nom qu'elle
-porte, puisqu'elle s'appelle Thérèse, outre qu'en la nommant dans mes
-vers, on verra que je lui suis fidèle, et que je ne vais point moudre au
-moulin d'autrui. Pour ce qui est du curé, il ne convient pas qu'il ait
-de bergère, afin de donner le bon exemple, mais si le bachelier veut en
-avoir une, à lui permis.
-
-_Bone Deus!_ s'écria don Quichotte, quelle vie nous allons mener, ami
-Sancho! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! que de
-tambourins, de violes et de guimbardes! et si avec cela nous pouvons
-nous procurer des albogues[126], il ne nous manquera aucun des
-instruments qui entrent dans la musique pastorale.
-
- [126] Espèces de cymbales.
-
-Qu'est-ce que cela, des albogues, seigneur? demanda Sancho; je n'en ai
-jamais vu, ni même entendu parler de ma vie.
-
-Des albogues, répondit don Quichotte, sont des plaques de métal assez
-semblables à des pieds de chandeliers, et qui, frappées l'une contre
-l'autre, rendent un son peu agréable, peut-être, mais qui se marie fort
-bien avec la cornemuse et le tambourin. Ce nom d'albogue est arabe,
-comme tous ceux de notre langue qui commencent par _al_; par exemple,
-_almoaça_, _almorzar_, _alhombra_, _alguazil_, _almaçen_ et autres
-semblables. Notre langue n'a que trois mots qui finissent en _i_,
-_borcegui_, _zaquizami_ et _maravedi_; car _alheli_ et _alfaqui_, autant
-pour l'_al_, qui est au commencement que pour l'_i_ de la fin, sont
-reconnus pour être d'origine arabe. Je dis ceci en passant, parce que le
-nom d'albogue vient de me le rappeler. Au reste, ce qui nous aidera
-surtout à pratiquer dans la perfection notre état de berger, c'est que
-je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Carrasco
-est un poëte excellent: du curé, je n'ai rien à dire, mais je crois
-qu'il en tient un peu. Quant à maître Nicolas, il n'en faut pas douter,
-car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets.
-Moi, je gémirai de l'absence; toi, tu chanteras la fidélité; le berger
-Carrascon fera l'amoureux dédaigné; le berger Curiambro, ce qui lui
-plaira; et de la sorte tout ira à merveille.
-
-Seigneur, dit Sancho, j'ai tant de guignon, que je ne verrai jamais
-arriver l'heure de commencer une si belle vie. Oh! que de jolies
-cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! que de fromages à
-la crème, que de houlettes, que de guirlandes je ferai pour moi et ma
-bergère! Et si l'on ne dit pas que je suis savant, au moins dira-t-on
-que je ne suis pas maladroit. Sanchette, ma fille, viendra nous apporter
-notre dîner à la bergerie. Mais, j'y songe! elle n'est pas trop
-déchirée, la petite, et il y a des bergers qui sont plus malins qu'on ne
-croit. Diable, je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher de la laine et
-s'en retournât tondue; les amourettes et les méchants désirs se fourrent
-partout, aussi bien aux champs qu'à la ville, aussi bien dans les
-chaumières que dans les châteaux. Ainsi je ne veux pas que ma fille
-vienne à la bergerie, elle restera à la maison; car en ôtant l'occasion,
-on ôte le péché, et, comme on dit, si les yeux ne voient pas, le cœur
-ne saute pas.
-
-Trêve, trêve de proverbes, Sancho, s'écria don Quichotte; en voilà assez
-pour exprimer ta pensée, et je t'ai souvent répété de n'en pas être si
-prodigue. Mais, avec toi, c'est prêcher dans le désert; ma mère me
-châtie, je fouette la toupie.
-
-Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, Votre Grâce est avec moi comme la
-pelle avec le fourgon: vous dites que je lâche trop de proverbes, et
-vous les enfilez deux à deux.
-
-Écoute, Sancho, reprit don Quichotte, ceux que je place ont leur
-à-propos; mais les tiens, tu les tires si fort par les cheveux, qu'on
-dirait que tu les traînes. Je te l'ai répété souvent, les proverbes sont
-autant de sentences tirées de l'expérience et des observations de nos
-anciens sages; mais le proverbe qui vient à tort et à travers est plutôt
-une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela: la nuit arrive,
-éloignons-nous du chemin, et cherchons quelque gîte; nous verrons demain
-ce que Dieu nous réserve.
-
-Ils gagnèrent un endroit écarté et soupèrent tard et mal, au grand
-déplaisir de Sancho, à qui les jeûnes de la chevalerie errante faisaient
-incessamment regretter l'abondance de la maison de don Diego, les noces
-de Gamache et le logis de don Antonio. Mais enfin, considérant que la
-nuit devait succéder au jour, et le jour à la nuit, il s'endormit pour
-passer celle-là de son mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXVIII
-
-AVENTURE DE NUIT, QUI FUT PLUS SENSIBLE A SANCHO QU'A DON QUICHOTTE
-
-
-La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel, mais elle ne se
-montrait pas dans un endroit d'où on pût l'apercevoir; car Diane va
-quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos
-montagnes et nos vallées. Don Quichotte paya le tribut à la nature en
-dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au
-rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite,
-depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de
-fort peu de soucis.
-
-Ceux de don Quichotte, au contraire, le réveillèrent de bonne heure;
-aussi, après avoir appelé plusieurs fois son écuyer, il lui dit: En
-vérité, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou
-le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe
-d'inanition, faute de donner à la nature les aliments nécessaires,
-pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mangé. Il est
-pourtant d'un serviteur fidèle de prendre part aux déplaisirs de son
-maître ou d'en paraître touché, ne fût-ce que par bienséance. Vois comme
-la nuit est sereine, et quelle solitude règne autour de nous; tout cela
-mérite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter:
-lève-toi donc, je t'en conjure: éloigne-toi un peu, et par pitié pour
-Dulcinée donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu
-es convenu de t'appliquer pour le désenchantement de cette pauvre dame;
-agis de bonne grâce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains
-avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu
-rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste de la
-nuit à chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la
-fidélité, commençant tous deux dès à présent cette vie que nous devons
-mener dans notre village.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Mille pénibles souvenirs venaient l'assaillir et le harceler (page 590).]
-
-Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi
-au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà
-qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit:
-pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de
-chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point
-davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre
-mon pourpoint, encore moins ma propre chair.
-
-O cœur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô
-faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur,
-et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou
-marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli
-le temps de mon exil, car enfin, _post tenebras spero lucem_[127].
-
- [127] Après les ténèbres, j'attends la lumière.
-
-Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort
-bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine
-ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil!
-manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la
-soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un
-mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde,
-balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le
-même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est
-qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y
-a pas grande différence, excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois,
-tandis que l'autre ne souffle jamais mot.
-
-De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don
-Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: _Regarde non avec qui
-tu nais, mais avec qui tu pais_.
-
-Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des
-proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux
-par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce
-viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de
-compte, ce sont toujours des proverbes.
-
-Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait
-toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la
-main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un
-rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne:
-encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De
-moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos
-aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour
-l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents
-pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la
-nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de
-ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les
-oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu
-soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur
-chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur
-passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho,
-confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison,
-le bât et les armes.
-
-Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître
-pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin
-reconnu ce que c'était.
-
-Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront
-est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit
-piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par
-les pourceaux.
-
-Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste
-que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques,
-mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres
-écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches
-parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs
-fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les
-Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir
-le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous
-attend.
-
-Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros:
-moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et
-tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit
-dernière, et dont je ne t'ai rien dit.
-
-Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des
-chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez
-tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.
-
-Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il
-s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre,
-ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre
-c'était, chanta ces vers en soupirant:
-
-
- Amour! amour! lorsque je pense
- Au terrible tourment que tu me fais souffrir,
- Je ne songe plus qu'à mourir
- Pour finir enfin ma souffrance.
-
- Mais au point de franchir le pas
- Qui me doit délivrer des peines de la vie,
- Un excès de plaisir dont mon âme est ravie
- Me dérobe encore au trépas.
-
- Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir,
- J'éprouve à tous moments des angoisses mortelles,
- Et le sort n'a rien à m'offrir
- Qu'une vie, une mort également cruelles[128].
-
-
- [128] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme
-ulcéré du sentiment de sa défaite.
-
-Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux
-de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un
-autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre
-qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le
-troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent
-leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils
-virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de
-cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son cœur battre, et
-Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des
-boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros
-en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de
-mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron
-entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout
-autre chose que ce que nous pensons.
-
-Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui,
-environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs
-lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour
-le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche,
-pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le
-conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un
-merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois
-il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et
-où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses
-gardes, d'un œil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient
-la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il
-fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son
-âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La
-nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le cœur de
-nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez,
-Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous
-plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres
-dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les
-oreilles.
-
-Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il
-souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au
-chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse
-pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.
-
-Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les
-injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour
-trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à
-craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la
-nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut
-pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.
-
-Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces
-lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les
-vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le
-mal en pis.
-
-En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent
-augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra
-dans le chapitre suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXIX
-
-DE LA PLUS SURPRENANTE AVENTURE QUI SOIT ARRIVÉE A DON QUICHOTTE DANS
-TOUT LE COURS DE CETTE GRANDE HISTOIRE
-
-
-Les cavaliers mirent pied à terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho
-de leur selle, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches
-brûlaient à l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une
-lumière égale à celle du plus beau jour éclairaient les galeries. Au
-milieu de la cour s'élevait un catafalque haut de sept à huit pieds,
-couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brûlaient une
-centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur
-le catafalque était étendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle
-embellissait la mort même. Sa tête, posée sur un carreau de brocart,
-était couronnée d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains,
-croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des
-côtés de la cour s'élevait un espèce de théâtre, sur lequel on voyait
-deux personnages, couronne en tête et sceptre à la main, tels qu'on
-représente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux
-siéges vides: ce fut là que les gens qui avaient arrêté don Quichotte et
-Sancho les menèrent et les firent asseoir, en leur recommandant le
-silence d'un air farouche; mais il n'était pas besoin de menaces, la
-terreur les avait rendus muets.
-
-Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupéfaction, ne
-sachant que penser, surtout en voyant que le corps déposé sur le
-catafalque était celui de la belle Altisidore, deux personnages de
-distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse,
-naguère leurs hôtes, montèrent sur le théâtre et vinrent s'asseoir sur
-deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés. Don Quichotte et
-Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle le noble couple
-répondit en inclinant légèrement la tête.
-
-Un officier de justice parut alors, et s'approchant de Sancho, il le
-revêtit d'une robe de boucassin noir, bariolée de flammes peintes, lui
-posa sur la tête une mitre pointue, semblable à celles que portent les
-condamnés du saint-office, en lui déclarant à voix basse que s'il
-desserrait les dents on lui mettrait un bâillon, si même on ne le
-massacrait sur la place. Ainsi affublé, Sancho se regardant des pieds à
-la tête, se voyait tout couvert de flammes, mais comme il ne se sentait
-point brûler, il en prit son parti. Il ôta la mitre, et la voyant
-couverte de diables, il la replaça sur sa tête, en se disant à lui-même:
-Puisque ni les flammes ne me brûlent ni les diables ne m'emportent, il
-n'y a pas à s'inquiéter. Don Quichotte, en regardant son écuyer, ne put,
-malgré toute sa frayeur, s'empêcher de rire.
-
-Alors, au milieu du silence général, on entendit sortir de dessous le
-catafalque un agréable concert de flûtes; puis tout d'un coup, près du
-coussin sur lequel reposait le cadavre se montra un beau jeune homme
-vêtu à la romaine, qui, accordant sa voix avec une harpe qu'il tenait,
-chanta les stances suivantes:
-
- Pendant que l'amoureuse et triste Altisidore
- Repose en son cercueil;
- Pendant que nous voyons encore
- Soupirer et gémir ses compagnes en deuil,
- Je vais, ainsi qu'un autre Orphée,
- Chanter son mérite en mes vers,
- Et pour l'apprendre à l'univers,
- En informer la Renommée.
-
- Je ne prétends seulement pas
- Le publier pendant la vie,
- Je veux même après le trépas
- Que, libre de mon corps, mon esprit le publie;
- Qu'on sache partout ses malheurs,
- Que l'univers entier en pleure,
- Et jusqu'en la sombre demeure,
- Que Pluton et sa cour en répandent des pleurs[129].
-
- [129] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
- Saint-Martin.
-
-Assez, dit un des deux rois; assez, chantre divin: ce serait à n'en
-jamais finir que de vouloir célébrer la mort et les attraits de
-l'incomparable Altisidore. Elle n'est pas morte, comme le pense le
-vulgaire ignorant, car elle vit grâce à la renommée, mais elle vit et
-elle revivra, grâce surtout aux tourments que Sancho Panza, ici présent,
-va endurer pour la rendre à la lumière. Ainsi donc, ô Rhadamanthe! toi
-qui siéges avec moi dans les sombres cavernes du destin, toi qui connais
-ce qu'ordonnent ses immuables décrets, pour que cette aimable personne
-revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin que nous ne soyons pas
-privés plus longtemps du bonheur que doit nous procurer son retour.
-
-[Illustration: Sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux
-leur passèrent sur le corps (page 594).]
-
-A peine Minos eut-il cessé de parler, que Rhadamanthe se leva et dit:
-Allons, ministres de justice, grands et petits, forts et faibles, vous
-tous qui êtes ici, accourez, et appliquez sur le visage de Sancho Panza
-vingt-quatre croquignoles, faites-lui douze pincements aux bras, et aux
-reins six piqûres d'épingles, car de cela dépend la résurrection
-d'Altisidore.
-
-Mille Satans! s'écria Sancho, je suis aussi disposé à me laisser faire
-qu'à devenir Turc. Mort de ma vie! qu'a de commun ma peau avec la
-résurrection de cette demoiselle! Il paraît que l'appétit vient en
-mangeant. Madame Dulcinée est enchantée, il faut que je la désenchante à
-coups de fouet; celle-là meurt du mal que Dieu lui envoie et il faut que
-je me laisse meurtrir le visage à coups de croquignoles, et percer le
-corps comme un crible pour la rappeler à la vie! A d'autres, à d'autres,
-s'il vous plaît: je suis un vieux renard, et je ne m'en laisse pas
-conter de la sorte.
-
-Tu mourras, cria Rhadamanthe d'une voix formidable; tigre, adoucis-toi,
-humilie-toi, superbe; souffre et tais-toi, puisqu'on ne te demande rien
-d'impossible, et surtout n'essaye pas de pénétrer le secret de cette
-affaire: tu seras souffleté, tu seras égratigné, tu gémiras sous les
-poignantes piqûres des épingles. Sus donc, mes fidèles ministres, qu'on
-exécute ma sentence, où je vais vous montrer si je sais me faire obéir.
-
-Aussitôt s'avancèrent six duègnes marchant à la file; quatre portaient
-des lunettes; toutes avaient la main droite levée et découverte jusqu'au
-poignet, afin qu'elle parût plus longue. En les apercevant, Sancho se
-mit à mugir comme un taureau.
