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Roux - -Translator: Charles Furne - -Release Date: April 15, 2013 [EBook #42524] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DON QUICHOTTE DE LA MANCHE *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - L'orthographe et la typographie sont conformes à l'édition papier. - Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont été corrigées. - - - - - L'INGÉNIEUX CHEVALIER - DON QUICHOTTE - DE LA MANCHE - - - PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1 - - - - - L'INGÉNIEUX CHEVALIER - DON QUICHOTTE - DE LA MANCHE - - PAR - - MICHEL CERVANTES - - TRADUCTION NOUVELLE - PAR CH. FURNE - - - ILLUSTRÉE DE 160 DESSINS PAR G. ROUX - GRAVÉS PAR YON ET PERRICHON - - [Illustration] - - PARIS - FURNE, JOUVET ET C{IE}, ÉDITEURS - RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 45 - - - - - L'INGÉNIEUX CHEVALIER - DON QUICHOTTE - DE LA - MANCHE - - [Illustration] - - - - -PRÉFACE - - -En te présentant ce livre enfant de mon esprit, ai-je besoin de te -jurer, ami lecteur, que je voudrais qu'il fût le plus beau, le plus -ingénieux, le plus parfait de tous les livres? Mais, hélas! je n'ai pu -me soustraire à cette loi de la nature qui veut que chaque être engendre -son semblable. Or, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal -cultivé tel que le mien, sinon un sujet bizarre, fantasque, rabougri et -plein de pensées étranges qui ne sont jamais venues à personne? De plus, -j'écris dans une prison, et un pareil séjour, siége de toute -incommodité, demeure de tout bruit sinistre, est peu favorable à la -composition d'un ouvrage, tandis qu'un doux loisir, une paisible -retraite, l'aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des -eaux, la tranquillité de l'âme, rendraient fécondes les Muses les plus -stériles. - -Je sais que la tendresse fascine souvent les yeux d'un père, au point de -lui faire prendre pour des grâces les imperfections de son enfant; c'est -pourquoi je m'empresse de te déclarer que don Quichotte n'est pas le -mien; il n'est que mon fils adoptif. Aussi je ne viens pas, les larmes -aux yeux, suivant l'usage, implorer humblement pour lui ton indulgence; -libre de ton opinion, maître absolu de ta volonté comme le roi l'est de -ses gabelles, juge-le selon ta fantaisie; tu sais du reste notre -proverbe: Sous mon manteau, je tue le roi[1]. Te voilà donc bien averti -et dispensé envers moi de toute espèce de ménagements; le bien ou le mal -que tu diras de mon ouvrage ne te vaudra de ma part pas plus d'inimitié -que de reconnaissance. - - [1] Debajo de mi manto, el rey mato. - -J'aurais voulu te l'offrir sans ce complément obligé qu'on nomme -préface, et sans cet interminable catalogue de sonnets et d'éloges qu'on -a l'habitude[2] de placer en tête de tous les livres; car bien que -celui-ci m'ait donné quelque peine à composer, ce qui m'a coûté le plus, -je dois en convenir, cher lecteur, c'est la préface que tu lis en ce -moment; bien des fois j'ai pris, quitté, repris la plume, sans savoir -par où commencer. - - [2] Cette coutume, alors générale, était surtout très-suivie en - Espagne. - -J'étais encore dans un de ces moments d'impuissance, mon papier devant -moi, la plume à l'oreille, le coude sur la table et la joue dans la -main, quand je fus surpris par un de mes amis, homme d'esprit et de bon -conseil, lequel voulut savoir la cause de ma profonde rêverie. Je lui -confessai que le sujet de ma préoccupation était la préface de mon -histoire de don Quichotte, et qu'elle me coûtait tant d'efforts, que -j'étais sur le point de renoncer à mettre en lumière les exploits du -noble chevalier. - -Et pourtant, ajoutais-je, comment se risquer à publier un livre sans -préface? Que dira de moi ce sévère censeur qu'on nomme le public, -censeur que j'ai négligé depuis si longtemps, quand il me verra -reparaître vieux et cassé[3], avec un ouvrage maigre d'invention, pauvre -de style, dépourvu d'érudition, et, ce qui est pis encore, sans -annotations en marges et sans commentaires, tandis que nos ouvrages -modernes sont tellement farcis de sentences d'Aristote, de Platon et de -toute la troupe des philosophes, que, dans son enthousiasme, le lecteur -ne manque jamais de porter aux nues ces ouvrages comme des modèles de -profonde érudition? Et qu'est-ce, bon Dieu, quand leurs auteurs en -arrivent à citer la sainte Écriture! Oh! alors, on les prendrait pour -quelque saint Thomas, ou autre fameux docteur de l'Église; en effet, ils -ont tant de délicatesse et de goût, qu'ils se soucient fort peu de -placer après le portrait d'un libertin dépravé un petit sermon chrétien, -si joli, mais si joli, que c'est plaisir de le lire et de l'entendre. -Vous voyez bien que mon ouvrage va manquer de tout cela, que je n'ai -point de notes ni de commentaires à la fin de mon livre, qu'ignorant les -auteurs que j'aurais pu suivre, il me sera impossible d'en donner, comme -tous mes confrères, une table alphabétique commençant par Aristote et -finissant par Xénophon, ou par Zoïle et Zeuxis, quoique celui-ci soit un -peintre et l'autre un critique plein de fiel. - - [3] Cervantes avait cinquante-sept ans lorsqu'il publia la première - partie du _Don Quichotte_. - -Mais ce n'est pas tout; mon livre manquera encore de ces sonnets -remplis d'éloges pour l'auteur, dont princes, ducs, évêques, grandes -dames et poëtes célèbres, font ordinairement les frais (quoique, avec -des amis comme les miens, il m'eût été facile de m'en pourvoir et des -meilleurs); aussi tant d'obstacles à surmonter m'ont-ils fait prendre la -résolution de laisser le seigneur don Quichotte enseveli au fond des -archives de la Manche, plutôt que de le mettre au jour dénué de ces -ornements indispensables qu'un maladroit de mon espèce désespère de -pouvoir jamais lui procurer. C'était là le sujet de la rêverie et de -l'indécision où vous m'avez surpris. - -A ces paroles, mon ami partit d'un grand éclat de rire. Par ma foi, -dit-il, vous venez de me tirer d'une erreur où j'étais depuis longtemps: -je vous avais toujours cru homme habile et de bons sens, mais je viens -de m'apercevoir qu'il y a aussi loin de vous à cet homme-là que de la -terre au ciel. Comment de semblables bagatelles, et si faciles à -obtenir, ont-elles pu vous arrêter un seul instant, accoutumé que vous -êtes à aborder et à vaincre des difficultés bien autrement sérieuses? En -vérité, je gagerais que ce n'est pas insuffisance de votre part, mais -simplement paresse ou défaut de réflexion. M'accordez-vous quelque -confiance? Eh bien, écoutez-moi, et vous allez voir de quelle façon je -saurai aplanir les obstacles qui vous empêchent de publier l'histoire de -votre fameux don Quichotte de la Manche, miroir et fleur de la -chevalerie errante. - -Dieu soit loué! m'écriai-je; mais comment parviendrez-vous à combler ce -vide et à débrouiller ce chaos? - -Ce qui vous embarrasse le plus, répliqua mon ami, c'est l'absence de -sonnets et d'éloges dus à la plume d'illustres personnages pour placer -en tête de votre livre? Eh bien, qui vous empêche de les composer -vous-même et de les baptiser du nom qu'il vous plaira de leur donner? -Attribuez-les au prêtre Jean des Indes[4], ou à L'empereur de -Trébizonde: vous savez qu'ils passent pour d'excellents écrivains. Si, -par hasard, des pédants s'avisent de contester et de critiquer pour -semblable peccadille, souciez-vous-en comme d'un maravédis; allez, -allez, quand même le mensonge serait avéré, on ne coupera pas la main -qui en sera coupable. Pour ce qui est des citations marginales, faites -venir à propos quelques dictons latins, ceux que vous savez par coeur ou -qui ne vous donneront pas grand'peine à trouver. Par exemple, avez-vous -à parler de l'esclavage et de la liberté? qui vous empêche de mettre - - Non bene pro toto libertas venditur auro. - -Traitez-vous de la mort? citez sur-le-champ: - - Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas - Regumque turres.... - - [4] Personnage proverbial, comme l'est encore le juif errant. - -S'il est question de l'amour que Dieu commande d'avoir pour son ennemi, -l'Écriture sainte ne nous dit-elle pas: _Ego autem dico vobis, diligite -inimicos vestros_? S'il s'agit de mauvaises pensées, recourez à -l'Évangile: _De corde exeunt cogitationes malæ_. Pour l'instabilité de -l'amitié, Caton vous prêtera son distique: - - Donec eris felix, multos numerabis amicos; - Tempora si fuerint nubila, solus eris[5]. - - [5] C'est à tort que Cervantes attribue ces vers à Caton; ils sont - d'Ovide. - -Avec ces bribes de latin amenées à propos, vous passerez pour un érudit, -et par le temps qui court, cela vaut honneur et profit. - -Quant aux notes et commentaires qui devront compléter votre livre, voici -comment vous pourrez procéder en toute sûreté. Vous faut-il un géant? -prenez-moi Goliath, et avec lui vous avez un commentaire tout fait; vous -direz: Le géant Golias ou Goliath était un Philistin que le berger David -tua d'un coup de fronde dans la vallée de Térébinthe, ainsi qu'il est -écrit au _Livre des Rois_, chapitre..... Voulez-vous faire une excursion -dans le domaine des sciences, en géographie, par exemple? eh bien, -arrangez-vous pour parler du Tage, et vous avez là une magnifique -période! Dites: Le fleuve du Tage fut ainsi nommé par un ancien roi des -Espagnes, parce qu'il prend sa source en tel endroit, et qu'il a son -embouchure dans l'Océan, où il se jette après avoir baigné les murs de -la célèbre et opulente ville de Lisbonne, il passe pour rouler un sable -d'or, etc., etc. Voulez-vous parler de brigands? je vous recommande -l'histoire de Cacus. Vous faut-il des courtisanes? l'évêque de -Mondonedo[6] vous fournira des Samies, des Laïs, des Flores. S'agit-il -de démons femelles? Ovide vous offre sa Médée. Sont-ce des magiciennes -ou enchanteresses? vous avez Calypso dans Homère et Circé dans Virgile. -En fait de grands capitaines, Jules César se peint lui-même dans ses -_Commentaires_, et Plutarque vous fournira mille Alexandre. Enfin si -vous avez à traiter de l'amour, avec deux onces de langue italienne, -Léon Hébreu[7] vous donnera pleine mesure; et s'il vous répugne de -recourir à l'étranger, nous avons en Espagne le Traité de Fonseca sur -l'Amour de Dieu, dans lequel se trouve développé tout ce que l'homme le -plus exigeant peut désirer en semblable matière. Chargez-vous seulement -d'indiquer les sources où vous puiserez, et laissez-moi le soin des -notes et des commentaires; je me charge de remplir vos marges, et de -barbouiller quatre feuilles de remarques par-dessus le marché. - - [6] Don Antonio de Guevara, auteur de la notable histoire des _Trois - Amoureuses_. - - [7] Rabbin, portugais qui a écrit les _Dialogues d'amour_. - -Mais, il me semble, en vérité, que votre ouvrage n'a aucun besoin de ce -que vous dites lui manquer, puisqu'en fin de compte vous n'avez voulu -faire qu'une satire des livres de chevalerie, qu'Aristote n'a pas -connus, dont Cicéron n'a pas eu la moindre idée, et dont saint Basile ne -dit mot. Ces fantastiques inventions n'ont rien à démêler avec les -réalités de l'histoire, ni avec les calculs de la géométrie, les règles -et les arguments de la rhétorique. Vous n'avez pas sans doute la -prétention de convertir les gens, comme veulent le faire tant de vos -confrères qui mêlent le sacré et le profane, mélange coupable et -indécent que doit sévèrement réprouver tout esprit vraiment chrétien! -Bien exprimer ce que vous avez à dire, voilà votre but; ainsi, plus -l'imitation sera fidèle, plus votre ouvrage approchera de la perfection. -Si donc vous n'en voulez qu'aux livres de chevalerie, pourquoi emprunter -des sentences aux philosophes, des citations à la sainte Écriture, des -fables aux poëtes, des discours aux rhéteurs, des miracles aux saints? -Faites seulement que votre phrase soit harmonieuse et votre récit -intéressant; que votre langage, clair et précis, rende votre intention -sans obscurité ni équivoque; tâchez surtout qu'en vous lisant, le -mélancolique ne puisse s'empêcher de rire, que l'ignorant s'instruise, -que le connaisseur admire, que le sage se croie tenu de vous louer. -Surtout visez constamment à détruire cette ridicule faveur qu'ont -usurpée auprès de tant de gens les livres de chevalerie; et, par ma foi, -si vous en venez à bout, vous n'aurez pas accompli une mince besogne. - -J'avais écouté dans un grand silence ce que disait mon ami; ses raisons -frappèrent tellement mon esprit que, sans répliquer, je les tins, à -l'instant même, pour excellentes, et je résolus d'en faire cette -préface, dans laquelle tu reconnaîtras, cher lecteur, le grand sens d'un -tel conseiller, et ma bonne fortune qui me l'avait envoyé si à propos. -Tu y trouveras aussi ton compte, puisque, sans autre préliminaire, tu -vas passer à l'histoire naïve et sincère de ce don Quichotte de la -Manche, regardé par les habitants de la plaine de Montiel comme le plus -chaste des amants et le plus vaillant des chevaliers. Mais je ne -voudrais pas trop exagérer le service que tu me dois pour t'avoir fait -connaître un héros si recommandable; je demande seulement que tu me -saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Panza, -dans la personne duquel tu trouveras, je l'espère, rassemblées toutes -les grâces _écuyéresques_ éparses dans la foule vaine et insipide des -livres de chevalerie. - -Sur ce, que Dieu te conserve, cher lecteur, sans m'oublier cependant. - - - - -UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION - -Comme Homère, comme Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantes, a eu un -grand nombre de traducteurs; et cependant après tant d'essais, le -chef-d'oeuvre de cet immortel écrivain _Don Quichotte_, en un mot, est -encore et restera toujours à traduire. - -Notre admiration pour Cervantes et pour la chevaleresque patrie qui l'a -vu naître nous a depuis longtemps inspiré le désir et fait prendre la -résolution de tenter cette périlleuse aventure. Aussi, pour nous y -préparer, avons-nous lu et relu l'inimitable roman de _Gil Blas_, ce -modèle accompli de l'art du conteur. - -Dans les lettres, obscur ouvrier de la onzième heure, nous n'avons pas -la prétention d'avoir atteint le but que tant d'autres, avant nous, ont -poursuivi avec constance et quelquefois avec bonheur; mais dans la -mesure de nos forces, et par une version fidèle que nous nous sommes -efforcé de rendre agréable, nous avons cherché à augmenter le nombre des -admirateurs d'un des plus beaux génies dont s'honore l'humanité. - -C'est le résultat de cette tentative que nous soumettons au public. - - CH. FURNE. - - - - -[Illustration] - -L'INGÉNIEUX CHEVALIER - -DON QUICHOTTE - -DE LA MANCHE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -LIVRE PREMIER--CHAPITRE PREMIER - -QUI TRAITE DE LA QUALITÉ ET DES HABITUDES DE L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE - - -Dans un petit bourg de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le -nom[8], vivait naguère un de ces hidalgos qui ont lance au râtelier, -rondache antique, vieux cheval et lévrier de chasse.--Une _olla_[9], -bien plus souvent de boeuf[10] que de mouton, un _saupiquet_[11] le -soir, le vendredi des lentilles, des abatis de bétail le samedi, et le -dimanche quelques pigeonneaux outre l'ordinaire, emportaient les trois -quarts de son revenu; le reste payait son justaucorps de panne de soie, -avec chausses et mules de velours pour les jours de fête, car d'habitude -notre hidalgo se contentait d'un surtout de la bonne laine du pays. Une -gouvernante qui avait passé quarante ans, une nièce qui n'en avait pas -vingt, et un valet qui savait travailler aux champs, étriller un cheval -et manier la serpette, composaient toute sa maison. Son âge frisait la -cinquantaine; il était de complexion robuste, maigre de visage, sec de -corps, fort matinal et grand chasseur. Parmi les historiens, -quelques-uns ont dit qu'il s'appelait Quisada ou Quesada, d'autres le -nomment Quixana. Au reste cela importe peu, pourvu que notre récit ne -s'écarte en aucun point de l'exacte vérité. - - [8] Argamasilla de Alba; on y montre encore une antique maison où la - tradition locale place la prison de Cervantes. - - [9] _Olla_, pot-au-feu. - - [10] En Espagne, le boeuf est moins estimé que le mouton. - - [11] _Salpicon_, saupiquet, émincé de viande avec une sauce qui excite - l'appétit. - -Or, il faut savoir que dans ses moments de loisir, c'est-à-dire à peu -près toute l'année, notre hidalgo s'adonnait à la lecture des livres de -chevalerie avec tant d'assiduité et de plaisir, qu'il avait fini par en -oublier l'exercice de la chasse et l'administration de son bien. Son -engouement en vint même à ce point, qu'il vendit plusieurs pièces de -bonne terre pour acquérir ces sortes d'ouvrages; aussi en amassa-t-il un -si grand nombre qu'il en emplit sa maison. - -Mais, parmi ces livres, aucun n'était plus de son goût que ceux du -célèbre Feliciano de Silva[12]. Les faux brillants de sa prose le -ravissaient, et ses propos quintessenciés lui semblaient autant de -perles; il admirait ses cartels de défis, et surtout ses tirades -galantes où se trouvaient ces mots: _La raison de la déraison que vous -faites à ma raison, affaiblit tellement ma raison, que ce n'est pas sans -raison que je me plains de votre beauté_; et cet autre passage vraiment -incomparable: _Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le -secours des étoiles vous fortifient et vous font méritante des mérites -que mérite votre grandeur_. - - [12] Feliciano de Silva, auteur de la _Chronique des très-vaillants - Chevaliers_. - -Le jugement de notre pauvre hidalgo se perdait au milieu de toutes ces -belles phrases; il se donnait la torture pour les approfondir et leur -arracher un sens des entrailles, ce que n'aurait pu faire le grand -Aristote lui-même, fût-il ressuscité exprès pour cela. Il s'accommodait -mal des innombrables blessures que faisait ou recevait don Belianis; -car, malgré toute la science des chirurgiens qui l'ont guéri, un si -intrépide batailleur, disait-il, doit avoir le corps couvert de -cicatrices, et le visage, de balafres. Mais il n'en louait pas moins -dans l'auteur l'ingénieuse façon dont il termine son livre par la -promesse d'une inénarrable aventure. Plus d'une fois il fut tenté de -prendre la plume afin de l'achever, ce qu'il eût fait sans doute et même -avec succès, si depuis longtemps déjà il n'eût roulé dans sa tête de -plus importantes pensées. Souvent il disputait avec le curé de son -village, homme docte qui avait étudié à Siguenza[13], sur la question de -savoir lequel était meilleur chevalier, de Palmerin d'Angleterre, ou -d'Amadis de Gaule. Le barbier du village, maître Nicolas, prétendait que -personne n'allait à la taille du chevalier Phébus, et que si quelqu'un -pouvait lui être comparé, c'était le seul don Galaor, parce qu'avec des -qualités qui le rendaient propre à tout, ce Galaor n'était point un -dameret, un langoureux comme son frère Amadis, à qui d'ailleurs il ne le -cédait en rien quant à la vaillance. - - [13] Siguenza est dit ironiquement. - -Bref, notre hidalgo se passionna tellement pour sa lecture, qu'il y -passait les nuits du soir au matin, et les jours du matin au soir, si -bien qu'à force de toujours lire et de ne plus dormir, son cerveau se -dessécha, et qu'il finit par perdre l'esprit. L'imagination remplie de -tout ce fatras, il ne rêvait qu'enchantements, querelles, défis, -combats, blessures, déclarations galantes, tourments amoureux et autres -extravagances semblables; et ces rêveries saugrenues s'étaient si bien -logées dans sa tête, que pour lui il n'existait pas au monde d'histoires -plus certaines et plus authentiques. - -Il disait que le cid Ruy-Dias avait été certes un bon chevalier, mais -qu'il était loin de valoir le chevalier de l'Ardente-Épée, qui, d'un -seul revers avait pourfendu deux féroces et monstrueux géants. Bernard -de Carpio lui semblait l'emporter encore, parce que, à Ronceveaux, -s'aidant fort à propos de l'artifice d'Hercule lorsqu'il étouffa entre -ses bras Antée, fils de la Terre, il avait su mettre à mort Roland -l'enchanté. Il vantait beaucoup aussi le géant Morgan, qui, seul de -cette race orgueilleuse et farouche, s'était toujours montré plein de -courtoisie. Mais son héros par excellence, c'était Renaud de Montauban, -surtout quand il le voyait sortir de son château pour détrousser les -passants, ou, franchissant le détroit, courir en Barbarie dérober cette -idole de Mahomet qui était d'or massif, à ce que raconte l'histoire. -Quant à ce traître de Ganelon, afin de pouvoir lui administrer cent -coups de pieds dans les côtes, il aurait de bon coeur donné sa -gouvernante et même sa nièce par-dessus le marché. - -Enfin, la raison l'ayant abandonné sans retour, il en vint à former le -plus bizarre projet dont jamais fou se soit avisé. Il se persuada qu'il -était convenable et même nécessaire, tant pour le service de son pays -que pour sa propre gloire, de se faire chevalier errant et de s'en aller -de par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, -défendre les opprimés, redresser les torts, et affronter de tels dangers -que s'il en sortait à son honneur, sa renommée ne pouvait manquer d'être -immortelle. Le pauvre rêveur se voyait déjà couronné par la force de son -bras, et, pour le moins en possession de l'empire de Trébizonde. - -Plein de ces agréables pensées, et emporté par le singulier plaisir -qu'il y trouvait, il ne songea plus qu'à passer du désir à l'action. -Son premier soin fut de déterrer les pièces d'une vieille armure, qui, -depuis longtemps couverte de moisissure et rongée par la rouille, gisait -oubliée dans un coin de sa maison. Il les nettoya et les rajusta de son -mieux, mais grand fut son chagrin quand au lieu du heaume complet il -s'aperçut qu'il ne restait plus que le morion. Son industrie y suppléa, -et avec du carton il parvint à fabriquer une espèce de demi-salade, qui, -emboîtée avec le morion, avait toute l'apparence d'une salade entière. -Aussitôt, pour la mettre à l'épreuve, il tira son épée et lui en -déchargea deux coups dont le premier détruisit l'ouvrage d'une semaine. -Cette fragilité lui déplut fort: afin de s'assurer contre un tel péril -il se mit à refaire son armet, et cette fois il ajouta en dedans de -légères bandes de fer. Satisfait de sa solidité, mais peu empressé de -risquer une seconde expérience, il le tint désormais pour un casque de -la plus fine trempe. - -Cela fait, notre hidalgo alla visiter sa monture; et quoique la pauvre -bête eût plus de tares que de membres, et fût de plus chétive apparence -que le cheval de Gonèle[14] CUI TANTUM PELLIS ET OSSA FUIT, il lui -sembla que ni le Bucéphale d'Alexandre, ni le Babieça du Cid, ne -pouvaient lui être comparés. Il passa quatre jours entiers à chercher -quel nom il lui donnerait, disant qu'il n'était pas convenable que le -cheval d'un si fameux chevalier, et de plus si excellent par lui-même, -entrât en campagne sans avoir un nom qui le distinguât tout d'abord. -Aussi se creusait-il l'esprit pour lui en composer un qui exprimât ce -que le coursier avait été jadis et ce qu'il allait devenir: le maître -changeant d'état, le cheval, selon lui, devait changer de nom et -désormais en porter un conforme à la nouvelle profession qu'il -embrassait. Après beaucoup de noms pris, quittés, rognés, allongés, -faits et défaits, il s'arrêta à celui de ROSSINANTE[15], qui lui parut -tout à la fois sonore, retentissant, significatif, et bien digne, en -effet, de la première de toutes les rosses du monde. - - [14] Bouffon du duc de Ferrare au quinzième siècle, dont le cheval - n'avait que la peau et les os. - - [15] ROCIN-ANTES, _Rosse auparavant_. - -Une fois ce nom trouvé pour son cheval, il voulut s'en donner un à -lui-même, et il y consacra encore huit jours, au bout desquels il se -décida enfin à s'appeler DON QUICHOTTE, ce qui a fait penser aux auteurs -de cette véridique histoire que son nom était Quixada et non Quesada, -comme d'autres l'ont prétendu. Mais, venant à se souvenir que le -valeureux Amadis ne s'était pas appelé Amadis tout court, et que pour -rendre à jamais célèbre le nom de son pays, il l'avait ajouté au sien, -en se faisant appeler Amadis de Gaule, notre hidalgo, jaloux de -l'imiter, voulut de même s'appeler don Quichotte de la Manche, persuadé -qu'il illustrait sa patrie en la faisant participer à la gloire qu'il -allait acquérir. - -Après avoir fourbi ses armes, fait avec un morion une salade entière, -donné un nom retentissant à son cheval, et en avoir choisi un tout aussi -noble pour lui-même, il se tint pour assuré qu'il ne manquait plus rien, -sinon une dame à aimer, parce qu'un chevalier sans amour est un arbre -sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme. En effet, que pour la -punition de mes péchés, se disait-il, ou plutôt grâce à ma bonne étoile, -je vienne à me trouver face à face avec un géant, comme cela arrive sans -cesse aux chevaliers errants, que je le désarçonne au premier choc et le -pourfende par le milieu du corps, ou seulement le réduise à merci, -n'est-il pas bien d'avoir une dame à qui je puisse l'envoyer en présent, -afin qu'arrivé devant ma douce souveraine, il lui dise en l'abordant, -d'une voix humble et soumise: «Madame, je suis le géant Caraculiambro, -seigneur de l'île de Malindrania, qu'a vaincu en combat singulier votre -esclave, l'invincible et jamais assez célébré don Quichotte de la -Manche. C'est par son ordre que je viens me mettre à vos genoux devant -Votre Grâce, afin qu'elle dispose de moi selon son bon plaisir.» - -Oh! combien notre hidalgo fut heureux d'avoir inventé ce beau discours, -et surtout d'avoir trouvé celle qu'il allait faire maîtresse de son -coeur, instituer dame de ses pensées! C'était, à ce que l'on croit, la -fille d'un laboureur des environs, jeune paysanne de bonne mine, dont il -était devenu amoureux sans que la belle s'en doutât un seul instant. -Elle s'appelait Aldonza Lorenzo. Après lui avoir longtemps cherché un -nom qui, sans trop s'écarter de celui qu'elle portait, annonçât -cependant la grande dame et la princesse, il finit par l'appeler -DULCINÉE DU TOBOSO, parce qu'elle était native d'un village appelé le -Toboso, nom, à son avis, noble, harmonieux, et non moins éclatant que -ceux qu'il avait choisis pour son cheval et pour lui-même. - - - - -CHAPITRE II - -QUI TRAITE DE LA PREMIÈRE SORTIE QUE FIT L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE - - -Ces préliminaires accomplis, notre hidalgo ne voulut pas différer plus -longtemps de mettre à exécution son projet, se croyant déjà responsable -de tous les maux que son inaction laissait peser sur la terre, torts à -redresser, dettes à satisfaire, injures à punir, outrages à venger. -Ainsi sans se confier à âme qui vive, et sans être vu de personne, un -matin avant le jour (c'était un des plus chauds du mois de juillet), il -s'arme de pied en cap, enfourche Rossinante, et, lance au poing, -rondache au bras, visière baissée, il s'élance dans la campagne, par la -fausse porte de sa basse-cour, ravi de voir avec quelle facilité il -venait de donner carrière à son noble désir. Mais à peine fut-il en -chemin, qu'assailli d'une fâcheuse pensée, peu s'en fallut qu'il -n'abandonnât l'entreprise. Il se rappela tout à coup que n'étant point -armé chevalier, les lois de cette profession lui défendaient d'entrer -en lice avec aucun chevalier; et que le fût-il, il n'avait droit, comme -novice, de porter que des armes blanches, c'est-à-dire sans devise sur -l'écu, jusqu'à ce qu'il en eût conquis une par sa valeur. Ce scrupule le -tourmentait; mais, sa folie l'emportant sur toute considération, il -résolut de se faire armer chevalier par le premier qu'il rencontrerait, -comme il avait lu dans ses livres que cela s'était souvent pratiqué. -Quant à ses armes, il se promettait de les fourbir si bien, tout en -tenant la campagne, qu'elles deviendraient plus blanches que l'hermine. -S'étant donc mis l'esprit en repos, il poursuivit son chemin, -s'abandonnant à la discrétion de son cheval, et persuadé qu'en cela -consistait l'essence des aventures. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, imp. Furne, Jouvet et comp., édit. - -Dans ce moment survint l'hôtelier (p. 11).] - -Pendant qu'il cheminait enseveli dans ses pensées, notre chercheur -d'aventures se parlait à lui-même. Lorsque dans les siècles à venir sera -publié l'histoire de mes glorieux exploits, se disait-il, nul doute que -le sage qui tiendra la plume, venant à raconter cette première sortie -que je fais si matin, ne s'exprime de la sorte: A peine le blond Phébus -commençait à déployer sur la spacieuse face de la terre les tresses -dorées de sa belle chevelure, à peine les petits oiseaux, nuancés de -mille couleurs, saluaient des harpes de leurs langues, dans une douce et -mielleuse harmonie, l'Aurore au teint rose quittant la couche de son -vieil époux pour venir éclairer l'horizon castillan, que le fameux -chevalier don Quichotte de la Manche, désertant la plume paresseuse, -monta sur son fidèle Rossinante, et prit sa route à travers l'antique et -célèbre plaine de Montiel. C'était là qu'il se trouvait en ce moment. -Heureux âge, ajoutait-il, siècle fortuné qui verra produire au grand -jour mes incomparables prouesses, dignes d'être éternisées par le -bronze et le marbre, retracées par le pinceau, afin d'être données en -exemples aux races futures! Et toi, sage enchanteur, assez heureux pour -être le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, n'oublie pas, je -t'en conjure, mon bon Rossinante, ce cher compagnon de mes pénibles -travaux. - -Puis tout à coup, comme dans un transport amoureux: O Dulcinée! -s'écriait-il, souveraine de ce coeur esclave, à quelle épreuve vous le -soumettez en me bannissant avec la rigoureuse défense de reparaître -devant votre beauté! Du moins qu'il vous souvienne des tourments -qu'endure pour vous ce coeur votre sujet! A ces rêveries il en ajoutait -cent autres non moins extraordinaires, sans s'apercevoir que le soleil, -déjà bien haut sur l'horizon, lui dardait tellement sur la tête, qu'il -n'en fallait pas davantage pour fondre sa cervelle, s'il lui en était -resté quelque peu. - -Notre héros chemina ainsi tout le jour sans qu'il lui arrivât rien qui -mérite d'être raconté; ce qui le désespérait, tant il lui tardait de -trouver une épreuve digne de son courage. Quelques-uns prétendent que sa -première aventure fut celle du _puerto Lapice_[16]; d'autres, celle des -moulins à vent; mais tout ce que j'ai pu découvrir à ce sujet dans les -annales de la Manche, c'est qu'après avoir marché jusqu'au coucher du -soleil, son cheval et lui, demi-morts de faim, étaient si fatigués, -qu'ils pouvaient à peine se soutenir. En regardant de tous côtés s'il ne -découvrirait pas quelque abri où il pût se reposer, il aperçut, non loin -du chemin qu'il suivait, une auberge isolée, laquelle brilla à ses yeux -comme une étoile qui allait le conduire au port du salut. Pressant le -pas de son cheval, il y arriva comme le jour finissait. - - [16] En Espagne, on appelle _puerto_, port, un col ou passage dans les - montagnes. - -Sur la porte en ce moment prenaient leurs ébats deux de ces donzelles -dont on a coutume de dire qu'elles sont de bonne volonté; ces filles -allaient à Séville avec des muletiers qui s'étaient arrêtés là pour y -passer la nuit. Comme notre aventurier voyait partout ce qu'il avait lu -dans ses livres, il n'eut pas plus tôt aperçu cette misérable -hôtellerie, qu'il la prit pour un château avec ses quatre tourelles, ses -chapiteaux d'argent bruni reluisant au soleil, ses fossés, son -pont-levis, enfin tous les accessoires qui accompagnent ces sortes de -descriptions. A peu de distance il s'arrêta, et, retenant la bride de -son cheval, il attendit qu'un nain vînt se montrer aux créneaux pour -annoncer à son de trompe l'arrivée d'un chevalier; mais comme rien ne -paraissait, et que Rossinante avait hâte de gagner l'écurie, don -Quichotte avança de quelques pas et aperçut alors les deux filles en -question, qui lui parurent deux nobles damoiselles folâtrant devant la -porte du château. Un porcher qui passait en ce moment se mit à souffler -dans une corne pour rassembler son troupeau: persuadé qu'on venait de -donner le signal de sa venue, notre héros s'approcha tout à fait de ces -femmes, qui, à l'aspect imprévu d'un homme armé jusqu'aux dents, -rentrèrent précipitamment dans la maison. Devinant le motif de leur -frayeur, don Quichotte leva sa visière, et découvrant à moitié son sec -et poudreux visage, il leur dit d'un ton calme et doux: Timides vierges, -ne fuyez point, et ne redoutez de ma part aucune offense; la chevalerie, -dont je fais profession, m'interdit d'offenser personne, et surtout de -nobles damoiselles telles que vous paraissez. - -Ces femmes le regardaient avec étonnement et cherchaient de tous leurs -yeux son visage sous la mauvaise visière qui le couvrait; mais quand -elles s'entendirent appeler damoiselles, elles ne purent s'empêcher -d'éclater de rire. - -La modestie sied à la beauté, reprit don Quichotte d'un ton sévère, et -le rire qui procède de cause futile est une inconvenance. Si je vous -parle ainsi, ne croyez pas que ce soit pour vous affliger, ni pour -troubler la belle humeur où je vous vois, car la mienne n'est autre que -de vous servir. - -Ce langage et cette bizarre figure ne faisaient que redoubler les éclats -de leur gaieté; et cela sans doute eût mal tourné, si dans ce moment ne -fût survenu l'hôtelier, homme d'un énorme embonpoint, et par conséquent -très-pacifique. A l'aspect de cet étrange personnage tout couvert -d'armes dépareillées, il fut bien près de partager l'hilarité des deux -donzelles; mais, en voyant cet attirail de guerre, se ravisant, il dit à -l'inconnu: Seigneur chevalier, si Votre Grâce a besoin d'un gîte, sauf -le lit toutefois, car il ne m'en reste pas un seul, elle trouvera chez -moi tout à profusion. - -Aux avances courtoises du gouverneur du château (tels lui paraissaient -l'hôtellerie et l'hôtelier) don Quichotte répondit: Seigneur châtelain, -peu de chose me suffit; LES ARMES SONT MA PARURE, _et mes délassements -les combats_[17]. - - [17] Mis arreos son las armas, - Mi descanso el pelear. (_Romancero._) - -A ce nom de châtelain (_castellano_[18]), l'hôtelier crut que notre -aventurier le prenait pour un Castillan, lui qui était un franc -Andalous, et même de la plage de San Lucar, aussi voleur que Cacus, -aussi goguenard qu'un écolier ou qu'un page: En ce cas, lui dit-il, _la -couche de Votre Seigneurie doit être un dur rocher et son sommeil une -veille continuelle_[19]. S'il en est ainsi, vous pouvez mettre pied à -terre, sûr de trouver ici mille occasions pour une de passer -non-seulement la nuit, mais toute l'année sans dormir. En disant cela il -courut tenir l'étrier à don Quichotte, qui descendit de cheval avec -beaucoup de peine et d'efforts, comme un homme accablé du poids de ses -armes et qui depuis douze heures était encore à jeun. - - [18] Il y a ici un jeu de mots: en espagnol, _castellano_ veut dire - Castillan et châtelain. - - [19] Mi cama las duras peñas, - Mi dormir siempre velar. (_Romancero._) - -Le premier soin de notre héros fut de recommander sa monture, affirmant -que de toutes les bêtes qui dans le monde portaient selle, c'était -certainement la meilleure. En examinant Rossinante, l'hôtelier put se -convaincre qu'il en fallait rabattre plus de moitié; toutefois il le -conduisit à l'écurie, et revenant aussitôt près de son hôte, il le -trouva réconcilié avec les deux donzelles, qui s'empressaient à le -débarrasser de son armure. Elles lui avaient bien ôté la cuirasse et le -corselet; mais quand il fallut déboîter le gorgerin et enlever la -malheureuse salade, attachée par des rubans verts, il devint impossible -de défaire les noeuds sans les couper; aussi don Quichotte ne voulut -jamais y consentir, aimant mieux passer toute la nuit avec sa salade en -tête, ce qui lui faisait la plus plaisante figure qu'on pût imaginer. - -Pendant cette cérémonie, prenant toujours celles qui le désarmaient pour -de nobles damoiselles et les maîtresses de ce château, notre héros leur -débitait d'un air galant ces vers d'un vieux romancero: - - Vit-on jamais un chevalier, - Plus en faveur auprès des belles? - Don Quichotte est servi par elles, - Dames ont soin de son coursier. - -Rossinante est son nom, mesdames, et don Quichotte de la Manche celui de -votre serviteur, qui avait fait serment de ne point se découvrir avant -d'avoir accompli quelque grande prouesse. Le besoin d'ajuster la romance -de Lancelot à la situation où je me trouve fait que vous savez mon nom -plus tôt que je ne l'aurais voulu; mais viendra le temps, j'espère, où -Vos Gracieuses Seigneuries me donneront leurs ordres, où je serai -heureux de leur obéir et de mettre à leur service la valeur de mon bras. - -Peu accoutumées à de semblables discours, ces femmes ouvraient de grands -yeux et ne répondaient rien; à la fin pourtant, elles lui demandèrent -s'il voulait manger quelque chose. - -Volontiers, répondit don Quichotte; et, quoi que ce puisse être, tout -viendra fort à propos. - -Par malheur, c'était un vendredi, et il n'y avait dans toute -l'hôtellerie que les restes d'un poisson séché qu'on appelle en -Espagne, selon la province, morue, merluche ou truitelle. Elles le -prièrent de vouloir bien s'en contenter, puisque c'était la seule chose -qu'on pût lui offrir. - -Pourvu qu'il y ait un certain nombre de ces truitelles, répliqua don -Quichotte, cela équivaudra à une truite; car, me donner la monnaie d'une -pièce de huit réaux, ou la pièce entière, peu importe. D'autant qu'il en -est peut-être de la truitelle comme du veau, qui est plus tendre que le -boeuf, ou bien encore du chevreau, qui est plus délicat que le bouc. -Mais, quoi que ce soit, je le répète, qu'on l'apporte au plus vite; car, -pour supporter la fatigue et le poids des armes, il faut réconforter -l'estomac. - -Pour qu'il dînât au frais, une table fut dressée devant la porte de -l'hôtellerie, et l'hôtelier lui apporta un morceau de poisson mal -dessalé et plus mal cuit, avec un pain moisi plus noir que ses armes. -C'était un plaisant spectacle de le voir ainsi attablé, la tête emboîtée -dans son morion, visière et mentonnière en avant. Comme il avait peine à -se servir de ses mains pour porter les morceaux à sa bouche, une de ces -dames fut obligée de lui rendre ce service. Quant à le faire boire, ce -fut bien autre chose, et on n'y serait jamais parvenu, si l'hôtelier ne -se fût avisé de percer de part en part un long roseau et de lui en -introduire entre les dents un des bouts. Mais notre héros endurait tout -patiemment, plutôt que de laisser couper les rubans de son armet. Sur -ces entrefaites, un châtreur de porcs, qui rentrait à l'hôtellerie, -s'étant mis à siffler cinq ou six fois, cet incident acheva de lui -persuader qu'il était dans un fameux château, et qu'on lui faisait de la -musique pendant le repas. Alors la merluche fut pour lui de la truite, -le pain noir du pain blanc, les donzelles de grandes dames, l'hôtelier -le seigneur châtelain. Aussi était-il ravi de la résolution qu'il avait -prise, et du gracieux résultat de sa première sortie. Une seule chose -cependant le chagrinait au fond de l'âme: c'était de n'être point encore -armé chevalier, parce qu'en cet état, disait-il, on ne pouvait -légitimement entreprendre aucune aventure. - - - - -CHAPITRE III - -OU L'ON RACONTE DE QUELLE PLAISANTE MANIÈRE DON QUICHOTTE FUT ARMÉ -CHEVALIER - - -Tourmenté de cette pensée, il abrége son maigre repas, puis, se levant -brusquement, il appelle l'hôtelier, l'emmène dans l'écurie, et, après en -avoir fermé la porte, il se jette à deux genoux devant lui en disant: Je -ne me relèverai pas d'où je suis, illustre chevalier, que Votre -Seigneurie ne m'ait octroyé l'insigne faveur que j'ai à lui demander, -laquelle ne tournera pas moins à votre gloire qu'à l'avantage du genre -humain. - -En le voyant dans cette posture suppliante tenir un si étrange discours, -l'hôtelier le regardait tout ébahi, et s'opiniâtrait à le relever; mais -il n'y parvint qu'en promettant de faire ce qu'il désirait. - -Je n'attendais pas moins de votre courtoisie, seigneur, dit don -Quichotte. Le don que je vous demande et que vous promettez de -m'octroyer si obligeamment, c'est demain, à la pointe du jour, de -m'armer chevalier; mais au préalable, afin de me préparer à recevoir cet -illustre caractère que je souhaite avec ardeur, permettez-moi de faire -cette nuit la veille des armes dans la chapelle de votre château, après -quoi il me sera permis de chercher les aventures par toute la terre, -secourant les opprimés, châtiant les méchants, selon le voeu de la -chevalerie, et comme doit le faire tout chevalier errant que sa vocation -appelle à remplir une si noble tâche. - -[Illustration: Don Quichotte restait fièrement près de l'auge (p. 15).] - -L'hôtelier, rusé compère (on l'a vu déjà), et qui avait quelque soupçon -du jugement fêlé de son hôte, acheva de s'en convaincre en entendant un -semblable discours; aussi, pour s'apprêter de quoi rire, il voulut lui -donner satisfaction. Il lui dit qu'une pareille résolution montrait -qu'il était homme sage et de grand sens; qu'elle était d'ailleurs -naturelle aux hidalgos d'aussi haute volée qu'il paraissait être et que -l'annonçaient ses gaillardes manières; que lui-même, dans sa jeunesse, -s'était voué à cet honorable exercice; qu'il avait visité, en quête -d'aventures, plusieurs parties du monde, ne laissant dans les faubourgs -de Séville et de Malaga, dans les marchés de Ségovie, dans l'oliverie de -Valence, près des remparts de Grenade, sur la plage de San Lucar, et -dans les moindres cabarets de Tolède[20], aucun endroit où il eût -négligé d'exercer la légèreté de ses pieds ou la subtilité de ses mains, -causant une foule de torts, cajolant les veuves, débauchant les jeunes -filles, dupant nombre d'orphelins, finalement faisant connaissance avec -presque tous les tribunaux d'Espagne, ou peu s'en faut; après quoi, -ajouta-t-il, je suis venu me retirer dans ce château, où, vivant de mon -bien et de celui des autres, je m'empresse d'accueillir tous les -chevaliers errants, de quelque condition et qualité qu'ils soient, -seulement pour l'estime que je leur porte, et pourvu qu'ils partagent -avec moi leurs finances en retour de mes généreuses intentions. Notre -compère assura qu'il n'avait pas chez lui de chapelle pour faire la -veille des armes, parce qu'on l'avait abattue à seule fin d'en rebâtir -une toute neuve; mais qu'il était certain qu'en cas de nécessité, cette -veille pouvait avoir lieu où bon semblait, qu'en conséquence il -engageait son hôte à la faire dans la cour du château, où, dès la petite -pointe du jour, et avec l'aide de Dieu, s'achèverait la cérémonie -usitée; si bien que, dans quelques heures, il pourrait se vanter d'être -armé chevalier, autant qu'on pût l'être au monde. Notre homme finit en -lui demandant s'il portait de l'argent. - - [20] L'hôtelier donne ici la nomenclature des divers endroits - fréquentés par les vagabonds et les voleurs. - -Pas un maravédis, répondit don Quichotte, et dans aucune histoire je -n'ai lu qu'un chevalier errant en ai porté. - -Vous vous abusez étrangement, répliqua l'hôtelier: et soyez sûr que si -les historiens sont muets sur ce point, c'est qu'ils ont regardé comme -superflu de recommander une chose aussi simple que celle de porter avec -soi de l'argent et des chemises blanches. Tenez donc pour certain et -avéré que les chevaliers errants dont parlent les livres avaient à tout -événement la bourse bien garnie, et de plus une petite boîte d'onguent -pour les blessures. En effet, comment croire que ces chevaliers, exposés -à des combats incessants, au milieu des plaines et des déserts, eussent -là tout à point quelqu'un pour les panser; à moins cependant qu'un -enchanteur n'accourût à leur secours, amenant à travers les airs, sur un -nuage, quelque dame ou nain porteur d'une fiole d'eau d'une vertu telle, -qu'avec deux simples gouttes sur le bout de la langue ils se trouvaient -tout aussi dispos qu'auparavant: mais, à défaut de ces puissants amis, -croyez-le bien, ces chevaliers veillaient avec grand soin à ce que leurs -écuyers fussent pourvus d'argent, de charpie et d'onguent; et si par -hasard ils n'avaient point d'écuyer, cas fort rare, ils portaient -eux-mêmes tout cela dans une petite besace, sur la croupe de leur -cheval; car, cette circonstance exceptée, l'usage de porter besace était -peu suivi des chevaliers errants. C'est pourquoi, ajouta notre compère, -je vous donne le conseil et même au besoin l'ordre, comme à celui qui va -être mon filleul d'armes, de ne plus désormais vous mettre en route sans -argent; et soyez persuadé que, dans plus d'une occasion, vous aurez à -vous applaudir de cette prévoyance. - -Don Quichotte promit de suivre ce conseil, et, sans plus tarder, se -prépara à faire la veille des armes dans une basse-cour dépendante de -l'hôtellerie. Il rassembla toutes les pièces de son armure, les posa sur -une auge qui était près du puits; après quoi, la rondache au bras et la -lance au poing, il se mit à passer et à repasser devant l'abreuvoir, -d'un air calme et fier tout ensemble. Les gens de l'hôtellerie avaient -été mis au fait de la folie de cet inconnu, de ce qu'il appelait la -veille des armes, et de son violent désir d'être armé chevalier. Curieux -d'un spectacle si étrange, ils vinrent se placer à quelque distance, et -chacun put l'observer tout à son aise, tantôt se promenant d'un pas lent -et mesuré, tantôt s'appuyant sur sa lance et les yeux attachés sur son -armure. Quoique la nuit fût close, la lune répandait une clarté si vive, -qu'on distinguait aisément jusqu'aux moindres gestes de notre héros. - -Sur ces entrefaites, un des muletiers qui étaient logés dans -l'hôtellerie voulut faire boire ses bêtes; mais pour cela il fallait -enlever les armes de dessus l'abreuvoir. Don Quichotte, qui en le voyant -venir avait deviné son dessein, lui cria d'une voix fière: O toi, -imprudent chevalier qui oses approcher des armes d'un des plus vaillants -parmi ceux qui ont jamais ceint l'épée, prends garde à ce que tu vas -faire, et crains de toucher à cette armure, si tu ne veux laisser ici la -vie pour prix de ta témérité! Le muletier, sans s'inquiéter de ces -menaces (mieux eût valu pour sa santé qu'il en fît cas!), prit l'armure -par les courroies et la jeta loin de lui. - -Plus prompt que l'éclair, notre héros lève les yeux au ciel, et -invoquant Dulcinée: Ma dame, dit-il à demi-voix, secourez-moi en ce -premier affront qu'essuie ce coeur, votre vassal; que votre faveur me -soit en aide en ce premier péril! Aussitôt, jetant sa rondache, il -saisit sa lance à deux mains, et en décharge un tel coup sur la tête du -muletier, qu'il l'étend à ses pieds dans un état si piteux qu'un second -l'eût à jamais dispensé d'appeler un chirurgien. Cela fait, il ramasse -son armure, la replace sur l'abreuvoir, et recommence sa promenade avec -autant de calme que s'il ne fût rien arrivé. - -Peu après, un autre muletier ignorant ce qui venait de se passer, voulut -aussi faire boire ses mules; mais comme il allait toucher aux armes pour -débarrasser l'abreuvoir, don Quichotte, sans prononcer une parole, et -cette fois sans demander la faveur d'aucune dame, lève de nouveau sa -lance, en assène trois ou quatre coups sur la tête de l'audacieux, et la -lui ouvre en trois ou quatre endroits. Aux cris du blessé, tous les gens -de l'hôtellerie accoururent; mais notre héros, reprenant sa rondache et -saisissant son épée: Dame de beauté, s'écrie-t-il, aide et réconfort de -mon coeur, voici l'instant de tourner les yeux de Ta Grandeur vers le -chevalier, ton esclave, que menace une terrible aventure! Après cette -invocation, il se sentit tant de force et de courage, que tous les -muletiers du monde n'auraient pu le faire reculer d'un seul pas. - -Les camarades des blessés, les voyant en cet état, se mirent à faire -pleuvoir une grêle de pierres sur don Quichotte, qui s'en garantissait -de son mieux avec sa rondache, restant fièrement près de l'auge, à la -garde de ses armes. L'hôtelier criait à tue-tête qu'on laissât -tranquille ce diable d'homme; qu'il avait assez dit que c'était un fou, -et que, comme tel, il en sortirait quitte, eût-il assommé tous les -muletiers d'Espagne. Notre héros vociférait encore plus fort que lui, -les appelant lâches, mécréants, et traitant de félon le seigneur du -château, puisqu'il souffrait qu'on maltraitât de la sorte les chevaliers -errants. Si j'avais reçu l'ordre de chevalerie, disait-il, je lui -prouverais bien vite qu'il n'est qu'un traître! Quant à vous, impure et -vile canaille, approchez, approchez tous ensemble, et vous verrez quel -châtiment recevra votre insolence. Enfin il montra tant de résolution, -que les assaillants cessèrent de lui jeter des pierres. Don Quichotte, -laissant emporter les blessés, reprit la veille des armes avec le même -calme et la même gravité qu'auparavant. - -L'hôtelier, qui commençait à trouver peu divertissantes les folies de -son hôte, résolut pour y mettre un terme de lui conférer au plus vite ce -malencontreux ordre de chevalerie. Après s'être excusé de l'insolence de -quelques malappris, bien châtiés du reste, il jura que tout s'était -passé à son insu; il lui répéta qu'il n'avait point de chapelle dans son -château, mais que cela n'était pas absolument nécessaire, le point -essentiel pour être armé chevalier consistant, d'après sa parfaite -connaissance du cérémonial, en deux coups d'épée, le premier sur la -nuque, le second sur l'épaule, et affirmant de plus que cela pouvait -s'accomplir n'importe où, fût-ce au milieu des champs. Quant à la veille -des armes, ajouta-t-il, vous êtes en règle, car deux heures suffisent, -et vous en avez passé plus de quatre. Don Quichotte se laissa facilement -persuader, déclarant au seigneur châtelain qu'il était prêt à lui obéir, -mais qu'il le priait d'achever promptement la cérémonie, parce qu'une -fois armé chevalier, disait-il, si l'on vient derechef m'attaquer, je ne -laisserai personne en vie dans ce château, hormis pourtant ceux que mon -noble parrain m'ordonnera d'épargner. - -Très-peu rassuré par ces paroles, l'hôtelier courut chercher le livre où -il inscrivait d'habitude la paille et l'orge qu'il donnait aux -muletiers; puis, accompagné des deux donzelles en question et d'un -petit garçon portant un bout de chandelle, il revient trouver don -Quichotte, auquel il ordonne de se mettre à genoux; après quoi, les yeux -fixés sur le livre, comme s'il eût débité quelque dévote oraison, il -prend l'épée de notre héros, lui en donne un coup sur la nuque, un autre -sur l'épaule, puis invite une de ces dames à lui ceindre l'épée, ce dont -elle s'acquitta avec beaucoup d'aisance et de modestie, mais toujours -sur le point d'éclater de rire, si ce qui venait d'arriver n'eût tenu en -bride sa gaieté. Dieu fasse de Votre Grâce un heureux chevalier, lui -dit-elle, et vous accorde bonne chance dans les combats! - -Don Quichotte lui demanda son nom, voulant savoir à quelle noble dame il -demeurait obligé d'une si grande faveur. Elle répondit qu'elle -s'appelait la Tolosa, que son père était fripier à Tolède, dans les -échoppes de Sancho Benaya, et qu'en tout temps, en tout lieu et à toute -heure, elle serait sa très-humble servante. Notre héros la pria, pour -l'amour de lui, de prendre à l'avenir le _don_, et de s'appeler dona -Tolosa, ce qu'elle promit de faire. L'autre lui ayant chaussé l'éperon, -il lui demanda également son nom: elle répondit qu'elle s'appelait la -Molinera, et qu'elle était fille d'un honnête meunier d'Antequerra. -Ayant obtenu d'elle pareille promesse de prendre le _don_, et de -s'appeler à l'avenir dona Molinera, il lui réitéra ses remercîments et -ses offres de service. - -Cette cérémonie terminée à la hâte, don Quichotte, qui aurait voulu être -déjà en quête d'aventures, s'empressa de seller Rossinante, puis, venant -à cheval embrasser l'hôtelier, il le remercia de l'avoir armé chevalier, -et cela avec des expressions de gratitude si étranges, qu'il faut -renoncer à vouloir les rapporter fidèlement. Pour le voir partir au plus -vite, notre compère lui rendit, en quelques mots, la monnaie de ses -compliments, et, sans rien réclamer pour sa dépense, le laissa aller à -la grâce de Dieu. - - - - -CHAPITRE IV - -DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER QUAND IL FUT SORTI DE L'HOTELLERIE - - -L'aube blanchissait à l'horizon quand don Quichotte quitta l'hôtellerie -si joyeux, si ravi de se voir enfin armé chevalier, que dans ses -transports il faisait craquer les sangles de sa selle. Toutefois venant -à se rappeler le conseil de l'hôtelier au sujet des choses dont il -devait absolument se pourvoir, il résolut de s'en retourner chez lui, -afin de se munir d'argent et de chemises, et surtout pour se procurer un -écuyer, emploi auquel il destinait un laboureur, son voisin, pauvre -diable chargé d'enfants, mais, selon lui, très-convenable à l'office -d'écuyer dans la chevalerie errante. Il prit donc le chemin de son -village; et, comme si Rossinante eût deviné l'intention de son maître, -il se mit à trotter si prestement, que ses pieds semblaient ne pas -toucher la terre. - -Notre héros marchait depuis peu de temps, lorsqu'il crut entendre à sa -droite une voix plaintive sortant de l'épaisseur d'un bois. A peine en -fut-il certain, qu'il s'écria: Grâces soient rendues au ciel qui -m'envoie sitôt l'occasion d'exercer le devoir de ma profession et de -cueillir les premiers fruits de mes généreux desseins. Ces plaintes -viennent sans doute d'un infortuné qui a besoin de secours; et aussitôt -tournant bride vers l'endroit d'où les cris lui semblaient partir, il y -pousse Rossinante. - -Il n'avait pas fait vingt pas dans le bois, qu'il vit une jument -attachée à un chêne, et à un autre chêne également attaché un jeune -garçon d'environ quinze ans, nu jusqu'à la ceinture. C'était de lui que -venaient les cris, et certes il ne les poussait pas sans sujet. Un -paysan vigoureux et de haute taille le fustigeait avec une ceinture de -cuir, accompagnant chaque coup du même refrain: Yeux ouverts et bouche -close! lui disait-il. Pardon, seigneur, pardon, pour l'amour de Dieu! -criait le pauvre garçon, j'aurai désormais plus de soin du troupeau. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Il est mal de s'attaquer à -qui ne peut se défendre (p. 17).] - -A cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Discourtois -chevalier, il est mal de s'attaquer à qui ne peut se défendre; montez à -cheval, prenez votre lance (il y en avait une appuyée contre l'arbre -auquel la jument était attachée[21]), et je saurai vous montrer qu'il -n'appartient qu'à un lâche d'agir de la sorte. - - [21] Il était d'usage alors, chez les paysans espagnols, d'être armé - de la lance, comme aujourd'hui de porter l'escopette. - -Sous la menace de ce fantôme armé qui lui tenait sa lance contre la -poitrine, le paysan répondit d'un ton patelin: Seigneur, ce mien valet -garde un troupeau de brebis que j'ai près d'ici; mais il est si -négligent, que chaque jour il en manque quelques-unes; et comme je -châtie sa paresse, ou plutôt sa friponnerie, il dit que c'est par -avarice et pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu et sur mon âme -il en a menti! - -Un démenti en ma présence, misérable vilain! repartit don Quichotte; par -le soleil qui nous éclaire, je suis tenté de te passer cette lance au -travers du corps. Qu'on délie cet enfant et qu'on le paye, sinon, j'en -prends Dieu à témoin, je t'anéantis sur l'heure. - -Le paysan, baissant la tête sans répliquer, détacha le jeune garçon, à -qui don Quichotte demanda combien il lui était dû: - -Neuf mois, à sept réaux chacun, répondit-il. - -Notre héros ayant compté, trouva que cela faisait soixante-trois réaux, -qu'il ordonna au laboureur de payer sur-le-champ, s'il tenait à la vie. -Tout tremblant, cet homme répondit que dans le mauvais pas où il se -trouvait, il craignait de jurer faux, mais qu'il ne devait pas autant; -qu'en tout cas il fallait en rabattre le prix de trois paires de -souliers, et de deux saignées faites à son valet malade. - -Eh bien, répliqua don Quichotte, cela compensera les coups que vous lui -avez donnés sans raison. S'il a usé le cuir de vos souliers, vous avez -déchiré la peau de son corps; si le barbier lui a tiré du sang pendant -sa maladie, vous lui en avez tiré en bonne santé; ainsi vous êtes -quittes, l'un vaudra pour l'autre. - -Le malheur est que je n'ai pas d'argent sur moi, dit le paysan; mais -qu'André vienne à la maison, je le payerai jusqu'au dernier réal. - -M'en aller avec lui! Dieu m'en préserve! s'écria le berger. S'il me -tenait seul, il m'écorcherait comme un saint Barthélemi. - -Non, non, répliqua don Quichotte, il n'en fera rien; qu'il me le jure -seulement par l'ordre de chevalerie qu'il a reçu, il est libre, et je -réponds du payement. - -Seigneur, que Votre Grâce fasse attention à ce qu'elle dit, reprit le -jeune garçon; mon maître n'est point chevalier, et n'a jamais reçu aucun -ordre de chevalerie: c'est Jean Haldudo le riche, qui demeure près de -Quintanar. - -Qu'importe? dit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudos chevaliers; -d'ailleurs ce sont les bonnes actions qui anoblissent, et chacun est -fils de ses oeuvres. - -Cela est vrai, répondit André, mais de quelles oeuvres est-il fils, lui -qui me refuse un salaire gagné à la sueur de mon corps? - -Vous avez tort, André, mon ami, répliqua le paysan, et, s'il vous plaît -de venir avec moi, je fais serment, par tous les ordres de chevalerie -qu'il y a dans le monde, de vous payer ce que je vous dois, comme je -l'ai promis, et même en réaux tout neufs. - -Pour neufs, je t'en dispense, reprit notre chevalier; paye-le, cela me -suffit; mais songe à ce que tu viens de jurer d'accomplir, sinon je jure -à mon tour que je saurai te retrouver, fusses-tu aussi prompt à te -cacher qu'un lézard; afin que tu saches à qui tu as affaire, apprends -que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, celui qui redresse -les torts et répare les injustices. Adieu, qu'il te souvienne de ta -parole, ou je tiendrai la mienne. En achevant ces mots, il piqua -Rossinante, et s'éloigna. - -Le paysan le suivit quelque temps des yeux, puis, quand il l'eut perdu -de vue dans l'épaisseur du bois, il retourna au berger: Viens, mon fils, -lui dit-il, viens que je m'acquitte envers toi comme ce redresseur de -torts me l'a commandé. - -Si vous ne faites, répondit André, ce qu'a ordonné ce bon chevalier (à -qui Dieu donne heureuse et longue vie pour sa valeur et sa justice!), je -jure d'aller le chercher en quelque endroit qu'il puisse être et de -l'amener pour vous châtier, selon qu'il l'a promis. - -Très-bien, reprit le paysan, et pour te montrer combien je t'aime, je -veux accroître la dette, afin d'augmenter le payement; puis, saisissant -André par le bras, il le rattacha au même chêne, et lui donna tant de -coups qu'il le laissa pour mort. Appelle, appelle le redresseur de -torts, lui disait-il, tu verras qu'il ne redressera pas celui-ci, -quoiqu'il ne soit qu'à moitié fait; car je ne sais qui me retient, pour -te faire dire vrai, que je ne t'écorche tout vif. A la fin, il le -détacha: Maintenant va chercher ton juge, ajouta-t-il, qu'il vienne -exécuter sa sentence; tu auras toujours cela par provision. - -André s'en fut tout en larmes, jurant de se mettre en quête du seigneur -don Quichotte jusqu'à ce qu'il l'eût rencontré, et menaçant le paysan de -le lui faire payer avec usure. Mais, en attendant, le pauvre diable -s'éloignait à demi-écorché, tandis que son maître riait à gorge -déployée. - -Enchanté de l'aventure, et d'un si agréable début dans la carrière -chevaleresque, notre héros poursuivait son chemin: Tu peux t'estimer -heureuse entre toutes les femmes, disait-il à demi-voix, ô belle -par-dessus toutes les belles, belle Dulcinée du Toboso! d'avoir pour -humble esclave un aussi valeureux chevalier que don Quichotte de la -Manche, lequel, comme chacun sait, est armé chevalier d'hier seulement, -et a déjà redressé la plus grande énormité qu'ait pu inventer -l'injustice et commettre la cruauté, en arrachant des mains de cet -impitoyable bourreau le fouet dont il déchirait un faible enfant. En -disant cela, il arrivait à un chemin qui se partageait en quatre, et -tout aussitôt il lui vint à l'esprit que les chevaliers errants -s'arrêtaient en pareils lieux, pour délibérer sur la route qu'ils -devaient suivre. Afin de ne faillir en rien à les imiter, il s'arrêta; -mais, après avoir bien réfléchi, il lâcha la bride à Rossinante, qui, se -sentant libre, suivit son inclination naturelle, et prit le chemin de -son écurie. - -Notre chevalier avait fait environ deux milles quand il vit venir à lui -une grande troupe de gens: c'était, comme on l'a su depuis, des -marchands de Tolède qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils -étaient six, tous bien montés, portant chacun un parasol, et accompagnés -de quatre valets à cheval et d'autres à pied conduisant les mules. A -peine don Quichotte les a-t-il aperçus, qu'il s'imagine rencontrer une -nouvelle aventure; aussitôt, pour imiter les passes d'armes qu'il avait -vues dans ses livres, il saisit l'occasion d'en faire une à laquelle il -songeait depuis longtemps. Se dressant sur ses étriers d'un air fier, il -serre sa lance, se couvre de son écu, se campe au beau milieu du chemin, -et attend ceux qu'il prenait pour des chevaliers errants. Puis d'aussi -loin qu'ils peuvent le voir et l'entendre, il leur crie d'une voix -arrogante: Qu'aucun de vous ne prétende passer outre, à moins de -confesser que sur toute la surface de la terre il n'y a pas une seule -dame qui égale en beauté l'impératrice de la Manche, la sans pareille -Dulcinée du Toboso! - -Les marchands s'arrêtèrent pour considérer cet étrange personnage, et, à -la figure non moins qu'aux paroles, ils reconnurent bientôt à qui ils -avaient affaire. Mais, voulant savoir où les mènerait l'aveu qu'on leur -demandait, l'un d'eux, qui était très-goguenard, répondit: Seigneur -chevalier, nous ne connaissons pas cette noble dame dont vous parlez; -faites-nous-la voir: et si sa beauté est aussi merveilleuse que vous le -dites, nous confesserons de bon coeur et sans contrainte ce que vous -désirez. - -Et si je vous la faisais voir, répliqua don Quichotte, quel mérite -auriez-vous à reconnaître une vérité si manifeste? L'essentiel, c'est -que, sans l'avoir vue, vous soyez prêts à le confesser, à l'affirmer, et -même à le soutenir les armes à la main; sinon, gens orgueilleux et -superbes, je vous défie, soit que vous veniez l'un après l'autre, comme -le veulent les règles de la chevalerie, soit que vous veniez tous -ensemble, comme c'est la vile habitude des gens de votre espèce. Je vous -attends avec la confiance d'un homme qui a le bon droit de son côté. - -Seigneur chevalier, répondit le marchand, au nom de tout ce que nous -sommes de princes ici, et pour l'acquit de notre conscience, laquelle -nous défend d'affirmer une chose que nous ignorons, chose qui d'ailleurs -serait au détriment des autres impératrices et reines de l'Estramadure -et de la banlieue de Tolède, je supplie Votre Grâce de nous faire voir -le moindre petit portrait de cette dame; ne fût-il pas plus grand que -l'ongle, par l'échantillon on juge de la pièce; du moins notre esprit -sera en repos, et nous pourrons vous donner satisfaction. Nous sommes -déjà si prévenus en sa faveur, que, lors même que son portrait la -montrerait borgne d'un oeil et distillant de l'autre du vermillon et du -soufre, nous dirons à sa louange tout ce qu'il vous plaira. - -Il n'en distille rien, canaille infâme! s'écria don Quichotte enflammé -de colère, il n'en distille rien de ce que vous osez dire, mais bien du -musc et de l'ambre; elle n'est ni borgne ni bossue: elle est plus droite -qu'un fuseau de Guadarrama; aussi vous allez me payer le blasphème que -vous venez de proférer. En même temps, il court la lance basse sur celui -qui avait porté la parole, et cela avec une telle furie que si -Rossinante n'eût bronché au milieu de sa course, le railleur s'en serait -fort mal trouvé. - -Rossinante s'abattit, et s'en fut au loin rouler avec son maître, qui -s'efforça plusieurs fois de se relever, sans pouvoir en venir à bout, -tant l'embarrassaient son écu, sa lance et le poids de son armure. Mais -pendant ces vains efforts, sa langue n'était pas en repos: Ne fuyez pas, -lâches! criait-il; ne fuyez pas, vils esclaves! c'est par la faute de -mon cheval, et non par la mienne, que je suis étendu sur le chemin. - -Un muletier de la suite des marchands, qui n'avait pas l'humeur -endurante, ne put supporter tant de bravades. Il court sur notre héros, -lui arrache sa lance qu'il met en pièces, et avec le meilleur tronçon il -l'accable de tant de coups que, malgré sa cuirasse, il le broyait comme -du blé sous la meule. On avait beau lui crier de s'arrêter, le jeu lui -plaisait tellement qu'il ne pouvait se résoudre à le quitter. Après -avoir brisé le premier morceau de la lance, il eut recours aux autres, -et il acheva de les user sur le malheureux chevalier, qui, pendant cette -grêle de coups ne cessait d'invoquer le ciel et la terre, et de menacer -les scélérats qui le traitaient si outrageusement. Enfin le muletier se -lassa et les marchands poursuivirent leur chemin avec un ample sujet de -conversation. - -Quand don Quichotte se vit seul, il fit de nouveaux efforts pour se -relever; mais s'il n'avait pu y parvenir bien portant, comment l'eût-il -fait moulu et presque disloqué? Néanmoins il se consolait d'une disgrâce -familière, selon lui, aux chevaliers errants, et qu'il attribuait, -d'ailleurs, tout entière à la faute de son cheval. - - - - -CHAPITRE V - -OU SE CONTINUE LE RÉCIT DE LA DISGRACE DE NOTRE CHEVALIER - - -Convaincu qu'il lui était impossible de se mouvoir, don Quichotte prit -le parti de recourir à son remède ordinaire, qui consistait à se -rappeler quelques passages de ses livres, et tout aussitôt sa folie lui -remit en mémoire l'aventure du marquis de Mantoue et de Baudouin, quand -Charlot abandonna celui-ci, blessé dans la montagne; histoire connue de -tout le monde et non moins authentique que les miracles de Mahomet. -Cette aventure lui paraissant tout à fait appropriée à sa situation, il -commença à se rouler par terre comme un homme désespéré, répétant d'une -voix dolente ce que l'auteur met dans la bouche du chevalier blessé: - - Où donc es-tu, dame de mes pensées, que mes maux te touchent si peu? - Ou tu les ignores, ou tu es fausse et déloyale. - -Comme il continuait la romance jusqu'à ces vers: - - O noble marquis de Mantoue, - Mon oncle et mon seigneur, - -le hasard amena du même côté un laboureur de son village, qui revenait -de porter une charge de blé au moulin. Voyant un homme étendu sur le -chemin, il lui demanda qui il était et quel mal il ressentait pour se -plaindre si tristement. Don Quichotte, se croyant Baudouin, et prenant -le laboureur pour le marquis de Mantoue, se met, pour toute réponse, à -lui raconter ses disgrâces et les amours de sa femme avec le fils de -l'empereur, comme on le voit dans la romance. Le laboureur, étonné -d'entendre tant d'extravagances, le débarrassa de sa visière, qui était -toute brisée, et, ayant lavé ce visage plein de poussière, le reconnut. -Hé! bon Dieu, seigneur Quixada, s'écria-t-il (tel devait être son nom -quand il était en son bon sens et qu'il n'était pas encore devenu, -d'hidalgo paisible, chevalier errant), qui a mis Votre Grâce en cet -état? - -Au lieu de répondre à la question, notre chevalier continuait sa -romance. Voyant qu'il n'en pouvait tirer autre chose, le laboureur lui -ôta le plastron et le corselet afin de visiter ses blessures; mais ne -trouvant aucune trace de sang, il se mit à le relever de terre non sans -peine, et le plaça sur son âne pour le mener plus doucement. Ramassant -ensuite les armes et jusqu'aux éclats de la lance, il attacha le tout -sur le dos de Rossinante qu'il prit par la bride, puis il poussa l'âne -devant lui, et marcha ainsi vers son village, écoutant, sans y rien -comprendre, les folies que débitait don Quichotte. - -[Illustration: Il le plaça sur son âne pour le mener plus doucement -(p. 21).] - -Toujours préoccupé de ses rêveries, notre héros était de plus en si -mauvais état qu'il ne pouvait se tenir sur le pacifique animal; aussi, -de temps en temps, poussait-il de grands soupirs. Le laboureur lui -demanda de nouveau quel mal il ressentait; mais on eût dit que le diable -prenait plaisir à réveiller dans la mémoire du chevalier ce qui avait -quelque rapport à son aventure. Oubliant Baudouin, il vint à se rappeler -tout à coup le Maure Abendarraez, quand le gouverneur d'Antequerra, -Rodrigue de Narvaez, l'emmène prisonnier; de sorte qu'il se mit à -débiter mot pour mot ce que l'Abencerrage répond à don Rodrigue dans la -_Diane de Montemayor_, et en s'appliquant si bien tout ce fatras, qu'il -était difficile d'entasser plus d'extravagances. Convaincu que son -voisin était tout à fait fou, le laboureur pressa le pas afin d'abréger -l'ennui que lui causait cette interminable harangue. - -Seigneur don Rodrigue de Narvaez, poursuivait don Quichotte, il faut que -vous sachiez que cette belle Karifa, dont je vous parle, est -présentement la sans pareille Dulcinée du Toboso, pour qui j'ai fait, je -fais et je ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu'on ai vus, -qu'on voie et même qu'on puisse voir dans les siècles à venir. - -Je ne suis pas Rodrigue de Narvaez ni le marquis de Mantoue, répondait -le laboureur, mais Pierre Alonzo, votre voisin; et vous n'êtes ni -Baudouin ni le Maure Abendarraez, mais un honnête hidalgo, le seigneur -Quixada. - -Je sais qui je suis, répliquait don Quichotte, et je sais de plus que je -puis être non-seulement ceux que j'ai dits, mais encore tout à la fois -les douze pairs de France et les neuf preux, puisque leurs grandes -actions réunies ne sauraient égaler les miennes. - -Ces propos et autres semblables les menèrent jusqu'à leur village, où -ils arrivèrent comme le jour finissait. Le laboureur, qui ne voulait pas -qu'on vît notre hidalgo en si piteux état, attendit que la nuit fût -venue pour le conduire à sa maison, où tout était en grand trouble de -son absence. - -Ses bons amis, le curé et le barbier, s'y trouvaient en ce moment, et la -gouvernante leur disait: Eh bien, seigneur licencié Pero Pérez (c'était -le nom du curé), que pensez-vous de notre maître? Il y a six jours -entiers que nous n'avons vu ni lui ni son cheval, et il faut qu'il ait -emporté son écu, sa lance et ses armes, car nous ne les trouvons pas. -Oui, aussi vrai que je suis née pour mourir, ce sont ces maudits livres -de chevalerie, sa seule et continuelle lecture, qui lui auront brouillé -la cervelle. Je lui ai entendu dire bien des fois qu'il voulait se faire -chevalier errant, et s'en aller de par le monde en quête d'aventures; -puissent Satan et Barabbas emporter les livres qui ont troublé la -meilleure tête qui se soit vue dans toute la Manche! - -La nièce en disait plus encore: Sachez, maître Nicolas (c'était le nom -du barbier), sachez qu'il arrivait souvent à mon oncle de passer -plusieurs jours et plusieurs nuits sans quitter ces maudites lectures; -après quoi, tout hors de lui, il jetait le livre, tirait son épée et -s'escrimait à grands coups contre les murailles; puis, quand il n'en -pouvait plus, il se vantait d'avoir tué quatre géants plus hauts que des -tours, et soutenait que la sueur dont ruisselait son corps était le sang -des blessures qu'il avait reçues dans le combat. Là-dessus il buvait un -grand pot d'eau froide, disant que c'était un précieux breuvage apporté -par un enchanteur de ses amis. Hélas! je me taisais, de peur qu'on ne -pensât que mon oncle avait perdu l'esprit, et c'est moi qui suis la -cause de son malheur pour ne pas avoir parlé plus tôt, car vous y auriez -porté remède, et tous ces maudits livres seraient brûlés depuis -longtemps comme autant d'hérétiques. - -C'est vrai, dit le curé; et le jour de demain ne se passera pas sans -qu'il en soit fait bonne justice: ils ont perdu le meilleur de mes amis; -mais je fais serment qu'à l'avenir ils ne feront de mal à personne. - -Tout cela était dit si haut que don Quichotte et le laboureur, qui -entraient en ce moment, l'entendirent; aussi ce dernier ne doutant plus -de la maladie de son voisin, se mit à crier à tue-tête: Ouvrez au -marquis de Mantoue et au seigneur Baudouin, qui revient grièvement -blessé; ouvrez au seigneur maure Abendarraez, que le vaillant Rodrigue -de Narvaez, gouverneur d'Antequerra, amène prisonnier! - -On s'empressa d'ouvrir la porte; le curé et le barbier, reconnaissant -leur ami, la nièce son oncle, et la gouvernante son maître, accoururent -pour l'embrasser. - -Arrêtez, dit froidement don Quichotte, qui n'avait pu encore descendre -de son âne; je ne suis blessé que par la faute de mon cheval. Qu'on me -porte au lit, et s'il se peut, qu'on fasse venir la sage Urgande pour me -panser. - -Eh bien! s'écria la gouvernante, n'avais-je pas deviné de quel pied -clochait notre maître? Entrez, seigneur, entrez, et laissez là votre -Urgande; nous vous guérirons bien sans elle. Maudits soient les chiens -de livres qui vous ont mis en ce bel état! - -On porta notre chevalier dans son lit; et comme on cherchait ses -blessures sans en trouver aucune: Je ne suis pas blessé, leur dit-il; je -ne suis que meurtri, parce que mon cheval s'est abattu sous moi tandis -que j'étais aux prises avec dix géants, les plus monstrueux et les plus -farouches qui puissent jamais se rencontrer. - -Bon, dit le curé, voilà les géants en danse. Par mon saint patron! il -n'en restera pas un seul demain avant la nuit. - -Ils adressèrent mille questions à don Quichotte, mais à toutes il ne -faisait qu'une seule réponse: c'était qu'on lui donnât à manger et qu'on -le laissât dormir, deux choses dont il avait grand besoin. On s'empressa -de le satisfaire. Le curé s'informa ensuite de quelle manière le -laboureur l'avait rencontré. Celui-ci raconta tout, sans oublier aucune -des extravagances de notre héros, soit lorsqu'il l'avait trouvé étendu -sur le chemin, soit pendant qu'il le ramenait sur son âne. - -Le lendemain, le curé n'en fut que plus empressé à mettre son projet à -exécution; il fit appeler maître Nicolas, et tous deux se rendirent à la -maison de don Quichotte. - - - - -CHAPITRE VI - -DE LA GRANDE ET AGRÉABLE ENQUÊTE QUE FIRENT LE CURÉ ET LE BARBIER DANS -LA BIBLIOTHÈQUE DE NOTRE CHEVALIER - - -Notre héros dormait encore quand le curé et le barbier vinrent demander -à sa nièce la clef de la chambre où étaient les livres, source de tout -le mal. Elle la leur donna de bon coeur, et ils entrèrent accompagnés de -la gouvernante. Là se trouvaient plus de cent gros volumes, tous bien -reliés, et un certain nombre en petit format. A peine la gouvernante les -eut-elle aperçus, que, sortant brusquement, et rapportant bientôt après -un vase rempli d'eau bénite: Tenez, seigneur licencié, dit-elle au curé, -arrosez partout cette chambre, de peur que les maudits enchanteurs, dont -ces livres sont pleins, ne viennent nous ensorceler, pour nous punir de -vouloir les chasser de ce monde. - -Le curé sourit en disant au barbier de lui donner les livres les uns -après les autres, pour savoir de quoi ils traitaient, parce qu'il -pouvait s'en trouver qui ne méritassent pas la peine du feu. - -Non, non, dit la nièce, n'en épargnez aucun; tous ils ont fait du mal. -Il faut les jeter par la fenêtre et les amonceler au milieu de la cour, -afin de les brûler d'un seul coup, ou plutôt les porter dans la -basse-cour, et dresser là un bûcher pour n'être pas incommodé par la -fumée. - -La gouvernante fut de cet avis; mais le curé voulut connaître au moins -le titre des livres. - -Le premier que lui passa maître Nicolas était _Amadis de Gaule_. - -Oh! oh! s'écria le curé, on prétend que c'est le premier livre de -chevalerie imprimé en notre Espagne, et qu'il a servi de modèle à tous -les autres; je conclus à ce qu'il soit condamné au feu, comme chef d'une -si détestable secte. - -Grâce pour lui, reprit le barbier; car bien des gens assurent que c'est -le meilleur livre que nous ayons en ce genre. Comme modèle, du moins, il -mérite qu'on lui pardonne. - -Pour l'heure, dit le curé, on lui fait grâce. Voyons ce qui suit. - -Ce sont, reprit le barbier, _les Prouesses d'Esplandian_, fils légitime -d'Amadis de Gaule. - -Le fils n'approche pas du père, dit le curé; tenez, dame gouvernante, -ouvrez cette fenêtre, et jetez-le dans la cour: il servira de fond au -bûcher que nous allons dresser. - -La gouvernante s'empressa d'obéir, et _Esplandian_ s'en alla dans la -cour attendre le supplice qu'il méritait. - -Passons, continua le curé. - -Voici _Amadis de Grèce_, dit maître Nicolas, et je crois que tous ceux -de cette rangée sont de la même famille. - -Qu'ils prennent le chemin de la cour, reprit le curé; car, plutôt que -d'épargner la reine _Pintiquiniestre_ et le berger _Danirel_, avec tous -leurs propos quintessenciés, je crois que je brûlerais avec eux mon -propre père, s'il se présentait sous la figure d'un chevalier errant. - -C'est mon avis, dit le barbier. - -C'est aussi le mien, ajouta la nièce. - -Puisqu'il en est ainsi, dit la gouvernante, qu'ils aillent trouver leurs -compagnons! Et, sans prendre la peine de descendre, elle les jeta -pêle-mêle par la fenêtre. - -Quel est ce gros volume? demanda le curé. - -_Don Olivantes de Laura_, répondit maître Nicolas. - -Il est du même auteur que le _Jardin de Flore_, reprit le curé, mais je -ne saurais dire lequel des deux est le moins menteur; dans tous les cas, -celui-ci s'en ira dans la cour à cause des extravagances dont il -regorge. - -Cet autre est _Florismars d'Hircanie_, dit le barbier. - -Quoi! le seigneur Florismars est ici? s'écria le curé; eh bien, qu'il se -dépêche de suivre les autres, en dépit de son étrange naissance et de -ses incroyables aventures. La rudesse et la pauvreté de son style ne -méritent pas un meilleur traitement. - -Voici _le Chevalier Platir_, dit maître Nicolas. - -C'est un vieux livre fort insipide, reprit le curé, et qui ne contient -rien qui lui mérite d'être épargné: à la cour! dame gouvernante, et -qu'il n'en soit plus question! - -On ouvrit un autre livre; il avait pour titre: _le Chevalier de la -Croix_. Un nom si saint devrait lui faire trouver grâce, dit le curé; -mais n'oublions pas le proverbe: Derrière la croix se tient le diable. -Qu'il aille au feu! - -Voici _le Miroir de la Chevalerie_, dit le barbier. - -Ah! ah! j'ai l'honneur de le connaître, reprit le curé. Nous avons là -Renaud de Montauban avec ses bons amis et compagnons, tous plus voleurs -que Cacus, et les douze pairs de France, et le véridique historien -Turpin. Si vous m'en croyez, nous ne les condamnerons qu'à un -bannissement perpétuel, par ce motif qu'ils ont inspiré Matéo Boyardo, -que le célèbre Arioste n'a pas dédaigné d'imiter[22]. Quant à ce -dernier, si je le rencontre ici parlant une autre langue que la sienne, -qu'il ne s'attende à aucune pitié; mais s'il parle son idiome natal, -accueillons-le avec toutes sortes d'égards. - - [22] Boyardo est auteur de _Roland amoureux_, et l'Arioste de _Roland - furieux_. - -Moi, je l'ai en italien, dit le barbier, mais je ne l'entends point. - -Plût à Dieu, reprit le curé, que ne l'eût pas entendu davantage certain -capitaine[23] qui, pour introduire l'Arioste en Espagne, a pris la peine -de l'habiller en castillan, car il lui a ôté bien de son prix. Il en -sera de même de toutes les traductions d'ouvrages en vers; jamais on ne -peut conserver les grâces de l'original, quelque talent qu'on y apporte. -Pour celui-ci et tous ceux qui parlent des choses de France, je suis -d'avis qu'on les garde en lieu sûr; nous verrons plus à loisir ce qu'il -faudra en faire. J'en excepte pourtant un certain _Bernard de Carpio_ -qui doit se trouver par ici, et un autre appelé _Roncevaux_; car, s'ils -tombent sous ma main, ils passeront bientôt par celles de la -gouvernante. - - [23] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui avait fait - une détestable traduction du _Roland furieux_. - -De tout cela, maître Nicolas demeura d'accord sur la foi du curé, qu'il -connaissait homme de bien et si grand ami de la vérité, que pour tous -les trésors du monde il n'aurait pas voulu la trahir. Il ouvrit deux -autres livres: l'un était _Palmerin d'Olive_, et l'autre _Palmerin -d'Angleterre_. - -Qu'on brûle cette olive, dit le curé, et qu'on en jette les cendres au -vent; mais conservons cette palme d'Angleterre comme un ouvrage unique, -et donnons-lui une cassette non moins précieuse que celle trouvée par -Alexandre dans les dépouilles de Darius, et qu'il destina à renfermer -les oeuvres d'Homère. Ce livre, seigneur compère, est doublement -recommandable: d'abord il est excellent en lui-même, de plus il passe -pour être l'oeuvre d'un roi de Portugal, savant autant qu'ingénieux. -Toutes les aventures du château de Miraguarda sont fort bien imaginées -et pleines d'art; le style est aisé et pur; l'auteur s'est attaché à -respecter les convenances, et a pris soin de conserver les caractères: -ainsi donc, maître Nicolas, sauf votre avis, que ce livre et l'_Amadis -de Gaule_ soient exemptés du feu. Quant aux autres, qu'ils périssent à -l'instant même. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Elle jeta les livres pêle-mêle par la fenêtre (p. 24).] - -Arrêtez, arrêtez, s'écria le barbier, voici le fameux _Don Belianis_. - -_Don Belianis!_ reprit le curé; ses seconde, troisième et quatrième -parties auraient grand besoin d'un peu de rhubarbe pour purger la bile -qui agite l'auteur; cependant, en retranchant son _Château de la -Renommée_ et tant d'autres impertinences, on peut lui donner quelque -répit, et, selon qu'il se sera corrigé, on lui fera justice. Mais, en -attendant, gardez-le chez vous, compère, et ne souffrez pas que personne -le lise. Puis, sans prolonger l'examen, il dit à la gouvernante de -prendre les autres grands volumes, et de les jeter dans la cour. - -Celle-ci, qui aurait brûlé tous les livres du monde, ne se le fit pas -dire deux fois, et elle en saisit un grand nombre pour les jeter par la -fenêtre; mais elle en avait tant pris à la fois, qu'il en tomba un aux -pieds du barbier qui voulut voir ce que c'était; en l'ouvrant, il lut au -titre: _Histoire du fameux Tirant-le-Blanc_. - -Comment! s'écria le curé, vous avez là _Tirant-le-Blanc_? Donnez-le -vite, seigneur compère, car c'est un trésor d'allégresse et une source -de divertissement! C'est là qu'on rencontre le chevalier _Kyrie Eleison -de Montalban_ et _Thomas de Montalban_, son frère, avec le chevalier de -_Fonseca_; le combat du valeureux _Detriant_ contre le dogue; les -finesses de la demoiselle _Plaisir de ma vie_; les amours et les ruses -de la _veuve Tranquille_, et l'impératrice amoureuse de son écuyer. -C'est pour le style le meilleur livre du monde: les chevaliers y -mangent, y dorment, y meurent dans leur lit après avoir fait leur -testament, et mille autres choses qui ne se rencontrent guère dans les -livres de cette espèce; et pourtant celui qui l'a composé aurait bien -mérité, pour avoir dit volontairement tant de sottises, qu'on l'envoyât -ramer aux galères le reste de ses jours. Emportez ce livre chez vous, -lisez-le, et vous verrez si tout ce que j'en dis n'est pas vrai. - -Vous serez obéi, dit le barbier; mais que ferons-nous de tous ces petits -volumes qui restent? - -Ceux-ci, répondit le curé, ne doivent pas être des livres de chevalerie, -mais de poésie; et le premier qu'il ouvrit était _la Diane de -Montemayor_. Ils ne méritent pas le feu, ajouta-t-il, parce qu'ils ne -produiront jamais les désordres qu'ont causés les livres de chevalerie; -ils ne s'écartent point des règles du bon sens, et personne ne court -risque de perdre l'esprit en les lisant. - -Ah! seigneur licencié! s'écria la nièce, vous pouvez bien les envoyer -avec les autres; car si mon oncle vient à guérir de sa fièvre de -chevalerie errante, il est capable en lisant ces maudits livres de -vouloir se faire berger, et de se mettre à courir les bois et les prés, -chantant et jouant du flageolet, ou, ce qui serait pis encore, de se -faire poëte: maladie contagieuse et surtout, dit-on, incurable. - -Cette fille a raison, dit le curé; il est bon d'ôter à notre ami une -occasion de rechute. Commençons donc par la _Diane de Montemayor_. Je ne -suis pourtant pas d'avis qu'on la jette au feu; car en se contentant de -supprimer ce qui traite de la sage Félicie et de l'eau enchantée, -c'est-à-dire presque tous les vers, on peut lui laisser, à cause de sa -prose, l'honneur d'être le premier entre ces sortes d'ouvrages. - -Voici _la Diane_, appelée la seconde, du Salmentin, dit le barbier; puis -une autre dont l'auteur est Gilles Pol. - -Que celle du Salmentin augmente le nombre des condamnés, reprit le curé; -mais gardons _la Diane_ de Gilles Pol, comme si Apollon lui-même en -était l'auteur. Passons outre, seigneur compère, ajouta-t-il, et -dépêchons, car il se fait tard. - -Voici les dix livres de _la Fortune d'amour_, composés par Antoine de -l'Ofrase, poëte de Sardaigne, dit le barbier. - -Par les ordres que j'ai reçus! reprit le curé, depuis qu'on parle -d'Apollon et des Muses, en un mot depuis qu'il y a des poëtes, il n'a -point été composé un plus agréable ouvrage que celui-ci, et quiconque ne -l'a point lu peut dire qu'il n'a jamais rien lu d'amusant. -Donnez-le-moi, seigneur compère; aussi bien je le préfère à une soutane -du meilleur taffetas de Florence. - -Ceux qui suivent, continua le barbier, sont _le Berger d'Ibérie_, _les -Nymphes d'Hénarès_ et _le Remède à la jalousie_. - -Livrez tout cela à la gouvernante, dit le curé; et qu'on ne m'en demande -pas la raison, car nous n'aurions jamais fini. - -Et _le Berger de Philida_? dit le barbier. - -Oh! ce n'est point un berger, reprit le curé, mais un sage et ingénieux -courtisan qu'il faut garder comme une relique. - -Et ce gros volume, intitulé _Trésor des poésies diverses_? dit maître -Nicolas. - -S'il y en avait moins, répondit le curé, elles n'en vaudraient que -mieux. Toutefois, en retranchant de ce livre quelques pauvretés mêlées à -de fort belles choses, on peut le conserver; les autres ouvrages de -l'auteur doivent faire épargner celui-ci. - -_Le Chansonnier de Lopez de Maldonado!_ Qu'est cela? dit le barbier en -ouvrant un volume. - -Je connais l'auteur, reprit le curé; ses vers sont admirables dans sa -bouche, car il a une voix pleine de charme. Il est un peu étendu dans -ses églogues, mais une bonne chose n'est jamais trop longue. Il faut le -mettre avec les réservés. Et celui qui est là tout auprès, comment -s'appelle-t-il? - -C'est _la Galatée de Michel Cervantes_, répondit maître Nicolas. - -Il y a longtemps que ce Cervantes est de mes amis, reprit le curé, et -l'on sait qu'il est encore plus célèbre par ses malheurs que par ses -vers. Son livre ne manque pas d'invention, mais il propose et ne conclut -pas. Attendons la seconde partie qu'il promet[24]; peut-être y -réussira-t-il mieux et méritera-t-il l'indulgence qu'on refuse à la -première. - - [24] Cervantes renouvela peu de jours avant sa mort, dans la préface - de _Persiles et Sigismonde_, la promesse de donner cette seconde - partie de la _Galatée_. Elle ne fut point trouvée parmi ses écrits. - -Que sont ces trois volumes? demanda le barbier. _L'Araucana, de don -Alonzo de Hercilla_, _l'Austriada de Juan Rufo, jurat de Cordoue_, et -_le Montserrat de Christoval de Viruez_, poëte valencien. - -Ces trois ouvrages, répondit le curé, renferment les meilleurs vers -héroïques qu'on ait composés en espagnol, et ils peuvent aller de pair -avec les plus fameux de l'Italie. Gardons-les soigneusement, comme des -monuments précieux de l'excellence de nos poëtes. - -Le curé, se lassant enfin d'examiner tant de livres, conclut -définitivement, sans pousser plus loin l'examen, qu'on jetât tout le -reste au feu. Mais le barbier lui en présenta un qu'il venait d'ouvrir, -et qui avait pour titre _les Larmes d'Angélique_. - -Ce serait à moi d'en verser, dit le curé, si cet ouvrage avait été brûlé -par mon ordre, car l'auteur est un des plus célèbres poëtes, -non-seulement d'Espagne, mais encore du monde entier, et il a -particulièrement réussi dans la traduction de plusieurs fables d'Ovide. - - - - -CHAPITRE VII - -DE LA SECONDE SORTIE DE NOTRE BON CHEVALIER DON QUICHOTTE DE LA MANCHE - - -Ils en étaient là, quand tout à coup don Quichotte se mit à jeter de -grands cris: A moi, à moi, valeureux chevaliers! disait-il. C'est ici -qu'il faut montrer la force de vos bras, sinon les gens de la cour vont -remporter le prix du tournoi. Afin d'accourir au bruit, on abandonna -l'inventaire des livres; aussi faut-il croire que si _la Carolea_ et -_Léon d'Espagne_ s'en allèrent au feu avec _les Gestes de l'Empereur_, -composés par Louis d'Avila, c'est qu'ils se trouvèrent à la merci de la -gouvernante et de la nièce, mais à coup sûr ils eussent éprouvé un sort -moins sévère si le curé eût encore été là. - -En arrivant auprès de don Quichotte, on le trouva debout, continuant à -vociférer, frappant à droite et à gauche, d'estoc et de taille, aussi -éveillé que s'il n'eût jamais dormi. On le prit à bras-le-corps, et, bon -gré, mal gré, on le reporta dans son lit. Quand il se fut un peu calmé: -Archevêque Turpin, dit-il en s'adressant au curé, avouez que c'est une -grande honte pour des chevaliers errants tels que nous, de se laisser -enlever le prix du tournoi par les gens de la cour, lorsque pendant les -trois jours précédents l'avantage nous était resté! - -Patience, reprit le curé; la chance tournera, s'il plaît à Dieu; ce -qu'on perd aujourd'hui peut se regagner demain. Pour le moment, ne -songeons qu'à votre santé; vous devez être bien fatigué, si même vous -n'êtes grièvement blessé. - -Blessé, non, dit don Quichotte, mais brisé et meurtri autant qu'on -puisse l'être; car ce bâtard de Roland m'a roué de coups avec le tronc -d'un chêne, et cela parce que seul je tiens tête à ses fanfaronnades. Je -perdrai mon nom de Renaud de Montauban, ou, dès que je pourrai sortir du -lit, il me le payera cher, en dépit de tous les enchantements qui le -protégent. Pour l'instant, ajouta-t-il, qu'on me donne à manger, rien ne -saurait venir plus à propos; quant à ma vengeance, qu'on m'en laisse le -soin. - -On lui apporta ce qu'il demandait, après quoi il se rendormit, laissant -tout le monde stupéfait d'une si étrange folie. Cette nuit même, la -gouvernante s'empressa de brûler les livres qu'on avait jetés dans la -cour, et ceux qui restaient encore dans la maison: aussi, tels -souffrirent la peine du feu qui méritaient un meilleur sort; mais leur -mauvaise étoile ne le voulut pas, et pour eux se vérifia le proverbe que -souvent le juste paye pour le pécheur. - -Un des remèdes imaginés par le curé et le barbier contre la maladie de -leur ami fut de faire murer la porte du cabinet des livres, afin qu'il -ne la trouvât plus quand il se lèverait; espérant ainsi qu'en ôtant la -cause du mal l'effet disparaîtrait également, et que dans tous les cas -on dirait qu'un enchanteur avait emporté le cabinet et les livres: ce -qui fut exécuté avec beaucoup de diligence. - -Deux jours après, don Quichotte se leva, et son premier soin fut d'aller -visiter sa bibliothèque; ne la trouvant plus où il l'avait laissée, il -se mit à chercher de tous côtés, passant et repassant où jadis avait été -la porte, tâtant avec les mains, regardant partout sans dire mot et sans -y rien comprendre. A la fin pourtant, il demanda de quel côté était le -cabinet de ses livres. - -De quel cabinet parle Votre Grâce, répondit la gouvernante, et que -cherchez-vous là où il n'y a rien? Il n'existe plus ici ni cabinet ni -livres, le diable a tout emporté. - -Ce n'est pas le diable, dit la nièce; c'est un enchanteur, qui, aussitôt -après le départ de notre maître, est venu pendant la nuit, monté sur un -dragon, a mis pied à terre, et est entré dans son cabinet, où je ne sais -ce qui se passa; mais au bout de quelque temps, nous le vîmes sortir par -la toiture, laissant la maison toute pleine de fumée; puis, quand nous -voulûmes voir ce qu'il avait fait, il n'y avait plus ni cabinet, ni -livres. Seulement, nous nous souvenons fort bien, la gouvernante et moi: -que ce mécréant nous cria d'en haut, en s'envolant, que c'était par -inimitié pour le maître des livres qu'il avait fait le dégât dont on -s'apercevrait plus tard. Il dit aussi qu'il s'appelait Mugnaton. - -Dites Freston et non Mugnaton, reprit don Quichotte. - -Je ne sais si c'est Freton ou Friton, répliqua la nièce, mais je sais -que son nom finissait en _on_. - -Cela est vrai, ajouta don Quichotte; ce Freston est un savant enchanteur -qui a pour moi une aversion mortelle, parce que son art lui a révélé -qu'un jour je dois me rencontrer en combat singulier avec un jeune -chevalier qu'il protége; et comme il sait que j'en sortirai vainqueur, -quoi qu'il fasse, il ne cesse, en attendant, de me causer tous les -déplaisirs imaginables; mais je l'avertis qu'il s'abuse et qu'on ne peut -rien contre ce que le ciel a ordonné. - -Et qui en doute? dit la nièce. Mais, mon cher oncle, pourquoi vous -engager dans toutes ces querelles? Ne vaudrait-il pas mieux rester -paisible dans votre maison, au lieu de courir le monde cherchant de -meilleur pain que celui de froment? Sans compter que bien des gens, -croyant aller querir de la laine, s'en reviennent tondus. - -Vous êtes loin de compte, ma mie, repartit don Quichotte; avant que -l'on me tonde, j'aurai arraché la barbe à quiconque osera toucher la -pointe d'un seul de mes cheveux. - -[Illustration: Cheval et cavalier s'en allèrent rouler dans la poussière -(p. 31).] - -Les deux femmes s'abstinrent de répliquer, voyant bien que sa tête -commençait à s'échauffer. Quinze jours se passèrent ainsi, pendant -lesquels notre chevalier resta dans sa maison, sans laisser soupçonner -qu'il pensât à de nouvelles folies. Chaque soir, avec ses deux compères, -le curé et le barbier, il avait de fort divertissants entretiens, ne -cessant d'affirmer que la chose dont le monde avait le plus pressant -besoin, c'était de chevaliers errants et que cet ordre illustre -revivrait dans sa personne. Quelquefois le curé le contredisait, mais le -plus souvent il faisait semblant de se rendre, seul moyen de ne pas -l'irriter. - -En même temps don Quichotte sollicitait en cachette un paysan, son -voisin, homme de bien (s'il est permis de qualifier ainsi celui qui est -pauvre), mais qui n'avait assurément guère de plomb dans la cervelle. -Notre hidalgo lui disait qu'il avait tout à gagner en le suivant, parce -qu'en échange du fumier et de la paille qu'il lui faisait quitter, il -pouvait se présenter telle aventure qui, en un tour de main, lui -vaudrait le gouvernement d'une île. Par ces promesses, et d'autres tout -aussi certaines, Sancho Panza, c'était le nom du laboureur, se laissa si -bien gagner, qu'il résolut de planter là femme et enfants, pour suivre -notre chevalier en qualité d'écuyer. - -Assuré d'une pièce si nécessaire, don Quichotte ne songea plus qu'à -ramasser de l'argent; et, vendant une chose, engageant l'autre, enfin -perdant sur tous ses marchés, il parvint à réunir une somme raisonnable. -Il se pourvut aussi d'une rondache, qu'il emprunta d'un de ses amis; -puis ayant raccommodé sa salade du mieux qu'il put, il avisa son écuyer -du jour et de l'heure où il voulait se mettre en route, pour que de son -côté il se munit de ce qui leur serait nécessaire. Il lui recommanda -surtout d'emporter un bissac. Sancho répondit qu'il n'y manquerait pas, -ajoutant qu'étant mauvais marcheur, il avait envie d'emmener son âne, -lequel était de bonne force. Le mot âne surprit don Quichotte, qui -chercha à se rappeler si l'on avait vu quelque écuyer monter de la -sorte; aucun ne lui vint en mémoire; cependant il y consentit, comptant -bien donner au sien une plus honorable monture dès sa première rencontre -avec quelque chevalier discourtois. - -Il se pourvut encore de chemises et des autres choses indispensables, -suivant le conseil que lui avait donné l'hôtelier. - -Tout étant préparé en silence, un beau soir Sancho, sans dire adieu à sa -femme et à ses enfants, et don Quichotte, sans prendre congé de sa nièce -ni de sa gouvernante, s'échappèrent de leur village et marchèrent toute -la nuit avec tant de hâte, qu'au point du jour ils se tinrent pour -assurés de ne pouvoir être atteints quand même on se fût mis à leur -poursuite. Assis sur son âne avec son bissac et sa gourde, Sancho se -prélassait comme un patriarche, déjà impatient d'être gouverneur de -l'île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit la même route -qu'il avait suivie lors de sa première excursion, c'est-à-dire à travers -la plaine de Montiel, où, cette fois, il cheminait avec moins -d'incommodité, parce qu'il était grand matin, et que les rayons du -soleil, frappant de côté, ne le gênaient point encore. - -Ils marchaient depuis quelque temps, lorsque Sancho, qui ne pouvait -rester longtemps muet, dit à son maître: Seigneur, que Votre Grâce se -souvienne de l'île qu'elle m'a promise; je me fais fort de la bien -gouverner, si grande qu'elle puisse être. - -Ami Sancho, répondit don Quichotte, apprends que de tout temps ce fut un -usage consacré parmi les chevaliers errants de donner à leurs écuyers le -gouvernement des îles et des royaumes dont ils faisaient la conquête; -aussi, loin de vouloir déroger à cette louable coutume, je prétends -faire mieux encore. Souvent ces chevaliers attendaient pour récompenser -leurs écuyers, que ceux-ci, las de passer de mauvais jours et de plus -mauvaises nuits fussent vieux et incapables de service; alors ils leur -donnaient quelque modeste province avec le titre de marquis ou de comte: -eh bien, moi, j'espère qu'avant six jours, si Dieu me prête vie, j'aurai -su conquérir un si vaste royaume, que beaucoup d'autres en dépendront, -ce qui viendra fort à propos pour te faire couronner roi de l'un des -meilleurs. Ne pense pas qu'il y ait là rien de bien extraordinaire; tous -les jours pareilles fortunes arrivent aux chevaliers errants, et souvent -même par des moyens si imprévus qu'il me sera facile de te donner -beaucoup plus que je ne te promets. - -A ce compte-là, dit Sancho, si j'allais devenir roi par un de ces -miracles que sait faire Votre Grâce, Juana Guttierez, ma femme, serait -donc reine, et nos enfants, infants? - -Sans aucun doute, répondit don Quichotte. - -J'en doute un peu, moi, répliqua Sancho; car quand bien même Dieu -ferait pleuvoir des couronnes, m'est avis qu'il ne s'en trouverait pas -une qui puisse s'ajuster à la tête de ma femme; par ma foi, elle ne -vaudrait pas un maravédis pour être reine; passe pour comtesse, et -encore, avec l'aide de Dieu! - -Eh bien, laisse-lui ce soin, dit don Quichotte; il te donnera ce qui te -conviendra le mieux; seulement prends patience, et par modestie ne va -pas te contenter à moins d'un bon gouvernement de province. - -Non vraiment, répondit Sancho, surtout ayant en Votre Grâce un si -puissant maître, qui saura me donner ce qui ira à ma taille et ce que -mes épaules pourront porter. - - - - -CHAPITRE VIII - -DU BEAU SUCCÈS QU'EUT LE VALEUREUX DON QUICHOTTE DANS L'ÉPOUVANTABLE ET -INOUIE AVENTURE DES MOULINS A VENT - - -En ce moment ils découvrirent au loin dans la campagne trente ou -quarante moulins à vent. A cette vue, don Quichotte s'écria: La fortune -conduit nos affaires beaucoup mieux que nous ne pouvions l'espérer. -Aperçois-tu, Sancho, cette troupe de formidables géants? Eh bien, je -prétends les combattre et leur ôter la vie. Enrichissons-nous de leurs -dépouilles; cela est de bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu -que balayer pareille engeance de la surface de la terre. - -Quels géants? demanda Sancho. - -Ceux que tu vois là-bas avec leurs grands bras, répondit son maître; -plusieurs les ont de presque deux lieues de long. - -Prenez garde, seigneur, dit Sancho; ce que voit là-bas Votre Grâce ne -sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît leurs -bras, ce sont les ailes qui, poussées par le vent, font aller la meule. - -Tu n'es guère expert en fait d'aventures, répliqua don Quichotte: ce -sont des géants, te dis-je. Si tu as peur, éloigne-toi et va te mettre -en oraison quelque part pendant que je leur livrerai un inégal mais -terrible combat. - -Aussitôt il donne de l'éperon à Rossinante, et quoique Sancho ne cessât -de jurer que c'étaient des moulins à vent, et non des géants, notre -héros n'entendait pas la voix de son écuyer. Plus même il approchait des -moulins, moins il se désabusait. Ne fuyez pas, criait-il à se fendre la -tête, ne fuyez pas, lâches et viles créatures; c'est un seul chevalier -qui entreprend de vous combattre. Un peu de vent s'étant levé au même -instant, les ailes commencèrent à tourner. Vous avez beau faire, -disait-il en redoublant ses cris, quand vous remueriez plus de bras que -n'en avait le géant Briarée, vous me le payerez tout à l'heure. Puis se -recommandant à sa dame Dulcinée, et la priant de le secourir dans un si -grand péril, il se précipite, couvert de son écu et la lance en arrêt, -contre le plus proche des moulins. Mais comme il en perçait l'aile d'un -grand coup, le vent la fit tourner avec tant de violence qu'elle mit la -lance en pièces, emportant cheval et cavalier, qui s'en allèrent rouler -dans la poussière. - -Sancho accourait au grand trot de son âne, et en arrivant il trouva que -son maître était hors d'état de se remuer, tant la chute avait été -lourde. Miséricorde, s'écria-t-il; n'avais-je pas dit à Votre Grâce de -prendre garde à ce qu'elle allait faire; que c'étaient là des moulins à -vent? Pour s'y tromper, il faut en avoir d'autres dans la tête. - -Tais-toi, dit don Quichotte, de tous les métiers celui de la guerre est -le plus sujet aux caprices du sort, ce ne sont que vicissitudes -continuelles. Faut-il dire ce que je pense (de cela, j'en suis certain), -eh bien, ce maudit Freston, celui-là même qui a enlevé mon cabinet et -mes livres, vient de changer ces géants en moulins, afin de m'ôter la -gloire de les vaincre, tant la haine qu'il me porte est implacable; mais -viendra un temps où son art cédera à la force de mon épée. - -Dieu le veuille, reprit Sancho en aidant son maître à remonter sur -Rossinante, dont l'épaule était à demi déboîtée. - -Tout en devisant sur ce qui venait d'arriver, nos deux aventuriers -prirent le chemin du _Puerto-Lapice_, parce qu'il était impossible, -affirmait don Quichotte, que sur une route aussi fréquentée on ne -rencontrât pas beaucoup d'aventures. Seulement il regrettait sa lance, -et le témoignant à son écuyer: J'ai lu quelque part, dit-il, qu'un -chevalier espagnol nommé Diego Perez de Vargas, ayant rompu sa lance -dans un combat, arracha d'un chêne une forte branche avec laquelle il -assomma un si grand nombre de Mores, que le surnom d'assommeur lui en -resta, et que ses descendants l'ont ajouté à leur nom de Vargas. Je te -dis cela, Sancho, parce que je me propose d'arracher du premier chêne -que nous rencontrerons une branche en tout semblable, avec laquelle -j'accomplirai de tels exploits, que tu te trouveras heureux d'en être le -témoin, et de voir de tes yeux des prouesses si merveilleuses qu'un jour -on aura peine à les croire. - -Ainsi soit-il, répondit Sancho: je le crois, puisque vous le dites. Mais -redressez-vous un peu, car Votre Grâce se tient tout de travers: sans -doute elle se ressent encore de sa chute? - -Cela est vrai, reprit don Quichotte, et si je ne me plains pas, c'est -qu'il est interdit aux chevaliers errants de se plaindre, lors même -qu'ils auraient le ventre ouvert et que leurs entrailles en sortiraient. - -S'il doit en être ainsi, je n'ai rien à répliquer, dit Sancho; pourtant -j'aimerais bien mieux entendre se plaindre Votre Grâce lorsqu'elle -ressent quelque mal; quant à moi, je ne saurais me refuser ce -soulagement, et à la première égratignure vous m'entendrez crier comme -un désespéré, à moins que la plainte ne soit également interdite aux -écuyers des chevaliers errants. - -Don Quichotte sourit de la simplicité de son écuyer, et lui déclara -qu'il pouvait se plaindre quand et comme il lui plairait, n'ayant -jamais lu dans les lois de la chevalerie rien qui s'y opposât. - -Sancho fit remarquer que l'heure du dîner était venue. Mange à ta -fantaisie, dit don Quichotte; pour moi je n'en sens pas le besoin. - -Usant de la permission, Sancho s'arrangea du mieux qu'il put sur son -âne, tira ses provisions du bissac, et se mit à manger tout en cheminant -derrière son maître. Presque à chaque pas, il s'arrêtait pour donner une -embrassade à son outre, et il le faisait de si bon coeur qu'il aurait -réjoui le plus achalandé cabaretier de la province de Malaga. Ce -passe-temps délectable lui faisait oublier les promesses de son -seigneur, et considérer pour agréable occupation la recherche des -aventures. - -Le soir ils s'arrêtèrent sous un massif d'arbres. Don Quichotte arracha -de l'un d'eux une branche assez forte pour lui servir de lance, puis y -ajusta le fer de celle qui s'était brisée entre ses mains, il passa la -nuit entière sans fermer l'oeil, ne cessant de penser à sa Dulcinée, -afin de se conformer à ce qu'il avait vu dans ses livres sur -l'obligation imposée aux chevaliers errants de veiller sans cesse -occupés du souvenir de leurs dames. Quant à Sancho, qui avait le ventre -plein, il dormit jusqu'au matin, et les rayons du soleil qui lui -donnaient dans le visage, non plus que le chant des oiseaux qui -saluaient joyeusement la venue du jour, ne l'auraient réveillé si son -maître ne l'eût appelé cinq ou six fois. En ouvrant les yeux, son -premier soin fut de faire une caresse à son outre, qu'il s'affligea de -trouver moins rebondie que la veille, car il ne se voyait guère sur le -chemin de la remplir de si tôt. Pour don Quichotte, il refusa toute -nourriture, préférant, comme on l'a dit, se repaître de ses amoureuses -pensées. - -Ils reprirent le chemin du Puerto-Lapice, dont, vers trois heures de -l'après-midi, ils aperçurent l'entrée: Ami Sancho, s'écria aussitôt don -Quichotte, c'est ici que nous allons pouvoir plonger nos bras jusqu'aux -coudes dans ce qu'on appelle les aventures. Écoute-moi bien, et n'oublie -pas ce que je vais te dire: quand même tu me verrais dans le plus grand -péril, garde-toi de jamais tirer l'épée, à moins de reconnaître, à n'en -pas douter, que nous avons affaire à des gens de rien, à de la basse et -vile engeance; oh! dans ce cas, tu peux me secourir: mais si j'étais aux -prises avec des chevaliers, les lois de la chevalerie t'interdisent -formellement de venir à mon aide, tant que tu n'auras pas été toi-même -armé chevalier. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il aperçut deux moines qui portaient des parasols et des lunettes de -voyage (p. 34).] - -Votre Grâce sera bien obéie en cela, répondit Sancho, d'autant plus que -je suis pacifique de ma nature et très-ennemi des querelles. Seulement, -pour ce qui est de défendre ma personne, lorsqu'on viendra l'attaquer, -permettez que je laisse de côté vos recommandations chevaleresques, car -les commandements de Dieu et de l'Église n'ont rien, je pense, de -contraire à cela. - -D'accord, reprit don Quichotte; mais si nous avions à combattre des -chevaliers, songe à tenir en bride ta bravoure naturelle. - -Oh! je n'y manquerai point, dit Sancho, et je vous promets d'observer -ce commandement aussi exactement que celui de chômer le dimanche. - -Pendant cet entretien, deux moines de l'ordre de Saint-Benoît, montés -sur des dromadaires (du moins leurs mules en avaient la taille) parurent -sur la route. Ils portaient des parasols et des lunettes de voyage. A -peu de distance, derrière eux, venait un carrosse escorté par quatre ou -cinq cavaliers et suivi de deux valets à pied. Dans ce carrosse, on l'a -su depuis, voyageait une dame biscaïenne qui allait retrouver son mari à -Séville, d'où il devait passer dans les Indes avec un emploi -considérable. - -A peine don Quichotte a-t-il aperçu les moines, qui n'étaient pas de -cette compagnie, bien qu'ils suivissent le même chemin: Ou je me trompe -fort, dit-il à son écuyer, ou nous tenons la plus fameuse aventure qui -se soit jamais rencontrée. Ces noirs fantômes que j'aperçois là-bas -doivent être et sont sans nul doute des enchanteurs qui ont enlevé -quelque princesse et l'emmènent par force dans cet équipage; il faut, à -tout prix, que j'empêche cette violence. - -Ceci m'a bien la mine d'être encore pis que les moulins à vent, dit -Sancho en branlant la tête. Seigneur, que Votre Grâce y fasse attention, -ces fantômes sont des moines de l'ordre de Saint-Benoît, et certainement -le carrosse appartient à ces gens qui voyagent: prenez garde à ce que -vous allez faire, et que le diable ne vous tente pas. - -Je t'ai déjà dit, Sancho, reprit don Quichotte, que tu n'entendais rien -aux aventures; tu vas voir dans un instant si ce que j'avance n'est pas -l'exacte vérité. - -Aussitôt, prenant les devants, il va se camper au milieu du chemin, -puis, quand les moines sont assez près pour l'entendre, il leur crie -d'une voix tonnante: Gens diaboliques et excommuniés, mettez sur l'heure -en liberté les hautes princesses que vous emmenez dans ce carrosse, -sinon préparez-vous à recevoir la mort en juste punition de vos méfaits. - -Les deux moines retinrent leurs mules, non moins étonnés de l'étrange -figure de don Quichotte que de son discours: Seigneur chevalier, -répondirent-ils, nous ne sommes point des gens diaboliques ni des -excommuniés; nous sommes des religieux de l'ordre de Saint-Benoît qui -suivons paisiblement notre chemin: s'il y a dans ce carrosse des -personnes à qui on fait violence, nous l'ignorons. - -Je ne me paye pas de belles paroles, repartit don Quichotte, et je vous -connais, canaille déloyale. Puis, sans attendre de réponse, il fond, la -lance basse, sur un des religieux, et cela avec une telle furie, que si -le bon père ne se fût promptement laissé glisser de sa mule, il aurait -été dangereusement blessé, ou peut-être tué du coup. L'autre moine, -voyant de quelle manière on traitait son compagnon, donna de l'éperon à -sa monture et gagna la plaine, plus rapide que le vent. - -Aussitôt, sautant prestement de son âne, Sancho se jeta sur le moine -étendu par terre, et il commençait à le dépouiller quand accoururent les -valets des religieux, qui lui demandèrent pourquoi il lui enlevait ses -vêtements. Parce que, répondit Sancho, c'est le fruit légitime de la -bataille que mon maître vient de gagner. - -Peu satisfaits de la réponse, voyant d'ailleurs que don Quichotte -s'était éloigné pour aller parler aux gens du carrosse, les deux valets -se ruèrent sur Sancho, le renversèrent sur la place, et l'y laissèrent à -demi mort de coups. Le religieux ne perdit pas un moment pour remonter -sur sa mule, et il accourut tremblant auprès de son compagnon, qui -l'attendait assez loin de là, regardant ce que deviendrait cette -aventure; puis tous deux poursuivirent leur chemin, faisant plus de -signes de croix que s'ils avaient eu le diable à leurs trousses. - -Pendant ce temps, don Quichotte se tenait à la portière du carrosse, et -il haranguait la dame biscaïenne, qu'il avait abordée par ces paroles: - -Madame, votre beauté est libre, elle peut faire maintenant ce qu'il lui -plaira; car ce bras redoutable vient de châtier l'audace de ses -ravisseurs. Afin que vous ne soyez point en peine du nom de votre -libérateur, sachez que je m'appelle don Quichotte de la Manche, que je -suis chevalier errant, et esclave de la sans pareille Dulcinée du -Toboso. En récompense du service qu'elle a reçu de moi, je ne demande à -Votre Grâce qu'une seule chose: c'est de vous rendre au Toboso, de vous -présenter de ma part devant cette dame, et de lui apprendre ce que je -viens de faire pour votre liberté. - -Parmi les gens de l'escorte se trouvait un cavalier biscaïen qui -écoutait attentivement notre héros. Irrité de le voir s'opposer au -départ du carrosse, à moins qu'il ne prît le chemin du Toboso, il -s'approche, et, empoignant la lance de don Quichotte, il l'apostrophe -ainsi en mauvais castillan ou en biscaïen, ce qui est pis encore: -Va-t'en, chevalier, et mal ailles-tu; car, par le Dieu qui m'a créé, si -toi ne laisses partir le carrosse, moi te tue, aussi vrai que je suis -Biscaïen. - -Don Quichotte qui l'avait compris, répondit sans s'émouvoir: Si tu étais -chevalier, aussi bien que tu ne l'es pas, j'aurais déjà châtié ton -insolence. - -Moi pas chevalier! répliqua le Biscaïen; moi jure Dieu, jamais chrétien -n'avoir plus menti. Si toi laisses ta lance, et tires ton épée, moi fera -voir à toi comme ton _chat à l'eau vite s'en va_. Hidalgo par mer, -hidalgo par le diable, et toi mentir si dire autre chose. - -C'est ce que nous allons voir, repartit don Quichotte, puis, jetant sa -lance, il tire son épée, embrasse son écu, et il fond sur le Biscaïen, -impatient de lui ôter la vie. - -Celui-ci eût bien voulu descendre de sa mule, mauvaise bête de louage, -sur laquelle il ne pouvait compter; mais à peine eut-il le temps de -tirer son épée, et bien lui prit de se trouver assez près du carrosse -pour saisir un coussin et s'en faire un bouclier. En voyant les deux -champions courir l'un sur l'autre comme de mortels ennemis, les -assistants essayèrent de s'interposer; tout fut inutile; car le Biscaïen -jurait que si on tentait de l'arrêter, il tuerait plutôt sa maîtresse et -les personnes de sa suite. Effrayée de ces menaces, la dame, toute -tremblante, fit signe au cocher de s'éloigner, puis, arrivée à quelque -distance, elle s'arrêta pour regarder le combat. - -En abordant son adversaire, l'impétueux Biscaïen lui déchargea un tel -coup sur l'épaule, que si l'épée n'eût rencontré la rondache, il le -fendait jusqu'à la ceinture. - -Dame de mon âme! s'écria don Quichotte à ce coup qui lui parut la chute -d'une montagne; Dulcinée! fleur de beauté, daignez secourir votre -chevalier, qui pour vous obéir se trouve en cette extrémité. - -Prononcer ces mots, serrer son épée, se couvrir de son écu, fondre sur -son ennemi, tout cela fut l'affaire d'un instant. Le Biscaïen, en le -voyant venir avec tant d'impétuosité, l'attendait de pied ferme, couvert -de son coussin, d'autant plus que sa mule, harassée de fatigue et mal -dressée à ce manége, ne pouvait bouger. Ainsi don Quichotte courait -l'épée haute contre le Biscaïen, cherchant à le pourfendre, et le -Biscaïen l'attendait, abrité derrière son coussin. Les spectateurs -étaient dans l'anxiété des coups épouvantables dont nos deux combattants -se menaçaient, et la dame du carrosse faisait des voeux à tous les -saints du paradis pour obtenir que Dieu protégeât son écuyer, et la -délivrât du péril où elle se trouvait. - -Malheureusement, l'auteur de l'histoire la laisse en cet endroit -pendante et inachevée, donnant pour excuse qu'il ne sait rien de plus -sur les exploits de don Quichotte. Mais le continuateur, ne pouvant se -résoudre à penser qu'un récit aussi curieux se fût ainsi arrêté à -moitié chemin, et que les beaux esprits de la Manche eussent négligé -d'en conserver la suite, ne désespéra pas de la retrouver. En effet, le -ciel aidant, il réussit dans sa recherche de la manière qui sera exposée -dans le livre suivant. - - - - -LIVRE II[25]--CHAPITRE IX - -OU SE CONCLUT ET SE TERMINE L'ÉPOUVANTABLE COMBAT DU BRAVE BISCAIEN ET -DU MANCHOIS - - -Dans la première partie de cette histoire, nous avons laissé l'ardent -Biscaïen et le valeureux don Quichotte, les bras levés, les épées nues, -et en posture de se décharger de tels coups, que s'ils fussent tombés -sans rencontrer de résistance, nos deux champions ne se seraient rien -moins que pourfendus de haut en bas et ouverts comme une grenade; mais -en cet endroit, je l'ai dit, le récit était resté pendant et inachevé, -sans que l'auteur fît connaître où l'on trouverait de quoi le -poursuivre. J'éprouvai d'abord un violent dépit, car le plaisir que -m'avait causé le commencement d'un conte si délectable se tournait en -grande amertume, quand je vins à songer quel faible espoir me restait -d'en retrouver la fin. Toutefois il me paraissait impossible qu'un héros -si fameux manquât d'un historien pour raconter ses incomparables -prouesses, lorsque chacun de ses devanciers en avait compté plusieurs, -non-seulement de leurs faits et gestes, mais même de leurs moindres -pensées. Ne pouvant donc supposer qu'un chevalier de cette importance -fût dépourvu de ce qu'un _Platir_ et ses pareils avaient eu de reste, je -persistai à croire qu'une semblable histoire n'était point demeurée -ainsi à moitié chemin, et que le temps seul, qui détruit tout, l'avait -dévorée ou la tenait quelque part ensevelie. De plus, je me disais: -Puisque dans la Bibliothèque de notre chevalier il y avait des livres -modernes, tels que _le Remède à la jalousie_, _les Nymphes_, _le Berger -de Hénarès_, elle ne doit pas être fort ancienne, et si elle n'a pas été -écrite, on doit au moins la retrouver dans la mémoire des gens de son -village et des pays circonvoisins. - - [25] Cervantes divisa la première partie de _Don Quichotte_ en quatre - livres fort inégaux. Dans la seconde partie, il abandonna cette - division pour s'en tenir à celle des chapitres. - -Tourmenté de cette pensée, je nourrissais toujours un vif désir de -connaître en son entier la vie et les merveilleux exploits de notre -héros, cette éclatante lumière de la Manche, le premier qu'on ait vu -dans ces temps calamiteux se vouer au grand exercice de la chevalerie -errante, redressant les torts, secourant les veuves, protégeant les -damoiselles, pauvres filles qui s'en allaient par monts et par vaux sur -leurs palefrois, portant la charge et l'embarras de leur virginité avec -si peu de souci, qu'à moins de violence de la part de quelque chevalier -félon, de quelque vilain armé en guerre, de quelque géant farouche, -elles descendaient au tombeau aussi vierges que leurs mères. Je dis donc -qu'à cet égard et à beaucoup d'autres, notre brave don Quichotte est -digne d'éternelles louanges, et qu'à moi-même on ne saurait en refuser -quelques-unes pour le zèle que j'ai mis à rechercher la fin d'une si -agréable histoire. Mais toute ma peine eût été inutile, et la postérité -eût été privée de ce trésor, si le hasard ne l'avait fait tomber entre -mes mains de la manière que je vais dire. - -Me promenant un jour à Tolède, dans la rue d'Alcana, je vis un jeune -garçon qui vendait de vieilles paperasses à un marchand de soieries. Or, -curieux comme je le suis, à ce point de ramasser pour les lire les -moindres chiffons de papier, je pris des mains de l'enfant un des -cahiers qu'il tenait; voyant qu'il était en caractères arabes que je ne -connais point, je cherchai des yeux quelque Morisque[26] pour me les -expliquer, et je n'eus pas de peine à trouver ce secours dans un lieu -où il y a des interprètes pour une langue beaucoup plus sainte et plus -ancienne[27]. Le hasard m'en amena un à qui je mis le cahier entre les -mains; mais à peine en avait-il parcouru quelques lignes qu'il se prit à -rire. Je lui en demandai la cause. C'est une annotation que je trouve -ici à la marge, répondit-il; et continuant à rire, il lut ces paroles: -_Cette Dulcinée du Toboso, dont il est si souvent parlé dans la présente -histoire, eut, dit-on, pour saler les pourceaux, meilleure main -qu'aucune femme de la Manche_. - - [26] On appelait _Morisques_ les descendants des Arabes et des Mores - restés en Espagne, après la prise de Grenade, et convertis violemment - au christianisme. - - [27] Cervantes veut parler de l'hébreu, et faire entendre qu'il y - avait des juifs à Tolède. - -[Illustration: Se hissant sur ses étriers et serrant son épée, il en -déchargea un terrible coup sur la tête de son ennemi (p. 38).] - -Au nom de Dulcinée du Toboso, m'imaginant que ces vieux cahiers -contenaient peut-être l'histoire de don Quichotte, je pressai le -Morisque de lire le titre du livre; il y trouva ces mots: _Histoire de -don Quichotte de la Manche, écrite par cid Hamet Ben-Engeli, historien -arabe_. En l'entendant, j'éprouvai une telle joie que j'eus beaucoup de -peine à la dissimuler; et rassemblant tous les papiers, j'en fis marché -avec le jeune garçon, qui me donna pour un demi-réal ce qu'il m'aurait -vendu vingt fois autant s'il eût pu lire dans mon esprit. Je m'éloignai -aussitôt avec mon Morisque par le cloître de la cathédrale, et lui -proposai de traduire ces cahiers en castillan sans y ajouter ni en -retrancher la moindre chose, moyennant la récompense qu'il voudrait. Il -se contenta de deux arrobes de raisins et de quatre boisseaux de -froment, me promettant de faire en peu de temps cette traduction aussi -fidèlement que possible; mais pour rendre l'affaire plus facile, et ne -pas me dessaisir de mon trésor, j'emmenai le Morisque chez moi, où en -moins de six semaines la version fut faite, telle que je la donne ici. - -Dans le premier cahier se trouvait représentée la bataille de don -Quichotte avec le Biscaïen, tous deux dans la posture où nous les avons -laissés, le bras levé, l'épée nue, l'un couvert de sa rondache, l'autre -abrité par son coussin. La mule du Biscaïen était d'une si grande -vérité, qu'à portée d'arquebuse on l'aurait facilement reconnue pour une -mule de louage: à ses pieds on lisait _don Sancho de Aspetia_, ce qui -était sans doute le nom du Biscaïen. Aux pieds de Rossinante on lisait -celui de _don Quichotte_. Rossinante est admirablement peint, long, -roide, maigre, l'épine du dos si tranchante, et l'oreille si basse, -qu'on jugeait tout d'abord que jamais cheval au monde n'avait mieux -mérité d'être appelé ainsi. Tout auprès, Sancho Panza tenait par le -licou son âne, au pied duquel était écrit _Sancho Zanças_. Il était -représenté avec la panse large, la taille courte, les jambes cagneuses, -et c'est sans doute pour ce motif que l'histoire lui donne -indifféremment le nom de Panza ou de Zanças. - -Il y avait encore d'autres détails, mais de peu d'importance, et qui -n'ajoutent rien à l'intelligence de ce récit. Si quelque chose pouvait -faire douter de sa sincérité, c'est que l'auteur est Arabe, et que tous -les gens de cette race sont enclins au mensonge; mais, d'autre part, ils -sont tellement nos ennemis, que celui-ci aura plutôt retranché -qu'ajouté. En effet, lorsqu'il devait, selon moi, le plus longuement -s'étendre sur les exploits de notre chevalier, il les a, au contraire, -malicieusement amoindris ou même passés sous silence: procédé indigne -d'un historien, qui doit toujours se montrer fidèle, exempt de passion -et d'intérêt, sans que jamais la crainte, l'affection ou l'inimitié le -fassent dévier de la vérité, mère de l'histoire, dépôt des actions -humaines, puisque c'est là qu'on rencontre de vrais tableaux du passé, -des exemples pour le présent et des enseignements pour l'avenir. -J'espère cependant que l'on trouvera dans ce récit tout ce que l'on peut -désirer, ou que s'il y manque quelque chose, ce sera la faute du -traducteur et non celle du sujet. - -La seconde partie commençait ainsi: - -A l'air terrible et résolu des deux fiers combattants, avec leur -tranchantes épées levées, on eût dit qu'ils menaçaient le ciel et la -terre. Celui qui porta le premier coup fut l'ardent Biscaïen, et cela -avec tant de force et de furie, que si le fer n'eût tourné dans sa main, -ce seul coup aurait terminé cet épouvantable combat et mis fin à toutes -les aventures de notre chevalier; mais le sort, qui le réservait pour -d'autres exploits, fit tourner l'épée du Biscaïen de telle sorte que, -tombant à plat sur l'épaule gauche, elle ne fit d'autre mal que de -désarmer tout ce côté-là, emportant chemin faisant un bon morceau de la -salade et la moitié de l'oreille de notre héros. - -Qui pourrait, grand Dieu! peindre la rage dont fut transporté don -Quichotte quand il se sentit atteint! Se hissant sur ses étriers, et -serrant de plus belle son épée avec ses deux mains, il en déchargea un -si terrible coup sur la tête de son ennemi, que, malgré la protection du -coussin, le pauvre diable commença à jeter le sang par le nez, la bouche -et les oreilles, prêt à tomber, ce qui certes fût arrivé s'il n'eût à -l'instant embrassé le cou de sa bête, mais bientôt ses bras se -détachèrent, ses pieds lâchèrent les étriers, et la mule épouvantée, ne -sentant plus le frein, prit sa course à travers champs, après avoir -désarçonné son cavalier qui tomba privé de sentiment. - -Don Quichotte ne vit pas plus tôt son ennemi par terre, que, sautant -prestement de cheval, il courut lui présenter la pointe de l'épée entre -les deux yeux, lui criant de se rendre, sinon qu'il lui couperait la -tête. Le malheureux Biscaïen était incapable d'articuler un seul mot, -et, dans sa fureur, don Quichotte ne l'aurait pas épargné, si la dame du -carrosse, qui, à demi morte de peur, attendait au loin l'issue du -combat, n'était accourue lui demander, avec les plus vives instances, la -vie de son écuyer. - -Je vous l'accorde, belle dame, répondit gravement notre héros, mais à -une condition: c'est que ce chevalier me donnera sa parole d'aller au -Toboso, et de se présenter de ma part devant la sans pareille Dulcinée, -afin qu'elle dispose de lui selon son bon plaisir. - -Sans rien comprendre à ce discours, ni s'informer quelle était cette -Dulcinée, la dame promit pour son écuyer tout ce qu'exigeait don -Quichotte. - -Qu'il vive donc sur la foi de votre parole, reprit notre héros, et qu'à -cause de vous il jouisse d'une grâce dont son arrogance le rendait -indigne. - - - - -CHAPITRE X - -DU GRACIEUX ENTRETIEN QU'EUT DON QUICHOTTE AVEC SANCHO PANZA SON ÉCUYER - - -Quoique moulu des rudes gourmades que lui avaient administrées les -valets des bénédictins, Sancho s'était depuis quelque temps déjà remis -sur ses pieds, et tout en suivant d'un oeil attentif le combat où était -engagé son seigneur, il priait Dieu de lui accorder la victoire, afin -qu'il y gagnât quelque île et l'en fit gouverneur, comme il le lui avait -promis. Voyant enfin le combat terminé, et son maître prêt à remonter à -cheval, il courut lui tenir l'étrier; mais d'abord il se jeta à genoux -et lui baisa la main en disant: Que Votre Grâce daigne me donner l'île -qu'elle vient de gagner; car je me sens en état de la bien gouverner, si -grande qu'elle puisse être. - -Ami Sancho, répondit don Quichotte, ce ne sont pas là des aventures -d'îles, ce sont de simples rencontres de grands chemins, dont on ne peut -guère attendre d'autre profit que de se faire casser la tête ou emporter -une oreille. Prends patience, il s'offrira, pour m'acquitter de ma -promesse, assez d'autres occasions, où je pourrai te donner un bon -gouvernement, si ce n'est quelque chose de mieux encore. - -Sancho se confondit en remercîments, et après avoir baisé de nouveau la -main de son maître et le pan de sa cotte de mailles, il l'aida à -remonter à cheval, puis enfourcha son âne, et se mit à suivre son -seigneur, lequel, s'éloignant rapidement sans prendre congé de la dame -du carrosse, entra dans un bois qui se trouvait près de là. - -Sancho le suivait de tout le trot de sa bête, mais Rossinante détalait -si lestement, qu'il fut obligé de crier à son maître de l'attendre. Don -Quichotte retint la bride à sa monture, jusqu'à ce que son écuyer l'eût -rejoint. Il serait prudent, ce me semble, dit Sancho en arrivant, de -nous réfugier dans quelque église, car celui que vous venez de combattre -est en bien piteux état; on pourrait en donner avis à la -Sainte-Hermandad[28], qui viendrait nous questionner à ce sujet, et une -fois entre ses mains, il se passerait du temps avant de nous en tirer. - - [28] La _Sainte-Hermandad_ était un corps spécialement chargé de la - poursuite des malfaiteurs. - -Tu ne sais ce que tu dis, repartit don Quichotte; où donc as-tu vu ou lu -qu'un chevalier errant ait été traduit en justice, quelque nombre -d'homicides qu'il ait commis? - -Je n'entends rien à vos homicides, répondit Sancho, et je ne me souviens -pas d'en avoir jamais vu; mais je sais que ceux qui se battent au milieu -des champs ont affaire à la Sainte-Hermandad, et c'est là ce que je -voudrais éviter. - -Ne t'en mets point en peine, reprit don Quichotte; je t'arracherais des -mains des Philistins, à plus forte raison de celles de la -Sainte-Hermandad. Maintenant, réponds avec franchise, crois-tu que sur -toute la surface de la terre il y ait un chevalier aussi vaillant que je -le suis? As-tu jamais vu ou lu dans quelque histoire qu'un chevalier ait -montré autant que moi d'intrépidité dans l'attaque, de résolution dans -la défense, plus d'adresse à porter les coups, et de promptitude à -culbuter l'ennemi? - -La vérité est que je n'ai jamais rien vu ni lu de semblable, répondit -Sancho, car je ne sais ni lire ni écrire; mais ce dont je puis faire -serment, c'est que de ma vie je n'ai servi un maître aussi hardi que -Votre Grâce, et Dieu veuille que cette hardiesse ne nous mène pas là où -je m'imagine. Pour l'heure pansons votre oreille, car il en sort -beaucoup de sang; heureusement, j'ai de la charpie et de l'onguent dans -mon bissac. - -Nous nous passerions bien de tout cela, dit don Quichotte, si j'avais -songé à faire une fiole de ce merveilleux baume de Fier-à-Bras[29], et -combien une seule goutte de cette précieuse liqueur nous épargnerait de -temps et de remèdes? - - [29] C'était, dit l'histoire de Charlemagne, un géant qui guérissait - ses blessures en buvant d'un baume qu'il portait dans deux petits - barils gagnés à la conquête de Jérusalem. - -Quelle fiole et quel baume? demanda Sancho. - -C'est un baume dont j'ai la recette en ma mémoire, répondit don -Quichotte; avec lui on se moque des blessures, et on nargue la mort. -Aussi, quand après l'avoir composé, je l'aurai remis entre tes mains, si -dans un combat je viens à être pourfendu d'un revers d'épée par le -milieu du corps, comme cela nous arrive presque tous les jours, il te -suffira de ramasser la moitié qui sera tombée à terre, puis, avant que -le sang soit figé, de la rapprocher de l'autre moitié restée sur la -selle, en ayant soin de les bien remboîter; après quoi, rien qu'avec -deux gouttes de ce baume, tu me reverras aussi sain qu'une pomme. - -S'il en est ainsi, repartit Sancho, je renonce dès aujourd'hui au -gouvernement que vous m'avez promis, et pour récompense de mes services -je ne demande que la recette de ce baume. Il vaudra bien partout deux ou -trois réaux l'once; en voilà assez pour passer ma vie honorablement et -en repos. Mais dites-moi, seigneur, ce baume coûte-t-il beaucoup à -composer? - -Pour trois réaux on peut en faire plus de six pintes, répondit don -Quichotte. - -Grand Dieu! s'écria Sancho, que ne me l'enseignez-vous sur l'heure, et -que n'en faisons-nous de suite plusieurs poinçons? - -Patience, ami Sancho, reprit don Quichotte, je te réserve bien d'autres -secrets, et de bien plus grandes récompenses. Pour l'instant pansons mon -oreille; elle me fait plus de mal que je ne voudrais. - -Sancho tira l'onguent et la charpie du bissac; mais quand don Quichotte, -en ôtant sa salade, la vit toute brisée, peu s'en fallut qu'il ne perdît -le reste de son jugement. Portant la main sur son épée, et levant les -yeux au ciel il s'écria: Par le créateur de toutes choses, et sur les -quatre Évangiles, je fais le serment que fit le grand marquis de -Mantoue, lorsqu'il jura de venger la mort de son neveu Baudouin, -c'est-à-dire de ne point manger pain sur nappe, de ne point approcher -femme, et de renoncer encore à une foule d'autres choses (lesquelles, -bien que je ne m'en souvienne pas, je tiens pour comprises dans mon -serment), jusqu'à ce que j'aie tiré une vengeance éclatante de celui qui -m'a fait un tel outrage. - -Que Votre Grâce, dit Sancho, veuille bien faire attention que si ce -chevalier vaincu exécute l'ordre que vous lui avez donné d'aller se -mettre à genoux devant madame Dulcinée, il est quitte, et qu'à moins -d'une nouvelle offense, vous n'avez rien à lui demander. - -Tu parles sagement, reprit don Quichotte, et j'annule mon serment quant -à la vengeance; mais je le confirme et le renouvelle quant à la vie que -j'ai juré de mener jusqu'au jour où j'aurai enlevé de vive force à -n'importe quel chevalier une salade en tout semblable à celle que j'ai -perdue. Et ne t'imagine pas, ami, que je parle à la légère; j'ai un -exemple à suivre en ceci: la même chose arriva pour l'armet de Mambrin, -qui coûta si cher à Sacripant. - -Donnez tous ces serments au diable, dit Sancho; ils nuisent à la santé -et chargent la conscience; car, enfin, que ferons-nous si de longtemps -nous ne rencontrons un homme coiffé d'une salade? Tiendrez-vous votre -serment en dépit des incommodités qui peuvent en résulter, comme, par -exemple, de coucher tout habillé, de ne point dormir en lieu couvert, et -tant d'autres pénitences que s'imposait ce vieux fou de marquis de -Mantoue? Songez, je vous prie, seigneur, qu'il ne passe point de gens -armés par ces chemins-ci, que l'on n'y rencontre guère que des -charretiers et des conducteurs de mules. Ces gens-là ne portent point de -salades, et ils n'en ont jamais peut-être entendu prononcer le nom. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Je fais le serment que fit le grand marquis de Mantoue (p. 40).] - -Tu te trompes, ami, repartit don Quichotte, et nous ne serons pas restés -ici deux heures, que nous y verrons se présenter plus de gens en armes -qu'il n'en vint jadis devant la forteresse d'Albraque, pour la conquête -de la belle Angélique. - -Ainsi soit-il, reprit Sancho. Dieu veuille que tout aille bien, et -qu'arrive au plus tôt le moment de gagner cette île qui me coûte si -cher, dussé-je en mourir de joie! - -Je t'ai déjà dit de ne point te mettre en peine, répliqua don Quichotte; -car en admettant que l'île vienne à manquer, n'avons-nous pas le royaume -de Danimarque et celui de Sobradise[30], qui t'iront comme une bague au -doigt? étant en terre ferme, ils doivent te convenir encore mieux. Mais -laissons cela; à présent, regarde dans le bissac si tu as quelque chose -à manger, puis nous irons à la recherche d'un château où nous puissions -passer la nuit et préparer le baume dont je t'ai parlé; car l'oreille me -fait souffrir cruellement. - - [30] Royaumes extraordinaires cités dans _Amadis de Gaule_. - -J'ai bien ici un oignon et un morceau de fromage avec deux ou trois -bribes de pain, répondit Sancho: mais ce ne sont pas là des mets à -l'usage d'un chevalier vaillant tel que vous. - -Que tu me connais mal! reprit don Quichotte. Apprends, ami Sancho, que -la gloire des chevaliers errants est de passer des mois entiers sans -manger, et, quand ils se décident à prendre quelque nourriture, de se -contenter de ce qui leur tombe sous la main. Tu n'en douterais pas si tu -avais lu autant d'histoires que moi, et dans aucune je n'ai vu que les -chevaliers errants mangeassent, si ce n'est par hasard, ou dans quelque -somptueux festin donné en leur honneur; car le plus souvent ils vivaient -de l'air du temps. Cependant, comme ils étaient hommes et qu'ils ne -pouvaient se passer tout à fait d'aliments, il faut croire que, -constamment au milieu des forêts et des déserts, et toujours sans -cuisinier, leurs repas habituels étaient des mets rustiques comme ceux -que tu m'offres en ce moment. Cela me suffit, ami Sancho; cesse donc de -t'affliger, et surtout n'essaye pas de transformer le monde, ni de -changer les antiques coutumes de la chevalerie errante. - -Il faut me pardonner, répliqua Sancho, si ne sachant ni lire ni écrire -(je l'ai déjà dit à Votre Grâce), j'ignore les règles de la chevalerie; -mais, à l'avenir, le bissac sera fourni de fruits secs pour vous, qui -êtes chevalier; et comme je n'ai pas cet honneur, j'aurai soin de le -garnir pour moi de quelque chose de plus nourrissant. - -Je n'ai pas dit, répliqua don Quichotte, que les chevaliers errants -devaient ne manger que des fruits, j'ai dit qu'ils en faisaient leur -nourriture habituelle; ils y joignaient encore quelques herbes des -champs, qu'ils savaient fort bien reconnaître et que je saurai -distinguer également. - -C'est une grande vertu que de connaître ces herbes, repartit Sancho, et -si je ne m'abuse, nous aurons plus d'une occasion de mettre cette -connaissance à profit. Pour l'instant, voici ce que Dieu nous envoie, -ajouta-t-il; et tirant les vivres du bissac, tous deux se mirent à -manger d'un égal appétit. - -Ils eurent bientôt achevé leur frugal repas, et reprirent leurs montures -afin d'atteindre une habitation avant la chute du jour; mais le soleil -venant à leur manquer, et, avec lui, l'espérance de trouver ce qu'ils -cherchaient, il s'arrêtèrent auprès de quelques huttes de chevriers pour -y passer la nuit. Autant Sancho s'affligeait de n'être pas à l'abri dans -quelque bon village, autant don Quichotte fut heureux de dormir à la -belle étoile, se figurant que tout ce qui lui arrivait de la sorte -prouvait une fois de plus sa vocation de chevalier errant. - - - - -CHAPITRE XI - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LES CHEVRIERS - - -Don Quichotte reçut des chevriers un bon accueil, et Sancho ayant -accommodé du mieux qu'il put Rossinante et son âne, se dirigea en toute -hâte vers l'odeur qu'exhalaient certains morceaux de chèvre qui -cuisaient dans une marmite devant le feu. Notre écuyer eût bien voulu -s'assurer s'ils étaient cuits assez à point pour les faire passer de la -marmite dans son estomac, mais les chevriers ne lui en laissèrent pas le -temps; car, les ayant retirés du feu, ils dressèrent leur table -rustique, tout en invitant de bon coeur les deux étrangers à partager -leurs provisions; puis étendant sur le sol quelques peaux de mouton, ils -s'assirent au nombre de six, après avoir offert à don Quichotte, en -guise de siége, une auge de bois qu'ils retournèrent. - -Notre héros prit place au milieu d'eux; quant à Sancho, il se plaça -debout derrière son maître, prêt à lui verser à boire dans une coupe qui -n'était pas de cristal, mais de corne. En le voyant rester debout: Ami, -lui dit don Quichotte, afin que tu connaisses toute l'excellence de la -chevalerie errante, et que tu saches combien ceux qui en font -profession, n'importe à quel degré, ont droit d'être estimés et honorés -dans le monde, je veux qu'ici, en compagnie de ces braves gens, tu -prennes place à mon côté, pour ne faire qu'un avec moi, qui suis ton -seigneur et ton maître, et que mangeant au même plat, buvant dans ma -coupe, on puisse dire de la chevalerie errante ce qu'on dit de l'amour: -qu'elle nous fait tous égaux. - -Grand merci, répondit Sancho; mais je le dis à Votre Grâce, pourvu que -j'aie de quoi manger, je préfère être seul et debout, qu'assis à côté -d'un empereur. Je savoure bien mieux, dans un coin tout à mon aise, ce -qu'on me donne, ne fût-ce qu'un oignon sur du pain, que les fines -poulardes de ces tables où il faut mâcher lentement, boire à petits -coups, s'essuyer la bouche à chaque morceau, sans oser tousser ni -éternuer, quelque envie qu'on en ait, ni enfin prendre ces autres -licences qu'autorisent la solitude et la liberté. Ainsi donc, -monseigneur, ces honneurs que Votre Grâce veut m'accorder comme à son -écuyer, je suis prêt à les convertir en choses qui me soient de plus de -profit, car ces honneurs dont je vous suis bien reconnaissant, j'y -renonce à jamais. - -Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte: Dieu élève celui qui -s'humilie. Et prenant Sancho par le bras, il le fit asseoir à son côté. - -Les chevriers ne comprenaient rien à tout cela, et continuaient de -manger en silence, regardant leurs hôtes, qui, d'un grand appétit, -avalaient des morceaux gros comme le poing. Après les viandes, on -servit des glands doux avec une moitié de fromage plus dur que du -ciment. Pendant ce temps, la corne à boire ne cessait d'aller et de -venir à la ronde, tantôt pleine, tantôt vide, comme les pots de la roue -à chapelet[31], si bien que des deux outres qui étaient là, l'une fut -entièrement mise à sec. - - [31] Roue garnie de seaux à bascule, qui puisent l'eau et la versent - dans un réservoir. - -Quand don Quichotte eut satisfait son appétit, il prit dans sa main une -poignée de glands, puis après les avoir quelque temps considérés en -silence: Heureux siècle, s'écria-t-il, âge fortuné, auquel nos ancêtres -donnèrent le nom d'âge d'or, non pas que ce métal, si estimé dans notre -siècle de fer, se recueillît sans peine à cette époque privilégiée, mais -parce que ceux qui vivaient alors ignoraient ces deux funestes mots de -TIEN et de MIEN. En ce saint âge, toutes choses étaient communes. Afin -de se procurer l'ordinaire soutien de la vie, on n'avait qu'à étendre la -main pour cueillir aux branches des robustes chênes les fruits savoureux -qui se présentaient libéralement à tous. Les claires fontaines et les -fleuves rapides offraient en abondance leurs eaux limpides et -délicieuses. Dans le creux des arbres et dans les fentes des rochers, -les diligentes abeilles établissaient sans crainte leur république, -abandonnant au premier venu l'agréable produit de leur doux labeur. -Alors les liéges vigoureux se dépouillaient eux-mêmes, et leurs larges -écorces suffisaient à couvrir les cabanes élevées sur des poteaux -rustiques. Partout régnaient la concorde, la paix, l'amitié. Le soc aigu -de la pesante charrue ne s'était pas encore enhardi à ouvrir les -entrailles de notre première mère, dont le sein fertile satisfaisait -sans effort à la nourriture et aux plaisirs de ses enfants. Alors les -belles et naïves bergères couraient de vallée en vallée, de colline en -colline, la tête nue, les cheveux tressés, sans autre vêtement que celui -que la pudeur exige: ni la soie façonnée de mille manières, ni la -pourpre de Tyr, ne composaient leurs simples atours; des plantes mêlées -au lierre leur suffisaient, et elles se croyaient mieux parées de ces -ornements naturels que ne le sont nos grandes dames avec les inventions -merveilleuses que leur enseigne l'oisive curiosité. Alors les tendres -mouvements du coeur se montraient simplement, sans chercher, pour -s'exprimer, d'artificieuses paroles. Alors, la fraude, le mensonge -n'altéraient point la franchise et la vérité; la justice régnait seule, -sans crainte d'être égarée par la faveur et l'intérêt qui l'assiégent -aujourd'hui, car la loi du bon plaisir ne s'était pas encore emparée de -l'esprit du juge, et il n'y avait personne qui jugeât ni qui fût jugé. -Les jeunes filles, je le répète, allaient en tous lieux seules et -maîtresses d'elles-mêmes, sans avoir à craindre les propos effrontés ou -les desseins criminels. Quand elles cédaient, c'était à leur seul -penchant et de leur libre volonté; tandis qu'aujourd'hui, dans ce siècle -détestable, aucune n'est en sûreté, fût-elle cachée dans un nouveau -labyrinthe de Crète; partout pénètrent les soins empressés d'une -galanterie maudite, qui les fait succomber malgré leur retenue. C'est -pour remédier à tous ces maux que, dans la suite des temps, la -corruption croissant avec eux, fut institué l'ordre des Chevaliers -errants, défenseurs des vierges, protecteurs des veuves, appuis des -orphelins et des malheureux. J'exerce cette noble profession, mes bons -amis, et c'est à un chevalier errant et à son écuyer que vous avez fait -le gracieux accueil dont je vous remercie de tout mon coeur; et, bien -qu'en vertu de la simple loi naturelle chacun soit tenu de vous imiter, -comme vous l'avez fait sans me connaître, il est juste que je vous en -témoigne ma reconnaissance. - -Cette interminable harangue, dont il aurait fort bien pu se dispenser, -don Quichotte ne l'avait débitée que parce qu'en lui rappelant l'âge -d'or, les glands avaient fourni à sa fantaisie l'occasion de s'adresser -aux chevriers qui, sans répondre un mot, restaient tout ébahis à -l'écouter. Sancho gardait aussi le silence, mais il en profitait pour -avaler force glands et faire de fréquentes visites à la seconde outre -qu'on avait suspendue à un arbre pour tenir le vin frais. - -Le souper avait duré moins longtemps que le discours; dès qu'il fut -terminé, un des chevriers dit à don Quichotte: Seigneur chevalier -errant, afin que Votre Grâce puisse dire avec encore plus de raison que -nous l'avons régalée de notre mieux, nous voulons lui procurer un -nouveau plaisir, en faisant chanter un de nos camarades qui ne peut -tarder à arriver. C'est un jeune berger amoureux et plein d'esprit, qui -sait lire et écrire, et qui de plus est musicien, car il joue de la -viole à ravir. - -A peine le chevrier achevait-il ces mots qu'on entendit le son d'une -viole, et bientôt parut un jeune garçon âgé d'environ vingt-deux ans et -de fort bonne mine. Ses compagnons lui demandèrent s'il avait soupé; il -répondit que oui. En ce cas, Antonio, dit l'un d'eux, tu nous feras le -plaisir de chanter quelque chose, afin que ce seigneur, notre hôte, -sache que dans nos montagnes on trouve aussi des gens qui savent la -musique. Comme nous lui avons vanté tes talents, et que nous ne -voudrions point passer pour menteurs, dis-nous la romance de tes amours, -que ton oncle le bénéficier a mise en vers, et qui a tant plu à tout le -village. - -Volontiers, répondit Antonio; et sans se faire prier, il s'assit sur le -tronc d'un chêne, puis, après avoir accordé sa viole, il chanta la -romance qui suit: - - - Olalla! je sais que tu m'aime, - Sans que la bouche me l'ait dit: - Tes beaux yeux sont muets de même; - Mais tu m'aimes, et je sais que cela seul suffit. - - On dit que d'un amour connu - Il faut toujours bien espérer, - Le souffrir c'est en être ému, - Et soi-même à la fin on se laisse attirer. - - Aussi, de ton indifférence - Au lieu de me montrer chagrin, - Je sens naître quelque espérance, - Et vois briller l'amour à travers tes dédains. - - C'est pourquoi mon coeur s'encourage, - Et j'en suis pour l'heure à tel point, - Que te trouvant tendre ou sauvage, - Mon amour ne peut croître, et ne s'affaiblit point. - - Si l'amour est, comme je pense, - Et, comme on dit, une vertu, - Le mien me donne l'espérance - Que mon zèle à la fin ne sera pas perdu. - - Olalla! crois, si je te presse, - Que c'est avec un bon dessein, - Et ne veux t'avoir pour maîtresse - Que lorsqu'avec mon coeur tu recevras ma main. - - L'Église a des liens de soie, - Et son joug est doux et léger; - Tu verras avec quelle joie - Je courrai m'y soumettre en t'y voyant ranger. - - Mais si je n'apprends de ta bouche - Que tu consens à mon dessein, - Je mourrai dans ce lieu farouche: - Je le jure, ou dans peu je serai capucin[32]. - - - [32] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -[Illustration: Il prit dans sa main une poignée de glands (p. 43).] - -Le chevrier avait à peine cessé de chanter, que don Quichotte insistait -pour qu'il continuât, mais Sancho, qui avait grande envie de dormir, s'y -opposa en disant qu'il était temps de songer à s'arranger un gîte pour -la nuit, et que ces braves gens, qui travaillaient tout le jour, ne -pouvaient passer la nuit à chanter. - -Je t'entends, dit don Quichotte; j'oubliais qu'une tête alourdie par les -vapeurs du vin a plus besoin de sommeil que de musique. - -Dieu soit loué, chacun en a pris sa part, répliqua Sancho. - -D'accord, reprit don Quichotte: arrange-toi donc à ta fantaisie; quant à -ceux de ma profession, il leur sied mieux de veiller que de dormir; -seulement il faudrait panser mon oreille, car elle me fait souffrir -grandement. - -Sancho se disposait à obéir, quand un des bergers dit à notre chevalier -de ne pas se mettre en peine; il alla chercher quelques feuilles de -romarin; puis, après les avoir mâchées et mêlées avec du sel, il les lui -appliqua sur l'oreille, l'assurant qu'il n'avait que faire d'un autre -remède; ce qui réussit en effet. - - - - -CHAPITRE XII - -DE CE QUE RACONTA UN BERGER A CEUX QUI ÉTAIENT AVEC DON QUICHOTTE - - -Sur ces entrefaites arriva un autre chevrier de ceux qui apportaient les -provisions du village. Amis, dit-il, savez-vous ce qui se passe? - -Et comment le saurions-nous? répondit l'un d'eux. - -Apprenez, dit le paysan, que ce berger si galant, que cet étudiant qui -avait nom Chrysostome, vient de mourir ce matin même, et que chacun se -dit tout bas qu'il est mort d'amour pour la fille de Guillaume le Riche, -pour cette endiablée de Marcelle qu'on voit sans cesse rôder dans les -environs en habit de bergère. - -Pour Marcelle? demanda un des chevriers. - -Pour elle-même, répondit le paysan; mais ce qui étonne tout le monde, -c'est que, par son testament, Chrysostome ordonne qu'on l'enterre, ainsi -qu'un mécréant, au milieu de la campagne et précisément au pied de la -fontaine du Liége, parce que c'est là, dit-il, qu'il avait vu Marcelle -pour la première fois. Il a encore ordonné bien d'autres choses, mais -nos anciens disent qu'on n'en fera rien. Le grand ami de Chrysostome, -Ambrosio, répond qu'il faut exécuter de point en point ses intentions. -Le village est en grande rumeur à ce sujet. Mais on assure que tout se -fera ainsi que le veulent Ambrosio et les bergers ses amis. Demain, on -vient en grande pompe enterrer le pauvre Chrysostome à l'endroit que je -vous ai dit. Voilà qui sera beau à voir; aussi ne manquerai-je pas d'y -aller, si je ne suis pas obligé de retourner au village. - -Nous irons tous, s'écrièrent les chevriers, mais après avoir tiré au -sort à qui restera pour garder les chèvres. - -N'en ayez nul souci, reprit l'un d'eux, je resterai pour tous, et ne -m'en sachez aucun gré, car l'épine que je me suis enfoncée dans le pied -l'autre jour m'empêche de faire un pas. - -Nous ne t'en sommes pas moins obligés, repartit Pedro. - -Là-dessus don Quichotte pria Pedro de lui dire quelle était cette -bergère et quel était ce berger dont on venait d'annoncer la mort. Pedro -répondit que tout ce qu'il savait, c'est que le défunt était fils d'un -hidalgo fort riche, qui habitait ces montagnes; et qu'après avoir -longtemps étudié à Salamanque, il était revenu dans son pays natal avec -une grande réputation de science. On assure, ajouta le chevrier, qu'il -savait surtout ce que font là-haut non-seulement les étoiles, mais -encore le soleil et la lune, dont il ne manquait jamais d'annoncer les -_ellipses_ à point nommé. - -Mon ami, dit don Quichotte, c'est éclipse et non ellipse, qu'on appelle -l'obscurcissement momentané de ces deux corps célestes. - -Il devinait aussi, continua Pedro, quand l'année devait être abondante -ou _estérile_. - -Vous voulez dire stérile, observa notre chevalier. - -Peu importe repartit Pedro; ce que je puis assurer c'est que parents ou -amis quand ils suivaient ses conseils, devenaient riches en peu de -temps. Tantôt il disait: Semez de l'orge cette année et non du froment; -une autre fois: Semez des pois et non de l'orge; l'année qui vient -donnera beaucoup d'huile et les trois suivantes n'en fourniront pas une -goutte; ce qui ne manquait jamais d'arriver. - -Cette science s'appelle astrologie, dit don Quichotte. - -Je l'ignore, répliqua Pedro, mais lui il savait tout cela et bien -d'autres choses encore. Bref, quelques mois après son retour de -Salamanque, un beau matin nous le vîmes tout à coup quitter le manteau -d'étudiant pour prendre l'habit de berger, avec sayon et houlette, et -accompagné de son ami Ambrosio dans le même costume. J'oubliais de vous -dire que le défunt était un grand faiseur de chansons, au point que les -noëls de la Nativité de Notre-Seigneur et les actes de la Fête-Dieu que -représentent nos jeunes garçons étaient de sa composition. Quand on vit -ces deux amis habillés en bergers, tout le village fut bien surpris, et -personne ne pouvait en deviner la cause. Déjà, à cette époque le père de -Chrysostome était mort, lui laissant une grande fortune en bonnes terres -et en beaux et bons écus, sans compter de nombreux troupeaux. De tout -cela le jeune homme resta le maître absolu, et en vérité il le méritait, -car c'était un bon compagnon, charitable et ami des braves gens. Plus -tard, on apprit qu'en prenant ce costume, le pauvre garçon n'avait eu -d'autre but que de courir après cette bergère Marcelle, dont il était -devenu éperdument amoureux. Maintenant il faut vous dire quelle est -cette créature: car jamais vous n'avez entendu et jamais vous -n'entendrez raconter rien de semblable dans tout le cours de votre vie, -dussiez-vous vivre plus d'années que la vieille Sarna. - -Dites Sara[33] et non Sarna, reprit don Quichotte, qui ne pouvait -souffrir ces altérations de mots. - - [33] Femme d'Abraham. - -Sarna ou Sara, c'est tout un, répondit le chevrier; et si vous vous -mettez à éplucher mes paroles, nous n'aurons pas fini d'ici à l'an -prochain. - -Pardon, mon ami, reprit don Quichotte, entre Sarna et Sara il y a une -grande différence; mais continuez votre récit. - -Je dis donc, poursuivit Pedro, qu'il y avait dans notre village un -laboureur nommé Guillaume, à qui le ciel, avec beaucoup d'autres -richesses, donna une fille dont la mère mourut en la mettant au monde. -Il me semble encore la voir, la digne femme, avec sa mine -resplendissante comme un soleil, et de plus, si charitable et si -laborieuse, qu'elle ne peut manquer de jouir là-haut de la vue de Dieu. -Son mari Guillaume la suivit de près, laissant sa fille Marcelle, riche -et en bas âge, sous la tutelle d'un oncle, prêtre et bénéficier dans ce -pays. En grandissant, l'enfant faisait souvenir de sa mère, qu'elle -annonçait devoir encore surpasser en beauté. A peine eut-elle atteint -ses quinze ans, qu'en la voyant chacun bénissait le ciel de l'avoir -faite si belle; aussi la plupart en devenaient fous d'amour. Son oncle -l'élevait avec beaucoup de soin et dans une retraite sévère; néanmoins -le bruit de sa beauté se répandit de telle sorte, que soit pour elle, -soit pour sa richesse, les meilleurs partis de la contrée ne cessaient -d'importuner et de solliciter son tuteur afin de l'avoir pour femme. Dès -qu'il la vit en âge d'être mariée, le bon prêtre y eût consenti -volontiers, mais il ne voulait rien faire sans son aveu. N'allez pas -croire pour cela qu'il entendît profiter de son bien, dont il avait -l'administration; à cet égard, tout le village n'a cessé de lui rendre -justice; car il faut que vous le sachiez, seigneur chevalier, dans nos -veillées, chacun critique et approuve selon sa fantaisie, et il doit -être cent fois bon celui qui oblige ses paroissiens à dire du bien de -lui. - -C'est vrai, dit don Quichotte; mais continuez, ami Pedro, votre histoire -m'intéresse, et vous la contez de fort bonne grâce. - -Que celle de Dieu ne me manque jamais, reprit le chevrier, c'est le plus -important. Vous saurez donc, continua-t-il, que l'oncle avait beau -proposer à sa nièce chacun des partis qui se présentaient, faisant -valoir leurs qualités, et l'engageant à choisir parmi eux un mari selon -son goût, la jeune fille ne répondait jamais rien, sinon qu'elle voulait -rester libre, et qu'elle se trouvait trop jeune pour porter le fardeau -du ménage. Avec de pareilles excuses, son oncle cessait de la presser, -attendant qu'elle ait pris un peu plus d'âge, et espérant qu'à la fin -elle se déciderait. Les parents, disait-il, ne doivent pas engager leurs -enfants contre leur volonté. - -Mais voilà qu'un jour, sans que personne s'y attendit, la dédaigneuse -Marcelle se fait bergère, et que, malgré son oncle et tous les habitants -du pays qui cherchaient à l'en dissuader, elle s'en va aux champs avec -les autres filles, pour garder son troupeau. Dès qu'on la vit et que sa -beauté parut au grand jour, je ne saurais vous dire combien de jeunes -gens riches, hidalgos ou laboureurs, prirent le costume de berger afin -de suivre ses pas. - -Un d'entre eux était le pauvre Chrysostome, comme vous le savez déjà, -duquel on disait qu'il ne l'aimait pas, mais qu'il l'adorait. Et qu'on -ne pense pas que, pour avoir adopté cette manière d'être si étrange, -Marcelle ait jamais donné lieu au moindre soupçon; loin de là, elle est -si sévère, que de tous ses prétendants aucun ne peut se flatter d'avoir -obtenu la moindre espérance de faire agréer ses soins; car bien qu'elle -ne fuie personne, et qu'elle traite tout le monde avec bienveillance, -dès qu'un berger se hasarde à lui déclarer son intention, quelque juste -et sainte qu'elle soit, il est renvoyé si loin qu'il n'y revient plus. -Mais, hélas! avec cette façon d'agir, elle cause plus de ravages en ce -pays que n'en ferait la peste; car sa beauté et sa douceur attirent les -coeurs que son indifférence et ses dédains réduisent bientôt au -désespoir. Aussi ne cesse-t-on de l'appeler ingrate, cruelle, et si vous -restiez quelques jours parmi nous, seigneur, vous entendriez ces -montagnes et ces vallées retentir des plaintes et des gémissements de -ceux qu'elle rebute. - -Près d'ici sont plus de vingt hêtres qui portent gravé sur leur écorce -le nom de Marcelle; au-dessus on voit presque toujours une couronne, -pour montrer qu'elle est la reine de beauté. Ici soupire un berger, là -un autre se lamente, plus loin l'on entend des chansons d'amour, -ailleurs des plaintes désespérées. L'un passe la nuit au pied d'un -chêne, ou sur le haut d'une roche, et le jour le retrouve absorbé dans -ses pensées sans qu'il ait fermé ses paupières humides; un autre reste -à l'ardeur du soleil, étendu sur le sable brûlant, demandant au ciel la -fin de son martyre. En voyant l'insensible bergère jouir des maux -qu'elle a causés, chacun se demande à quoi aboutira cette conduite -altière, et quel mortel pourra dompter ce coeur farouche. Comme ce que -je viens de vous raconter est l'exacte vérité, nous croyons tous que la -mort de Chrysostome n'a pas eu d'autre motif. C'est pourquoi, seigneur -chevalier, vous ferez bien de vous trouver à son enterrement; cela sera -curieux à voir, car nombreux étaient ses amis, et d'ici à l'endroit -qu'il a désigné pour son tombeau à peine s'il y a une demi-lieue. - -Je n'y manquerai pas, dit don Quichotte, et vous remercie du plaisir que -m'a fait votre récit. - -Il y a encore beaucoup d'autres aventures arrivées aux amants de -Marcelle, reprit le chevrier; mais demain nous rencontrerons sans doute -en chemin quelque berger qui nous les racontera. Quant à présent vous -ferez bien d'aller vous reposer dans un endroit couvert, parce que le -serein est contraire à votre blessure, quoiqu'il n'y ait aucun danger -après le remède qu'on y a mis. - -Sancho, qui avait donné mille fois au diable le chevrier et son récit, -pressa son maître d'entrer dans la cabane de Pedro. Don Quichotte y -consentit quoique à regret, mais ce fut pour donner le reste de la nuit -au souvenir de sa Dulcinée, à l'imitation des amants de Marcelle. Quant -à Sancho, il s'arrangea sur la litière, entre son âne et Rossinante, et -y dormit non comme un amant rebuté, mais comme un homme qui a le dos -roué de coups. - - - - -CHAPITRE XIII - -OU SE TERMINE L'HISTOIRE DE LA BERGÈRE MARCELLE AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS - - -L'aurore commençait à paraître aux balcons de l'Orient quand les -chevriers se levèrent et vinrent réveiller don Quichotte, en lui -demandant s'il était toujours dans l'intention de se rendre à -l'enterrement de Chrysostome, ajoutant qu'ils lui feraient compagnie. -Notre chevalier, qui ne demandait pas mieux, ordonna à son écuyer de -seller Rossinante, et de tenir son âne prêt. Sancho obéit avec -empressement, et toute la troupe se mit en chemin. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Plus de vingt hêtres portent gravés sur l'écorce le nom de MARCELLE -(p. 48).] - -Ils n'eurent pas fait un quart de lieue, qu'à la croisière d'un sentier -ils rencontrèrent six bergers vêtus de peaux noires, la tête couronnée -de cyprès et de laurier-rose; tous tenaient à la main un bâton de houx. -Après eux venaient deux gentilshommes à cheval, suivis de trois valets à -pied. En s'abordant les deux troupes se saluèrent avec courtoisie, et -voyant qu'ils se dirigeaient vers le même endroit, ils se mirent à -cheminer de compagnie. - -Un des cavaliers, s'adressant à son compagnon, lui dit: Seigneur -Vivaldo, je crois que nous n'aurons pas à regretter le retard que va -nous occasionner cette cérémonie; car elle doit être fort intéressante, -d'après les choses étranges que ces bergers racontent aussi bien du -berger défunt que de la bergère homicide. - -Je le crois comme vous, reprit Vivaldo, et je retarderais mon voyage, -non d'un jour, mais de quatre, pour en être témoin. - -Don Quichotte leur ayant demandé ce qu'ils savaient de Chrysostome et de -Marcelle, l'autre cavalier répondit que, rencontrant les bergers dans un -si lugubre équipage, ils avaient voulu en connaître la cause; et que -l'un d'eux leur avait raconté l'histoire de cette bergère appelée -Marcelle, aussi belle que bizarre, les amours de ses nombreux -prétendants, et la mort de ce Chrysostome à l'enterrement duquel ils se -rendaient. Bref, il répéta à don Quichotte tout ce que Pedro lui avait -appris. - -A cet entretien en succéda bientôt un autre. Celui des cavaliers qui -avait nom Vivaldo demanda à notre chevalier pourquoi, en pleine paix et -dans un pays si tranquille, il voyageait si bien armé. - -La profession que j'exerce et les voeux que j'ai faits, répondit don -Quichotte, ne me permettent pas d'aller autrement: le loisir et la -mollesse sont le partage des courtisans, mais les armes, les fatigues et -les veilles reviennent de droit à ceux que le monde appelle chevaliers -errants, et parmi lesquels j'ai l'honneur d'être compté, quoique indigne -et le moindre de tous. - -En l'entendant parler de la sorte, chacun le tint pour fou; mais afin de -mieux s'en assurer encore, et de savoir quelle était cette folie d'une -espèce si nouvelle, Vivaldo lui demanda ce qu'il entendait par -chevaliers errants. - -Vos Grâces, répondit don Quichotte, connaissent sans doute ces -chroniques d'Angleterre qui parlent si souvent des exploits de cet -Arthur, que nous autres Castillans appelons Artus, et dont une antique -tradition, acceptée de toute la Grande-Bretagne, rapporte qu'il ne -mourut pas, mais fut changé en corbeau par l'art des enchanteurs (ce qui -fait qu'aucun Anglais depuis n'a tué de corbeau); qu'un jour cet Arthur -reprendra sa couronne et son sceptre? Eh bien, c'est au temps de ce bon -roi que fut institué le fameux ordre des chevaliers de la Table ronde, -et qu'eurent lieu les amours de Lancelot du Lac et de la reine Genièvre, -qui avait pour confidente cette respectable duègne Quintagnone. Nous -avons sur ce sujet une romance populaire dans notre Espagne: - - Onc chevalier ne fut sur terre - De dame si bien accueilli, - Que Lancelot s'en vit servi - Quand il revenait d'Angleterre. - -Depuis lors, cet ordre de chevalerie s'est étendu et développé par toute -la terre, et l'on a vu s'y rendre célèbres par leurs hauts faits Amadis -de Gaule et ses descendants jusqu'à la cinquième génération, le vaillant -Félix-Mars d'Hircanie, ce fameux Tirant le Blanc, et enfin l'invincible -don Bélianis de Grèce, qui s'est fait connaître presque de nos jours. -Voilà, seigneurs, ce qu'on appelle les chevaliers errants et la -chevalerie errante; ordre dans lequel, quoique pécheur, j'ai fait -profession, comme je vous l'ai dit, et dont je m'efforce de pratiquer -les devoirs à l'exemple de mes illustres modèles des temps passés. Cela -doit vous expliquer pourquoi je parcours ces déserts, cherchant les -aventures avec la ferme résolution d'affronter même la plus périlleuse, -dès qu'il s'agira de secourir l'innocence et le malheur. - -Ce discours acheva de convaincre les voyageurs de la folie de notre -héros, et de la nature de son égarement. Vivaldo, dont l'humeur était -enjouée, désirant égayer le reste du chemin, voulut lui fournir -l'occasion de poursuivre ses extravagants propos. Seigneur chevalier, -lui dit-il, Votre Grâce me paraît avoir fait profession dans un des -ordres les plus rigoureux qu'il y ait en ce monde; je crois même que la -règle des chartreux n'est pas aussi austère. - -Aussi austère, cela est possible, répondit don Quichotte, mais aussi -utile à l'humanité, c'est ce que je suis à deux doigts de mettre en -doute; car, pour dire mon sentiment, ces pieux solitaires dont vous -parlez, semblables à des soldats qui exécutent les ordres de leur -capitaine, n'ont rien autre chose à faire qu'à prier Dieu -tranquillement, lui demandant les biens de la terre. Nous, au contraire, -à la fois soldats et chevaliers, pendant qu'ils prient, nous agissons, -et ce bien qu'ils se contentent d'appeler de leurs voeux, nous -l'accomplissons par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées, -non point à l'abri des injures du temps, mais à ciel ouvert et en butte -aux dévorants rayons du soleil d'été ou aux glaces hérissées de l'hiver. -Nous sommes donc les ministres de Dieu sur la terre, les instruments de -sa volonté et de sa justice. Or, les choses de la guerre et toutes -celles qui en dépendent ne pouvant s'exécuter qu'à force de travail, de -sueur et de sang, quiconque suit la carrière des armes accomplit, sans -contredit, une oeuvre plus grande et plus laborieuse que celui qui, -exempt de tout souci et de tout danger, se borne à prier Dieu pour les -faibles et les malheureux. Je ne prétends pas dire que l'état de -chevalier errant soit aussi saint que celui de moine cloîtré; je veux -seulement inférer des fatigues et des privations que j'endure, que ma -profession est plus pénible, plus remplie de misères, enfin, qu'on y est -plus exposé à la faim, à la soif, à la nudité, à la vermine. Nos -illustres modèles des siècles passés ont enduré toutes ces souffrances, -et si parmi eux quelques-uns se sont élevés jusqu'au trône, certes il -leur en a coûté assez de sueur et de sang. Encore, pour y arriver, -ont-ils eu souvent besoin d'être protégés par des enchanteurs, sans quoi -ils auraient été frustrés de leurs travaux et déçus dans leurs -espérances. - -D'accord, répliqua le voyageur; mais une chose qui, parmi beaucoup -d'autres m'a toujours choqué chez les chevaliers errants, c'est qu'au -moment d'affronter une périlleuse entreprise, on ne les voit point -avoir recours à Dieu, ainsi que tout bon chrétien doit le faire en -pareil cas, mais seulement s'adresser à leur maîtresse comme à leur -unique divinité: selon moi, cela sent quelque peu le païen. - -Seigneur, répondit don Quichotte, il n'y a pas moyen de s'en dispenser, -et le chevalier qui agirait autrement se mettrait dans son tort. C'est -un usage consacré, que tout chevalier errant, sur le point d'accomplir -quelque grand fait d'armes, tourne amoureusement les yeux vers sa dame, -pour la prier de lui être en aide dans le péril où il va se jeter; et -alors même qu'elle ne peut l'entendre, il est tenu de murmurer entre ses -dents quelques mots par lesquels il se recommande à elle de tout son -coeur: de cela nous avons nombre d'exemples dans les histoires. Mais il -ne faut pas en conclure que les chevaliers s'abstiennent de penser à -Dieu; il y a temps pour tout, et ils peuvent s'en acquitter pendant le -combat. - -Il me reste encore un doute, répliqua Vivaldo, souvent on a vu deux -chevaliers errants, discourant ensemble, en venir tout à coup à -s'échauffer à tel point que, tournant leurs chevaux pour prendre du -champ, ils revenaient ensuite à bride abattue l'un sur l'autre, ayant à -peine eu le temps de penser à leurs dames. Au milieu de la course, l'un -était renversé de cheval, percé de part en part, tandis que l'autre eût -roulé dans la poussière s'il ne se fût retenu à la crinière de son -coursier. Or, j'ai peine à comprendre comment, dans une affaire si tôt -expédiée le mort trouvait le temps de penser à Dieu. N'eût-il pas mieux -valu que ce chevalier lui eût adressé les prières qu'il adressait à sa -dame? Il eût satisfait ainsi à son devoir de chrétien, et ne fût mort -redevable qu'envers sa maîtresse: inconvénient peu grave, à mon avis, -car je doute que tous les chevaliers errants aient eu des dames à qui se -recommander; sans compter qu'il pouvait s'en trouver qui ne fussent -point amoureux. - -Cela est impossible, repartit vivement don Quichotte: être amoureux leur -est aussi naturel qu'au ciel d'avoir des étoiles. C'est proprement -l'essence du chevalier; c'est là ce qui le constitue. Trouvez-moi une -seule histoire qui dise le contraire. Au reste, si par hasard il s'était -trouvé un chevalier errant sans dame, on ne l'eût pas tenu pour -légitime, mais pour bâtard, et l'on aurait dit de lui qu'il était entré -dans la forteresse de l'ordre non par la grande porte, mais par-dessus -les murs, comme un brigand et un voleur. - -Je crois me rappeler, dit Vivaldo, que don Galaor, frère du valeureux -Amadis, n'eut jamais de dame attitrée qu'il pût invoquer dans les -combats; cependant il n'en fut pas moins regardé comme un très-fameux -chevalier. - -Une hirondelle ne fait pas le printemps, repartit don Quichotte; -d'ailleurs je sais de bonne part que ce chevalier aimait en secret. S'il -en contait à toutes celles qu'il trouvait à son gré, c'était par une -faiblesse dont il n'avait pu se rendre maître, mais toujours sans -préjudice de la dame qu'on sait pertinemment avoir été la reine de ses -pensées, et à laquelle il se recommandait souvent, et en secret, car il -se piquait d'une parfaite discrétion. - -Puisqu'il est de l'essence de tout chevalier errant d'être amoureux, -reprit Vivaldo, Votre Grâce n'aura sans doute pas dérogé à la règle de -sa noble profession; et à moins qu'elle ne se pique d'autant de -discrétion que don Galaor, je la supplie de nous apprendre le nom et la -qualité de sa dame, et de nous en faire le portrait. Elle sera flattée, -j'en suis certain, que l'univers entier sache qu'elle est aimée et -servie par un chevalier tel que vous. - -J'ignore, répondit don Quichotte en poussant un grand soupir, si cette -douce ennemie trouvera bon qu'on sache que je suis son esclave; -cependant, pour satisfaire à ce que vous me demandez avec tant -d'instance, je puis dire qu'elle se nomme Dulcinée; que sa patrie est un -village de la Manche appelé le Toboso, et qu'elle est au moins -princesse, étant dame souveraine de mes pensées. Ses charmes sont -surhumains, et tout ce que les poëtes ont imaginé de chimérique et -d'impossible pour vanter leurs maîtresses se trouve vrai chez elle au -pied de la lettre. Ses cheveux sont des tresses d'or, ses sourcils des -arcs-en-ciel, ses yeux deux soleils, ses joues des roses, ses lèvres du -corail, ses dents des perles, son cou de l'albâtre, son sein du marbre, -et ses mains de l'ivoire: par ce qu'on voit, on devine aisément que ce -que la pudeur cache aux regards doit être sans prix et n'admet pas de -comparaison. - -Pourrions-nous savoir quelle est sa famille, sa race et sa généalogie? -demanda Vivaldo. - -Elle ne descend pas des Curtius, des Caïus ou des Scipions de l'ancienne -Rome, des Colonna ou des Orsini de la Rome moderne, continua don -Quichotte; elle n'appartient ni aux Moncades, ni aux Requesans de -Catalogne; elle ne compte point parmi ses ancêtres les Palafox, les -Luna, les Urreas d'Aragon; les Cerdas, les Manriques, les Mandoces ou -les Gusmans de Castille; les Alencastres ou les Menezes de Portugal; -elle est tout simplement de la famille des Toboso de la Manche; race -nouvelle, il est vrai, mais destinée, je n'en fais aucun doute, à -devenir la souche des plus illustres familles des siècles à venir. Et à -cela je ne souffrirai point de réplique, si ce n'est aux conditions que -Zerbin écrivit au-dessous des armes de Roland: - - Que nul de les toucher ne soit si téméraire, - S'il ne veut de Roland affronter la colère. - -Pour moi, dit Vivaldo, bien que ma famille appartienne aux Cachopins[34] -de Laredo, je suis loin de vouloir la comparer à celle des Toboso de la -Manche, quoique à vrai dire ce soit la première fois que j'en entends -parler. - - [34] On donnait alors le nom de _Cachopin_ à l'Espagnol qui émigrait - aux grandes Indes, par pauvreté ou vagabondage. - -J'en suis extrêmement surpris, repartit don Quichotte. - -[Illustration: Sur le brancard était un cadavre revêtu d'un habit de -berger (p. 53).] - -Les voyageurs écoutaient attentivement cette conversation, si bien que, -jusqu'aux chevriers, tous demeurèrent convaincus que notre chevalier -avait des chambres vides dans la cervelle. Le seul Sancho acceptait -comme oracle ce que disait son maître, par ce qu'il connaissait sa -sincérité et qu'il ne l'avait pas perdu de vue depuis l'enfance; il lui -restait pourtant quelque doute sur cette Dulcinée, car, bien qu'il fût -voisin du Toboso, jamais il n'avait entendu prononcer le nom de cette -princesse. - -Comme ils allaient ainsi discourant, ils aperçurent dans un chemin creux -entre deux montagnes, une vingtaine de bergers vêtus de pelisses noires, -et couronnés de guirlandes, qu'on reconnut être, les unes d'if, les -autres de cyprès; six d'entre eux portaient un brancard couvert de -rameaux et de fleurs. Dès qu'ils parurent: Voici, dit un des chevriers, -ceux qui portent le corps de Chrysostome, et c'est au pied de cette -montagne qu'il a voulu qu'on l'enterrât. - -A ces mots on hâta le pas, et la troupe arriva au moment où les porteurs -ayant déposé le brancard, quatre d'entre eux commençaient à creuser une -fosse au pied d'une roche. On s'aborda de part et d'autre avec -courtoisie; puis les saluts échangés, don Quichotte et ceux qui -l'accompagnaient se mirent à considérer le brancard sur lequel était un -cadavre revêtu d'un habit de berger et tout couvert de fleurs. Il -paraissait avoir trente ans. Malgré sa pâleur, on jugeait aisément qu'il -avait été beau et de bonne mine. Autour de lui sur le brancard étaient -placés quelques livres et divers manuscrits, les uns pliés, les autres -ouverts. - -Tous les assistants gardaient un profond silence, qu'un de ceux qui -avaient apporté le corps rompit en ces termes: Toi qui veux qu'on -exécute de point en point les volontés de Chrysostome, dis-nous, -Ambrosio, si c'est bien là l'endroit qu'il a désigné. - -Oui, c'est bien là, répondit Ambrosio, et mon malheureux ami m'y a cent -fois conté sa déplorable histoire. C'est là qu'il vit pour la première -fois cette farouche ennemie du genre humain; c'est là qu'il lui fit la -première déclaration d'un amour aussi délicat que passionné; c'est là -que l'impitoyable Marcelle acheva de le désespérer par son indifférence -et par ses dédains, et qu'elle l'obligea de terminer tragiquement ses -jours; c'est là enfin qu'en mémoire de tant d'infortunes, il a voulu -qu'on le déposât dans le sein d'un éternel oubli. - -S'adressant ensuite à don Quichotte et aux voyageurs, il continua ainsi: -Seigneurs, ce corps que vous regardez avec tant de pitié renfermait, il -y a peu de jours encore, une âme ornée des dons les plus précieux; ce -corps est celui de Chrysostome qui eut un esprit incomparable, une -loyauté sans pareille, une tendresse à toute épreuve. Il fut libéral -sans vanité, modeste sans affectation, aimable et enjoué sans -trivialité; en un mot, il fut le premier entre les bons et sans égal -parmi les infortunés. Il aima, et fut dédaigné; il adora, et fut haï; il -tenta, mais inutilement, d'adoucir un tyran farouche; il gémit, il -pleura devant un marbre sourd et insensible; ses cris se perdirent dans -les airs, le vent emporta ses soupirs, se joua de ses plaintes; et pour -avoir trop aimé une ingrate, il devint au printemps de ses jours la -proie de la mort, victime des cruautés d'une bergère qu'il voulait, par -ses vers, faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes. Ces -papiers prouveraient au besoin ce que j'avance, s'il ne m'avait ordonné -de les livrer aux flammes en même temps que je rendrais son corps à la -terre. - -Vous seriez plus cruel encore que lui en agissant ainsi, dit Vivaldo; il -n'est ni juste ni raisonnable d'observer si religieusement ce qui est -contraire à la raison. Le monde entier aurait désapprouvé Auguste -laissant exécuter les suprêmes volontés du divin chantre de Mantoue. -Rendez donc à votre ami, seigneur Ambrosio, ce dernier service, de -sauver ses ouvrages de l'oubli, et n'accomplissez pas trop absolument ce -que son désespoir a ordonné. Conservez ces papiers, témoignages d'une -cruelle indifférence, afin que dans les temps à venir ils servent -d'avertissement à ceux qui s'exposent à tomber dans de semblables -abîmes. Nous tous, ici présents, qui connaissons l'histoire de votre ami -et la cause de son trépas, nous savons votre affection pour lui, ce -qu'il a exigé de vous en mourant, et par ce récit lamentable nous avons -compris la cruauté de Marcelle et l'amour du berger, et quelle triste -fin se préparent ceux qui ne craignent pas de se livrer aveuglément aux -entraînements de l'amour. Hier, en apprenant sa mort, et votre dessein -de l'enterrer en ce lieu, la compassion, plus que la curiosité, nous a -détournés de notre chemin, afin d'être témoins des devoirs qu'on lui -rend, et de montrer que les coeurs honnêtes s'intéressent toujours aux -malheurs d'autrui. Ainsi, nous vous prions, sage Ambrosio, ou du moins, -pour ma part, je vous supplie de renoncer à livrer ces manuscrits aux -flammes, et de me permettre d'en emporter quelques-uns. - -Sans attendre la réponse, Vivaldo étendit la main, et prit les feuilles -qui se trouvaient à sa portée. - -Que ceux-là vous restent, j'y consens, répondit Ambrosio; mais pour les -autres, laissez-moi, je vous prie, accomplir la dernière volonté de mon -ami. - -Vivaldo, impatient de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit -un qui avait pour titre: _Chant de désespoir_. - -Ce sont, dit Ambrosio, les derniers vers qu'écrivit l'infortuné; et afin -qu'on sache en quel état l'avaient réduit ses souffrances, lisez, -seigneur, de manière à être entendu; vous en aurez le temps avant qu'on -ait achevé de creuser son tombeau. - -Volontiers, dit Vivaldo. L'assemblée s'étant rangée en cercle autour de -lui, il lut ce qui suit d'une voix haute et sonore. - - - - -CHAPITRE XIV - -OU SONT RAPPORTÉS LES VERS DÉSESPÉRÉS DU BERGER DÉFUNT ET AUTRES CHOSES -NON ATTENDUES - - - CHANT DE CHRYSOSTOME - - Cruelle! faut-il donc que ma langue publie - Ce que m'a fait souffrir ton injuste rigueur! - Pour peindre mes tourments, je veux d'une furie - Emprunter aujourd'hui la rage et la fureur. - - Eh bien, oui, je le veux; la douleur qui me presse - M'anime d'elle-même à faire cet effort: - Ce poison trop gardé me dévore sans cesse, - Je souffre mille morts pour une seule mort. - - Sortez de vos forêts, monstres les plus sauvages, - Venez mêler vos cris à mes gémissements; - Ours, tigres, prêtez-moi vos effrayants langages; - Fiers lions, j'ai besoin de vos rugissements. - - Ne me refusez pas le bruit de vos orages, - Vents, préparez ici l'excès de vos fureurs: - Tonnerres, tous vos feux; tempêtes, vos ravages; - Mer, toute ta colère; enfer, tous tes malheurs. - - O toi, sombre tyran de l'amoureux empire, - Ressentiment jaloux, viens armer ma fureur; - Mais que ton souvenir m'accable et me déchire, - Et, pour finir mes maux, augmente ma douleur! - - Mourons enfin, mourons; il n'est plus de remède. - Qui vécut malheureux, doit l'être dans la mort. - Destin, je m'abandonne et renonce à ton aide; - Rends le sort qui m'attend égal au dernier sort! - - Venez, il en est temps, sortez des noirs abîmes: - Tantale, à tout jamais de la soif tourmenté; - Sisyphe infortuné, à qui d'horribles crimes - Font souffrir un tourment pour toi seul inventé; - - Fils de Japet, qui sers de pâture incessante - A l'avide vautour, sans pouvoir l'assouvir; - Ixion enchaîné sur une roue ardente, - Noires soeurs, qui filez nos jours pour les finir; - - Amenez avec vous l'implacable Cerbère, - J'invite tout l'enfer à ce funeste jour: - Ses feux, ses hurlements sont la pompe ordinaire - Qui doit suivre au cercueil un martyr de l'amour[35]. - - [35] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Tous les assistants applaudirent aux vers de Chrysostome; Vivaldo seul -trouva que ces soupçons dont ils étaient pleins s'accordaient mal avec -ce qu'il avait entendu raconter de la vertu de Marcelle. Ambrosio, qui -avait connu jusqu'aux plus secrètes pensées de son ami, répliqua -aussitôt: Je dois dire, seigneur, pour faire cesser votre doute, que -lorsque Chrysostome composa ces vers, il s'était éloigné de Marcelle, -afin d'éprouver si l'absence produirait sur lui l'effet ordinaire; et -comme il n'est pas de soupçon qui n'assiége et ne poursuive un amant -loin de ce qu'il aime, l'infortuné souffrait tous les tourments d'une -jalousie imaginaire; mais ses plaintes et ses reproches ne sauraient -porter atteinte à la vertu de Marcelle, vertu telle, qu'à la dureté -près, et sauf une fierté qui va jusqu'à l'orgueil, l'envie elle-même ne -peut lui reprocher aucune faiblesse. - -Vivaldo resta satisfait de la réponse d'Ambrosio; il s'apprêtait à lire -un autre feuillet, mais il fut empêché par une vision merveilleuse, car -on ne saurait donner un autre nom à l'objet qui s'offrit tout à coup à -leurs yeux? C'était Marcelle elle-même, qui, plus belle encore que la -renommée ne la publiait, apparaissait sur le haut de la roche au pied de -laquelle on creusait la sépulture. Ceux qui ne l'avaient jamais vue -restèrent muets d'admiration, et ceux qui la connaissaient déjà -subissaient le même charme que la première fois. A peine Ambrosio -l'eut-il aperçue, qu'il lui cria avec indignation: Que viens-tu chercher -ici, monstre de cruauté, basilic dont les regards lancent le poison? -Viens-tu voir si les blessures de l'infortuné que ta cruauté met au -tombeau se rouvriront en ta présence? Viens-tu insulter à ses malheurs -et te glorifier des funestes résultats de tes dédains? Dis-nous au moins -ce qui t'amène et ce que tu attends de nous; car sachant combien toutes -les pensées de Chrysostome te furent soumises pendant sa vie, je ferai -en sorte, maintenant qu'il n'est plus, que tu trouves la même -obéissance parmi ceux qu'il appelait ses amis. - -Vous me jugez mal, répondit la bergère; je ne viens que pour me -défendre, et prouver combien sont injustes ceux qui m'accusent de leurs -tourments et m'imputent la mort de Chrysostome. Veuillez donc, -seigneurs, et vous aussi, bergers, m'écouter quelques instants; peu de -temps et de paroles suffiront pour me justifier. - -Le ciel, dites-vous, m'a faite si belle qu'on ne saurait me voir sans -m'aimer, et parce que ma vue inspire de l'amour, vous croyez que je dois -en ressentir moi-même! Je reconnais bien, grâce à l'intelligence que -Dieu m'a donnée, que ce qui est beau est aimable; mais parce qu'on aime -ce qui est beau, faut-il en conclure que ce qui est beau soit à son tour -forcé d'aimer; car celui qui aime peut être laid et partant, n'exciter -que l'aversion. Mais quand bien même la beauté serait égale de part et -d'autre, ne faudrait-il pas que la sympathie le fût aussi, puisque -toutes les beautés n'inspirent pas de l'amour, et que telle a souvent -charmé les yeux sans parvenir à soumettre la volonté. En effet, si la -seule beauté charmait tous les coeurs, que verrait-on ici-bas, sinon une -confusion étrange de désirs errants et vagabonds qui changeraient sans -cesse d'objet? Ainsi puisque l'amour, comme je le crois, doit être libre -et sans contrainte, pourquoi vouloir que j'aime quand je n'éprouve aucun -penchant? D'ailleurs, si j'ai de la beauté, n'est-ce pas de la pure -grâce du ciel que je la tiens, sans en rien devoir aux hommes? Et si -elle produit de fâcheux effets, suis-je plus coupable que la vipère ne -l'est du venin que lui a donné la nature? La beauté, chez la femme -honnête et vertueuse, est comme le feu dévorant ou l'épée immobile; -l'une ne blesse, l'autre ne brûle que ceux qui s'en approchent de trop -près. - -Je suis née libre, et c'est pour vivre en liberté que j'ai choisi la -solitude; les bois et les ruisseaux sont les seuls confidents de mes -pensées et de mes charmes. Ceux que ma vue a rendus amoureux, je les ai -désabusés par mes paroles; après cela s'ils nourrissent de vains désirs -et de trompeuses espérances, ne doit-on pas avouer que c'est leur -obstination qui les tue, et non ma cruauté? Vous dites que les -intentions de Chrysostome étaient pures et que j'ai eu tort de le -repousser! Mais dès qu'il me les eut fait connaître, ne lui ai-je pas -déclaré, à cette même place où vous creusez son tombeau, mon dessein de -vivre seule, sans jamais m'engager à personne, et ma résolution de -rendre à la nature tout ce qu'elle m'a donné? Après cet aveu sincère, -s'il a voulu s'embarquer sans espoir, faut-il s'étonner qu'il ait fait -naufrage? Suis-je la cause de son malheur? Que celui-là que j'ai abusé -m'accuse, j'y consens; que ceux que j'ai trahis m'accablent de -reproches: mais a-t-on le droit de m'appeler trompeuse, quand je n'ai -rien promis à qui que ce soit? Jusqu'ici le ciel n'a pas voulu que -j'aimasse; et que j'aime volontairement, il est inutile d'y compter. Que -cette déclaration serve d'avertissement à ceux qui formeraient quelque -dessein sur moi; après cela s'ils ont le sort de Chrysostome, qu'on n'en -accuse ni mon indifférence ni mes dédains. Qui n'aime point ne saurait -donner de jalousie, et un refus loyal et sincère n'a jamais passé pour -de la haine ou du mépris. - -Celui qui m'appelle basilic peut me fuir comme un monstre haïssable; -ceux qui me traitent d'ingrate, de cruelle, peuvent renoncer à suivre -mes pas: je ne me mettrai point en peine de les rappeler. Qu'on cesse -donc de troubler mon repos et de vouloir que je hasarde parmi les hommes -la tranquillité dont je jouis, et que je m'imagine ne pouvoir y trouver -jamais. Je ne veux rien, je n'ai besoin de rien, si ce n'est de la -compagnie des bergères de ces bois, qui, avec le soin de mon troupeau, -m'occupent agréablement. En un mot, mes désirs ne s'étendent pas au delà -de ces montagnes; et si mes pensées vont plus loin, ce n'est que pour -admirer la beauté du ciel et me rappeler que c'est le lieu d'où je suis -venue et où je dois retourner. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -C'était Marcelle elle-même (p. 55).] - -En achevant ces mots, la bergère disparut par le chemin le plus escarpé -de la montagne, laissant tous ceux qui l'écoutaient non moins -émerveillés de sa sagesse et de son esprit que de sa beauté. Plusieurs -de ceux qu'avaient blessés les charmes de ses yeux, loin d'être retenus -par le discours qu'ils venaient d'entendre, firent mine de la suivre; -don Quichotte s'en aperçut, et voyant là une nouvelle occasion d'exercer -sa profession de chevalier protecteur des dames: - -Que personne, s'écria-t-il en portant la main sur la garde de son épée, -ne soit assez hardi pour suivre la belle Marcelle, sous peine d'encourir -mon indignation. Elle a prouvé, par des raisons sans réplique, qu'elle -est tout à fait innocente de la mort de Chrysostome, et elle a fait voir -tout son éloignement pour engager sa liberté. Qu'on la laisse en repos, -et qu'elle soit à l'avenir respectée de toutes les âmes honnêtes, -puisque elle seule peut-être au monde agit avec des intentions si -pures. - -Soit à cause des menaces de don Quichotte, soit parce qu'Ambrosio pria -les bergers d'achever de rendre les derniers devoirs à son ami, personne -ne s'éloigna avant que les écrits de Chrysostome fussent livrés aux -flammes et son corps rendu à la terre, ce qui eut lieu au milieu des -larmes de tous les assistants. On couvrit la fosse d'un éclat de roche, -en attendant une tombe de marbre qu'avait commandée Ambrosio, et qui -devait porter cette épitaphe: - - - Ci-gît le corps glacé d'un malheureux amant, - Que tuèrent l'amour, le dédain et la haine; - Une ingrate bergère a fait toute sa peine, - Et payé tous ses soins d'un rigoureux tourment. - - Ici de ses malheurs il vit naître la source, - Il commença d'aimer et de le dire ici; - Il apprit sa disgrâce en cet endroit aussi; - Il a voulu de même y terminer sa course. - - Passant, évite le danger; - Si la bergère vit, même sort te regarde; - On ne peut valoir plus que valait le berger. - Adieu! passant! prends-y bien garde[36]. - - - [36] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -La sépulture fut ensuite couverte de branchages et de fleurs, et tous -les bergers s'éloignèrent après avoir témoigné à Ambrosio la part qu'ils -prenaient à son affliction. Vivaldo et son compagnon en firent autant de -leur côté. Don Quichotte prit congé de ses hôtes et des voyageurs. -Vivaldo le sollicita instamment de l'accompagner à Séville, l'assurant -qu'il n'y avait pas au monde de lieu plus fécond en aventures, à tel -point qu'on pouvait dire qu'elles y naissaient sous les pas à chaque -coin de rue; mais notre héros s'excusa en disant que cela lui était -impossible avant d'avoir purgé ces montagnes des brigands dont on les -disait infestées. Le voyant en si bonne résolution, les voyageurs ne -voulurent pas l'en détourner, et poursuivirent leur chemin. - -Dès qu'ils furent partis, don Quichotte se mit en tête de suivre la -bergère Marcelle, et d'aller lui offrir ses services. Mais les choses -arrivèrent tout autrement qu'il ne l'imaginait, comme on le verra dans -la suite de cette histoire. - - - - -LIVRE III--CHAPITRE XV - -OU L'ON RACONTE LA DÉSAGRÉABLE AVENTURE QU'ÉPROUVA DON QUICHOTTE EN -RENCONTRANT DES MULETIERS YANGOIS - - -Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'ayant pris congé de ses hôtes et de ceux -qui s'étaient trouvés à l'enterrement de Chrysostome, don Quichotte et -son écuyer s'enfoncèrent dans le bois où ils avaient vu disparaître la -bergère Marcelle; mais après l'y avoir cherchée vainement pendant plus -de deux heures, ils arrivèrent dans un pré tapissé d'une herbe fraîche -et arrosé par un limpide ruisseau, si bien que conviés par la beauté du -lieu, ils se déterminèrent à y passer les heures de la sieste: mettant -donc pied à terre, et laissant Rossinante et l'âne paître en liberté, -maître et valet délièrent le bissac, puis sans cérémonie mangèrent -ensemble ce qui s'y trouva. - -Sancho n'avait pas songé à mettre des entraves à Rossinante, le -connaissant si chaste et si paisible, que toutes les juments des -prairies de Cordoue ne lui auraient pas donné la moindre tentation. Mais -le sort, ou plutôt le diable qui ne dort jamais, voulut que dans ce -vallon se trouvât en même temps une troupe de cavales galiciennes, qui -appartenaient à des muletiers Yangois dont la coutume est de s'arrêter, -pendant la chaleur du jour, dans les lieux où ils rencontrent de l'herbe -et de l'eau fraîche. - -Or, il arriva que Rossinante n'eut pas plus tôt flairé les cavales, qu'à -l'encontre de sa retenue habituelle il lui prit envie d'aller les -trouver. Sans demander permission à son maître, il se dirige de leur -côté au petit trot pour leur faire partager son amoureuse ardeur: mais -les cavales, qui ne demandaient qu'à paître, le reçurent avec les pieds -et les dents, de telle sorte qu'en peu d'instants elles lui rompirent -les sangles de la selle, et le mirent à nu avec force contusions. Pour -surcroît d'infortune, les muletiers, qui de loin avaient aperçu -l'attentat de Rossinante, accoururent avec leurs bâtons ferrés, et lui -en donnèrent tant de coups qu'ils l'eurent bientôt jeté à terre dans un -piteux état. - -Voyant de quelle manière on étrillait Rossinante, don Quichotte et son -écuyer accoururent. A ce que je vois, ami, lui dit notre héros d'une -voix haletante, ces gens-là ne sont pas des chevaliers, mais de la basse -et vile canaille; tu peux donc en toute sûreté de conscience m'aider à -tirer vengeance de l'outrage qu'ils m'ont fait en s'attaquant à mon -cheval. - -Eh! quelle vengeance voulez-vous en tirer, seigneur? répondit Sancho; -ils sont vingt, et nous ne sommes que deux, ou plutôt même un et demi. - -Moi, j'en vaux cent, répliqua don Quichotte; et sans plus de discours, -il met l'épée à la main, et fond sur les muletiers. Sancho en fit -autant, animé par l'exemple de son maître. - -Du premier coup qu'il porta, notre chevalier fendit le pourpoint de cuir -à celui qui se rencontra sous sa main, et lui emporta un morceau de -l'épaule. Il allait continuer, quand les muletiers, honteux de se voir -ainsi malmenés par deux hommes seuls, s'armèrent de leurs pieux, et, -entourant nos aventuriers, se mirent à travailler sur eux avec une -merveilleuse diligence. Comme ils y allaient de bon coeur, l'affaire fut -bientôt expédiée. Dès la seconde décharge que Sancho reçut à la ronde, -il alla mordre la poussière; et rien ne servit à don Quichotte d'avoir -de l'adresse et du courage, il n'en fut pas quitte à meilleur marché: -son mauvais sort voulut même qu'il allât tomber aux pieds de Rossinante, -qui n'avait pu se relever. Exemple frappant de la fureur avec laquelle -officie le bâton dans des mains grossières et courroucées. Voyant la -méchante besogne qu'ils avaient faite, les muletiers rassemblèrent -promptement leurs bêtes, et poursuivirent leur chemin. - -Le premier qui se reconnut après l'orage, ce fut Sancho, lequel, se -traînant auprès de son maître, lui dit d'une voix faible et dolente: -Seigneur! aïe! aïe! seigneur! - -Que me veux-tu, ami Sancho? répondit don Quichotte d'un ton non moins -lamentable. - -N'y aurait-il pas moyen, dit Sancho, d'avaler deux gorgées de ce baume -de Fier-à-Bras, si par hasard Votre Grâce en a sous la main? Peut-être -sera-t-il aussi bon pour le brisement des os que pour d'autres -blessures. - -Hélas! ami, répondit don Quichotte, si j'en avais, que nous -manquerait-il? mais, foi de chevalier errant, je jure qu'avant deux -jours ce baume sera en mon pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage de mes -mains. - -Deux jours! repartit Sancho; et dans combien Votre Grâce croit-elle donc -que nous pourrons seulement remuer les pieds? - -La vérité est, reprit le moulu chevalier, que je ne saurais en dire le -nombre, vu l'état où je me sens; mais aussi, Je dois l'avouer, toute la -faute en est à moi, qui vais mettre l'épée à la main contre des gens qui -ne sont pas armés chevaliers. Oui, je n'en fais aucun doute, c'est pour -avoir oublié les lois de la chevalerie que le Dieu des batailles a -permis que je reçusse ce châtiment. C'est pourquoi, ami Sancho, je dois -t'avertir d'une chose qui importe beaucoup à notre intérêt commun: -Quand, à l'avenir, de semblables canailles nous feront quelque insulte, -n'attends pas que je tire l'épée contre eux; dorénavant, je ne m'en -mêlerai en aucune façon; cela te regarde, châtie ces marauds comme tu -l'entendras. Mais si par hasard des chevaliers accourent à leur aide, -oh! alors, je saurai bien les repousser! Tu connais la force de ce bras, -tu en as vu des preuves assez nombreuses. Par ces paroles notre héros -faisait allusion à sa victoire sur le Biscaïen. - -L'avis ne fut pas tellement du goût de Sancho qu'il n'y trouvât quelque -chose à redire. Seigneur, reprit-il, je n'aime point les querelles, et -je sais, Dieu merci, pardonner une injure, car j'ai une femme à nourrir -et des enfants à élever. Votre Grâce peut donc tenir pour certain que -jamais je ne tirerai l'épée ni contre vilain ni contre chevalier, et que -d'ici au jugement dernier je pardonne les offenses qu'on m'a faites ou -qu'on me fera, qu'elles me soient venues, qu'elles me viennent ou -doivent me venir de riche ou de pauvre, de noble ou de roturier. - -Si j'étais assuré, répondit don Quichotte, que l'haleine ne me manquât -point, et que la douleur de mes côtes me laissât parler à mon aise, je -te ferais bientôt comprendre que tu ne sais pas ce que tu dis! Or çà, -réponds-moi, pécheur impénitent! Si le vent de la fortune, qui jusqu'ici -nous a été contraire, vient enfin à tourner en notre faveur, et -qu'enflant les voiles de nos désirs elle nous fasse prendre terre dans -une de ces îles dont je t'ai parlé, que feras-tu, si après l'avoir -conquise je t'en donne le gouvernement? Pourras-tu t'en acquitter -dignement, n'étant pas chevalier, et ne te souciant point de l'être, -n'ayant ni ressentiment pour venger tes injures, ni courage pour -défendre ton État? Ignores-tu que dans tous les pays nouvellement -conquis, les naturels ont l'esprit remuant et ne s'accoutument qu'avec -peine à une domination étrangère; que jamais ils ne sont si bien soumis -à leur nouveau maître, qu'ils n'éprouvent tous les jours la tentation de -recouvrer leur liberté? Crois-tu qu'avec des esprits si mal disposés, tu -n'auras pas besoin d'un bon jugement pour te conduire, de résolution -pour attaquer et de courage pour te défendre, en mille occasions qui -peuvent se présenter? - -Il m'eût été bon, repartit Sancho, d'avoir ce jugement et ce courage que -vous dites, dans l'aventure qui vient de nous arriver; mais pour -l'heure, je l'avoue, j'ai plus besoin d'emplâtres que de sermons. -Voyons, essayez un peu de vous lever pour m'aider à mettre Rossinante -sur ses jambes, quoiqu'il ne le mérite guère; car c'est lui qui a causé -tout le mal. Vraiment, je ne me serais pas attendu à cela; je le -croyais chaste et paisible, et j'aurais répondu de lui comme de moi. On -a bien raison de dire qu'il faut du temps avant de connaître les gens et -que rien n'est assuré dans cette vie. Hélas! qui aurait pu supposer, -après avoir vu Votre Grâce faire tant de merveilles contre ce malheureux -chevalier errant de l'autre jour, qu'une telle avalanche de coups de -bâton fondrait sitôt sur nos épaules. - -Encore les tiennes doivent être faites à de semblables orages, dit don -Quichotte; mais les miennes, accoutumées à reposer dans la fine toile de -Hollande, elles s'en ressentiront longtemps. Si je ne pensais, que -dis-je? s'il n'était même certain que tous ces désagréments sont -inséparables de la profession des armes, je me laisserais mourir ici de -honte et de dépit. - -Puisque de pareilles disgrâces sont les revenus de la chevalerie, -répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, seigneur, arrivent-elles tout -le long de l'année, ou, seulement à époque fixe, comme les moissons? car -après deux récoltes comme celle-ci, je ne pense pas que nous soyons en -état d'en faire une troisième, à moins que le bon Dieu ne vienne à notre -aide. - -Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, que pour être exposés à mille -accidents fâcheux, les chevaliers errants n'en sont pas moins chaque -jour et à toute heure en passe de devenir rois ou empereurs; et sans la -douleur que je ressens, je te raconterais l'histoire de plusieurs -d'entre eux qui, par la valeur de leurs bras, se sont élevés jusqu'au -trône, quoiqu'ils n'aient pas été pour cela à l'abri des revers, car -plusieurs sont tombés ensuite dans d'étranges disgrâces. Ainsi le grand -Amadis de Gaule sévit un jour au pouvoir de l'enchanteur Archalaüs, son -plus mortel ennemi, et l'on tient pour avéré que ce perfide nécromant, -après l'avoir attaché à une colonne dans la cour de son château, lui -donna de sa propre main deux cents coups d'étrivières avec les rênes de -son cheval. Nous savons, par un auteur peu connu mais très-digne de foi, -que le chevalier Phébus, ayant été pris traîtreusement dans une trappe -qui s'enfonça sous ses pieds, fut jeté garrotté au fond d'un cachot, et -que là on lui administra un de ces lavements composés d'eau de neige et -de sable, qui le mit à deux doigts de la mort; et sans un grand -enchanteur de ses amis qui vint le secourir dans ce pressant péril, c'en -était fait du pauvre chevalier! Nous pouvons donc, ami Sancho, passer -par les mêmes épreuves que ces nobles personnages, car ils endurèrent -des affronts encore plus grands que ceux qui viennent de nous arriver. -Tu sauras d'ailleurs que toute blessure, faite avec le premier -instrument que le hasard met sous la main, n'a rien de déshonorant; et -cela est écrit en termes exprès dans la loi sur le duel: «Si le -cordonnier en frappe un autre avec la forme qu'il tient à la main, elle -a beau être de bois, on ne dira pas pour cela que le bâtonné a reçu des -coups de bâton.» Ce que j'en dis, c'est afin que tu ne croies pas que, -pour avoir été roués de coups dans cette rencontre, nous ayons essuyé -aucun outrage; car, à bien prendre, les armes dont se servaient ces -hommes n'étaient pas tant des bâtons que des pieux, sans lesquels ils ne -vont jamais, et pas un d'entre eux n'avait, ce me semble, dague, épée ou -poignard. - -[Illustration: Il prit envie à Rossinante d'aller trouver les cavales -(p. 58).] - -Ils ne m'ont point donné le temps d'y regarder de si près, reprit -Sancho; à peine eus-je mis au vent ma _tisonne_[37], qu'avec leurs -gourdins ils me chatouillèrent si bien les épaules, que les yeux et les -jambes me manquant à la fois, je tombai tout de mon long à l'endroit où -je suis encore. Et pour dire la vérité ce qui me fâche ce n'est pas la -pensée que ces coups de pieux soient un affront, mais bien la douleur -qu'ils me causent et que je ne saurais ôter de ma mémoire, non plus que -de dessus mes épaules. - - [37] _Tizona_: c'était le nom de l'épée du Cid. - -Il n'est point de ressentiment que le temps n'efface, ni de douleur que -la mort ne guérisse, dit don Quichotte. - -Grand merci, répliqua Sancho; et qu'y a-t-il de pis qu'un mal auquel le -temps seul peut remédier et dont on ne guérit que par la mort? Passe -encore si notre mésaventure était de celles qu'on soulage avec une ou -deux couples d'emplâtres; mais à peine si tout l'onguent d'un hôpital -suffirait pour nous remettre sur nos pieds. - -Laisse là ces vains discours, dit don Quichotte, et fais face à la -mauvaise fortune. Voyons un peu comment se porte Rossinante, car le -pauvre animal a eu, je crois, sa bonne part de l'orage. - -Et pourquoi en serait-il exempt? reprit Sancho, est-il moins chevalier -errant que les autres? Ce qui m'étonne, c'est de voir que mon âne en -soit sorti sans qu'il lui en coûte seulement un poil, tandis qu'à nous -trois il ne nous reste pas une côte entière. - -Dans les plus grandes disgrâces, la fortune laisse toujours une porte -ouverte pour en sortir, dit don Quichotte; et à défaut de Rossinante, -ton grison servira pour me tirer d'ici et me porter dans quelque château -où je puisse me faire panser de mes blessures. Je n'ai point, je te -l'avoue, de répugnance pour une telle monture, car je me souviens -d'avoir lu que le père nourricier du dieu Bacchus, le vieux Silène, -chevauchait fort doucement sur un bel âne, quand il fit son entrée dans -la ville aux cent portes. - -Cela serait bon, répondit Sancho, si vous pouviez vous tenir comme lui; -mais il y a une grande différence entre un homme à cheval et un homme -couché en travers comme un sac de farine, car je ne pense pas qu'il soit -possible à Votre Grâce d'aller autrement. - -Je t'ai déjà dit que les blessures qui résultent des combats n'ont rien -de déshonorant, reprit don Quichotte. Au reste, en voilà assez sur ce -sujet; essaye seulement de te lever et place-moi comme tu pourras sur -ton âne, puis tirons-nous d'ici avant que la nuit vienne nous -surprendre. - -Il me semble avoir entendu souvent dire à Votre Grâce, répliqua Sancho, -que la coutume des chevaliers errants est de dormir à la belle étoile, -et que passer la nuit au milieu des champs est pour eux une agréable -aventure. - -Ils en usent ainsi quand ils ne peuvent faire autrement, repartit don -Quichotte, ou bien quand ils sont amoureux; et cela est si vrai, qu'on a -vu tel chevalier passer deux ans entiers sur une roche, exposé à toutes -les intempéries des saisons, sans que sa maîtresse en eût la moindre -connaissance. Amadis fut de ce nombre, quand il prit le nom de -Beau-Ténébreux, et se retira sur la Roche-Pauvre, où il passa huit ans -ou huit mois, je ne me le rappelle pas au juste, le compte m'en est -échappé. Quoi qu'il en soit, il est constant qu'il y demeura fort -longtemps faisant pénitence pour je ne sais plus quel dédain de son -Oriane. Mais laissons cela et dépêchons, de peur qu'une nouvelle -disgrâce n'arrive à Rossinante. - -Il faudrait avoir bien mauvaise chance, répliqua Sancho; puis, poussant -trente hélas! soixante soupirs entremêlés de ouf! et de aïe! et -proférant plus de cent malédictions contre ceux qui l'avaient amené là, -il fit tant qu'à la fin il se mit sur ses pieds, demeurant toutefois à -moitié chemin, courbé comme un arc, sans pouvoir achever de se -redresser. Dans cette étrange posture, il lui fallut rattraper le grison -qui profitant des libertés de cette journée, s'était écarté au loin, et -se donnait à coeur joie du bien d'autrui. Son âne sellé, Sancho releva -Rossinante, lequel, s'il avait eu une langue pour se plaindre, aurait -tenu tête au maître et au valet. Enfin, après bien des efforts, Sancho -parvint à placer don Quichotte en travers sur le bât; puis ayant attaché -Rossinante à la queue de sa bête, il la prit par le licou et se dirigea -du côté qu'il crut être le grand chemin. - -Au bout d'une heure de marche, la fortune, de plus en plus favorable, -leur fit découvrir une hôtellerie, que don Quichotte ne manqua pas de -prendre pour un château. L'écuyer soutenait que c'était une hôtellerie, -mais le maître s'obstinait à dire que c'était un château; et la querelle -durait encore quand ils arrivèrent devant la porte, que Sancho franchit -avec la caravane, sans plus d'informations. - - - - -CHAPITRE XVI - -DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER DANS L'HOTELLERIE QU'IL PRENAIT POUR -UN CHATEAU - - -En voyant cet homme placé en travers sur un âne, l'hôtelier demanda quel -mal il ressentait; Sancho répondit que ce n'était rien, mais qu'ayant -roulé du haut d'une roche, il avait les côtes tant soit peu meurtries. -Au rebours des gens de sa profession, la femme de cet hôtelier était -charitable et s'apitoyait volontiers sur les maux du prochain; aussi -s'empressa-t-elle d'accourir pour panser notre héros, secondée dans cet -office par sa fille, jeune personne avenante et de fort bonne mine. - -Dans la même hôtellerie il y avait une servante asturienne, à la face -large, au chignon plat, au nez camus, laquelle de plus était borgne et -n'avait pas l'autre oeil en très-bon état. Il est vrai de dire que chez -elle l'élégance de la taille suppléait à ce manque d'agrément, car la -pauvre fille n'avait pas sept palmes des pieds à la tête, et ses épaules -surchargeaient si fort le reste de son corps qu'elle avait bien de la -peine à regarder en l'air. Cette gentille créature accourut aider la -fille de la maison et toutes deux dressèrent à don Quichotte un méchant -lit dans un galetas qui, selon les apparences, n'avait servi depuis -longues années que de grenier à paille. - -Dans ce même réduit couchait un muletier, lequel s'était fait un lit -avec les bâts et les couvertures de ses mulets; mais tel qu'il était, ce -lit valait cent fois celui de notre héros, dont la couche se composait -de planches mal rabotées et placées sur quatre pieds inégaux, d'un -matelas fort mince, hérissé de bourrelets si durs qu'on les eût pris -pour des cailloux, enfin de deux draps plutôt de cuir que de laine. Ce -fut sur ce grabat que l'on étendit don Quichotte, et aussitôt l'hôtesse -et sa fille vinrent l'oindre d'onguent des pieds à la tête, à la lueur -d'une lampe que tenait la gentille Maritorne: c'est ainsi que s'appelait -l'Asturienne. - -En le voyant meurtri en tant d'endroits, l'hôtesse ne put s'empêcher de -dire que cela ressemblait beaucoup plus à des coups qu'à une chute. - -Ce ne sont pourtant pas des coups, dit Sancho; mais la maudite roche -avait tant de pointes, que chacune a fait sa meurtrissure. Que Votre -Grâce veuille bien garder quelques étoupes, ajouta-t-il; je sais qui -vous en saura gré, car les reins me cuisent quelque peu. - -Êtes-vous donc aussi tombé? demanda l'hôtesse. - -Non pas, répondit Sancho; mais quand j'ai vu tomber mon maître, j'ai -éprouvé un si grand saisissement par tout le corps, qu'il me semble -avoir reçu mille coups de bâton. - -Cela se comprend, dit la jeune fille; j'ai souvent rêvé que je tombais -du haut d'une tour, sans jamais arriver jusqu'à terre, et quand j'étais -réveillée, je me sentais rompue comme si je fusse tombée tout de bon. - -Justement, reprit Sancho: la seule différence c'est que sans rêver, et -plus éveillé que je ne le suis à cette heure, je ne me trouve pourtant -pas moins meurtri que mon maître. - -Comment s'appelle votre maître? demanda Maritorne. - -Don Quichotte de la Manche, chevalier errant, et l'un des plus valeureux -qu'on ait vu depuis longtemps, répondit Sancho. - -Chevalier errant? s'écria l'Asturienne; qu'est-ce que cela? - -Vous êtes bien neuve dans ce monde! reprit Sancho; apprenez, ma fille, -qu'un chevalier errant est quelque chose qui se voit toujours à la -veille d'être empereur ou roué de coups de bâton; aujourd'hui la plus -malheureuse et la plus affamée des créatures, demain ayant trois ou -quatre royaumes à donner à son écuyer. - -D'où vient donc, repartit l'hôtesse, qu'étant écuyer d'un si grand -seigneur, vous n'avez pas au moins quelque comté? - -Il n'y a pas de temps perdu, répondit Sancho; depuis un mois que nous -cherchons les aventures, nous n'en avons pas encore trouvé de cette -espèce-là; outre que bien souvent en cherchant une chose, on en -rencontre une autre. Mais que mon maître guérisse de sa chute, que je ne -reste pas estropié de la mienne, et je ne troquerais point mes -espérances contre la meilleure seigneurie d'Espagne. - -De son lit, don Quichotte écoutait attentivement cet entretien; à la -fin, se levant du mieux qu'il put sur son séant, il prit courtoisement -la main de l'hôtesse et lui dit: Belle et noble dame, vous pouvez vous -féliciter de l'heureuse circonstance qui vous a fait me recueillir dans -ce château. Si je n'en dis pas davantage, c'est qu'il ne sied jamais de -se louer soi-même; mais mon fidèle écuyer vous apprendra qui je suis. Je -conserverai toute ma vie, croyez-le bien, le souvenir de vos bons -offices, et je ne laisserai échapper aucune occasion de vous en -témoigner ma reconnaissance. Plût au ciel, ajouta-t-il, en regardant -tendrement la fille de l'hôtesse, que l'amour ne m'eût pas assujetti à -ses lois, et fait l'esclave d'une ingrate dont en ce moment même je -murmure le nom, car les yeux de cette belle demoiselle eussent triomphé -de ma liberté! - -A ce discours qu'elles ne comprenaient pas plus que si on leur eût parlé -grec, l'hôtesse, sa fille et Maritorne tombaient des nues; elles se -doutaient bien que c'étaient des galanteries et des offres de service, -mais, peu habituées à ce langage, toutes trois se regardaient avec -étonnement, et prenaient notre héros pour un homme d'une espèce -particulière. Après l'avoir remercié de sa politesse, elles se -retirèrent, et Maritorne alla panser Sancho, qui n'en avait pas moins -besoin que son maître. - -Or, il faut savoir que le muletier et l'Asturienne avaient comploté -cette nuit-là même de prendre leurs ébats ensemble. La compatissante -créature avait donné parole à son galant qu'aussitôt les hôtes retirés -et ses maîtres endormis, elle viendrait se mettre à son entière -disposition, et l'on raconte de cette excellente fille qu'elle ne donna -jamais semblable parole sans la tenir, car elle se piquait d'avoir du -sang d'hidalgo dans les veines, et ne croyait pas avoir dérogé pour être -devenue servante d'auberge. La mauvaise fortune de ses parents, -disait-elle, l'avait réduite à cette extrémité. - -Dans cet étrange appartement dont la toiture laissait voir les étoiles, -le premier lit qu'on rencontrait en entrant c'était le dur, étroit, -chétif et traître lit de don Quichotte. Tout auprès, sur une natte de -jonc, Sancho avait fait le sien avec une couverture qui paraissait -plutôt de crin que de laine. Un peu plus loin se trouvait celui du -muletier, composé, comme je l'ai dit, des bâts et des couvertures de ses -mulets, au nombre de douze, tous fort gras et bien entretenus; car -c'était un des plus riches muletiers d'Arevalo, à ce que raconte -l'auteur de cette histoire, lequel parle dudit muletier comme l'ayant -intimement connu: on ajoute même qu'ils étaient un peu parents. Or, il -faut convenir que cid Hamet Ben-Engeli est un historien bien -consciencieux, puisqu'il rapporte des choses de si minime importance: -exemple à proposer surtout à ces historiens qui dans leurs récits -laissent au fond de leur encrier, par ignorance ou par malice, le plus -substantiel de l'ouvrage. - -Je dis donc que le muletier, après avoir visité ses bêtes et leur avoir -donné la seconde ration d'orge, s'étendit sur ses harnais, attendant -avec impatience la ponctuelle Maritorne. Bien graissé, couvert -d'emplâtres, Sancho s'était couché: mais quoiqu'il fît tous ses efforts -pour dormir, la douleur de ses côtes l'en empêchait; quant à don -Quichotte, tenu éveillé par la même cause, il avait les yeux ouverts -comme un lièvre. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Sancho se dirigea du côté qu'il crut être le grand chemin (p. 63).] - -Un profond silence régnait dans l'hôtellerie, où il ne restait en ce -moment d'autre lumière que celle d'une lampe qui brûlait suspendue sous -la grande porte. Ce silence, joint aux pensées bizarres qu'entretenaient -chez notre héros, les livres de chevalerie, causes de ses continuelles -disgrâces, fit naître dans son esprit l'une des plus étranges folies -dont on puisse concevoir l'idée. Il se persuada être dans un fameux -château (il n'y avait point d'hôtellerie à laquelle il ne fît cet -honneur), et que la fille de l'hôtelier, qui par conséquent était celle -du seigneur châtelain, subjuguée par sa bonne grâce, s'était éprise -d'amour pour lui, et avait résolu de venir, cette nuit même, en cachette -de ses parents, le visiter dans son alcôve. Tourmenté de cette chimère, -il était fort préoccupé du péril imminent auquel sa constance allait se -trouver exposée; mais il se promit au fond du coeur de rester fidèle à -sa chère Dulcinée, lors même que la reine Genièvre, suivie de sa duègne -Quintagnone, viendrait pour le séduire. - -Il se complaisait dans ces rêveries, lorsque arriva l'heure, pour lui -fatale, où devait venir l'Asturienne qui, fidèle à sa parole, en -chemise, pieds nus, et les cheveux ramassés sous une coiffe de serge, -entra à pas de loup, en quête du muletier. A peine eut-elle franchi la -porte que don Quichotte, toujours l'oreille au guet, l'entendit; -aussitôt se mettant sur son séant, malgré ses emplâtres et la douleur -de ses reins, il tendit les bras pour la recevoir. Toute ramassée et -retenant son haleine, l'Asturienne portait les mains en avant, cherchant -à tâtons son bien-aimé; mais en dépit de toutes ses précautions, elle -alla donner dans les bras de don Quichotte qui, la saisissant par le -poignet et la tirant à lui, sans qu'elle osât souffler mot, la fit -asseoir sur son lit. Sa chemise, qui était de la toile à sacs, ne -désabusa point notre chevalier; les bracelets en boules de verre qu'elle -portait lui parurent de précieuses perles d'Orient; ses cheveux, qu'on -eût pris pour du crin, lui semblèrent des tresses d'or fin d'Arabie, -dont l'éclat faisait pâlir celui du soleil; enfin, comparant à un -agréable mélange des parfums les plus exquis cette haleine qui sentait -l'ail mariné de la veille, il se représenta l'Asturienne comme une de -ces nobles damoiselles qu'il avait vues dans ses livres, allant visiter -à la dérobée leurs amants blessés. En un mot, tel était l'aveuglement du -pauvre chevalier que, n'étant détrompé ni par le toucher, ni par -l'haleine, ni par certaines autres particularités qui distinguaient la -pauvre fille, lesquelles auraient fait vomir les entrailles à tout autre -qu'à un muletier, il s'imagina tenir entre ses bras la reine des amours. -Éperdu, et pressant Maritorne au point de l'étouffer, il lui dit à demi -voix: Que n'est-il en mon pouvoir, noble dame, de reconnaître l'insigne -faveur dont m'honore votre merveilleuse beauté! Mais la fortune, qui ne -se lasse jamais de persécuter les gens de bien, m'a jeté dans ce lit si -moulu, si brisé que, ma volonté fût-elle d'accord avec la vôtre, il me -serait impossible de correspondre à votre désir. A cette impuissance -s'en ajoute une plus grande encore, c'est la foi que j'ai jurée à la -sans pareille Dulcinée du Toboso, l'unique dame de mes plus secrètes -pensées; car si cet obstacle insurmontable ne venait à la traverse, je -ne serais certes point un chevalier assez niais pour laisser s'évanouir -l'occasion fortunée que m'offrent vos bontés. - -Pendant ce beau discours, Maritorne, au supplice de se voir entre les -bras de don Quichotte, faisait sans souffler mot tous ses efforts pour -s'en dégager. De son côté, l'impatient muletier, que ses amoureux désirs -tenaient en éveil, avait entendu entrer sa belle. Prêtant l'oreille, il -la soupçonne d'abord de chercher à le trahir; transporté de jalousie, il -s'approche pour écouter. Mais quand il voit la fidèle Asturienne se -débattre entre les mains de don Quichotte, qui s'efforçait de la -retenir, le jeu lui déplut fort: levant le bras de toute sa hauteur, il -décharge un si terrible coup de poing sur les étroites mâchoires de -l'amoureux chevalier, qu'il lui met la bouche tout en sang. Ben-Engeli -ajoute même qu'il lui sauta sur le corps, et que, d'un pas qui -approchait du galop, il le lui parcourut trois ou quatre fois d'un bout -à l'autre. - -Le lit, qui était de trop faible complexion pour porter cette surcharge, -s'abîme sous le poids; L'hôtelier s'éveille au bruit; aussitôt -pressentant quelque escapade de l'Asturienne, qu'il avait appelée cinq -ou six fois à tue-tête sans obtenir de réponse, il se lève et allume sa -lampe pour aller voir d'où vient ce tapage. En entendant la voix de son -maître, dont elle connaissait l'humeur brutale, Maritorne toute -tremblante court se cacher dans le lit de Sancho, qui dormait, et se -blottit auprès de lui. - -Où est-tu, carogne? s'écrie l'hôtelier en entrant; à coup sûr, ce sont -là de tes tours. - -Sous ce fardeau qui l'étouffait, Sancho s'éveille à demi, croyant avoir -le cauchemar, et se met à distribuer au hasard de grands coups de poing, -qui la plupart tombèrent sur l'Asturienne, laquelle perdant la retenue -avec la patience, ne songe plus qu'à prendre sa revanche, et rend à -Sancho tant de coups qu'elle achève de l'éveiller. Furieux de se sentir -traité de la sorte, sans savoir pourquoi, Sancho se redresse sur son lit -du mieux qu'il peut, et saisissant Maritorne à bras-le-corps, ils -commencent entre eux la plus plaisante escarmouche qu'il soit possible -d'imaginer. - -A la lueur de lampe, le muletier, voyant le péril où se trouvait sa -dame, laisse don Quichotte pour voler à son aide; l'hôtelier y court -aussi, mais dans une intention bien différente, car c'était pour châtier -la servante, qu'il accusait du vacarme; et de même qu'on a coutume de -dire _le chien au chat, le chat au rat_, le muletier tapait sur Sancho, -Sancho sur Maritorne, Maritorne sur Sancho, l'hôtelier sur Maritorne; le -tout si dru et si menu, qu'ils semblaient craindre que le temps ne leur -manquât. Pour compléter l'aventure, la lampe s'éteignit; alors ce ne fut -plus qu'une mêlée confuse, d'où pas un des combattants ne se retira avec -sa chemise entière ni sans quelque partie du corps exempte de -meurtrissures. - -Or, par hasard un archer de l'ancienne confrérie de Tolède logeait cette -nuit dans l'hôtellerie. En entendant tout ce vacarme, il prend sa verge -noire ainsi que la boîte de fer-blanc qui contenait ses titres, et se -dirigeant vers le lieu du combat: Arrêtez! s'écrie-t-il, arrêtez! -respect à la justice, respect à la Sainte-Hermandad. - -Le premier qu'il rencontra sous sa main fut le moulu don Quichotte, qui -gisait étendu au milieu des débris de son lit, la bouche béante et privé -de sentiment; l'archer l'ayant saisi à tâtons par la barbe, crie de plus -belle: Main-forte à la justice! Mais, s'apercevant que celui qu'il -tenait ne donnait aucun signe de vie, il ne douta point qu'il ne fût -mort, et que ceux qui étaient là ne fussent ses meurtriers; ce qui le -fit crier encore plus fort: Qu'on ferme la porte, afin que personne ne -s'échappe! on vient de tuer un homme ici. - -Ce cri dispersa les combattants, et chacun alors laissa la bataille où -elle en était. L'hôtelier se retira dans sa chambre, le muletier sur ses -harnais, et Maritorne dans son taudis. Pour don Quichotte et Sancho, qui -ne pouvaient se remuer, ils restèrent à la même place, et l'archer lâcha -la barbe de notre chevalier, pour aller chercher de la lumière et -revenir s'assurer des coupables. Mais en se retirant, l'hôtelier avait -éteint la lampe qui brûlait sous la grande porte, si bien que l'archer -dut avoir recours à la cheminée, où il se trouvait si peu de feu, qu'il -souffla plus d'une heure avant de parvenir à le rallumer. - - - - -CHAPITRE XVII - -OU SE CONTINUENT LES TRAVAUX INNOMBRABLES DU VAILLANT DON QUICHOTTE ET -DE SON ÉCUYER DANS LA MALHEUREUSE HOTELLERIE, PRISE A TORT POUR UN -CHATEAU - - -Avec cet accent plaintif et de cette voix lamentable dont son écuyer -l'avait appelé la veille après leur rencontre avec les muletiers -Yangois, don Quichotte, revenu enfin de son évanouissement, l'appela à -son tour, en lui disant: Ami Sancho, dors-tu? Dors-tu, ami Sancho? - -Hé! comment voulez-vous que je dorme, répondit Sancho, outré de fureur -et de dépit, quand tous les démons de l'enfer ont été cette nuit -déchaînés après moi? - -Est-il possible? s'écria don Quichotte. Par ma foi, je n'y comprends -rien, ou ce château est enchanté. Écoute bien ce que je vais te dire... -mais avant tout jure-moi de ne révéler ce secret qu'après ma mort. - -Je le jure, répondit Sancho. - -J'exige ce serment, reprit don Quichotte, parce que je ne voudrais pour -rien au monde nuire à l'honneur de personne. - -Je vous dis que je jure de n'en ouvrir la bouche qu'après la fin de vos -jours, répliqua Sancho, et Dieu veuille que ce puisse être dès demain! - -Te suis-je donc tant à charge, dit don Quichotte, que tu souhaites me -voir si tôt mort? - -Oh! non, reprit Sancho; mais c'est que je n'aime pas à garder trop -longtemps les secrets, et je craindrais que celui-là ne vînt à me -pourrir dans le corps. - -Que ce soit pour une raison ou pour une autre, continua don Quichotte, -je me confie à ton affection et à ta loyauté. Eh bien! apprends donc -que cette nuit il m'est arrivé une surprenante aventure et dont certes -je pourrais tirer quelque vanité; mais, pour te la raconter brièvement, -tu sauras qu'il y a peu d'instants la fille du seigneur de ce château -est venue me trouver ici même, et que c'est bien la plus accorte et la -plus séduisante damoiselle qu'il soit possible de rencontrer sur une -grande partie de la terre. Je ne te parlerai pas des charmes de sa -personne et des grâces de son esprit, ni de tant d'autres attraits -cachés auxquels je ne veux pas même penser, afin de garder plus sûrement -la foi que j'ai promise à Dulcinée du Toboso; qu'il me suffise de te -dire que le ciel, envieux sans doute du merveilleux bonheur que -m'envoyait la fortune, ou plutôt, ce qui est plus certain, parce que ce -château est enchanté, a permis, au moment où j'étais avec cette dame -dans l'entretien le plus tendre et le plus passionné, qu'une main que je -ne voyais point et qui venait de je ne sais où, mais à coup sûr une main -attachée au bras de quelque énorme géant, m'assénât un si grand coup sur -les mâchoires, qu'il m'a mis tout en sang; après quoi, profitant de ma -faiblesse, le géant m'a moulu à ce point que je suis encore pis que je -n'étais hier quand les muletiers s'en prirent à nous, tu dois t'en -souvenir, de l'incontinence de Rossinante: d'où je conclus que ce trésor -de beauté est confié à la garde de quelque More enchanté, et qu'il n'est -pas réservé pour moi. - -Ni pour moi non plus, s'écria Sancho, car plus de quatre cents Mores -m'ont tanné la peau de telle sorte que les coups de pieux ne firent en -comparaison que me chatouiller. Mais Votre Grâce songe-t-elle bien à -l'état où nous sommes, pour trouver cette aventure si délectable? Vous -qui avez eu l'avantage de tenir entre vos bras cette merveilleuse -beauté, cela peut vous consoler; mais moi, qu'y ai-je gagné, si ce n'est -les plus rudes gourmades que je recevrai en toute ma vie? Malheur à moi -et à la mère qui m'a mis au monde! Je ne suis point chevalier errant, -je n'espère pas le devenir jamais, et dans les mauvaises rencontres -j'attrape toujours la plus grosse part. - -Comment! on t'a gourmé aussi? demanda don Quichotte. - -Malédiction sur toute ma race! répliqua Sancho; qu'est-ce donc que je -viens de vous dire? - -Ne fais pas attention à cela, ami, reprit don Quichotte, je vais -composer tout à l'heure le précieux baume de Fier-à-Bras, qui nous -guérira en un clin d'oeil. - -Ils en étaient là quand l'archer, ayant pu enfin rallumer la lampe, -rentra dans la chambre. Sancho, qui le premier l'aperçut, en chemise, un -linge roulé autour de la tête, avec une face d'hérétique, demanda à son -maître si ce n'était point là le More enchanté qui venait s'assurer s'il -leur restait encore quelque côte à briser. - -Ce ne peut être le More, répondit don Quichotte, car les enchantés ne se -laissent voir de personne. - -Par ma foi, s'ils ne se laissent pas voir, ils se font bien sentir, -répliqua Sancho; on peut en demander des nouvelles à mes épaules. - -Crois-tu donc que les miennes ne sachent qu'en dire? ajouta don -Quichotte; cependant l'indice n'est pas suffisant pour conclure que -celui que nous voyons soit le More enchanté. - -L'archer, en s'approchant, resta fort surpris de voir des gens -s'entretenir si paisiblement; et comme notre héros était encore étendu -tout de son long, immobile, la bouche en l'air, il lui dit: Eh bien! -comment vous va, bon homme? - -Je parlerais plus courtoisement si j'étais à votre place, repartit don -Quichotte; est-il d'usage dans ce pays de parler ainsi aux chevaliers -errants, rustre que vous êtes? - -L'archer, qui était peu endurant, ne put souffrir cette apostrophe d'un -homme de si triste mine; il lança de toute sa force la lampe à la tête -du malheureux chevalier, et, ne doutant pas qu'il ne la lui eût -fracassée, il se déroba incontinent, à la faveur des ténèbres. - -[Illustration: Où donc es-tu, carogne? s'écria l'hôtelier en entrant -(p. 66).] - -Hé bien, dit Sancho, il n'y a plus moyen d'en douter; voilà justement le -More; il garde le trésor de beauté pour les autres, et, pour nous, les -gourmades et les coups de chandelier. - -Cette fois, j'en conviens, cela peut être, reprit don Quichotte; mais, -crois-moi, il n'y a qu'à se moquer de tous ces enchantements, au lieu de -s'en irriter; comme ce sont toutes choses fantastiques et invisibles, -nous chercherions en vain à qui nous en prendre, jamais nous n'en -aurions raison. Lève-toi, si tu peux, et va prier le gouverneur de ce -château de te faire donner un peu d'huile, de vin, de sel et de romarin, -afin que je compose mon baume; car, entre nous soit dit, au sang qui -coule de la blessure que ce fantôme m'a faite, je ne crois pas pouvoir -m'en passer plus longtemps. - -Sancho se leva, non sans pousser quelques gémissements, et s'en fut à -tâtons chercher l'hôtelier. Ayant rencontré l'archer, qui écoutait près -de la porte, un peu en peine des suites de sa brutalité: Seigneur, lui -dit-il, qui que vous soyez, faites-nous, je vous en supplie, la charité -de nous donner un peu de romarin, d'huile, de vin et de sel, car nous en -avons grand besoin pour panser l'un des meilleurs chevaliers errants -qu'il y ait sur toute la terre, lequel gît dans son lit grièvement -blessé par le More enchanté qui habite ce château. - -En l'entendant parler de la sorte, l'archer prit Sancho pour un homme -dont le cerveau n'était pas en bon état; toutefois il appela l'hôtelier -afin de lui dire ce que cet homme demandait; et, comme le jour -commençait à poindre, il ouvrit la porte de l'hôtellerie. - -L'hôtelier donna à Sancho ce qu'il désirait. Celui-ci, ayant porté le -tout à son maître, le trouva la tête dans ses mains, se plaignant du -coup de lampe, lequel heureusement ne lui avait fait d'autre mal que -deux bosses assez grosses; car ce qu'il prenait pour du sang était tout -simplement l'huile, qui lui coulait le long du visage. Don Quichotte -versa dans une marmite ce que Sancho venait de lui apporter, fit -bouillir le tout, et lorsque la composition lui parut à point, il -demanda une bouteille; mais comme il n'y en avait point dans la maison, -il dut se contenter d'une burette de fer-blanc qui servait à mettre -l'huile, et dont l'hôtelier lui fit présent. Ensuite il récita sur la -burette plus de cent _Pater Noster_, autant d'_Ave Maria_, de _Salve_ et -de _Credo_, accompagnant chaque parole d'un signe de croix en manière de -bénédiction. Sancho Panza, l'archer et l'hôtelier assistaient à cette -cérémonie; car le muletier était en train de panser ses bêtes, sans -avoir l'air d'avoir pris la moindre part aux aventures de la nuit. - -Le baume achevé, don Quichotte voulut sur-le-champ en faire l'épreuve, -et sans s'amuser à l'appliquer sur ses blessures, il en avala en forme -de potion la valeur d'une demi-pinte, qui n'avait pu entrer dans la -burette. Mais à peine avait-il achevé de boire, qu'il se mit à vomir -avec une telle abondance que rien ne lui resta dans l'estomac; et ces -efforts prolongés lui ayant causé une forte sueur, il demanda qu'on le -couvrît, puis qu'on le laissât reposer. Il dormit en effet trois grandes -heures, au bout desquelles il se sentit si bien soulagé, qu'il ne douta -plus d'avoir réussi à composer le précieux baume de Fier-à-Bras, et que, -possesseur d'un tel remède, il ne fût en état d'entreprendre les plus -périlleuses aventures. - -Sancho, qui tenait à miracle la guérison de son maître, demanda comme -une grâce la permission de boire ce qui restait dans la marmite; don -Quichotte le lui abandonna. Aussitôt notre écuyer saisissant, de la -meilleure foi du monde, la marmite à deux mains, s'en introduisit dans -le corps une bonne partie, c'est-à-dire presque autant qu'en avait pris -son maître. Il faut croire qu'il avait l'estomac plus délicat; car, -avant que le remède eût produit son effet, le pauvre diable fut pris de -nausées si violentes et de coliques si atroces, qu'il croyait à chaque -instant toucher à sa dernière heure; aussi, dans ses cruelles -souffrances, ne cessait-il de maudire le baume et le traître qui le lui -avait donné. - -Sancho, lui dit gravement son maître, ou je me trompe fort, ou ton mal -provient de ce que tu n'es pas armé chevalier, car je tiens pour certain -que ce baume ne convient qu'à ceux qui le sont. - -Malédiction sur moi et sur toute ma race! répliqua Sancho; si Votre -Grâce savait cela, pourquoi m'y avoir seulement laissé goûter? - -En ce moment, le breuvage opéra, et le pauvre écuyer se remit à vomir -avec si peu de relâche et une telle abondance, que la natte de jonc sur -laquelle il était couché et la couverture de toile à sacs qui le -couvrait furent mises à tout jamais hors de service. Ces vomissements -étaient accompagnés de tant et de si violents efforts, que les -assistants crurent qu'il y laisserait la vie. Enfin, au bout d'une heure -que dura cette bourrasque, au lieu de se sentir soulagé, il se trouva si -faible et si abattu, qu'à peine il pouvait respirer. - -Don Quichotte, qui, comme je l'ai dit, se sentait tout dispos, ne voulut -pas différer plus longtemps à se remettre à la recherche de nouvelles -aventures. Il se croyait responsable de chaque minute de retard; et, -confiant désormais dans la vertu de son baume, il ne respirait que -dangers et comptait pour rien les plus terribles blessures. Dans son -impatience, il alla lui-même seller Rossinante, mit le bât sur l'âne, et -son écuyer sur le bât, après l'avoir aidé à s'habiller; puis, -enfourchant son cheval, il se saisit d'une demi-pique qu'il trouva sous -sa main et qui était d'une force suffisante pour lui servir de lance. -Tous les gens de la maison le regardaient avec étonnement, mais la fille -de l'hôtelier l'observait plus curieusement que les autres, car elle -n'avait jamais rien vu de semblable. Notre chevalier avait aussi les -yeux attachés sur elle, et de temps à autre poussait un grand soupir, -qu'il tirait du fond de ses entrailles, mais dont lui seul savait la -cause, car l'hôtesse et Maritorne, qui l'avaient si bien graissé la -veille au soir, imputaient toutes deux ces soupirs à la douleur que lui -causaient ses blessures. - -Dès que le maître et l'écuyer furent en selle, don Quichotte appela -l'hôtelier, et lui dit d'une voix grave et solennelle: Seigneur -châtelain, grandes et nombreuses sont les courtoisies que j'ai reçues -dans ce château; ne puis-je les reconnaître en tirant pour vous -vengeance de quelque outrage? Vous savez que ma profession est de -secourir les faibles, de punir les félons et de châtier les traîtres. -Consultez vos souvenirs, et si vous avez à vous plaindre de quelqu'un, -parlez: je jure, par l'ordre de chevalerie que j'ai reçu, que vous aurez -bientôt satisfaction. - -Seigneur cavalier, répliqua non moins gravement l'hôtelier, je n'ai pas -besoin, Dieu merci, que vous me vengiez de personne; et lorsqu'on -m'offense, je sais fort bien me venger moi-même. Tout ce que je désire, -c'est que vous me payiez la dépense que vous avez faite, ainsi que la -paille et l'orge que vos bêtes ont mangées. On ne sort pas ainsi de chez -moi. - -Comment! dit don Quichotte, c'est donc ici une hôtellerie? - -Oui sans doute, et des meilleures, répliqua l'hôtelier. - -J'ai été étrangement abusé jusqu'à cette heure, continua notre héros; -car je la prenais pour un château, et même pour un château de grande -importance; mais puisque c'est une hôtellerie, il faut que vous -m'excusiez pour le moment de rester votre débiteur. Aussi bien il m'est -interdit de contrevenir à la règle des chevaliers errants, desquels je -sais de science certaine, sans avoir jusqu'ici lu le contraire, qu'ils -n'ont jamais rien payé dans les hôtelleries. En effet, la raison, -d'accord avec la coutume, veut qu'on les reçoive partout gratuitement, -en compensation des fatigues inouïes qu'ils endurent pour aller à la -recherche des aventures, la nuit, le jour, l'hiver, l'été, à pied et à -cheval, supportant la faim, la soif, le froid et le chaud, exposés enfin -à toutes les incommodités qui peuvent se rencontrer sur la terre. - -Sornettes que tout cela! dit l'hôtelier; payez-moi ce que vous me devez; -je ne donne pas ainsi mon bien. - -Vous êtes un insolent et un mauvais gargotier, répliqua don Quichotte; -en même temps brandissant sa demi-pique, et éperonnant Rossinante, il -sortit de l'hôtellerie avant qu'on pût l'en empêcher, puis gagna du -champ sans regarder si son écuyer le suivait. - -L'hôtelier, voyant qu'il n'y avait rien à espérer de ce côté, vint -réclamer la dépense à Sancho, lequel répondit qu'il ne payerait pas plus -que son maître, parce que, étant écuyer de chevalier errant, il devait -jouir du même privilége. L'hôtelier eut beau se mettre en colère et le -menacer, s'il refusait, de se payer de ses propres mains de façon qu'il -s'en souviendrait longtemps; Sancho jura, par l'ordre de la chevalerie -qu'avait reçu son maître, que, dût-il lui en coûter la vie, il ne -donnerait pas un maravédis, ne voulant pas que les écuyers à venir -pussent reprocher à sa mémoire qu'un si beau privilége se fût perdu par -sa faute. - -La mauvaise étoile de Sancho voulut que, parmi les gens qui étaient là, -se trouvassent quatre drapiers de Ségovie, trois merciers de Cordoue et -deux marchands forains de Séville, tous bons compagnons, malins et -goguenards, lesquels, poussés d'un même esprit, s'approchèrent de notre -écuyer, et le descendirent de son âne, pendant qu'un d'entre eux allait -chercher une couverture. Ils y jetèrent le pauvre Sancho, et voyant que -le dessous de la porte n'était pas assez élevé pour leur dessein, ils -passèrent dans la basse-cour, qui n'avait d'autre toit que le ciel. -Chacun alors prenant un coin de la couverture, ils se mirent à faire -sauter et ressauter Sancho dans les airs, se jouant de lui comme les -étudiants le font d'un chien pendant le carnaval. - -Les cris affreux que jetait le malheureux berné arrivèrent jusqu'aux -oreilles de son maître, qui crut d'abord que le ciel l'appelait à -quelque nouvelle aventure; mais reconnaissant que ces hurlements -venaient de son écuyer, il poussa de toute la vitesse de Rossinante vers -l'hôtellerie, qu'il trouva fermée. Comme il faisait le tour pour en -trouver l'entrée, les murs de la cour, qui n'étaient pas fort élevés, -lui laissèrent voir Sancho montant et descendant à travers les airs avec -tant de grâce et de souplesse, que, sans la colère où il était, notre -chevalier n'aurait pu s'empêcher d'en rire. Mais le jeu ne lui plaisant -pas, il essaya plusieurs fois de grimper sur son cheval afin d'enjamber -la muraille, et il y serait parvenu s'il n'eût été si moulu qu'il ne put -même venir à bout de mettre pied à terre. Il fut donc réduit à dire -force injures aux berneurs, à leur jeter force défis, pendant que ces -impitoyables railleurs continuaient leur besogne et n'en riaient que -plus fort. Enfin le malheureux Sancho, tantôt priant, tantôt menaçant, -n'eut de répit que lorsque les berneurs, après s'être relayés deux ou -trois fois, l'abandonnèrent de lassitude, et, l'enveloppant dans sa -casaque, le remirent charitablement où ils l'avaient pris, c'est-à-dire -sur son âne. - -La compatissante Maritorne, qui n'avait pu voir sans chagrin le cruel -traitement qu'on faisait subir à Sancho, lui apporta un pot d'eau -fraîche, qu'elle venait de tirer du puits; mais comme il le portait à sa -bouche, il fut arrêté par la voix de son maître qui lui cria de l'autre -côté de la muraille: Mon fils Sancho, ne bois point; ne bois point, mon -enfant, ou tu es mort: n'ai-je pas ici le divin baume qui va te remettre -dans un instant? Et en même temps il lui montrait la burette de -fer-blanc. - -Mais Sancho, tournant la tête et le regardant de travers, répondit: -Votre Grâce a-t-elle déjà oublié que je ne suis pas armé chevalier, ou -veut-elle que j'achève de vomir les entrailles qui me restent? De par -tous les diables, gardez votre breuvage, et laissez-moi tranquille. - -Il porta le pot à ses lèvres; mais s'apercevant à la première gorgée que -c'était de l'eau, il pria Maritorne de lui donner un peu de vin, ce que -fit de bon coeur cette excellente fille, qui le paya même de son argent, -car, on l'a déjà vu, elle possédait un grand fond de charité chrétienne. - -Dès qu'il eut achevé de boire, Sancho donna du talon à son âne, et -faisant ouvrir à deux battants la porte de l'hôtellerie, il sortit -enchanté de n'avoir rien payé, si ce n'est toutefois aux dépens de ses -épaules, ses cautions ordinaires. Son bissac, qu'il avait oublié dans -son trouble, était de plus resté pour les gages. Dès qu'il le vit -dehors, l'hôtelier voulut barricader la porte; mais les berneurs l'en -empêchèrent, car ils ne craignaient guère notre chevalier, quand même il -aurait été chevalier de la Table ronde. - - - - -CHAPITRE XVIII - -OU L'ON RACONTE L'ENTRETIEN QUE DON QUICHOTTE ET SANCHO PANZA EURENT -ENSEMBLE, AVEC D'AUTRES AVENTURES DIGNES D'ÊTRE RAPPORTÉES - - -Sancho rejoignit son maître; mais il était si las, si épuisé, qu'il -avait à peine la force de talonner son âne. - -En le voyant dans cet état: Pour le coup, mon fils, lui dit don -Quichotte, j'achève de croire que ce château ou hôtellerie, si tu veux, -est enchanté; car, je te le demande, que pouvaient être ceux qui se sont -joués de toi si cruellement, sinon des fantômes et des gens de l'autre -monde? Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que pendant que je -considérais ce triste spectacle par-dessus la muraille de la cour, il -n'a jamais été en mon pouvoir de la franchir, ni même de descendre de -cheval. Aussi je n'en fais aucun doute: ces mécréants me tenaient -enchanté, et certes ils ont bien fait de prendre cette précaution, car -je les aurais châtiés de telle sorte, qu'ils n'auraient de longtemps -perdu le souvenir de leur méchant tour; m'eût-il fallu pour cela -contrevenir aux lois de la chevalerie, lesquelles, comme je te l'ai -souvent répété, défendent à un chevalier de tirer l'épée contre ceux qui -ne le sont pas, si ce n'est pour sa défense personnelle, et dans le cas -d'extrême nécessité. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Les murs de la cour lui laissèrent voir Sancho montant et descendant -à travers les airs (p. 72).] - -Chevalier ou non, je me serais bien vengé moi-même si j'avais pu, -répondit Sancho; mais cela n'a point dépendu de moi. Et pourtant je -ferais bien le serment que les traîtres qui se sont divertis à mes -dépens n'étaient point des fantômes ou des enchantés, comme le prétend -Votre Grâce, mais bien des hommes en chair et en os, tels que nous; il -n'y a pas moyen d'en douter, puisque je les entendais s'appeler l'un -l'autre pendant qu'ils me faisaient voltiger, et que chacun d'eux avait -son nom. L'un s'appelait Pedro Martinez, l'autre Tenorio Fernando, et -l'hôtelier, Juan Palomèque le Gaucher. Ainsi donc, seigneur, si Votre -Grâce n'a pu enjamber la muraille, ni mettre pied à terre, cela vient -d'autre chose que d'un enchantement. Quant à moi, ce que je vois de plus -clair en tout ceci, c'est qu'à force d'aller chercher les aventures, -nous en trouverons une qui ne nous laissera plus distinguer notre pied -droit d'avec notre pied gauche. Or, ce qu'il y aurait de mieux à faire, -selon mon petit entendement, ce serait de reprendre le chemin de notre -village, maintenant que la moisson approche, et de nous occuper de nos -affaires, au lieu d'aller, comme on dit, tombant tous les jours de -fièvre en chaud mal. - -Ah! mon pauvre Sancho, reprit don Quichotte, que tu es ignorant en fait -de chevalerie! Prends patience: un jour viendra où ta propre expérience -te fera voir quelle grande et noble chose est l'exercice de cette -profession. Dis-moi, je te prie, y a-t-il plaisir au monde qui égale -celui de vaincre dans un combat, et de triompher de son ennemi? Aucun, -assurément. - -Cela peut bien être, répondit Sancho, quoique je n'en sache rien. Tout -ce que je sais, c'est que depuis que nous sommes chevaliers errants, -vous du moins, car pour moi je suis indigne de compter dans une si -honorable confrérie, nous n'avons jamais gagné de bataille, si ce n'est -contre le Biscaïen; et comment Votre Grâce en sortit-elle? Avec perte de -la moitié d'une oreille et sa salade fracassée! Depuis lors tout a été -pour nous coups de poing et coups de bâton. Seulement moi, j'ai eu -l'avantage d'être berné par-dessus le marché, et cela par des gens -enchantés, dont je ne puis me venger, afin de savourer ce plaisir que -Votre Grâce dit se trouver dans la vengeance. - -C'est la peine que je ressens, répondit don Quichotte, et ce doit être -aussi la tienne; mais rassure-toi, car je prétends avant peu avoir une -épée si artistement forgée, que celui qui la portera sera à l'abri de -toute espèce d'enchantement; il pourrait même arriver que ma bonne -étoile me mît entre les mains celle qu'avait Amadis, quand il s'appelait -le chevalier de l'Ardente-Épée. C'était assurément la meilleure lame qui -fût au monde, puisque, outre la vertu dont je viens de parler, elle -possédait celle de couper comme un rasoir, et il n'était point d'armure -si forte et si enchantée qu'elle ne brisât comme verre. - -Je suis si chanceux, repartit Sancho, que quand bien même Votre Grâce -aurait une épée comme celle dont vous parlez, cette épée n'aura, comme -le baume, de vertu que pour ceux qui sont armés chevaliers; et tout -tombera sur le pauvre écuyer. - -Bannis cette crainte, dit don Quichotte; le ciel te sera plus favorable -à l'avenir. - -Nos chercheurs d'aventures allaient ainsi devisant, quand ils aperçurent -au loin une poussière épaisse que le vent chassait de leur côté; se -tournant aussitôt vers son écuyer: Ami Sancho, s'écria notre héros, -voici le jour où l'on va voir ce que me réserve la fortune; voici le -jour, te dis-je, où doit se montrer plus que jamais la force de mon -bras, et où je vais accomplir des exploits dignes d'être écrits dans les -annales de la renommée, pour l'instruction des siècles à venir. Vois-tu -là-bas ce tourbillon de poussière? Eh bien, il s'élève de dessous les -pas d'une armée innombrable, composée de toutes les nations du monde. - -A ce compte-là, dit Sancho, il doit y avoir deux armées, car de ce côté -voici un autre tourbillon. - -Don Quichotte se retourna, et voyant que Sancho disait vrai, il sentit -une joie inexprimable, croyant fermement (il ne croyait jamais d'autre -façon) que c'étaient deux grandes armées prêtes à se livrer bataille; -car le bon hidalgo avait l'imagination tellement remplie de combats, de -défis et d'enchantements, qu'il ne pensait, ne disait et ne faisait -rien qui ne tendît de ce côté. Deux troupeaux de moutons qui venaient de -deux directions opposées soulevaient cette poussière, et elle était si -épaisse, qu'on n'en pouvait reconnaître la cause à moins d'en être tout -proche. Mais don Quichotte affirmait avec tant d'assurance que c'étaient -des gens de guerre, que Sancho finit par le croire. Eh bien, seigneur, -qu'allons-nous faire ici? lui dit-il. - -Ce que nous allons faire? répondit don Quichotte; nous allons secourir -les faibles et les malheureux. Mais d'abord, afin que tu connaisses ceux -qui sont près d'en venir aux mains, je dois te dire que cette armée que -tu vois à gauche est commandée par le grand empereur Alifanfaron, -seigneur de l'île Taprobane; et que celle qui est à droite a pour chef -son ennemi, le roi des Garamantes, Pentapolin au _Bras-Retroussé_. On -l'appelle ainsi, parce qu'il combat toujours le bras droit nu jusqu'à -l'épaule. - -Et pourquoi ces deux princes se font-ils la guerre? demanda Sancho. - -Ils se font la guerre, répondit don Quichotte, parce que Alifanfaron est -devenu amoureux de la fille de Pentapolin, très-belle et très-accorte -dame, mais chrétienne avant tout: et comme Alifanfaron est païen, -Pentapolin ne veut pas la lui donner pour femme, qu'il n'ait renoncé à -son faux prophète Mahomet et embrassé le christianisme. - -Par ma barbe, reprit Sancho, Pentapolin a raison, et je l'aiderai de bon -coeur en tout ce que je pourrai. - -Tu ne feras que ton devoir, répliqua don Quichotte; aussi bien, en ces -sortes d'occasions, il n'est point nécessaire d'être armé chevalier. - -Tant mieux, repartit Sancho. Mais où mettrai-je mon âne, pour être -assuré de le retrouver après la bataille? car je n'ai guère envie de m'y -risquer sur une pareille monture. - -Tu peux, dit don Quichotte, le laisser aller à l'aventure; d'ailleurs, -vînt-il à se perdre, nous aurons après la victoire tant de chevaux à -choisir, que Rossinante lui-même court risque d'être remplacé. Mais -d'abord, écoute-moi: avant qu'elles se choquent, je veux t'apprendre -quels sont les principaux chefs de ces deux armées. Gagnons cette petite -éminence, afin que tu puisses les découvrir plus aisément. - -En même temps, ils gravirent une hauteur, d'où, si la poussière ne les -eût empêchés, ils auraient pu voir que c'étaient deux troupeaux de -moutons que notre chevalier prenait pour deux armées; mais comme don -Quichotte voyait toujours les choses telles que les lui peignait sa -folle imagination, il commença d'une voix éclatante à parler ainsi: - -Vois-tu là-bas ce chevalier aux armes dorées, qui porte sur son écu un -lion couronné, étendu aux pieds d'une jeune damoiselle? eh bien, c'est -le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-d'Argent. Cet autre, qui a des -armes à fleur d'or et qui porte trois couronnes d'argent en champ -d'azur, c'est le redoutable Micolambo, grand-duc de Quirochie. A sa -droite, avec cette taille de géant, c'est l'intrépide Brandabarbaran de -Boliche, seigneur des trois Arabies: il a pour cuirasse une peau de -serpent, et pour écu une des portes qu'on prétend avoir appartenu au -temple renversé par Samson, quand il se vengea des Philistins aux dépens -de sa propre vie. Maintenant tourne les yeux de ce côté, et tu pourras -voir, à la tête de cette autre armée, l'invincible Timonel de -Carcassonne, prince de la nouvelle Biscaye: il porte des armes -écartelées d'azur, de sinople, d'argent et d'or, et sur son écu un chat -d'or en champ de pourpre, avec ces trois lettres M. I. U., qui forment -la première syllabe du nom de sa maîtresse, l'incomparable fille du duc -Alphénique des Algarves. Ce cavalier intrépide, qui fait plier les reins -à cette jument sauvage, et dont les armes sont blanches comme neige, -l'écu de même et sans devise, c'est un jeune chevalier français appelé -Pierre Papin, seigneur des baronnies d'Utrique. Cet autre aux armes -bleues, qui presse les flancs de ce zèbre rapide, c'est le puissant duc -de Nervie, Espartafilando du Bocage; il a dans son écu un champ semé -d'asperges, avec cette devise: _Rastrea mi suerte_[38]. - - [38] En voie de fortune. Mot à mot: Chercher mon sort à la piste. - -Notre héros nomma encore une foule d'autres chevaliers qu'il s'imaginait -voir dans ces prétendues armées, donnant à chacun d'eux, sans hésiter un -seul instant, les armes, couleurs et devises que lui fournissait son -inépuisable folie, et sans s'arrêter il poursuivit: - -Ces escadrons qui se déploient en face de nous sont composés d'une -multitude de nations diverses; voici d'abord ceux qui boivent les douces -eaux du Xanthe fameux; viennent ensuite les montagnards qui foulent les -champs Massiliens; plus loin ceux qui criblent la fine poudre d'or de -l'Heureuse Arabie; là ceux qui jouissent des fraîches rives du limpide -Thermodon et ceux qui épuisent par mille saignées le Pactole au sable -doré; les Numides à la foi équivoque; les Perses, sans pareils à tirer -l'arc; les Mèdes et les Parthes, habiles à combattre en fuyant; les -Arabes, aux tentes voyageuses; les Scythes farouches et cruels; les -Éthiopiens, aux lèvres percées; enfin une multitude d'autres nations -dont je connais les visages, mais dont je n'ai pas retenu les noms. Dans -cette autre armée, tu dois voir ceux qui s'abreuvent au limpide cristal -du Bétis, dont les bords sont couverts d'oliviers; ceux qui se baignent -dans les ondes dorées du Tage; ceux qui jouissent des eaux fertilisantes -du divin Xénil; ceux qui foulent les champs Tartésiens aux gras -pâturages; les heureux habitants des délicieuses prairies de Xérès; les -riches Manchègues, couronnés de jaunes épis; les descendants des anciens -Goths tout couverts de fer; ceux qui font paître leurs troupeaux dans -les riches pâturages de la tournoyante Guadiana; ceux qui habitent au -pied des froides montagnes des Pyrénées ou dans les neiges de -l'Apennin; en un mot toutes les nations que l'Europe renferme dans sa -vaste étendue. - -Qui pourrait dire tous les peuples que dénombra notre héros, donnant à -chacun d'eux, avec une merveilleuse facilité, les attributs les plus -précis, rempli qu'il était de ses rêveries habituelles! Quant à Sancho, -il était si abasourdi qu'il ne soufflait mot; seulement, les yeux grands -ouverts, il tournait de temps en temps la tête pour voir s'il -parviendrait à découvrir ces chevaliers et ces géants. Mais, ne voyant -rien paraître: - -Par ma foi, s'écria-t-il, je me donne au diable, si j'aperçois un seul -des chevaliers ou des géants que Votre Grâce vient de nommer. Tout cela -doit être enchantement, comme les fantômes d'hier au soir. - -Comment peux-tu parler ainsi? repartit don Quichotte; n'entends-tu pas -le hennissement des chevaux, le son des trompettes, le roulement des -tambours? - -Je n'entends que des bêlements d'agneaux et de brebis, répliqua Sancho. -Ce qui était vrai, car les deux troupeaux étaient tout proche. - -La peur te fait voir et entendre tout de travers, dit don Quichotte; -car, on le sait, un des effets de cette triste passion est de troubler -les sens et de montrer les choses autrement qu'elles ne sont. Eh bien, -si le courage te manque, tiens-toi à l'écart, et laisse-moi faire; seul, -je suffis pour porter la victoire où je porterai mon appui. En même -temps il donne de l'éperon à Rossinante, et, la lance en arrêt, se -précipite dans la plaine avec la rapidité de la foudre. - -Arrêtez, seigneur, arrêtez, lui criait Sancho; le ciel m'est témoin que -ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Par l'âme de -mon père, quelle folie vous possède? Considérez, je vous prie, qu'il n'y -a ici ni chevaliers, ni géants, ni écus, ni armures, ni champs -d'asperges, ni aucune autre de ces choses dont vous parlez. - -[Illustration: Il courait çà et là en répétant à haute voix: Où donc -es-tu, superbe Alifanfaron? (p. 77).] - -Ces cris n'arrêtaient pas don Quichotte, au contraire il vociférait de -plus belle: Courage, courage, disait-il, chevaliers qui combattez sous -la bannière du valeureux Pentapolin au _Bras-Retroussé_! suivez-moi, et -vous verrez que je l'aurai bientôt vengé du traître Alifanfaron de -Taprobane. - -En parlant ainsi il se jette au milieu du troupeau de brebis, et il se -met à larder de tous côtés, avec autant d'ardeur et de rage que s'il -avait eu affaire à ses plus mortels ennemis. - -Les bergers qui conduisaient le troupeau crièrent d'abord à notre héros -de s'arrêter, demandant ce que lui avaient fait ces pauvres bêtes. Mais -bientôt las de crier inutilement, ils dénouèrent leurs frondes, et -commencèrent à saluer notre chevalier d'une grêle de cailloux plus gros -que le poing, avec tant de diligence qu'un coup n'attendait pas l'autre. -Quant à lui, sans daigner se garantir, il courait çà et là en répétant à -haute voix: Où donc es-tu, superbe Alifanfaron? approche, approche; je -t'attends seul ici, pour te faire éprouver la force de mon bras et te -punir de la peine que tu causes au valeureux Pentapolin. - -De tant de pierres qui volaient autour de l'intrépide chevalier, une -enfin l'atteignit et lui renfonça deux côtes dans le corps. A la -violence du coup il se crut mort, ou du moins grièvement blessé; -aussitôt se rappelant son baume, il porte la burette à sa bouche, et se -met à boire la précieuse liqueur. Mais avant qu'il en eût avalé quelques -gorgées, un autre caillou vient fracasser la burette dans sa main, -chemin faisant lui écrase deux doigts, puis lui emporte trois ou quatre -dents. Ces deux coups étaient si violents, que notre chevalier en fut -jeté à terre, où il demeura étendu. Les pâtres, croyant l'avoir tué, -rassemblèrent leurs bêtes à la hâte, puis chargeant sur leurs épaules -les brebis mortes, au nombre de sept ou huit, sans oublier les blessées, -ils s'éloignèrent en diligence. - -Pendant ce temps, Sancho était resté sur la colline, d'où il contemplait -les folies de son maître, et s'arrachait la barbe à pleines mains, -maudissant mille fois le jour et l'heure où sa mauvaise fortune le lui -avait fait connaître. Quand il le vit par terre et les bergers hors de -portée, il descendit de la colline, s'approcha de lui, et le trouvant -dans un piteux état, quoiqu'il n'eût pas perdu le sentiment. - -Eh bien, seigneur, lui dit-il, n'avais-je pas averti Votre Grâce qu'elle -allait attaquer, non pas des armées, mais des troupeaux de moutons? - -C'est ainsi, reprit don Quichotte, que ce brigand d'enchanteur, mon -ennemi, transforme tout à sa fantaisie; car, mon fils, rien n'est aussi -facile pour ces gens-là. Jaloux de la gloire que j'allais acquérir, ce -perfide nécromant aura changé les escadrons de chevaliers en troupeaux -de moutons. Au reste, veux-tu me faire plaisir et te désabuser une bonne -fois, eh bien, monte sur ton âne, et suis de loin ce prétendu bétail: je -gage qu'avant d'avoir fait cent pas ils auront repris leur première -forme, et alors tu verras ces moutons redevenir des hommes droits et -bien faits, comme je les ai dépeints. Attends un peu cependant, j'ai -besoin de tes services; approche et regarde dans ma bouche combien il me -manque de dents; je crois, en vérité, qu'il ne m'en reste pas une seule. - -Sancho s'approcha, et comme en regardant de si près il avait presque les -yeux dans le gosier de son maître, le baume acheva d'opérer dans -l'estomac de don Quichotte qui, avec la même impétuosité qu'aurait pu -faire un coup d'arquebuse, lança tout ce qu'il avait dans le corps aux -yeux et sur la barbe du compatissant écuyer. - -Sainte Vierge! s'écria Sancho, que vient-il de m'arriver là? Sans doute -mon seigneur est blessé à mort, puisqu'il vomit le sang par la bouche. - -Mais quand il eut regardé de plus près, il reconnut à la couleur, à -l'odeur et à la saveur, que ce n'était pas du sang, mais bien le baume -qu'il lui avait vu boire. Alors il fut pris d'une telle nausée que, sans -avoir le temps de tourner la tête, il lança à son tour au nez de son -maître ce que lui-même il avait dans les entrailles, et tous deux se -trouvèrent dans le plus plaisant état qu'il soit possible d'imaginer. -Sancho courut vers son âne pour prendre de quoi s'essuyer le visage et -panser son seigneur; mais ne trouvant point le bissac oublié dans -l'hôtellerie, il faillit en perdre l'esprit. Alors il se donna de -nouveau mille malédictions, et résolut dans son coeur de planter là -notre héros et de s'en retourner chez lui, sans nul souci de la -récompense de ses services ni du gouvernement de l'île. - -Après de pénibles efforts, don Quichotte réussit enfin à se lever, et -mettant la main gauche sur sa bouche, pour appuyer le reste de ses -dents, il prit de l'autre main la bride du fidèle Rossinante, qui -n'avait pas bougé, tant il était d'un bon naturel, et s'en fut trouver -Sancho. En le voyant courbé en deux sur son âne, la tête dans ses mains, -comme un homme enseveli dans une profonde tristesse: Ami Panza, lui -dit-il, apprends qu'un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il ne fait -davantage. Ces orages dont nous sommes assaillis ne sont-ils pas des -signes évidents que le temps va devenir serein, et nos affaires -meilleures? Ignores-tu que le bien comme le mal a son terme? d'où il -suit que le mal ayant beaucoup duré, le bien doit être proche. Cesse -donc de t'affliger des disgrâces qui m'arrivent, d'autant plus que tu -n'en souffres pas. - -Comment! repartit Sancho; est-ce que celui qu'on berna hier était un -autre que le fils de mon père? et le bissac que l'on m'a pris, avec -tout ce qu'il y avait dedans, n'était peut-être pas à moi? - -Quoi! tu as perdu le bissac? s'écria don Quichotte. - -Je ne sais s'il est perdu, répondit Sancho, mais je ne le trouve pas où -j'ai coutume de le mettre. - -Nous voilà donc réduits à jeûner aujourd'hui? dit notre héros. - -Assurément, répondit l'écuyer, surtout si ces prés manquent de ces -herbes que vous connaissez, et qui peuvent au besoin servir de -nourriture aux pauvres chevaliers errants. - -Pour te dire la vérité, continua don Quichotte, j'aimerais mieux, à -cette heure, un quartier de pain bis avec deux têtes de sardines, que -toutes les plantes que décrit Dioscoride, même aidé des commentaires du -fameux docteur Laguna[39]. Allons, mon fils Sancho, monte sur ton âne et -suis-moi; Dieu, qui pourvoit à toutes choses, ne nous abandonnera pas, -voyant surtout notre application à le servir dans ce pénible exercice; -car il n'oublie ni les moucherons de l'air, ni les vermisseaux de la -terre, ni les insectes de l'eau, et il est si miséricordieux qu'il fait -luire son soleil sur le juste et sur l'injuste, et répand sa rosée aussi -bien sur les méchants que sur les bons. - - [39] André Laguna, né à Ségovie, médecin de l'empereur Charles-Quint, - traducteur et commentateur de Dioscoride. - -En vérité, seigneur, répondit Sancho, vous étiez plutôt fait pour être -prédicateur que chevalier errant. - -Les chevaliers errants savent tout et doivent tout savoir, dit don -Quichotte; on a vu jadis tel d'entre eux s'arrêter au beau milieu d'un -chemin, pour faire un sermon ou un discours, comme s'il eût pris ses -licences à l'Université de Paris; tant il est vrai que jamais l'épée -n'émoussa la plume ni la plume l'épée. - -Qu'il en soit comme le veut Votre Grâce, reprit Sancho. Maintenant -allons chercher un gîte pour la nuit, et plaise à Dieu que ce soit dans -un lieu où il n'y ait ni berneurs, ni fantômes, ni Mores enchantés, car, -si j'en rencontre encore, je dis serviteur à la chevalerie et j'envoie -ma part à tous les diables. - -Prie Dieu qu'il nous guide, mon fils, dit don Quichotte, et prends le -chemin que tu voudras; je te laisse pour cette fois le soin de notre -logement. Mais d'abord, donne-moi ta main, et tâte avec ton doigt -combien il me manque de dents à la mâchoire d'en haut, du côté droit, -car c'est là qu'est mon mal. - -Sancho lui mit le doigt dans la bouche; et après l'avoir soigneusement -examinée: Combien de dents Votre Grâce était-elle dans l'habitude -d'avoir de ce côté? demanda-t-il. - -Quatre, sans compter l'oeillère, et toutes bien saines, répondit don -Quichotte. - -Prenez garde à ce que vous dites, observa Sancho. - -Je dis quatre, si même il n'y en avait cinq, reprit don Quichotte, car -jusqu'à cette heure on ne m'en a arraché aucune, et je n'en ai jamais -perdu, ni par carie, ni par fluxion. - -Eh bien, ici en bas, repartit Sancho, Votre Grâce n'a plus que deux -dents et demie, et pas même la moitié d'une en haut; tout est ras comme -la main. - -Malheureux que je suis! s'écria notre héros à cette triste nouvelle; -j'aimerais mieux qu'ils m'eussent coupé un bras, pourvu que ce ne fût -pas celui de l'épée; car tu sauras, mon fils, qu'une bouche sans dents -est comme un moulin sans meule, et qu'une dent est plus précieuse qu'un -diamant. Mais qu'y faire? puisque c'est là notre partage, à nous qui -suivons les lois austères de la chevalerie errante. Marche, ami, et -conduis-nous, j'irai le train que tu voudras. - -Sancho fit ce que disait son maître, et s'achemina du côté où il -comptait plus sûrement trouver un gîte, sans s'écarter du grand chemin, -fort suivi en cet endroit. Comme ils allaient à petits pas, parce que -don Quichotte éprouvait une vive douleur que le mouvement du cheval -augmentait encore, Sancho voulut l'entretenir afin d'endormir son mal; -et, entre autres choses, il lui dit ce qu'on verra dans le chapitre -suivant. - - - - -CHAPITRE XIX - -DU SAGE ET SPIRITUEL ENTRETIEN QUE SANCHO EUT AVEC SON MAITRE, DE LA -RENCONTRE QU'ILS FIRENT D'UN CORPS MORT, AINSI QUE D'AUTRES ÉVÉNEMENTS -FAMEUX - - -Je crains bien, seigneur, que toutes ces mésaventures qui nous sont -arrivées depuis quelques jours ne soient la punition du péché que Votre -Grâce a commis contre l'ordre de sa chevalerie, en oubliant le serment -que vous aviez fait de ne point manger pain sur nappe, de ne point -folâtrer avec la reine, enfin tout ce que vous aviez juré d'accomplir -tant que vous n'auriez pas enlevé l'armet de ce Malandrin, ou comme se -nomme le More, car je ne me rappelle pas très-bien son nom. - -Tu as raison, répondit don Quichotte; à dire vrai, cela m'était sorti de -la mémoire; et sois certain que c'est pour avoir manqué de m'en faire -ressouvenir que tu as été berné si cruellement. Mais je réparerai ma -faute, car dans l'ordre de la chevalerie il y a accommodement pour tout -péché. - -Est-ce que par hasard j'ai juré quelque chose, moi? répliqua Sancho. - -Peu importe que tu n'aies pas juré, dit don Quichotte; il suffit que tu -ne sois pas complétement à l'abri du reproche de complicité: en tout cas -il sera bon de nous occuper à y chercher remède. - -S'il en est ainsi, reprit Sancho, n'allez pas oublier votre serment -comme la première fois; je tremble qu'il ne prenne encore envie aux -fantômes de se divertir à mes dépens, et peut-être bien à ceux de Votre -Grâce, s'ils la trouvent en rechute. - -Pendant cette conversation, la nuit vint les surprendre au milieu du -chemin, sans qu'ils eussent trouvé où se mettre à couvert, et le pis de -l'affaire, c'est qu'ils mouraient de faim, car en perdant le bissac ils -avaient perdu leurs provisions. Pour comble de disgrâce, il leur arriva -une nouvelle aventure, ou du moins quelque chose qui y ressemblait -terriblement. Malgré l'obscurité de la nuit, ils allaient toujours -devant eux, parce que Sancho s'imaginait qu'étant sur le grand chemin -ils avaient tout au plus une ou deux lieues à faire pour trouver une -hôtellerie. - -Ils marchaient dans cette espérance, l'écuyer mourant de faim, et le -maître ayant grande envie de manger, lorsqu'ils aperçurent à quelque -distance plusieurs lumières qui paraissaient autant d'étoiles mouvantes. -A cette vue, Sancho faillit s'évanouir; don Quichotte lui-même éprouva -de l'émotion. L'un tira le licou de son âne, l'autre retint la bride de -son cheval, et, tous deux s'arrêtant pour considérer ce que ce pouvait -être, ils reconnurent que ces lumières venaient droit à eux, et que plus -elles approchaient, plus elles grandissaient. La peur de Sancho -redoubla, et les cheveux en dressèrent sur la tête de don Quichotte qui, -s'affermissant sur ses étriers, lui dit: Ami Sancho, voici sans doute -une grande et périlleuse aventure, où je pourrai déployer tout mon -courage et toute ma force. - -Malheureux que je suis! repartit Sancho; si c'est encore une aventure de -fantômes, comme elle en a bien la mine, où trouverai-je des côtes pour y -suffire? - -Fantômes tant qu'ils voudront, dit don Quichotte, je te réponds qu'il ne -t'en coûtera pas un seul poil de ton pourpoint; si l'autre fois ils -t'ont joué un mauvais tour, c'est que je ne pus escalader cette maudite -muraille; mais à présent que nous sommes en rase campagne, j'aurai la -liberté de jouer de l'épée. - -Et s'ils vous enchantent encore, comme ils l'ont déjà fait, reprit -Sancho, à quoi servira que vous ayez ou non le champ libre? - -Prends courage, dit don Quichotte, et tu vas me voir à l'épreuve. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il s'en fut trouver Sancho (p. 78).] - -Eh bien, oui, j'en aurai du courage, si Dieu le veut, répondit Sancho. - -Et tous deux se portant à l'écart, pour considérer de nouveau ce que -pouvaient être ces lumières qui s'avançaient, ils aperçurent bientôt un -grand nombre d'hommes vêtus de blanc. - -Cette vision abattit le courage de Sancho, à qui les dents commencèrent -à claquer comme s'il eût eu la fièvre. Mais elles lui claquèrent de plus -belle quand il vit distinctement venir droit à eux une vingtaine -d'hommes à cheval, enchemisés dans des robes blanches, tous portant une -torche à la main, et paraissant marmotter quelque chose d'une voix basse -et plaintive. Derrière ces hommes venait une litière de deuil, suivie de -six cavaliers couverts de noir jusqu'aux pieds de leurs mules. Cette -étrange apparition, à une pareille heure et dans un lieu si désert, en -aurait épouvanté bien d'autres que Sancho, dont aussi la valeur fit -naufrage en cette occasion; mais le contraire advint pour don Quichotte, -à qui sa folle imagination représenta sur-le-champ que c'était là une -des aventures de ses livres. Se figurant que la litière renfermait -quelque chevalier mort ou blessé, dont la vengeance était réservée à lui -seul, il se campe au milieu du chemin par où cette troupe allait passer, -s'affermit sur ses étriers, met la lance en arrêt, et crie d'une voix -terrible: Qui que vous soyez, halte-là; dites-moi qui vous êtes, d'où -vous venez, où vous allez, et ce que vous portez sur ce brancard? Selon -toute apparence, vous avez reçu quelque outrage, ou vous-mêmes en avez -fait à quelqu'un. Ainsi donc, il faut que je le sache, ou pour vous -punir ou pour vous venger. - -Nous sommes pressés, répondit un des cavaliers, l'hôtellerie est encore -loin, et nous n'avons pas le temps de vous rendre les comptes que vous -demandez. En disant cela, il piqua sa mule et passa outre. - -Arrêtez, insolent, lui cria don Quichotte, en saisissant les rênes de la -mule; soyez plus poli et répondez sur-le-champ, sinon préparez-vous au -combat. - -La bête était ombrageuse; se sentant prise au mors, elle se cabra, et se -renversa sur son maître fort rudement. Ne pouvant faire autre chose, un -valet qui était à pied se mit à dire mille injures à don Quichotte, -lequel déjà enflammé de colère fondit la lance basse sur un des -cavaliers vêtus de deuil, et l'étendit par terre en fort mauvais état. -De celui-ci il passe à un autre, et c'était merveille de voir la vigueur -et la promptitude dont il allait, de sorte qu'en ce moment on eût dit -que Rossinante avait des ailes, tant il était fier et léger. - -Ces gens étaient peu courageux et sans armes; ils prirent bientôt -l'épouvante, et s'enfuyant à travers champs avec leurs torches -enflammées, on les eût pris pour des masques courant dans une nuit de -carnaval. Les hommes aux manteaux noirs n'étaient pas moins troublés, et -de plus embarrassés de leurs longs vêtements; aussi don Quichotte, -frappant à son aise, demeura maître du champ de bataille, la troupe -épouvantée le prenant pour le diable qui venait leur enlever le corps -enfermé dans la litière. Sancho admirait l'intrépidité de son seigneur, -et en le regardant faire il se disait dans sa barbe: Il faut pourtant -bien que ce mien maître-là soit aussi brave et aussi vaillant qu'il le -prétend. - -Cependant, à la lueur d'une torche qui brûlait encore, don Quichotte -apercevant le cavalier qui était resté gisant sous sa mule, courut lui -mettre la pointe de sa lance contre la poitrine, lui criant de se -rendre. Je ne suis que trop rendu, répondit l'homme à terre, puisque je -ne saurais bouger, et que je crois avoir une jambe cassée. Si vous êtes -chrétien et gentilhomme, je vous supplie de ne pas me tuer; aussi bien, -vous commettriez un sacrilége, car je suis licencié, et j'ai reçu les -premiers ordres. - -Et qui diable, étant homme d'église, vous amène ici? demanda don -Quichotte. - -Ma mauvaise fortune, répondit-il. - -Elle pourrait s'aggraver encore, si vous ne répondez sur l'heure à -toutes mes questions, répliqua notre héros. - -Rien n'est plus facile, seigneur, reprit le licencié; il me suffira de -vous dire que je m'appelle Alonzo Lopès, que je suis natif d'Alcovendas, -et que je viens de Baeça avec onze autres ecclésiastiques, ceux que vous -venez de mettre en fuite; nous accompagnons le corps d'un gentilhomme -mort depuis quelque temps à Baeça, et qui a voulu être enterré à -Ségovie, lieu de sa naissance. - -Et qui l'a tué, ce gentilhomme? demanda don Quichotte. - -Dieu, par une fièvre maligne qu'il lui a envoyée, répondit le licencié. - -En ce cas, répliqua notre chevalier, le seigneur m'a déchargé du soin de -venger sa mort, comme j'aurais dû le faire si quelque autre lui eût ôté -la vie. Mais puisque c'est Dieu, il n'y a qu'à se taire et à plier les -épaules, comme je ferai moi-même quand mon heure sera venue. Maintenant, -seigneur licencié, apprenez que je suis un chevalier de la Manche, connu -sous le nom de don Quichotte, et que ma profession est d'aller par le -monde, redressant les torts et réparant les injustices. - -Je ne sais comment vous redressez les torts, reprit le licencié; mais de -droit que j'étais, vous m'avez mis en un bien triste état, avec une -jambe rompue, que je ne verrai peut-être jamais redressée. L'injustice -que vous avez réparée à mon égard a été de m'en faire une irréparable, -et si vous cherchez les aventures, moi j'ai rencontré la plus fâcheuse, -en me trouvant sur votre chemin. - -Toutes choses n'ont pas même succès, dit don Quichotte; le mal est venu -de ce que vous et vos compagnons cheminez la nuit avec ces longs -manteaux de deuil, ces surplis, ces torches enflammées, marmottant je ne -sais quoi entre les dents, et tels enfin que vous semblez gens de -l'autre monde. Vous voyez donc que je n'ai pu m'empêcher de remplir mon -devoir, et je l'aurais fait quand bien même vous auriez été autant de -diables, comme je l'ai cru d'abord. - -Puisque mon malheur l'a voulu ainsi, repartit le licencié, il faut s'en -consoler; je vous supplie seulement, seigneur chevalier errant, de -m'aider à me dégager de dessous cette mule: j'ai une jambe prise entre -l'étrier et la selle. - -Que ne le disiez-vous plus tôt! reprit don Quichotte; autrement nous -aurions conversé jusqu'à demain. - -Il cria à Sancho de venir; mais celui-ci n'avait garde de se hâter, -occupé qu'il était à dévaliser un mulet chargé de vivres que menaient -avec eux ces bons prêtres; il fallut attendre qu'il eût fait de sa -casaque une espèce de sac et l'eût chargée sur son âne après l'avoir -farcie de tout ce qu'il put y faire entrer. Il courut ensuite à son -maître, qu'il aida à dégager le licencié de dessous sa mule et à -remettre en selle. Don Quichotte rendit sa torche à cet homme, et lui -permit de rejoindre ses compagnons, en le priant de leur faire ses -excuses pour le traitement qu'il leur avait infligé, mais qu'il n'avait -pu ni dû s'empêcher de leur faire subir. - -Seigneur, lui dit Sancho en le voyant prêt à s'éloigner, si vos -compagnons demandent quel est ce vaillant chevalier qui les a mis en -fuite, vous leur direz que c'est le fameux don Quichotte de la Manche, -autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure. - -Quand le licencié fut parti, don Quichotte demanda à Sancho pourquoi il -l'avait appelé le chevalier de la Triste-Figure plutôt à cette heure -qu'à toute autre. - -C'est qu'en vous regardant à la lueur de la torche que tenait ce pauvre -diable, répondit Sancho, j'ai trouvé à Votre Grâce une physionomie si -singulière, que je n'ai jamais rien vu de semblable; il faut que cela -vous vienne de la fatigue du combat ou de la perte de vos dents. - -Tu n'y es pas, dit don Quichotte. Crois plutôt que le sage qui doit un -jour écrire l'histoire de mes exploits aura trouvé bon que j'aie un -surnom comme tous les chevaliers mes prédécesseurs. L'un s'appelait le -chevalier de l'Ardente-Épée, un autre le chevalier de la Licorne, -celui-ci des Damoiselles, celui-là du Phénix, un autre du Griffon, un -autre de la Mort, et ils étaient connus sous ces noms-là par toute la -terre. Je pense donc que ce sage t'aura mis dans la pensée et sur le -bout de la langue le surnom de chevalier de la Triste-Figure; je veux le -porter désormais, et, pour cela, je suis décidé à faire peindre sur mon -écu quelque figure extraordinaire. - -Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, Votre Grâce peut se dispenser de -faire peindre cette figure-là, il suffira de vous montrer: vos longs -jeûnes et le mauvais état de vos mâchoires vous font une mine si -étrange, qu'il n'y a peinture qui puisse en approcher, et ceux qui vous -verront ne manqueront pas de vous donner, sans autre image et sans nul -écu, le nom de chevalier de la Triste-Figure. - -Don Quichotte ne put s'empêcher de sourire de la saillie de son écuyer; -mais il n'en résolut pas moins de prendre le surnom qu'il lui avait -donné, et de se faire peindre sur son écu à la première occasion. -Sais-tu bien, Sancho, lui dit-il, que je crains de me voir excommunié -pour avoir porté la main sur une chose sainte, suivant ce texte: _Si -quis, suadente diabolo_..... Et pourtant, à vrai dire, je ne l'ai pas -touchée de la main, mais seulement de la lance; outre que je ne croyais -pas que ce fussent là des prêtres, ni rien qui appartînt à l'Église, que -j'honore et respecte, comme chrétien catholique, mais des fantômes et -des habitants de l'autre monde. Au surplus, il s'en faut de beaucoup que -mon cas soit aussi grave que celui du cid Ruy Dias, qui fut excommunié -par le pape en personne pour avoir osé briser, en présence de Sa -Sainteté, le fauteuil d'un ambassadeur; ce qui n'empêcha pas Rodrigue de -Vivar d'être tenu pour loyal et vaillant chevalier. - -Le licencié s'étant éloigné comme je l'ai dit, sans souffler mot, don -Quichotte voulut savoir si ce qui était dans la litière était bien le -corps du gentilhomme, ou seulement son squelette; mais Sancho ne voulut -jamais y consentir: Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce a mis fin à cette -aventure à moins de frais qu'aucune de celles que nous avons rencontrées -jusqu'ici. Si ces gens viennent à s'apercevoir que c'est un seul homme -qui les a mis en fuite, ils peuvent revenir sur leurs pas et nous causer -bien des soucis. Mon âne est en bon état, la montagne est proche, la -faim nous talonne, qu'avons-nous de mieux à faire sinon de nous retirer -doucement? Que le mort, comme on dit, s'en aille à la sépulture, et le -vivant à la pâture. - -Là-dessus, poussant son âne devant lui, il pria son maître de le suivre, -ce que celui-ci fit sans répliquer, voyant bien que Sancho avait raison. - -Après avoir cheminé quelque temps entre deux coteaux qu'ils -distinguaient à peine, ils arrivèrent dans un vallon spacieux et -découvert, où don Quichotte mit pied à terre. Là, assis sur l'herbe -fraîche, et sans autre assaisonnement que leur appétit, ils déjeunèrent, -dînèrent et soupèrent tout à la fois avec les provisions que Sancho -avait trouvées en abondance dans les paniers des ecclésiastiques, -lesquels, on le sait, sont rarement gens à s'oublier. Mais une disgrâce -que Sancho trouva la pire de toutes, c'est qu'ils mouraient de soif, et -qu'ils n'avaient pas même une goutte d'eau pour se désaltérer. Aussi -notre écuyer, sentant que le pré autour d'eux était couvert d'une herbe -fraîche et humide, dit à son maître ce qu'on va rapporter dans le -chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XX - -DE LA PLUS ÉTONNANTE AVENTURE QU'AIT JAMAIS RENCONTRÉE AUCUN CHEVALIER -ERRANT, ET DE LAQUELLE DON QUICHOTTE VINT A BOUT A PEU DE FRAIS - - -L'herbe sur laquelle nous sommes assis, dit Sancho, me paraît si fraîche -et si drue, qu'il doit y avoir ici près quelque ruisseau; aussi je crois -qu'en cherchant un peu, nous trouverons de quoi apaiser cette soif qui -nous tourmente, et qui me semble plus cruelle encore que la faim. - -Don Quichotte fut de cet avis; prenant Rossinante par la bride, et -Sancho son âne par le licou, après lui avoir mis sur le dos les restes -du souper, ils commencèrent à marcher en tâtonnant, parce que -l'obscurité était si grande qu'ils ne pouvaient rien distinguer. Ils -n'eurent pas fait deux cents pas, qu'ils entendirent un grand bruit, -pareil à celui d'une cascade qui tomberait du haut d'un rocher. Ce bruit -leur causa d'abord bien de la joie; mais en écoutant de quel côté il -pouvait venir, ils entendirent un autre bruit qui leur parut beaucoup -moins agréable que le premier, surtout à Sancho, naturellement très -poltron. C'étaient de grands coups sourds frappés en cadence avec un -cliquetis de ferrailles et de chaînes qui, joint au bruit affreux du -torrent, aurait terrifié tout autre que notre héros. - -[Illustration: Don Quichotte lui cria de se rendre (p. 82).] - -La nuit, comme je l'ai dit, était fort obscure, et le hasard les avait -conduits sous de grands arbres, dont un vent frais agitait les feuilles -et les branches; si bien que l'obscurité, le bruit de l'eau, le murmure -du feuillage, et ces grands coups qui ne cessaient de retentir, tout -cela semblait fait pour inspirer la terreur, d'autant plus qu'ils ne -savaient pas où ils étaient et que le jour tardait à paraître. Mais, -loin de s'épouvanter, l'intrépide don Quichotte sauta sur Rossinante, et -embrassant son écu: Ami Sancho, lui dit-il, apprends que le ciel m'a -fait naître en ce maudit siècle de fer pour ramener l'âge d'or; à moi -sont réservées les grandes actions et les périlleuses aventures; c'est -moi, je te le répète, qui dois faire oublier les chevaliers de la Table -ronde, les douze pairs de France, les neuf preux, les Olivantes, les -Belianis, les Platir, les Phébus, et tous les chevaliers errants des -temps passés. Remarque, cher et fidèle écuyer, les ténèbres de cette -nuit et son profond silence; écoute le bruit sourd et confus de ces -arbres, l'effroyable vacarme de cette eau qui semble tomber des -montagnes de la Lune, et ces coups redoublés qui déchirent nos oreilles: -une seule de ces choses suffirait pour étonner le dieu Mars lui-même. Eh -bien, tout cela n'est qu'un aiguillon pour mon courage, et déjà le coeur -me bondit dans la poitrine du désir d'affronter cette aventure, toute -périlleuse qu'elle s'annonce. Serre donc un peu les sangles à -Rossinante, et reste en la garde de Dieu. Tu m'attendras ici pendant -trois jours, au bout desquels, si tu ne me vois pas revenir, tu pourras -t'en retourner à notre village; après quoi tu te rendras au Toboso afin -de dire à la sans pareille Dulcinée que le chevalier son esclave a péri -pour avoir voulu entreprendre des choses qui pussent le rendre digne -d'elle. - -En entendant son maître parler de la sorte, Sancho se mit à pleurer: -Seigneur, lui dit-il, pourquoi Votre Grâce veut-elle s'engager dans une -si périlleuse aventure? Il est nuit noire, on ne nous voit point: nous -pouvons donc quitter le chemin et éviter ce danger. Comme personne ne -sera témoin de notre retraite, personne ne pourra nous accuser de -poltronnerie. J'ai souvent entendu dire à notre curé, que vous -connaissez bien: «Celui qui cherche le péril, y périra»; ainsi -gardez-vous de tenter Dieu en vous jetant dans une aventure dont un -miracle pourrait seul nous tirer. Ne vous suffit-il pas que le ciel vous -ait garanti d'être berné comme moi, et qu'il vous ait donné pleine -victoire sur les gens qui accompagnaient ce défunt? Mais si tout cela ne -peut toucher votre coeur, que du moins il s'attendrisse en pensant qu'à -peine m'aurez-vous abandonné, la peur livrera mon âme à qui voudra la -prendre. J'ai quitté mon pays, j'ai laissé ma femme et mes enfants pour -suivre Votre Grâce, espérant y gagner et non y perdre; mais, comme on -dit, convoitise rompt le sac; elle a détruit mes espérances, car c'est -au moment où j'allais mettre la main sur cette île que vous m'avez -promise tant de fois, que vous voulez m'abandonner dans un lieu si -éloigné du commerce des hommes. Pour l'amour de Dieu, mon cher maître, -n'ayez pas cette cruauté, et si vous voulez absolument entreprendre -cette maudite aventure, attendez jusqu'au matin. D'après ce que j'ai -appris étant berger, il n'y a guère plus de trois heures d'ici à l'aube; -en effet, la bouche de la Petite Ourse[40] dépasse la tête de la croix, -et elle marque minuit à la ligne du bras gauche. - - [40] Les bergers espagnols appellent la constellation de la Petite - Ourse _la bocina_ (le clairon). - -Comment vois-tu cela? dit don Quichotte; la nuit est si obscure qu'on -n'aperçoit pas une seule étoile dans tout le ciel. - -C'est vrai, répondit Sancho; mais la peur a de bons yeux, et d'ailleurs -il est facile de connaître qu'il n'y a pas loin d'ici au jour. - -Qu'il vienne tôt ou qu'il vienne tard, reprit don Quichotte, il ne sera -pas dit que des prières et des larmes m'auront empêché de faire mon -devoir de chevalier. Ainsi, Sancho, toutes tes paroles sont inutiles. Le -ciel, qui m'a mis au coeur le dessein d'affronter cette formidable -aventure, saura m'en tirer, ou prendra soin de toi après ma mort. Sangle -Rossinante, et attends-moi; je te promets de revenir bientôt, mort ou -vif. - -Sancho, voyant l'inébranlable résolution de son maître, et que ses -prières et ses larmes n'y pouvaient rien, prit le parti d'user d'adresse -afin de l'obliger malgré lui d'attendre le jour; pour cela, avant de -serrer les sangles à Rossinante, il lui lia, sans faire semblant de -rien, les jambes de derrière avec le licou de son âne, de façon que -lorsque don Quichotte voulut partir, son cheval, au lieu d'aller en -avant, ne faisait que sauter. Eh bien, seigneur, lui dit Sancho -satisfait du succès de sa ruse, vous voyez que le ciel est de mon côté, -il ne veut pas que Rossinante bouge d'ici. Si vous vous obstinez à -tourmenter cette pauvre bête, elle ne fera que regimber contre -l'aiguillon, et mettre la fortune en mauvaise humeur. - -Don Quichotte enrageait; mais voyant que plus il piquait Rossinante, -moins il le faisait avancer, il prit le parti d'attendre le jour ou le -bon vouloir de son cheval, sans qu'un seul instant il lui vînt à -l'esprit que ce pût être là un tour de son écuyer. Puisque Rossinante ne -veut pas bouger de place, dit-il, il faut bien me résigner à attendre -l'aube, quelque regret que j'en aie. - -Et qu'y a-t-il de si fâcheux? reprit Sancho; pendant ce temps, je ferai -des contes à Votre Grâce, et je m'engage à lui en fournir jusqu'au jour, -à moins qu'elle n'aime mieux mettre pied à terre, et dormir sur le -gazon, à la manière des chevaliers errants. Demain vous en serez plus -reposé, et mieux en état d'entreprendre cette aventure qui vous attend. - -Moi, dormir! moi, mettre pied à terre! s'écria don Quichotte; suis-je -donc un de ces chevaliers qui reposent quand il s'agit de combattre? -Dors, dors, toi qui es né pour dormir, ou fais ce que tu voudras: pour -moi, je connais mon devoir. - -Ne vous fâchez point, mon cher seigneur, reprit Sancho; je dis cela sans -mauvaise intention; puis s'approchant, il mit une main sur le devant de -la selle de son maître, porta l'autre sur l'arçon de derrière, en sorte -qu'il lui embrassait la cuisse gauche et s'y tenait cramponné, tant lui -causaient de peur ces grands coups qui ne discontinuaient pas. - -Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte, pour me distraire en -attendant. - -Je le ferais de bon coeur, répondit Sancho, si ce bruit ne m'ôtait la -parole. Cependant je vais tâcher de vous conter une histoire, la -meilleure peut-être que vous ayez jamais entendue, si je la puis -retrouver, et qu'on me la laisse conter en liberté. Or, écoutez bien; je -vais commencer. - -Un jour il y avait ce qu'il y avait, que le bien qui vient soit pour -tout le monde, et le mal pour qui va le chercher. Remarquez, je vous -prie, seigneur, que les anciens ne commençaient pas leurs contes au -hasard comme nous le faisons aujourd'hui. Ce que je viens de vous dire -est une sentence de Caton, le censureur romain, qui dit que le mal est -pour celui qui va le chercher: cela vient fort à propos pour avertir -Votre Grâce de se tenir tranquille, et de ne pas aller chercher le mal, -mais au contraire de prendre une autre route, puisque personne ne nous -force de suivre celle-ci, où l'on dirait que tous les diables nous -attendent. - -Poursuis ton conte, repartit don Quichotte, et laisse-moi le choix du -chemin que nous devons prendre. - -Je dis donc, reprit Sancho, qu'en un certain endroit de l'Estramadure il -y avait un berger chevrier, c'est-à-dire qui gardait des chèvres, -lequel berger ou chevrier, dit le conte, s'appelait Lopez Ruys, et ce -berger Lopez Ruys était amoureux d'une bergère nommée la Toralva, -laquelle bergère nommée la Toralva était fille d'un riche pasteur qui -avait un grand troupeau, lequel riche pasteur, qui avait un grand -troupeau..... - -Si tu t'y prends de cette façon, interrompit don Quichotte, et que tu -répètes toujours deux fois la même chose, tu ne finiras de longtemps; -conte ton histoire en homme d'esprit, sinon je te dispense d'achever. - -Toutes les nouvelles se content ainsi en nos veillées, reprit Sancho, et -je ne sais point conter d'une autre façon; trouvez bon, s'il vous plaît, -que je n'invente pas de nouvelles coutumes. - -Conte donc à ta fantaisie, dit don Quichotte, puisque mon mauvais sort -veut que je sois forcé de t'écouter. - -Eh bien, vous saurez, mon cher maître, continua Sancho, que ce berger -était amoureux, comme je l'ai dit, de la bergère Toralva, créature -joufflue et rebondie, fort difficile à gouverner et qui tenait un peu de -l'homme, car elle avait de la barbe au menton, si bien que je crois la -voir encore. - -Tu l'as donc connue? demanda don Quichotte. - -Point du tout, répondit Sancho; mais celui de qui je tiens le conte m'a -dit qu'il en était si certain, que lorsque je le ferais à d'autres je -pouvais jurer hardiment que je l'avais vue. Or donc, les jours allant et -venant, le diable, qui ne dort point et qui se fourre partout, fit si -bien que l'amour du berger pour la bergère se changea en haine, et la -cause en fut, disaient les mauvaises langues, une bonne quantité de -petites jalousies que lui donnait la Toralva, et qui passaient la -plaisanterie. Depuis lors, la haine du berger en vint à ce point qu'il -ne pouvait plus souffrir la bergère; aussi, pour ne pas la voir, il lui -prit fantaisie de s'en aller si loin qu'il n'en entendît jamais parler. -Mais dès qu'elle se vit dédaignée de Lopez Ruys, la Toralva se mit tout -à coup à l'aimer et cent fois plus que celui-ci n'avait jamais fait. - -Voilà bien le naturel des femmes, interrompit don Quichotte; elles -dédaignent qui les aime, et elles aiment qui les dédaigne. Continue. - -Il arriva donc, reprit Sancho, que le berger partit, poussant ses -chèvres devant lui, et s'acheminant par les plaines de l'Estramadure, -droit vers le royaume de Portugal. La Toralva, ayant appris cela, se mit -à sa poursuite. Elle le suivait de loin, pieds nus, un bourdon à la -main, et portant à son cou un petit sac, où il y avait, à ce qu'on -prétend, un morceau de miroir, la moitié d'un peigne, avec une petite -boîte de fard pour le visage. Mais il y avait ce qu'il y avait, peu -importe quant à présent. - -Finalement, le berger arriva avec ses chèvres sur le bord du Guadiana, à -l'endroit où le fleuve sortait presque de son lit. Du côté où il était, -il n'y avait ni barque, ni batelier, ni personne pour le passer lui et -son troupeau, ce dont il mourait d'angoisse, parce qu'il sentait la -Toralva sur ses talons, et qu'elle l'aurait fait enrager avec ses -prières et ses larmes. En regardant de tous côtés, il aperçut un pêcheur -qui avait un tout petit bateau, mais si petit qu'il ne pouvait contenir -qu'un homme et une chèvre. Comme il n'y avait pas à balancer, il fait -marché avec lui pour le passer ainsi que ses trois cents chèvres. Le -pêcheur amène le bateau, et passe une chèvre; il revient et en passe une -autre; il revient encore et en passe une troisième. Que Votre Grâce -veuille bien faire attention au nombre de chèvres qu'il passait sur -l'autre rive; car s'il vous en échappe une seule, je ne réponds de rien, -et mon histoire s'arrêtera tout net. Or, la rive, de ce côté, était -glissante et escarpée, ce qui faisait que le pêcheur mettait beaucoup de -temps à chaque voyage. Avec tout cela, il allait toujours, passait une -chèvre, puis une autre, et une autre encore. - -Que ne dis-tu qu'il les passa toutes, interrompit don Quichotte, sans le -faire aller et venir de la sorte! tu n'auras pas achevé demain de -passer tes chèvres. - -Combien Votre Grâce croit-elle qu'il y en a de passées à cette heure? -demanda Sancho. - -Et qui diable le saurait? répondit don Quichotte: penses-tu que j'y aie -pris garde? - -Eh bien, voilà ce que j'avais prévu, reprit Sancho; vous n'avez pas -voulu compter, et voilà mon conte fini; il n'y a plus moyen de -continuer. - -Est-il donc si nécessaire, dit don Quichotte, de savoir le compte des -chèvres qui sont passées, que s'il en manque une tu ne puisses continuer -ton récit? - -Oui, seigneur, répondit Sancho; et du moment que je vous ai demandé -combien il y avait de chèvres passées, et que vous avez répondu que vous -n'en saviez rien, dès ce moment j'ai oublié tout ce qui me restait à -dire, et par ma foi, c'est grand dommage, car c'était le meilleur. - -Ton histoire est donc finie? dit don Quichotte. - -Aussi finie que la vie de ma mère, reprit Sancho. - -En vérité, Sancho, continua notre chevalier, voilà bien le plus étrange -conte, et la plus bizarre manière de raconter qu'il soit possible -d'imaginer. Mais qu'attendre de ton esprit? ce vacarme continuel t'aura -sans doute brouillé la cervelle? - -Cela se pourrait, répondit Sancho; mais quant au conte, je sais qu'il -finit toujours là où manque le compte des chèvres. - -Qu'il finisse où il pourra, dit don Quichotte; voyons maintenant si mon -cheval voudra marcher; et il se mit à repiquer Rossinante qui se remit à -faire des sauts, mais sans bouger de place, tant il était bien attaché. - -En ce moment, soit que la fraîcheur du matin commençât à se faire -sentir, soit que Sancho eût mangé la veille quelque chose de laxatif, -soit plutôt que la nature opérât toute seule, notre écuyer se sentit -pressé d'un fardeau dont il était malaisé qu'un autre le soulageât; mais -le pauvre diable avait si grand'peur, qu'il n'osait s'éloigner tant soit -peu. Il lui fallait pourtant apporter remède à un mal que chaque minute -de retard rendait plus incommode; aussi, pour tout concilier, il retira -doucement la main droite dont il tenait l'arçon de la selle de son -maître, et se mettant à son aise du mieux qu'il put, il détacha -l'aiguillette qui retenait ses chausses, lesquelles tombant sur ses -talons lui restèrent aux pieds comme des entraves; ensuite il releva sa -chemise, et mit à l'air les deux moitiés d'un objet qui n'était pas de -mince encolure. Cela fait, il crut avoir achevé le plus difficile; mais -quand il voulut essayer le reste, serrant les dents, pliant les épaules -et retenant son haleine, il ne put s'empêcher de produire certain bruit -dont le son était fort différent de celui qui les importunait depuis si -longtemps. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Fais-moi quelque conte, lui dit don Quichotte (p. 87).] - -Qu'est-ce que j'entends? demanda brusquement don Quichotte. - -Je ne sais, seigneur, répondit Sancho. Vous verrez que ce sera quelque -nouvelle diablerie, car les aventures ne commencent jamais pour peu. - -Notre héros s'en étant heureusement tenu là, Sancho fit une nouvelle -tentative, qui cette fois eut un succès tel que sans avoir causé le -moindre bruit il se trouva délivré du plus lourd fardeau qu'il eût porté -de sa vie. Mais comme don Quichotte n'avait pas le sens de l'odorat -moins délicat que celui de l'ouïe, et que d'ailleurs Sancho était à son -côté, certaines vapeurs montant presque en ligne droite ne manquèrent -pas de lui révéler ce qui se passait. A peine en fut-il frappé, que se -serrant le nez avec les doigts: Sancho, lui dit-il, il me semble que tu -as grand'peur. - -Cela se peut, répondit Sancho, et pourquoi Votre Grâce s'en -aperçoit-elle plutôt à cette heure qu'auparavant. - -C'est, reprit notre chevalier, que tu ne sentais pas si fort, et ce -n'est pas l'ambre que tu sens. - -Peut-être bien, dit Sancho, mais ce n'est pas ma faute; aussi pourquoi -me tenir à pareille heure dans un lieu comme celui-ci? - -Éloigne-toi de trois ou quatre pas, reprit don Quichotte, et désormais -fais attention à ta personne et à ce que tu dois à la mienne; je vois -bien que la trop grande familiarité dont j'use avec toi est cause de ce -manque de respect. - -Je gagerais, répliqua Sancho, que Votre Grâce s'imagine que j'ai fait -quelque chose qui ne doit pas se faire. - -Assez, assez, repartit don Quichotte; il n'est pas bon d'appuyer -là-dessus. - -Ce fut en ces entretiens et autres semblables que notre chevalier et son -écuyer passèrent la nuit. Dès que ce dernier vit le jour prêt à poindre, -il releva ses chausses, et délia doucement les jambes de Rossinante, -qui, se sentant libre, se mit à frapper plusieurs fois la terre des -pieds de devant; quant à des courbettes, c'était pour lui fruit défendu. -Son maître, le voyant en état de marcher, en conçut le présage qu'il -était temps de commencer cette grande aventure. - -Le jour achevait de paraître, et alors les objets pouvant se distinguer, -don Quichotte vit qu'il était dans un bois de châtaigniers, mais -toujours sans pouvoir deviner d'où venait ce bruit qui ne cessait point. -Sans plus tarder, il résolut d'en aller reconnaître la cause; et faisant -sentir l'éperon à Rossinante pour achever de l'éveiller, il dit encore -une fois adieu à son écuyer, en lui réitérant l'ordre de l'attendre -pendant trois jours, et, s'il tardait davantage, de tenir pour certain -qu'il avait perdu la vie en affrontant ce terrible danger, il lui répéta -ce qu'il devait aller dire de sa part à sa dame Dulcinée; enfin il -ajouta que pour ce qui était du payement de ses gages, il ne s'en mît -point en peine, parce qu'avant de partir de sa maison il y avait pourvu -par son testament. Mais, continua-t-il, s'il plaît à Dieu que je sorte -sain et sauf de cette périlleuse affaire et que les enchanteurs ne s'en -mêlent point, sois bien assuré, mon enfant, que le moins que tu puisses -espérer, c'est l'île que je t'ai promise. - -A ce discours, Sancho se mit à pleurer, jurant à son maître qu'il était -prêt à le suivre dans cette maudite aventure, dût-il n'en jamais -revenir. Ces pleurs et cette honorable résolution, qui montrent que -Sancho était bien né et tout au moins vieux chrétien, dit l'auteur de -cette histoire, attendrirent si fort don Quichotte, que pour ne pas -laisser paraître de faiblesse, il marcha sur-le-champ du côté où -l'appelait le bruit de ces grands coups; et Sancho le suivit à pied, -tirant par le licou son âne; éternel compagnon de sa mauvaise fortune. - -Après avoir marché quelque temps, ils arrivèrent dans un pré bordé de -rochers, du haut desquels tombait le torrent qu'ils avaient d'abord -entendu. Au pied de ces rochers se trouvaient quelques mauvaises -cabanes, plutôt semblables à des masures qu'à des habitations, et là ils -commencèrent à reconnaître d'où venaient ces coups qui ne -discontinuaient point. Tant de bruit, et si proche, parut troubler -Rossinante; mais notre chevalier, le flattant de la main et de la voix, -s'approcha peu à peu des masures, se recommandant de toute son âme à sa -dame Dulcinée, la suppliant de lui être en aide et priant Dieu de ne -point l'oublier. Quant à Sancho, il n'avait garde de s'éloigner de son -maître, et, le cou tendu, il regardait entre les jambes de Rossinante, -s'efforçant de découvrir ce qui lui causait tant de peur. A peine -eurent-ils fait encore cent pas, qu'ayant dépassé une pointe de rocher, -ils virent enfin d'où venait tout ce tintamarre qui les tenait dans de -si étranges alarmes. Que cette découverte, lecteur, ne te cause ni -regret ni dépit: c'était tout simplement six marteaux à foulon, qui -n'avaient pas cessé de battre depuis la veille. - -A cette vue, don Quichotte resta muet. Sancho le regarda, et le vit la -tête baissée sur la poitrine comme un homme confus et consterné. Don -Quichotte à son tour regarda Sancho, et, lui voyant les deux joues -enflées comme un homme qui crève d'envie de rire, il ne put, malgré son -désappointement, s'empêcher de commencer lui-même: de sorte que -l'écuyer, ravi que son maître eût donné le signal, laissa partir sa -gaieté, et cela d'une façon si démesurée, qu'il fut obligé de se serrer -les côtes avec les poings pour n'en pas suffoquer. Quatre fois il -s'arrêta, et quatre fois il recommença avec la même force; mais, ce qui -acheva de faire perdre patience à don Quichotte, ce fut lorsque Sancho -alla se planter devant lui, et en le contrefaisant d'un air goguenard, -lui dit: «Apprends, ami Sancho, que le ciel m'a fait naître pour ramener -l'âge d'or dans ce maudit siècle de fer: à moi sont réservées les -grandes actions et les périlleuses aventures.....» et il allait -continuer de plus belle, quand notre chevalier, trop en colère pour -souffrir que son écuyer plaisantât si librement, lève sa lance, et lui -en applique sur les épaules deux coups tels que s'ils lui fussent aussi -bien tombés sur la tête, il se trouvait dispensé de payer ses gages, si -ce n'est à ses héritiers. - -Sancho, voyant le mauvais succès de ses plaisanteries et craignant que -son maître ne recommençât, lui dit avec une contenance humble et d'un -ton tout contrit: Votre Grâce veut-elle donc me tuer? ne voit-elle pas -que je plaisante? - -C'est parce que vous raillez que je ne raille pas, moi, reprit don -Quichotte. Répondez, mauvais plaisant; si cette aventure avait été -véritable aussi bien qu'elle ne l'était pas, n'ai-je pas montré tout le -courage nécessaire pour l'entreprendre et la mener à fin? Suis-je -obligé, moi qui suis chevalier, de connaître tous les sons que -j'entends, et de distinguer s'ils viennent ou non de marteaux à foulon, -surtout si je n'ai jamais vu de ces marteaux? c'est votre affaire à -vous, misérable vilain qui êtes né au milieu de ces sortes de choses: -Supposons un seul instant que ces six marteaux soient autant de géants, -donnez-les-moi à combattre l'un après l'autre, ou tous ensemble, peu -m'importe; oh! alors, si je ne vous les livre pieds et poings liés, -raillez tant qu'il vous plaira. - -Seigneur, répondit Sancho, je confesse que j'ai eu tort, je le sens -bien; mais, dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix -est faite entre nous (Dieu puisse vous tirer sain et sauf de toutes les -aventures comme il vous a tiré de celle-ci!), n'y a-t-il pas de quoi -faire un bon conte de la frayeur que nous avons eue? moi, du moins; car, -je le sais, la peur n'est pas de votre connaissance. - -Je conviens, dit don Quichotte, que dans ce qui vient de nous arriver il -y a quelque chose de plaisant, et qui prête à rire; cependant il me -semble peu sage d'en parler, tout le monde ne sachant pas prendre les -choses comme il faut, ni en faire bon usage. - -Par ma foi, seigneur, reprit Sancho, on ne dira pas cela de Votre Grâce. -Peste! Vous savez joliment prendre la lance et vous en servir comme il -faut excepté pourtant lorsque, visant à la tête, vous donnez sur les -épaules; car si je n'eusse fait un mouvement de côté, j'en tenais de la -bonne façon. Au reste, n'en parlons plus: tout s'en ira à la première -lessive; d'ailleurs, qui aime bien châtie bien, sans compter qu'un bon -maître, quand il a dit une injure à son valet, ne manque jamais de lui -donner des chausses. J'ignore ce qu'il donne après des coups de gaule; -mais je pense que les chevaliers errants donnent au moins à leurs -écuyers des îles ou quelques royaumes en terre ferme. - -La chance pourrait finir par si bien tourner, reprit don Quichotte, que -ce que tu viens de dire ne tardât pas à se réaliser. En attendant, -pardonne-moi le passé: tu sais que l'homme n'est pas maître de son -premier mouvement. Cependant, afin que tu ne t'émancipes plus à -l'avenir, je dois t'apprendre une chose; c'est que, dans tous les livres -de chevalerie que j'ai lus, et certes ils sont en assez bon nombre, je -n'ai jamais trouvé d'écuyer qui osât parler devant son maître aussi -librement que tu le fais; et, en cela, nous avons tort tous deux, toi, -de n'avoir pas assez de respect pour moi, et moi, de ne pas me faire -assez respecter. L'écuyer d'Amadis, Gandalin, qui devint comte de l'île -Ferme, ne parlait jamais à son seigneur que le bonnet à la main, la tête -baissée, et le corps incliné, _more turquesco_, à la manière des Turcs. -Mais que dirons-nous de cet écuyer de don Galaor, Gasabal, lequel fut si -discret que, pour instruire la postérité de son merveilleux silence, -l'auteur ne le nomme qu'une seule fois dans cette longue et véridique -histoire. Ce que je viens de dire, Sancho, c'est afin de te faire sentir -la distance qui doit exister entre le maître et le serviteur. Ainsi, -vivons désormais dans une plus grande réserve, et sans prendre, comme on -dit, trop de corde; car, enfin, de quelque manière que je me fâche, ce -sera toujours tant pis pour la cruche. Les récompenses que je t'ai -promises arriveront en leur temps; et fallût-il s'en passer, les gages -au moins ne manqueront pas. - -Tout ce que vous dites, seigneur, est très-bien dit, répliqua Sancho; -mais, si par hasard le temps des récompenses n'arrivait point et qu'on -dût s'en tenir aux gages, apprenez-moi, je vous prie, ce que gagnait un -écuyer de chevalier errant: faisait-il marché au mois, ou à la journée? - -Jamais on n'a vu ces sortes d'écuyers être à gages, mais à merci, -répondit don Quichotte. Si je t'ai assigné des gages dans mon testament, -c'est qu'on ne sait pas ce qui peut arriver; et comme dans les temps -calamiteux où nous vivons, tu parviendrais peut-être difficilement à -prouver ma chevalerie, je n'ai pas voulu que pour si peu de chose mon -âme fût en peine dans l'autre monde. Nous avons assez d'autres travaux -ici-bas, mon pauvre ami, car tu sauras qu'il n'y a guère de métier plus -scabreux que celui de chercheur d'aventures. - -Je le crois, reprit Sancho, puisqu'il a suffi du bruit de quelques -marteaux à foulon pour troubler l'âme d'un errant aussi valeureux que -l'est Votre Grâce; aussi soyez bien certain qu'à l'avenir je ne rirai -plus quand il s'agira de vos affaires, et que maintenant je n'ouvrirai -la bouche que pour vous honorer comme mon maître et mon véritable -seigneur. - -C'est le moyen que tu vives longuement sur la terre, dit don Quichotte, -car après les pères et les mères, ce qu'on doit respecter le plus ce -sont les maîtres, car ils en tiennent lieu. - - - - -CHAPITRE XXI - -QUI TRAITE DE LA CONQUÊTE DE L'ARMET DE MAMBRIN, ET D'AUTRES CHOSES -ARRIVÉES A NOTRE INVINCIBLE CHEVALIER - - -En ce moment, il commença à tomber un peu de pluie. Sancho eût bien -voulu se mettre à couvert dans les moulins à foulon, mais don -Quichotte, depuis le tour qu'ils lui avaient joué, les avait pris en si -grande aversion, que jamais il ne voulut consentir à y mettre le pied. -Changeant donc de chemin, il en trouva bientôt à droite un semblable à -celui qu'ils avaient parcouru le jour précédent. - -[Illustration: Sancho fut obligé de se serrer les côtes avec les deux -poings (p. 91).] - -A peu de distance don Quichotte aperçut un cavalier qui portait sur sa -tête un objet brillant comme de l'or. Aussitôt se tournant vers Sancho: -Ami, lui dit-il, sais-tu bien qu'il n'y a rien de si vrai que les -proverbes? ce sont autant de maximes tirées de l'expérience même. Mais -cela est surtout vrai du proverbe qui dit: Quand se ferme une porte, une -autre s'ouvre. En effet, si la fortune nous ferma hier soir la porte de -l'aventure que nous cherchions, en nous abusant avec ces maudits -marteaux, voilà maintenant qu'elle nous ouvre à deux battants la porte -d'une aventure meilleure et plus certaine. Si je ne parviens pas à en -trouver l'entrée, ce sera ma faute; car ici il n'y a ni vacarme inconnu -qui m'en impose, ni obscurité que j'en puisse accuser. Je dis cela parce -que, sans aucun doute, je vois venir droit à nous un homme qui porte -sur sa tête cet armet de Mambrin à propos duquel j'ai fait le serment -que tu dois te rappeler. - -Seigneur, répondit Sancho, prenez garde à ce que vous dites, et plus -encore à ce que vous allez faire. Ne serait-ce point ici d'autres -marteaux à foulon, qui achèveraient de nous fouler et de nous marteler -le bon sens? - -Maudits soient tes marteaux! dit don Quichotte; quel rapport ont-ils -avec un armet? - -Je n'en sais rien, reprit Sancho; mais si j'osais parler comme j'en -avais l'habitude, peut-être convaincrais-je Votre Grâce qu'elle pourrait -bien se tromper. - -Et comment puis-je me tromper, traître méticuleux? dit don Quichotte: ne -vois-tu pas venir droit à nous, monté sur un cheval gris pommelé, ce -chevalier qui porte sur sa tête un armet d'or? - -Ce que je vois et revois, reprit Sancho, c'est un homme monté sur un âne -gris brun, et qui a sur la tête je ne sais quoi de luisant. - -Eh bien, ce je ne sais quoi, c'est l'armet de Mambrin, répliqua don -Quichotte. Range-toi de côté et me laisse seul: tu vas voir comment, en -un tour de main, je mettrai fin à cette aventure et resterai maître de -ce précieux armet. - -Me mettre à l'écart n'est pas chose difficile, répliqua Sancho; mais, -encore une fois, Dieu veuille que ce ne soit pas une nouvelle espèce de -marteaux à foulon. - -Mon ami, repartit vivement don Quichotte, je vous ai déjà dit que je ne -voulais plus entendre parler de marteaux ni de foulons, et je jure -par... que si désormais vous m'en rompez la tête, je vous foulerai l'âme -dans le corps, de façon qu'il vous en souviendra. - -Sancho se tut tout court, craignant que son maître n'accomplît le -serment qu'il venait de prononcer avec une énergie singulière. - -Or voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier -qu'apercevait don Quichotte. Dans les environs il y avait deux villages, -dont l'un était si petit qu'il ne s'y trouvait point de barbier; aussi -le barbier du grand village, qui se mêlait un peu de chirurgie, servait -pour tous les deux. Dans le plus petit de ces villages, un homme ayant -eu besoin d'une saignée et un autre de se faire faire la barbe, le -barbier s'y acheminait à cette intention. Se trouvant surpris par la -pluie, il avait mis son plat à barbe sur sa tête pour garantir son -chapeau; et comme le bassin était de cuivre tout battant neuf, on le -voyait reluire d'une demi-lieue. Cet homme montait un bel âne gris, -ainsi que l'avait fort bien remarqué Sancho; mais tout cela pour don -Quichotte était un chevalier monté sur un cheval gris pommelé, avec un -armet d'or sur sa tête, car il accommodait tout à sa fantaisie -chevaleresque. Il courut donc sur le barbier bride abattue et la lance -basse, résolu de le percer de part en part. Quand il fut sur le point de -l'atteindre: Défends-toi, lui cria-t-il, chétive créature, ou rends-moi -de bonne grâce ce qui m'appartient. - -En voyant fondre si brusquement sur lui cette espèce de fantôme, le -barbier ne trouva d'autre moyen d'esquiver la rencontre que de se -laisser glisser à terre, où il ne fut pas plus tôt que, se relevant -prestement, il gagna la plaine avec plus de vitesse qu'un daim, sans nul -souci de son âne ni du bassin. - -C'était tout ce que désirait don Quichotte, qui se retourna vers son -écuyer et lui dit en souriant: Ami, le païen n'est pas bête; il imite le -castor auquel son instinct apprend à échapper aux chasseurs en se -coupant ce qui les anime à sa poursuite: ramasse cet armet. - -Par mon âme, le bassin n'est pas mauvais, dit Sancho en soupesant le -prétendu casque; il vaut une piastre comme un maravédis. Puis il le -tendit à son maître, qui voulut incontinent le mettre sur sa tête; et -comme, en le tournant de tous côtés pour trouver l'enchâssure, il n'en -pouvait venir à bout: Celui pour qui cet armet fut forgé, dit notre -héros, devait avoir une bien grosse tête; le pis, c'est qu'il en manque -la moitié. - -Quand il entendit donner le nom d'armet à un plat à barbe, Sancho ne put -s'empêcher de rire; mais, se rappelant les menaces de son maître, il -s'arrêta à moitié chemin. - -De quoi ris-tu, Sancho? lui demanda don Quichotte. - -Je ris, répondit l'écuyer, de la grosse tête que devait avoir le premier -possesseur de cet armet, qui ressemble si parfaitement à un bassin de -barbier. - -Sais-tu ce que je pense? reprit don Quichotte. Cet armet sera sans doute -tombé entre les mains de quelque ignorant, incapable d'en apprécier la -valeur; comme c'est de l'or le plus pur, il en aura fondu la moitié pour -en faire argent, puis avec le reste il a composé ceci, qui, en effet, -ressemble assez, comme tu le dis, à un bassin de barbier. Mais que -m'importe à moi qui en connais le prix? Au premier village où nous -rencontrerons une forge, je le ferai remettre en état, et j'affirme -qu'alors il ne le cédera pas même à ce fameux casque que Vulcain fourbit -un jour pour le dieu de la guerre. En attendant je le porterai tel qu'il -est: il vaudra toujours mieux que rien, et dans tous les cas il sera bon -contre les coups de pierre. - -Oui, dit Sancho, pourvu qu'elles ne soient pas lancées avec une fronde, -comme dans cette bataille entre les deux armées, quand on vous rabota si -bien les mâchoires et qu'on mit en pièces la burette où vous portiez ce -breuvage qui faillit me faire vomir les entrailles. - -C'est un malheur facile à réparer, reprit don Quichotte, puisque j'en ai -la recette en ma mémoire. - -Moi aussi, répondit Sancho; mais s'il m'arrive jamais de composer ce -maudit breuvage et encore moins d'en goûter, que ma dernière heure soit -venue. D'ailleurs, je me promets de fuir toutes les occasions d'en avoir -besoin: car désormais je suis bien résolu d'employer mes cinq sens à -m'éviter d'être blessé; comme aussi je renonce de bon coeur à blesser -personne. Pour ce qui est d'être berné encore une fois, je n'oserais en -jurer; ce sont des accidents qu'on ne peut guère prévenir, et quand ils -arrivent, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de plier les épaules, de -retenir son souffle, et de se laisser aller les yeux fermés où le sort -et la couverture vous envoient. - -Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit don Quichotte; jamais tu -n'oublies une injure; apprends qu'il est d'un coeur noble et généreux de -mépriser de semblables bagatelles. Car enfin, de quel pied boites-tu, et -quelle côte t'a-t-on brisée, pour te rappeler cette plaisanterie avec -tant d'amertume? Après tout, ce ne fut qu'un passe-temps; si je ne -l'avais ainsi considéré moi-même, je serais retourné sur mes pas, et -j'en aurais tiré une vengeance encore plus éclatante que les Grecs n'en -tirèrent de l'enlèvement de leur Hélène, qui, ajouta-t-il avec un long -soupir, n'aurait pas eu cette grande réputation de beauté, si elle fût -venue en ce temps-ci, ou que ma Dulcinée eût vécu dans le sien. - -Eh bien, dit Sancho, que l'affaire passe pour une plaisanterie, puisque -après tout il n'y a pas moyen de s'en venger; quant à moi, je sais fort -bien à quoi m'en tenir, et je m'en souviendrai tant que j'aurai des -épaules. Mais laissons cela; maintenant, seigneur, dites-moi, je vous -prie, qu'allons-nous faire de ce cheval gris pommelé, qui m'a tout l'air -d'un âne gris brun, et qu'a laissé sans maître ce pauvre diable que vous -avez renversé? Car à la manière dont il a pris la clef des champs, je -crois qu'il n'a guère envie de revenir le chercher, et par ma barbe le -grison n'est pas mauvais. - -Il n'est pas dans mes habitudes de dépouiller les vaincus, répondit don -Quichotte, et les règles de la chevalerie interdisent de les laisser -aller à pied, à moins toutefois que le vainqueur n'ait perdu son cheval -dans le combat, auquel cas il peut prendre le cheval du vaincu, comme -conquis de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse là ce cheval ou cet -âne, comme tu voudras l'appeler; son maître ne manquera pas de venir le -reprendre dès que nous nous serons éloignés. - -Je voudrais bien pourtant emmener cette bête, reprit Sancho, ou du moins -la troquer contre la mienne, qui ne me paraît pas à moitié si bonne. -Peste! que les règles de la chevalerie sont étroites, si elles ne -permettent pas seulement de troquer un âne contre un âne! Au moins il ne -doit pas m'être défendu de troquer le harnais. - -Le cas est douteux, dit don Quichotte; cependant, jusqu'à plus ample -information, je pense que tu peux faire l'échange, pourvu seulement que -tu en aies un pressant besoin. - -Aussi pressant que si c'était pour moi-même, répondit Sancho. - -Là-dessus, usant de la permission de son maître, Sancho opéra l'échange -du harnais, _mutatio capparum_, comme on dit, ajustant celui du barbier -sur son âne, qui lui en parut une fois plus beau, et meilleur de moitié. - -Cela fait, ils déjeunèrent des restes de leur souper, et burent de l'eau -du ruisseau qui venait des moulins à foulon, sans que jamais don -Quichotte pût se résoudre à regarder de ce côté, tant il conservait -rancune de ce qui lui était arrivé. Après un léger repas, ils -remontèrent sur leurs bêtes, et sans s'inquiéter du chemin, ils se -laissèrent guider par Rossinante, que l'âne suivait toujours de la -meilleure amitié du monde. Puis ils gagnèrent insensiblement la grande -route, qu'ils suivirent à l'aventure, n'ayant pour le moment aucun -dessein arrêté. - -Tout en cheminant, Sancho dit à son maître: - -Seigneur, Votre Grâce veut-elle bien me permettre de causer tant soit -peu avec elle? car, depuis qu'elle me l'a défendu, quatre ou cinq bonnes -choses m'ont pourri dans l'estomac, et j'en ai présentement une sur le -bout de la langue à laquelle je souhaiterais une meilleure fin. - -Parle, mais sois bref, répondit don Quichotte; les longs discours sont -ennuyeux. - -Eh bien, seigneur, continua Sancho, après avoir considéré la vie que -nous menons, je dis que toutes ces aventures de grands chemins et de -forêts sont fort peu de chose, car, si périlleuses qu'elles soient, -elles ne sont vues ni sues de personne, et j'ajoute que vos bonnes -intentions et vos vaillants exploits sont autant de bien perdu, dont il -ne nous reste ni honneur ni profit. Il me semble donc, sauf meilleur -avis de Votre Grâce, qu'il serait prudent de nous mettre au service de -quelque empereur, ou de quelque autre grand prince qui eût avec ses -voisins une guerre, dans laquelle vous pourriez faire briller votre -valeur et votre excellent jugement; car enfin au bout de quelque temps -il faudrait bien de toute nécessité qu'on nous récompensât, vous et moi, -chacun selon notre mérite, s'entend; sans compter que maints -chroniqueurs prendraient soin d'écrire les prouesses de Votre Grâce, -afin d'en perpétuer la mémoire. Pour ce qui est des miennes, je n'en -parle pas, sachant qu'il ne faut pas les mesurer à la même aune: -quoique, en fin de compte, si c'est l'usage d'écrire les prouesses des -écuyers errants, je ne vois pas pourquoi il ne serait pas fait mention -de moi comme de tout autre. - -Tu n'as pas mal parlé, dit don Quichotte. Mais avant d'en arriver là il -faut d'abord faire ses preuves, chercher les aventures; parce qu'alors -le chevalier étant connu par toute la terre, s'il vient à se présenter à -la cour de quelque grand monarque, à peine aura-t-il franchi les portes -de la ville, aussitôt les petits garçons de l'endroit se précipiteront -sur ses pas en criant: Voici venir le chevalier du Soleil, ou du -Serpent, ou de tout autre emblème sous lequel il sera connu pour avoir -accompli des prouesses incomparables. C'est lui, dira-t-on, qui a -vaincu, en combat singulier, le géant Brocambruno l'indomptable, c'est -lui qui a délivré le grand Mameluk de Perse du long enchantement où il -était retenu depuis près de neuf cents ans. Si bien qu'au bruit des -hauts faits du chevalier, le roi ne pourra se dispenser de paraître aux -balcons de son palais, et reconnaissant tout d'abord le nouveau venu à -ses armes, ou à la devise de son écu, il ordonnera aux gens de sa cour -d'aller recevoir la fleur de la chevalerie. C'est alors à qui -s'empressera d'obéir, et le roi lui-même voudra descendre la moitié des -degrés pour serrer plus tôt entre ses bras l'illustre inconnu, en lui -donnant au visage le baiser de paix; puis le prenant par la main, il le -conduira aux appartements de la reine, où se trouvera l'infante sa -fille, qui doit être la plus accomplie et la plus belle personne du -monde. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Or voici ce qu'étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier (p. 94).] - -Une fois l'infante et le chevalier en présence, l'infante jettera les -yeux sur le chevalier et le chevalier sur l'infante, et ils se -paraîtront l'un à l'autre une chose divine plutôt qu'humaine; alors, -sans savoir pourquoi ni comment, ils se trouveront subitement embrasés -d'amour et n'ayant qu'une seule inquiétude, celle de savoir par quels -moyens ils pourront se découvrir leurs peines. Le chevalier sera conduit -ensuite dans un des plus beaux appartements du palais, où, après l'avoir -débarrassé de ses armes, on lui présentera un manteau d'écarlate, tout -couvert d'une riche broderie; et s'il avait bonne mine sous son armure, -juge de ce qu'il paraîtra en habit de courtisan. La nuit venue, il -soupera avec le roi, la reine et l'infante. Pendant le repas, et sans -qu'on s'en aperçoive, il ne quittera pas des yeux la jeune princesse; -elle aussi le regardera à la dérobée, sans faire semblant de rien, parce -que c'est, comme je te l'ai déjà dit, une personne pleine d'esprit et de -sens. Le repas achevé, on verra entrer tout à coup dans la salle du -festin un hideux petit nain, suivi d'une très-belle dame accompagnée de -deux géants, laquelle dame proposera une aventure imaginée par un ancien -sage, et si difficile à accomplir que celui qui en viendra à bout sera -tenu pour le meilleur chevalier de la terre. Aussitôt le roi voudra que -les chevaliers de sa cour en fassent l'épreuve; mais fussent-ils cent -fois plus nombreux, tous y perdront leur peine, et seul le nouveau venu -pourra la mettre à fin, au grand accroissement de sa gloire, et au grand -contentement de l'infante, qui s'estimera trop heureuse d'avoir mis ses -pensées en si haut lieu. - -Le bon de l'affaire, c'est que ce roi ou prince est engagé dans une -grande guerre contre un de ses voisins. Après quelques jours passés dans -son palais, le chevalier lui demande la permission de le servir dans -ladite guerre; le roi la lui accorde de bonne grâce, et le chevalier lui -baise courtoisement la main, pour le remercier de la faveur qui lui est -octroyée. Cette même nuit il prend congé de l'infante, à la fenêtre -grillée de ce jardin où il lui a déjà parlé plusieurs fois, grâce à la -complaisance d'une demoiselle, médiatrice de leurs amours, à qui la -princesse confie tous ses secrets. Le chevalier soupire, l'infante -s'évanouit; la confidente s'empresse de lui jeter de l'eau au visage, et -redoute de voir venir le jour, car elle serait au désespoir que -l'honneur de sa maîtresse reçût la moindre atteinte. - -Bref, l'infante reprend connaissance, et présente, aux travers des -barreaux ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de baisers et -les baigne de larmes. Ils se concertent ensuite sur la manière dont ils -pourront se donner des nouvelles l'un de l'autre; l'infante supplie le -chevalier d'être absent le moins longtemps possible; ce qu'il ne manque -pas de lui promettre avec mille serments. Il lui baise encore une fois -les mains, et s'attendrit de telle sorte, en lui faisant ses adieux, -qu'il est sur le point d'en mourir. Il se retire ensuite dans sa chambre -et se jette sur son lit, mais il lui est impossible de fermer l'oeil; -aussi, dès la pointe du jour est-il debout, afin d'aller prendre congé -du roi et de la reine. Il demande à saluer l'infante, mais la jeune -princesse lui fait répondre qu'étant indisposée elle ne peut recevoir de -visite; et comme il ne doute pas que son départ n'en soit la véritable -cause, il en est si touché qu'il est tout près de laisser éclater -ouvertement son affliction. - -La demoiselle confidente, à laquelle rien n'a échappé, va sur l'heure en -rendre compte à sa maîtresse, qu'elle trouve toute en larmes, parce que -son plus grand chagrin, dit-elle, est de ne pas savoir quel est ce -chevalier, s'il est ou non de sang royal. Mais comme on lui affirme -qu'on ne saurait unir tant de courtoisie à tant de vaillance, à moins -d'être de race souveraine, cela console un peu la malheureuse princesse, -qui, pour ne donner aucun soupçon au roi et à la reine, consent au bout -de quelques jours à reparaître en public. - -Cependant le chevalier est parti; il combat, il défait les ennemis du -roi, prend je ne sais combien de villes, et gagne autant de batailles; -après quoi il revient à la cour, et reparaît devant sa maîtresse, -couvert de gloire; il la revoit à la fenêtre que tu sais, et là ils -arrêtent ensemble que, pour récompense de ses services, il la demandera -en mariage à son père. Le roi refuse d'abord, parce qu'il ignore quelle -est la naissance du chevalier; mais l'infante, soit par un enlèvement, -soit de toute autre manière, n'en devient pas moins son épouse, et le -père finit par tenir cette union à grand honneur, car bientôt on -découvre que son gendre est le fils d'un grand roi, de je ne sais plus -quel pays: on ne le trouve même pas, je crois, sur la carte. - -Peu après, le père meurt: l'infante devient son héritière; voilà le -chevalier roi. C'est alors qu'il songe à récompenser son écuyer et tous -ceux qui ont contribué à sa haute fortune; aussi commence-t-il par -marier ledit écuyer avec une demoiselle de l'infante, celle sans doute -qui fut la confidente de leurs amours, et qui se trouve être la fille -d'un des principaux personnages du royaume. - -Voilà justement ce que je demande, s'écria Sancho, et vogue la galère! -Par ma foi, seigneur, tout arrivera au pied de la lettre, pourvu que -Votre Grâce conserve ce surnom de chevalier de la Triste-Figure. - -N'en doute point, mon fils, répliqua don Quichotte; voilà le chemin que -suivaient les chevaliers errants, et c'est par là qu'un si grand nombre -sont devenus rois ou empereurs. Il ne nous reste donc plus qu'à chercher -un roi chrétien ou païen qui soit en guerre avec son voisin, et qui ait -une belle fille. Mais nous avons le temps d'y penser, car, comme je te -l'ai dit, avant de se présenter à la cour, il faut se faire un fonds de -renommée, afin d'y être connu en arrivant. Entre nous cependant, une -chose m'inquiète, et à laquelle je ne vois pas de remède, c'est, lorsque -j'aurai trouvé ce roi et cette infante et acquis une renommée -incroyable, comment il pourra se faire que je sois de race royale, ou -pour le moins bâtard de quelque empereur; car, malgré tous mes exploits, -le roi ne consentira jamais sans cette condition à me donner sa fille, -de sorte qu'il est à craindre que pour si peu, je ne vienne à perdre ce -que la valeur de mon bras m'aura mérité. Pour gentilhomme, je le suis de -vieille race et bien connue pour telle; j'espère même que le sage qui -doit écrire mon histoire finira par débrouiller si bien ma généalogie, -que je me trouverai tout à coup arrière-petit-fils de roi. - -A propos de cela, Sancho, je dois t'apprendre qu'il y a deux sortes de -races parmi les hommes. Les uns ont pour aïeux des rois et des princes; -mais peu à peu le temps et la mauvaise fortune les ont fait déchoir, et -ils finissent en pointe comme les pyramides; les autres, au contraire, -quoique sortis de gens de basse extraction, n'ont cessé de prospérer -jusqu'à devenir de très-grands seigneurs: de sorte que la seule -différence entre eux, c'est que les uns ont été et ne sont plus, et les -autres sont ce qu'ils n'étaient pas. Aussi, je ne vois pas pourquoi, en -étudiant l'histoire de ma race, on ne parviendrait pas à découvrir que -je suis le sommet d'une de ces pyramides à base auguste, c'est-à-dire le -dernier rejeton de quelque empereur, ce qui alors devra décider le roi, -mon futur beau-père, à m'agréer sans scrupule pour gendre. Dans tous les -cas, l'infante m'aimera si éperdument qu'en dépit de sa famille elle me -voudra pour époux, mon père eût-il été un portefaix: alors j'enlève la -princesse et l'emmène où bon me semblera, jusqu'à ce que le temps ou la -mort aient apaisé le courroux de ses parents. - -Par ma foi, vous avez raison, reprit Sancho; il n'est tel que de se -nantir soi-même; et, comme disent certains vauriens, à quoi bon demander -de gré ce qu'on peut prendre de force? Mieux vaut saut de haies que -prières de bonnes âmes; je veux dire que si le roi votre beau-père ne -consent pas à vous donner sa fille, ce sera fort bien fait à Votre Grâce -de l'enlever et de la transporter en lieu sûr. Tout le mal que j'y -trouve, c'est qu'avant que la paix soit faite entre le beau-père et le -gendre, et que vous jouissiez paisiblement du royaume, le pauvre écuyer, -dans l'attente des récompenses, fonds sur lequel il ne trouverait -peut-être pas à emprunter dix réaux, court risque de n'avoir rien à -mettre sous la dent, à moins que la demoiselle confidente qui doit -devenir sa femme, ne plie bagage en même temps que l'infante et qu'il ne -se console avec elle jusqu'à ce que le ciel en ordonne autrement; car je -pense qu'alors son maître peut bien la lui donner pour légitime épouse. - -Et qui l'en empêcherait? repartit don Quichotte. - -S'il en est ainsi, dit Sancho, nous n'avons plus qu'à nous recommander à -Dieu, et à laisser courir le sort là où il lui plaira de nous mener. - -Dieu veuille, ajouta don Quichotte, que tout arrive comme nous -l'entendons l'un et l'autre; que celui qui s'estime peu, se donne pour -ce qu'il vaudra. - -Ainsi soit-il, reprit Sancho; parbleu, je suis vieux chrétien, et cela -doit suffire pour être comte. - -Et quand tu ne le serais pas, dit don Quichotte, cela ne fait rien à -l'affaire; car, dès que je serai roi, j'aurai parfaitement le pouvoir de -t'anoblir sans que tu achètes la noblesse; une fois comte, te voilà -gentilhomme, et alors, bon gré, mal gré, il faudra bien qu'on te traite -de Seigneurie. - -Et pourquoi non? répliqua Sancho; est-ce que je n'en vaux pas un autre? -par ma foi, on pourrait bien s'y tromper. J'ai déjà eu l'honneur d'être -bedeau d'une confrérie, et chacun disait qu'avec ma belle prestance et -ma bonne mine sous la robe de bedeau, je méritais d'être marguillier. -Que sera-ce donc lorsque j'aurai un manteau ducal sur les épaules ou que -je serai tout cousu d'or et de perles, comme un comte étranger? Je veux -qu'on vienne me voir de cent lieues. - -Certes, tu auras fort bon air, dit don Quichotte: seulement il faudra -que tu te fasses souvent couper la barbe; car tu l'as si épaisse et si -crasseuse, qu'à moins d'y passer le rasoir tous les deux jours, on -reconnaîtra qui tu es à une portée d'arquebuse. - -Et bien, qu'à cela ne tienne, reprit Sancho; je prendrai un barbier à -gages, afin de l'avoir à la maison, et, dans l'occasion, je le ferai -marcher derrière moi comme l'écuyer d'un grand seigneur. - -Comment sais-tu que les grands seigneurs mènent derrière eux leurs -écuyers? demanda don Quichotte. - -Je vais vous le dire, répondit Sancho. Il y a quelques années je passai -environ un mois dans la capitale, et là je vis à la promenade un petit -homme[41], qu'on disait être un grand seigneur, suivi d'un homme à -cheval, qui s'arrêtait quand le seigneur s'arrêtait, marchait quand il -marchait, ni plus ni moins que s'il eût été son ombre. Je demandai -pourquoi celui-ci ne rejoignait pas l'autre, et allait toujours derrière -lui; on me répondit que c'était son écuyer, et que les grands avaient -l'habitude de se faire suivre ainsi. Je m'en souviens et je veux en user -de même quand mon tour sera venu. - - [41] Cervantes fait allusion au duc d'Ossuna, dont on disait qu'il - n'avait de petit que la taille. - -Par ma foi, tu as raison, dit don Quichotte; et tu feras fort bien de -mener ton barbier à ta suite: toutes les modes n'ont pas été inventées -d'un seul coup, et tu seras le premier comte qui aura mis celle-là en -usage. D'ailleurs, l'office de barbier est bien au-dessus de celui -d'écuyer. - -Pour ce qui est du barbier, reposez-vous-en sur moi, reprit Sancho; que -Votre Grâce songe seulement à devenir roi, et à me faire comte. - -Sois tranquille, dit don Quichotte, qui, levant les yeux, aperçut ce que -nous dirons dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XXII - -COMMENT DON QUICHOTTE DONNA LA LIBERTÉ A UNE QUANTITÉ DE MALHEUREUX -QU'ON MENAIT, MALGRÉ EUX, OU ILS NE VOULAIENT PAS ALLER - - -Cid Hamet Ben-Engeli, auteur de cette grave, douce, pompeuse, humble et -ingénieuse histoire, raconte qu'après la longue et admirable -conversation que nous venons de rapporter, don Quichotte, levant les -yeux, vit venir sur le chemin qu'il suivait une douzaine d'hommes à pied -ayant des menottes aux bras et enfilés comme les grains d'un chapelet -par une longue chaîne, qui les prenait tous par le cou. Ils étaient -accompagnés de deux hommes à cheval, et de deux à pied, les premiers -portant des arquebuses à rouet, et les seconds des piques et des épées. - -Voilà, dit Sancho en apercevant cette caravane, la chaîne des forçats -qu'on mène servir le roi sur les galères. - -[Illustration: Voilà la chaîne des forçats qu'on mène servir le roi sur -les galères (p. 100).] - -Des forçats? s'écria don Quichotte; est-il possible que le roi fasse -violence à quelqu'un? - -Je ne dis pas cela, reprit Sancho; je dis que ce sont des gens qu'on a -condamnés pour leurs crimes à servir le roi sur les galères. - -En définitive, reprit don Quichotte, ces gens sont contraints, et ne -vont pas là de leur plein gré. - -Oh! pour cela je vous en réponds, repartit Sancho. - -Eh bien, dit don Quichotte, cela me regarde, moi dont la profession est -d'empêcher les violences et de secourir les malheureux. - -Faites attention, seigneur, continua Sancho, que la justice et le roi ne -font aucune violence à de semblables gens, et qu'ils n'ont que ce qu'ils -méritent. - -En ce moment la bande passa si près de don Quichotte, qu'il pria les -gardes, avec beaucoup de politesse, de vouloir bien lui apprendre pour -quel sujet ces pauvres diables marchaient ainsi enchaînés. - -Ce sont des forçats qui vont servir sur les galères du roi, répondit un -des cavaliers; je ne sais rien de plus, et je ne crois pas qu'il soit -nécessaire que vous en sachiez davantage. - -Vous m'obligeriez beaucoup, reprit don Quichotte, en me laissant -apprendre de chacun d'eux en particulier la cause de sa disgrâce. - -Il accompagna sa prière de tant de civilités, que l'autre cavalier lui -dit: Nous avons bien ici les sentences de ces misérables, mais il serait -trop long de les lire, et cela ne vaut pas la peine de défaire nos -valises: questionnez-les vous-même, ils vous satisferont, s'ils en ont -envie, car ces honnêtes gens ne se font pas plus prier pour raconter -leurs prouesses que pour les faire. - -Avec cette permission, qu'il aurait prise de lui-même si on la lui avait -refusée, don Quichotte s'approcha de la chaîne, et demanda à celui qui -marchait en tête pour quel péché il allait de cette triste façon. - -C'est pour avoir été amoureux, répondit-il. - -Quoi! rien que pour cela? s'écria notre chevalier. Si on envoie les -amoureux aux galères, il y a longtemps que je devrais ramer. - -Mes amours n'étaient pas de ceux que suppose Votre Grâce, reprit le -forçat, j'aimais si fort une corbeille remplie de linge blanc, et je la -tenais embrassée si étroitement que, sans la justice qui s'en mêla, elle -serait encore entre mes bras. Pris sur le fait, on n'eut pas recours à -la question: je fus condamné, après avoir eu les épaules chatouillées -d'une centaine de coups de fouet; mais quand j'aurai, pendant trois ans, -fauché le grand pré, j'en serai quitte. - -Qu'entendez-vous par faucher le grand pré? demanda don Quichotte. - -C'est ramer aux galères, répondit le forçat, qui était un jeune homme -d'environ vingt-quatre ans, natif de Piedrahita. - -Don Quichotte fit la même question au suivant, qui ne répondit pas un -seul mot, tant il était triste et mélancolique; son camarade lui en -épargna la peine en disant: - -Celui-là est un serin de Canarie; il va aux galères pour avoir trop -chanté. - -Comment! on envoie aussi les musiciens aux galères? dit don Quichotte. - -Oui, seigneur, répondit le forçat, parce qu'il n'y a rien de plus -dangereux que de chanter dans le tourment. - -J'avais toujours entendu dire: Qui chante, son mal enchante, repartit -notre chevalier. - -C'est tout au rebours ici, répliqua le forçat: qui chante une fois, -pleure toute sa vie. - -Par ma foi, je n'y comprends rien, dit don Quichotte. - -Pour ces gens de bien, interrompit un des gardes, chanter dans le -tourment, signifie confesser à la torture. On a donné la question à ce -drôle; il a fait l'aveu de son crime, qui était d'avoir volé des -bestiaux; et, pour avoir confessé, ou chanté, comme ils disent, il a été -condamné à six ans de galères, outre deux cents coups de fouet qui lui -ont été comptés sur-le-champ. Si vous le voyez triste et confus, c'est -que ses camarades le bafouent et le maltraitent pour n'avoir pas eu le -courage de souffrir et de nier: car, entre eux, ils prétendent qu'il n'y -a pas plus de lettres dans un _non_ que dans un _oui_, et qu'un accusé -est bien heureux de tenir son absolution au bout de sa langue, quand il -n'y a pas de témoin contre lui. Franchement, je trouve qu'ils n'ont pas -tout à fait tort. - -C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; et, passant au troisième, il -lui adressa la même question. - -Celui-ci, sans se faire tirer l'oreille, répondit d'un ton dégagé: - -Moi je m'en vais pour cinq ans aux galères, faute de dix ducats. - -J'en donnerai vingt de bon coeur pour vous en dispenser, dit don -Quichotte. - -Il est un peu trop tard, repartit le forçat; cela ressemble fort à celui -qui a sa bourse pleine au milieu de la mer, et qui meurt de faim faute -de pouvoir acheter ce dont il a besoin. Si j'avais eu en prison les -vingt ducats que vous m'offrez en ce moment, pour graisser la patte du -greffier, et pour aviver la langue de mon avocat, je serais à l'heure -qu'il est à me promener au beau milieu de la place de Zocodover à -Tolède, et non sur ce chemin, mené en laisse comme un lévrier. Mais, -patience! chaque chose a son temps. - -Le quatrième était un vieillard de vénérable aspect, avec une longue -barbe blanche qui lui descendait sur la poitrine. Il se mit à pleurer -quand don Quichotte lui demanda ce qui l'avait amené là, et celui qui -suivait répondit à sa place: Cet honnête barbon va servir le roi sur mer -pendant quatre ans, après avoir été promené en triomphe par les rues, -vêtu magnifiquement. - -Cela s'appelle, je crois, faire amende honorable, dit Sancho. - -Justement, répondit le forçat, et c'est pour avoir été courtier -d'oreille et même du corps tout entier; c'est-à-dire que ce gentilhomme -est ici en qualité de Mercure galant, et aussi pour quelques petits -grains de sorcellerie. - -De ces grains-là, je n'ai rien à dire, reprit don Quichotte; mais s'il -n'avait été que messager d'amour, il ne mériterait pas d'aller aux -galères, si ce n'est pour être fait général. L'emploi de messager -d'amour n'est pas ce qu'on imagine, et pour le bien remplir il faut être -habile et prudent. Dans un État bien réglé, c'est un office qui ne -devrait être confié qu'à des personnes de choix. Il serait bon, pour ces -sortes de charges, de créer des contrôleurs et examinateurs comme il y -en a pour les autres; ceux qui les exercent devraient être fixés à un -certain nombre, et prêter serment: par là on éviterait beaucoup de -désordres provenant de ce que trop de gens se mêlent du métier, gens -sans intelligence, pour la plupart, sottes servantes, laquais et jeunes -pages, qui dans les circonstances difficiles ne savent plus reconnaître -leur main droite d'avec leur main gauche, et laissent geler leur soupe -dans le trajet de l'assiette à la bouche. Si j'en avais le temps, je -voudrais donner mes raisons du soin qu'il convient d'apporter dans le -choix des gens destinés à un emploi de cette importance; mais ce n'est -pas ici le lieu. Quelque jour j'en parlerai à ceux qui peuvent y -pourvoir. Aujourd'hui je dirai seulement que ma peine à la vue de ce -vieillard, avec ses cheveux blancs et son vénérable visage, si durement -traité pour quelques messages d'amour, a quelque peu cessé quand vous -avez ajouté qu'il se mêlait aussi de sorcellerie, quoiqu'à dire vrai, je -sache bien qu'il n'y a ni charmes ni sortiléges au monde qui puissent -influencer la volonté, comme le pensent beaucoup d'esprits crédules. -Nous avons tous pleinement notre libre arbitre, contre lequel plantes -et enchantements ne peuvent rien. Ce que font quelques femmelettes par -simplicité, quelques fripons par fourberie, ce sont des breuvages, des -mixtures, au moyen desquels ils rendent les hommes fous en leur faisant -accroire qu'ils ont le secret de les rendre amoureux, tandis qu'il est, -je le répète, impossible de contraindre la volonté. - -Cela est vrai, dit le vieillard, et pour ce qui est de la sorcellerie, -seigneur, je n'ai rien à me reprocher. Quant aux messages galants, j'en -conviens; mais je ne croyais pas qu'il y eût le moindre mal à cela, je -voulais seulement que chacun fût heureux. Hélas! ma bonne intention -n'aura servi qu'à m'envoyer dans un lieu d'où je pense ne plus revenir, -chargé d'ans comme je suis, et souffrant d'une rétention d'urine qui ne -me laisse pas un moment de repos. - -A ces mots le pauvre homme se remit à pleurer de plus belle, et Sancho -en eut tant de compassion, qu'il tira de sa poche une pièce de quatre -réaux et la lui donna. - -Passant à un autre, don Quichotte lui demanda quel était son crime. Le -forçat répondit d'un ton non moins dégagé que ses camarades. - -Je m'en vais aux galères pour avoir trop folâtré avec deux de mes -cousines germaines, et même avec deux autres cousines qui n'étaient pas -les miennes. Bref, nous avons joué ensemble aux jeux innocents, et il -s'en est suivi un accroissement de famille tellement embrouillé que le -plus habile généalogiste aurait peine à s'y reconnaître. J'ai été -convaincu par preuves et témoignages. Les protections me manquant, -l'argent aussi, je me suis vu sur le point de mourir d'un mal de gorge; -cependant je n'ai été condamné qu'à six ans de galères: aussi n'en ai-je -point appelé, crainte de pis. J'ai mérité ma peine; mais je me sens -jeune, la vie est longue, et avec le temps on vient à bout de tout. -Maintenant, seigneur, si Votre Grâce veut secourir les pauvres gens, -qu'elle le fasse promptement. Dieu la récompensera dans le ciel, et -nous le prierons ici-bas pour qu'il vous donne santé aussi bonne et vie -aussi longue que vous le méritez. - -Ce dernier portait un habit d'étudiant, et un des gardes dit que c'était -un beau parleur qui savait son latin. - -Derrière tous ceux-là venait un homme d'environ trente ans, bien fait et -de bonne mine, si ce n'est qu'il louchait d'un oeil; il était autrement -attaché que les autres, car il portait au pied une chaîne si longue -qu'elle lui entourait tout le corps, puis deux anneaux de fer au cou, -l'un rivé à la chaîne, et l'autre de ceux qu'on appelle PIED D'AMI, d'où -descendaient deux branches allant jusqu'à la ceinture, et aboutissant à -deux menottes qui lui serraient si bien les bras, qu'il ne pouvait -porter les mains à sa bouche, ni baisser la tête jusqu'à ses mains. Don -Quichotte demanda pourquoi celui-là était plus maltraité que les autres. - -Parce qu'à lui seul il est plus criminel que tous les autres ensemble, -répondit le garde; il est si hardi et si rusé, que même en cet état nous -craignons qu'il ne nous échappe. - -Quel crime a-t-il donc commis, s'il n'a point mérité la mort? dit don -Quichotte. - -Il est condamné aux galères pour dix ans, reprit le commissaire, ce qui -équivaut à la mort civile. Au reste, il vous suffira de savoir que cet -honnête homme est le fameux Ginez de Passamont, autrement appelé -Ginesille de Parapilla. - -Doucement, s'il vous plaît, seigneur commissaire, interrompit le forçat, -et n'épiloguons point sur nos noms et surnoms; je m'appelle Ginez et non -pas Ginesille; Passamont est mon nom de famille, et point du tout -Parapilla, comme il vous plaît de m'appeler. Que chacun à la ronde -s'examine, et, quand on aura fait le tour, ce ne sera pas temps perdu. - -Tais-toi, maître larron, dit le commissaire. - -L'homme va comme il plaît à Dieu, repartit Passamont; mais un jour on -saura si je m'appelle ou non Ginesille de Parapilla. - -N'est-ce pas ainsi qu'on t'appelle, imposteur? dit le garde. - -C'est vrai, répondit Ginez; mais je ferai en sorte qu'on ne me donne -plus ce nom, ou je m'arracherai la barbe jusqu'au dernier poil. Seigneur -chevalier, dit-il en s'adressant à don Quichotte, si vous voulez nous -donner quelque chose, faites-le promptement, et allez-vous-en en la -garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain commencent à -nous ennuyer; s'il vous plaît de connaître la mienne, sachez que je suis -Ginez de Passamont, dont l'histoire est écrite par les cinq doigts de -cette main. - -Il dit vrai, ajouta le commissaire; lui-même a écrit son histoire, et -l'on dit même que c'est un morceau fort curieux; mais il a laissé le -livre en gage dans la prison pour deux cents réaux. - -J'espère bien le retirer, reprit Passamont, fût-il engagé pour deux -cents ducats. - -Est-il donc si parfait? demanda don Quichotte. - -Si parfait, répondit Passamont, qu'il fera la barbe à Lazarille de -Tormes, et à tous les livres de cette espèce, écrits ou à écrire. Tout -ce que je puis vous dire, c'est qu'il contient des vérités si utiles et -si agréables, qu'il n'y a fables qui les vaillent. - -Et quel titre porte votre livre? poursuivit don Quichotte. - -_Vie de Ginez de Passamont_, répondit le forçat. - -Est-il achevé? dit notre héros. - -Achevé, répliqua Ginez, autant qu'il peut l'être jusqu'à cette heure où -je n'ai pas achevé de vivre. Il commence du jour où je suis né, et -s'arrête à cette nouvelle fois que je vais aux galères. - -Vous y avez donc été déjà? demanda don Quichotte. - -J'y ai passé quatre ans pour le service de Dieu et du roi, répondit -Ginez; et je connais le goût du biscuit et du nerf de boeuf. Au reste, -cela ne me fâche pas autant qu'on le croit d'y retourner, parce que là -du moins je pourrai achever mon livre, et que j'ai encore une foule de -bonnes choses à dire. Dans les galères d'Espagne, on a beaucoup de -loisir, et il ne m'en faudra guère, car ce qui me reste à ajouter, je le -sais par coeur. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Tour à tour visant l'un, visant l'autre (p. 106).] - -Tu as de l'esprit, dit don Quichotte. - -Et du malheur, repartit Ginez; car le malheur poursuit toujours -l'esprit. - -Il poursuit les scélérats, interrompit le commissaire. - -Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, de parler plus doux, répliqua -Passamont; messeigneurs nos juges ne vous ont pas mis en main cette -verge noire pour maltraiter les pauvres gens qui sont ici, mais pour les -conduire où le roi a besoin d'eux. Sinon et par la vie de... Mais -suffit; que chacun se taise, vive bien et parle mieux encore... -Poursuivons notre chemin, car voilà assez de fadaises comme cela. - -A ces mots, le commissaire leva sa baguette sur Passamont, pour lui -donner la réponse à ses menaces; mais don Quichotte, se jetant -au-devant, le pria de ne pas le maltraiter. - -Encore est-il juste, dit-il, que celui qui a les bras si bien liés ait -au moins la langue un peu libre. Puis, se tournant vers les forçats: Mes -frères, ajouta-t-il, de ce que je viens d'entendre il résulte clairement -pour moi que bien qu'on vous ait punis pour vos fautes, la peine que -vous allez subir est fort peu de votre goût, et que vous allez aux -galères tout à fait contre votre gré. Or, comme le peu de courage que -l'un a montré à la question, le manque d'argent chez l'autre, et surtout -l'erreur et la passion des juges, qui vont si vite en besogne, ont pu -vous mettre dans le triste état où je vous vois, je pense que c'est ici -le cas de montrer pourquoi le ciel m'a fait naître, et m'a inspiré le -noble dessein d'embrasser cette profession de chevalier errant dans -laquelle j'ai fait voeu de secourir les malheureux et de protéger les -petits contre l'oppression des grands. Mais comme aussi dans ce qu'on -veut obtenir la sagesse conseille de recourir à la persuasion plutôt -qu'à la violence, je prie le seigneur commissaire et vos gardiens de -vous ôter vos fers et de vous laisser aller en paix: assez d'autres se -trouveront pour servir le roi quand l'occasion s'en présentera, et -c'est, à vrai dire, une chose monstrueuse de rendre esclaves des hommes -que Dieu et la nature ont créés libres. D'ailleurs, continua-t-il en -s'adressant au commissaire et aux gardes, ces gens-là ne vous ont fait -aucune offense; eh bien, que chacun reste avec son péché, et puisqu'il y -a un Dieu là-haut qui prend soin de châtier les méchants quand ils ne -veulent pas se corriger, il n'est pas bien que des gens d'honneur se -fassent les bourreaux des autres hommes. Je vous demande cela avec calme -et douceur, afin que, si vous me l'accordez, j'aie à vous en remercier: -autrement, cette lance et cette épée, secondant la vigueur de mon bras -sauront bien l'obtenir par la force. - -Admirable conclusion! repartit le commissaire; par ma foi, voilà qui est -plaisant: nous demander la liberté des forçats du roi; comme si nous -avions le pouvoir de les délivrer, ou que vous eussiez celui de nous y -contraindre! Seigneur, continuez votre route, et redressez un peu le -bassin que vous portez sur la tête, sans vous inquiéter de savoir si -notre chat n'a que trois pattes. - -C'est vous, qui êtes le rat, le chat, et le goujat! s'écria don -Quichotte; en même temps il s'élança avec tant de furie sur le -commissaire, qu'avant de s'être mis en défense, celui-ci fut renversé -par terre dangereusement blessé d'un coup de lance. - -Surpris d'une attaque si inattendue, les autres gardes ne tardèrent pas -à se remettre, et tous alors, les uns avec leurs épées, les autres avec -leurs piques, commencèrent à attaquer notre héros, qui s'en serait fort -mal trouvé si les forçats, voyant une belle occasion de reprendre la -clef des champs, n'eussent cherché à en profiter pour rompre leurs -chaînes. La confusion devint si grande, que, tantôt courant aux forçats -qui se déliaient, tantôt ripostant à don Quichotte qui ne leur donnait -point de trêve, les gardes ne firent rien qui vaille. De son côté, -Sancho s'empressa d'aider Ginez de Passamont à rompre sa chaîne, lequel -ne fut pas plutôt libre qu'il fondit sur le commissaire, lui arracha son -arquebuse, et tour à tour visant l'un, visant l'autre, sans tirer -jamais, sut montrer tant d'audace et de résolution, que, ses compagnons -le secondant à coups de pierres, les gardes prirent la fuite et -abandonnèrent le champ de bataille. - -Sancho s'affligea fort de ce bel exploit, se doutant bien que ceux qui -se sauvaient à toutes jambes allaient prévenir la Sainte-Hermandad, et -chercher main-forte, afin de se mettre à la poursuite des coupables. -Dans cette appréhension, il conjura son maître de s'éloigner au plus -vite du grand chemin et de se réfugier dans la sierra qui était proche. - -C'est fort bien, reprit don Quichotte; mais, pour l'heure, je sais, moi, -ce qu'il convient de faire avant tout. A sa voix, les forçats, qui -couraient pêle-mêle, et qui venaient de dépouiller le commissaire -jusqu'à la peau, s'approchèrent pour savoir ce que voulait notre héros; -Des hommes bien nés comme vous l'êtes, leur dit-il, doivent se montrer -reconnaissants des services qu'ils ont reçus; et de tous les vices -l'ingratitude, vous le savez, est celui que Dieu punit le plus -sévèrement. Aussi, d'après ce que je viens de faire pour vous, persuadé -que je n'ai pas obligé des ingrats, je ne demande en retour qu'une seule -chose: c'est que, chargés de cette même chaîne dont je vous ai délivrés, -vous vous mettiez immédiatement en chemin pour la cité du Toboso. Là, -vous présentant devant madame Dulcinée, vous lui direz que son esclave, -le chevalier de la Triste-Figure lui envoie ses compliments, et vous lui -raconterez mot pour mot ce que je viens de faire pour votre délivrance. -Cela fait, allez où il vous plaira. - -A ce discours, Ginez de Passamont, prenant la parole, répondit au nom de -ses camarades: Seigneur chevalier notre libérateur, ce que désire Votre -Grâce est impossible, et nous n'oserions nous montrer ensemble le long -des grands chemins; il faut, au contraire, nous séparer au plus vite, -afin de ne plus retomber entre les mains de la Sainte-Hermandad, qui, -sans aucun doute, va envoyer à notre poursuite. Ce que doit faire Votre -Grâce, et ce qui me paraît juste qu'elle fasse, c'est de commuer le -tribut que nous devons à madame Dulcinée du Toboso en une certaine -quantité d'_Ave Maria_ et de _Credo_, que nous dirons à son intention. -Voilà du moins une pénitence que nous pourrons accomplir facilement, de -nuit comme de jour, en marche ou au repos. Mais penser que de gaieté de -coeur nous allions retourner aux marmites d'Égypte, c'est-à-dire -reprendre notre chaîne, autant vouloir qu'il soit jour en pleine nuit. -Nous demander semblable folie, c'est demander des poires à l'ormeau. - -Eh bien, don fils de gueuse, don Ginez ou Ginesille de Paropillo, car -peu m'importe comment on t'appelle, s'écria don Quichotte enflammé de -colère, je jure Dieu que seul de tes compagnons tu iras chargé de la -chaîne que je t'ai ôtée, et de tout le bagage que tu avais sur ton noble -corps. - -Peu endurant de sa nature, Passamont, qui n'en était plus à s'apercevoir -que notre héros avait la cervelle endommagée d'après ce qu'il venait de -faire, se voyant traité si cavalièrement, fit un signe à ses compagnons. -Ceux-ci, s'éloignant aussitôt, se mirent à faire pleuvoir sur don -Quichotte une telle grêle de pierres qu'il ne pouvait suffire à les -parer avec sa rondache. Quant au pauvre Rossinante, il se souciait -aussi peu de l'éperon que s'il eût été de bronze. Sancho s'abrita -derrière son âne, et par ce moyen évita la tempête; mais son maître ne -put si bien s'en garantir qu'il ne reçût à travers les reins je ne sais -combien de cailloux qui le jetèrent par terre. L'étudiant fondit sur -lui, et lui arrachant le bassin qu'il portait sur la tête, il lui en -donna plusieurs coups sur les épaules; après quoi frappant cinq ou six -fois le prétendu armet contre le sol, il le mit en pièces. Les forçats -enlevèrent au chevalier une casaque qu'il portait par-dessus ses armes, -et ils lui auraient ôté jusqu'à ses chausses, si ses genouillères ne les -en eussent empêchés. Pour ne pas laisser l'ouvrage imparfait, ils -débarrassèrent Sancho de son manteau, et le laissèrent en justaucorps, -après quoi ils partagèrent entre eux les dépouilles du combat; puis -chacun tira de son côté, plus curieux d'éviter la Sainte-Hermandad que -de faire connaissance avec la princesse du Toboso. - -L'âne, Rossinante, Sancho et don Quichotte, demeurèrent seuls sur le -champ de bataille: l'âne, la tête baissée, et secouant de temps en temps -les oreilles, comme si la pluie de cailloux durait encore; Rossinante, -étendu près de son maître; Sancho en manches de chemise, et tremblant à -la seule pensée de la Sainte-Hermandad; don Quichotte enfin, l'âme -navrée d'avoir été mis en ce piteux état par ceux-là même à qui il -venait de rendre un si grand service. - - - - -CHAPITRE XXIII - -DE CE QUI ARRIVA AU FAMEUX DON QUICHOTTE DANS LA SIERRA MORENA, ET DE -L'UNE DES PLUS RARES AVENTURES QUE MENTIONNE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE - - -En se voyant traité si indignement, don Quichotte ne put s'empêcher de -dire à son écuyer: Sancho, j'ai toujours entendu dire que faire du bien -aux méchants, c'était porter de l'eau à la mer; si je t'avais écouté, -j'aurais évité cette mésaventure: mais enfin ce qui est fait est fait; -prenons patience, et que l'expérience nous profite pour l'avenir. - -Vous profiterez de l'expérience comme je deviendrai Turc, répondit -Sancho; vous dites que si vous m'eussiez cru, vous pouviez éviter cette -mésaventure; eh bien, croyez-moi à cette heure, et vous en éviterez une -plus grande encore; car, en un mot comme en mille, je vous avertis que -la Sainte-Hermandad se moque de toutes vos chevaleries, et qu'elle ne -fait pas plus de cas de tous les chevaliers errants du monde que d'un -maravédis. Tenez, il me semble que j'entends déjà ses flèches me siffler -aux oreilles[42]. - - [42] La Sainte-Hermandad faisait tuer à coups de flèches les criminels - qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposés au gibet. - -Tu es un grand poltron, Sancho, reprit don Quichotte; cependant, afin -que tu ne dises pas que je suis un entêté et que je ne fais jamais ce -que tu me conseilles, je veux cette fois suivre ton avis, et m'éloigner -de ce danger que tu redoutes si fort; mais à une condition, c'est que, -ou mort ou vivant, tu ne diras jamais que je me suis esquivé par -crainte, mais seulement pour céder à ta prière et te faire plaisir. Si -tu dis le contraire, tu auras menti; et aujourd'hui comme alors, alors -comme aujourd'hui, je te donne un démenti, et dis que tu mens, et -mentiras toutes les fois que tu diras ou penseras pareille chose. Pas un -mot, je te prie; car la seule idée que je tourne le dos à un péril, -quelque grand qu'il puisse être, me donne envie de demeurer ici, et d'y -attendre de pied ferme, non-seulement la Sainte-Hermandad, mais encore -les douze tribus d'Israël, les sept frères Machabées, Castor et Pollux, -et tous les frères et confréries du monde. - -Se retirer n'est pas fuir, dit Sancho; et attendre n'est pas sagesse, -quand le péril dépasse l'espérance et les forces. Un homme sage doit se -conserver aujourd'hui pour demain, sans aventurer tout en un jour. -Sachez que tout rustre et vilain que je suis, j'ai pourtant quelque idée -de ce qu'on appelle se bien gouverner. Ne vous repentez donc point de -suivre mon conseil: tâchez seulement de monter sur Rossinante, sinon je -vous aiderai, et suivez-moi, car quelque chose me dit qu'à cette heure, -nous avons plus besoin de nos pieds que de nos mains. - -Don Quichotte remonta à cheval sans dire mot, et Sancho prenant les -devants sur son âne, ils entrèrent dans la sierra qui se trouvait -proche. L'intention de l'écuyer était de traverser toute cette chaîne de -montagnes, et d'aller déboucher au Viso ou bien à Almodovar del Campo, -après s'être cachés quelques jours dans ces solitudes pour échapper à la -Sainte-Hermandad, dans le cas où elle se mettrait à leur poursuite. Ce -qui le fortifiait dans ce dessein, c'était de voir que le sac aux -provisions que portait le grison avait échappé aux mains des forçats, -chose qui tenait du miracle, tant ces honnêtes gens avaient bien fureté -et enlevé tout ce qui était à leur convenance. - -Nos deux voyageurs arrivèrent cette nuit même au milieu de la _Sierra -Morena_ ou montagne Noire, et dans l'endroit le plus désert. Sancho -conseilla à son maître d'y faire halte pendant quelques jours, -c'est-à-dire tant que dureraient leurs provisions. Ils commencèrent par -s'établir entre deux roches, au milieu de quelques grands liéges. Mais -la fortune, qui, selon l'opinion de ceux que n'éclaire pas la vraie foi, -ordonne et règle toutes choses à sa fantaisie, voulut que Ginez de -Passamont, ce forçat que la générosité et la folie de notre chevalier -avaient tiré de la chaîne, fuyant de son côté la Sainte-Hermandad qu'il -redoutait avec juste raison, eût la pensée de venir chercher un asile -dans ces montagnes, et qu'il s'arrêtât précisément au même endroit où -étaient don Quichotte et Sancho. Il ne les eut pas plus tôt reconnus à -leurs discours, qu'il les laissa s'endormir paisiblement; et, comme les -méchants sont ingrats, et que la nécessité n'a pas de loi, Ginez, qui ne -brillait pas par la reconnaissance, résolut, pendant leur sommeil, de -dérober l'âne de Sancho, préférablement à Rossinante, qui lui parut de -mince ressource, soit pour le mettre en gage, soit pour le vendre. Et -avant le jour, l'insigne vaurien, monté sur le grison, était déjà trop -loin pour qu'on pût le rattraper. - -[Illustration: Puis chacun tira de son côté (p. 107).] - -Quand l'aurore avec sa face riante vint réjouir et embellir la terre, ce -fut pour attrister le pauvre Sancho. Dès qu'il s'aperçut de la -disparition de son âne, il se mit à pousser les plus tristes -lamentations, tellement que ses sanglots réveillèrent don Quichotte qui -l'entendit pleurer en disant: O fils de mes entrailles, né dans ma -propre maison, jouet de mes enfants, délices de ma femme, envie de mes -voisins, compagnon de mes travaux, et finalement nourricier de la moitié -de ma personne, puisque, avec les quelques maravédis que tu gagnais par -jour, je subvenais à la moitié de ma dépense! - -Don Quichotte, devinant le sujet de la douleur de Sancho, entreprit de -le consoler par les meilleurs raisonnements qu'il put trouver sur les -disgrâces de cette vie; mais il n'y parvint réellement qu'après avoir -promis de lui donner une lettre de change de trois ânons, à prendre sur -cinq qu'il avait laissés dans son écurie. Aussitôt Sancho arrêta ses -soupirs, calma ses sanglots, sécha ses larmes, et remercia son seigneur -de la faveur qu'il lui accordait. - -En pénétrant dans ces montagnes qui lui promettaient les aventures qu'il -cherchait sans relâche, notre héros avait senti son coeur bondir de -joie. Il repassait dans sa mémoire les merveilleux événements qui -étaient arrivés aux chevaliers errants en de semblables lieux, et ces -pensées le transportaient et l'absorbaient à tel point, qu'il en -oubliait le monde entier. Quant à Sancho, depuis qu'il croyait cheminer -en lieu sûr, il ne songeait plus qu'à restaurer son estomac avec les -restes du butin enlevé aux prêtres du convoi. Chargé de ce qu'aurait dû -porter le grison, il cheminait à petits pas, tirant du sac à chaque -instant de quoi remplir son ventre, sans nul souci des aventures, et -n'en imaginant point de plus heureuse que celle-là. - -En ce moment il leva les yeux, et, voyant son maître s'arrêter, il -accourut pour en savoir la cause. En approchant, il reconnut que don -Quichotte remuait avec le bout de sa lance un coussin et une valise -attachés ensemble, tous deux en lambeaux et à demi pourris, mais si -pesants qu'il fallut que Sancho aidât à les soulever. Son maître lui -ayant dit d'examiner ce que ce pouvait être, il s'empressa d'obéir, et -quoique la valise fût fermée, il put facilement voir par les trous ce -qu'elle contenait. Il en tira quatre chemises de toile de Hollande -très-fine, d'autres hardes aussi propres qu'élégantes, et enfin une -certaine quantité d'écus d'or renfermés dans un mouchoir. - -A cette vue, il s'écria: Béni soit le ciel, qui enfin nous envoie une si -heureuse aventure. En poursuivant l'examen, il trouva un livre de -souvenirs richement relié. - -Je retiens cela, dit don Quichotte; quant à l'argent, tu peux le -prendre. - -Grand merci, seigneur, répondit Sancho en lui baisant les mains; et il -mit les hardes et l'argent dans son bissac. - -Il faut, dit don Quichotte, que quelque voyageur se soit égaré dans ces -montagnes, où des voleurs l'auront assassiné et seront venus l'enterrer -en cet endroit. - -Vous n'y êtes pas, seigneur, répondit Sancho: si c'étaient des voleurs, -ils auraient pris l'argent. - -Tu as raison, dit don Quichotte, et je ne devine pas ce que cela peut -être. Mais, attends; dans ce livre se trouve sans doute quelque -écriture qui nous apprendra ce que nous cherchons. - -En même temps, notre héros l'ouvrit, et il y trouva le brouillon d'un -sonnet qu'il lut à haute voix, afin que Sancho l'entendît: - - - Comme Amour est sans yeux, il est sans connaissance; - Oui, c'est un dieu bizarre et plein de cruauté, - Qui condamne au hasard et sans nulle équité; - Ou le mal que je souffre excède sa sentence. - - Mais si l'Amour est dieu, c'est une conséquence, - Qu'il voit tout, connaît tout, et c'est impiété - D'accuser de rigueur une divinité: - D'où viennent donc mes maux, et qui fait ma souffrance? - - Philis, ce n'est pas vous; un si noble sujet - Ne peut jamais causer un aussi triste effet; - Et ce n'est pas du ciel que mon malheur procède. - - Je vois qu'il faut mourir dans ce trouble confus. - Comment guérir de maux qui nous sont inconnus? - Un miracle peut seul en donner le remède. - - -Cette chanson-là ne nous apprend rien, dit Sancho, à moins que par ce -fil dont elle parle nous ne tenions le peloton de toute l'aventure. - -De quel fil parles-tu? demanda don Quichotte. - -Il me semble que Votre Grâce a parlé de fil, répondit Sancho. - -J'ai parlé de Philis, reprit don Quichotte; et ce nom doit être celui de -la dame dont se plaint l'auteur de ce sonnet. Certes, le poëte n'est pas -des moindres, ou je n'entends rien au métier. - -Comment! dit Sancho, est-ce que Votre Grâce se connaît aussi à composer -des vers? - -Mieux que tu ne penses, répondit don Quichotte, et bientôt tu le verras -quand je t'aurai donné une lettre toute en vers pour porter à Dulcinée -du Toboso. Apprends, Sancho, que les chevaliers errants du temps passé -étaient, la plupart du moins, poëtes et musiciens; car ces talents, ou -pour mieux dire, ces dons du ciel, sont le lot ordinaire des amoureux -errants. Malgré cela, il faut convenir que dans leurs poésies les -anciens chevaliers ont plus de vigueur que de délicatesse. - -Lisez toujours, seigneur, dit Sancho, peut-être trouverons-nous ce que -nous cherchons. - -Don Quichotte tourna le feuillet: Ceci est de la prose, dit-il, et -ressemble à une lettre. - -A une lettre missive? demanda Sancho. - -Par ma foi, le début ferait croire à une lettre d'amour, répondit don -Quichotte. - -Eh bien, que Votre Grâce ait la bonté de lire tout haut; j'aime -infiniment ces sortes de lettres et tout ce qui est dans ce genre. - -Volontiers, dit don Quichotte; et il lut ce qui suit: - - «La fausseté de tes promesses et la certitude de mon malheur me - conduisent en un lieu d'où tu apprendras plus tôt la nouvelle de ma - mort que l'expression de mes plaintes. Tu m'as trahi, ingrate, pour un - plus riche, mais non pour un meilleur que moi; car si la vertu était - estimée à l'égal de la richesse, je n'envierais pas le bonheur - d'autrui, et je ne pleurerais pas mon propre malheur. Ce qu'a fait - naître ta beauté, ton inconstance l'a détruit: par l'une tu me parus - un ange, mais l'autre m'a prouvé que tu n'étais qu'une femme. Adieu. - Vis en paix, toi qui me fais une guerre si cruelle. Fasse le ciel que - la perfidie de ton époux ne te soit jamais connue, afin que, venant à - te repentir de ta trahison, je ne sois point forcé de venger nos - déplaisirs communs sur un homme que tu es désormais tenue de - respecter.» - -Voilà qui nous en apprend encore moins que les vers, dit don Quichotte, -si ce n'est pourtant que celui qui a écrit cette lettre est un amant -trahi; et continuant de feuilleter le livre de poche, il trouva qu'il ne -contenait que des plaintes, des reproches, des lamentations, puis des -dédains et des faveurs, les unes exhalées avec enthousiasme, les autres -amèrement déplorés. - -Pendant que don Quichotte feuilletait le livre de poche, Sancho -revisitait la valise, sans y laisser non plus que dans le coussin, un -repli qu'il ne fouillât, une couture qu'il ne rompit, un flocon de laine -qu'il ne triât soigneusement, tant il était en goût, depuis la -découverte des écus d'or, dont il avait trouvé plus d'une centaine. -Cette récompense de toutes ses mésaventures lui parut satisfaisante, et -à ce prix il en eût voulu autant tous les mois. - -Notre chevalier avait grande envie de connaître le maître de la valise, -conjecturant par le sonnet et la lettre, par la quantité d'écus d'or et -la finesse du linge, qu'elle devait appartenir à un amoureux de bonne -maison, réduit au désespoir par les cruautés de sa dame. Mais, comme -dans ces lieux déserts il n'apercevait personne de qui il pût recueillir -quelque information, il se décida à passer outre, se laissant aller au -gré de Rossinante, qui marchait tant bien que mal à travers ces roches -hérissées de ronces et d'épines. - -Tandis qu'il cheminait ainsi, espérant toujours qu'en cet endroit âpre -et sauvage viendrait enfin s'offrir à lui quelque aventure -extraordinaire, il aperçut tout à coup, au sommet d'une montagne, un -homme courant avec une légèreté surprenante de rocher en rocher. Il crut -reconnaître que cet homme était presque sans vêtements, qu'il avait la -tête nue, les cheveux en désordre, la barbe noire et touffue, les pieds -sans chaussure, et qu'il portait un pourpoint qui semblait de velours -jaune, mais tellement en lambeaux, que la chair paraissait en plusieurs -endroits. Bien que cet homme eût passé avec la rapidité de l'éclair, -tout cela fut remarqué par don Quichotte, qui fit ses efforts pour le -suivre; mais il n'était pas donné aux faibles jarrets du flegmatique -Rossinante de courir sur un terrain aussi accidenté. S'imaginant que ce -devait être le maître de la valise, notre héros résolut de se mettre à -sa recherche, dût-il, pour l'atteindre, errer une année entière dans ces -solitudes. Il ordonna à Sancho de parcourir un côté de la montagne, -pendant que lui-même irait du côté opposé. - -Cela m'est impossible, répondit Sancho, car dès que je quitte tant soit -peu Votre Grâce, la peur s'empare de moi et vient m'assaillir avec -toutes sortes de visions. Aussi soyez assuré que dorénavant je ne -m'éloignerai pas de vous, fût-ce d'un demi-pied. - -J'y consens, dit don Quichotte, et je suis bien aise de voir la -confiance que tu as en ma valeur: sois certain qu'elle ne te faillira -pas, quand même l'âme viendrait à te manquer au corps. Suis-moi donc pas -à pas, les yeux grands ouverts; nous ferons le tour de cette montagne, -et peut-être rencontrerons-nous le maître de cette valise, car c'est lui -sans doute que nous avons vu passer si rapidement. - -Ne serait-il pas mieux de ne le point chercher? reprit Sancho; si nous -le trouvons, et que l'argent soit à lui, il est clair que je suis obligé -de le restituer. Vous le voyez, cette recherche ne peut être d'aucune -utilité, et mieux vaut posséder cet argent de bonne foi, jusqu'à ce que -le hasard nous en fasse découvrir le véritable propriétaire. Oh! alors, -si l'argent est parti, le roi m'en fera quitte. - -Tu te trompes en cela, Sancho, dit don Quichotte; dès qu'un seul instant -nous pouvons supposer que cet homme est le maître de cet argent, notre -devoir est de le chercher sans relâche pour lui faire restitution; car -la seule présomption qu'il peut l'être équivaut pour nous à la certitude -qu'il l'est réellement et nous en fait responsables. Ainsi donc, que -cette recherche ne te donne point de chagrin; quant à moi, il me semble -que je serai déchargé d'un grand fardeau si je peux réussir à rencontrer -cet inconnu. - -En disant cela il piqua Rossinante, et Sancho le suivit à pied, toujours -portant la charge de l'âne, grâce à Ginez de Passamont. - -Après avoir longtemps fouillé toute la montagne, ils arrivèrent au bord -d'un ruisseau, où ils rencontrèrent le cadavre d'une mule ayant encore -sa selle et sa bride et à demi mangée des corbeaux et des loups. Cela -les confirma dans l'idée que l'homme qui fuyait était le maître de la -valise et de la mule. Pendant qu'ils la considéraient, un coup de -sifflet pareil à celui d'un berger qui rassemble son troupeau se fit -entendre; aussitôt ils aperçurent sur la gauche une grande quantité de -chèvres, et plus loin un vieux pâtre qui les gardait. Don Quichotte -élevant la voix pria cet homme de descendre, lequel tout surpris leur -demanda comment ils avaient pu pénétrer dans un endroit si sauvage, -connu seulement des chèvres et des loups. - -Descendez, lui cria Sancho; nous vous en rendrons compte. - -Le chevrier descendit. Je gage, seigneur, dit-il en arrivant auprès de -don Quichotte, que vous regardiez cette mule étendue dans le ravin. Il y -a, sans mentir, six mois qu'elle est à la même place; mais, dites-moi, -n'avez-vous point rencontré son maître? - -Nous n'avons rien rencontré, répondit don Quichotte, si ce n'est un -coussin et une petite valise à quelques pas d'ici. - -Je l'ai trouvée aussi, dit le chevrier, et, comme vous, je me suis bien -gardé d'y toucher; je n'ai pas seulement voulu en approcher, de peur de -quelque surprise, et peut-être de me voir accuser de larcin; car le -diable est subtil, et souvent il met sur notre chemin des choses qui -nous font broncher sans savoir ni pourquoi ni comment. - -Voilà justement ce que je disais, repartit Sancho; moi aussi j'ai trouvé -la valise, sans vouloir en approcher d'un jet de pierre. Je l'ai laissée -là-bas, qu'elle y demeure; je n'aime pas à attacher des grelots aux -chiens. - -Savez-vous, bonhomme, quel est le maître de ces objets? reprit don -Quichotte en s'adressant au chevrier. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il aperçut au sommet d'une montagne un homme courant de rocher en -rocher (p. 111).] - -Tout ce que je sais, répondit celui-ci, c'est qu'il y a environ six -mois, un jeune homme de belle taille et de bonne façon, monté sur la -même mule que vous voyez, mais qui alors était en vie, avec le coussin -et la valise que vous dites avoir trouvés et n'avoir point touchés, -arriva à des huttes qui sont à trois lieues d'ici, demandant quel était -l'endroit le plus désert de ces montagnes. Nous lui répondîmes que -c'était celui où nous sommes en ce moment; cela est si vrai qu'en -s'avançant à une demi-lieue plus loin, on aurait bien de la peine à en -sortir; aussi suis-je étonné de voir que vous ayez pu pénétrer -jusqu'ici, car il n'y a ni chemin ni sentier qui y conduise. Ce jeune -homme n'eut pas plus tôt entendu notre réponse, qu'il tourna bride et -prit la direction que nous lui avions indiquée, nous laissant tout -surpris de l'empressement qu'il mettait à s'enfoncer dans ce désert. -Depuis, personne ne l'avait revu, quand un jour il rencontra un de nos -pâtres, sur lequel il se jeta comme un furieux en l'accablant de coups; -courant ensuite aux provisions qui étaient là sur un âne, il s'empara du -pain et du fromage qui s'y trouvaient, puis disparut plus agile qu'un -daim. Quand nous apprîmes cette aventure, nous nous mîmes, quelques -chevriers et moi, à le chercher; et après avoir fouillé longtemps les -endroits les plus épais, nous le trouvâmes, enfin, caché dans le tronc -d'un gros liége. - -Il s'avança vers nous avec douceur, mais le visage si altéré et si brûlé -du soleil, que sans ses habits, qui déjà étaient en lambeaux, nous -aurions eu de la peine à le reconnaître. Il nous salua courtoisement; -et, en quelques mots bien tournés, il nous dit de ne pas nous étonner de -le voir agir de la sorte, qu'il fallait que cela fût ainsi pour -accomplir une pénitence qu'on lui avait imposée. Nous le priâmes de nous -dire qui il était, mais il s'y refusa obstinément. Nous lui demandâmes -d'indiquer l'endroit où nous pourrions le retrouver afin de lui donner, -quand il en aurait besoin, la nourriture dont il ne pouvait se passer, -l'assurant que ce serait de bon coeur; ou que, tout au moins, il vînt la -demander sans la prendre de force. Il nous remercia, s'excusa de ses -violences passées, nous promettant de demander à l'avenir, pour l'amour -de Dieu et sans violenter personne, ce qui lui serait nécessaire. Quant -à son habitation, il n'avait point de retraite fixe, il s'arrêtait, -dit-il, là où la nuit le surprenait. - -Après ces demandes et ces réponses, il se mit à pleurer si amèrement -qu'il eût fallu être de bronze pour ne pas en avoir pitié, nous autres -surtout qui le trouvions dans un état si différent de celui où nous -l'avions vu pour la première fois; car, je vous l'ai dit, c'était un -beau jeune homme, de fort bonne mine, qui avait de l'esprit, et -paraissait plein de sens; et tout cela réuni nous fit croire qu'il était -de bonne maison et richement élevé. Tout à coup, au milieu de la -conversation, le voilà qui s'arrête, devient muet, et demeure longtemps -les yeux cloués en terre, pendant que nous étions là étonnés, inquiets -attendant à quoi aboutirait cette extase, non sans éprouver beaucoup de -compassion d'un si triste état. En le voyant ouvrir de grands yeux sans -remuer les paupières, puis les fermer en serrant les lèvres et fronçant -les sourcils, nous reconnûmes sans peine qu'il était sujet à des accès -de folie. Nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve, car après s'être -roulé par terre, il se releva brusquement et tout aussitôt se précipita -sur l'un de nous avec une telle furie, que si nous ne l'eussions arraché -de ses mains, il le tuait à coups de poings et à coups de dents; en le -frappant il lui disait: Ah! traître don Fernand, c'est ici que tu me -payeras l'outrage que tu m'as fait: c'est ici que mes mains -t'arracheront ce lâche coeur qui recèle toutes les méchancetés du monde. -Il ajoutait encore mille autres injures, qui toutes tendaient à -reprocher à ce Fernand son parjure et sa trahison. Après quoi il -s'enfonça dans la montagne, courant avec une telle vitesse à travers les -buissons et sur ces rochers, qu'il nous fut impossible de le suivre. - -Cela nous a fait penser que sa folie le prenait par intervalles, et -qu'un homme, appelé don Fernand, lui avait causé un déplaisir si grand -qu'il en avait perdu la raison. Notre soupçon s'est confirmé quand nous -l'avons vu venir tantôt demander avec douceur à manger aux bergers, -tantôt prendre leurs provisions par force, selon qu'il est ou non dans -son bon sens. Aussi, poursuivit le chevrier, deux bergers de mes amis, -leurs valets et moi, nous avons résolu de chercher ce pauvre jeune homme -jusqu'à ce que nous l'ayons trouvé, pour l'amener de gré ou de force, à -Almodovar qui est à huit lieues d'ici, et le faire traiter s'il y a -remède à son mal, ou tout au moins apprendre qui il est, afin qu'on -puisse informer ses parents de son malheur. Voilà tout ce que je puis -répondre aux questions que vous m'avez faites; mais soyez certains que -celui que vous avez vu courir si rapidement, et presque nu, est le -véritable maître de la mule et de la valise que vous avez trouvées sur -votre chemin. - -Émerveillé du récit que le chevrier venait de lui faire, don Quichotte -n'en eut que plus d'envie de savoir quel était cet homme si cruellement -traité par le sort, et qu'il trouvait si fort à plaindre. Il s'affermit -donc dans la résolution de le chercher par toute la montagne, se -promettant de ne pas laisser un recoin sans le visiter. Mais la fortune -en ordonna mieux qu'il n'espérait, car au même instant, dans une -embrasure de rocher, le jeune homme parut, s'avançant vers eux, et -marmottant tout bas des paroles qu'ils ne pouvaient entendre. Son -vêtement était tel que nous l'avons dépeint; seulement, don Quichotte -reconnut, en s'approchant, que le pourpoint qu'il portait était parfumé -d'ambre, ce qui le confirma dans l'idée qu'il devait être de haute -condition. En les abordant, le jeune homme les salua d'une voix rauque -et brusque, quoique avec courtoisie. Notre héros lui rendit son salut, -et descendant de cheval s'avança avec empressement pour l'embrasser; -mais l'inconnu, après s'être laissé donner l'accolade, s'écartant un peu -et posant ses deux mains sur les épaules de don Quichotte, se mit à le -considérer de la tête aux pieds, comme s'il eût cherché à le -reconnaître, non moins surpris de la figure, de la taille et de l'armure -du chevalier, que celui-ci ne l'était de le voir lui-même en cet état. -Enfin le premier des deux qui parla fut l'inconnu, et il dit ce qu'on -verra dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XXIV - -OU SE CONTINUE L'AVENTURE DE LA SIERRA MORENA - - -L'histoire rapporte que don Quichotte écoutait avec une extrême -attention l'inconnu de la montagne, lequel, poursuivant l'entretien, lui -dit: Qui que vous soyez, seigneur, je vous rends grâces de la courtoisie -dont vous faites preuve envers moi, et je voudrais être en état de vous -témoigner autrement que par des paroles la reconnaissance que m'inspire -un si bon accueil; mais ma mauvaise fortune ne s'accorde pas avec mon -coeur, et pour reconnaître tant de bontés, il ne me reste que des désirs -impuissants. - -Les miens, répondit don Quichotte, sont tellement de vous servir, que -j'avais résolu de ne point quitter ces solitudes jusqu'à ce que je vous -eusse découvert, afin d'apprendre de votre bouche s'il y a quelque -remède aux déplaisirs qui vous font mener une si triste existence, et -afin de chercher à y mettre un terme à quelque prix que ce soit, fût-ce -au péril de ma propre vie. Dans le cas où vos malheurs seraient de ceux -qui ne souffrent pas de consolation, je venais du moins pour vous aider -à les supporter, en les partageant, et mêler mes larmes aux vôtres; car -c'est un adoucissement à nos disgrâces que de trouver des gens qui s'y -montrent sensibles. Si ma bonne intention vous paraît mériter quelque -retour, je vous supplie, par la courtoisie dont je vous vois rempli, je -vous conjure par ce que vous avez de plus cher, de me dire qui vous -êtes, et quel motif vous a fait choisir une existence si triste, si -sauvage et si différente de celle que vous devriez mener. Par l'ordre de -chevalerie que j'ai reçu quoique indigne, et par la profession que j'en -fais, je jure, si vous me montrez cette confiance, de vous rendre tous -les services qui seront en mon pouvoir, soit en apportant du remède à -vos malheurs, soit, comme je vous l'ai promis, en m'unissant à vous pour -les pleurer. - -En entendant parler de la sorte le chevalier de la Triste-Figure, -l'inconnu de la montagne se mit à le considérer de la tête aux pieds. -Après l'avoir longtemps envisagé en silence, il lui dit: Si l'on a -quelque nourriture à me donner, pour l'amour de Dieu qu'on me la donne, -après quoi je ferai ce que vous souhaitez de moi. Aussitôt Sancho tira -de son bissac, et le chevrier de sa panetière, de quoi apaiser la faim -du malheureux, qui se mit à manger comme un insensé, et avec tant de -précipitation, qu'un morceau n'attendait pas l'autre, et qu'il dévorait -plutôt qu'il ne mangeait. Après avoir apaisé sa faim, il se leva, et -faisant signe à don Quichotte et aux deux autres de le suivre, il les -conduisit au détour d'un rocher, dans une prairie qui était près de là. - -Quand on y fut arrivé, il s'assit sur l'herbe et chacun en fit autant; -puis s'étant placé à son gré, il commença ainsi: Si vous voulez que je -raconte en peu de mots l'histoire de mes malheurs, il faut me promettre -avant tout de ne pas m'interrompre, parce qu'une seule parole prononcée -mettrait fin à mon récit. (Ce préambule rappela à don Quichotte certaine -nuit où, faute par lui d'avoir noté avec exactitude le nombre des -chèvres qui passaient la rivière, Sancho ne put achever son conte.) Si -je prends cette précaution, ajouta l'inconnu, c'est afin de ne pas -m'arrêter trop longtemps sur mes disgrâces: les rappeler à ma mémoire ne -fait que les accroître, et toute question en allongerait le récit; du -reste, pour satisfaire complétement votre curiosité, je n'omettrai rien -d'important. - -Don Quichotte promit au nom de tous grande attention et silence absolu, -après quoi l'inconnu commença en ces termes: - -Je m'appelle Cardenio; mon pays est une des principales villes -d'Andalousie, ma race est noble, ma famille est riche; mais si grands -sont mes malheurs, que les richesses de mes parents n'y sauraient -apporter remède, car les dons de la fortune sont impuissants contre les -chagrins que le ciel nous envoie. Dans la même ville a pris naissance -une jeune fille d'une beauté incomparable, appelée Luscinde, noble, -riche autant que moi, mais moins constante que ne méritait l'honnêteté -de mes sentiments. Dès mes plus tendres années, j'aimai Luscinde, et -Luscinde m'aima avec cette sincérité qui accompagne toujours un âge -innocent. Nos parents connaissaient nos intentions, et ne s'y opposaient -point, parce qu'ils n'en redoutaient rien de fâcheux: l'égalité des -biens et de la naissance les aurait fait aisément consentir à notre -union. Cependant l'amour crût avec les années, et le père de Luscinde, -semblable à celui de cette Thisbé si célèbre chez les poëtes, croyant -ne pouvoir souffrir plus longtemps avec bienséance notre familiarité -habituelle, me fit interdire l'entrée de sa maison. Cette défense ne -servit qu'à irriter notre amour. On enchaîna notre langue, mais on ne -put arrêter nos plumes; et comme nous avions des voies sûres et aisées -pour nous écrire, nous le faisions à toute heure. Maintes fois j'envoyai -à Luscinde des chansons et de ces vers amoureux qu'inventent les amants -pour adoucir leurs peines. De son côté, Luscinde prenait tous les moyens -de me faire connaître la tendresse de ses sentiments. Nous soulagions -ainsi nos déplaisirs, et nous entretenions une passion violente. Enfin, -ne pouvant résister plus longtemps à l'envie de revoir Luscinde, je -résolus de la demander en mariage, et pour ne pas perdre un temps -précieux, je m'adressai moi-même à son père. Il me répondit qu'il était -sensible au désir que je montrais d'entrer dans sa famille, mais que -c'était à mon père à faire cette démarche, parce que si mon dessein -avait été formé sans son consentement, ou qu'il refusât de l'approuver, -Luscinde n'était pas faite pour être épousée clandestinement. Je le -remerciai de ses bonnes intentions en l'assurant que mon père viendrait -lui-même faire la demande. Aussitôt j'allai le trouver pour lui -découvrir mon dessein, et le prier de m'y aider s'il l'approuvait. - -Quand j'entrai dans sa chambre, il tenait à la main une lettre qu'il me -présenta avant que j'eusse ouvert la bouche. Vois, Cardenio, me dit-il, -l'honneur que le duc Ricardo veut te faire. Ce duc, vous le savez sans -doute, est un grand d'Espagne, dont les terres sont dans le meilleur -canton de l'Andalousie. Je lus la lettre, et la trouvai si obligeante, -que je crus, comme mon père, ne pas devoir refuser l'honneur qu'on nous -faisait à tous deux. Le duc priait mon père de me faire partir sans -délai, désirant me placer auprès de son fils aîné, non pas à titre de -serviteur, mais de compagnon; il se chargeait, disait-il, de me faire -un sort qui répondît à la bonne opinion qu'il avait de moi. Après avoir -lu, je restai muet, et je pensai perdre l'esprit quand mon père ajouta: -il faut que tu te tiennes prêt à partir, d'ici à deux jours; Cardenio, -rends grâces à Dieu de ce qu'il t'ouvre une carrière où tu trouveras -honneur et profit. Il joignit à ces paroles les conseils d'un père -prudent et sage. - -[Illustration: Don Quichotte élevant la voix pria le vieux pâtre de -descendre (p. 112).] - -La nuit qui précéda mon départ, je vis ma chère Luscinde, et lui appris -ce qui se passait. La veille, j'avais pris congé de son père, en le -suppliant de me conserver la bonne volonté qu'il m'avait témoignée, et -de différer de pourvoir sa fille jusqu'à mon retour. Il me le promit, et -Luscinde et moi nous nous séparâmes avec toute la douleur que peuvent -éprouver des amants tendres et passionnés. Après mille serments -réciproques, je partis, et bientôt j'arrivai chez le duc, qui me reçut -avec tant de marques de bienveillance que l'envie ne tarda pas à -s'éveiller, surtout parmi les anciens serviteurs de la maison, il leur -semblait que les marques d'intérêt qu'on m'accordait étaient à leur -détriment. Le seul qui parût satisfait de ma venue fut le second fils -du duc, appelé don Fernand, jeune homme aimable, gai, libéral et -amoureux. Il me prit bientôt en telle amitié, que tout le monde en était -jaloux, et comme entre amis il n'y a point de secrets, il me confiait -tous les siens, à ce point qu'il ne tarda pas à me mettre dans la -confidence d'une intrigue amoureuse qui l'occupait entièrement. - -Il aimait avec passion la fille d'un riche laboureur, vassal du duc son -père, jeune paysanne si belle, si spirituelle et si sage, qu'elle -faisait l'admiration de tous ceux qui la connaissaient. Tant de -perfections avaient tellement charmé l'esprit de don Fernand, que, -voyant l'impossibilité d'en faire sa maîtresse, il résolut d'en faire sa -femme. Touché de l'amitié qu'il me montrait, je crus devoir le détourner -de ce dessein, m'appuyant des raisons que je pus trouver; mais après -avoir reconnu l'inutilité de mes efforts, je pris la résolution d'en -avertir le duc. L'honneur m'imposait de lui révéler un projet si -contraire à la grandeur de sa maison. Don Fernand s'en douta, et il ne -songea qu'à me détourner de ma résolution en me faisant croire qu'il -n'en serait pas besoin. Pour le guérir de sa passion, il m'assura que le -meilleur moyen était de s'éloigner pendant quelque temps de celle qui en -était l'objet, et afin de motiver mon absence, ajouta-t-il, je dirai à -mon père que tous deux nous avons formé le projet de nous rendre dans -votre ville natale pour acheter des chevaux; c'est là en effet qu'on -trouve les plus renommés. Le désir de revoir Luscinde me fit approuver -son plan; je croyais que l'absence le guérirait, et je le pressai -d'exécuter ce projet. Mais, comme je l'ai su depuis, don Fernand n'avait -pensé à s'éloigner qu'après avoir abusé de la fille du laboureur, sous -le faux nom d'époux, et afin d'éviter le premier courroux de son père -quand il apprendrait sa faute. - -Or, comme chez la plupart des jeunes gens, l'amour n'est qu'un goût -passager, dont le plaisir est le but et qui s'éteint par la possession, -don Fernand n'eut pas plus tôt obtenu les faveurs de sa maîtresse qu'il -sentit son affection diminuer; ce grand feu s'éteignit, ses désirs se -refroidirent; et s'il avait d'abord feint de vouloir s'éloigner, il le -désirait véritablement alors. Le duc lui en accorda la permission, et -m'ordonna de l'accompagner. Nous vînmes donc chez mon père, où don -Fernand fut reçu comme une personne de sa qualité devait l'être par des -gens de la nôtre. Quant à moi, je courus chez Luscinde, qui m'accueillit -comme un amant qui lui était cher et dont elle connaissait la constance. -Après quelques jours passés à fêter don Fernand, je crus devoir à son -amitié la même confiance qu'il m'avait témoignée, et pour mon malheur -j'allai lui faire confidence de mon amour. Je lui vantai la beauté de -Luscinde, sa sagesse, son esprit; ce portrait lui inspira le désir de -connaître une personne ornée de si brillantes qualités; aussi, pour -satisfaire son impatience, un soir je la lui fis voir à une fenêtre -basse de sa maison, où nous nous entretenions souvent. Elle lui parut si -séduisante, qu'en un instant il oublia toutes les beautés qu'il avait -connues jusque-là. Il resta muet, absorbé, insensible; en un mot, il -devint épris d'amour au point que vous le verrez dans la suite. Pour -l'enflammer encore davantage, le hasard fit tomber entre ses mains un -billet de Luscinde, par lequel elle me pressait de faire parler à son -père et de hâter notre mariage; mais cela avec une si touchante pudeur -que don Fernand s'écria qu'en elle seule étaient réunis les charmes de -l'esprit et du corps qu'on trouve répartis entre les autres femmes. Ces -louanges, toutes méritées qu'elles étaient, me devinrent suspectes dans -sa bouche; je commençai à me cacher de lui; mais autant je prenais soin -de ne pas prononcer le nom de Luscinde, autant il se plaisait à m'en -entretenir. Sans cesse il m'en parlait, et il avait l'art de ramener sur -elle notre conversation. Cela me donnait de la jalousie, non que je -craignisse rien de Luscinde, dont je connaissais la constance et la -loyauté, mais j'appréhendais tout de ma mauvaise étoile, car les amants -sont rarement sans inquiétude. Sous prétexte que l'ingénieuse expression -de notre tendresse mutuelle l'intéressait vivement, don Fernand -cherchait toujours à voir les lettres que j'écrivais à Luscinde et les -réponses qu'elle y faisait. - -Un jour il arriva que Luscinde m'ayant demandé un livre de chevalerie -qu'elle affectionnait, l'Amadis de Gaule... - -A peine don Quichotte eut-il entendu prononcer le mot de livre de -chevalerie, qu'il s'écria: - -Si, en commençant son histoire, Votre Grâce m'eût dit que cette belle -demoiselle aimait autant les livres de chevalerie, cela m'aurait suffi -pour me faire apprécier l'élévation de son esprit, qui certes ne serait -pas aussi distingué que vous l'avez dépeint, si elle eût manqué de goût -pour une si savoureuse lecture. Il ne me faut donc point d'autre preuve -qu'elle est belle, spirituelle et d'un mérite accompli; et, puisqu'elle -a cette inclination, je la tiens pour la plus belle et la plus -spirituelle personne du monde. J'aurais voulu seulement, seigneur, -qu'avec Amadis de Gaule vous eussiez mis entre ses mains cet excellent -don Roger de Grèce; car l'aimable Luscinde aurait sans doute fort goûté -Daraïde et Garaya, le discret berger Darinel, et les vers de ses -admirables bucoliques, qu'il chantait avec tant d'esprit et -d'enjouement. Mais il sera facile de réparer cet oubli, et quand vous -voudrez bien me faire l'honneur de me rendre visite, je vous montrerai -plus de trois cents ouvrages qui font mes délices, quoique je croie me -rappeler en ce moment qu'il ne m'en reste plus un seul, grâce à la -malice et à l'envie des enchanteurs. Excusez-moi, je vous prie, si, -contre ma promesse, je vous ai interrompu; car dès qu'on parle devant -moi de chevalerie et de chevaliers, il n'est pas plus en mon pouvoir de -me taire qu'aux rayons du soleil de cesser de répandre de la chaleur, et -à ceux de la lune de l'humidité. Maintenant, poursuivez votre récit. - -Pendant ce discours, Cardenio avait laissé tomber sa tête sur sa -poitrine, comme un homme absorbé dans une profonde rêverie; et quoique -don Quichotte l'eût prié deux ou trois fois de continuer son histoire, -il ne répondait rien. Enfin, après un long silence, il releva la tête en -disant: Il y a une chose que je ne puis m'ôter de la pensée, et personne -n'en viendrait à bout, à moins d'être un maraud et un coquin, c'est que -cet insigne bélître d'Élisabad[43] vivait en concubinage avec la reine -Madasime. - - [43] Chirurgien d'Amadis de Gaule. - -Oh! pour cela, non, non, de par tous les diables!... s'écria don -Quichotte, enflammé de colère, c'est une calomnie au premier chef. La -reine Madasime fut une excellente et vertueuse dame, et il n'y a pas -d'apparence qu'une si grande princesse se soit oubliée à ce point avec -un guérisseur de hernies. Quiconque le dit ment impudemment, et je le -lui prouverai à pied et à cheval, armé ou désarmé, de jour et de nuit, -enfin de telle manière qu'il lui conviendra. - -Cardenio le regardait fixement en silence, et n'était pas plus en état -de poursuivre son récit, que don Quichotte de l'entendre, tant notre -héros avait ressenti l'affront qu'on venait de faire en sa présence à la -reine Madasime. Chose étrange! il prenait la défense de cette dame comme -si elle eût été sa véritable et légitime souveraine, tellement ses -maudits livres lui avaient troublé la cervelle. - -Cardenio, qui était redevenu fou, s'entendant traiter de menteur -impudent, prit mal la plaisanterie, et ramassant un caillou qui se -trouvait à ses pieds, le lança si rudement contre la poitrine de notre -héros, qu'il l'étendit par terre. Sancho Panza voulut s'élancer pour -venger son maître; mais Cardenio le reçut de telle façon, que d'un seul -coup il l'envoya par terre, puis, lui sautant sur le ventre, il le foula -tout à son aise et ne le lâcha point qu'il ne s'en fût rassasié. Le -chevrier voulut aller au secours de Sancho, il n'en fut pas quitte à -meilleur marché. Enfin, après les avoir bien frottés et moulus l'un -après l'autre, Cardenio les laissa et regagna à pas lents le chemin de -la montagne. - -Furieux d'avoir été ainsi maltraité, Sancho s'en prit au chevrier, en -lui disant qu'il aurait dû les prévenir que cet homme était sujet à des -accès de fureur, parce que, s'ils l'avaient su, ils se seraient tenus -sur leurs gardes. Le chevrier répondit qu'il les avait avertis, et que -s'ils ne l'avaient pas entendu, ce n'était pas sa faute. Sancho -repartit, le chevrier répliqua, et de reparties en répliques, de -répliques en reparties, ils en vinrent à se prendre par la barbe et à se -donner de telles gourmades que si don Quichotte ne les eût séparés, ils -se seraient mis en pièces. Sancho était en goût, et criait à son maître: -Laissez-moi faire, seigneur chevalier de la Triste-Figure; celui-ci -n'est pas armé chevalier, ce n'est qu'un paysan comme moi, je puis -combattre avec lui à armes égales et me venger du tort qu'il m'a causé. - -Cela est vrai, dit don Quichotte, mais il est innocent de ce qui nous -est arrivé. - -Étant parvenu à les séparer, notre héros demanda au chevrier s'il ne -serait pas possible de retrouver Cardenio, parce qu'il mourait d'envie -de savoir la fin de son histoire. Le chevrier répondit, comme il avait -déjà fait, qu'il ne connaissait point sa retraite; mais qu'en parcourant -avec soin les alentours, on le retrouverait sûrement, ou dans son bon -sens ou dans sa folie. - - - - -CHAPITRE XXV - -DES CHOSES ÉTRANGES QUI ARRIVÈRENT AU VAILLANT CHEVALIER DE LA MANCHE -DANS LA SIERRA MORENA, ET DE LA PÉNITENCE QU'IL FIT A L'IMITATION DU -BEAU TÉNÉBREUX - - -Ayant dit adieu au chevrier, don Quichotte remonta sur Rossinante, et -ordonna à Sancho de le suivre, ce que celui-ci fit de très-mauvaise -grâce, forcé qu'il était d'aller à pied. Ils pénétrèrent peu à peu dans -la partie la plus âpre de la montagne. Sancho mourait d'envie de parler; -mais pour ne pas contrevenir à l'ordre de son maître, il aurait désiré -qu'il commençât l'entretien. Enfin, ne pouvant supporter un plus long -silence, et don Quichotte continuant à se taire: Seigneur, lui dit-il, -je supplie Votre Grâce de me donner sa bénédiction et mon congé; je -veux, sans plus tarder, aller retrouver ma femme et mes enfants, avec -qui je pourrai au moins converser tout à mon aise; car vous suivre par -ces solitudes, jour et nuit, sans dire un seul mot, autant vaudrait -m'enterrer tout vivant. Encore si les bêtes parlaient, comme au temps -d'Ésope, le mal serait moins grand, je m'entretiendrais avec mon âne[44] -de ce qui me passerait par la tête, et je prendrais mon mal en patience; -mais être sans cesse en quête d'aventures, ne rencontrer que des coups -de poing, des pluies de pierres, des sauts de couverture, et, pour tout -dédommagement, avoir la bouche cousue, comme si on était né muet, par ma -foi, c'est une tâche qui est au-dessus de mes forces. - - [44] Inadvertance de l'auteur, car Sancho a perdu son âne et ne l'a - pas encore retrouvé. - -Je t'entends, Sancho, répondit don Quichotte; tu ne saurais tenir -longtemps ta langue captive. Eh bien, je lui rends la liberté, mais -seulement pour le temps que nous serons dans ces solitudes: parle donc à -ta fantaisie. - -A la bonne heure, reprit Sancho; et pourvu que je parle aujourd'hui, -Dieu sait ce qui arrivera demain. Aussi, pour profiter de la permission, -je demanderai à Votre Grâce pourquoi elle s'est avisée de prendre si -chaudement le parti de cette reine Marcassine, ou n'importe comme elle -s'appelle, car je ne m'en soucie guère, et que vous importait que cet -Abad fût ou non son bon ami? Si vous aviez laissé passer cela, qui ne -vous touche en rien, le fou aurait achevé son histoire, vous vous seriez -épargné le coup de pierre, et je n'aurais pas la toile du ventre -rompue. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -De reparties en répliques, de répliques en reparties, ils en vinrent à -se prendre par la barbe (p. 120).] - -Si tu savais, comme moi, reprit don Quichotte, quelle grande et noble et -dame était la reine Madasime, je suis certain que tu dirais que j'ai -encore montré trop de patience en n'arrachant pas la langue insolente -qui a osé proférer un pareil blasphème; car, je t'en fais juge, n'est-ce -pas un exécrable blasphème de prétendre qu'une reine a fait l'amour avec -un chirurgien? La vérité est que cet Élisabad, dont a parlé le fou, fut -un homme prudent et de bon conseil, qui servait autant de gouverneur que -de médecin à la reine; mais soutenir qu'elle était sa maîtresse, c'est -une insolence digne du plus sévère châtiment. Au reste, afin que tu sois -bien convaincu que Cardenio ne savait ce qu'il disait, tu n'as qu'à te -rappeler qu'il était déjà retombé dans un de ses accès de folie. - -Justement, voilà où je vous attendais, s'écria Sancho; à quoi bon se -mettre en peine des discours d'un fou! et si ce caillou, au lieu de vous -frapper dans l'estomac, vous avait donné par la tête, nous serions dans -un bel état pour avoir pris la défense de cette grande dame, que Dieu a -mise en pourriture. - -Sancho, répondit don Quichotte, contre les fous et contre les sages, -tout chevalier errant est tenu de défendre l'honneur des dames, quelles -qu'elles puissent être; à plus forte raison l'honneur des hautes et -nobles princesses, comme l'était la reine Madasime, pour qui j'ai une -vénération particulière, à cause de sa vertu et de toutes ses admirables -qualités; car, outre qu'elle était fort belle, elle montra beaucoup de -patience et de résignation dans les malheurs dont elle fut accablée. -C'est alors que les sages conseils d'Élisabad l'aidèrent à supporter ses -déplaisirs, et c'est aussi de là que des gens ignorants et -malintentionnés ont pris occasion de dire qu'ils vivaient familièrement -ensemble. Mais encore une fois ils ont menti, et ils mentiront deux -cents autres fois, tous ceux qui le diront ou seulement en auront la -pensée. - -Je ne le dis ni ne le pense, repartit Sancho: que ceux qui le pensent en -soient seuls responsables; s'ils ont ou non couché ensemble, c'est à -Dieu qu'ils en ont rendu compte. Moi je viens de mes vignes, et je ne -sais rien de rien; je ne fourre point mon nez où je n'ai que faire; qui -achète et vend, en sa bourse le sent; nu je suis né, nu je me trouve; je -ne perds ni ne gagne; et que m'importe, à moi, qu'ils aient été bons -amis! Bien des gens croient qu'il y a du lard, là où il n'y a pas -seulement de crochets pour le pendre; qui peut mettre des portes aux -champs? N'a-t-on pas glosé de Dieu lui-même? - -Sainte Vierge! s'écria don Quichotte; eh! combien enfiles-tu là de -sottises? Explique-moi, je te prie, quels rapports ont tous ces -impertinents proverbes avec ce que je viens de dire? Va, va, occupe-toi -désormais de talonner ton âne, sans te mêler de ce qui ne te regarde -pas. Mais surtout, tâche de bien imprimer dans ta cervelle que ce -qu'avec l'aide de mes cinq sens j'ai fait, je fais et je ferai, est -toujours selon la droite raison, et parfaitement conforme aux lois de la -chevalerie, que j'entends mieux qu'aucun des chevaliers qui en ont -jamais fait profession. - -Mais, seigneur, est-ce une loi de la chevalerie, reprit Sancho, de -courir ainsi perdus au milieu de ces montagnes, où il n'y a ni chemin ni -sentier, cherchant un fou auquel, dès que nous l'aurons trouvé, il -prendra fantaisie d'achever de nous briser, à vous la tête, et à moi les -côtes? - -Encore une fois, laissons cela, repartit don Quichotte; apprends que mon -dessein n'est pas seulement de retrouver ce pauvre fou, mais d'accomplir -en ces lieux mêmes une prouesse qui doit éterniser mon nom parmi les -hommes, et laissera bien loin derrière moi tous les chevaliers errants -passés et à venir. - -Est-elle bien périlleuse, cette prouesse? demanda Sancho. - -Non, répondit don Quichotte. Cependant la chose pourrait tourner de -telle sorte, que nous rencontrions malheur au lieu de chance. Au reste, -tout dépendra de ta diligence. - -De ma diligence? dit Sancho. - -Oui, mon ami, reprit don Quichotte, parce que si tu reviens promptement -d'où j'ai dessein de t'envoyer, plus tôt ma peine sera finie, et plus -tôt ma gloire commencera. Mais comme il n'est pas juste que je te tienne -davantage en suspens, je veux que tu saches, ô Sancho, que le fameux -Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errants qui se -soient vus dans le monde; que dis-je? le plus parfait, il fut le seul, -l'unique, ou tout au moins le premier. J'en suis fâché pour ceux qui -oseraient se comparer à lui, ils se tromperaient étrangement; il n'y en -a pas un qui soit digne seulement d'être son écuyer. Lorsqu'un peintre -veut s'illustrer dans son art, il s'attache à imiter les meilleurs -originaux, et prend pour modèles les ouvrages des plus excellents -maîtres; eh bien, la même règle s'applique à tous les arts et à toutes -les sciences qui font l'ornement des sociétés. Ainsi, celui qui veut -acquérir la réputation d'homme prudent et sage doit imiter Ulysse, -qu'Homère nous représente comme le type de la sagesse et de la prudence; -dans la personne d'Énée, Virgile nous montre également la piété d'un -fils envers son père, et la sagacité d'un vaillant capitaine: et tous -deux ont peint ces héros, non pas peut-être tels qu'ils furent, mais -tels qu'ils devaient être, afin de laisser aux siècles à venir un modèle -achevé de leurs vertus. D'où il suit qu'Amadis de Gaule ayant été le -pôle, l'étoile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers, c'est -lui que nous devons imiter, nous tous qui sommes engagés sous les -bannières de l'amour et de la chevalerie. Je conclus donc, ami Sancho, -que le chevalier errant qui l'imitera le mieux, approchera le plus de -la perfection. Or, la circonstance dans laquelle le grand Amadis fit -surtout éclater sa sagesse, sa valeur, sa patience et son amour, fut -celle où, dédaigné de sa dame Oriane, il se retira sur la Roche Pauvre -pour y faire pénitence, changeant son nom en celui de Beau Ténébreux, -nom significatif et tout à fait en rapport avec le genre de vie qu'il -s'était imposé. Mais, comme il m'est plus facile de l'imiter en sa -pénitence que de pourfendre, comme lui, des géants farouches, de -détruire des armées, de disperser des flottes, de défaire des -enchantements, et que de plus ces lieux sauvages sont admirablement -convenables pour mon dessein, je ne veux pas laisser échapper, sans la -saisir, l'occasion qui m'offre si à propos une mèche de ses cheveux. - -Mais enfin, demanda Sancho, qu'est-ce donc que Votre Grâce prétend faire -dans un lieu si désert? - -Ne t'ai-je pas dit, reprit don Quichotte, que mon intention est -non-seulement d'imiter Amadis dans son désespoir amoureux et sa folie -mélancolique, mais aussi le valeureux Roland, alors que s'offrit à lui -sur l'écorce d'un hêtre l'irrécusable indice qu'Angélique s'était -oubliée avec le jeune Médor; ce qui lui donna tant de chagrin qu'il en -devint fou, qu'il arracha les arbres, troubla l'eau des fontaines, tua -les bergers, dispersa leurs troupeaux, incendia leurs chaumières, traîna -sa jument, et fit cent mille autres extravagances dignes d'une éternelle -mémoire? Et quoique je ne sois pas résolu d'imiter Roland, Orland ou -Rotoland (car il portait ces trois noms) dans toutes ses folies, -j'ébaucherai de mon mieux les plus essentielles; peut-être bien me -contenterai-je tout simplement d'imiter Amadis, qui, sans faire des -choses aussi éclatantes, sut acquérir par ses lamentations amoureuses -autant de gloire que personne. - -Seigneur, dit Sancho, il me semble que ces chevaliers avaient leurs -raisons pour accomplir toutes ces folies et toutes ces pénitences; mais -quel motif a Votre Grâce pour devenir fou? Quelle dame vous a rebuté, et -quels indices peuvent vous faire penser que madame Dulcinée du Toboso a -folâtré avec More ou chrétien? - -Eh bien, Sancho, continua don Quichotte, voilà justement le fin de mon -affaire: le beau mérite qu'un chevalier errant devienne fou lorsqu'il a -de bonnes raisons pour cela; l'ingénieux, le piquant, c'est de devenir -fou sans sujet, et de faire dire à sa dame: Si mon chevalier fait de -telles choses à froid, que ferait-il donc à chaud? en un mot, de lui -montrer de quoi on est capable dans l'occasion, puisqu'on agit de la -sorte sans que rien vous y oblige. D'ailleurs, n'ai-je pas un motif -suffisant dans la longue absence qui me sépare de la sans pareille -Dulcinée? N'as-tu pas entendu dire au berger Ambrosio que l'absence fait -craindre et ressentir tous les maux? Cesse donc, Sancho, de me détourner -d'une si rare et si heureuse imitation. Fou je suis, et fou je veux -demeurer, jusqu'à ce que tu sois de retour avec la réponse à une lettre -que tu iras porter de ma part à madame Dulcinée: si je la trouve digne -de ma fidélité, je cesse à l'instant même d'être fou et de faire -pénitence; mais si elle n'est pas telle que je l'espère, oh! alors, je -resterai fou définitivement, parce qu'en cet état je ne sentirai rien: -de sorte que, quoi que me réponde ma dame, je me tirerai toujours -heureusement d'affaire, jouissant comme sage du bien que j'espère de ton -retour, ou, comme fou, ne sentant pas le mal que tu m'auras apporté. -Mais dis-moi, as-tu bien précieusement gardé l'armet de Mambrin? Je t'ai -vu le ramasser après que cet ingrat eut fait tous ses efforts pour le -mettre en pièces, sans pouvoir en venir à bout, tant il est de bonne -trempe. - -Vive Dieu! reprit Sancho, je ne saurais endurer patiemment certaines -choses que dit Votre Grâce; en vérité, cela ferait croire que ce que -vous racontez des chevaliers errants, de ces royaumes dont ils font la -conquête, de ces îles qu'ils donnent pour récompense à leurs écuyers, -que toutes ces belles choses enfin sont des contes à dormir debout. -Comment sans cesse entendre répéter qu'un plat à barbe est l'armet de -Mambrin, sans penser que celui qui soutient cela a perdu le jugement? -J'ai dans mon bissac le bassin tout aplati, et je l'emporte chez moi -pour le redresser et me faire la barbe, si Dieu m'accorde jamais la -grâce de me retrouver avec ma femme et mes enfants. - -Sancho, reprit don Quichotte, par le nom du Dieu vivant que tu viens de -jurer, je jure à mon tour que sur toute la surface de la terre on n'a -pas encore vu d'écuyer d'un plus médiocre entendement. Depuis le temps -que je t'ai pris à mon service, est-il possible que tu sois encore à -t'apercevoir qu'avec les chevaliers errants tout semble chimères, -folies, extravagances, non pas parce que cela est ainsi, mais parce -qu'il se rencontre partout sur leur passage des enchanteurs, qui -changent, bouleversent et dénaturent les objets selon qu'ils ont envie -de nuire ou de favoriser? Ce qui te paraît à toi un bassin de barbier -est pour moi l'armet de Mambrin, et paraîtra tout autre chose à un -troisième. En cela j'admire la sage prévoyance de l'enchanteur qui me -protége, d'avoir fait que chacun prenne pour un bassin de barbier cet -armet, car étant une des plus précieuses choses du monde, et -naturellement la plus enviée, sa possession ne m'aurait pas laissé un -moment de repos, et il m'aurait fallu soutenir mille combats pour le -défendre; tandis que, sous cette vile apparence, personne ne s'en -soucie, comme cet étourdi l'a fait voir en essayant de le rompre, sans -daigner même l'emporter. Garde-le, ami Sancho, je n'en ai pas besoin -pour l'heure; au contraire, je veux me désarmer entièrement et me mettre -nu comme lorsque je sortis du ventre de ma mère, si toutefois je trouve -qu'il soit plus à propos d'imiter la pénitence de Roland que celle -d'Amadis. - -En devisant ainsi, ils arrivèrent au pied d'une roche très-haute et -comme taillée à pic. Sur son flanc un ruisseau limpide courait en -serpentant arroser une verte prairie. Quantité d'arbres sauvages, de -plantes et de fleurs des champs entouraient cette douce retraite. Ce -lieu plut beaucoup au chevalier de la Triste-Figure, qui, le prenant -pour théâtre de sa pénitence, en prit possession en ces termes: - -Cruelle! voici l'endroit que j'adopte et que je choisis pour pleurer -l'infortune où tu m'as fait descendre! oui, je veux que mes larmes -grossissent les eaux de ce ruisseau, que mes soupirs incessants agitent -les feuilles et les branches de ces arbres, en signe et témoignage de -l'affliction qui déchire mon coeur outragé. O vous! divinités champêtres -qui faites séjour en ce désert, écoutez les plaintes d'un malheureux -amant, qu'une longue absence et une jalousie imaginaire ont amené dans -ces lieux, afin de pleurer son triste sort, et gémir à son aise des -rigueurs d'une ingrate en qui le ciel a rassemblé toutes les perfections -de l'humaine beauté! O Dulcinée du Toboso! soleil de mes jours, lune de -mes nuits, étoile polaire de ma destinée! prends pitié du triste état où -m'a réduit ton absence, et daigne répondre par un heureux dénoûment à la -constance de ma foi! Arbres, désormais compagnons de ma solitude, faites -connaître par le doux bruissement de votre feuillage que ma présence ne -vous déplaît pas. Et toi, cher écuyer, fidèle compagnon de mes nombreux -travaux, regarde bien ce que je vais faire, afin de le raconter -fidèlement à celle qui en est l'unique cause. - -En achevant ces mots, il mit pied à terre, ôta la selle et la bride à -Rossinante, et lui frappant doucement sur la croupe avec la paume de la -main, il dit en soupirant: - -Celui qui a perdu la liberté te la donne, ô coursier aussi excellent par -tes oeuvres que malheureux par ton sort! Va, prends le chemin que tu -voudras, car tu portes écrit sur le front que jamais l'hippogriffe -d'Astolphe, ni le renommé Frontin, qui coûta si cher à Bradamante, -n'ont égalé ta légèreté et ta vigueur. - -[Illustration: Celui qui a perdu sa liberté te la donne (p. 124).] - -Maudit, et mille fois maudit, s'écria Sancho, soit celui qui me prive du -soin de débâter mon âne. Par ma foi, les caresses et les compliments ne -lui manqueraient pas à cette heure. Et pourtant quand il serait ici, le -pauvre grison, à quoi servirait de lui ôter le bât? Qu'a-t-il à voir aux -folies des amoureux et des désespérés, puisque son maître, et ce maître -c'est moi, n'a jamais été ni l'un ni l'autre? Mais dites-moi, seigneur, -si mon départ et votre folie sont choses sérieuses, ne serait-il pas à -propos de seller Rossinante, afin de remplacer mon âne? ce sera toujours -du temps de gagné; tandis que s'il me faut aller à pied, je ne sais trop -quand j'arriverai, ni quand je serai de retour, car je suis mauvais -marcheur. - -Fais comme tu voudras, répondit don Quichotte; d'autant que ton idée ne -me semble pas mauvaise. Au reste, tu partiras dans trois jours; je te -retiens jusque-là, afin que tu puisses voir ce que j'accomplirai pour ma -dame, et que tu puisses lui en faire un fidèle récit. - -Et que puis-je voir de plus? dit Sancho. - -Vraiment, tu n'y es pas encore, repartit don Quichotte: ne faut-il pas -que je déchire mes habits, que je disperse mes armes, que je me jette la -tête en bas sur ces rochers, et fasse mille autres choses qui te -raviront d'admiration? - -Pour l'amour de Dieu, reprit Sancho, que Votre Grâce prenne bien garde à -la manière dont elle fera ses culbutes, car vous pourriez donner de la -tête en tel endroit que dès le premier coup l'échafaudage de votre -pénitence serait renversé. Si cependant ces culbutes sont -indispensables, je suis d'avis, puisque tout cela n'est que feinte et -imitation, que vous vous contentiez de les faire dans l'eau ou sur -quelque chose de mou comme du coton; après quoi laissez-moi le soin du -reste, je saurai bien dire à madame Dulcinée que vous avez fait ces -culbutes sur des roches plus dures que le diamant. - -Je te suis reconnaissant de ta bonne intention, dit don Quichotte; mais -apprends que tout ceci, loin d'être une feinte, est une affaire -très-sérieuse. D'ailleurs, agir autrement serait manquer aux lois de la -chevalerie, qui nous défendent de mentir sous peine d'indignité; or -faire ou dire une chose pour une autre c'est mentir; il faut donc que -mes culbutes soient réelles, franches, loyales, exemptes de toutes -supercherie. Il sera bon néanmoins que tu me laisses de la charpie pour -panser mes blessures, puisque notre mauvais sort a voulu que nous -perdions le baume. - -Ç'a été bien pis de perdre l'âne, puisqu'il portait la charpie et le -baume, repartit Sancho; quant à ce maudit breuvage, je prie Votre Grâce -de ne m'en parler jamais; rien que d'en entendre prononcer le nom me met -l'âme à l'envers, et à plus forte raison l'estomac. Je vous prie aussi -de considérer comme achevés les trois jours que vous m'avez donnés pour -voir vos folies; je les tiens pour vues et revues, et j'en dirai des -merveilles à madame Dulcinée. Veuillez écrire la lettre et m'expédier -promptement; car je voudrais être déjà de retour pour vous tirer du -purgatoire où je vous laisse. - -Purgatoire! reprit don Quichotte; dis enfer, et pis encore, s'il y a -quelque chose de pire au monde. - -A qui est en enfer NULLA EST RETENTIO, à ce que j'ai entendu dire, -répliqua Sancho. - -Qu'entends-tu par RETENTIO? demanda don Quichotte. - -J'entends par RETENTIO, qu'une fois en enfer on n'en peut plus sortir, -répondit Sancho; ce qui n'arrivera pas à Votre Grâce, ou je ne saurais -plus jouer des talons pour hâter Rossinante. Plantez-moi une bonne fois -devant madame Dulcinée, et je lui ferai un tel récit des folies que vous -avez faites pour elle et de celles qui vous restent encore à faire, que -je la rendrai aussi souple qu'un gant, fût-elle plus dure qu'un tronc de -liége. Puis, avec sa réponse douce comme miel, je reviendrai comme les -sorciers, à travers les airs, vous tirer de votre purgatoire, qui semble -enfer, mais qui ne l'est pas, puisqu'il y a espérance d'en sortir, -tandis qu'on ne sort jamais de l'enfer, quand une fois on y a mis le -pied; ce qui est aussi, je crois, l'avis de Votre Grâce. - -C'est la vérité, dit don Quichotte; mais comment ferons-nous pour écrire -ma lettre? - -Et aussi la lettre de change des trois ânons? ajouta Sancho. - -Sois tranquille, je ne l'oublierai pas, reprit don Quichotte; et puisque -le papier manque, il me faudra l'écrire à la manière des anciens, sur -des feuilles d'arbres ou des tablettes de cire. Mais je m'en souviens, -j'ai le livre de poche de Cardenio, qui sera très-bon pour cela. -Seulement tu auras soin de faire transcrire ma lettre sur une feuille de -papier dans le premier village où tu trouveras un maître d'école; sinon -tu en chargeras le sacristain de la paroisse; mais garde-toi de -t'adresser à un homme de loi, car alors le diable même ne viendrait pas -à bout de la déchiffrer. - -Et la signature? demanda Sancho. - -Jamais Amadis ne signait ses lettres, répondit don Quichotte. - -Bon pour cela, dit Sancho; mais la lettre de change doit forcément être -signée: si elle n'est que transcrite, ils diront que le seing est faux, -et adieu mes ânons. - -La lettre de change sera dans le livre de poche, reprit don Quichotte, -et je la signerai; lorsque ma nièce verra mon nom, elle ne fera point -difficulté d'y faire honneur. Quant à la lettre d'amour, tu auras soin -de mettre pour signature: _A vous jusqu'à la mort, le chevalier de la -Triste-Figure_. Peu importe qu'elle soit d'une main étrangère, car, si -je m'en souviens bien, Dulcinée ne sait ni lire ni écrire, et de sa vie -n'a vu lettre de ma main. En effet, nos amours ont toujours été -platoniques, et n'ont jamais passé les bornes d'une honnête oeillade; -encore ç'a été si rarement, que depuis douze ans qu'elle m'est plus -chère que la prunelle de mes yeux, qu'un jour mangeront les vers du -tombeau, je ne l'ai pas vue quatre fois; peut-être même ne s'est-elle -jamais aperçue que je la regardasse, tant Laurent Corchuelo, son père, -et Aldonça Nogalès, sa mère, la veillaient de près et la tenaient -resserrée. - -Comment! s'écria Sancho, la fille de Laurent Corchuelo et d'Aldonça -Nogalès est madame Dulcinée du Toboso? - -Elle-même, répondit don Quichotte, et qui mérite de régner sur tout -l'univers. - -Oh! je la connais bien, dit Sancho, et je sais qu'elle lance une barre -aussi rudement que le plus vigoureux garçon du village. Par ma foi, elle -peut prêter le collet à tout chevalier errant qui la prendra pour -maîtresse. Peste! qu'elle est droite et bien faite! et la bonne voix -qu'elle a! Un jour qu'elle était montée au haut du clocher de notre -village, elle se mit à appeler les valets de son père qui travaillaient -à plus de demi-lieue; eh bien, ils l'entendirent aussi distinctement que -s'ils eussent été au pied de la tour. Ce qu'elle a de bon, c'est qu'elle -n'est point dédaigneuse: elle joue avec tout le monde, et folâtre à tout -propos. Maintenant j'en conviens, seigneur chevalier de la -Triste-Figure, vous pouvez faire pour elle autant de folies qu'il vous -plaira, vous pouvez vous désespérer et même vous pendre; personne ne -dira que vous avez eu tort, le diable vous eût-il emporté. Aldonça -Lorenço! bon Dieu, je grille d'être en chemin pour la revoir. Elle doit -être bien changée, car aller tous les jours aux champs et en plein -soleil, cela gâte vite le teint des femmes. - -Seigneur don Quichotte, continua Sancho, je dois vous confesser une -chose. J'étais resté jusqu'ici dans une grande erreur; j'avais toujours -cru que madame Dulcinée était une haute princesse, ou quelque grande -dame méritant les présents que vous lui avez envoyés, comme ce Biscaïen, -ces forçats, et tant d'autres non moins nombreux que les victoires -remportées par vous avant que je fusse votre écuyer; mais en vérité que -doit penser madame Aldonça Lorenço, je veux dire madame Dulcinée du -Toboso, en voyant s'agenouiller devant elle les vaincus que lui envoie -Votre Grâce? Ne pourrait-il pas arriver qu'en ce moment elle fût occupée -à peigner du chanvre ou à battre du grain, et qu'à cette vue tous ces -gens-là se missent en colère, tandis qu'elle-même se moquerait de votre -présent? - -Sancho, reprit don Quichotte, je t'ai dit bien des fois que tu étais un -grand bavard, et qu'avec ton esprit lourd et obtus, tu avais tort de -vouloir badiner et de faire des pointes. Mais, pour te prouver que je -suis encore plus sage que tu n'es sot, je veux que tu écoutes cette -petite histoire. Apprends donc qu'une veuve, jeune, belle, riche, et -surtout fort amie de la joie, s'amouracha un jour d'un frère lai, bon -compagnon et de large encolure. En l'apprenant, le frère de la dame vint -la trouver pour lui en dire son avis: «Comment, madame, une femme aussi -noble, aussi belle et aussi riche que l'est Votre Grâce, peut-elle -s'amouracher d'un homme de si bas étage et de si médiocre intelligence, -tandis que dans la même maison il y a tant de docteurs et de savants -théologiens, parmi lesquels elle peut choisir comme au milieu d'un cent -de poires?--Vous n'y entendez rien, mon cher frère, répondit la dame, si -vous pensez que j'ai fait un mauvais choix; car pour ce que je veux en -faire, il sait autant et plus de philosophie qu'Aristote.» De la même -manière, Sancho, tu sauras que pour ce que je veux faire de Dulcinée du -Toboso, elle est autant mon fait que la plus grande princesse de la -terre. Crois-tu que les Philis, les Galatées, les Dianes et les -Amaryllis, qu'on voit dans les livres et sur le théâtre, aient été des -créatures en chair et en os, et les maîtresses de ceux qui les ont -célébrées? Non, en vérité: la plupart des poëtes les imaginent pour -s'exercer l'esprit et faire croire qu'ils sont amoureux ou capables de -grandes passions. Il me suffit donc qu'Aldonça Lorenço soit belle et -sage: quant à sa naissance, peu m'importe; on n'en est pas à faire une -enquête pour lui conférer l'habit de chanoinesse, et je me persuade, -moi, qu'elle est la plus grande princesse du monde. Apprends, Sancho, si -tu ne le sais pas, que les choses qui nous excitent le plus à aimer sont -la sagesse et la beauté; or, ces deux choses se trouvent réunies au -degré le plus éminent chez Dulcinée, car en beauté personne ne l'égale, -et en bonne renommée peu lui sont comparables. En un mot, je m'en suis -fait une idée telle, que ni les Hélènes, ni les Lucrèces, ni toutes les -héroïnes des temps passés, grecques, latines ou barbares, n'en ont -jamais approché. Qu'on dise ce qu'on voudra; si les sots ne m'approuvent -pas, les gens sensés ne manqueront pas d'être de mon sentiment. - -Seigneur, reprit Sancho, vous avez raison en tout et partout, et je ne -suis qu'un âne. Mais pourquoi, diable, ce mot-là me vient-il à la -bouche? on ne devrait jamais parler de corde dans la maison d'un pendu. -Maintenant il ne reste plus qu'à écrire vos lettres, et je décampe -aussitôt. - -Don Quichotte prit le livre de poche, et s'étant mis un peu à l'écart, -il commença à écrire avec un grand sang-froid. Sa lettre achevée, il -appela son écuyer pour la lui lire, parce que, lui dit-il, je crains -qu'elle ne se perde en chemin, et que j'ai tout à redouter de ta -mauvaise étoile. - -Votre Grâce ferait mieux de l'écrire deux ou trois fois dans le livre de -poche, reprit Sancho; c'est folie de penser que je puisse la loger dans -ma mémoire; car je l'ai si mauvaise, que j'oublie quelquefois jusqu'à -mon propre nom. Cependant, lisez-la-moi; je m'imagine qu'elle est faite -comme au moule, et je serai bien aise de l'entendre. - -Écoute, dit don Quichotte. - - - LETTRE DE DON QUICHOTTE A DULCINÉE DU TOBOSO. - - «Haute et souveraine Dame, - - «Le piqué jusqu'au vif de la pointe aiguë de l'absence, le blessé dans - l'intime région du coeur, dulcissime Dulcinée du Toboso, vous souhaite - la santé dont il ne jouit pas. Si votre beauté continue à me - dédaigner, si vos mérites ne finissent par s'expliquer en ma faveur, - si enfin vos rigueurs persévèrent, il me sera impossible, quoique - accoutumé à la souffrance, de résister à tant de maux, parce que la - force du mal sera plus forte que ma force. Mon fidèle écuyer Sancho - vous rendra un compte exact, belle ingrate et trop aimable ennemie, de - l'état où je suis à votre intention. S'il plaît à Votre Grâce de me - secourir, vous ferez acte de justice, et sauverez un bien qui vous - appartient: sinon faites ce qu'il vous plaira; car, en achevant de - vivre, j'aurai satisfait à votre cruauté et à mes désirs. - - «Celui qui est à vous jusqu'à la mort. - - «Le chevalier de la TRISTE-FIGURE.» - - -Par ma barbe, s'écria Sancho, voilà la meilleure lettre que j'aie -entendue de ma vie! Peste, comme Votre Grâce dit bien ce qu'elle veut -dire, et comme vous avez enchâssé là le chevalier de la Triste-Figure! -En vérité, vous êtes le diable en personne, et il n'y a rien que vous ne -sachiez. - -Dans la profession que j'exerce, il faut tout savoir, dit don Quichotte. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Dulcinée du Toboso (p. 127).] - -Or çà, reprit Sancho, écrivez donc de l'autre côté la lettre de change -des ânons, et signez lisiblement, afin qu'on sache que c'est votre -écriture. - -Volontiers, dit don Quichotte. Après l'avoir écrite, il lut ce qui -suit: - - «Ma nièce, vous payerez, par cette première de change, trois ânons des - cinq que j'ai laissés dans mon écurie, à Sancho Panza, mon écuyer, - valeur reçue de lui. Je vous en tiendrai compte sur le vu de la - présente, quittancée dudit Sancho. Fait au fond de la Sierra Morena, - le 26 août de la présente année.» - -Très-bien, s'écria Sancho; Votre Grâce n'a plus qu'à signer. - -C'est inutile, répondit don Quichotte, je me contenterai de la parapher, -et cela suffirait pour trois cents ânes. - -Je m'en rapporte à vous, dit Sancho; maintenant je vais seller -Rossinante; préparez-vous à me donner votre bénédiction, car je veux -partir à l'instant même, sans voir les extravagances que vous avez à -faire; je dirai à madame Dulcinée que je vous en ai vu faire à bouche -que veux-tu. - -Il faut au moins, et cela est nécessaire, reprit don Quichotte, que tu -me voies nu, sans autre vêtement que la peau, faire une ou deux -douzaines de folies, afin que les ayant vues, tu puisses jurer en toute -sûreté de conscience de celles que tu croiras devoir y ajouter, et sois -certain que tu n'en diras pas la moitié. - -En ce cas, seigneur, dépêchez-vous, repartit Sancho; mais, pour l'amour -de Dieu, que je ne voie point la peau de Votre Grâce, cela me ferait -trop de chagrin, et je ne pourrais m'empêcher de pleurer. J'ai tant -pleuré cette nuit mon grison, que je ne suis pas en état de recommencer. -S'il faut absolument que je vous voie faire quelques-unes de ces folies, -faites-les tout habillé, et des premières qui vous viendront à l'esprit; -car je vous l'ai déjà dit, c'est autant de pris sur mon voyage, et je -tarderai d'autant à rapporter la réponse que mérite Votre Grâce. Par ma -foi, que madame Dulcinée se tienne bien et réponde comme elle le doit, -car autrement je fais voeu solennel de lui tirer la réponse de l'estomac -à beaux soufflets comptants et à grands coups de pied dans le ventre. -Peut-on souffrir qu'un chevalier errant, fameux comme vous l'êtes, -devienne fou, sans rime ni raison, pour une...? Qu'elle ne me le fasse -pas dire deux fois, la bonne dame, ou bien je lâche ma langue, et je lui -crache son fait à la figure. Oui-da, elle a bien rencontré son homme; je -ne suis pas si facile qu'elle s'imagine; elle me connaît mal, et -très-mal; si elle me connaissait, elle saurait que je ne me mouche pas -du pied. - -En vérité, Sancho, tu n'es guère plus sage que moi, dit don Quichotte. - -Je ne suis pas aussi fou, répliqua Sancho, mais je suis plus colère. -Enfin, laissons cela. Dites-moi, je vous prie, jusqu'à ce que je sois de -retour de quoi vivra Votre Grâce? Ira-t-elle par les chemins dérober -comme Cardenio le pain des pauvres bergers? - -Ne prends de cela aucun souci, répondit don Quichotte; quand même -j'aurais de tout en abondance, je suis résolu à ne me nourrir que des -herbes de cette prairie et des fruits de ces arbres. Le fin de mon -affaire consiste même à ne pas manger du tout, et à souffrir bien -d'autres austérités. - -A propos, seigneur, dit Sancho, savez-vous que j'ai grand'peur, lorsque -je reviendrai, de ne point retrouver l'endroit où je vous laisse, tant -il est écarté? - -Remarque-le bien, reprit don Quichotte; quant à moi, je ne m'éloignerai -pas d'ici, et de temps en temps je monterai sur la plus haute de ces -roches, afin que tu puisses me voir ou que je t'aperçoive à ton retour. -Mais, pour plus grande sûreté, tu n'as qu'à couper des branches de -genêt, et à les répandre de six pas en six pas, jusqu'à ce que tu sois -dans la plaine; cela te servira à me retrouver; Thésée ne fit pas autre -chose, quand à l'aide d'un fil il entreprit de se guider dans le -labyrinthe de Crète. - -Sancho s'empressa d'obéir, et, après avoir coupé sa charge de genêts, il -vint demander la bénédiction de son seigneur, prit congé de lui et monta -en pleurant sur Rossinante. - -Sancho, lui dit don Quichotte, je te recommande mon bon cheval; aies-en -soin comme de ma propre personne. - -Là-dessus, l'écuyer se mit en chemin, semant les branches de genêt comme -don Quichotte le lui avait conseillé. Il n'était pas encore bien -éloigné, que revenant sur ses pas: Seigneur, lui dit-il, Votre Grâce -avait raison quand elle voulait me rendre témoin de quelques-unes de ses -folies, afin que je puisse jurer en repos de conscience que je vous en -ai vu faire, sans compter que l'idée de votre pénitence n'est pas une -des moindres. - -Ne te l'avais-je pas dit? répondit don Quichotte. Eh bien, attends un -peu; en moins d'un _Credo_ ce sera fait. - -Se mettant à tirer ses chausses, il fut bientôt en pan de chemise; puis, -sans autre façon, se donnant du talon au derrière, il fit deux cabrioles -et deux culbutes, les pieds en haut, la tête en bas, et mettant à -découvert de telles choses, que pour ne pas les voir deux fois Sancho -s'empressa de tourner bride, satisfait de pouvoir jurer que son maître -était parfaitement fou. - -Nous le laisserons suivre son chemin jusqu'au retour, qui ne fut pas -long. - - - - -CHAPITRE XXVI - -OU SE CONTINUENT LES RAFFINEMENTS D'AMOUR DU GALANT CHEVALIER DE LA -MANCHE DANS LA SIERRA MORENA - - -En revenant à conter ce que fit le chevalier de la Triste-Figure quand -il se vit seul, l'histoire dit: A peine don Quichotte eut achevé ses -sauts et ses culbutes, nu de la ceinture en bas et vêtu de la ceinture -en haut, voyant Sancho parti sans en attendre la fin, qu'il gravit -jusqu'à la cime d'une roche élevée, et là se mit à réfléchir sur un -sujet qui maintes fois avait occupé sa pensée sans qu'il eût encore pu -prendre à cet égard aucune résolution: c'était de savoir lequel serait -préférable et lui conviendrait mieux d'imiter Roland dans sa démence -amoureuse, ou bien Amadis dans ses folies mélancoliques; et se parlant à -lui-même, il disait: Que Roland ait été aussi vaillant chevalier qu'on -le prétend; qu'y a-t-il à cela de merveilleux? il était enchanté, et on -ne pouvait lui ôter la vie, si ce n'est en lui enfonçant une épingle -noire sous la plante du pied. Or, il avait, pour le préserver en cet -endroit, six semelles de fer: et pourtant tout cela ne lui servit de -rien, puisque Bernard de Carpio devina la ruse et l'étouffa entre ses -bras, dans la gorge de Roncevaux. Mais laissons à part sa vaillance, et -venons à sa folie; car il est certain qu'il perdit la raison, quand les -arbres de la fontaine lui eurent dévoilé le fatal indice, et quand le -pasteur lui eut assuré qu'Angélique avait fait deux fois la sieste avec -Médor, ce jeune More à la blonde chevelure. Et certes, après que sa dame -lui eut joué ce vilain tour, il n'avait pas grand mérite à devenir fou. -Mais pour l'imiter dans sa folie, il faudrait avoir le même motif. Or, -je jurerais bien que ma Dulcinée n'a jamais vu de More, même en -peinture, et qu'elle est encore telle que sa mère l'a mise au monde: ce -serait donc lui faire une injure gratuite et manifeste que de devenir -fou du même genre de folie que Roland. - -D'un autre côté, je vois qu'Amadis de Gaule, sans perdre la raison ni -faire d'extravagances, acquit en amour autant et plus de renommée que -personne. Se voyant dédaigné de sa dame Oriane, qui lui avait défendu de -paraître en sa présence jusqu'à ce qu'elle le rappelât, il ne fit rien -de plus, dit son histoire, que de se retirer en compagnie d'un ermite, -sur la roche Pauvre, où il versa tant de larmes que le ciel le prit en -pitié et lui envoya du secours au plus fort de son âpre pénitence. Et -cela étant, comme cela est, pourquoi me déshabiller entièrement, -pourquoi m'en prendre à ces pauvres arbres qui ne m'ont fait aucun mal, -et troubler l'eau de ces ruisseaux qui doivent me désaltérer quand -l'envie m'en prendra? Ainsi donc, vive Amadis! et qu'il soit imité de -son mieux par don Quichotte de la Manche, duquel on dira ce qu'on a dit -d'un autre: que s'il ne fit pas de grandes choses, il périt du moins -pour les avoir entreprises. D'ailleurs, si je ne suis ni dédaigné, ni -outragé par ma Dulcinée, ne suffit-il pas que je sois loin de sa vue? -Courage, mettons la main à l'oeuvre; revenez dans ma mémoire, -immortelles actions d'Amadis, et faites-moi connaître par où je dois -commencer. Si je m'en souviens, la prière était son passe-temps -principal; eh bien, faisons de même, imitons-le en tout et pour tout, -puisque je suis l'Amadis de mon siècle, comme il fut celui du sien. - -Là-dessus notre chevalier prit, pour lui servir de chapelet, de grosses -pommes de liége qu'il enfila et dont il se fit un rosaire. Seulement, il -était contrarié de ne pas avoir sous la main un ermite pour le confesser -et lui offrir des consolations; aussi passait-il le temps, soit à se -promener dans la prairie, soit à tracer sur l'écorce des arbres, ou même -sur le sable du chemin, une foule de vers, tous en rapport avec sa -tristesse, tous à la louange de Dulcinée. - - - Beaux arbres qui portez vos têtes jusqu'aux cieux, - Et recueillez chez vous cent familles errantes; - Vous que mille couleurs font briller à nos yeux, - Aimables fleurs, herbes et plantes, - Si mon séjour pour vous n'est point trop ennuyeux, - Écoutez d'un amant les plaintes incessantes. - - Ne vous lassez point d'écouter; - Je suis venu vers vous tout exprès pour chanter - De mes maux sans pareils l'horrible destinée. - Vous aurez en revanche abondamment de l'eau; - Car don Quichotte ici va pleurer comme un veau, - De l'absence de Dulcinée - Du Toboso. - - Voici le lieu choisi par un fidèle amant: - Des plus loyaux amants le plus parfait modèle, - Qui pour souffrir tout seul un horrible tourment, - Se cache aux yeux de sa belle, - Et la fuit sans savoir ni pourquoi ni comment, - Si ce n'est qu'il est fou par un excès de zèle. - - L'amour, ce petit dieu matois, - Le brûle à petit feu par-dessous son harnois, - Et le fait enrager comme une âme damnée: - Ne sachant plus que faire en ce cruel dépit, - Don Quichotte éperdu pleure à remplir un muid, - De l'absence de Dulcinée - Du Toboso. - - Pendant que pour la gloire il fait un grand effort, - A travers les rochers cherchant des aventures - Il maudit mille fois son déplorable sort, - Ne trouvant que des pierres dures, - Des ronces, des buissons qui le piquent bien fort, - Et sans lui faire honneur lui font mille blessures. - - L'amour le frappe à tour de bras, - Non pas de son bandeau, car il ne flatte pas: - Mais d'une corde d'arc qui n'est pas étrennée, - Il ébranle sa tête, il trouble son cerveau, - Et don Quichotte alors de larmes verse un seau, - De l'absence de Dulcinée - Du Toboso[45]. - - - [45] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Ces vers ne réjouirent pas médiocrement ceux qui les lurent; le refrain -_du Toboso_ leur parut surtout fort plaisant, car ils pensèrent que don -Quichotte, en les composant, s'était imaginé qu'on ne les comprendrait -pas si après le nom de Dulcinée il négligeait d'ajouter celui du Toboso; -ce qui était vrai, et ce qu'il a avoué depuis. Il écrivit encore -beaucoup d'autres vers, comme on l'a dit, mais ces stances furent les -seules qu'on parvint à déchiffrer. - -Telle était dans sa solitude l'occupation de notre amoureux chevalier: -tantôt il soupirait, tantôt il invoquait la plaintive Écho, les faunes -et les sylvains de ces bois, les nymphes de ces fontaines, les conjurant -de lui répondre et de le consoler; tantôt enfin il cherchait des herbes -pour se nourrir, attendant avec impatience le retour de son écuyer. Si -au lieu d'être absent trois jours, Sancho eût tardé plus longtemps, il -trouvait le chevalier de la Triste-Figure tellement défiguré, que la -mère qui le mit au monde aurait eu peine à le reconnaître. Mais laissons -notre héros soupirer tout à son aise, pour nous occuper de Sancho et de -son ambassade. - -A la sortie de la montagne, l'écuyer avait pris le chemin du Toboso, et -le jour suivant il atteignit l'hôtellerie où il avait eu le malheur -d'être berné. A cette vue, un frisson lui parcourut tout le corps, et -s'imaginant déjà voltiger par les airs, il était tenté de passer outre, -quoique ce fût l'heure du dîner et qu'il n'eût rien mangé depuis -longtemps. Pressé par le besoin, il avança jusqu'à la porte de la -maison. Pendant qu'il délibérait avec lui-même, deux hommes en sortirent -qui crurent le reconnaître, et dont l'un dit à l'autre: Seigneur -licencié, n'est-ce pas là ce Sancho Panza que la gouvernante de notre -voisin nous a dit avoir suivi son maître en guise d'écuyer? - -C'est lui-même, reprit le curé, et voilà le cheval de don Quichotte. - -C'était, en effet, le curé et le barbier de son village, les mêmes qui -avaient fait le procès et l'auto-da-fé des livres de chevalerie. - -Quand ils furent certains de ne pas se tromper, ils s'approchèrent; et -le curé appelant Sancho par son nom, lui demanda où il avait laissé son -maître. Sancho, qui les reconnut, se promit tout d'abord de taire le -lieu et l'état dans lequel il l'avait quitté. Mon maître, répondit-il, -est en un certain endroit occupé en une certaine affaire de grande -importance, que je ne dirai pas quand il s'agirait de ma vie. - -[Illustration: Sancho s'empressa de tourner bride, satisfait de pouvoir -jurer que son maître était parfaitement fou (p. 130).] - -Ami Sancho, reprit le barbier, on ne se débarrasse pas de nous si -aisément, et si vous ne déclarez sur-le-champ où vous avez laissé le -seigneur don Quichotte, nous penserons que vous l'avez tué pour lui -voler son cheval. Ainsi, dites-nous où il est, ou bien préparez-vous à -venir en prison. - -Seigneur, répondit Sancho, il ne faut pas tant de menaces: je ne suis -point un homme qui tue, ni qui vole; je suis chrétien. Mon maître est au -beau milieu de ces montagnes où il fait pénitence tant qu'il peut: et -sur-le-champ il leur conta, sans prendre haleine, en quel état il -l'avait laissé, les aventures qui leur étaient arrivées, ajoutant qu'il -portait une lettre à madame Dulcinée du Toboso, la fille de Laurent -Corchuelo, dont son maître était éperdument amoureux. - -Le curé et le barbier restèrent tout ébahis de ce que leur contait -Sancho; et bien qu'ils connussent la folie de don Quichotte, leur -étonnement redoublait en apprenant que chaque jour il y ajoutait de -nouvelles extravagances. Ils demandèrent à voir la lettre qu'il écrivait -à madame Dulcinée; Sancho répondit qu'elle était dans le livre de -poche, et qu'il avait ordre de la faire copier au premier village qu'il -rencontrerait. Le curé lui proposa de la transcrire lui-même; sur ce -Sancho mit la main dans son sein pour en tirer le livre de poche; mais -il n'avait garde de l'y trouver, car il avait oublié de le prendre, et, -sans y penser, don Quichotte l'avait retenu. Quand notre écuyer vit que -le livre n'était pas où il croyait l'avoir mis, il fut pris d'une sueur -froide, et devint pâle comme la mort. Trois ou quatre fois il se tâta -par tout le corps, fouilla ses habits, regarda cent autres fois autour -de lui, mais voyant enfin que ses recherches étaient inutiles, il porta -les deux mains à sa barbe, et s'en arracha la moitié; puis, tout d'un -trait, il se donna sur le nez et sur les mâchoires cinq ou six coups de -poing avec une telle vigueur qu'il se mit le visage tout en sang. - -Le curé et le barbier, qui n'avaient pu être assez prompts pour -l'arrêter, lui demandèrent pour quel motif il se traitait d'une si rude -façon. - -C'est parce que je viens de perdre en un instant trois ânons, dont le -moindre valait une métairie, répondit Sancho. - -Que dites-vous là? reprit le barbier. - -J'ai perdu, repartit Sancho, le livre de poche où était la lettre pour -madame Dulcinée et une lettre de change, signée de mon maître, par -laquelle il mande à sa nièce de me donner trois ânons, de quatre ou cinq -qu'elle a entre les mains. - -Il raconta ensuite la perte de son grison, et, là-dessus, il voulut -recommencer à se châtier; mais le curé le calma, en l'assurant qu'il lui -ferait donner par son maître une autre lettre de change, et cette fois -sur papier convenable, parce que celles qu'on écrivait sur Un livre de -poche n'étaient pas dans la forme voulue. - -En ce cas, répondit Sancho, je regrette peu la lettre de madame -Dulcinée; d'ailleurs, je la sais par coeur, et je pourrai la faire -transcrire quand il me plaira. - -Eh bien, dites-nous-la, reprit le barbier, après quoi nous la -transcrirons. - -Sancho s'arrêta tout court; il se gratta la tête pour se rappeler les -termes de la lettre, se tenant tantôt sur un pied, tantôt sur un autre, -regardant le ciel, puis la terre; enfin, après s'être rongé la moitié -d'un ongle: Je veux mourir sur l'heure, dit-il, si le diable ne s'en -mêle pas; je ne saurais me souvenir de cette chienne de lettre, sinon -qu'il y avait au commencement: Haute et souterraine dame. - -Vous voulez dire souveraine, et non pas souterraine? reprit le barbier. - -Oui, oui, c'est cela, cria Sancho; attendez donc, il me semble qu'il y -avait ensuite: le maltraité, le privé de sommeil, le blessé baise les -mains de Votre Grâce, ingrate et insensible belle. Je ne sais ce qu'il -disait, de santé et de maladie, qu'il lui envoyait; tant il y a qu'il -discourait encore quelque peu, et puis finissait par _à vous jusqu'à la -mort, le chevalier de la Triste-Figure_. - -La fidèle mémoire de Sancho divertit beaucoup le curé et le barbier: ils -lui en firent compliment, et le prièrent de recommencer la lettre trois -ou quatre fois, afin de l'apprendre eux-mêmes par coeur. Sancho la -répéta donc quatre autres fois, et quatre autres fois répéta quatre -mille impertinences. Ensuite il se mit à conter les aventures de son -maître; mais il ne souffla mot de son bernement dans l'hôtellerie. Il -ajouta que s'il venait à rapporter une réponse favorable de madame -Dulcinée, son maître devait se mettre en campagne pour tâcher de devenir -empereur: chose d'ailleurs très-facile, tant étaient grandes la force de -son bras et sa vaillance incomparable; qu'aussitôt monté sur le trône, -il le marierait, lui Sancho, car alors il ne pouvait manquer d'être -veuf, avec une demoiselle de l'impératrice, héritière d'un grand État en -terre ferme, mais sans aucune île, parce qu'il ne s'en souciait plus. - -Sancho débitait tout cela avec tant d'assurance, que le curé et le -barbier en étaient encore à comprendre comment la folie de don Quichotte -avait pu être assez contagieuse pour brouiller en si peu de temps la -cervelle de son écuyer. Ils ne cherchèrent point à le désabuser, parce -qu'en cela sa conscience ne courait aucun danger, et que, tant qu'il -serait plein de ces ridicules espérances, il ne songerait pas à mal -faire, sans compter qu'ils étaient bien aises de se divertir à ses -dépens. Le curé lui recommanda de prier Dieu pour la santé de son -seigneur, ajoutant qu'avec le temps ce n'était pas une grande affaire -pour lui que de devenir empereur, ou pour le moins archevêque, ou -dignitaire d'un ordre équivalent. - -Mais si les affaires tournaient de telle sorte que mon seigneur ne -voulût plus se faire empereur, et qu'il se mît en tête de devenir -archevêque, dites-moi, je vous prie, demanda Sancho, ce que les -archevêques errants donnent à leurs écuyers. - -Ils ont l'habitude de leur donner, répondit le curé, un office de -sacristain, ou souvent même une cure qui leur procure un beau revenu, -sans compter le casuel, qui ne vaut pas moins. - -Mais pour cela, dit Sancho, il faudrait que l'écuyer ne fût pas marié, -et qu'il sût servir la messe. S'il en est ainsi, me voilà dans de beaux -draps: malheureux que je suis j'ai une femme et des enfants, et je ne -sais pas la première lettre de l'A, B, C. Que deviendrai-je, bon Dieu, -s'il prend fantaisie à mon maître de se faire archevêque? - -Rassurez-vous, ami Sancho, reprit le barbier, nous lui parlerons, et le -seigneur licencié lui ordonnera, sous peine de péché, de se faire plutôt -empereur qu'archevêque; chose pour lui très-facile, car il a plus de -valeur que de science. - -C'est aussi ce qu'il me semble, repartit Sancho, quoiqu'à vrai dire, je -ne croie pas qu'il y ait au monde rien qu'il ne sache. Pour moi, je -m'en vais prier Dieu de lui envoyer ce qui lui conviendra le mieux et -lui fournira le moyen de me donner de plus grandes récompenses. - -Vous parlez en homme sage, dit le curé, et vous agirez en bon chrétien. -Mais ce qui importe à présent, c'est de tirer votre maître de cette -sauvage et inutile pénitence, qui ne lui produira aucun fruit; et pour y -penser à loisir, aussi bien que pour dîner, car il en est temps, entrons -dans l'hôtellerie. - -Entrez, vous autres, dit Sancho; pour moi j'attendrai ici, et je vous -dirai tantôt pourquoi; qu'on m'envoie seulement quelque chose à manger, -de chaud bien entendu, avec de l'orge pour Rossinante. - -Les deux amis entrèrent, et peu après le barbier vint lui apporter ce -qu'il demandait. - -Ils se concertèrent ensuite sur les moyens de faire réussir leur projet: -le curé proposa un plan qui lui semblait infaillible, et tout à fait -conforme au caractère de don Quichotte: J'ai pensé, dit-il au barbier, à -prendre le costume de princesse, pendant que vous vous habillerez de -votre mieux en écuyer. Nous irons trouver don Quichotte, et feignant -d'être une grande dame affligée qui a besoin de secours, je lui -demanderai de m'octroyer un don, qu'en sa qualité de chevalier errant il -ne pourra me refuser: ce don sera de venir avec moi, pour me venger -d'une injure que m'a faite un chevalier discourtois et félon; -j'ajouterai comme grâce insigne de ne point exiger que je lève mon voile -jusqu'à ce qu'il m'ait fait rendre justice. En nous y prenant de la -sorte, je ne doute pas que don Quichotte ne fasse tout ce qu'on voudra: -nous le tirerons ainsi du lieu où il est, nous le ramènerons chez lui, -et là nous verrons à loisir s'il n'y a point quelque remède à sa folie. - - - - -CHAPITRE XXVII - -COMMENT LE CURÉ ET LE BARBIER VINRENT A BOUT DE LEUR DESSEIN, AVEC -D'AUTRES CHOSES DIGNES D'ÊTRE RACONTÉES - - -D'accord sur le mérite de l'invention, tous deux se mirent à l'oeuvre -aussitôt. Ils empruntèrent à l'hôtesse une jupe de femme et des coiffes -dont le curé s'affubla, laissant pour gage une soutane toute neuve; -quant au barbier, il se fit une grande barbe avec une queue de vache -dont l'hôtelier se servait pour nettoyer son peigne. L'hôtesse demanda -quel était leur projet; le curé lui ayant appris en peu de mots la folie -de don Quichotte, et la nécessité de ce déguisement pour le tirer de la -montagne, elle devina aisément que ce fou était l'homme au baume et le -maître de l'écuyer berné: aussi s'empressa-t-elle de raconter ce qui -s'était passé dans sa maison, sans oublier ce que Sancho mettait tant de -soins à tenir secret. - -Bref, l'hôtesse accoutra le curé de la façon la plus divertissante. Elle -lui fit revêtir une jupe de drap chamarrée de bandes noires d'une palme -de large, et toute tailladée, comme on en portait au temps du roi Wamba. -Pour coiffure, le curé se contenta d'un petit bonnet en toile piquée, -qui lui servait la nuit; puis il se serra le front avec une jarretière -de taffetas noir, et fit de l'autre une espèce de masque dont il se -couvrit la barbe et le visage. Par-dessus le tout il enfonça son -chapeau, qui pouvait lui tenir lieu de parasol; puis se couvrant de son -manteau, il monta sur sa mule à la manière des femmes. Affublé de sa -barbe de queue de vache, qui lui descendait jusqu'à la ceinture, le -barbier enfourcha aussi sa mule, et dans cet équipage ils prirent congé -de tout le monde, sans oublier la bonne Maritorne, laquelle, quoique -pécheresse, promit de réciter un rosaire pour le succès d'une entreprise -si chrétienne. - -A peine avaient-ils fait cinquante pas, qu'il vint un scrupule au curé. -Réfléchissant que c'était chose inconvenante pour un prêtre de se -déguiser en femme, bien que ce fût à bonne intention, il dit au barbier: -Compère, changeons de costume; mieux vaut que vous soyez la dame et moi -l'écuyer, j'en profanerai moins mon caractère; et dût le diable emporter -don Quichotte, je suis résolu, sans avoir fait cet échange, à ne pas -aller plus avant. - -Sancho arriva sur ces entrefaites, et ne put s'empêcher de rire en les -voyant travestis de la sorte. Le barbier fit ce que voulait le curé, qui -s'empressa d'instruire son compère de ce qu'il devait dire à notre héros -pour lui faire abandonner sa pénitence. Maître Nicolas l'assura qu'il -saurait bien s'acquitter de son rôle; mais il ne voulut point s'habiller -pour le moment. Le curé ajusta sa grande barbe, et tous deux se remirent -en route sous la conduite de Sancho, qui leur conta chemin faisant tout -ce qui était arrivé à son maître et à lui avec un fou qu'ils avaient -rencontré dans la montagne, sans parler toutefois de la valise et des -écus d'or; car tout simple qu'il était, notre homme ne manquait pas de -finesse. - -Le jour suivant, on arriva à l'endroit où commençaient les branches de -genêt. Sancho leur dit que c'était là l'entrée de la montagne, et qu'ils -eussent à s'habiller, s'ils croyaient que leur déguisement pût être de -quelque utilité; car ils lui avaient fait part de leur dessein, en lui -recommandant de ne pas les découvrir. Lorsque votre maître, avaient-ils -dit, demandera, comme cela est certain, si vous avez remis sa lettre à -Dulcinée, donnez-lui cette assurance, mais ayez soin d'ajouter que sa -dame, ne sachant ni lire ni écrire, lui ordonne de vive voix, sous peine -d'encourir sa disgrâce et même sa malédiction, de se rendre sur-le-champ -auprès d'elle, et que c'est son plus vif désir. Avec cette réponse que -nous appuierons de notre côté, nous sommes assurés de le faire changer -de résolution, et de le décider à se mettre en chemin pour devenir roi -ou empereur, car alors il n'y aura plus à craindre qu'il pense à se -faire archevêque. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Trois ou quatre fois, il se tâta partout le corps, fouilla ses habits -(p. 131).] - -Sancho les remercia de leur bonne intention. Il sera bien, ajouta-t-il, -que j'aille d'abord trouver mon maître pour lui donner la réponse de sa -dame; peut-être aura-t-elle la vertu de le tirer de là, sans que vous -preniez tant de peine. - -L'avis fut approuvé; et après qu'ils lui eurent promis d'attendre son -retour, Sancho prit le chemin de la montagne, laissant nos deux -compagnons dans un étroit défilé au bord d'un petit ruisseau, où -quelques arbres et de hautes roches formaient un ombrage d'autant plus -agréable, qu'au mois d'août, et vers trois heures après midi, la chaleur -est excessive en ces lieux. - -Le curé et le barbier se reposaient paisiblement à l'ombre, quand tout à -coup leurs oreilles furent frappées des accents d'une voix qui, sans -être accompagnée d'aucun instrument, leur parut très-belle et -très-suave. Ils ne furent pas peu surpris d'entendre chanter de la sorte -dans un lieu si sauvage; car, bien qu'on ait coutume de dire qu'au -milieu des champs et des forêts se rencontrent les plus belles voix du -monde, personne n'ignore que ce sont là plutôt des fictions que des -vérités. Leur étonnement redoubla donc lorsqu'ils entendirent -distinctement ces vers qui n'avaient rien de rustique: - - Je vois d'où vient enfin le trouble de mes sens; - L'absence, le dédain, une âpre jalousie - Empoisonnent ma vie, - Et font tous les maux que je sens. - Dans ces tourments affreux quelle est mon espérance? - Il n'est point de remède à des maux si cuisants, - Et les efforts les plus puissants - Succombent à leur violence. - - C'est toi, cruel Amour, qui causes mes douleurs! - C'est toi, rigoureux sort, dont l'aveugle caprice - Me fait tant d'injustice; - Ciel! tu consens à mes douleurs. - Il faut mourir enfin dans un état si triste, - Le ciel, le sort, l'Amour, l'ont ainsi résolu; - Ils ont un empire absolu, - Et c'est en vain qu'on leur résiste. - - Rien ne peut adoucir la rigueur de mon sort: - A moins d'être insensible au mal qui me possède, - Il n'est point de remède - Que le changement ou la mort, - Mais mourir ou changer, et perdre ce qu'on aime, - Ou se rendre insensible en perdant la raison, - Peut-il s'appeler guérison, - Et n'est-ce pas un mal extrême? - -L'heure, la solitude, le charme des vers et de la voix, tout cela réuni -causait à nos deux amis un plaisir mêlé d'étonnement. Ils attendirent -quelque temps; mais, n'entendant plus rien, ils se levaient pour aller à -la recherche de celui qui chantait si bien, quand la même voix se fit -entendre de nouveau: - - Pure et sainte amitié, rare présent des dieux, - Qui, lasse des mortels et de leur inconstance, - Ne nous laissant de toi qu'une vaine apparence, - As quitté ce séjour pour retourner aux cieux; - - De là quand il te plaît, tu répands à nos yeux, - De tes charmes si doux l'adorable abondance, - Mais une fausse image, avec ta ressemblance, - Sous le voile menteur désole tous ces lieux. - - Descends pour quelque temps, amitié sainte et pure; - Viens confondre ici-bas la fourbe et l'imposture, - Qui, sous ton sacré nom abusent les mortels; - - Découvre à nos regards l'éclat de ton visage; - Remets, avec la paix, la franchise en usage, - Et dissipant l'erreur, renverse ses autels[46]. - - [46] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Le chant fut terminé par un profond soupir. - -Non moins touchés par la compassion qu'excités par la curiosité, le curé -et le barbier voulurent savoir quelle était cette personne si affligée. -A peine eurent-ils fait quelques pas, qu'au détour d'un rocher ils -découvrirent un homme qui, en les voyant, s'arrêta tout à coup, laissant -tomber sa tête sur sa poitrine, comme en proie à une rêverie profonde. -Le curé était plein de charité; aussi se doutant, aux détails donnés par -l'écuyer de don Quichotte, que c'était là Cardenio, il s'approcha de lui -avec des paroles obligeantes, le priant en termes pressants de quitter -un lieu si sauvage et une vie si misérable, dans laquelle il courait le -risque de perdre son âme, ce qui est le plus grand de tous les malheurs. -Cardenio, libre en ce moment des accès furieux dont il était souvent -possédé, voyant deux hommes tout autrement vêtus que ceux qu'il avait -coutume de rencontrer dans ces montagnes lui parler comme s'ils -l'eussent connu, commença par les considérer avec attention et leur dit -enfin: Qui que vous soyez, seigneurs, je vois bien que le ciel, dans le -soin qu'il prend de secourir les bons et quelquefois les méchants, vous -a envoyés vers moi, sans que j'aie mérité une telle faveur, pour me -tirer de cette affreuse solitude et m'obliger de retourner parmi les -hommes; mais comme vous ignorez, ce que je sais, moi, qu'en sortant du -mal présent je cours risque de tomber dans un pire, vous me regardez -sans doute comme un être dépourvu d'intelligence et privé de jugement. -Hélas! il ne serait pas surprenant qu'il en fût ainsi, car je sens -moi-même que le souvenir de mes malheurs me trouble souvent au point -d'égarer ma raison, surtout quand on me rappelle ce que j'ai fait -pendant ces tristes accès, et qu'on m'en donne des preuves que je ne -puis récuser. Alors j'éclate en plaintes inutiles, je maudis mon étoile; -et pour faire excuser ma folie, j'en raconte la cause à qui veut -m'entendre. Il me semble que cela me soulage, persuadé que ceux qui -m'écoutent me trouvent plus malheureux que coupable, et que la -compassion que je leur inspire leur fait oublier mes extravagances. Si -vous venez ici avec la même intention que d'autres y sont déjà venus, je -vous supplie, avant de continuer vos charitables conseils, d'écouter le -récit de mes tristes aventures; peut-être, après les avoir entendues, -jugerez-vous qu'avec tant de sujets de m'affliger, et ne pouvant trouver -de consolations parmi les hommes, j'ai raison de m'en éloigner. - -Curieux d'apprendre de sa bouche la cause de ses disgrâces, le curé et -le barbier le prièrent instamment de la leur raconter, l'assurant qu'ils -n'avaient d'autre dessein que de lui procurer quelque soulagement, s'il -était en leur pouvoir de le faire. - -Cardenio commença donc son récit presque dans les mêmes termes qu'il -l'avait déjà fait à don Quichotte, récit qui s'était trouvé interrompu, -à propos de la reine Madasime et de maître Élisabad, par la trop grande -susceptibilité de notre héros sur le chapitre de la chevalerie; mais -cette fois, il en fut autrement, et Cardenio eut tout le loisir de -poursuivre jusqu'à la fin. Arrivé au billet que don Fernand avait trouvé -dans un volume d'Amadis de Gaule, il dit se le rappeler et qu'il était -ainsi conçu: - - - LUSCINDE A CARDENIO. - - «Je découvre chaque jour en vous de nouveaux sujets de vous estimer; - si donc vous voulez que j'acquitte ma dette, sans que ce soit aux - dépens de mon honneur, il vous sera facile de réussir. J'ai un père - qui vous connaît, et qui m'aime assez pour ne pas s'opposer à mes - desseins quand il en reconnaîtra l'honnêteté. C'est à vous de faire - voir que vous m'estimez autant que vous le dites et que je le crois.» - - -Ce billet, qui m'engageait à demander la main de Luscinde, donna si -bonne opinion de son esprit et de sa sagesse à don Fernand, que dès -lors il conçut le projet de renverser mes espérances. J'eus l'imprudence -de confier à ce dangereux ami la réponse du père de Luscinde, réponse -par laquelle il me disait vouloir connaître les sentiments du mien, et -que ce fût lui qui fît la demande. Redoutant un refus de mon père, je -n'osais lui en parler, non dans la crainte qu'il ne trouvât pas en -Luscinde assez de vertu et de beauté pour faire honneur à la meilleure -maison d'Espagne, mais parce que je pensais qu'il ne consentirait pas à -mon mariage avant de savoir ce que le duc avait l'intention de faire -pour moi. A tout cela, don Fernand me répondit qu'il se chargerait de -parler à mon père, et d'obtenir de lui qu'il s'en ouvrît au père de -Luscinde. - -Lorsque je te découvrais avec tant d'abandon les secrets de mon coeur, -cruel et déloyal ami, comment pouvais-tu songer à trahir ma confiance? -Mais, hélas! à quoi sert de se plaindre? Lorsque le ciel a résolu la -perte d'un homme, est-il possible de la conjurer, et toute la prudence -humaine n'est-elle pas inutile? Qui aurait jamais cru que don Fernand, -qui par sa naissance et son mérite pouvait prétendre aux plus grands -partis du royaume, qui me témoignait tant d'amitié et m'était redevable -de quelques services, nourrissait le dessein de m'enlever le seul bien -qui pût faire le bonheur de ma vie, et que même je ne possédais pas -encore? - -Don Fernand, qui voyait dans ma présence un obstacle à ses projets, -pensa à se débarrasser de moi adroitement. Le jour même où il se -chargeait de parler à mon père, il fit, dans le but de m'éloigner, achat -de six chevaux, et me pria d'aller demander à son frère aîné l'argent -pour les payer. Je n'avais garde de redouter une trahison; je le croyais -plein d'honneur, et j'étais de trop bonne foi pour soupçonner un homme -que j'aimais. Aussi dès qu'il m'eut dit ce qu'il souhaitait, je lui -proposai de partir à l'instant. J'allai le soir même prendre congé de -Luscinde, et lui confiai ce que don Fernand m'avait promis de faire -pour moi; elle me répondit de revenir au plus vite, ne doutant pas que -dès que mon père aurait parlé au sien, nos souhaits ne fussent -accomplis. Je ne sais quel pressentiment lui vint tout à coup, mais elle -fondit en larmes, et se trouva si émue qu'elle ne pouvait articuler une -parole. Quant à moi je demeurai plein de tristesse, ne comprenant point -la cause de sa douleur, que j'attribuais à sa tendresse et au déplaisir -qu'allait lui causer mon absence. Enfin je partis l'âme remplie de -crainte et d'émotion, indices trop certains du coup qui m'était réservé. -Je remis la lettre de don Fernand à son frère, qui me fit mille -caresses, et m'engagea à attendre huit jours, parce que don Fernand le -priait de lui envoyer de l'argent à l'insu de leur père. Mais ce n'était -qu'un artifice pour retarder mon départ; car le frère de Fernand ne -manquait pas d'argent, et il ne tenait qu'à lui de me congédier sur -l'heure. Plusieurs fois, je fus sur le point de repartir, ne pouvant -vivre éloigné de Luscinde, surtout en l'état plein d'alarmes où je -l'avais laissée. Je demeurai pourtant, car la crainte de contrarier mon -père, et de faire une action que je ne pourrais excuser raisonnablement, -l'emporta sur mon impatience. - -J'étais absent depuis quatre jours, lorsque tout à coup un homme -m'apporte une lettre, que je reconnais aussitôt être de Luscinde. -Surpris qu'elle m'envoyât un exprès, j'ouvre la lettre en tremblant: -mais avant d'y jeter les yeux, je demandai au porteur qui la lui avait -remise, et combien de temps il était resté en chemin. Il me répondit -qu'en passant par hasard dans la rue, vers l'heure de midi, une jeune -femme toute en pleurs l'avait appelé par une fenêtre, et lui avait dit -avec beaucoup de précipitation: Mon ami, si vous êtes chrétien, comme -vous le paraissez, je vous supplie, au nom de Dieu, de partir sans délai -et de porter cette lettre à son adresse; en reconnaissance de ce -service, voilà ce que je vous donne. En même temps, ajouta-t-il, elle me -jeta un mouchoir où je trouvai cent réaux avec une bague d'or et cette -lettre; quand je l'eus assurée par signes que j'exécuterais fidèlement -ce qu'elle m'ordonnait, sa fenêtre se referma. Me trouvant si bien payé -par avance, voyant d'ailleurs que la lettre s'adressait à vous, que je -connais, Dieu merci, et plus touché encore des larmes de cette belle -dame que de tout le reste, je n'ai voulu m'en fier à personne, et en -seize heures je viens de faire dix-huit grandes lieues. Pendant que cet -homme me donnait ces détails, j'étais, comme on dit, pendu à ses lèvres, -et les jambes me tremblaient si fort que j'avais peine à me soutenir. -Enfin j'ouvris la lettre de Luscinde, et voici à peu près ce qu'elle -contenait: - - - AUTRE LETTRE DE LUSCINDE A CARDENIO. - - «Don Fernand s'est acquitté de la parole qu'il vous avait donnée de - faire parler à mon père; mais il a fait pour lui ce qu'il avait promis - de faire pour vous: il me demande lui-même en mariage, et mon père, - séduit par les avantages qu'il attend de cette alliance, y a si bien - consenti, que dans deux jours don Fernand doit me donner sa main, mais - si secrètement, que notre mariage n'aura d'autres témoins que Dieu et - quelques personnes de notre maison. Jugez de l'état où je suis par - celui où vous devez être, et venez promptement si vous pouvez. La - suite fera voir si je vous aime. Dieu veuille que cette lettre tombe - entre vos mains, avant que je sois obligée de m'unir à un homme qui - sait si mal garder la foi promise. Adieu.» - - -[Illustration: J'allai le soir même prendre congé de Luscinde (p. 139).] - -Je n'eus pas achevé de lire cette lettre, poursuivit Cardenio, que je -partis, voyant trop tard la fourberie de don Fernand, qui n'avait -cherché à m'éloigner que pour profiter de mon absence. L'indignation et -l'amour me donnaient des ailes; j'arrivai le lendemain à la ville, juste -à l'heure favorable pour entretenir Luscinde. Un heureux hasard voulut -que je la trouvasse à cette fenêtre basse, si longtemps témoin de nos -amours. Notre entrevue eut quelque chose d'embarrassé, et Luscinde ne me -témoigna pas l'empressement que j'attendais. Hélas! quelqu'un peut-il se -vanter de connaître les confuses pensées d'une femme, et d'avoir jamais -su pénétrer les secrets de son coeur? Cardenio, me dit-elle, tu me vois -avec mes habillements de noce, car on m'attend pour achever la -cérémonie; mais mon père, le traître don Fernand et les autres, seront -plutôt témoins de ma mort que de mon mariage. Ne te trouble point, cher -Cardenio, tâche seulement de te trouver présent à ce sacrifice; et sois -certain que, si mes paroles ne peuvent l'empêcher, un poignard est là -qui saura du moins me soustraire à toute violence, et qui, en m'ôtant la -vie, mettra le sceau à l'amour que je t'ai voué. Faites, Madame, lui -dis-je avec précipitation, faites que vos actions justifient vos -paroles. Quant à moi, si mon épée ne peut vous défendre, je la tournerai -contre moi-même, plutôt que de vous survivre. Je ne sais si Luscinde -m'entendit, car on vint la chercher en grande hâte, en disant qu'on -n'attendait plus qu'elle. Je demeurai en proie à une tristesse et à un -accablement que je ne saurais exprimer; ma raison était éteinte et mes -yeux ne voyaient plus. Dans cet état, devenu presque insensible, je -n'avais pas la force de me mouvoir, ni de trouver l'entrée de la maison -de Luscinde. - -Enfin, ayant repris mes sens, et comprenant combien ma présence lui -était nécessaire dans une circonstance si critique, je me glissai à la -faveur du bruit, et, sans avoir été aperçu, je me cachai derrière une -tapisserie, dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où je pouvais voir -aisément ce qui allait se passer. Comment peindre l'émotion qui -m'agitait, les pensées qui m'assaillirent, les résolutions que je -formai! Je vis d'abord don Fernand entrer dans la salle, vêtu comme à -l'ordinaire, accompagné seulement d'un parent de Luscinde; les autres -témoins étaient des gens de la maison. Bientôt après, Luscinde sortit -d'un cabinet de toilette, accompagnée de sa mère et suivie de deux -femmes qui la servaient; elle était vêtue et parée comme doit l'être une -personne de sa condition. Le trouble où j'étais m'empêcha de remarquer -les détails de son habillement, qui me parut d'une étoffe rose et -blanche, avec beaucoup de perles et de pierreries; mais rien n'égalait -l'éclat de sa beauté, dont elle était bien plus parée que de tout le -reste. O souvenir cruel, ennemi de mon repos, pourquoi me représentes-tu -si fidèlement l'incomparable beauté de Luscinde! ne devrais-tu pas -plutôt me cacher ce que je vis s'accomplir? Seigneur, pardonnez-moi ces -plaintes; je n'en suis point le maître, et ma douleur est si vive que je -me fais violence pour ne pas m'arrêter à chaque parole. - -Après quelques instants de repos, Cardenio poursuivit de la sorte: - -Quand tout le monde fut réuni dans la salle, on fit entrer un prêtre, -qui, prenant par la main chacun des fiancés, demanda à Luscinde si elle -recevait don Fernand pour époux. En ce moment j'avançai la tête hors de -la tapisserie, et, tout troublé que j'étais, j'écoutai cependant ce que -Luscinde allait dire, attendant sa réponse comme l'arrêt de ma vie ou de -ma mort. Hélas! qui est-ce qui m'empêcha de me montrer en ce moment? -Pourquoi ne me suis-je pas écrié: Luscinde, Luscinde, tu as ma foi, et -j'ai la tienne; tu ne peux te parjurer sans commettre un crime, et sans -me donner la mort. Et toi, perfide don Fernand, qui oses violer toutes -les lois divines et humaines pour me ravir un bien qui m'appartient, -crois-tu pouvoir troubler impunément le repos de ma vie? crois-tu qu'il -y ait quelque considération capable d'étouffer mon ressentiment, quand -il s'agit de mon honneur et de mon amour! Malheureux! c'est à présent -que je sais ce que j'aurais dû faire! Mais pourquoi te plaindre d'un -ennemi dont tu pouvais te venger? Maudis, maudis plutôt ton faible -coeur, et meurs comme un homme sans courage, puisque tu n'as pas su -prendre une résolution, ou que tu as été assez lâche pour ne pas -l'accomplir. Le prêtre attendait toujours la réponse de Luscinde, et -lorsque j'espérais qu'elle allait tirer son poignard pour sortir -d'embarras, ou qu'elle se dégagerait par quelque subterfuge qui me -serait favorable, je l'entendis prononcer d'une voix faible: _Oui, je le -reçois_. Fernand, ayant fait le même serment, lui donna l'anneau -nuptial: et ils demeurèrent unis pour jamais. Fernand s'approcha pour -embrasser son épouse, mais elle, posant la main sur son coeur, tomba -évanouie entre les bras de sa mère. - -Il me reste à dire ce qui se passa en moi à cette heure fatale où je -voyais la fausseté des promesses de Luscinde, et où une seule parole -venait de me ravir à jamais l'unique bien qui me fît aimer la vie! Je -restai privé de sentiment; il me sembla que j'étais devenu l'objet de la -colère du ciel, et qu'il m'abandonnait à la cruauté de ma destinée. Le -trouble et la confusion s'emparèrent de mon esprit. Mais bientôt la -violence de la douleur étouffant en moi les soupirs et les larmes, je -fus saisi d'un désespoir violent et transporté de jalousie et de -vengeance. L'évanouissement de Luscinde troubla toute l'assemblée, et sa -mère l'ayant délacée pour la faire respirer, on trouva dans son sein un -papier cacheté, dont s'empara vivement don Fernand; mais après l'avoir -lu, sans songer si sa femme avait besoin de secours, il se jeta dans un -fauteuil comme un homme qui vient d'apprendre quelque chose de fâcheux. -Pour moi, au milieu de la confusion, je sortis lentement sans -m'inquiéter d'être aperçu, et, dans tous les cas, résolu à faire un tel -éclat en châtiant le traître, qu'on apprendrait en même temps et sa -perfidie et ma vengeance. Mon étoile, qui me réserve sans doute pour de -plus grands malheurs, me conserva alors un reste de jugement qui m'a -tout à fait manqué depuis. Je m'éloignai sans tirer vengeance de mes -ennemis, qu'il m'eût été facile de surprendre, et je ne pensai qu'à -tourner contre moi-même le châtiment qu'ils avaient si justement mérité. - -Enfin je m'échappai de cette maison, et je me rendis chez l'homme où -j'avais laissé ma mule. Je la fis seller et sortis aussitôt de la ville. -Arrivé à quelque distance dans la campagne, seul alors au milieu des -ténèbres, j'éclatai en malédictions contre don Fernand, comme si -j'obtenais par là quelque soulagement. Je m'emportai aussi contre -Luscinde, comme si elle eût pu entendre mes reproches: cent fois je -l'appelai ingrate et parjure; je l'accusai de manquer de foi à l'amant -qui l'avait toujours fidèlement servie, et, pour un intérêt vil et bas, -de me préférer un homme qu'elle connaissait à peine. Mais, au milieu de -ces emportements et de ma fureur, un reste d'amour me faisait l'excuser. -Je me disais qu'élevée dans un grand respect pour son père, et -naturellement douce et timide, elle n'avait peut-être cédé qu'à la -contrainte; qu'en refusant, contre la volonté de ses parents, un -gentilhomme si noble, si riche et si bien fait de sa personne, elle -avait craint de donner une mauvaise opinion de sa conduite, et des -soupçons désavantageux à sa réputation. Mais aussi, m'écriai-je, -pourquoi n'avoir pas déclaré les serments qui nous liaient? Ne -pouvait-elle légitimement s'excuser de recevoir la main de don Fernand? -Qui l'a empêchée de se déclarer pour moi? Suis-je donc tant à dédaigner? -Sans ce perfide, ses parents ne me l'auraient pas refusée. Mais hélas! -je restai convaincu que peu d'amour et beaucoup d'ambition lui avaient -fait oublier les promesses dont elle avait jusque-là bercé mon sincère -et fidèle espoir. - -Je marchai toute la nuit dans ces angoisses, et le matin je me trouvai à -l'entrée de ces montagnes, où j'errai à l'aventure pendant trois jours, -au bout desquels je demandai à quelques chevriers qui vinrent à moi, -quel était l'endroit le plus désert. Ils m'enseignèrent celui-ci, et je -m'y acheminai, résolu d'y achever ma triste vie. En arrivant au pied de -ces rochers, ma mule tomba morte de fatigue et de faim: moi-même j'étais -sans force, et tellement abattu que je ne pouvais plus me soutenir. Je -restai ainsi je ne sais combien de temps étendu par terre, et quand je -me relevai, j'étais entouré de bergers qui m'avaient sans doute secouru, -quoique je ne m'en ressouvinsse pas. Ils me racontèrent qu'ils m'avaient -trouvé dans un bien triste état, et disant tant d'extravagances, qu'ils -crurent que j'avais perdu l'esprit. J'ai reconnu moi-même depuis lors -que je n'ai pas toujours le jugement libre et sain; car je me laisse -souvent aller à des folies dont je ne suis pas maître, déchirant mes -habits, maudissant ma mauvaise fortune, et répétant sans cesse le nom de -Luscinde, sans autre dessein que d'expirer en la nommant; puis, quand je -reviens à moi, je me sens brisé de fatigue comme à la suite d'un violent -effort. Je me retire d'ordinaire dans un liége creux, qui me sert de -demeure. Les chevriers de ces montagnes ont pitié de moi; ils déposent -quelque nourriture dans les endroits où ils pensent que je pourrai la -rencontrer; car, quoique j'aie presque perdu le jugement, la nature me -fait sentir ses besoins, et l'instinct m'apprend à les satisfaire. Quand -ces braves gens me reprochent de leur enlever quelquefois leurs -provisions et de les maltraiter quoiqu'ils me donnent de bon coeur ce -que je demande, j'en suis extrêmement affligé et je leur promets d'en -user mieux à l'avenir. - -Voilà, seigneurs, de quelle manière je passe ma misérable vie, en -attendant que le ciel en dispose, ou que, touché de pitié, il me fasse -perdre le souvenir de la beauté de Luscinde et de la perfidie de don -Fernand. Si cela m'arrive avant que je meure, j'espère que le trouble de -mon esprit se dissipera. En attendant, je prie le ciel de me regarder -avec compassion, car, je le comprends, cette manière de vivre ne peut -que lui déplaire et l'irriter; mais je n'ai pas le courage de prendre -une bonne résolution: mes disgrâces m'accablent et surmontent mes -forces; ma raison s'est si fort affaiblie, que, bien loin de n'être -d'aucun secours, elle m'entretient dans ces sentiments tout contraires. -Dites maintenant si vous avez jamais connu sort plus déplorable, si ma -douleur n'est pas bien légitime, et si l'on peut avec plus de sujet -témoigner moins d'affliction. Ne perdez donc point votre temps à me -donner des conseils; ils seraient inutiles. Je ne veux pas vivre sans -Luscinde; il faut que je meure, puisqu'elle m'abandonne. En me préférant -don Fernand, elle a fait voir qu'elle en voulait à ma vie; eh bien, je -veux la lui sacrifier, et jusqu'au dernier soupir exécuter ce qu'elle a -voulu. - -Cardenio s'arrêta; et comme le curé se préparait à le consoler, il en -fut tout à coup empêché par des plaintes qui attirèrent leur attention. -Dans le quatrième livre, nous verrons de quoi il s'agit; car cid Hamet -Ben-Engeli écrit ceci: Fin du livre troisième. - - - - -LIVRE IV--CHAPITRE XXVIII - -DE LA NOUVELLE ET AGRÉABLE AVENTURE QUI ARRIVA AU CURÉ ET AU BARBIER -DANS LA SIERRA MORENA - - -Heureux, trois fois heureux fut le siècle où vint au monde l'intrépide -chevalier don Quichotte de la Manche, puisqu'en lui mettant au coeur le -généreux dessein de ressusciter l'ordre déjà plus qu'à demi éteint de la -chevalerie errante, il est cause que, dans notre âge très-pauvre en -joyeuses distractions, nous jouissons non-seulement de la délectable -lecture de sa véridique histoire, mais encore des contes et épisodes -qu'elle renferme, et qui n'ont pas moins de charme que l'histoire -elle-même. - -En reprenant le fil peigné, retors et dévidé du récit, celle-ci raconte -qu'au moment où le curé se disposait à consoler de son mieux Cardenio, -il en fut empêché par une voix plaintive qui s'exprimait ainsi: - -O mon Dieu! serait-il possible que j'eusse enfin trouvé un lieu qui pût -servir de tombeau à ce corps misérable, dont la charge m'est devenue si -pesante? Que je serais heureuse de rencontrer dans la solitude de ces -montagnes le repos qu'on ne trouve point parmi les hommes, afin de -pouvoir me plaindre en liberté des malheurs qui m'accablent! Ciel, -écoute mes plaintes, c'est à toi que je m'adresse: les hommes sont -faibles et trompeurs, toi seul peux me soutenir et m'inspirer ce que je -dois faire. - -Ces paroles furent entendues par le curé et par ceux qui -l'accompagnaient, et tous se levèrent aussitôt pour aller savoir qui se -plaignait si tristement. A peine eurent-ils fait vingt pas, qu'au détour -d'une roche, au pied d'un frêne, ils découvrirent un jeune homme vêtu en -paysan, dont on ne pouvait voir le visage parce qu'il l'inclinait en -lavant ses pieds dans un ruisseau. Ils s'étaient approchés avec tant de -précaution, que le jeune garçon ne les entendit point, et ils eurent -tout le loisir de remarquer qu'il avait les pieds si blancs, qu'on les -eût dit des morceaux de cristal mêlés aux cailloux du ruisseau. Tant de -beauté les surprit dans un homme grossièrement vêtu, et, leur curiosité -redoublant, ils se cachèrent derrière quelques quartiers de roche, d'où, -l'observant avec soin, ils virent qu'il portait un mantelet gris brun -serré par une ceinture de toile blanche, et sur la tête un petit bonnet -ou _montera_[47] de même couleur que le mantelet. Après qu'il se fut -lavé les pieds, le jeune garçon prit sous sa montera un mouchoir pour -les essuyer, et alors ce mouvement laissa voir un visage si beau, que -Cardenio ne put s'empêcher de dire au curé: Puisque ce n'est point -Luscinde, ce ne peut être une créature humaine; c'est quelque ange du -ciel. - - [47] _Montera_, espèce de casquette sans visière que portent les - paysans espagnols. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le matin je me trouvai à l'entrée de ces montagnes (p. 143).] - -En ce moment le jeune homme ayant ôté sa montera pour secouer sa -chevelure, déroula des cheveux blonds si beaux, qu'Apollon en eût été -jaloux. Ils reconnurent alors que celui qu'ils avaient pris pour un -paysan était une femme délicate et des plus belles. Cardenio lui-même -avoua qu'après Luscinde il n'avait jamais rien vu de comparable. En -démêlant les beaux cheveux dont les tresses épaisses la couvraient tout -entière, à ce point que de tout son corps on n'apercevait que les pieds, -la jeune fille laissa voir des bras si bien faits, et des mains si -blanches qu'elles semblaient des flocons de neige, et que l'admiration -et la curiosité de ceux qui l'épiaient s'en augmentant, ils se levèrent -afin de la voir de plus près, et apprendre qui elle était. Au bruit -qu'ils firent, la jeune fille tourna la tête, en écartant les cheveux -qui lui couvraient le visage; mais à peine eut-elle aperçu ces trois -hommes, que, sans songer à rassembler sa chevelure, et oubliant qu'elle -avait les pieds nus, elle saisit un petit paquet de hardes, et se mit à -fuir à toutes jambes. Mais ses pieds tendres et délicats ne purent -supporter longtemps la dureté des cailloux, elle tomba, et ceux qu'elle -fuyait étant accourus à son secours, le curé lui cria: - -Arrêtez, Madame; ne craignez rien, qui que vous soyez; nous n'avons -d'autre intention que de vous servir. En même temps il s'approcha d'elle -et la prit par la main; la voyant étonnée et confuse, il continua de la -sorte: - -Vos cheveux, Madame, nous ont découvert ce que vos vêtements nous -cachaient: preuves certaines qu'un motif impérieux a pu seul vous forcer -à prendre un déguisement si indigne de vous, et vous conduire au fond de -cette solitude où nous sommes heureux de vous rencontrer, sinon pour -faire cesser vos malheurs, au moins pour vous offrir des consolations. -Il n'est point de chagrins si violents que la raison et le temps ne -parviennent à adoucir. Si donc vous n'avez pas renoncé à la consolation -et aux conseils des humains, je vous supplie de nous apprendre le sujet -de vos peines, et d'être persuadée que nous vous le demandons moins par -curiosité que dans le dessein de les adoucir en les partageant. - -Pendant que le curé parlait ainsi, la belle inconnue le regardait, -interdite et comme frappée d'un charme, semblable en ce moment à -l'ignorant villageois auquel on montre à l'improviste des choses qu'il -n'a jamais vues; enfin le curé lui ayant laissé le temps de se remettre, -elle laissa échapper un profond soupir et rompit le silence en ces -termes: - -Puisque la solitude de ces montagnes n'a pu me cacher, et que mes -cheveux m'ont trahi, il serait désormais inutile de feindre avec vous, -en niant une chose dont vous ne pouvez plus douter; et puisque vous -désirez entendre le récit de mes malheurs, j'aurais mauvaise grâce de -vous le refuser après les offres obligeantes que vous me faites. -Toutefois, je crains bien de vous causer moins de plaisir que de -compassion, parce que mon infortune est si grande, que vous ne trouverez -ni remède pour la guérir, ni consolation pour en adoucir l'amertume. -Aussi ne révélerai-je qu'avec peine des secrets que j'avais résolu -d'ensevelir avec moi dans le tombeau, car je ne puis les raconter sans -me couvrir de confusion; mais trouvée seule et sous des habits d'homme, -dans un lieu si écarté, j'aime mieux vous les révéler que de laisser le -moindre doute sur mes desseins et ma conduite. - -Cette charmante fille, ayant parlé de la sorte, s'éloigna un peu pour -achever de s'habiller; puis, s'étant rapprochée, elle s'assit sur -l'herbe, et après s'être fait violence quelque temps pour retenir ses -larmes, elle commença ainsi: - -Je suis née dans une ville de l'Andalousie, dont un duc porte le nom, ce -qui lui donne le titre de grand d'Espagne. Mon père, un de ses vassaux, -n'est pas d'une condition très-relevée; mais il est riche, et si les -biens de la nature eussent égalé chez lui ceux de la fortune, il -n'aurait pu rien désirer au delà, et moi-même je serais moins à plaindre -aujourd'hui; car je ne doute point que mes malheurs ne viennent de celui -qu'ont mes parents de n'être point d'illustre origine. Ils ne sont -pourtant pas d'une extraction si basse qu'elle doive les faire rougir: -ils sont laboureurs de père en fils, d'une race pure et sans mélange; -ce sont de vieux chrétiens, et leur ancienneté, jointe à leurs grands -biens et à leur manière de vivre, les élève beaucoup au-dessus des gens -de leur profession, et les place presque au rang des plus nobles. Comme -je suis leur unique enfant, ils m'ont toujours tendrement chérie; et ils -se trouvaient encore plus heureux de m'avoir pour fille que de toute -leur opulence. De même que j'étais maîtresse de leur coeur, je l'étais -aussi de leur bien; tout passait par mes mains dans notre maison, les -affaires du dehors comme celles du dedans; et comme ma circonspection et -mon zèle égalaient leur confiance, nous avions vécu jusque-là heureux et -en repos. Après les soins du ménage, le reste de mon temps était -consacré aux occupations ordinaires des jeunes filles, telles que le -travail à l'aiguille, le tambour à broder, et bien souvent le rouet; -quand je quittais ces travaux, c'était pour faire quelque lecture utile, -ou jouer de quelque instrument, ayant reconnu que la musique met le -calme dans l'âme et repose l'esprit fatigué. Telle était la vie que je -menais dans la maison paternelle. Si je vous la raconte avec ces -détails, ce n'est pas par vanité, mais pour vous apprendre que ce n'est -pas ma faute si je suis tombée de cette heureuse existence dans la -déplorable situation où vous me voyez aujourd'hui. Pendant que ma vie se -passait ainsi dans une espèce de retraite comparable à celle des -couvents, ne voyant d'autres gens que ceux de notre maison, ne sortant -jamais que pour aller à l'église, toujours de grand matin et en -compagnie de ma mère, le bruit de ma beauté commença à se répandre, et -l'amour vint me troubler dans ma solitude. Un jour à mon insu, le second -fils de ce duc dont je vous ai parlé, nommé don Fernand, me vit... - -A ce nom de Fernand, Cardenio changea de couleur, et laissa paraître une -si grande agitation, que le curé et le barbier, qui avaient les yeux sur -lui, craignirent qu'il n'entrât dans un de ces accès de fureur dont ils -avaient appris qu'il était souvent atteint. Heureusement qu'il n'en fut -rien: seulement il se mit à considérer fixement la belle inconnue, -attachant sur elle ses regards, et cherchant à la reconnaître; mais, -sans faire attention aux mouvements convulsifs de Cardenio, elle -continua son récit. - -Ses yeux ne m'eurent pas plutôt aperçue, comme il l'avoua depuis, qu'il -ressentit cette passion violente dont il donna bientôt des preuves. Pour -achever promptement l'histoire de mes malheurs, et ne point perdre de -temps en détails inutiles, je passe sous silence les ruses qu'employa -don Fernand pour me révéler son amour: il gagna les gens de notre -maison; il fit mille offres de services à mon père, l'assurant de sa -faveur en toutes choses. Chaque jour ce n'étaient que divertissements -sous mes fenêtres, et la nuit s'y passait en concerts de voix et -d'instruments. Il me fit remettre, par des moyens que j'ignore encore, -un nombre infini de billets pleins de promesses et de tendres -sentiments. Cependant tout cela ne faisait que m'irriter, bien loin de -me plaire et de m'attendrir, et dès lors je regardai don Fernand comme -un ennemi mortel. Ce n'est pas qu'il me parût aimable, et que je ne -sentisse quelque plaisir à me voir recherchée d'un homme de cette -condition; de pareils soins plaisent toujours aux femmes, et la plus -farouche trouve dans son coeur un peu de complaisance pour ceux qui lui -disent qu'elle est belle; mais la disproportion de fortune était trop -grande pour me permettre des espérances raisonnables, et ses soins trop -éclatants pour ne pas m'offenser. Les conseils de mes parents, qui -avaient deviné don Fernand, achevèrent de détruire tout ce qui pouvait -me flatter dans sa recherche. Un jour mon père, me voyant plus inquiète -que de coutume, me déclara que le seul moyen de faire cesser ses -poursuites et de mettre un obstacle insurmontable à ses prétentions, -c'était de prendre un époux, que je n'avais qu'à choisir, dans la ville -ou dans notre voisinage, un parti à mon gré, et qu'il ferait tout ce -que je pouvais attendre de son affection. - -Je le remerciai de sa bonté, et répondis que n'ayant encore jamais pensé -au mariage, j'allais songer à éloigner don Fernand, d'une autre manière, -sans enchaîner pour cela ma liberté. Je résolus dès lors de l'éviter -avec tant de soin, qu'il ne trouvât plus moyen de me parler. Une manière -de vivre si réservée ne fit que l'exciter dans son mauvais dessein, je -dis mauvais dessein, parce que, s'il avait été honnête, je ne serais pas -dans le triste état où vous me voyez. Mais quand don Fernand apprit que -mes parents cherchaient à m'établir, afin de lui ôter l'espoir de me -posséder, ou que j'eusse plus de gardiens pour me défendre, il résolut -d'entreprendre ce que je vais vous raconter. - -Une nuit que j'étais dans ma chambre, avec la fille qui me servait, ma -porte bien fermée pour être en sûreté contre la violence d'un homme que -je savais capable de tout oser, il se dressa subitement devant moi. Sa -vue me troubla à tel point que, perdant l'usage de mes sens, je ne pus -articuler un seul mot pour appeler du secours. Profitant de ma faiblesse -et de mon étonnement, don Fernand me prit entre ses bras, me parla avec -tant d'artifice, et me montra tant de tendresse, que je n'osais appeler -quand je m'en serais senti la force. Les soupirs du perfide donnaient du -crédit à ses paroles, et ses larmes semblaient justifier son intention; -j'étais jeune et sans expérience dans une matière où les plus habiles -sont trompées. Ses mensonges me parurent des vérités, et touchée de ses -soupirs et de ses larmes, je sentais quelques mouvements de compassion. -Cependant, revenue de ma première surprise, et commençant à me -reconnaître, je lui dis avec indignation: - -Seigneur, si en même temps que vous m'offrez votre amitié, et que vous -m'en donnez des marques si étranges, vous me permettiez de choisir entre -cette amitié et le poison, estimant beaucoup plus l'honneur que la vie, -je n'aurais pas de peine à sacrifier l'une à l'autre. Je suis votre -vassale, et non votre esclave; et je m'estime autant, moi fille obscure -d'un laboureur, que vous, gentilhomme et cavalier. Ne croyez donc pas -m'éblouir par vos richesses, ni me tenter par l'éclat de vos grandeurs. -C'est à mon père à disposer de ma volonté, et je ne me rendrai jamais -qu'à celui qu'il m'aura choisi pour époux. Si donc, vous m'estimez comme -vous le dites, abandonnez un dessein qui m'offense et ne peut jamais -réussir. Pour que je jouisse paisiblement de la vie, laissez-moi -l'honneur, qui en est inséparable; et puisque vous ne pouvez être mon -époux, ne prétendez pas à un amour que je ne puis donner à aucun autre. - -S'il ne faut que cela pour te satisfaire, répondit le déloyal cavalier, -je suis trop heureux que ton amour soit à ce prix. Je t'offre ma main, -charmante Dorothée (c'est le nom de l'infortunée qui vous parle), et -pour témoins de mon serment je prends le ciel, à qui rien n'est caché, -et cette image de la Vierge qui est devant nous. - -Le nom de Dorothée fit encore une fois tressaillir Cardenio, et le -confirma dans l'opinion qu'il avait eue dès le commencement du récit; -mais pour ne pas l'interrompre, et savoir quelle en sera la fin, il se -contenta de dire: Quoi! Madame, Dorothée est votre nom? J'ai entendu -parler d'une personne qui le portait, et dont les malheurs vont de pair -avec les vôtres. Continuez, je vous prie; bientôt je vous apprendrai des -choses qui ne vous causeront pas moins d'étonnement que de pitié. - -Dorothée s'arrêta pour regarder Cardenio et l'étrange dénûment où il -était: Si vous savez quelque chose qui me regarde, je vous conjure, lui -dit-elle, de me l'apprendre à l'instant: j'ai assez de courage pour -supporter les coups que me réserve la fortune; mon malheur présent me -rend insensible à ceux que je pourrais redouter encore. - -[Illustration: Après qu'il se fut lavé les pieds, le jeune garçon prit -sous sa montera un mouchoir (p. 145).] - -Je vous aurais déjà dit ce que je pense, Madame, répondit Cardenio, si -j'étais bien certain de ce que je suppose; mais jusqu'à cette heure, il -ne vous importe en rien de le connaître, et il sera toujours temps de -vous en instruire. - -Dorothée continua en ces termes: - -Après ces assurances, don Fernand me présenta la main, et m'ayant donné -sa foi, il me la confirma par des paroles pressantes, et avec des -serments extraordinaires; mais, avant de souffrir qu'il se liât, je le -conjurai de ne point se laisser aveugler par la passion, et par un peu -de beauté qui ne suffirait point à l'excuser. Ne causez pas, lui dis-je, -à votre père le déplaisir et la honte de vous voir épouser une personne -si fort au-dessous de votre condition; et, par emportement, ne prenez -pas un parti dont vous pourriez vous repentir, et qui me rendrait -malheureuse. A ces raisons, j'en ajoutai beaucoup d'autres, qui toutes -furent inutiles. Don Fernand s'engagea en amant passionné qui sacrifie -tout à son amour, ou plutôt en fourbe qui se soucie peu de tenir ses -promesses. Le voyant si opiniâtre dans sa résolution, je pensai -sérieusement à la conduite que je devais tenir. Je me représentai que -je n'étais pas la première que le mariage eût élevée à des grandeurs -inespérées, et à qui la beauté eût tenu lieu de naissance et de mérite. -L'occasion était belle, et je crus devoir profiter de la faveur que -m'envoyait la fortune. Quand elle m'offre un époux qui m'assure d'un -attachement éternel, pourquoi, me disais-je, m'en faire un ennemi par -des mépris injustes? Je me représentai de plus que don Fernand était à -ménager; que s'offrant surtout avec de si grands avantages, un refus -pourrait l'irriter; et que sa passion le portant peut-être à la -violence, il se croirait dégagé d'une parole que je n'aurais pas voulu -recevoir, et qu'ainsi je demeurerais sans honneur et sans excuse. Toutes -ces réflexions commençaient à m'ébranler; les serments de don Fernand, -ses soupirs et ses larmes, les témoins sacrés qu'il invoquait; en un -mot, son air, sa bonne mine, et l'amour que je croyais voir en toutes -ses actions, achevèrent de me perdre. J'appelai la fille qui me servait, -pour qu'elle entendît les serments de don Fernand; il prit encore une -fois devant elle le ciel à témoin, appela sur sa tête toutes sortes de -malédictions si jamais il violait sa promesse; il m'attendrit par de -nouveaux soupirs et de nouvelles larmes; et cette fille s'étant retirée, -le perfide, abusant de ma faiblesse, acheva la trahison qu'il avait -méditée. - -Quand le jour qui succéda à cette nuit fatale fut sur le point de -paraître, don Fernand, sous prétexte de ménager ma réputation, montra -beaucoup d'empressement à s'éloigner. Il me dit avec froideur de me -reposer sur son honneur et sur sa foi; et pour gage, il tira un riche -diamant de son doigt et le mit au mien. Il s'en fut; la servante qui -l'avait introduit dans ma chambre, à ce qu'elle m'avoua depuis, lui -ouvrit la porte de la rue, et je demeurai si confuse de tout ce qui -venait de m'arriver, que je ne saurais dire si j'en éprouvais de la joie -ou de la tristesse. J'étais tellement hors de moi, que je ne songeais -pas à reprocher à cette fille sa trahison, ne pouvant encore bien juger -si elle m'était nuisible ou favorable. J'avais dit à don Fernand, avant -qu'il s'éloignât, que puisque j'étais à lui, il pouvait se servir de la -même voie pour me revoir, jusqu'à ce qu'il trouvât à propos de déclarer -l'honneur qu'il m'avait fait. Il revint la nuit suivante; mais depuis -lors, je ne l'ai pas revu une seule fois, ni dans la rue, ni à l'église, -pendant un mois entier que je me suis fatiguée à le chercher, quoique je -susse bien qu'il était dans le voisinage et qu'il allât tous les jours à -la chasse. - -Cet abandon que je regardais comme le dernier des malheurs, faillit -m'accabler entièrement. Ce fut alors que je compris les conséquences de -l'audace de ma servante, et combien il est dangereux de se fier aux -serments. J'éclatai en imprécations contre don Fernand, sans soulager ma -douleur. Il fallut cependant me faire violence pour cacher mon -ressentiment, dans la crainte que mon père et ma mère ne me pressassent -de leur en dire le sujet. Mais bientôt il n'y eut plus moyen de feindre, -et je perdis toute patience en apprenant que don Fernand s'était marié -dans une ville voisine, avec une belle et noble personne appelée -Luscinde. - -En entendant prononcer le nom de Luscinde, vous eussiez vu Cardenio -plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et bientôt -après deux ruisseaux de larmes inonder son visage. Dorothée, cependant, -ne laissa pas de continuer son récit. - -A cette triste nouvelle, l'indignation et le désespoir s'emparèrent de -mon esprit, et, dans le premier transport, je voulais publier partout la -perfidie de don Fernand, sans m'inquiéter si en même temps je -n'affichais pas ma honte. Peut-être un reste de raison calma-t-il tous -ces mouvements, mais je ne les ressentis plus après le dessein que je -formai sur l'heure même. Je découvris le sujet de ma douleur à un jeune -berger qui servait chez mon père, et, lui ayant emprunté un de ses -vêtements, je le priai de m'accompagner jusqu'à la ville où je savais -qu'était don Fernand. Le berger fit tout ce qu'il put pour m'en -détourner; mais, voyant ma résolution inébranlable, il consentit à me -suivre. Ayant donc pris un habit de femme, quelques bagues et de -l'argent que je lui donnai à porter pour m'en servir au besoin, nous -nous mîmes en chemin la nuit suivante, à l'insu de tout le monde. Hélas! -je ne savais pas trop ce que j'allais faire; car que pouvais-je espérer -en voyant le perfide, si ce n'est la triste satisfaction de lui adresser -des reproches inutiles? - -J'arrivai en deux jours et demi au terme de mon voyage. En entrant dans -la ville je m'informai sans délai de la demeure des parents de Luscinde; -le premier que j'interrogeais m'en apprit beaucoup plus que je ne -voulais en savoir. Il me raconta dans tous ses détails le mariage de don -Fernand et de Luscinde; il me dit qu'au milieu de la cérémonie, Luscinde -était tombée évanouie en prononçant le oui fatal, et que son époux, -ayant desserré sa robe pour l'aider à respirer, y avait trouvé cachée -une lettre écrite de sa main, dans laquelle elle déclarait ne pouvoir -être sa femme, parce qu'un gentilhomme nommé Cardenio avait déjà reçu sa -foi, et qu'elle n'avait feint de consentir à ce mariage que pour ne pas -désobéir à son père. Dans cette lettre, elle annonçait le dessein de se -tuer; dessein que confirmait un poignard trouvé sur elle, ce qu'au reste -don Fernand, furieux de se voir ainsi trompé, aurait fait lui-même, si -ceux qui étaient présents ne l'en eussent empêché. Cet homme ajouta -enfin qu'il avait quitté aussitôt la maison de Luscinde, laquelle -n'était revenue de son évanouissement que le lendemain, déclarant de -nouveau avoir depuis longtemps engagé sa foi à Cardenio. Il m'apprit -aussi que ce Cardenio s'était trouvé présent au mariage, et qu'il -s'était éloigné, désespéré, après avoir laissé une lettre dans laquelle, -maudissant l'infidélité de sa maîtresse, il déclarait la fuir pour -toujours. Cela était de notoriété publique et faisait le sujet de -toutes les conversations. - -Mais ce fut bien autre chose quand on apprit la fuite de Luscinde de la -maison paternelle et le désespoir de ses parents, qui ne savaient ce -qu'elle était devenue. Pour moi, je trouvai quelque consolation dans ce -qu'on venait de m'apprendre; je me disais que le ciel n'avait sans doute -renversé les injustes desseins de don Fernand que pour le faire rentrer -en lui-même; et qu'enfin, puisque son mariage avec Luscinde ne s'était -pas accompli, je pouvais un jour voir le mien se réaliser. Je tâchai de -me persuader ce que je souhaitais, me forgeant de vaines espérances d'un -bonheur à venir, pour ne pas me laisser accabler entièrement, et pour -prolonger une vie qui m'est désormais insupportable. - -Pendant que j'errais dans la ville, sans savoir à quoi me résoudre, -j'entendis annoncer la promesse d'une grande récompense pour celui qui -indiquerait ce que j'étais devenue. On me désignait par mon âge et par -l'habit que je portais. J'appris en même temps qu'on accusait le berger -qui était venu avec moi de m'avoir enlevée de chez mon père; ce qui me -causa un déplaisir presque égal à l'infidélité de don Fernand, car je -voyais ma réputation absolument perdue, et pour un sujet indigne et bas. -Je sortis de la ville avec mon guide, et le même soir nous arrivâmes -ici, au milieu de ces montagnes. Mais, vous le savez, un malheur en -appelle un autre; et la fin d'une infortune est le commencement d'une -plus grande. Je ne fus pas plus tôt dans ce lieu écarté, que le berger -en qui j'avais mis toute ma confiance, tenté sans doute par l'occasion -plutôt que par ma beauté, osa me parler d'amour. Voyant que je ne -répondais qu'avec mépris, il résolut d'employer la violence pour -accomplir son infâme dessein. Mais le ciel et mon courage ne -m'abandonnèrent pas en cette circonstance. Aveuglé par ses désirs, ce -misérable ne s'aperçut pas qu'il était sur le bord d'un précipice; je -l'y poussai sans peine, puis courant de toute ma force, je pénétrai -bien avant dans ces déserts, pour dérouter les recherches. Le lendemain, -je rencontrai un paysan qui me prit à son service en qualité de berger -et m'emmena au milieu de ces montagnes. Je suis restée chez lui bien des -mois, allant chaque jour travailler aux champs, et ayant grand soin de -ne pas me laisser reconnaître; mais, malgré tout, il a fini par -découvrir ce que je suis; si bien que m'ayant, à son tour, témoigné de -mauvais desseins, et la fortune ne m'offrant pas les mêmes moyens de m'y -soustraire, j'ai quitté sa maison il y a deux jours, et suis venue -chercher un asile dans ces solitudes, pour prier le ciel en repos, et -tâcher de l'émouvoir par mes soupirs et mes larmes, ou tout au moins -pour finir ici ma misérable vie, et y ensevelir le secret de mes -douleurs. - - - - -CHAPITRE XXIX - -QUI TRAITE DU GRACIEUX ARTIFICE QU'ON EMPLOYA POUR TIRER NOTRE AMOUREUX -CHEVALIER DE LA RUDE PÉNITENCE QU'IL ACCOMPLISSAIT - - -Telle est, seigneurs, l'histoire de mes tristes aventures; jugez -maintenant si ma douleur est légitime, et si une infortunée dont les -maux sont sans remède est en état de recevoir des consolations. La seule -chose que je vous demande et qu'il vous sera facile de m'accorder, c'est -de m'apprendre où je pourrai passer le reste de ma vie à l'abri de la -recherche de mes parents: non pas que je craigne qu'ils m'aient rien -retiré de leur affection, et qu'ils ne me reçoivent pas avec l'amitié -qu'ils m'ont toujours témoignée; mais quand je pense qu'ils ne doivent -croire à mon innocence que sur ma parole, je ne puis me résoudre à -affronter leur présence. - -Dorothée se tut, et la rougeur qui couvrit son beau visage, ses yeux -baissés et humides, montrèrent clairement son inquiétude et tous les -sentiments qui agitaient son coeur. - -Ceux qui venaient d'entendre l'histoire de la jeune fille étaient -charmés de son esprit et de sa grâce; et ils éprouvaient d'autant plus -de compassion pour ses malheurs, qu'ils les trouvaient aussi surprenants -qu'immérités. Le curé voulait lui donner des consolations et des avis, -mais Cardenio le prévint. - ---Quoi! madame, s'écria-t-il, vous êtes la fille unique du riche -Clenardo? - -Dorothée ne fut pas peu surprise d'entendre le nom de son père, en -voyant la chétive apparence de celui qui parlait (on se rappelle comment -était vêtu Cardenio). Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui savez le nom -de mon père? car si je ne me trompe, je ne l'ai pas nommé une seule fois -dans le cours du récit que je viens de faire. - -Je suis, répondit Cardenio, cet infortuné qui reçut la foi de Luscinde, -celui qu'elle a dit être son époux, et que la trahison de don Fernand a -réduit au triste état que vous voyez, abandonné à la douleur, privé de -toute consolation, et, pour comble de maux, n'ayant l'usage de sa raison -que pendant les courts intervalles qu'il plaît au ciel de lui laisser. -C'est moi qui fut le triste témoin du mariage de don Fernand, et qui -déjà, plein de trouble et de terreur, finis par m'abandonner au -désespoir quand je crus que Luscinde avait prononcé le oui fatal. Sans -attendre la fin de son évanouissement, éperdu, hors de moi, je quittai -sa maison après avoir donné à un de mes gens une lettre avec ordre de la -remettre à Luscinde, et je suis venu dans ces déserts vouer à la douleur -une vie dont tous les moments étaient pour moi autant de supplices. Mais -Dieu n'a pas voulu me l'ôter, me réservant sans doute pour le bonheur -que j'ai de vous rencontrer ici. Consolez-vous belle Dorothée, le ciel -est de notre côté; ayez confiance dans sa bonté et sa protection, et -après ce qu'il a fait en votre faveur, ce serait l'offenser que de ne pas -espérer un meilleur sort. Il vous rendra don Fernand, qui ne peut être à -Luscinde; et il me rendra Luscinde, qui ne peut être qu'à moi. Quand mes -intérêts ne seraient pas d'accord avec les vôtres, ma sympathie pour -vos malheurs est telle qu'il n'est rien que je ne fasse pour y mettre un -terme; je jure de ne prendre aucun repos que don Fernand ne vous ait -rendu justice, et même de l'y forcer au péril de ma vie, si la raison et -la générosité ne l'y peuvent amener. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le ciel et mon courage ne m'abandonnèrent pas dans cette circonstance -(p. 151).] - -Dorothée était si émue, qu'elle ne savait comment remercier Cardenio; et -le regardant déjà comme son protecteur, elle allait se jeter à ses -pieds, mais il l'en empêcha. Le curé, prenant la parole pour tous deux, -loua Cardenio de sa généreuse résolution, et consola si bien Dorothée -qu'il la fit consentir à venir se remettre un peu de tant de fatigues -dans sa maison, où ils aviseraient tous ensemble au moyen de retrouver -don Fernand. Le barbier, qui jusque-là avait écouté en silence, s'offrit -avec empressement à faire tout ce qui dépendrait de lui; il leur apprit -ensuite le dessein qui les avait conduits, lui et le curé, dans ces -montagnes, et l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient -l'écuyer, lequel n'avait guère moins besoin de traitement que son -maître. Cardenio se ressouvint alors du démêlé qu'il avait eu avec -notre héros, mais seulement comme d'un songe, et en le racontant il n'en -put dire le sujet. - -En ce moment des cris se firent entendre, et ils reconnurent la voix de -Sancho, qui, ne les trouvant point à l'endroit où ils les avait laissés, -les appelait à tue-tête. Tous allèrent au-devant de lui, et comme le -curé lui demandait avec empressement des nouvelles de don Quichotte, -Sancho répondit comment il l'avait trouvé en chemise, pâle, jaune, -mourant de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée. Je lui -ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter ce désert -pour se rendre au Toboso, où elle l'attend avec impatience; mais il m'a -répondu qu'il est résolu à ne point paraître devant sa beauté, jusqu'à -ce qu'il ait fait des prouesses dignes de cette faveur. En vérité, -seigneurs, si cela dure plus longtemps, mon maître court grand risque de -ne jamais devenir empereur, comme il s'y est engagé, ni même archevêque, -ce qui est le moins qu'il puisse faire. Au nom du ciel, voyez donc -promptement ce qu'il y aurait à faire pour le tirer de là. - -Rassurez-vous, Sancho, dit le curé, nous l'en tirerons malgré lui; et se -tournant vers Cardenio et Dorothée, il leur raconta ce qu'ils avaient -imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou tout au moins pour -l'obliger de retourner dans sa maison. - -Dorothée, à qui ses nouvelles espérances rendaient déjà un peu de -gaieté, s'offrit à remplir le rôle de la damoiselle affligée, disant -qu'elle s'en acquitterait mieux que le barbier, parce qu'elle avait -justement emporté un costume de grande dame; qu'au reste il n'était pas -besoin de l'instruire pour représenter ce personnage, parce qu'ayant lu -beaucoup de livres de chevalerie elle en connaissait le style, et savait -de quelle manière les damoiselles infortunées imploraient la protection -des chevaliers errants. - -A la bonne heure, madame, dit le curé; il ne s'agit plus que de se -mettre à l'oeuvre. - -Dorothée ouvrit son paquet et en tira une jupe de très-belle étoffe et -un riche mantelet de brocart vert avec un tour de perles et d'autres -ajustements; quand elle s'en fut parée, elle leur parut à tous si belle, -qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et plaignaient don Fernand -d'avoir dédaigné une si charmante personne. Mais celui qui trouvait -Dorothée le plus à son goût, c'était Sancho Panza; il n'avait pas assez -d'yeux pour la regarder, et il était devant elle comme en extase. - -Quelle est donc cette belle dame? demanda-t-il; et que vient-elle -chercher au milieu de ces montagnes? - -Cette belle dame, ami Sancho, répondit le curé, c'est tout simplement -l'héritière en ligne directe du grand royaume de Micomicon. Elle vient -prier votre maître de la venger d'une injure que lui a faite un géant -déloyal; et au bruit que fait dans toute la Guinée la valeur du fameux -don Quichotte, cette princesse n'a pas craint d'entreprendre ce long -voyage pour venir le chercher. - -Par ma foi! s'écria Sancho transporté, voilà une heureuse quête et une -heureuse trouvaille, surtout si mon maître est assez chanceux pour -venger cette injure et assommer ce damné géant que vient de dire Votre -Grâce. Oh! certes, il l'assommera s'il le rencontre; à moins pourtant -que ce soit un fantôme, car sur ces gens-là mon maître est sans pouvoir. -Seigneur licencié, lui dit-il, j'ai, entre autres choses, une grâce à -vous demander: pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se -faire archevêque, car c'est là toute ma crainte, conseillez-lui, je vous -en conjure, de se marier promptement avec cette princesse, afin que -n'étant plus en état de recevoir les ordres, il soit forcé de devenir -empereur. Franchement, j'ai bien réfléchi là-dessus, et, tout compte -fait, je trouve qu'il n'est pas bon pour moi qu'il soit archevêque, -parce que je ne vaux rien pour être d'église, et que d'ailleurs ayant -femme et enfants, il me faudrait songer à prendre des dispenses, afin -de toucher les revenus d'une prébende, ce qui me donnerait beaucoup trop -d'embarras. Le mieux est donc que mon seigneur se marie tout de suite -avec cette grande dame que je ne puis pas nommer parce que j'ignore son -nom. - -Elle s'appelle la princesse Micomicona, dit le curé; car son royaume -étant celui de Micomicon, elle doit se nommer ainsi. - -En effet, reprit Sancho: j'ai vu nombre de gens qui prennent le nom du -lieu de leur naissance, comme Pedro d'Alcala, Juan d'Ubeda, Diego de -Valladolid; il doit en être de même en Guinée. - -Sans aucun doute, Sancho, répondit le curé, et pour ce qui est du -mariage de votre maître, croyez que j'y pousserai de tout mon pouvoir. - -Sancho demeura fort satisfait de la promesse du curé, et le curé encore -plus étonné de la simplicité de Sancho, en voyant à quel point les -contagieuses folies du maître avaient pris racine dans le cerveau du -serviteur. - -Pendant cet entretien, Dorothée étant montée sur la mule du curé, et le -barbier ayant ajusté sa fausse barbe, tous dirent à Sancho de les -conduire où se trouvait don Quichotte; lui recommandant de ne pas -laisser soupçonner qu'il les connût, parce que, si le chevalier venait à -s'en douter seulement, l'occasion de le faire empereur serait perdue à -jamais. Cardenio ne voulut point les accompagner, dans la crainte que -don Quichotte ne vînt à se rappeler le démêlé qu'ils avaient eu -ensemble; et le curé, ne croyant pas sa présence nécessaire, demeura -également, après avoir donné quelques instructions à Dorothée, qui le -pria de s'en reposer sur elle, l'assurant qu'elle suivrait exactement ce -que lui avaient appris les livres de chevalerie. - -La princesse Micomicona et ses deux compagnons se mirent donc en chemin. -Ils eurent à peine fait trois quarts de lieue, qu'ils découvrirent au -milieu d'un groupe de roches amoncelées don Quichotte, déjà habillé, -mais sans armure. Sitôt que Dorothée l'aperçut et que Sancho lui eut -appris que c'était là notre héros, elle hâta son palefroi, suivi de son -écuyer barbu. Aussitôt celui-ci sauta à bas de sa mule, prit entre ses -bras sa maîtresse, qui ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance, -alla se jeter aux genoux de don Quichotte; notre héros fit tous ses -efforts pour la relever, mais elle, sans vouloir y consentir, lui parla -de la sorte: - -Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre courtoisie ne -m'ait octroyé un don, lequel ne tournera pas moins à la gloire de votre -magnanime personne qu'à l'avantage de la plus outragée damoiselle que -jamais ait éclairée le soleil. S'il est vrai que votre valeur et la -force de votre bras répondent à ce qu'en publie la renommée, vous êtes -tenu, par les lois de l'honneur et par la profession que vous exercez, -de secourir une infortunée qui, sur le bruit de vos exploits et à la -trace de votre nom célèbre, vient des extrémités de la terre chercher un -remède à ses malheurs. - -Je suis bien résolu, belle et noble dame, dit don Quichotte, à ne point -entendre et à ne point répondre une seule parole que vous ne vous soyez -relevée. - -Et moi, je ne me relèverai point d'où je suis, illustre chevalier, -reprit la dolente damoiselle, que vous ne m'ayez octroyé le don que -j'implore de votre courtoisie. - -Je vous l'octroie, Madame, dit don Quichotte, mais à une condition: -c'est qu'il ne s'y trouvera rien de contraire au service de mon roi ou -de mon pays, ni aux intérêts de celle qui tient mon coeur et ma liberté -enchaînés. - -Ce ne sera ni au préjudice ni contre l'honneur de ceux ou de celle que -vous venez de nommer, répondit Dorothée. - -Comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de son maître, et lui dit -à l'oreille: Par ma foi, seigneur, vous pouvez bien accorder à cette -dame ce qu'elle vous demande; en vérité, ce n'est qu'une bagatelle: il -s'agit tout simplement d'assommer un géant, et celle qui vous en prie -est la princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon, en -Éthiopie. - -Qu'elle soit ce qu'il plaira à Dieu, répondit don Quichotte; je ferai ce -que me dicteront ma conscience et les lois de ma profession. Puis se -tournant vers Dorothée: Que Votre Beauté veuille bien se lever, Madame, -lui dit-il, je vous octroie le don qu'il vous plaira de me demander. - -Eh bien, chevalier sans pareil, reprit Dorothée, le don que j'implore de -votre valeureuse personne, c'est qu'elle me suive sans retard où il me -plaira de la mener, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune -autre aventure jusqu'à ce qu'elle m'ait vengé d'un traître qui, contre -toutes les lois divines et humaines, a usurpé mon royaume. - -Ce don, très-haute dame, je répète que je vous l'octroie, répondit don -Quichotte; désormais prenez courage et chassez la tristesse qui vous -accable: j'espère, avec l'aide de Dieu et la force de mon bras, vous -rétablir avant peu dans la possession de vos États, en dépit de tous -ceux qui prétendraient s'y opposer. Or, mettons promptement la main à -l'oeuvre; les bonnes actions ne doivent jamais être différées, et c'est -dans le retardement qu'est le péril. - -Dorothée fit tous ses efforts pour baiser les mains de don Quichotte, -qui ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever, -l'embrassa respectueusement, après quoi il dit à Sancho de bien sangler -Rossinante et de lui donner ses armes. L'écuyer détacha d'un arbre -l'armure de son maître, qui y était suspendue comme un trophée. Quand -notre héros l'eut endossée: Maintenant, dit-il, allons, avec l'aide de -Dieu, porter secours à cette grande princesse, et employons la valeur et -la force que le ciel nous a données, à la faire triompher de ses -ennemis. - -Le barbier, qui, pendant cette cérémonie, était resté à genoux, faisait -tous ses efforts pour ne pas éclater de rire ni laisser tomber sa -barbe, dans la crainte de tout gâter; quand il vit le don octroyé et -avec quel empressement notre héros se disposait à partir, il se releva, -et, prenant la princesse d'une main tandis que don Quichotte la prenait -de l'autre, tous deux la mirent sur sa mule. Le chevalier enfourcha -Rossinante, le barbier sa monture, et ils se mirent en chemin. - -Le pauvre Sancho les suivait à pied, et la fatigue qu'il en éprouvait -lui rappelait à chaque pas la perte de son grison. Il prenait toutefois -son mal en patience, voyant son maître en chemin de se faire empereur; -car il ne doutait point qu'il ne se mariât avec cette princesse, et -qu'il ne devînt bientôt souverain de Micomicon. Une seule chose -troublait le plaisir qu'il ressentait, c'était de penser que ce royaume -étant dans le pays des nègres, les gens que son maître lui donnerait à -gouverner seraient Mores; mais il trouva sur-le-champ remède à cet -inconvénient. Eh! qu'importe, se disait-il, que mes vassaux soient -Mores? Je les ferai charrier en Espagne, où je les vendrai fort bien, et -j'en tirerai du bon argent comptant, dont je pourrai acheter quelque -office, afin de vivre sans souci le reste de mes jours. Me croit-on donc -si maladroit, que je ne sache tirer parti des choses? faut-il tant de -philosophie pour vendre vingt ou trente mille esclaves? Oh! par ma foi, -je saurai bien en venir à bout; et je les rendrai blancs ou tout au -moins jaunes, seraient-ils plus noirs que le diable. Plein de ces -agréables pensées, Sancho cheminait si content, qu'il en oubliait le -désagrément d'aller à pied. - -Toute cette étrange scène, le curé et Cardenio la regardaient depuis -longtemps à travers les broussailles, fort en peine de savoir comment -ils pourraient se réunir au reste de la troupe; mais le curé, grand -trameur d'expédients, en trouva un tout à point: avec des ciseaux qu'il -portait dans un étui, il coupa la barbe à Cardenio, et lui fit prendre -sa soutane et son manteau noir, se réservant seulement le pourpoint et -les chausses. Sous ce nouveau costume, Cardenio était si changé, qu'il -ne se serait pas reconnu lui-même. Cela fait, ils gagnèrent le grand -chemin, où ils arrivèrent encore avant notre chevalier et sa suite, tant -les mules avaient de peine à marcher dans ces sentiers difficiles. Dès -que le curé aperçut venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il -courut à lui les bras ouverts, et le regardant fixement comme un homme -qu'on cherche à reconnaître, il s'écria: Qu'il soit le bien venu, le -bien trouvé, mon cher compatriote don Quichotte de la Manche, fleur de -la galanterie, rempart des affligés, quintessence des chevaliers -errants. En parlant ainsi, il tenait embrassée la jambe gauche de notre -héros, qui, tout stupéfait d'une rencontre si imprévue, voulut mettre -pied à terre quand il l'eut enfin reconnu; mais le curé l'en empêcha. - -[Illustration: Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre -courtoisie ne m'ait octroyé un don (p. 155).] - -Il n'est pas convenable, lui disait don Quichotte, que je sois à cheval -pendant que Votre Révérence est à pied. - -Je n'y consentirai jamais, reprit le curé; que Votre Grâce reste à -cheval, où elle a fait tant de merveilles! c'est assez pour moi de -prendre la croupe d'une de ces mules, si ces gentilshommes veulent bien -le permettre; et j'aime mieux être en votre compagnie de cette façon, -que de me voir monté sur le célèbre cheval Pégase, ou sur la jument -sauvage de ce fameux More Muzarrache, qui aujourd'hui encore est -enchanté dans la caverne de Zulema, auprès de la grande ville de -Compluto. - -Vous avez raison, seigneur licencié, dit don Quichotte, et je ne m'en -étais pas avisé. J'espère que madame la princesse voudra bien, pour -l'amour de moi, ordonner à son écuyer de vous donner la selle de sa -mule, et de se contenter de la croupe, si tant est que la bête soit -accoutumée à porter double fardeau. - -Assurément, répondit Dorothée, et mon écuyer n'attendra pas mes ordres -pour cela; il a trop de courtoisie pour souffrir que le seigneur -licencié aille à pied. - -Assurément, dit le barbier; et sautant à bas de sa mule, il présenta la -selle au curé, qui l'accepta sans se faire prier. - -Par malheur la mule était de louage, c'est-à-dire quinteuse et mutine. -Quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva brusquement le train -de derrière, et, détachant quatre ou cinq ruades, elle donna une telle -secousse à notre homme, qu'il roula par terre fort rudement; et comme -dans cette chute la barbe de maître Nicolas vint à se détacher, il ne -trouva rien de mieux à faire que de porter vivement les deux mains à son -visage, en criant de toutes ses forces que la maudite bête lui avait -cassé la mâchoire. - -En apercevant ce gros paquet de poils sans chair ni sang répandu: Quel -miracle! s'écria don Quichotte, la mule vient de lui enlever la barbe du -menton comme aurait fait un revers d'épée! - -Le curé, voyant son invention en grand danger d'être découverte, se hâta -de ramasser la barbe; et courant à maître Nicolas, qui continuait à -pousser des cris, il lui prit la tête, et l'appuyant contre sa poitrine, -il lui rajusta la barbe en un clin d'oeil, en marmottant quelques -paroles qu'il dit être un charme propre à faire reprendre les barbes, -comme on l'allait voir; en effet, il s'éloigna, et l'écuyer parut aussi -barbu qu'auparavant. Don Quichotte, tout émerveillé de la guérison, pria -le curé de lui enseigner le charme quand il en aurait le loisir, ne -doutant point que sa vertu ne s'étendît beaucoup plus loin, puisqu'il -était impossible que les barbes fussent enlevées de la sorte sans que la -chair fût emportée du même coup, et que cependant il n'y paraissait -plus. Le désordre ainsi réparé, on convint que le curé monterait seul -sur la mule jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, distante encore -de deux lieues. - -Le chevalier de la Triste-Figure, la princesse Micomicona et le curé -étant donc à cheval, tandis que Cardenio, le barbier et Sancho les -suivaient à pied, don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur -nous conduise maintenant où il lui plaira, nous la suivrons jusqu'au -bout du monde. - -Le curé, prenant la parole avant qu'elle eût ouvert la bouche: Madame, -lui dit-il, vers quel royaume Votre Grâce veut-elle diriger ses pas? -N'est-ce pas vers celui de Micomicon? - -Dorothée comprit très-bien ce qu'il fallait répondre: C'est justement -là, reprit-elle aussitôt. - -En ce cas, Madame, dit le curé, il nous faudra passer au beau milieu de -mon village; vous prendrez ensuite la route de Carthagène; là vous -pourrez vous embarquer; et si vous avez un bon vent, en un peu moins de -neuf années vous serez rendus aux Palus-Méotides, d'où il n'y a pas plus -de cent journées de marche jusqu'au royaume de Votre Altesse. - -Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit Dorothée; j'en -suis partie il n'y a pas deux ans, sans avoir jamais eu le vent bien -favorable, et cependant depuis quelque temps déjà je suis en Espagne, où -je n'ai pas plus tôt eu mis le pied, que le nom du fameux don Quichotte -est venu frapper mon oreille; et j'en ai entendu raconter des choses si -grandes, si merveilleuses, que quand même ce n'eût pas été ma première -pensée, j'aurais pris soudain la résolution de confier mes intérêts à la -valeur de son bras invincible. - -Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte, mettez, je vous en supplie, -un terme à vos louanges: je suis ennemi de la flatterie, et quoique vous -me rendiez peut-être justice, je ne saurais entendre sans rougir un -discours si obligeant et des louanges si excessives. Tout ce que je -puis dire, c'est que, vaillant ou non, je suis prêt à verser pour votre -service jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et le temps vous le -prouvera. Maintenant trouvez bon que j'apprenne du seigneur licencié ce -qui l'amène seul ici, à pied, et vêtu tellement à la légère, que je ne -sais que penser. - -Pour vous satisfaire en peu de mots, seigneur don Quichotte, répondit le -curé, il faut que vous sachiez que maître Nicolas et moi nous allions à -Séville pour y toucher de l'argent qu'un de mes parents m'envoie des -Indes, et la somme n'est pas si peu considérable qu'elle n'atteigne pour -le moins six mille écus. En passant près d'ici, nous avons été attaqués -par des voleurs, qui nous ont tout enlevé, même la barbe, si bien que -maître Nicolas est contraint d'en porter une postiche. Ils ont aussi -laissé nu comme la main ce jeune homme que vous voyez (il montrait -Cardenio). Mais le plus curieux de l'affaire, c'est que ces brigands -sont des forçats à qui un vaillant chevalier a, dit-on, donné la clef -des champs, malgré la résistance de leurs gardiens. Il faut, en vérité, -que ce chevalier soit un bien grand fou, ou qu'il ne vaille guère mieux -que les scélérats qu'il a mis en liberté, puisqu'il ne se fait aucun -scrupule de livrer les brebis à la fureur des loups; puisqu'il viole le -respect dû au roi et à la justice, et se fait le protecteur des ennemis -de la sûreté publique; puisqu'il prive les galères de ceux qui les font -mouvoir, et remet sur le pied la Sainte-Hermandad, qui se reposait -depuis longues années; puisque, enfin, il expose légèrement sa liberté -et sa vie, et renonce avec impiété au salut de son âme. - -Sancho avait conté l'histoire des forçats au curé, qui parlait ainsi -pour voir ce que dirait don Quichotte, lequel changeait de couleur à -chaque parole, et n'osait s'avouer le libérateur de ces misérables. - -Voilà, ajouta le curé, les honnêtes gens qui nous ont mis dans cet état: -que Dieu leur pardonne, et à celui qui a empêché qu'ils ne reçussent le -juste châtiment de leurs crimes. - - - - -CHAPITRE XXX - -QUI TRAITE DE LA FINESSE D'ESPRIT QUE MONTRA LA BELLE DOROTHÉE, AINSI -QUE D'AUTRES CHOSES NON MOINS DIVERTISSANTES - - -Le curé n'avait pas fini de parler que Sancho s'écria: Savez-vous, -seigneur licencié, qui a fait ce bel exploit? eh bien, c'est mon maître! -Et pourtant je n'avais cessé de lui dire de prendre garde à ce qu'il -allait faire, et de lui répéter que c'était péché de rendre libres des -coquins qu'on envoyait aux galères en punition de leurs méfaits. - -Traître, repartit don Quichotte; est-ce aux chevaliers errants à -s'enquérir si les malheureux et les opprimés qu'ils rencontrent sur leur -chemin sont ainsi traités pour leurs fautes, ou si on leur fait -injustice? Ils ne doivent considérer que leur misère, sans s'informer de -leurs actions. Je rencontre une troupe de pauvres diables, enfilés comme -les grains d'un chapelet, et je fais, pour les secourir, ce que -m'ordonne le serment de la noble profession que j'exerce. Qu'a-t-on à -dire à cela? Quiconque le trouve mauvais, n'a qu'à me le témoigner, et à -tout autre qu'au seigneur licencié, dont j'honore et respecte le -caractère, je ferai voir qu'il ne sait pas un mot de la chevalerie -errante; et je suis prêt à le lui prouver l'épée à la main, à pied et à -cheval, ou de toute autre manière. - -En disant cela, notre héros s'affermit sur ses étriers, et enfonça son -morion; car depuis le jour où les forçats l'avaient si fort maltraité, -l'armet de Mambrin était resté pendu à l'arçon de sa selle. - -Dorothée ne manquait pas de malice; connaissant la folie de don -Quichotte, et sachant d'ailleurs que tout le monde s'en moquait, hormis -Sancho Panza, elle voulut prendre sa part du divertissement: - -Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grâce se souvienne du -serment qu'elle a fait de n'entreprendre aucune aventure, si pressante -qu'elle puisse être, avant de m'avoir rétablie dans mes États. -Calmez-vous, je vous prie, et croyez que si le seigneur licencié eût pu -se douter un seul instant que les forçats devaient leur délivrance à -votre bras invincible, il se serait mille fois coupé la langue plutôt -que de rien dire qui vous déplût. - -Je prends Dieu à témoin, ajouta le curé, que j'aurais préféré m'arracher -la moustache poil à poil. - -Il suffit, madame, reprit don Quichotte; je réprimerai ma juste colère, -et je jure de nouveau de ne rien entreprendre que je n'aie réalisé la -promesse que vous avez reçue de moi. En attendant, veuillez nous -apprendre l'histoire de vos malheurs, si toutefois vous n'avez pas de -secrètes raisons pour les cacher: car enfin, il faut que je sache de qui -je dois vous venger, et de quel nombre d'ennemis j'aurai à tirer pour -vous une éclatante et complète satisfaction. - -Volontiers, répondit Dorothée; mais je crains bien de vous ennuyer par -ce triste récit. - -Non, non, madame, repartit don Quichotte. - -En ce cas, dit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent attention. - -Aussitôt, Cardenio et le barbier s'approchèrent pour entendre ce qu'elle -allait raconter; Sancho, non moins abusé que son maître sur le compte de -la princesse, s'approcha aussi; Dorothée s'affermit sur sa mule pour -parler plus commodément; puis après avoir toussé et pris les précautions -d'un orateur au début, elle commença de la sorte: - -Seigneur, vous saurez d'abord que je m'appelle... Elle s'arrêta quelques -instants, parce qu'elle ne se ressouvenait plus du nom que lui avait -donné le curé; celui-ci, qui vit son embarras, vint à son aide et lui -dit: Il n'est pas surprenant, madame, que Votre Grandeur hésite en -commençant le récit de ses malheurs; c'est l'effet ordinaire des -longues disgrâces de troubler la mémoire, et celles de la princesse -Micomicona ne doivent pas être médiocres, puisqu'elle a traversé tant de -terres et de mers pour y chercher remède. - -J'avoue, reprit Dorothée, qu'il s'est tout à coup présenté à ma mémoire -des souvenirs si cruels, que je n'ai plus su ce que je disais; mais me -voilà remise, et j'espère maintenant mener à bon port ma véridique -histoire. - -Je vous dirai donc, seigneurs, que je suis l'héritière légitime du grand -royaume de Micomicon. Le roi, mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage, -était très-versé dans la science qu'on appelle magie; cette science lui -fit découvrir que ma mère, la reine Xaramilla, devait mourir la -première, et que lui-même la suivant de près au tombeau, je resterais -orpheline. Cela, toutefois, affligeait moins mon père que la triste -certitude où il était que le souverain d'une grande île située sur les -confins de mon royaume, effroyable géant appelé Pandafilando de la Vue -Sombre, ainsi surnommé parce qu'il regarde toujours de travers comme -s'il était louche, ce qu'il ne fait que par malice et pour effrayer tout -le monde; que cet effroyable géant, dis-je, me sachant orpheline, devait -un jour à la tête d'une armée formidable envahir mes États et m'en -dépouiller entièrement, sans me laisser un seul village où je pusse -trouver asile; mais que je pourrais éviter cette disgrâce en consentant -à l'épouser. Aussi mon père, qui savait bien que jamais je ne pourrais -m'y résoudre, me conseilla, lorsque je verrais Pandafilando prêt à -envahir ma frontière, de ne point essayer de me défendre, parce que ce -serait ma perte, mais, au contraire, de lui abandonner mon royaume, afin -de sauver ma vie et empêcher la ruine de mes loyaux et fidèles sujets; -et il ajouta qu'en choisissant quelques-uns d'entre eux pour -m'accompagner, je devais passer incontinent en Espagne, où j'étais -certaine de trouver un protecteur dans la personne d'un fameux chevalier -errant, connu par toute la terre pour sa force et son courage, et qui -se nommait, si je m'en souviens bien, don Chicot, ou don Gigot... - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur nous conduise où il -lui plaira (p. 158).] - -Don Quichotte, madame, s'écria Sancho; don Quichotte, autrement appelé -le chevalier de la Triste-Figure. - -C'est cela, dit Dorothée. Mon père ajouta que mon protecteur devait être -de haute stature, maigre de visage, sec de corps, et, de plus, avoir -sous l'épaule gauche, ou près de là, un signe de couleur brune, tout -couvert de poil en manière de soie de sanglier. - -Approche ici, mon fils Sancho, dit notre héros à son écuyer; aide-moi à -me déshabiller promptement, que je sache si je suis le chevalier -qu'annonce la prophétie de ce sage roi. - -Que voulez-vous faire, seigneur? demanda Dorothée. - -Je veux savoir, madame, répondit don Quichotte, si j'ai sur moi ce signe -dont votre père a fait mention. - -Il ne faut point vous déshabiller pour cela, reprit Sancho; je sais que -Votre Grâce a justement au milieu du dos un signe tout semblable, et -l'on assure que c'est une preuve de force. - -Il suffit, dit Dorothée; entre amis on n'y regarde pas de si près, et -peu importe que le signe soit à droite ou à gauche, puisque après tout -c'est la même chair. Je le vois bien, mon père a touché juste en tout ce -qu'il a dit; quant à moi, j'ai encore mieux rencontré, en m'adressant au -seigneur don Quichotte, dont la taille et le visage sont si conformes à -la prophétie paternelle, et dont la renommée est si grande, -non-seulement en Espagne, mais encore dans toute la Manche, qu'à peine -débarquée à Ossuna, j'ai entendu faire un tel récit de ses prouesses, -qu'aussitôt mon coeur m'a dit que c'était bien le chevalier que je -cherchais. - -Mais comment peut-il se faire, madame, observa don Quichotte, que vous -ayez débarqué à Ossuna où il n'y a point de port? - -La princesse, répondit le curé, a voulu dire qu'après avoir débarqué à -Malaga, le premier endroit où elle apprit de vos nouvelles fut Ossuna. - -C'est ainsi que je l'entendais, seigneur, dit Dorothée. - -Maintenant, reprit le curé, Votre Altesse peut poursuivre quand il lui -plaira. - -Je n'ai rien à dire de plus, continua Dorothée, si ce n'est que ç'a été -pour moi une si haute fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte, -que je me regarde comme déjà rétablie sur le trône de mes pères, -puisqu'il a eu l'extrême courtoisie de m'accorder sa protection, et de -s'engager à me suivre partout où il me plaira de le mener; et certes ce -sera contre le traître Pandafilando, dont il me vengera, je l'espère, en -lui arrachant, avec la vie, le royaume dont il m'a si injustement -dépouillée. J'oubliais de vous dire que le roi mon père m'a laissé un -écrit en caractères grecs ou arabes, que je ne connais point, mais par -lequel il m'ordonne de consentir à épouser le chevalier mon libérateur, -si, après m'avoir rétablie dans mes États, il me demande en mariage, et -de le mettre sur-le-champ en possession de mon royaume et de ma -personne. - -Hé bien, que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte; vois-tu ce qui -se passe? Ne te l'avais-je pas dit? Avons-nous des royaumes à notre -disposition, et des filles de roi à épouser? - -Par ma foi, il y a assez longtemps que nous les cherchons, reprit -Sancho, et nargue du bâtard qui après avoir ouvert le gosier à ce -Grand-fil-en-dos, n'épouserait pas incontinent madame la princesse! -Peste! elle est assez jolie pour cela, et je voudrais que toutes les -puces de mon lit lui ressemblassent! Là-dessus, se donnant du talon au -derrière, le crédule écuyer fit deux sauts en l'air en signe de grande -allégresse; puis s'allant mettre à genoux devant Dorothée, il lui -demanda sa main à baiser afin de lui prouver que désormais il la -regardait comme sa légitime souveraine. - -Il eût fallu être aussi peu sage que le maître et le valet pour ne pas -rire de la folie de l'un et de la simplicité de l'autre. Dorothée donna -à Sancho sa main à baiser, lui promettant de le faire grand seigneur dès -qu'elle serait rétablie dans ses États, et Sancho l'en remercia par un -compliment si extravagant, que chacun se mit à rire de plus belle. - -Voilà, reprit Dorothée, la fidèle histoire de mes malheurs; je n'ai rien -à y ajouter, si ce n'est que de tous ceux de mes sujets qui m'ont -accompagnée il ne m'est resté que ce bon écuyer barbu, les autres ayant -péri dans une grande tempête en vue du port; ce fidèle compagnon et moi, -nous avons seuls échappé par un de ces miracles qui font croire que le -ciel nous réserve pour quelque grande aventure. - -Elle est toute trouvée, madame, dit don Quichotte: je confirme le don -que je vous ai octroyé; et je jure encore une fois de vous suivre -jusqu'au bout du monde, et de ne prendre aucun repos que je n'aie -rencontré votre cruel ennemi, dont je prétends, avec le secours du ciel -et par la force de mon bras, trancher la tête superbe, fût-il aussi -vaillant que le dieu Mars. Mais après vous avoir remise en possession de -votre royaume, je vous laisserai la libre disposition de votre personne, -car tant que mon coeur et ma volonté seront assujettis aux lois de -celle... Je m'arrête en songeant qu'il m'est impossible de penser à me -marier, fût-ce avec le phénix. - -Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, qu'il -s'écria plein de courroux: Je jure Dieu et je jure diable, seigneur don -Quichotte, que Votre Grâce n'a pas le sens commun! comment se peut-il -que vous hésitiez à épouser une si grande princesse que celle-là? -Croyez-vous donc que de semblables fortunes viendront se présenter à -tout bout de champ? Est-ce que par hasard madame Dulcinée vous -semblerait plus belle? Par ma foi, il s'en faut de plus de moitié -qu'elle soit digne de lui dénouer les cordons de ses souliers! C'est -bien par ce chemin-là que j'attraperai le comté que vous m'avez promis -tant de fois, et que j'attends encore. Mariez-vous! mariez-vous! -prenez-moi ce royaume qui vous tombe dans la main; puis quand vous serez -roi, faites-moi marquis ou gouverneur, et que Satan emporte le reste. - -En entendant de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, don Quichotte, sans -dire gare, leva sa lance, et en déchargea sur les reins de l'indiscret -écuyer deux coups tels, qu'il le jeta par terre, et sans Dorothée, qui -lui criait de s'arrêter, il l'aurait tué sur la place. Quand il se fut -un peu calmé: Pensez-vous, rustre mal appris, lui dit-il, que notre -unique occupation à tous deux soit, vous de faire toujours des sottises -et moi de vous les pardonner sans cesse? N'y comptez pas, misérable -excommunié, car tu dois l'être pour avoir osé mal parler de la sans -pareille Dulcinée. Ignorez-vous, vaurien, maraud, bélître, que sans la -valeur qu'elle prête à mon bras, je suis incapable de venir à bout d'un -enfant? Dites-moi un peu, langue de vipère, qui a conquis ce royaume, -qui a coupé la tête à ce géant, qui vous a fait marquis ou gouverneur, -car je tiens tout cela pour accompli, si ce n'est Dulcinée elle-même, -qui s'est servie de mon bras pour exécuter ces grandes choses? Sachez -que c'est elle qui combat en moi et qui remporte toutes mes victoires, -comme moi je vis et je respire en elle! Il faut que vous soyez bien -ingrat! A l'instant même où l'on vous tire de la poussière pour vous -élever au rang des plus grands seigneurs, vous ne craignez pas de dire -du mal de ceux qui vous comblent d'honneurs et de richesses. - -Tout maltraité qu'il était, Sancho entendait fort bien ce que disait son -maître; mais pour y répondre il voulait être en lieu de sûreté. Se -levant de son mieux, il alla d'abord se réfugier derrière le palefroi de -Dorothée et de là apostrophant don Quichotte: Or çà, seigneur, lui -dit-il, si Votre Grâce est très-décidée à ne point épouser madame la -princesse, son royaume ne sera pas à votre disposition; eh bien, cela -étant, quelle récompense aurez-vous à me donner? Voilà ce dont je me -plains. Mariez-vous avec cette reine, pendant que vous l'avez là comme -tombée du ciel; ce sera toujours autant de pris, après quoi vous pourrez -retourner à votre Dulcinée; car il me semble qu'il doit s'être trouvé -dans le monde des rois qui, outre leur femme, ont eu des maîtresses. -Quant à leur beauté, je ne m'en mêle pas; à vrai dire, cependant, je les -trouve fort belles l'une et l'autre, quoique je n'aie jamais vu madame -Dulcinée. - -Comment, traître, tu ne l'as jamais vue! reprit don Quichotte; ne -viens-tu pas de m'apporter un message de sa part? - -Je veux dire que je ne l'ai pas assez vue pour remarquer toute sa -beauté, repartit Sancho; mais en bloc je l'ai trouvée fort belle. - -Je te pardonne, reprit don Quichotte; pardonne-moi aussi le déplaisir -que je t'ai causé; l'homme n'est pas toujours maître de son premier -mouvement. - -Je le sens bien, repartit Sancho; et l'envie de parler est en moi un -premier mouvement auquel je ne puis résister: il faut toujours que je -dise au moins une fois ce qui me vient sur le bout de la langue. - -D'accord, dit don Quichotte; mais prends garde à l'avenir de quelle -manière tu parleras; tant va la cruche à l'eau..... Je ne t'en dis pas -davantage..... - -Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, répliqua Sancho; eh bien, -il jugera qui de nous deux l'offense le plus, ou moi en parlant tout de -travers, ou Votre Seigneurie en n'agissant pas mieux. - -C'est assez, dit Dorothée; Sancho, allez baiser la main de votre -seigneur, demandez-lui pardon, et soyez plus circonspect à l'avenir. -Surtout ne parlez jamais mal de cette dame du Toboso, que je ne connais -point, mais que je serais heureuse de servir, puisque le grand don -Quichotte la vénère: ayez confiance en Dieu, et vous ne manquerez point -de récompense. - -Sancho s'en alla tête baissée demander la main à son maître, qui la lui -donna avec beaucoup de gravité; après quoi, don Quichotte le prenant à -part lui dit de le suivre, parce qu'il avait des questions de haute -importance à lui adresser. - -Tous deux prirent les devants; et quand ils furent assez éloignés: Ami -Sancho, dit don Quichotte, depuis ton retour, je n'ai pas trouvé -occasion de t'entretenir touchant ton ambassade; mais à présent que nous -sommes seuls, dis-moi exactement ce qui s'est passé, et raconte-moi -toutes les particularités que j'ai besoin de savoir. - -Que Votre Grâce demande ce qu'il lui plaira, répondit Sancho, tout -sortira de ma bouche comme cela est entré par mon oreille; seulement, à -l'avenir ne soyez pas si vindicatif. - -Pourquoi dis-tu cela? demanda don Quichotte. - -Je dis cela, répondit Sancho, parce que ces coups de bâton de tout à -l'heure me viennent de la querelle que vous m'avez faite à propos des -forçats, et non de ce que j'ai dit contre madame Dulcinée, que j'honore -et révère comme une relique, encore qu'elle ne serait pas bonne à en -faire, mais parce que c'est un bien qui est à Votre Grâce. - -Laisse là ton discours, il me chagrine, repartit don Quichotte; je t'ai -pardonné tout à l'heure, mais tu connais le proverbe: A péché nouveau, -nouvelle pénitence. - -Comme ils en étaient là, ils virent venir à eux, assis sur un âne, un -homme qu'ils prirent d'abord pour un Bohémien. Sancho, qui depuis la -perte de son grison n'en apercevait pas un seul que le coeur ne lui -bondît, n'eut pas plus tôt aperçu celui qui le montait, qu'il reconnut -Ginez de Passamont, comme c'était lui en effet. Le drôle avait pris le -costume des Bohémiens, dont il possédait parfaitement la langue, et pour -vendre l'âne il l'avait aussi déguisé. Mais bon sang ne peut mentir, et -du même coup Sancho reconnut la monture et le cavalier, à qui il cria: -Ah! voleur de Ginésille, rends-moi mon bien, rends-moi mon lit de repos; -rends-moi mon âne, tout mon plaisir et toute ma joie; décampe, brigand; -rends-moi ce qui m'appartient. - -Peu de paroles suffisent à qui comprend à demi-mot; dès le premier, -Ginez sauta à terre et disparut en un clin d'oeil. Sancho courut à son -âne, et l'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu porté, mon fils, -lui dit-il, mon cher compagnon, mon fidèle ami? et il le baisait, le -choyait comme quelqu'un qu'on aime tendrement. A cela l'âne ne répondait -rien, et se laissait caresser sans bouger. Toute la compagnie étant -survenue, chacun félicita Sancho d'avoir retrouvé son grison; et don -Quichotte, pour récompenser un si bon naturel, confirma la promesse -qu'il avait faite de lui donner trois ânons. - -Pendant que notre chevalier et son écuyer s'étaient écartés pour -s'entretenir, le curé complimentait Dorothée: Madame, lui dit-il, -l'histoire que vous avez composée est vraiment fort ingénieuse; j'admire -avec quelle facilité vous avez employé les termes de chevalerie, et -combien vous avez su dire de choses en peu de paroles. - -J'ai assez feuilleté les romans pour en connaître le style, répondit -Dorothée; mais la géographie m'est moins familière, et j'ai été dire -assez mal à propos que j'avais débarqué à Ossuna. - -Cela n'a rien gâté, madame, répliqua le curé, et le petit correctif que -j'y ai apporté a tout remis en place. Mais n'admirez-vous pas la -crédulité de ce pauvre gentilhomme, qui accueille si facilement tous -ces mensonges, par cela seulement qu'ils ressemblent aux extravagances -des romans de chevalerie? - -[Illustration: Don Quichotte leva sa lance, et en déchargea sur les -reins de l'indiscret écuyer deux coups (p. 163).] - -Je crois, dit Cardenio, qu'on ne saurait forger de fables si -déraisonnables et si éloignées de la vérité, qu'il n'y ajoutât foi. - -Ce qu'il y a de plus étonnant, continua le curé, c'est qu'à part le -chapitre de la chevalerie, il n'y a point de sujet sur lequel il ne -montre un jugement sain et un goût délicat; en sorte que, pourvu qu'on -ne touche point à la corde sensible, il n'y a personne qui ne le juge -homme d'esprit fin et de droite raison. - - - - -CHAPITRE XXXI - -DU PLAISANT DIALOGUE QUI EUT LIEU ENTRE DON QUICHOTTE ET SANCHO, SON -ÉCUYER, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS - - -Tandis que Dorothée et le curé s'entretenaient de la sorte, don -Quichotte reprenait la conversation interrompue par Ginez. Ami Sancho, -faisons la paix, lui dit-il, jetons au vent le souvenir de nos -querelles, et raconte-moi maintenant sans garder dépit ni rancune, où, -quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu -dit? que t'a-t-elle répondu? quelle mine fit-elle à la lecture de ma -lettre? qui te l'avait transcrite? enfin raconte-moi tout, sans rien -retrancher ni rien ajouter dans le dessein de m'être agréable; car il -m'importe de savoir exactement ce qui s'est passé. - -Seigneur, répondit Sancho, s'il faut dire la vérité, personne ne m'a -transcrit de lettre, car je n'en ai point emporté. - -En effet, dit don Quichotte, deux jours après ton départ je trouvai le -livre de poche, ce qui me mit fort en peine; j'avais toujours cru que tu -reviendrais le chercher. - -Je l'aurais fait aussi, si je n'eusse pas su la lettre par coeur, reprit -Sancho; mais l'ayant apprise pendant que vous me la lisiez, je la -répétai mot pour mot à un sacristain qui me la transcrivit, et il la -trouva si bonne, qu'il jura n'en avoir jamais rencontré de semblable en -toute sa vie, bien qu'il eût vu force billets d'enterrement. - -La sais-tu encore? dit don Quichotte. - -Non, seigneur, répondit Sancho; quand une fois je la vis écrite, je me -mis à l'oublier, si quelque chose m'en est resté dans la mémoire, c'est -le commencement, _la souterraine_, je veux dire _la souveraine dame_, et -la fin, _à vous jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste-Figure_; -entre tout cela j'avais mis plus de trois cents âmes, beaux yeux et -m'amours. - -Tout va bien jusqu'ici, dit don Quichotte; poursuivons. Que faisait cet -astre de beauté quand tu parus en sa présence? A coup sûr tu l'auras -trouvé enfilant un collier de perles, ou brodant quelque riche écharpe -pour le chevalier son esclave? - -Je l'ai trouvé vannant deux setiers de blé dans sa basse-cour, répondit -Sancho. - -Hé bien, dit don Quichotte, sois assuré que, touché par ses belles -mains, chaque grain de blé se convertissait en diamant; et si tu y as -fait attention, ce blé devait être du pur froment, bien lourd et bien -brun? - -Ce n'était que du seigle blond, répondit Sancho. - -Vanné par ses mains, ce seigle aura fait le plus beau et le meilleur -pain du monde! dit don Quichotte;... mais passons outre. Quand tu lui -rendis ma lettre, elle dut certainement la couvrir de baisers et -témoigner une grande joie? Que fit-elle, enfin? - -Quand je lui présentai votre lettre, répondit Sancho, son van était -plein, et elle le remuait de la bonne façon, si bien qu'elle me dit: -Ami, mettez cette lettre sur ce sac, je ne puis la lire que je n'aie -achevé de vanner tout ce qui est là. - -Charmante discrétion, dit don Quichotte; sans doute elle voulait être -seule pour lire ma lettre et la savourer à loisir. Pendant qu'elle -dépêchait sa besogne, quelles questions te faisait-elle? Que lui -répondis-tu? Achève, ne me cache rien, et satisfais mon impatience. - -Elle ne me demanda rien reprit Sancho; mais moi, je lui appris de quelle -manière je vous avais laissé dans ces montagnes, faisant pénitence à son -service, nu de la ceinture en bas comme un vrai sauvage, dormant sur la -terre, ne mangeant pain sur nappe, ne vous peignant jamais la barbe, -pleurant comme un veau, et maudissant votre fortune. - -Tu as mal fait de dire que je maudissais ma fortune, dit don Quichotte, -parce qu'au contraire je la bénis, et je la bénirai tous les jours de ma -vie, pour m'avoir rendu digne d'aimer une aussi grande dame que Dulcinée -du Toboso. - -Oh! par ma foi, elle est très-grande, repartit Sancho: elle a au moins -un demi-pied de plus que moi. - -Hé quoi! demanda don Quichotte, t'es-tu donc mesuré avec elle, pour en -parler ainsi? - -Je me suis mesuré avec elle en lui aidant à mettre un sac de blé sur son -âne, répondit Sancho: nous nous trouvâmes alors si près l'un de l'autre, -que je vis bien qu'elle était plus haute que moi de toute la tête. - -N'est-il pas vrai, dit don Quichotte, que cette noble taille est -accompagnée d'un million de grâces, tant de l'esprit que du corps? Au -moins tu conviendras d'une chose: en approchant d'elle, tu dus sentir -une merveilleuse odeur, un agréable composé des plus excellents parfums, -un je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer, une vapeur délicieuse, une -exhalaison qui t'embaumait, comme si tu avais été dans la boutique du -plus élégant parfumeur? - -Tout ce que je puis vous dire, répondit Sancho, c'est que je sentis une -certaine odeur qui approchait de celle du bouc; mais sans doute elle -avait chaud, car elle suait à grosses gouttes. - -Tu te trompes, dit don Quichotte: c'est que tu étais enrhumé du cerveau -ou que tu sentais toi-même. Je sais, Dieu merci, ce que doit sentir -cette rose épanouie, ce lis des champs, cet ambre dissous. - -A cela je n'ai rien à répondre, repartit Sancho; bien souvent il sort de -moi l'odeur que je sentais; mais en ce moment je me figurai qu'elle -sortait de la Seigneurie de madame Dulcinée: au reste, il n'y a là rien -d'étonnant; un diable ressemble à l'autre. - -Eh bien, maintenant qu'elle a fini de cribler son froment, et qu'elle -l'a envoyé au moulin, que fit-elle en lisant ma lettre? demanda don -Quichotte. - -Votre lettre, elle ne la lut point, répondit Sancho, ne sachant, -m'a-t-elle dit, ni lire ni écrire; au contraire, elle la déchira en -mille morceaux, ajoutant que personne ne devait connaître ses secrets; -qu'il suffisait de ce que je lui avais raconté de vive voix, touchant -l'amour que vous lui portez, et la pénitence que vous faisiez à son -intention. Finalement, elle me commanda de dire à Votre Grâce qu'elle -lui baise bien les deux mains, et qu'elle a plus d'envie de vous voir -que de vous écrire; qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne -humblement, aussitôt la présente reçue, de sortir de ces rochers sans -faire plus de folies, et de prendre sur-le-champ le chemin du Toboso, à -moins qu'une affaire plus importante ne vous en empêche, car elle brûle -de vous revoir. Elle faillit mourir de rire quand je lui contai que vous -aviez pris le surnom de chevalier de la Triste-Figure. Je lui demandai -si le Biscaïen était venu la trouver; elle me répondit que oui, et -m'assura que c'était un fort galant homme. Quant aux forçats, elle me -dit n'en avoir encore vu aucun. - -Maintenant, dis-moi, continua don Quichotte, quand tu pris congé d'elle, -quel bijou te remit-on de sa part pour les bonnes nouvelles que tu lui -portais de son chevalier? car entre les chevaliers errants et leurs -dames, il est d'usage de donner quelque riche bague aux écuyers en -récompense de leurs messages. - -J'en approuve fort la coutume, répondit Sancho; mais cela sans doute ne -se pratiquait qu'au temps passé: à présent on se contente de leur donner -un morceau de pain et de fromage; voilà du moins tout ce que madame -Dulcinée m'a jeté par-dessus le mur de la basse-cour, quand je m'en -allai; à telles enseignes que c'était du fromage de brebis. - -Oh! elle est extrêmement libérale, reprit don Quichotte; et si elle ne -t'a pas fait don de quelque diamant, c'est qu'elle n'en avait pas sur -elle en ce moment; mais je la verrai, et tout s'arrangera. Sais-tu, -Sancho, ce qui m'étonne? c'est qu'il semble, en vérité, que tu aies -voyagé par les airs; à peine as-tu mis trois jours pour aller et revenir -d'ici au Toboso, et pourtant il y a trente bonnes lieues; aussi cela me -fait penser que le sage enchanteur qui prend soin de mes affaires et qui -est mon ami, car je dois en avoir un, sous peine de ne pas être un -véritable chevalier errant, t'aura aidé dans ta course, sans que tu t'en -sois aperçu. En effet, il y a de ces enchanteurs qui prennent tout -endormi dans son lit un chevalier, lequel, sans qu'il s'en doute, se -trouve le lendemain à deux ou trois mille lieues de l'endroit où il -était la veille; et c'est là ce qui explique comment les chevaliers -peuvent se porter secours les uns aux autres, comme ils le font à toute -heure. Ainsi, l'un d'eux est dans les montagnes d'Arménie, à combattre -quelque andriague, ou n'importe quel monstre qui le met en danger de -perdre la vie; eh bien, au moment où il y pense le moins, il voit -arriver sur un nuage, ou dans un char de feu, un de ses amis qu'il -croyait en Angleterre, et qui vient le tirer du péril où il allait -succomber; puis le soir, ce même chevalier se retrouve chez lui frais et -dispos, assis à table et soupant fort à son aise, comme s'il revenait de -la promenade. Tout cela, ami Sancho, se fait par la science et l'adresse -de ces sages enchanteurs qui veillent sur nous. Ne t'étonne donc plus -d'avoir mis si peu de temps dans ton voyage; tu auras sans doute été -mené de la sorte. - -Je le croirais volontiers, répondit Sancho, car Rossinante détalait -comme l'âne d'un Bohême; on eut dit qu'il avait du vif-argent par tout -le corps[48]. - - [48] Allusion à l'usage des Bohémiens qui versaient du vif-argent dans - les oreilles d'une mule pour lui donner une allure plus vive. - -Du vif-argent! repartit don Quichotte; c'était plutôt une légion de ces -démons qui nous font cheminer tant qu'ils veulent, sans ressentir -eux-mêmes la moindre fatigue. Mais revenons à nos affaires. Dis-moi, -Sancho, que faut-il que je fasse, touchant l'ordre que me donne Dulcinée -d'aller la trouver? car, quoique je sois obligé de lui obéir -ponctuellement, et que ce soit mon plus vif désir, j'ai des engagements -avec la princesse; les lois de la chevalerie m'ordonnent de tenir ma -parole et de préférer le devoir à mon plaisir. D'une part, j'éprouve un -ardent désir de revoir ma dame, de l'autre, ma parole engagée et la -gloire me retiennent; cela réuni m'embarrasse extrêmement. Mais je crois -avoir trouvé le moyen de tout concilier: sans perdre de temps, je vais -me mettre à la recherche de ce géant; en arrivant, je lui coupe la tête, -je rétablis la princesse sur son trône et lui rends ses États; cela -fait, je repars à l'instant, et reviens trouver cet astre qui illumine -mes sens et à qui je donnerai des excuses si légitimes, qu'elle me saura -gré de mon retardement, voyant qu'il tourne au profit de sa gloire et de -sa renommée, car toute celle que j'ai déjà acquise, toute celle que -j'acquiers chaque jour, et que j'acquerrai à l'avenir, me vient de -l'honneur insigne que j'ai d'être son esclave. - -Aïe! aïe! c'est toujours la même note, reprit Sancho. Comment, seigneur, -vous voudriez faire tout ce chemin-là pour rien, et laisser perdre -l'occasion d'un mariage qui vous apporte un royaume; mais un royaume -qui, à ce que j'ai entendu dire, a plus de vingt mille lieues de tour, -qui regorge de toutes les choses nécessaires à la vie, et qui est à lui -tout seul plus grand que la Castille et le Portugal réunis! En vérité, -vous devriez mourir de honte des choses que vous dites. Croyez-moi, -épousez la princesse au premier village où il y aura un curé; sinon -voici le seigneur licencié qui en fera l'office à merveille. Je suis -déjà assez vieux pour donner des conseils, et celui que je vous donne, -un autre le prendrait sans se faire prier. Votre Grâce ignore-t-elle que -passereau dans la main vaut mieux que grue qui vole; et que lorsqu'on -vous présente l'anneau, il faut tendre le doigt? - -Je vois bien, Sancho, reprit don Quichotte, que si tu me conseilles si -fort de me marier, c'est pour que je sois bientôt roi afin de te donner -les récompenses que je t'ai promises. Mais apprends que sans cela j'ai -un sûr moyen de te satisfaire; c'est de mettre dans mes conditions, -avant d'entrer au combat, que si j'en sors vainqueur, on me donnera une -partie du royaume, pour en disposer comme il me plaira; et quand j'en -serai maître, à qui penses-tu que j'en fasse don, si ce n'est à toi? - -A la bonne heure, répondit Sancho; mais surtout que Votre Grâce n'oublie -pas de choisir le côté qui avoisine la mer, afin que si le pays ne me -plaît pas, je puisse embarquer mes vassaux nègres, et en faire ce que je -me disais tantôt. Ainsi, pour l'heure, laissez là madame Dulcinée, afin -de courir assommer ce géant, et achevons promptement cette affaire; je -ne saurais m'ôter de la tête qu'elle sera honorable et de grand profit. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -L'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu porté, mon fils? lui dit-il -(p. 164).] - -Je te promets, Sancho, de suivre ton conseil, dit don Quichotte, et de -ne pas chercher à revoir Dulcinée avant d'avoir rétabli la princesse -dans ses États. En attendant, ne parle pas de la conversation que nous -venons d'avoir ensemble, car Dulcinée est si réservée qu'elle n'aime pas -qu'on sache ses secrets, et il serait peu convenable que ce fût moi qui -les eusse découverts. - -S'il en est ainsi, reprit Sancho, à quoi pense Votre Grâce en lui -envoyant tous ceux qu'elle a vaincus? n'est-ce pas leur déclarer que -vous êtes son amoureux, et est-ce bien garder le secret pour vous et -pour elle, que de forcer les gens d'aller se jeter à ses genoux? - -Que tu es simple! dit don Quichotte; ne vois-tu pas que tout cela tourne -à sa gloire? ne sais-tu pas qu'en matière de chevalerie, il est -grandement avantageux à une dame de tenir sous sa loi plusieurs -chevaliers errants, sans que pour cela ils prétendent à d'autres -récompenses de leurs services que l'honneur de les lui offrir, et -qu'elle daigne les avouer pour ses chevaliers? - -C'est de cette façon, disent les prédicateurs, qu'il faut aimer Dieu, -reprit Sancho, pour lui seulement, et sans y être poussé par l'espérance -du paradis ou par la crainte de l'enfer; quant à moi, je serais content -de l'aimer n'importe pour quelle raison. - -Diable soit du vilain, dit don Quichotte; il a parfois des reparties -surprenantes, et on croirait vraiment qu'il a étudié à l'université de -Salamanque. - -Eh bien, je ne connais pas seulement l'A, B, C, répondit Sancho. - -Ils en étaient là quand maître Nicolas leur cria d'attendre un peu, -parce que la princesse voulait se rafraîchir à une source qui se -trouvait sur le bord du chemin. Don Quichotte s'arrêta, au grand -contentement de Sancho, qui, las de tant mentir, craignait enfin d'être -pris sur le fait; car, bien qu'il sût que Dulcinée était fille d'un -laboureur du Toboso, il ne l'avait vue de sa vie. On mit donc pied à -terre auprès de la fontaine, et on fit un léger repas avec ce que le -curé avait apporté de l'hôtellerie. - -Sur ces entrefaites, un jeune garçon vint à passer sur le chemin. Il -s'arrêta d'abord pour regarder ces gens qui mangeaient, et après les -avoir considérés avec attention, il accourut auprès de notre chevalier -et embrassant ses genoux en pleurant: Hélas! seigneur, lui dit-il, ne me -reconnaissez-vous pas? ne vous souvient-il plus de cet André que vous -trouvâtes attaché à un chêne? - -Don Quichotte le reconnut sur ces paroles, et le prenant par la main, il -le présenta à la compagnie en disant: Seigneurs, afin que Vos Grâces -voient de quelle importance et de quelle utilité sont les chevaliers -errants, et comment ils portent remède aux désordres qui ont lieu dans -le monde, il faut que vous sachiez qu'il y a quelque temps, passant -auprès d'un bois, j'entendis des cris et des gémissements. J'y courus -aussitôt pour satisfaire à mon inclination naturelle et au devoir de ma -profession. Je trouvai ce garçon dans un état déplorable, et je suis -ravi que lui-même puisse en rendre témoignage. Il était attaché à un -chêne, nu de la ceinture en haut, tandis qu'un brutal et vigoureux -paysan le déchirait à grands coups d'étrivières. Je demandai à cet homme -pourquoi il le traitait avec tant de cruauté; le rustre me répondit que -c'était son valet, et qu'il le châtiait pour des négligences qui -sentaient, disait-il, encore plus le larron que le paresseux. C'est -parce que je réclame mes gages, criait le jeune garçon. Son maître -voulut me donner quelques excuses, dont je ne fus pas satisfait. Bref, -j'ordonnai au paysan de le détacher, en lui faisant promettre d'emmener -le pauvre diable, et de le payer jusqu'au dernier maravédis. Cela -n'est-il pas vrai, André, mon ami? Te souviens-tu avec quelle autorité -je gourmandai ton maître, et avec quelle humilité il me promit -d'accomplir ce que je lui ordonnais? Réponds sans te troubler, afin que -ces seigneurs sachent de quelle utilité est dans ce monde la chevalerie -errante. - -Tout ce qu'a dit Votre Seigneurie est vrai, répondit André; mais -l'affaire alla tout au rebours de ce que vous pensez. - -Comment! répliqua don Quichotte, ton maître ne t'a-t-il pas payé sur -l'heure? - -Non-seulement il ne m'a pas payé, répondit André, mais dès que vous -eûtes traversé le bois et que nous fûmes seuls, il me rattacha au même -chêne, et me donna un si grand nombre de coups que je ressemblais à un -chat écorché. Il les assaisonna même de tant de railleries en parlant de -Votre Grâce, que j'aurais ri de bon coeur, si ç'avait été un autre que -moi qui eût reçu les coups. Enfin il me mit dans un tel état, que depuis -je suis resté à l'hôpital, où j'ai eu bien de la peine à me rétablir. -Ainsi, c'est à vous que je dois tout cela, seigneur chevalier errant: -car si, au lieu de fourrer votre nez où vous n'aviez que faire, vous -eussiez passé votre chemin, j'en aurais été quitte pour une douzaine de -coups, et mon maître m'eût payé ce qu'il me devait. Mais vous allâtes -lui dire tant d'injures qu'il en devint furieux, et que, ne pouvant se -venger sur vous, c'est sur moi que le nuage a crevé; aussi je crains -bien de ne devenir homme de ma vie. - -Tout le mal est que je m'éloignai trop vite, dit don Quichotte: je -n'aurais point dû partir qu'il ne t'eût payé entièrement; car les -paysans ne sont guère sujets à tenir parole, à moins qu'ils n'y trouvent -leur compte. Mais tu dois te rappeler, mon bon André, que je fis -serment, s'il manquait à te satisfaire, que je saurais le retrouver, -fût-il caché dans les entrailles de la terre. - -C'est vrai, reprit André; mais à quoi cela sert-il? - -Tu verras tout à l'heure si cela sert à quelque chose, repartit don -Quichotte; et se levant brusquement, il ordonna à Sancho de seller -Rossinante qui, pendant que la compagnie dînait, paissait de son côté. - -Dorothée demanda à don Quichotte ce qu'il prétendait faire: Partir à -l'instant, dit-il, pour aller châtier ce vilain, et lui faire payer -jusqu'au dernier maravédis ce qu'il doit à ce pauvre garçon, en dépit de -tous les vilains qui voudraient s'y opposer. - -Seigneur, reprit Dorothée, après la promesse que m'a faite Votre Grâce, -vous ne pouvez entreprendre aucune aventure que vous n'ayez achevé la -mienne; suspendez votre courroux, je vous prie, jusqu'à ce que vous -m'ayez rétabli dans mes États. - -Cela est juste, madame, répondit don Quichotte, et il faut de toute -nécessité qu'André prenne patience; encore une fois je jure de ne -prendre aucun repos avant que je ne l'aie vengé et qu'il ne soit -entièrement satisfait. - -Je me fie à vos serments, comme ils le méritent, dit André, mais -j'aimerais mieux avoir de quoi me rendre à Séville, que toutes ces -vengeances que vous me promettez. Seigneur, continua-t-il, faites-moi -donner un morceau de pain avec quelques réaux pour mon voyage, et que -Dieu vous conserve, ainsi que tous les chevaliers errants du monde. -Puissent-ils être aussi chanceux pour eux qu'ils l'ont été pour moi. - -Sancho tira de son bissac un quartier de pain et un morceau de fromage, -et le donnant à André: Tenez, frère, lui dit-il, il est juste que chacun -ait sa part de votre mésaventure. - -Et quelle part en avez-vous? repartit André. - -Ce pain et ce fromage que je vous donne, répondit Sancho, Dieu sait -s'ils ne me feront pas faute; car, apprenez-le, mon ami, nous autres -écuyers de chevaliers errants, nous sommes toujours à la veille de -mourir de faim et de soif, sans compter beaucoup d'autres désagréments -qui se sentent mieux qu'ils ne se disent. - -André prit le pain et le fromage; et voyant que personne ne se disposait -à lui donner autre chose, il baissa la tête et tourna le dos à la -compagnie. Mais avant de partir, s'adressant à don Quichotte: Pour -l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une autre fois ne vous -mêlez point de me secourir; et quand même vous me verriez mettre en -pièces, laissez-moi avec ma mauvaise fortune; elle ne saurait être pire -que celle que m'attirerait Votre Seigneurie, que Dieu confonde ainsi que -tous les chevaliers errants qui pourront venir d'ici au jugement -dernier. - -Don Quichotte se levait pour châtier André; mais le drôle se mit à -détaler si lestement, qu'il eût été difficile de le rejoindre, et pour -n'avoir pas la honte de tenter une chose inutile, force fut à notre -chevalier de rester sur place; mais il était tellement courroucé que, -dans la crainte de l'irriter davantage, personne n'osa rire, bien que -tous en eussent grande envie. - - - - -CHAPITRE XXXII - -QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA DANS L'HOTELLERIE A DON QUICHOTTE ET A SA -COMPAGNIE - - -Le repas terminé on remit la selle aux montures; et sans qu'il survînt -aucun événement digne d'être raconté, toute la troupe arriva le -lendemain à cette hôtellerie, la terreur de Sancho Panza. L'hôtelier, sa -femme, sa fille et Maritorne, qui reconnurent de loin don Quichotte et -son écuyer, s'avancèrent à leur rencontre avec de joyeuses -démonstrations. Notre héros les reçut d'un air grave, et leur dit de lui -préparer un meilleur lit que la première fois; l'hôtesse répondit que, -pourvu qu'il payât mieux, il aurait une couche de prince. Sur sa -promesse, on lui dressa un lit dans le même galetas qu'il avait déjà -occupé, et il alla se coucher aussitôt, car il n'avait pas le corps en -meilleur état que l'esprit. - -Dès que l'hôtesse eut fermé la porte, elle courut au barbier, et lui -sautant au visage: Par ma foi, dit-elle, vous ne vous ferez pas plus -longtemps une barbe avec ma queue de vache, il est bien temps qu'elle me -revienne; depuis qu'elle vous sert de barbe, mon mari ne sait plus où -accrocher son peigne. L'hôtesse avait beau faire, maître Nicolas ne -voulait pas lâcher prise; mais le curé lui fit observer que son -déguisement était inutile, et qu'il pouvait se montrer sous sa forme -ordinaire. Vous direz à don Quichotte, ajouta-t-il, qu'après avoir été -dépouillé par les forçats, vous êtes venu vous réfugier ici; et s'il -demande où est l'écuyer de la princesse, vous répondrez que par son -ordre il a pris les devants pour aller annoncer à ses sujets qu'elle -arrive accompagnée de leur commun libérateur. Là-dessus, le barbier -rendit sa barbe d'emprunt, ainsi que les autres hardes qu'on lui avait -prêtées. - -Tous les gens de l'hôtellerie ne furent pas moins émerveillés de la -beauté de Dorothée que de la bonne mine de Cardenio. Le curé fit -préparer à manger; et stimulé par l'espoir d'être bien payé, l'hôtelier -leur servit un assez bon repas. Pendant ce temps, don Quichotte -continuait à dormir, et tout le monde fut d'avis de ne point l'éveiller, -la table lui étant à cette heure beaucoup moins nécessaire que le lit. -Le repas fini, on s'entretint devant l'hôtelier, sa femme, sa fille et -Maritorne, de l'étrange folie de don Quichotte, et de l'état où on -l'avait trouvé faisant pénitence dans la montagne. L'hôtesse profita de -la circonstance pour raconter l'aventure de notre héros avec le -muletier; et comme Sancho était absent pour le moment, elle y ajouta -celle du bernement, ce qui divertit fort l'auditoire. - -Comme le curé accusait de tout cela les livres de chevalerie: Je n'y -comprends rien, dit l'hôtelier; car, sur ma foi, je ne connais pas de -plus agréable lecture au monde. Au milieu d'un tas de paperasses, j'ai -là-haut deux ou trois de ces ouvrages qui m'ont souvent réjoui le coeur, -ainsi qu'à bien d'autres. Quand vient le temps de la moisson, quantité -de moissonneurs se rassemblent ici les jours de fête: l'un d'entre eux -prend un de ces livres, on s'assoit en demi-cercle, et alors nous -restons tous à écouter le lecteur avec tant de plaisir, que cela nous -ôte des milliers de cheveux blancs. Quant à moi, lorsque j'entends -raconter ces grands coups d'épée, il me prend envie de courir les -aventures, et je passerais les jours et les nuits à en écouter le récit. - -Moi aussi, dit l'hôtesse, et je n'ai de bons moments que ceux-là; en -pareil cas, on est si occupé à prêter l'oreille, qu'on oublie tout, même -de gronder les gens. - -C'est vrai, ajouta Maritorne, j'ai de même un grand plaisir à entendre -ces jolies histoires, surtout quand il est question de dames qui se -promènent sous des orangers, au bras de leurs chevaliers, pendant que -leurs duègnes font le guet en enrageant; cela doit être doux comme -miel. - -[Illustration: Pour l'amour de Dieu, seigneur chevalier, lui dit-il, une -autre fois ne vous mêlez point de me secourir (p. 171).] - -Et vous, que vous en semble? dit le curé en s'adressant à la fille de -l'hôtesse. - -Seigneur, je ne sais, répondit la jeune fille; mais j'écoute comme les -autres. Seulement, ces grands coups d'épée qui plaisent tant à mon père -m'intéressent bien moins que les lamentations poussées par ces -chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et souvent ils me font -pleurer de compassion. - -Ainsi donc, vous ne laisseriez pas ces chevaliers se lamenter de la -sorte? reprit Dorothée. - -Je ne sais ce que je ferais, répondit la jeune fille; mais je trouve ces -dames bien cruelles, et je dis que leurs chevaliers ont raison de les -appeler panthères, tigresses, et de leur donner mille autres vilains -noms. En vérité, il faut être de marbre pour laisser ainsi mourir, ou -tout au moins devenir fou, un honnête homme, plutôt que de le regarder. -Je ne comprends rien à toutes ces façons-là. Si c'est par sagesse, eh -bien, pourquoi ces dames n'épousent-elles pas ces chevaliers, puisqu'ils -ne demandent pas mieux? - -Taisez-vous, repartit l'hôtesse; il paraît que vous en savez long -là-dessus; il ne convient pas à une petite fille de tant babiller. - -On m'interroge, il faut bien que je réponde, répliqua la jeune fille. - -En voilà assez sur ce sujet, reprit le curé. Montrez-moi un peu ces -livres, dit-il en se tournant vers l'hôtelier; je serais bien aise de -les voir. - -Très-volontiers, répondit celui-ci; et bientôt après il rentra portant -une vieille malle fermée d'un cadenas, d'où il tira trois gros volumes -et quelques manuscrits. - -Le curé prit les livres, et le premier qu'il ouvrit fut _don Girongilio -de Thrace_; le second, _don Félix-Mars d'Hircanie_; et le dernier, -_l'histoire du fameux capitaine Gonzalve de Cordoue_, avec la _Vie de -don Diego Garcia de Paredès_. Après avoir vu le titre des deux premiers -ouvrages, le curé se tourna vers le barbier en lui disant: Compère, il -manque ici la nièce et la gouvernante de notre ami. - -Nous n'en avons pas besoin, répondit le barbier; je saurai aussi bien -qu'elles les jeter par la fenêtre; et, sans aller plus loin, il y a bon -feu dans la cheminée. - -Comment! s'écria l'hôtelier, vous parlez de brûler mes livres? - -Seulement ces deux-ci, répondit le curé, _don Girongilio de Thrace_ et -_Félix-Mars d'Hircanie_. - -Est-ce que mes livres sont hérétiques ou flegmatiques, pour les jeter au -feu? dit l'hôtelier. - -Vous voulez dire schismatiques? reprit le curé en souriant. - -Comme il vous plaira, repartit l'hôtelier; mais si vous avez tant -d'envie d'en brûler quelques-uns, je vous livre de bon coeur le grand -capitaine et ce don Diego; quant aux deux autres, je laisserais plutôt -brûler ma femme et mes enfants. - -Frère, reprit le curé, vos préférés sont des contes remplis de sottises -et de rêveries, tandis que l'autre est l'histoire véritable de ce -Gonzalve de Cordoue qui pour ses vaillants exploits mérita le surnom de -grand capitaine. Quant à don Diego Garcia de Paredès, ce n'était qu'un -simple chevalier natif de la ville de Truxillo en Estramadure, mais si -vaillant soldat, et d'une force si prodigieuse, que du doigt il arrêtait -une meule de moulin dans sa plus grande furie. On raconte de lui qu'un -jour, s'étant placé au milieu d'un pont avec une épée à deux mains, il -en défendit le passage contre une armée entière; et il a fait tant -d'autres choses dignes d'admiration, que si au lieu d'avoir été -racontées par lui-même avec trop de modestie, de pareilles prouesses -eussent été écrites par quelque biographe, elles auraient fait oublier -les Hector, les Achille et les Roland. - -Arrêter une meule de moulin! eh bien, qu'y a-t-il d'étonnant à cela? -repartit l'hôtelier. Que direz-vous donc de ce Félix-Mars d'Hircanie, -qui, d'un revers d'épée, pourfendait cinq géants comme il aurait pu -faire de cinq raves; et qui, une autre fois, attaquant seul une armée de -plus d'un million de soldats armés de pied en cap, vous la mit en -déroute comme si ce n'eût été qu'un troupeau de moutons? Parlez-moi -encore du brave don Girongilio de Thrace, lequel naviguant sur je ne -sais plus quel fleuve, en vit sortir tout à coup un dragon de feu, lui -sauta sur le corps et le serra si fortement à la gorge, que le dragon, -ne pouvant plus respirer, n'eut d'autre ressource que de replonger, -entraînant avec lui le chevalier, qui ne voulut jamais lâcher prise. -Mais le plus surprenant de l'affaire, c'est qu'arrivés au fond de l'eau, -tous deux se trouvèrent dans un admirable palais où il y avait les plus -beaux jardins du monde; et que là le dragon se transforma en un -vénérable vieillard, qui raconta au chevalier des choses si -extraordinaires, que c'était ravissant de les entendre. Allez, allez, -seigneur, vous deviendriez fou de plaisir, si vous lisiez cette -histoire; aussi, par ma foi, deux figues[49] pour le grand capitaine et -votre don Diego Garcia de Paredès! - - [49] Allusion à un proverbe italien. - -Dorothée, se tournant alors vers Cardenio: Que pensez-vous de tout ceci? -lui dit-elle à demi-voix: il s'en faut de peu, ce me semble, que notre -hôtelier ne soit le second tome de don Quichotte. - -Il est en bon chemin, répondit Cardenio, et je suis d'avis qu'on lui -donne ses licences; car, à la manière dont il parle, il n'y a pas un mot -dans les romans qu'il ne soutienne article de foi, et je défierais qui -que ce soit de le désabuser. - -Sachez donc, frère, continua le curé, que votre don Girongilio de Thrace -et votre Félix-Mars d'Hircanie n'ont jamais existé. Ignorez-vous que ce -sont autant de fables inventées à plaisir? Détrompez-vous une fois pour -toutes, et apprenez qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'on raconte des -chevaliers errants. - -A d'autres, à d'autres, s'écria l'hôtelier; croyez-vous que je ne sache -pas où le soulier me blesse, et combien j'ai de doigts dans la main? Oh! -je ne suis plus au maillot, pour qu'on me fasse avaler de la bouillie, -et il faudra vous lever de grand matin avant de me faire accroire que -des livres imprimés avec licence et approbation de messeigneurs du -conseil royal ne contiennent que des mensonges et des rêveries: comme si -ces seigneurs étaient gens à permettre qu'on imprimât des faussetés -capables de faire perdre l'esprit à ceux qui les liraient! - -Mon ami, reprit le curé, je vous ai déjà dit que tout cela n'est fait -que pour amuser les oisifs: et de même que dans les États bien réglés on -tolère certains jeux, tels que la paume, les échecs, le billard, pour le -divertissement de ceux qui ne peuvent, ne veulent, ou ne doivent pas -travailler, de même on permet d'imprimer et de débiter ces sortes de -livres, parce qu'il ne vient dans la pensée de personne qu'il se trouve -quelqu'un assez simple pour s'imaginer que ce sont là de véritables -histoires. Si j'en avais le temps, et que l'auditoire y consentît, je -m'étendrais sur ce sujet; je voudrais montrer de quelle façon les romans -doivent être composés pour être bons, et mes observations ne -manqueraient peut-être ni d'utilité, ni d'agrément; mais un jour viendra -où je pourrais m'en entendre avec ceux qui doivent y mettre ordre. En -attendant, croyez ce que je viens de vous dire, tâchez d'en profiter, et -Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que le seigneur don -Quichotte! - -Oh! pour cela, non, repartit l'hôtelier: je ne serai jamais assez fou -pour me faire chevalier errant; d'ailleurs je vois bien qu'il n'en est -plus aujourd'hui comme au temps passé, lorsque ces fameux chevaliers -s'en allaient, dit-on, chevauchant par le monde. - -Sancho, qui rentrait à cet endroit de la conversation, fut fort étonné -d'entendre dire que les chevaliers errants n'étaient plus de mode, et -que les livres de chevalerie étaient autant de faussetés. Il en devint -tout pensif; il se promit à lui-même d'attendre le résultat du voyage de -son maître, et, dans le cas où il ne réussirait pas comme il l'espérait, -de le planter là, et de s'en aller retrouver sa femme et ses enfants. - -L'hôtelier emportait sa malle et ses livres pour les remettre en place; -mais le curé l'arrêta en lui disant qu'il désirait voir quels étaient -ces papiers écrits d'une si belle main. L'hôtelier les tira du coffre, -et les donnant au curé, celui-ci trouva qu'ils formaient plusieurs -feuillets manuscrits portant ce titre: _Nouvelle du Curieux malavisé_. -Il en lut tout bas quelques lignes, sans lever les yeux, puis il dit à -la compagnie: J'avoue que ceci me tente et me donne envie de lire le -reste. - -Je n'en suis pas surpris, dit l'hôtelier: quelques-uns de mes hôtes en -ont été satisfaits, et tous me l'ont demandé; si je n'ai jamais voulu -m'en défaire, c'est que le maître de cette malle pourra repasser quelque -jour, et je veux la lui rendre telle qu'il l'a laissée. Ce ne sera -pourtant pas sans regret que je verrai partir ces livres: mais enfin -ils ne sont pas à moi, et tout hôtelier que je suis, je ne laisse pas -d'avoir ma conscience à garder. - -Permettez-moi au moins d'en prendre une copie, dit le curé. - -Volontiers, répondit l'hôtelier. - -Pendant ce discours, Cardenio avait à son tour parcouru quelques lignes: -Cela me paraît intéressant, dit-il au curé, et si vous voulez prendre la -peine de lire tout haut, je crois que chacun sera bien aise de vous -entendre. - -N'est-il pas plutôt l'heure de se coucher que de lire? dit le curé. - -J'écouterai avec plaisir, reprit Dorothée, et une agréable distraction -me remettra l'esprit. - -Puisque vous le voulez, madame, reprit le curé, voyons ce que c'est, et -si nous en serons tous aussi contents. - -Le barbier et Sancho, témoignant la même curiosité, chacun prit sa -place, et le curé commença ce qu'on va lire dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XXXIII - -OU L'ON RACONTE L'AVENTURE DU CURIEUX MALAVISÉ - - -A Florence, riche et fameuse ville d'Italie, dans la province qu'on -appelle Toscane, vivaient deux nobles cavaliers, Anselme et Lothaire; -tous deux unis par les liens d'une amitié si étroite, qu'on ne les -appelait que Les deux amis. Jeunes et presque du même âge, ils avaient -les mêmes inclinations, si ce n'est qu'Anselme était plus galant et -Lothaire plus grand chasseur; mais ils s'aimaient par-dessus tout, et -leurs volontés marchaient si parfaitement d'accord, que deux horloges -bien réglées n'offraient pas la même harmonie. - -Anselme devint éperdument amoureux d'une belle et noble personne de la -même ville, fille de parents recommandables, et si digne d'estime -elle-même qu'il résolut, après avoir pris conseil de son ami, sans -lequel il ne faisait rien, de la demander en mariage. Lothaire s'en -chargea, et s'y prit d'une façon si habile qu'en peu de temps Anselme se -vit en possession de l'objet de ses désirs. De son côté, Camille, -c'était le nom de la jeune fille, se trouva tellement satisfaite d'avoir -Anselme pour époux, que chaque jour elle rendait grâces au ciel, ainsi -qu'à Lothaire, par l'entremise duquel lui était venu tant de bonheur. - -Lothaire continua comme d'habitude de fréquenter la maison de son ami, -tant que durèrent les réjouissances des noces; il aida même à en faire -les honneurs, mais dès que les félicitations et les visites se furent -calmées, il crut devoir ralentir les siennes, parce que cette grande -familiarité qu'il avait avec Anselme ne lui semblait plus convenable -depuis son mariage. L'honneur d'un mari, disait-il, est chose si -délicate, qu'il peut être blessé par les frères, à plus forte raison par -les amis. - -Tout amoureux qu'il était, Anselme s'aperçut du refroidissement de -Lothaire. Il lui en fit les plaintes les plus vives, disant que jamais -il n'aurait pensé au mariage s'il eût prévu que cela dût les éloigner -l'un de l'autre; que la femme qu'il avait épousée n'était que comme un -tiers dans leur amitié; qu'une circonspection exagérée ne devait pas -leur faire perdre ces doux surnoms des DEUX AMIS, qui leur avait été si -cher; il ajouta que Camille n'éprouvait pas moins de déplaisir que lui -de son éloignement, et qu'heureuse de l'union qu'elle avait formée, sa -plus grande joie était de voir souvent celui qui y avait le plus -contribué; enfin il mit tout en oeuvre pour engager Lothaire à venir -chez lui comme par le passé, lui déclarant ne pouvoir être heureux qu'à -ce prix. - -Lothaire lui répondit avec tant de réserve et de prudence, qu'Anselme -demeura charmé de sa discrétion; et pour concilier la bienséance avec -l'amitié, ils convinrent entre eux que Lothaire viendrait manger chez -Anselme deux fois la semaine, ainsi que les jours de fête. Lothaire le -promit. Toutefois il continua à n'y aller qu'autant qu'il crut pouvoir -le faire sans compromettre la réputation de son ami, qui ne lui était -pas moins chère que la sienne. Il répétait souvent que ceux qui ont de -belles femmes ne sauraient les surveiller de trop près, quelque assurés -qu'ils soient de leur vertu, le monde ne manquant jamais de donner une -fâcheuse interprétation aux actions les plus innocentes. Par de -semblables discours, il tâchait de faire trouver bon à Anselme qu'il le -fréquentât moins qu'à l'ordinaire, et il ne le voyait en effet que -très-rarement. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Pendant ce temps, don Quichotte continuait de dormir (p. 172).] - -On trouvera, je le pense, peu d'exemples d'une aussi sincère affection; -je ne crois même pas qu'il se soit jamais rencontré un second Lothaire, -un ami jaloux de l'honneur de son ami, au point de se priver de le voir -dans la crainte qu'on interprétât mal ses visites, et cela dans un âge -où l'on réfléchit peu, où le plaisir tient lieu de tout. Aussi Anselme -ne voyait point ce fidèle ami, qu'il ne lui fît des reproches sur cette -conduite si réservée; et chaque fois Lothaire lui donnait de si bonnes -raisons, qu'il parvenait toujours à l'apaiser. - -Un jour qu'ils se promenaient ensemble hors de la ville, Anselme, lui -prenant la main, parla en ces termes: Pourrais-tu croire, mon cher -Lothaire, après les grâces dont le ciel m'a comblé en me donnant de -grands biens, de la naissance, et, ce que j'estime chaque jour -davantage, Camille et ton amitié, pourrais-tu croire que je désire -encore quelque chose et n'éprouve guère moins de souci qu'un homme privé -de tous ces biens? Depuis quelque temps, te l'avouerai-je, une idée -bizarre m'obsède sans relâche; c'est, j'en conviens, une fantaisie -extravagante: je m'en étonne moi-même et m'en fais à toute heure des -reproches; mais ne pouvant plus contenir ce secret, je m'en ouvre à toi, -dans l'espoir que par tes soins je me verrai délivré des angoisses qu'il -me cause, et que ta sollicitude saura me rendre le calme que j'ai perdu -par ma folie. - -En écoutant ce long préambule, Lothaire se creusait l'esprit pour -deviner ce que pouvait être cet étrange désir dont son ami paraissait -obsédé. Aussi, afin de le tirer promptement de peine, il lui dit qu'il -faisait tort à leur amitié en prenant tant de détours pour lui confier -ses plus secrètes pensées, puisqu'il avait dû se promettre de trouver en -lui des conseils pour les diriger, ou des ressources pour les accomplir. - -Tu as raison, répondit Anselme; aussi, dans cette confiance, je -t'apprendrai, mon cher Lothaire, que le désir qui m'obsède, c'est de -savoir si Camille, mon épouse, m'est aussi fidèle que je l'ai cru -jusqu'ici. Or, afin de m'en bien assurer, je veux la mettre à la plus -haute épreuve. La vertu chez les femmes est, selon moi, comme ces -monnaies qui ont tout l'éclat de l'or, mais que l'épreuve du feu peut -seule faire connaître. Ce grand mot de vertu, qui souvent couvre de -grandes faiblesses, ne doit s'appliquer qu'à celles qui ne sont séduites -ni par les présents ni par les promesses, qu'à celles que la -persévérance et les larmes d'un amant n'ont jamais émues. Qu'y a-t-il -d'étonnant qu'une femme reste sage quand elle n'a pas assez de liberté -pour mal faire, ou qu'elle n'est sollicitée par personne? Aussi je fais -peu de cas d'une vertu qui n'est fondée que sur la crainte ou sur -l'absence d'occasions, et j'estime celle-là seule que rien n'éblouit et -qui résiste à toutes les attaques. Eh bien, je veux savoir si la vertu -de Camille est de cette trempe, et l'éprouver par tout ce qui est -capable de séduire. L'épreuve est dangereuse, je le sens; mais je ne -puis goûter de repos tant que je ne serai pas complétement rassuré de -ce côté. Si, comme je l'espère, Camille sort victorieuse de la lutte, je -suis le plus heureux des hommes; si, au contraire, elle succombe, -j'aurai du moins l'avantage de ne m'être point trompé dans l'opinion que -j'ai des femmes, et de n'avoir pas été la dupe d'une confiance qui en -abuse tant d'autres. Ne cherche point à me détourner d'un dessein qui -doit te paraître ridicule, tes efforts seraient vains; prépare-toi -seulement à me rendre ce service. Fais en sorte de persuader à Camille -que tu es amoureux d'elle, et n'épargne rien pour t'en faire aimer. -Songe que tu ne saurais me donner une plus grande preuve de ton amitié, -et commence dès aujourd'hui, je t'en conjure. - -Atterré d'une semblable confidence, Lothaire écoutait son ami sans -desserrer les lèvres; il le regardait fixement, plein d'anxiété et -d'effroi; enfin, après une longue pause, il lui dit: - -Anselme, faut-il prendre au sérieux ce que je viens d'entendre? Crois-tu -que si je ne l'eusse regardé comme une plaisanterie je ne t'aurai pas -interrompu au premier mot? Je ne te connais plus, Anselme, ou tu ne me -connais plus moi-même; car, si tu avais réfléchi un seul instant, je ne -pense pas que tu m'eusses voulu charger d'un pareil emploi. On a raison -de recourir à ses amis en toute circonstance; mais leur demander des -choses qui choquent l'honnêteté et dont on ne peut attendre aucun bien, -c'est leur faire injure. Tu veux que je feigne d'être amoureux de ta -femme, et qu'à force de soins et d'hommages je tâche de la séduire et de -m'en faire aimer? Mais si tu es assuré de sa vertu, que te faut-il de -plus, et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite? Si tu ne crois -pas Camille plus sage que les autres femmes, résigne-toi sans chercher à -l'éprouver, et, dans la mauvaise opinion que tu as de ce sexe en -général, jouis paisiblement d'un doute qui est pour toi un avantage. -L'honneur d'une femme, mon cher Anselme, consiste avant tout dans la -bonne opinion qu'on a d'elle: c'est un miroir que le moindre souffle -ternit, une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je -vais te citer, à ce sujet, quelques vers qui me reviennent à la mémoire -et qui sont tout à fait applicables au sujet qui nous occupe; c'est un -vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de -l'enfermer au besoin, et de ne s'en fier qu'à lui-même. - - - Les femmes sont comme le verre: - Il ne faut jamais éprouver - S'il briserait ou non, en le jetant par terre; - Car on ne sait pas bien ce qui peut arriver. - - Mais comme il briserait, selon toute apparence, - Il faut être bien fou pour vouloir hasarder - Une semblable expérience - Sur un corps qu'on ne peut souder! - - Ceci sur la raison se fonde, - Et c'est l'opinion de tout le monde encor: - Que tant que l'on verra des Danaés au monde, - On y verra pleuvoir de l'or[50]. - - - [50] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Après avoir parlé dans ton intérêt, continua Lothaire, permets, Anselme, -que je parle dans le mien. Tu me regardes, dis-tu, comme ton véritable -ami, et cependant tu veux m'ôter l'honneur, ou tu veux que je te l'ôte à -toi-même. Que pourra penser Camille quand je lui parlerai d'amour, si ce -n'est que je suis un traître, qui viole sans scrupule les droits sacrés -de l'amitié? Ne devra-t-elle pas s'offenser d'une hardiesse qui semblera -lui dire que j'ai reconnu quelque chose de peu estimable dans sa -conduite? Si je la trouve faible, faudra-t-il que je te trahisse? Si je -cesse ma poursuite, quelle ne sera pas son aversion pour celui qui ne -voulait que se jouer de sa crédulité? Si je donne pour excuse les -instances que tu me fais, que pensera-t-elle d'un homme qui se charge -d'une pareille mission, et quel ne sera pas son mépris pour celui qui -l'a imposée? Comment éviterai-je les reproches des honnêtes gens, après -avoir troublé, par une fatale complaisance, le repos de toute une -famille? Enfin ne deviendrons-nous pas, l'un et l'autre, la risée de -ceux qui vantaient notre amitié? Crois-moi, cher Anselme, reste dans une -confiance qui doit te rendre heureux et songe que tu compromets ton -repos par un projet bien téméraire; car si l'événement ne répondait pas -à ton attente, tu en serais mortellement affligé, quoi que tu dises, et -tu ne ferais plus que traîner une vie misérable qui me jetterait -moi-même dans le désespoir. Bref, pour t'ôter l'espoir de me convaincre, -je te déclare que ta prière m'offense, et que je ne te rendrai jamais le -dangereux service que tu exiges de moi, quand même ce refus devrait me -faire perdre ton affection, ce qui est la perte la plus sensible que je -puisse faire. - -Ce discours causa une telle confusion à Anselme, qu'il resta longtemps -sans prononcer un seul mot; mais se remettant peu à peu: Mon cher -Lothaire, lui dit-il, je t'ai écouté avec attention, avec plaisir même; -tes paroles montrent tout ce que tu possèdes de discrétion et de -prudence, et ton refus fait preuve de ta sincère amitié. Oui j'avoue que -j'exige une chose déraisonnable, et qu'en repoussant tes conseils je -fuis le bien et cours après le mal. Hélas! Lothaire, celui dont je -souffre s'irrite chaque jour davantage. Je t'ai longtemps caché ma -faiblesse, espérant la surmonter; mais je n'ai pu m'en rendre maître, et -c'est ce déplorable état qui m'oblige à chercher du secours. Ne -m'abandonne pas, cher ami; ne t'irrite point contre un insensé: -traite-moi plutôt comme ces malades chez qui le goût s'est dépravé, et -qui ne savent ce qu'ils veulent. Commence, je t'en supplie, à éprouver -Camille: elle n'est pas assez faible pour se rendre à une première -attaque, et peut-être qu'alors cette simple épreuve de sa vertu et de -ton amitié me suffira, sans qu'il soit besoin d'insister davantage. -Réfléchis que j'en suis arrivé à ce point de ne pouvoir guérir seul, et -que si tu me forces à recourir à un autre, je publie moi-même mon -extravagance et perds cet honneur que tu veux me conserver. Quant au -tien, que tu redoutes de voir compromis dans l'opinion de Camille par -tes sollicitations, rassure-toi; et s'il faut lui découvrir notre -intelligence, je suis certain qu'elle ne prendra tout cela que comme un -badinage. Tu as donc bien peu de chose à faire pour me donner -satisfaction; car si après un premier effort tu éprouves de la -résistance, je suis content de Camille et de toi, et nous sommes en -repos pour jamais. - -Voyant l'obstination d'Anselme, Lothaire accepta cet étrange rôle, se -promettant de le remplir si adroitement, que, sans blesser Camille il -trouverait le moyen de satisfaire son ami: il serait imprudent, lui -dit-il, de vous confier à un autre; je me charge de l'entreprise, et mon -amitié ne saurait vous refuser plus longtemps. Anselme le serra -tendrement dans ses bras, le remerciant comme s'il lui eût accordé une -insigne faveur, et il exigea que dès le jour suivant commençât -l'exécution de ce beau dessein. Il promit à Lothaire de lui fournir le -moyen d'entretenir Camille tête à tête; il arrêta le plan des sérénades -qu'il voulait que son ami donnât à sa femme, s'offrant de composer -lui-même les vers à sa louange si Lothaire ne voulait pas s'en donner la -peine, et il ajouta qu'il lui mettrait entre les mains de l'argent et -des bijoux pour les offrir quand il le jugerait à propos. Lothaire -consentit à tout pour contenter un homme si déraisonnable, et ils -retournèrent près de Camille, qui était déjà inquiète de voir son mari -rentrer plus tard que de coutume. Après quelques propos indifférents, -Lothaire laissa Anselme plein de joie de la promesse qu'il lui avait -faite, mais se retira fort contrarié de s'être chargé d'une si -extravagante affaire. - -Ayant passé la nuit à songer comment il s'en tirerait, Lothaire alla, -dès le lendemain, dîner chez Anselme, et Camille, comme à l'ordinaire, -lui fit très-bon visage, sachant qu'en cela elle complaisait à son mari. -Le repas achevé, Anselme prétexta une affaire pour quelques heures, -priant Lothaire de tenir, pendant son absence, compagnie à sa femme. -Celui-ci voulait l'accompagner, et Camille le retenir; mais toutes leurs -instances furent inutiles; car, après avoir engagé son ami à l'attendre, -parce que, disait-il, il avait à son retour quelque chose d'important à -lui communiquer, Anselme sortit et les laissa seuls. Lothaire se vit -alors dans la situation la plus redoutable; aussi, ne sachant que faire -pour conjurer le péril où il se trouvait, il feignit d'être accablé par -le sommeil, et, après quelques excuses adressées à Camille, il se laissa -aller sur un fauteuil, où il fit semblant de dormir. Anselme revint -bientôt après; retrouvant encore Camille dans sa chambre, et Lothaire -endormi, il pensa, malgré tout, que son ami avait parlé, et il attendit -son réveil pour sortir avec lui et l'interroger. - -Lothaire lui dit qu'il avait jugé inconvenant de se découvrir dès la -première entrevue; qu'il s'était contenté de parler à Camille de sa -beauté, et de lui dire que partout on s'entretenait de l'heureux choix -d'Anselme, ne doutant point qu'en s'insinuant ainsi dans son esprit, il -ne la disposât à l'écouter une autre fois. Ce commencement satisfit le -malheureux époux, qui promit à son ami de lui ménager souvent semblable -occasion. - -Plusieurs jours se passèrent ainsi sans que Lothaire adressât une seule -parole à Camille; chaque fois cependant il assurait Anselme qu'il -devenait plus pressant, mais qu'il avait beau faire, chaque fois ses -avances étaient repoussées et qu'elle l'avait même menacé de tout -révéler à son époux s'il ne chassait pas ces mauvaises pensées. Mais -Anselme n'était pas homme à en rester là. Camille a résisté à des -paroles, dit-il; eh bien, voyons si elle aura la force de tenir contre -quelque chose de plus réel: je te remettrai demain deux mille écus d'or -que tu lui offriras en cadeau, et deux mille autres pour acheter des -pierreries; il n'y a rien que les femmes, même les plus chastes, aiment -autant que la parure; si Camille résiste à cette séduction, je -n'exigerai rien de plus. Puisque j'ai commencé, dit Lothaire, je -poursuivrai l'épreuve; mais sois bien assuré que tous mes efforts seront -vains. - -[Illustration: (Page 176.)] - -Le jour suivant, Anselme mit les quatre mille écus d'or entre les mains -de son ami, qu'il jetait ainsi dans de nouveaux embarras. Toutefois -Lothaire se promit de continuer à lui dire que la vertu de Camille était -inébranlable; que ses présents ne l'avaient pas plus émue que ses -discours, et qu'il craignait d'attirer sa haine à force de persécutions. -Mais le sort, qui menait les choses d'une autre façon, voulut qu'Anselme -ayant un jour laissé comme d'habitude Lothaire seul avec sa femme, -s'enferma dans une chambre voisine, d'où il pouvait par le trou de la -serrure s'assurer de ce qui se passait. Or, après les avoir observés -pendant près d'une heure, il reconnut que pendant tout ce temps Lothaire -n'avait pas ouvert la bouche une seule fois; ce qui lui fit penser que -les réponses de Camille étaient supposées. Pour s'en assurer il entra -dans la chambre, et ayant pris Lothaire à part, il lui demanda quelles -nouvelles il avait à lui donner et de quelle humeur s'était montrée -Camille. Lothaire répondit qu'il voulait en rester là, parce qu'elle -venait de le traiter avec tant de dureté et d'aigreur, qu'il ne se -sentait plus le courage de lui adresser désormais la parole. Ah! -Lothaire! Lothaire! reprit Anselme, est-ce donc là ce que tu m'avais -promis, et ce que je devais attendre de ton amitié? J'ai fort bien vu -que tu n'as pas parlé à Camille, et je ne doute point que tu ne m'aies -trompé en tout ce que tu m'as dit jusqu'ici. Pourquoi vouloir m'ôter par -la ruse les moyens de satisfaire mon désir? - -Piqué d'être pris en flagrant délit de mensonge, Lothaire ne songea qu'à -apaiser son ami au lieu de chercher à le guérir, et il lui promit -d'employer à l'avenir tous ses soins pour lui donner satisfaction. -Anselme le crut, et pour lui laisser le champ libre, il résolut d'aller -passer huit jours à la campagne, où il prit soin de se faire inviter par -un de ses amis, afin d'avoir auprès de Camille un prétexte de -s'éloigner. - -Malheureux et imprudent Anselme! que fais-tu? Ne vois-tu pas que tu -travailles contre toi-même, que tu trames ton déshonneur, que tu -prépares ta perte? Ton épouse est vertueuse: tu la possèdes en paix, -personne ne te cause d'alarmes; ses pensées et ses désirs n'ont jamais -franchi le seuil de ta maison; tu es son ciel sur la terre, -l'accomplissement de ses joies, la mesure sur laquelle se règle sa -volonté; eh bien, comme si tout cela ne pouvait contenter un mortel, tu -te tortures à chercher ce qui ne peut se rencontrer ici-bas. - -Dès le lendemain Anselme partit pour la campagne, après avoir prévenu -Camille que Lothaire viendrait dîner avec elle, qu'il veillerait à tout -en son absence, enfin lui enjoignant de le traiter comme lui-même. Cet -ordre contraria Camille non moins que le départ de son mari: aussi -témoigna-t-elle modestement qu'elle s'y soumettait avec peine; que la -bienséance s'opposait à ce que Lothaire vînt si familièrement pendant -son absence: Si vous doutez que je sois capable de conduire seule les -affaires de la maison, ajouta-t-elle, veuillez en faire l'expérience, et -vous vous convaincrez que je ne manque ni d'ordre ni de surveillance. -Anselme répliqua avec autorité qu'il le voulait ainsi, et partit -sur-le-champ. - -Lothaire revint donc le lendemain s'installer chez Camille, dont il -reçut un honnête et affectueux accueil; mais pour ne pas se trouver en -tête à tête avec lui, l'épouse d'Anselme eut soin d'avoir toujours dans -sa chambre quelqu'un de ses domestiques, principalement une fille -appelée Léonelle, qu'elle aimait beaucoup. Les trois premiers jours, -Lothaire ne lui adressa pas un seul mot, quoiqu'il lui fût aisé de -parler tandis que les gens de la maison prenaient leur repas. Il est -vrai que Camille avait ordonné à Léonelle de dîner toujours de bonne -heure, afin d'être à ses côtés; mais cette fille, qui avait bien -d'autres affaires en tête, ne se souciait guère des ordres de sa -maîtresse, et la laissait souvent seule. Toutefois Lothaire ne profita -pas de l'occasion, soit qu'il voulût encore abuser son ami, soit qu'il -ne pût se résoudre à se jouer de Camille, qui le traitait avec tant de -douceur et de bonté, et dont le maintien était si modeste et si grave, -qu'il ne pouvait la regarder qu'avec respect. - -Mais cette retenue de Lothaire et le silence qu'il gardait eurent à la -fin un effet opposé à son intention, car si la langue se taisait, -l'imagination n'était pas en repos. Croyant d'abord ne regarder Camille -qu'avec indifférence, peu à peu il commença à la contempler avec -admiration, et bientôt avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus en -détacher ses yeux. Enfin, l'amour grandissait insensiblement et avait -déjà fait bien des progrès quand lui-même s'en aperçut. Que ne se dit-il -point lorsqu'il vint à se reconnaître et à s'interroger, et quels -combats ne se livrèrent pas dans son coeur cet amour naissant et la -sincère amitié qu'il portait à Anselme! Il se repentit mille fois de sa -fatale complaisance, et il était à tout moment tenté de prendre la -fuite; mais chaque fois le plaisir de voir Camille le retenait, et il -n'avait pas la force de s'éloigner. Lutte inutile! la beauté, la -modestie, les rares qualités de cette femme, et sans doute aussi le -destin qui voulait châtier l'imprudent Anselme, finirent par triompher -de la loyauté de Lothaire. Il crut qu'une résistance de plusieurs jours, -mêlée de perpétuels combats, suffisait pour le dégager des devoirs de -l'amitié; et ne trouvant d'autre issue que celle d'aimer la plus aimable -personne du monde, il franchit ce dernier pas et découvrit à Camille la -violence de sa passion. A cette révélation inattendue, l'épouse -d'Anselme resta confondue; elle se leva de la place qu'elle occupait, et -rentra dans sa chambre sans répondre un seul mot. Mais ce froid dédain -ne rebuta point Lothaire, qui l'en estima davantage; et l'estime -augmentant encore l'amour, il résolut de poursuivre son dessein. -Cependant Camille, après avoir réfléchi au parti qu'elle devait prendre, -jugea que le meilleur était de ne plus donner occasion à Lothaire de -l'entretenir, et, dès le soir même, elle envoya un de ses gens à -Anselme, avec un billet ainsi conçu: - - - - -CHAPITRE XXXIV - -OU SE CONTINUE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ - - - «De même qu'on a coutume de dire qu'une armée n'est pas bien sans son - général, ou un château sans son châtelain, de même une femme mariée - est pis encore sans son mari, lorsque aucune affaire importante ne les - sépare. Je me trouve si mal loin de vous, et je supporte si - impatiemment votre absence, que, si vous ne revenez promptement, je me - verrai contrainte de me retirer dans la maison de mon père, dût la - vôtre rester sans gardien: aussi bien, celui que vous m'avez laissé, - si vous lui donnez ce titre, me paraît plus occupé de son plaisir que - de vos intérêts. Je ne vous dis rien de plus, et même il ne convient - pas que j'en dise davantage.» - -Anselme s'applaudit en recevant ce billet; il vit que Lothaire lui avait -tenu parole, et que Camille avait fait son devoir; ravi d'un si heureux -commencement, il répondit à sa femme de ne pas songer à s'éloigner, et -qu'il serait bientôt de retour. - -Camille fut fort étonnée de cette réponse, qui la jetait dans de -nouveaux embarras. Elle n'osait ni rester dans sa maison, ni se retirer -chez ses parents. Dans le premier cas, elle voyait sa vertu en péril; -dans le second, elle désobéissait aux ordres de son mari. Livrée à cette -incertitude, elle prit le plus mauvais parti, celui de rester et de ne -point fuir la présence de Lothaire de peur de donner à ses gens matière -à causer. Déjà même elle se repentait d'avoir écrit à son époux, -craignant qu'il ne la soupçonnât d'avoir donné à Lothaire quelque sujet -de lui manquer de respect; mais, confiante en sa vertu, elle se mit sous -la garde de Dieu et de sa ferme intention, espérant triompher par le -silence de tout ce que pourrait lui dire l'ami d'Anselme. - -Dans une résolution si prudente en apparence, et en réalité si -périlleuse, Camille écouta le jour suivant les galants propos de -Lothaire, qui, trouvant l'occasion favorable, sut employer un langage si -tendre et des expressions si passionnées que la fermeté de Camille -commençant à s'ébranler, elle eut bien de la peine à empêcher ses yeux -de découvrir ce qui se passait dans son coeur. Ce combat intérieur, -soigneusement observé par Lothaire, redoubla ses espérances; persuadé -dès lors que le coeur de Camille n'était pas de bronze, il n'oublia rien -de ce qui pouvait la toucher; il pria, supplia, pleura, adula, enfin il -montra tant d'ardeur et de sincérité, qu'à la fin il conquit ce qu'il -désirait le plus et espérait le moins. Nouvel exemple de la puissance de -l'amour, qu'on ne peut vaincre que par la fuite; car pour lui résister, -il faudrait des forces surhumaines. - -Léonelle connut seule la faute de sa maîtresse. Quant à Lothaire, il se -garda bien de découvrir à Camille l'étrange fantaisie de son époux, et -d'avouer que c'était de lui qu'il avait tenu les moyens d'y réussir; il -aurait craint qu'elle ne prît son amour pour une feinte dont elle avait -été dupe, et que, venant à se repentir de sa faiblesse, elle ne le -détestât plus encore qu'elle n'était disposée à l'aimer. - -Après plusieurs jours d'absence, Anselme revint. Plein d'impatience, il -court chez son ami pour lui demander des nouvelles de sa vie ou de sa -mort. Anselme, lui dit Lothaire en l'embrassant, tu peux te vanter -d'avoir une épouse incomparable, et que toutes les femmes devraient se -proposer comme le modèle et l'ornement de leur sexe. Mes paroles se sont -perdues dans les airs; elle s'est moquée de mes larmes, et mes offres -n'ont fait que l'irriter. En un mot, Camille n'a pas moins de sagesse -que de beauté, et tu es le plus heureux des hommes. Tiens, cher ami, -voilà ton argent et tes bijoux; je n'ai point eu besoin d'y toucher. -Camille m'a fait voir qu'elle a le coeur trop noble pour céder à des -moyens si bas. Tu dois être satisfait maintenant; jouis donc de ton -bonheur, sans le compromettre davantage; c'est le sage conseil que te -donne mon amitié, et le seul fruit que je veuille tirer du service que -je t'ai rendu. - -A ce discours qu'il écoutait comme les paroles d'un oracle, on ne -saurait exprimer la joie d'Anselme. Il pria Lothaire de continuer ses -galanteries, ne fût-ce que comme passe-temps; ajoutant qu'il pouvait à -l'avenir s'épargner une partie des soins qu'il avait pris jusque-là, -mais sans les discontinuer tout à fait; et comme son ami faisait -facilement des vers, il le conjura d'en composer pour Camille, sous le -nom de Chloris. Je feindrai, lui dit-il, de les croire adressés à une -personne dont tu seras amoureux. Lothaire, pour qui ses complaisances -n'étaient plus une gêne, promit tout ce qu'on lui demandait. - -De retour dans sa maison, Anselme s'était empressé de demander à sa -femme ce qui l'avait obligée de lui écrire. Je m'étais figuré, -répondit-elle, qu'en votre absence Lothaire me regardait avec d'autres -yeux que lorsque vous étiez présent; mais j'ai bientôt reconnu que ce -n'était qu'une chimère; il me semble même que depuis ce moment il évite -de me voir et de rester seul avec moi. Anselme la rassura en lui disant -qu'elle n'avait rien à craindre de son ami, parce qu'il le savait -violemment épris d'une jeune personne pour qui il faisait souvent des -vers sous le nom de Chloris, et que, quand bien même son coeur serait -libre, il était assuré de sa loyauté. Cette feinte Chloris ne donna -point de jalousie à Camille, que Lothaire avait prévenue afin de lui -ôter tout ombrage et de pouvoir faire des vers pour elle sous un nom -supposé. - -Quelques jours après, tous trois étant réunis à table, Anselme pria, -vers la fin du repas, son ami de leur réciter quelques-unes des poésies -qu'il avait composées pour la personne objet de ses soins, ajoutant -qu'il ne devait point s'en faire scrupule, puisque Camille ne la -connaissait pas. Et quand elle la connaîtrait? reprit Lothaire, un amant -fait-il injure à celle qu'il aime lorsqu'il se plaint de sa rigueur en -même temps qu'il loue sa beauté. Quoi qu'il en soit, voici un sonnet que -j'ai fait il n'y a pas longtemps: - - - SONNET - - Pendant qu'un doux sommeil dans l'ombre et le silence - Délasse les mortels de leurs rudes travaux, - Des rigueurs de Chloris je sens la violence, - Et j'implore le ciel sans trouver de repos. - - Quand l'aube reparaît, ma plainte recommence, - Et je ressens alors mille tourments nouveaux; - Je passe tout le jour dans la même souffrance, - Espérant vainement la fin de tant de maux. - - La nuit revient encor, et ma plainte est la même; - Tout est dans le repos, et mon mal est extrême, - Comme si j'étais né seulement pour souffrir. - - Qu'est-ce donc que j'attends de ma persévérance, - Si le ciel et Chloris m'ôtent toute espérance? - Mais n'est-ce pas assez d'aimer et de mourir? - - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Camille écouta le jour suivant les galants propos de Lothaire -(p. 183).] - -Le sonnet plut à Camille; quant à Anselme, il le trouva admirable. Il -faut, dit-il, que cette dame soit bien cruelle pour ne pas se laisser -toucher par un amour si sincère et si passionné? Est-ce que tous les -amants disent vrai dans leurs vers? demanda Camille. Non pas comme -poëtes, mais comme amoureux, ils sont bien au-dessous de la vérité, -répondit Lothaire. Cela ne fait pas le moindre doute, reprit Anselme, -toujours pour appuyer les sentiments de son ami et les faire valoir -auprès de sa femme. Camille, qui savait que ces vers s'adressaient à -elle seule et qu'elle était la véritable Chloris, demanda à Lothaire -s'il savait quelque autre sonnet, de le réciter. En voici un, répondit -celui-ci, dont je n'ai guère meilleure opinion que du premier; mais vous -en jugerez. - - - AUTRE SONNET - - Je sens venir la mort, elle est inévitable! - La douleur qui me presse achève son effort; - Et moi-même après tout, j'aime bien mieux mon sort - Que de cesser d'aimer ce que je trouve aimable. - - A quoi bon essayer un remède haïssable, - Qui pour ma guérison ne peut être assez fort? - Mais, bravant les rigueurs, les mépris et la mort, - Faisons voir à Chloris un amant véritable. - - Ah! qu'on est imprudent de courir au hasard, - Sans connaître de port, sans pilote et sans art, - Une mer inconnue, et sujette à l'orage! - - Mais pourquoi murmurer? s'il faut mourir un jour, - Il est beau de mourir par les mains de l'Amour; - Et mourir pour Chloris est un heureux naufrage[51]. - - - [51] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Anselme trouva ce sonnet non moins bon que le premier, et ne le loua pas -moins. Ainsi continuant à se tromper lui-même, il ajoutait chaque jour à -son malheur; car plus Lothaire le déshonorait, plus il vantait sa loyale -amitié, et plus Camille devenait coupable, plus, dans l'opinion de son -époux, elle atteignait le faîte de la vertu et de la bonne renommée. - -Un jour cependant que Camille se trouvait seule avec sa camériste: Que -je m'en veux, lui dit-elle, de m'être si tôt laissé persuader! Je crains -bien que Lothaire un jour ne vienne à me mépriser, quand il se -souviendra de ma faiblesse et du peu que lui a coûté ma possession. -Rassurez-vous, madame, répondit Léonelle; ce n'est pas ainsi que se -mesurent les affections, et pour être accordées promptement, les faveurs -ne perdent point de leur prix; loin de là: n'a-t-on pas coutume de dire -que donner vite c'est donner deux fois? Oui, repartit Camille, mais on -dit aussi que ce qui coûte peu s'estime de même. Cela ne vous regarde -pas, madame, reprit la rusée Léonelle, et vous ne vous êtes pas rendue -si promptement que vous n'ayez pu voir toute l'âme de Lothaire dans ses -yeux, dans ses serments, et reconnaître combien ses qualités le rendent -digne d'être aimé. Pourquoi donc vous mettre dans l'esprit toutes ces -chimères? Vivez plutôt contente et satisfaite de ce qu'étant tombée dans -l'amoureuse chaîne, celui qui l'a serrée mérite votre estime. Au reste, -ajouta-t-elle, j'ai remarqué une chose, car je suis de chair aussi et -j'ai du sang jeune dans les veines, c'est que l'amour ne se gouverne -pas comme on le veut, au contraire, c'est lui qui nous mène à sa -fantaisie. - -Camille sourit des propos de sa suivante, ne doutant pas, d'après ces -dernières paroles, qu'elle ne fût plus savante en amour qu'elle ne le -paraissait. Cette fille lui en fournit bientôt la preuve en avouant -franchement qu'un jeune gentilhomme de la ville la courtisait. -Extrêmement troublée d'une confidence si inattendue, Camille voulut -savoir s'il y avait entre eux autre chose que des promesses; mais -Léonelle lui déclara effrontément que les choses ne pouvaient aller plus -loin. Dans l'embarras où se trouvait l'épouse d'Anselme, elle conjura sa -suivante de ne rien dire à son amant de ce qu'elle savait, et d'avoir -soin d'agir de façon que ni Anselme ni Lothaire ne pussent en avoir -connaissance. Léonelle le promit; mais sa conduite fit bientôt voir -combien Camille avait eu raison de la craindre. En effet, assurée du -silence de sa maîtresse, cette fille fut bientôt assez hardie pour faire -venir son amant dans la maison, et jusque sous les yeux de Camille, qui, -désormais réduite à tout souffrir, était contrainte de servir sa -passion, et souvent l'aidait à cacher ce jeune homme. - -Toutes ces précautions n'empêchèrent pas qu'un matin à la pointe du -jour, Lothaire n'aperçût sortir l'amant de Léonelle. Il en fut d'abord -si étonné qu'il le prit pour un fantôme; mais en le voyant s'éloigner à -grand pas, le visage dans son manteau, il comprit que c'était un homme -qui ne voulait pas être reconnu. Aussitôt, sans que Léonelle vînt à se -présenter à sa pensée, il s'imagina que ce devait être un rival aussi -bien traité que lui-même. Transporté de fureur, il court chez Anselme: -Apprends, lui dit-il en entrant, apprends que depuis longtemps déjà je -me fais violence pour ne pas te découvrir un secret qu'il faut enfin que -tu saches; mais mon amitié pour toi l'emporte, et je ne puis dissimuler -davantage: Camille s'est enfin rendue, Anselme, et est prête à faire ce -qu'il me plaira. Si j'ai tardé à t'en avertir, c'est parce que je -n'étais pas certain si ce que je prenais chez ta femme pour un caprice -n'était point au contraire une ruse pour m'éprouver. Je m'attendais -chaque jour que tu viendrais me dire qu'elle t'a tout révélé; comme elle -n'en a rien fait, je ne doute plus qu'elle n'ait envie de me tenir -parole et de me procurer la liberté de l'entretenir seule la première -fois que tu iras à la campagne. Ce secret que je te confie ne doit pas -te causer d'emportement; car, après tout, Camille ne t'a point encore -offensé, et elle peut revenir d'une faiblesse que tu crois si naturelle -aux femmes. Jusqu'ici tu t'es bien trouvé de mes conseils, écoute celui -que je vais te donner. Feins de t'absenter pour quelques jours, et -trouve moyen de te cacher dans la chambre de Camille; si son intention -est coupable, comme je le crains, alors tu pourras venger sûrement et -sans bruit ton honneur outragé. - -Qui pourrait exprimer ce que devint le pauvre Anselme à une confidence -si imprévue? Il demeura immobile, les yeux baissés vers la terre, comme -un homme privé de sentiment. A la fin, regardant tristement Lothaire: -Vous avez fait, reprit-il, ce que j'attendais de votre amitié; dites -maintenant comment il faut que j'agisse, je m'abandonne entièrement à -vos conseils. Lothaire, ne sachant que lui répondre, l'embrassa et -sortit brusquement. Mais à peine l'eut-il quitté, qu'il commença à se -repentir d'avoir compromis si inconsidérément Camille, dont il eût pu -tirer vengeance avec moins de honte et de péril pour elle. Mais ne -pouvant plus revenir sur sa démarche, il résolut au moins de l'en -avertir; et comme il pouvait lui parler à toute heure, il voulut le -faire à l'instant même. - -Anselme était déjà sorti de chez lui quand Lothaire y entra. Ah! mon -cher Lothaire, lui dit Camille en le voyant, j'ai au fond du coeur une -chose qui me cause bien du tourment, et dont les suites me font -trembler! Ma suivante, Léonelle, a un amant, et son effronterie en est -venue à ce point de l'introduire toutes les nuits dans sa chambre, où -il reste jusqu'au jour. Jugez à quoi elle m'expose, et ce qu'on pourra -penser en voyant sortir de ma maison un homme à pareille heure? Mais ce -qui m'afflige le plus, c'est d'être forcée de dissimuler, parce qu'en -voulant châtier cette fille de son impudence, je puis provoquer un éclat -qui me serait funeste. Cependant, je suis perdue si cela ne change pas: -songez, songez à y mettre ordre, je vous en conjure. - -Aux premières paroles de Camille, Lothaire crut que c'était un artifice -de sa part; mais en la voyant toute en larmes, il ne douta plus qu'elle -ne dît vrai, ce qui accrut son repentir et sa confusion. Il lui apprit -que ce n'était pas là le plus grand de leurs malheurs; et, lui demandant -cent fois pardon de ses soupçons, il avoua ce que les transports d'une -flamme jalouse l'avaient poussé à dire à Anselme, ajoutant qu'il l'avait -fait résoudre à se cacher pour voir par ses propres yeux de quelle -loyauté était payée sa tendresse. - -Épouvantée de cet aveu de Lothaire, Camille lui reprocha d'abord avec -emportement, puis avec douceur, sa mauvaise pensée et la résolution qui -l'avait suivie; mais comme la femme a l'esprit plus prompt que l'homme -pour le bien de même que pour le mal, esprit qui lui échappe quand elle -veut réfléchir mûrement, elle trouva sur-le-champ le moyen de réparer -l'imprudence de son amant. Elle lui dit de faire en sorte qu'Anselme se -cachât le lendemain à l'endroit convenu, parce que, d'après le plan qui -lui venait à l'esprit, elle espérait tirer de cette épreuve une facilité -nouvelle pour se voir tous deux encore plus librement. Lothaire eut beau -la presser, elle refusa de s'expliquer davantage. Ne manquez pas, lui -dit-elle, de venir dès que je vous ferai appeler, et répondez comme si -vous ne saviez pas être écouté d'Anselme. Là-dessus, Lothaire s'éloigna. - -Le lendemain, Anselme monta à cheval, sous prétexte d'aller à la -campagne, chez un de ses amis: mais revenant aussitôt sur ses pas, il -alla se cacher dans le cabinet attenant à la chambre de sa femme, où il -put s'embusquer tout à son aise sans être troublé par Camille ni par -Léonelle, qui lui en donnèrent le loisir. Après l'avoir laissé quelque -temps livré aux angoisses que doit éprouver un homme qui va s'assurer -par ses propres yeux de la perte de son honneur, la maîtresse et sa -suivante entrèrent dans la chambre. - -A peine Camille y eut-elle mis le pied: Hélas! chère amie, dit-elle à sa -suivante en poussant un grand soupir et en brandissant une épée, -peut-être ferai-je mieux de me percer le coeur à l'instant même, que -d'exécuter la résolution que j'ai formée; mais d'abord je veux savoir -quelle imprudence de ma part a pu inspirer à Lothaire l'audace de -m'avouer un aussi coupable désir que celui qu'il n'a pas eu honte de me -témoigner, au mépris de mon honneur et de son amitié pour Anselme. Ouvre -cette fenêtre et donne-lui le signal; car sans doute il attend dans la -rue, espérant bientôt satisfaire sa perverse intention; mais il s'abuse -le traître, et je lui ferai voir combien la mienne est cruelle autant -qu'honorable. Hé! madame, à quoi bon cette épée? reprit la rusée -Léonelle. Ne voyez-vous pas qu'en vous tuant, ou en tuant Lothaire, cela -tournera toujours contre vous-même? Allez! il vaut mieux dissimuler -l'outrage que vous a fait ce méchant homme, et ne point le laisser -entrer maintenant que nous sommes seules: car, aveuglé par sa passion, -il serait capable, avant que vous ayez pu vous venger, de se porter à -quelque violence plus déplorable encore que s'il vous ôtait la vie. Et -puis, quand vous l'aurez tué, car je ne doute pas que ce ne soit votre -dessein, qu'en ferez-vous? Qu'Anselme en fasse ce qu'il voudra, répondit -Camille; pour moi, il me semble que chaque minute de retard me rend plus -coupable, et que je suis d'autant moins fidèle à mon mari que je diffère -plus longtemps à venger son honneur et le mien. - -Tout cela, Anselme l'entendait caché derrière une tapisserie, et à -chaque parole de Camille il formait autant de différentes pensées. En la -voyant si résolue à tuer Lothaire, il fut sur le point de se découvrir -pour sauver son ami; mais curieux de voir jusqu'où pouvait aller la -détermination de sa femme, il résolut de ne paraître qu'en temps -opportun. En ce moment, Camille parut atteinte d'une forte pâmoison; -aussitôt Léonelle de se lamenter amèrement: Malheureuse! s'écria-t-elle -en portant sa maîtresse sur un lit qui se trouvait là, suis-je donc -destinée à voir mourir entre mes bras cette fleur de chasteté, cet -exemple de vertu! avec bien d'autres exclamations qui auraient donné à -penser qu'elle était la plus affligée des servantes, et sa maîtresse une -autre Pénélope. Mais bientôt Camille, feignant de reprendre ses sens: -Pourquoi n'appelles-tu pas le traître? dit-elle à sa suivante; cours, -vole, hâte-toi, de peur que le feu de la colère qui m'embrase ne vienne -à s'éteindre, et que mon ressentiment ne se dissipe en vaines paroles! -J'y cours, répondit Léonelle; mais avant tout, madame, donnez-moi cette -épée. Ne crains rien, reprit Camille; oui, je veux mourir, et je -mourrai, mais seulement après que le sang de Lothaire m'aura fait raison -de son outrage. - -La suivante semblait ne pouvoir se résoudre à quitter sa maîtresse, et -elle ne sortit qu'après se l'être fait répéter plusieurs fois. Quand -Camille se vit seule, elle commença à marcher à grand pas, puis à -diverses reprises elle se jeta sur son lit avec les signes d'une -violente agitation. Il n'y a plus à balancer, disait-elle; il faut qu'il -périsse, il me coûte trop de larmes; il le payera de sa vie, et il ne se -vantera pas d'avoir impunément tenté la vertu de Camille. En parlant -ainsi, elle parcourait l'appartement l'épée à la main, les yeux pleins -de fureur, et laissant échapper des paroles empreintes d'un tel -désespoir, que de femme délicate, elle semblait changée en bravache -désespéré. Anselme était dans un ravissement inexprimable; aussi -craignant pour son ami la fureur de sa femme, ou quelque funeste -résolution de celle-ci contre elle-même, il allait se montrer, quand -Léonelle revint tenant Lothaire par la main. - -[Illustration: Ouvre cette fenêtre et donne-lui le signal (p. 188).] - -Aussitôt que Camille l'aperçut, elle traça par terre une longue raie -avec l'épée qu'elle tenait à la main: Arrête, lui dit-elle; ne va pas -plus avant, car si tu oses dépasser cette limite, sous tes yeux je me -perce le coeur avec cette épée. Connais-tu Anselme, et me connais-tu, -Lothaire? réponds sans détour. Celui-ci, qui avait soupçonné le dessein -de sa maîtresse, n'éprouva aucune surprise, et accommodant sa réponse à -son intention, répondit: Je ne croyais pas, madame, que vous me fissiez -appeler pour me parler de la sorte; j'avais meilleure opinion de mon -bonheur; et puisque vous n'étiez pas disposée à tenir la parole que vous -m'avez donnée, au moins vous auriez dû m'en avertir, sans me tendre un -piége qui fait tort à votre foi et à la grandeur de mon affection. -Maintenant, s'il faut vous répondre, oui, je connais Anselme, et tous -deux nous nous connaissons dès l'enfance; et si j'ai laissé paraître -des sentiments qui semblent trahir notre amitié, il faut s'en prendre à -l'amour et à vous, belle Camille, dont les charmes ont détruit mon -repos. - -Si c'est là ce que tu confesses, perfide et lâche ami, reprit Camille, -de quel front oses-tu te présenter devant moi, après une déclaration qui -ne m'offense pas moins que lui? Que pensais-tu donc, quand tu vins me -déclarer ta passion? T'avait-on dit qu'il fût si aisé de me toucher? -Mais je crois deviner à présent ce qui peut t'avoir enhardi: j'aurai -sans doute manqué de réserve, j'aurai négligé quelque bienséance, ou -souffert des familiarités que tu auras mal interprétées. Ai-je rien fait -cependant qui pût flatter ton espérance? m'as-tu trouvée sensible aux -présents, et m'as-tu jamais parlé de tes désirs sans que je les aie -rejetés avec mépris! Hélas! mon seul tort est de ne t'avoir pas repoussé -assez sévèrement; c'est mon indulgence qui t'a encouragé; aussi quand je -n'aurai d'autres reproches à me faire que la sotte prudence qui m'a -empêchée d'en instruire Anselme, afin de ne pas rompre votre amitié et -dans l'espoir que tu éprouverais du repentir, je suis assez coupable, et -je veux m'en punir; mais avant il faut que je t'arrache la vie, et que -je satisfasse ma vengeance. - -A ces mots, Camille se précipita sur Lothaire, feignant si bien de -vouloir le percer, que celui-ci ne savait plus qu'en penser, tant il lui -fallut employer de force et d'adresse pour se garantir. Elle jouait le -désespoir avec des couleurs si vraies, qu'il était impossible de ne pas -y être trompé. Enfin voyant qu'elle ne pouvait atteindre Lothaire, ou -plutôt feignant de ne pouvoir accomplir sa menace: Eh bien! tu vivras, -s'écria-t-elle, puisque je n'ai pas assez de force pour te donner la -mort; mais du moins tu ne m'empêcheras pas de me punir moi-même; et -s'arrachant des bras de son amant qui s'efforçait de la contenir, elle -se frappa de l'épée au-dessus du sein gauche, près de l'épaule, puis se -laissa tomber comme évanouie. - -Lothaire et Léonelle, frappés de surprise, accoururent pour la relever; -mais en voyant une si légère blessure, ils se regardèrent tous deux, -étonnés des merveilleux artifices de cette femme. Lothaire simula un -profond chagrin, et se donna mille malédictions, ne les épargnant pas -non plus à l'auteur de la catastrophe, qu'il savait aposté près de là. -Léonelle prit sa maîtresse entre ses bras, et, l'ayant déposée sur le -lit, pria Lothaire d'aller chercher en secret quelqu'un pour la panser, -lui demandant conseil sur ce qu'il fallait dire à Anselme s'il revenait -avant qu'elle fût guérie. Faites ce que vous voudrez, répondit Lothaire; -je suis si peu en état de donner des conseils, que je ne sais moi-même -quel parti prendre. Arrêtez au moins le sang qui s'échappe de sa -blessure; quant à moi, je vais chercher un lieu écarté afin d'y vivre -loin de tous les regards; et il sortit en donnant les marques du plus -violent désespoir. - -Léonelle étancha sans peine la blessure de Camille, blessure si légère -qu'il n'en avait coulé que le sang nécessaire pour appuyer sa feinte; et -tout en pansant sa maîtresse, elle tenait de tels discours, que le -malheureux époux ne doutait point que sa femme ne fût une seconde -Porcie, une nouvelle Lucrèce. Pendant ce temps, Camille maudissait -l'impuissance qui avait trahi son bras, et paraissait inconsolable de -survivre, tout en demandant à Léonelle si elle lui conseillait de -révéler à Anselme ce qui venait de se passer. N'en faites rien, madame, -répondait celle-ci: il ne manquerait pas de se porter à des violences -contre Lothaire; une honnête femme ne doit jamais compromettre un mari -qu'elle aime. Je suivrai ton conseil, répondit Camille; mais, pourtant, -il faut bien trouver quelque chose à lui dire quand il verra ma -blessure. Madame, repartit Léonelle, je ne saurais mentir, même en -plaisantant. Ni moi non plus, y allât-il de la vie, reprit Camille; je -ne vois donc rien de mieux que d'avouer ce qui en est. Quittez ce souci, -dit Léonelle; j'y songerai, et peut-être alors votre blessure sera si -bien fermée qu'il n'y paraîtra plus. Tâchez de vous remettre de cette -cruelle émotion, vous en serez plus tôt guérie. Si votre époux arrive -auparavant, vous ne mentirez point en lui disant qu'étant indisposée, -vous avez besoin de repos. - -Pendant que ces deux hypocrites se jouaient ainsi de la crédulité -d'Anselme, qui n'avait pas perdu une seule de leurs paroles, le -malheureux époux s'applaudissait dans son coeur, et attendait avec -impatience le moment d'aller remercier ce fidèle ami. Camille et -Léonelle, qui n'étaient pas au bout de leurs ruses, lui en laissèrent la -liberté. Sans perdre de temps, il alla trouver Lothaire, qui s'attendait -à cette visite. En entrant, il se jeta à son cou, lui fit tant de -remercîments, et dit tant de choses à la louange de sa femme, dont il ne -parlait qu'avec transport, que Lothaire tout confus et la conscience -bourrelée, ne savait que répondre et n'avait pas le courage de lui -témoigner la moindre joie. Anselme s'aperçut bien de la tristesse de son -ami; mais, l'attribuant à la blessure de Camille, dont il se disait seul -la cause, il se mit à le consoler, l'assurant que c'était peu de chose -puisqu'elle était convenue de n'en pas parler. Il ajouta que loin de -s'affliger, il devait plutôt se réjouir avec lui, puisque grâce à son -entremise et à son adresse, il se voyait parvenu à la plus haute -félicité dont il eût pu concevoir le désir; que, désormais il n'y avait -qu'à composer des vers à la louange de Camille, pour éterniser son nom -dans les siècles à venir. Lothaire répondit qu'il trouvait cela juste, -et s'offrit de l'aider pour sa part à élever ce glorieux monument. - -Anselme resta donc le mari le mieux trompé qu'on pût rencontrer dans le -monde; conduisant chaque jour par la main, dans sa maison, l'homme qu'il -croyait l'instrument de sa gloire, et qui l'était de son déshonneur, il -reprochait à sa femme de le recevoir avec un visage courroucé, tandis -qu'au contraire, elle l'accueillait avec une âme riante et gracieuse. -Cette tromperie dura encore quelque temps, jusqu'à ce que la fortune, -reprenant son rôle, la fit éclater aux yeux de tout le monde, et que la -fatale curiosité d'Anselme, après lui avoir coûté l'honneur, lui coûta -la vie. - - - - -CHAPITRE XXXV - -QUI TRAITE DE L'EFFROYABLE BATAILLE QUE LIVRA DON QUICHOTTE A DES OUTRES -DE VIN ROUGE, ET OU SE TERMINE LA NOUVELLE DU CURIEUX MALAVISÉ - - -Quelques pages de la nouvelle restaient à lire, lorsque tout à coup, -sortant effaré du galetas où couchait don Quichotte, Sancho se mit à -crier à pleine gorge: Au secours, seigneurs! au secours! accourez à -l'aide de mon maître, qui est engagé dans la plus terrible et la plus -sanglante bataille que j'aie jamais vue. Vive Dieu! du premier coup -qu'il a porté à l'ennemi de madame la princesse de Micomicon, il lui a -fait tomber la tête à bas des épaules, comme si ce n'eût été qu'un -navet. - -Que dites-vous là, Sancho? reprit le curé; avez-vous perdu l'esprit? -C'est chose impossible, puisque le géant est à plus de deux mille lieues -d'ici. - -En ce moment un grand bruit se fit entendre, et au milieu du tapage on -distinguait la voix de don Quichotte, qui criait: Arrête, brigand! -félon! malandrin! Je te tiens cette fois, et ton cimeterre ne te sauvera -pas! Le tout accompagné de coups d'épée qui retentissaient contre la -muraille. - -A quoi songez-vous, seigneurs? disait toujours Sancho; venez donc -séparer les combattants! quoique, à vrai dire, je pense qu'il n'en soit -guère besoin, car à cette heure le géant doit être allé rendre compte à -Dieu de sa vie passée; puisque j'ai vu son sang couler comme une -fontaine, et sa tête coupée rouler dans un coin, grosse, sur ma foi, -comme un muid. - -Que je meure, s'écria l'hôtelier, si ce don Quichotte ou don Diable n'a -pas donné quelques coups d'estoc à des outres de vin rouge qui sont -rangées dans sa chambre le long du mur; c'est le vin qui en sort que cet -homme aura pris pour du sang. - -Il courut aussitôt, suivi de tous ceux qui étaient là, sur le prétendu -champ de bataille, où ils trouvèrent don Quichotte dans le plus étrange -accoutrement. Sa chemise était si courte par devant, qu'elle lui -dépassait à peine la moitié des cuisses, et il s'en fallait d'un -demi-pied qu'elle fût aussi longue par derrière; ses jambes longues, -sèches, velues, étaient d'une propreté plus que douteuse; il portait sur -la tête un bonnet de couleur rouge, fort gras, qui avait longtemps servi -à l'hôtelier; autour de son bras gauche était roulée cette couverture à -laquelle Sancho gardait une si profonde rancune, et de la main droite, -brandissant son épée, il frappait à tort et à travers, en proférant des -menaces. Le plus surprenant, c'est qu'il avait les yeux fermés, car il -dormait; mais, l'imagination frappée de l'aventure qu'il allait -entreprendre, il avait fait en dormant le voyage de Micomicon, et il -croyait se mesurer avec son ennemi. Par malheur, ses coups étaient -tombés sur des outres suspendues contre la muraille, en sorte que la -chambre était inondée de vin. - -Quand l'hôtelier vit tout ce dégât, il entra dans une telle fureur, que, -s'élançant sur don Quichotte les poings fermés, il aurait promptement -mis fin à sa bataille contre le géant, si Cardenio et le curé ne le lui -eussent arraché des mains. Malgré cette grêle de coups, le pauvre -chevalier ne se réveillait pas; il fallut que le barbier courût chercher -un seau d'eau froide pour le lui jeter sur le corps, ce qui finit par -l'éveiller, mais non assez toutefois pour le faire s'apercevoir de -l'état où il était. Dorothée qui survint en ce moment, s'en retourna sur -ses pas, à l'aspect de son défenseur si légèrement vêtu, et n'en voulut -pas voir davantage. - -Quant à Sancho, il allait cherchant dans tous les coins la tête du -géant; et comme il ne la trouvait pas: Je savais bien, dit-il, que dans -cette maudite maison tout se faisait par enchantement; cela est si vrai -que dans le même endroit où je suis, j'ai reçu, il n'y a pas longtemps, -force coups de pied et de poing, sans jamais pouvoir deviner d'où ils -venaient; maintenant le diable ne veut pas que je retrouve cette tête, -quand de mes deux yeux je l'ai vu couper, et le sang ruisseler comme une -fontaine. - -De quel sang et de quelle fontaine parles-tu, ennemi de Dieu et des -saints? reprit l'hôtelier, ne vois-tu pas que cette fontaine ce sont mes -outres que ton maître a percées comme un crible, et ce sang, mon vin -dont cette chambre est inondée? Puissé-je voir nager en enfer l'âme de -celui qui m'a fait tout ce dégât! - -Ce ne sont pas là mes affaires, repartit Sancho; tout ce que je sais, -c'est que faute de retrouver cette tête, mon gouvernement vient, hélas! -de se fondre, comme du sel dans l'eau. - -L'hôtelier se désespérait du sang-froid de l'écuyer, après le dégât que -venait de lui causer le maître; il jurait que cela ne se passerait pas -cette fois-ci comme la première, et que malgré les priviléges de leur -chevalerie, ils lui payeraient jusqu'au dernier maravédis les outres et -le vin. Le curé tenait par les bras don Quichotte, lequel, croyant avoir -achevé l'aventure et se trouver en présence de la princesse de -Micomicon, se jeta à ses pieds en disant: Madame, Votre Grandeur est -maintenant en sûreté; vous n'avez plus à craindre le tyran qui vous -persécutait; quant à moi, je suis quitte de ma parole, puisque avec le -secours du ciel, et la faveur de celle pour qui je vis et je respire, -j'en suis venu à bout si heureusement. - -Eh bien, seigneurs, dit Sancho, direz-vous encore que je suis ivre? -voyez si mon maître n'est pas venu à bout du géant; plus de doute, mon -gouvernement est sauvé. - -Chacun des assistants riait à gorge déployée du maître et du valet, -excepté l'hôtelier qui les donnait à tous les diables. A la fin, -pourtant, le curé, Cardenio et le barbier parvinrent, non sans peine, à -remettre don Quichotte dans son lit, où on le laissa dormir, et tous -trois retournèrent sous le portail de l'hôtellerie consoler Sancho de ce -qu'il n'avait pu trouver la tête du géant. Mais ils furent impuissants à -calmer l'hôtelier, désespéré de la mort subite de ses outres; l'hôtesse, -surtout, jetait les hauts cris et s'arrachait les cheveux. Malédiction, -s'écriait-elle, ce diable errant n'est entré dans ma maison que pour me -ruiner: une fois, déjà, il m'a emporté sa dépense, celle de son chien -d'écuyer, d'un cheval et d'un âne, sous prétexte qu'ils sont chevaliers -errants, et qu'il est écrit dans leurs maudits grimoires qu'ils ne -doivent jamais rien débourser. Dieu les damne, et que leur ordre soit -anéanti dès demain! Mort de ma vie! il n'en sera pas cette fois quitte à -si bon marché; il me payera, ou je perdrai le nom de mon père. Que le -diable emporte tous les chevaliers errants! grommelait de son côté -Maritorne. Quant à la fille de l'hôtelier, elle souriait et ne disait -mot. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Lothaire simule un profond chagrin et se donne mille malédictions -(p. 190).] - -Le curé calma cette tempête, en promettant de payer tout le dégât, -c'est-à-dire les outres et le vin, sans oublier l'usure de la queue de -vache, dont l'hôtesse faisait grand bruit. Dorothée consola Sancho, en -lui disant que puisque son maître avait abattu la tête du géant, elle -lui donnerait la meilleure seigneurie de son royaume dès qu'elle y -serait rétablie. Sancho jura de nouveau avoir vu tomber cette tête, à -telles enseignes, qu'elle avait une barbe qui descendait jusqu'à la -ceinture. Si on ne la retrouve pas, ajouta-t-il, c'est que dans cette -maison rien n'arrive que par enchantement, comme je l'ai déjà éprouvé -une première fois. Dorothée lui dit de ne pas s'affliger, et que tout -s'arrangerait à son entière satisfaction. - -La paix rétablie, le curé proposa d'achever l'histoire du Curieux -malavisé; et tous étant de son avis, il continua ainsi: - -Désormais assuré de la vertu de sa femme, Anselme se croyait le plus -heureux des hommes. Quant à Camille, elle continuait de faire, avec -intention, mauvais visage à Lothaire, et tous deux entretenaient le -malheureux époux dans une erreur dont il ne pouvait plus revenir; car -persuadé qu'il ne manquait à son bonheur que de voir son ami et sa femme -en parfaite intelligence, il s'efforçait chaque jour de les réunir, leur -fournissant ainsi mille moyens de le tromper. - -Pendant ce temps, Léonelle, emportée par le plaisir, et autorisée par -l'exemple de sa maîtresse, qui était forcée de fermer les yeux sur ces -déportements, ne gardait plus aucune mesure. Une nuit, enfin, il arriva -qu'Anselme entendit du bruit dans la chambre de cette fille; il voulut y -pénétrer pour savoir ce que c'était; sentant la porte résister, il sut -s'en rendre maître, et, en entrant, il aperçut un homme qui se laissait -glisser par la fenêtre. Il s'efforça de l'arrêter; mais il ne put y -parvenir, parce que Léonelle se jeta au-devant de lui, le suppliant de -ne point faire de bruit, lui jurant que cela ne regardait qu'elle seule, -et que celui qui fuyait était un jeune homme de la ville qui avait -promis de l'épouser. Anselme, plein de fureur, la menaça d'un poignard -qu'il tenait à la main. Parle à l'instant, lui dit-il, ou je te tue. Il -m'est impossible de le faire en ce moment, tant je suis troublée, -répondit Léonelle en embrassant ses genoux: mais attendez jusqu'à -demain, et je vous apprendrai des choses dont vous ne serez pas peu -étonné. Anselme lui accorda le temps qu'elle demandait, et, après -l'avoir enfermée dans sa chambre, il alla retrouver Camille pour lui -dire ce qui venait de se passer. - -Pensant avec raison que ces choses importantes la concernaient, Camille -fut saisie d'une telle frayeur, que sans vouloir attendre la -confirmation de ses soupçons, aussitôt Anselme endormi, elle prit tout -ce qu'elle avait de pierreries et d'argent, et courut chez Lothaire, -pour lui demander de la mettre en lieu de sûreté. La vue de sa maîtresse -jeta Lothaire dans un si grand trouble, qu'il ne sut que répondre et -encore moins quel parti prendre. Cependant l'affaire ne pouvant souffrir -de retard, et Camille le pressant d'agir, il la conduisit dans un -couvent, et la laissa entre les mains de sa soeur, qui en était abbesse; -puis, montant à cheval, il sortit de la ville sans avertir personne. - -Le jour venu, Anselme, plein d'impatience, entra dans la chambre de -Léonelle, qu'il croyait encore au lit; mais il ne la trouva point, parce -qu'elle s'était laissé glisser la nuit au moyen de draps noués ensemble, -et qui pendaient encore à la fenêtre. Il retourna aussitôt vers Camille, -et sa surprise fut au comble de ne la rencontrer nulle part, sans -qu'aucun de ses gens pût dire ce qu'elle était devenue. En la cherchant -avec anxiété, il entra dans un cabinet où il y avait un coffre resté -tout grand ouvert. Il s'aperçut alors qu'on en avait enlevé quantité de -pierreries; à cette vue, ses soupçons redoublèrent, et se rappelant ce -que lui avait dit Léonelle, il ne douta plus qu'il n'y eût chez lui -quelque désordre dont cette fille n'était pas l'unique cause. Éperdu, -et sans achever de s'habiller, il courut chez Lothaire, pour lui -raconter sa disgrâce; mais quand on lui eut appris qu'il n'y était -point, et que cette nuit-là même il était monté à cheval après avoir -pris tout l'argent dont il pouvait disposer, il ne sut plus que penser, -et peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit. - -En effet que pouvait supposer un homme qui, après s'être cru au comble -du bonheur, se voyait en un instant sans femme, sans ami, et par-dessus -tout, il faut le dire, déshonoré? Ne sachant plus que devenir, il ferma -les portes de sa maison, et sortit à cheval pour aller trouver cet ami -qui habitait à la campagne, et chez lequel il avait passé le temps -employé à la machination de son infortune; mais il n'eut pas fait la -moitié du chemin, qu'à bout de forces, et accablé de mille pensées -désespérantes, il mit pied à terre et se laissa tomber au pied d'un -arbre en poussant de plaintifs et douloureux soupirs; il y resta jusqu'à -la chute du jour. - -Il était presque nuit, quand passa un cavalier qui venait de la ville. -Anselme lui ayant demandé quelles nouvelles il y avait à Florence: Les -plus étranges qu'on y ait depuis longtemps entendues, répondit le -cavalier. On dit publiquement que Lothaire, ce grand ami d'Anselme, qui -demeure auprès de Saint-Jean, lui a enlevé sa femme la nuit dernière, et -que tous deux ont disparu. C'est du moins ce qu'a raconté une suivante -de Camille, que le guet a arrêtée comme elle se laissait glisser par la -fenêtre dans la rue. Je ne saurais vous dire précisément comment cela -s'est passé; mais on ne parle d'autre chose, et tout le monde en est -dans un extrême étonnement, parce que l'amitié de Lothaire et d'Anselme -était si étroite et si connue, qu'on ne les appelait que les deux amis. -Et sait-on quel chemin ont pris les fugitifs? reprit Anselme. Je -l'ignore, répondit le cavalier; on dit seulement que le gouverneur les -fait rechercher avec beaucoup de soin. Allez avec Dieu, seigneur, dit -Anselme. Demeurez avec lui, reprit le cavalier; et il continua son -chemin. - -Ces tristes nouvelles achevèrent non-seulement de troubler la raison du -malheureux Anselme, mais de l'abattre entièrement; enfin il se leva, et, -remontant à cheval non sans peine, il alla descendre chez cet ami, qui -ignorait son malheur. Celui-ci en le voyant devina qu'il lui était -arrivé quelque chose de terrible. Anselme le pria de lui faire préparer -un lit, de lui donner de quoi écrire, et de le laisser seul; mais dès -qu'il fut en face de lui-même, la pensée de son infortune se présenta si -vivement à son esprit et l'accabla de telle sorte, que jugeant, aux -angoisses mortelles qui brisaient son coeur, que la vie allait lui -échapper, il voulut du moins faire connaître l'étrange cause de sa mort. -Il commença donc à écrire, mais le souffle lui manqua avant qu'il pût -achever; et le maître de la maison étant entré dans la chambre pour -savoir s'il avait besoin de secours, le trouva sans mouvement, le corps -à demi penché sur la table, la plume encore à la main, et posée sur un -papier ouvert sur lequel on lisait ces mots: - - «Une fatale curiosité me coûte l'honneur et la vie. Si la nouvelle de - ma mort parvient à Camille, qu'elle sache que je lui pardonne; elle - n'était pas tenue de faire un miracle, je n'en devais pas exiger - d'elle; et puisque je suis seul artisan de mon malheur, il n'est pas - juste que...» - -Ici la main s'était arrêtée, et il fallait croire qu'en cet endroit la -douleur d'Anselme avait mis fin à sa vie. Le lendemain, son ami prévint -la famille, qui savait déjà cette triste aventure. Quant à Camille, -enfermée dans un couvent, elle était inconsolable, non de la mort de son -mari, mais de la perte de son amant. Elle ne voulut, dit-on, prendre de -parti qu'après avoir appris la mort de Lothaire, qui fut tué dans une -bataille livrée près de Naples à Gonsalve de Cordoue par M. de Lautrec. -Cette nouvelle la décida à prononcer ses voeux, et depuis elle traîna -une vie languissante, qui s'éteignit peu de temps après. Ainsi tous -trois moururent victimes d'une déplorable curiosité. - -Cette nouvelle me paraît intéressante, dit le curé, mais je ne saurais -me persuader qu'elle soit véritable. Si elle est d'invention, elle part -d'un esprit peu sensé; car il n'est guère vraisemblable qu'un mari soit -assez fou pour tenter pareille épreuve: d'un amant cela pourrait à peine -se concevoir, mais d'un ami je le tiens pour impossible. - - - - -CHAPITRE XXXVI - -QUI TRAITE D'AUTRES INTÉRESSANTES AVENTURES ARRIVÉES DANS L'HOTELLERIE - - -Vive Dieu! s'écria l'hôtelier, qui était en ce moment sur le seuil de sa -maison; voici venir une belle troupe de voyageurs; s'ils arrêtent ici, -nous chanterons un fameux alléluia. - -Quels sont ces voyageurs? demanda Cardenio. - -Ce sont quatre cavaliers, masqués de noir, avec l'écu et la lance, -répondit l'hôtelier; il y a au milieu d'eux une dame vêtue de blanc, -assise sur une selle en fauteuil; elle a le visage couvert, et elle est -suivie de deux valets à pied. - -Sont-ils bien près d'ici? demanda le curé. - -Si près que les voilà arrivés, répondit l'hôtelier. - -A ces paroles Dorothée se couvrit le visage, et Cardenio courut -s'enfermer dans la chambre de don Quichotte, pendant que les cavaliers, -mettant pied à terre, s'empressaient de descendre la dame, que l'un -d'eux prit entre ses bras et déposa sur une chaise qui se trouvait à -l'entrée de la chambre où venait d'entrer Cardenio. Jusque-là personne -de la troupe n'avait quitté son masque ni prononcé une parole. La dame -seule, en s'asseyant, poussa un grand soupir, laissant tomber ses bras -comme une personne malade et défaillante. Les valets de pied ayant mené -les chevaux à l'écurie, le curé, dont ce déguisement et ce silence -piquaient la curiosité, alla les trouver, et demanda à l'un d'eux qui -étaient ses maîtres. - -Par ma foi, seigneur, je serais fort en peine de vous le dire, répondit -cet homme; il faut pourtant que ce soient des gens de qualité, surtout -celui qui a descendu de cheval la dame que vous avez vue, car les autres -lui montrent beaucoup de respect et se contentent d'exécuter ses ordres. -Voilà tout ce que j'en sais. - -Et quelle est cette dame? reprit le curé. - -Je ne suis pas plus savant sur cela que sur le reste, repartit le valet, -car pendant tout le chemin je n'ai vu qu'une seule fois son visage; mais -en revanche je l'ai entendue bien souvent soupirer et se plaindre: à -chaque instant on dirait qu'elle va rendre l'âme. Au reste, il ne faut -pas s'étonner si je ne puis vous en dire plus long: depuis deux jours -seulement, mon camarade et moi nous avons rencontré ces cavaliers en -chemin, et ils nous ont engagés à les suivre en Andalousie, avec -promesse de nous récompenser largement. - -Vous savez au moins leurs noms? demanda le curé. - -Pas davantage, répondit le valet; ils voyagent sans mot dire, et on les -prendrait pour des chartreux. Depuis que nous sommes à leurs ordres, -nous n'avons entendu que les soupirs et les plaintes de cette pauvre -dame, qu'on emmène, si je ne me trompe, contre son gré. Autant que je -puis en juger par son habit, elle est religieuse, ou va bientôt le -devenir; et c'est sans doute parce qu'elle n'a pas de goût pour le -couvent qu'elle est si mélancolique. - -Cela se pourrait, dit le curé. Là-dessus il revint trouver Dorothée, -qui, ayant aussi entendu les soupirs de la dame voilée, s'était -empressée de lui offrir ses soins. Comme celle-ci ne répondait rien, le -cavalier masqué qui l'avait descendue de cheval s'approcha de Dorothée -et lui dit: Ne perdez point votre temps, madame, à faire des offres de -service à cette femme; elle est habituée à ne tenir aucun compte de ce -qu'on fait pour elle; et ne la forcez point de parler, si vous ne voulez -entendre sortir de sa bouche quelque mensonge. - -[Illustration: Il frappait à tort et à travers, en proférant des menaces -(p. 192).] - -Je n'ai jamais menti, repartit fièrement la dame affligée, et c'est pour -avoir été trop sincère que je suis dans la triste position où l'on me -voit; je n'en veux d'autre témoin que vous-même, car c'est par trop de -franchise de ma part que vous êtes devenu faux et menteur. - -Quels accents! s'écria Cardenio, qui de la chambre où il était entendit -distinctement ces paroles. - -Au cri de Cardenio, la dame voulut s'élancer; mais le cavalier masqué -qui ne l'avait pas quittée un seul instant l'en empêcha. Dans le -mouvement qu'elle fit, son voile tomba, et laissa voir, malgré sa -pâleur, une beauté incomparable. Occupé à la retenir, le cavalier dont -nous venons de parler laissa aussi tomber son masque, et, Dorothée ayant -levé les yeux, reconnut don Fernand; elle poussa un grand cri et tomba -évanouie entre les mains du barbier, qui se trouvait à ses côtés. Le -curé accourut et écarta son voile afin de lui jeter de l'eau au visage; -alors don Fernand, car c'était lui, reconnut Dorothée et resta comme -frappé de mort. Malgré son trouble, il continuait à retenir Luscinde, -qui faisait tous ses efforts pour lui échapper, depuis qu'elle avait -entendu Cardenio. Celui-ci, de son côté, ayant deviné Luscinde au son de -sa voix, s'élança hors de la chambre, et le premier objet qui frappa sa -vue, ce fut don Fernand, lequel ne fut pas moins saisi en voyant -Cardenio. Tous quatre étaient muets d'étonnement, et pouvaient à peine -comprendre ce qui venait de se passer. Après qu'ils se furent pendant -quelque temps regardés en silence, Luscinde, prenant la parole, dit à -don Fernand: - -Seigneur, il est temps de cesser une violence aussi injuste; laissez-moi -retourner au chêne dont je suis le lierre, à celui dont vos promesses ni -vos menaces n'ont pu me séparer. Voyez par quels chemins étranges et -pour nous inconnus le ciel m'a ramenée devant celui qui a ma foi. Mille -épreuves pénibles vous ont déjà prouvé que la mort seule aurait le -pouvoir de l'effacer de mon souvenir; aujourd'hui désabusé par ma -constance, changez, s'il le faut, votre amour en haine, votre -bienveillance en fureur, ôtez-moi la vie; la mort me sera douce aux yeux -de mon époux bien-aimé. - -Dorothée, revenue peu à peu de son évanouissement, devinant à ces -paroles que la dame qui parlait était Luscinde, et voyant que don -Fernand la retenait toujours sans répondre un seul mot, alla se jeter à -ses genoux, et lui dit, en fondant en larmes: - -O mon seigneur, si les rayons de ce soleil que tu tiens embrassé ne -t'ont point encore ôté la lumière des yeux, tu auras bientôt reconnu que -celle qui tombe à tes pieds est, tant qu'il te plaira qu'elle le soit, -la triste et malheureuse Dorothée. Oui je suis cette humble paysanne, -que, soit bonté, soit caprice, tu as voulu élever assez haut pour oser -se dire à toi; je suis cette jeune fille si heureuse dans la maison de -son père, et qui, contente de sa condition, n'avait connu encore aucun -désir quand tu vins troubler son innocence et son repos, et que tu lui -fis ressentir les premiers tourments de l'amour. Tu dois te rappeler, -seigneur, que tes promesses et tes présents furent inutiles, et que, -pour m'entretenir quelques instants, il te fallut recourir à la ruse. -Que n'as-tu pas fait pour me persuader de ton amour? Cependant, à quel -prix es-tu venu à bout de ma résistance? Je ne me défends pas d'avoir -été touchée par tes soupirs et par tes larmes, et d'avoir ressenti pour -toi de la tendresse; mais, tu le sais, je ne me rendis qu'à l'honneur -d'être ta femme, et sur la foi que tu m'en donnas après avoir pris le -ciel à témoin par des serments solennels. Trahiras-tu, seigneur, à la -fois tant d'amour et de constance? Et si tu ne peux être à Luscinde -puisque tu es à moi, et que Luscinde ne saurait t'appartenir puisqu'elle -est à Cardenio, rends-les l'un à l'autre; et rends-moi don Fernand, sur -lequel j'ai des droits si légitimes. - -Ces paroles, Dorothée les prononça d'un ton si touchant et en versant -tant de larmes, que chacun en fut attendri. Don Fernand l'écouta d'abord -sans répondre un mot; mais la voyant affligée au point d'en mourir de -douleur, il se sentit tellement ému, que, rendant la liberté à Luscinde, -il tendit les bras à Dorothée, en s'écriant: Tu as vaincu, belle -Dorothée. - -Encore mal remise de son évanouissement, Luscinde, que don Fernand -venait de quitter sans qu'elle s'y attendît, fut bien près de défaillir; -mais Cardenio, rapide comme l'éclair, s'empressa de la soutenir, en lui -disant: Noble et loyale Luscinde, puisque le ciel permet enfin qu'on -vous laisse en repos, vous ne sauriez trouver un plus sûr asile qu'entre -les bras d'un homme qui vous a si tendrement aimée toute sa vie. - -A ces mots, Luscinde tourna la tête, et achevant de reconnaître -Cardenio, elle se jeta à son cou. Quoi! c'est vous, cher Cardenio! lui -dit-elle; suis-je assez heureuse pour revoir, en dépit du destin -contraire, la seule personne que j'aime au monde? - -Les marques de tendresse prodiguées par Luscinde à Cardenio firent une -telle impression sur don Fernand, que Dorothée, dont les yeux ne le -quittaient pas, le voyant changer de couleur et prêt à mettre l'épée à -la main, se jeta au-devant de lui, et embrassant ses genoux: Seigneur, -qu'allez-vous faire? lui dit-elle: votre femme est devant vos yeux, vous -venez de la reconnaître à l'instant même, et pourtant vous songez à -troubler des personnes que l'amour unit depuis longtemps. Quels sont vos -droits pour y mettre obstacle? Pourquoi vous offenser des témoignages -d'amitié qu'ils se donnent? Sachez, seigneur, combien j'ai souffert; ne -me causez pas, je vous en conjure, de nouveaux chagrins; et si mon amour -et mes larmes ne peuvent vous toucher, rappelez votre raison, songez à -vos serments, et conformez-vous à la volonté du ciel. - -Pendant que Dorothée parlait ainsi, Cardenio tenant Luscinde embrassée, -ne quittait pas des yeux son rival, afin de ne point se laisser -surprendre; mais ceux qui accompagnaient don Fernand étant accourus, le -curé se joignit à eux, et tous, y compris Sancho Panza, se jetèrent à -ses pieds, le suppliant d'avoir pitié des larmes de Dorothée, puisqu'il -lui avait fait l'honneur de la reconnaître pour sa femme. Considérez, -seigneur, disait le curé, que ce n'est point le hasard, comme pourraient -le faire croire les apparences, mais une intention particulière de la -Providence, qui vous a tous réunis d'une façon si imprévue; croyez que -la mort seule peut enlever Luscinde à Cardenio, et que dût-on les -séparer avec le tranchant d'une épée, la mort qui les frapperait du même -coup leur semblerait douce. Dans les cas désespérés, ce n'est pas -faiblesse que de céder à la raison. D'ailleurs la charmante Dorothée ne -possède-t-elle pas tous les avantages qu'on peut souhaiter dans une -femme? Elle est vertueuse, elle vous aime; vous lui avez donné votre -foi, et vous avez reçu la sienne: qu'attendez-vous pour lui rendre -justice? - -Persuadé par ces raisons auxquelles chacun ajouta la sienne, don Fernand -qui, malgré tout, avait l'âme généreuse, s'attendrit, et pour le -prouver: Levez-vous, madame, dit-il à Dorothée: je ne puis voir à mes -pieds celle que je porte en mon coeur, et qui me prouve tant de -constance et tant d'amour; oubliez mon injustice et les chagrins que je -vous ai causés: la beauté de Luscinde doit me servir d'excuse. Qu'elle -vive tranquille et satisfaite pendant longues années avec son Cardenio, -je prierai le ciel à genoux qu'il m'en accorde autant avec ma Dorothée. - -En disant cela, don Fernand l'embrassait avec de telles expressions de -tendresse, qu'il eut bien de la peine à retenir ses larmes. Cardenio, -Luscinde et tous ceux qui étaient présents furent si sensibles à la joie -de ces amants, qu'ils ne purent s'empêcher d'en répandre. Sancho -lui-même pleura de tout son coeur; mais il avoua depuis que c'était du -regret de voir que Dorothée n'étant plus reine de Micomicon, il se -trouvait frustré des faveurs qu'il en attendait. - -Luscinde et Cardenio remercièrent don Fernand de la noblesse de ses -procédés, et en termes si touchants que, ne sachant comment répondre, il -les embrassa avec effusion. Il demanda ensuite à Dorothée par quel -hasard elle se trouvait dans un pays si éloigné du sien. Dorothée lui -raconta les mêmes choses qu'au curé et à Cardenio, et charma tout le -monde par le récit de son histoire. - -Don Fernand raconta, à son tour, ce qui s'était passé dans la maison de -Luscinde, le jour de la cérémonie nuptiale, quand le billet par lequel -elle déclarait avoir donné sa foi à Cardenio fut trouvé dans son sein. -Je voulus la tuer, dit-il, et je l'aurais fait si ses parents ne -m'eussent retenu. Enfin je quittai la maison plein de fureur, et ne -respirant que la vengeance. Le lendemain, j'appris la fuite de Luscinde, -sans que personne pût m'indiquer le lieu de sa retraite. Mais quelque -temps après, ayant appris qu'elle s'était retirée dans un couvent, -décidée à y passer le reste de ses jours, je me fis accompagner de trois -cavaliers, puis ayant épié le moment où la porte était ouverte, je -parvins à l'enlever sans lui laisser le temps de se reconnaître; ce qui -ne fut pas difficile, puisque ce couvent était dans la campagne et loin -de toute habitation. Il ajouta que lorsque Luscinde se vit entre ses -bras, elle s'était d'abord évanouie; mais qu'ayant repris ses sens, elle -n'avait cessé de gémir sans vouloir prononcer un seul mot, et qu'en cet -état ils l'avaient amenée jusqu'à cette hôtellerie, où le ciel réservait -une si heureuse fin à toutes leurs aventures. - - - - -CHAPITRE XXXVII - -OU SE POURSUIT L'HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE MICOMICON, AVEC D'AUTRES -PLAISANTES AVENTURES - - -Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée de voir ses -espérances s'en aller en fumée depuis que la princesse de Micomicon -était redevenue Dorothée, et le géant Pandafilando don Fernand, pendant -que son maître dormait comme un bienheureux sans s'inquiéter de ce qui -se passait. - -Dorothée se trouvait si satisfaite de son changement de fortune, qu'elle -croyait rêver encore; Cardenio et Luscinde ne pouvaient comprendre cette -fin si prompte de leurs malheurs, et don Fernand rendait grâces au ciel -de lui avoir fourni le moyen de sortir de ce labyrinthe inextricable où -son honneur et son salut couraient tant de risques; finalement, tous -ceux qui étaient dans l'hôtellerie faisaient éclater leur joie de -l'heureux dénoûment qu'avaient eu des affaires si désespérées. Le curé, -en homme d'esprit, arrangeait toute chose à merveille, et félicitait -chacun d'eux en particulier d'être la cause d'un bonheur dont ils -jouissaient tous. Mais la plus contente était l'hôtesse, à qui Cardenio -et le curé avaient promis de payer le dégât qu'avait fait notre -chevalier. - -Le seul Sancho était triste et affligé, comme on l'a déjà dit; aussi -entrant d'un air tout piteux dans la chambre de son maître, qui venait -de se réveiller: Seigneur Triste-Figure, lui dit-il, Votre Grâce peut -dormir tant qu'il lui plaira, sans se mettre en peine de rétablir la -princesse dans ses États, ni de tuer aucun géant; l'affaire est faite et -conclue. - -Je le crois bien, dit don Quichotte, puisque je viens de livrer à ce -mécréant le plus formidable combat que j'aurai à soutenir de ma vie, et -que d'un seul revers d'épée je lui ai tranché la tête. Aussi je t'assure -que son sang coulait comme une nappe d'eau qui tomberait du haut d'une -montagne. - -Dites plutôt comme un torrent de vin rouge, reprit Sancho; car Votre -Grâce saura, si elle ne le sait pas encore, que le géant mort est tout -simplement une outre crevée, et le sang répandu, six mesures de vin -rouge qu'elle avait dans le ventre; quant à la tête coupée, autant en -emporte le vent, et que le reste s'en aille à tous les diables. - -Que dis-tu là, fou? repartit don Quichotte; as-tu perdu l'esprit? - -Levez-vous, seigneur, répondit Sancho, et venez voir le bel exploit que -vous avez fait, et la besogne que nous aurons à payer; sans compter qu'à -cette heure la princesse de Micomicon est métamorphosée en une simple -dame, qui s'appelle Dorothée, et bien d'autres aventures qui ne vous -étonneront pas moins si vous y comprenez quelque chose. - -Rien de cela ne peut m'étonner, répliqua don Quichotte; car, s'il t'en -souvient, la première fois que nous vînmes ici, ne t'ai-je pas dit que -tout y était magie et enchantement? Pourquoi en serait-il autrement -aujourd'hui? - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Témoin de tout cela, le pauvre Sancho avait l'âme navrée (p. 200).] - -Je pourrais vous croire, répondit Sancho, si mon bernement avait été de -la même espèce; mais il ne fut que trop véritable, et je remarquai fort -bien que notre hôtelier, le même qui est là, tenait un des coins de la -couverture, à telles enseignes que le traître, en riant de toutes ses -forces, me poussait encore plus vigoureusement que les autres. Or, -lorsqu'on reconnaît les gens, il n'y a point d'enchantement, je soutiens -que c'est seulement une mauvaise aventure. - -Allons, dit don Quichotte, Dieu saura y remédier. En attendant, aide-moi -à m'habiller, que je me lève et que j'aille voir toutes ces -transformations dont tu parles. - -Pendant que don Quichotte s'habillait, le curé apprenait à don Fernand -et à ses compagnons quel homme était notre héros, et la ruse qu'il avait -fallu employer pour le tirer de la Roche-Pauvre, où il se croyait exilé -par les dédains de sa dame. Il leur raconta la plupart des aventures que -Sancho lui avait apprises, ce qui les divertit beaucoup, et leur parut -la plus étrange espèce de folie qui se pût imaginer. Le curé ajouta que -l'heureuse métamorphose de la princesse, ne permettant plus de mener à -bout leur dessein, il fallait inventer un nouveau stratagème pour -ramener don Quichotte dans sa maison. Cardenio insista pour ne rien -déranger à leur projet, disant que Luscinde prendrait la place de -Dorothée. Non, non, s'écria don Fernand, Dorothée achèvera ce qu'elle a -entrepris. Je serai bien aise de contribuer à la guérison de ce pauvre -gentilhomme, puisque nous ne sommes pas loin de chez lui. - -Don Fernand parlait encore, quand soudain parut don Quichotte armé de -pied en cap, l'armet de Mambrin tout bossué sur la tête, la rondache au -bras, la lance à la main. Cette étrange apparition frappa de surprise -don Fernand et les cavaliers venus avec lui. Tous regardaient avec -étonnement ce visage d'une demi-lieue de long, jaune et sec, cette -contenance calme et fière, enfin le bizarre assemblage de ses armes, et -ils attendaient en silence qu'il prît la parole. Après quelques instants -de silence, don Quichotte, d'un air grave, et d'une voix lente et -solennelle, les yeux fixés sur Dorothée, s'exprima de la sorte: - -Belle et noble dame, je viens d'apprendre par mon écuyer que votre -grandeur s'est évanouie, puisque de reine que vous étiez, vous êtes -redevenue une simple damoiselle. Si cela s'est fait par l'ordre du grand -enchanteur, le roi votre père, dans la crainte que je ne parvinsse pas à -vous donner l'assistance convenable, je n'ai rien à dire, si ce n'est -qu'il s'est trompé lourdement, et qu'il connaît bien peu les traditions -de la chevalerie; car s'il les eût lues et relues aussi souvent et avec -autant d'attention que je l'ai fait, il aurait vu à chaque page que des -chevaliers d'un renom moindre, sans vanité, que le mien, ont mis fin à -des entreprises incomparablement plus difficiles. Ce n'est pas -merveille, je vous assure, de venir à bout d'un géant, quelles que -soient sa force et sa taille, et il n'y a pas longtemps que je me suis -mesuré avec un de ces fiers-à-bras; aussi je me tairai, de peur d'être -accusé de forfanterie; mais le temps, qui ne laisse rien dans l'ombre, -parlera pour moi, et au moment où l'on y pensera le moins. - -Vous vous êtes escrimé contre des outres pleines de vin, et non pas -contre un géant, s'écria l'hôtelier, à qui don Fernand imposa silence -aussitôt. - -J'ajoute, très-haute et déshéritée princesse, poursuivit don Quichotte, -que si c'est pour un pareil motif que le roi votre père a opéré cette -métamorphose en votre personne, vous ne devez lui accorder aucune -créance, car il n'y a point de danger sur la terre dont je ne puisse -triompher à l'aide de cette épée; et c'est par elle que, mettant à vos -pieds la tête de votre redoutable ennemi, je vous rétablirai dans peu -sur le trône de vos ancêtres. - -Don Quichotte se tut pour attendre la réponse de la princesse; et -Dorothée, sachant qu'elle faisait plaisir à don Fernand en continuant la -ruse jusqu'à ce qu'on eût ramené don Quichotte dans son pays, répondit -avec gravité: Vaillant chevalier de la Triste-Figure, celui qui vous a -dit que je suis transformée est dans l'erreur. Il est survenu, j'en -conviens, un agréable changement dans ma fortune; mais cela ne m'empêche -pas d'être aujourd'hui ce que j'étais hier, et d'avoir toujours le même -désir d'employer la force invincible de votre bras pour remonter sur le -trône de mes ancêtres. Ne doutez donc point, seigneur, que mon père -n'ait été un homme aussi prudent qu'avisé, puisque sa science lui a -révélé un moyen si facile et si sûr de remédier à mes malheurs. En -effet, le bonheur de votre rencontre a été pour moi d'un tel prix, que -sans elle je ne me serais jamais vue dans l'heureux état où je me -trouve; ceux qui m'entendent sont, je pense, de mon sentiment. Ce qui me -reste à faire, c'est de nous mettre en route dès demain; aujourd'hui il -serait trop tard. Quant à l'issue de l'entreprise, je l'abandonne à -Dieu, et m'en remets à votre courage. - -A peine Dorothée eut-elle achevé de parler, que don Quichotte, -apostrophant Sancho d'un ton courroucé: Petit Sancho, lui dit-il, tu es -bien le plus insigne vaurien qu'il y ait dans toute l'Espagne. Dis-moi -un peu, scélérat, ne viens-tu pas de m'assurer à l'instant que la -princesse n'était plus qu'une simple damoiselle, du nom de Dorothée, et -la tête du géant une plaisanterie, avec cent autres extravagances qui -m'ont jeté dans la plus horrible confusion où je me sois trouvé de ma -vie. Par le Dieu vivant, s'écria-t-il en grinçant des dents, si je ne me -retenais, j'exercerais sur ta personne un tel ravage, que tu servirais -d'exemple à tous les écuyers fallacieux et retors qui auront jamais -l'honneur de suivre des chevaliers errants. - -Seigneur, répondit Sancho, que Votre Grâce ne se mette point en colère; -il peut se faire que je me sois trompé quant à la transformation de -madame la princesse; mais pour ce qui est des outres percées, et du vin -au lieu de sang, oh! par ma foi! je ne me trompe pas. Les outres, toutes -criblées de coups, sont encore au chevet de votre lit, et le vin forme -un lac dans votre chambre; vous le verrez bien tout à l'heure, quand il -faudra faire frire les oeufs, c'est-à-dire quand on vous demandera le -payement du dégât que vous avez fait. Au surplus, si madame la princesse -est restée ce qu'elle était, je m'en réjouis de toute mon âme, d'autant -mieux que j'y trouve aussi mon compte. - -En ce cas, Sancho, répliqua don Quichotte, je dis que tu n'es qu'un -imbécile; pardonne-moi, et n'en parlons plus. - -Très-bien, s'écria don Fernand; et puisque madame veut qu'on remette le -voyage à demain, parce qu'il est tard, il faut ne songer qu'à passer la -nuit agréablement en attendant le jour. Nous accompagnerons ensuite le -seigneur don Quichotte pour être témoins des merveilleuses prouesses -qu'il doit accomplir. - -C'est moi qui aurai l'honneur de vous accompagner, reprit notre héros; -je suis extrêmement reconnaissant envers la compagnie de la bonne -opinion qu'elle a de moi, et je tâcherai de ne pas la démériter, dût-il -m'en coûter la vie, et plus encore, s'il est possible. - -Il se faisait un long échange d'offres de services entre don Quichotte -et don Fernand, quand ils furent interrompus par l'arrivée d'un voyageur -dont le costume annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays des -Mores, vêtu qu'il était d'une casaque de drap bleu fort courte et sans -collet, avec des demi-manches, des hauts-de-chausses de toile bleue, et -le bonnet de même couleur. Il portait un cimeterre à sa ceinture. Une -femme vêtue à la moresque, le visage couvert d'un voile, sous lequel on -apercevait un petit bonnet de brocart d'or, et habillée d'une longue -robe qui lui venait jusqu'aux pieds, le suivait assise sur un âne. Le -captif paraissait avoir quarante ans; il était d'une taille robuste et -bien prise, brun de visage, portait de grandes moustaches, et l'on -jugeait à sa démarche qu'il devait être de noble condition. En entrant -dans l'hôtellerie, il demanda une chambre, et parut fort contrarié quand -on lui répondit qu'il n'en restait point. Cependant il prit la Moresque -entre ses bras, et la descendit de sa monture. Luscinde, Dorothée et les -femmes de la maison, attirées par la nouveauté d'un costume qu'elles ne -connaissaient pas, s'approchèrent de l'étrangère; après l'avoir bien -considérée, Dorothée, qui avait remarqué son déplaisir, lui dit: Il ne -faut point vous étonner, Madame, de ne pas trouver ici toutes les -commodités désirables, c'est l'ordinaire des hôtelleries; mais si vous -consentez à partager notre logement, dit-elle en montrant Luscinde, -peut-être avouerez-vous n'avoir point rencontré dans le cours de votre -voyage un meilleur gîte que celui-ci, et où l'on vous ait fait un -meilleur accueil. L'étrangère ne répondit rien; mais croisant ses bras -sur sa poitrine, elle baissa la tête pour témoigner qu'elle se sentait -obligée; son silence ainsi que sa manière de saluer firent penser -qu'elle était musulmane et qu'elle n'entendait pas l'espagnol. - -Mesdames, répondit le captif, cette jeune femme ne comprend pas la -langue espagnole et ne parle que la sienne; c'est pourquoi elle ne -répond pas à vos questions. - -Nous ne lui adressons point de questions, reprit Luscinde; nous lui -offrons seulement notre compagnie pour cette nuit, et nos services -autant qu'il dépend de nous et que le lieu le permet. - -Je vous rends grâces, mesdames, et pour elle et pour moi, dit le captif; -et je suis d'autant plus touché de vos offres de service, que je vois -qu'elles sont faites par des personnes de qualité. - -Cette dame est-elle chrétienne ou musulmane? demanda Dorothée, car son -habit et son silence nous font croire qu'elle n'est pas de notre -religion. - -Elle est née musulmane, répondit le captif; mais au fond de l'âme elle -est chrétienne et ne souhaite rien tant que de le devenir. - -Est-elle baptisée? demanda Luscinde. - -Nous n'en avons pas encore trouvé l'occasion, depuis qu'elle est partie -d'Alger, sa patrie, répondit le captif, et nous n'avons pas voulu -qu'elle le fût avant d'être bien instruite dans notre sainte religion; -mais s'il plaît à Dieu, elle recevra bientôt le baptême avec toute la -solennité que mérite sa qualité, qui est plus relevée que ne l'annoncent -son costume et le mien. - -Ces paroles donnaient à ceux qui les avaient entendues un vif désir de -savoir qui étaient ces voyageurs; mais personne n'osa le laisser -paraître, parce qu'on voyait qu'ils avaient besoin de repos. Dorothée -prit la Moresque par la main, et l'ayant fait asseoir, la pria de lever -son voile. L'étrangère regarda le captif comme pour lui demander ce -qu'on souhaitait d'elle, et quand il lui eut fait comprendre en arabe -que ces dames la priaient de lever son voile, elle fit voir tant -d'attraits, que Dorothée la trouva plus belle que Luscinde, et Luscinde -plus belle que Dorothée; et comme le privilége de la beauté est de -s'attirer la sympathie générale, ce fut à qui s'empresserait auprès de -l'étrangère, et à qui lui ferait le plus d'avances. Don Fernand ayant -exprimé le désir d'apprendre son nom, le captif répondit qu'elle -s'appelait Lela Zoraïde; mais elle, qui avait deviné l'intention du -jeune seigneur, s'écria aussitôt: _No, no, Zoraïda! Maria! Maria!_ -voulant dire qu'elle s'appelait Marie, et non pas Zoraïde. Ces paroles, -le ton dont elle les avait prononcées, émurent vivement tous ceux qui -étaient présents, et particulièrement les dames, qui, naturellement -tendres, sont plus accessibles aux émotions. Luscinde l'embrassa avec -effusion, en disant: _Oui, oui, Marie! Marie!_ A quoi la Moresque -répondit avec empressement: _Si, si, Maria! Zoraïda macangé!_ -c'est-à-dire plus de Zoraïde. - -Cependant la nuit approchait, et sur l'ordre de don Fernand l'hôtelier -avait mis tous ses soins à préparer le souper. L'heure venue, chacun -prit place à une longue table, étroite comme celle d'un réfectoire. On -donna le haut bout à don Quichotte, qui d'abord déclina cet honneur, et -ne consentit à s'asseoir qu'à une condition, c'est que la princesse de -Micomicon prendrait place à son côté, puisqu'elle était sous sa garde. -Luscinde et Zoraïde s'assirent ensuite, et en face d'elles don Fernand -et Cardenio; plus bas le captif et les autres cavaliers, puis, -immédiatement après les dames, le curé et le barbier. - -Le repas fut très-gai, parce que la compagnie était agréable et que tous -avaient sujet d'être contents. Mais ce qui augmenta la bonne humeur, ce -fut quand ils virent que don Quichotte s'apprêtait à parler, animé du -même esprit qui lui avait fait adresser naguère sa harangue aux -chevriers. En vérité, messeigneurs, dit notre héros, il faut convenir -que ceux qui ont l'avantage d'avoir fait profession dans l'ordre de la -chevalerie errante sont souvent témoins de bien grandes et bien -merveilleuses choses! Dites-moi, je vous prie, quel être vivant y a-t-il -au monde qui, entrant à cette heure dans ce château, et nous voyant -attablés de la sorte, pût croire ce que nous sommes en réalité? Qui -pourrait jamais s'imaginer que cette dame, assise à ma droite, est la -grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de -la Triste-Figure dont ne cesse de s'occuper la renommée? Comment donc ne -pas avouer que cette noble profession surpasse de beaucoup toutes celles -que les hommes ont imaginées? et n'est-elle pas d'autant plus digne -d'estime qu'elle expose ceux qui l'exercent à de plus grands dangers? -Qu'on ne vienne donc point soutenir devant moi que les lettres -l'emportent sur les armes, ou je répondrai à celui-là, quel qu'il soit, -qu'il ne sait ce qu'il dit. - -[Illustration: Soudain parut don Quichotte, armé de pied en cap -(p. 201).] - -La raison que bien des gens donnent de la prééminence des lettres sur -les armes, et sur laquelle ils se fondent, c'est que les travaux de -l'intelligence surpassent de beaucoup ceux du corps, parce que, selon -eux, le corps fonctionne seul dans la profession des armes: comme si -cette profession était un métier de portefaix, qui n'exigeât que de -bonnes épaules, et qu'il ne fallût point un grand discernement pour bien -employer cette force; comme si le général qui commande une armée en -campagne et qui défend une place assiégée, n'avait pas encore plus -besoin de vigueur d'esprit que de force de corps! Est-ce par hasard avec -la force du corps qu'on devine les desseins de l'ennemi, qu'on imagine -des ruses pour les opposer aux siennes et des stratagèmes pour ruiner -ses entreprises? Ne sont-ce pas là toutes choses du ressort de -l'intelligence, et où le corps n'a rien à voir? Maintenant, s'il est -vrai que les armes exigent comme les lettres l'emploi de l'intelligence, -puisqu'il n'en faut pas moins à l'homme de guerre qu'à l'homme de -lettres, voyons le but que chacun d'eux se propose, et nous arriverons à -conclure que celui-là est le plus à estimer qui se propose une plus -noble fin. - -La fin et le but des lettres (je ne parle pas des lettres divines, dont -la mission est de conduire et d'acheminer les âmes au ciel; car à une -telle fin nulle autre ne peut se comparer); je parle des lettres -humaines, qui ont pour but la justice distributive, le maintien et -l'exécution des lois. Cette fin est assurément noble, généreuse et digne -d'éloges, mais pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles -ont pour objet et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand des biens -que les hommes puissent désirer en cette vie. Quelles furent, je vous le -demande, les premières paroles prononcées par les anges dans cette nuit -féconde qui est devenue pour nous la source de la lumière? _Gloire à -Dieu dans les hauteurs célestes, paix sur la terre aux hommes de bonne -volonté._ Quel était le salut bienveillant que le divin maître du ciel -et de la terre recommandait à ses disciples, quand ils entraient dans -quelque lieu: _La paix soit dans cette maison_. Maintes fois il leur a -dit: _Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix_, comme le joyau le -plus précieux que pût donner et laisser une telle main, et sans lequel -il ne saurait exister de bonheur ici-bas. Or, la paix est la fin que se -propose la guerre, et qui dit la guerre dit les armes. Une fois cette -vérité admise, que la paix est la fin que se propose la guerre, et qu'en -cela elle l'emporte sur les lettres, venons-en à comparer les travaux du -lettré avec ceux du soldat, et voyons quels sont les plus pénibles. - -Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et -d'éloquence, qu'aucun de ses auditeurs ne songeait à sa folie; au -contraire, comme ils étaient la plupart adonnés à la profession des -armes, ils l'écoutaient avec autant de plaisir que d'attention. - -Je dis donc, continua-t-il, que les travaux et les souffrances de -l'étudiant, du lettré, sont ceux que je vais énumérer. D'abord et -par-dessus tout la pauvreté; non pas que tous les étudiants soient -pauvres, mais pour prendre leur condition dans ce qu'elle a de pire, et -parce que la pauvreté est selon moi un des plus grands maux qu'on puisse -endurer en cette vie; car qui dit pauvre, dit exposé à la faim, au -froid, à la nudité, et souvent à ces trois choses à la fois. Eh bien, -l'étudiant n'est-il jamais si pauvre, qu'il ne puisse se procurer -quelque chose à mettre sous la dent? ne rencontre-t-il pas le plus -souvent quelque _brasero_, quelque cheminée hospitalière, où il peut, -sinon se réchauffer tout à fait, au moins se dégourdir les doigts, et, -quand la nuit est venue, ne trouve-t-il pas toujours un toit où se -reposer? Je passe sous silence la pénurie de leur chaussure, -l'insuffisance de leur garde-robe, et ce goût qu'ils ont pour -s'empiffrer jusqu'à la gorge, quand un heureux hasard leur fait trouver -place à quelque festin. Mais c'est par ce chemin, âpre et difficile, -j'en conviens, que beaucoup parmi eux bronchant par ici, tombant par là, -se relevant d'un côté pour retomber de l'autre, beaucoup, dis-je, sont -arrivés au but qu'ils ambitionnaient, et nous en avons vu qui, après -avoir traversé toutes ces misères, paraissant comme emportés par le vent -favorable de la fortune, se sont trouvés tout à coup appelés à gouverner -l'État, ayant changé leur faim en satiété, leur nudité en habits -somptueux, et leur natte de jonc en lit de damas, prix justement mérité -de leur savoir et de leur vertu. Mais si l'on met leurs travaux en -regard de ceux du soldat, et que l'on compare l'un à l'autre, combien le -lettré reste en arrière! C'est ce que je vais facilement démontrer. - - - - -CHAPITRE XXXVIII - -OU SE CONTINUE LE CURIEUX DISCOURS QUE FIT DON QUICHOTTE SUR LES LETTRES -ET SUR LES ARMES - - -Don Quichotte, après avoir repris haleine pendant quelques instants, -continua ainsi: Nous avons parlé de toutes les misères et de la pauvreté -du lettré; voyons maintenant si le soldat est plus riche. Eh bien, il -nous faudra convenir que nul au monde n'est plus pauvre que ce dernier, -car c'est la pauvreté même. En effet, il doit se contenter de sa -misérable solde, qui vient toujours tard, quelquefois même jamais; -alors, si manquant du nécessaire, il se hasarde à dérober quelque chose, -il le fait souvent au péril de sa vie, et toujours au notable détriment -de son âme. Vous le verrez passer tout un hiver avec un méchant -justaucorps tailladé, qui lui sert à la fois d'uniforme et de chemise, -n'ayant pour se défendre contre l'inclémence du ciel que le souffle de -sa bouche, lequel sortant d'un endroit vide et affamé, doit -nécessairement être froid. Maintenant vienne la nuit, pour qu'il puisse -prendre un peu de repos; par ma foi, tant pis pour lui si le lit qui -l'attend pèche par défaut de largeur, car il peut mesurer sur la terre -autant de pieds qu'il voudra, pour s'y tourner et retourner tout à son -aise, sans crainte de déranger ses draps. Arrive enfin le jour et -l'heure de gagner les degrés de sa profession, c'est-à-dire un jour de -bataille; en guise de bonnet de docteur, on lui appliquera sur la tête -une compresse de charpie pour panser la blessure d'une balle qui lui -aura labouré la tempe, ou le laissera estropié d'une jambe ou d'un bras. -Mais supposons qu'il s'en soit tiré heureusement, et que le ciel, en sa -miséricorde, l'ait conservé sain et sauf, en revient-il plus riche qu'il -n'était auparavant? ne doit-il pas se trouver encore à un grand nombre -de combats, et en sortir toujours vainqueur, avant d'arriver à quelque -chose? sortes de miracles qui ne se voient que fort rarement. Aussi, -combien peu de gens font fortune à l'armée, en comparaison de ceux qui -périssent! le nombre des morts est incalculable, et les survivants n'en -font pas la millième partie. Pour le lettré, c'est tout le contraire: -car, de manière ou d'autre, avec le pan de sa robe, sans compter les -manches, il trouve toujours de quoi vivre; et pourtant, bien que les -travaux du soldat soient incomparablement plus pénibles que ceux du -lettré, il a beaucoup moins de récompenses à espérer, et elles sont -toujours de moindre importance. - -Mais, dira-t-on, il est plus aisé de récompenser le petit nombre des -lettrés que cette foule de gens qui suivent la profession des armes, -parce qu'on s'acquitte envers les premiers en leur conférant des offices -qui reviennent de droit à ceux de leur profession, tandis que les -seconds ne peuvent être rémunérés qu'aux dépens du seigneur qu'ils -servent: ce qui ne fait que confirmer ce que j'ai déjà avancé. Mais -laissons là ce labyrinthe de difficile issue, et revenons à la -prééminence des armes sur les lettres. - -On dit, pour les lettres, que sans elles les armes ne pourraient -subsister, à cause des lois auxquelles la guerre est soumise, et parce -que ces lois étant du domaine des lettrés, ils en sont les interprètes -et les dispensateurs. A cela je réponds que sans les armes, au -contraire, les lois ne pourraient pas se maintenir, parce que c'est avec -les armes que les États se défendent, que les royaumes se conservent, -que les villes se gardent, que les chemins deviennent sûrs, que les mers -sont purgées de pirates; que sans les armes enfin, les royaumes, les -cités, en un mot la terre et la mer, seraient perpétuellement en butte à -la plus horrible confusion. Or, si c'est un fait reconnu, que plus une -chose coûte cher à acquérir, plus elle s'estime et doit être estimée, je -demanderai ce qu'il en coûte pour devenir éminent dans les lettres? Du -temps, des veilles, de l'application d'esprit, faire souvent mauvaise -chère, être mal vêtu, et d'autres choses dont je crois avoir déjà parlé. -Mais, pour devenir bon soldat, il faut endurer tout cela, et bien -d'autres misères presque sans relâche, sans compter le risque de la vie -à toute heure. - -Quelle souffrance peut endurer le lettré qui approche de celle qu'endure -un soldat dans une ville assiégée par l'ennemi? Seul en sentinelle sur -un rempart, le soldat entend creuser une mine sous ses pieds; eh bien, -osera-t-il jamais s'éloigner du péril qui le menace? Tout au plus s'il -lui est permis de faire donner à son capitaine avis de ce qui se passe, -afin qu'on puisse remédier au danger; mais en attendant il doit demeurer -ferme à son poste, jusqu'à ce que l'explosion le lance dans les airs, ou -l'ensevelisse sous les décombres. Voyez maintenant ces deux galères -s'abordant par leurs proues, se cramponnant l'une à l'autre au milieu du -vaste Océan. Pour champ de bataille, le soldat n'a qu'un étroit espace -sur les planches de l'éperon: tout ce qu'il a devant lui sont autant de -ministres de la mort; ce ne sont que mousquets, lances et coutelas; il -sert de but aux grenades, aux pots à feu, et chaque canon est braqué -contre lui à quatre pas de distance. Dans une situation si terrible, -pressé de toutes parts et cerné par la mer, quand le moindre faux pas -peut l'envoyer visiter la profondeur de l'empire de Neptune, son seul -espoir est dans sa force et son courage. Aussi, intrépide et emporté par -l'honneur, il affronte tous ces périls, surmonte tous ces obstacles, et -se fait jour à travers tous ces mousquets et ces piques pour se -précipiter dans l'autre vaisseau, où tout lui est ennemi, tout lui est -danger. A peine le soldat est-il emporté par le boulet, qu'un autre le -remplace; celui-là est englouti par la mer, un autre lui succède, puis -un autre encore, sans qu'aucun de ceux qui survivent s'effraye de la -mort de ses compagnons; ce qui est une marque extraordinaire de courage -et de merveilleuse intrépidité. Heureux les temps qui ne connaissaient -point ces abominables instruments de guerre, dont je tiens l'inventeur -pour damné au fond de l'enfer, où il reçoit, j'en suis certain, le -salaire de sa diabolique invention! Grâce à lui, le plus valeureux -chevalier peut tomber sans vengeance sous les coups éloignés du lâche! -grâce à lui, une balle égarée, tirée peut-être par tel qui s'est enfui, -épouvanté du feu de sa maudite machine, arrête en un instant les -exploits d'un héros qui méritait de vivre longues années! Aussi, -m'arrive-t-il souvent de regretter au fond de l'âme d'avoir embrassé, -dans ce siècle détestable, la profession de chevalier errant; car bien -qu'aucun péril ne me fasse sourciller, il m'est pénible de savoir qu'il -suffit d'un peu de poudre et de plomb pour paralyser ma vaillance et -m'empêcher de faire connaître sur toute la surface de la terre la force -de mon bras. Mais après tout, que la volonté du ciel s'accomplisse, -puisque si j'atteins le but que je me suis proposé, je serai d'autant -plus digne d'estime, que j'aurai affronté de plus grands périls que n'en -affrontèrent les chevaliers des siècles passés. - -Pendant que don Quichotte prononçait ce long discours au lieu de prendre -part au repas, bien que Sancho l'eût averti plusieurs fois de manger, -lui disant qu'il pourrait ensuite parler à son aise, ceux qui -l'écoutaient trouvaient un nouveau sujet de le plaindre de ce qu'après -avoir montré tant de jugement sur diverses matières, il venait de le -perdre à propos de sa maudite chevalerie. Le curé applaudit à la -préférence que notre héros donnait aux armes sur les lettres, ajoutant -que tout intéressé qu'il était dans la question, en sa qualité de -docteur, il se sentait entraîné vers son sentiment. - -On acheva de souper; et pendant que l'hôtesse et Maritorne préparaient, -pour les dames, la chambre de don Quichotte, don Fernand pria le captif -de conter l'histoire de sa vie, ajoutant que toute la compagnie l'en -priait instamment, la rencontre de Zoraïde leur faisant penser qu'il -devait s'y trouver des aventures fort intéressantes. Le captif répondit -qu'il ne savait point résister à ce qu'on lui demandait de si bonne -grâce, mais qu'il craignait que sa manière de raconter ne leur donnât -pas autant de satisfaction qu'ils s'en promettaient. A la fin, se -voyant sollicité par tout le monde: Seigneurs, dit-il, que Vos Grâces me -prêtent attention, et je vais leur faire une relation véridique, qui ne -le cède en rien aux fables les mieux inventées. Chacun étant ainsi -préparé à l'écouter, il commença en ces termes: - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le costume du voyageur annonçait un chrétien nouvellement revenu du pays -des Mores (p. 203).] - - - - -CHAPITRE XXXIX - -OU LE CAPTIF RACONTE SA VIE ET SES AVENTURES - - -Je suis né dans un village des montagnes de Léon, de parents plus -favorisés des biens de la nature que de ceux de la fortune. Toutefois, -dans un pays où les gens sont misérables, mon père ne laissait pas -d'avoir la réputation d'être riche; et il l'aurait été en effet s'il eût -mis autant de soin à conserver son patrimoine qu'il mettait -d'empressement à le dissiper. Il avait contracté cette manière de vivre -à la guerre, ayant passé sa jeunesse dans cette admirable école, qui -fait d'un avare un libéral, et d'un libéral un prodigue, et où celui qui -épargne est à bon droit regardé comme un monstre indigne de la noble -profession des armes. Mon père, voyant qu'il ne pouvait résister à son -humeur trop disposée à la dépense et aux largesses, résolut de se -dépouiller de son bien. Il nous fit appeler, mes deux frères et moi, et -nous tint à peu près ce discours: - -Mes chers enfants, vous donner ce nom, c'est dire assez que je vous -aime; mais comme ce n'est pas en fournir la preuve que de dissiper un -bien qui doit vous revenir un jour, j'ai résolu d'accomplir une chose à -laquelle je pense depuis longtemps, et que j'ai mûrement préparée. Vous -êtes tous les trois en âge de vous établir, ou du moins de choisir une -profession qui vous procure dans l'avenir honneur et profit. Eh bien, -mon désir est de vous y aider; c'est pourquoi j'ai fait de mon bien -quatre portions égales; je vous en abandonne trois, me réservant la -dernière pour vivre le reste des jours qu'il plaira au ciel de -m'accorder; seulement, après avoir reçu sa part, je désire que chacun de -vous choisisse une des carrières que je vais vous indiquer. - -Il y a dans notre Espagne un vieux dicton plein de bon sens, comme ils -le sont tous d'ailleurs, étant appuyés sur une longue et sage -expérience; voici ce dicton: _L'Église, la mer ou la maison du roi_; -c'est-à-dire que celui qui veut prospérer et devenir riche, doit entrer -dans l'Église, ou trafiquer sur mer, ou s'attacher à la cour. Je -voudrais donc, mes chers enfants, que l'un de vous s'adonnât à l'étude -des lettres, un autre au commerce, et qu'enfin le troisième servît le -roi dans ses armées, car il est aujourd'hui fort difficile d'entrer dans -sa maison; et quoique le métier des armes n'enrichisse guère ceux qui -l'exercent, on y obtient du moins de la considération et de la gloire. -D'ici à huit jours vos parts seront prêtes, et je vous les donnerai en -argent comptant, sans vous faire tort d'un maravédis, comme il vous sera -aisé de le reconnaître. Dites maintenant quel est votre sentiment, et si -vous êtes disposés à suivre mon conseil. - -Mon père m'ayant ordonné de répondre le premier, comme étant l'aîné, je -le priai instamment de ne point se priver de son bien, lui disant qu'il -pouvait en faire tel usage qu'il lui plairait; que nous étions assez -jeunes pour en acquérir; j'ajoutai que du reste je lui obéirais, et que -mon désir était de suivre la profession des armes. Mon second frère -demanda à partir pour les Indes; le plus jeune, et je crois le mieux -avisé, dit qu'il souhaitait entrer dans l'Église, et aller à Salamanque -achever ses études. Après nous avoir entendus, notre père nous embrassa -tendrement; et dans le délai qu'il avait fixé, il remit à chacun de nous -sa part en argent, c'est-à-dire, si je m'en souviens bien, trois mille -ducats, un de nos oncles ayant acheté notre domaine afin qu'il ne sortît -point de la famille. - -Tout étant prêt pour notre départ, le même jour nous quittâmes tous -trois notre père; mais moi qui regrettais de le laisser avec si peu de -bien dans un âge si avancé, je l'obligeai, à force de prières, à -reprendre deux mille ducats sur ma part, lui faisant observer que le -reste était plus que suffisant pour un soldat. Mes frères, à mon -exemple, lui laissèrent chacun aussi mille ducats, outre ce qu'il -s'était réservé en fonds de terre. Nous prîmes ensuite congé de mon père -et de mon oncle, qui nous prodiguèrent toutes les marques de leur -affection, nous recommandant avec instance de leur donner souvent de nos -nouvelles. Nous le promîmes, et après avoir reçu leur baiser d'adieu et -leur bénédiction, l'un de nous prit le chemin de Salamanque, un autre -celui de Séville; quant à moi, je me dirigeai vers Alicante, où se -trouvait un bâtiment de commerce génois qui allait faire voile pour -l'Italie, et sur lequel je m'embarquai. Il peut y avoir vingt-deux ans -que j'ai quitté la maison de mon père; et pendant ce long intervalle, -bien que j'aie écrit plusieurs fois, je n'ai reçu aucune nouvelle ni de -lui ni de mes frères. - -Notre bâtiment arriva heureusement à Gênes; de là je me rendis à Milan, -où j'achetai des armes et un équipement de soldat, afin d'aller -m'enrôler dans les troupes piémontaises; mais, sur le chemin -d'Alexandrie, j'appris que le duc d'Albe passait en Flandre. Cette -nouvelle me fit changer de résolution, et j'allai prendre du service -sous ce grand capitaine. Je le suivis dans toutes les batailles qu'il -livra; je me trouvai à la mort des comtes de Horn et d'Egmont, et je -devins enseigne dans la compagnie de don Diego d'Urbina. J'étais en -Flandre depuis quelque temps, quand le bruit courut que le pape, -l'Espagne et la république de Venise s'étaient ligués contre le Turc, -qui venait d'enlever Chypre aux Vénitiens; que don Juan d'Autriche, -frère naturel de notre roi Philippe II, était général de la ligue, et -qu'on faisait de grands préparatifs pour cette guerre. Cette nouvelle me -donna un vif désir d'assister à la brillante campagne qui allait -s'ouvrir; et quoique je fusse presque certain d'avoir une compagnie à la -première occasion, je préférai renoncer à cette espérance, et revenir en -Italie. - -Ma bonne étoile voulut que j'arrivasse à Gênes en même temps que don -Juan d'Autriche y entrait avec sa flotte pour cingler ensuite vers -Naples, où il devait se réunir à celle de Venise, jonction qui eut lieu -plus tard à Messine. Bref, devenu capitaine d'infanterie, honorable -emploi que je dus à mon bonheur plutôt qu'à mon mérite, je me trouvai à -cette grande et mémorable journée de Lépante, qui désabusa la chrétienté -de l'opinion où l'on était alors que les Turcs étaient invincibles sur -mer. - -En ce jour où fut brisé l'orgueil ottoman, parmi tant d'heureux qu'il -fit, seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir après la bataille, -comme au temps de Rome, une couronne navale, je me vis, la nuit -suivante, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici -comment m'était arrivée cette cruelle disgrâce: Uchali, roi d'Alger et -hardi corsaire, ayant pris à l'abordage la galère capitane de Malte, où -il n'était resté que trois chevaliers tout couverts de blessures, le -bâtiment aux ordres de Jean-André Doria, sur lequel je servais avec ma -compagnie, s'avança pour le secourir; je sautai le premier à bord de la -galère; mais celle-ci s'étant éloignée avant qu'aucun de mes compagnons -pût me suivre, les Turcs me firent prisonnier après m'avoir blessé -grièvement. Uchali, comme vous le savez, ayant réussi à s'échapper avec -toute son escadre, je restai en son pouvoir, et dans la même journée qui -rendait la liberté à quinze mille chrétiens enchaînés sur les galères -turques, je devins esclave des barbares. - -Emmené à Constantinople, où mon maître fut fait général de la mer, en -récompense de sa belle conduite et pour avoir pris l'étendard de l'ordre -de Malte, je me trouvai à Navarin l'année suivante, ramant sur la -capitane appelée les _Trois-Fanaux_. Là, je pus remarquer comme quoi on -laissa échapper l'occasion de détruire toute la flotte turque pendant -qu'elle était à l'ancre, car les janissaires qui la montaient, ne -doutant point qu'on ne vînt les attaquer, se tenaient déjà prêts à -gagner la terre, sans vouloir attendre l'issue du combat, tant ils -étaient épouvantés depuis l'affaire de Lépante. Mais le ciel en ordonna -autrement; et il ne faut en accuser ni la conduite, ni la négligence du -général qui commandait les nôtres. En effet, Uchali se retira à Modon, -île voisine de Navarin; là, ayant mis ses troupes à terre, il fortifia -l'entrée du port, et y resta jusqu'à ce que don Juan se fût éloigné. - -Ce fut dans cette campagne que notre bâtiment, appelé la _Louve_, monté -par ce foudre de guerre, ce père des soldats, cet heureux et invincible -don Alvar de Bazan, marquis de Sainte-Croix, s'empara d'une galère que -commandait un des fils du fameux Barberousse. Vous serez sans doute bien -aise d'apprendre comment eut lieu ce fait de guerre. Ce fils de -Barberousse traitait ses esclaves avec tant de cruauté, et en était -tellement haï, que ceux qui ramaient sur sa galère, se voyant près -d'être atteints par la _Louve_, qui les poursuivait vivement, laissèrent -en même temps tomber leurs rames, et, saisissant leur chef, qui criait -du gaillard d'arrière de ramer avec plus de vigueur, le firent passer de -banc en banc, de la poupe à la proue et en lui donnant tant de coups de -dents, qu'avant qu'il eût atteint le grand mât son âme était dans les -enfers. - -De retour à Constantinople, nous y apprîmes que notre général don Juan -d'Autriche, après avoir emporté d'assaut Tunis, l'avait donné à -Muley-Hamet, ôtant ainsi l'espérance d'y rentrer à Muley-Hamida, le More -le plus vaillant mais le plus cruel qui fût jamais. Le Grand Turc -ressentit vivement cette perte; aussi avec la sagacité qui caractérise -la race ottomane, il s'empressa de conclure la paix avec les Vénitiens, -qui la souhaitaient non moins ardemment; puis, l'année suivante, il -ordonna de mettre le siége devant la Goulette et devant le fort que don -Juan avait commencé à faire élever auprès de Tunis. - -Pendant ces événements, j'étais toujours à la chaîne, sans aucun espoir -de recouvrer ma liberté, du moins par rançon, car je ne voulais pas -donner connaissance à mon père de ma triste situation. Bientôt on sut -que la Goulette avait capitulé, puis le fort, assiégés qu'ils étaient -par soixante mille Turcs réguliers, et par plus de quatre cent mille -Mores et Arabes accourus de tous les points de l'Afrique. La Goulette, -réputée jusqu'alors imprenable, succomba la première malgré son -opiniâtre résistance. On a prétendu que ç'avait été une grande faute de -s'y enfermer au lieu d'empêcher la descente des ennemis; mais ceux qui -parlent ainsi font voir qu'ils n'ont guère l'expérience de la guerre. -Comment sept mille hommes, tout au plus, qu'il y avait dans la Goulette -et dans le fort, auraient-ils pu se partager pour garder ces deux -places, et tenir en même temps la campagne contre une armée si -nombreuse? et d'ailleurs où est la place, si forte soit-elle, qui ne -finisse par capituler si elle n'est point secourue à temps, surtout -quand elle est attaquée par une foule immense et opiniâtre, qui combat -dans son pays? - -Pour moi, je pense avec beaucoup d'autres que la chute de la Goulette -fut un bonheur pour l'Espagne; car ce n'était qu'un repaire de bandits, -qui coûtait beaucoup à entretenir et à défendre sans servir à rien qu'à -perpétuer la mémoire de Charles-Quint, comme si ce grand prince avait -besoin de cette masse de pierres pour éterniser son nom. Quant au fort, -il coûta cher aux Turcs, qui perdirent plus de vingt-cinq mille hommes -en vingt-deux assauts, où les assiégés firent une si opiniâtre -résistance et déployèrent une si grande valeur, que des treize cents qui -restèrent aucun n'était sans blessures. - -Un petit fort, construit au milieu du lac, et où s'était enfermé, avec -une poignée d'hommes, don Juan Zanoguera, brave capitaine valencien, fut -contraint de capituler. Il en fut de même du commandant de la Goulette, -don Pedro Puerto-Carrero, qui, après s'être distingué par la défense de -cette place, mourut de chagrin sur la route de Constantinople, où on le -conduisait. Gabriel Cerbellon, excellent ingénieur milanais et -très-vaillant soldat, resta aussi prisonnier. Enfin, il périt dans ces -deux siéges un grand nombre de gens de marque, parmi lesquels il faut -citer Pagano Doria, chevalier de l'ordre de Saint-Jean, homme généreux -comme le montra l'extrême libéralité dont il usa envers son frère, le -fameux Jean-André Doria. Ce qui rendit sa mort encore plus déplorable, -c'est que, voyant le fort perdu sans ressource, il crut pouvoir se -confier à des Arabes qui s'étaient offerts à le conduire sous un habit -moresque à Tabarca, petit port pour la pêche du corail que possèdent les -Génois, sur ce rivage. Mais ces Arabes lui coupèrent la tête, et la -portèrent au chef de la flotte turque; celui-ci les récompensa suivant -le proverbe castillan: _La trahison plaît, mais non le traître_; car -il les fit pendre tous pour ne pas lui avoir amené Doria vivant. - -[Illustration: Je sautai le premier à bord de la galère (p. 211).] - -Parmi les prisonniers se trouvait aussi un certain don Pedro d'Aguilar, -de je ne sais plus quel endroit de l'Andalousie; c'était un homme d'une -grande bravoure, qui avait été enseigne dans le fort: militaire -distingué; il possédait de plus un goût singulier pour la poésie; il fut -mis sur la même galère que moi, et devint esclave du même maître. Avant -de partir, il composa, pour servir d'épitaphe à la Goulette et au fort, -deux sonnets que je vais vous réciter, si je m'en souviens; je suis -certain qu'ils vous feront plaisir. - -En entendant prononcer le nom de Pedro d'Aguilar, don Fernand regarda -ses compagnons, et tous trois se mirent à sourire. Comme le captif -allait continuer: - -Avant de passer outre, lui dit un des cavaliers, veuillez m'instruire de -ce qu'est devenu ce Pedro d'Aguilar. - -Tout ce que je sais, répondit le captif, c'est qu'après deux ans -d'esclavage à Constantinople il s'enfuit un jour en habit d'Arnaute avec -un espion grec: j'ignore s'il parvint à recouvrer la liberté; mais un -an plus tard, je vis le Grec à Constantinople, sans jamais trouver -l'occasion de lui demander des nouvelles de leur évasion. - -Je puis vous en donner, repartit le cavalier; ce don Pedro est mon -frère; il est maintenant dans son pays en bonne santé, richement marié, -et il a trois enfants. - -Dieu soit loué! dit le captif; car, selon moi, le plus grand des biens, -c'est de recouvrer la liberté. - -J'ai retenu aussi les sonnets que fit mon frère, reprit le cavalier. - -Vous me ferez plaisir de nous les réciter, répondit le captif, et vous -vous en acquitterez mieux que moi. - -Volontiers, dit le cavalier. Voici celui de la Goulette: - - - - -CHAPITRE XL - -OU SE CONTINUE L'HISTOIRE DU CAPTIF - - - SONNET - - Esprits qui, dégagés des entraves du corps, - Jouissez maintenant de cette paix profonde - Que jamais les mortels ne goûtent dans le monde, - Ce digne et juste prix de vos nobles efforts, - - Vous avez su montrer par d'illustres transports - Qu'un zèle ardent et saint rend la valeur féconde, - Lorsque de votre sang teignant à peine l'onde, - Vous fîtes des vainqueurs des montagnes de morts. - - Vous manquâtes de vie et non pas de courage, - Et vos corps épuisés après tant de carnage, - Tombèrent invaincus, les armes à la main. - - O valeur immortelle! une seule journée - Te fait vivre ici-bas à jamais couronnée, - Et le maître du ciel te couronne en son sein. - - -Je me le rappelle bien, dit le captif. - -Quant à celui qui fut fait pour le fort, si j'ai bonne mémoire, il était -ainsi conçu, reprit le cavalier: - - - Tous ces murs écroulés dans ces plaines stériles, - Sont le noble théâtre où trois mille soldats, - Pour renaître bientôt en des lieux plus paisibles, - Souffrirent par le fer un illustre trépas. - - Après avoir rendu leurs remparts inutiles, - Ces cruels ennemis ne les vainquirent pas; - Mais leurs corps épuisés, languissants et débiles, - Cédèrent sous l'effort d'un million de bras. - - C'est là ce lieu fatal où, depuis tant d'années, - Par les sévères lois des saintes destinées, - On moissonne en mourant la gloire et les lauriers. - - Mais jamais cette terre, en prodiges féconde, - N'a nourri pour le ciel, ou fait voir dans le monde, - Ni de plus saints martyrs, ni de plus grands guerriers[52]. - - - [52] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Les sonnets ne furent pas trouvés mauvais, et le captif, après s'être -réjoui des bonnes nouvelles qu'on lui donnait de son ancien compagnon -d'infortune, continua son histoire: Les Turcs firent démanteler la -Goulette, et pour en venir plus promptement à bout, ils la minèrent de -trois côtés; mais jamais ils ne purent parvenir à renverser les vieilles -murailles, qui semblaient les plus faciles à détruire; tout ce qui -restait de la nouvelle fortification tomba au contraire en un instant. -Quant au fort, il était dans un tel état, qu'il ne fut pas besoin de le -ruiner davantage. Bref, l'armée retourna triomphante à Constantinople, -où Uchali mourut peu de temps après. On l'avait surnommé FARTAX, ce qui -en langue turque veut dire TEIGNEUX, car il l'était effectivement. Les -Turcs ont coutume de donner aux gens des sobriquets tirés de leurs -qualités ou de leurs défauts: comme ils ne possèdent que quatre noms, -ceux des quatre familles de la race ottomane, ils sont obligés pour se -distinguer entre eux d'emprunter des désignations provenant soit de -quelque qualité morale soit de quelque défaut corporel. - -Cet Uchali avait commencé par être forçat sur les galères du Grand -Seigneur, dont il resta l'esclave pendant quatorze années. A -trente-quatre ans, il se fit renégat pour devenir libre et se venger -d'un Turc qui lui avait donné un soufflet. Dans la première rencontre, -il se distingua tellement par sa valeur, que, sans passer par les -emplois subalternes, ce dont les favoris même du Grand Seigneur ne sont -pas exempts, il devint dey d'Alger, puis général de la mer, ce qui est -la troisième charge de l'empire. Il était Calabrais de nation, et, à sa -religion près, homme de bien et assez humain pour ses esclaves, dont le -nombre s'élevait à plus de trois mille. Uchali mort, ses esclaves furent -partagés entre le Grand Seigneur, qui d'ordinaire hérite de ses sujets, -et les renégats attachés à sa personne. Quant à moi, j'échus en partage -à un renégat vénitien, qui avait été mousse sur un navire tombé au -pouvoir d'Uchali, lequel conçut pour lui une si grande affection qu'il -en avait fait un de ses plus chers confidents. Il s'appelait Azanaga. -Devenu extrêmement riche, il fut fait plus tard dey d'Alger. Mais -c'était un des hommes les plus cruels qu'on ait jamais vus. - -Conduit dans cette ville avec mes compagnons d'esclavage, j'eus une -grande joie de me sentir rapproché de l'Espagne, persuadé que je -trouverais à Alger, plutôt qu'à Constantinople, quelque moyen de -recouvrer ma liberté; car je ne perdais point l'espérance, et quand ce -que j'avais projeté ne réussissait pas, je cherchais à m'en consoler en -rêvant à d'autres moyens. Je passais ainsi ma vie, dans une prison que -les Turcs appellent _bagne_, où ils renferment tous leurs esclaves, ceux -qui appartiennent au dey, ceux des particuliers, et ceux appelés -esclaves de l'_almacen_, comme on dirait en Espagne de l'_ayuntamiento_; -ils sont tous employés aux travaux publics. Ces derniers ont bien de la -peine à recouvrer leur liberté, parce qu'étant à tout le monde, et -n'appartenant à aucun maître, ils ne savent à qui s'adresser pour -traiter de leur rançon. Quant aux esclaves dits _de rachat_, on les -place dans ces bagnes jusqu'à ce que leur rançon soit venue. Là ils ne -sont employés à aucun travail, si ce n'est quand l'argent se fait trop -attendre; car alors on les envoie au bois avec les autres, travail -extrêmement pénible. Dès qu'on sut que j'étais capitaine, ce fut -inutilement que je me fis pauvre: je fus regardé comme un homme -considérable, et on me mit au nombre des esclaves de rachat, avec une -chaîne qui faisait voir que je traitais de ma liberté plutôt qu'elle -n'était une marque de servitude. - -Je demeurai ainsi quelque temps dans ce bagne, avec d'autres esclaves -qui n'étaient pas retenus plus étroitement que moi; et bien que nous -fussions souvent pressés par la faim, et que nous subissions une foule -d'autres misères, rien ne nous affligeait tant que les cruautés -qu'Azanaga exerçait à toute heure sur nos malheureux compagnons. Il ne -se passait pas de jour qu'il ne fît pendre ou empaler quelques-uns -d'entre eux; le moindre supplice consistait à leur couper les oreilles, -et pour des motifs si légers, qu'au dire même des Turcs il n'agissait -ainsi qu'afin de satisfaire son instinct cruel et sanguinaire. - -Un soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva seul le moyen et eut le -courage de braver cette humeur barbare. Quoique, pour recouvrer sa -liberté, il eût fait des tentatives si prodigieuses que les Turcs en -parlent encore aujourd'hui, et que, chaque jour, nous fussions dans la -crainte de le voir empalé, que lui-même enfin le craignît plus d'une -fois, jamais son maître ne le fit battre ni jamais il ne lui adressa le -moindre reproche. Si j'en avais le temps, je vous raconterais de ce -Saavedra des choses qui vous intéresseraient beaucoup plus que mes -propres aventures; mais, je le répète, cela m'entraînerait trop loin. - -Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres de l'habitation d'un -riche More; selon l'usage du pays, ce sont plutôt des lucarnes que des -fenêtres, encore sont-elles protégées par des jalousies épaisses et -serrées. Un jour que j'étais monté sur une terrasse où, pour tuer le -temps, je m'exerçais à sauter avec trois de mes compagnons, les autres -ayant été envoyés au travail, je vis tout à coup sortir d'une de ces -lucarnes un mouchoir attaché au bout d'une canne de jonc. Au mouvement -de cette canne, qui semblait être un appel, un de mes compagnons -s'avança pour la prendre; mais on la retira sur-le-champ. Celui-ci à -peine éloigné, la canne reparut aussitôt; un autre voulut recommencer -l'épreuve, mais ce fut en vain; le troisième ne fut pas plus heureux. -Enfin je voulus éprouver la fortune à mon tour, et dès que je fus sous -la fenêtre, la canne tomba à mes pieds. Je m'empressai de dénouer le -mouchoir, et j'y trouvai dix petites pièces valant environ dix de nos -réaux. Vous jugez de ma joie en recevant ce secours dans la détresse où -nous étions, joie d'autant plus grande que le bienfait s'adressait à moi -seul. - -Je revins sur la terrasse, et regardant du côté de la fenêtre, j'aperçus -une main très-blanche qui la fermait; ce qui me fit penser que nous -devions à une femme cette libéralité. Nous la remerciâmes à la manière -des Turcs, en inclinant la tête et le corps, et en croisant les bras sur -la poitrine. Au bout de quelque temps, nous vîmes paraître à la même -lucarne une petite croix de roseau qu'on retira aussitôt. Cela nous -donna à croire que c'était une esclave chrétienne qui nous voulait du -bien; néanmoins, d'après la blancheur du bras, et aussi d'après le -bracelet que nous avions distingué, nous pensâmes que c'était plutôt une -chrétienne renégate que son maître avait épousée, les Mores préférant -ces femmes à celles de leur propre pays; mais nous nous trompions dans -nos diverses conjectures, comme vous le verrez par la suite. - -Depuis ce moment, nous avions sans cesse les yeux attachés sur la -fenêtre d'où nous avions reçu une si agréable assistance. Quinze jours -se passèrent sans qu'on l'ouvrît, et, malgré les peines que nous nous -donnâmes pour savoir s'il se trouvait dans cette maison quelque -chrétienne renégate, nous ne pûmes rien découvrir, si ce n'est que la -maison appartenait à Agimorato, homme considérable, ancien caïd du fort -de Bata, emploi des plus importants chez les Mores. - -Un jour que nous étions encore tous les quatre seuls dans le bagne, -nous aperçûmes de nouveau la canne et le mouchoir: nous répétâmes la -même épreuve, et toujours avec le même résultat; la canne ne se rendit -qu'à moi, et je trouvai dans le mouchoir quarante écus d'or d'Espagne, -avec une lettre écrite en arabe et une grande croix au bas. Je baisai la -croix, je pris les écus, et nous retournâmes sur la terrasse pour faire -notre remercîment ordinaire. Lorsque j'eus fait connaître par signe que -je lirais le papier, la main disparut et la fenêtre se referma. - -Cette bonne fortune, dans le triste état où nous étions, nous donna une -joie extrême et de grandes espérances; mais aucun de nous n'entendait -l'arabe, et nous étions fort embarrassés de savoir le contenu de la -lettre, craignant, en nous adressant mal, de compromettre notre -bienfaitrice avec nous. Enfin le désir de savoir pourquoi on m'avait -choisi plutôt que mes compagnons, m'engagea à me confier à un renégat de -Murcie qui me témoignait de l'amitié. Je m'ouvris à cet homme après -avoir pris toutes les précautions possibles pour l'engager au secret, -c'est-à-dire en lui donnant une attestation qu'il avait toujours servi -et assisté les chrétiens, et que son dessein était de s'enfuir dès qu'il -en trouverait l'occasion; les renégats se munissent de ces certificats -par précaution. Je vous dirai à ce sujet que les uns en usent de bonne -foi, mais que d'autres agissent seulement par ruse. Lorsqu'ils vont -faire la course en mer, si par hasard ils tombent entre les mains des -chrétiens, ils se tirent d'affaire au moyen de ces certificats qui -tendent à prouver que leur intention était de retourner dans leur pays. -Ils évitent ainsi la mort en feignant de se réconcilier avec la religion -chrétienne, et sous le voile d'une abjuration simulée, ils vivent en -liberté sans qu'on les inquiète; mais le plus souvent, à la première -occasion favorable, ils repassent en Barbarie. - -Le renégat auquel je m'étais confié avait une attestation semblable de -tous mes compagnons d'infortune; et si les Mores l'avaient soupçonné, il -aurait été brûlé vif. Après avoir pris mes précautions avec lui, et -sachant qu'il parlait l'arabe, je le priai, sans m'expliquer davantage, -de me lire ce billet que je disais avoir trouvé dans un coin de ma -prison. Il l'ouvrit, l'examina quelque temps, et après l'avoir lu deux -ou trois fois, il me pria, si je voulais en avoir l'explication, de lui -procurer de l'encre et du papier; ce que je fis. L'ayant traduit -sur-le-champ: voici me dit-il, ce que signifie cet écrit, sans qu'il y -manque un seul mot; je vous avertis seulement que _Lela Marien_ veut -dire vierge Marie, et _Allah_, Dieu. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Nous vîmes paraître à la même lucarne une petite croix de roseau -(p. 216).] - -Tel était le contenu de cette lettre, qui ne sortira jamais de ma -mémoire: - - «Lorsque j'étais enfant, une femme, esclave de mon père, m'apprit en - notre langue la prière des chrétiens, et me dit plusieurs choses de - _Lela Marien_. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point - dans le feu éternel, mais avec Dieu; car, depuis qu'elle est morte, je - l'ai revue deux fois, et toujours elle m'a recommandé d'aller chez - les chrétiens voir _Lela Marien_, qui m'aime beaucoup. De cette - fenêtre, j'ai aperçu bien des chrétiens; mais je dois l'avouer, toi - seul parmi eux m'a paru gentilhomme. Je suis jeune et assez belle, et - j'ai beaucoup d'argent que j'emporterai avec moi: vois si tu veux - entreprendre de m'emmener. Il ne tiendra qu'à toi que je sois ta - femme; si tu ne le veux pas, je n'en suis point en peine, parce que - _Lela Marien_ saura me donner un mari. Comme c'est moi qui ai écrit - cette lettre, je voudrais pouvoir t'avertir de ne te fier à aucun - More, parce qu'ils sont tous traîtres. Aussi cela me cause beaucoup - d'inquiétude; car si mon père vient à en avoir connaissance, je suis - perdue. Il y a au bout de la canne un fil auquel tu attacheras ta - réponse; si tu ne trouves personne qui sache écrire en arabe, - explique-moi par signes ce que tu auras à me dire. _Lela Marien_ me le - fera comprendre. Je te recommande à Dieu et à elle, et encore à cette - croix que je baise souvent, comme l'esclave m'a recommandé de le - faire.» - -Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette -lettre nous causa de joie et d'admiration. Le renégat, qui ne pouvait se -persuader qu'elle eût été trouvée par hasard, mais qui croyait au -contraire qu'elle s'adressait à l'un de nous, nous pria de lui dire la -vérité, et de nous fier entièrement à lui, résolu qu'il était de -hasarder sa vie pour notre liberté. En parlant ainsi, il tira de son -sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par -le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son coeur -malgré son infidélité, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il -voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la liberté par le secours -de celle qui nous écrivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de -rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'était malheureusement -séparé. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hésitâmes plus -à lui découvrir la vérité, et même à lui montrer la fenêtre d'où nous -était venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour -savoir qui habitait cette maison; puis il écrivit en arabe ma réponse à -la lettre. - -En voici les propres termes, je les ai très-bien retenus, comme tout ce -qui m'est arrivé dans mon esclavage: - - «Le véritable _Allah_ vous conserve, madame, et la bienheureuse _Lela - Marien_, la mère de notre Sauveur, qui vous a mis au coeur le désir - d'aller chez les chrétiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui - plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspiré; elle est si - bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et - au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui - dépendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'écrire, et - donnez-moi avis de tout ce que vous aurez résolu: j'aurai soin de vous - faire réponse. Nous avons ici un esclave chrétien qui sait écrire en - arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant à l'offre que vous - me faites d'être ma femme quand nous serons chez les chrétiens, je la - reçois de grand coeur et avec une joie extrême; et dès à présent je - vous donne ma parole d'être votre mari: vous savez que les chrétiens - tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le véritable _Allah_ et - _Lela Marien_ vous conservent!» - -Ce billet écrit et fermé, j'attendis deux jours que le bagne fût vide -pour retourner, comme à l'ordinaire, sur la terrasse. Je n'y fus pas -longtemps sans voir la canne, et j'y attachai ma réponse. Elle reparut -peu après, et cette fois le mouchoir tomba à mes pieds avec plus de -cinquante écus d'or, ce qui redoubla notre allégresse et nos espérances. -La nuit suivante le renégat vint nous apprendre que cette maison était -celle d'Agimorato, un des plus riches Mores d'Alger, qui n'avait, -disait-on, pour héritière qu'une seule fille, et la plus belle personne -de toute la Barbarie. Cette fille, ajouta-t-il, avait eu pour esclave -une chrétienne morte depuis peu: ce qui s'accordait avec ce qu'elle -avait écrit. Nous nous consultâmes avec le renégat sur les moyens -d'emmener la belle Moresque et de revenir tous en pays chrétiens; mais -avant de rien conclure, nous résolûmes d'attendre encore une fois des -nouvelles de Zoraïde (ainsi s'appelle celle qui souhaite si ardemment -d'être nommée Marie). Le renégat nous voyant déterminés à fuir, nous dit -de le laisser agir seul, qu'il réussirait ou qu'il y perdrait la vie. Le -bagne étant resté pendant quatre jours plein de monde, nous fûmes tout -ce temps sans voir reparaître la canne: mais le cinquième jour, comme -nous étions seuls, elle se montra de nouveau avec un mouchoir beaucoup -plus lourd que les deux précédents: on l'abaissa comme à l'ordinaire, -pour moi seulement, et je trouvai cent écus d'or, avec une lettre que -nous allâmes faire lire au renégat. Voici ce qu'elle contenait: - - «Je ne sais comment nous ferons pour gagner l'Espagne; _Lela Marien_ - ne me l'a point dit, quoique je l'en ai bien priée. Tout ce que je - puis faire, c'est de te donner beaucoup d'or, dont tu te rachèteras - ainsi que tes compagnons, et l'un d'eux ira chez les chrétiens acheter - une barque, avec laquelle il reviendra chercher les autres. Quant à - moi, tu sauras que je vais passer le printemps avec mon père et nos - esclaves dans un jardin au bord de la mer, près de la porte Babazoun; - là, tu pourras venir me prendre une nuit, et me conduire à la barque - sans rien craindre. Mais souviens-toi, chrétien, que tu m'as promis - d'être mon mari; si tu manques à ta parole, je prierai _Lela Marien_ - de te punir. Si tu ne veux te confier à personne pour acheter la - barque, vas-y toi-même: car je ne doute pas que tu ne reviennes, - puisque tu es gentilhomme et chrétien. Fais aussi en sorte de savoir - où est notre jardin. En attendant que tout soit prêt, promène-toi dans - la cour du bagne quand il sera vide, et je te donnerai autant d'or que - tu en voudras. Allah te garde, chrétien!» - -Après la lecture de cette lettre, chacun s'offrit pour aller acheter la -barque. Mais le renégat jura qu'aucun de nous ne sortirait de captivité -sans être suivi de ses compagnons, sachant, dit-il, par expérience, -qu'on ne garde pas très-scrupuleusement les paroles données dans les -fers, et que déjà plusieurs fois des esclaves riches qui en avaient -racheté d'autres pour les envoyer à Majorque ou à Valence fréter un -esquif, avaient été trompés dans leur attente; aucun n'avait reparu, la -liberté étant un si grand bien que la crainte de la perdre encore -effaçait souvent dans les coeurs tout sentiment de reconnaissance. -Donnez-moi, ajouta-t-il, l'argent que vous destinez à la rançon de l'un -de vous, j'achèterai une barque à Alger même, en disant que mon -intention est de trafiquer à Tétouan et sur les côtes; après quoi, sans -éveiller les soupçons, je me mettrai en mesure de nous sauver tous. Cela -sera d'autant plus facile, que si la Moresque vous donne autant d'argent -qu'elle l'a promis, vous pourrez facilement vous racheter, et même vous -embarquer en plein jour. Je ne vois à cela qu'une difficulté, -continua-t-il, c'est que les Mores ne permettent pas aux renégats -d'avoir de grands bâtiments pour faire la course, parce qu'ils savent, -surtout quand c'est un Espagnol, qu'il n'achète un navire que pour -s'enfuir. Il faudrait donc m'associer avec un More de Tanger pour -l'achat de la barque et la vente des marchandises; plus tard je saurai -bien m'en rendre maître, et alors j'achèverai le reste. - -Tout en pensant, mes compagnons et moi, qu'il était beaucoup plus sûr -d'envoyer acheter une barque à Majorque, comme nous le mandait Zoraïde, -nous n'osâmes point contredire le renégat, dans la crainte de l'irriter, -et qu'en allant révéler notre intelligence avec la jeune fille, il ne -compromît une existence qui nous était bien plus chère que la nôtre. -Nous mîmes donc le tout entre les mains de Dieu, et pour témoigner une -confiance entière au renégat, je le priai d'écrire à Zoraïde que nous -suivrions son conseil, car il semblait que _Lela Marien_ l'eût -inspirée; je réitérai ma parole d'être son mari, lui disant que -désormais cela ne dépendait plus que d'elle. - -Le lendemain, le bagne se trouvant vide, Zoraïde nous donna en plusieurs -fois mille écus d'or, nous prévenant en même temps que le vendredi -suivant elle quitterait la ville; qu'avant de partir elle nous -fournirait autant d'argent que nous pourrions en souhaiter, puisqu'elle -était maîtresse absolue des richesses de son père. Je remis aussitôt -cinq cents écus au renégat pour acheter une barque, et j'en déposais -huit cents autres entre les mains d'un marchand valencien, qui me -racheta sur sa parole, et sous promesse de faire compter l'argent par le -premier vaisseau qui arriverait de Valence. Il ne voulut pas payer ma -rançon sur-le-champ, dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir -cette somme depuis longtemps; car Azanaga était un homme rusé, dont il -fallait toujours se défier. Le jeudi suivant, Zoraïde nous donna encore -mille écus d'or, en nous prévenant qu'elle se rendrait le lendemain au -jardin de son père; elle me recommandait de me faire indiquer sa -demeure, dès que je serais racheté, et de mettre tout en oeuvre pour -arriver à lui parler. Je traitai de la rançon de mes compagnons, afin -qu'ils eussent aussi la liberté de sortir du bagne, parce que, me voyant -seul libre, tandis que je possédais les moyens de les racheter tous -trois, j'aurais craint que le désespoir ne les poussât à quelque -résolution fatale à Zoraïde. Je les connaissais assez pour me fier à -eux; mais parmi tant de maux qui accompagnent l'esclavage, on conserve -difficilement la mémoire des bienfaits, et de longues souffrances -rendent un homme capable de tout; en un mot, je ne voulais rien -commettre au hasard sans une nécessité absolue. Je consignai donc entre -les mains du marchand l'argent nécessaire pour nous cautionner tous, -mais je ne lui découvris rien de notre dessein. - - - - -CHAPITRE XLI - -OU LE CAPTIF TERMINE SON HISTOIRE - - -Quinze jours à peine s'étaient écoulés, que le renégat avait acheté une -barque pouvant contenir trente personnes. Pour prévenir tout soupçon et -mieux cacher son dessein, il fit d'abord seul un voyage à Sargel, port -distant de vingt lieues d'Alger, du côté d'Oran, où il se fait un grand -commerce de figues sèches. Il y retourna encore deux ou trois fois avec -le More qu'il s'était associé. Dans chacun de ses voyages, il avait -soin, en passant, de jeter l'ancre dans une petite cale située à une -portée de mousquet du jardin d'Agimorato. Là il s'exerçait avec ses -rameurs à faire la _zala_, qui est un exercice de mer, et à essayer, -comme en jouant, ce qu'il voulait bientôt exécuter en réalité. Il allait -même au jardin de Zoraïde demander du fruit, qu'Agimorato lui donnait -volontiers quoiqu'il ne le connût point. Son intention, m'a-t-il dit -depuis, était de parler à Zoraïde, et de lui apprendre que c'était de -lui que j'avais fait choix pour l'enlever et l'emmener en Espagne; mais -il n'en put trouver l'occasion, les femmes du pays ne se laissant voir -ni aux Mores ni aux Turcs. Quant aux esclaves chrétiens, c'est autre -chose, et elles ne les accueillent même que trop librement. J'aurais -beaucoup regretté que le renégat eût parlé à Zoraïde, qui sans doute -aurait pris l'alarme en voyant son secret confié à la langue d'un -renégat; mais Dieu ordonna les choses d'une autre façon. - -Quand le renégat vit qu'il lui était facile d'aller et de venir le long -des côtes, de mouiller où bon lui semblait, que le More, son associé, se -fiait entièrement à lui, et que je m'étais racheté, il me déclara qu'il -n'y avait plus qu'à chercher des rameurs, et à choisir promptement ceux -d'entre mes compagnons que je voulais emmener, afin qu'ils fussent prêts -le vendredi suivant, jour fixé par lui pour notre départ. Je m'assurai -de douze Espagnols bons rameurs, parmi ceux qui pouvaient le plus -librement sortir de la ville. Ce fut hasard d'en trouver un si grand -nombre, dans un moment où il y avait à la mer plus de vingt galères, sur -lesquelles ils étaient presque tous embarqués. Heureusement leur maître -n'allait point en course en ce moment, occupé qu'il était d'un navire -alors en construction sur les chantiers. Je ne recommandai rien autre -chose à mes Espagnols, sinon le vendredi suivant de sortir le soir l'un -après l'autre, et d'aller m'attendre auprès du jardin d'Agimorato, les -avertissant, si d'autres chrétiens se trouvaient là, de leur dire que je -leur en avais donné l'ordre. Restait encore à prévenir Zoraïde de se -tenir prête et de ne point s'effrayer en se voyant enlever avant d'être -instruite que nous avions une barque. - -[Illustration: Il jura par le Dieu dont il montrait l'image de garder un -secret inviolable (p. 218).] - -En conséquence, je résolus donc de faire tous mes efforts pour lui -parler, et deux jours avant notre départ j'allai dans son jardin sous -prétexte de cueillir des herbes. La première personne que j'y rencontrai -fut son père, lequel me demanda en _langue franque_, langage usité dans -toute la Barbarie, ce que je voulais et à qui j'appartenais. Je répondis -qu'étant esclave d'Arnaute Mami, et sachant que mon maître était de ses -meilleurs amis, je venais cueillir de la salade. Il me demanda si -j'avais traité de ma rançon, et combien mon maître exigeait. Pendant ces -questions et ces réponses, la belle Zoraïde, qui m'avait aperçu, entra -dans le jardin; et, comme je l'ai déjà dit, les femmes mores se montrant -volontiers aux chrétiens, elle vint trouver son père, qui, en -l'apercevant, l'avait appelée lui-même. - -Vous peindre mon émotion en la voyant s'approcher est impossible: elle -me parut si séduisante que j'en fus ébloui, et quand je vins à comparer -cette merveilleuse beauté et sa riche parure avec le misérable état où -j'étais, je ne pouvais m'imaginer que ce fût moi qu'elle choisissait -pour son mari, et qu'elle voulût suivre ma fortune. Elle portait sur la -poitrine, aux oreilles, et dans sa coiffure, une très-grande quantité de -perles, et les plus belles que j'aie vues de ma vie; ses pieds, nus à la -manière du pays, entraient dans des espèces de brodequins d'or; ses bras -étaient ornés de bracelets en diamants qui valaient plus de vingt mille -ducats; sans compter les perles qui ne valaient pas moins que le reste. -Comme les perles sont la principale parure des Moresques, elles en ont -plus que les femmes d'aucune autre nation. Le père de Zoraïde passait -pour posséder les plus belles perles de tout le pays, et en outre plus -de deux cent mille écus d'or d'Espagne, dont il lui laissait la libre -disposition. Jugez, seigneurs, par les restes de beauté que Zoraïde a -conservés après tant de souffrances, ce qu'elle était avec une parure si -éclatante et un coeur libre d'inquiétude. Pour moi, je la trouvai plus -belle encore qu'elle n'était richement parée; et, le coeur plein de -reconnaissance, je la regardais comme une divinité descendue du ciel -pour me charmer et me sauver tout ensemble. - -Dès qu'elle nous eut rejoint, son père lui dit dans son langage que -j'étais un esclave d'Arnaute Mami, et que je venais chercher de la -salade; se tournant alors de mon côté, elle me demanda dans cette langue -dont je vous ai déjà parlé, pourquoi je ne me rachetais point. Madame, -je me suis racheté, lui dis-je, et mon maître m'estimait assez pour -mettre ma liberté au prix de quinze cents sultanins. En vérité, repartit -Zoraïde, si tu avais appartenu à mon père, je n'aurais pas consenti -qu'il t'eût laissé partir pour deux fois autant; car, vous autres -chrétiens, vous mentez en tout ce que vous dites, et vous vous faites -pauvres pour nous tromper. Peut-être bien y en a-t-il qui ne s'en font -pas scrupule, répondis-je; mais j'ai traité de bonne foi avec mon -maître, et je traiterai toujours de même avec qui que ce soit au monde. -Et quand t'en vas-tu? demanda Zoraïde. Je pense que ce sera demain, -madame, répondis-je; il y a au port un vaisseau français prêt à mettre à -la voile, et je veux profiter de l'occasion. Et ne serait-il pas mieux, -dit Zoraïde, d'attendre un vaisseau espagnol plutôt que de t'en aller -avec des Français, qui sont ennemis de ta nation? Madame, répondis-je, -quoiqu'il puisse arriver bientôt, dit-on, un navire d'Espagne, j'ai si -grande envie de revoir ma famille et mon pays, que je ne puis me -résoudre à retarder mon départ. Tu es sans doute marié, dit Zoraïde, et -tu souhaites de revoir ta femme? Je ne le suis pas, madame, mais j'ai -donné ma parole de l'être aussitôt que je serai dans mon pays. Et celle -à qui tu as donné ta parole est-elle belle? demanda Zoraïde. Elle est si -belle, répondis-je, que pour en donner une idée, je dois dire qu'elle -vous ressemble. Cette réponse fit sourire Agimorato: Par Allah, -chrétien, me dit-il, tu n'es pas à plaindre si ta maîtresse ressemble à -ma fille, qui n'a point sa pareille dans tout Alger; regarde-la bien, et -vois si je dis vrai. Le père de Zoraïde nous servait comme d'interprète -dans cette conversation; car, pour elle, quoiqu'elle entendît assez bien -la _langue franque_, elle s'expliquait beaucoup plus par signes -qu'autrement. - -Sur ces entrefaites, un More, ayant aperçu quatre Turcs franchissant les -murailles du jardin pour cueillir du fruit, vint, en courant, donner -l'alarme. Agimorato se troubla, car les Mores redoutent extrêmement les -Turcs, et surtout les soldats, qui les traitent avec beaucoup -d'insolence. Rentre dans la maison, ma fille, dit Agimorato, et restes-y -jusqu'à ce que j'aie parlé à ces chiens. Toi, chrétien, ajouta-t-il, -prends de la salade autant que tu voudras, et que Dieu te conduise en -santé dans ton pays. Je m'inclinai, en signe de remercîment, et -Agimorato s'en fut au-devant de ces Turcs, me laissant seul avec -Zoraïde, qui fit alors semblant de se conformer à l'ordre de son père. -Mais dès qu'elle le vit assez éloigné, elle revint sur ses pas, et me -dit les yeux pleins de larmes: _Amexi, christiano, amexi?_ ce qui veut -dire: Tu t'en vas donc, chrétien, tu t'en vas? Oui, madame, répondis-je; -mais je ne m'en irai point sans vous. Tout est prêt pour vendredi; -comptez sur moi: je vous donne ma parole de vous emmener chez les -chrétiens. J'avais dit ce peu de mots de manière à me faire comprendre; -alors, appuyant sa main sur mon épaule, elle se dirigea d'un pas -tremblant vers la maison. - -Tandis que nous marchions ainsi, nous aperçûmes Agimorato qui revenait. -Pensant bien qu'il nous avait vus dans cette attitude, je tremblais pour -ma chère Zoraïde; mais elle au lieu de retirer sa main, elle s'approcha -encore plus de moi, et, appuyant sa tête contre ma poitrine, se laissa -aller comme une personne défaillante, pendant que de mon côté je -feignais de la soutenir. En voyant sa fille en cet état, Agimorato lui -demanda ce qu'elle avait; et n'obtenant pas de réponse: Sans doute, -dit-il, ma fille s'est évanouie de la frayeur que ces chiens lui ont -faite, et il la prit entre ses bras. Zoraïde poussa un grand soupir, en -me disant les yeux pleins de larmes: Va-t'en, chrétien, va-t'en. Mais -pourquoi veux-tu qu'il s'en aille, ma fille? dit Agimorato; il ne t'a -point fait de mal, et les Turcs se sont retirés. Ne crains rien, il n'y -a personne ici qui veuille te causer du déplaisir. Ces Turcs, dis-je à -Agimorato, l'ont sans doute épouvantée, et puisqu'elle veut que je m'en -aille, il n'est pas juste que je l'importune: avec votre permission, -ajoutai-je, je reviendrai ici quelquefois pour chercher de la salade, -parce que mon maître n'en trouve pas de pareille ailleurs. Tant que tu -voudras, répondit Agimorato; ce que vient de dire ma fille ne regarde ni -toi ni aucun des chrétiens; elle désirait seulement que les Turcs s'en -allassent; mais comme elle était un peu troublée, elle s'est méprise, ou -peut-être a-t-elle voulu t'avertir qu'il est temps de cueillir tes -herbes. - -Ayant pris congé d'Agimorato et de sa fille, qui, en se retirant, me -montra qu'elle se faisait une violence extrême, je visitai le jardin -tout à mon aise; j'en étudiai les diverses issues, en un mot tout ce qui -pouvait favoriser notre entreprise, et j'allai en donner connaissance au -renégat et à mes compagnons. - -Enfin le temps s'écoula et amena pour nous le jour tant désiré. A -l'entrée de la nuit le renégat vint jeter l'ancre en face du jardin -d'Agimorato. Mes rameurs, déjà cachés en plusieurs endroits des -environs, m'attendaient avec inquiétude, parce que n'étant point -instruits de notre dessein et ne sachant pas que le renégat fût de nos -amis, il ne s'agissait plus, disaient-ils, que d'attaquer la barque, -d'égorger les Mores qui la montaient pour s'en rendre maîtres, et de -fuir. Quand j'arrivai avec mes compagnons, nos Espagnols me reconnurent, -et vinrent se joindre à nous. Par bonheur les portes de la ville étaient -déjà fermées, et il ne paraissait plus personne de ce côté-là. Une fois -réunis, nous délibérâmes sur ce qui était préférable, ou de commencer -par enlever Zoraïde, ou de nous assurer des Mores. Mais le renégat, qui -survint pendant cette délibération, nous dit qu'il était temps de mettre -la main à l'oeuvre; que ces Mores étant la plupart endormis, et ne se -tenant point sur leurs gardes, il fallait s'en rendre maîtres avant -d'aller chercher Zoraïde. Se dirigeant aussitôt vers la barque, il sauta -le premier à bord, le cimeterre à la main: Que pas un ne bouge, s'il -veut conserver la vie! s'écria-t-il en langue arabe. Ces hommes, qui -manquaient de résolution, surpris des paroles du patron, ne firent -seulement pas mine de saisir leurs armes, dont ils étaient d'ailleurs -très-mal pourvus. On les mit sans peine à la chaîne, les menaçant de la -mort au moindre cri. Une partie des nôtres resta pour les garder. Puis, -le renégat servant de guide au reste de notre troupe, nous courûmes au -jardin, et, ayant ouvert la porte, nous approchâmes de la maison sans -être vus de personne. - -Zoraïde nous attendait à sa fenêtre. Quand elle nous vit approcher, elle -demanda à voix basse si nous étions _Nazarani_, ce qui veut dire -chrétiens; je lui répondis affirmativement, et qu'elle n'avait qu'à -descendre. Ayant reconnu ma voix, elle n'hésita pas un seul instant, et, -descendant en toute hâte, elle se montra à nos yeux si belle, si -richement parée, que je ne pourrais en donner l'idée. Je pris sa main, -que je baisai; le renégat et mes compagnons en firent autant pour la -remercier de la liberté qu'elle nous procurait. Le renégat lui demanda -où était son père; elle répondit qu'il dormait. Il faut l'éveiller, -répliqua-t-il, et l'emmener avec nous. Non, non, dit Zoraïde, qu'on ne -touche point à mon père: j'emporte avec moi tout ce que j'ai pu réunir, -et il y en a assez pour vous rendre tous riches. Elle rentra chez elle -en disant qu'elle reviendrait bientôt. En effet, nous ne tardâmes pas à -la revoir portant un coffre rempli d'écus d'or, et si lourd qu'elle -fléchissait sous le poids. - -La fatalité voulut qu'en cet instant Agimorato s'éveillât. Le bruit -qu'il entendit lui fit ouvrir la fenêtre, et, à la vue des chrétiens, il -se mit à pousser des cris. Dans ce péril, le renégat, sentant combien -les moments étaient précieux avant qu'on pût venir au secours, s'élança -dans la chambre d'Agimorato avec quelques-uns de nos compagnons, pendant -que je restai auprès de Zoraïde, tombée presque évanouie entre mes bras. -Bref, ils firent si bien, qu'au bout de quelques minutes ils accoururent -nous rejoindre, emmenant avec eux le More, les mains liées et un -mouchoir sur la bouche. - -Nous les dirigeâmes tous deux vers la barque, où nos gens nous -attendaient dans une horrible anxiété. Il était environ deux heures de -la nuit quand nous y entrâmes. On ôta à Agimorato le mouchoir et les -liens, en le menaçant de le tuer s'il jetait un seul cri. Tournant les -yeux sur sa fille qu'il ne savait pas encore s'être livrée elle-même, -il fut étrangement surpris de voir que je la tenais embrassée, et -qu'elle le souffrait sans résistance; il poussa un soupir, et -s'apprêtait à lui faire d'amers reproches, quand les injonctions du -renégat lui imposèrent silence. - -Dès que l'on commença à ramer, Zoraïde me fit prier par le renégat de -rendre la liberté aux prisonniers, menaçant de se jeter à la mer plutôt -que de souffrir qu'on emmenât captif un père qui l'aimait si tendrement, -et pour qui elle avait une affection non moins vive. J'y consentis -d'abord; mais le renégat m'ayant représenté combien il était dangereux -de délivrer des gens qui ne seraient pas plus tôt libres qu'ils -compromettraient notre entreprise, nous tombâmes tous d'accord de ne les -relâcher que sur le sol chrétien. Aussi, après nous être recommandés à -Dieu, nous naviguâmes gaiement, à l'aide de nos bons rameurs, faisant -route vers les îles Baléares, terre chrétienne la plus proche. Mais tout -à coup le vent du nord s'éleva, et, la mer grossissant à chaque instant, -il devint impossible de conserver cette direction: nous fûmes contraints -de tourner la proue vers Oran, non sans appréhension d'être découverts -ou de rencontrer quelques bâtiments faisant la course. Pendant ce temps, -Zoraïde tenait sa tête entre ses mains pour ne pas voir son père, et -j'entendais qu'elle priait _Lela Marien_ de venir à notre secours. - -Nous avions fait trente milles environ, quand le jour, qui commençait à -poindre, nous laissa voir la terre à trois portées de mousquet. Nous -gagnâmes la haute mer, devenue moins agitée; puis lorsque nous fûmes à -deux lieues du rivage, nous dîmes à nos Espagnols de ramer plus -lentement, afin de prendre un peu de nourriture. Ils répondirent qu'ils -mangeraient sans quitter les rames, parce que le moment de se reposer -n'était pas venu. Un fort coup de vent nous ayant alors assaillis à -l'improviste, nous fûmes obligés de hisser la voile et de cingler de -nouveau sur Oran. On donna à manger aux Mores, que le renégat consolait -en leur affirmant qu'ils n'étaient point esclaves, et que bientôt ils -seraient libres. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Elle me dit, les yeux pleins de larmes: Tu t'en vas donc, chrétien, tu -t'en vas? (p. 223.)] - -Il tint le même langage au père de Zoraïde; mais le vieillard répondit: -Chrétiens, après vous être exposés à tant de périls pour me ravir la -liberté, pensez-vous que je sois assez simple pour croire que vous ayez -l'intention de me la rendre si libéralement et si vite, surtout me -connaissant, et sachant de quel prix je puis la payer? Si vous voulez la -mettre à prix, je vous offre tout ce que vous demanderez pour moi et -pour ma pauvre fille, ou seulement pour elle, qui m'est plus chère que -la vie. - -En achevant ces mots, il se mit à verser des larmes amères. Zoraïde, qui -s'était tournée vers son père, en voyant son affliction, l'embrassa -tendrement, et ils pleurèrent tous deux avec de telles expressions de -tendresse et de douleur, que la plupart d'entre nous sentirent leurs -yeux se mouiller de larmes. - -Mais lorsque Agimorato vint à s'apercevoir que sa fille était parée et -aussi couverte de pierreries que dans un jour de fête: Qu'est-ce que -ceci? lui dit-il. Hier, avant notre malheur, tu portais tes vêtements -ordinaires, et aujourd'hui que nous avons sujet d'être dans la dernière -affliction, te voilà parée de ce que tu as de plus précieux, comme au -temps de ma prospérité? Réponds à cela, je te prie, car j'en suis encore -étonné plus que de l'infortune qui nous accable. - -Zoraïde ne répondait rien, quand tout à coup son père, découvrant dans -un coin de la barque sa cassette de pierreries, lui demanda, frappé -d'une nouvelle surprise, comment ce coffre se trouvait entre nos mains. - -Seigneur, lui dit le renégat, n'obligez point votre fille à s'expliquer -là-dessus; je vais tout vous apprendre en peu de mots: Zoraïde est -chrétienne; elle a été la lime de nos chaînes, et c'est elle qui nous -rend la liberté; elle vient avec nous de son plein gré, heureuse surtout -d'avoir embrassé une religion aussi pleine de vérités que la vôtre l'est -de mensonges. Cela est-il vrai, ma fille? dit le More. Oui, mon père, -répondit Zoraïde. Tu es chrétienne! s'écria Agimorato; c'est donc toi -qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis? Je suis chrétienne, il -est vrai, répliqua Zoraïde; mais je ne vous ai point mis dans l'état où -vous êtes; jamais je n'ai pensé à vous livrer, ni à vous causer le -moindre déplaisir; j'ai seulement voulu chercher un bien que je ne -pouvais trouver parmi les Mores. Et quel est ce bien, ma fille? dit le -vieillard. Demandez-le à Lela Marien, répondit Zoraïde; elle vous -l'apprendra mieux que moi. - -Agimorato n'eut pas plutôt entendu cette réponse, que sans dire un mot -il se précipita dans la mer, et il y eut certainement trouvé la mort -sans les longs vêtements qu'il portait. Aux cris de Zoraïde, on s'élança -et l'on parvint à remettre le vieillard dans la barque à demi-mort et -privé de sentiment. Pénétrée de douleur, Zoraïde embrassait avec -désespoir le corps de son père; mais grâce à nos soins, au bout de -quelques heures il reprit connaissance. - -Bientôt le vent changea; alors nous fûmes forcés de nous diriger vers la -terre, craignant sans cesse d'y être jetés, et tâchant de nous en -garantir à force de rames. Mais notre bonne étoile nous fit aborder à -une cale voisine d'un petit cap ou promontoire que les Mores appellent -la _Cava rumia_[53], ce qui en leur langue veut dire la _mauvaise femme -chrétienne_, parce que la tradition raconte que Florinde, cette fameuse -fille du comte Julien, qui fut la cause de la perte de l'Espagne, y est -enterrée. Ils regardent comme un mauvais présage d'être obligé de se -réfugier dans cet endroit, et ils ne le font jamais que par nécessité: -mais ce fut pour nous un port assuré contre la tempête qui nous -menaçait. Nous plaçâmes des sentinelles à terre, et, sans abandonner les -rames, nous prîmes un peu de nourriture, priant Dieu de mener à bonne -fin une entreprise si bien commencée. - - [53] Le mot _cava_, signifie mauvaise, et _rumia_ veut dire - chrétienne. - -Pour céder aux supplications de Zoraïde, on se prépara à mettre à terre -son père et les autres Mores prisonniers. En effet, le ciel ayant exaucé -nos prières, et la mer étant devenue plus tranquille, nous déliâmes les -Mores, et contre leur espérance nous les déposâmes sur le rivage. Mais -quand on voulut faire descendre le père de Zoraïde: Chrétiens, nous -dit-il, pourquoi pensez-vous que cette méchante créature souhaite de me -voir en liberté? croyez-vous qu'un sentiment d'amour et de pitié -l'engage à ne pas me rendre le témoin de ses mauvais desseins? -Croyez-vous qu'elle ait changé de religion dans l'espoir que la vôtre -soit meilleure que la sienne? Non, non, c'est parce qu'elle sait que les -femmes sont plus libres chez vous que chez les Mores. Infâme, -ajouta-t-il en se tournant vers elle, pendant que nous le tenions à -bras-le-corps pour prévenir quelque emportement, fille dénaturée, que -cherches-tu? où vas-tu, aveugle? ne vois-tu point que tu te jettes -entre les bras de nos plus dangereux ennemis? Va, misérable! je me -repens de t'avoir donné la vie. Que l'heure en soit maudite à jamais! à -jamais maudits soient les soins que j'ai pris de ton enfance! - -Voyant que ces imprécations ne tarissaient pas, je fis promptement -déposer sur le rivage Agimorato; mais à peine y fut-il qu'il les -recommença avec une fureur croissante, priant Allah de nous engloutir -dans les flots; puis, quand il crut que ses paroles ne pouvaient presque -plus arriver jusqu'à nous, la barque commençant à s'éloigner, il -s'arracha les cheveux et la barbe, et se roula par terre avec de si -grandes marques de désespoir, que nous redoutions quelque funeste -événement. - -Mais bientôt nous l'entendîmes crier de toutes ses forces: Reviens, ma -chère fille, reviens! je te pardonne; laisse à tes ravisseurs ces -richesses, et viens consoler un père qui t'aime et qui va mourir dans ce -désert où tu l'abandonnes. Zoraïde pleurait à chaudes larmes sans -pouvoir articuler une parole; à la fin, faisant un suprême effort: Mon -père, lui dit-elle, je prie Lela Malien, qui m'a faite chrétienne, de -vous donner de la consolation. Allah m'est témoin que je n'ai pu -m'empêcher de faire ce que j'ai fait; les chrétiens ne m'y ont nullement -forcée; mais je n'ai pu résister à Lela Marien. Zoraïde parlait encore, -quand son père disparut à nos yeux. - -Délivrés de cette inquiétude, nous voulûmes profiter d'une brise qui -nous faisait espérer d'atteindre le lendemain les côtes d'Espagne. Par -malheur, notre joie fut de courte durée; peut-être aussi les -malédictions d'Agimorato produisirent-elles leur effet, car vers trois -heures de la nuit, voguant à pleines voiles et les rames au repos, nous -aperçûmes tout à coup, à la clarté de la lune, un vaisseau rond qui -venait par notre travers, et déjà si rapproché que nous eûmes beaucoup -de peine à éviter sa rencontre. Il nous héla, demandant qui nous étions, -d'où nous venions, et où nous allions. A ces questions faites en -français, le renégat ne voulut pas qu'on répondît, assurant, disait-il, -que c'étaient des corsaires français qui pillaient indifféremment amis -et ennemis. Nous pensions déjà en être quittes pour la peur, quand nous -reçûmes deux boulets ramés, dont l'un coupa en deux notre grand mât, qui -tomba dans la mer avec la voile, et dont l'autre donna dans les flancs -de la barque, et la perça de part en part, sans pourtant blesser -personne. En nous sentant couler, nous demandâmes du secours aux gens du -vaisseau, leur criant de venir nous prendre, parce que nous périssions. -Ils diminuèrent de voiles, et, mettant la chaloupe à la mer, ils vinrent -au nombre de douze, mousquet et mèche allumée; lorsqu'ils eurent reconnu -que la barque enfonçait, ils nous prirent avec eux, tout en nous -reprochant de nous être attiré ce traitement par notre incivilité. - -A peine fûmes-nous montés à leur bord, qu'après s'être informés de ce -qu'ils voulaient savoir, ils se mirent à nous traiter en ennemis: nous -dépouillant du peu que nous possédions, car la cassette où étaient les -pierreries, avait été jetée à la mer par le renégat sans que personne -s'en fût aperçu. Ils ôtèrent aussi à Zoraïde les bracelets qu'elle avait -aux pieds et aux mains; et plus d'une fois je craignis qu'ils ne -passassent à des violences plus graves; mais heureusement ces gens-là, -tout grossiers qu'ils sont, n'en veulent qu'au butin, dont ils sont si -avides, qu'ils nous auraient enlevé jusqu'à nos habits d'esclaves s'ils -avaient pu s'en servir. Un moment ils délibérèrent entre eux s'ils ne -nous jetteraient point à la mer, enveloppés dans une voile, parce -qu'ayant dessein, disaient-ils, de trafiquer dans quelques ports de -l'Espagne, sous pavillon anglais, ils craignaient que nous ne -donnassions avis de leurs brigandages. Beaucoup furent de cette opinion; -mais le capitaine, à qui la dépouille de ma chère Zoraïde était tombée -en partage, déclara qu'il était content de sa prise, et qu'il ne -songeait plus qu'à repasser le détroit de Gibraltar, pour regagner, -sans s'arrêter, le port de la Rochelle, d'où il était parti. S'étant mis -d'accord sur ce point, le jour suivant ils nous donnèrent leur chaloupe -avec le peu de vivres qu'il fallait pour le reste de notre voyage, car -nous étions déjà proche des terres d'Espagne, dont la vue nous causa -tant de joie que nous en oubliâmes toutes nos disgrâces. - -Il était midi environ quand nous descendîmes dans la chaloupe, avec deux -barils d'eau et un peu de biscuit. Touché de je ne sais quelle pitié -pour Zoraïde, le capitaine, en nous quittant, lui remit quarante écus -d'or, et de plus défendit à ses compagnons de la dépouiller de ses -habits, qui sont ceux qu'elle porte encore aujourd'hui. Nous prîmes -congé de ces hommes, en les remerciant et en leur témoignant moins de -déplaisir que de reconnaissance; et pendant qu'ils continuaient leur -route, nous voguâmes en hâte vers la terre, que nous avions en vue, et -dont nous approchâmes tellement au coucher du soleil, que nous aurions -pu aborder avant la nuit. Mais comme le temps était couvert, et que nous -ne connaissions point le pays, nous n'osâmes débarquer, malgré l'avis de -plusieurs d'entre nous, qui disaient, non sans raison, qu'il valait -mieux donner contre un rocher, loin de toute habitation, plutôt que de -s'exposer à la rencontre des corsaires de Tétouan, qui toutes les nuits -infestent ces parages. - -De ces avis opposés il s'en forma un troisième, ce fut d'approcher peu à -peu de la côte, et de descendre dès que l'état de la mer le permettrait. -On continua donc à ramer, et vers minuit nous arrivâmes près d'une haute -montagne; tous alors nous descendîmes sur le sable, et aussitôt chacun -de nous embrassa la terre avec des larmes de joie, rendant grâce à Dieu -de la protection qu'il nous avait accordée. On ôta les provisions de la -chaloupe, après l'avoir tirée sur le rivage; puis nous nous dirigeâmes -vers la montagne, ne pouvant croire encore que nous fussions chez des -chrétiens et en lieu de sûreté. Le jour venu, il fallut atteindre le -sommet pour découvrir de là quelque village, ou quelque cabane de -pêcheur; mais ne voyant ni habitation, ni chemin, ni même le moindre -sentier, si loin que nous pussions porter la vue, nous nous mîmes en -chemin, soutenus par l'espoir de rencontrer quelqu'un qui nous apprît où -nous étions. - -Après avoir fait environ un quart de lieue, le son d'une petite -clochette nous fit penser qu'il y avait non loin de là quelque troupeau, -et en même temps nous vîmes assis au pied d'un liége un berger qui, dans -le plus grand calme, taillait un bâton avec son couteau. Nous -l'appelâmes; il se leva, tourna la tête, et, à ce que nous avons su -depuis, ayant aperçu le renégat et Zoraïde vêtus en Mores, il s'enfuit -avec une vitesse incroyable, en criant: Aux armes! aux armes! et croyant -avoir tous les Mores d'Afrique à ses trousses. Cela nous mit un peu en -peine; aussi, prévoyant que tout le canton allait prendre l'alarme, et -ne manquerait pas de venir nous reconnaître, nous fîmes prendre au -renégat, la casaque d'un des nôtres, au lieu de sa veste; puis, nous -recommandant à Dieu, nous suivîmes la trace du berger, toujours dans -l'appréhension de voir d'un moment à l'autre la cavalerie de la côte -fondre sur nous. Au bout de deux heures, la chose arriva comme nous -l'avions pensé. - -A peine étions-nous entrés dans la plaine, à la sortie d'une vaste -lande, que nous aperçûmes une cinquantaine de cavaliers qui venaient au -grand trot à notre rencontre. Nous fîmes halte pour les attendre; mais -quand ils furent arrivés, et qu'au lieu de Mores qu'ils cherchaient, ils -virent une petite troupe de chrétiens misérables et en désordre, ils -s'arrêtèrent tout surpris et nous demandèrent si ce n'était point nous -qui avions causé l'alarme. Je répondis que oui, et je me préparais à en -dire davantage, lorsqu'un de mes compagnons, reconnaissant le cavalier -qui parlait, m'interrompit en s'écriant: Dieu soit loué, qui nous a si -bien adressés! car, si je ne me trompe, nous sommes dans la province de -Velez-Malaga; et vous, seigneur, si ma captivité ne m'a point fait -perdre la mémoire, vous êtes Pedro Bustamente, mon cher oncle. - -[Illustration: Reviens, ma chère fille, reviens, je te pardonne! -(p. 227).] - -A ce nom, le cavalier sauta à bas de son cheval, et courut embrasser le -jeune homme: Oui, c'est moi, mon cher neveu, lui dit-il; oui, c'est bien -toi, mon enfant, que j'ai cru mort et pleuré tant de fois; ta mère et -toute ta famille auront bien de la joie de ton retour: nous avions enfin -appris que tu étais à Alger, et à tes vêtements comme à ceux de tes -compagnons, je comprends que vous vous êtes sauvés par quelque voie -extraordinaire. Cela est vrai, répondit le captif, et Dieu aidant, nous -vous en ferons le récit. - -Dès qu'ils surent que nous étions des chrétiens esclaves, les cavaliers -mirent pied à terre, et chacun offrit sa monture pour nous conduire à -Velez-Malaga, qui était distant d'une lieue et demie. Quelques-uns -d'entre eux se chargèrent d'aller prendre la barque pour la porter à la -ville; les autres nous prirent en croupe de leurs chevaux; et Bustamente -fit monter Zoraïde avec lui sur le sien. En cet équipage nous fûmes -accueillis avec joie par tous les habitants, qui, déjà prévenus, -venaient au-devant de nous. Ils s'étonnaient peu de voir des esclaves et -des Mores esclaves, parce que ceux qui habitent ces côtes sont -accoutumés à semblables rencontres. Quant à Zoraïde, la fatigue du -chemin et la joie de se voir parmi les chrétiens, donnaient des couleurs -si vives et tant d'éclat à sa beauté, que, je puis le dire sans -flatterie, elle excitait l'admiration générale. Tout le peuple nous -accompagna à l'église, pour aller rendre grâces à Dieu. Nous n'y fûmes -pas plus tôt entrés, que Zoraïde s'écria: Voilà des visages qui -ressemblent à celui de Lela Marien. Nous lui dîmes que c'étaient ses -images, et le renégat lui expliqua de son mieux pourquoi elles étaient -là, afin qu'elle leur rendît le même hommage que les chrétiens. - -L'esprit vif de Zoraïde lui fit comprendre aisément les paroles du -renégat, et dans sa dévotion naïve elle montra à sa manière une si -véritable piété que tous ceux qui la regardaient pleuraient de joie. En -sortant de l'église, on nous donna des logements, et mon compagnon, ce -neveu de Bustamente, nous emmena, le renégat, Zoraïde et moi, dans la -maison de son père, qui nous reçut avec la même affection qu'il -témoignait à son propre fils. Après avoir passé environ six jours à -Velez-Malaga, et avoir fait toutes les démarches nécessaires à sa -sûreté, le renégat se rendit à Grenade afin de rentrer, par le moyen de -la Sainte-Inquisition, dans le giron de l'Église, et chacun de nos -compagnons prit le parti qui lui plut. Zoraïde et moi nous restâmes -seuls avec le secours qu'elle tenait de la libéralité du corsaire -français, dont j'employai une partie à acheter cette monture afin de lui -épargner de la fatigue. - -Maintenant, lui servant toujours de protecteur et d'écuyer, nous allons -savoir si mon père est encore vivant, et si l'un de mes frères a -rencontré un meilleur sort que le mien, quoique après tout je n'aie pas -lieu de m'en plaindre, puisqu'il me vaut l'affection de Zoraïde, dont la -beauté et la vertu sont pour moi d'un plus haut prix que tous les -trésors du monde. Mais je voudrais pouvoir la dédommager de tout ce -qu'elle a perdu, et qu'elle n'eût pas lieu de se repentir d'avoir -abandonné tant de richesses, et un père qui l'aimait si tendrement, pour -accompagner un malheureux. Rien de plus admirable que la patience dont -elle a fait preuve dans toutes les fatigues que nous avons souffertes et -de tous les accidents qui nous sont arrivés, si ce n'est le désir ardent -qu'elle a de se voir chrétienne. Aussi, quand je ne serais point son -obligé autant que je le suis, sa seule vertu m'inspirerait toute -l'estime et l'attachement que je lui dois par reconnaissance, et -m'engagerait à la servir et à l'honorer toute ma vie. Mais le bonheur -que j'éprouve d'être à elle est troublé par l'inquiétude de savoir si je -pourrai trouver dans mon pays quelque abri pour la retirer, mon père -étant mort sans doute, et mes frères occupant, je le crains, des emplois -qui les tiennent éloignés du lieu de leur naissance, sans compter que la -fortune ne les aura peut-être pas mieux traités que moi-même. - -Seigneurs, telle est mon histoire. J'aurais désiré vous la raconter -aussi agréablement qu'elle est pleine d'étranges aventures; mais je n'ai -point l'art de faire valoir les choses, et dans un pays où j'ai été -obligé d'apprendre une autre langue, j'ai presque oublié la mienne. -Aussi je crains bien de vous avoir ennuyés par la longueur de ce récit; -cependant il n'a pas dépendu de moi de le faire plus court, et j'en ai -même retranché plusieurs circonstances. - - - - -CHAPITRE XLII - -DE CE QUI ARRIVA DE NOUVEAU DANS L'HOTELLERIE, ET DE PLUSIEURS AUTRES -CHOSES DIGNES D'ÊTRE CONNUES - - -Après ces dernières paroles, le captif se tut. En vérité, seigneur -capitaine, lui dit don Fernand, la manière dont vous avez raconté votre -histoire égale l'intérêt et le charme de l'histoire elle-même; tout y -est curieux, extraordinaire, et plein des plus merveilleux incidents; -dût le jour de demain nous retrouver occupés à vous écouter, nous -serions aises de l'entendre encore une fois. Cardenio et les autres -convives lui firent les mêmes compliments, mêlés d'offres si -obligeantes, que le captif ne pouvait suffire à exprimer sa -reconnaissance, et il remerciait Dieu d'avoir trouvé tant d'amis dans sa -mauvaise fortune. Don Fernand ajouta que s'il voulait l'accompagner, il -prierait le marquis, son frère, d'être parrain de Zoraïde, et que pour -lui, il se chargeait de le mettre en mesure de rentrer dans son pays -avec toute la considération due à son mérite. Le captif les remercia -courtoisement, et se défendit de bonne grâce d'accepter ces offres -généreuses. - -Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un carrosse -s'arrêta devant la porte de l'hôtellerie, escorté de quelques cavaliers -qui demandèrent à loger. On leur répondit qu'il n'y avait pas un pied -carré de libre dans toute la maison. Pardieu, dit un des cavaliers qui -avait déjà pied à terre, il y aura bien toujours place pour monseigneur -l'auditeur. A ce nom, l'hôtesse se troubla: Seigneur, reprit-elle, je -veux dire que nous n'avons point de lits vacants; mais si monseigneur -fait porter le sien, comme je n'en doute pas, nous lui abandonnerons -volontiers notre chambre pour que Sa Grâce s'y établisse. A la bonne -heure, dit l'écuyer. - -En même temps descendait du carrosse un homme de bonne mine, dont le -costume indiquait la dignité. Sa longue robe à manches tailladées -faisait assez connaître qu'il était auditeur, comme l'avait annoncé son -valet. Il tenait par la main une jeune demoiselle d'environ quinze à -seize ans, en habit de voyage, mais si fraîche, si jolie et de si bon -air, que tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie la trouvèrent non moins -belle que Dorothée, Luscinde et Zoraïde. Don Quichotte, qui se trouvait -présent, ne put s'empêcher, en le voyant s'avancer, de lui adresser ces -paroles: Seigneur, lui dit-il, que Votre Grâce entre avec assurance dans -ce château, et y demeure tant qu'il lui plaira. Tout étroit qu'il est et -assez mal pourvu des choses nécessaires, il peut suffire à n'importe -quel homme de guerre ou de lettres, surtout quand il se présente, ainsi -que Votre Grâce, accompagné d'une si charmante personne, devant qui -non-seulement les portes des châteaux doivent s'ouvrir, mais les rochers -se dissoudre, et les montagnes s'abaisser. Que Votre Grâce entre donc -dans ce paradis, elle y trouvera des soleils et des étoiles dignes de -faire compagnie à l'astre éblouissant qu'elle conduit par la main: je -veux dire les armes à leur poste, et la beauté dans toute son -excellence. - -Tout interdit de cette harangue, l'auditeur se mit à considérer notre -héros de la tête aux pieds, non moins étonné de sa figure que de ses -paroles. Pendant que Luscinde et Dorothée entendant l'hôtesse vanter la -beauté de la jeune voyageuse, s'avançaient avec empressement pour la -recevoir, Don Fernand, Cardenio et le curé vinrent se joindre à elles; -et tous accablèrent l'auditeur de tant de civilités, qu'il avait à peine -le temps de se reconnaître; aussi, tout surpris de ce qu'il venait de -voir et d'entendre en si peu de temps, il entra dans l'hôtellerie, -faisant de grandes révérences à droite et à gauche sans savoir que -répondre. Il ne doutait pas qu'il n'eût affaire à des gens de qualité; -mais le visage, le costume et les manières de don Quichotte le -déroutaient. Enfin, après force compliments de part et d'autre, on -arrêta que les dames coucheraient toutes dans la même chambre, et que -les hommes se tiendraient au dehors, comme leurs protecteurs et leurs -gardiens; l'auditeur consentit à tout et s'accommoda du lit de -l'hôtelier joint à celui qu'il faisait porter. - -Quant au captif, dès le premier regard jeté sur l'auditeur, il avait -ressenti de secrets mouvements qui lui disaient que cet inconnu était -son frère; mais dans la joie que lui donnait cette rencontre, ne voulant -pas s'en rapporter à son pressentiment, il demanda à l'un des écuyers le -nom de son maître. L'écuyer répondit qu'il s'appelait Juan Perez de -Viedma; et qu'il le croyait originaire des montagnes de Léon. Cette -réponse acheva de confirmer le captif dans son opinion, il prit à part -don Fernand, Cardenio et le curé, et les assura que le voyageur était -certainement ce frère qui avait voulu se livrer à l'étude; que ses gens -venaient de lui apprendre qu'il était auditeur dans les Indes, en -l'audience du Mexique, et que la jeune demoiselle était sa fille, dont -la mère était morte en la mettant au monde. Là-dessus il leur demanda -conseil sur la manière dont il pourrait se faire reconnaître, et s'il ne -devait pas d'abord s'assurer de l'accueil qui lui était réservé, parce -que, dans le dénûment où il se trouvait, l'auditeur aurait peut-être -quelque honte de l'avouer pour son frère. - -Seigneur, laissez-moi tenter cette épreuve, dit le curé; j'ai bonne -opinion du succès, et à sa physionomie je vois d'avance qu'il n'a pas ce -sot orgueil qui fait mépriser les gens que la fortune persécute. - -Je ne voudrais pourtant pas me présenter brusquement, reprit le captif; -il serait préférable, ce me semble, de le pressentir et de le préparer -adroitement à me revoir. - -Encore une fois, répliqua le curé, si vous voulez vous en rapporter à -moi, je ne doute point que vous n'ayez satisfaction, et vous me ferez -plaisir en me procurant cette occasion de vous rendre service. - -Le souper étant servi, l'auditeur se mit à table; don Fernand, ses -compagnons, le curé et Cardenio vinrent lui tenir compagnie, quoiqu'ils -eussent déjà pris leur repas du soir; les dames, de leur côté, restèrent -avec la jeune fille, qui alla souper dans l'autre chambre, où le captif -entra sous prétexte de servir d'interprète à Zoraïde. - -Le curé, s'adressant à l'auditeur, pendant qu'il mangeait: Seigneur, lui -dit-il, étant jadis esclave à Constantinople, j'ai eu un compagnon de ma -mauvaise fortune du même nom que Votre Grâce; c'était un brave homme, et -un des meilleurs officiers de l'infanterie espagnole; mais le pauvre -diable éprouva autant de traverses qu'il avait de mérite. - -Et comment s'appelait cet officier? demanda l'auditeur. - -Ruiz Perez de Viedma, répondit le curé, et il était des montagnes de -Léon. Un jour, il me raconta une particularité assez étrange de lui et -de ses deux frères: son père, me disait-il, craignant, par suite d'une -humeur trop libérale, de dissiper son bien, le partagea entre ses trois -enfants, en y ajoutant des conseils qui faisaient voir qu'il était homme -de sens. Mon compagnon avait choisi la carrière des armes; il s'y -distingua si bien par sa valeur, qu'en peu de temps on lui donna une -compagnie d'infanterie, et il était en passe de devenir mestre de camp, -quand le sort voulut qu'il perdît cet espoir avec la liberté dans cette -grande journée de Lépante, où tant d'esclaves la recouvrèrent; pour moi, -je fus fait prisonnier à la Goulette, et, après divers événements, nous -nous trouvâmes à Constantinople appartenir à un même maître. De là il -fut conduit à Alger, où il lui arriva des aventures qui semblent tenir -du prodige. Le curé termina par le récit succinct de l'histoire du -captif et de Zoraïde, récit que l'auditeur écoutait avec une attention -extrême, jusqu'au moment où les Français, après s'être emparés de la -barque et avoir dépouillé les malheureux Espagnols, laissèrent Zoraïde -et son compagnon dans le plus grand dénûment. Depuis ce jour, -ajouta-t-il, on n'a pas eu de leurs nouvelles, et j'ignore s'ils sont -arrivés en Espagne, ou si les corsaires les ont emmenés en France. - -Le captif ne perdait pas une des paroles du curé, et observait avec une -égale attention tous les mouvements de l'auditeur. Celui-ci poussa un -grand soupir, et les yeux pleins de larmes: Ah! seigneur, dit-il au -curé, si vous saviez combien votre récit me touche! Ce brave soldat dont -vous parlez est mon frère aîné, qui, plein d'une généreuse résolution, -embrassa la carrière des armes; moi j'ai préféré celle des lettres, où -Dieu, mes travaux et mes veilles m'ont fait parvenir à la dignité -d'auditeur. Quant à notre frère cadet, il habite le Pérou, où il s'est -enrichi. L'argent qu'il nous a envoyé surpasse de beaucoup la somme -qu'il avait reçue en partage, et elle a mis notre père à même de -satisfaire cette libéralité qui lui est naturelle. Cet excellent homme -vit encore, et tous les jours il prie Dieu de ne point le retirer de ce -monde qu'il n'ait eu la consolation d'embrasser l'aîné de ses enfants, -dont il n'a pas reçu la moindre nouvelle depuis son départ. On a -vraiment peine à comprendre qu'un homme tel que mon frère soit resté -aussi longtemps sans informer de sa situation un père qui l'aime et sans -témoigner quelque sollicitude pour sa famille. Si nous eussions été -instruits de sa disgrâce, il n'aurait pas, à coup sûr, eu besoin de -cette canne merveilleuse qui lui rendit la liberté. Mais je crains bien -qu'il ne l'ait reperdue avec ces corsaires. Et qui sait si ces -misérables ne se seront pas défaits de lui pour mieux cacher leurs -brigandages? Hélas! cette pensée va troubler tout l'agrément que je me -promettais de mon voyage, et je ne saurais plus goûter de véritable -joie. Ah! mon pauvre frère, si je pouvais savoir où vous êtes en ce -moment, je n'épargnerais rien pour adoucir votre misère, et je suis -assuré que notre père donnerait tout pour vous délivrer. O Zoraïde! -aussi libérale que belle, qui pourra jamais vous récompenser dignement? -Que j'aurais de plaisir à voir la fin de vos malheurs, et, par un -mariage tant désiré, de contribuer à faire deux heureux! L'auditeur -prononça ces paroles avec une telle expression de douleur et de -tendresse, que tous ceux qui l'entendaient en furent touchés. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Chacun des cavaliers offrit sa monture pour nous conduire à Velez-Malaga -(p. 229).] - -Le curé, voyant que son dessein avait si bien réussi, ne voulut pas -différer plus longtemps: il se leva de table, et allant prendre d'une -main Zoraïde, que suivirent Dorothée, Luscinde et Claire, il saisit en -passant de l'autre main celle du captif: Essuyez vos larmes, seigneur, -dit-il à l'auditeur en revenant vers lui; vous avez devant vous ce cher -frère et cette aimable belle-soeur que vous souhaitez si ardemment de -voir: voilà le capitaine Viedma, et voici la belle More à qui il est -redevable de si grands services; en voyant le misérable état où ces -Français les ont réduits, vous serez heureux de donner un libre cours à -votre générosité. - -Le captif courut aussitôt vers son frère, qui, l'ayant considéré quelque -temps et achevant de le reconnaître, se jeta dans ses bras, et tous deux -étroitement attachés l'un à l'autre, ils versèrent tant de larmes -qu'aucun des assistants ne put retenir les siennes. Il serait impossible -de répéter tout ce que se dirent les deux frères: qu'on se figure ce que -de braves gens qui s'aiment peuvent éprouver dans un pareil moment! Ils -se racontèrent succinctement leurs aventures, et à chaque parole ils se -prodiguaient les plus précieuses marques d'une vive amitié. Tantôt -l'auditeur quittait son frère pour embrasser Zoraïde, à qui il faisait -mille offres obligeantes, tantôt il retournait embrasser son frère; la -fille de l'auditeur et la belle More ne pouvaient non plus se séparer, -et par les témoignages de tendresse qu'ils se donnaient les uns aux -autres, ils firent de nouveau couler les larmes de tous les yeux. - -Quant à don Quichotte, il regardait tout cela sans dire mot, et -l'attribuait en lui-même aux prodiges de la chevalerie errante. Les deux -frères, après s'être embrassés de nouveau, adressèrent quelques excuses -à la compagnie, qui leur exprima combien elle prenait part à leur joie. -Les compliments étant épuisés de part et d'autre, l'auditeur voulut que -le captif l'accompagnât à Séville, pendant qu'on donnerait avis de son -retour à leur père, afin que le vieillard pût s'y rendre pour assister -au baptême et aux noces de Zoraïde, lui-même devant continuer son -voyage, afin de ne pas laisser échapper l'occasion d'un bâtiment prêt à -mettre à la voile pour les Indes. Tout le monde partageait la joie du -captif, et ne cessait point de le lui témoigner; mais comme il était -fort tard, chacun se décida à aller dormir le reste de la nuit. - -Don Quichotte s'offrit à faire la garde du château, afin d'empêcher -qu'un géant ou quelqu'autre brigand de cette espèce, jaloux des trésors -de beautés qu'il renfermait, ne vînt à s'y introduire par surprise. Ceux -qui le connaissaient le remercièrent de son offre et ils apprirent à -l'auditeur la bizarre manie du chevalier de la Triste-Figure, ce qui le -divertit beaucoup. Le seul Sancho se désespérait au milieu de la joie -générale, en voyant qu'on tardait à se mettre au lit; lorsqu'il en eut -enfin reçu la permission de son maître, il alla s'étendre sur le bât de -son âne, qui va lui coûter bien cher, comme nous le verrons tout à -l'heure. Les dames retirées dans leur chambre, et les hommes arrangés de -leur mieux, don Quichotte sortit de l'hôtellerie pour aller se mettre en -sentinelle et faire, comme il l'avait offert, la garde du château. - -Or, au moment où l'aube commençait à poindre, les dames entendirent tout -à coup une voix douce et mélodieuse: d'abord elles écoutèrent avec -grande attention, surtout Dorothée, qui s'était éveillée depuis quelque -temps, tandis que Claire Viedma, la fille de l'auditeur, dormait à ses -côtés. Cette voix n'était accompagnée d'aucun instrument, et tantôt il -leur semblait que c'était dans la cour qu'on chantait, tantôt dans un -autre endroit. Comme elles étaient dans ce doute et toujours fort -attentives, Cardenio s'approcha de la porte de leur chambre: Mesdames, -dit-il à demi-voix, si vous ne dormez point, écoutez un jeune muletier -qui chante à merveille. - -Nous l'écoutions, et avec beaucoup de plaisir, répondit Dorothée; puis -voyant que la voix recommençait, elle prêta de nouveau l'oreille, et -entendit les couplets suivants: - - - - -CHAPITRE XLIII - -OU L'ON RACONTE L'INTÉRESSANTE HISTOIRE DU GARÇON MULETIER, AVEC -D'AUTRES ÉVÉNEMENTS EXTRAORDINAIRES ARRIVÉS DANS L'HOTELLERIE - - - Je suis un nautonnier d'amour, - Voguant sur cette mer si fertile en orages; - Sans connaître de port où se termine un jour - Ma course et mes voyages. - - J'ai pour guide un astre brillant, - Dont je suis en tous lieux l'éclatante lumière; - le soleil n'en voit point de plus étincelant - En toute sa carrière. - - Mais comme j'ignore son cours, - Je navigue au hasard, incertain de ma course, - Attentif seulement à l'observer toujours, - Et sans autre ressource. - - Trop souvent le jaloux destin, - Sous le voile fâcheux de quelque retenue, - Me fait sans guide errer du soir jusqu'au matin - Le cachant à ma vue. - - Bel astre si doux à mes yeux! - Ne cache plus le phare utile à mon voyage: - Si tu cesses de luire, en ces funestes lieux - Je vais faire naufrage. - - -En cet endroit de la chanson, Dorothée voulut faire partager à Claire le -plaisir qu'elle éprouvait: elle la poussa deux ou trois fois, et étant -parvenue à l'éveiller: Pardonnez-moi, ma belle enfant, lui dit-elle, si -j'interromps votre sommeil, mais c'est pour vous faire entendre la plus -agréable voix qui soit au monde. - -Claire ouvrit les yeux à demi, sans comprendre d'abord ce que lui disait -Dorothée; mais après se l'être fait répéter, elle se mit aussi à -écouter. A peine eut-elle entendu la voix, qu'il lui prit un tremblement -dans tous les membres comme si elle avait eu la fièvre. Ah! madame, -dit-elle en se jetant dans les bras de sa compagne, pourquoi m'avez-vous -réveillée? La plus grande faveur que pouvait à cette heure m'accorder la -fortune, c'était de me tenir les oreilles fermées pour ne pas entendre -ce pauvre musicien. - -Ma chère enfant, dit Dorothée, apprenez que celui qui chante n'est qu'un -garçon muletier. - -Ce n'est pas un garçon muletier, reprit Claire, c'est un seigneur de -terre et d'âmes, et si bien seigneur de la mienne, que s'il ne veut pas -de lui-même y renoncer, il la conservera éternellement. - -Dorothée, surprise de ce discours, qu'elle n'attendait pas d'une fille -de cet âge, lui répondit: Expliquez-vous, ma belle, et apprenez-moi quel -est ce musicien qui vous cause tant d'inquiétude. Mais il me semble -qu'il recommence à chanter; il mérite bien qu'on l'écoute, vous -répondrez ensuite à mes questions. - -Oui, dit Claire en se bouchant les oreilles avec ses deux mains pour ne -pas entendre. La voix reprit ainsi: - - - Mon coeur, ne perds point l'espérance, - Persévérons jusques au bout; - L'amour est le maître de tout; - On devient plus heureux lorsque moins on y pense. - - Et le triomphe et la victoire - Suivent un généreux effort; - Il faut toujours tenter le sort, - Mais pour les paresseux il n'est aucune gloire. - - L'amour vend bien cher ses caresses; - Pourrait-on les acheter moins? - Qu'est-ce que du temps et des soins? - Un moment de bonheur vaut toutes les richesses[54]. - - - [54] Ces vers et les précédents sont empruntés à la traduction de - Filleau de Saint-Martin. - -Ici, la voix cessa, et la fille de l'auditeur poussa de nouveaux -soupirs. Dorothée, dont la curiosité s'augmentait, la pria de remplir sa -promesse. Claire, approchant sa bouche de l'oreille de Dorothée pour ne -pas être entendue de Luscinde qui était dans l'autre lit: Celui qui -chante, lui dit-elle, est le fils d'un grand seigneur d'Aragon, qui a sa -maison à Madrid, vis-à-vis celle de mon père. Je ne sais vraiment où ce -jeune gentilhomme a pu me voir, si ce fut à l'église ou ailleurs, car -nos fenêtres étaient toujours soigneusement fermées: quoi qu'il en -soit, il devint amoureux de moi, et il me l'exprimait souvent par une -des fenêtres de sa maison qui ouvrait sur les nôtres, et où je le voyais -verser tant de larmes qu'il me faisait pitié. Je m'accoutumai à sa vue, -et je me mis à l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres -signes, je le voyais toujours joindre ses deux mains pour me faire -comprendre qu'il désirait se marier avec moi. J'aurais été bien aise -qu'il en fût ainsi; mais, hélas! seule et sans mère, je ne savais -comment lui faire connaître mes sentiments. Je le laissai donc -continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est pourtant quand -mon père n'était pas au logis, celle de hausser un moment la jalousie, -afin qu'il pût me voir, ce dont le pauvre garçon avait tant de joie, -qu'on eût dit qu'il en perdait l'esprit. - -Enfin l'époque de notre départ approchait. J'ignore comment il en fut -instruit, car je ne pus trouver moyen de l'en prévenir; j'appris alors -qu'il en était tombé malade de chagrin, et, ce moment venu, il me fut -impossible de lui dire adieu. Mais au bout de deux jours de route, comme -nous entrions dans une hôtellerie qui est à une journée d'ici, voilà que -je l'aperçois sur la porte en habit de muletier, et si bien déguisé, que -je ne l'aurais pas reconnu si je ne l'avais toujours présent à la -pensée. Je fus fort étonnée de cette rencontre; et j'en ressentis bien -de la joie. Quant à lui, il a les yeux sans cesse attachés sur moi, -excepté devant mon père, dont il se cache avec beaucoup de soin. Comme -je sais qui il est, et que c'est par amour pour moi qu'il a fait la -route à pied avec tant de fatigue, j'en ai beaucoup de chagrin, et -partout où il met les pieds, je le suis des yeux. J'ignore quelles sont -ses intentions, ni comment il a pu s'échapper de chez son père, qui -l'aime tendrement, car il n'a que lui pour héritier, et aussi parce -qu'il est fort aimable, comme en jugera sans doute Votre Grâce. On dit -qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il compose tout ce qu'il chante, qu'il -fait très-bien les vers. Aussi, chaque fois que je le vois et -l'entends, je tremble que mon père ne vienne à le reconnaître. De ma vie -je ne lui ai adressé la parole, et pourtant je l'aime à tel point qu'il -me serait désormais impossible de vivre sans lui. Voilà, ma chère dame, -tout ce que je puis vous dire de ce musicien dont les accents vous ont -charmée; vous voyez, d'après cela, que ce n'est pas un garçon muletier, -mais le fils d'un grand seigneur. - -Calmez-vous, ma chère enfant, reprit Dorothée en l'embrassant; tout ira -bien, et j'espère que des sentiments si raisonnables auront une heureuse -fin. - -Hélas! madame, dit Claire, quelle fin dois-je espérer! Son père est un -seigneur si noble et si riche, qu'il m'estimera toujours trop au-dessous -de son fils; et quand à me marier à l'insu du mien, je ne le ferais pas -pour tous les trésors du monde. Je voudrais seulement que ce pauvre -enfant s'en retournât; peut-être alors que ne le voyant plus, et près de -faire moi-même avec mon père un si long voyage, je serai soulagée du mal -dont je souffre, quoique je ne pense pas que cela puisse servir à -grand'chose. Je ne sais, vraiment, quel démon nous a mis ces idées-là -dans la tête, puisque nous sommes tous deux si jeunes, que je le crois à -peine âgé de seize ans, tandis que j'en aurai treize seulement dans -quelques mois, à ce que m'a dit mon père. - -Dorothée ne put s'empêcher de sourire de l'ingénuité de l'aimable -Claire: Mon enfant, lui dit-elle, dormons le reste de la nuit; le jour -viendra, et il faut espérer que Dieu aura soin de toutes choses. - -Elles se rendormirent après cet entretien, et dans l'hôtellerie régna le -plus profond silence: il n'y avait d'éveillée que la fille de l'hôtelier -et Maritorne, qui, toutes deux connaissant la folie de don Quichotte, -résolurent de lui jouer quelque bon tour, pendant que notre chevalier, -armé de pied en cap et monté sur Rossinante, ne songeait qu'à faire une -garde exacte. - -[Illustration: L'auditeur tenait par la main une jeune demoiselle -(p. 231).] - -Or, il faut savoir qu'il n'y avait dans toute la maison d'autre fenêtre -donnant sur les champs, qu'une simple lucarne pratiquée dans la -muraille, et par laquelle on jetait la paille pour les mules et les -chevaux. Ce fut à cette lucarne que vinrent se poster les deux -donzelles, et c'est de là qu'elles aperçurent don Quichotte à cheval, -languissamment appuyé sur sa lance et poussant par intervalles de -profonds et lamentables soupirs, comme s'il eût été prêt de rendre -l'âme. O Dulcinée du Toboso! disait-il d'une voix tendre et amoureuse; -type suprême de la beauté, idéal de l'esprit, sommet de la raison, -archives des grâces, dépôt des vertus, et finalement abrégé de tout ce -qu'il y a dans le monde de bon, d'utile et de délectable, que fait Ta -Seigneurie en ce moment? Ta pensée s'occupe-t-elle par aventure du -chevalier, ton esclave qui, dans le seul dessein de te plaire, s'est -exposé volontairement à tant de périls? Oh! donne-moi de ses nouvelles, -astre aux trois visages, qui, peut-être envieux du sien, te livres au -plaisir de la regarder, soit qu'elle se promène dans quelque galerie -d'un de ses magnifiques palais, soit qu'appuyée sur un balcon doré, elle -rêve aux moyens de faire rentrer le calme dans mon âme agitée; -c'est-à-dire de me rappeler d'une triste mort à une délicieuse vie, et, -sans péril pour sa réputation, de récompenser mon amour et mes services. -Et toi, Soleil, qui sans doute ne te hâtes d'atteler tes coursiers -qu'afin de venir admirer plus tôt celle que j'adore, salue-la, je t'en -prie, de ma part; mais garde-toi de lui donner un baiser, car j'en -serais encore plus jaloux que tu ne le fus de cette nymphe ingrate et -légère qui te fit tant courir dans les plaines de la Thessalie ou sur -les rives du Pénée: je ne me rappelle pas bien où ton amour et ta -jalousie t'entraînèrent en cette circonstance. - -Notre héros en était là de son pathétique monologue, quand il fut -interrompu par la fille de l'hôtelier, qui, faisant signe avec la main, -lui dit, en l'appelant à voix basse: Mon bon seigneur, approchez quelque -peu, je vous prie. A cette voix, l'amoureux chevalier tourna la tête, et -reconnaissant, à la clarté de la lune, qu'on l'appelait par cette -lucarne, qu'il transformait en une fenêtre à treillis d'or, ainsi qu'il -en voyait à tous les châteaux dont il avait l'imagination remplie, il se -mit dans l'esprit, comme la première fois, que la fille du seigneur -châtelain, éprise de son mérite et cédant à la passion, le sollicitait -de nouveau d'apaiser son martyre. Aussi, plein de cette chimère, et pour -ne pas paraître discourtois, il tourna la bride à Rossinante, et -s'approcha: Que je vous plains, madame, lui dit-il en soupirant, que je -vous plains d'avoir pris pour but de vos amoureuses pensées un -malheureux chevalier errant, qui ne s'appartient plus, et que l'amour -tient ailleurs enchaîné. Ne m'en voulez pas, aimable demoiselle; -retirez-vous dans votre appartement, je vous en conjure, et à force de -faveurs ne me rendez point encore plus ingrat. Mais si, à l'exception de -mon coeur, il se trouve en moi quelque chose qui puisse payer l'amour -que vous me témoignez, demandez-le hardiment: je jure par les yeux de la -belle et douce ennemie dont je suis l'esclave, de vous l'accorder sur -l'heure, quand bien même vous exigeriez une tresse des cheveux de -Méduse, qui étaient autant d'effroyables couleuvres, ou les rayons du -Soleil lui-même enfermés dans une fiole. - -Ma maîtresse n'a pas besoin de tout cela, seigneur chevalier, répondit -Maritorne. - -De quoi votre maîtresse a-t-elle besoin, duègne sage et discrète? -demanda don Quichotte. - -Seulement d'une de vos belles mains, répondit Maritorne, afin de calmer -un feu dont l'ardeur l'a conduite à cette lucarne en l'absence d'un père -qui, sur le moindre soupçon, hacherait sa fille si menu que l'oreille -resterait la plus grosse partie de toute sa personne. - -Qu'il s'en garde bien, repartit don Quichotte, s'il ne veut avoir la -plus terrible fin que père ait jamais eue pour avoir porté une main -insolente sur les membres délicats de son amoureuse fille. - -Après un pareil serment, Maritorne ne douta point que don Quichotte ne -donnât sa main. Aussi pour exécuter son projet, elle courut à l'écurie -chercher le licou de l'âne de Sancho, et revint bientôt après juste au -moment où le chevalier venait de se mettre debout sur sa selle, pour -atteindre jusqu'à la fenêtre grillée où il apercevait la passionnée -demoiselle: Voilà, lui dit-il en se haussant, voilà cette main que vous -demandez, madame, ou plutôt ce fléau des méchants qui troublent la terre -par leurs forfaits, cette main que personne n'a jamais touchée, pas même -celle à qui j'appartiens corps et âme; prenez-la cette main, je vous la -donne non pour la couvrir de baisers, mais simplement pour vous faire -admirer l'admirable contexture de ses nerfs, le puissant assemblage de -ses muscles, et la grosseur peu commune de ses veines; jugez, d'après -cela, quelle est la force du bras auquel appartient une telle main. - -Nous le verrons dans un instant, dit Maritorne, qui ayant fait un noeud -coulant à l'un des bouts du licou, le jeta au poignet de don Quichotte, -puis s'empressa d'attacher l'autre bout au verrou de la porte. - -Le chevalier, sentant la rudesse du lien qui lui retenait le bras, ne -savait que penser: Ma belle demoiselle, lui dit-il avec douceur, il me -semble que Votre Grâce m'égratigne la main au lieu de la caresser, -épargnez-la, de grâce; elle n'a aucune part au tourment que vous -endurez; il n'est pas juste que vous vengiez sur une petite partie de -moi-même la grandeur de votre dépit: quand on aime bien, on ne traite -pas les gens avec cette rigueur. - -Il avait beau se plaindre, personne ne l'écoutait, car dès que Maritorne -l'eut lié de telle sorte qu'il ne pouvait plus se détacher, nos deux -donzelles s'étaient retirées en pouffant de rire. Le pauvre chevalier -resta donc debout sur son cheval, le bras engagé dans la lucarne, -fortement retenu par le poignet, et mourant de peur que Rossinante, en -se détournant tant soit peu, ne l'abandonnât à ce supplice d'un nouveau -genre. Dans cette inquiétude il n'osait remuer; et retenant son haleine, -il craignait de faire un mouvement qui impatientât son cheval, car il ne -doutait pas que de lui-même le paisible quadrupède ne fût capable de -rester là un siècle entier. Au bout de quelque temps néanmoins, le -silence de ces dames commença à lui faire penser qu'il était le jouet -d'un enchantement, comme lorsqu'il fut roué de coups dans ce même -château par le More enchanté, et il se reprochait déjà l'imprudence -qu'il avait eue de s'y exposer une seconde fois, après avoir été si -maltraité la première. J'aurais dû me rappeler, se disait-il en -lui-même, que lorsqu'un chevalier tente une aventure sans pouvoir en -venir à bout, c'est une preuve qu'elle est réservée à un autre; et il -est dispensé dans ce cas de l'entreprendre de nouveau. Cependant il -tirait son bras, avec beaucoup de ménagement toutefois, de crainte de -faire bouger Rossinante, mais tous ses efforts ne faisaient que -resserrer le lien, de sorte qu'il se trouvait dans cette cruelle -alternative, ou de se tenir sur la pointe des pieds, ou de s'arracher -le poignet pour parvenir à se remettre en selle. Oh! comme en cet -instant il eût voulu posséder cette tranchante épée d'Amadis, qui -détruisait toutes sortes d'enchantements! que de fois il maudit son -étoile, qui privait la terre du secours de son bras tant qu'il resterait -enchanté! Que de fois il invoqua sa bien-aimée Dulcinée du Toboso! que -de fois il appela son fidèle écuyer Sancho Panza, qui, étendu sur le bât -de son âne, et enseveli dans un profond sommeil, oubliait que lui-même -fût de ce monde! - -Finalement, l'aube du jour le surprit, mais si confondu, si désespéré, -qu'il mugissait comme un taureau, et malgré tout si bien persuadé de son -enchantement, que confirmait encore l'incroyable immobilité de -Rossinante, qu'il ne douta plus que son cheval et lui ne dussent rester -plusieurs siècles sans boire, ni manger, ni dormir, jusqu'à ce que le -charme fût rompu, ou qu'un plus savant enchanteur vînt le délivrer. - - -Il en était là, lorsque quatre cavaliers bien équipés et portant -l'escopette à l'arçon de leurs selles, vinrent frapper à la porte de -l'hôtellerie. Don Quichotte, pour remplir malgré tout le devoir d'une -vigilante sentinelle, leur cria d'une voix haute: Chevaliers ou écuyers, -ou qui que vous soyez, cessez de frapper à la porte de ce château: ne -voyez-vous pas qu'à cette heure ceux qui l'habitent reposent encore? On -n'ouvre les forteresses qu'après le lever du soleil. Retirez-vous, et -attendez qu'il soit jour; nous verrons alors s'il convient ou non de -vous ouvrir. - -Quelle diable de forteresse y a-t-il ici, pour nous obliger à toutes ces -cérémonies? dit l'un des cavaliers; si vous êtes l'hôtelier, faites-nous -ouvrir promptement, car nous sommes pressés, et nous ne voulons que -faire donner l'orge à nos montures, puis continuer notre chemin. - -Est-ce que j'ai la mine d'un hôtelier? repartit don Quichotte. - -Je ne sais de qui vous avez la mine, répondit le cavalier; mais il faut -rêver pour appeler cette hôtellerie un château. - -C'en est un pourtant, et des plus fameux de tout le royaume, répliqua -don Quichotte; il a pour hôtes en ce moment tels personnages qui se sont -vus le sceptre à la main et la couronne sur la tête. - -C'est sans doute une troupe de ces comédiens qu'on voit sur le théâtre, -répondit le cavalier; car il n'y a guère d'apparence qu'il y ait -d'autres gens dans une pareille hôtellerie. - -Vous connaissez peu les choses de la vie, repartit don Quichotte, -puisque vous ignorez encore les miracles qui ont lieu chaque jour dans -la chevalerie errante. - -Ennuyés de ce long dialogue, les cavaliers recommencèrent à frapper de -telle sorte, qu'ils finirent par éveiller tout le monde. Or, il arriva -qu'en ce moment la jument d'un d'entre eux s'en vint flairer Rossinante, -qui, immobile et l'oreille basse, continuait à soutenir le corps allongé -de son maître. Rossinante, qui était de chair, quoiqu'il parût de bois, -voulut à son tour s'approcher de la jument qui lui faisait des avances; -mais à peine eût-il bougé tant soit peu, que, glissant de sa selle, les -deux pieds de don Quichotte perdirent à la fois leur appui, et le pauvre -homme serait tombé lourdement s'il n'avait été fortement attaché par le -bras. Il éprouva une telle angoisse, qu'il crut qu'on lui arrachait le -poignet. Allongé par le poids de son corps, il touchait presque à terre, -ce qui lui fut un surcroît de douleur, car, sentant combien peu il s'en -fallait que ses pieds ne portassent, il s'allongeait de lui-même encore -plus, comme font les malheureux soumis au supplice de l'estrapade, et -augmentait ainsi son tourment. - - - - -CHAPITRE XLIV - -OU SE POURSUIVENT LES ÉVÉNEMENTS INOUIS DE L'HOTELLERIE - - -Aux cris épouvantables que poussait don Quichotte, l'hôtelier -s'empressa d'ouvrir la porte, pendant que de son côté Maritorne, -éveillée par le bruit et en devinant sans peine la cause, se glissait -dans le grenier afin de détacher le licou et de rendre la liberté au -chevalier, qui roula par terre en présence des voyageurs. Ils lui -demandèrent pour quel sujet il criait si fort; mais, sans leur répondre, -notre héros se relève promptement, saute sur Rossinante, embrasse son -écu, met la lance en arrêt, et, prenant du champ, revient au petit galop -en disant: Quiconque prétend que j'ai été justement enchanté ment comme -un imposteur; je lui en donne le démenti! et pourvu que madame la -princesse de Micomicon m'en accorde la permission, je le défie et -l'appelle en combat singulier. - -Ces paroles surprirent grandement les nouveaux venus qui, ayant su -l'humeur bizarre du chevalier, ne s'y arrêtèrent pas davantage et -demandèrent à l'hôtelier s'il n'y avait point chez lui un jeune homme -d'environ quinze ans, vêtu en muletier; en un mot, ils donnèrent le -signalement complet de l'amant de la belle Claire. - -Il y a tant de gens de toute sorte dans ma maison, répondit l'hôtelier, -que je n'ai pas pris garde à celui dont vous parlez. - -Mais un des cavaliers, reconnaissant le cocher qui avait amené -l'auditeur, s'écria que le jeune homme était sans doute là: Qu'un de -nous, ajouta-t-il, se tienne à la porte et fasse sentinelle, pendant que -les autres le chercheront; il serait bon aussi de veiller autour de -l'hôtellerie, de peur que le fugitif ne s'échappe par-dessus les murs. -Ce qui fut fait. - -Le jour étant venu, chacun pensa à se lever, surtout Dorothée et la -jeune Claire, qui n'avaient pu dormir, l'une troublée de savoir son -amant si près d'elle, et l'autre brûlant d'envie de le connaître. Don -Quichotte étouffait de rage, en voyant qu'aucun des voyageurs ne faisait -attention à lui, et s'il n'eût craint de manquer aux lois de la -chevalerie, il les aurait assaillis tous à la fois, pour les contraindre -de répondre à son défi. Mais tenu comme il l'était de n'entreprendre -aucune aventure avant d'avoir rétabli la princesse de Micomicon sur le -trône, il se résigna et regarda faire les voyageurs. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Voilà, dit-il en se haussant, voilà la main que vous demandez, madame -(p. 238).] - -L'un d'eux ayant enfin trouvé le jeune garçon qu'ils cherchaient, -endormi tranquillement auprès d'un muletier, le saisit par le bras et -lui dit en l'éveillant: Par ma foi, seigneur don Luis, je vous trouve -dans un bel équipage, et ce lit répond bien aux délicatesses dans -lesquelles vous avez été élevé! - -Notre amoureux, encore tout assoupi, se frotta les yeux, et ayant -envisagé celui qui le tenait, reconnut un des valets de son père, ce -dont il fut si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir articuler une -parole. - -Seigneur don Luis, continua le valet, vous n'avez qu'un seul parti à -prendre. Retournez chez votre père, si vous ne voulez être bientôt privé -de lui; car il n'y a guère autre chose à attendre de l'état où l'a mis -votre fuite. - -Hé! comment mon père a-t-il su que j'avais pris ce chemin et ce -déguisement? répondit don Luis. - -En voyant son affliction, un étudiant à qui vous aviez confié votre -dessein lui a tout découvert, et il nous a envoyés à votre poursuite, -ces trois cavaliers et moi. Nous serons heureux de pouvoir bientôt vous -remettre entre les bras d'un père qui vous aime tant. - -Oh! il n'en sera que ce que je voudrai, répondit don Luis. - -Le muletier auprès de qui don Luis avait passé la nuit, ayant entendu -cette conversation, en alla donner avis à don Fernand et aux autres, qui -étaient déjà sur pied; il leur dit que le valet appelait le jeune homme -seigneur, et qu'on voulait l'emmener malgré lui. Ces paroles leur -donnèrent à tous l'envie de le connaître et de lui prêter secours au cas -où l'on voudrait lui faire quelque violence; ils coururent donc à -l'écurie, où ils le trouvèrent se débattant contre le valet. Dorothée -qui, en sortant de sa chambre, avait rencontré Cardenio, lui conta en -peu de mots l'histoire de Claire et du musicien inconnu, et Cardenio, de -son côté, lui apprit ce qui se passait entre don Luis et les gens de son -père. Mais il ne le fit pas si secrètement que Claire, qui suivait -Dorothée, ne l'entendît. Elle en fut si émue, qu'elle faillit -s'évanouir. Heureusement Dorothée la soutint et l'emmena dans sa -chambre, après que Cardenio l'eût assurée qu'il allait faire tous ses -efforts pour arranger tout cela. - -Cependant les quatre cavaliers venus à la recherche de don Luis ne le -quittaient pas; ils tâchaient de lui persuader de partir sur-le-champ -pour aller consoler son père; et comme il refusait avec emportement, -ayant, disait-il, à terminer une affaire qui intéressait son honneur, sa -vie, et même son salut, ils le pressaient de façon à ne lui laisser -aucun doute sur la résolution où ils étaient de l'emmener à quelque prix -que ce fût. Tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie étaient accourus au -bruit, Cardenio, don Fernand et ses cavaliers, l'auditeur, le curé, -maître Nicolas et don Quichotte lui-même, auquel il avait semblé -inutile de faire plus longtemps la garde du château. Cardenio, qui -connaissait déjà l'histoire du garçon muletier, demanda à ceux qui -voulaient l'entraîner par force, quel motif ils avaient d'emmener ce -jeune homme, puisqu'il s'y refusait obstinément. - -Notre motif, répondirent-ils, c'est de rendre la vie au père de ce -gentilhomme, que son absence réduit au désespoir. - -Ce sont mes affaires et non les vôtres, répliqua don Luis; je -retournerai s'il me plaît, et pas un de vous ne saurait m'y forcer. - -La raison vous y forcera, répondit un des valets, et si elle ne peut -rien sur vous, nous ferons notre devoir. - -Sachons un peu ce qu'il y a au fond de tout cela, dit l'auditeur. - -Ce valet reconnut l'auditeur. Est-ce que Votre Grâce, Seigneur, lui -dit-il en le saluant, ne se rappelle pas ce jeune gentilhomme? C'est le -fils de votre voisin; il s'est échappé de chez son père sous un costume -qui ne ferait guère soupçonner qui il est. - -Frappé de ces paroles, l'auditeur le considéra quelque temps, et, -s'étant rappelé ses traits, il lui dit en l'embrassant: Hé! quel -enfantillage est-ce là, seigneur don Luis? Quel motif si puissant a pu -vous faire prendre un déguisement si indigne de vous? mais voyant le -jeune garçon les yeux pleins de larmes, il dit aux valets de s'éloigner; -et l'ayant pris à part, il lui demanda ce que cela signifiait. - -Pendant que l'auditeur interrogeait don Luis, on entendit de grands cris -à la porte de l'hôtellerie. Deux hommes qui y avaient passé la nuit, -voyant tous les gens de la maison occupés, voulurent déguerpir sans -payer: mais l'hôtelier, plus attentif à ses affaires qu'à celles -d'autrui, les arrêta au passage, leur réclamant la dépense avec un tel -surcroît d'injures qu'il les excita à lui répondre à coups de poing, et -en effet, ils le gourmaient de telle sorte, qu'il fut contraint -d'appeler au secours. L'hôtesse et sa fille accoururent; mais comme -elles n'y pouvaient rien, la fille de l'hôtesse, qui avait vu en passant -don Quichotte les bras croisés et au repos, revint sur ses pas et lui -dit: Seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donnée, venez, je -vous en supplie, venez secourir mon père, que deux méchants hommes -battent comme plâtre. - -Très-belle demoiselle, répondit don Quichotte avec le plus grand -sang-froid, votre requête ne saurait pour l'heure être accueillie, car -j'ai donné ma parole de n'entreprendre aucune aventure avant d'en avoir -achevé une à laquelle je me suis engagé. Mais voici ce que je peux faire -pour votre service: courez dire au seigneur votre père de soutenir de -son mieux le combat où il est engagé, sans se laisser vaincre; j'irai -pendant ce temps demander à la princesse de Micomicon la liberté de le -secourir; si elle me l'octroie, soyez convaincue que je saurai le tirer -d'affaire. - -Pécheresse que je suis! s'écria Maritorne qui était présente, avant que -Votre Seigneurie ait la permission qu'elle vient de dire, notre maître -sera dans l'autre monde! - -Trouvez bon, madame, que j'aille la réclamer, repartit don Quichotte, et -quand une fois je l'aurai obtenue, peu importe que le seigneur châtelain -soit ou non dans l'autre monde; je saurai l'en arracher en dépit de tous -ceux qui voudraient s'y opposer, ou du moins je tirerai de ceux qui l'y -auront envoyé une vengeance si éclatante que vous aurez lieu d'être -satisfaite. - -Cela dit, il va se jeter à genoux devant Dorothée, la suppliant, avec -les expressions les plus choisies de la chevalerie errante, de lui -permettre de secourir le seigneur du château, qui se trouvait dans un -pressant péril. La princesse y consent; alors notre valeureux chevalier, -mettant l'épée à la main et embrassant son écu, se dirige vers la porte -de l'hôtellerie, où le combat continuait au grand désavantage de -l'hôtelier. Mais tout à coup il s'arrête et demeure immobile, quoique -l'hôtesse et Maritorne le harcelassent en lui demandant ce qui -l'empêchait de secourir leur maître. - -Ce qui m'en empêche, répondit don Quichotte, c'est qu'il ne m'est pas -permis de tirer l'épée contre de pareilles gens; appelez mon écuyer -Sancho Panza, c'est à lui que revient de droit le châtiment de ceux qui -ne sont pas armés chevaliers. - -Voilà ce qui se passait à la porte de l'hôtellerie, où les gourmades -tombaient dru comme grêle sur la tête de l'hôtelier, pendant que -Maritorne, l'hôtesse et sa fille enrageaient de la froideur de don -Quichotte et lui reprochaient sa poltronnerie. Mais quittons-les un -moment, et allons savoir ce que don Luis répondait aux questions de -l'auditeur, au sujet de sa fuite et de son déguisement. - -Le jeune homme pressait les mains du père de la belle Claire et versait -des larmes abondantes. Seigneur, lui disait-il, je ne saurais confesser -autre chose, sinon qu'après avoir vu mademoiselle votre fille, lorsque -vous êtes venu habiter dans notre voisinage, j'en devins éperdument -amoureux; et si vous consentez à ce que j'aie l'honneur d'être votre -fils, dès aujourd'hui même elle sera ma femme: c'est pour elle que j'ai -quitté sous ce déguisement la maison de mon père, et je suis résolu à la -suivre partout. Elle ne sait pas combien je l'aime, à moins pourtant -qu'elle ne l'ait deviné à mes larmes, car je n'ai jamais eu le bonheur -de lui parler. Vous savez qui je suis, quel est le bien de mon père, -vous savez aussi qu'il n'a pas d'autre héritier que moi. D'après cela si -vous me jugez digne de votre alliance, rendez-moi heureux promptement, -je vous en supplie, en m'acceptant pour votre fils, et je vous jure de -vous servir toute ma vie avec tout le respect et toute l'affection -imaginables. Si, par hasard, mon père refusait d'y consentir, j'espère -que le temps et l'excellence de mon choix le feront changer d'idée. - -L'amoureux jeune homme se tut; l'auditeur demeura non moins surpris -d'une confidence si imprévue, qu'indécis sur le parti qu'il devait -prendre. Il engagea d'abord don Luis à se calmer, et lui dit que pourvu -qu'il obtînt des gens de son père de ne pas le forcer à les suivre, il -allait aviser au moyen de faire ce qui conviendrait le mieux. - -L'hôtelier avait fait la paix avec ses deux hôtes, que les conseils de -don Quichotte, encore plus que ses menaces, avaient décidés à payer leur -dépense, et les valets de don Luis attendaient le résultat de -l'entretien de leur jeune maître avec l'auditeur, quand le diable, qui -ne dort jamais, amena dans l'hôtellerie le barbier à qui don Quichotte -avait enlevé l'armet de Mambrin, et Sancho Panza le harnais de son âne. -En conduisant sa bête à l'écurie, cet homme reconnut Sancho qui -accommodait son grison: Ah! larron, lui dit-il en le prenant au collet, -je te tiens à la fin; tu vas me rendre mon bassin, mon bât et tout -l'équipage que tu m'as volé. Se voyant attaqué à l'improviste, et -s'entendant dire des injures, Sancho saisit d'une main l'objet de la -dispute, et de l'autre appliqua un si grand coup de poing à son -agresseur, qu'il lui mit la mâchoire en sang; néanmoins le barbier ne -lâchait point prise, et il se mit à pousser de tels cris, que tout le -monde accourut. Justice! au nom du roi! justice! criait-il; ce -détrousseur de passants veut m'assassiner parce que je reprends mon -bien. - -Tu en as menti par la gorge! répliquait Sancho; je ne suis point un -détrousseur de passants, et c'est de bonne guerre que mon maître a -conquis ces dépouilles. - -Témoin de la valeur de son écuyer, don Quichotte jouissait de voir avec -quelle vigueur Sancho savait attaquer et se défendre; aussi dès ce -moment il le tint pour homme de coeur, et il résolut de l'armer -chevalier à la première occasion qui viendrait à se présenter, ne -doutant point que l'ordre n'en retirât un très-grand lustre. Pendant ce -temps, le pauvre barbier continuait à s'escrimer de son mieux. De même -que ma vie est à Dieu, disait-il, ce bât est à moi, et je le reconnais -comme si je l'avais mis au monde! d'ailleurs mon âne est là qui pourra -me démentir: qu'on le lui essaye, et si ce bât ne lui va pas comme un -gant, je consens à passer pour un infâme. Mais ce n'est pas tout, le -même jour qu'ils me l'ont pris, ils m'ont aussi enlevé un plat à barbe -de cuivre tout battant neuf, qui m'avait coûté un bel et bon écu. - -En entendant ces paroles, don Quichotte ne put s'empêcher d'intervenir; -il sépara les combattants, déposa le bât par terre, afin qu'il fût vu de -tout le monde, et dit: Seigneurs, Vos Grâces vont reconnaître -manifestement l'erreur de ce bon écuyer, qui appelle un plat à barbe ce -qui est, fut et ne cessera jamais d'être l'armet de Mambrin; or, cet -armet, je le lui ai enlevé en combat singulier, j'en suis donc maître de -la façon la plus légitime. Quant au bât, je ne m'en mêle point: tout ce -que je puis dire à ce sujet, c'est qu'après le combat mon écuyer me -demanda la permission de prendre le harnais du cheval de ce poltron, -pour remplacer le sien. Expliquer comment ce harnais s'est métamorphosé -en bât, je ne saurais en donner d'autre raison, sinon que ces sortes de -transformations se voient chaque jour dans la chevalerie errante; et -pour preuve de ce que j'avance, ajouta-t-il, cours, Sancho, mon enfant, -va chercher l'armet que ce brave homme appelle un bassin de barbier. - -Si nous n'avons pas d'autre preuve, répliqua Sancho, nous voilà dans de -beaux draps: aussi plat à barbe est l'armet de Mambrin, que la selle de -cet homme est bât. - -Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte; peut-être que ce qui -arrive dans ce château ne se fera pas toujours par voie d'enchantement. - -Sancho alla chercher le bassin et l'apporta. Voyez maintenant, -seigneurs, dit don Quichotte en le présentant à l'assemblée, voyez s'il -est possible de soutenir que ce ne soit pas là un armet? Je jure, par -l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que -je l'ai pris, sans y avoir rien ajouté, rien retranché. - -[Illustration: Il ne m'est pas permis de tirer l'épée contre de -pareilles gens, appelez mon écuyer Sancho (p. 243).] - -Il n'y a pas le moindre doute, ajouta Sancho, et depuis que mon maître -l'a conquis, il n'a livré qu'une seule bataille, celle où il délivra ces -misérables forçats; et bien lui en prit, car ce plat à barbe ou armet, -comme on voudra l'appeler, lui a garanti la tête de nombreux coups de -pierre en cette diabolique rencontre. - -Eh bien! messeigneurs, dit le barbier, que vous semble de gens qui -affirment que ceci n'est point un plat à barbe, mais un armet? - - - - -CHAPITRE XLV - -OU L'ON ACHÈVE DE VÉRIFIER LES DOUTES SUR L'ARMET DE MAMBRIN ET SUR LE -BAT DE L'ANE, AVEC D'AUTRES AVENTURES AUSSI VÉRITABLES - - -A qui osera soutenir le contraire, repartit don Quichotte, je dirai -qu'il ment, s'il est chevalier, et s'il n'est qu'écuyer, qu'il a menti -et rementi mille fois. - -Pour divertir la compagnie, maître Nicolas voulut appuyer la folie de -don Quichotte, et s'adressant à son confrère: Seigneur barbier, lui -dit-il, sachez que nous sommes, vous et moi, du même métier: il y a plus -de vingt ans que j'ai mes lettres de maîtrise, et je connais fort bien -tous les instruments de barberie, depuis le plus grand jusqu'au plus -petit. Sachez de plus qu'ayant été soldat dans ma jeunesse je connais -parfaitement ce que c'est qu'un armet, un morion, une salade, en un mot -toutes les choses de la guerre. Ainsi donc, sauf meilleur avis, je dis -que cette pièce qui est entre les mains du seigneur chevalier est si -éloignée d'être un plat à barbe, qu'il n'existe pas une plus grande -différence entre le blanc et le noir; je dis et redis que c'est un -armet; seulement il n'est pas entier. - -Assurément, répliqua don Quichotte, car il en manque la moitié, à savoir -la mentonnière. - -Tout le monde est d'accord là-dessus! ajouta le curé, qui avait saisi -l'intention de maître Nicolas. - -Cardenio, don Fernand et ses amis affirmèrent la même chose. L'auditeur -aurait volontiers dit comme eux, si l'affaire de don Luis ne lui eût -donné à réfléchir; mais il la trouvait assez grave pour ne pas se mêler -à toutes ces plaisanteries. - -Dieu me soit en aide! s'écriait le malheureux barbier; comment tant -d'honnêtes gentilshommes peuvent-ils prendre un plat à barbe pour un -armet? En vérité, il y a là de quoi confondre toute une université; si -ce plat à barbe est un armet, alors ce bât doit être aussi une selle de -cheval, comme le prétend ce seigneur. - -Quant à cet objet, il me semble bât, reprit notre chevalier; mais je -vous ai déjà dit que je ne me mêle point de cela. - -Selle ou bât, dit le curé, c'est à vous, seigneur don Quichotte, qu'il -appartient de résoudre cette question, car, en matière de chevalerie, -tout le monde ici vous cède la palme, et nous nous en rapportons à votre -jugement. - -Vos Grâces me font trop d'honneur, répliqua notre héros; mais il m'est -arrivé des aventures si étranges, les deux fois que je suis venu loger -dans ce château, que je n'ose plus me prononcer sur ce qu'il renferme: -car tout s'y fait, je pense, par voie d'enchantement. La première fois, -je fus très-tourmenté par le More enchanté qui est ici, et Sancho n'eut -guère à se louer des gens de sa suite. Hier au soir, la date est toute -fraîche, je me suis trouvé suspendu par le bras, et je suis resté en cet -état pendant près de deux heures, sans pouvoir m'expliquer d'où me -venait cette disgrâce. Après cela, donner mon avis sur des choses si -confuses, serait témérité de ma part. J'ai dit mon sentiment pour ce qui -est de l'armet; mais décider si c'est là un bât d'âne ou une selle de -cheval, cela vous regarde, seigneurs. Peut-être que, n'étant pas armés -chevaliers, les enchantements n'auront point de prise sur vous; -peut-être aussi jugerez-vous plus sainement de ce qui se passe ici, les -objets vous paraissant autres qu'ils ne me paraissent à moi-même. - -Le seigneur don Quichotte a raison, reprit don Fernand; c'est à nous de -régler ce différend; et pour y procéder avec ordre et dans les formes, -je vais prendre l'opinion de chacun en particulier: la majorité -décidera. - -Pour qui connaissait l'humeur du chevalier, tout cela était fort -divertissant; mais pour ceux qui n'étaient pas dans le secret, c'était -de la dernière extravagance, notamment pour les gens de don Luis, don -Luis lui-même, et trois nouveaux venus qu'à leur mine on prit pour des -archers, ce qu'ils étaient en effet. Le barbier enrageait de voir son -plat à barbe devenir un armet, et il ne doutait pas que le bât de son -âne ne se transformât en selle de cheval. Tous riaient en voyant don -Fernand consulter sérieusement l'assemblée, et dans les mêmes formes que -s'il se fût agi d'une affaire de grande importance. Enfin, après avoir -recueilli les voix, don Fernand dit au barbier: Bon homme, je suis las -de répéter tant de fois la même question, et d'entendre toujours -répondre qu'il est inutile de s'enquérir si c'est là un bât d'âne, quand -il est de la dernière évidence que c'est une selle de cheval et même -d'un cheval de race: prenez donc patience, car en dépit de votre âne et -de vous, c'est une selle et non un bât. Vous avez mal plaidé, et encore -moins fourni de preuves. - -Que je perde ma place en paradis, s'écria le pauvre barbier, si vous ne -rêvez, tous tant que vous êtes; et puisse mon âme paraître devant Dieu, -comme cela me paraît un bât! mais les lois vont... Je n'en dis pas -davantage; et certes je ne suis pas ivre, car je n'ai encore bu ni mangé -d'aujourd'hui. - -On ne s'amusait pas moins des naïvetés du barbier que des extravagances -de don Quichotte, qui conclut en disant: Ce qu'il y a de mieux à faire, -c'est que chacun ici reprenne son bien. Et comme on dit: ce que Dieu t'a -donné, que saint Pierre le bénisse. - -Mais si la chose en fût restée là, le diable n'y aurait pas trouvé son -compte; un des valets de don Luis voulut aussi donner son avis. Si ce -n'est pas une plaisanterie, dit-il, comment tant de gens d'esprit -peuvent-ils prendre ainsi martre pour renard? Assurément ce n'est pas -sans intention que l'on conteste une chose si évidente; quant à moi, je -défie qui que ce soit de m'empêcher de croire que cela est un plat à -barbe, et ceci un bât d'âne. - -Ne jurez pas, dit le curé; ce pourrait être celui d'une ânesse. - -Comme vous voudrez, repartit le valet; mais enfin, c'est toujours un -bât. - -Un des archers qui venaient d'entrer voulut aussi se mêler de la -contestation. Parbleu! dit-il, voilà qui est plaisant! ceci est un bât -comme mon père est un homme, et quiconque soutient le contraire doit -être aviné comme un grain de raisin. - -Tu en as menti, maraud! répliqua don Quichotte; et levant sa lance, -qu'il ne quittait jamais, il lui en déchargea un tel coup sur la tête, -que si l'archer ne se fût un peu écarté, il l'étendait tout de son long. -La lance se brisa, et les autres archers, voyant maltraiter leur -compagnon, commencèrent à faire grand bruit, demandant main-forte pour -la Sainte-Hermandad. Là-dessus l'hôtelier, qui était de cette noble -confrérie, courut chercher sa verge et son épée, et revint se ranger du -côté des archers; les gens de don Luis entourèrent leur jeune maître -pour qu'il ne pût s'échapper à la faveur du tumulte; le pauvre barbier, -qu'on avait si fort mystifié, voyant toute l'hôtellerie en confusion, -voulut en profiter pour reprendre son bât, et Sancho en fit autant. - -Don Quichotte mit l'épée à la main, et attaqua vigoureusement les -archers; don Luis, voyant la bataille engagée, se démenait au milieu de -ses gens, leur criant de le laisser aller, et de courir au secours de -don Quichotte, de don Fernand et de Cardenio, qui s'étaient mis de la -partie; le curé haranguait de toute la force de ses poumons; l'hôtesse -jetait les hauts cris, sa fille était toute en larmes, Maritorne hors -d'elle-même; Dorothée et Luscinde épouvantées, la jeune Claire évanouie; -le barbier gourmait Sancho, et Sancho rouait de coups le barbier; d'un -autre côté, don Luis, qui ne songeait qu'à s'échapper, se sentant saisi -par un des valets de son père, lui appliqua un si vigoureux coup de -bâton, qu'il lui fit lâcher prise; don Fernand tenait sous lui un archer -et le foulait aux pieds, Cardenio frappait à tort et à travers, pendant -que l'hôtelier ne cessait d'invoquer la Sainte-Hermandad: si bien que -dans toute la maison ce n'était que cris, sanglots, hurlements, coups de -poings, coups de pied, coups de bâton, coups d'épée et effusion de sang. - -Tout à coup, au milieu de ce chaos, l'idée la plus bizarre vient -traverser l'imagination de don Quichotte; il se croit transporté dans le -camp d'Agramant, et, s'imaginant être au plus fort de la mêlée, il crie -d'une voix à ébranler les murs: Que tout le monde s'arrête! qu'on -remette l'épée au fourreau! et que chacun m'écoute s'il veut conserver -la vie! Tous s'arrêtèrent à la voix de notre héros, qui continua en ces -termes: Ne vous ai-je pas déjà dit, seigneurs, que ce château est -enchanté, et qu'une légion de diables y fait sa demeure? voyez plutôt de -vos propres yeux si la discorde du camp d'Agramant ne s'est pas glissée -parmi nous: voyez, vous dis-je; ici l'on combat pour l'épée, là pour le -cheval, d'un autre côté pour l'aigle blanc, ailleurs pour un armet; -enfin nous en sommes tous venus aux mains sans nous entendre, et sans -distinguer amis ni ennemis. De grâce, seigneur auditeur, et vous, -seigneur licencié, soyez, l'un le roi Agramant, l'autre le roi Sobrin, -et tâchez de nous mettre d'accord; car, par le Dieu tout-puissant, il -est vraiment honteux que tant de gens de qualité s'entre-tuent pour de -si misérables motifs. - -Les archers, qui ne comprenaient rien aux rêveries de don Quichotte et -que Cardenio, don Fernand et ses compagnons avaient rudement étrillés, -ne voulaient point cesser le combat; le pauvre barbier, au contraire, ne -demandait pas mieux, car son bât était rompu, et à peine lui restait-il -un poil de la barbe; quant à Sancho, il s'était arrêté à la voix de son -maître, et reprenait haleine en s'essuyant le visage; seul, l'hôtelier -ne pouvait se contenir et s'obstinait à vouloir châtier ce fou, qui -mettait sans cesse le trouble dans sa maison. A la fin pourtant les -querelles s'apaisèrent, ou du moins il y eut suspension d'armes: le bât -demeura selle, le plat à barbe armet, et l'hôtellerie resta château dans -l'imagination de don Quichotte. - -Les soins de l'auditeur et du curé ayant rétabli la paix, et tous étant -redevenus amis, ou à peu près, les gens de don Luis le pressèrent de -partir sans délai pour aller retrouver son père; et pendant qu'il -discutait avec eux, l'auditeur, prenant à part don Fernand, Cardenio et -le curé, leur apprit ce que lui avait révélé ce jeune homme, demandant -leur avis sur le parti qu'il fallait prendre. Il fut décidé d'un commun -accord que don Fernand se ferait connaître aux gens de don Luis, leur -déclarant qu'il voulait l'emmener en Andalousie, où le marquis son frère -l'accueillerait de la manière la plus distinguée, puisque ce jeune homme -refusait absolument de retourner à Madrid. Cédant à la volonté de leur -jeune maître, les valets convinrent que trois d'entre eux iraient donner -avis au père de ce qui se passait, et que le dernier resterait auprès -du fils en attendant des nouvelles. - -C'est ainsi que, par l'autorité du roi d'Agramant et par la prudence du -roi Sobrin, fut apaisée cette effroyable tempête, et que fut étouffé cet -immense foyer de divisions et de querelles. Mais quand le démon, ennemi -de la concorde et de la paix, se vit arracher le fruit qu'il espérait de -si grands germes de discorde, il résolut de susciter de nouveaux -troubles. - -Or, voici ce qui arriva: les archers, voyant que leurs adversaires -étaient des gens de qualité, avec qui il n'y avait à gagner que des -coups, se retirèrent doucement de la mêlée. Mais l'un d'entre eux, celui -qui avait été si malmené par don Fernand, s'étant ressouvenu que parmi -divers mandats dont il était porteur, il y en avait un contre un certain -don Quichotte, que la Sainte-Hermandad ordonnait d'arrêter pour avoir -mis en liberté des forçats qu'on menait aux galères, voulut s'assurer si -par hasard le signalement de ce don Quichotte s'appliquait à l'homme -qu'il avait devant les yeux: il tira donc un parchemin de sa poche, et -le lisant assez mal, car il était fort peu lettré, il se mit à comparer -chaque phrase du signalement avec le visage de notre chevalier. -Reconnaissant enfin que c'était bien là le personnage en question, il -prend son parchemin de la main gauche, saisit au collet notre héros de -la main droite, et cela avec une telle force, qu'il lui coupait la -respiration: Main-forte, seigneurs, s'écriait-il, main-forte à la -Sainte-Hermandad! et afin que personne n'en doute, voilà le mandat qui -m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de grands chemins. Le curé prit le -mandat, et vit que l'archer disait vrai; mais lorsque don Quichotte -s'entendit traiter de détrousseur de grands chemins, il entra dans une -si effroyable colère, que les os de son corps en craquaient; et, -saisissant à son tour l'archer à la gorge, il l'aurait étranglé plutôt -que de lâcher prise, si on n'était venu au secours. L'hôtelier accourut, -obligé qu'il y était par le devoir de sa charge. En voyant de nouveau -son mari fourré dans cette mêlée, l'hôtesse se mit à crier de plus -belle, pendant que sa fille et Maritorne, renchérissant sur le tout, -imploraient en hurlant le secours du ciel et de ceux qui se trouvaient -là. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Néanmoins le barbier ne lâchait pas prise, et il se mit à pousser de -tels cris... (p. 244).] - -Vive Dieu! s'écria Sancho; mon maître a bien raison de dire que ce -château est enchanté; tous les diables de l'enfer y sont déchaînés, et -il n'y a pas moyen d'y vivre une heure en repos. - -On sépara l'archer et don Quichotte, au grand soulagement de tous les -deux, car ils s'étranglaient réciproquement. Cependant les archers -continuaient à réclamer leur prisonnier, priant qu'on les aidât à le -lier et qu'on le remît entre leurs mains, et disant qu'il y allait du -service du roi et de la Sainte-Hermandad, au nom de laquelle ils -demandaient secours et protection, afin de s'assurer de cet insigne -brigand, de ce détrousseur de passants. - -A tout cela don Quichotte souriait dédaigneusement, et avec un calme -admirable, il se contenta de leur répondre: Approchez ici, hommes mal -nés, canaille mal apprise! Quoi! rendre la liberté à des hommes -enchaînés, secourir des malheureux, prendre la défense des opprimés, -vous appelez cela détrousser les passants! Ah! race infâme, race -indigne, par la bassesse de votre intelligence, que le ciel vous révèle -jamais la moindre parcelle de cette vertu que renferme en soi la -chevalerie errante, ni qu'il vous tire de l'erreur où vous croupissez, -en refusant d'honorer la présence, que dis-je? l'ombre du moindre -chevalier errant! Venez ici, archers, ou plutôt voleurs de grands -chemins avec licence de la Sainte-Hermandad; dites-moi un peu quel est -l'étourdi qui a osé signer un mandat contre un chevalier tel que moi? -quel est l'ignorant qui en est à savoir que les chevaliers errants ne -sont pas gibier de justice, qu'ils ne reconnaissent au monde ni -tribunaux, ni juges, qu'ils n'ont d'autres lois que leur épée, et que -leur seule volonté remplace pour eux édits, arrêts et ordonnances? Quel -est le sot, continua-t-il, qui ne sait pas encore qu'aucunes lettres de -noblesse ne confèrent autant de priviléges et d'immunités qu'en acquiert -un chevalier errant, dès le jour où il se voue à ce pénible et honorable -exercice? quel chevalier errant a jamais payé taille, impôts, gabelle? -quel tailleur leur a jamais demandé la façon d'un habit? quel châtelain -leur a jamais refusé l'entrée de son château? quel roi ne les a fait -asseoir à sa table? quelle dame n'a été charmée de leur mérite, et ne -s'est mise à leur entière discrétion? Enfin quel chevalier errant -vit-on, voit-on ou verra-t-on jamais dans le monde, qui n'ait assez de -force et de courage pour donner à lui seul quatre cents coups de bâton à -quatre cents marauds d'archers qui oseraient lui tenir tête? - - - - -CHAPITRE XLVI - -DE LA GRANDE COLÈRE DE DON QUICHOTTE, ET D'AUTRES CHOSES ADMIRABLES - - -Pendant cette harangue, le curé cherchait à faire entendre aux archers -comme quoi notre chevalier ne jouissait pas de son bon sens, ainsi -qu'ils pouvaient en juger eux-mêmes par ses actions et ses paroles, -ajoutant qu'il était inutile d'aller plus avant, car ils ne l'auraient -pas plus tôt pris et emmené, qu'on le relâcherait comme fou. - -Le porteur du mandat répondait qu'il n'était pas juge de la folie du -personnage; qu'il devait d'abord exécuter son ordre, qu'ensuite on -pourrait relâcher le prisonnier sans qu'il s'en mît en peine. - -Vous ne l'emmènerez pourtant pas de cette fois, dit le curé; car je vois -bien qu'il n'est pas d'humeur à y consentir. Enfin le curé parla si -bien, et don Quichotte fit tant d'extravagances, que les archers eussent -été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu qu'il avait perdu -l'esprit. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se portèrent même -médiateurs entre le barbier et Sancho, qui se regardaient toujours de -travers et mouraient d'envie de recommencer. Comme membres de la -justice, ils arrangèrent l'affaire à la satisfaction des deux parties; -quant à l'armet de Mambrin, le curé donna huit réaux au barbier sans que -don Quichotte s'en aperçût, et sur la promesse qu'il ne serait exercé -aucune poursuite. - -Ces deux importantes querelles apaisées, il ne restait plus qu'à forcer -les gens de don Luis à s'en retourner, à l'exception d'un seul qui -suivrait le jeune garçon là où don Fernand avait dessein de l'emmener. -Après avoir commencé à se déclarer en faveur des amants et des braves, -la fortune voulut achever son ouvrage: les valets de don Luis firent -tout ce qu'il exigea, et la belle Claire eut tant de joie de voir rester -son amant, qu'elle en parut mille fois plus belle. Quant à Zoraïde, qui -ne comprenait pas bien ce qu'elle voyait, elle s'attristait ou se -réjouissait selon qu'elle voyait les autres être gais ou tristes, -réglant ses sentiments sur ceux de son Espagnol, qu'elle ne quittait pas -des yeux un seul instant. L'hôtelier, qui s'était aperçu du présent que -le curé avait fait au barbier, voulut se faire apaiser de la même -manière, et se mit aussi à réclamer l'écot de don Quichotte, plus le -prix de ses outres et de son vin, jurant qu'il ne laisserait sortir ni -Rossinante, ni Sancho, ni l'âne, avant d'être payé jusqu'au dernier -maravédis. Le curé régla le compte, et don Fernand en paya le montant, -quoique l'auditeur eût offert sa bourse. Ainsi, pour la seconde fois, la -paix fut conclue, et, selon l'expression de notre chevalier, au lieu de -la discorde du camp d'Agramant, on vit régner le calme et la douceur de -l'empire d'Auguste. Tout le monde convint que cet heureux résultat était -dû à l'éloquence du curé et à la libéralité de don Fernand. - -Se voyant débarrassé de toutes ces querelles, tant des siennes que de -celles de son écuyer, don Quichotte crut qu'il était temps de continuer -son voyage, et de songer à poursuivre la grande aventure qu'il s'était -chargé de mener à fin. Dans cette intention, il alla se jeter aux genoux -de Dorothée, qui d'abord ne voulut point l'écouter; aussi, pour lui -obéir, il se releva et dit: C'est un adage bien connu, très-haute et -très-illustre princesse, que la diligence est mère du succès, et -l'expérience a prouvé maintes fois que l'activité du plaideur vient à -bout d'un procès douteux; mais cette vérité n'éclate nulle part mieux -qu'à la guerre, où la vigilance et la célérité à prévenir les desseins -de l'ennemi nous en font souvent triompher avant qu'il se soit mis sur -la défensive. Je vous dis ceci, très-excellente dame, parce qu'il me -semble que notre séjour dans ce château est non-seulement désormais -inutile, mais qu'il pourrait même nous devenir funeste. Qui sait si -Pandafilando n'aura point appris par des avis secrets que je suis sur le -point de l'aller détruire, et si, se prévalant du temps que nous -perdons, il ne sera point fortifié dans quelque château, contre lequel -toute ma force et toute mon adresse seront impuissantes? Prévenons donc -ses desseins par notre diligence, et partons à l'instant même, car -l'accomplissement des souhaits de Votre Grâce n'est éloigné que de la -distance qui me sépare encore de son ennemi. - -Après ces paroles, don Quichotte se tut, et attendit gravement la -réponse de la princesse, qui, avec une contenance étudiée et un langage -accommodé à l'humeur de notre héros, lui répondit en ces termes: - -Seigneur, je vous sais gré du désir ardent que vous faites paraître de -soulager mes peines; c'est agir en véritable chevalier; plaise au ciel -que vos voeux et les miens s'accomplissent, afin que je puisse être à -même de vous prouver que toutes les femmes ne sont pas ingrates. Partons -sur-le-champ si tel est votre désir, je n'ai de volonté que la vôtre; -disposez de moi: celle qui a mis entre vos mains ses intérêts et la -défense de sa personne a hautement manifesté l'opinion qu'elle a de -votre prudence, et témoigné qu'elle s'abandonne aveuglément à votre -conduite. - -A la garde de Dieu! reprit don Quichotte; puisqu'une si grande princesse -daigne s'abaisser devant moi, je ne veux point perdre l'occasion de la -relever et de la rétablir sur son trône; partons sur-le-champ. Sancho, -selle Rossinante, prépare ta monture et le palefroi de la reine; prenons -congé du châtelain et de tous ces chevaliers, et quittons ces lieux au -plus vite. - -Seigneur, seigneur, répondit Sancho en branlant la tête, va le hameau -plus mal que n'imagine le bedeau, soit dit sans offenser personne. - -Traître, repartit don Quichotte, quel mal peut-il y avoir en aucun -hameau, ni en aucune ville du monde, qui soit à mon désavantage? - -Si Votre Grâce se met en colère, reprit Sancho, je me tairai; alors vous -ne saurez point ce que je me crois obligé de vous révéler et ce que tout -bon serviteur doit dire à son maître. - -Dis ce que tu voudras, répliqua don Quichotte, pourvu que tes paroles -n'aient pas pour but de m'intimider: si la peur te possède, songe à t'en -guérir; quant à moi, je ne veux la connaître que sur le visage de mes -ennemis. - -Il ne s'agit point de cela, ni de rien qui en approche, répondit Sancho; -mais il est une chose que je ne saurais cacher plus longtemps à Votre -Grâce, c'est que cette grande dame qui se prétend reine du royaume de -Micomicon ne l'est pas plus que ma défunte mère; si elle l'était, elle -n'irait pas, dès qu'elle se croit seule, et à chaque coin de mur, se -becqueter avec quelqu'un de la compagnie. - -Ces paroles firent rougir Dorothée, parce qu'à dire vrai don Fernand -l'embrassait souvent à la dérobée; et Sancho, qui s'en était aperçu, -trouvait que ce procédé sentait plutôt la courtisane que la princesse: -de sorte que la jeune fille, un peu confuse, ne sut que répondre. Ce qui -m'oblige à vous dire cela, mon cher maître, c'est que, si après avoir -vous et moi bien chevauché, passé de mauvaises nuits et de pires -journées, il faut qu'un fanfaron de taverne vienne jouir du fruit de nos -travaux, je n'ai pas besoin de me presser de seller Rossinante et le -palefroi de la reine, ni vous de battre les buissons pour qu'un autre en -prenne les oiseaux. En pareil cas, mieux vaut rester tranquille, et que -chaque femelle file sa quenouille. - -Qui m'aidera à peindre l'effroyable colère de don Quichotte, quand il -entendit les inconvenantes paroles de son écuyer? Elle fut telle que, -les yeux hors de la tête, et bégayant de rage, il s'écria: Scélérat, -téméraire et impudent blasphémateur! comment as-tu l'effronterie de -parler ainsi en ma présence, et devant ces illustres dames! comment -oses-tu former dans ton imagination des pensées si détestables! Fuis -loin de moi, cloaque de mensonges, réceptacle de fourberies, arsenal de -malice, publicateur d'extravagances scandaleuses, perfide ennemi de -l'honneur et du respect qu'on doit aux personnes royales! fuis, ne -parais jamais en ma présence, si tu ne veux pas que je t'anéantisse -après t'avoir fait souffrir tout ce que la fureur peut inventer. En -parlant ainsi, il fronçait les sourcils, il s'enflait les narines et les -joues, portait de tous côtés des regards menaçants, et frappait du pied -à grands coups sur le sol, signes évidents de l'épouvantable colère qui -faisait bouillonner ses entrailles. - -En entendant ces terribles invectives, devant ces gestes furieux et -menaçants, Sancho demeura si atterré, que Ben-Engeli ne craint pas de -dire que le pauvre écuyer eût voulu de bon coeur que la terre se fût -entr'ouverte pour l'engloutir; aussi, dans l'impuissance de répondre, -il tourna les talons, et s'en fut loin de la présence de son maître. -Mais la spirituelle Dorothée, qui connaissait l'humeur de don Quichotte, -lui dit pour l'adoucir: Seigneur chevalier, ne vous irritez point des -impertinences de votre bon écuyer; peut-être ne les a-t-il pas proférées -sans raison, car on ne peut soupçonner sa conscience chrétienne d'avoir -sciemment porté un faux témoignage. Il faut donc croire, et même cela -est certain, que, dans ce château, toutes choses arrivant par -enchantement, Sancho aura vu par cette voie diabolique ce qu'il dit -avoir vu d'offensant contre mon honneur. - -Par le Dieu tout-puissant, créateur de l'univers, s'écria don Quichotte, -Votre Grandeur a touché juste: quelque mauvaise vision a troublé ce -misérable pécheur, et lui aura fait voir par enchantement, ce qu'il -vient de dire; car je connais assez sa simplicité et son innocence pour -être persuadé que de sa vie il ne voudrait faire de tort à qui que ce -soit. - -Sans aucun doute, ajouta don Fernand; et votre Seigneurie doit lui -pardonner et le rappeler au giron de ses bonnes grâces, comme avant que -ces visions lui eussent brouillé la cervelle. - -Je lui pardonne, dit don Quichotte; et aussitôt le curé alla chercher -Sancho, qui vint humblement se prosterner aux pieds de son maître, en -lui demandant sa main à baiser. - -Don Quichotte la donna. A présent, mon fils Sancho, lui dit-il, tu ne -douteras plus de ce que je t'ai dit tant de fois, que tout ici n'arrive -que par voie d'enchantement. - -Je n'en doute plus, et j'en jurerai quand on voudra, répondit Sancho, -car je vois que je parle moi-même par enchantement. Toutefois, il faut -en excepter mon bernement, qui fut véritable, et dont le diable ne se -mêla point, si ce n'est pour en suggérer l'idée. - -N'en crois rien, répliqua don Quichotte: s'il en était ainsi, je -t'aurais vengé alors, et je te vengerai à cette heure; mais ni à cette -heure, ni alors, je n'ai pu trouver sur qui venger ton outrage. - -[Illustration: Voilà le mandat qui m'ordonne d'arrêter ce détrousseur de -grands chemins (p. 248).] - -On voulut savoir ce que c'était que ce bernement, et l'hôtelier conta de -point en point de quelle manière on s'était diverti de Sancho, ce qui -fit beaucoup rire l'auditoire; aussi, pendant ce récit, l'écuyer -aurait-il cent fois éclaté de colère, si son maître ne l'eût assuré de -nouveau que tout cela n'était qu'enchantement. Néanmoins la simplicité -de Sancho n'alla jamais jusqu'à croire que ce fût une fiction; au -contraire, il persista à penser que c'était une malice bien et dûment -exécutée par des hommes en chair et en os. - -Il y avait deux jours que tant d'illustres personnages se trouvaient -réunis dans l'hôtellerie. Jugeant qu'il était temps de partir, ils -pensèrent aux moyens de ramener don Quichotte en sa maison, où le curé -et maître Nicolas pourraient travailler plus aisément à remonter cette -imagination détraquée, sans donner à don Fernand et à Dorothée la peine -de faire le voyage, comme on l'avait arrêté d'abord, sous prétexte de -rétablir la princesse de Micomicon dans ses États. Ils imaginèrent de -faire marché avec le conducteur d'une charrette à boeufs, qui passait là -par hasard, pour emmener notre chevalier de la manière que je vais -raconter. - -Avec de grands bâtons entrelacés, on construisit une espèce de cage, -assez vaste pour qu'un homme y pût tenir passablement à l'aise; après -quoi don Fernand et ses compagnons, les gens de don Luis, les archers et -l'hôtelier, ayant pris divers déguisements d'après l'avis du curé qui -conduisait l'affaire, entrèrent en silence dans la chambre de don -Quichotte. Plongé dans le sommeil, notre héros était loin de s'attendre -à une pareille aventure. On lui lia les pieds et les mains si -étroitement, que lorsqu'il s'éveilla il ne put faire autre chose que -s'étonner de l'état où il se trouvait et de l'étrangeté des figures qui -l'environnaient. Il ne manqua pas de croire tout aussitôt ce que son -extravagante imagination lui représentait sans cesse, c'est-à-dire que -c'étaient des fantômes habitants de ce château enchanté, et qu'il était -enchanté, puisqu'il ne pouvait se défendre ni même se remuer. Tout -réussit précisément comme l'avait prévu le curé inventeur de ce -stratagème. - -De tous les assistants, le seul Sancho était avec sa figure ordinaire, -et peut-être aussi le seul dans son bon sens. Quoiqu'il fût bien près de -partager la maladie de son maître, il ne laissa pas de reconnaître ces -personnages travestis; mais dans son abasourdissement, il n'osa point -ouvrir la bouche avant d'avoir vu où aboutirait cette séquestration de -son seigneur, lequel, muet comme un poisson, attendait le dénoûment de -tout cela. Le dénoûment fut qu'on apporta la cage près de son lit et -qu'on le mit dedans. Après en avoir cloué les ais de telle façon qu'il -eût fallu de puissants efforts pour les rompre, les fantômes le -chargèrent sur leurs épaules; et au sortir de la chambre, on entendit -une voix éclatante (c'était celle de maître Nicolas) prononcer ces -paroles: - -O noble et vaillant chevalier de la Triste-Figure! N'éprouve aucun -déconfort de la captivité que tu subis en ce moment; il doit en être -ainsi pour que l'aventure où t'a engagé la grandeur de ton courage soit -plus tôt achevée. On en verra la fin, quand le terrible lion de la -Manche et la blanche colombe du Toboso reposeront dans le même nid, -après avoir humilié leurs fronts superbes sous le joug d'un doux hyménée -d'où sortiront un jour de vaillants lionceaux qui porteront leurs -griffes errantes sur les traces de leur inimitable père. Et toi, ô le -plus discret et le plus obéissant écuyer qui ait jamais ceint l'épée et -porté barbe au menton, ne te laisse pas troubler en voyant ainsi enlever -sous tes yeux la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, toi-même, s'il -plaît au grand régulateur des mondes, tu te verras élevé à une telle -hauteur que tu ne pourras plus te reconnaître; ainsi seront accomplies -les promesses de ton bon seigneur. Je viens encore te dire, au nom de la -sage Mentironiane, que tes travaux ne demeureront pas sans récompense, -et que tu verras en son temps s'abattre sur toi une fertile rosée de -gages et de salaires. Va, divin écuyer, va sur les traces de ce -valeureux et enchanté chevalier, car il t'est commandé de le suivre -jusqu'au terme fixé par votre commune destinée; et comme il ne m'est pas -permis de t'en dire davantage, je te fais mes adieux, et m'en retourne -où seul je sais. - -A la fin de la prédiction, le barbier renforça sa voix, puis la baissa -peu à peu avec une inflexion si touchante, que ceux même qui savaient la -supercherie furent sur le point de prendre au sérieux ce qu'ils venaient -d'entendre. - -Don Quichotte se sentit consolé par les promesses de l'oracle, car il en -démêla le sens et la portée et comprit fort bien qu'on lui faisait -espérer de se voir un jour uni par les liens sacrés d'un légitime -mariage avec sa chère Dulcinée du Toboso, dont le sein fécond mettrait -au monde les lionceaux, ses fils, pour l'éternelle gloire de la Manche. -Ajoutant donc à ces promesses une foi égale à celle qu'il avait pour les -livres de chevalerie, il répondit en poussant un grand soupir: - -O toi, qui que tu sois, qui m'annonces de si heureux événements, conjure -de ma part, je t'en supplie, le sage enchanteur qui prend soin de mes -affaires de ne pas me laisser mourir dans cette prison où l'on m'emmène, -avant d'avoir vu l'entier accomplissement des incomparables promesses -que tu m'annonces. Pourvu qu'elles viennent à se réaliser, je ferai -gloire des peines de ma captivité; et loin de regarder comme un rude -champ de bataille le lit étroit et dur sur lequel je suis étendu en ce -moment, je le tiendrai pour une molle et délicieuse couche nuptiale. -Quant à la consolation que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza, -mon écuyer, j'ai trop de confiance dans sa loyauté et son affection pour -craindre qu'il m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; et -s'il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je ne -pusse lui donner l'île que je lui ai promise ou quelque chose -d'équivalent, il est du moins assuré de ses gages, car j'ai eu soin de -déclarer par mon testament le dédommagement que je lui destine, -dédommagement, il est vrai, fort au-dessous de ses services et de mes -bonnes intentions à son égard, mais enfin le seul que me permettent mes -faibles moyens. - -A ces mots, Sancho Panza, tout attendri, fit un profond salut et baisa -les deux mains de son maître, car lui en baiser une seulement n'était -pas possible, puisqu'elles étaient attachées ensemble; aussitôt les -fantômes, enlevant la cage, la placèrent sur la charrette. - - - - -CHAPITRE XLVII - -QUI CONTIENT DIVERSES CHOSES - - -Lorsque don Quichotte se vit hissé sur la charrette: Certes, dit-il, -j'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, mais de ma vie je -n'ai lu, ni vu, ni entendu dire, qu'on emmenât de la sorte les -chevaliers enchantés, surtout avec la lenteur particulière à ces lourds -et paresseux animaux. En effet, c'est toujours par les airs, et avec une -rapidité excessive qu'on a coutume de les enlever, soit enfermés dans un -épais nuage, soit sur un char de feu, soit enfin montés sur quelque -hippogriffe; mais être emmené dans une charrette traînée par des boeufs, -vive Dieu! j'en mourrai de honte. Après tout, peut-être, les enchanteurs -de nos jours procèdent-ils autrement que ceux des temps passés. -Peut-être aussi étant nouveau chevalier dans le monde, et le premier qui -ait ressuscité l'exercice oublié de la chevalerie errante, aura-t-on -inventé, pour moi, de nouveaux genres d'enchantements et de nouvelles -manières de faire voyager les enchantés. Dis-moi, que t'en semble, ami -Sancho? - -Je ne sais trop, seigneur, ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je -n'ai pas autant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes, mais -pourtant j'oserais affirmer que ces visions qui nous entourent ne sont -pas très-catholiques. - -Catholiques! s'écria don Quichotte; hé, bon Dieu! comment seraient-elles -catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des figures -fantastiques pour venir me mettre en cet état? Si tu veux t'en assurer -par toi-même, touche-les, mon ami, et tu verras que ce sont de purs -esprits qui n'ont d'un corps solide que l'apparence. - -Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà assez maniés, à -telles enseignes que le diable qui se donne là tant de peine est bien en -chair et en os, et je ne pense pas que cet autre se nourrisse de vent. -Il a de plus une propriété très-différente de celle qu'on attribue aux -démons, qui est de sentir toujours le soufre, car lui, il sent l'ambre à -une demi-lieue de distance. - -Sancho désignait par là don Fernand, qui, en qualité de grand seigneur, -portait toujours sur lui des parfums. - -Ne t'en étonne point, ami Sancho, repartit don Quichotte, les diables en -savent plus long que tu ne penses; et bien qu'ils portent avec eux des -odeurs, ils ne peuvent rien sentir, étant de purs esprits; ou s'ils -sentent quelque chose, ce ne peut être qu'une odeur fétide et -détestable. La raison en est simple, quelque part qu'ils aillent, ils -traînent après eux leur enfer; et comme la bonne odeur est une chose qui -réjouit les sens, il est impossible qu'ils sentent jamais bon. Quand -donc tu t'imagines que ce démon sent l'ambre, ou tu te trompes, ou il -veut te tromper, afin de t'empêcher de reconnaître qui il est. - -Pendant cet entretien du maître et du valet, don Fernand et Cardenio, -craignant que don Quichotte ne vînt à découvrir la supercherie, -décidèrent, afin de prévenir ce contre-temps, de partir sur l'heure; en -conséquence, ils ordonnèrent à l'hôtelier de seller Rossinante et de -bâter le grison, en même temps que le curé faisait prix avec les archers -pour accompagner jusqu'à son village le chevalier enchanté. Cardenio -attacha le plat à barbe et la rondache à l'arçon de la selle de -Rossinante, puis le donna à mener à Sancho, qu'il fit monter sur son -âne, et prendre les devants, pendant que deux archers, armés de leurs -arquebuses, marchaient de chaque côté de la charrette. Mais avant que -les boeufs commençassent à tirer, l'hôtesse sortit du logis avec sa -fille et Maritorne, pour prendre congé de don Quichotte, dont elles -feignaient de pleurer amèrement la disgrâce. - -Ne pleurez point, mes excellentes dames, leur dit notre héros; ces -malheurs sont attachés à la profession que j'exerce, et sans eux je ne -me croirais pas un véritable chevalier errant, car rien de semblable -n'arrive aux chevaliers de peu de renom, qu'on laisse toujours dans -l'obscurité où ils s'ensevelissent d'eux-mêmes. Ces malheurs, n'en -doutez pas, sont le lot des plus renommés, de ceux enfin dont la -vaillance et la vertu excitent la jalousie des chevaliers leurs -confrères qui, désespérant de pouvoir égaler leur mérite, trament -lâchement leur ruine; mais la vérité est d'elle-même si puissante, qu'en -dépit de la magie inventée par Zoroastre, elle sortira victorieuse de -tous ces périls, surmontera tous ces obstacles, et répandra dans le -monde un éclat non moins vif que celui dont le soleil illumine les -cieux. Pardonnez-moi, mes bonnes dames, si je vous ai causé quelque -déplaisir: croyez bien que ce fut malgré moi, car volontairement et en -connaissance de cause jamais je n'offenserai personne. Priez Dieu qu'il -me tire de cette prison où me retient quelque malintentionné enchanteur: -et si un jour je deviens libre, je veux rappeler à ma mémoire, où elles -sont du reste profondément gravées, les courtoisies que j'ai reçues dans -votre château, pour vous en témoigner ma gratitude par toutes sortes de -bons offices. - -Pendant que notre chevalier faisait ses adieux aux dames du château, le -curé et le barbier prenaient congé de don Fernand et de ses compagnons, -ainsi que du captif, de l'auditeur et des autres dames, principalement -de Dorothée et de Luscinde. Tous s'embrassèrent en se promettant de se -donner de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé une voie sûre -pour l'informer de ce que deviendrait don Quichotte, affirmant qu'il ne -saurait lui faire un plus grand plaisir; de son côté, il s'engagea à lui -mander tout ce qu'il croyait pouvoir l'intéresser, tel que son mariage -avec Dorothée, la solennité du baptême de Zoraïde, le succès des amours -de don Luis et de la belle Claire. Les compliments terminés, on -s'embrassa de nouveau, en se réitérant les offres de service. - -Sur le point de se séparer, l'hôtelier s'approcha du curé et lui remit -quelques papiers qu'il avait trouvés dans la même valise où était -l'histoire du Curieux malavisé, désirant, disait-il, lui en faire -présent, puisqu'il n'avait point de nouvelles du maître de cette -valise. Le curé le remercia, et prenant le manuscrit, il lut au titre: -_Histoire de Rinconette et de Cortadillo_[55]. Puisqu'elle est du même -auteur, pensa-t-il, cette histoire ne doit pas être moins intéressante -que celle du Curieux malavisé. - - [55] Cette nouvelle est de Cervantes lui-même. Elle fut publiée, pour - la première fois, dans le recueil de ses nouvelles, 1613. Elles - étaient divisées en (_jocosas_) badines et (_serias_) sérieuses. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il ne manqua pas de croire que c'étaient des fantômes et qu'il était -enchanté (p. 254).] - -Là-dessus, le cortége se mit en route dans l'ordre suivant: d'abord, le -char à boeufs, accompagné, comme je l'ai déjà dit, par deux archers -marchant de chaque côté armés de leurs arquebuses; Sancho suivait, monté -sur son âne et tirant Rossinante par la bride; puis enfin le curé et le -barbier, sur leurs mules et le masque sur le visage pour n'être pas -reconnus. Cette illustre troupe marchait d'un pas grave et majestueux, -s'accommodant à la lenteur de l'attelage. Quant à don Quichotte, il -était assis, appuyé contre les barreaux de sa cage, les mains attachées -et les jambes étendues, immobile et silencieux comme une statue de -pierre. On fit dans cet ordre environ deux lieues, jusqu'à ce qu'on fût -arrivé dans un vallon où le conducteur demanda à faire paître ses -boeufs; après en avoir parlé au curé, le barbier conseilla d'aller un -peu plus loin, parce que derrière un coteau qu'ils voyaient devant eux -se trouvait, disait-il, une vallée où il y avait beaucoup plus d'herbe, -et de la meilleure. - -Ils continuèrent donc leur chemin, mais le curé ayant tourné la tête, -vit venir six ou sept hommes, montés sur de puissantes mules, qui les -eurent bientôt rejoints, car ils allaient le train de gens pressés -d'arriver à l'hôtellerie, encore éloignée d'une bonne lieue, pour y -passer la grande chaleur du jour. Ils se saluèrent les uns les autres, -et un des voyageurs, qui était chanoine de Tolède et paraissait chef de -la troupe, voyant cette procession si bien ordonnée et un homme renfermé -dans une cage, ne put s'empêcher de demander ce que cela signifiait et -pourquoi on menait ainsi ce malheureux, pensant bien toutefois, à la vue -des archers, que c'était quelque fameux brigand dont le châtiment -appartenait à la Sainte-Hermandad. - -L'archer à qui le chanoine avait adressé la parole répondit: Seigneur, -c'est à ce gentilhomme à vous apprendre lui-même pourquoi on le conduit -de la sorte, car nous n'en savons rien. - -Don Quichotte avait tout entendu: Est-ce que par hasard, dit-il, Vos -Grâces seraient instruites et versées dans ce qu'on appelle la -chevalerie errante? En ce cas, je ne ferai pas de difficultés pour vous -apprendre mes infortunes; sinon, il est inutile que je me fatigue à vous -les raconter. - -Frère, répondit le chanoine, je connais bien mieux les livres de -chevalerie que les éléments de logique du docteur Villalpando[56]; ainsi -vous pouvez en toute assurance me confier ce qu'il vous plaira. - - [56] Gaspard de Villalpando est l'auteur d'un livre scolastique fort - estimé de son temps. - -Eh bien, seigneur chevalier, répliqua don Quichotte, apprenez que je -suis retenu dans cette cage par la malice et la jalousie des -enchanteurs, car la vertu est toujours plus vivement persécutée par les -méchants qu'elle n'est soutenue par les gens de bien. Je suis chevalier -errant, non de ceux que la renommée ne connaît point, ou dont elle -dédaigne de s'occuper, mais de ces chevaliers dont, en dépit de l'envie, -en dépit de tous les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde -et de tous les gymnosophistes de l'Éthiopie, elle prend soin de graver -le nom et les exploits dans le temple de l'immortalité, pour servir, -dans les siècles à venir, de modèle et d'exemple aux chevaliers errants -qui voudront arriver jusqu'au faîte de la gloire des armes. - -Le curé, qui s'était approché avec le barbier, ajouta: Le seigneur don -Quichotte a raison; il est enchanté sur cette charrette, non par sa -faute et pour ses péchés, mais par la surprise et l'injuste violence de -ceux à qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage. Vous avez devant -vous ce chevalier de la Triste-Figure dont vous aurez sans doute entendu -parler et de qui les actions héroïques et les exploits inouïs seront à -jamais gravés sur le marbre et le bronze, quelque effort que fassent -l'envie pour en ternir l'éclat, et la malice pour les ensevelir dans -l'oubli. - -Lorsque le chanoine entendit celui qui était libre tenir même langage -que le prisonnier, il fut sur le point de se signer de surprise, ainsi -que ceux qui l'accompagnaient. En ce moment, Sancho Panza, qui s'était -approché afin d'entendre la conversation, voulut tout raccommoder, et -prit la parole: - -Par ma foi, seigneurs, dit-il, qu'on me sache gré ou non de ce que je -vais dire, peu m'importe, puisque ma conscience m'oblige à parler. La -vérité est que monseigneur don Quichotte n'est pas plus enchanté que ma -défunte mère: il jouit de son bon sens, il boit, il mange, et il fait -ses nécessités comme les autres hommes, enfin tout comme avant d'être -mis dans cette cage. Cela étant, pourquoi donc veut-on me faire accroire -qu'il est enchanté? comme si je ne savais pas que les enchantés ne -mangent, ni ne dorment, ni ne parlent; tandis que si une fois mon maître -s'y met, je gage qu'il va jaser plus que trente procureurs. Puis, -regardant le curé, il ajouta: Est-ce que Votre Grâce s'imagine que je ne -devine pas où tendent tous ces enchantements? Vous avez beau cacher -votre visage, seigneur licencié, je vous connais comme je connais mon -âne. Au diable soit la rencontre! si Votre Révérence ne s'était mise à -la traverse, mon maître serait déjà marié avec l'infante de Micomicon, -et moi j'allais obtenir un comté ou une seigneurie, ce qui est la -moindre récompense que je puisse espérer de la générosité de monseigneur -de la Triste-Figure, et de la fidélité de mes services. Je vois à -présent combien est vrai ce qu'on dit dans mon pays: «La roue de la -fortune va plus vite que celle d'un moulin, et ceux qui étaient hier sur -le pinacle sont aujourd'hui dans la poussière.» J'en suis fâché -seulement pour ma femme et mes enfants, qui me verront revenir comme un -simple palefrenier, au lieu de me voir arriver gouverneur ou vice-roi de -quelque île. En attendant, seigneur licencié, prenez garde que Dieu ne -vous demande compte, dans ce monde ou dans l'autre, du tour que l'on -joue à mon maître, et de tout le bien qu'on l'empêche de faire en lui -ôtant les moyens de secourir les affligés, les veuves et les orphelins, -et de châtier les brigands. - -Allons! nous y voilà, repartit le barbier: comment Sancho, vous êtes -aussi de la confrérie de votre maître? Vive Dieu! il me prend envie de -vous enchanter, et de vous mettre en cage avec lui comme membre de la -même chevalerie. A la malheure, vous vous êtes laissé engrosser de ses -promesses, et fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez si -fort. - -Je ne suis gros de personne, repartit Sancho, et je ne suis point homme -à me laisser engrosser, fût-ce par un prince. Quoique pauvre, je suis un -vieux chrétien, et je ne dois rien à personne; si je convoite des îles, -les autres convoitent bien autre chose, et chacun est fils de ses -oeuvres. Après tout, puisque, étant homme, je pourrais devenir pape, -pourquoi pas gouverneur d'îles, si mon maître en peut conquérir tant -qu'il ne sache qu'en faire? Prenez garde à ce que vous dites, seigneur -barbier: ce n'est pas tout que de faire des barbes, il faut savoir faire -la différence de Pierre à Pierre. Je dis cela parce que nous nous -connaissons, et que ce n'est pas à moi qu'il faut donner de faux dés. -Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est. Mais -restons-en là, aller plus loin nous ferait trouver pire. - -Le barbier ne voulut pas répliquer, de crainte que Sancho, en parlant -davantage, ne découvrît ce que lui et le curé avaient tant d'envie de -cacher. Pour conjurer ce danger le curé avait pris les devants avec le -chanoine et ses gens, à qui il dévoilait le mystère de cet homme encagé; -il les informa de la condition du chevalier, de sa vie et de ses moeurs, -racontant succinctement le commencement et la cause de ses rêveries -extravagantes, et la suite de ses aventures, jusqu'à celle de la cage, -enfin le dessein qu'ils avaient de le ramener chez lui, pour essayer si -sa folie était susceptible de guérison. - -Le chanoine et ses gens écoutaient tout surpris l'histoire de don -Quichotte; quand le curé l'eut achevée: Seigneur, lui dit le chanoine, -les livres de chevalerie sont, suivant moi, non-seulement inutiles, mais -encore très-préjudiciables à un État; et quoique j'aie commencé la -lecture de presque tous ceux qui sont imprimés, je n'ai jamais pu me -résoudre à en achever un seul, car tous se ressemblent, et il n'y a pas -plus à apprendre dans l'un que dans l'autre. Ces sortes de compositions -rentrent beaucoup dans le genre des anciennes fables milésiennes, contes -bouffons, extravagants, lesquels avaient pour unique objet d'amuser et -non d'instruire, au rebours des apologues, dont le but est de divertir -et d'enseigner tout ensemble. Si réjouir l'esprit est le but qu'on s'est -proposé dans les livres de chevalerie, il faut convenir qu'ils sont loin -d'y atteindre, car ils ne sont remplis que d'événements -invraisemblables, comme si leurs auteurs ignoraient que le mérite d'une -composition résultant toujours de la beauté de l'ensemble et de -l'harmonie des parties, la difformité et le désordre ne sauraient jamais -plaire. - -En effet, quelle proportion de l'ensemble avec les parties et des -parties avec l'ensemble peut-on trouver dans une composition où un -damoiseau de quinze ans pourfend d'un seul revers un géant d'une taille -énorme, comme s'il s'agissait d'un peu de fumée? Comment croire qu'un -chevalier triomphe seul, par la force de son bras, d'un million -d'ennemis, et sans qu'il lui en coûte une goutte de sang? Que dire de la -facilité avec laquelle une reine, ou l'héritière de quelque grand -empire, confie ses intérêts au premier chevalier errant qu'elle -rencontre? Quel est l'esprit assez stupide et d'assez mauvais goût pour -se complaire à entendre raconter qu'une grande tour remplie de -chevaliers vogue légèrement sur la mer comme le vaisseau le plus léger -pourrait le faire par un bon vent; que le soir cette tour arrive en -Lombardie, et le lendemain, à la pointe du jour, sur les terres du -Prêtre-Jean des Indes, ou en d'autres royaumes que jamais Ptolémée ou -Marco Polo n'ont décrits? - -On dit que les auteurs de ces ouvrages, les donnant comme de pure -invention, dédaignent la vraisemblance; parbleu! voilà une étrange -raison. Pour que la fiction puisse plaire, ne doit-elle pas approcher un -peu de la vérité, et n'est-ce pas une règle du bon sens que, pour être -divertissantes, les aventures ne doivent pas sembler impossibles? il -conviendrait, selon moi, que les ouvrages d'imagination fussent composés -de manière à ne pas choquer le sens commun, et qu'après avoir tenu -l'esprit en suspens, ils en vinssent à l'émouvoir, à le ravir, et à lui -causer autant de plaisir que d'admiration; ce qui est toute la -perfection d'un livre. Eh bien, quel livre de chevalerie a-t-on jamais -vu dont tous les membres formassent un corps entier, c'est-à-dire dont -le milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au -milieu? Loin de là, les auteurs les composent de tant de membres -dépareillés, qu'on dirait qu'ils se sont plutôt proposés de peindre un -monstre ou une chimère qu'une figure avec ses proportions naturelles. -Outre cela, leur style est rude et grossier, les prouesses qu'ils -racontent sont incroyables, leurs aventures d'amour blessent la pudeur; -ils sont prolixes dans la description des batailles, ignorants en -géographie, et extravagants dans les voyages; finalement dépourvus de -tact, d'art, d'invention, et dignes d'être chassés de tous les États -comme gens inutiles et dangereux. - -Le curé avait attentivement écouté le chanoine, et le trouvait homme de -sens. Il dit qu'il partageait son opinion, et que, par une aversion -particulière qu'il avait toujours eue pour les livres de chevalerie, il -avait fait brûler le plus grand nombre de ceux que possédait don -Quichotte. Il raconta de quelle façon il avait instruit leur procès, -ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait fait grâce, -enfin ce qu'avait pensé le chevalier de la perte de sa bibliothèque. Ce -récit divertit beaucoup le chanoine et ceux qui l'accompagnaient. - -Néanmoins, seigneur, reprit le chanoine, quelque mal que je pense de ces -livres, ils ont, selon moi, un bon côté, et ce côté le voici: c'est -l'occasion qu'ils offrent à l'intelligence de s'exercer et de se -déployer à l'aise; en effet, la plume peut y courir librement, soit pour -décrire des tempêtes, des naufrages, des rencontres, des batailles, soit -pour peindre un grand capitaine avec toutes les qualités qui doivent le -distinguer, telles que la vigilance à prévenir l'ennemi, l'éloquence à -persuader les soldats, la prudence dans le conseil. Tantôt l'auteur -peindra une lamentable histoire, tantôt quelque joyeux événement; là, il -représentera une femme belle et vertueuse; ici, un cavalier vaillant et -libéral: d'un côté, un barbare insolent et téméraire; de l'autre, un -prince sage et modéré, sans cesse occupé du bien de ses sujets, et -toujours prêt à récompenser le zèle et la fidélité de ses serviteurs. Il -prêtera successivement à ses héros l'adresse et l'éloquence d'Ulysse, la -piété d'Énée, la vaillance d'Achille, la prudence de César, la clémence -d'Auguste, la bonne foi de Trajan, la sagesse de Caton, enfin toutes les -grandes qualités qui peuvent rendre un homme illustre. Si avec cela, -l'ouvrage est écrit d'un style pur, facile et agréable; si, au mérite de -l'invention, l'auteur joint l'art de conserver la vraisemblance dans les -événements, il aura tissu sa toile de fils précieux et variés, et -composé un tableau qui ne manquera pas de plaire et d'instruire, ce qui -est la fin qu'on doit se proposer en prenant la plume. - -[Illustration: On fit dans cet ordre environ deux lieues (p. 257).] - - - - -CHAPITRE XLVIII - -SUITE DU DISCOURS DU CHANOINE SUR LE SUJET DES LIVRES DE CHEVALERIE - - -Votre Grâce a raison, dit le curé, et ceux qui composent ces sortes -d'ouvrages sont d'autant plus à blâmer, qu'ils négligent les règles que -vous venez de poser, règles dont l'observation a rendu si célèbres les -deux princes de la poésie grecque et latine. - -J'ai quelquefois été tenté, reprit le chanoine, de composer un livre de -chevalerie d'après ces mêmes règles, et j'en avais déjà écrit une -centaine de pages. Pour éprouver si cet essai méritait quelque estime, -je l'ai montré à des personnes qui, quoique gens d'esprit et de science, -aiment passionnément ces sortes d'ouvrages, et à des ignorants qui n'ont -de goûts que pour les folies; eh bien, chez les uns comme chez les -autres, j'ai trouvé une agréable approbation. Néanmoins j'y ai renoncé, -parce que d'abord cela ne me semblait guère convenir à ma profession, et -qu'ensuite les gens ignorants sont beaucoup plus nombreux que les gens -éclairés; et, quoiqu'on puisse se consoler d'être sifflé par le grand -nombre des sots, quand on a l'estime de quelques sages, je n'ai pas -voulu me soumettre au jugement de cet aveugle et impertinent vulgaire, -à qui s'adressent principalement de semblables livres. - -Mais ce qui m'ôta surtout la pensée de le terminer, ce fut un -raisonnement que je me fis à propos des comédies qu'on représente -aujourd'hui. Si ces comédies, me disais-je, aussi bien celles -d'invention que celles empruntées à l'histoire, sont, de l'aveu de tous, -des ouvrages ridicules, sans nulle délicatesse, et entièrement contre -les règles, si pourtant le vulgaire ne cesse d'y applaudir, si les -auteurs qui les composent et les acteurs qui les représentent prétendent -qu'elles doivent être ainsi composées, parce que le public les veut -ainsi, tandis que les pièces où l'on respecte les règles de l'art n'ont -pour approbateurs que quelques hommes de goût, la même chose arrivera à -mon livre; et quand je me serai brûlé les sourcils à force de travail, -je resterai comme ce _tailleur de Campillo_, qui fournissait gratis le -fil et la façon. - -Souvent j'ai entrepris de faire comprendre à ces auteurs qu'ils -faisaient fausse route, qu'ils obtiendraient plus de gloire et de profit -en composant des pièces régulières; mais je les ai trouvés si entichés -de leur méthode, qu'il n'y a raisons ni évidence qui puisse les y faire -renoncer. M'adressant un jour à un de ces opiniâtres: Seigneur, lui -disais-je, ne vous souvient-il point qu'il y a quelques années on -représenta trois comédies d'un poëte espagnol qui obtinrent -l'approbation générale; et que les comédiens y gagnèrent plus qu'ils -n'ont gagné depuis avec trente autres des meilleurs qu'on ait composées? -Je m'en souviens, répondit-il, vous voulez assurément parler de la -_Isabella_, de la _Philis_ et de la _Alexandra_[57]? Justement, -répliquai-je. Hé bien, ces pièces ne sont-elles pas selon les règles? et -pourtant elles ont enlevé tous les suffrages. La faute n'en est donc pas -au vulgaire, qu'on laisse se plaire à voir représenter des inepties, -mais à ceux qui ne savent lui servir autre chose. Il n'y a rien de tel -dans l'_Ingratitude vengée_[58], dans la _Numancia_, dans le _Marchand -amoureux_, et encore moins dans l'_Ennemi favorable_, ni dans beaucoup -d'autres pièces qui ont fait la réputation de leurs auteurs, et enrichi -les comédiens qui les ont représentées. J'ajoutai encore bien des -raisons qui confondirent mon homme, mais sans le faire changer -d'opinion. - - [57] Ces trois pièces sont de Lupercio Leonardo de Argensola. - - [58] L'_Ingratitude vengée_ est de Lope de Vega; _Numancia_, de - Cervantes lui-même; le _Marchand amoureux_, de Gaspard de Aguilar, et - l'_Ennemi favorable_, de Francisco Tarraga. - -Seigneur chanoine, répondit le curé, vous venez de toucher là un sujet -qui a réveillé dans mon esprit une aversion que j'ai toujours eue pour -les comédies de notre temps, aversion au moins égale à celle que -j'éprouve pour les livres de chevalerie. Lorsque la comédie, suivant -Cicéron, devrait être l'image de la vie humaine, l'exemple des bonnes -moeurs et le miroir de la vérité, pourquoi, de nos jours, la comédie -n'est-elle que miroir d'extravagances, exemple de sottises, image -d'impudicités? Car quelle plus grande extravagance que de montrer un -enfant qui, dans la première scène, est au berceau, et dans la seconde a -déjà barbe au menton? Quoi de plus ridicule que de nous peindre un -vieillard bravache, un homme poltron dans toute la force de l'âge, un -laquais orateur, un page conseiller, un roi crocheteur, une princesse -laveuse de vaisselle? Que dire de cette confusion des temps et des lieux -dans les pièces qu'on représente! N'ai-je pas vu une comédie où le -premier acte se passait en Europe, le second en Asie, et le troisième en -Afrique! En vérité, je gage que si l'ouvrage avait eu plus de trois -actes, l'Amérique aurait eu aussi sa part. Si la vraisemblance doit être -observée dans une pièce de théâtre, comment peut-on admettre que dans -celle dont l'action est présentée comme contemporaine de Pépin ou de -Charlemagne, le principal personnage soit l'empereur Héraclius, que -l'on fait s'emparer de la terre sainte et entrer dans Jérusalem avec la -croix? exploit qui fut l'oeuvre de Godefroy de Bouillon, séparé du héros -byzantin par un si grand nombre d'années! - -Si nous arrivons aux sujets sacrés, que de faux miracles, que de faits -apocryphes! Ne va-t-on pas même jusqu'à introduire le surnaturel dans -les sujets purement profanes? Tel en est presque toujours aujourd'hui le -dénoûment, et cela sans autre motif que celui-ci: le vulgaire se laisse -facilement toucher par ces scènes extraordinaires et en aime la -représentation; ce qui est un oubli complet de la vérité, et la honte -des écrivains espagnols, que les étrangers, observateurs fidèles des -règles du théâtre, regardent comme des barbares dépourvus de goût et de -sens. C'est un grand tort de prétendre que les spectacles publics étant -faits pour amuser le peuple et le détourner des vices qu'engendre -l'oisiveté, on obtient ce résultat par une mauvaise comédie aussi bien -que par une bonne, et qu'il est fort inutile de s'assujettir à des -règles qui fatiguent l'esprit et consument le temps; car bien -certainement le spectateur serait plus satisfait d'une pièce à la fois -régulière et embellie de tous les ornements de l'art, une action bien -représentée ne manquant jamais d'intéresser le spectateur, et d'émouvoir -l'esprit même le plus grossier. - -Après tout, peut-être ne faut-il pas s'en prendre tout à fait aux -auteurs des défauts de leurs ouvrages: la plupart les connaissent, et -certains parmi eux ne manquent ni d'intelligence ni de goût, mais ils ne -travaillent pas pour la gloire, et les pièces de théâtre sont devenues -une marchandise que les comédiens refuseraient si elles n'étaient pas -conçues selon leur fantaisie: si bien que l'auteur est forcé de -s'accommoder à la volonté de celui qui doit payer son ouvrage, et de le -livrer tel qu'on lui a commandé. N'avons-nous pas vu un des plus beaux -et des plus rares esprits de ce royaume[59], pour complaire aux -comédiens, négliger de mettre la dernière main à ses ouvrages et de les -rendre excellents, comme il pouvait le faire? D'autres, enfin, n'ont-ils -pas écrit avec si peu de mesure, qu'après une seule représentation de -leurs pièces, on a vu les acteurs obligés de s'enfuir, dans la crainte -d'être châtiés pour avoir parlé contre la conduite du prince, ou contre -l'honneur de sa maison? On obvierait, il me semble, à ces inconvénients, -si, choisissant un homme d'autorité et d'intelligence, on lui donnait la -charge d'examiner ces sortes d'ouvrages, et de n'en permettre -l'impression et le débit qu'après avoir été revêtus de son approbation. -Ce serait un remède contre la licence qui règne au théâtre: la crainte -d'un examen sévère forcerait les auteurs à montrer plus de retenue; on -ne verrait que de bons ouvrages, écrits avec la perfection dont vous -venez de nous tracer les règles; enfin le public aurait là un -passe-temps utile et agréable, car l'arc ne peut toujours être tendu, et -l'humaine faiblesse a besoin de se reposer dans d'honnêtes récréations. - - [59] Lope de Vega. Il a composé près de dix-huit cents pièces de - théâtre. - -La conversation en était là, quand le barbier s'approcha et dit au curé: -Seigneur, voici l'endroit où j'ai pensé que nous pourrions plus -commodément faire la sieste, et où les boeufs trouveront une herbe -fraîche et abondante. - -C'est aussi ce qu'il me semble, répondit le curé; et il demanda au -chanoine quels étaient ses projets. - -Le chanoine répondit qu'il serait bien aise de rester avec eux pour -jouir de la beauté du vallon qui s'offrait à leur vue, pour profiter de -la conversation du curé, qui l'intéressait vivement, enfin pour -apprendre plus en détail l'histoire et les prouesses de don Quichotte. -Afin de pouvoir se reposer en cet endroit l'après-dînée, il commanda à -un de ses gens d'aller à l'hôtellerie voisine chercher de quoi manger; -et comme on lui répondit que le mulet de bagage, bien pourvu de vivres, -devait être arrivé, il se contenta d'envoyer son équipage à -l'hôtellerie, ordonnant d'amener le mulet porteur des provisions. - -Pendant que cet ordre s'exécutait, Sancho, voyant qu'il pouvait enfin -parler à son maître sans la continuelle présence du curé et du barbier, -s'approcha de la cage et lui dit: Seigneur, pour la décharge de ma -conscience, je veux vous dire ce qui se passe au sujet de votre -enchantement. Ces deux hommes qui vous accompagnent avec le masque sur -le visage sont le curé de notre paroisse et maître Nicolas, le barbier -de notre endroit. Je pense qu'ils ne vous emmènent de la sorte que par -jalousie, et parce que vos exploits leur donnent de l'ombrage; j'en -conclus donc que vous n'êtes pas plus enchanté que mon âne, mais tout -simplement joué et mystifié. Je n'en veux pour preuve que la réponse à -une question que je vais vous adresser: si elle est telle qu'elle doit -être et qu'elle sera, j'en suis certain, je vous ferai toucher du doigt -la ruse, et alors vous avouerez qu'au lieu d'être enchanté, vous n'avez -que la cervelle à l'envers. - -Demande ce que tu voudras, mon fils, répondit don Quichotte, je te -donnerai satisfaction. Quant à l'opinion que tu as que ces deux hommes -qui vont et viennent autour de nous sont le curé et le barbier de notre -village, il peut se faire qu'ils te paraissent tels; mais qu'ils le -soient effectivement, n'en crois rien, je te prie. S'ils te semblent ce -que tu dis, sois sûr que les enchanteurs, auxquels il est facile de se -transformer à volonté, ont pris leur ressemblance, afin de t'abuser et -de te jeter dans un labyrinthe de doutes et d'incertitudes dont tu ne -sortirais pas quand tu aurais en main le fil de Thésée, et aussi pour me -troubler l'esprit, afin que je ne puisse pas deviner qui me joue ce -mauvais tour. Car, enfin, d'un côté tu me dis que ce sont là le curé et -le barbier de notre village; d'un autre côté, je me vois enfermé dans -une cage, pendant que je suis certain qu'aucune puissance humaine ne -serait capable de m'y retenir; que dois-je en conclure, si ce n'est que -mon enchantement est bien plus fort et d'une tout autre espèce que ceux -que j'ai lus dans toutes les histoires de chevaliers errants qui ont -subi le même sort que moi? Ainsi donc, cesse de croire que ces gens-là -sont ce que tu dis, car ils le sont tout comme je suis turc. Maintenant -adresse-moi telle question que tu voudras; je consens à répondre jusqu'à -demain. - -Par Notre-Dame; s'écria Sancho, faut-il que vous ayez la tête assez dure -pour en être encore à reconnaître que le diable se mêle bien moins de -vos affaires que les hommes! Or çà, je m'en vais vous prouver clair -comme le jour que vous n'êtes point enchanté: dites-moi, je vous prie, -seigneur... que Dieu vous délivre du tourment où vous êtes, et -puissiez-vous tomber dans les bras de madame Dulcinée, au moment où vous -y penserez le moins... - -Cesse tes exorcismes, mon fils, reprit don Quichotte: ne t'ai-je pas dit -que je répondrai ponctuellement à tes questions? - -Voilà justement ce que je demande, répliqua Sancho: or çà, dites-moi, -sans rien ajouter ni rien retrancher, mais franchement et avec vérité, -comme doivent parler tous ceux qui font profession des armes en qualité -de chevaliers errants... - -Je te répète que je ne mentirai en rien, reprit don Quichotte; mais pour -l'amour de Dieu, finis-en, tu me fais mourir d'impatience avec tes -préambules. - -Je n'en voulais pas davantage, dit Sancho; et je me crois assuré de la -bonté et de la franchise de mon maître. Dès lors, comme cela vient fort -à propos, je lui ferai une question: voyons, répondez, seigneur, depuis -que Votre Grâce est enchantée dans cette cage, a-t-elle eu par hasard -envie de faire, comme on dit, le petit ou le gros? - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Sancho, voyant qu'il pouvait enfin parler à son maître, s'approcha de la -cage (p. 264).] - -Mon ami, je ne te comprends pas, dit don Quichotte; explique-toi mieux, -si tu veux que je réponde d'une manière nette et précise. - -Vous ne comprenez pas ce que signifie le petit et le gros! repartit -Sancho: vous moquez-vous de moi? mais c'est la première chose qu'on -apprend à l'école. Je demande si vous n'avez point eu envie de faire ce -que personne ne peut faire à votre place? - -Ah! si, vraiment! je comprends, répondit don Quichotte, et plus d'une -fois; même à l'heure où je te parle, je me sens bien pressé; mets-y -ordre promptement, je te prie; je crains qu'il ne soit déjà trop tard. - - - - -CHAPITRE XLIX - -DE L'EXCELLENTE CONVERSATION DE DON QUICHOTTE ET DE SANCHO PANZA. - - -Par ma foi, vous êtes pris, s'écria Sancho, et voilà où je voulais en -venir. Or çà, monseigneur: nierez-vous quand on voit une personne -abattue et languissante, qu'on n'ait l'habitude de se dire: Qu'est-ce -qu'a un tel? il ne mange, ne boit, ni ne dort, et ne sait jamais ce -qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchanté? Il faut donc conclure -de là que ceux qui ne boivent, ne mangent, ni ne dorment, et ne font -point leurs fonctions naturelles, sont enchantés; mais non pas ceux qui -ont l'envie qui vous presse à cette heure, qui boivent quand ils ont -soif, mangent quand ils ont faim, et répondent à propos. - -Tu as raison, Sancho, répliqua don Quichotte; mais ne t'ai-je pas dit -aussi qu'il y avait plusieurs sortes d'enchantements, que peut-être la -forme en a changé par la succession des temps, et qu'aujourd'hui c'est -un usage établi que les enchantés fassent tout ce que je fais? Cela -étant, il n'y a rien à objecter; d'ailleurs, je sais et je tiens pour -certain que je suis enchanté, ce qui suffit pour mettre ma conscience en -repos: car si j'en doutais un seul instant, je me ferais scrupule de -demeurer ainsi enseveli dans une lâche oisiveté, pendant que le monde -est rempli d'infortunés qui sans doute ont besoin de mon secours et de -ma protection. - -Eh bien, repartit Sancho, que n'essayez-vous, pour en être plus certain, -de sortir de prison, ce à quoi je vous aiderai, puis de tâcher de monter -sur Rossinante, qui me paraît aussi enchanté que vous, tant il est -triste et mélancolique, et de nous mettre encore une fois à la recherche -des aventures? Si cela ne réussit point, nous avons tout le temps de -revenir à la cage, où je promets et je jure, foi de bon et loyal écuyer, -de m'enfermer avec Votre Grâce, s'il arrive que vous soyez assez -malheureux et moi assez imbécile pour ne pouvoir venir à bout de ce que -je viens de dire. - -Je consens à tout, mon ami, répondit don Quichotte, et dès que tu verras -l'occasion favorable, tu n'as qu'à mettre la main à l'oeuvre; je ferai -tout ce que tu voudras, et me laisserai conduire: mais tu verras, mon -pauvre Sancho, combien est fausse l'opinion que tu te formes de tout -ceci. - -Le chevalier errant et le fidèle écuyer s'entretinrent de la sorte -jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'endroit où le curé, le chanoine et -le barbier avaient mis pied à terre en les attendant. Les boeufs furent -dételés pour les laisser paître en liberté, et Sancho pria le curé de -permettre que son maître sortît un moment de la cage, parce qu'autrement -elle courait grand risque de ne pas rester aussi propre que l'exigeait -la dignité et la décence d'un chevalier tel que lui. Le curé comprit -Sancho, et répondit qu'il y consentirait de bon coeur, sans la crainte -où il était que don Quichotte, une fois libre, ne vînt à faire des -siennes, et qu'il ne s'en allât si loin qu'on ne le revît plus. - -Je réponds de lui, reprit Sancho. - -Et moi aussi, ajouta le chanoine, pourvu qu'il nous donne sa foi de -chevalier qu'il ne s'éloignera pas sans notre consentement. - -J'en fais le serment, dit don Quichotte. D'ailleurs, ajouta-t-il, -l'enchanté n'a pas la liberté de faire sa volonté, puisque l'enchanteur -peut empêcher qu'il ne bouge de trois siècles entiers; et que s'il -s'enfuyait, il peut le faire revenir plus vite que le vent: ainsi, -seigneurs, relâchez-moi sans crainte; car franchement la chose presse, -et je ne réponds de rien. - -Sur sa parole, le chanoine le prit par la main et le tira de sa cage, ce -dont le pauvre homme ressentit une joie extrême. La première chose qu'il -fit fut de se détirer deux ou trois fois tout le corps; puis -s'approchant de Rossinante: Miroir et fleur des coursiers errants, -dit-il en lui donnant deux petits coups sur la croupe, j'espère toujours -que, grâce à Dieu et à sa sainte Mère, nous nous reverrons bientôt dans -l'état que nous souhaitons l'un et l'autre; toi sous ton cher maître, et -moi sur tes reins vigoureux, exerçant ensemble la profession pour -laquelle Dieu nous a mis en ce monde. - -Après avoir ainsi parlé, notre chevalier se retira à l'écart avec -Sancho, et revint peu après, fort soulagé, et très-impatient de voir -l'effet des promesses de son écuyer. - -Le chanoine ne pouvait se lasser de considérer notre héros: il observait -jusqu'à ses moindres mouvements, étonné de cette étrange folie qui lui -laissait l'esprit libre sur toutes sortes de sujets, et l'altérait si -fort quand il s'agissait de chevalerie. Le malheur de ce pauvre -gentilhomme lui fit compassion, et il voulut essayer de le guérir par le -raisonnement. Toute la compagnie s'étant donc assise sur l'herbe, en -attendant les provisions, il parla ainsi à don Quichotte: - -Est-il possible, seigneur, que cette fade et impertinente lecture des -romans de chevalerie ait troublé votre esprit au point de vous persuader -que vous êtes enchanté? comment peut-il se trouver au monde un homme -assez simple pour s'imaginer que ces Amadis, ces empereurs de -Trébizonde, ces Félix Mars d'Icarnie, tous ces monstres et tous ces -géants, ces enchantements, ces querelles, ces défis, ces combats, en un -mot tout ce fatras d'extravagances dont parlent les livres de chevalerie -aient jamais existé? Pour moi, je l'avoue, quand je les lis sans faire -réflexion qu'ils sont pleins de mensonges, ils ne laissent pas de me -donner quelque plaisir; mais lorsque je viens à ne les plus considérer -que comme un tissu de fables sans vraisemblance, je les jetterais de bon -coeur au feu, comme des impostures qui abusent de la crédulité publique, -et portent le trouble et le désordre dans les meilleurs esprits, tels -enfin que le vôtre, au point qu'on est obligé de vous mettre en cage, et -de vous conduire dans un char à boeufs, comme un lion ou un tigre -promené de ville en ville. - -Allons, seigneur don Quichotte, rappelez votre raison et servez-vous de -ce discernement admirable que le ciel vous a donné, afin de choisir des -lectures plus profitables à votre esprit; et si, après tout, par -inclination naturelle, vous éprouvez un grand plaisir à lire les -exploits guerriers et les actions prodigieuses, adressez-vous à -l'histoire, et là vous trouverez des miracles de valeur qui -non-seulement ne le cèderont en rien à la fable, mais qui surpassent -encore tout ce que l'imagination peut enfanter. Si vous voulez des -grands hommes, la Grèce n'a-t-elle pas son Alexandre, Rome son César, -Carthage son Annibal, la Lusitanie son Viriate? N'avons-nous pas, dans -la Castille, Fernando Gonzalès, le Cid dans Valence, don Diego Garcia de -Paredès dans l'Estramadure, don Garcy Perès de Vargas dans Xerès, don -Garcilasso dans Tolède, et don Manuel Ponce de Léon dans Séville, tous -modèles d'une vertu héroïque, dont les prouesses intéressent le lecteur, -et lui donnent de grands exemples à suivre? Voilà, seigneur don -Quichotte, une lecture digne d'occuper votre esprit; là vous apprendrez -le métier de la guerre, et comment doit se conduire un grand capitaine; -là, enfin, vous verrez des prodiges de valeur, qui, tout en restant dans -les limites de la vérité, surpassent de beaucoup les actions ordinaires. - -Don Quichotte écoutait avec une extrême attention le discours du -chanoine; après l'avoir considéré quelque temps en silence, il répondit: -Si je ne me trompe, seigneur, cette longue harangue tend à me persuader -qu'il n'a jamais existé de chevaliers errants; que les livres de -chevalerie sont faux, menteurs, inutiles et pernicieux à l'État; que -j'ai mal fait de les lire, fort mal fait d'y ajouter foi, et plus mal -fait encore de les prendre pour modèles dans la profession que j'exerce; -en un mot, qu'il n'y a jamais eu d'Amadis de Gaule, ni de Roger de -Grèce, ni cette foule de chevaliers dont nous possédons les histoires. - -C'est la pure vérité, répondit le chanoine. - -Vous avez ajouté, continua don Quichotte, que ces livres m'ont porté un -grand préjudice, puisqu'ils m'ont troublé le jugement, et qu'ils sont -cause qu'on m'a mis dans cette cage; enfin vous m'avez conseillé de -changer de lecture et de choisir des livres sérieux, qui soient en même -temps utiles et agréables. - -Tout cela est vrai au pied de la lettre, répondit le chanoine. - -Eh bien, reprit don Quichotte, toute réflexion faite, je trouve que -c'est vous qui êtes enchanté et sans jugement, puisque vous osez -proférer de pareils blasphèmes contre une chose si généralement reçue, -et tellement admise pour véritable, que celui qui la nie, comme le fait -Votre Grâce, mérite le même châtiment que vous infligez à ces livres -dont la lecture vous révolte; car enfin prétendre qu'il n'y a jamais eu -d'Amadis ni aucun de ces chevaliers errants dont les livres font -mention, autant vaut soutenir que le soleil n'éclaire point, ou que la -terre n'est pas ronde. - -Ainsi, selon vous, ce serait autant de faussetés, poursuivit notre -héros, que l'histoire de l'infante Floride avec Guy de Bourgogne, et -cette aventure de Fier-à-Bras au pont de Mantible, aventure qui se passa -du temps de Charlemagne. Mais si vous traitez cela de mensonges, il doit -en être de même d'Hector, d'Achille, de la guerre de Troie, des douze -pairs de France, de cet Artus, roi d'Angleterre, qui existe encore -aujourd'hui sous la forme d'un corbeau, et qu'à toute heure on s'attend -à voir reparaître dans son royaume. Que ne dites-vous que l'histoire de -Guérin Mesquin et de la dame de Saint-Grial, que les amours de don -Tristan et de la reine Iseult sont fausses également; que celles de la -belle Geneviève et de Lancelot sont apocryphes, quand il y a des gens -qui se souviennent presque d'avoir vu la duègne Quintagnonne, qui eut le -don de se connaître en vins mieux que le meilleur gourmet de la -Grande-Bretagne. Ainsi, moi qui vous parle, je crois entendre encore mon -aïeule, du côté paternel, me dire quand elle rencontrait une de ces -vénérables matrones à long voile: Vois-tu, mon fils, en voici une qui -ressemble à la duègne Quintagnonne; d'où j'infère qu'elle devait la -connaître, ou qu'elle avait pour le moins vu son portrait. Il faudrait -donc contester aussi l'histoire de Pierre de Provence et de la belle -Maguelonne, lorsqu'on voit encore aujourd'hui dans le musée royal -militaire la cheville de bois que montait ce chevalier, laquelle -cheville, plus grosse qu'un timon de charrette, est auprès de la selle -de Babieça, le cheval du Cid. De tout cela donc, je dois conclure, qu'il -y a eu douze pairs de France, un Pierre de Provence, un Cid, et d'autres -chevaliers de même espèce, enfin de ceux dont on dit communément qu'ils -vont aux aventures. - -Voudrait-on soutenir encore que Juan de Merlo, ce vaillant Portugais, -n'était pas chevalier errant, qu'il ne se battit pas en Bourgogne contre -le fameux Pierre seigneur de Chargny, et plus tard à Bâle avec Henry de -Ramestan, et qu'il ne remporta pas l'honneur de ces deux rencontres? Il -ne manquerait plus que de traiter de contes en l'air les aventures de -Pedro Barba, et celles de Guttierès Quixada (duquel je descends en -droite ligne par les mâles), qui se signalèrent par la défaite des fils -du comte de Saint-Pol. Ce sont sans doute aussi des fables que ces -fameuses joutes de Suero de Quinones, ce célèbre défi du pas de -l'Orbigo, celui de Luis de Falces contre don Gonzalès de Gusman, -chevalier castillan, et mille autres glorieux faits d'armes des -chevaliers chrétiens, à travers le monde, tous si véritables et si -authentiques, que, je ne crains pas de le répéter, il faut avoir perdu -la raison pour en douter un seul instant. - -Le chanoine était de plus en plus étonné de voir ce mélange confus que -faisait notre héros de la fable et de l'histoire, et de l'admirable -connaissance qu'avait cet homme de tout ce qui a été écrit touchant la -chevalerie errante. - -Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, répliqua-t-il, qu'il n'y ait -quelque chose de vrai dans ce que vous venez de dire, et -particulièrement dans ce qui concerne les chevaliers errants d'Espagne; -je vous accorde aussi qu'il y a eu douze pairs de France, mais je ne -saurais ajouter foi à tout ce qu'en a écrit le bon archevêque Turpin. Il -est vrai que des chevaliers choisis par les rois de France reçurent le -nom de pairs, parce qu'ils avaient tous le même rang et qu'ils étaient -égaux en naissance et en valeur: c'était un ordre à peu près comme -l'ordre de Saint-Jacques ou celui de Calatrava en Espagne, dont chacun -des membres est réputé vaillant et d'illustre origine, et de même que -nous disons chevalier de Saint-Jean ou d'Alcantara, on disait alors un -des douze pairs, parce qu'ils n'étaient que douze. Pour ce qui est de -l'existence du Cid, je n'en doute pas plus que de celle de Bernard de -Carpio; mais qu'ils aient fait tout ce qu'on en raconte, c'est autre -chose. Quant à la cheville du cheval de Pierre de Provence, que vous -dites se trouver à côté de la selle de Babieça dans le musée royal, je -confesse à cet égard mon ignorance ou la faiblesse de ma vue, car je -n'ai jamais remarqué cette cheville, ce qui me surprend, d'après le -volume que vous dites, quoique j'aie bien vu la selle. - -[Illustration: Notre chevalier se retira à l'écart avec Sancho -(p. 267).] - -Elle y est pourtant, répliqua don Quichotte, et la preuve, c'est qu'on -l'a mise dans un fourreau de cuir pour la conserver. - -D'accord, repartit le chanoine, mais je ne me souviens pas de l'avoir -vue; d'ailleurs, quand je vous accorderais qu'elle y fût, cela ne -suffirait pas pour me faire ajouter foi aux histoires de tous ces Amadis -et de ce nombre infini de chevaliers. C'est vraiment chose étonnante, -qu'un galant homme tel que vous, doué d'un si bon entendement, ait pu -prendre toutes ces extravagances pour autant de vérités incontestables. - - - - -CHAPITRE L - -DE L'AGRÉABLE DISPUTE DU CHANOINE ET DE DON QUICHOTTE - - -Sur ma foi! voilà qui est plaisant! s'écria don Quichotte; comment des -livres imprimés avec privilége du roi et approbation des examinateurs, -accueillis de tout le monde, des gens de qualité et du peuple, des -savants et des ignorants, comment de tels livres ne seraient que -rêveries et mensonges, quand la vérité y est partout si claire et si -nue, et toutes les circonstances si bien précisées, qu'on y trouve le -lieu de naissance et l'âge des chevaliers, les noms de leurs pères et -mères, leurs exploits, les lieux où ils les ont accomplis; et tout cela -de point en point, jour par jour, avec la plus scrupuleuse exactitude! -Pour l'amour de Dieu, seigneur, n'ouvrez jamais la bouche, plutôt que de -prononcer un tel blasphème, et, croyez que je vous conseille en ami: -sinon, lisez ces livres; et vous verrez quel plaisir vous en donnera la -lecture. Dites-moi un peu, je vous prie, n'auriez-vous pas un bonheur -extrême, à l'instant où je vous parle, s'il s'offrait soudain devant -vous un lac de poix bouillante, rempli de serpents, de lézards et de -couleuvres, et que, du milieu de ses ondes épaisses et fumantes, une -voix lamentable s'élevât, en vous disant: - -«O toi, chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac -épouvantable, si tu veux posséder le trésor caché sous ses eaux, eh -bien, montre la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ces -ondes enflammées; autrement tu es indigne de contempler les -incomparables merveilles qu'enferment les sept châteaux des sept fées, -qui gisent sous sa noire épaisseur!» - -A peine la voix a-t-elle cessé de se faire entendre, que le chevalier, -sans considérer le péril auquel il s'expose, se recommande à Dieu et à -sa dame, s'élance dans ce lac bouillonnant, puis quand on le croit -perdu, et que lui-même ne sait plus ce qu'il va devenir; le voilà qui se -retrouve dans une merveilleuse campagne, à laquelle les Champs-Élysées -eux-mêmes n'ont rien de comparable. Là, le ciel lui semble plus pur et -plus serein, et le soleil brille d'une lumière nouvelle; bientôt une -agréable forêt se présente à sa vue, et pendant qu'une foule d'arbres -différents et toujours verts réjouit ses yeux, un nombre infini de -petits oiseaux nuancés de mille couleurs voltigent de branches en -branches, et charment son oreille par leur doux gazouillement; sans -compter que non loin de là, un ruisseau roule en serpentant des flots -argentés sur un sable d'or. Le chevalier aperçoit ensuite une élégante -fontaine formée de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli; plus loin -il en voit une autre, disposée d'une façon rustique, où les fins -coquillages de la moule et les tortueuses maisons de l'escargot, rangés -dans un aimable désordre et mêlés de brillants morceaux de cristal, -forment un ouvrage varié, où l'art imitant la nature, rivalise avec elle -et semble même la vaincre cette fois. - -Soudain le chevalier voit s'élever un palais, dont les murailles sont -d'or massif, les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes et -finalement d'une si admirable architecture que les rubis, les -escarboucles, les perles et les émeraudes en composent la moindre -matière. Tout à coup par une des portes du château sort une foule de -jeunes damoiselles, dans un costume si riche et si galant, que je n'en -finirais jamais si j'entreprenais de vous le dépeindre. Celle qui -paraît être la maîtresse de ce lieu enchanteur prend alors par la main -le preux aventurier, et, sans lui adresser une seule parole, elle le -conduit dans ce riche palais, où après l'avoir fait déshabiller par ses -compagnes, il est plongé dans un bain d'eaux délicieuses, où on le -frotte de diverses essences; au sortir du bain, on lui passe une chemise -de lin toute parfumée; après quoi on lui jette sur les épaules un -magnifique manteau dont le prix égale pour le moins une ville entière, -si ce n'est même davantage. - -Mais ce n'est pas tout: on l'introduit dans une salle dont l'ameublement -surpasse tout ce qu'on peut imaginer; là, le chevalier trouve la table -toute dressée; on lui donne à laver ses mains dans un bassin d'or -ciselé, enrichi de diamants, avec une eau toute distillée d'ambre et de -fleurs les plus odorantes; puis on le fait asseoir dans une chaise -d'ivoire, et alors les damoiselles le servent à l'envi en observant un -profond silence. Que dire du nombre et de la délicatesse des mets qui -lui sont présentés? comment exprimer l'excellence de la musique qu'on -lui donne pendant le repas, sans qu'il voie ni ceux qui chantent, ni -ceux qui jouent des instruments? Le festin achevé, pendant que, -mollement enfoncé dans son fauteuil, le chevalier est peut-être à se -curer les dents, entre à l'improviste une damoiselle incomparablement -plus belle que toutes les autres; elle va s'asseoir auprès de lui, lui -dit ce que c'est que ce château, lui apprend qu'elle y est enchantée, et -lui raconte mille autres choses qui ravissent le chevalier et causeront -l'admiration de tous ceux qui liront cette histoire. Mais il est inutile -de m'étendre davantage sur ce sujet; en voilà plus qu'il n'en faut, ce -me semble, pour prouver qu'on ne saurait rencontrer un tableau plus -délicieux. Croyez-moi, seigneur, lisez ces livres, et vous verrez comme -ils savent insensiblement charmer la mélancolie et faire naître la joie -dans le coeur; je dirai plus: si, par hasard vous aviez un mauvais -naturel, ils sont capables de le corriger, et de vous inspirer de -meilleures inclinations. - -Pour moi, depuis que je suis chevalier errant, je puis dire que je me -sens plein de vaillance, affable, complaisant, généreux, hardi, patient, -infatigable; enfin prêt à supporter avec un surcroît de vigueur d'esprit -et de corps les rudes travaux, la captivité et les enchantements. Tout -enfermé que je suis à cette heure dans une cage comme un fou, je ne -désespère pas de me voir, sous très-peu de jours, par la force de mon -bras et la faveur du ciel, souverain de quelque grand empire, ce qui me -permettra de faire éclater la libéralité et la reconnaissance que je -porte au fond de mon coeur. Mais en eût-il le plus vif désir, le pauvre -n'a pas le pouvoir d'être libéral, car la gratitude, qui ne gît que dans -le désir est une vertu morte, comme la foi sans les oeuvres: voilà -pourquoi je voudrais que la fortune m'offrît bientôt l'occasion de me -faire empereur, afin de pouvoir faire éclater mes bons sentiments en -enrichissant mes amis, à commencer par ce fidèle écuyer ici présent, qui -est le meilleur des hommes. Je serais fort aise de lui donner un comté, -que du reste je lui promets depuis longtemps, quoique, à vrai dire, je -me défie un peu de sa capacité pour le bien gouverner. - -Seigneur, repartit Sancho, travaillez seulement à me donner ce comté, -que vous me faites tant attendre: et je le gouvernerai bien, je vous en -réponds. D'ailleurs, si je n'en puis venir à bout, j'ai entendu dire -qu'il y a des gens qui prennent à ferme les terres des seigneurs et les -font valoir à leur place, tandis que les maîtres se donnent du bon temps -et mangent gaiement leur revenu. Par ma foi, j'en ferais bien autant, et -cela ne me paraît pas si difficile. Oh! que je ne m'amuserai point à -marchander! je vous mettrai prestement le fermier en fonctions, et je -mangerai mes rentes comme un prince: après cela, qu'on en fasse des -choux ou des raves, du diable si je m'en soucie! - -Ce ne sont pas là de mauvaises philosophies, comme vous le prétendez, -Sancho, répliqua le chanoine; mais il y a bien quelque chose à dire au -sujet de ce comté. - -Je n'entends rien à vos philosophies, répondit Sancho; qu'on commence -par me donner ce comté, et je saurai bien le gouverner. J'ai autant -d'âme qu'un autre et autant de corps que celui qui en a le plus, -j'espère donc être aussi roi dans mon État que chacun l'est dans le -sien: cela étant, je ferai ce que je voudrai, et faisant ce que je -voudrai, je ferai à ma fantaisie; faisant à ma fantaisie, je serai -content, et quand je serai content, je n'aurai plus rien à désirer; et -quand je n'aurai plus rien à désirer, que diable me faudra-t-il de plus? -Ainsi donc, que le comté vienne, et adieu jusqu'au revoir, comme se -disent les aveugles. - -Compère Sancho, quant au revenu, dit le chanoine, cela se peut; mais -quant à l'administration de la justice, c'est autre chose: c'est là que -le seigneur doit appliquer tous ses soins; c'est là qu'il montre -l'excellence de son jugement, et surtout son désir de bien faire, désir -qui doit être le principe de ses moindres actions. Car de même que Dieu -aide et récompense les bonnes intentions, de même il renverse les -mauvais desseins. - -Je ne sais pas ce qu'il y a à dire au sujet du comté que j'ai promis à -Sancho, dit don Quichotte; mais je me guide sur l'exemple du grand -Amadis, lequel fit son écuyer comte de l'île Ferme; je puis donc sans -scrupule donner un comté à Sancho Panza, qui est assurément un des -meilleurs écuyers qu'ait jamais eu chevalier errant. - -Le chanoine était confondu des extravagances que débitait don Quichotte: -il admirait cette présence d'esprit avec laquelle il venait d'improviser -l'aventure du chevalier du Lac, et cette vive impression que les -rêveries contenues dans les romans avaient faite dans son imagination. -Il n'était guère moins étonné de la simplicité de Sancho, qui demandait -un comté avec tant d'empressement, et qui croyait que son maître pouvait -le lui donner comme on donne une simple métairie. Pendant qu'il -réfléchissait là-dessus, ses gens revinrent avec le mulet de bagages, et -ayant jeté un tapis sur l'herbe à l'ombre de quelques arbres, on se mit -à manger. - -A peine avaient-ils commencé, qu'ils entendirent le son d'une clochette, -et en même temps ils virent sortir des buissons qui étaient là une -chèvre noire et blanche, mouchetée de taches fauves; derrière elle -courait un berger qui la flattait en son langage pour la faire arrêter -ou retourner au troupeau. La fugitive s'en vint tout effarouchée se -jeter, comme dans un asile, au milieu des personnes qui mangeaient, et -s'y arrêta; alors le chevrier la prenant par les cornes, se mit à lui -dire, comme si elle eût été capable de raison: Ah çà, montagnarde -mouchetée, comme vous fuyez! Qu'avez-vous donc, la belle? Qu'est-ce qui -vous fait peur? me le direz-vous, ma fille? A moins qu'en votre qualité -de femelle il vous soit impossible de rester en repos? Revenez, ma mie, -revenez; vous serez plus en sûreté dans la bergerie, ou parmi vos -compagnes. Vous qui devez les conduire, que deviendront-elles, si vous -vous égarez de la sorte? - -Ces paroles intéressèrent le chanoine, qui pria le berger de ne point se -presser de remmener sa chèvre. Mon ami, lui dit-il, étant femelle comme -vous dites, il faut la laisser suivre sa volonté: vous auriez beau -vouloir l'en empêcher, elle n'écoutera jamais que sa fantaisie. Prenez -ce morceau, mon camarade, ajouta-t-il, et buvez un coup pour vous -remettre, pendant que votre chèvre se reposera. - -On lui donna une cuisse de lapin froid, qu'il accepta sans façon, et -après avoir bu un coup à la santé de la compagnie: Seigneurs, dit-il, -pour m'avoir entendu parler ainsi à cette bête, ne croyez pas que je -sois un imbécile. Ce que je viens de dire ne vous paraît pas -très-raisonnable; mais tout rustre que je suis, je sais comment il faut -parler aux hommes et aux bêtes. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le chevalier se recommande à Dieu et à sa dame, s'élance dans ce lac -bouillonnant (p. 270).] - -Je n'en fais aucun doute, dit le curé; car je sais par expérience qu'on -trouve des poëtes dans les montagnes, et que souvent les cabanes -abritent des philosophes. - -Seigneurs, répliqua le chevrier, il ne laisse pas de s'y trouver -quelquefois des gens qui sont devenus sages à leurs dépens, et si je ne -craignais de vous ennuyer, je vous conterais une petite histoire pour -confirmer ce que le seigneur licencié vient de dire. - -Mon ami, reprit don Quichotte, prenant la parole au nom de la compagnie -entière, comme ce que vous avez à nous conter me paraît avoir quelque -semblant d'aventure de chevalerie, je vous écouterai de bon coeur; tous -ceux qui sont ici feront de même, j'en suis certain, car ils aiment les -choses curieuses: vous n'avez donc qu'à commencer, nous vous donnerons -toute notre attention. - -Pour moi, je suis votre serviteur, dit Sancho: ventre affamé n'a pas -d'oreilles. Avec votre permission, je m'en vais au bord de ce ruisseau -m'en donner avec ce pâté et me farcir la panse pour trois jours. Aussi -bien ai-je entendu dire à mon maître que l'écuyer d'un chevalier errant -ne doit jamais perdre l'occasion de se garnir l'estomac, quand il la -trouve, car il n'a ensuite que trop de loisir pour digérer. En effet, il -lui arrive souvent de s'égarer dans une forêt dont on ne trouverait pas -le bout en six jours; si donc le pauvre diable n'a pas pris ses -précautions, et n'a rien dans son bissac, il demeure là comme une momie. -D'ailleurs, cela nous est arrivé plus d'une fois. - -Tu as peut-être raison, Sancho, dit don Quichotte; va où tu voudras et -mange à ton aise. Pour moi, j'ai pris ce qu'il me faut, et je n'ai plus -besoin que de donner un peu de nourriture à mon esprit, comme je vais le -faire en écoutant l'histoire du chevrier. - -Allons, dit le chanoine, il peut commencer quand il voudra; il me semble -que nous sommes prêts. - -Le chevrier frappa deux petits coups sur le dos de sa chèvre, en lui -disant: Couche-toi auprès de moi, mouchetée, nous avons plus de loisir -qu'il ne nous en faut pour retourner au troupeau. On eût dit que la -chèvre comprenait les paroles de son maître, car elle s'étendit près de -lui; puis le regardant fixement au visage, elle semblait attendre qu'il -commençât, ce qu'il fit en ces termes: - - - - -CHAPITRE LI - -CONTENANT CE QUE RACONTE LE CHEVRIER - - -A trois lieues de ce vallon, dans un hameau qui, malgré son peu -d'étendue, n'en est pas moins un des plus riches du pays, demeurait un -laboureur aimé et estimé de ses voisins, mais bien plus encore pour sa -vertu que pour sa richesse. Ce laboureur se trouvait si heureux d'avoir -une fille belle et sage, qu'il en faisait sa plus grande joie, ne -comptant pour rien, au prix de cet enfant, tout ce qu'il possédait. A -peine eut-elle atteint seize ans, la renommée de ses charmes se répandit -tellement, que non-seulement des villages d'alentour, mais même des plus -éloignés, on venait la voir, ainsi qu'une image de sainte opérant des -miracles. Le père la gardait ni plus ni moins qu'un trésor, mais elle se -gardait encore mieux elle-même, et vivait dans une extrême retenue. -Aussi quantité de gens, attirés par le bien du père, par la beauté de la -jeune fille, et surtout par la bonne réputation dont ils jouissaient -tous deux, se déclarèrent les serviteurs de la belle, et embarrassèrent -fort le bon homme, en la lui demandant en mariage. - -Parmi ce grand nombre de prétendants, j'étais un de ceux qui avaient le -plus sujet d'espérer: fort connu du père, et habitant le même village, -il savait que je sortais de gens sans reproche; il connaissait mon bien -et mon âge, et autour de moi on disait que je ne manquais pas d'esprit. -Tout cela parlait en ma faveur; mais un certain Anselme, garçon de -l'endroit, estimé de tout le monde, et qui avait même dessein que moi, -tenait en suspens l'esprit du père; de sorte que ce brave homme, jugeant -que nous pourrions l'un ou l'autre être le fait de sa Leandra (c'est le -nom de la jeune fille) se remit entièrement à elle du choix qu'elle -ferait entre nous deux, ne voulant pas contraindre son inclination en -choisissant lui-même. J'ignore quelle fut la réponse de Leandra; mais -dès ce moment son père nous ajourna toujours avec adresse, sous prétexte -du peu d'âge de sa fille, sans s'engager et sans nous rebuter. - -Vers cette époque, on vit tout à coup arriver dans le village un certain -Vincent de la Roca, fils d'un pauvre laboureur, notre voisin. Ce Vincent -revenait d'Italie et d'autres contrées lointaines où il avait, -disait-il, fait la guerre. Un capitaine d'infanterie, qui passait dans -le pays avec sa compagnie, l'avait enrôlé à l'âge de douze ans, et au -bout de douze autres années, nous vîmes reparaître ce Vincent avec un -habit de soldat, bariolé de mille couleurs, et tout couvert de -verroteries et de chaînettes d'acier. Chaque jour il changeait de -costume: aujourd'hui une parure, demain une autre, le tout de peu de -poids et surtout de peu de valeur. Comme on est malicieux dans nos -campagnes, et que souvent on n'a rien de mieux à faire, on s'amusait à -regarder ces braveries, et de compte fait on finit par trouver qu'il -n'avait que trois habits d'étoffes différentes, tant bons que mauvais, -avec les hauts-de-chausses et les jarretières, mais qu'il savait si bien -les ajuster, et de tant de façons, qu'on eût juré qu'il en avait plus de -dix paires, avec autant de panaches. Ne vous étonnez pas, seigneurs, si -je fais mention de ces bagatelles; la suite vous apprendra qu'elles -jouent un grand rôle dans cette histoire. - -D'ordinaire, notre soldat s'asseyait sur un banc de pierre qui est sous -le grand peuplier de la place du village; là il faisait le récit de ses -aventures, et vantait sans cesse ses prouesses. Il n'existait point de -lieu au monde qu'il ne connût, ni de bataille où il n'eût assisté: il -avait tué plus de Mores qu'il n'y en a dans le Maroc et dans Tunis. -Gante, Luna, don Diego Garcia de Paredès, et mille autres qu'il nommait, -n'avaient pas paru aussi souvent que lui sur le pré, et il s'était -toujours tiré avec avantage de ces différentes affaires, sans qu'il lui -en coûtât une seule goutte de sang. Après avoir raconté ses exploits, il -nous montrait des cicatrices imperceptibles, prétendant qu'elles -venaient d'autant d'arquebusades reçues dans différentes batailles. -Bref, pour achever son portrait, il était si arrogant qu'il traitait -sans façon non-seulement ses égaux, mais ceux mêmes qui l'avaient connu -jadis, disant que son bras était son père, ses actions sa race, et -qu'étant soldat, il ne le cédait dans le monde à qui que ce fût. Ce -fanfaron, qui est quelque peu musicien, se mêlait aussi de racler une -guitare, qu'il disait avoir reçue en présent d'une duchesse: il obtenait -de la sorte l'admiration des niais, et amusait les habitants du village. - -Mais là ne se bornaient pas les perfections de ce drôle: il était poëte, -et sur le moindre incident arrivé dans le pays, il composait une romance -de trois ou quatre pages d'écriture. Or, ce soldat que je viens de dire, -ce Vincent de la Roca, ce brave, ce galant, fut vu de Leandra par une -fenêtre de la maison de son père qui donne sur la place; la belle le -remarqua; l'oripeau de ses habits l'éblouit; elle fut charmée de ses -romances, dont il donnait libéralement des copies, et le récit de ses -prétendues prouesses lui ayant tourné la tête, le diable aussi s'en -mêlant, elle devint éperdument amoureuse de cet homme avant même qu'il -eût osé lui parler d'amour. Or comme, en pareille matière, on dit que la -chose est en bon train lorsque le galant est regardé d'un bon oeil, -bientôt la Roca et Leandra s'aimèrent, et ils étaient d'intelligence -avant qu'aucun de nous s'en fût aperçu. Aussi n'eurent-ils pas de peine -à faire ce qu'ils avaient résolu. Un beau matin Leandra s'enfuit de la -maison de son père, qui l'aimait tendrement, pour suivre un homme -qu'elle ne connaissait pas; et Vincent de la Roca sortit plus triomphant -de cette entreprise que de toutes celles dont il se vantait. - -L'événement surprit tout le monde; le père fut accablé de douleur; -Anselme, ainsi que moi, nous faillîmes mourir de désespoir. - -Furieux de l'outrage, les parents eurent recours à la justice; -incontinent les archers se mirent en campagne, on battit les chemins, on -fouilla les bois; enfin, au bout de trois jours, Leandra fut retrouvée -dans la montagne au fond d'une caverne, presque sans vêtements et -n'ayant plus ni l'argent, ni les pierreries qu'elle avait emportés. La -pauvre créature fut ramenée à son père; on lui demanda la cause de son -malheur; elle confessa que Vincent de la Roca l'avait trompée; que sous -promesse d'être son mari, il lui avait persuadé de l'accompagner à -Naples, où il prétendait avoir de très-hautes connaissances; elle ajouta -que ce misérable, abusant de son inexpérience et de sa faiblesse, après -lui avoir fait emporter le plus possible d'argent et de bijoux, l'avait -menée dans la montagne, et enfermée dans cette caverne, dans l'état où -on la trouvait, sans lui demander autre chose, ni lui avoir fait aucune -violence. - -Croire à la continence du jeune homme était chose difficile; mais -Leandra l'affirma de tant de manières, que, sur la parole de sa fille, -le pauvre père se consola, et rendit grâces à Dieu de l'avoir si -miraculeusement préservée. Le même jour, il la fit disparaître à tous -les regards, et alla l'enfermer dans un couvent des environs, en -attendant que le temps eût effacé la honte dont la couvrait son -imprudence. La jeunesse de Leandra servit d'excuse à sa légèreté, au -moins auprès des gens qui ne prenaient pas d'intérêt à elle: mais ceux -qui la connaissaient n'attribuèrent point sa faute à son ignorance, ils -en accusèrent plutôt le naturel des femmes, qui sont pour la plupart -volages et inconsidérées. Depuis lors, Anselme est en proie à une -mélancolie dont rien ne peut le guérir. Pour moi, qui l'aimais tant, et -qui l'aime peut-être encore, je ne connais plus de joie ici-bas, et la -vie m'est devenue insupportable. Je ne vous dis point toutes les -malédictions que nous avons données au soldat; combien de fois nous -avons déploré l'imprévoyance du père, qui a si mal gardé sa fille, et -combien nous lui avons adressé de reproches à elle-même, en un mot tous -ces regrets inutiles auxquels se livrent les amants désespérés. - -Aussi, depuis la fuite de Leandra, Anselme et moi, tous deux -inconsolables, nous sommes-nous retirés dans cette vallée, où nous -menons paître deux grands troupeaux, passant notre vie au milieu de ces -arbres, tantôt soupirant chacun de notre côté, tantôt chantant ensemble, -soit des vers pour célébrer la belle Leandra, soit des invectives -contre elle. A notre exemple, bien d'autres de ses amants sont venus -habiter ces montagnes, où ils mènent une vie aussi déraisonnable que la -nôtre; et le nombre des bergers et des troupeaux est tel, qu'il semble -que ce soit ici l'Arcadie pastorale, dont vous avez sans doute entendu -parler. Les lieux d'alentour retentissent sans cesse du nom de Leandra: -un berger l'appelle fantasque et légère; un autre la traite de facile et -d'imprudente; d'autres tout à la fois l'accusent et la plaignent; -ceux-ci ne parlent que de sa beauté, et regrettent son absence; ceux-là -lui reprochent les maux qu'ils endurent. Tous la maudissent et tous -l'adorent; et leur folie est si grande, que les uns se plaignent de ses -mépris sans jamais l'avoir vue, tandis que d'autres meurent de jalousie -avec aussi peu de raison; car, ainsi que je l'ai déjà dit, je ne la -crois coupable que de l'imprudence qu'elle-même a confessée. Quoi qu'il -en soit, on ne voit sur ces rochers, au bord des ruisseaux et au pied -des arbres, qu'amants désolés, poussant mille plaintes, et prenant le -ciel et la terre à témoin de leur martyre: les échos ne se lassent pas -de répéter le nom de Leandra; les montagnes en retentissent, l'écorce -des arbres en est couverte, et l'on dirait que les ruisseaux le -murmurent. On n'entend, la nuit, le jour, que le nom de Leandra, et -cette Leandra qui ne pense guère à nous, nous enchante et nous poursuit -sans cesse; tous enfin nous sommes en proie à l'espérance et à la -crainte, sans savoir ce que nous devons craindre ou ce que nous devons -espérer. - -Parmi ces pauvres insensés, le plus raisonnable et à la fois le plus -fou, c'est Anselme, mon rival, qui, avec tant de sujets de se lamenter, -ne gémit que de la seule absence de Leandra, et au son d'un violon dont -il joue admirablement, exprime sa douleur en cadence, chantant des vers -de sa façon, qui prouvent combien il a d'esprit. Quant à moi, je suis un -chemin plus facile et plus sage, à mon avis: je passe mon temps à me -plaindre de la légèreté des femmes, de leur inconstance, de la fausseté -de leurs promesses, et de l'inconséquence empreinte dans presque toutes -leurs actions. - -[Illustration: Derrière elle courait un berger qui la flattait en son -langage (page 272).] - -Voilà, seigneurs, l'explication des paroles que vous m'avez entendu -adresser à cette chèvre quand j'approchai de vous; car, en sa qualité de -femelle, je l'estime peu, quoiqu'elle soit la meilleure de mon troupeau. - -Mon histoire, seigneurs, vous a peu divertis, j'en suis certain; mais si -vous voulez prendre la peine de venir jusqu'à ma cabane, qui est près -d'ici, je tâcherai de réparer l'ennui que je vous ai causé, par un petit -rafraîchissement de fromage et de lait, mêlé à quelques fruits de la -saison, qui, j'espère, ne vous sera pas désagréable. - - - - -CHAPITRE LII - -DU DÉMÊLÉ DE DON QUICHOTTE AVEC LE CHEVRIER, ET DE LA RARE AVENTURE DES -PÉNITENTS, QUE LE CHEVALIER ACHEVA A LA SUEUR DE SON CORPS - - -L'histoire fut trouvée intéressante, et le chanoine, à qui elle avait -beaucoup plu, vanta le récit du chevrier, en lui disant que loin -d'avoir rien de grossier et de rustique, il avait parlé en homme délicat -et de bons sens, et que le seigneur licencié avait eu grandement raison -de dire qu'on rencontrait parfois dans les montagnes des gens qui ont de -l'esprit. Chacun lui fit son compliment; mais don Quichotte renchérit -sur tous les autres. - -Frère, lui dit-il, je jure que s'il m'était permis d'entreprendre -aujourd'hui quelque aventure, je me mettrais à l'instant même en chemin -pour vous en procurer une heureuse: oui, j'irais arracher la belle -Leandra de son couvent, où sans doute on la retient contre sa volonté; -et en dépit de l'abbesse, en dépit de tous les moines passés, présents -et à venir, je la remettrais entre vos mains pour que vous puissiez en -disposer selon votre gré, en observant toutefois les lois de la -chevalerie errante, qui défendent de causer aux dames le moindre -déplaisir. Mais j'ai l'espoir, Dieu aidant, que le pouvoir d'un -enchanteur plein de malice ne prévaudra pas toujours contre celui d'un -autre enchanteur mieux intentionné; et alors je vous promets mon -concours et mon appui, comme l'exige ma profession, qui n'est autre que -de secourir les opprimés et les malheureux. - -Jusque-là le chevrier n'avait pas fait attention à don Quichotte; il se -mit alors à le regarder de la tête aux pieds, et, en le voyant de si -pauvre pelage et de si pauvre carrure, il se tourna vers le barbier, -assis près de lui: Seigneur, lui dit-il, quel est donc cet homme qui a -une mine si étrange et qui parle d'une si singulière façon? - -Et qui ce peut-il être, répondit le barbier, sinon le fameux don -Quichotte de la Manche, le redresseur de torts, le réparateur -d'injustices, le protecteur des dames, la terreur des géants, le -vainqueur invincible dans toutes les batailles. - -Voilà, reprit le chevrier, qui ressemble fort à ce qu'on lit dans les -livres des chevaliers errants, qui étaient tout ce que vous dites; mais -pour moi, je crois que vous vous moquez, ou plutôt que ce gentilhomme a -des cases vides dans la cervelle. - -Insolent, s'écria don Quichotte, c'est vous qui manquez de cervelle, à -moi seul j'en ai cent fois plus que la double carogne qui vous a mis au -monde! - -En disant cela il prit un pain sur la table, et le jeta à la tête du -chevrier avec tant de force, qu'il lui cassa presque le nez et les -dents. Cet homme n'entendait point raillerie; sans nul souci de la nappe -ni des viandes, ni de ceux qui les entouraient, il sauta brusquement sur -don Quichotte, et lui portant les mains à la gorge, il l'aurait -étranglé, si Sancho, le saisissant lui-même par les épaules, ne l'eût -renversé sur le pré pêle-mêle avec les débris du festin. - -Don Quichotte, aussitôt qu'il se vit libre, se rejeta sur le chevrier, -tandis que celui-ci, se trouvant deux hommes sur les bras, le visage -sanglant et le corps tout brisé des coups que lui portait Sancho, -cherchait à tâtons un couteau pour en percer son ennemi; mais, par -prudence, le chanoine et le curé s'étaient emparés de toutes les armes -offensives. Le barbier, naturellement charitable, eut pitié du pauvre -diable, et parvint à mettre sous lui don Quichotte, sur lequel le -chevrier, devenu maître d'agir, fit pleuvoir tant de coups pour se -venger du sang qu'il avait perdu, par celui qu'il tira du nez de son -adversaire, qu'on eût dit qu'ils portaient chacun un masque, tant ils -étaient défigurés. Le curé et le chanoine étouffaient de rire; les -archers trépignaient de joie; et tous ils les animaient l'un contre -l'autre en les agaçant comme on fait aux chiens qui se battent. Sancho -seul se désespérait en se sentant retenu par un des valets du chanoine, -qui l'empêchait de secourir son maître. - -Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, les spectateurs à rire, les -combattants à se déchirer, on entendit tout à coup le son d'une -trompette, mais si triste et si lugubre, qu'il attira l'attention -générale. Le plus ému fut don Quichotte, qui, toujours sous le chevrier, -et plus que moulu des coups qu'il en recevait, fit néanmoins céder le -sentiment de la vengeance à l'instinct de la curiosité. Frère diable, -dit-il à son adversaire, car tu ne peux être autre chose, ayant assez de -valeur et de force pour triompher de moi, faisons trêve, je te prie, -pour une heure seulement: il me semble que le son lamentable de cette -trompette m'appelle à quelque nouvelle aventure. - -Le chevrier, non moins las de gourmer que d'être gourmé, le lâcha -aussitôt. Don Quichotte s'étant relevé s'essuya le visage, tourna la -tête du côté d'où venait le bruit, et aperçut plusieurs hommes vêtus de -blanc, semblables à des pénitents ou à des fantômes, qui descendaient la -pente d'un coteau. Or, il faut savoir que cette année-là le ciel avait -refusé sa rosée à la terre, et que dans toute la contrée on faisait des -prières pour obtenir de la pluie; c'est pourquoi les habitants d'un -village voisin venaient en procession à un saint ermitage construit sur -le penchant de la montagne. - -A la vue de l'étrange habillement des pénitents, don Quichotte, sans se -rappeler qu'il en avait cent fois rencontré dans sa vie, se figure que -c'était quelque aventure réservée pour lui comme au seul chevalier -errant de la troupe. Une statue couverte de deuil que portaient ces gens -le confirma dans cette illusion; il s'imagina que c'était quelque -princesse emmenée de force par des brigands félons et discourtois. Dans -cette pensée, il court promptement à Rossinante qui paissait, le bride, -saute en selle; puis, son écuyer lui ayant donné ses armes, il embrasse -son écu, et, s'adressant à ceux qui l'entouraient, il s'écrie: C'est -maintenant, illustre compagnie, que vous allez reconnaître combien -importe au monde l'existence des gens voués à l'exercice de la -chevalerie errante; c'est maintenant que vous allez voir par mes actions -et par la liberté rendue à cette dame captive, quelle estime on doit -faire des chevaliers errants. - -Aussitôt, à défaut d'éperons, il serre les flancs de Rossinante, et s'en -va au grand trot donner au milieu des pénitents, malgré les efforts du -curé et du chanoine pour le retenir, et sans s'inquiéter des hurlements -de Sancho, qui criait de toutes ses forces: Où courez-vous, seigneur don -Quichotte? quel diable vous tient au corps pour aller ainsi contre la -foi catholique? Ne voyez-vous pas que c'est une procession de pénitents, -et que la dame qu'ils portent sur ce brancard est l'image de la Vierge? -Seigneur, seigneur, prenez garde à ce que vous allez faire. Mort de ma -vie! c'est maintenant qu'il faut dire que vous avez perdu la raison. - -Sancho s'épuisait en vain, car son maître était trop pressé de délivrer -la dame en deuil pour écouter une seule parole; et l'eût-il entendu, il -n'aurait pas tourné bride, même sur l'ordre du roi. Lorsqu'il fut à -vingt pas de la procession, le chevalier retint sa monture, qui déjà ne -demandait pas mieux, puis cria d'une voix rauque et tremblante: Arrêtez, -misérables, qui vous masquez sans doute à cause de vos méfaits; arrêtez -et écoutez ce que je veux vous dire. - -Les porteurs de l'image obéirent les premiers. Un des prêtres qui -chantaient des litanies, voyant l'étrange mine de don Quichotte, la -maigreur de Rossinante, et tout ce qu'il y avait de ridicule dans le -chevalier répliqua: Frère, si vous avez à nous dire quelque chose, -parlez vite, car ces pauvres gens ont les épaules rompues, et nous -n'avons pas le loisir d'entendre de longs discours. - -Je n'ai qu'une parole à dire, repartit don Quichotte: rendez sur l'heure -la liberté à cette noble dame, dont la contenance triste et l'air -affligé font assez connaître que vous lui avez fait quelque outrage, et -que vous l'emmenez contre son gré; quant à moi, qui ne suis venu en ce -monde que pour redresser de semblables torts, je ne puis vous laisser -faire un pas de plus. - -Il n'en fallut pas davantage pour apprendre à ces gens que don Quichotte -était fou, et ils ne purent s'empêcher de rire. Malheureusement, c'était -mettre le feu aux étoupes. Se voyant bafoué, notre héros tire son épée, -et court furieux vers la sainte image. Aussitôt un des porteurs, -laissant toute la charge à ses compagnons, se jette au-devant du -chevalier, et lui oppose une des fourches qui servaient à soutenir le -brancard pendant le repos. Du premier choc, elle se rompit, mais du -tronçon qui restait il porta un si rude coup à notre héros sur l'épaule -droite, que l'écu n'arrivant pas assez à temps pour la couvrir, ou -n'étant pas assez fort pour amortir la violence du choc, don Quichotte -roula à terre, les bras étendus, et comme inanimé. Sancho, qui suivait, -arrive tout essoufflé; à la vue de son maître en ce piteux état, il crie -au paysan d'arrêter, en lui jurant que c'est un pauvre chevalier -enchanté, lequel, en toute sa vie, n'avait jamais fait de mal à -personne. - -Les cris de Sancho eussent été inutiles si le paysan, voyant son -adversaire immobile, n'eût cru l'avoir tué; retroussant donc son surplis -pour courir plus à l'aise, il détala comme s'il avait eu la -Sainte-Hermandad à ses trousses. Témoins de ce qui se passait, les -compagnons de don Quichotte accoururent pleins de colère, et les gens de -la procession, remarquant parmi eux des archers armés d'arquebuses, -jugèrent prudent de se tenir sur leurs gardes. En un clin d'oeil ils se -rangèrent autour de l'image, et relevant leurs voiles, les pénitents -armés de leurs disciplines, les clercs armés de leurs chandeliers, ils -attendirent de pied ferme, résolus à se bien défendre. Toutefois la -fortune en ordonna mieux qu'ils n'osaient l'espérer, et se rendit -favorable aux deux partis. Pendant que Sancho, couché sur le corps de -son maître, poussait les plus tristes et les plus plaisantes -lamentations du monde, le curé fut reconnu par celui de la procession, -ce qui calma les esprits; et le premier ayant appris à son confrère ce -qu'était le chevalier, tous deux ils se hâtèrent d'aller, suivis des -pénitents et de toute l'assistance, pour voir si le pauvre gentilhomme -était mort. En arrivant, ils trouvèrent Sancho qui, les larmes aux yeux, -exprimait sa douleur en ces termes: - -O fleur de la chevalerie: qui d'un seul coup de bâton as vu terminer le -cours d'une vie si bien employée! ô honneur de ta race, gloire et -merveille de la Manche, merveille du monde entier, que la mort laisse -orphelin et exposé à la rage des scélérats qui vont le mettre sens -dessus dessous, parce qu'il n'y aura plus personne pour châtier leurs -brigandages! ô toi, dont la libéralité surpasse celle de tous les -Alexandre, puisque, pour huit mois de service seulement, tu m'avais -donné la meilleure île de la terre! ô toi, humble avec les superbes et -arrogant avec les humbles; affronteur de périls, endureur d'outrages, -amoureux sans sujet, imitateur des bons, fléau des méchants et ennemi de -toute malice; en un mot, chevalier errant, ce qui est tout ce qu'on peut -dire de plus! - -Aux cris et aux gémissements de Sancho, don Quichotte ouvrit les yeux, -et la première parole qu'il prononça fut celle-ci: Celui qui vit loin de -vous, sans pareille Dulcinée, ne peut jamais être que misérable. Ami -Sancho, ajouta-t-il, aide-moi à me remettre sur le char enchanté, car je -ne suis plus en état de me tenir sur Rossinante, j'ai l'épaule toute -brisée. - -Bien volontiers, mon cher maître, répondit l'écuyer. Allons, retournons -à notre village en compagnie de ces seigneurs qui ne veulent que votre -bien; et là nous songerons à faire une nouvelle excursion qui nous -procure plus de gloire et plus de profit. - -Tu as raison, Sancho, repartit son maître; il est prudent de laisser -passer cette maligne influence des astres qui nous poursuit en ce -moment. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Ce misérable l'avait menée dans la montagne et enfermée dans cette -caverne (p. 276).] - -Le chanoine, le curé, et maître Nicolas, approuvèrent vivement cette -résolution; et plus étonnés que jamais des simplicités de Sancho, ils se -hâtèrent de replacer don Quichotte sur la charrette. La procession se -reforma, et se remit en chemin, le chevrier se retira après avoir salué -la compagnie; les deux archers, se voyant désormais inutiles, firent de -même, non sans avoir d'abord été largement récompensés par le curé. De -son côté, le chanoine ayant embrassé son confrère, le pria instamment de -lui donner des nouvelles de ce qui arriverait à notre héros, et -poursuivit son chemin. Bref, la troupe se sépara, et il ne resta plus -que le curé, le barbier, don Quichotte et Sancho, sans compter -l'illustre Rossinante, qui en tout ceci n'avait pas témoigné moins de -patience que son maître. Le bouvier attela ses boeufs, accommoda le -chevalier sur une botte de foin, et suivit avec son flegme accoutumé la -route qu'on lui indiqua. - -Au bout de six jours ils arrivèrent au village du pauvre Hidalgo, où -entrant en plein midi et un jour de dimanche, ils trouvèrent la -population assemblée sur la place; aussi ne manqua-t-il pas de curieux -qui tous reconnurent leur concitoyen. - -Pendant qu'on entoure le chariot, que chacun à l'envi demande à don -Quichotte de ses nouvelles, et à ceux qui l'accompagnent pourquoi on le -menait dans cet équipage, un petit garçon court avertir la nièce et la -gouvernante que leur maître arrivait dans une charrette traînée par des -boeufs, couché sur une botte de foin, mais si maigre et si décharné, -qu'il ressemblait à un squelette. - -Aussi ce fut pitié d'ouïr les cris que jetèrent ces pauvres femmes, de -voir les soufflets dont elles se plombèrent le visage, d'entendre les -malédictions qu'elles donnèrent à ces maudits livres de chevalerie, -quand elles virent notre héros franchir le seuil de sa maison en plus -mauvais état encore qu'on ne le leur avait annoncé. - -A la nouvelle du retour de nos deux aventuriers, Thérèse Panza qui avait -fini par savoir que Sancho accompagnait don Quichotte en qualité -d'écuyer, vint des premières pour lui faire son compliment, et -rencontrant son mari: Eh bien, mon ami, lui dit-elle, comment se porte -notre âne? - -Il se porte mieux que son maître, répondit Sancho. - -Dieu soit loué, dit Thérèse. Mais conte-moi donc tout de suite ce que tu -as gagné dans ton écuyerie: où sont les jupes que tu m'apportes? où sont -les souliers pour nos enfants? - -Je n'apporte rien de tout cela, femme, répondit Sancho; mais j'apporte -d'autres choses qui sont de bien plus haute importance. - -Quel plaisir tu me fais, reprit Thérèse: Oh! montre-les-moi ces choses -de haute importance, mon ami; j'ai grande envie de les voir pour réjouir -un peu mon pauvre coeur, qui a été triste tout le temps de ton absence. - -Je te les montrerai demain, femme, repartit Sancho, prends patience, et -sois assurée que, s'il plaît à Dieu, mon maître et moi nous irons encore -une fois chercher les aventures, et qu'alors tu me verras bientôt comte -ou gouverneur d'une île, je dis d'une île en terre ferme, et des -meilleures qui puissent se rencontrer. - -Dieu le veuille! ajouta Thérèse, car nous en avons grand besoin; mais -qu'est-ce que cela, des îles? Je n'y entends rien. - -Le miel n'est pas fait pour la bouche de l'âne, répondit Sancho; tu -sauras cela en son temps, femme, et alors tu t'émerveilleras de -t'entendre appeler Seigneurie par tes vassaux. - -Que parles-tu de seigneurie et de vassaux, repartit Juana Panza. (C'est -ainsi que s'appelait la femme de Sancho, non qu'ils fussent parents, -comme le fait observer Ben-Engeli, mais parce que c'est la coutume de la -Manche, que la femme prenne le nom de son mari.) - -Tu as tout le temps d'apprendre cela, Juana, répliqua Sancho: le jour -dure plus d'une heure; il suffit que je dise la vérité. Sache, en -attendant, qu'il n'y a pas de plus grand plaisir au monde que d'être -l'honnête écuyer d'un chevalier errant en quête d'aventures, quoique -celles qu'on rencontre n'aboutissent pas toujours comme on le voudrait, -et que sur cent il s'en trouve au moins quatre-vingt-dix-neuf de -travers. Je le sais par expérience, femme; j'en ai tâté, Dieu merci, et -tu peux m'en croire sur parole: il y en a d'où je me suis tiré berné; -d'autres, d'où je suis sorti roué de coups de bâton; et pourtant, malgré -cela, c'est une chose très-agréable que d'aller chercher fortune, -gravissant les montagnes, traversant les forêts, visitant les châteaux -et logeant dans les hôtelleries sans jamais payer son écot, quelque -chère qu'on y fasse. - -Pendant ce dialogue de Sancho et de sa femme, la nièce et la gouvernante -déshabillaient et étendaient dans son antique lit à ramages don -Quichotte qui les regardait tour à tour avec des yeux hagards, sans -parvenir à les reconnaître ni à se reconnaître lui-même. Le curé -recommanda à la nièce d'avoir grand soin de son oncle, et de veiller à -ce qu'il ne vînt point à leur échapper encore une fois. Mais quand il -se mit à raconter le mal qu'on avait eu à le ramener dans sa maison, les -deux femmes se remirent à crier de plus belle, et fulminèrent de nouveau -mille malédictions contre les livres de chevalerie; elles se laissèrent -même aller à un tel degré d'emportement, qu'elles conjuraient le ciel de -plonger dans le fond des abîmes les auteurs de tant d'impostures et -d'extravagances. A la fin pourtant elles se calmèrent et ne songèrent -plus qu'à soigner attentivement leur seigneur, au milieu des transes -continuelles que leur causait la crainte de le reperdre aussitôt qu'il -serait en meilleure santé; ce qui, malgré tout, ne tarda guère à -arriver. - -[Illustration: A la vue de son maître en ce piteux état, il crie au -paysan d'arrêter (p. 280).] - -Mais quelques soins qu'ait pris l'auteur de cette histoire pour -rechercher la suite des exploits de don Quichotte, il n'a pu en obtenir -une connaissance exacte, du moins par des écrits authentiques. La seule -tradition qui se soit conservée dans la mémoire des peuples de la -Manche, c'est que notre chevalier fit une troisième sortie, que cette -fois il se rendit à Saragosse, et qu'il y figura dans un célèbre -tournoi, où il accomplit des prouesses dignes de sa valeur et de -l'excellence de son jugement. L'auteur n'a pu recueillir rien de plus -concernant ses aventures ni la fin de sa vie, et jamais il n'en aurait -su davantage, si par bonheur il n'eût fait la rencontre d'un vieux -médecin, possesseur d'une caisse de plomb, trouvée, disait-il, sous les -fondations d'un ancien ermitage, et dans laquelle on découvrit un -parchemin où des vers espagnols en lettres gothiques retraçaient -plusieurs des exploits de don Quichotte, et célébraient la beauté de -Dulcinée du Toboso, la vigueur de Rossinante et la fidélité de Sancho -Panza. - -Le scrupuleux historien de ces incroyables aventures rapporte ici tout -ce qu'il a pu en apprendre, et pour récompense de la peine qu'il s'est -donnée en feuilletant toutes les archives de la Manche, il ne demande -qu'une chose au lecteur: c'est d'ajouter foi à son récit, autant que les -honnêtes gens en accordent aux livres de chevalerie, si fort en crédit -par le monde. Tel est son unique désir, et cela suffira pour -l'encourager à s'imposer de nouveaux labeurs et à poursuivre ses -investigations touchant la véritable suite de cette histoire, ou tout au -moins à écrire des aventures aussi divertissantes. - -Les premières paroles qui étaient écrites sur le parchemin trouvé dans -la caisse de plomb, étaient celles-ci: - - - LES ACADÉMICIENS DE L'ARGAMASILLA - VILLAGE DE LA MANCHE - _HOC SCRIPSERUNT_ - SUR LA VIE ET LA MORT - DU VAILLANT DON QUICHOTTE - DE LA MANCHE - - - LE MONICONGO[60], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA, - DANS LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE - - ÉPITAPHE - - La tête brûlée qui para la Manche - De plus de dépouilles que Jason de Crète; - Le jugement qui eut la girouette pointue, - Là où elle aurait dû être plate; - - Le bras que sa force a tant allongé, - Puisqu'il atteignit du Catay à Gaëte, - La Muse la plus affreuse et la plus discrète, - Qui grava jamais des vers sur l'airain: - - Celui qui laissa en arrière les Amadis, - Et fit très-peu de cas des Galaors, - S'appuyant sur son amour et sur sa bravoure: - - Celui qui fit taire les Bélianes: - Celui qui erra çà et là sur Rossinante, - Gît ici sous cette pierre froide. - - [60] Mot composé de _mono_, singe, et de _congo_, c'est-à-dire singe - du Congo, marmot, gros singe. - - - LE PANIAQUADO[62], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA - IN LAUDEM DULCINEÆ DU TOBOSO - - SONNET - - Celle que vous voyez au visage joufflu, - A la forte poitrine et au maintien altier, - C'est Dulcinée, reine du Toboso, - Dont le grand don Quichotte fut l'adorateur. - - Il foula, pour elle, à pied et fatigué, - L'un et l'autre flanc de la grande montagne Noire - Et les fameux champs de Montiel, - Jusqu'à la plaine verdoyante d'Aranjuez. - - Par la faute de Rossinante, ô étoile adverse! - Cette dame manchoise et cet invincible - Chevalier errant, dans leurs jeunes années, - - Elle cessa en mourant d'être belle, - Et lui, bien qu'il reste écrit sur le marbre, - Il ne put échapper à l'amour et aux tromperies. - - [62] Ce mot a différentes acceptions, telles que _commensal - compagnon_, _partisan déclaré_, etc. - - - LE CAPRICIEUX TRÈS-DISCRET ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA - A LA LOUANGE DE ROSSINANTE, - CHEVAL DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE - - SONNET - - Sur le superbe tronc diamanté, - Que Mars foule de ses pieds sanglants, - Le Manchois frénétique fait flotter son étendard - Avec un courage extraordinaire. - - Il suspend les armes et le fin acier - Avec lequel il détruit, il ravage, il fend, il taille: - Nouvelles prouesses; mais l'art invente - Un nouveau style pour le nouveau paladin. - - Et si la Gaule se glorifie de son Amadis, - Dont les braves descendants firent triompher - Mille fois la Grèce en propageant sa renommée; - - Aujourd'hui le temple où Bellone règne, - Couronne don Quichotte, et la Manche se glorifie - Plus de lui que la Grèce et la Gaule. - - L'oubli ne souillera jamais ses gloires, - Car Rossinante même excède en gaillardise - Brilladore et Bayard. - - - DU FACÉTIEUX ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA - A SANCHO PANÇA - - SONNET - - Voici Sancho Pança, petit de corps, - Mais d'un grand courage. Miracle étrange! - Je vous jure et certifie qu'il fut l'écuyer le plus simple - Et sans artifice qu'il y eût au monde. - - Il tint à un rien qu'il ne fût comte, - Et il l'aurait certes été si les insolences et les injures - De ce siècle mesquin qui ne pardonne, pas même - A un âne, ne se fussent conjurées pour sa ruine. - - C'est sur lui[63] (pardon de le nommer) - Que marchait ce paisible écuyer, derrière le paisible - Cheval Rossinante, et derrière son maître. - - O vaines espérances du monde! - Vous passez en promettant le repos, - A la fin vous devenez une ombre, de la fumée ou un rêve. - - [63] L'âne. - - - LE CACHIDIABLO[64], ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA - SUR LE TOMBEAU DE DON QUICHOTTE - - ÉPITAPHE - - Ci-gît le chevalier - Bien moulu et mal errant - Que porta Rossinante - Par maint et maint sentier. - - Sancho Pança le Nigaud - Repose aussi près de lui; - Ce fut l'écuyer le plus fidèle - Parmi tous les écuyers. - - [64] Nom d'un fameux renégat. - - - DU TIQUETOC, ACADÉMICIEN DE L'ARGAMASILLA, SUR LE TOMBEAU - DE DULCINÉE DU TOBOSO - - ÉPITAPHE - - Ici repose Dulcinée, - Que, bien que fraîche et dodue, - A été changée en poussière et en cendre - Par la mort épouvantable et vilaine. - - Elle naquit de bonne race, - Et eut un certain air de dame; - Elle fut la flamme du grand Quichotte - Et la gloire de son hameau. - - Voici les seuls vers que l'on put lire; l'écriture des autres était - tellement vermoulue, qu'on les remit à un académicien pour qu'il les - défrichât par conjectures. On a appris qu'il est parvenu à le faire à - force de veilles et d'assiduité et qu'il a l'intention de les publier - dans l'espoir de la troisième sortie de don Quichotte. - - - LOS ACADÉMICOS DE LA ARGAMASILLA - LUGAR DE LA MANCHA - _HOC SCRIPSERUNT_ - EN VIDA Y MUERTE - DEL VALEROSO DON QUIJOTE - DE LA MANCHA - - - EL MONICONGO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, - A LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE - - EPITAFIO - - El calvatrueno[61] que adornó la Mancha - De mas despojos que Jason de Creta; - El juicio que tuvo la veleta, - Aguda, donde fuera mejor ancha; - - El brazo que su fuerza tanto ensancha, - Que llegó del Catay hasta Gaeta, - La Musa mas horrenda y mas discreta, - Que grabó versos en broncinea plancha: - - El que á cola dejó los Amadises, - Y en muy poquito á Galaores tuvo, - Estribando en su amor y bizarría: - - El que hizo callar los Belianises: - Aquel que en Rocinante errando anduvo, - Yace debajo desta losa fria. - - [61] Se dice del que tiene la cabeza atronada, y es vocinglero y - alocado. - - - DEL PANIAGUADO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, - IN LAUDEM DULCINEÆ DEL TOBOSO - - SONETO - - Esta que veis de rostro amondongado, - Alta de pechos y ademan brioso, - Es Dulcinea, Reyna del Toboso, - De quien fué el gran Quijote aficionado. - - Pisó por ella el uno y otro lado - De la gran Sierra Negra, y el famoso - Campo de Montiel, hasta el herboso - Llano de Aranjuez, á pie y cansado: - - Culpa de Rocinante. ¡O dura estrella! - Que esta Manchega dama, y este invito - Andante caballero, en tiernos años, - - Ella dejó muriendo de ser bella, - Y él, aunque queda en mármoles escrito, - No pudo huir de amor, iras y engaños. - - - DEL CAPRICHOSO, DISCRETISIMO ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA - EN LOOR DE ROCINANTE - CABALLO DE DON QUIJOTE DE LA MANCHA - - SONETO - - En el soberbio tronco diamantino, - Que con sangrientas plantas huella Marte, - Frenético el Manchego su estandarte - Tremola con esfuerzo peregrino. - - Cuelga las armas y el acero fino, - Con que destroza, asuela, raja y parte: - Nuevas proezas; pero inventa el arte. - Un nuevo estilo al nuevo Paladino. - - Y si de su Amadis se precia Gaula, - Por cuyos bravos descendientes Grecia - Triunfó mil veces, y su fama ensancha, - - Hoy á Quijote le corona el aula - Dó Belona preside, y dél se precia - Mas que Grecia ni Gaula, la alta Mancha. - - Nunca sus glorias el olvido mancha, - Pues hasta Rocinante, en ser gallardo, - Excede á Brilladoro y á Bayardo. - - - DEL BURLADOR, ACADÉMICO ARGAMASILLESCO, - A SANCHO PANZA - - SONETO - - Sancho Panza es aqueste en cuerpo chico; - Pero grande en valor. ¡Milagro extraño! - Escudero el mas simple y sin engaño, - Que tuvo el mundo, os juro y certifico. - - De ser Conde no estuvo en un tantico, - Si no se conjuraran en su daño - Insolencias y agravios del tacaño - Siglo, que aun no perdonan á un borrico. - - Sobre él anduvo (con perdon se miente) - Este manso escudero, tras el manso - Caballo Rocinante y tras su dueño. - - ¡O vanas esperanzas de la gente, - Como pasais con prometer descanso, - Y al fin parais en sombra, en humo, en sueño! - - - DEL CACHIDIABLO, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, - EN LA SEPULTURA DE DON QUIJOTE - - EPITAFIO - - Aquí yace el Caballero - Bien molido y mal andante, - A quien llevó Rocinante - Por uno y otro sendero. - - Sancho Panza el majadero - Yace también junto á él, - Escudero el mas fiel, - Que vió el trato de escudero. - - - DEL TIQUETOC, ACADÉMICO DE LA ARGAMASILLA, EN LA - SEPULTURA DE DULCINEA DEL TOBOSO - - EPITAFIO - - Reposa aquí Dulcinea, - Y aunque de carnes rolliza, - La volvió en polvo y ceniza - La muerte espantable y fea. - - Fué de castiza ralea, - Y tuvo asomos de dama, - Del gran Quijote fué llama, - Y fué gloria de su aldea. - -Estos fueron los versos que se pudieron leer: los demás, por estar -carcomida la letra, se entregaron á un Académico, para que por -conjeturas, los declarase. Tiénese noticia que lo ha hecho á costa de -muchas vigilias y mucho trabajo, y que tiene intencion de sacallos á -luz, con esperenza de la tercera salida de don Quijote. - - _Forse altro canterà con miglior plettro._ - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE - -[Illustration] - - - - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.] - -PRÉFACE - - -Vive Dieu! avec quelle impatience, ami lecteur, illustre ou plébéien, -peu importe, tu dois attendre cette préface, croyant sans doute y -trouver des personnalités, des représailles, des injures, contre -l'auteur du second _don Quichotte_: je veux parler de celui qui fut, -dit-on, engendré à Tordesillas, et naquit à Tarragone[65]. Eh bien, je -t'en demande pardon, mais il ne m'est pas possible de te donner cette -satisfaction, car si d'habitude l'injustice et l'outrage éveillent la -colère dans les plus humbles coeurs, cette règle rencontre une exception -dans le mien. Voudrais-tu que j'allasse jeter au nez de cet homme qu'il -n'est qu'un impertinent, un sot, un âne? Eh bien, je n'en n'ai pas même -la pensée; qu'il reste avec son péché, qu'il le mange avec son pain, et -grand bien lui fasse. - - [65] C'est l'écrivain caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez - de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprimé à - Tarragone. - -Mais ce que je ne puis me résoudre à passer sous silence et à couvrir -simplement de mon mépris, c'est de m'entendre appeler par lui vieux et -manchot, comme s'il avait été en mon pouvoir d'arrêter la marche du -temps et de faire qu'il ne s'écoulât pas pour moi, et comme si ma main -brisée l'avait été dans quelque dispute de taverne, et non dans la plus -éclatante rencontre[66] qu'aient vue les siècles passés et présents et -que puissent voir les siècles à venir. - - [66] La bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571. - -Si ma blessure ne brille pas aux yeux, elle est, du moins, appréciée par -ceux qui savent où elle fut reçue, car mourir en combattant sied mieux -au soldat, qu'être libre dans la fuite; et je préfère avoir assisté -jadis à cette prodigieuse affaire que de me voir aujourd'hui exempt de -blessures sans y avoir pris part. Les cicatrices que le soldat porte sur -la poitrine et au visage sont autant d'étoiles qui nous guident dans le -sentier de l'honneur vers le désir des nobles louanges. D'ailleurs -est-ce avec les cheveux blancs qu'on écrit? N'est-ce pas plutôt avec -l'entendement, lequel a coutume de se fortifier par les années? - -Autre chose encore m'a causé du chagrin: cet homme m'appelle envieux et -il se donne la peine de m'expliquer, comme si je l'ignorais, ce que -c'est que l'envie; eh bien, qu'il le sache, des deux sortes d'envie que -l'on connaît, je n'éprouve que celle qui est sainte, noble, bien -intentionnée. Comment donc oser supposer que j'aille m'attaquer à un -prêtre, surtout quand ce prêtre ajoute à ce respectable caractère le -titre de familier du saint-office[67]? Je le déclare ici, mon adversaire -se trompe; car de celui qu'il prétend que j'ai voulu désigner, j'adore -le génie, j'admire les travaux et je respecte le labeur incessant et -honorable. Quant à mes _Nouvelles_, que cet aristarque trouve plus -satiriques qu'exemplaires; eh bien, qu'importe? pourvu qu'elles soient -bonnes, et elles ne pourraient l'être s'il ne s'y trouvait un peu de -tout. - - [67] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du - Saint-Office. - -Tu vas dire sans doute, ami lecteur, que je me montre peu exigeant, mais -il ne faut pas accroître les chagrins d'un homme déjà si affligé, et -ceux de ce seigneur doivent être grands puisqu'il dissimule sa patrie et -déguise son nom, comme s'il se sentait coupable du crime de -lèse-majesté. Si donc par aventure tu viens à le connaître, dis-lui de -ma part que je ne me tiens nullement pour offensé, que je connais fort -bien les piéges du démon, et qu'un des plus dangereux qu'il puisse -tendre à un homme, c'est de lui mettre dans la cervelle qu'il est -capable de composer un livre qui lui procurera autant de renommée que -d'argent et autant d'argent que de renommée. A l'appui de ce que -j'avance, conte-lui avec ton esprit et ta bonne grâce accoutumée la -petite histoire que voici: - -«Il y avait à Séville un fou qui donna dans la plus plaisante folie dont -fou se soit jamais avisé. Il prit un jonc qu'il tailla en pointe par un -bout, et quand il rencontrait un chien, il lui mettait un pied sur la -patte de derrière, lui levait l'autre patte avec la main, après quoi lui -introduisant son tuyau dans certain endroit, il soufflait par l'autre -bout, et rendait bientôt l'animal rond comme une boule. Quand il l'avait -mis en cet état, il lui donnait deux tapes sur le ventre et le lâchait -en disant à ceux qui étaient là toujours en grand nombre: «Vos Grâces -pensent-elles que ce soit chose si facile que d'enfler un chien?» Eh -bien, à mon tour, je demanderai: Pensez-vous que ce soit un petit -travail de faire un livre? - -Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, dis-lui cet autre, qui -est encore un conte de fou et de chien: «Il y avait à Cordoue un fou qui -avait coutume de porter sur sa tête un morceau de dalle en marbre ou en -pierre, non des plus légers; quand il apercevait un chien, il s'en -approchait avec précaution et laissait la dalle tomber d'aplomb sur le -pauvre animal. Roulant d'abord sous le coup, le chien ne tardait pas à -se sauver en jetant des hurlements à ne pas s'arrêter au bout de trois -rues. Or, il arriva qu'un jour il s'en prit au chien d'un mercier, que -son maître aimait beaucoup. L'animal poussa des cris perçants. Le -mercier, furieux, saisit une aune, tomba sur le fou et le bâtonna -rondement, en lui disant à chaque coup: «Chien de voleur, ne vois-tu pas -que mon chien est un lévrier?» Et après lui avoir répété le mot de -lévrier plus de cent fois, il le renvoya moulu comme plâtre. -L'avertissement fit son effet, et le fou fut tout un mois sans se -montrer. A la fin cependant, il reparut avec une dalle bien plus pesante -que la première, mais quand il rencontrait un chien, il s'arrêtait tout -court en disant: «Oh! oh! celui-ci est un lévrier.» Depuis lors, tous -les chiens qu'il trouvait sur son chemin, fussent-ils dogues ou roquets, -étaient pour lui autant de lévriers, et il ne lâchait plus sa pierre. -Peut-être en arrivera-t-il de même à cet homme; il n'osera plus lâcher -en livres le poids de son esprit, lequel, il faut en convenir, est plus -lourd que le marbre. - -Quant à la menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son -ouvrage, dis-lui, ami lecteur, que je m'en moque comme d'un maravédis et -que je lui réponds: «Vive pour moi le comte de Lémos, et Dieu pour -tous!» Oui, vive le grand comte de Lémos, dont la libéralité bien connue -m'abrite contre la mauvaise fortune, et vive la suprême charité de -l'archevêque de Tolède[68]! Ces deux princes, par leur seule bonté d'âme -et sans que je les aie sollicités par aucune espèce d'éloges, ont pris à -leur charge le soin de venir généreusement à mon aide, et en cela je me -tiens pour plus honoré et plus riche que si la fortune, par une voie -ordinaire, m'eût comblé de ses faveurs. L'honneur, je le sens, peut -rester au pauvre, mais non au pervers; la pauvreté peut couvrir d'un -nuage la noblesse, mais non l'obscurcir entièrement. Pourvu que la vertu -jette quelque lumière, fût-ce par les fissures de la détresse, elle -finit toujours par être estimée des grands et nobles esprits. - - [68] Don Bernardo Sandoval y Rojas. - -Ne lui dis rien de plus, ami lecteur; quant à moi, je me contenterai de -te faire remarquer que cette seconde partie de _Don Quichotte_, dont je -te fais hommage, est taillée sur le même patron, et qu'elle est de même -étoffe que la première. Dans cette seconde partie, je te donne mon -chevalier conduit jusqu'au terme de sa vie, et finalement mort et -enterré, afin que personne ne puisse en douter désormais. C'est assez -qu'un honnête homme ait rendu compte de ses aimables folies, sans que -d'autres prétendent encore y mettre la main. L'abondance des choses, -même bonnes, en diminue le prix, tandis que la rareté des mauvaises les -fait apprécier en ce point... - -J'oubliais de te dire que tu auras bientôt _Persiles_, que je suis en -train d'achever, ainsi que la seconde partie de _Galatée_. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -L'INGÉNIEUX CHEVALIER - -DON QUICHOTTE - -DE LA MANCHE - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -CHAPITRE PREMIER - -DE CE QUI SE PASSA ENTRE LE CURÉ ET LE BARBIER AVEC DON QUICHOTTE AU -SUJET DE SA MALADIE - - -Dans la seconde partie de cette histoire, qui contient la troisième -sortie de don Quichotte, Cid Hamet Ben-Engeli raconte que le curé et le -Barbier restèrent plus d'un mois sans chercher à le voir, pour ne pas -lui rappeler par leur présence le souvenir des choses passées. Ils ne -laissaient pas néanmoins de visiter souvent sa nièce et sa gouvernante, -leur recommandant chaque fois d'avoir grand soin de leur maître, et de -lui donner une nourriture bonne pour l'estomac et surtout pour le -cerveau, d'où venait, à n'en pas douter, tout son mal. Ces femmes -répondaient qu'elles n'auraient garde d'y manquer, d'autant plus que, -par moment, leur seigneur paraissait avoir recouvré tout son bon sens. -Cette nouvelle causa bien de la joie à nos deux amis, qui s'applaudirent -d'autant plus d'avoir employé, pour le ramener chez lui, le stratagème -que nous avons raconté dans les chapitres qui terminent la première -partie de cette grande et véridique histoire. Toutefois, comme ils -tenaient cette guérison pour impossible, ils résolurent de s'en assurer -par eux-mêmes, et après s'être promis de ne pas toucher la corde de la -chevalerie, dans la crainte de découdre les points d'une blessure si -fraîchement fermée[69], ils se rendirent chez don Quichotte, qu'ils -trouvèrent dans sa chambre, assis sur son lit, en camisole de serge -verte, et coiffé d'un bonnet de laine rouge de Tolède, mais tellement -sec et décharné, qu'il ressemblait à une momie. Ils furent très-bien -reçus de notre chevalier, qui répondit à leurs questions sur sa santé -avec beaucoup de justesse et en termes choisis. - - [69] Il était alors d'usage en chirurgie de coudre les blessures. - -Peu à peu la conversation s'engagea, et après avoir causé d'abord de -choses indifférentes, on en vint à entamer le chapitre des affaires -publiques et des formes de gouvernement. Celui-ci changeait une coutume, -celui-là corrigeait un abus; bref, chacun de nos trois amis devint, -séance tenante, un nouveau Lycurgue, un moderne Solon, et ils -remanièrent si bien l'État, qu'il semblait qu'après l'avoir mis à la -forge, ils l'en avaient retiré entièrement remis à neuf. Sur ces divers -sujets, don Quichotte montra tant de tact et d'à-propos, que les deux -visiteurs ne doutèrent plus qu'il n'eût recouvré tout son bon sens. -Présentes à l'entretien, la nièce et la gouvernante versaient des larmes -de joie et ne cessaient de rendre grâces à Dieu en voyant leur maître -montrer une telle lucidité d'esprit. Mais le curé, revenant sur sa -première intention, qui était de ne point parler chevalerie, voulut -compléter l'épreuve, afin de s'assurer si cette guérison était réelle ou -seulement apparente. De propos en propos, il se mit à conter quelques -nouvelles récemment venues de la cour: On tient pour assuré, dit-il, que -le Turc fait de grands préparatifs de guerre, et qu'il se dispose à -descendre le Bosphore avec une immense flotte; seulement, on ne sait pas -sur quels rivages ira fondre une si formidable tempête; il ajouta que la -chrétienté en était fort alarmée, et qu'à tout événement Sa Majesté -faisait pourvoir à la sûreté du royaume de Naples, des côtes de la -Sicile et de l'île de Malte. - -Sa Majesté agit en prudent capitaine, dit don Quichotte, lorsqu'elle met -ses vastes États sur la défensive, afin que l'ennemi ne les prenne pas -au dépourvu. Mais si elle me faisait l'honneur de me demander mon avis, -je lui conseillerais une mesure à laquelle elle est, j'en suis certain, -bien éloignée de penser à cette heure. - -A peine le curé eut-il entendu ces paroles, qu'il se dit en lui-même: -Dieu te soit en aide, pauvre don Quichotte; car, si je ne me trompe, te -voilà retombé au plus profond de ta démence. - -Le barbier, qui avait eu la même pensée, demanda quelle était cette -importante mesure, craignant, disait-il, que ce ne fût un de ces -impertinents avis qu'on ne se fait pas faute de donner aux princes. - -Maître râpeur de barbes, repartit don Quichotte, mon avis n'a rien -d'impertinent; il est, au contraire, tout à fait pertinent. - -D'accord, répliqua le barbier; cependant l'expérience a prouvé que ces -sortes d'expédients sont presque toujours impraticables ou ridicules, -quelquefois même contraires à l'intérêt du roi et de l'État. - -Soit; mais le mien, reprit don Quichotte, n'est ni impraticable ni -ridicule: loin de là, c'est le plus simple et le plus convenable qui -puisse se présenter à l'esprit d'un donneur de conseil. - -Votre Grâce tarde bien à nous l'apprendre, dit le curé. - -Je ne suis pas fort empressé de le faire connaître, répondit don -Quichotte, de peur qu'en arrivant aux oreilles de messeigneurs du -conseil, l'honneur de l'invention ne soit aussitôt enlevé. - -Quant à moi, reprit le barbier, je jure devant Dieu et devant les hommes -de n'en parler ni à roi, ni _à Roch_, ni à âme qui vive, comme il est -dit dans cette romance du curé[70], où l'on avise le roi de ce voleur -qui lui avait escamoté cent doublons et sa mule qui allait si bien -l'amble. - - [70] Allusion à quelque romance populaire de l'époque, aujourd'hui - inconnue. - -Je ne connais pas cette histoire, dit don Quichotte, mais je tiens le -serment pour bon, sachant le seigneur barbier homme de bien. - -Et quand cela ne serait pas, reprit le curé, je me porte fort pour lui, -et je réponds qu'il n'en parlera pas plus que s'il était né muet. - -Et vous, seigneur curé, demanda don Quichotte, quelle sera votre -caution? - -Mon caractère, répliqua le curé, car il me fait un devoir de garder les -secrets. - -Eh bien donc, s'écria don Quichotte, j'affirme que si le roi faisait -publier à son de trompe que tous les chevaliers qui errent par l'Espagne -sont tenus de se rendre à sa cour, à jour nommé, ne s'en présentât-il -qu'une demi-douzaine, tel parmi eux, j'en suis certain, pourrait se -rencontrer qui viendrait à bout de la puissance du Turc. Que Vos Grâces -veuillent bien me prêter attention et suivre mon raisonnement. Est-ce -qu'on n'a pas vu maintes fois un chevalier défaire à lui seul une armée -de deux cent mille hommes, comme si tous ensemble ils n'avaient eu -qu'une tête à couper? Vive Dieu! si le fameux don Bélianis, ou même un -simple rejeton des Amadis de Gaule était encore vivant, et que le Turc -se trouvât face à face avec lui, par ma foi, je ne parierais pas pour le -Turc. Mais patience, Dieu aura pitié de son peuple, et saura lui envoyer -quelque chevalier moins illustre peut-être que ceux des temps passés, -qui pourtant ne leur sera point inférieur en vaillance. Je n'en dis pas -davantage, Dieu m'entend. - -Sainte Vierge! s'écria la nièce, que je meure si mon oncle n'a pas envie -de se faire encore une fois chevalier errant! - -Oui, oui, repartit don Quichotte, chevalier errant je suis, et chevalier -errant je mourrai; que le Turc monte ou descende quand il voudra, et -déploie toute sa puissance! je le répète, Dieu m'entend. - -Sur ce le barbier prit la parole: Que Vos Grâces, dit-il, me permettent -de leur raconter une petite histoire; elle vient ici fort à propos. - -Comme il vous plaira, reprit don Quichotte; nous sommes prêts à vous -donner audience. - -Le barbier continua de la sorte: A Séville, dans l'hôpital des fous, il -y avait un homme que ses parents firent enfermer comme ayant perdu la -raison. Cet homme avait pris ses licences à l'université d'Ossuna; mais -quand même il les eût prises à celle de Salamanque, il n'en serait pas -moins, disait-on, devenu fou. Après plusieurs années de réclusion, le -pauvre diable se croyant guéri, écrivit à l'archevêque une lettre pleine -de bon sens, dans laquelle il le suppliait de le tirer de sa misérable -vie, puisque Dieu, dans sa miséricorde, lui avait fait la grâce de lui -rendre la raison. Il prétendait que ses parents, pour jouir de son bien, -continuaient à le tenir enfermé, et voulaient, en dépit de la vérité, le -faire passer pour fou jusqu'à sa mort. Convaincu du bon sens de cet -homme par les lettres qu'il ne cessait d'en recevoir, l'archevêque -chargea un de ses chapelains de s'informer auprès du directeur de -l'hôpital si tout ce que lui écrivait le licencié était exact, enfin de -l'interroger lui-même, l'autorisant, si l'examen était favorable, à le -faire mettre en liberté. - -Le chapelain vint trouver le directeur de l'hôpital, et lui demanda ce -qu'il pensait de l'état mental du licencié. Le directeur répondit qu'il -le tenait pour aussi fou que jamais; qu'à la vérité il parlait -quelquefois en homme de bon sens, mais qu'en fin de compte il retombait -toujours dans ses premières extravagances, comme le chapelain pouvait -d'ailleurs s'en assurer par lui-même. Celui-ci témoigna le désir de -tenter l'expérience. On le mena à la chambre du licencié, avec lequel il -s'entretint plus d'une heure sans que pendant tout ce temps cet homme -donnât le moindre signe de folie; loin de là, ses discours furent si -pleins d'à-propos et de bon sens, que le chapelain ne put s'empêcher de -le regarder comme entièrement guéri. - -Entre autres choses, le pauvre diable se plaignit de la connivence du -directeur de l'hôpital, qui, pour plaire à sa famille et ne pas perdre -les cadeaux qu'il en recevait, affirmait qu'il était toujours fou, -quoiqu'il eût souvent de bons moments. Il ajoutait que, dans son -malheur, son plus grand ennemi, c'était sa fortune; car pour en jouir, -disait-il, mes parents portent un jugement qu'ils savent faux, -puisqu'ils ne veulent pas reconnaître la grâce que Dieu m'a faite en me -rappelant de l'état de brute à l'état d'homme. Bref, il parla de telle -sorte, qu'il réussit à rendre le directeur suspect, et à faire passer -ses parents pour cupides et dénaturés, si bien que le chapelain résolut -de l'emmener, pour rendre l'archevêque lui-même témoin d'une guérison -dont il n'était plus permis de douter. Le directeur fit tous ses efforts -pour dissuader le chapelain, lui disant d'y prendre garde; que cet homme -n'avait jamais cessé d'être fou, et qu'il aurait le déplaisir de s'être -trompé sur son compte; mais quand on lui eut montré la lettre de -l'archevêque, il ordonna de rendre au licencié ses anciens vêtements, et -le laissa entre les mains du chapelain. - -A peine dépouillé de sa casaque de fou, notre homme voulut aller prendre -congé de ses anciens compagnons. Il en demanda avec instance la -permission au chapelain, qui désira même l'accompagner dans cette -visite; quelques-uns de ceux qui étaient là se joignirent à lui. En -passant devant la loge d'un fou furieux qui par hasard était calme en ce -moment: Adieu, frère, lui dit le licencié; voyez si vous n'avez pas -quelque chose à me demander, car je vais retourner chez moi, puisque -Dieu dans sa bonté infinie et sans que je le méritasse, m'a fait la -grâce de me rendre la raison. J'espère qu'il fera de même pour vous; -aussi priez-le bien et ne manquez jamais de confiance; en attendant, -j'aurai soin de vous envoyer quelques bons morceaux, car je sais, par ma -propre expérience, que la folie ne vient le plus souvent que du vide de -l'estomac et du cerveau. Prenez donc courage, et ne vous laissez point -abattre; dans les disgrâces qui nous arrivent, le découragement détruit -la santé et ne fait qu'avancer la mort. - -En entendant ce discours, un autre fou renfermé dans une loge qui -faisait face à celle du fou furieux, se redressa tout à coup d'une -vieille natte de jonc sur laquelle il était couché, et demanda en criant -à tue-tête quel était ce camarade qui s'en allait si sain de corps et -d'esprit? - -C'est moi, frère, répondit le licencié; je n'ai plus besoin de rester -dans cette maison après la grâce que Dieu m'a faite. - -Prends garde à ce que tu dis, licencié mon ami, repartit cet homme, et -que le diable ne t'abuse pas. Crois-moi, reste avec nous, afin de -t'épargner l'allée et le retour. - -Je sais que je suis guéri, reprit le licencié, et je ne pense pas avoir -jamais à recommencer mes stations. - -Toi, guéri, continua le fou; à la bonne heure, et que Dieu te conduise; -mais par le nom de Jupiter, dont je représente ici-bas la majesté -souveraine, je jure que pour ce seul péché, que Séville vient de -commettre en te rendant la liberté, je la frapperai d'un tel châtiment, -que le souvenir s'en perpétuera dans les siècles des siècles. _Amen._ Ne -sais-tu pas, pauvre petit licencié sans cervelle, que j'en ai le -pouvoir, puisque je suis Jupiter Tonnant, et que je tiens dans mes mains -les foudres destructeurs qui peuvent en un instant réduire toute la -terre en cendres? Mais non, je n'infligerai qu'une simple correction à -cette ville ignorante et stupide; je me contenterai de la priver de -l'eau du ciel, ainsi que tous ses habitants, pendant trois années -entières et consécutives, à compter du jour où la menace vient d'en être -prononcée. Ah! tu es libre, tu es dans ton bon sens, et moi je suis fou -et en prison! De par mon tonnerre, je leur enverrai de la pluie, tout -comme je songe à me pendre. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -S'il est Jupiter, le dieu de la foudre, je suis Neptune, le dieu des -eaux (p. 297).] - -Chacun écoutait ces propos avec étonnement, quand le licencié se tourna -vivement vers le chapelain et lui prenant les deux mains: Que Votre -Grâce, mon cher seigneur, lui dit-il, ne se mette point en peine des -menaces que ce fou vient de débiter; car s'il est Jupiter, le dieu de la -foudre, je suis Neptune, le dieu des eaux, et je ferai pleuvoir quand il -en sera besoin. - -Très-bien, très-bien, repartit le chapelain; mais en attendant, il ne -faut pas irriter Jupiter, seigneur Neptune. Rentrez dans votre loge, -nous reviendrons vous chercher une autre fois. - -Chacun se mit à rire en voyant la confusion du chapelain. Quant au -licencié, on lui remit sa casaque, on le renferma de nouveau, et le -conte est fini. - -C'était donc là, reprit don Quichotte, ce conte venu si à point qu'on ne -pouvait se dispenser de nous le servir. Ah! maître raseur, maître -raseur, bien aveugle est celui qui ne voit pas à travers la toile du -tamis! Votre Grâce en est-elle encore à ignorer que ces comparaisons -d'esprit à esprit, de courage à courage, de beauté à beauté, de famille -à famille, sont toujours odieuses et mal reçues? Seigneur barbier, je ne -suis pas Neptune, le dieu des eaux, et je m'inquiète fort peu de passer -pour un homme d'esprit, surtout ne l'étant pas; mais, quoi qu'il en -soit, je n'en continuerai pas moins jusqu'à mon dernier jour à signaler -au monde l'énorme faute que l'on commet en négligeant de rétablir -l'ancienne chevalerie errante. Hélas! je ne le vois que trop, notre âge -dépravé ne mérite pas de jouir du bonheur ineffable dont ont joui les -siècles passés, alors que les chevaliers errants prenaient en main la -défense des royaumes, la protection des jeunes filles, des veuves et des -orphelins. Maintenant, les chevaliers abandonnent la cuirasse et la -cotte de mailles, pour revêtir la veste de brocard et de soie. Où -sont-ils ceux qui, armés de pied en cap, à cheval et appuyés sur leur -lance, s'ingéniaient à tromper le sommeil, la faim, la soif, et les -besoins les plus impérieux de la nature? Où est le chevalier de notre -temps qui, après une longue course à travers les montagnes et les -forêts, arrivant au bord de la mer, où il ne trouve qu'un frêle esquif, -s'y jette hardiment, malgré les vagues furieuses qui tantôt le lancent -au ciel, tantôt le précipitent au fond des abîmes; puis le lendemain, à -trois mille lieues de là, abordant une terre inconnue, y accomplit des -prouesses si extraordinaires, qu'elles méritent d'être gravées sur le -bronze? A présent, la mollesse et l'oisiveté sont vertus à la mode, et -la véritable valeur qui fut jadis le partage des chevaliers errants -n'est plus de saison. Où rencontrer aujourd'hui un chevalier aussi -vaillant qu'Amadis? aussi courtois que Palmerin d'Olive? aussi galant -que Lisvart de Grèce? plus blessant et plus blessé que don Bélianis? -aussi brave que Rodomont? aussi prudent que le roi Sobrin? aussi -entreprenant que Renaud? aussi invincible que Roland? aussi séduisant -que Roger, de qui, en droite ligne, descendent les ducs de Ferrare, -d'après Turpin dans sa _Cosmographie_. - -Tous ces chevaliers et tant d'autres que je pourrais citer, ont été -l'honneur de la chevalerie errante; c'est d'eux et de leurs pareils que -je conseillerais au roi de se servir, s'il veut être bien servi et à bon -marché, et voir le Turc s'arracher la barbe à pleines mains. Mais avec -tout cela, il faut que je reste dans ma loge, puisqu'on refuse de m'en -tirer; et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu'il pleuve, -je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m'en prendra fantaisie. -Ceci soit dit afin que le seigneur Plat-à-Barbe sache que je l'ai -compris. - -Seigneur don Quichotte, répondit le barbier, Votre Grâce aurait tort de -se fâcher; Dieu m'est témoin que je n'ai pas eu dessein de vous -déplaire. - -Si je dois me fâcher ou non, c'est à moi de le savoir, reprit don -Quichotte. - -Seigneurs, interrompit le curé, qui jusqu'alors avait écouté sans rien -dire, je voudrais éclaircir un doute qui me pèse, et que vient de faire -naître en moi le discours du seigneur don Quichotte. - -Parlez sans crainte, répondit notre chevalier, et mettez votre -conscience en repos. - -Eh bien, dit le curé, je dois avouer qu'il m'est impossible de croire -que tous ces chevaliers errants dont Votre Grâce vient de parler, aient -été des hommes en chair et en os; pour moi, tout cela n'est que -fictions, rêveries et contes faits à plaisir. - -Voilà une erreur, répondit don Quichotte, dans laquelle sont tombés -nombre de gens. J'ai souvent cherché à faire luire la lumière de la -vérité sur cette illusion devenue presque générale: quelquefois je n'ai -pu réussir; mais presque toujours j'en suis venu à bout, et j'ai eu le -bonheur de rencontrer des personnes qui se sont rendues à la force de -cette vérité pour moi si manifeste, que je pourrais dire avoir vu de mes -yeux Amadis de Gaule. Oui, c'était un homme de haute taille, au teint -vif et blanc; il avait la barbe noire et bien plantée, le regard fier et -doux; il n'était pas grand parleur, se mettait rarement en colère, et -n'y restait pas longtemps. Non moins aisément que j'ai dépeint Amadis, -je pourrais vous faire le portrait de tous les chevaliers errants; car -sur l'idée qu'en donnent leurs histoires, il est facile de dire quel -était leur air, quelle était leur stature et la couleur de leur teint. - -S'il en est ainsi, seigneur, dit le barbier, apprenez-nous quelle taille -avait le géant Morgan? - -Qu'il ait existé des géants ou qu'il n'en ait pas existé, répondit don -Quichotte, les opinions sont partagées à ce sujet. Cependant la sainte -Écriture, qui ne peut induire en erreur, nous apprend qu'il y en a eu, -par ce qu'elle raconte de ce Goliath qui avait sept coudées et plus de -hauteur. On a trouvé en Sicile des ossements de jambes et de bras dont -la longueur prouve qu'ils appartenaient à des géants aussi hauts que des -tours. Toutefois je ne saurais affirmer que le géant Morgan ait été -d'une très-grande taille; je ne le pense pas, et en voici la raison: son -histoire dit qu'il dormait souvent à couvert; or, puisqu'il trouvait des -habitations capables de le recevoir, il ne devait pas être d'une -grandeur démesurée. - -C'est juste, dit le curé, qui, prenant plaisir à entendre notre héros -débiter de telles extravagances, lui demanda à son tour ce qu'il pensait -de Roland, de Renaud et des douze pairs de France, tous anciens -chevaliers errants? - -De Renaud, répondit don Quichotte, je dirai qu'il devait avoir la face -large, le teint vermeil, les yeux à fleur de tête et pleins de feu; il -était extrêmement chatouilleux et emporté, et se plaisait à protéger les -malandrins et gens de cette espèce. Quant à Roland, Rotoland ou Orland -(l'histoire lui donne ces trois noms), je crois pouvoir affirmer qu'il -était de moyenne taille, large des épaules, un peu cagneux des genoux; -il avait le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, la -parole brève et le regard menaçant; du reste, courtois, affable et bien -élevé. - -Par ma foi, si Roland ressemblait au portrait que vient d'en faire Votre -Grâce, dit le barbier, je ne m'étonne plus que la belle Angélique lui -ait de beaucoup préféré ce petit More à poil follet à qui elle livra ses -charmes. - -Cette Angélique, reprit don Quichotte, était une créature fantasque et -légère, une coureuse, qui a rempli le monde du bruit de ses fredaines. -Sacrifiant sa réputation à son plaisir, elle a dédaigné mille nobles -personnages, mille chevaliers pleins d'esprit et de bravoure, pour un -petit page au menton cotonneux, sans naissance et sans fortune, et dont -tout le renom fut l'attachement qu'il montra pour son vieux maître[71]. -Aussi, le chantre de sa beauté, le grand Arioste, cesse-t-il d'en parler -après cette faiblesse impardonnable, et pour ne plus s'occuper d'elle, -il termine brusquement son histoire par ces vers: - - Peut-être à l'avenir une meilleure lyre, - Dira comme elle obtint du grand Catay l'empire. - - [71] Médor fut laissé pour mort sur la place, en allant relever le - cadavre de son maître. (ARIOSTE, chant XXIII.) - -Ces vers furent une prophétie, car les poëtes s'appellent _vates_, -c'est-à-dire devins, et la prédiction s'accomplit si bien, que depuis -lors ce fut un poëte andaloux qui chanta les larmes d'Angélique, et un -poëte castillan qui chanta sa beauté. - -Parmi tant de poëtes qui l'ont célébrée, dit maître Nicolas, il doit -s'en être trouvé au moins un pour lui dire son fait. - -Si Sacripant ou Roland eussent été poëtes, reprit don Quichotte, -j'incline à croire qu'ils auraient joliment savonné la tête à cette -écervelée; car c'est l'ordinaire des amants rebutés de se venger par -des satires et des libelles: vengeance, après tout, indigne d'un coeur -généreux. Mais jusqu'à ce jour, je n'ai pas connaissance d'un seul vers -injurieux contre cette Angélique qui a bouleversé le monde. - -C'est miracle! dit le curé; et tout à coup on entendit la nièce et la -gouvernante, qui depuis quelque temps déjà s'étaient retirées, jeter les -hauts cris; aussitôt nos trois amis se levèrent et coururent au bruit. - - - - -CHAPITRE II - -QUI TRAITE DE LA GRANDE QUERELLE QU'EUT SANCHO PANZA AVEC LA NIÈCE ET LA -GOUVERNANTE, AINSI QUE D'AUTRES PLAISANTS ÉVÉNEMENTS - - -L'histoire raconte que les auteurs de tout ce tapage étaient Sancho, -lequel voulait entrer pour voir son seigneur, et la nièce et la -gouvernante qui s'y opposaient de toutes leurs forces. - -Que veut ce vagabond, ce fainéant? demandait la gouvernante. Retournez -chez vous, mon ami, vous n'avez que faire céans; c'est vous qui -débauchez et pervertissez notre maître, et l'emmenez courir les grands -chemins. - -Gouvernante de Satan, répondait Sancho, vous vous trompez de plus de -moitié; le débauché, le perverti et l'emmené par les chemins, c'est moi -et non pas votre maître. C'est lui qui m'a tiré de ma maison en -m'enjôlant avec des tricheries et en me promettant une île que j'attends -encore. - -Que veut-il dire avec ses îles? répliquait la gouvernante. Est-ce par -hasard quelque chose de bon à manger, glouton que tu es? - -Non pas à manger, reprenait Sancho, mais à gouverner, et meilleur que -quatre villes et une province entière. - -Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de méchancetés, -continuait la gouvernante: va gouverner ta maison et labourer ton coin -de terre, et laisse-là tes gouvernements. - -Le curé et le barbier riaient de bon coeur de ce plaisant dialogue; mais -don Quichotte craignant que Sancho ne lâchât sa langue et n'en vînt à -débiter, selon sa coutume quelques malicieuses simplicités, fit taire les -deux femmes, et ordonna qu'on le laissât entrer. Sancho entra. Aussitôt -le curé et le barbier prirent congé de leur ami, désespérant de sa -guérison, puisqu'il se montrait entiché plus que jamais de sa maudite -chevalerie. - -Vous verrez, compère, dit le curé en sortant, qu'au moment où nous y -penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa volée. - -Oh! cela est certain, reprit le barbier; mais ce qui m'étonne, c'est -moins la folie du maître que la simplicité de l'écuyer: il s'est si bien -fourré cette île dans la cervelle, que rien au monde ne pourrait l'en -faire sortir. - -Dieu leur soit en aide, dit le curé; quant à nous, guettons-les bien -afin de voir où aboutira cette mise en commun d'extravagances; car on -dirait qu'ils ont été créés l'un pour l'autre, et que les folies du -maître vaudraient moins sans celles du valet. - -C'est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir ce qu'ils -vont comploter ensemble. - -Soyez tranquille, répliqua le curé, la nièce et la gouvernante ne nous -laisseront rien ignorer; elles ne sont pas femmes à en perdre leur part. - -Pendant cet entretien, don Quichotte et son écuyer s'étaient renfermés. -Quand ils se virent seuls: Sancho, dit don Quichotte, je suis très-peiné -d'apprendre que tu ailles répétant partout que je t'ai enlevé de ta -chaumière, quand tu sais que je ne suis pas resté dans ma maison. Partis -ensemble, nous avons fait tous deux même chemin et éprouvé même fortune: -si une fois on t'a berné, cent fois j'ai reçu des coups de bâton: c'est -le seul avantage que j'ai sur toi. - -[Illustration: Tu n'entreras pas ici, tonneau de malices, sac de -méchancetés... (p. 300).] - -C'était bien juste, répondit Sancho; puisque, d'après le dire de Votre -Grâce, les mésaventures sont plutôt le fait des chevaliers errants que -de leurs écuyers. - -Tu te trompes, Sancho, repartit don Quichotte, témoins ces vers: _Quando -caput dolet_... - -Je n'entends point d'autre langue que la mienne, dit Sancho. - -Je veux dire, répliqua don Quichotte, que quand la tête souffre, -souffrent tous les membres. Ainsi, moi, ton maître, je suis la tête du -corps dont tu fais partie, étant mon serviteur; par conséquent, le mal -que j'éprouve, tu dois le ressentir, et moi le tien. - -Cela devrait être, repartit Sancho; mais pendant qu'on me bernait, moi, -pauvre membre, ma tête était derrière la muraille de la cour, et elle me -regardait voltiger dans les airs, sans éprouver la moindre douleur; si -les membres sont obligés de ressentir le mal de la tête, il me semble -que la tête devrait à son tour prendre part à leur mal. - -Crois-tu, reprit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu'on te -bernait? Ne le dis, ni ne le pense, mon ami, et sois bien persuadé que -je souffrais plus dans mon esprit que toi dans tout ton corps. Mais -laissons cela, nous en reparlerons à loisir. Maintenant, ami Sancho, -réponds-moi franchement, je te prie; que dit-on de moi dans le pays? -comment en parlent les paysans, les hidalgos, les chevaliers? quelle -opinion a-t-on de ma courtoisie, de ma valeur, de mes exploits? que -pense-t-on du dessein que j'ai formé de rétablir dans son antique lustre -l'ordre oublié de la chevalerie errante? Bref, répète-moi, sans -flatterie, ce qui est arrivé à tes oreilles, sans rien ajouter, sans -rien retrancher; car le devoir d'un serviteur fidèle est de dire à son -seigneur la vérité telle qu'elle est, sans qu'aucune considération la -lui fasse exagérer ou diminuer. Tu sauras, Sancho, que si la vérité se -présentait toujours devant les princes nue et dépouillée des ornements -de la flatterie, notre siècle serait un âge d'or, ce qu'il est déjà, à -ce que j'entends dire chaque jour, comparé aux siècles qui nous ont -précédés. Mets à profit cet avis, et réponds sans déguisement à ma -question. - -Volontiers, répondit Sancho, mais à condition que Votre Grâce ne se -fâchera pas si je lui redis les choses telles qu'elles sont venues à mes -oreilles. - -Je t'assure que je ne me fâcherai nullement, dit don Quichotte; parle -librement et sans détour. - -Eh bien, seigneur, reprit Sancho, vous saurez que tout le monde nous -tient, vous, pour le plus grand des fous, et moi, pour le dernier des -imbéciles. Les hidalgos disent que Votre Grâce n'avait pas le droit de -s'arroger le _don_, et de se faire d'emblée chevalier, avec quatre pieds -de vigne, deux journaux de terre, un fossé par devant et un par -derrière. Quant aux chevaliers, ils sont fort peu satisfaits que les -hidalgos se mêlent à eux, principalement ceux qui sont tout au plus bons -pour être écuyers, qui noircissent leurs chaussures avec de la suie, et -raccommodent leurs bas noirs avec de la soie verte. - -Cela ne me regarde pas, dit don Quichotte; je suis toujours -très-convenablement vêtu, et je ne porte jamais d'habits rapiécés; -déchirés, c'est possible, et encore plutôt par le frottement des armes -que par l'action du temps. - -Quant à votre valeur, votre courtoisie, vos exploits et vos projets, -continua Sancho, les opinions sont partagées; les uns disent: C'est un -fou, mais il est plaisant; les autres: Il est vaillant, mais peu -chanceux; d'autres: Il est courtois, mais extravagant; et pour ne rien -vous cacher, ils en débitent tant sur votre compte, que, par ma foi, ils -ne laissent rien à y ajouter. - -Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, plus la vertu est éminente, plus -elle est exposée à la calomnie. Peu de grands hommes y ont échappé: -Jules César, ce sage et vaillant capitaine a passé pour un ambitieux; on -lui a même reproché de n'avoir ni grande propreté dans ses habits, ni -grande pureté dans ses moeurs. On a accusé d'ivrognerie Alexandre, ce -héros auquel tant de belles actions ont mérité le surnom de Grand. -Hercule, après avoir consumé sa vie en d'incroyables travaux, a fini par -passer pour un homme voluptueux et efféminé. On a dit du frère d'Amadis, -don Galaor, que c'était un brouillon, un querelleur, et d'Amadis -lui-même, qu'il pleurait comme une femme. Aussi, mon pauvre Sancho, je -ne me mets nullement en peine des traits de l'envie, et pourvu que ce -soit là tout, je m'en console avec ces héros, qui ont fait l'admiration -de l'univers. - -Oh! répliqua Sancho, on ne s'arrête pas en si beau chemin. - -Qu'y a-t-il donc encore? demanda don Quichotte. - -Il reste la queue à écorcher, répondit Sancho: jusqu'ici ce n'était que -miel, mais si vous voulez savoir le reste, je vais vous amener un homme -qui vous donnera contentement. Le fils de Bartholomé Carrasco est -arrivé hier soir de Salamanque, où il s'est fait recevoir bachelier; et -comme j'allais le voir pour me réjouir avec lui, il m'a raconté que -l'histoire de Votre Grâce est déjà mise en livre sous le titre de -l'_Ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche_; il dit de plus que -j'y suis tout du long avec mon propre nom de Sancho Panza, et qu'on y a -même fourré madame Dulcinée du Toboso, sans compter bien d'autres choses -qui se sont passées entre vous et moi, tellement que j'ai fait mille -signes de croix, ne sachant comment ce diable d'auteur a pu les -apprendre. - -Il faut assurément, dit don Quichotte, que ce soit un enchanteur qui ait -écrit cette histoire, car ces gens-là devinent tout. - -Parbleu, si c'est un enchanteur, je le crois bien, reprit Sancho, -puisque le bachelier Samson Carrasco dit qu'il s'appelle Cid Hamet -Berengena. - -C'est un nom moresque, dit don Quichotte. - -Cela se pourrait, répondit Sancho, d'autant plus que j'ai ouï dire que -les Mores aiment beaucoup les aubergines[72]. - - [72] Sancho change le nom de Ben-Engeli en Berengena, qui veut dire - aubergine, espèce de légume fort commun dans le royaume de Valence. - -Il faut que tu te trompes quant au mot de cid, dit don Quichotte, car ce -mot signifie seigneur. - -Je n'en sais rien, répondit Sancho; mais si vous voulez que j'amène ici -le bachelier, je l'irai querir à vol d'oiseau. - -Tu me feras plaisir, mon enfant, dit don Quichotte; ce que tu viens de -m'apprendre m'a mis la puce à l'oreille, et je ne mangerai morceau qui -me profite jusqu'à ce que je sois exactement informé de tout. - -Sancho s'en fut. Peu après il revint avec le bachelier, et il y eut -entre eux trois la plaisante conversation que l'on verra dans le -chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE III - -DU RISIBLE ENTRETIEN QU'EURENT ENSEMBLE DON QUICHOTTE SANCHO PANZA ET LE -BACHELIER SAMSON CARRASCO - - -En attendant le bachelier Samson Carrasco, don Quichotte resta tout -pensif; il ne pouvait se persuader que l'histoire de ses prouesses fût -déjà publiée, quand son épée fumait encore du sang de ses ennemis. Il en -vint alors à s'imaginer qu'un enchanteur, ami ou ennemi, les avait, par -son art, écrites et livrées à l'impression: ami, pour les grandir et les -élever au-dessus de celles des plus illustres chevaliers; ennemi, pour -les ravaler et les mettre au-dessous des moindres exploits du plus mince -écuyer. Cependant, se disait-il à lui-même, jamais, s'il m'en souvient, -exploits d'écuyer ne furent écrits! et s'il est vrai que mon histoire -existe, étant celle d'un chevalier errant, elle doit être noble, fière, -pompeuse et véridique. Cette réflexion le consola; mais venant à songer -que l'auteur était More, comme l'indiquait ce nom de cid, et que de -pareilles gens on ne doit attendre rien de vrai, puisqu'ils sont tous -menteurs et faussaires, cela lui fit craindre que cet écrivain n'eût -parlé de ses amours avec madame Dulcinée du Toboso d'une manière peu -décente et qui entachât l'honneur de la souveraine de son coeur. Il -espérait au moins qu'en parlant de lui, l'auteur avait eu soin d'exalter -cette admirable constance envers sa dame, qui lui fit refuser tant -d'impératrices et de reines, pour ne point porter d'atteinte, même -légère, à la fidélité qu'il lui devait. Ce fut plongé dans ces pensées -que le trouvèrent Sancho Panza et Samson Carrasco, et il sortit comme -d'un assoupissement pour recevoir le bachelier, à qui il fit beaucoup de -civilités. - -Bien qu'il s'appelât Samson, ce Carrasco était un petit homme, âgé -d'environ vingt-quatre ans, maigre et pâle, de beaucoup d'esprit et -très-railleur: il avait le visage rond, le nez camard et la bouche -grande, signes caractéristiques des gens qui ne se font pas scrupule de -se divertir aux dépens d'autrui. En entrant chez don Quichotte, il se -jeta à genoux en lui demandant sa main à baiser: Seigneur, lui dit-il, -par les licences que j'ai reçues, vous êtes bien le plus fameux -chevalier errant qui ait jamais été et qui sera jamais dans tout -l'univers. Soit mille fois loué Cid Hamet Ben-Engeli du soin qu'il a -pris d'écrire l'histoire de vos merveilleuses prouesses! et cent mille -fois loué soit celui qui l'a fidèlement traduit de l'arabe en castillan -et qui par là nous fait jouir d'une si agréable lecture! - -Il est donc vrai, dit don Quichotte en le relevant, que l'on a écrit mon -histoire, et qu'un More en est l'auteur? - -Cela est si vrai, seigneur, repartit Carrasco, qu'à cette heure on en a -imprimé, je crois, plus de douze mille exemplaires tant à Lisbonne qu'à -Barcelone et à Valence; on dit même qu'on a commencé de l'imprimer à -Anvers, et je ne doute point qu'un jour on ne l'imprime partout, et -qu'on ne la traduise dans toutes les langues. - -Une des choses qui peuvent donner le plus de satisfaction à un homme -éminent et vertueux, dit don Quichotte, c'est de se savoir en bon renom -dans le monde, imprimé et gravé de son vivant. - -Oh! pour le bon renom, repartit le bachelier, Votre Grâce l'emporte de -cent piques sur tous les chevaliers errants, car l'auteur more dans sa -langue, et le chrétien dans la sienne, ont pris à tâche de peindre votre -caractère avec tous les ornements qui pouvaient lui donner de l'éclat: -l'intrépidité dans le péril, la patience dans les adversités, le courage -à supporter les blessures, enfin la chasteté de vos amours platoniques -avec madame dona Dulcinée du Toboso. - -Ah! ah! interrompit Sancho, je n'avais pas encore entendu donner le -_don_ à madame Dulcinée du Toboso, on l'appelait seulement madame -Dulcinée, voilà déjà une faute dans l'histoire. - -C'est une objection sans importance, répondit le bachelier. - -Certainement, ajouta don Quichotte. Mais, dites-moi, je vous prie, -seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits que l'on vante le -plus dans cette histoire? - -Les goûts diffèrent à ce sujet, répondit Carrasco, et les opinions sont -partagées. Ceux-ci raffolent de l'aventure des moulins à vent, que Votre -Grâce prit pour des géants; ceux-là de l'aventure des moulins à foulon; -quelques-uns préfèrent celle des deux armées qui se trouvèrent être deux -troupeaux de moutons; il y en a qui sont pour l'histoire du mort qu'on -menait à Ségovie; d'autres pour celle des forçats; beaucoup enfin -prétendent que votre bataille contre le valeureux Biscayen l'emporte sur -tout le reste. - -Dites-moi, je vous prie, seigneur bachelier, demanda Sancho, parle-t-on -dans cette histoire de l'aventure des muletiers Yangois, quant il prit -fantaisie à Rossinante de faire le galant? - -Il n'y manque rien, répondit le bachelier: l'auteur n'a rien laissé au -fond de son écritoire, il a tout relaté, tout bien circonstancié, -jusqu'aux cabrioles que le bon Sancho fit dans la couverture. - -Je ne fis pas de cabrioles dans la couverture, répliqua Sancho; mais -dans l'air, et beaucoup plus que je n'aurais voulu. - -Il n'y a point d'histoire, ajouta don Quichotte, qui n'ait ses hauts et -ses bas, surtout les histoires qui traitent de chevalerie, car elles ne -sont pas toujours remplies d'événements heureux. - -En effet, repartit Carrasco, parmi ceux qui ont lu celle-ci, beaucoup -disent que l'auteur aurait bien dû omettre quelques-uns de ces nombreux -coups de bâton que le seigneur don Quichotte a reçus en diverses -rencontres. - -Ils sont pourtant bien réels, dit Sancho. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le bachelier Samson Carrasco.] - -On aurait mieux fait de les passer sous silence, reprit don Quichotte: à -quoi bon rapporter des choses inutiles à l'intelligence du récit, et qui -sont faites pour déconsidérer le héros qui en est l'objet? Croit-on -qu'Énée ait été aussi pieux que le dépeint Virgile, et Ulysse aussi -prudent que le fait Homère? - -En effet, répliqua Carrasco, autre chose est d'écrire comme poëte ou -d'écrire comme historien; le poëte peut raconter les événements non tels -qu'ils furent, mais tels qu'ils devraient être; tandis que l'historien -doit toujours les rapporter comme ils sont, sans rien y ajouter, ni rien -retrancher. - -Pardieu, si ce seigneur more est un historien véridique, dit Sancho, -sans doute qu'en parlant des coups de bâton de mon maître, il aura fait -mention des miens; car jamais on n'a pris à Sa Grâce la mesure des -épaules, qu'en même temps on ne m'ait pris celle de tout le corps. Mais -il ne faut pas s'en étonner, si, comme le dit monseigneur, du mal de la -tête les membres doivent souffrir. - -Sancho, vous êtes un mauvais plaisant, reprit don Quichotte, et vous ne -manquez pas de mémoire, quand cela vous convient. - -Comment pourrais-je oublier les coups de bâton, repartit Sancho, quand -les meurtrissures sont encore toutes fraîches sur mes côtes? - -Taisez-vous, dit don Quichotte, et n'interrompez pas le seigneur -bachelier, que je prie de passer outre, et de m'apprendre ce qu'on -raconte de moi dans l'histoire en question. - -Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on prétend que j'en suis un des -principaux parsonnages. - -Dites personnages, et non parsonnages, interrompit Carrasco. - -Allons! voilà un autre éplucheur de paroles, s'écria Sancho; si cela -continue, nous ne finirons de la vie. - -Que Dieu cesse de veiller sur la mienne, Sancho, reprit le bachelier, si -vous n'êtes pas le second personnage de cette histoire; il y a des gens -qui préfèrent vous entendre parler que d'entendre le plus huppé du -livre; mais on trouve que vous avez été bien crédule en prenant pour -argent comptant cette île que le seigneur don Quichotte devait vous -donner à gouverner. - -Il y a encore du soleil derrière la montagne, dit don Quichotte; à -mesure que Sancho avancera en âge, il deviendra, avec l'expérience des -années, plus capable d'être gouverneur qu'il ne l'est à présent. - -Par ma foi, reprit Sancho, l'île que je ne saurais pas gouverner à l'âge -que j'ai, je n'en viendrais pas à bout, quand même j'aurais l'âge de -Mathusalem: le mal est que l'île se cache, et qu'on ne sait où la -trouver, mais ce n'est pas la cervelle qui manque pour cela. - -Il faut s'en rapporter à Dieu là-dessus, reprit don Quichotte, et tout -ira peut-être mieux qu'on ne pense; il ne tombe pas une feuille de -l'arbre sans sa volonté. - -Cela est vrai, reprit Carrasco, et si Dieu le veut, Sancho aura plutôt -cent îles à gouverner qu'une seule. - -Moi, j'ai vu par ici, dit Sancho, des gouverneurs qui ne me vont pas à -la cheville; cependant on les traite de Seigneurie, et ils mangent dans -des plats d'argent. - -Ce ne sont pas des gouverneurs d'îles, mais d'autres gouvernements plus -à la main, reprit Carrasco; car ceux qui ont la prétention de gouverner -des îles doivent au moins savoir la grammaire. - -Je n'entends rien à toutes vos balivernes, répliqua Sancho; au reste, -Dieu saura m'envoyer là où je pourrai mieux le servir. Seigneur -bachelier, l'auteur de cette histoire a bien fait, en parlant de moi, de -prendre garde à ce qu'il disait; autrement je jure que j'aurais crié à -me faire entendre des sourds. - -Par ma foi, on aurait crié au miracle, repartit Samson. - -Miracle ou non, répliqua Sancho, que chacun fasse attention à la manière -dont il parle des personnes, et qu'il ne mette pas à tort et à travers -tout ce qui lui passe par la cervelle. - -Un des défauts de cette histoire, continua le bachelier, c'est que -l'auteur y a inséré une nouvelle intitulée: _le Curieux malavisé_; non -que cette nouvelle soit ennuyeuse ou mal écrite, mais parce qu'elle n'a -aucun rapport avec les aventures du seigneur don Quichotte. - -Je gage que, dans cette histoire, ce fils de chien aura tout fourré -pêle-mêle comme dans une valise, dit Sancho. - -S'il en est ainsi, reprit don Quichotte, cet historien n'est pas un sage -enchanteur, mais quelque bavard ignorant; il aura sans doute écrit sans -jugement et au hasard, comme peignait ce peintre d'Ubeda qui, lorsqu'on -lui demandait ce qu'il allait faire, répondait: Ce qui se rencontrera. -Une fois, il peignit un coq si ressemblant, qu'on fut obligé d'écrire au -bas: Ceci est un coq. Je crains bien qu'il n'en soit de même de mon -histoire, et qu'elle n'ait grand besoin de commentaire. - -Oh! pour cela, non, répondit Carrasco; elle est si claire, qu'aucune -difficulté n'y embarrasse, et que tout le monde la comprend. Les enfants -la feuillettent, les jeunes gens la dévorent, les hommes en sont épris, -les vieillards la vantent. Finalement, elle est lue et relue par tant de -gens, qu'à peine voit-on passer un cheval étique, aussitôt chacun de -s'écrier: Voilà Rossinante. Mais ceux qui raffolent le plus de cette -lecture, ce sont les pages: il n'y a pas d'antichambre de grand seigneur -où l'on ne trouve un DON QUICHOTTE; dès que l'un l'a quitté, l'autre -s'en empare; et tous voudraient l'avoir à la fois. Enfin, ce livre est -bien le plus agréable et le plus innocent passe-temps que l'on ait -encore vu, car on n'y rencontre pas un seul mot qui éveille une pensée -déshonnête ou qui prête à une interprétation qui ne soit parfaitement -orthodoxe. - -Celui qui écrirait autrement mériterait d'être brûlé vif comme -faux-monnayeur, reprit don Quichotte. Mais je ne sais vraiment pourquoi -l'auteur s'est avisé d'aller mettre dans cette histoire des aventures -épisodiques et qui n'ont nul rapport au sujet, alors que les miennes lui -fournissaient une si ample matière? Rien qu'avec mes pensées, mes -soupirs, mes larmes, mes chastes désirs et mes hardies entreprises, -n'avait-il pas de quoi remplir plusieurs volumes? Je conclus de tout -ceci, seigneur bachelier, que pour composer un livre il faut posséder un -jugement solide et un mûr entendement; il n'appartient qu'aux grands -esprits de plaisanter avec grâce, de dire des choses piquantes et -ingénieuses. Dans la comédie, vous le savez, le rôle le plus difficile à -peindre, c'est celui du niais; car il ne faut pas être simple pour -savoir le paraître à propos. Je ne dis rien de l'histoire, chose sacrée, -qui doit toujours être conforme à la vérité; et cependant on voit des -gens qui composent et débitent des livres à la douzaine, comme si -c'étaient des beignets. - -Il n'y a livre si médiocre qui ne contienne quelque chose de bon, dit le -bachelier. - -Sans doute, repartit don Quichotte: mais on a vu souvent des écrits -vantés tant qu'il restent en portefeuille, être réduits à rien dès -qu'ils sont livrés à l'impression. - -La raison en est simple, dit Carrasco; un ouvrage imprimé s'examine à -loisir, on est à même d'en saisir tous les défauts, et plus la -réputation de l'auteur est grande, plus on les relève avec soin. Nos -grands poëtes, nos historiens célèbres, ont toujours eu pour envieux -cette foule de gens qui n'ayant jamais rien produit, se font un malin -plaisir de juger sévèrement les ouvrages d'autrui. - -Il ne faut pas s'en étonner, reprit don Quichotte; nous avons quantité -de théologiens qui figureraient très-mal en chaire, quoiqu'ils jugent -admirablement des sermons. - -D'accord, répliqua le bachelier, mais au moins ces rigides censeurs -devraient être plus indulgents, et considérer que _si aliquando bonus -dormitat Homerus_[73], il a dû se tenir longtemps éveillé pour imprimer -à la lumière de son oeuvre le moins d'ombre possible; il se pourrait -même que ces prétendus défauts dont ils sont choqués fussent comme ces -signes qui relèvent la beauté de certains visages. Aussi, je dis que -celui qui publie un livre s'expose à une bien grande épreuve, car, quoi -qu'il fasse, il ne pourra jamais plaire à tout le monde. - - [73] Si le bon Homère dort quelquefois. - -D'après cela, dit don Quichotte, je crois que mon histoire n'aura pas -satisfait beaucoup de gens. - -Au contraire, repartit le bachelier; comme _stultorum infinitus est -numerus_[74], infini est le nombre de ceux à qui a plu cette histoire. -On reproche seulement à l'auteur de manquer de mémoire, parce qu'il -oublie de faire connaître le voleur qui déroba l'âne de Sancho; en -effet, il dit que le grison fut volé, et quelques pages plus loin on -revoit Sancho sur son âne, sans qu'on sache comment il l'a retrouvé. On -lui reproche encore d'avoir oublié de nous apprendre ce que Sancho fit -des cent écus qu'il trouva dans certaine valise; car il n'en est plus -question, et l'on serait bien aise de savoir ce qu'ils sont devenus. - - [74] Infini est le nombre des fous. - -Seigneur bachelier, répondit Sancho, je ne suis guère, à l'heure qu'il -est, en état de vous répondre sur tant de points; je viens d'être pris -d'une faiblesse d'estomac que je vais m'empresser de guérir avec deux -bonnes rasades. Ma ménagère m'attend, et dès que j'aurai fini, je -reviendrai vous satisfaire sur l'âne, sur les cent écus, sur tout ce que -vous voudrez; et il partit sans attendre de réponse. - -Don Quichotte retint Carrasco à dîner; on ajouta deux pigeons à -l'ordinaire, ils prirent place à table, et le bachelier se mettant à -l'unisson de son hôte, on ne parla que de chevalerie. Après le repas, -ils firent la sieste, et quand Sancho revint on reprit la conversation. - - - - -CHAPITRE IV - -OU SANCHO PANZA RÉPOND AUX QUESTIONS ET ÉCLAIRCIT LES DOUTES DU -BACHELIER SAMSON CARRASCO, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'ÊTRE -RACONTÉS - - -Vous voulez savoir, seigneur bachelier, dit Sancho, reprenant la -conversation précédente, quand, comment et par qui mon âne fut volé. Eh -bien, je m'en vais vous le dire. La nuit où, redoutant la -Sainte-Hermandad, nous gagnâmes, mon seigneur et moi, la sierra Morena, -après cette maudite aventure des forçats et la rencontre du défunt qu'on -menait à Ségovie, nous nous enfonçâmes dans l'épaisseur d'un bois, et -là, lui à cheval, et appuyé sur sa lance, et moi planté sur mon grison, -tous deux moulus de nos derniers combats, nous nous endormîmes comme sur -de bons lits de plume. Pour mon compte, mon sommeil fut si profond, que -qui voulut eut tout le temps de mettre quatre pieux aux quatre coins du -bât pour le soutenir, puis de tirer mon âne d'entre mes jambes sans que -je m'en aperçusse. - -L'aventure n'est pas nouvelle, dit don Quichotte; pareille chose est -arrivée à Sacripan, lorsqu'au siége d'Albraque ce larron de Brunel lui -déroba son cheval. - -Le jour vint, continua Sancho, et au premier mouvement que je fis en -m'éveillant, les quatre pieux manquant à la fois, je tombai à terre fort -lourdement. Je cherchai mon âne, et je ne le vis plus. Aussitôt mes yeux -se remplirent de larmes, et je me livrai à une lamentation telle que si -l'auteur de notre histoire n'en a rien dit, il peut se vanter d'avoir -oublié un excellent morceau. A quelque temps de là, comme je suivais -madame la princesse Micomicona, je reconnus sur le dos de mon âne, en -habit de bohémien, ce vaurien de Ginez de Passamont que mon maître avait -délivré de sa chaîne. - -Ce n'est pas en cela qu'est l'erreur, dit Carrasco, mais en ce qu'avant -d'avoir retrouvé l'âne, l'auteur dit que Sancho était monté sur ce même -grison. - -Je n'ai rien à répondre à cela, reprit Sancho, sinon que l'historien -s'est trompé ou que c'est une faute de l'imprimeur. - -C'est assez probable; mais qu'avez-vous fait des cent écus? demanda -Carrasco. - -Je les ai défaits, répondit Sancho; je les ai dépensés pour l'utilité de -ma personne, pour celle de ma femme et de mes enfants. Ils sont cause -que ma Thérèse a pris en patience toutes mes courses à la suite du -Seigneur don Quichotte; car si, après ma longue absence, j'étais revenu -sans âne et sans argent, je n'en aurais pas été quitte à bon marché! -Maintenant veut-on en savoir plus long? Me voici prêt à répondre au roi -même en personne. Et qu'on ne se mette point à éplucher ce que j'ai -rapporté, ce que j'ai dépensé; car si tous les coups de bâton que j'ai -reçus dans le cours de ces voyages m'étaient comptés seulement quatre -maravédis la pièce, mille réaux ne suffiraient pas pour m'en payer la -moitié. Seigneur bachelier, que chacun s'examine, sans se mêler de -critiquer les autres. - -[Illustration: Mon sommeil fut si profond, que qui voulut mon âne eut -tout le temps (page 308).] - -J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne -point oublier, s'il la réimprime, ce que le bon Sancho vient de dire; -cela devra rehausser le prix d'une nouvelle édition. - -Y a-t-il encore autre chose à corriger? demanda don Quichotte. - -Sans doute, répondit Carrasco, mais aucune correction n'aura -l'importance de celle-ci. - -Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don -Quichotte. - -Oui, certes, répondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore -trouvée et qu'il ne sait où la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais -elle paraîtra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis à cause de la -prévention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on -craint bien que l'auteur n'en reste là; et pourtant on ne cesse de -demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que -Sancho Panza parle, entend-on répéter à tout propos, nous sommes -contents. - -Et à quoi se décide l'auteur? demanda notre chevalier. - -A quoi? répondit Carrasco, à chercher cette histoire avec un soin -extrême, et quand il l'aura trouvée, à la livrer sans retard à -l'impression, plutôt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en -tirer. - -Ah! l'auteur ne pense qu'à l'argent! s'écria Sancho; par ma foi, ce sera -merveille s'il réussit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs -qui, la veille de Pâques, cousent à grands points pour expédier la -besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part à -ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon maître et moi -nous lui fournirons bientôt tant d'aventures, qu'il pourra publier -non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme -pense peut-être que nous ne songeons qu'à dormir; eh bien, qu'il vienne -nous tenir le pied à la forge, et il verra duquel nous sommes -chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon maître voulait suivre -mon conseil, nous serions déjà en campagne, redressant les torts, -réparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir -des chevaliers errants. - -A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don -Quichotte, voyant là un favorable augure, résolut de faire sous peu de -jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet à Samson Carrasco, -et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre. - -Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté -de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des -joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en -l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de -l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse -résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec -moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux -qui avaient besoin du secours de son bras. - -Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître -se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur -une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et -temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier _Saint -Jacques!_ et _Ferme Espagne!_ d'autant plus que j'ai entendu dire bien -des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même, -qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai -courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de -propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à -condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je -n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour -cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée -à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien -son serviteur. - -Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais -pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant. -Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don -Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la -bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas, -eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la -parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou -gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que -sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces -gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la -mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si, -sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de -semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la -génisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta -maison. - -Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier; -prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le -seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un -royaume. - -Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain, -seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas -lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de -force à gouverner île ou royaume. - -Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les -moeurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à -méconnaître la mère qui vous a mis au monde. - -Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou, -répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts -de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera -content. - -Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons -pas à voir Sancho à l'oeuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien -près de venir, je crois déjà la voir d'ici. - -Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de -vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame -Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât -par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de -chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso. - -Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne, -puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner -satisfaction, repartit le bachelier. - -Surtout, répliqua don Quichotte, faites de façon à ne pas laisser croire -que ces vers aient pu être composés pour une autre dame que pour -Dulcinée du Toboso. - -Ils tombèrent d'accord sur ce point et fixèrent le départ à huit jours -de là. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout à -l'égard du curé, de maître Nicolas, de sa nièce et de sa gouvernante, -afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable -résolution. Carrasco le promit et prit congé de notre héros, le priant -de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa -mauvaise fortune. Sur cela ils se séparèrent, et Sancho alla faire ses -dispositions pour leur nouvelle campagne. - - - - -CHAPITRE V - -DU SPIRITUEL, PROFOND ET GRACIEUX ENTRETIEN DE SANCHO ET DE SA FEMME, -AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'HEUREUSE SOUVENANCE - - -En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette -histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle -un langage qui semble surpasser son intelligence bornée, et qu'il y dit -des choses si subtiles qu'elles ne sauraient venir de son propre fonds; -toutefois, il ajoute qu'il n'a pas voulu manquer de le traduire, comme -c'était son devoir, puis il continue de la sorte: - -Sancho revenait chez lui si joyeux, si content, que sa femme, qui avait -aperçu son allégresse à la distance d'un trait d'arbalète, lui demanda -avec empressement: Qu'avez-vous donc, mon ami, que vous paraissez si -joyeux? - -Femme, répondit Sancho, je le serais bien davantage, si je n'étais pas -si content. - -Je ne vous comprends pas, mon ami. Vous dites que vous seriez plus -joyeux si vous n'étiez pas si content; encore que je sois bien sotte, je -ne crois pas qu'on puisse regretter d'être content. - -Apprends, Thérèse, répondit Sancho, que si je suis joyeux, c'est parce -que j'ai résolu de repartir avec mon maître don Quichotte, qui s'en va -pour la troisième fois chercher les aventures; apprends de plus que si -je m'en vais avec lui, c'est d'abord par nécessité, et ensuite dans -l'espoir de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà -dépensés; car si Dieu m'avait accordé de vivre à l'aise dans ma maison, -ce qui lui était facile, puisqu'il n'avait qu'à le vouloir, ma joie -serait bien plus grande encore, car je n'aurais pas le déplaisir de te -quitter ainsi que mes enfants! N'ai-je donc pas raison de dire que je -serais plus content si je n'étais pas si joyeux? - -En vérité, dit Thérèse, il n'y a plus moyen de vous entendre depuis que -vous êtes dans vos chevaleries. - -Dieu m'entend, femme, répliqua Sancho; et comme il est l'entendeur de -toutes choses, cela me suffit. Aie seulement soin du grison pendant ces -trois jours-ci, afin qu'il soit en bon état; double-lui sa ration, -regarde s'il ne manque rien aux harnais, car ce n'est pas à la noce que -nous allons, mais bien faire le tour du monde, nous prendre de querelle -avec des géants, des andriaques, des vampires; et tout cela encore ne -serait que pain bénit, si l'on ne rencontrait pas des muletiers yangois -et des Mores enchantés. - -Je me doute bien, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne mangent -pas gratis le pain de leur maître; aussi je prierai Dieu qu'il vous -garantisse des mauvaises aventures. - -Vois-tu, femme, dit Sancho, si je n'espérais devenir bientôt gouverneur -d'une île, je me laisserais tomber mort à l'instant même. - -Que dites-vous là, Sancho? reprit Thérèse, vive, vive la poule, même -avec sa pépie! Vivez donc, et que les gouvernements s'en aillent à tous -les diables. Vous êtes sorti sans gouvernement du ventre de votre mère, -et sans gouvernement vous avez vécu jusqu'à cette heure; il faudra bien -trouver moyen de s'en passer; que de gens vivent sans cela, et qui n'en -sont pas moins gens de bien! Tenez, la meilleure sauce du monde c'est la -faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours -avec appétit. Mais pourtant, mon ami, si vous veniez à attraper un -gouvernement, tâchez de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Votre -fils Sancho a bientôt quinze ans, et il est temps de l'envoyer à -l'école, si tant est que son oncle le bénéficier le destine toujours à -l'Église; quant à Sanchette, votre fille, je ne pense pas qu'un mari lui -fasse peur; et si je ne me trompe, elle n'a pas moins d'envie d'être -mariée que vous d'être gouverneur; après tout, mieux vaut fille mal -mariée que bien amourachée. - -Écoute, femme, repartit Sancho, je t'assure que si je deviens -gouverneur, je marierai notre fille en si haut lieu, qu'on ne -l'approchera pas à moins de la traiter de Seigneurie. - -Oh! pour cela, non, non, s'il vous plaît, répliqua Thérèse, croyez-moi, -mariez-la avec votre égal, c'est le plus sage parti; mais si vous la -faites passer des sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au -vertugadin de velours; si d'une Sanchette qu'on tutoie, vous en faites -une dona Maria, qu'on traitera de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y -reconnaîtra plus, et fera voir à chaque instant qu'elle n'est qu'une -grossière paysanne. - -Tais-toi, sotte, repartit Sancho, tout cela n'est que l'affaire de deux -ou trois ans, après quoi tu verras si elle ne fait pas comme les autres! -Qu'elle soit Seigneurie d'abord, après nous verrons. - -Mesurez-vous avec votre état, Sancho, reprit Thérèse, sans chercher à -vous élever plus haut que lui. Ce serait, par ma foi, une belle affaire -de marier notre Sanchette avec quelque gentillâtre, qui, lorsqu'il lui -en prendrait fantaisie, l'appellerait fille de manant pioche-terre et de -dame tourne-fuseau. Non, non, mon ami, ce n'est pas pour cela que je -l'ai élevée; tâchez seulement d'apporter de l'argent; et quant à la -marier, fiez-vous-en à moi. Nous avons ici tout près le fils de Juan -Tocho, notre voisin, Lope Tocho, garçon frais et gaillard, que nous -connaissons depuis longtemps; je sais qu'il ne regarde pas la petite -d'un mauvais oeil, il est notre égal, et avec lui elle sera bien -mariée. Nous les aurons tous les deux sous nos yeux; père, mère, enfants -et petits-enfants, nous vivrons tous ensemble, et la bénédiction de Dieu -sera sur nous. Mais n'allez pas me la marier dans vos grands palais, où -on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-même. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Mesurez-vous avec votre état, Sancho (page 312).] - -Viens çà, bête opiniâtre, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi -veux-tu m'empêcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un -homme qui me donnerait des grands seigneurs pour héritiers? Écoute, -Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mon grand-père que celui qui ne -sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand -il s'en va; ainsi, à cette heure, qu'il frappe à notre porte, nous -serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter -par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles! -(C'est à cause de cette façon de parler, et aussi pour ce que Sancho va -dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le présent -chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrapé quelque bon -gouvernement qui nous tire de la misère, et que j'aurai marié ma fille -selon mon goût, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza, -gros comme le poing, et comment à l'église tu t'assoiras sur des tapis -et des carreaux de velours, en dépit de toutes les femmes d'hidalgos du -pays? Veux-tu donc rester toujours dans le même état, sans jamais -croître ni décroître, comme une figure de tapisserie? Mais en voilà -assez là-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse. - -Prenez garde à ce que vous dites, mon ami, répondit Thérèse, j'ai bien -peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille. -Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y -donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aimé -l'égalité, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a -nommée, au baptême, Thérèse tout court; mon père s'appelait Cascayo, et -moi je m'appelle Thérèse Panza, parce que je suis votre femme, car je -devrais m'appeler Thérèse Cascayo; mais là où sont les rois, là vont les -lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on -le grossisse, de peur qu'il ne pèse trop et ne fasse jaser les gens. -Vraiment ils se gêneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la -renchérie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de -l'étoupe et allait à la messe avec le pan de sa robe en guise de mante, -et aujourd'hui madame se promène avec une robe de soie et porte un -vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre -que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour -vous, mon ami, soyez gouverneur, président, tout ce qu'il vous plaira; -mais quand à votre fille et à moi, nous ne ferons jamais un pas hors de -notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a -la jambe cassée et reste à la maison, et fille honnête de travailler se -fait fête. Allez-vous-en courir à vos aventures avec votre seigneur don -Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vérité, je ne sais où il a -pris le _don_ celui-là, car ni son père ni son grand-père ne l'ont -jamais porté! - -En vérité, femme, répliqua Sancho, il faut que tu aies un démon familier -dans le corps; où vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de -débiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes présidents -ont à voir avec ce que j'ai dit? Viens çà, stupide ignorante; car j'ai -bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et -que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se -jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme -l'infante _dona Urraca_[75], tu pourrais te fâcher: mais si en trois -pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du -chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de -velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas être -de mon avis? - - [75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reçu dans le partage des biens - de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses - trois fils, prit le bourdon de pèlerin, et menaça son père de quitter - l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora. - -Pourquoi? répondit Thérèse; c'est à cause du proverbe qui dit: Qui te -couvre, te découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres, -mais on les arrête sur les riches; quand le riche a été pauvre, on ne -fait que murmurer et en médire, et le pis est que lorsqu'on a commencé, -on ne finit plus; car il y a dans les rues des médisants par tas, comme -des essaims d'abeilles. - -Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que -tu n'as peut-être jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne -sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prédicateur qui -prêchait le carême dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne -mémoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent -dans la tête, et s'impriment mieux dans la mémoire que les choses -passées. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa -portée d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le -traducteur croit que le présent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi, -lorsque nous voyons un homme paré de beaux habits et entouré de nombreux -valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous -rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que -nous ne pensons qu'à ce qu'il est devenu: l'état où on le voit fait -oublier l'état où on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise, -s'il est bon et libéral, serait-il moins aimé et estimé que ceux qui -sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'était, et qu'il mérite de -l'être; il n'y a que les envieux qui se rappellent son passé pour lui en -faire reproche. - -Je ne comprends rien à tout cela, reprit Thérèse; faites ce que vous -voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tête si vous êtes si révolu de -faire ce que vous dites... - -Il faut dire résolu, femme, et non pas révolu, observa Sancho. - -Ne nous amusons point à disputer, répliqua Thérèse, je parle comme il -plaît à Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous -opiniâtrez à être gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils -Sancho, pour lui apprendre à tenir un gouvernement; car les fils doivent -apprendre de bonne heure le métier de leurs pères. - -Quand je serai dans le gouvernement, répondit Sancho, j'enverrai -chercher le petit par la poste, et en même temps je t'enverrai de -l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en -prête aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse -pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paraître. - -Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thérèse, et je vous l'habillerai -comme un chérubin. - -Or çà, femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera -comtesse? - -Le jour où elle sera comtesse, s'écria Thérèse, je préférerais la voir à -cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous -l'entendrez: car, vous autres hommes, vous êtes les maîtres, et les -femmes ne sont que vos servantes. - -Là-dessus la pauvre Thérèse se mit à pleurer, comme si l'on eût porté sa -fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le -plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don -Quichotte pour procéder aux préparatifs du départ. - - - - -CHAPITRE VI - -QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC SA NIÈCE ET SA -GOUVERNANTE, ET L'UN DES PLUS IMPORTANTS CHAPITRES DE CETTE HISTOIRE - - -Pendant que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascayo avaient ensemble -l'étonnante conversation que nous venons de rapporter, la nièce et la -gouvernante de don Quichotte étaient dans une grande anxiété, car à -mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se -préparait à leur échapper une troisième fois pour retourner à sa maudite -chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tâchaient-elles de -l'en détourner, mais c'était prêcher dans le désert et battre le fer à -froid. - -Enfin après y avoir dépensé toute son éloquence, la gouvernante ne put -s'empêcher de lui dire: En vérité, monseigneur, si Votre Grâce a résolu -de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et -par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des -aventures, et ce qu'il faudrait plutôt appeler mauvaises rencontres, je -jure que j'irai m'en plaindre à Dieu et au roi. - -J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu répondra à vos -plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est -qu'à sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes -requêtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis -de la royauté, parmi beaucoup d'autres, c'est, à mon avis, d'être forcé -d'écouter tout et de répondre à tout; aussi ne voudrais-je pas que mes -affaires causassent au roi le moindre souci. - -Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du -roi il n'y a pas des chevaliers? - -Il y en a un grand nombre, répondit don Quichotte, car ces chevaliers -sont le soutien du trône, et leur présence augmente l'éclat de la -majesté royale. - -Eh bien, reprit la nièce, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux -chevaliers qui, sans tourner les talons à tout propos, servent -tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur? - -Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être -courtisans, ni tous les courtisans être chevaliers; il faut de tout dans -le monde, et quoique les uns et les autres portent le même nom, il -existe cependant entre eux une grande différence. En effet, sans quitter -la cour, sans dépenser un maravédis, et sans éprouver la moindre -fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de -regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est -exposés au brûlant soleil de l'été et au froid glacé de l'hiver, que -nous parcourons incessamment la surface entière du globe; ce n'est pas -en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est armés et à chaque -instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut -que la longueur des épées soit égale de part et d'autre; sans savoir si -notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure -l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains, à partager le -soleil; et tant d'autres cérémonies en usage dans les combats -singuliers. Sachez, ma chère nièce, qu'un véritable chevalier errant, -loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, leurs têtes -dépassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses -que des tours, leurs bras plus longs que des mâts de navires, leurs yeux -plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de -vitrier; sachez, dis-je, que loin d'éprouver la moindre crainte, ce -chevalier doit, avec une contenance dégagée et un coeur intrépide, -attaquer ces géants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en -pièces: et cela, quand bien même ils auraient pour armure les écailles -d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour épées, -des cimeterres de Damas ou des massues à pointes d'acier, comme j'en ai -vu très-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la différence de -tel chevalier à tel autre chevalier; il serait bon que les princes -sussent faire aussi cette différence, afin d'apprécier un peu mieux le -mérite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il -s'est rencontré tel parmi eux qui a été le salut de tout un royaume. - -Que dites-vous là, mon bon seigneur? repartit la nièce; considérez donc -que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et -mensonge; par ma foi, leurs histoires mériteraient un _san benito_[76], -comme corruptrices des bonnes moeurs. - - [76] C'était la coiffure des condamnés du Saint-Office. - -Par le Dieu vivant qui nous éclaire! s'écria don Quichotte, si tu -n'étais ma nièce, la fille de ma propre soeur, je t'infligerais, pour le -blasphème que tu viens de prononcer, un tel châtiment, que tout -l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait -à peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers -errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un -semblable langage? Tiens... il aurait eu pitié de toi, car c'était le -plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes -filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient -pas tous la même modération, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se -ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres -sont d'alliage. Les premiers s'élèvent par leur mérite et leur courage, -les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je -t'assure, beaucoup de discernement et d'expérience pour distinguer ces -deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si différents -par la conduite. - -Sainte Vierge! s'écria la nièce; en vérité, mon cher oncle, vous -pourriez monter en chaire et devenir prédicateur; et pourtant vous êtes -aveugle à ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que -vous êtes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'étant pas? car bien -que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont -pauvres. - -En ceci tu as raison, ma chère nièce, répondit don Quichotte, et je -pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui -t'étonneraient; mais pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en -abstiens. Écoutez seulement ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre -profit. On peut réduire à quatre toutes les races ou familles qu'il y a -dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont -progressivement élevées jusqu'à la puissance souveraine; d'autres, -illustres dès l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le même -éclat; il en est dont la grandeur peut se comparer à celle des -pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini -peu à peu en pointe imperceptible; la dernière, enfin, et la plus -nombreuse, est toujours restée dans l'obscurité, et continuera d'y -demeurer, c'est le menu peuple. - -[Illustration: Par le Dieu vivant qui nous éclaire! si tu n'étais pas ma -nièce (page 316).] - -De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en -exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple -pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la -voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de -succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve -des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les -pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées d'Égypte, les -Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs -ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles -plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à -augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans -l'histoire. - -Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire -conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que -celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la -richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse -et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un -grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne -sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait. -Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable -chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil, -et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera -d'un coeur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait -l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même -en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle -qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la -vertu. - -Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux -honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut -croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque -les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à -leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en -vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel, -d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais -les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi -combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le -sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et -facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des -résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes, -nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible -qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une -vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]: - - Par ce sentier étroit, si rude et si pénible, - On arrive à la fin au séjour éternel; - Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible - Et renoncer au ciel. - - [77] Garcilaso de la Vega. - -Miséricorde! s'écria la nièce, quoi! mon oncle est poëte aussi? il -connaît tout, il sait tout; je gage, s'il l'eût entrepris, qu'il -pourrait bâtir une maison. - -Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice -de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au -monde dont je ne puisse venir à bout. - -En ce moment, on entendit frapper à la porte. Sancho ayant fait -connaître que c'était lui, la gouvernante se cacha aussitôt pour ne pas -le voir, car elle le haïssait mortellement; la nièce alla lui ouvrir; -don Quichotte courut au-devant de son écuyer, l'embrassa, se renferma -avec lui dans sa chambre, où ils eurent ensemble une conversation qui ne -le cède en rien à celle qui vient d'avoir lieu. - - - - -CHAPITRE VII - -DE CE QUI SE PASSA ENTRE DON QUICHOTTE ET SON ÉCUYER, AINSI QUE D'AUTRES -ÉVÉNEMENTS ON NE PEUT PLUS DIGNES DE MÉMOIRE - - -Dès que la gouvernante vit Sancho s'enfermer avec son seigneur, elle -devina leur dessein; aussi, se doutant bien que de cette entrevue allait -naître la résolution d'une troisième sortie, elle prit sa mante, et, -pleine de trouble et de chagrin, elle courut trouver le bachelier -Samson Carrasco, pensant que, comme nouvel ami de son maître, et doué -d'une parole facile, il pourrait mieux que personne le dissuader de son -impertinente résolution. Quand elle entra, le bachelier se promenait -dans la cour de sa maison; aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se laissa -tomber à ses pieds haletante et désolée. - -Qu'avez-vous, dame gouvernante? demanda Carrasco; qu'est-il donc arrivé? -On dirait que vous allez rendre l'âme. - -Rien, rien, seigneur bachelier, répondit-elle, sinon que mon maître s'en -va; bien certainement il s'en va. - -Et par où s'en va votre maître? demanda Carrasco; s'est-il ouvert -quelque partie du corps? - -Non, seigneur, répondit-elle; il s'en va par la porte de sa folie; je -veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu'il va faire une nouvelle -sortie, et ce sera la troisième, afin d'aller courir encore une fois le -monde à la recherche de ce qu'il appelle d'heureuses aventures, quoique -je ne sache guère comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on -nous le ramena couché en travers sur un âne, et roué de coups de bâton; -la seconde, nous le vîmes revenir sur une charrette traînée par des -boeufs, enfermé dans une cage où il se prétendait enchanté, et dans un -état tel que la mère qui l'a mis au monde aurait eu peine à le -reconnaître. Il était jaune comme un parchemin, et il avait les yeux -tellement enfoncés dans le fin fond de la cervelle, que pour le remettre -sur pied, il m'en a coûté plus de cent douzaines d'oeufs, comme Dieu le -sait, et comme le diraient mes pauvres poules si elles pouvaient parler. - -Il n'est pas besoin de témoin pour cela, reprit Carrasco; on sait que -pour tout au monde vous ne voudriez pas altérer la vérité. Ainsi donc, -dame gouvernante, il ne s'est passé rien autre chose, et vous n'avez à -cette heure d'autre souci que celui de voir le seigneur don Quichotte -prendre encore une fois la clef des champs? - -Oui, seigneur, répondit-elle. - -Eh bien, ne vous mettez point en peine, repartit le bachelier, retournez -chez vous, et préparez-moi quelque chose de chaud pour déjeuner. Vous -direz seulement, chemin faisant, l'oraison de sainte Apolline; je vous -suis de près et vous verrez merveilles. - -L'oraison de sainte Apolline! _Jésus! Maria!_ s'écria la gouvernante; -ce serait bon si mon maître avait mal aux dents; mais, ce qui est malade -chez lui, c'est la cervelle. - -Allez, dame gouvernante, allez, repartit Carrasco; faites ce que je vous -dis sans répliquer; car, ne l'oubliez pas, je suis bachelier, et qui -plus est de par l'université de Salamanque. - -Là-dessus, la gouvernante se retira, et le bachelier alla trouver le -curé pour comploter avec lui ce qu'on verra plus tard. - -Pendant ce temps, don Quichotte et Sancho avaient ensemble une longue -conversation, dont l'histoire nous a conservé la relation véridique. - -Seigneur, disait Sancho, j'ai fait si bien que ma femme est réluite à me -laisser aller encore une fois avec Votre Grâce, partout où il lui plaira -de m'emmener. - -C'est réduite qu'il faut dire, et non réluite, reprit don Quichotte. - -Je vous ai déjà prié, seigneur, répondit Sancho, de ne pas me reprendre -sur les mots, lorsque vous comprenez ce que je veux dire; quand vous ne -me comprenez pas, dites: Sancho, je ne te comprends pas. Si après cela -je m'explique mal, alors vous pourrez me reprendre; car je n'ai pas un -esprit de contravention et je ne demande pas mieux qu'on m'induise? - -Du diable si je te comprends, repartit don Quichotte; que veux-tu dire -avec ton _esprit de contravention_, et ton je veux bien qu'on -_m'induise_? - -Un esprit de contravention, répliqua Sancho, cela veux dire un esprit -qui est... tout... attendez... tout je ne sais comment, qui n'aime point -à être... vous me comprenez bien. - -Je te comprends encore moins, dit don Quichotte. - -Par ma foi, si vous ne me comprenez pas, je ne sais plus comment parler, -reprit Sancho: nous n'avons donc qu'à en rester là. - -Ah! si vraiment, je devine, repartit don Quichotte: tu veux dire que tu -n'as pas un esprit de contradiction, et que tu es bien aise qu'on -t'instruise. - -Je gagerais ma vie, reprit Sancho, que vous m'avez compris du premier -coup; mais vous prenez plaisir à me faire trébucher à tout bout de -champ. - -Ce n'était pas mon intention, observa don Quichotte; mais enfin que dit -Thérèse? - -Thérèse dit qu'il faut que je prenne mes sûretés avec Votre Grâce, que -quand l'homme se tait le papier parle; que qui prend bien ses mesures ne -se trompe point: qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; et moi -j'ajoute qu'un conseil de femme n'est pas grand'chose, mais que celui -qui ne l'écoute pas est un fou. - -C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; continue, Sancho, tu parles -aujourd'hui comme un livre. - -Je dis donc, poursuivit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, je -dis donc que nous sommes tous mortels, que l'agneau meurt comme la -brebis, et que nul ne peut en cette vie se promettre une heure au delà -de celle que Dieu a jugé bon de lui accorder; car la mort est sourde, et -lorsqu'elle frappe à notre porte, c'est toujours à grand'hâte, et alors -prières, couronnes, sceptres, mitres n'y peuvent rien, comme disent les -prédicateurs. - -Tout cela est vrai, mais où veux-tu en venir? demanda don Quichotte. - -Je veux en venir, répondit Sancho, à ce que Votre Grâce m'alloue des -gages fixes, c'est-à-dire, tant par mois, tout le temps que j'aurai -l'honneur de la servir, et que ces gages me soient payés sur ses biens. -J'aime mieux cela que d'être à merci, parce que les récompenses -viennent trop tard ou même jamais, tandis qu'avec des gages, je sais au -moins à quoi m'en tenir. Peu ou beaucoup, on est bien aise de savoir ce -que l'on gagne; et qui gagne, ne perd point. Malgré cela, s'il arrivait, -ce que je ne crois ni n'espère plus, que Votre Grâce vînt à me donner -l'île qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat ni si exigeant, que -je ne consente volontiers à rabattre mes gages sur le montant des -revenus de l'île. - -A bon chat bon rat, ami Sancho, dit don Quichotte. - -Je gage, repartit Sancho, que Votre Grâce a voulu dire qu'un rat est -aussi bon qu'un chat; mais qu'importe! puisque vous m'avez compris. - -Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pénétré le fond de ta -pensée, et deviné le but où visent les innombrables flèches de tes -proverbes. Écoute, Sancho, si dans une seule histoire j'avais pu trouver -le plus léger indice de ce que les chevaliers errants donnaient par mois -à leurs écuyers, je ne ferais aucune difficulté de condescendre à ton -désir; mais je t'affirme qu'après les avoir toutes lues et relues, je -n'y ai jamais rencontré rien de semblable. Tout ce que je sais, c'est -que les écuyers servaient à merci; seulement à l'heure où ils y -pensaient le moins; et si la chance tournait en faveur de leurs maîtres, -ils étaient gratifiés de quelque île, ou tout au moins ils attrapaient -un titre ou une seigneurie. Si dans cette espérance, mon ami, vous -voulez rester à mon service, à la bonne heure; sinon je vous baise les -mains; car, croyez-le bien, je n'irai pas pour vos beaux yeux changer -les antiques coutumes de la chevalerie errante. Vous n'avez donc qu'à -retourner chez vous, et consulter votre Thérèse: si elle trouve bon que -vous me serviez dans l'attente des récompenses, ainsi soit-il; si elle -ne le veut pas, ni vous non plus, _bene quidem_, nous n'en serons pas -moins bons amis. Tant que le grain ne manquera pas au colombier, le -colombier ne manquera point de pigeons. Cependant, je vous avertis que -bonne espérance vaut mieux que mauvaise possession, et bonne -revendication mieux que mauvais payement. Vous voyez, Sancho, que les -proverbes ne me coûtent pas plus qu'à un autre. Je vous parle -franchement, si vous n'avez pas envie de me suivre à merci, Dieu vous -bénisse et vous sanctifie! quant à moi, je saurai trouver des écuyers -plus obéissants, plus empressés, et surtout moins bavards que vous. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit ses yeux se -couvrir d'un nuage (page 321).] - -Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit son coeur -défaillir et ses yeux se couvrir d'un nuage; car il s'était persuadé que -pour tous les trésors du monde don Quichotte ne partirait pas sans lui. -Il en était encore tout interdit, lorsque Samson Carrasco survint avec -la nièce et la gouvernante, qui le suivaient, empressées de savoir -comment le bachelier parviendrait à détourner leur seigneur de se lancer -encore une fois à la recherche des aventures. A peine le bachelier -fut-il entré, qu'embrassant les genoux de notre héros: O fleur de la -chevalerie errante, s'écria-t-il, lumière resplendissante des armes, -honneur et miroir de la vaillante nation espagnole! plaise au Dieu -tout-puissant que ceux qui voudraient s'opposer à la généreuse -résolution que tu as formée de faire une troisième sortie, ne sachent -plus comment sortir du labyrinthe de leurs folles pensées, et ne voient -jamais s'accomplir leurs souhaits les plus ardents! - -Il est inutile de réciter plus longtemps l'oraison de sainte Apolline, -dit-il à la gouvernante; je sais que le ciel, dans ses décrets -immuables, a décidé que le seigneur don Quichotte retournerait au grand -exercice de la chevalerie errante; je chargerais donc gravement ma -conscience si je ne conseillais, que dis-je, si je n'intimais à ce -chevalier de faire éclater de nouveau la bonté de son imperturbable -coeur et la force de son valeureux bras, qu'il ne peut laisser plus -longtemps dans l'inaction, sans tromper l'attente des malheureux, sans -faire tort aux orphelins et aux veuves, sans exposer l'honneur des -femmes et des filles, dont il est le rempart et l'appui, sans -contrevenir à toutes les lois de cet ordre incomparable que Dieu -enflamma de son souffle tout-puissant pour la sûreté du genre humain. -Courage donc, seigneur don Quichotte! courage! commençons aujourd'hui -plutôt que demain; et si quelque chose vous manque pour l'exécution de -vos grands desseins, je suis prêt à vous y aider en personne; je -tiendrai non-seulement à honneur d'être écuyer de Votre Grâce, mais j'en -recevrai encore le titre comme la première et la plus glorieuse fortune -du monde. - -Eh bien, que t'avais-je dit, reprit Don Quichotte en se tournant vers -Sancho; crois-tu maintenant que je manquerai d'écuyer? vois-tu qui -s'offre à m'en servir! sais-tu que c'est l'étonnant bachelier Samson -Carrasco, le joyeux boute-en-train de l'université de Salamanque? -Considère comme il est sain de corps et d'esprit, bien fait de sa -personne, et dans la vigueur de l'âge; celui-là sait souffrir le chaud -et le froid, la faim et la soif, et, ce qui vaut mieux, il sait se -taire; enfin c'est un homme qui possède au plus haut degré toutes les -qualités requises chez l'écuyer d'un chevalier errant. A Dieu ne plaise -cependant que pour mon intérêt particulier, j'expose ainsi le vase de la -science, la colonne des lettres, et la palme des beaux-arts! Que le -nouveau Samson reste dans sa patrie dont il est l'honneur et la défense; -ne privons pas son vieux père de l'appui de sa vieillesse; et puisque -Sancho ne veut pas venir avec moi... j'aime mieux me contenter du -premier écuyer venu. - -Si fait, si fait, je veux y aller, reprit Sancho tout attendri et les -yeux pleins de larmes: il ne sera pas dit que j'aurai faussé compagnie à -un homme après avoir mangé son pain. Je ne suis point, Dieu merci, d'une -race ingrate, et, dans notre village, tout le monde connaît ceux dont je -suis sorti; et puis, je vois à vos actes et plus encore à vos paroles, -que vous avez envie de me faire du bien. Si je vous ai demandé des -gages, c'était pour complaire à ma femme; car dès qu'elle s'est mis une -chose dans la tête, il n'y a pas de maillet qui serre autant les cercles -d'une cuve, qu'elle vous serre le bouton pour en venir à ses fins. Mais, -après tout, il faut que l'homme soit homme, et puisque je le suis, je le -serai dans ma maison comme ailleurs, quand on devrait en enrager. Il n'y -a donc plus qu'une chose à faire, c'est que Votre Grâce rédige son -testament et son concile, de telle façon qu'il ne se puisse rétorquer; -après quoi mettons-nous en chemin, afin que l'âme du seigneur bachelier -ne pâtisse pas davantage, car il a dit que sa conscience le pressait de -pousser Votre Grâce à faire une troisième sortie. Quant à moi, mon cher -maître, je suis prêt à vous suivre jusqu'au bout du monde; et je vous -servirai aussi fidèlement, et même mieux qu'aucun des écuyers qui ont -jamais servi les chevaliers errants passés, présents et à venir. - -Le bachelier ne fut pas médiocrement étonné du discours de Sancho, car -bien qu'il connût la première partie de l'histoire de don Quichotte, il -ne croyait pas son écuyer aussi plaisant que l'auteur le fait; mais en -lui entendant dire un testament et un concile qui ne se puisse -rétorquer, au lieu d'un testament et d'un codicille qui ne se puisse -révoquer, il crut aisément tout ce qu'il avait lu sur son compte, et il -se dit en lui-même qu'après le maître il n'y avait guère de plus grand -fou au monde que le serviteur. - -Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassèrent, meilleurs amis que -jamais; puis, sur l'avis du grand Samson Carrasco, qui était devenu son -oracle, notre chevalier arrêta de partir sous trois jours, pendant -lesquels il aurait le loisir de se munir des choses nécessaires pour le -voyage et de se procurer une salade à visière, décidé qu'il était à en -porter désormais une de la sorte. Carrasco s'offrit à lui procurer celle -que possédait un de ses amis, l'assurant qu'elle était de bonne trempe, -et qu'il suffirait de la dérouiller. - -La nièce et la gouvernante, qui attendaient tout autre chose des -conseils du bachelier, lui donnèrent mille malédictions: elles -s'arrachèrent les cheveux et s'égratignèrent le visage, criant et -hurlant, comme si la troisième sortie de don Quichotte eût été un -présage de sa mort. Le projet de Carrasco, en lui conseillant de se -mettre encore une fois en campagne, était de faire ce qu'on verra dans -la suite de cette histoire. - -Enfin, pourvus de tout ce qui leur parut nécessaire, Sancho ayant apaisé -sa femme, et don Quichotte sa nièce et sa gouvernante, un beau soir, -sans témoins, hormis le bachelier, qui voulut les accompagner à -demi-lieue, nos deux chercheurs d'aventures prirent le chemin du Toboso, -don Quichotte sur Rossinante, et Sancho sur son ancien grison, le bissac -bien bourré de provisions de bouche et la bourse garnie d'argent. -Carrasco prit congé du chevalier, après l'avoir supplié de lui donner -avis de sa bonne ou de sa mauvaise fortune, afin de se réjouir de l'une -ou de s'attrister de l'autre, comme le voulait leur amitié. Ils -s'embrassèrent; le bachelier reprit le chemin de son village, et don -Quichotte continua le sien vers la grande cité du Toboso. - - - - -CHAPITRE VIII - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE ET A SANCHO EN ALLANT VOIR DULCINÉE - - -Béni soit le Tout-Puissant Allah! s'écrie cid Hamed-Ben-Engeli au -commencement de ce chapitre, Allah soit béni! répète-t-il par trois -fois! ajoutant que s'il lui adresse ses bénédictions, c'est parce -qu'enfin don Quichotte et Sancho sont en campagne, et que désormais vont -recommencer les exploits du maître et les facéties de l'écuyer. Il -invite en même temps le lecteur à oublier les prouesses passées de notre -héros, pour accorder toute son attention à celles qu'il va raconter et -qui commencent sur le chemin du Toboso, comme les premières ont commencé -dans la plaine de Montiel; et en vérité ce qu'il demande est peu de -chose en comparaison de ce qu'il promet. Après quoi il continue de la -sorte: - -A peine don Quichotte et Sancho venaient-ils de quitter Samson Carrasco, -que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire; ce que le maître -et l'écuyer tinrent à bon signe et regardèrent comme un heureux présage. -Toutefois, s'il faut dire la vérité, les soupirs et les braiments de -l'âne furent plus prolongés et plus forts que les hennissements du -cheval, d'où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de -son maître, se fondant sur je ne sais quelle astrologie judiciaire dont -il avait sans doute connaissance, quoique l'histoire n'en parle pas. -Seulement on lui avait entendu dire que lorsqu'il trébuchait ou tombait, -il eût voulu n'être pas sorti de sa maison, parce que trébucher et -tomber signifiait, selon lui, souliers rompus, ou côtes brisées; et par -ma foi, tout simple qu'il était, il faut convenir qu'il avait raison. - -Ami Sancho, dit don Quichotte, plus nous marchons, plus la nuit avance, -et bientôt elle sera si obscure, que nous ne pourrons apercevoir le -Toboso; et pourtant c'est là que j'ai résolu de me rendre avant -d'entreprendre aucune aventure. Là je demanderai à la sans pareille -Dulcinée son agrément et sa bénédiction, et dès qu'elle m'aura accordé -l'un et l'autre, j'espère et je suis même assuré de mener à bonne fin -toute périlleuse prouesse, car rien n'exalte et ne fortifie le coeur -d'un chevalier errant comme de se savoir protégé par sa dame. - -Je le crois aussi, répondit Sancho; mais il me semble qu'il sera bien -difficile à Votre Grâce de lui parler et de recevoir sa bénédiction, à -moins cependant qu'elle ne vous la jette par-dessus le mur de la -basse-cour où je la vis la première fois quand je lui portai votre -lettre avec le détail des extravagances que vous faisiez pour elle au -fond de la Sierra-Morena. - -Un mur de basse-cour! s'écria don Quichotte. Quoi! c'est là que tu -t'imagines avoir vu cet astre de beauté! Tu te trompes grandement, mon -ami; ce ne pouvait être que sur quelque balcon doré ou sous le riche -vestibule de quelque somptueux palais. - -C'est possible, répondit Sancho; mais à moi, si je m'en souviens bien, -cela m'a semblé le mur d'une basse-cour. - -Quoi qu'il en soit, allons-y, reprit don Quichotte, et pourvu que je -voie Dulcinée, peu m'importe que ce soit par-dessus le mur d'une -basse-cour ou à travers la grille d'un jardin, car de quelque endroit -que m'arrive le moindre rayon de sa beauté, il éclairera mon entendement -et fortifiera mon coeur de telle sorte que je deviendrai sans égal pour -l'esprit et pour la vaillance. - -Par ma foi, seigneur, dit Sancho, quand je vis ce soleil de madame -Dulcinée, il n'était pas assez brillant pour jeter aucun rayon. Mais -cela vient sans doute de ce qu'étant à cribler le grain que je vous ai -dit, la poussière épaisse qui en sortait élevait devant elle un nuage -qui m'empêchait de la voir. - -Est-il possible, Sancho, reprit don Quichotte, que tu persistes encore à -croire et à soutenir que Dulcinée criblait du grain, quand tu sais -combien une semblable occupation est indigne d'une personne de son -mérite et de sa qualité! As-tu donc oublié ces vers dans lesquels notre -grand poëte[78] dépeint les ouvrages délicats dont s'occupaient, au fond -de leur palais de cristal, ces nymphes qui, sortant des profondeurs du -Tage, allaient souvent s'asseoir dans une verte prairie pour travailler -à de riches étoffes toutes de perles, d'or et de soie? Eh bien, telle -devait être l'occupation de Dulcinée quand tu la vis, à moins cependant -que quelque maudit enchanteur, par une de ces transformations qu'ils ont -toujours à leurs ordres, ne t'ait donné le change et jeté dans l'erreur. -Aussi je crains bien que l'histoire de mes prouesses (qui circule -imprimée, dit-on), si elle a pour auteur un de ces mécréants, contienne -fort peu de vérités mêlées à beaucoup de mensonges. O envie! source de -tous les maux, ver rongeur de toutes les vertus! Les autres vices, -Sancho, ont encore, malgré leur laideur, je ne sais quel charme, mais -l'envie ne traîne après elle que désordres, ressentiments et fureurs! - - [78] Garcilaso de la Vega. - -Voilà justement ce que je pense, dit Sancho: aussi je gage que dans ce -livre, dont a parlé le bachelier Carrasco, je suis arrangé de la bonne -façon, et que mon honneur y va roulant de çà, de là, battant les murs -comme une voiture disloquée; et pourtant, je le jure par l'âme des -Panza, je n'ai de ma vie médit d'aucun enchanteur, et je ne suis pas -assez riche pour faire des jaloux. Ce qu'on peut me reprocher, c'est -d'avoir un petit grain de coquinerie et de dire trop souvent ce qui me -vient au bout de la langue; mais, après tout, je suis plus simple que -méchant, et quand je n'aurais pour moi que de croire sincèrement et -fermement à tout ce que croit et enseigne la sainte Église catholique -romaine, et d'être, comme je le suis, ennemi mortel des Juifs, les -historiens devraient m'en tenir compte et m'épargner dans leurs écrits. -Au reste, puisque je n'y peux rien, et que me voilà mis en livre, qu'ils -disent ce qu'ils voudront; je m'en soucie comme d'une figue, et je ne -donnerais pas un maravédis pour les en empêcher. - -[Illustration: Enfin, le second jour, ils découvrirent la grande cité du -Toboso (page 327).] - -Ce que tu viens de dire, Sancho, reprit don Quichotte, me rappelle -l'histoire d'un poëte de notre temps, qui, dans une satire contre les -dames galantes de la cour, avait négligé à dessein d'en nommer une sur -le compte de laquelle il n'osait pas se prononcer. Furieuse de l'oubli, -la dame courut chez le poëte, le sommant de réparer l'omission et le -menaçant, en cas de refus, de lui faire un mauvais parti. Le poëte -s'empressa de lui donner satisfaction, et l'arrangea de telle sorte que -mille langues de duègnes n'eussent pas mieux fait. A ce propos vient -encore l'histoire de ce berger qui, dans le seul but d'immortaliser son -nom, incendia une des sept merveilles du monde, le fameux temple de -Diane à Éphèse: aussi malgré tout ce qu'on put faire pour empêcher d'en -parler, nous ne savons pas moins qu'il s'appelait Érostrate. - -On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à notre grand empereur -Charles-Quint. En passant à Rome, ce prince voulut visiter le Panthéon -d'Agrippa, ce fameux temple de tous les dieux, qu'on a depuis appelé -temple de tous les saints: c'est l'édifice le mieux conservé de -l'ancienne Rome, celui qui donne la plus haute idée de la magnificence -de ses fondateurs; il est d'une admirable architecture, et quoiqu'il ne -reçoive le jour que par une large ouverture placée au sommet du -monument, il est aussi bien éclairé que s'il était ouvert de tous côtés. -L'illustre visiteur considérait de là l'édifice, pendant qu'un -gentilhomme romain, qui l'accompagnait, lui faisait remarquer les -détails de ce chef-d'oeuvre d'architecture. Lorsque l'empereur se fut -retiré: «Sire, lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue à Votre -Majesté une pensée bizarre qui vient de me traverser l'esprit: pendant -qu'elle était au bord de ce trou, il m'a pris plusieurs fois envie de la -saisir à bras-le-corps et de me jeter du haut en bas avec elle, afin de -rendre, par sa mort, mon nom immortel!