-
-Non! non! dit-il. Je me laisserai bien manier et pincer par qui l'on
-voudra, mais par des duègnes, jamais: qu'on m'égratigne le visage comme
-les chats égratignèrent celui de mon maître dans ce même château; qu'on
-me perce le corps à coups de dague; qu'on me déchiquette les bras avec
-des tenailles rouges, je le souffrirai, puisqu'il le faut: mais que les
-duègnes me touchent, non, mille fois non; dussent tous les diables
-m'emporter.
-
-Résigne-toi, mon enfant, dit don Quichotte; donne contentement à ces
-seigneurs, et rends grâces au ciel de t'avoir octroyé une aussi grande
-vertu que celle de désenchanter les enchantées, et de ressusciter les
-morts.
-
-Les duègnes étaient déjà près de Sancho, lorsque devenu plus traitable,
-ou plutôt acceptant ce qu'il ne pouvait empêcher, il commença à
-s'arranger sur son siége et tendit le visage. Une première duègne lui
-appliqua une vigoureuse croquignole sur la joue et lui fit ensuite une
-grande révérence.
-
-Trêve de civilités, madame la duègne, dit Sancho, et à l'avenir rognez
-un peu mieux vos ongles.
-
-Bref, les six duègnes lui en donnèrent autant avec les mêmes cérémonies,
-et tous les gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais les piqûres
-d'épingles lui firent perdre toute patience: à la première il se leva de
-son siége, et, saisissant une torche enflammée qui se trouvait près de
-lui, il fondit sur ses bourreaux, en criant de toutes ses forces: Hors
-d'ici, ministres de Satan! croyez-vous que je sois de bronze pour être
-insensible à un pareil supplice?
-
-En ce moment, Altisidore, fatiguée sans doute d'être resté si longtemps
-sur le dos, se tourna sur le côté; aussitôt tous les assistants de
-s'écrier: Altisidore est vivante! Altisidore est vivante!
-
-Rhadamanthe invita Sancho à se calmer, puisque le résultat qu'on se
-proposait était obtenu.
-
-Quand don Quichotte vit remuer Altisidore, il se jeta à deux genoux
-devant Sancho et lui dit: O mon fils! voici l'instant de t'appliquer
-quelques-uns de ces coups de fouet qu'on t'a ordonnés pour le
-désenchantement de Dulcinée! voici l'instant où ta vertu est en train
-d'opérer: ne perds pas une minute, je t'en conjure, pour travailler à la
-guérison de ma maîtresse, qui est aussi la tienne.
-
-Savez-vous bien, seigneur, répondit Sancho, que soie sur soie n'est pas
-propre à faire bonne doublure? Comment, ce n'est pas assez d'être
-souffleté, pincé et égratigné, il faut encore que je me fouette? Tenez,
-seigneur, qu'on m'attache au cou une meule de moulin, et qu'on me jette
-dans un puits, si pour guérir les maux d'autrui je dois être toujours le
-veau de la noce. Qu'on me laisse tranquille, ou j'envoie tout au diable.
-
-Pendant ce temps, Altisidore s'était dressé sur son séant, et l'on
-entendait le son des hautbois et des musettes, mêlé à des voix qui
-criaient: Vive Altisidore! vive Altisidore! Le duc et la duchesse, Minos
-et Rhadamanthe se levèrent, et tous, y compris don Quichotte et Sancho,
-s'avancèrent vers elle pour l'aider à descendre du catafalque.
-Altisidore fit une profonde révérence au duc, à la duchesse et aux deux
-rois, puis regardant notre héros de travers: Dieu te le pardonne, lui
-dit-elle, insensible chevalier dont la cruauté m'a envoyée dans l'autre
-monde où je suis restée, à ce qu'il me semble, un long siècle. Quant à
-toi, ô le plus compatissant des écuyers! ajouta-t-elle en se tournant
-vers Sancho, je te rends grâces de mon retour à la vie; reçois en
-récompense d'un si grand service six de mes chemises dont tu pourras en
-faire six autres pour ton usage; si elles ne sont pas en très-bon état,
-au moins puis-je t'assurer qu'elles sont fort propres.
-
-Sancho, ayant ôté sa mitre, mit un genou en terre et lui baisa la main
-en signe de reconnaissance. Le duc ordonna qu'on rendît à Sancho son
-chaperon et son pourpoint, et qu'on lui ôtât la robe semée de flammes;
-mais notre écuyer le supplia de permettre qu'il emportât chez lui la
-robe et la mitre, disant qu'il voulait les conserver en souvenir d'une
-aventure si étrange. La duchesse répondit qu'on les lui abandonnait
-volontiers.
-
-Le duc fit débarrasser la cour de tout cet attirail; chacun se retira,
-puis on conduisit nos deux aventuriers à leur ancien appartement.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXX
-
-QUI TRAITE DE CHOSES FORT IMPORTANTES POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE
-HISTOIRE
-
-
-Sancho coucha cette nuit-là sur un lit de camp qu'on lui avait dressé
-dans la chambre du chevalier; ce qu'il aurait voulu éviter, se doutant
-bien que de questions en réponses et de réponses en questions, son
-maître ne lui laisserait pas un moment de repos, et il eût de bon cœur
-donné quelque chose pour coucher seul sous une hutte de berger plutôt
-que dans ce riche appartement.
-
-En effet, le pauvre diable ne fut pas plus tôt au lit, que don Quichotte
-l'interpella: Que te semble, ami Sancho, lui dit-il, de l'aventure de
-cette nuit? Comprend-on la force et la violence d'un désespoir amoureux!
-Car, enfin, tu as vu de tes propres yeux Altisidore tuée, non par une
-arme meurtrière ni par l'action mortelle du poison, mais uniquement par
-l'indifférence que je lui ai montrée.
-
-Qu'elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, mais au moins elle
-aurait dû me laisser tranquille, moi qui de ma vie ne l'ai ni enflammée
-ni dédaignée; qu'a de commun la guérison de cette Altisidore avec le
-martyre de Sancho Panza? C'est maintenant que je reconnais qu'il y a des
-enchanteurs et des enchantements dans ce monde: Dieu veuille m'en
-délivrer, puisque je ne sais pas m'en garantir. Mais, de grâce,
-seigneur, laissez-moi dormir, si vous ne voulez pas que je me jette par
-la fenêtre.
-
-Dors, Sancho, dors, mon enfant, reprit don Quichotte, si toutefois tes
-chiquenaudes et tes piqûres te le permettent.
-
-N'était l'affront de les avoir reçus de ces duègnes, je me moquerais
-bien des pincements et des piqûres, répliqua Sancho. Mais encore une
-fois, seigneur, laissez-moi dormir.
-
-Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu soit avec toi.
-
-Ils s'endormirent tous deux, et cid Hamed Ben-Engeli profite de ce répit
-pour nous apprendre ce qui avait engagé le duc à imaginer la plaisante
-cérémonie que nous venons de raconter. Carrasco, dit-il, conservait un
-amer souvenir de la culbute que lui avait fait faire don Quichotte en le
-désarçonnant comme chevalier des Miroirs; aussi était-il résolu à une
-nouvelle tentative aussitôt qu'il en trouverait l'occasion. S'étant donc
-informé près du page qui avait porté la lettre de la duchesse à Thérèse
-Panza du lieu où se trouvait notre héros, il se procura un cheval et des
-armes, et se mit en route avec un mulet chargé de son équipage que
-conduisait un paysan qui lui servait d'écuyer. En arrivant chez le duc,
-il sut le départ de don Quichotte, et le chemin qu'il avait pris dans le
-dessein de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc raconta à Carrasco
-les tours que l'on avait joués à notre chevalier, sans oublier le
-désenchantement de Dulcinée, qui devait s'opérer aux dépens du pauvre
-Sancho; il lui raconta aussi la malice de l'écuyer qui avait fait
-accroire à son maître que Dulcinée était enchantée et transformée en
-paysanne, mais comment la duchesse lui avait persuadé que c'était lui
-qui se trompait. Tout cela fit beaucoup rire le bachelier, qui se remit
-immédiatement à la recherche de notre héros, et promit au duc de lui
-faire savoir l'issue de l'entreprise. Ne le trouvant pas à Saragosse,
-Carrasco poussa plus avant, et le rencontra à Barcelone, où il eut sa
-revanche, comme nous l'avons dit. Il revint tout conter au duc, regagna
-promptement son village, où don Quichotte ne devait pas tarder de le
-rejoindre. Voilà ce qui avait fourni au duc l'idée de cette
-mystification, tant il se plaisait dans la compagnie de deux fous si
-divertissants.
-
-Un grand nombre de ses gens, tant à pied qu'à cheval, se postèrent donc
-aux environs du château et sur tous les chemins par où l'on pouvait
-penser que passeraient nos aventuriers. On les rencontra, en effet, et
-incontinent le duc en fut informé. Comme tout était déjà préparé, on
-n'eut qu'à allumer les torches; Altisidore s'étendit sur le catafalque
-avec l'appareil qu'on vient de décrire, et tout réussit admirablement.
-Cid Hamet ajoute que pour lui il croit que les mystificateurs n'étaient
-guère moins fous que les mystifiés, et qu'il ne saurait penser autre
-chose du duc et de la duchesse, qui employaient ainsi leur esprit à se
-jouer de deux pauvres cervelles.
-
-Le jour surprit don Quichotte et Sancho, l'un ronflant de toutes ses
-forces, l'autre complétement absorbé dans ses rêveries ordinaires.
-
-Comme don Quichotte se disposait à se lever, car vaincu ou vainqueur il
-fut toujours ennemi de la paresse, Altisidore, la tête ornée de la même
-guirlande que la veille, vêtue d'une robe de satin blanc à fleurs d'or,
-les cheveux épars sur les épaules, et s'appuyant sur un bâton d'ébène,
-entra tout à coup dans la chambre du chevalier qui, troublé et confus,
-s'enfonça sous sa couverture sans pouvoir articuler un seul mot.
-Altisidore s'assit sur une chaise, à son chevet, et après un grand
-soupir, elle lui dit à voix basse et d'un air tendre: Quand les dames de
-qualité et les modestes jeunes filles foulent aux pieds la honte, et
-permettent à leur langue de découvrir les secrets de leur cœur, c'est
-qu'elles se trouvent réduites à une bien cruelle extrémité; eh bien,
-moi, seigneur don Quichotte, je suis une de ces femmes, pressée par la
-passion, vaincue par l'amour, et cependant chaste à ce point, que pour
-cacher mon martyre, il m'en a coûté la vie. Il y a deux jours,
-insensible chevalier, que la seule pensée de ton indifférence m'a mise
-au tombeau, ou du moins fait juger morte par ceux qui m'entouraient; et
-si, prenant pitié de mes peines, l'amour n'eût trouvé un remède dans le
-martyre de ce bon écuyer, je restais à jamais dans l'autre monde.
-
-Par ma foi, dit Sancho, l'amour aurait bien pu faire à mon âne l'honneur
-qu'il m'a fait, je lui en aurais su beaucoup de gré. Dieu veuille,
-madame, vous envoyer à l'avenir un amant plus traitable que mon maître!
-Mais, dites-moi, qu'avez-vous vu dans l'autre monde? et qu'est-ce que
-c'est que cet enfer dont ceux qui meurent volontairement sont obligés de
-prendre le chemin.
-
-A dire vrai, répondit Altisidore, je doute fort que je fusse morte tout
-de bon, puisque je ne suis point entrée en enfer: car une fois dedans,
-il m'aurait bien fallu y rester. Je suis allé seulement jusqu'à la
-porte, et là j'ai trouvé une douzaine de démons en hauts-de-chausses et
-en pourpoint, avec des collets à la wallonne, garnis de dentelle, qui
-tous jouaient à la paume avec des raquettes de feu. Une chose me surprit
-étrangement: c'est qu'en guise de balles ils se servaient de livres
-enflés de vent et remplis de bourre. Mais ce qui m'étonna beaucoup
-aussi, ce fut de voir que, contre l'ordinaire des joueurs, qui tantôt
-sont tristes, tantôt sont joyeux, ceux-là grondaient toujours,
-pestaient, et s'envoyaient mille malédictions.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de
-fouet (page 598).]
-
-Il n'y a pas là de quoi s'étonner, dit Sancho; les diables, qu'ils
-jouent ou qu'ils ne jouent pas, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ne
-peuvent jamais être contents.
-
-J'en demeure d'accord, répondit Altisidore; mais une chose qui me parut
-encore plus étonnante, c'est que d'un seul coup de raquette ils
-mettaient la balle dans un tel état, qu'elle ne pouvait plus servir, si
-bien qu'ils firent voler en pièces tant de livres vieux et nouveaux, que
-c'était merveille. Il y en eut un, entre autres, tout flambant neuf, qui
-reçut un si rude coup que toutes les feuilles s'éparpillèrent. «Quel est
-ce livre? demanda un des diables. C'est la seconde partie de don
-Quichotte de la Manche, répondit son voisin; non pas son histoire
-composée par cid Hamet, mais celle que nous a donné certain Aragonais
-qu'on dit natif de Tordesillas. Emporte-la, dit le premier démon, et
-jette-la au fond des abîmes; qu'elle ne paraisse jamais devant moi.
-Est-elle donc si détestable? dit l'autre démon. Si détestable, répliqua
-le premier, que si je voulais en faire une semblable, je n'en viendrais
-jamais à bout.» Ils continuèrent à peloter avec d'autres livres; et moi,
-pour avoir entendu seulement le nom de don Quichotte, que j'aime avec
-tant d'ardeur, j'ai voulu retenir cette vision, et je ne l'oublierai
-plus.
-
-Vision ce dut être, en effet, répliqua notre héros, car il n'y a point
-un second moi-même dans le monde; cette histoire dont vous parlez passe
-ici de main en main, mais elle ne s'arrête en aucune, et partout on la
-repousse du pied. Pour moi, je ne suis nullement fâché d'apprendre que
-je me promène, semblable à un corps fantastique, au milieu des ténèbres
-de l'abîme et à la clarté du jour, n'ayant rien de commun avec le don
-Quichotte dont parle cette histoire. Si elle est bonne et véridique,
-elle aura des siècles de vie; si au contraire elle est fausse et
-menteuse, de sa naissance à son enterrement le chemin ne sera pas long.
-
-Altisidore allait continuer ses doléances, quand don Quichotte la
-prévint: je vous l'ai dit maintes fois, mademoiselle, j'éprouve un grand
-déplaisir que vous ayez jeté les yeux sur moi, car je ne puis payer
-votre affection qu'avec de la reconnaissance. Je suis né pour appartenir
-à Dulcinée du Toboso; c'est à elle que le destin m'a réservé. S'imaginer
-qu'une autre beauté puisse prendre dans mon cœur la place qu'elle
-occupe, c'est rêver l'impossible. Ces quelques mots suffiront, j'en ai
-l'espoir, pour vous désabuser et pour vous faire rentrer dans les bornes
-de la modestie.
-
-Ame de mortier, double tigre, plus dur et plus têtu qu'un vilain quand
-il se croit sûr d'avoir l'avantage, s'écria Altisidore, feignant une
-grande colère, je ne sais qui m'empêche de t'arracher les yeux! Tu
-t'imagines, peut-être, don nigaud, don vaincu, don roué de coups de
-bâton, que je me suis laissée mourir d'amour pour ta maigre figure: non,
-non, Altisidore n'est pas assez sotte pour cela. Tout ce que tu as vu
-la nuit dernière n'était qu'une feinte. Je ne suis pas fille à me
-désespérer pour un animal de ton espèce, et bien loin d'en mourir, je ne
-voudrais pas qu'il m'en coûtât seulement une larme.
-
-Pardieu, je le crois volontiers, dit Sancho, tous ces morts d'amoureux
-sont autant de plaisanteries; ils assurent toujours qu'ils vont se tuer,
-mais du diable s'ils en font rien!
-
-En ce moment entra le musicien qui avait chanté les deux stances
-précédemment rapportées. Que Votre Grâce, seigneur chevalier, dit-il en
-faisant un profond salut à don Quichotte, veuille bien me compter au
-nombre de ses plus fidèles serviteurs. Depuis longtemps j'ai pour vous
-une grande affection et je vous ai voué une estime toute particulière,
-tant à cause de vos nombreuses prouesses que de la gloire qu'elles vous
-ont acquise.
-
-Que Votre Grâce, seigneur, daigne m'apprendre qui elle est, répondit don
-Quichotte, afin que je proportionne mes remercîments à son mérite.
-
-Le musicien répondit qu'il était le panégyriste d'Altisidore, celui qui
-avait chanté des vers à sa louange.
-
-Vous avez une bien belle voix, repartit don Quichotte, mais ce que vous
-chantiez n'était guère à sa place: quel rapport peut-il y avoir entre
-les stances de Garcilasso et la mort de cette demoiselle?
-
-Que cela ne vous étonne pas, seigneur, répliqua le musicien; il est de
-mode parmi les poëtes à la douzaine de ce temps-ci, et même parmi les
-plus habiles, d'écrire ce qui leur passe par la tête et de voler ce qui
-leur convient. Cela n'empêche pas leurs ouvrages d'être bien accueillis,
-et leurs plus grandes sottises de passer pour licences poétiques.
-
-Don Quichotte s'apprêtait à répondre, mais il en fut empêché par
-l'arrivée du duc et de la duchesse. Alors une longue conversation
-s'engagea, dans laquelle Sancho débita tant de drôleries et de malices,
-que ses nobles hôtes ne cessaient d'admirer un si curieux mélange de
-finesse et de simplicité. Notre héros supplia Leurs Excellences de lui
-permettre de les quitter le jour même, disant qu'à un chevalier vaincu
-tel que lui, il convenait mieux d'habiter une étable à pourceaux qu'un
-palais de prince. Ses hôtes accédèrent de bonne grâce à sa demande.
-
-La duchesse lui ayant demandé s'il ne gardait pas rancune à Altisidore:
-Madame, répondit-il, tout le mal de cette jeune fille prend sa source
-dans l'oisiveté; une occupation honnête et soutenue en sera le remède.
-Elle vient de me dire qu'en enfer on porte de la dentelle; je dois
-supposer qu'elle connaît ce genre d'ouvrage; eh bien, que sa main ne
-quitte pas les fuseaux, et elle finira par oublier celui qui a troublé
-son repos. Tel est mon avis et mon conseil.
-
-C'est aussi le mien, ajouta Sancho; on n'a jamais vu mourir d'amour une
-faiseuse de dentelle, et lorsque les filles sont occupées, elles songent
-moins à l'amour qu'à leur ouvrage. J'en parle par expérience: car
-lorsque je suis à piocher aux champs, j'oublie jusqu'à ma ménagère
-elle-même, je veux dire ma Thérèse; et pourtant je l'aime comme la
-prunelle de mes yeux.
-
-Fort bien, Sancho, répondit la duchesse. Désormais Altisidore tournera
-le fuseau; d'ailleurs, elle s'y entend à merveille.
-
-Il n'en sera pas besoin, madame, répondit Altisidore; le seul souvenir
-de l'ingratitude de ce malandrin vagabond me guérira; et avec la
-permission de Votre Grandeur, je me retire pour ne pas voir davantage sa
-maigre et désagréable figure.
-
-Cela me rappelle, reprit le duc, ce qu'on dit souvent: Qui s'emporte et
-éclate en injures, est bien près de pardonner.
-
-Altisidore feignit de s'essuyer les yeux, et après avoir fait une grande
-révérence elle sortit.
-
-Pauvre fille! dit Sancho, elle mérite bien ce qu'elle a; aussi pourquoi
-va-t-elle s'adresser à une âme sèche comme un jonc? Mort de ma vie! si
-elle s'était tournée de mon côté, elle aurait entendu chanter un autre
-coq.
-
-La conversation terminée, Don Quichotte s'habilla, et, après avoir dîné
-avec ses hôtes, il se mit en route.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXI
-
-OU SANCHO SE MET EN DEVOIR DE DÉSENCHANTER DULCINÉE
-
-
-Moitié triste, moitié joyeux, s'en allait le vaincu don Quichotte;
-triste à cause de sa défaite, joyeux à cause de la vertu merveilleuse
-qui s'était révélée dans son écuyer par la résurrection d'Altisidore;
-quoiqu'à vrai dire il eût conçu quelque doute touchant la mort de
-l'amoureuse demoiselle. Quant à Sancho, toute sa tristesse venait de ce
-qu'Altisidore ne lui avait pas donné cette demi-douzaine de chemises
-qu'il avait si bien gagnée.
-
-En vérité, seigneur, dit-il à son maître, il faut que je sois un bien
-malheureux médecin: la plupart tuent leurs malades et n'en sont pas
-moins grassement payés de leur peine, laquelle souvent ne consiste qu'à
-signer quelque ordonnance qu'exécute l'apothicaire (et tant pis pour la
-pauvre dupe); tandis que moi, à qui la santé d'autrui coûte des
-croquignoles, des pincements, des coups de fouet, on ne me donne pas
-seulement une obole. Je jure qu'à l'avenir, si on m'amène quelque
-malade, il faudra d'abord me graisser la patte; le moine vit de ce qu'il
-chante, et si Dieu m'accorde la vertu que je possède, c'est pour en
-tirer pied ou aile.
-
-Tu as raison, Sancho, répondit don Quichotte, et Altisidore a eu tort de
-ne pas tenir sa parole; car, bien que la vertu que tu possèdes ne t'ait
-coûté aucune étude, ce que tu as souffert est pire qu'étudier. Quant à
-moi, je puis t'assurer une chose, c'est que si tu voulais une
-récompense pour les coups de fouet que tu as promis de t'appliquer afin
-de désenchanter Dulcinée, je te la donnerais si bonne que tu aurais lieu
-d'être satisfait. Je ne sais trop si la guérison suivrait le salaire, et
-je ne voudrais pas contrarier l'effet du remède en le payant d'avance;
-cependant faisons-en l'épreuve. Voyons, Sancho, combien exiges-tu pour
-te fouetter sur l'heure; l'affaire finie, tu te payeras par tes mains
-sur l'argent que tu as à moi.
-
-Ces paroles firent ouvrir les yeux et dresser les oreilles à Sancho, qui
-à l'instant résolut d'en finir avec le désenchantement de Dulcinée.
-Allons, seigneur, dit-il, il faut vous donner satisfaction: mon amour
-pour ma femme et mes enfants me fait songer à leur avantage, bien que ce
-soit aux dépens de ma peau. Or çà, combien m'accorderez-vous pour chaque
-coup de fouet?
-
-Si la récompense devait égaler la nature et la grandeur du service,
-répondit don Quichotte, le trésor de Venise et les mines du Potose ne
-suffiraient pas; mais calcule d'après ce que tu portes dans ma bourse,
-et mets toi-même le prix à chaque coup.
-
-Il y a, repartit Sancho, trois mille trois cents et tant de coups de
-fouet; je m'en suis déjà donné cinq; que ceux-ci passent pour ce qui
-excède les trois mille trois cents, et calculons sur le reste. A un
-cuartillo la pièce, et je n'en rabattrais pas un maravédis, fût-ce pour
-le pape, ce sont trois mille cuartillos, qui font quinze cents
-demi-réaux, ou sept cent cinquante réaux; pour les trois cents autres,
-je compte cent cinquante demi-réaux ou soixante-quinze réaux, lesquels
-ajoutés aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt cinq
-réaux. Je retiendrai cette somme sur l'argent que j'ai à Votre Grâce, et
-je rentrerai chez moi content, quoique bien fouetté; mais on ne prend
-pas de truites sans se mouiller les chausses.
-
-O mon cher Sancho! s'écria don Quichotte, ô mon aimable Sancho! à quelle
-reconnaissance, Dulcinée et moi, nous allons être tenus envers toi pour
-le reste de tes jours. Si la pauvre dame se retrouve jamais dans son
-premier état, sa disgrâce aura été un bonheur, et ma défaite un
-véritable triomphe. Voyons, mon fils, quand veux-tu commencer? Afin de
-te donner du courage, et que tu finisses plus vite, j'ajoute encore cent
-réaux.
-
-Quand? répliqua Sancho; cette nuit même; seulement, faites en sorte que
-nous couchions en rase campagne, et vous verrez si je sais m'étriller.
-
-Elle arriva enfin cette nuit que don Quichotte appelait avec tant
-d'impatience. Il lui semblait que les roues du char d'Apollon s'étaient
-brisées, et que le jour s'allongeait plus que de coutume, comme cela
-arrive aux amoureux qui toujours voudraient voir marcher le temps selon
-leurs désirs. Enfin, nos deux aventuriers entrèrent dans un bosquet
-d'arbres touffus un peu éloignés du chemin; puis, ayant dessellé
-Rossinante et débâté le grison, ils s'étendirent sur l'herbe et
-soupèrent avec ce qui se trouvait dans le bissac.
-
-Lorsque Sancho eut bien mangé, il voulut tenir sa promesse: prenant donc
-le licou et une sangle du bât de son âne, il s'éloigna d'une vingtaine
-de pas, et s'établit au milieu de quelques hêtres.
-
-Mon enfant, lui dit son maître en le voyant partir d'un air si résolu,
-je t'en conjure, prends garde de ne pas te mettre en pièces: fais qu'un
-coup attende l'autre, ne te presse pas tellement d'arriver au but que
-l'haleine vienne à te manquer au milieu de la carrière: en un mot, ne te
-frappe pas à ce point que la vie t'échappe avant que la pénitence soit
-achevée. Et afin que tu ne perdes pas la partie pour un coup de plus ou
-de moins, je vais me tenir ici près, et les compter sur mon rosaire.
-Courage, mon ami, que le ciel seconde tes bonnes intentions et les rende
-efficaces.
-
-Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho, et je
-m'en vais m'étriller de telle façon que, sans me tuer, il ne laissera
-pas de m'en cuire, car je pense que c'est en cela que doit consister la
-vertu du remède.
-
-[Illustration: Le chevalier troublé et confus s'enfonça sous sa
-couverture (page 600).]
-
-Cela dit, Sancho se dépouille de la ceinture en haut, et se met en
-devoir de se fouetter, tandis que don Quichotte comptait les coups. Il
-s'en était à peine appliqué sept ou huit, qu'il commença à se dégoûter,
-et trouvant la charge trop pesante pour le prix: Par ma foi, seigneur,
-dit-il, j'en appelle comme d'abus, ces coups-là valent chacun un
-demi-réal et non un cuartillo.
-
-Courage, ami Sancho, courage, reprit don Quichotte; qu'à cela ne tienne,
-je double la somme.
-
-A la bonne heure, dit Sancho; à présent les coups de fouet vont tomber
-comme grêle.
-
-Mais au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à
-frapper contre les arbres, poussant de temps à autre de grands soupirs,
-comme s'il eût été près de rendre l'âme. Don Quichotte, craignant que
-son fidèle écuyer n'y laissât la vie et que son imprudence ne vînt à
-tout perdre, lui cria: Arrête, mon ami, arrête! Comme tu y vas; le
-remède me paraît un peu rude, il sera bon d'y revenir à deux fois; on
-n'a pas pris Zamora en une heure[130]. Si j'ai bien compté, voilà plus
-de mille coups que tu viens de te donner; c'est assez quant à présent:
-l'âne, comme on dit, peut porter la charge, mais non la surcharge.
-
- [130] Ville du royaume de Léon qu'Arabes et chrétiens se disputèrent
- longtemps.
-
-Non, non, seigneur, repartit Sancho, il ne sera jamais dit de moi: Gages
-payés, bras cassés. Que Votre Grâce s'éloigne un peu, et je vais m'en
-donner encore un mille. En deux temps, l'affaire sera terminée, il y
-aura même bonne mesure.
-
-Puisque tu es en si bonne disposition, dit don Quichotte, fais à ta
-fantaisie, je vais m'éloigner.
-
-Sancho reprit sa tâche, et avec une telle énergie que bientôt il n'y eut
-plus autour de lui un seul arbre auquel il restât un lambeau d'écorce.
-Enfin, poussant un grand cri et frappant de toute sa force un dernier
-coup contre un hêtre: _Ici_, dit-il, _mourra Samson, et tous ceux qui
-avec lui sont_.
-
-A ce coup terrible et à ce cri lamentable, don Quichotte accourut: A
-Dieu ne plaise, mon fils, dit-il en lui arrachant l'instrument de son
-supplice, à Dieu ne plaise que pour me faire plaisir il t'en coûte la
-vie; elle est trop nécessaire à ta femme et à tes enfants; que Dulcinée
-attende encore un peu; quant à moi, je m'entretiendrai d'espérance,
-jusqu'à ce que tu aies repris de nouvelles forces. De cette manière,
-tout le monde sera content.
-
-Puisque Votre Grâce l'exige, je le veux bien, répondit Sancho:
-seulement, jetez-moi votre manteau sur les épaules; car je suis tout en
-eau, et je pourrais me refroidir, comme cela arrive aux nouveaux
-pénitents.
-
-Don Quichotte lui donna son manteau, et demeura en justaucorps.
-
-Notre compagnon dormit jusqu'au jour, après quoi tous deux se mirent en
-route. Au bout d'environ trois heures de marche ils arrivèrent à une
-hôtellerie que don Quichotte reconnut pour telle, et non pour un château
-avec fossés et pont-levis, ainsi qu'il avait coutume de le faire; car
-depuis sa défaite, il semblait que la raison lui fût revenue, comme on
-va le voir désormais. On logea notre héros dans une salle basse où,
-selon la mode des villages, il y avait en guise de rideaux deux vieilles
-serges peintes: l'une représentait le rapt d'Hélène, quand Pâris,
-violant l'hospitalité, l'enleva à Ménélas; sur l'autre était l'histoire
-de Didon et d'Énée: la reine, montée sur une tour, agitait sa ceinture
-pour rappeler l'infidèle amant qui fuyait à voiles déployées. Don
-Quichotte remarqua qu'Hélène ne paraissait nullement fâchée de la
-violence qu'on lui faisait, car elle riait sous cape. Didon, au
-contraire, était toute éplorée; et le peintre, de crainte qu'on ne s'en
-aperçût pas, avait sillonné ses joues de larmes aussi grosses que des
-noisettes.
-
-Ces deux dames, dit notre héros, furent bien malheureuses de n'être pas
-nées dans mon temps, et moi plus malheureux encore de n'être pas né dans
-le leur: si j'avais rencontré ces galants-là, Troie n'aurait pas été
-embrasée, ni Carthage détruite, car la seule mort de Pâris aurait
-prévenu tous ces désastres.
-
-Je gagerais, dit Sancho, que d'ici à peu de temps on ne trouvera pas de
-taverne, d'hôtellerie ou de boutique de barbier où l'on ne trouve en
-peinture l'histoire de nos prouesses; mais du moins faudrait-il que ce
-fût par un meilleur peintre que le barbouilleur qui a portraité ces
-dames.
-
-Tu as raison, reprit don Quichotte; car ce peintre me rappelle celui
-d'Ubeda[131], qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il peignait: Nous le
-verrons tout à l'heure, répondait-il; et si c'était quelque chose qui
-approchât d'un coq, il écrivait au-dessous: «Ceci est un coq,» afin
-qu'on ne pût s'y tromper.
-
- [131] Cervantes a déjà raconté cette histoire dans un des premiers
- chapitres de cette seconde partie, page 306.
-
-Je jurerais bien, dit Sancho, que l'Aragonais qui a composé notre
-histoire n'en savait guère davantage; sa plume a marché au hasard, et il
-en est résulté ce qu'il aura plu à Dieu.
-
-Il ressemble aussi beaucoup, ajouta don Quichotte, à ce poëte appelé
-Mauléon, qu'on voyait il y a quelque temps à la cour: ce Mauléon se
-vantait de répondre sur-le-champ à toutes sortes de questions, et
-répondait tout de travers. Mais laissons cela; dis-moi, Sancho, dans le
-cas où il te plairait d'achever cette nuit ta pénitence, veux-tu que ce
-soit en rase campagne ou à couvert?
-
-Pardieu, seigneur, répondit Sancho, pour les coups que je songe à
-m'appliquer, il importe peu où je me les donne; pourtant j'aimerais
-mieux que ce fût dans un bois; j'aime beaucoup les arbres, et je crois
-qu'ils me procurent du soulagement.
-
-Eh bien, mon ami, répliqua don Quichotte, afin que tu reprennes des
-forces, nous réserverons cela pour notre village, où nous arriverons au
-plus tard après-demain.
-
-Comme il vous plaira, seigneur, vous êtes le maître; mais si vous
-vouliez m'en croire, j'expédierais la chose et je battrais le fer
-pendant qu'il est chaud: il fait bon moudre quand la meule vient d'être
-repiquée; lorsqu'on est en haleine, on marche mieux, et l'occasion
-perdue ne se retrouve pas toujours; un tiens vaut mieux que deux tu
-auras, et moineau dans la main que grue qui vole.
-
-Halte-là, interrompit don Quichotte; le voilà encore lancé dans les
-proverbes. Que ne parles-tu simplement et sans raffiner, comme je te
-l'ai recommandé tant de fois? tu verrais que tu t'en trouverais bien.
-
-Je ne sais quelle malédiction pèse sur moi, repartit Sancho; je ne puis
-dire une raison sans y joindre un proverbe, ni dire un proverbe qui ne
-me semble une raison. Cependant, je tâcherai de me corriger. Là finit
-leur entretien.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXII
-
-COMMENT DON QUICHOTTE ET SANCHO ARRIVÈRENT A LEUR VILLAGE
-
-
-Don Quichotte et Sancho passèrent tout le jour dans cette hôtellerie,
-attendant la nuit, l'un pour achever sa pénitence, l'autre pour en voir
-la fin, qui était aussi celle de ses désirs. Pendant ce temps, un
-gentilhomme suivi de trois ou quatre domestiques vint y descendre, et
-l'un de ces derniers dit en s'adressant à celui qui paraissait être son
-maître: Votre Grâce, seigneur don Alvaro Tarfé, peut s'arrêter ici pour
-faire la sieste; l'endroit me paraît convenable.
-
-A ce nom, don Quichotte regarda Sancho: Ne te souvient-il pas, lui
-dit-il, quand je feuilletai cette seconde partie de mon histoire, que
-j'y rencontrai ce nom de don Alvaro Tarfé?
-
-Cela peut être, répondit Sancho; laissons-le descendre de cheval, nous
-le questionnerons ensuite.
-
-Le gentilhomme mit pied à terre, et l'hôtesse lui donna une chambre en
-face de celle de don Quichotte, ornée pareillement de rideaux de serge
-peinte. Après avoir revêtu un costume d'été, l'inconnu se rendit sous le
-portail de l'auberge, qui était frais et spacieux, et y trouva notre
-chevalier se promenant de long en large. Seigneur, lui dit-il, peut-on
-savoir où se rend Votre Grâce?
-
-A un village près d'ici où je demeure, répondit don Quichotte; et Votre
-Grâce, où va-t-elle?
-
-Moi, repartit le cavalier, je vais à Grenade, ma patrie.
-
-Excellent pays, dit don Quichotte. Mais, seigneur, quel est, je vous
-prie, le nom de Votre Grâce? le cœur me dit que j'ai quelque intérêt à
-le savoir.
-
-Je m'appelle don Alvaro Tarfé, répondit le cavalier.
-
-En ce cas, seigneur, dit notre héros, serait-ce vous dont il est parlé
-dans la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche, que
-certain auteur a fait imprimer depuis peu?
-
-C'est moi-même, répondit le cavalier, et ce don Quichotte, qui est le
-héros du livre, était fort de mes amis. C'est moi qui le tirai de chez
-lui, ou qui du moins lui inspirai le dessein de venir aux joutes de
-Saragosse où j'allais moi-même, et en vérité il m'a quelques
-obligations, mais une surtout, c'est que je l'ai empêché d'avoir les
-épaules flagellées par la main du bourreau à cause de ses insolences.
-
-Dites-moi, seigneur don Alvaro, continua notre chevalier, est-ce que
-j'ai quelque ressemblance avec ce don Quichotte dont parle Votre Grâce?
-
-Non assurément, répondit le voyageur.
-
-Et ce don Quichotte, ajouta notre chevalier, avait-il un écuyer appelé
-Sancho Panza?
-
-Oui, répondit don Alvaro, cet écuyer passait pour être fort plaisant,
-mais je ne l'ai jamais entendu rien dire de bon.
-
-Oh! je le crois bien, dit Sancho; plaisanter d'une manière agréable
-n'est pas donné à tout le monde. Ce Sancho dont vous parlez, seigneur,
-doit être quelque grand vaurien; mais le véritable Sancho, c'est moi, et
-je débite des plaisanteries comme s'il en pleuvait. Sinon faites-en
-l'épreuve, que Votre Grâce me suive pendant toute une année, et à chaque
-pas vous verrez qu'il m'en sort de la bouche en si grande abondance, que
-je fais rire tous ceux qui m'écoutent, sans savoir le plus souvent ce
-que je dis. Quant au véritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le
-vaillant, le sage, le père des orphelins, le défenseur des veuves, le
-meurtrier des demoiselles, celui enfin qui a pour unique dame de ses
-pensées la sans pareille Dulcinée du Toboso, c'est mon maître que voilà
-devant vous. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho Panza sont
-autant de mensonges.
-
-Pardieu, mon ami, je le crois sans peine, répliqua don Alvaro, en quatre
-paroles vous venez de dire plus de bonnes choses, que l'autre Sancho
-dans tous ses longs bavardages. Il sentait bien plus le glouton que
-l'homme d'esprit, et je commence à croire que les enchanteurs qui
-persécutent le véritable don Quichotte, ont voulu me persécuter, moi
-aussi, avec son méchant homonyme. En vérité je ne sais que penser: car
-j'ai laissé, il y a peu de jours, ce dernier enfermé dans l'hôpital des
-fous à Tolède, et j'en rencontre ici un autre qui, à la vérité, ne lui
-ressemble en rien.
-
-Pour mon compte, reprit don Quichotte, je ne vous dirai pas que je suis
-le bon, mais je puis au moins affirmer que je ne suis pas le mauvais, et
-pour preuve, seigneur don Alvaro, apprenez que de ma vie je n'ai été à
-Saragosse. C'est justement pour avoir entendu dire que le faux don
-Quichotte s'était trouvé aux joutes de cette ville, que je n'ai pas
-voulu y mettre le pied. Aussi, afin de donner un démenti à l'auteur,
-j'ai gagné tout droit Barcelone, ville unique par son site et sa beauté,
-mère de la courtoisie, refuge des étrangers, retraite des pauvres,
-patrie des braves; le lieu de toute l'Europe où l'on peut le plus
-aisément lier une amitié constante et sincère. Quoique les choses qui
-m'y sont arrivées, loin d'être agréables, aient été pour la plupart, au
-contraire, fâcheuses et déplaisantes, je n'en ai pas moins une joie
-extrême de l'avoir vue, et cela me fait oublier tout le reste. Bref,
-seigneur don Alvaro, je suis ce même don Quichotte dont la renommée
-s'est occupée si souvent, et non ce misérable qui usurpe mon nom et se
-fait honneur de mes idées. Maintenant j'ai une grâce à vous demander, et
-cette grâce la voici: c'est que, par-devant l'alcade de ce village, vous
-fassiez une déclaration valable et authentique, que jusqu'à cette heure
-vous ne m'aviez jamais vu, et que je ne suis point le don Quichotte dont
-il est parlé dans cette seconde partie imprimée depuis peu; enfin, que
-Sancho Panza, mon écuyer, n'est point celui que Votre Grâce a connu.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à frapper
-contre les arbres (page 605).]
-
-Très-volontiers, seigneur don Quichotte, répondit don Alvaro, et je vous
-donnerai de bon cœur cette satisfaction, quoiqu'il soit assez
-surprenant de voir en même temps deux don Quichotte et deux Sancho
-Panza, qui se disent du même pays et sont si différents de visages,
-d'actions et de manières. Je doute presque de ce que j'ai vu; et peu
-s'en faut que je ne croie avoir fait un rêve.
-
-Sans doute que Votre Grâce est enchantée, tout comme madame Dulcinée,
-dit Sancho. Et plût à Dieu qu'il ne fallût pour vous désenchanter que
-m'appliquer trois autres mille coups de fouet, comme je me les suis
-donnés pour elle; par ma foi, ce serait bientôt expédié, et il ne vous
-en coûterait rien.
-
-Qu'est-ce que ces coups de fouet? demanda don Alvaro; je ne comprends
-pas ce que vous voulez dire.
-
-Oh! seigneur, répondit Sancho, cela serait trop long à raconter; mais si
-nous voyageons ensemble, je vous le dirai en chemin.
-
-L'heure du souper arriva, don Alvaro et don Quichotte se mirent à table.
-Bientôt après l'alcade du lieu étant survenu, accompagné d'un greffier,
-don Quichotte le requit de dresser acte de la déclaration que faisait le
-seigneur don Alvaro Tarfé, déclaration dans laquelle il affirmait ne
-point reconnaître don Quichotte de la Manche, ici présent, comme étant
-celui dont il avait lu l'histoire imprimée sous le titre de seconde
-partie de don Quichotte de la Manche, composée par un certain Avellaneda
-de Tordesillas. L'alcade procéda judiciairement, et la déclaration fut
-reçue dans les formes voulues; ce qui réjouit fort nos chercheurs
-d'aventures, comme s'il eût été besoin d'un pareil acte pour faire
-éclater la différence qu'il y avait entre les deux don Quichotte et les
-deux Sancho, et qu'elle ne fût pas assez marquée par leurs actions et
-leurs paroles.
-
-Don Alvaro et son nouvel ami échangèrent mille politesses et mille
-offres de services; et notre chevalier déploya tant d'esprit, que le
-gentilhomme finit par se croire réellement enchanté, puisqu'il avait vu
-deux don Quichotte qui se ressemblaient si peu. Sur le soir, ils
-partirent tous ensemble, et chemin faisant notre héros apprit à don
-Alvaro l'issue de sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune,
-ainsi que l'enchantement de Dulcinée, sans oublier le remède enseigné
-par Merlin. Bref, après s'être fait de nouveaux compliments et s'être
-embrassés, ils se séparèrent.
-
-Don Quichotte passa encore cette nuit-là dans un bois, pour donner à
-Sancho le loisir d'achever sa pénitence, ce que l'astucieux écuyer
-accomplit aux dépens des arbres plus que de ses épaules, qu'il sut si
-bien ménager que les coups de fouet n'auraient pu en faire envoler une
-mouche qui s'y serait posée. Le confiant chevalier n'omit pas un seul
-coup, et trouva qu'avec ceux de la nuit précédente, ils montaient à
-trois mille vingt-neuf; il lui sembla même que le soleil s'était levé
-plus tôt qu'à l'ordinaire, comme s'il eût été jaloux que la nuit fût
-seule témoin de cet intéressant sacrifice. Nos aventuriers se remirent
-en route dès qu'il fut jour, s'applaudissant derechef d'avoir tiré don
-Alvaro de l'erreur où il était, et surtout d'avoir obtenu de lui une
-déclaration en si bonne forme.
-
-Cette journée et la nuit suivante se passèrent sans qu'il leur arrivât
-rien de remarquable, si ce n'est que Sancho compléta sa pénitence. Don
-Quichotte en ressentit une telle joie, qu'il attendait avec impatience
-le retour de la lumière, espérant d'un instant à l'autre rencontrer sa
-dame désenchantée. Ils partirent, et tout le long de la route notre
-héros n'apercevait point une femme qu'il ne courût aussitôt après elle,
-pour s'assurer si ce n'était point Dulcinée du Toboso, tant il tenait
-pour infaillibles les promesses de Merlin.
-
-Dans ces pensées et dans ces espérances, ils arrivèrent au haut d'une
-colline d'où ils découvrirent un village[132]. A peine Sancho l'eut-il
-reconnu qu'il se jeta à genoux en s'écriant avec transport: Ouvre les
-yeux, patrie désirée, et vois revenir à toi ton fils Sancho, sinon bien
-riche, au moins bien étrillé! Ouvre les bras, et reçois aussi ton fils
-don Quichotte, lequel, s'il revient vaincu par un bras étranger, revient
-vainqueur de lui-même, victoire qui est, à ce qu'il a dit souvent, la
-plus grande qu'on puisse remporter. Quant à moi, j'apporte de l'argent,
-car si j'ai été bien étrillé, je me suis bien tenu sur ma bête.
-
- [132] Voir la gravure page 289.
-
-Laisse là ces sottises, dit don Quichotte, et préparons-nous à entrer du
-pied droit dans notre village, où, lâchant la bride à notre fantaisie,
-nous disposerons tout pour la vie pastorale que nous devons mener. Cela
-dit, ils descendirent la colline.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIII
-
-DE CE QUE DON QUICHOTTE RENCONTRA, ET QU'IL IMPUTA A MAUVAIS PRÉSAGE
-
-
-A l'entrée du pays, dit cid Hamet, don Quichotte vit sur la place qui
-sert à battre le grain deux petits garçons qui se querellaient; l'un
-disait à l'autre: Tu as beau faire, Periquillo; tu ne la reverras de ta
-vie.
-
-Sancho, dit notre chevalier, entends-tu ce que dit ce drôle: Tu ne la
-reverras de ta vie!
-
-Qu'importe que ce petit garçon ait prononcé ces paroles? répondit
-Sancho.
-
-Eh bien, répliqua don Quichotte, cela signifie que je ne reverrai pas
-Dulcinée!
-
-Sancho allait riposter, mais il en fut empêché par la vue d'un lièvre
-que des chasseurs poursuivaient avec leurs lévriers. La pauvre bête
-effrayée vint se réfugier et se blottir entre les jambes du grison;
-l'écuyer la saisit et la présenta à son maître, qui murmura entre ses
-dents: _malum signum, malum signum_[133]. Un lièvre fuit, des lévriers
-le poursuivent, et Dulcinée ne paraît point!
-
- [133] Mauvais présage, mauvais présage.
-
-Parbleu, vous êtes un homme étrange, dit Sancho: supposez que ce lièvre
-est madame Dulcinée du Toboso, et que les lévriers qui le poursuivent
-sont les scélérats d'enchanteurs qui l'ont changée en paysanne: elle
-fuit, je la prends, je la mets entre les mains de Votre Grâce, qui la
-serre contre son cœur et la caresse tout à son aise. Eh bien, quel
-mauvais signe est-ce là? et quel mauvais présage peut-on en tirer?
-
-Sur ce, les deux petits garçons s'approchèrent pour voir le lièvre, et
-Sancho leur ayant demandé le sujet de leur querelle, celui qui avait dit
-à l'autre: Tu ne la reverras de ta vie, répondit, en montrant une cage à
-grillons, qu'il avait pris cette cage à son compagnon et qu'il ne la lui
-rendrait jamais. Sancho leur donna une pièce de monnaie pour la cage, et
-la présentant à don Quichotte: Tenez, seigneur, lui dit-il, voilà le
-charme détruit. Si j'ai bonne mémoire, il me souvient d'avoir entendu
-notre curé dire qu'il n'est pas d'un chrétien et d'un homme de sens de
-s'arrêter à ces enfantillages; et Votre Grâce ne m'assurait-elle pas
-encore, ces jours passés, que ceux qui y font attention sont des
-imbéciles? Allons, seigneur, rentrons chez nous; en voilà assez
-là-dessus.
-
-Les chasseurs survinrent, réclamant leur lièvre, et don Quichotte le
-leur rendit.
-
-Le chevalier, s'étant remis en marche, rencontra à l'entrée du pays le
-curé et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pré en
-causant. Nos deux amis accoururent les bras ouverts; et don Quichotte,
-ayant mis pied à terre, les embrassa tendrement.
-
-Or, il faut savoir que Sancho avait placé sur son grison, par-dessus le
-paquet des armes de son maître, la robe semée de flammes qu'on lui avait
-donnée, et coiffé la tête de l'animal avec la mitre couverte de diables,
-ce qui faisait le plus bizarre effet qui se puisse imaginer. Les petits
-enfants du pays (cet âge a des yeux de lynx) s'en étant aperçus,
-accouraient de tous côtés, se criant les uns aux autres: Holà! eh! venez
-vite, venez voir l'âne de Sancho Panza, plus gentil qu'un prince, et le
-cheval de don Quichotte, plus maigre encore que le jour de son départ.
-Bref, entourés de ces polissons et accompagnés du curé et de Carrasco,
-nos deux coureurs d'aventures entrèrent dans le village, et se rendirent
-tout droit à la maison de don Quichotte, où ils trouvèrent sur le pas de
-la porte la gouvernante et la nièce, déjà instruites de leur arrivée.
-
-On avait aussi raconté la nouvelle à Thérèse Panza, qui, les cheveux en
-désordre et dans une toilette fort incomplète, conduisant par la main
-Sanchette, sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais en le voyant
-beaucoup moins bien costumé que, dans son opinion, devait l'être un
-gouverneur, elle lui dit: En quel état vous revois-je, mon cher mari?
-Vous m'avez l'air de revenir à pied, traînant la patte, et l'on vous
-prendrait plutôt pour un vaurien ingouvernable que pour un gouverneur.
-
-Tais-toi, Thérèse, répondit Sancho; souvent où il se trouve des
-crochets il n'y a pas de lard. Allons à la maison; là je t'en conterai
-de belles! J'apporte de l'argent, ce qui est l'essentiel; et de l'argent
-gagné par mon industrie, sans avoir fait tort à personne.
-
-Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thérèse; et peu m'importe
-qu'il ait été gagné par ceci ou par cela; de quelque manière qu'il soit
-venu, vous n'aurez pas introduit mode nouvelle dans le monde.
-
-Sanchette embrassa son père, en demandant s'il lui apportait quelque
-chose; car elle l'attendait, disait-elle, comme on attend la pluie en
-été. Puis, le prenant d'un côté par sa ceinture de cuir, tandis que de
-l'autre Thérèse le tenait sous le bras (la petite tirant l'âne par le
-licou), ils s'en furent à leur maison, laissant don Quichotte dans la
-sienne, aux mains de sa gouvernante et de sa nièce, et en compagnie du
-curé et du bachelier.
-
-Don Quichotte, s'étant enfermé avec ses deux amis, leur raconta
-brièvement sa défaite, et l'engagement qu'il avait pris de rester chez
-lui pendant une année, engagement que comme chevalier errant il voulait
-remplir au pied de la lettre. Il ajouta qu'il avait songé à se faire
-berger pendant ce temps-là, afin de se distraire dans la solitude et de
-pouvoir y donner libre carrière à ses amoureuses pensées. Enfin, il les
-supplia, si leurs occupations le leur permettaient, de vouloir bien être
-ses compagnons. Je me propose, dit-il, d'acheter un troupeau de brebis
-suffisant pour pouvoir nous dire bergers. Au reste, le plus difficile
-est fait, car j'ai trouvé des noms qui vous iront à merveille. Le curé
-lui ayant demandé quels étaient ces noms: Moi, reprit le chevalier, je
-m'appellerai le berger Quichottin; vous, seigneur bachelier, le berger
-Carrascon; vous, seigneur licencié, le berger Curiambro; et Sancho
-Panza, le berger Pancinot.
-
-Les deux amis restèrent confondus de cette nouvelle folie; mais de
-crainte que le pauvre homme ne leur échappât une troisième fois, et
-surtout espérant que dans le délai d'une année on parviendrait à le
-guérir, ils feignirent d'entrer dans son idée, applaudirent à son
-projet, et promirent de l'accompagner. Il y a plus, ajouta Samson
-Carrasco; étant, comme on le sait déjà, un de nos plus fameux poëtes, je
-composerai à ma fantaisie des vers pastoraux ou héroïques, afin de
-passer le temps. L'essentiel, c'est que nous ne laissions pas un arbre,
-si dur soit-il, sans y graver les noms de nos bergères, suivant le
-constant usage des bergers amoureux.
-
-A merveille, repartit don Quichotte. Mais moi, je n'ai pas besoin de
-chercher; j'ai sous la main la sans pareille Dulcinée du Toboso, gloire
-de ces rivages, ornement de ces prairies, fleur de l'esprit et de la
-grâce, finalement, personne si accomplie qu'aucune louange ne serait à
-la hauteur de son mérite, quelque hyperbolique qu'elle fût.
-
-Cela est vrai, dit le curé. Nous autres, nous chercherons par ici
-quelques bergerettes à notre convenance.
-
-Et si elles nous faisaient défaut, ajouta le bachelier, nous leur
-donnerions les noms de ces bergères imprimées et gravées: les Philis,
-les Amaryllis, les Dianes, les Bélizardes, les Galatées. Puisque les
-livres en sont pleins et que les boutiques de libraires en regorgent,
-nous pouvons bien nous en passer la fantaisie. Si ma dame, ou pour mieux
-dire ma bergère, s'appelle Anne par hasard, je la célébrerai sous le nom
-d'Anarda; si Françoise, je la nommerai Francine; Lucie, Lucinde, et
-ainsi du reste. De cette manière, tout sera pour le mieux. Sancho
-lui-même, s'il entre dans notre confrérie, pourra chanter sa Thérèse
-sous le nom de Thérésine.
-
-Don Quichotte applaudit; et le curé, l'ayant comblé d'éloges pour une si
-honorable résolution, s'offrit de nouveau à lui tenir compagnie tout le
-temps que ne réclameraient pas les devoirs de son ministère. L'affaire
-convenue, les deux amis prirent congé du chevalier, en l'engageant à
-bien se soigner et à ne rien négliger de ce qui pourrait lui être
-salutaire.
-
-[Illustration: Supposez, dit Sancho, que ce lièvre est madame Dulcinée
-du Toboso... (page 611).]
-
-Le sort voulut que la nièce et la gouvernante entendissent toute la
-conversation; aussi, dès que don Quichotte fut seul, elles entrèrent
-dans sa chambre.
-
-Quoi, mon oncle, dit la nièce: lorsque nous pensions que Votre Grâce
-venait enfin se retirer dans sa maison pour y vivre tranquillement,
-voilà que vous vous embarquez dans de nouvelles aventures et que vous
-pensez à vous faire berger! Croyez-moi, la paille est trop mûre pour en
-faire des chalumeaux. Et comment, ajouta la gouvernante, Votre Grâce
-fera-t-elle pour passer les après-midi d'été, les nuits d'hiver à la
-belle étoile et entendre les hurlements des loups? Non, non; c'est un
-métier d'homme robuste, endurci, élevé à la peine dès le maillot. Mal
-pour mal, mieux vaut encore être chevalier errant que berger. Tenez,
-croyez-moi; suivez mon conseil, je vous le donne à jeun, et avec mes
-cinquante ans: restez chez vous, occupez-vous de vos affaires,
-confessez-vous une fois par semaine, venez en aide aux pauvres, et sur
-mon âme, si mal vous en arrive...
-
-Silence, mes enfants, répondit don Quichotte; vous ne m'apprendrez pas
-ce que j'ai à faire. Menez-moi au lit, car je ne me sens pas bien, et
-sachez que, soit chevalier errant, soit berger errant, je ne cesserai de
-veiller à ce que vous ne manquiez de rien, comme l'avenir vous
-l'apprendra.
-
-Sur ce, les deux bonnes filles le conduisirent à son lit, ne songeant
-qu'à le choyer de leur mieux.
-
-
-
-
-CHAPITRE LXXIV
-
-COMME QUOI DON QUICHOTTE TOMBA MALADE, DU TESTAMENT QU'IL FIT, ET DE SA
-MORT
-
-
-Comme rien n'est éternel ici-bas, comme toute chose y va déclinant de
-son origine à sa fin dernière, principalement la vie de l'homme, comme
-enfin don Quichotte n'avait reçu du ciel aucun privilége particulier
-pour prolonger le cours de la sienne, sa fin arriva au moment où il y
-pensait le moins. Soit par suite de la mélancolie que lui causait le
-sentiment de sa défaite, soit par la volonté du ciel qui en ordonnait
-ainsi, il fut pris d'une fièvre obstinée, qui le retint au lit six
-jours, pendant lesquels le visitèrent maintes fois ses amis le curé, le
-bachelier et le barbier, sans que le fidèle Sancho quittât son chevet un
-seul instant. Pensant que la honte d'avoir été vaincu et le chagrin de
-ne pas voir s'accomplir la délivrance de Dulcinée le tenaient en cet
-état, chacun d'eux cherchait à le distraire de son mieux. Allons, lui
-disait le bachelier, prenez courage et levez-vous, afin de commencer
-notre vie pastorale. J'ai composé tout exprès une églogue qui damera le
-pion aux églogues mêmes de Sannazar, et j'ai acheté à un berger de
-Quintanar deux fameux chiens de garde pour notre troupeau; l'un
-s'appelle Barcino, l'autre Butron.
-
-Le seigneur Carrasco avait beau faire, rien ne pouvait tirer don
-Quichotte de son abattement. On appela le médecin, qui lui tâta le
-pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit qu'il fallait sans perdre de
-temps songer à la santé de l'âme, celle du corps étant en danger. Notre
-héros entendit cet arrêt d'un esprit calme et résigné; mais il n'en fut
-pas de même de sa gouvernante, de sa nièce et de son écuyer, qui tous
-trois se mirent à pleurer comme s'ils l'eussent vu déjà mort. L'avis du
-médecin fut qu'il était miné par un chagrin secret. Don Quichotte,
-voulant reposer un peu, demanda qu'on le laissât seul. On s'éloigna, et
-il dormit d'une seule traite pendant plus de six heures, si bien que sa
-gouvernante et sa nièce crurent qu'il allait passer durant son sommeil.
-A la fin pourtant il s'éveilla en s'écriant: Béni soit le Dieu
-tout-puissant qui m'a accordé un pareil bienfait! Oui! sa miséricorde
-est infinie, et les péchés des hommes ne sauraient ni l'éloigner, ni
-l'affaiblir.
-
-Frappée de ces paroles, qui lui parurent plus raisonnables que de
-coutume: Que dites-vous, seigneur? demanda la nièce; que parlez-vous de
-miséricordes et de péchés des hommes?
-
-Ma fille, répondit don Quichotte, ces miséricordes sont celles dont Dieu
-vient à l'instant même de me combler; et je disais qu'il ne s'est pas
-arrêté à mes péchés. Oui, je me sens l'esprit libre et dégagé des ombres
-épaisses dont l'avait obscurci l'insipide et continuelle lecture des
-exécrables livres de chevalerie: aujourd'hui j'en reconnais
-l'extravagance et la fausseté; et je n'ai qu'un regret, c'est que
-désabusé trop tard je n'ai plus le temps de lire d'autres livres qui
-puissent éclairer mon âme. Je me sens près de ma fin, ma chère nièce, et
-je voudrais en faire une d'où l'on conclût que ma vie n'a pas été si
-mauvaise que je doive laisser après moi la réputation d'un fou. J'ai été
-fou, j'en conviens; mais je ne voudrais pas que ma mort en fût la
-preuve. Mon enfant, fais venir mes bons amis le curé, le bachelier
-Samson Carrasco, et maître Nicolas le barbier; je désire me confesser et
-faire mon testament.
-
-La nièce fut dispensée de ce soin, car ils entraient au même instant.
-Félicitez-moi, mes bons amis, leur dit le pauvre hidalgo en les voyant,
-félicitez-moi, je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo
-Quixano, que la douceur de ses mœurs fit surnommer le Bon. Je suis à
-cette heure l'ennemi déclaré d'Amadis de Gaule et de toute sa postérité;
-j'ai pris en aversion les profanes histoires de la chevalerie errante;
-je reconnais le danger que leur lecture m'a fait courir; enfin, par la
-miséricorde de Dieu, devenu sage à mes dépens, je les abhorre et les
-déteste!
-
-[Illustration: Ils s'en furent à leur maison, laissant don Quichotte
-dans la sienne (page 612).]
-
-Quand les trois amis l'entendirent parler de la sorte, ils s'imaginèrent
-qu'il venait d'être atteint d'une nouvelle folie.
-
-Comment, seigneur, lui dit Samson Carrasco, maintenant que nous savons à
-n'en pas douter que madame Dulcinée est désenchantée, vous nous la
-donnez belle! Et quand nous sommes sur le point de nous faire bergers
-pour passer la vie en chantant comme des princes, vous parlez de vous
-faire ermite! De grâce! revenez à vous, et laissez là ces sornettes.
-
-Les sornettes qui m'ont occupé jusqu'à présent, reprit don Quichotte,
-n'ont été que trop réelles, et à mon grand préjudice; puisse ma mort,
-avec l'aide du ciel, les faire tourner à mon profit! Seigneurs, je sens
-que je marche vers ma fin; ce n'est plus l'heure de plaisanter; j'ai
-besoin d'un prêtre pour me confesser, et d'un notaire pour recevoir mon
-testament. Dans une pareille situation l'homme ne doit point jouer avec
-son âme. Je vous en supplie, laissez-moi avec le seigneur curé, qui
-voudra bien écouter ma confession, et, pendant ce temps, qu'on aille
-chercher le notaire.
-
-Ils se regardaient tous, étonnés d'un pareil langage; mais il fallut se
-rendre, car pour eux un des signes certains que le malade se mourait
-était ce retour à la raison; d'autant plus qu'à ses premiers discours il
-en ajouta d'autres en termes si chrétiens, si bien suivis, que leurs
-derniers doutes ayant disparu, ils reconnurent qu'il avait recouvré son
-bon sens.
-
-Le curé fit retirer tout le monde, et resta seul avec le mourant, qu'il
-confessa pendant que Carrasco allait chercher le notaire. Bientôt le
-bachelier fut de retour, amenant avec lui Sancho; quand ce dernier, qui
-avait appris le triste état de son maître, vit la gouvernante et la
-nièce tout en larmes, il se mit à sangloter avec elles.
-
-La confession terminée, le curé sortit en disant: Oui, mes amis, Alonzo
-Quixano est guéri de sa folie, mais il se meurt. Entrez, afin qu'il
-fasse son testament.
-
-Ces paroles furent une nouvelle provocation aux yeux pleins de larmes de
-la gouvernante, de la nièce et du fidèle Sancho Panza; elles les firent
-pleurer et soupirer de plus belle; car, ainsi qu'on l'a déjà dit, don
-Quichotte, tout le temps qu'il fut Alonzo Quixano le Bon, comme tout le
-temps qu'il fut don Quichotte de la Manche, montra le meilleur naturel,
-et son commerce fut des plus agréables, de sorte qu'il n'était pas
-seulement aimé des gens de sa maison, mais de tous ceux qui le
-connaissaient.
-
-Le notaire étant entré, écrivit le préambule du testament, dans lequel
-don Quichotte recommandait son âme à Dieu, avec les pieuses formules en
-usage; puis, passant aux legs, le mourant dicta ce qui suit:
-
-
-Item, ma volonté est qu'ayant eu avec Sancho Panza, lequel dans ma
-folie, je fis mon écuyer, plusieurs difficultés en règlement de compte,
-à propos de certaines sommes qu'il a à moi, on ne lui réclame rien; de
-plus, s'il reste quelque chose quand il sera payé de ce que je lui dois,
-que cet excédant, qui ne peut être considérable, lui soit laissé en
-propre; et grand bien lui fasse. Et si, de même qu'étant fou, je lui fis
-obtenir le gouvernement d'une île, je pouvais, maintenant que je suis en
-possession de ma raison, lui donner celui d'un royaume, je le lui
-donnerais: la simplicité de son caractère et la fidélité de ses services
-ne méritant pas moins.
-
-Se tournant vers Sancho, il ajouta: Pardonne-moi, mon ami, de t'avoir
-fourni l'occasion de paraître aussi fou que moi-même, en t'entraînant
-dans l'erreur où je suis tombé relativement à l'existence des
-chevaliers errants.
-
-Hélas! ne mourez pas, mon bon maître, répondit Sancho en sanglotant;
-croyez-moi, vivez, vivez longtemps; la plus grande folie que puisse
-faire un homme en cette vie, c'est de se faire mourir lui-même, en
-s'abandonnant à la mélancolie. Allons, un peu de courage, levez-vous, et
-gagnons les champs en costume de bergers, comme nous en sommes convenus;
-peut-être derrière quelque buisson trouverons-nous madame Dulcinée
-désenchantée, ce qui vous ravira. Que si Votre Grâce se meurt du chagrin
-d'avoir été vaincue, rejetez-en sur moi toute la faute, et dites qu'on
-vous a culbuté parce que j'avais mal sanglé Rossinante. Et puis
-n'avez-vous pas vu dans vos livres qu'il arrive souvent aux chevaliers
-de se culbuter les uns les autres, et que tel est vaincu aujourd'hui,
-qui demain revient vainqueur?
-
-Rien de plus vrai, ajouta Samson Carrasco et à cet égard le bon Sancho a
-raison.
-
-
-Doucement, mes amis, reprit don Quichotte, les oiseaux sont dénichés.
-J'ai été fou, mais à cette heure, je viens de recouvrer la raison; j'ai
-été don Quichotte de la Manche, et maintenant, je le répète, me voilà
-redevenu Alonzo Quixano. Puissent mon repentir et ma sincérité me rendre
-l'estime que Vos Grâces avaient pour moi. Que le seigneur notaire
-continue:
-
-
-Item, je lègue tous mes biens meubles et immeubles à Antonia Quixana, ma
-nièce ici présente, après qu'on aura prélevé, sur le plus clair de ma
-succession, les sommes nécessaires au service des legs que je fais, en
-commençant par les gages de ma gouvernante pour tout le temps qu'elle
-m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un habillement. Je nomme pour
-mes exécuteurs testamentaires le seigneur curé et le seigneur bachelier
-Samson Carrasco, ici présents;
-
-
-Item, ma volonté est que si Antonia Quixana, ma nièce, veut se marier,
-on s'assure d'abord, et cela par enquête judiciaire, que l'homme qu'elle
-épouse ne sait pas même ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans
-le cas contraire, et si cependant ma nièce persiste à l'épouser, je veux
-qu'elle perde tout ce que je lui lègue, et mes exécuteurs testamentaires
-pourront employer la somme en œuvres pies, à leur volonté;
-
-Item, je supplie ces seigneurs, mes exécuteurs testamentaires, si de
-fortune ils venaient à rencontrer l'auteur qui a composé, dit-on, une
-idée intitulée: _Seconde partie des aventures de don Quichotte de la
-Manche_, de le prier de ma part, avec toutes sortes d'instances, de me
-pardonner l'occasion que je lui ai si involontairement donnée d'écrire
-tant et de si énormes sottises; car je quitte cette vie avec un
-véritable remords de lui en avoir fourni le prétexte.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-Telle fut la fin de l'_ingénieux don Quichotte de la Manche_ (page 618).]
-
-Son testament signé et scellé, notre héros fut pris d'une grande
-défaillance, et s'étendit dans son lit. On s'empressa de lui porter
-secours; mais pendant les trois jours qu'il vécut encore, il
-s'évanouissait à chaque instant. La maison était sens dessus dessous;
-néanmoins la nièce mangeait de bon appétit, la gouvernante portait des
-santés; Sancho prenait ses ébats; tant l'espoir d'un prochain héritage
-suffit pour adoucir dans le cœur du légataire le sentiment de regret
-que devrait y laisser la perte du défunt.
-
-Enfin, don Quichotte expira après avoir reçu les sacrements, et prononcé
-à plusieurs reprises les plus énergiques malédictions contre les livres
-de chevalerie. Le notaire déclara n'avoir jamais vu dans les livres
-qu'aucun chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisiblement et
-aussi chrétiennement que don Quichotte, lequel rendit l'âme, je veux
-dire mourut, au milieu de la douleur et des larmes de tous ceux qui
-l'entouraient. Le voyant expiré, le curé pria le notaire d'attester
-comme quoi Alonzo Quixano le Bon, communément appelé don Quichotte de la
-Manche, était passé de cette vie en l'autre, et décédé naturellement;
-ajoutant que s'il lui demandait cette attestation c'était pour empêcher
-que, contrairement à la vérité, un faux cid Hamet Ben-Engeli le
-ressuscitât, et composât sur ses prouesses d'interminables histoires.
-
-
-Telle fut la fin de l'_ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche_,
-dont cid Hamet ne voulut pas indiquer le pays natal, afin que toutes les
-villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'insigne honneur
-de l'avoir vu naître et de le compter parmi leurs enfants, comme le
-firent sept villes de la Grèce à propos d'Homère[134]. On ne dira rien
-ici des pleurs de Sancho Panza, de la nièce et de la gouvernante, ni des
-épitaphes, assez originales, composées pour la tombe de Don Quichotte.
-Voici cependant celle qu'y inscrivit Samson Carrasco:
-
-
- «Ci-gît le redoutable hidalgo qui porta si loin la valeur, que la mort
- ne put triompher de lui, même en le mettant au tombeau.
-
- «Il brava l'univers entier, dont il fut l'admiration et l'effroi, et
- son bonheur fut de mourir sage après avoir vécu fou!»
-
-
- [134] En écrivant ces lignes, il semble que Cervantes ait eu le
- pressentiment qu'un jour huit villes d'Espagne se disputeraient
- l'honneur de l'avoir vu naître.
-
-Ici le très-sage cid Hamet dit à sa plume:
-
-
- «O ma petite plume, bien ou mal taillée, je ne sais, tu vas demeurer
- suspendue à ce fil de laiton; là tu resteras des siècles, à moins que
- de présomptueux historiens ne t'enlèvent de cette place pour te
- profaner. S'ils l'osaient, crie leur:
-
- «Halte-là, félons, halte-là; que personne ne me touche; car cette
- entreprise, bon roi, à moi seul était réservée[135].
-
- «Pour moi seul, oui, pour moi seul naquit don Quichotte et moi pour
- lui. Il sut agir et moi écrire. Nous ne faisons qu'un, en dépit du
- pseudonyme écrivain qui osa, et qui peut-être oserait encore écrire
- avec une lourde plume d'oie les prouesses de mon vaillant chevalier.
- Mais ce n'est pas là un fardeau à sa taille, ni un thème pour son
- esprit sec et froid. Si d'aventure tu parviens à le connaître,
- conseille-lui de laisser reposer en paix les os fatigués et déjà
- pourris de don Quichotte, et de ne pas essayer de le ressusciter,
- contre les priviléges de la mort, en le tirant de la sépulture où il
- gît étendu tout de son long, hors d'état de faire une sortie et une
- troisième campagne[136]! Pour livrer au ridicule celles de tant de
- chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, et qui ont si
- franchement désopilé nationaux et étrangers. En agissant ainsi, tu
- rempliras le devoir du chrétien, lequel doit toujours s'efforcer de
- donner un bon conseil à un ennemi. Quant à moi, je serai heureux et
- fier d'avoir retiré de mes écrits le fruit que j'en attendais; car mon
- seul désir était de couvrir d'un ridicule justement mérité les fausses
- et extravagantes histoires des livres de chevalerie, déjà frappés à
- mort par celle de mon véritable don Quichotte, et qui bientôt sans
- doute tomberont pour ne plus se relever. Adieu.»
-
-
- [135] Ce passage est la traduction de quatre vers d'un ancien
- romancero.
-
- [136] A la fin de son livre, l'imitateur Avellaneda avait annoncé une
- troisième partie.
-
-
-FIN DE DON QUICHOTTE
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- NOTICE SUR CERVANTES III
-
- PORTRAIT DE CERVANTES, PAR LUI-MÊME XIII
-
- DÉDICACE A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO, COMTE DE LEMOS XV
-
- PRÉFACE DE LA PREMIÈRE PARTIE 2
-
- UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION 4
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
-
- LIVRE PREMIER
-
- CHAP. I. Qui traite de la qualité et des habitudes de
- l'ingénieux don Quichotte 5
-
- II. Qui traite de la première sortie que fit l'ingénieux
- don Quichotte 8
-
- III. Où l'on raconte de quelle plaisante manière don
- Quichotte fut armé chevalier 12
-
- IV. De ce qui arriva à notre chevalier quand il fut sorti
- de l'hôtellerie 16
-
- V. Où se continue le récit de la disgrâce de notre
- chevalier 20
-
- VI. De la grande et agréable enquête que firent le curé
- et le barbier dans la bibliothèque de notre chevalier 23
-
- VII. De la seconde sortie de notre bon chevalier don
- Quichotte de la Manche 27
-
- VIII. Du beau succès qu'eut le valeureux don Quichotte dans
- l'épouvantable et inouïe aventure des moulins à vent 31
-
-
- LIVRE DEUXIÈME
-
- IX. Où se conclut et se termine l'épouvantable combat du
- brave Biscaïen et du Manchois 36
-
- X. Du gracieux entretien qu'eut don Quichotte avec
- Sancho Panza son écuyer 39
-
- XI. De ce qui arriva à don Quichotte avec les chevriers 42
-
- XII. De ce que raconta un berger à ceux qui étaient avec
- don Quichotte 46
-
- XIII. Où se termine l'histoire de la bergère Marcelle, avec
- d'autres événements 84
-
- XIV. Où sont rapportés les vers désespérés du berger
- défunt, et autres choses non attendues 55
-
-
- LIVRE TROISIÈME
-
- XV. Où l'on raconte la désagréable aventure qu'éprouva
- don Quichotte en rencontrant les muletiers Yangois 58
-
- XVI. De ce qui arriva à notre chevalier dans l'hôtellerie
- qu'il prenait pour un château 63
-
- XVII. Où se continuent les travaux innombrables du vaillant
- don Quichotte et de son écuyer dans la malencontreuse
- hôtellerie, prise à tort pour un château 67
-
- XVIII. Où l'on raconte l'entretien que don Quichotte et
- Sancho Panza eurent ensemble, avec d'autres aventures
- dignes d'être rapportées 72
-
- XIX. Du sage et spirituel entretien que Sancho eut avec
- son maître, de la rencontre qu'ils firent d'un corps
- mort, ainsi que d'autres événements fameux 80
-
- XX. De la plus étonnante aventure qu'ait jamais
- rencontrée aucun chevalier errant, et de laquelle don
- Quichotte vint à bout à peu de frais 84
-
- XXI. Qui traite de la conquête de l'armet de Mambrin, et
- autres choses arrivées à notre invincible chevalier 92
-
- XXII. Comment don Quichotte donna la liberté à une quantité
- de malheureux qu'on menait, malgré eux, où ils ne
- voulaient pas aller 100
-
- XXIII. De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la
- Sierra Morena, et de l'une des plus rares aventures
- que rapporte cette véridique histoire 107
-
- XXIV. Où se continue l'aventure de la Sierra Morena 115
-
- XXV. Des choses étranges qui arrivèrent au vaillant
- chevalier de la Manche dans la Sierra Morena, et de
- la pénitence qu'il fit, à l'imitation du Beau
- Ténébreux 120
-
- XXVI. Où se continuent les raffinements d'amour du galant
- chevalier de la Manche, dans la Sierra Morena 131
-
- XXVII. Comment le curé et le barbier vinrent à bout de leur
- dessein, avec d'autres choses dignes d'être racontées 136
-
-
- LIVRE QUATRIÈME
-
- XXVIII. De la nouvelle et agréable aventure qui arriva au
- curé et au barbier dans la Sierra Morena 144
-
- XXIX. Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour
- tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence
- qu'il accomplissait 152
-
- XXX. Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle
- Dorothée, ainsi que d'autres choses non moins
- divertissantes 159
-
- XXXI. Du plaisant dialogue qui eut lieu entre don Quichotte
- et Sancho, son écuyer, avec d'autres événements 165
-
- XXXII. Qui traite de ce qui arriva dans l'hôtellerie à don
- Quichotte et à sa compagnie 172
-
- XXXIII. Où l'on raconte l'aventure du Curieux malavisé 176
-
- XXXIV. Où se continue la nouvelle du Curieux malavisé 183
-
- XXXV. Qui traite de l'effroyable bataille que livra don
- Quichotte à des outres de vin rouge, et où se termine
- la nouvelle du Curieux malavisé 191
-
- XXXVI. Qui traite d'autres intéressantes aventures arrivées
- dans l'hôtellerie 196
-
- XXXVII. Où se poursuit l'histoire de la princesse Micomicon,
- avec d'autres plaisantes aventures 200
-
- XXXVIII. Où se continue le curieux discours que fit don
- Quichotte sur les lettres et sur les armes 206
-
- XXXIX. Où le captif raconte sa vie et ses aventures 209
-
- XL. Où se continue l'histoire du captif 214
-
- XLI. Où le captif termine son histoire 220
-
- XLII. De ce qui arriva de nouveau dans l'hôtellerie, et de
- plusieurs autres choses qui méritent d'être connues 230
-
- XLIII. Où l'on raconte l'intéressante histoire du garçon
- muletier, avec d'autres événements extraordinaires
- arrivés dans l'hôtellerie 235
-
- XLIV. Où se poursuivent les événements inouïs de
- l'hôtellerie 240
-
- XLV. Où l'on achève de vérifier les doutes sur l'armet de
- Mambrin et sur le bât de l'âne, avec d'autres
- aventures aussi véritables 245
-
- XLVI. De la grande colère de don Quichotte, et d'autres
- choses admirables 250
-
- XLVII. Qui contient diverses choses 255
-
- XLVIII. Suite du discours du chanoine sur le sujet des livres
- de chevalerie 261
-
- XLIX. De l'excellente conversation de don Quichotte et de
- Sancho Panza 265
-
- L. De l'agréable dispute du chanoine et de don Quichotte 270
-
- LI. Contenant ce que raconta le chevrier 274
-
- LII. Du démêlé de don Quichotte avec le chevrier, et de la
- rare aventure des pénitents, que le chevalier acheva
- à la sueur de son corps 277
-
-
- SECONDE PARTIE
-
- PRÉFACE DE LA SECONDE PARTIE 291
-
- CHAP. I. De ce qui se passa entre le curé et le barbier avec
- don Quichotte, au sujet de sa maladie 293
-
- II. Qui traite de la grande querelle qu'eut Sancho Panza
- avec la nièce et la gouvernante, ainsi que d'autres
- plaisants événements 300
-
- III. Du risible entretien qu'eurent ensemble don
- Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson
- Carrasco 303
-
- IV. Où Sancho Panza répond aux questions et éclaircit les
- doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d'autres
- événements dignes d'être racontés 308
-
- V. Du spirituel, profond et gracieux entretien de Sancho
- et de sa femme, avec d'autres événements dignes
- d'heureuse souvenance 311
-
- VI. Qui traite de ce qui arriva à don Quichotte avec sa
- nièce et sa gouvernante, et l'un des plus importants
- chapitres de cette histoire 315
-
- VII. De ce qui se passa entre don Quichotte et son écuyer,
- ainsi que d'autres événements on ne peut plus dignes
- de mémoire 318
-
- VIII. De ce qui arriva à don Quichotte et à Sancho en
- allant voir Dulcinée 323
-
- IX. Où l'on raconte ce qu'on y verra 328
-
- X. Où l'on raconte le stratagème qu'employa Sancho pour
- enchanter Dulcinée, avec d'autres événements non
- moins plaisants que véritables 331
-
- XI. De l'étrange aventure du char des Cortès de la mort 336
-
- XII. De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don
- Quichotte, avec le grand chevalier des Miroirs 340
-
- XIII. Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage avec
- le piquant dialogue qu'eurent ensemble les écuyers 343
-
- XIV. Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage 348
-
- XV. Quels étaient le chevalier des Miroirs et l'écuyer au
- grand nez 355
-
- XVI. De ce qui arriva à don Quichotte avec un chevalier de
- la Manche 356
-
- XVII. De la plus grande preuve de courage qu'ait jamais
- donnée don Quichotte, et de l'heureuse fin de
- l'aventure des lions 362
-
- XVIII. De ce qui arriva à don Quichotte dans la maison de
- don Diego 368
-
- XIX. De l'aventure du berger amoureux, et de plusieurs
- autres chose 373
-
- XX. Des noces de Gamache, et de ce qu'y fit Basile 378
-
- XXI. Suite des noces de Gamache, et des choses étranges
- qui y arrivèrent 383
-
- XXII. De l'aventure inouïe de la caverne de Montesinos,
- dont le malheureux don Quichotte vint à bout 387
-
- XXIII. Des admirables choses que l'incomparable don
- Quichotte prétendit avoir vues dans la profonde
- caverne de Montesinos, et dont l'invraisemblance et
- la grandeur font que l'on tient cette aventure pour
- apocryphe 392
-
- XXIV. Où l'on verra mille babioles aussi ridicules qu'elles
- sont nécessaires pour l'intelligence de cette
- véridique histoire 399
-
- XXV. De l'aventure du braiment de l'âne, de celle du
- joueur de marionnettes, et des divinations admirables
- du singe 403
-
- XXVI. De la représentation du tableau avec d'autres choses
- qui ne sont en vérité que mauvaises 409
-
- XXVII. Où l'on apprend ce qu'étaient maître Pierre et son
- singe, avec le fameux succès qu'eut don Quichotte
- dans l'aventure du braiment, qu'il ne termina pas
- comme il avait pensé 415
-
- XXVIII. Des grandes choses que dit Ben-Engeli, et que saura
- celui qui les lira s'il les lit avec attention 419
-
- XXIX. De la fameuse aventure de la barque enchantée 422
-
- XXX. De ce qui arriva à don Quichotte avec une belle
- chasseresse 426
-
- XXXI. Qui traite de plusieurs grandes choses 429
-
- XXXII. De la réponse que fit don Quichotte aux invectives de
- l'ecclésiastique 434
-
- XXXIII. De la conversation qui eut lieu entre la duchesse et
- Sancho Panza, conversation digne d'être lue avec
- attention 443
-
- XXXIV. Des moyens qu'on trouva pour désenchanter Dulcinée 447
-
- XXXV. Suite des moyens qu'on prit pour désenchanter
- Dulcinée, etc. 452
-
- XXXVI. De l'étrange et inouïe aventure de la duègne
- Doloride, appelée la comtesse Trifaldi, et d'une
- lettre que Sancho écrivit à sa femme 456
-
- XXXVII. Suite de la fameuse aventure de la duègne Doloride 459
-
- XXXVIII. Où la duègne Doloride raconte son aventure 460
-
- XXXIX. Suite de l'étonnante et mémorable histoire de la
- comtesse Trifaldi 464
-
- XL. Suite de cette aventure, avec d'autres choses de même
- importance 466
-
- XLI. De l'arrivée de Chevillard, et de la fin de cette
- longue et terrible aventure 470
-
- XLII. Des conseils que don Quichotte donna à Sancho Panza
- touchant le gouvernement de l'île, etc. 476
-
- XLIII. Suite des conseils que don Quichotte donna à Sancho 480
-
- XLIV. Comment Sancho alla prendre possession du
- gouvernement de l'île, et de l'étrange aventure qui
- arriva à don Quichotte dans le château 483
-
- XLV. Comment le grand Sancho prit possession de son île,
- et de la manière dont il gouverna 488
-
- XLVI. De l'épouvantable charivari que reçut don Quichotte
- pendant qu'il rêvait à l'amour d'Altisidore 492
-
- XLVII. Suite du gouvernement du grand Sancho Panza 495
-
- XLVIII. De ce qui arriva à don Quichotte avec la señora
- Rodriguez, et d'autres choses aussi admirables 501
-
- XLIX. De ce qui arriva à Sancho Panza, en faisant la ronde
- dans son île 506
-
- L. Des enchanteurs qui fouettèrent la señora Rodriguez
- et qui égratignèrent don Quichotte 513
-
- LI. Suite du gouvernement de Sancho Panza 519
-
- LII. Aventure de la seconde Doloride, autrement la señora
- Rodriguez 524
-
- LIII. De la fin du gouvernement de Sancho Panza 528
-
- LIV. Qui traite des choses relatives à cette histoire et
- non à d'autres 532
-
- LV. De ce qui arriva à Sancho en chemin 536
-
- LVI. De l'étrange combat de don Quichotte et du laquais
- Tosilos, au sujet de la fille de la señora Rodriguez 540
-
- LVII. Comment don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui
- lui arriva avec la belle Altisidore, demoiselle de la
- duchesse 543
-
- LVIII. Comment don Quichotte rencontra aventures sur
- aventures, et en si grand nombre, qu'il ne savait de
- quel côté se tourner 546
-
- LIX. De ce qui arriva à don Quichotte, et que l'on peut
- véritablement appeler une aventure 553
-
- LX. De ce qui arriva à don Quichotte en allant à
- Barcelone 558
-
- LXI. De ce qui arriva à don Quichotte à son entrée dans
- Barcelone, avec d'autres choses qui semblent plus
- vraies que raisonnables 566
-
- LXII. Aventure de la tête enchantée, ainsi que d'autres
- enfantillages qu'on ne peut s'empêcher de raconter 567
-
- LXIII. Du plaisant résultat qu'eut pour Sancho sa visite aux
- galères, et de l'aventure de la belle Morisque 575
-
- LXIV. De l'aventure qui causa le plus de chagrin à don
- Quichotte parmi toutes celles qui lui fussent jamais
- arrivées 580
-
- LXV. Où l'on fait connaître qui était le chevalier de la
- Blanche-Lune, et où l'on raconte la délivrance de don
- Gregorio, ainsi que d'autres événements 583
-
- LXVI. Qui traite de ce que verra celui qui voudra le lire 586
-
- LXVII. De la résolution que prit don Quichotte de se faire
- berger tout le temps qu'il était obligé de ne point
- porter les armes 589
-
- LXVIII. Aventure de nuit, qui fut plus sensible à Sancho qu'à
- don Quichotte 592
-
- LXIX. De la plus surprenante aventure qui soit arrivée à
- don Quichotte dans tout le cours de cette grande
- histoire 596
-
- LXX. Qui traite de choses fort importantes pour
- l'intelligence de cette histoire 599
-
- LXXI. Où Sancho se met en devoir de désenchanter Dulcinée 603
-
- LXXII. Comment don Quichotte et Sancho arrivèrent à leur
- village 607
-
- LXXIII. De ce que don Quichotte rencontra, et qu'il imputa à
- mauvais présage 610
-
- LXXIV. Comme quoi don Quichotte tomba malade, du testament
- qu'il fit, et de sa mort 614
-
- FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
-
-[Illustration]
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
-
-
-
-
-[Illustration: MIGUEL DE CERVANTES SAAVEDRA.]
-
-[Illustration]
-
-VIE DE CERVANTES
-
-
-D'une fenêtre de son palais d'où l'on dominait le cours du Mançanarès,
-un de ces mélancoliques souverains qui régnèrent sur l'Espagne pendant
-plus d'un siècle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine
-aride et désolée qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'à
-son manteau rapiécé on reconnaissait aisément pour un de ces pauvres
-étudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du
-fleuve un livre à la main. On le voyait à chaque pas interrompre sa
-lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser échapper de longs
-éclats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurément cet homme
-est fou, s'écria-t-il; ou bien il lit _Don Quichotte_. Un page, dépêché
-tout exprès, revint bientôt confirmer ce que le roi avait soupçonné; en
-effet, l'étudiant lisait _Don Quichotte_.
-
-L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarité de ses
-contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres générations,
-Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547 à Alcala de
-Hénarès, petite ville des environs de Madrid. De même que pour Homère,
-plusieurs villes[137] se disputèrent après sa mort l'honneur de l'avoir
-vu naître; mais un registre baptistaire, récemment découvert dans
-l'église de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin à ces prétentions en
-fournissant la preuve authentique que Alcala de Hénarès avait été son
-berceau. Sa famille, originaire des Asturies, était venue s'établir en
-Castille. Dès le treizième siècle, le nom de Cervantes figure parmi les
-vainqueurs de Séville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les
-Mores de cette noble cité. Il y eut des Cervantes parmi les conquérants
-du nouveau monde. Dans les premières années du quatorzième siècle, un
-Cervantes était corrégidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes,
-épousa, vers 1540, une noble dame, doña Leonor Cortinas, qui lui donna
-deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce
-dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons
-esquisser la vie.
-
- [137] Ces villes sont Madrid, Séville, Tolède, Lucena, Esquivias,
- Alcazar de San Juan, Consuegra et Alcala de Hénarès.
-
-On ne sait rien sur les premières années de Cervantes. Seulement, par
-une allusion qu'il fait à son enfance[138], nous savons qu'une
-instinctive curiosité et un vif désir de s'instruire lui faisaient
-ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous
-apprend encore que son goût pour le théâtre se développa en voyant jouer
-le fameux Lope de Rueda, acteur et poëte tout à la fois. On croit que le
-jeune Cervantes fit ses premières études à Alcala, sa ville natale, et
-qu'ensuite il fut envoyé à Salamanque, qui était alors la plus célèbre
-université de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on
-appelle encore la rue des Mores (_calle de los Moros_).
-
- [138] _Don Quichotte_, Ire partie, livre III, ch. IX.
-
-Plus tard, nous retrouvons Cervantes à Madrid chez l'humaniste Lopez de
-Hoyos. Ce Lopez, chargé par l'_Ayuntamiento_ (municipalité) de Madrid de
-la composition des allégories et devises en vers qui devaient orner le
-catafalque de la reine Élisabeth de Valois dans la cérémonie des
-funérailles qu'on lui préparait, se fait aider par quelques-uns de ses
-élèves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aimé, figure au
-premier rang. Aussi, dans la relation des obsèques de la reine, que
-Lopez publia peu après, le mentionne-t-il avec éloge comme auteur d'une
-épitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une élégie où le jeune poëte
-prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encouragé par ce premier
-succès, Cervantes composa un petit poëme pastoral appelé _Filena_, puis
-quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Tels
-furent ses débuts dans la poésie.
-
-Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-être toute sa vie
-voué au culte des Muses. Mais un drame mystérieux s'était accompli dans
-le sombre palais de l'Escurial. L'héritier du trône, l'infant don
-Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, précédant de deux mois
-seulement dans la tombe la reine Élisabeth de Valois. Le pontife qui
-occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un
-fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en
-qualité de légat extraordinaire, porter au roi ses compliments de
-condoléance sur ce double événement. Mais Philippe avait impérieusement
-défendu qu'on lui parlât jamais de son fils. Il accueillit
-très-froidement le légat, qui ne tarda pas à recevoir ses passe-ports
-avec ordre de quitter la Péninsule. Dans son court séjour à Madrid, ce
-prince de l'Église voulut voir le jeune poëte qui s'était distingué par
-cette touchante élégie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut
-présenté et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal désirait se
-l'attacher en qualité de secrétaire ou de valet de chambre (_camarero_).
-La tentation était grande pour un esprit aventureux comme celui de
-Cervantes: il accepta avec empressement, et bientôt il fut en route pour
-l'Italie. A cette époque, un jeune gentilhomme ne croyait pas déroger en
-se mettant au service de la pourpre romaine, assuré qu'il était
-d'obtenir quelque bonne prébende.
-
-A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de
-Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle _la
-ville de la courtoisie, le rendez-vous des étrangers_, et pour laquelle
-il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces
-méridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le
-frappèrent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa
-patrie, publia le poëme de _Galatée_, on put voir par le charme et la
-fraîcheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur
-avaient été vives et profondes.
-
-Arrivé dans la ville éternelle, Cervantes en visita les musées, en
-étudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosité
-satisfaite, après quinze mois passés à Rome, ne se sentant aucune
-vocation pour l'Église, il quitta l'antichambre du cardinal et courut
-s'enrôler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don
-Diego de Urbina qu'il fit sa première campagne et l'apprentissage de son
-nouveau métier. Il avait alors vingt-deux ans.
-
-[Illustration: Quoique malade de la fièvre, Cervantes montra une grande
-intrépidité (page VI).]
-
-Le moment était propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la
-Croix venait de se rallumer. Une _ligue sainte_ unissait le pape, Venise
-et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des
-Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer.
-Longtemps cherchés sans succès, les Turcs furent enfin rencontrés par
-les chrétiens au fond du golfe de Lépante (7 octobre 1571). L'action,
-engagée au milieu du jour, se termina par une des plus signalées
-victoires dont l'histoire fasse mention. La galère sur laquelle était
-embarqué Cervantes, appelée _la Marquesa_, chargée d'attaquer _la
-Capitane_ d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand étendard
-d'Égypte, et tua cinq cents hommes à l'ennemi. Quoique malade de la
-fièvre, placé, sur ses vives instances, au poste le plus périlleux avec
-douze soldats d'élite, Cervantes montra une grande intrépidité, et,
-malgré deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième qui le
-priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter
-son poste qu'après la fuite des infidèles. Fier d'avoir pris part à
-cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses écrits «la
-plus glorieuse qu'aient vue les siècles passés et que verront les
-siècles à venir,» il montra depuis lors avec un légitime orgueil les
-cicatrices qu'il portait «comme autant d'étoiles faites pour guider les
-autres au ciel de l'honneur.»
-
-Une expédition contre Tunis qui suivit de près, et à laquelle il prit
-part avec son frère Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se
-distinguer dans les rangs de cette célèbre infanterie espagnole
-(_tercios_) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la
-terre sous ses mousquets.
-
-L'hôpital de Messine le reçut brisé des suites de ces deux campagnes; il
-y resta languissant près de neuf mois. Enfin, guéri de ses blessures, il
-sollicita et obtint un congé. Muni des plus hautes attestations sur son
-intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples
-sur la frégate _el Sol_, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont
-il était séparé depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en
-compagnie de son frère Rodrigo, du général d'artillerie Carillo de
-Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui
-retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les
-plus cruelles épreuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le bâtiment
-que montait Cervantes fut rencontré, à la hauteur des îles Baléares, par
-une escadrille barbaresque aux ordres du farouche renégat arnaute
-Dali-Mami. Le combat s'engage, et après une résistance désespérée la
-frégate espagnole, forcée de se rendre, est conduite en triomphe dans le
-port d'Alger.
-
-Dans la répartition du butin, Cervantes était tombé au pouvoir de
-Dali-Mami. En dépouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que
-cruel, avait trouvé les lettres de recommandation données au brave
-soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important
-dont il pouvait tirer une forte rançon, il commença par le faire charger
-de chaînes et l'accabla des plus mauvais traitements.
-
-C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet héroïsme de la
-patience, «cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-être
-plus grande que la première.» Notre but n'est pas de raconter ici toutes
-les phases de son séjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit
-pour briser ses fers, l'une échoua par la trahison d'un More auquel il
-s'était confié, les autres par la grandeur des obstacles ou la
-défaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-même nous
-a fait le récit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du
-CAPTIF[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'après cinq ans du plus
-horrible esclavage, menacé à tout instant de la mort et l'écartant
-chaque fois à force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la
-captivité, signalée par les incidents les plus romanesques, fournirait à
-lui seul, dit un historien contemporain[141], la matière d'un volume,
-fut racheté par les soins et l'intercession des Frères de la Merci, qui
-s'imposèrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin,
-devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile
-pour l'Espagne, où, en abordant, il dut goûter l'une des plus grandes
-joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver: «celle de recouvrer la
-liberté et de revoir son pays.» Ainsi fut conservé au monde un des plus
-nobles cœurs qui aient honoré l'humanité, et aux lettres le rare génie
-auquel elles allaient devoir une éternelle illustration.
-
- [139] Historien et poëte espagnol.
-
- [140] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XXXIX, XL, XLI.
-
- [141] Le Père Haedo (_Historia de Argel_).
-
-Revenu dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir jamais,
-Cervantes se trouvait sans ressources; son père était mort et sa mère
-avait, pour aider à sa délivrance, engagé le peu de bien qui lui
-restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frère
-Rodrigo la campagne des Açores, dont la soumission devait compléter
-celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conquérir à son maître.
-
-Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rôle dans la vie de
-Cervantes. Pendant un séjour qu'il fit à Lisbonne, avant de s'embarquer
-pour les Açores, son esprit vif et ingénieux lui avait ouvert l'accès de
-plusieurs sociétés. Dans l'une d'elles, une noble dame s'éprit pour lui
-d'une vive passion; il en eut une fille à laquelle il donna le nom
-d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, même après
-s'être marié; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne terminée,
-ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune
-récompense malgré ses blessures et ses glorieux services, il abandonna
-la carrière militaire.
-
-L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de _Galatée_,
-qu'il publia peu de temps après son mariage, fut composé sous
-l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, caché
-sous le nom d'Élicio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses
-amours avec Galatée, bergère habitante des mêmes rivages. Il venait en
-effet d'épouser une fille noble et pauvre de la petite ville
-d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de
-beauté, car on voit figurer dix poules[142] dans le détail de la faible
-dot qu'elle apportait à son époux. Voilà donc Cervantes, chef d'une
-famille qui se composait, avec sa mère, sa femme et sa fille naturelle,
-de ses deux sœurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans.
-
- [142] Éloge de Cervantes par don Jose Mon de Fuentes.
-
-La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin,
-Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti
-d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au
-théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il
-débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (_el Trato de
-Argel_), les Mœurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son
-propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue
-véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut
-suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer _Numancia_
-(la destruction de Numance). On applaudit dans _Numancia_ le tableau
-des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant
-épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa
-mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à
-Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et
-n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de
-l'ancienne. «J'osai le premier dans _Numancia_, dit Cervantes,
-personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres
-moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres
-pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il,
-consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet
-accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer
-les auteurs tombés.»
-
-L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à
-s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il
-avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois,
-et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses
-comédies[143].
-
- [143] Lope de Véga a composé plus de dix-huit cents pièces de théâtre.
-
-Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut
-contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait
-vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un
-certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des
-approvisionnements pour cette immense _armada_, pour cette flotte
-invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les
-tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres.
-Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la
-capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait
-déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre,
-sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît
-plus.
-
-Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf
-quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il
-connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et
-beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des
-beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié
-avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur
-sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant
-traducteur de l'_Aminte_ du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la
-peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son
-séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles:
-car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres
-un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort
-du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où
-il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce
-sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à
-Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion.
-
-Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son
-commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon
-Freire de Lima, pour être envoyé à la _Contaduria_, trésorerie de
-Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant
-l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en
-même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de
-la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste.
-Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on
-le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans
-le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son
-emploi.
-
-[Illustration:
-Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
-
-C'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence
-(page X).]
-
-Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq
-années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville,
-jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet
-intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de
-corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche.
-La connaissance qu'il montre des localités et des mœurs de cette
-province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez
-longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il
-était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg
-d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce
-qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de
-Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la
-Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On
-montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée LA
-CASA DE MEDRANO (_la maison de Medrano_), comme l'endroit où Cervantes
-fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état
-fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a
-gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé
-de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre
-commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent
-dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là
-pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (_hijo
-del entendimiento_), et qu'il en écrivit les premières pages. Il
-fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et
-une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de
-travail le berceau d'un livre tel que _Don Quichotte_.
-
- [144] C'est pour cela qu'il commence _Don Quichotte_ par ces mots:
- «Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le
- nom...»
-
-En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour
-quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à
-cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux
-favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états
-de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce
-puissant dispensateur des grâces, cet _Atlas_, comme il l'appelle, _du
-poids de cette monarchie_. Là encore une déception l'attendait.
-Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une
-fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa
-pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en
-prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.
-
-Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du _Don
-Quichotte_: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége;
-mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la
-dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier
-descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au
-premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes
-lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un
-seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture,
-qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la
-première partie de _Don Quichotte_ parut (1605).
-
-Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe
-pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques
-années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage
-avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui
-lui a longtemps survécu.
-
- [145] _Treinta mil volumenes se han impreso de mi historia_; _Don
- Quichotte_, IIe partie, ch. XVI.
-
-Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen
-approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de
-continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de _Don
-Quichotte_. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de
-Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement
-pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de
-sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et
-insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes
-voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin
-faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom
-de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse
-grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient,
-Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et
-se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se
-consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant
-sous les traits du _Misanthrope_, de même le soldat mutilé de Lépante,
-l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de _Galatée_ et de
-_Numancia_, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et,
-pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage,
-miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte
-d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué
-devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le
-héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime _bâtonné_, si j'ose
-m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses
-misères, une œuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois
-railleur et sympathique, _comédie aux cent actes divers_, épopée
-burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à
-coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit
-humain.
-
-«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable;
-il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en
-même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie
-de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse
-allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le
-dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la
-tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la
-cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble
-héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce
-qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de
-Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens.
-
-La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme
-toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La
-troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre
-lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse
-en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son
-théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter
-cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait _ni de
-grâce ni de style_. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de
-quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier
-une suite de _Don Quichotte_, dans laquelle il s'empare de l'idée du
-livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il
-effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le
-commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont
-tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a
-qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire
-impudent ajoutait l'insulte à l'ironie.
-
- [146] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XLVIII.
-
- [147] Cervantes lui-même nous apprend que, par suite de sa blessure à
- la bataille de Lépante, il avait perdu le mouvement de la main gauche.
-
-«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la
-seconde partie du _Don Quichotte_, au moins égale, sinon supérieure à la
-première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de
-bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui
-ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne
-trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû
-oublier.»
-
-Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se
-montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle
-prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à
-travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du
-moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de
-bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de
-mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco,
-sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal
-instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être
-gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté
-de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.
-
-La première partie du _Don Quichotte_ avait été dédiée au duc de Bejar.
-En échange de l'oubli dont il sauvait ce désœuvré de noble sang, ainsi
-l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut
-rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus
-reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde
-partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se
-déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de
-Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt
-quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son cœur pour
-d'aussi maigres bienfaits.
-
-Trois ans avant la publication de la seconde partie de _Don Quichotte_,
-Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant
-son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient
-seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et
-badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires _Novelas
-ejemplares_, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et
-agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur
-qui lui a valu de la part du célèbre auteur de _Don Juan_, Tirso de
-Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses
-Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons
-ici; il avait 66 ans.
-
- [148] A cette époque, il fut judiciairement expulsé du logement qu'il
- occupait à Madrid, rue du _Duc d'Albe_, au coin de San-Isidro; il se
- réfugia dans un autre modeste réduit, rue _del Leon_, nº 20, au coin
- de celle de _Francos_, où il mourut.
-
-[Illustration: Il s'écria: «Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot»
-(page XV).]
-
-
- PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MÊME.
-
- «Cher lecteur,
-
- «Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux
- châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé,
- quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle
- était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu
- nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais
- état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint
- assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non
- fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la
- _Galatée_, de _Don Quichotte de la Manche_, et d'autres œuvres qui
- courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On
- l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.»
-
-Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi
-paraître un petit poëme intitulé: _le Voyage au Parnasse_, dans lequel
-on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans
-cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour
-passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue,
-mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a
-de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui,
-d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des
-poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un
-siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie
-ton manteau et assieds-toi dessus.--Hélas! Sire, répondis-je, faites
-attention que je n'ai pas de manteau.--Ton mérite sera ton manteau, me
-dit Apollon.--Je me tus, et je restai debout.»
-
-On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche,
-et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en
-est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède,
-le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la
-censure de la seconde partie du _Don Quichotte_:
-
-«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant
-été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes
-français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec
-curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la
-seconde partie du _Don Quichotte_ dont je faisais l'examen. A peine le
-nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté
-à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait
-en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir
-l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de
-joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa
-fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat,
-gentilhomme et pauvre.--«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel
-homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor
-public?--Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son
-compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant
-pauvre, il enrichisse par ses œuvres le monde entier.»
-
-Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût
-manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté
-d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon
-l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à
-l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque
-la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à
-Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami.
-
- [149] M. Dumas-Hinard.
-
-Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté
-Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était
-rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant
-tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de
-sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu
-l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de _Persiles et
-Sigismonde_, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque
-gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.
-
-«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant
-d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de
-grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt
-en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que
-survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était
-habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria:
-Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont
-prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où
-sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne
-croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit
-un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui
-a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il
-sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il
-s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce _fameux tout_,
-ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots
-m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie
-à ne pas lui répondre sur le même ton.--Seigneur, lui dis-je, vous vous
-trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel
-Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des
-noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler
-de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une
-hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand
-même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre
-Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira
-sans autre remède.--Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des
-fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il
-me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout
-doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche
-que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire
-ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier
-de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes
-au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...»
-
-
-Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril,
-après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de
-_Persiles et Sigismonde_ au comte de Lemos, qui revenait d'Italie
-prendre la présidence du conseil:
-
-
- A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO
-
- COMTE DE LEMOS
-
- «Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui
- commence par ces mots: _Le pied dans l'étrier_, me revient à la
- mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je
- puis la commencer à peu près dans les mêmes termes.
-
- «_Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce
- billet[150]._
-
- «Hier ils m'ont donné l'extrême-onction, et aujourd'hui je vous écris
- ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accroît, l'espérance
- diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de
- temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-être que la joie de la
- revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais
- s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel
- s'accomplisse: du moins V. E. connaîtra mes vœux; qu'elle sache
- qu'elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui prouver
- son attachement, même au delà de la mort.
-
- «Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.»
-
- Madrid, 19 avril 1616.
-
- [150] Puesto ya el pie en el estribo
- Con las ansias de la muerte
- Gran señor, esta te escribo.
-
-
-Il expira le 23 avril 1616, âgé de 69 ans, et plein de cette résignation
-chrétienne qu'il avait toujours professée. Ses obsèques furent sans
-aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chassée par la pauvreté de
-la maison paternelle, avait depuis quelque temps déjà prononcé ses vœux
-et s'était retirée dans un couvent. Quant à lui, l'ingratitude et
-l'abandon qu'il éprouva pendant sa vie devaient le suivre même après sa
-mort, car on ignore où repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota
-d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'ingénieux chevalier Don Quichotte d
- la Manche, by Michel Cervantes
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INGÉNIEUX CHEVALIER DON ***
-
-***** This file should be named 42524-0.txt or 42524-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/2/5/2/42524/
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-