--Je vous sais gré de n'avoir pas -mis à exécution cette mauvaise pensée, reprit Charles-Quint; et pour ne -plus vous exposer à semblable tentation, je vous défends de jamais vous -trouver dans le même lieu que moi.» Après quoi il le congédia en lui -accordant une grande faveur. - -Ceci te montre, Sancho, combien est vif, chez les hommes, le désir de -faire parler de soi. Quel motif, à ton sens, avait Horatius Coclès pour -se jeter dans le Tibre, chargé du poids de ses armes? Qui pouvait -inspirer à Mutius, surnommé depuis Scævola, un mépris de la douleur -assez grand pour lui faire tenir la main étendue sur un brasier ardent, -jusqu'à ce qu'elle fût presque consumée? Qui poussa Curtius à se -précipiter dans cet abîme de feu qui s'était ouvert tout à coup au -milieu de Rome? Pourquoi Jules César passa-t-il le Rubicon après tant de -présages sinistres? De nos jours, enfin, pourquoi les vaillants -Espagnols, que guidait le grand Cortez à la conquête du nouveau monde, -coulèrent-ils eux-mêmes leurs vaisseaux, s'ôtant ainsi tout moyen de -retraite? - -Eh bien, Sancho, c'est la soif de la renommée qui a produit tous ces -exploits; c'est pour elle qu'on affronte les plus grands périls et la -mort même, comme si dans la résolution que l'on fait paraître on -jouissait par avance de l'immortalité. Mais nous, chrétiens catholiques -et chevaliers errants, nous devons travailler plutôt pour la gloire -éternelle dont on jouit dans le ciel, que pour une vaine renommée qui -doit finir avec cette vie périssable. Ainsi donc, Sancho, que nos -actions soient toujours conformes aux règles de cette religion que nous -avons le bonheur de connaître et de professer. En tuant des géants, -proposons-nous de terrasser l'orgueil, combattons l'envie par la -générosité et la grandeur d'âme, opposons à la colère le calme et le -sang-froid, à la gourmandise la sobriété, à l'incontinence et à la -luxure la fidélité due à la dame de nos pensées; triomphons de la -paresse en parcourant les quatre parties du monde et en recherchant sans -cesse toutes les occasions qui peuvent nous rendre non-seulement bons -chrétiens, mais encore fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les degrés par -lesquels on peut et on doit atteindre au faîte glorieux d'une bonne -renommée. - -Seigneur, dit Sancho, j'ai bien compris ce que vient de dire Votre -Grâce: je désire seulement que vous me débarrassiez d'un doute qui -m'arrive à l'esprit. - -Qu'est-ce, mon fils, reprit don Quichotte; dis ce que tu voudras, et je -te répondrai de mon mieux. - -Ces Césars, ces Jules, tous ces chevaliers dont vous venez de parler et -qui sont morts, où sont-ils maintenant? demanda Sancho. - -Sans aucun doute, les païens sont en enfer, répondit don Quichotte; les -chrétiens, s'ils ont bien vécu, sont dans le purgatoire ou dans le ciel. - -Voilà qui est bien, continua Sancho; mais, dites-moi, les tombeaux où -reposent les corps de ces gros seigneurs ont-ils à leurs portes des -lampes d'argent sans cesse allumées, et les murailles de leurs chapelles -sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de têtes, de jambes et de -bras en cire: Si ce n'est de tout cela, de quoi sont-elles ornées, je -vous prie? - -Les tombeaux des païens, répondit don Quichotte, ont été, pour la -plupart des monuments fastueux. Les cendres de Jules César furent mises -sous une pyramide en pierre d'une grandeur démesurée, qu'on appelle, à -Rome, l'aiguille de Saint-Pierre, un tombeau grand comme un village, -qu'on appelait alors _Moles Adriani_, et qui est aujourd'hui le château -Saint-Ange, a servi de sépulture à l'empereur Adrien; la reine Artémise -a fait placer le corps de son époux Mausole dans un tombeau si vaste et -d'un travail si exquis, qu'on l'a mis au rang des sept merveilles du -monde; mais tous ces somptueux monuments n'ont jamais été ornés de -suaires ou d'offrandes pouvant faire penser que ceux qu'ils renferment -soient devenus des saints. - -Très-bien, répliqua Sancho, maintenant que choisirait Votre Grâce de -tuer un géant ou de ressusciter un mort? - -La réponse est facile, dit don Quichotte; je préférerais ressusciter un -mort. - -Par ma foi, je vous tiens! s'écria Sancho: vous convenez que la renommée -de ceux qui ressuscitent les morts, qui rendent la vue aux aveugles, qui -font marcher les boiteux, et qui ont sans cesse la foule agenouillée -devant leurs reliques, est plus grande dans ce monde et dans l'autre que -celle de tous les empereurs idolâtres et de tous les chevaliers errants -ayant jamais existé? - -J'en demeure d'accord, dit don Quichotte. - -Eh bien, reprit Sancho, puisque les saints ont seuls le privilége -d'avoir des chapelles toujours remplies de lampes allumées, de jambes et -de bras en cire; que les évêques et les rois portent leurs reliques sur -leurs épaules, qu'ils en décorent leurs oratoires, et en enrichissent -leurs autels... - -Achève, dit don Quichotte; que veux-tu conclure de là? - -Je conclus, continua Sancho, que nous ferions mieux de nous adonner à -être saints, pour atteindre plus tôt cette bonne renommée que nous -cherchons, et qui nous fuira peut-être encore longtemps. Tenez: -avant-hier, on canonisa deux carmes déchaux; eh bien, vous ne sauriez -imaginer la foule qu'il y avait pour baiser les chaînes qu'ils -portaient autour de leur corps. Sur ma foi, on paraissait les priser -bien plus que cette fameuse épée de Roland qui est dans le magasin des -armes du roi, notre maître, que Dieu garde! Vous voyez donc, seigneur, -qu'il vaut mieux être un simple moine, n'importe de quel ordre, que le -plus vaillant chevalier errant du monde. Douze coups de discipline -appliqués à propos sont plus agréables à Dieu que mille coups de lance -qui tombent sur des géants, des vampires ou autres monstres de cette -espèce. - -J'en conviens, mon ami, dit don Quichotte; mais nous ne pouvons pas tous -être moines et Dieu a plusieurs voies pour acheminer ses élus au ciel. -La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers -dans le paradis. - -D'accord, reprit Sancho; mais on dit qu'il s'y trouve encore plus de -moines. - -C'est vrai, répondit don Quichotte, car le nombre des religieux est plus -grand que celui des chevaliers errants. - -Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho. - -Beaucoup, reprit don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de -chevaliers. - -Ce fut dans cet entretien et autres semblables, que nos aventuriers -passèrent la nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivât rien qui -mérite d'être raconté, ce qui chagrinait fort don Quichotte. Enfin, le -second jour, ils découvrirent la grande cité du Toboso, et notre -chevalier ne l'eût pas plus tôt aperçue qu'il ressentit une joie -incroyable. Sancho, au contraire, devint mélancolique et rêveur, parce -qu'il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et que pas plus que son -seigneur, il n'avait vu la dame; de sorte que tous deux, l'un pour la -voir, l'autre pour ne pas l'avoir vue, ils étaient inquiets et agités. -Bref, notre chevalier résolut de n'entrer dans la ville qu'à la nuit -close; en attendant l'heure, ils se tinrent cachés dans un bouquet de -chênes qui est proche du Toboso, et la nuit venue ils entrèrent dans la -grande cité, où il leur arriva des choses qui peuvent être qualifiées -ainsi. - - - - -CHAPITRE IX - -OU L'ON RACONTE CE QU'ON Y VERRA - - -Il était minuit ou à peu près, quand don Quichotte et Sancho quittèrent -le petit bois pour entrer dans le Toboso. Un profond silence régnait -dans tout le village, car à cette heure les habitants dormaient, comme -on dit, à jambe étendue. La nuit était d'une clarté douteuse, et Sancho -aurait bien voulu qu'elle fût tout à fait noire, afin que cette -obscurité vînt en aide à son ignorance. Partout ce n'était qu'aboiements -de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient l'âme de son -écuyer. De temps en temps un âne se mettait à braire, des cochons -grognaient, des chats miaulaient, et ces bruits divers produisaient un -vacarme qu'augmentait encore le silence de la nuit. Tout cela parut de -mauvais augure à l'amoureux chevalier; cependant il dit à Sancho: Mon -fils, conduis-nous au palais de Dulcinée; peut-être la trouverons-nous -encore éveillée. - -A quel diable de palais voulez-vous que je vous conduise, répondit -Sancho; celui où j'ai vu Sa Grandeur n'était qu'une toute petite maison -des moins apparentes du village. - -Sans doute, répondit don Quichotte, elle s'était retirée dans quelque -modeste pavillon de son alcazar, pour se divertir en liberté avec ses -femmes, comme c'est la coutume des grandes princesses. - -Puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée -soit un alcazar, répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, est-ce bien -l'heure d'en trouver la porte ouverte? est-il convenable d'y aller -frapper à tour de bras, au risque de mettre sur pied tout le monde? -Allons-nous par hasard chez nos donzelles, semblables à ces galants -protecteurs qui entrent et sortent à toute heure de nuit? - -Commençons par trouver l'alcazar, dit don Quichotte; après je te dirai -ce qu'il faut faire. Mais, ou je n'y vois goutte, ou cette masse qu'on -aperçoit là-bas et qui projette une si grande ombre doit être le palais -de Dulcinée? - -Eh bien, seigneur, conduisez-moi, répondit Sancho; peut-être bien est-ce -cela; mais quand même je le verrais de mes yeux et le toucherais de mes -mains, j'y croirais comme je crois qu'il fait jour à présent. - -Don Quichotte prit les devants, et après avoir fait environ deux cents -pas, il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre. En -voyant une haute tour, il reconnut que cet édifice n'était pas un -palais, mais l'église paroissiale du village. Nous avons rencontré -l'église, dit-il à son écuyer. - -Je le vois bien, répondit Sancho, et Dieu veuille que nous n'ayons pas -rencontré notre sépulture, car c'est mauvais signe de courir les -cimetières à pareille heure, surtout, si je m'en souviens, quand j'ai -dit à Votre Grâce que la maison de sa dame est dans un cul-de-sac. - -Maudit sois-tu de Dieu, s'écria don Quichotte; où et par qui as-tu -jamais entendu dire que les maisons royales étaient bâties dans de -pareils endroits? - -Seigneur, répliqua Sancho, chaque pays a sa coutume, et peut-être que -celle du Toboso est de placer dans les culs-de-sac les palais et les -grands édifices; je supplie Votre Grâce de me laisser chercher autour -d'ici, et sans doute je trouverai dans quelque coin cet alcazar que je -voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable. - -Sancho, dit don Quichotte, parle avec plus de respect de ce qui concerne -ma dame; passons la fête en paix et ne jetons pas le manche après la -cognée. - -Je tiendrai ma langue, Seigneur, répondit Sancho, mais comment Votre -Grâce veut-elle que je reconnaisse la maison de notre maîtresse, que je -n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et surtout quand il fait noir -comme dans un four, tandis que vous, qui devez l'avoir vue plus de cent -fois, vous ne pouvez la retrouver. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre -(page 328).] - -Tu me ferais perdre l'esprit! reprit don Quichotte. Viens çà, hérétique. -Ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans -pareille Dulcinée; que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais; -qu'enfin je n'en suis amoureux que sur ouï-dire et d'après cette grande -réputation qu'elle a d'être la plus belle et la plus sage princesse de -la terre! - -Je l'apprends à cette heure, répondit Sancho, et je dis que puisque -Votre Grâce ne l'a pas vue, par ma foi, je ne l'ai pas vue davantage. - -Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, puisque tu m'as dit l'avoir -trouvée criblant du blé, quand tu me rapportas sa réponse à la lettre -que tu lui avais remise de ma part. - -Ne vous y fiez pas, seigneur, répondit Sancho; car, sachez-le, ma visite -et la réponse que je vous rapportai sont aussi sur ouï-dire; je connais -madame Dulcinée tout comme je puis donner un coup de poing dans la lune. - -Sancho, Sancho, repartit don Quichotte, il y a temps pour plaisanter et -temps où la plaisanterie ne serait pas de saison. Parce que je dis -n'avoir jamais vu la dame de mes pensées, il ne t'est pas permis à toi -d'en dire autant, surtout quand tu sais que c'est le contraire qui est -la vérité. - -Ils en étaient là de leur entretien, lorsqu'ils virent venir à eux un -homme qui poussait deux mules devant lui. Au bruit que faisait la -charrue que traînaient ces mules, nos aventuriers jugèrent que ce devait -être quelque laboureur levé avant le jour pour aller aux champs; ce qui -était vrai. Tout en cheminant, ce rustre chantait ce refrain d'une -vieille romance: - - - On vous fit bonne chasse, - Français, à Roncevaux[79]. - - - [79] Mala la hovistes, Franceses, - La caza de Roncesvalles; etc., etc. (_Cancionero._) - -Que je meure, dit don Quichotte, s'il nous arrive rien de bon cette -nuit; entends-tu ce que chante ce drôle? - -Je l'entends fort bien, répondit Sancho, mais qu'est-ce que cela fait à -notre affaire, la chasse de Roncevaux? - -Le laboureur les ayant rejoints: Ami, lui dit don Quichotte, Dieu vous -donne sa bénédiction. Pourriez-vous m'indiquer où est le palais de la -sans pareille princesse dona Dulcinée du Toboso? - -Seigneur, répondit le laboureur, je ne suis pas d'ici, et il y a peu de -temps que je sers un riche fermier de ce village; mais, dans cette -maison, là en face, demeurent le curé et le sacristain; l'un ou l'autre -pourra vous donner des nouvelles de cette princesse, parce qu'ils ont la -liste de tous les habitants du Toboso; quoique, à vrai dire, je ne pense -pas qu'il y ait dans ce pays aucune princesse, mais seulement des dames -de qualité qui peut-être sont princesses dans leurs maisons. - -Eh bien, c'est parmi elles que doit se trouver celle que je cherche, dit -don Quichotte. - -Cela se pourrait, répondit le laboureur: le jour vient, adieu; et -touchant ses mules, il s'éloigna. - -Voyant son maître indécis et mécontent de la réponse, Sancho lui dit: -Seigneur, voici venir le jour, et il me semble qu'il ne serait pas -prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Si vous m'en croyez, -nous sortirons de la ville, et nous irons nous embusquer dans quelques -bois près d'ici; quand le jour sera venu, je reviendrai chercher de -porte en porte le palais de votre maîtresse; et, par ma foi, il faudra -que je sois bien malheureux si je ne parviens pas à le déterrer; puis, -quand je l'aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce et je lui demanderai -humblement où et comment vous pourrez la voir sans dommage pour sa -réputation et son honneur. - -Bien parlé, Sancho, dit don Quichotte, ces quelques mots valent un -millier de proverbes, et je veux suivre ton conseil. Allons, mon fils, -allons chercher un endroit propre à m'embusquer en t'attendant; après -quoi tu iras trouver cette reine de la beauté, dont la discrétion et la -courtoisie me font espérer mille faveurs miraculeuses. - -Sancho brûlait d'impatience d'emmener son maître, tant il craignait de -voir découvrir sa fraude au sujet de cette réponse qu'il lui avait -rapportée dans la Sierra-Morena, de la part de Dulcinée; il se mit donc -à marcher le premier, et au bout d'une demi-lieue, ayant rencontré un -petit bois, don Quichotte s'y cacha pendant que son écuyer alla faire -cette ambassade dans laquelle il lui arriva des événements qui méritent -un redoublement d'attention. - - - - -CHAPITRE X - -OU L'ON RACONTE LE STRATAGÈME QU'EMPLOYA SANCHO POUR ENCHANTER DULCINÉE -AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS NON MOINS PLAISANTS QUE VÉRITABLES - - -En arrivant à raconter les événements que renferme le présent chapitre, -l'auteur de cette grande histoire dit qu'il fut tenté de les passer sous -silence, dans la crainte qu'on ne voulût pas y ajouter foi, parce qu'ici -les folies de don Quichotte touchèrent la dernière limite qu'il soit -possible d'atteindre et allèrent même à deux portées d'arquebuse au -delà. Il se décida pourtant à les écrire comme le chevalier les avait -faites, sans rien ajouter, sans rien retrancher, dût-il être accusé -d'avoir menti; et en cela il eut raison, car la vérité, si ténue qu'elle -soit, ne se brise jamais, et nage toujours au-dessus du mensonge, comme -l'huile nage au-dessus de l'eau. - -Continuant donc son récit, l'historien dit qu'à peine entré dans le -petit bois qui est près du Toboso, don Quichotte ordonna à Sancho de -retourner à la ville, et de ne pas reparaître devant lui sans avoir -parlé à sa dame, pour la supplier de daigner admettre en sa présence son -captif chevalier, dont le souhait le plus ardent était d'obtenir et de -recevoir sa bénédiction, afin qu'il pût se promettre de sortir -heureusement de toutes les entreprises qu'il allait affronter désormais. -Sancho promit d'exécuter ponctuellement les ordres de son maître, et de -lui rapporter une réponse non moins bonne que la première fois. - -Va, mon fils, lui dit don Quichotte, va, mais songe à ne point te -troubler quand tu approcheras de ce soleil de beauté à la recherche -duquel je t'envoie, ô le plus fortuné des écuyers du monde! Lorsque tu -seras admis en son auguste présence, aies bien soin de graver dans ta -mémoire de quelle façon elle te recevra; observe si elle se trouble -quand tu lui exposeras l'objet de ton ambassade, si elle rougit en -entendant prononcer mon nom. Si tu la trouves assise sur les moelleux -coussins de la riche estrade où doit te recevoir une femme de sa -condition, remarque bien si elle s'agite, si elle a de la peine à rester -en place. Dans le cas où elle serait debout, observe si elle se pose -tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre; si elle hésite dans sa réponse, -si elle la change de douce en aigre, et d'aigre en amoureuse; si enfin, -pour cacher son embarras, elle porte la main à sa chevelure, faisant -semblant de l'arranger, bien qu'elle ne soit pas en désordre. Bref, mon -fils, examine avec soin tous ses gestes, tous ses mouvements, afin de -m'en faire un fidèle récit. Car tu sauras, Sancho, si tu ne le sais pas -encore, qu'en amour les mouvements extérieurs trahissent les secrets -sentiments de l'âme. Pars, ami, sois guidé par un meilleur sort que le -mien, et ramené par un meilleur succès que celui dans l'attente duquel -je vais rester en l'amère solitude où tu me laisses. - -J'irai et je reviendrai promptement, répondit Sancho; mais, seigneur, -remettez-vous, de grâce, et laissez dilater un peu ce petit coeur, qui -ne doit pas être en ce moment plus gros qu'une noisette; rappelez-vous -ce qu'on a coutume de dire: Bon courage vient à bout de mauvaise -fortune, et à l'heure où l'on s'y attend le moins, saute le lièvre. Si -je n'ai pu trouver, cette nuit, le palais de madame Dulcinée, maintenant -qu'il fait jour je saurai bien le reconnaître, et quand je l'aurai -trouvé, laissez-moi faire. - -Sur ce, Sancho tourna le dos et bâtonna son grison, tandis que don -Quichotte restait à cheval, languissamment appuyé sur sa lance, l'esprit -livré à de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons dans cette -attitude pour suivre l'écuyer, qui s'éloignait non moins pensif et -préoccupé que son maître. - -Quand Sancho fut hors du bois, il tourna la tête; n'apercevant plus don -Quichotte, il mit pied à terre, puis s'asseyant au pied d'un arbre, il -commença de la sorte à se parler à lui-même: Maintenant, frère Sancho, -dites-moi un peu où va Votre Grâce? Allez-vous à la recherche de quelque -âne que vous avez perdu?--Pas le moins du monde.--Eh bien, qu'allez-vous -donc chercher?--Je vais tout simplement chercher une princesse qui, à -elle seule, est plus belle que le soleil et tous les astres -ensemble.--Et où pensez-vous trouver cette princesse?--Où? Dans la -grande cité du Toboso.--Fort bien. Et de quelle part l'allez-vous -chercher?--De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche, -celui qui redresse les torts, qui donne à manger à ceux qui ont soif, et -à boire à ceux qui ont faim.--Très-bien. Connaissez-vous la demeure de -cette dame?--Pas du tout; seulement mon maître m'a dit que c'était un -magnifique palais, un superbe alcazar.--L'avez-vous vue quelquefois, -cette dame?--Ni mon maître ni moi ne l'avons jamais vue.--Et si les gens -du Toboso savaient que vous venez dans l'intention d'enlever leurs -princesses et de débaucher leurs femmes, croyez-vous, ami Sancho, qu'ils -auraient tort de vous frotter les épaules à grands coups de -bâton?--C'est juste; mais s'ils considèrent que je ne suis -qu'ambassadeur, et que je ne viens que pour le compte d'autrui, je ne -pense pas qu'ils se permettent d'en user si librement.--Ne vous y fiez -pas, Sancho; les gens de la Manche n'entendent point raillerie. Vive -Dieu! s'ils vous dépistent, vous n'avez qu'à bien vous tenir, ou à jouer -des jambes au plus vite.--En ce cas, qu'est-ce donc que je viens -chercher? Par ma foi, je l'ignore moi-même, et j'en donne ma langue aux -chiens; d'ailleurs, chercher madame Dulcinée dans le Toboso, n'est-ce -pas chercher le bachelier dans Salamanque? Malédiction! c'est le diable -en personne qui m'a fourré dans cette affaire. - -Telles étaient les réflexions que faisait Sancho, et la conclusion qu'il -en tira fut de se raviser sur-le-champ. Pardieu, se dit-il, il y a -remède à tout, si ce n'est à la mort, à laquelle nous devons tribut à -la fin de la vie. Mon maître est fou à lier, comme je m'en suis maintes -fois aperçu; et franchement je ne suis guère en reste avec lui, puisque -je l'accompagne et le sers; car, selon le proverbe, dis-moi qui tu -hantes, et je te dirai qui tu es. Or, mon maître étant fou, et d'une -folie qui lui fait prendre le blanc pour le noir et le noir pour le -blanc, des moulins à vent pour des géants, des mules pour des -dromadaires, des troupeaux de moutons pour des armées, et cent autres -choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire -accroire que la première paysanne qui me tombera sous la main est madame -Dulcinée. S'il s'y refuse, j'en jurerai; s'il soutient le contraire, -j'en jurerai encore plus fort; s'il tient bon, je n'en démordrai pas; de -cette façon, j'aurai toujours manche pour moi, quoi qu'il arrive. -Peut-être ainsi le dégoûterai-je de me charger de pareils messages, en -voyant le peu d'avantage qu'il en tire; ou plutôt s'en prendra-t-il à -quelque enchanteur qui, pour lui faire pièce, aura changé la figure de -sa dame. - -De cette manière, Sancho se mit l'esprit en repos et regarda l'affaire -comme arrangée. Il resta sous son arbre jusqu'au soir, afin de mieux -tromper son maître sur l'aller et le retour, et son bonheur fut tel, que -lorsqu'il se leva pour remonter sur son grison, il aperçut venir, sur le -chemin du Toboso, trois paysannes montées sur trois ânes ou trois -ânesses (l'auteur se tait sur ce point), mais il faut croire que -c'étaient des bourriques, monture ordinaire des femmes de la campagne. -Bref, dès que Sancho vit ces trois donzelles, il revint au petit trot -chercher don Quichotte, qu'il retrouva dans la même attitude où il -l'avait laissé, continuant à se lamenter et à soupirer amoureusement. - -Eh bien, qu'y a-t-il, ami? lui dit son maître, dois-je marquer cette -journée avec une pierre blanche ou avec une pierre noire? - -Il faut la marquer avec une pierre rouge, répondit Sancho; comme ces -écriteaux qu'on veut qui soient vus de loin. - -[Illustration: De cette manière, Sancho se mit l'esprit en repos et -regarda l'affaire comme arrangée (page 332).] - -Tu m'apportes donc de bonnes nouvelles, mon fils? demanda don Quichotte. - -Si bonnes, répondit Sancho, que vous n'avez qu'à éperonner Rossinante, -pour aller au-devant de madame Dulcinée, qui vient avec deux de ses -femmes rendre visite à Votre Grâce. - -Sainte Vierge! dis-tu vrai? s'écria don Quichotte; ne m'abuse point, mon -ami, et ne cherche pas à me donner de fausses joies pour charmer mes -ennuis. - -Et que gagnerais-je à vous tromper, répliqua Sancho, quand vous êtes à -deux doigts de savoir ce qu'il en est? Avancez seulement de quelques -pas, et vous verrez venir votre maîtresse parée comme une châsse. Elle -et ses femmes ne sont que colliers de perles, rivières de diamants, -étoffes d'argent et d'or, si bien que je ne sais comment elles peuvent -porter tout cela; leurs cheveux tombent sur leurs épaules à grosses -boucles, et on dirait les rayons du soleil agités par le vent; enfin, -dans un moment, vous allez les voir toutes les trois, montées sur des -caquenées grasses à lard, et qui valent leur pesant d'or. - -C'est haquenées qu'il faut dire, Sancho, reprit don Quichotte; si -Dulcinée t'entendait parler de la sorte, elle ne nous prendrait pas pour -ce que nous sommes. - -La distance de caquenées à haquenées n'est pas bien grande, répliqua -Sancho; mais qu'elles soient montées sur ce qu'elles voudront, je n'ai -jamais vu de dames plus élégantes, et surtout madame Dulcinée. - -Allons, reprit don Quichotte, pour étrennes d'une nouvelle si heureuse -et si peu attendue, je t'abandonne le butin de notre prochaine aventure; -ou, si tu l'aimes mieux, les poulains de mes trois juments, qui, tu le -sais, sont près de mettre bas. - -Je m'en tiens aux poulains, repartit Sancho, car il n'est pas sûr que le -butin de votre prochaine aventure soit bon à garder. - -Ainsi discourant ils sortirent du bois; aussitôt don Quichotte jeta les -yeux sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais n'apercevant que -trois paysannes, il commença à se troubler, et demanda à son écuyer s'il -avait laissé ces dames hors de la ville. - -Hors de la ville? répondit Sancho. Votre Grâce a-t-elle les yeux -derrière la tête? ne voyez-vous point ces trois dames qui viennent à -nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi? - -Je ne vois que trois paysannes montées sur trois ânes, dit don -Quichotte. - -Dieu me soit en aide! repartit Sancho; se peut-il que vous preniez pour -trois ânes trois haquenées plus blanches que la neige! Par ma foi, on -dirait que vous n'y voyez goutte, ou que vous êtes encore enchanté. - -En vérité, Sancho, reprit notre chevalier, c'est toi qui n'y vois -goutte: ce sont des ânes ou des ânesses, aussi sûr que je suis don -Quichotte et que tu es Sancho Panza; du moins il me le semble ainsi. - -Allons, allons, seigneur, vous vous moquez, repartit Sancho: -frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos -pensées que voilà tout près de vous. - -En même temps, il alla à la rencontre des paysannes, et sautant à bas de -son grison, il arrêta un des ânes par le licou, puis, se jetant à deux -genoux: - -O sublime princesse! s'écria-t-il, reine et duchesse de la beauté, que -Votre Grandeur ait la bonté d'admettre en grâce et d'accueillir avec -faveur ce pauvre chevalier, votre esclave, qui est là froid comme le -marbre, tant il est troublé et haletant de se voir en votre magnifique -présence! Je suis Sancho Panza, son écuyer, pour vous servir, et lui, -c'est le vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, autrement appelé -le chevalier de la Triste-Figure. - -Pendant cette harangue, l'amoureux chevalier s'était jeté à genoux -auprès de Sancho et ouvrait de grands yeux; mais ne voyant dans celle -que son écuyer traitait de reine et de princesse qu'une grossière -paysanne au visage boursouflé et au nez camard, il demeura si stupéfait -qu'il ne pouvait desserrer les lèvres. Les paysannes n'étaient pas moins -étonnées à la vue de ces deux hommes si différents l'un de l'autre, tous -deux à genoux et leur barrant le chemin; aussi celle que Sancho avait -arrêtée, prenant la parole: Gare, seigneurs, gare, dit-elle, passez -votre chemin et laissez-nous, nous sommes pressées. - -O grande princesse! répondit Sancho, ô dame universelle du Toboso! -comment votre coeur magnanime ne s'amollit-il point, en voyant prosterné -devant votre sublime présence la colonne et l'arc-boutant de la -chevalerie errante? - -Oui-da, oui-da, reprit une des paysannes: voyez un peu ces hidalgos qui -viennent se gausser des filles du village; comme si nous n'étions pas -faites comme les autres! Passez, passez, celles-là sont prises; -laissez-nous continuer notre chemin. - -Lève-toi, Sancho, lève-toi, dit tristement don Quichotte; je vois bien -que le sort n'est point encore rassasié de mon malheur, et qu'il a fermé -tous les chemins par où pouvait arriver quelque joie à cette âme chétive -que je porte en ma chair. Et toi, dernier terme de la beauté humaine, -résumé accompli de toutes les perfections, unique soutien de ce coeur -affligé qui t'adore, puisque le maudit enchanteur qui me poursuit a jeté -sur mes yeux une effroyable cataracte, et que pour moi et non pour -d'autres il cache ton incomparable beauté sous les traits d'une -grossière paysanne, ne laisse pas, je t'en supplie, de me regarder avec -amour, à moins toutefois qu'il ne m'ait donné aussi l'aspect de quelque -vampire, pour me rendre horrible à tes yeux! Tu vois, adorable -princesse, tu vois quelle est ma soumission et mon zèle, et que, malgré -l'artifice de mes ennemis, mon coeur ne laisse pas de t'offrir les -hommages qui te sont dus. - -Ah! par ma foi, repartit la paysanne, je suis bien bonne d'écouter vos -cajoleries! Laissez-nous passer, seigneurs, nous n'avons pas de temps à -perdre. - -Sancho s'empressa de se relever et de lui faire place, ravi dans son -coeur d'être parvenu si heureusement à sortir d'embarras. - -A peine la prétendue Dulcinée se vit-elle libre, qu'avec le clou qui -était fixé au bout de son bâton elle piqua son âne, et se mit à le faire -courir de toute sa force à travers le pré. Mais pressé par l'aiguillon -plus qu'à l'ordinaire, le baudet allait par sauts et par bonds, lâchant -force ruades, et il fit tant qu'à la fin il jeta madame Dulcinée par -terre. Aussitôt, l'amoureux chevalier courut pour la relever, tandis que -Sancho ramenait le bât qui avait tourné sous le ventre de la bête. Le -bât replacé et sanglé, don Quichotte voulut prendre sa dame entre ses -bras pour la porter sur l'âne, mais la belle, se relevant prestement, -fit trois pas en arrière pour prendre son élan, posa les mains sur la -croupe de sa monture, et d'un saut se trouva à califourchon sur le bât. - -Vive Dieu! s'écria Sancho, notre maîtresse est plus légère qu'un daim, -et elle rendrait des points à tous les écuyers de Cordoue et du Mexique! -D'un seul bond elle a passé par-dessus l'arçon de sa selle. Voyez comme -elle fait courir sa haquenée sans éperons. Par ma foi! ses femmes ne -sont point en reste, tout cela court comme le vent. - -Sancho disait vrai, car toutes trois galopaient à qui mieux mieux, sans -tourner la tête, et elles coururent ainsi plus d'une demi-lieue. - -Don Quichotte les suivit des yeux pendant quelque temps, et lorsqu'il -cessa de les apercevoir: Vois, Sancho, lui dit-il, jusqu'où va la haine -des enchanteurs, et de quel détestable artifice ils se servent pour me -priver du bonheur que j'aurais eu à contempler Dulcinée! Fut-il jamais -homme plus malheureux que moi, et ne suis-je pas le type du malheur -même? Les traîtres! non contents de la transformer en une grossière -paysanne, et de me la montrer sous une figure indigne de sa qualité et -de son mérite, ils lui ont encore ôté ce qui distingue les grandes -princesses, dont l'haleine respire toujours un si doux parfum; car -lorsque je me suis approchée de Dulcinée pour la remettre sur sa -haquenée, comme tu l'appelles, quoique j'aie constamment pris sa monture -pour une ânesse, elle m'a lancé, te l'avouerai-je, une odeur d'oignon -cru qui m'a soulevé le coeur. - -Canailles! misérables et pervers enchanteurs! cria Sancho, n'aurai-je -jamais le plaisir de vous voir tous enfilés par la même broche, et -griller comme des sardines! Ne devait-il pas vous suffire, infâmes -coquins! brigands maudits! d'avoir changé les perles des yeux de notre -maîtresse en des yeux de chèvre, ses cheveux d'or pur en queue de vache -rousse, et finalement d'avoir gâté toute sa personne, sans pervertir -encore son odeur? Par là du moins nous aurions pu nous faire quelque -idée de ce qui était caché sous cette grossière écorce; bien qu'à vrai -dire, je ne me sois point aperçu de sa laideur, et qu'au contraire je -n'aie vu que sa beauté, à telles enseignes qu'elle a sur la lèvre droite -un gros signe, en manière de moustache, d'où sortent sept ou huit poils -roux de deux doigts de long, qu'on prendrait pour autant de filets d'or. - -D'après les rapports que les signes du visage ont avec ceux du corps, -reprit don Quichotte, Dulcinée doit en avoir un du même côté sur le plat -de la cuisse; mais ces poils que tu viens de dire, Sancho, sont bien -grands pour un signe, et cela n'est point ordinaire. - -Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, ils font là merveille. - -Oh! j'en suis persuadé, dit don Quichotte, car la nature n'a rien mis en -Dulcinée qui ne soit l'idéal de la perfection; et ces signes dont tu -parles ne sont pas en elle des défauts, ce sont plutôt des étoiles -resplendissantes et lumineuses. Mais dis-moi, ce qui m'a semblé un bât, -était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil? - -C'était une selle à la genette[80] avec une housse si riche, mais si -riche, qu'elle vaut la moitié d'un royaume, répondit Sancho. - - [80] Selle arabe, avec deux montants, un par devant et un par - derrière. - -Et je n'ai rien vu de tout cela? reprit don Quichotte: ah! je ne -cesserai de le répéter, je suis le plus malheureux des hommes. - -Le sournois d'écuyer avait bien de la peine à s'empêcher de rire en -voyant l'extravagance et la crédulité de son maître, et il se -réjouissait tout bas de l'avoir trompé si adroitement. Finalement, nos -deux aventuriers remontèrent sur leurs bêtes, et prirent le chemin de -Saragosse, où ils comptaient être encore assez à temps pour se trouver à -une fête solennelle qui a lieu tous les ans dans cette ville: mais il -leur arriva tant de choses et de si surprenantes, qu'elles méritent -d'être racontées comme on le verra ci-après. - - - - -CHAPITRE XI - -DE L'ÉTRANGE AVENTURE DU CHAR DES CORTÈS DE LA MORT - - -Don Quichotte suivait son chemin tout pensif et tout préoccupé du -mauvais tour que lui avaient joué les enchanteurs en transformant sa -dame en une grossière paysanne, ce qui malheureusement lui paraissait -sans remède. Ces pensées l'absorbaient tellement que, sans y faire -attention, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, se sentant libre, -s'arrêtait à chaque pas pour paître l'herbe fraîche qui croissait -abondamment dans cet endroit. - -Seigneur, lui dit Sancho en le voyant ainsi, la tristesse, j'en -conviens, n'a pas été faite pour les bêtes, mais pour l'homme; et -pourtant, quand l'homme s'y abandonne, il devient une bête. Allons, -allons! remettez-vous, relevez la bride à Rossinante, et faites voir ce -que vous êtes: un véritable chevalier errant. Morbleu! pourquoi vous -décourager de la sorte? Que Satan emporte toutes les Dulcinées qu'il y a -dans ce monde, plutôt que j'aie la douleur de voir un seul chevalier -errant succomber à la maladie! - -Tais-toi, répondit don Quichotte, et ne profère point de blasphème -contre Dulcinée; c'est moi qui suis la seule cause de sa disgrâce: elle -ne serait pas telle qu'elle m'est apparue si les enchanteurs ne -portaient envie à ma gloire et à mes plaisirs. - -C'est aussi mon avis, reprit Sancho; en vérité le coeur se fend quand on -pense à ce qu'elle était jadis et à ce qu'elle est maintenant. - -Ah! tu peux bien le dire, toi qui l'as vue dans tout l'éclat de sa -beauté, car le charme dirigé contre moi ne troublait point ta vue. Il me -semble pourtant, Sancho, que tu as mal dépeint la beauté de ma dame en -disant qu'elle avait des yeux de perles: des yeux de perles sont des -yeux de poisson plutôt que des yeux de femme. Les yeux de Dulcinée ne -peuvent être que deux vertes émeraudes, avec deux arcs-en-ciel pour -sourcils. Mon ami, réserve les perles pour les dents et non pour les -yeux; tu auras sans doute fait confusion. - -Cela peut être, répondit Sancho, car j'ai été aussi troublé de sa beauté -que vous avez pu l'être de sa laideur. Mais recommandons le tout à Dieu, -qui seul sait ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce -méchant monde où il n'y a rien qui soit exempt de malice ou de -fourberie. Une seule chose m'inquiète, c'est de savoir comment on s'y -prendra quand, après avoir vaincu quelque géant ou quelque chevalier, -Votre Grâce lui ordonnera d'aller se présenter devant madame Dulcinée. -Où le pauvre diable la trouvera-t-il? Il me semble le voir d'ici se -promener dans les rues du Toboso, le nez en l'air, la bouche béante, et -cherchant madame Dulcinée, qui passera cent fois devant lui sans qu'il -la reconnaisse. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -D'un saut la belle se trouve à califourchon sur le bât (page 335).] - -L'enchantement ne s'étendra peut-être pas jusqu'aux géants ou aux -chevaliers vaincus, répondit don Quichotte. Au reste, nous en ferons -l'expérience sur les deux ou trois premiers auxquels nous aurons -affaire, en leur ordonnant de venir me rendre compte de ce qu'ils auront -éprouvé à ce sujet. - -Votre idée me paraît excellente, repartit Sancho. Une fois certain que -la beauté de notre maîtresse n'est voilée que pour vous seul, il faudra -en prendre votre parti; le malheur sera pour vous et non pour elle; et -puis du moment que madame Dulcinée se porte bien, pourquoi nous -attrister? En attendant, poussons notre fortune du mieux que nous -pourrons en cherchant les aventures; le temps arrangera le reste, car il -est le meilleur médecin du monde, et il n'y a pas de maladie qu'il ne -guérisse. - -Don Quichotte allait répliquer, quand tout à coup, au détour du chemin, -parut un chariot chargé de divers personnages et des plus étranges -figures qu'on puisse imaginer. Celui qui faisait l'office de cocher -était un horrible démon, et comme le chariot était découvert, on voyait -aisément ceux qui étaient dedans. Après le cocher, la première figure -qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort sous un -visage humain. Tout près d'elle se tenait un ange avec de grandes ailes -de différentes couleurs; à sa droite était un empereur avec une couronne -qui paraissait d'or; aux pieds de la Mort, on voyait assis le dieu -Cupidon, avec son carquois, son arc et ses flèches, mais sans bandeau -sur les yeux; enfin, un chevalier armé de toutes pièces, si ce n'est -qu'au lieu de casque il portait un chapeau orné de plumes de diverses -couleurs, complétait la troupe. - -Ce spectacle inattendu troubla quelque peu notre chevalier, et jeta -l'effroi dans l'âme de Sancho; mais une prompte joie succéda à la -surprise dans l'esprit de don Quichotte, qui ne douta point que ce ne -fût quelque périlleuse aventure. Dans cette pensée, et avec un courage -prêt à tout braver, il se campe au-devant de l'équipage, et d'une voix -fière et menaçante: Cocher ou diable, s'écrie-t-il, il faut que tu me -dises à l'instant qui tu es, où tu vas, et quelles gens tu mènes dans ce -chariot, qui a plutôt l'air de la barque à Caron que d'une charrette -ordinaire. - -Seigneur, répondit le diable d'une voix mielleuse et en retenant les -rênes, nous sommes acteurs de la troupe d'Angulo le Mauvais. Ce matin, -octave de la Fête-Dieu, nous venons de représenter derrière cette -colline que vous voyez là-bas, la tragédie des _Cortès de la Mort_, et -nous devons la jouer encore ce soir dans le village qui est devant nous: -comme c'était tout proche, nous n'avons pas voulu quitter nos habits, -afin de n'avoir pas la peine de les reprendre. Ce jeune homme que vous -voyez représente la Mort; cet autre un ange; cette dame, qui est la -femme de l'auteur de la pièce, fait la reine; en voilà un qui remplit un -rôle d'empereur, cet autre celui de soldat; quant à moi je suis le -diable pour vous servir et un des principaux acteurs, car j'ouvre la -scène. Si vous avez d'autres questions à me faire, parlez, seigneur, -parlez, je répondrai à tout ponctuellement, étant le diable, il n'y a -rien que je ne sache. - -Foi de chevalier errant, répondit don Quichotte, dès que j'ai vu votre -chariot, j'aurais juré que c'était une grande aventure qui s'offrait à -moi; je vois bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, si l'on ne -veut être trompé. - -Allez, mes amis, allez en paix célébrer votre fête, et si je puis vous -être utile à quelque chose, croyez que je suis à vous de bien bon coeur: -j'ai été toute ma vie grand amateur du théâtre, et dès ma tendre -jeunesse je ne rêvais que comédie. - -Comme ils en étaient là, le sort voulut qu'un des acteurs de la troupe, -qui était resté en arrière, les rejoignît. Ce dernier était habillé en -fou de cour, avec quantité de grelots autour du corps, et il portait au -bout d'un bâton trois vessies gonflées. En approchant de don Quichotte, -ce grotesque personnage se mit à s'escrimer avec son bâton, frappant la -terre avec ses vessies, et sautant de droite et de gauche pour faire -résonner ses grelots. Cette fantastique vision épouvanta tellement -Rossinante, que, malgré les efforts de son maître pour le calmer, il -prit le mors aux dents et se mit à courir à travers champs avec une -vitesse qu'on était loin d'attendre de lui. A cette vue Sancho sauta à -bas de son âne pour aller secourir son seigneur, mais quand il arriva, -cheval et cavalier étaient étendus sur la poussière, conclusion -ordinaire des prouesses de Rossinante. - -Or, à peine Sancho eut-il lâché sa monture, que le fou sauta dessus, et, -la fouettant à grands coups de vessies, il la fit courir vers le village -où la fête allait avoir lieu. Entre la chute de son maître et la fuite -de son âne, Sancho se trouvait dans une cruelle perplexité; mais, en -fidèle écuyer, l'amour de son seigneur l'emporta, et malgré la pluie de -coups qu'il voyait tomber sur la croupe du baudet, et qu'il eut préféré -cent fois recevoir sur la prunelle de ses propres yeux, il accourut -auprès de don Quichotte qu'il trouva en fort mauvais état. Tout en -l'aidant à remonter sur Rossinante: Seigneur, lui dit-il, le diable -emporte l'âne. - -Quel diable? demanda don Quichotte. - -Le diable aux vessies, répondit Sancho. - -Sois tranquille, reprit notre héros, je te le ferai rendre, allât-il se -cacher au fond des enfers. Suis-moi; le chariot marche lentement; et -avec les mules qui le traînent je couvrirai, sois-en certain, la perte -de ton grison. - -Plus n'est besoin de s'en occuper! s'écria Sancho: le diable l'a lâché, -et le voilà qui revient, le pauvre enfant! - -Sancho disait vrai; le diable et le grison avaient culbuté à l'instar de -don Quichotte et de Rossinante, et pendant que l'un gagnait le village, -l'autre venait retrouver son maître. - -Malgré tout, dit don Quichotte, il serait bon de châtier l'insolence de -ce démon sur un des hommes du chariot, fût-ce sur l'empereur lui-même. - -Otez-vous cela de l'esprit, Seigneur, repartit Sancho; il n'y a rien à -gagner avec les comédiens, ces gens-là ont des amis partout. J'ai connu -autrefois un comédien poursuivi pour deux meurtres; eh bien, il s'en est -tiré sans qu'il lui en coûtât un cheveu de la tête. Comme ce sont des -gens de plaisir, tout le monde les protége et les aime, ceux-ci surtout -qui se prétendent de la troupe royale. - -Il ne sera pas dit, répliqua don Quichotte, que ce mauvais histrion -m'aura échappé, dût le genre humain tout entier le prendre sous sa -protection! Et il se mit à courir après le chariot, en criant: Arrêtez, -baladins! arrêtez, mauvais bouffons! je veux vous apprendre à respecter -à l'avenir les bêtes qui servent de monture aux écuyers des chevaliers -errants. - -Don Quichotte criait si fort que les comédiens l'entendirent. Jugeant de -son intention par ses paroles, la Mort saute à terre, avec le diable, -suivi de l'empereur et de l'ange; il n'y eut pas jusqu'au dieu Cupidon -qui ne voulût être de la partie: alors tous se chargent de pierres, et, -se retranchant derrière leur voiture, ils attendent l'assaillant, -résolus à se défendre. En les voyant si bien armés et faire bonne -contenance, notre héros retint la bride à Rossinante, et se mit à -réfléchir de quelle manière il attaquerait ce bataillon avec le moins de -danger. Pendant qu'il délibérait sur ce qu'il avait à faire, Sancho -arriva, et trouvant son maître prêt à en venir aux mains: - -Seigneur, lui dit-il, voici une aventure qui ne me paraît nullement -bonne à entreprendre. Considérez que contre des amandes de ruisseaux il -n'existe pas d'armes défensives, à moins de se blottir sous une cloche -de bronze? Considérez aussi qu'il y a plus de témérité que de courage à -vouloir attaquer seul une armée où les empereurs combattent en personne, -et qui est soutenue par les bons et les mauvais anges, sans compter la -Mort, qui est à leur tête? Et puis, remarquez, je vous prie, mon cher -maître, que parmi tous ces gens-là il n'y a pas un seul chevalier -errant. - -Tu as touché juste, interrompit don Quichotte, et voilà de quoi me faire -changer de résolution: je ne puis ni ne dois tirer l'épée contre -n'importe quelles gens s'ils ne sont armés chevaliers; ainsi donc, -Sancho, cela te regarde; c'est à toi de tirer vengeance de l'outrage -fait à ton grison. Je me tiendrai ici pour te donner mes conseils et -t'animer au combat. - -Seigneur, il n'y a pas là de quoi tirer vengeance de personne, repartit -Sancho, et un bon chrétien doit savoir oublier les offenses; d'ailleurs, -je m'arrangerai avec mon âne, et comme il n'est pas moins pacifique que -son maître, je suis certain qu'une mesure d'avoine sera bien plus de son -goût. - -Si c'est là ton avis, bon et pacifique Sancho, répliqua don Quichotte, -laissons-là ces fantômes et allons chercher de meilleures aventures; car -ce pays-ci m'a tout l'air d'en fournir un bon nombre et des plus -surprenantes. - -En parlant ainsi, il tourna bride, suivi de son écuyer. De son côté, la -Mort et ses compagnons remontèrent sur le chariot et continuèrent leur -voyage. Telle fut, grâce aux sages conseils de Sancho Panza, l'heureuse -fin de la terrible aventure du char de la Mort. Le jour suivant, notre -héros eut une autre aventure avec un chevalier amoureux et errant, -laquelle mérite, à elle seule, un nouveau chapitre. - - - - -CHAPITRE XII - -DE L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA AU VALEUREUX DON QUICHOTTE AVEC LE -GRAND CHEVALIER DES MIROIRS - - -La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don -Quichotte et son écuyer la passèrent sous un bouquet de grands arbres où -ils soupèrent avec les provisions que portait le grison. Pendant qu'ils -mangeaient, Sancho dit à son maître: Avouez, Seigneur, que j'aurais eu -grand tort de choisir pour étrennes le butin de votre dernière aventure -plutôt que les poulains des trois juments: Par ma foi, mieux vaut -moineau en cage que grue qui vole! - -Cela se peut, répondit don Quichotte, mais pourtant si tu m'avais laissé -attaquer et combattre comme je le voulais, tu n'aurais certes pas eu -lieu de te plaindre, car à cette heure, tu serais en possession de la -couronne d'or de l'empereur et des ailes peintes de ce Cupidon: je les -lui aurais arrachées pour les remettre entre tes mains. - -Bah! reprit Sancho, jamais sceptres ni couronnes des empereurs de -comédie n'ont été d'or, mais bien de cuivre ou de fer-blanc. - -Cela est vrai, reprit don Quichotte; en effet, il ne conviendrait pas -que les hochets de la comédie fussent de fine matière; ils doivent être -comme elle une sorte de fiction, une simple apparence. A propos de -comédie, j'entends, Sancho, que tu sois bien disposé pour le théâtre, -ainsi que pour ceux qui composent les pièces et ceux qui les -représentent, parce que ce sont des gens fort utiles dans un État, car, -en nous offrant chaque jour un miroir fidèle où se reflète la vie -humaine, ils nous montrent ce que nous sommes et ce que nous devrions -être. Tu as sans doute vu représenter des comédies dans lesquelles il y -avait des rois, des prêtres, des chevaliers, des dames et autres -personnages divers? L'un fait le fanfaron, l'autre le fourbe, celui-là -le soldat, celui-ci l'amoureux; puis, quand la pièce est terminée, -chacun quitte son costume, et, dans la coulisse tout se donne la main. - -Oui, vraiment, j'ai vu de ces comédies-là, répondit Sancho. - -Eh bien, reprit don Quichotte, il en est de même dans la comédie de ce -monde: les uns sont empereurs, les autres papes; finalement autant de -personnages différents que sur le théâtre. Puis quand arrive la fin de -la pièce, c'est-à-dire quand vient la mort qui leur fait quitter les -oripeaux qui les distinguaient, tous redeviennent égaux dans la -sépulture. - -Voilà une comparaison que j'ai entendu faire bien souvent et qui -ressemble comme deux gouttes d'eau au jeu des échecs, dit Sancho: tant -que le jeu dure, chaque pièce représente un personnage; mais une fois le -jeu fini, elles sont toutes jetées pêle-mêle dans une boîte, comme dans -un tombeau. - -Il me semble, reprit don Quichotte, que tu deviens chaque jour moins -simple et plus avisé. - -Pardieu, répliqua Sancho, en me frottant tous les jours contre Votre -Grâce, il faut bien qu'il m'en reste quelque chose. Bien aride serait le -terrain qui ne rapporterait rien, quand on le cultive et qu'on le fume: -je veux dire, seigneur, que la conversation de Votre Grâce a été -l'engrais répandu sur la terre sèche de mon esprit, et le temps passé à -votre service la culture moyennant laquelle j'espère rapporter des -moissons dignes du bon labourage que vous avez fait dans mon stérile -entendement. - -Le chevalier ne put s'empêcher de sourire des expressions recherchées -dont Sancho appuyait son raisonnement; il lui sembla qu'il en savait -plus long qu'à l'ordinaire, et il en était tout surpris. En effet, -depuis quelque temps, Sancho parlait de façon à étonner son maître; -seulement, quand il voulait par trop faire le beau parleur, comme un -candidat au concours, il trébuchait lourdement. Ce qui lui allait le -mieux, c'était de débiter des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à -raison, comme on l'a vu souvent et comme on le verra encore dans la -suite de cette histoire. - -[Illustration: Don Quichotte criait si fort que les comédiens -l'entendirent (page 339).] - -Nos aventuriers passèrent une partie de la nuit en de semblables -entretiens, jusqu'à ce qu'il prit envie à Sancho de laisser tomber les -rideaux de ses yeux: c'était sa manière de s'exprimer lorsqu'il voulait -dormir. Il ôta le bât et le licou au grison, et le laissa paître en -liberté. Quant à Rossinante, il se contenta de lui retirer la bride, -parce que don Quichotte lui avait expressément défendu d'enlever la -selle tant qu'ils seraient en campagne, suivant la coutume si prudemment -établie et si fidèlement observée par les chevaliers errants. - -D'après la même tradition, l'amitié de ces deux pacifiques animaux fut -si intime, que l'auteur de ce récit lui avait consacré plusieurs -chapitres; il les supprima depuis par bienséance et pour garder la -dignité qui convient à une si héroïque histoire. Parfois, néanmoins, il -oublie sa résolution, et se complaît à nous représenter les deux amis se -grattant l'un l'autre; puis, quand ils étaient fatigués de cet exercice, -Rossinante croisant sur le cou du grison un cou qui le dépassait d'une -demi-aune; et tous deux les yeux fichés en terre demeuraient ainsi des -jours entiers, à moins qu'on ne les tirât de leur immobilité, ou que la -faim ne les talonnât. L'auteur n'avait pas craint de comparer leur -amitié à celle de Nisus et Euryale, ou bien encore à celle d'Oreste et -Pylade, ce qui fait voir la haute opinion qu'il en avait conçue; -peut-être aussi voulait-il par là montrer aux hommes combien ils ont -tort de trahir l'amitié, quand les bêtes la pratiquent si fidèlement. -C'est pourquoi l'on a dit: il n'y a pas d'ami pour l'ami, et les roseaux -se changent en lance. Et qu'on n'aille pas blâmer cette comparaison de -l'amitié des bêtes avec celle des hommes: n'avons-nous pas appris du -chien la fidélité, de la fourmi la prévoyance, de l'éléphant la pudeur, -et du cheval la loyauté! - -Nos aventuriers reposaient depuis peu de temps, Sancho sous un liége et -don Quichotte sous un robuste chêne, lorsque notre héros fut réveillé -par un bruit qui se fit derrière sa tête; se levant en sursaut pour -s'assurer d'où ce bruit provenait, il crut entendre deux cavaliers, dont -l'un, se laissant glisser de sa selle, disait à l'autre: - -Ami, mets pied à terre, et ôte la bride à nos chevaux; ils doivent -trouver ici de l'herbe fraîche, comme j'y trouverai moi-même le silence -et la solitude propres à entretenir mes amoureuses pensées. - -Dire ce peu de mots et s'étendre à terre fut l'affaire d'un instant. -Mais en se couchant l'inconnu fit résonner les armes dont il était -couvert. A cet indice, don Quichotte reconnut un chevalier; s'approchant -de Sancho, et le secouant par le bras pour l'éveiller: Ami, lui dit-il à -voix basse, nous tenons une aventure. - -Dieu veuille nous l'envoyer bonne, répondit Sancho encore à moitié -endormi; mais, dites-moi, seigneur, où est-elle Sa Grâce madame -l'aventure? - -Où elle est, répliqua don Quichotte: regarde de ce côté, et tu y verras -étendu un chevalier qui, si je ne me trompe, a quelque grand sujet de -déplaisir, car il s'est laissé tomber à terre si lourdement, que ses -armes en ont résonné. - -Eh bien, où voyez-vous que ce soit une aventure? dit Sancho. - -Je ne prétends pas que ce soit absolument une aventure, repartit don -Quichotte, je dis que c'est un commencement d'aventure, car elles -débutent toujours ainsi. Au reste, écoutons; il me semble que ce -chevalier accorde un luth ou une guitare, et à la manière dont il tousse -pour se nettoyer le gosier, il doit se préparer à chanter. - -Par ma foi, vous avez raison, dit Sancho, il faut que ce soit un -chevalier amoureux. - -Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres? reprit don Quichotte; apprends, -mon ami, qu'il n'y a point de chevalier qui ne soit amoureux. -Écoutons-le; sa plainte nous apprendra sans doute son secret, car -l'abondance du coeur fait parler la langue. - -Sancho allait répliquer, quand l'inconnu se mit à chanter ce qui suit: - - - Eh bien, il faut, madame, il faut vous satisfaire, - Et ne plus vous parler d'amour, - Mon tourment a beau croître et grandir chaque jour, - Ce coeur, trop amoureux, sait souffrir et se taire; - Mais quand pour vos beaux yeux je consens à mourir, - Pardonnez à l'amour s'il m'échappe un soupir. - - -L'inconnu poussa un profond soupir, et bientôt il s'écria d'une voix -dolente et plaintive: O la plus belle, mais la plus ingrate de toutes -les femmes, sérénissime Cassildée de Vandalie! comment peux-tu consentir -à laisser errer par le monde et consumer sa vie en d'âpres et pénibles -travaux le chevalier ton esclave? Ne suffit-il pas que ma valeur et mon -bras aient fait confesser à tous les chevaliers de la Navarre, à tous -les chevaliers de Léon, d'Andalousie, de Castille, et enfin à tous les -chevaliers de la Manche que tu es la plus belle personne du monde? - -Oh! pour cela non, repartit don Quichotte, car je suis de la Manche, et -je n'ai jamais confessé ni ne confesserai de ma vie une chose si -contraire et si préjudiciable à la beauté de Dulcinée. Sancho, ce -chevalier divague; mais écoutons encore, peut-être va-t-il se faire -mieux connaître. - -Sans aucun doute, répliqua Sancho; car il me paraît prendre le chemin de -se lamenter un mois durant. - -Toutefois, il n'en fut pas ainsi: l'inconnu ayant cru entendre qu'on -parlait à ses côtés, se leva et dit d'une voix sonore: Qui va là? qui -êtes-vous? Êtes-vous du nombre des heureux, ou de celui des affligés? - -Je suis du nombre des affligés, répondit don Quichotte. - -Dans ce cas, approchez, reprit l'inconnu; vous trouverez ici la -tristesse et l'affliction en personne. - -Don Quichotte s'approcha, s'y voyant invité avec tant de courtoisie, et -l'inconnu le prenant par le bras: - -Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car pour deviner que vous -l'êtes, il me suffit de vous avoir rencontré dans cet endroit, où vous -font compagnie la solitude et le serein, gîte naturel et couche -ordinaire des chevaliers errants. - -Je suis chevalier, en effet, répondit don Quichotte, et de la profession -que vous dites; accablé moi-même par le souvenir de mes disgrâces, je ne -laisse pas d'avoir le coeur sensible aux malheurs d'autrui; et je -compatis d'autant plus aux vôtres, seigneur, que par vos plaintes j'ai -compris qu'ils doivent avoir leur source dans votre amour pour l'ingrate -que vous venez de nommer. - -Pendant qu'ils s'entretenaient de la sorte, tous deux étaient assis sur -le gazon, l'un à côté de l'autre, et aussi tranquilles que s'ils -n'eussent pas dû se couper la gorge au lever de l'aurore. - -Seigneur chevalier, seriez-vous par bonheur amoureux? demanda l'inconnu. - -Pour mon malheur, je le suis, répondit notre héros, quoique, après tout, -les souffrances qui résultent du choix d'un trop noble sujet puissent -plutôt passer pour des biens que pour des maux. - -Oui, reprit l'inconnu, si les dédains d'une ingrate n'en venaient pas à -troubler notre raison, et à nous exciter à la vengeance. - -Pour moi, repartit don Quichotte, je n'ai jamais éprouvé le dédain de ma -dame. - -Non, par ma foi, interrompit Sancho; notre maîtresse est tendre comme la -rosée, et plus douce qu'un mouton. - -Est-ce là votre écuyer? demanda l'inconnu du bocage à don Quichotte. - -C'est mon écuyer, répondit notre héros. - -En vérité, répliqua l'inconnu, il est le premier que j'aie entendu -parler si librement en présence de son maître; j'ai là le mien, qui n'a -jamais été assez hardi pour desserrer les dents, quand il est devant -moi. - -Eh bien, moi, s'écria Sancho, j'ai parlé et je parlerai devant le... et -même plus... mais laissons cela. - -En ce moment, l'autre écuyer tira Sancho par le bras, et lui dit à -l'oreille: Frère, cherchons quelque endroit où nous puissions parler à -notre aise, et laissons ici nos maîtres s'entretenir de leurs amours; -car le jour les surprendra qu'ils n'auront pas encore fini. - -Volontiers, repartit Sancho; je serais bien aise d'apprendre à Votre -Grâce qui je suis, et de vous montrer si c'est à moi qu'on peut -reprocher d'être un bavard. - -Tous deux s'en furent à l'écart, et il s'établit entre eux une -conversation pour le moins aussi plaisante que celle de leurs maîtres -fut sérieuse. - - - - -CHAPITRE XIII - -OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE AVEC LE PIQUANT -DIALOGUE QU'EURENT ENSEMBLE LES ÉCUYERS - - -Ainsi séparés, d'un côté étaient les chevaliers, de l'autre les écuyers, -ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-là se confiant leurs amours; mais -l'histoire s'occupe d'abord de la conversation des valets, et rapporte -que l'écuyer du Bocage dit à Sancho: - -Il faut convenir, frère, qu'il y a peu d'existences aussi rudes que -celles des écuyers errants, et c'est bien à eux que peut s'appliquer la -malédiction dont Dieu frappa notre premier père, quand il lui dit: «Tu -mangeras ton pain à la sueur de ton front.» - -Et à la froidure de ton corps, ajouta Sancho, car qui souffre plus de -l'intempérie des saisons qu'un écuyer dans la chevalerie errante? Encore -s'il avait toujours de quoi manger, le mal serait moins grand: avec du -pain on nargue le chagrin; mais il se passe des jours entiers où nous -n'avons rien à mettre sous la dent, si ce n'est pourtant l'air que nous -respirons. - -Quand on a l'espoir d'être récompensé quelque jour, tout cela peut se -prendre en patience, repartit l'écuyer du Bocage; car il faut qu'un -chevalier errant soit bien peu chanceux s'il n'a pas une fois en sa vie -une île ou un comté à donner à son écuyer. - -J'ai souvent dit à mon maître qu'avec une île je me tiendrais pour -satisfait, répliqua Sancho, et il est si noble et si libéral qu'il me -l'a promise bien des fois. - -Je n'ai pas de si hautes prétentions, repartit l'écuyer du Bocage, et -avec un canonicat dont mon maître m'a déjà pourvu je me trouverai -amplement récompensé de mes services. - -Votre maître, demanda Sancho, est donc chevalier ecclésiastique, -puisqu'il peut donner un canonicat à son écuyer? Quant au mien, il est -simple laïque; et pourtant, je me rappelle que des gens d'esprit et de -sens, dans des intentions suspectes, à mon avis, lui conseillaient de -devenir archevêque. Par bonheur, il ne voulut jamais être qu'empereur; -mais je tremblais qu'il ne lui prît fantaisie de se faire d'église; car, -entre nous, tout dégourdi que je paraisse, vous saurez que je ne suis -qu'une bête pour gérer un bénéfice. - -Ne vous y trompez pas, répondit l'écuyer du Bocage, les gouvernements -d'îles ne sont pas si aisés à conduire que vous pourriez le supposer, et -souvent on n'y trouve pas même de l'eau à boire. Il y en a de fort -pauvres, d'autres sont très-mélancoliques; et les meilleurs sont des -charges fort pesantes que se mettent sur les épaules certains -gouverneurs; aussi à toute heure en voit-on qui ploient sous le faix. -Tenez, plutôt que d'exercer une profession comme la nôtre, on ferait -mieux de s'en aller chez soi pour y passer le temps à des exercices plus -paisibles, tels que la chasse ou la pêche; car quel est l'écuyer, si -pauvre soit-il, qui n'a pas quelque méchant cheval et une couple de -lévriers, ou tout au moins une ligne à pêcher, pour se divertir dans son -village? - -A l'exception du cheval, je possède tout cela, répondit Sancho; mais -j'ai un âne qui, sans le flatter, vaut deux fois le cheval de mon -maître; aussi je me garderais bien de le troquer, me donnât-t-il quatre -boisseaux d'avoine en retour. Sur ma foi, vous ne sauriez croire ce que -vaut mon grison, je dis grison, parce que c'est sa couleur; quant aux -lévriers, du diable si j'en manquais, car il y en a de reste dans notre -village, et la chasse est d'autant plus agréable qu'on la fait aux -dépens d'autrui. - -Seigneur, dit l'écuyer du Bocage, il faut que je vous avoue une chose: -c'est que j'ai résolu de laisser là cette ridicule chevalerie et de me -retirer chez moi, afin d'y vivre en paix et d'élever mes enfants; j'en -ai trois, Dieu merci, qui sont beaux comme des anges. - -Moi, repartit Sancho, j'en ai deux qu'on pourrait présenter au pape en -personne, surtout une jeune créature que j'élève pour être comtesse, -s'il plaît à Dieu, quoique un peu en dépit de sa mère. - -Eh! quel âge a cette demoiselle que vous élevez pour être comtesse? -demanda l'écuyer du Bocage. - -Environ quinze ans et demi, plus ou moins, répondit Sancho; elle est -grande comme une perche, fraîche comme une matinée d'avril, et forte -comme un portefaix. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Ainsi séparés, d'un côté étaient les chevaliers, de l'autre les écuyers -(page 343).] - -Peste! s'écria l'écuyer du Bocage, voilà bien des qualités: il y a là de -quoi faire non-seulement une comtesse, mais encore une nymphe du vert -bosquet. Oh! la gueuse, la fille de gueuse, elle m'a la mine de porter -joliment son bois! - -Ma fille n'est point une gueuse, repartit Sancho avec humeur, ni sa mère -non plus; et il n'en entrera jamais à la maison tant que je vivrai. -Seigneur écuyer, parlons plus sagement: pour un homme nourri parmi les -chevaliers errants, qui sont la courtoisie même, vos propos sont -très-malsonnants. - -Oh! que vous vous connaissez mal en fait de louanges! répliqua l'écuyer -du Bocage. N'avez-vous donc jamais entendu, lorsque dans un combat de -taureaux le toréador vient de faire un beau coup, chacun s'écrier: Oh! -le gueux, le fils de gueuse, comme il s'en est bien tiré! Vous voyez -donc que ce n'est pas une injure, mais une sorte de louange. Allez, -seigneur, reniez plutôt vos enfants s'ils ne font rien pour mériter de -pareils éloges. - -A ce compte-là vous pourriez leur jeter toute une gueuserie sur le -corps, repartit Sancho; mais j'espère qu'ils ne me causeront point ce -chagrin, car ils ne font et ne disent rien qui mérite de pareils -compliments: aussi je voudrais déjà les revoir, tant je les aime, et -tous les jours je prie Dieu qu'il me tire de ce dangereux métier -d'écuyer, où je me suis fourré encore une fois dans l'espoir de trouver -une bourse de cent ducats, comme je l'ai déjà fait dans la -Sierra-Morena. Depuis lors, le diable me met à toute heure devant les -yeux un sac de doublons; il me semble en ce moment que je le vois, que -je me jette dessus, que je le tiens entre mes bras, que je l'emporte -dans ma maison, que j'en achète des terres, et que je vis comme un -prince. Aussi chaque fois que je pense à cela, je compte pour rien -toutes les fatigues que j'endure à la suite de mon maître, qui, je le -vois bien, tient plus du fou que du chevalier. - -C'est pour cela qu'on dit convoitise rompt le sac, reprit l'écuyer du -Bocage; et, s'il faut parler de nos maîtres, je ne crois pas qu'il y ait -au monde un plus grand fou que le mien; il est de ceux dont on dit: Des -soucis d'autrui, l'âne dépérit. Ainsi, pour rétablir en son bon sens un -chevalier qui est devenu fou, il est devenu fou lui-même, et il va -chercher sans difficulté une chose telle, que s'il la trouvait, il -pourrait bien s'en mordre les doigts. - -Serait-il par hasard amoureux, votre maître? dit Sancho. - -Justement, répondit l'écuyer du Bocage, il est amoureux d'une certaine -Cassildée de Vandalie, qui est la plus cruelle créature et la plus -difficile à gouverner qu'on puisse rencontrer dans le monde. Mais ce -n'est point cela qui occupe mon maître en ce moment: il a bien d'autres -projets en tête, comme il le fera voir avant peu. - -Il n'est chemin si uni qui n'ait quelques pierres à faire broncher, -reprit Sancho; si l'on fait cuire des fèves chez les autres, chez nous -c'est à pleine marmite, et la folie a toujours plus de commensaux que la -raison. Mais si, comme je l'ai entendu dire souvent, les malheureux se -consolent entre eux, je pourrai me consoler avec Votre Grâce, puisque -vous servez un maître aussi fou que le mien. - -Fou, oui, mais vaillant, dit l'écuyer du Bocage, et plus matois encore -que vaillant et que fou. - -Oh! ce n'est point ainsi qu'est mon maître, reprit Sancho: il n'y a pas -chez lui la moindre malice; au contraire, il a un coeur de pigeon, et il -est incapable de faire du mal à une fourmi; de plus, il est si naïf, -qu'un enfant lui ferait accroire qu'il est nuit en plein jour. Eh bien, -c'est une simplicité qui fait que je l'aime comme la prunelle de mes -yeux, et que je ne puis me résoudre à le quitter malgré toutes ses -extravagances. - -Mais, en fin de compte, dit l'écuyer du Bocage, quand un aveugle en -conduit un autre, il y a danger pour les deux. Je pense donc que le -meilleur et le plus sûr serait de battre en retraite et de regagner nos -gîtes; car ceux qui cherchent les aventures ne les trouvent pas toujours -comme ils les voudraient. - -En cet endroit de la conversation, l'écuyer du Bocage s'apercevant que -Sancho crachait souvent et avec peine, lui dit: Seigneur, il me semble -qu'à force de parler nous nous sommes desséché le gosier et la langue; -il n'y aurait pas grand mal de nous les rafraîchir, et, contre de tels -accidents, mon cheval porte à l'arçon de ma selle un remède qui n'est -pas à dédaigner. Attendez-moi un moment. - -Cela dit, il se leva, et revint bientôt après portant une grande outre -pleine de vin, et un pâté si long, que Sancho crut qu'il contenait non -pas un chevreau, mais un bouc. - -Comment, seigneur! dit Sancho en le débarrassant du pâté, ce sont là vos -provisions? - -Et qu'attendiez-vous donc? répondit l'écuyer du Bocage: me preniez-vous -pour un écuyer au pain et à l'eau? Je ne me mets jamais en chemin sans -avoir semblable valise en croupe. - -Ils s'assirent à terre; et Sancho, sans se faire prier, se mit à manger -d'un si grand appétit, que, grâce à l'obscurité, il avalait des morceaux -gros comme le poing. - -Seigneur, dit-il, à en juger par les provisions que vous portez, si vous -n'êtes point ici par enchantement, au moins le croirait-on; vous êtes -bien le plus magnifique et le plus généreux écuyer que j'aie rencontré -de ma vie; en vérité, vous méritez d'être celui d'un roi. Tandis que -moi, pauvre diable, je n'ai dans mon bissac qu'un morceau de fromage si -dur, si dur, qu'on pourrait en casser la tête à un géant: puis quelques -oignons et deux ou trois douzaines de noisettes qui lui font compagnie, -grâce à la détresse de mon maître, et à la conviction où il est que les -chevaliers errants doivent se contenter de quelques fruits secs et des -herbes des champs. - -Mon estomac n'est point accoutumé aux oignons et aux racines sauvages, -répliqua l'écuyer du Bocage; que nos maîtres vivent tant qu'ils voudront -selon les règles de leur étroite chevalerie; moi, je porte toujours des -viandes froides, et de plus cette outre pendue à l'arçon de ma selle: -c'est ma fidèle compagne, et je l'aime si tendrement que je lui donne à -chaque instant mille embrassades et mille baisers. - -En disant cela, il passa l'outre à Sancho, qui, l'ayant aussitôt portée -à sa bouche, se mit à regarder les étoiles pendant un bon quart d'heure. -Quand il eut achevé d'étancher sa soif, il laissa tomber sa tête sur son -épaule, et jetant un profond soupir, il s'écria: Oh! le fils de gueuse! -comme il est catholique et comme il se laisse avaler! - -Ah! pour le coup, je vous y prends, repartit l'écuyer du Bocage: comment -venez-vous d'appeler ce vin? - -Je conviens, répondit Sancho, ce n'est pas une injure que d'appeler -quelqu'un fils de gueuse, quand c'est avec intention de le louer. Mais, -dites-moi, seigneur, par le salut de votre âme, n'est-ce pas là du vin -de Ciudad-Réal? - -Par ma foi, vous êtes un fin gourmet, répondit l'écuyer du Bocage; vous -l'avez deviné, il n'est pas d'un autre cru, et il est vieux de plusieurs -années. - -Oh! j'ai le nez bon, repartit Sancho; et pour se connaître en vin, je -défie qui que ce soit: rien qu'au flair je vous dirai d'où il vient, -quel est son âge, s'il est de garde; enfin toutes ses bonnes ou -mauvaises qualités. Et il ne faut pas s'étonner de cela: dans ma -famille, du côté de mon père, nous avons eu les deux plus fameux -gourmets qui se soient jamais vus dans toute la Manche. Ce que je vais -vous conter en est la preuve. Un jour on les appela pour avoir leur avis -sur du vin qui était dans une cuve. L'un en mit sur le bout de sa -langue, l'autre l'approcha de son nez; le premier prétendit que le vin -sentait le fer, le second assura qu'il sentait le cuir; le maître du vin -jura qu'il était franc, et qu'on n'y avait rien mis qui pût lui donner -aucune odeur: mais nos deux gourmets ne voulurent pas en démordre. A -quelque temps de là, le vin se vendit, et quand on eut nettoyé la cuve, -on trouva, au fond, une petite clef attachée à une aiguillette de cuir. -Maintenant, seigneur, dites-moi si un homme qui sort d'une telle race -peut donner son avis en semblable matière? - -Assurément, répondit l'écuyer du Bocage, mais à quoi cela vous sert-il -dans le métier que vous faites? Croyez-moi, laissons la chevalerie et -les aventures pour ce qu'elles valent, et puisque nous avons du pain -chez nous, n'allons pas chercher des tourtes là où il n'y a peut-être -pas de farine. - -J'ai résolu d'accompagner mon maître jusqu'à Saragosse, repartit Sancho; -mais après, serviteur! et je verrai le parti qu'il me faudra prendre. - -Finalement, tant parlèrent et tant burent nos deux écuyers, que le -sommeil seul fut capable de mettre fin à leurs propos et à leurs -rasades. Aussi, tous deux, tenant embrassée l'outre à peu près vide, et -ayant encore les morceaux mâchés dans la bouche, ils s'endormirent sur -la place. Nous les y laisserons, pour conter ce qui se passa entre le -chevalier du Bocage et le chevalier de la Triste-Figure. - - - - -CHAPITRE XIV - -OU SE POURSUIT L'AVENTURE DU CHEVALIER DU BOCAGE - - -Parmi beaucoup de propos qu'échangèrent don Quichotte et le chevalier du -Bocage, l'histoire raconte que celui-ci dit à l'autre: Enfin, Seigneur, -vous saurez que ma destinée, ou plutôt mon libre choix, m'a rendu -amoureux de la sans pareille Cassildée de Vandalie; je dis sans -pareille, parce qu'elle n'a point d'égale pour l'élégance de la taille, -ni pour la perfection de la beauté; eh bien, quoique j'aie pu faire, -cette Cassildée, dont je vous parle, n'a su récompenser mes honnêtes -pensées et mes chastes désirs qu'en m'exposant sans cesse comme la -marâtre d'Hercule à une foule de périlleux travaux, me flattant de -l'espérance toujours déçue de me récompenser à la fin de chaque -aventure. - -Une fois, le croiriez-vous, elle m'a commandé d'aller combattre en champ -clos cette fameuse géante de Séville, appelée la Giralda[81], qui, tout -naturellement offre la résistance et la force du bronze, et qui, sans -jamais bouger de place, est la plus volage et la plus changeante femme -de la terre. Je vins, je la vis, je la vainquis, et je la tins immobile, -aidé d'un vent du nord qui souffla toute une semaine. Une autre fois, -Cassildée m'ordonna d'aller prendre et soupeser les formidables -taureaux de Guisando[82], entreprise plus digne d'un portefaix que d'un -chevalier. Ce n'est pas tout, elle a voulu que je me précipitasse tout -vivant dans les profondeurs de Cabra pour lui rapporter une relation -exacte de ce que renferme cet obscur abîme, entreprise téméraire, -inouïe, et dont on ne peut sortir que par miracle. Eh bien, j'arrêtai la -Giralda, je soupesai les taureaux de Guisando, je révélai le secret des -abîmes de Cabra, sans que Cassildée cessât de se montrer ingrate et -dédaigneuse. Enfin, pour dernière épreuve, elle m'a ordonné de parcourir -toutes les provinces d'Espagne, afin de faire confesser à tous les -chevaliers errants que je viendrais à rencontrer, qu'elle seule mérite -le sceptre de la beauté, et que je suis le plus vaillant et le plus -amoureux des chevaliers. J'ai obéi, et dans plusieurs rencontres, j'ai -vaincu bon nombre de chevaliers assez hardis pour me contredire. Mais, -je dois l'avouer, l'exploit dont je suis le plus fier, c'est d'avoir -vaincu en combat singulier, le fameux, l'illustre chevalier don -Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait confesser que ma Cassildée -de Vandalie est incomparablement plus belle que sa Dulcinée du Toboso: -victoire à jamais glorieuse pour moi, et dans laquelle je puis me vanter -d'avoir triomphé de tous les chevaliers errants du monde, puisque le -fameux, l'illustre don Quichotte dont je vous parle les a tous vaincus. - - [81] La Giralda, grande statue de bronze qui sert de girouette à la - haute tour arabe de la cathédrale de Séville. - - [82] Les taureaux de Guisando sont quatre énormes blocs de pierre qui - ont la forme de taureaux; ils sont dans la province d'Avila. - -Don Quichotte eut besoin de toute sa courtoisie pour ne pas donner sur -le champ un démenti au chevalier du Bocage; la formule consacrée _tu en -as menti_ lui vint même au bout de la langue: il se contint toutefois, -certain de lui faire confesser plus tard son erreur de sa propre bouche. - -Seigneur, lui dit-il avec calme, que Votre Grâce ait triomphé de la -plupart des chevaliers errants d'Espagne et même du monde entier, à cela -je n'ai rien à répondre; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la -Manche, vous me permettrez d'en douter; il se pourrait que ce fût -quelqu'un qui lui ressemblât, quoiqu'à vrai dire il y ait bien peu de -gens qui lui ressemblent. - -[Illustration: Le chevalier du Bocage ou des Miroirs et son écuyer au -grand nez (pages 351-352).] - -Non, non répliqua le chevalier du Bocage, c'est bien don Quichotte de la -Manche que j'ai combattu, que j'ai vaincu, que j'ai fait rendre à merci. -C'est un homme de haute taille, maigre de visage, qui a les membres -longs et grêles, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et même un peu -crochu, les moustaches grandes, noires et tombantes; il combat sous le -nom de chevalier de la Triste-Figure, et mène pour écuyer un paysan -nommé Sancho Panza; il presse le flanc et dirige le frein d'un fameux -coursier appelé Rossinante; enfin il a pour dame de ses pensées une -certaine Dulcinée du Toboso, appelée jadis Aldonça Lorenzo, comme la -mienne que j'appelle Cassildée de Vandalie, parce qu'elle a nom Cassilda -et qu'elle est Andalouse: maintenant si tout cela ne suffit pas pour -prouver ce que j'avance, j'ai là une épée qui saura mettre les -incrédules à la raison. - -Doucement, seigneur chevalier, reprit don Quichotte; ne vous emportez -pas, et écoutez ce que je vais vous dire. Apprenez que ce don Quichotte -est le meilleur ami que j'aie au monde, et que sa réputation ne m'est -pas moins chère que la mienne. Aux indices que vous m'en donnez, je dois -croire que c'est lui-même que vous avez vaincu; cependant, je vois avec -les yeux et je touche avec les mains que cela est de toute -impossibilité, et je ne trouve aucune explication à ce que vous -affirmez, si ce n'est que des enchanteurs, surtout un, qui est son -ennemi particulier, aura pris sa ressemblance et se sera laissé vaincre -tout exprès pour lui enlever la gloire que ses exploits lui ont si -justement acquise par toute la terre; et pour preuve de cela, je dois -vous apprendre qu'il y a deux jours à peine, ces mécréants ont -transformé la belle Dulcinée du Toboso en une horrible paysanne. Ils -auront sans doute aussi transformé don Quichotte. Si, après cela, il -vous reste encore quelque incertitude, voici devant vous don Quichotte -en personne qui maintiendra ce qu'il avance les armes à la main, soit à -pied, soit à cheval, enfin de telle manière qui vous conviendra. - -En même temps, don Quichotte se leva brusquement, et portant la main sur -la garde de son épée, il attendit la décision du chevalier du Bocage, -qui lui répondit froidement: - -Un bon payeur ne craint pas de donner des gages, seigneur chevalier; -celui qui une première fois a su vous vaincre transformé peut espérer -vous vaincre de nouveau sous votre forme véritable. Mais comme il n'est -pas convenable que les chevaliers errants accomplissent leurs exploits -dans les ténèbres, ainsi que des vauriens et des brigands, attendons le -lever du soleil, et alors nous verrons à qui des deux Mars sera -favorable; toutefois, seigneur, sous cette condition, que le vaincu -restera à la discrétion du vainqueur, et sera obligé de faire ce qu'il -lui ordonnera, pourvu que ce soit selon les règles de la chevalerie. - -Cela dit, ils se rapprochèrent de leurs écuyers, qu'ils trouvèrent -dormant et ronflant dans la même posture où ils avaient été surpris par -le sommeil; ils les réveillèrent en leur ordonnant de tenir leurs -chevaux prêts et en bon état, parce qu'au lever du soleil allait se -livrer un combat sanglant et formidable. - -Atterré de cette nouvelle, Sancho tremblait déjà pour les jours de son -maître, après les prouesses qu'il avait entendu raconter du chevalier du -Bocage par son écuyer. Tous deux néanmoins se mirent en devoir d'obéir, -et s'en furent chercher leur troupeau; car, après s'être flairés, les -trois chevaux et l'âne paissaient ensemble. - -Chemin faisant, l'écuyer du Bocage dit à Sancho: Vous saurez, frère, que -la coutume des écuyers d'Andalousie n'est pas de rester les bras croisés -quand leurs maîtres se battent; ainsi nous n'avons qu'à nous préparer à -jouer des couteaux. - -Cette coutume peut être celle des bravaches dont vous parlez, répondit -Sancho; mais que ce soit la coutume des chevaliers errants, je ne le -pense pas; au moins n'ai-je jamais entendu dire rien de semblable à mon -maître, lui qui sait par coeur tous les règlements de la chevalerie. -D'ailleurs, s'il y a obligation pour les écuyers de se battre quand -s'escriment leurs seigneurs, il doit y avoir une peine pour les -contrevenants; eh bien, je préfère payer l'amende; elle n'excédera -point, j'en suis sûr, la valeur de deux livres de cire[83]; aussi, -j'aime mieux payer les cierges que de recevoir quelque mauvais coup et -de me ruiner en emplâtres; il y a plus, c'est que je n'ai point d'épée, -et que je n'en ai porté de ma vie. - - [83] C'était l'amende à laquelle on condamnait les membres d'une - confrérie absents le jour d'une réunion - -Qu'à cela ne tienne, repartit l'écuyer du Bocage; j'ai là deux sacs de -toile de la même grandeur: Votre Grâce en prendra un, moi l'autre, et -de la sorte nous combattrons à armes égales. - -Très-bien, dit Sancho: d'autant que ces armes seront plus propres à ôter -la poussière de nos habits qu'à nous faire du mal. - -Comment l'entendez-vous? répliqua l'écuyer du Bocage: nous mettrons dans -chaque sac, afin que le vent ne les emporte pas, une douzaine de jolis -cailloux bien polis, bien ronds, et après cela nous pourrons nous battre -tout à notre aise. - -Une douzaine de cailloux! quelle ouate! repartit Sancho; si vous avez la -tête de bronze, la mienne est de chair et d'os: mais, je vous le dis et -le redis, n'y aurait-il dans les sacs que des cocons de soie, je ne me -sens pas d'humeur à guerroyer: laissons nos maîtres combattre tant -qu'ils voudront, s'ils en ont envie; quant à nous, buvons et mangeons, -par ma foi, c'est le plus court et le plus sûr; le temps se chargera -bien assez du soin de nous ôter la vie, sans travailler à la raccourcir -nous-mêmes avant qu'elle soit à terme et tombe de maturité. - -Vous avez beau dire, répliqua l'écuyer du Bocage, nous nous battrons au -moins une demi-heure. - -Non, non, répondit Sancho, pas même une minute: je suis trop courtois -pour chercher querelle à un homme avec qui je viens de boire et de -manger; et puis, diable! qui peut songer à se battre sans être en -colère? - -A cela je sais un remède, dit l'écuyer du Bocage: avant de commencer le -combat je m'approcherai tout doucement de Votre Grâce, et avec cinq ou -six coups de poing par les mâchoires et autant de coups de pied dans le -ventre, je suis assuré de réveiller votre colère, fût-elle plus endormie -qu'une marmotte. - -Et moi j'en sais un autre qui ne lui cède en rien, reprit Sancho: je -prendrai un bon gourdin, et avant que vous ayez réveillé ma colère, -j'endormirai si bien la vôtre, qu'elle ne pourra se réveiller que dans -l'autre monde. Oh! je ne suis pas homme à me laisser manier de la -sorte; tenez, le meilleur est de laisser dormir chacun notre colère. Il -ne faut point, comme on dit, réveiller le chat qui dort, et tel souvent -va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a béni la paix et maudit -les querelles; faisons de même: aussi bien, si un chat enfermé se change -en lion, en quoi suis-je capable de me changer, moi qui suis un homme? - -C'est bien, dit l'écuyer du Bocage; le jour ne tardera pas à paraître, -et nous verrons ce qu'il faudra faire. - -Déjà l'on entendait gazouiller dans le feuillage une foule de petits -oiseaux, saluant de leurs cris joyeux la venue de la blanche aurore, qui -commençait à se montrer sur les balcons de l'Orient. De sa chevelure -dorée ruisselait un nombre infini de perles liquides, et les plantes, -baignées de cette suave liqueur, paraissaient elles-mêmes répandre des -gouttes de diamant; les saules distillaient une manne savoureuse, les -fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois prenaient un -air de fête et les prairies se paraient de fleurs. - -Aussitôt que le jour parut, le premier objet qui s'offrit aux regards de -Sancho fut le nez de l'écuyer du Bocage, nez si grand, si énorme, qu'il -faisait ombre sur son corps. En effet, l'histoire raconte que ce nez -était d'une longueur démesurée, bossu au milieu, tout couvert de -verrues, d'une couleur violacée comme celle des mûres, et qu'il -descendait deux doigts plus bas que la bouche. Cette hideuse vision -épouvanta si fort le pauvre Sancho, et il fut saisi d'un tel tremblement -que, tout bas, il se vouait à tous les saints d'Espagne, afin d'être -délivré de ce fantôme, bien résolu d'en recevoir cent gourmades plutôt -que de laisser éveiller sa propre colère pour combattre ce vampire. - -Don Quichotte regarda aussi son adversaire; mais celui-ci avait déjà le -casque en tête et la visière baissée, de sorte qu'il ne put le voir au -visage; seulement il remarqua que c'était un homme fort et robuste, -quoique de moyenne taille; par-dessus ses armes il portait une casaque -qui paraissait de brocart d'or; on y voyait éclater quantité de petites -lunes ou miroirs d'argent, et ce riche costume lui prêtait beaucoup -d'élégance et de grâce; son casque était surmonté de plumes jaunes, -vertes et blanches; sa lance, appuyée contre un arbre, était grosse et -longue, et terminée par une pointe d'acier d'une palme de long. De tout -cela, don Quichotte conclut que l'inconnu devait être d'une force peu -commune; mais loin de s'en étonner, il s'avança vers lui d'un air -dégagé: Seigneur, lui dit-il, si l'ardeur qui vous porte au combat -n'altère point votre courtoisie, je vous prie de lever un moment votre -visière, afin que je puisse voir si votre bonne mine répond à la vigueur -qu'annonce votre noble taille. - -Vainqueur ou vaincu, répondit le chevalier des Miroirs, vous aurez tout -le temps de m'examiner après le combat; je ne puis accéder à votre -demande, car il me semble que je fais tort à la beauté de ma Cassildée -et à ma gloire, en reculant d'une seule minute l'aveu que je dois vous -arracher. - -Au moins, répliqua notre héros, vous pouvez me dire, avant que nous -montions à cheval, si je suis ce don Quichotte que vous prétendez avoir -vaincu. - -A cela, je répondrai qu'on ne peut pas avoir plus de ressemblance, dit -le chevalier des Miroirs: mais, après ce que vous m'avez dit de la -persécution des enchanteurs, je n'oserais jurer que vous soyez le même. - -Il suffit, reprit don Quichotte; qu'on amène nos chevaux, et je vous -tirerai d'erreur en moins de temps que vous n'en auriez mis à lever -votre visière; si Dieu, ma dame et mon bras, ne me font pas défaut, je -verrai votre visage, et vous me direz alors si je suis ce don Quichotte -qui se laisse vaincre si aisément. - -Ils montèrent à cheval sans discourir davantage, et tournèrent leurs -chevaux pour prendre du champ; mais à peine s'étaient-ils éloignés -d'une vingtaine de pas, que le chevalier des Miroirs appela don -Quichotte. - -Seigneur chevalier, lui dit-il en se rapprochant, vous savez les -conditions de notre combat; le vaincu sera à la disposition du -vainqueur. - -Je le sais, répondit don Quichotte; mais à la condition aussi que le -vainqueur n'imposera rien de contraire aux lois de la chevalerie. - -Cela est de toute justice, repartit le chevalier des Miroirs. - -En ce moment, l'étrange nez de l'écuyer du Bocage vint frapper les -regards de don Quichotte, qui n'en fut pas moins surpris que Sancho; il -crut même voir une sorte de monstre, un homme de race nouvelle, -jusqu'alors inconnu sur la terre. Sancho, voyant partir son maître pour -prendre du champ, ne voulut pas rester seul avec cet effroyable nez; -s'accrochant à une des courroies de la selle de Rossinante, il courut -derrière don Quichotte, et dès qu'il le vit prêt à tourner bride, il lui -dit à l'oreille: Seigneur, je vous supplie de m'aider à grimper sur ce -chêne, afin que je puisse voir plus à mon aise votre combat avec ce -chevalier. - -N'est-ce point plutôt, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les -banquettes pour voir sans danger courir les taureaux? - -S'il faut dire la vérité, repartit Sancho, l'effroyable nez de cet homme -me fait peur, et je n'ai pas le courage de rester seul avec lui. - -Il est tel, en effet, reprit don Quichotte, que si je n'étais pas ce que -je suis, il me ferait trembler moi-même. Viens çà, que je t'aide à -accomplir ton dessein. - -Pendant que don Quichotte secondait les efforts de Sancho, le chevalier -des Miroirs prenait le champ qu'il jugeait nécessaire; et pensant que -son adversaire avait fait de même, il tourna bride pour venir à sa -rencontre de toute la vitesse de son cheval, c'est-à-dire au petit trot, -car son coursier ne valait guère mieux que Rossinante. Mais en voyant -don Quichotte occupé à prêter secours à Sancho, il s'arrêta au milieu de -la carrière, à la grande satisfaction de sa monture, qui ne pouvait déjà -plus remuer. Notre héros, qui croyait au contraire que son adversaire -allait tomber sur lui comme la foudre, enfonça vigoureusement l'éperon -dans les flancs de Rossinante, et le fit détaler de telle sorte, que -l'histoire rapporte qu'il prit enfin le galop, ce qui ne lui était -jamais arrivé. Ainsi emporté, le chevalier de la Triste-Figure s'élança -sur celui des Miroirs, qui ne cessait de talonner son cheval sans -pouvoir le faire avancer; et le choc fut si violent, qu'il lui fit vider -les arçons et le coucha par terre privé de connaissance. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le choc fut si violent, qu'il lui fit vider les arçons (page 353).] - -Sancho, se laissant glisser de son arbre, vint en toute hâte rejoindre -son maître, qui déjà s'était précipité sur le vaincu, et lui détachait -les courroies de son armet, pour voir s'il était mort, ou pour lui -donner de l'air, si par hasard il était encore vivant. Il reconnut... -(comment le dire sans frapper d'étonnement et d'épouvante ceux qui -liront ce récit?...) il reconnut, dit l'histoire, le visage, la figure, -l'aspect, l'effigie, enfin toute l'apparence du bachelier Samson -Carrasco. A cette vue, il appela Sancho à grands cris: Accours, mon -fils, lui dit-il, accours, viens voir ce que tu ne pourras jamais -croire, même après l'avoir vu; regarde quel est le pouvoir de la magie, -la malice des enchanteurs et la force des enchantements. - -L'écuyer s'approcha, et reconnaissant Samson Carrasco, il se signa plus -de mille fois. Mais comme le chevalier vaincu ne donnait pas signe de -vie: Seigneur, dit-il à son maître, plantez-moi, à tout hasard, votre -épée deux ou trois fois dans la gorge de cet homme qui ressemble si -fort au bachelier; peut-être tuerez-vous en lui un de vos ennemis les -enchanteurs. - -Tu as raison, repartit don Quichotte; aussi bien, plus de morts, moins -d'ennemis. Et déjà il tirait son épée quand l'écuyer du chevalier des -Miroirs, qui n'avait plus ce nez qui le rendait si effroyable, accourut -en criant de toutes ses forces: Arrêtez, seigneur, arrêtez, prenez garde -à ce que vous allez faire, cet homme étendu à vos pieds est le bachelier -Samson Carrasco, votre bon ami, et moi qui vous parle, je lui servais -d'écuyer. - -A d'autres, répliqua Sancho; qu'est devenu le nez? - -Le voici, répondit l'écuyer du Bocage; et il tira de sa poche un nez de -carton vernissé, tel qu'il a été dépeint. - -Sainte-Vierge! s'écria Sancho en regardant l'homme qui le lui montrait, -n'est-ce pas là Thomas Cécial, mon voisin et mon compère? - -C'est lui-même, ami Sancho, répondit Thomas, c'est votre voisin, et qui -vous dira tout à l'heure par suite de quelle intrigue il se trouve ici. -Mais priez d'abord votre maître de ne point faire de mal à ce chevalier -qu'il tient sous ses pieds, et qui n'est autre que le pauvre et -imprudent Samson Carrasco. - -En cet instant, le chevalier des Miroirs revint à lui, et au premier -signe de vie qu'il donna, don Quichotte lui présentant l'épée à la -gorge: Vous êtes mort, chevalier, lui dit-il, si vous ne confessez que -la sans pareille Dulcinée du Toboso l'emporte en beauté sur votre -Cassildée de Vandalie. Vous allez promettre en outre, dans le cas où -vous survivriez à ce combat et à cette chute, de vous rendre à la ville -du Toboso, et de vous présenter devant madame, pour qu'elle dispose de -vous selon son bon plaisir. Si elle vous laisse libre, vous reviendrez -me chercher à la trace de mes exploits, afin de me rendre compte de ce -qui se sera passé entre elle et vous, conditions qui, ainsi que nous en -sommes convenus avant le combat, ne sortent pas des règles de la -chevalerie. - -Oui, je le confesse, répondit le pauvre Carrasco, mieux vaut cent fois -le soulier sale et déchiré de madame Dulcinée du Toboso, que les mules -brodées d'or de Cassildée de Vandalie; je promets d'aller au Toboso me -présenter devant votre dame, et de revenir ensuite vous rendre un compte -exact et détaillé de ce que vous demandez. - -Il faut encore confesser, continua don Quichotte, que le chevalier que -vous avez vaincu n'était ni ne pouvait être don Quichotte de la Manche, -mais seulement quelqu'un qui lui ressemblait: comme aussi, de mon côté, -je reconnais que vous n'êtes point le bachelier Samson Carrasco, mais -quelque autre qui lui ressemble, et à qui les enchanteurs mes ennemis -ont donné le même visage et la même forme, afin de modérer les -mouvements impétueux de ma colère, et me faire user avec clémence de la -victoire. - -J'avoue tout cela et le confesse selon votre désir, dit Carrasco; -laissez-moi seulement me remettre debout, je suis fort incommodé de ma -chute. - -Don Quichotte l'aida à se relever, secondé par Thomas Cécial, que Sancho -ne quittait pas des yeux, lui faisant mille questions pour s'assurer si -c'était bien lui qu'il voyait, car il ne pouvait y croire, tant la -rencontre lui semblait surprenante, et tant l'opinion de son maître sur -le pouvoir des enchanteurs s'était fortement imprimé dans son esprit. - -Finalement, maître et valet restèrent dans cette erreur, et le chevalier -des Miroirs s'éloigna, suivi de son écuyer, afin d'aller se faire guérir -les côtes. Un moment après, don Quichotte reprit sa route vers -Saragosse, où il faut le laisser aller pour dire quels étaient le -chevalier des Miroirs et l'écuyer au grand nez. - - - - -CHAPITRE XV - -QUELS ÉTAIENT LE CHEVALIER DES MIROIRS ET L'ÉCUYER AU GRAND NEZ - - -Don Quichotte s'en allait tout ravi, tout glorieux, tout fier de la -victoire remportée sur un aussi vaillant adversaire que le chevalier des -Miroirs; confiant dans la parole que ce chevalier lui avait si -solennellement donnée, il comptait apprendre bientôt des nouvelles de -Dulcinée, et surtout si son enchantement durait toujours. Mais si le -vainqueur pensait une chose, le vaincu en pensait une autre; car ce -dernier ne songeait, comme on l'a dit, qu'à se faire guérir promptement -les côtes pour être en état d'exécuter son nouveau dessein. - -Or, voici ce que rapporte l'histoire: lorsque Samson Carrasco conseilla -à don Quichotte de retourner à la recherche des aventures, ce ne fut -qu'après en avoir conféré avec le curé et le barbier. Sur sa proposition -particulière, l'avis unanime fut qu'on laisserait partir notre héros, -puisque le retenir était chose impossible; que quelques jours après, -Carrasco partirait à sa rencontre, en équipage de chevalier errant, -chercherait à le provoquer et à le vaincre, ayant auparavant mis dans -les conditions du combat que le vaincu serait à la discrétion du -vainqueur; qu'alors il lui ordonnerait de retourner dans sa maison, et -de n'en pas sortir sans sa permission avant l'expiration de deux années: -ce que don Quichotte ne manquerait pas d'accomplir religieusement, pour -ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie, et qu'alors peut-être il -oublierait ses extravagances, ou du moins qu'on aurait le loisir d'y -apporter remède. Samson s'était chargé de bon coeur de l'entreprise; -Thomas Cécial, compère et voisin de Sancho, et de plus bon compagnon, -s'était offert à lui servir d'écuyer. - -Carrasco s'équipa donc comme nous venons de le voir, et prit le nom de -chevalier des Miroirs. Pour n'être pas reconnu de Sancho, Thomas Cécial -s'étant mis un faux nez, tous deux suivirent don Quichotte à la trace, -et de si près, qu'ils faillirent assister à l'aventure du char de la -Mort; mais ils le rejoignirent seulement dans le bois où eut lieu le -combat que nous venons de raconter; et n'eût été la cervelle détraquée -de don Quichotte, qui se figura que le vaincu n'était point Carrasco, -notre bachelier demeurait à tout jamais hors d'état de prendre ses -licences de docteur. - -Thomas Cécial, voyant le mauvais succès de leur voyage, et le pauvre -Carrasco en si piteux état: Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, -nous n'avons que ce que nous méritons; entreprendre une aventure n'est -pas chose difficile, mais la mener à bonne fin est tout différent. Don -Quichotte est un fou, et nous nous croyons sages; cependant il s'en va -sain et content, et nous nous en retournons tous deux tristes, et de -plus vous bien frotté. Dites-moi, je vous prie, quel est le plus fou, ou -de celui qui l'est parce qu'il ne peut s'en empêcher, ou de celui qui le -devient par l'effet de sa volonté? La différence entre ces deux espèces -de fous est que celui qui l'est sans le vouloir, le sera toujours, -tandis que celui qui l'est par sa volonté, cessera de l'être quand il -lui plaira. Ainsi donc, si j'ai consenti à être fou en vous servant -d'écuyer, je veux, pour ne l'être pas davantage, reprendre le chemin de -ma maison. - -Comme il vous conviendra, dit le bachelier: mais si vous croyez que je -rentrerai chez moi avant d'avoir roué de coups don Quichotte, vous vous -trompez étrangement. Ce qui m'anime à cette heure, ce n'est pas le désir -de lui rendre la raison, mais bien le désir de tirer une éclatante -vengeance de l'effroyable douleur que je ressens dans les côtes. - -Tout en parlant ainsi, ils atteignirent un village où, par bonheur, il y -avait un chirurgien; Samson se mit entre ses mains, et Thomas Cécial -reprit le chemin de sa maison. Pendant que le bachelier se fait panser -et songe à sa vengeance, allons retrouver don Quichotte, et voyons s'il -ne nous donnera point de nouveaux sujets de divertissement. - - - - -CHAPITRE XVI - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UN CHEVALIER DE LA MANCHE - - -Dans cette satisfaction, ce ravissement et cet orgueil qu'on vient de -dire, notre héros poursuit son chemin, se croyant désormais le plus -vaillant chevalier du monde, car cette dernière victoire lui semblait le -présage assuré de toutes les autres; il tenait pour achevées et menées à -bonne fin les aventures qui pourraient lui arriver désormais; et -narguant enchanteurs et enchantements, il ne se souvenait plus des -nombreux coups de bâton qu'il avait reçus dans le cours de ses -expéditions chevaleresques, ni de cette pluie de pierres qui lui cassa -la moitié des dents, ni de l'ingratitude des forçats, ni de l'insolence -des muletiers yangois. Enfin, se disait-il en lui-même, si je parviens à -découvrir quelque moyen de désenchanter Dulcinée, je n'aurai rien à -envier au plus fortuné de tous les chevaliers errants des siècles -passés. - -Il était plongé dans ces agréables rêveries, lorsque Sancho lui dit: - -Seigneur, n'est-il pas singulier que j'aie toujours devant les yeux cet -effroyable nez de mon compère Cécial? - -Est-ce que par hasard tu t'imagines que le chevalier des Miroirs était -le bachelier Samson Carrasco, et son écuyer Thomas Cécial? repartit don -Quichotte. - -Je ne sais que dire à cela, répondit Sancho, mais tout ce que je sais, -c'est qu'un autre que Cécial ne pouvait savoir ce que celui-là m'a conté -de ma maison, de ma femme et de mes enfants; et puis, quand il n'a plus -ce grand nez, c'est bien le visage de Cécial, c'est aussi le même son de -voix; en un mot, il est tel que je l'ai connu toute ma vie. Je ne puis -m'y tromper, puisque nous demeurons porte à porte et que chaque jour -nous sommes ensemble. - -D'accord, répliqua don Quichotte; mais raisonnons un peu. Comment -peux-tu supposer que le bachelier Samson Carrasco vienne en équipage de -chevalier errant, avec armes offensives et défensives, pour me -combattre? Suis-je son ennemi, lui ai-je jamais donné le moindre sujet -d'être le mien? Peut-il me regarder comme son rival? Enfin exerce-t-il -la profession des armes, pour porter envie à la gloire que je m'y suis -acquise? - -Mais enfin, seigneur, reprit Sancho, que penser de la ressemblance de ce -chevalier avec Samson Carrasco, et de celle de son écuyer avec mon -compère Cécial? Si c'est enchantement, comme le dit Votre Grâce, n'y -a-t-il pas dans le monde d'autres individus dont ils auraient pu prendre -la figure? - -Tout cela n'est qu'artifice et stratagème de mes ennemis les -enchanteurs, dit don Quichotte. Prévoyant que je sortirais vainqueur de -ce combat, ils ont, par prudence, changé le visage de mon adversaire en -celui du bachelier Samson Carrasco, afin que l'amitié qu'ils savent que -je lui porte, arrêtant ma juste fureur, me fît épargner la vie de celui -qui attaquait si déloyalement la mienne. Te faut-il d'autre preuve de la -malice et du pouvoir de ces mécréants, que celle que nous avons eue tout -récemment dans la transformation de Dulcinée? Ne m'as-tu pas dit -toi-même que tu la voyais dans toute sa beauté naturelle, avec tous les -charmes que lui a si largement départis la nature, tandis que moi, objet -de l'aversion de ces misérables, elle m'apparaissait sous la figure -d'une paysanne laide et difforme, avec des yeux chassieux et une haleine -empestée! Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que l'enchanteur pervers, qui -a osé faire une si détestable transformation, ait également opéré celle -de Samson Carrasco et de ton compère, pour me priver de la gloire du -triomphe? Cependant, j'ai lieu de me consoler, puisque mon bras a été -plus fort que toute sa magie, et qu'en dépit de la puissance d'un art -détestable, mon courage m'a rendu vainqueur. - -[Illustration: Le gentilhomme les salua poliment en passant près d'eux -(page 357).] - -Dieu sait la vérité de toutes choses, reprit Sancho peu satisfait des -raisonnements de son maître; mais il ne voulait pas le contredire, dans -la crainte de découvrir sa supercherie à propos de l'enchantement de -Dulcinée. - -Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un -cavalier monté sur une belle jument gris pommelé. Ce cavalier portait un -caban de drap vert, avec une bordure de velours fauve, et sur la tête -une _montera_ de même étoffe; un cimeterre moresque, soutenu par un -baudrier vert et or, pendait à sa ceinture. Ses bottines étaient du même -travail que le baudrier, et ses éperons également vernis de vert d'un -bruni si luisant, que par leur harmonie avec le reste du costume, ils -faisaient meilleur effet que s'ils eussent été d'or pur. Le gentilhomme -les salua poliment en passant près d'eux; puis, donnant de l'éperon à sa -monture, il allait poursuivre sa route, quand don Quichotte lui dit: -Seigneur, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et si rien ne la -presse, je serais flatté de cheminer avec elle. - -Seigneur, j'avais même intention, répondit le voyageur; mais j'ai craint -que votre cheval ne s'emportât à cause de ma jument. - -Oh! pour cela ne craignez rien, repartit Sancho; notre cheval est le -plus honnête et le mieux appris qui soit au monde; ce n'est pas un -animal à faire des escapades, et pour une fois en toute sa vie qu'il -s'est émancipé, nous l'avons payé cher, mon maître et moi. Ne craignez -rien, je le répète; votre jument est en sûreté, car ils seraient dix ans -côte à côte, qu'il ne prendrait pas à notre cheval la moindre envie de -folâtrer. - -Le gentilhomme ralentit sa monture et se mit à considérer, non sans -étonnement, la figure de notre héros, qui marchait tête nue, Sancho -portant le casque de son maître pendu à l'arçon du bât de son âne. Mais -si le cavalier regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte -regardait le cavalier avec une curiosité plus grande encore, le jugeant -homme d'importance. Son âge paraissait être d'environ cinquante ans, il -avait les cheveux grisonnants, le nez aquilin, le regard grave et doux; -enfin sa tenue et ses manières annonçaient beaucoup de distinction. - -Quant à l'inconnu, le jugement qu'il porta de notre chevalier fut que -c'était quelque personnage extraordinaire, et il ne se souvenait pas -d'avoir jamais vu quelqu'un équipé de la sorte. Sa longue taille, la -maigreur de son visage, ces armes dépareillées et cette singulière -tournure sur ce cheval efflanqué, tout enfin lui paraissait si étrange, -qu'il ne se lassait point de le regarder. Don Quichotte s'aperçut de la -surprise qu'éprouvait le gentilhomme, et lisant dans ses yeux l'envie -qu'il avait d'en savoir davantage, il voulut le prévenir par un effet de -sa courtoisie habituelle. - -Je comprends, seigneur, lui dit-il, que vous soyez surpris de voir en -moi un air et des manières si différentes de celles des autres hommes; -mais votre étonnement cessera, quand vous saurez que je suis chevalier -errant, de ceux dont on dit communément qu'ils vont à la recherche des -aventures. Oui, j'ai quitté mon pays, j'ai engagé mon bien, j'ai renoncé -à tous les plaisirs, et je me suis jeté dans les bras de la fortune, -pour qu'elle m'emmenât où bon lui semblerait. Mon dessein a été de -ressusciter la défunte chevalerie errante, et depuis longtemps déjà, -bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j'ai en grande partie -réalisé mon désir, car j'ai secouru les veuves, protégé les jeunes -filles, défendu les droits des femmes mariées, des orphelins, et de tous -les affligés, labeur ordinaire des chevaliers errants. Aussi, par bon -nombre de vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de parcourir -en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes -de mon histoire sont déjà imprimés, et elle pourra bientôt se répandre -encore davantage, si Dieu n'y met ordre. Bref, pour tout dire en peu de -mots, et même en un seul, je suis don Quichotte de la Manche, autrement -dit, le chevalier de la Triste-Figure; et quoiqu'il soit peu convenable -de publier ses propres louanges, je suis parfois obligé de le faire, -quand personne ne se rencontre pour m'en épargner le soin et la peine. -Ainsi donc, seigneur, ni cet écu, ni cette lance, ni cet écuyer, ni ce -cheval, ni la couleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne -doivent vous étonner, puisque vous savez qui je suis et la profession -que j'exerce. - -Don Quichotte se tut, et l'homme au caban vert, après avoir tardé -quelque temps à lui répondre, dit enfin: Seigneur chevalier, au moment -de notre rencontre, vous aviez lu ma curiosité sur mon visage; mais ce -que vous venez de dire est loin de l'avoir fait cesser. Est-il possible -qu'il existe aujourd'hui des chevaliers errants, et qu'on ait imprimé -des histoires de véritable chevalerie? Par ma foi, seigneur, j'aurais -eu peine à me persuader qu'il y eût encore de ces défenseurs des dames, -de ces protecteurs des veuves et des orphelins, si mes yeux ne m'en -faisaient voir en votre personne un témoignage assuré. Béni soit le ciel -qui a permis que l'histoire de vos grands et véridiques exploits, que -vous dites imprimée, soit venue faire oublier les innombrables prouesses -de ces chevaliers errants imaginaires, dont le monde était plein, au -grand détriment des histoires véritables. - -Il y a beaucoup à dire sur la question de savoir si les histoires des -chevaliers errants sont imaginaires ou ne le sont pas, répondit don -Quichotte. - -Comment! reprit le voyageur, se trouverait-il quelqu'un qui doutât de la -fausseté de ces histoires? - -Moi j'en doute, répliqua don Quichotte. Mais laissons cela; j'espère, si -nous voyageons quelque temps ensemble, vous tirer de l'erreur dans -laquelle vous a entraîné le torrent de l'opinion. - -Ces dernières paroles, le ton dont elles avaient été prononcées, firent -penser au voyageur que notre héros devait être quelque cerveau fêlé, et -il l'observait soigneusement pour saisir un nouvel indice qui vînt -confirmer ses premiers soupçons. - -Mais avant d'aborder un autre sujet d'entretien, don Quichotte le pria -de lui dire à son tour qui il était. - -Seigneur chevalier, répondit le voyageur, je m'appelle don Diego de -Miranda; je suis un hidalgo, natif d'un bourg voisin, où nous irons -souper ce soir, s'il plaît à Dieu. Possesseur d'une fortune raisonnable, -je passe doucement ma vie entre ma femme et mon fils. Mes exercices -ordinaires sont la chasse et la pêche; mais je n'entretiens ni faucons -ni lévriers: je me contente d'un chien courant ou d'un hardi furet. Ma -bibliothèque se compose d'une soixantaine de volumes, tant latins -qu'espagnols, quelques-uns d'histoire, d'autres de dévotion; quant aux -livres de chevalerie, jamais ils n'ont passé le seuil de ma maison. Je -préfère à tous les autres les livres profanes, pourvu qu'ils aient du -style et de l'invention; et de ceux-là il y en a fort peu dans notre -Espagne. Mes voisins et moi nous vivons en parfaite intelligence, et -souvent nous mangeons les uns chez les autres; nos repas sont abondants -sans superfluité. Je ne glose jamais sur la conduite d'autrui, et ne -souffre pas que la médisance se donne carrière devant moi. Je ne fouille -la vie et n'épie les actions de personne. J'entends la messe chaque -jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade de -bonnes oeuvres, afin de ne pas ouvrir dans mon âme accès à l'hypocrisie -ou à la vanité, ennemis qui, si l'on n'y prend garde, ne tardent pas à -s'emparer du coeur le plus humble. Je m'efforce d'apaiser autour de moi -les querelles; je suis dévot à la mère de notre Sauveur, et j'ai -confiance dans la miséricorde de Dieu. - -Sancho avait écouté avec la plus grande attention cet exposé de la vie -et des occupations du gentilhomme au caban vert; aussi, persuadé qu'un -homme qui vivait de la sorte devait être un saint et faire des miracles, -il saute à bas de son âne, va saisir l'étrier du voyageur, puis d'un -coeur dévot et les larmes aux yeux, il lui baise le pied à plusieurs -reprises. - -Que faites-vous là, mon ami? s'écria le gentilhomme; qu'avez-vous à me -baiser ainsi les pieds? - -Laissez-moi faire, seigneur, répondit Sancho; j'ai toujours honoré les -saints, mais votre Grâce est le premier saint à cheval que j'aie vu en -toute ma vie. - -Je ne suis pas un saint, répliqua le gentilhomme, mais un grand pécheur; -c'est plutôt vous, mon frère, qui méritez le titre de saint, par -l'humilité que vous faites paraître. - -Satisfait de ce qu'il venait de faire, Sancho, sans rien répondre, -remonta sur son grison. - -Don Quichotte, qui malgré sa mélancolie n'avait pu s'empêcher de rire de -la naïveté de son écuyer, prit la parole, et demanda au seigneur don -Diego s'il avait beaucoup d'enfants, ajoutant que la chose dans laquelle -les anciens philosophes, qui pourtant manquèrent de la connaissance du -vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, c'était, outre les avantages -de la nature et de la fortune, de posséder beaucoup d'amis et d'avoir -des enfants bons et nombreux. - -Seigneur, répondit don Diego, je n'ai qu'un fils, mais il est tel que -peut-être sans lui je serais plus complétement heureux que je ne suis; -non que ses inclinations soient mauvaises, mais enfin parce qu'il n'a -pas celles que j'aurais souhaité qu'il eût. Il a environ dix-huit ans; -les six dernières années il les a passées à Salamanque à apprendre les -langues grecque et latine; mais quand j'ai voulu l'appliquer à d'autres -sciences, je l'ai trouvé si entêté de poésie (si toutefois la poésie -peut s'appeler une science), qu'il m'a été impossible de le faire mordre -à l'étude du droit, ni à la première de toutes les sciences, la -théologie. J'aurais voulu qu'il étudiât pour devenir l'honneur de sa -race, puisque nous avons le bonheur de vivre dans un temps où les rois -savent si bien récompenser le mérite vertueux[84]; mais il préfère -passer ses journées à discuter sur un passage d'Homère, ou sur la -manière d'interpréter tel ou tel vers de Virgile. Enfin il ne quitte pas -un seul instant ces auteurs, non plus qu'Horace, Perse, Juvénal et -Tibulle, car des poëtes modernes il fait fort peu de cas; et cependant, -malgré son dédain pour notre poésie espagnole, il est complétement -absorbé, à l'heure qu'il est, par la composition d'une glose sur quatre -vers qu'on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, je crois, le sujet -d'une joute littéraire. - - [84] Ce passage, sous la plume de Cervantes, pauvre et oublié, est une - bien innocente ironie. - -Seigneur, répondit don Quichotte, nos enfants sont une portion de nos -entrailles, et nous devons les aimer tels qu'ils sont, comme nous -aimons ceux qui nous ont donné la vie. C'est aux parents à les diriger -dès l'enfance dans le sentier de la vertu par une éducation sage et -chrétienne, afin que, devenus hommes, ils soient l'appui de leur -vieillesse et l'honneur de leur postérité. Quant à étudier telle ou -telle science, je ne suis pas d'avis de les contraindre; il vaut mieux y -employer la persuasion; après quoi, surtout s'ils n'ont pas besoin -d'étudier de _pane lucrando_, on fera bien de laisser se développer leur -inclination naturelle. Quoique la poésie offre plus d'agrément que -d'utilité, c'est un art qui ne peut manquer d'honorer celui qui le -cultive. La poésie, seigneur, est à mon sens comme une belle fille dont -les autres sciences forment la couronne; elle doit se servir de toutes, -et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne -doit pas s'émanciper en honteuses satires ou en sonnets libertins; noble -interprète, c'est à des poëmes héroïques, à des tragédies intéressantes, -à des comédies ingénieuses, qu'elle prêtera ses accents et sa voix. -Celui donc qui s'occupera de poésie dans les conditions que je viens de -poser rendra son nom célèbre chez toutes les nations policées. - -Quant à ce que vous dites, seigneur, que votre fils fait peu de cas de -notre poésie espagnole, je trouve qu'il a tort; et voici ma raison: -puisque le grand Homère, l'harmonieux et tendre Virgile, en un mot tous -les poëtes anciens ont écrit dans leur langue maternelle, et n'ont point -cherché des idiomes étrangers pour exprimer leurs hautes conceptions, -pourquoi condamner le poëte allemand parce qu'il écrit dans sa langue, -ou le castillan, et même le biscayen parce qu'il écrit dans la sienne? -La conclusion de tout ceci, seigneur, est que vous laissiez votre fils -suivre son inclination; laborieux comme il doit l'être, puisqu'il a -franchi heureusement le premier échelon des sciences, je veux dire la -connaissance des langues anciennes, il parviendra de lui-même au faite -des lettres humaines, ce qui sied non moins à un gentilhomme que la -mitre aux évêques, ou la toge aux jurisconsultes. Réprimandez votre fils -s'il compose des satires qui puissent nuire à la réputation d'autrui; -mais s'il s'occupe, à la manière d'Horace, de satires morales, où il -gourmande le vice en général, surtout avec autant d'élégance que l'a -fait son devancier, oh! alors, ne lui épargnez pas les éloges. On a vu -certains poëtes, qui, pour le stérile plaisir de dire une méchanceté, -n'ont pas craint de se faire exiler dans les îles du Pont[85]. Mais si -le poëte est réservé dans ses moeurs, il le sera dans ses vers. La plume -est l'interprète de l'âme; ce que l'une pense, l'autre l'exprime. Aussi -quand les princes rencontrent, chez des hommes sages et vertueux, cette -merveilleuse science de la poésie, ils s'empressent de l'honorer, de -l'enrichir et de la couronner des feuilles de cet arbre que la foudre ne -frappe jamais, pour montrer qu'on doit respecter ceux dont le front est -paré de telles couronnes. - - [85] Allusion à l'exil d'Ovide. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Malappris et impertinent écuyer, tu as mis des fromages dans mon casque -(page 362).] - -L'homme au caban vert ne savait que penser du langage de don Quichotte, -et il commençait à revenir de l'opinion peu favorable qu'il avait -d'abord conçue de son jugement. Vers le milieu de ce discours, qui -n'était pas fort de son goût, Sancho s'était écarté du chemin pour -demander un peu de lait à des bergers occupés près de là à traire des -brebis. Le gentilhomme s'apprêtait à répondre, enchanté de l'esprit et -du bon sens de notre héros, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir -sur le chemin qu'il suivait un char surmonté de bannières aux armes -royales. S'imaginant que c'était quelque nouvelle aventure, il appela -Sancho à grands cris pour qu'il lui apportât sa salade. Quittant -aussitôt les bergers, et talonnant le grison de toutes ses forces, -l'écuyer accourut auprès de son maître, auquel, en effet, il va arriver -la plus insensée et la plus épouvantable aventure. - - - - -CHAPITRE XVII - -DE LA PLUS GRANDE PREUVE DE COURAGE QU'AIT JAMAIS DONNÉE DON QUICHOTTE -ET DE L'HEUREUSE FIN DE L'AVENTURE DES LIONS - - -L'histoire raconte que Sancho était en train d'acheter de petits -fromages aux bergers lorsque don Quichotte l'appela. Pressé d'obéir et -ne sachant comment emporter ces fromages qu'il ne pouvait se résoudre à -perdre après les avoir payés, notre écuyer imagina de les jeter dans le -casque de son seigneur; puis il accourut en toute hâte pour savoir ce -qu'il voulait. - -Donne, ami, donne-moi ma salade, lui dit don Quichotte; car je suis peu -expert en fait d'aventures, ou celle que j'aperçois m'oblige dès à -présent à prendre les armes. - -En entendant ces paroles, l'homme au caban vert jeta les yeux de tous -côtés et ne découvrit rien autre chose qu'un chariot surmonté de deux ou -trois petites banderoles, qui venait à leur rencontre; d'où il conclut -que ce chariot portait l'argent du trésor royal. Il fit part de cette -pensée à don Quichotte; mais notre héros, qui n'était pas homme à se -détromper aisément, et croyait toujours voir arriver aventure sur -aventure, lui répondit: Seigneur, un homme découvert est à demi vaincu; -je ne risque rien en me tenant sur mes gardes, car je sais par -expérience que je ne manque pas d'ennemis visibles et invisibles, -toujours prêts à me surprendre. En parlant ainsi, il prit le casque et -le mit sur sa tête, avant que son écuyer eût eu le temps d'en ôter les -fromages; mais le petit lait commença à dégoutter de tous côtés sur ses -yeux et sur sa barbe. - -Qu'est-ce ceci, Sancho? s'écria don Quichotte: on dirait que mon crâne -se ramollit, et que ma cervelle se fond; en effet, je sue des pieds à la -tête; ce n'est pas de peur assurément. Oui, j'en ai le pressentiment, -j'ai devant moi une terrible aventure; donne-moi de quoi m'essuyer, -ajouta-t-il, je suis aveuglé par la sueur. - -Sancho lui donna un mouchoir, sans dire mot, remerciant Dieu de ce que -son maître ne devinait point ce que c'était. Don Quichotte s'essuya le -visage, et ayant ôté son casque pour s'essuyer aussi la tête, et savoir -ce qui la rafraîchissait à contre-temps, il vit cette bouillie blanche, -qu'il porta aussitôt à son nez: Par la vie de la sans pareille Dulcinée, -s'écria-t-il, traître, malappris et impertinent écuyer, tu as mis des -fromages dans mon casque. - -Seigneur, répondit Sancho sans s'émouvoir et avec une dissimulation -parfaite, si ce sont des fromages, donnez-les moi, je les mangerai bien. -Mais non: que le diable les mange, lui qui les a fourrés là. Me -croyez-vous assez hardi pour salir l'armet de Votre Grâce? Par ma foi, -vous avez joliment trouvé le coupable. Tout ce que je vois, c'est qu'il -y a des enchanteurs qui me persécutent aussi bien que vous; et pourquoi -y échapperais-je, étant membre de Votre Grâce? Vous verrez que ce sont -eux qui auront placé là ces immondices, pour exciter votre colère, et me -faire, suivant l'usage, moudre les côtes; mais, cette fois, ils auront -craché en l'air, car j'ai affaire à un bon maître, qui connaît toute -leur malice, et qui sait que si ce sont là des fromages, j'aurais mieux -aimé les mettre dans mon estomac. - -Tout cela est possible, reprit don Quichotte, mais finissons. - -L'homme au caban vert les regardait tout étonné; et son étonnement fut -au comble lorsqu'il vit don Quichotte, après s'être essuyé le visage et -la barbe, enfoncer de nouveau son casque sur sa tête, s'affermir sur ses -étriers, dégainer à demi son épée et empoigner sa lance en disant: -Maintenant advienne que pourra, me voilà prêt et résolu à en venir aux -mains avec Satan lui-même. - -Sur ces entrefaites, arriva le char aux banderoles, où il n'y avait -d'autres gens que le gardien assis sur le devant, et le conducteur monté -sur une des mules. Don Quichotte leur barra le passage. Où allez-vous, -amis, leur dit-il, quel est ce chariot? qu'y a-t-il dedans, et que -signifient ces banderoles! - -Seigneur, répondit le gardien, ce chariot est à moi, et dans ces deux -cages il y a deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre -maître. Au reste, pour preuve de ce que j'avance, voilà les armoiries -royales. - -Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte. - -Oui, vraiment, ils sont grands, répondit le gardien, et si grands qu'il -n'en est point encore venu de semblables d'Afrique en Espagne; c'est moi -qui en suis le gardien, ajouta-t-il, j'en ai conduit beaucoup en ma vie, -mais jamais qui approchent de ceux-là. Dans cette première cage est le -lion, et dans l'autre la lionne; à cette heure ils ont grand'faim, car -d'aujourd'hui ils n'ont encore pris aucune nourriture. Ainsi, seigneur, -veuillez nous laisser continuer notre chemin jusqu'à l'endroit où nous -pourrons leur donner à manger. - -Le conducteur allait passer outre; mais don Quichotte lui dit en -souriant: A moi des lions! des lions à moi! eh bien, je veux montrer à -ceux qui me les envoient si je suis homme à m'épouvanter pour des lions. -Ami, mets pied à terre, et, puisque tu es leur gardien, ouvre ces cages -et fais-les sortir. Je veux au milieu de cette campagne, en dépit et à -la barbe des enchanteurs, leur faire connaître quel est don Quichotte de -la Manche. - -Oh! pour le coup, il n'en faut plus douter, dit en lui-même l'homme au -caban vert, notre chevalier vient de se découvrir, ces fromages lui -auront sans doute amolli la cervelle. - -Seigneur, au nom de Dieu, lui dit Sancho en s'approchant tout -tremblant, empêchez que mon maître n'ait querelle avec ces lions; car -s'il les attaque, ils vont nous mettre en pièces. - -Croyez-vous donc votre maître assez fou pour vouloir en venir aux mains -avec des bêtes féroces? reprit le gentilhomme. - -Il n'est pas fou, dit Sancho; mais c'est un homme qui ne craint rien. - -Allez, allez, reprit le gentilhomme, je réponds de lui; et s'approchant -de don Quichotte, qui pressait toujours le gardien d'ouvrir les cages: -Seigneur, lui dit-il, les chevaliers errants ne doivent entreprendre que -des aventures dont ils puissent venir à bout, mais non celles dont le -succès est impossible; autrement leur courage n'est que brutalité -farouche qui tient plus de la folie que de la véritable vaillance. -D'ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous, c'est un présent que -l'on envoie au roi; il serait malséant de les retenir et de retarder -leur voyage. - -A chacun son métier, mon gentilhomme, répondit brusquement don -Quichotte; mêlez-vous de vos perdrix et de vos filets: ceci me regarde, -et c'est à moi de savoir si les lions viennent ou non contre moi; puis -se tournant vivement vers le gardien: Maraud, lui dit-il, ouvre ces -cages, ou je te cloue à l'instant même contre ton chariot avec ma lance. - -Par charité, seigneur, s'écria le conducteur, permettez que je dételle -mes mules, afin de m'enfuir avec elles avant qu'on ouvre aux lions; car -s'ils se jettent sur ces pauvres bêtes, me voilà ruiné pour le reste de -mes jours, et, je le jure devant Dieu, je n'ai d'autre bien que ces -mules et ce chariot. - -Homme de peu de foi, ajoute don Quichotte, descends, dételle, fais ce -que tu voudras, mais tu vas voir que c'était une peine que tu aurais pu -t'épargner. - -Le muletier ne se le fit point répéter; il sauta par terre et détela ses -mules en toute hâte pendant que le gardien criait: Je vous prends à -témoin vous tous ici présents, que c'est contre ma volonté et par force -que j'ouvre les cages et que je lâche ces lions; je proteste contre ce -seigneur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la perte de -mon salaire. Hâtez-vous de vous mettre en sûreté; quant à moi, je suis -bien sûr que les lions ne me feront aucun mal. - -Le gentilhomme voulut encore une fois détourner don Quichotte d'un si -étrange dessein, en lui représentant que c'était tenter Dieu que de -s'exposer à un pareil danger; mais notre héros répondit qu'il n'avait -pas besoin de conseils. - -Prenez-y garde, reprit l'homme au caban vert; bien certainement vous -vous trompez. - -Seigneur, répliqua don Quichotte, si vous croyez qu'il y ait tant de -danger, vous n'avez qu'à jouer de l'éperon. - -Sancho, voyant que le gentilhomme n'y pouvait rien, voulut à son tour -dissuader son maître, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point -entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins à vent et -celle des marteaux à foulon n'étaient en comparaison que jeux d'enfants. -Seigneur, faites attention, lui disait-il, qu'il n'y a point ici -d'enchantement: j'ai vu une des pattes du lion à travers les barreaux de -sa cage, et, par ma foi, à en juger par les ongles, il doit être plus -gros qu'un éléphant. - -Bientôt la peur te le fera voir plus gros qu'une montagne, repartit don -Quichotte; retire-toi, mon pauvre Sancho, et laisse-moi seul, tu perds -ton temps, aussi bien que les autres. S'il m'arrive malheur, qu'il te -souvienne de ce dont nous sommes convenus: tu iras trouver Dulcinée de -ma part, et, je ne t'en dis pas davantage. Il ajouta encore quelques -paroles qui montraient que rien n'était capable de le faire reculer. - -Le gentilhomme tenta un dernier effort; mais voyant que tout était -inutile, et se trouvant d'ailleurs hors d'état de mettre à la raison ce -fou qui n'entendait point raillerie, et qui était d'ailleurs bien armé, -il prit le parti de s'éloigner avec Sancho et le muletier, qui -pressèrent vigoureusement leurs montures, pendant que don Quichotte -continuait à menacer le gardien des lions. Le pauvre Sancho était -accablé de douleur, pleurant déjà la mort de son maître; il maudissait -son étoile et l'heure où il s'était attaché à son service; mais tout en -regrettant la perte de son temps et de ses récompenses, il talonnait le -grison de toutes ses forces pour s'enfuir au plus vite. - -Quand le gardien vit nos gens assez éloignés, il pria de nouveau don -Quichotte de ne point le contraindre d'ouvrir à des animaux si -dangereux, et voulut encore une fois lui remontrer la grandeur du péril; -mais notre chevalier ne fit que sourire, lui disant seulement de se -hâter. Pendant que le gardien ouvrait avec lenteur une des cages, don -Quichotte se demanda en lui-même s'il ne ferait pas mieux de combattre à -pied; considérant, en effet, que Rossinante pourrait s'épouvanter à -l'aspect du lion, il saute à bas de son cheval, jette sa lance, embrasse -son écu, tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot, -se recommandant d'abord à Dieu, puis à sa dame Dulcinée. - -Or, vous saurez qu'arrivé en cet endroit, l'auteur de cette véridique -histoire s'écrie, transporté d'admiration: O vaillant! ô intrépide don -Quichotte de la Manche! Miroir où peuvent venir se contempler tous les -vaillants du monde! O nouveau Ponce de Léon, honneur et gloire des -chevaliers espagnols[86]! quelles paroles employer pour raconter cette -prouesse surhumaine, afin de la rendre vraisemblable aux âges futurs! où -trouver des louanges qui ne soient toujours au-dessous de la grandeur -de ton courage! Toi seul, à pied, couvert d'une mauvaise rondache, armé -d'une simple épée et non d'une de ces fines lames de Tolède marquées au -petit chien[87], tu provoques et tu attends les deux plus formidables -lions qu'aient produits les déserts africains. Que tes exploits parlent -seuls à ta louange, héros incomparable, valeureux Manchois. Quant à moi, -je m'arrête, car les expressions me manquent pour te louer dignement. - - [86] On raconte que pendant la dernière guerre de Grenade, les Rois - catholiques ayant reçu d'un émir africain un présent de plusieurs - lions, des dames de la cour regardaient du haut d'un balcon ces - animaux dans leur enceinte. L'une d'elles, que _servait_ le célèbre - don Manuel Ponce, laissa tomber son gant exprès ou par mégarde. - Aussitôt don Manuel s'élança dans l'enceinte l'épée à la main, et - releva le gant de sa maîtresse. C'est à cette occasion que la reine - Isabelle l'appela don Manuel Ponce de _Léon_, nom que ses descendants - ont conservé depuis; et c'est aussi pour cela que Cervantes appelle - don Quichotte _nouveau Ponce de Léon_. - - [87] Célèbres épées qui se fabriquaient à Tolède et qui avaient pour - marque un petit chien. - -[Illustration: Il tire son épée, et va intrépidement se camper devant le -chariot (page 364).] - -Après cette invocation, l'auteur continue son récit. - -Quand le gardien des lions vit qu'il lui était impossible de résister -sans s'attirer la colère de notre héros, il ouvrit à deux battants la -première cage où se trouvait le lion mâle, lequel parut d'une grandeur -démesurée. La première chose que fit l'animal fut de se retourner -plusieurs fois, puis de s'étendre tout de son long, en allongeant ses -pattes et faisant jouer ses griffes; il ouvrit ensuite une gueule -immense, bâilla lentement et tirant deux pieds de langue, il s'en -frotta les yeux et s'en lava la face. Cela fait, il avança la tête hors -de sa cage, et regarda de tous côtés avec deux yeux rouges comme du -sang. Ce spectacle, capable d'effrayer la témérité en personne, don -Quichotte se contentait de l'observer attentivement, impatient d'en -venir aux mains avec son terrible adversaire et comptant bien le mettre -en pièces. Mais le lion, plus courtois qu'arrogant, tourna le dos sans -faire attention à toutes ces bravades, se mit à regarder de tous côtés, -puis alla se recoucher au fond de sa cage avec le plus grand sang-froid. -En voyant cela, notre chevalier ordonna impérieusement au gardien de -harceler le lion à coups de bâton, pour le faire sortir à quelque prix -que ce fût. - -Oh! pour cela je n'en ferai rien, dit le gardien; car si on l'excite, le -premier qui sera mis en pièces, ce sera moi. Votre Grâce, seigneur -chevalier, n'a-t-elle pas assez montré sa vaillance sans vouloir tenter -une seconde fois la fortune? Le lion a eu la porte ouverte; s'il n'est -pas sorti, c'est qu'il ne sortira pas de tout le jour. Personne n'est -tenu à plus qu'à défier son ennemi et à l'attendre en rase campagne. Si -le provoqué ne vient pas, tant pis pour lui: le combattant exact au -rendez-vous est sans contredit le victorieux. - -Par ma foi, tu as raison, répondit don Quichotte; donne-moi une -attestation en bonne forme de ce qui vient de se passer, c'est-à-dire, -que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, et qu'il n'est point -sorti; que je l'ai attendu une seconde fois, qu'il a de nouveau refusé -de sortir, et qu'il est allé se coucher. Je ne dois rien de plus: -arrière les enchanteurs et les enchantements, et vive la véritable -chevalerie! Ferme la cage, pendant que je vais rappeler nos fuyards, -afin qu'ils apprennent la vérité de ta propre bouche. - -Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, attachant -au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé les -fromages, l'éleva dans l'air pour faire signe aux fuyards de revenir. -Sancho courait toujours avec les autres; mais comme il tournait de temps -en temps la tête, il aperçut le signal: Que je sois pendu, dit-il, si -mon maître n'a pas vaincu ces bêtes féroces, car le voilà qui nous -appelle! - -Tous trois s'arrêtèrent, reconnaissant que c'était bien don Quichotte -qui leur faisait signe; ils commencèrent à se rassurer, et se -rapprochant peu à peu, ils entendirent bientôt la voix de notre héros, -auprès duquel ils ne tardèrent pas à arriver. - -Camarade, dit don Quichotte au muletier, attelle tes mules, et continue -ton chemin; et toi, Sancho, donne deux écus d'or à cet homme, pour le -temps que je lui ai fait perdre. - -De bon coeur, répondit Sancho en les tirant de sa bourse; mais que sont -devenus les lions? ajouta-t-il: sont-ils morts ou vivants? - -Alors le gardien se mit à raconter longuement comment l'action s'était -passée, exagérant à dessein l'intrépidité de notre héros, et attribuant -la poltronnerie du lion à la frayeur qu'il lui avait causée. - -Eh bien! que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte, crois-tu qu'il -y ait des enchantements au-dessus de la véritable vaillance? Les -enchanteurs pourraient peut-être me dérober la victoire, mais diminuer -mon courage, je les en défie. - -Sancho donna les deux écus, le muletier attela ses bêtes, le gardien -baisa les mains du chevalier en signe de reconnaissance, et promit de -raconter ce merveilleux exploit au roi lui-même, quand il serait arrivé -à la cour. - -Si par hasard, ajouta don Quichotte, Sa Majesté désire connaître celui -qui en est l'auteur, vous lui direz que c'est le chevalier des Lions, -car désormais je veux porter ce nom au lieu de celui de chevalier de la -Triste-Figure, et en cela je ne fais que suivre l'antique coutume des -chevaliers errants, qui changeaient de nom à leur fantaisie. - -Sur ce, le chariot se remit en marche, puis don Quichotte, Sancho et le -gentilhomme au caban vert, continuèrent leur chemin. - -Pendant tout ce temps, don Diego n'avait pas dit une seule parole, -occupé qu'il était à observer notre chevalier, qui lui paraissait tantôt -le plus sage des fous, tantôt le plus fou des sages. N'ayant pas lu la -première partie de son histoire, il ne pouvait comprendre quelle était -cette folie d'une si étrange espèce. Quelle plus grande extravagance, se -disait-il en lui-même que de mettre sur sa tête un casque plein de -fromages, et d'aller s'imaginer que les enchanteurs vous ramollissent la -cervelle? Quelle témérité peut se comparer à celle d'un homme qui veut -lutter seul contre des lions? - -Don Quichotte vint le tirer de ses réflexions en lui disant: Je -gagerais, seigneur, que Votre Grâce me regarde comme un être privé de -raison; et à dire vrai, je ne serais point étonné qu'il en fût ainsi, -car mes actions ne rendent pas d'autre témoignage; toutefois je vous -prie de suspendre votre jugement, et de croire que je ne suis pas aussi -fou que je le parais. Tel chevalier se distingue sous les yeux de son -roi, en donnant un beau coup de lance à un taureau farouche; tel autre -couvert d'une brillante armure paraît dans la lice aux yeux des dames; -et tous deux, à des titres divers sont admirés, fêtés, applaudis. Mais -combien est plus digne d'estime le chevalier errant qui parcourt les -forêts et les montagnes, recherchant les aventures les plus périlleuses -pour les mener à bonne fin, et cela dans la seule intention d'acquérir -une renommée glorieuse et durable? N'aurait-il qu'une fois le bonheur de -protéger dans quelque lieu désert une pauvre veuve, combien il l'emporte -sur le chevalier qui courtise la jeune fille au sein des cités! - -Au surplus, chacun a sa fonction: que le chevalier de cour serve les -dames, qu'il rehausse par le luxe de ses livrées l'éclat de la suite des -princes, qu'il reçoive à sa table les gentilshommes pauvres, qu'il porte -un défi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi; s'il se -montre libéral, magnifique, et surtout bon chrétien, il aura fait tout -ce que son rang lui impose. Mais le chevalier errant, oh! pour celui-là, -c'est autre chose: son devoir est de sans cesse parcourir tous les coins -du globe, de pénétrer dans les labyrinthes les plus inextricables, de -tenter à chaque pas l'impossible, de braver les brûlants rayons du -soleil d'été, aussi bien que les glaces hérissées de l'hiver, de -regarder les lions sans effroi, les vampires sans épouvante, les -andriagues sans terreur; car chercher les uns, attaquer les autres, les -vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Comme membre -de la chevalerie errante, il m'est imposé d'entreprendre tout ce qui -tient au devoir de ma profession; ainsi donc j'ai dû aujourd'hui -attaquer ces lions, quoique je susse à n'en pas douter que c'était une -extrême témérité. Je n'ignore pas que la véritable vaillance est un -juste milieu placé entre la couardise et la témérité; mais mieux vaut ce -dernier excès que d'être accusé de poltronnerie; et de même qu'il est -plus facile au prodigue qu'à l'avare de se montrer libéral, de même il -est plus aisé au téméraire de rester dans les bornes du vrai courage, -qu'au lâche de s'y élever. Pour ce qui est de tenter les aventures, -croyez-moi, seigneur, mieux vaut se perdre pour le plus que pour le -moins, et cela résonne plus agréablement à l'oreille, quand on s'entend -dire: Ce chevalier est audacieux et téméraire, que si l'on disait: Il -est timide et poltron. - -Je le reconnais, seigneur don Quichotte, reprit don Diego; tout ce que -dit et fait Votre Grâce est marqué au cachet de la droite raison, et je -suis certain que si les lois de la chevalerie venaient à se perdre, -elles se retrouveraient dans votre coeur, comme dans leur dernier asile. -Cependant il se fait tard; doublons le pas, je vous prie, afin d'arriver -d'assez bonne heure chez moi, où je serai heureux de profiter de tout le -temps que vous voudrez bien y demeurer. - -Je tiens l'invitation à grand honneur, répondit don Quichotte. - -En même temps, ils pressèrent leurs chevaux, et sur les deux heures de -l'après-midi, ils arrivèrent à la maison de l'homme au caban vert. - - - - -CHAPITRE XVIII - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LA MAISON DE DON DIEGO - - -En entrant dans la maison de don Diego, qu'il trouva belle et surtout -spacieuse, comme elles le sont toutes à la campagne, avec armes -sculptées au-dessus de la porte, don Quichotte aperçut plusieurs grandes -cruches de terre propres à garder le vin, rangées en cercle dans la -cour, près du cellier; ces cruches, qui se fabriquent au Toboso, lui -rappelèrent sa dame enchantée. Aussitôt il se prit à soupirer, et sans -faire attention à ceux qui l'entouraient, il s'écria: O chers trésors -rencontrés pour mon malheur! chers et joyeux tant que Dieu l'a permis! -cruches tobosines, qui me rappelez de si amers chagrins! - -Ces exclamations furent entendues de l'étudiant-poëte, fils de don -Diego, qui était venu le recevoir accompagné de sa mère; la mère et le -fils restèrent interdits en voyant l'étrange figure de notre héros. -Quant à celui-ci, il s'avança vers la dame en réclamant la faveur de lui -baiser la main. - -Madame, dit don Diego à sa femme, je vous présente et vous prie de -recevoir avec votre bonne grâce accoutumée le seigneur don Quichotte, le -chevalier errant le plus discret, le plus spirituel et le plus vaillant -qui soit au monde. - -Dona Christina, c'était le nom de la dame, reçut son hôte avec de -grandes démonstrations de politesse et d'estime auxquelles celui-ci -répondit avec sa courtoisie accoutumée. Il en fut de même de l'étudiant -qui, en l'entendant, le tint pour un homme d'un esprit fin et délicat. - -Ici l'auteur décrit dans tous ses détails la maison de don Diego, qui -était celle d'un riche campagnard. Mais le traducteur laisse de côté ces -minuties, comme inutiles à l'objet principal de l'histoire, qui n'a que -faire de froides digressions. - -Notre héros fut conduit dans une salle basse où, s'étant fait désarmer -par Sancho, il resta en chausses à la wallonne et en pourpoint de -chamois tout souillé de la crasse de ses vieilles armes. Il portait un -collet de simple toile à la façon des étudiants. Ses bottines étaient -jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l'épaule sa bonne -épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu'il ne -ceignait pas autour de son corps, parce que, dit-on, il avait souffert -des reins pendant longues années. Puis il jeta sur son dos un petit -manteau de drap brun. Mais, avant toute chose, il s'était lavé la tête -et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau (on n'est pas d'accord -sur le nombre), encore la dernière resta-t-elle couleur de petit lait, -grâce à la gourmandise de Sancho et à ces maudits fromages qui avaient -si bien barbouillé son maître. - -Le désordre de son costume ainsi réparé, don Quichotte, d'un air libre -et dégagé, entra dans une autre pièce où l'étudiant l'attendait pour lui -tenir compagnie jusqu'à ce que la table fût servie, car pour honorer un -tel hôte dona Christina n'avait rien épargné. - -Pendant que don Quichotte quittait son armure, don Lorenzo, ainsi -s'appelait l'étudiant, avait eu le temps de dire à son père: Quel est -cet hidalgo que nous amène Votre Grâce? Nous sommes étrangement surpris, -ma mère et moi, de sa figure, de son nom, et surtout de ce titre de -chevalier errant que vous lui avez donné. - -En vérité, je ne sais qu'en penser, répondit don Diego; tout ce que je -puis dire, c'est qu'il parle comme un sage et qu'il agit comme un fou. -Au reste, entretiens-le toi-même, et tu m'en diras ton avis. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il s'était lavé la tête et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau -(page 368).] - -Sur ce, don Lorenzo alla, comme il a été dit, tenir compagnie à don -Quichotte, et dans la conversation qu'ils eurent ensemble, notre héros -lui dit entre autres choses: Le seigneur don Diego, votre père, m'a -parlé de l'esprit ingénieux que possède Votre Grâce; il m'a entretenu -particulièrement de votre talent pour la poésie, il a même ajouté que -vous étiez un grand poëte. - -Poëte, c'est possible, répondit le jeune homme; pour grand, je ne m'en -flatte pas. La vérité est que j'ai du goût pour la poésie et que j'aime -à lire les bons auteurs; mais pour être qualifié de grand poëte, comme -l'a fait mon père, cela ne suffit pas. - -Cette modestie est de bon augure, répliqua don Quichotte, car qui dit -poëte, dit présomptueux, et le moindre se croit toujours le premier. - -Il n'y a point de règle sans exception, répondit Lorenzo, et tel peut se -rencontrer qui soit poëte sans s'en douter. - -Peu sont dans ce cas, repartit don Quichotte; mais dites-moi, je vous -prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier et qui -vous tiennent préoccupé et soucieux? Si c'est par hasard quelque glose, -je m'entends assez dans ce genre de composition, et je serai charmé de -connaître votre ouvrage. S'il s'agit d'autre chose, d'une joute -littéraire, par exemple, je souhaite à Votre Grâce, d'obtenir plutôt le -second prix que le premier, car le premier prix se donne toujours à la -faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s'accorde -qu'au mérite; de manière que le troisième prix devient le second, et que -le premier à ce compte, n'est plus que le troisième, à la façon des -licences qui s'obtiennent dans les universités. Malgré tout, cela -n'empêche pas le premier prix d'être une très-honorable distinction. - -Jusqu'à présent, dit à part lui Lorenzo, je ne puis le prendre pour un -fou. Il me semble, continua-t-il que Votre Grâce a fréquenté les -universités: quelles sciences y a-t-elle principalement étudiées? - -Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi -élevée que celle de la poésie, et la dépasse même de deux doigts, à -quelque point qu'on puisse y exceller. - -J'ignore quelle est cette science, répliqua Lorenzo, et jusqu'à présent -je n'en avais pas entendu parler. - -C'est une science qui renferme toutes les autres, reprit don Quichotte. -En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte, et savoir les -lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce -qui lui appartient. Il doit être théologien, afin de pouvoir, en toute -circonstance, donner les raisons de sa foi. Il doit être médecin et -connaître les simples qui ont la vertu de guérir, car au milieu des -montagnes et des déserts, le chevalier errant ne trouve guère de -chirurgien pour panser ses blessures. S'il n'est pas instruit de -l'astronomie et qu'il ignore le cours des astres, comment pourra-t-il -savoir la nuit quelle heure il est, sous quel climat, dans quelle partie -du monde il se trouve? Il doit connaître les mathématiques, car à chaque -pas le calcul lui est nécessaire; et laissant de côté, comme chose -convenue, qu'il doit être orné de toutes les vertus théologales et -cardinales, je dirai, pour descendre à des bagatelles, qu'il lui faut -savoir monter un cheval, le ferrer au besoin, raccommoder une selle et -une bride, nager comme un poisson, danser, faire des armes, enfin tout -ce qui constitue le cavalier accompli; remontant ensuite aux choses d'en -haut, je dirai qu'il doit être fidèle à Dieu et à sa dame, chaste dans -ses pensées, discret dans ses discours, généreux, vaillant, charitable -envers les malheureux; finalement, le constant et ferme champion de la -vérité en tous temps et en tous lieux, aux dépens même de sa vie. Telles -sont les qualités, grandes et petites, qui constituent le véritable -chevalier errant; jugez maintenant, seigneur Lorenzo, quelle science est -la chevalerie errante, et si parmi celles qu'on enseigne dans les -gymnases et les écoles, aucune est capable d'en approcher. - -S'il en est ainsi, répondit Lorenzo, cette science assurément l'emporte -sur toutes les autres. - -En doutez-vous? repartit don Quichotte. - -Je veux dire, répliqua Lorenzo, que j'ai de la peine à croire qu'il y -ait jamais eu, et encore moins qu'il y ait aujourd'hui dans le monde des -chevaliers si accomplis. - -Voilà justement, dit don Quichotte, comment parlent la plupart des -hommes; je vois bien que si le ciel ne fait un miracle tout exprès pour -leur prouver clair comme le jour qu'il a existé des chevaliers errants, -et qu'il en existe encore à cette heure, c'est vouloir se casser la tête -que de prétendre le leur démontrer. Seigneur, je ne chercherai point en -ce moment à vous tirer d'une ignorance que Votre Grâce partage avec tant -d'autres; tout ce que je puis faire, c'est de prier Dieu qu'il vous -éclaire, et vous fasse comprendre combien ces chevaliers furent -nécessaires dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans -le siècle présent; mais aujourd'hui triomphent, pour nos péchés, la -paresse, l'oisiveté, la gourmandise et la mollesse. - -Notre hôte vient de se trahir, dit tout bas Lorenzo, qui ne cessait de -l'observer avec beaucoup d'attention; malgré tout, c'est un fou -remarquable, et j'aurais grand tort de ne pas être de son avis. - -En ce moment, on les appela pour dîner, et don Diego, prenant son fils à -part, lui demanda ce qu'il pensait de notre chevalier. - -Je pense, seigneur, répondit le jeune homme, que tous les médecins du -monde ne viendraient pas à bout de le guérir, car il est fou sans -remède; mais tel qu'il est, il a, sur ma foi, de fort bons moments. - -On se mit à table, et l'on fit bonne chère. Ce qui enchanta le plus don -Quichotte pendant le repas, ce fut le merveilleux silence qu'on -observait dans toute la maison, qu'il comparait en lui-même à un couvent -de chartreux. - -Sitôt qu'on eût desservi, récité les grâces et jeté de l'eau sur les -mains, don Quichotte pria instamment Lorenzo de lui montrer les vers -dont il lui avait parlé. - -Seigneur, répondit l'étudiant, pour ne point ressembler à ces poëtes qui -refusent de montrer leurs ouvrages quand on les en prie, et les jettent -à la tête des gens quand on ne les leur demande pas, je vais vous lire -ma glose dont je n'attends aucun prix, et que j'ai composée seulement -dans le but de m'exercer l'imagination. - -Un de mes amis, qui est homme de sens et d'esprit, reprit don Quichotte, -me disait un jour qu'il n'était pas d'avis qu'on se fatiguât à composer -une glose, parce que c'était, selon lui, un travail ingrat, et dont les -règles sont fort étroites; en effet, jamais glose ne peut égaler le -thème; la plupart du temps, elle s'éloigne du sujet qu'elle est destinée -à développer, enfin elle présente une foule d'entraves qui gênent un -auteur et qu'on ne rencontre que dans ce genre de poésie, comme doit le -savoir Votre Grâce. - -En vérité, seigneur, répondit Lorenzo, vous m'apprenez là bien des -choses qu'on ignore généralement; j'espérais trouver Votre Grâce en -défaut, mais vous m'échappez toujours au moment où je crois le mieux -vous tenir. - -Je n'entends point ce que vous voulez dire par ces mots, que je vous -échappe, repartit don Quichotte. - -Je m'expliquerai mieux plus tard, répliqua l'étudiant; pour l'heure -voyons ma glose. Voici le texte qu'on m'a envoyé: - - - Si mon bonheur passé pouvait encor renaître, - Sans me faire espérer un douteux avenir, - Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître, - Et que je susse enfin si mon mal doit finir....[88] - - - [88] Ces vers et les suivants sont empruntés à la traduction de - Filleau de Saint-Martin. - -Et voici la glose que j'ai faite: - - - Tout change, hélas! et rien ici-bas n'est durable; - Dans les plus grands plaisirs il n'est rien d'arrêté; - Le sort à mes désirs autrefois favorable - Par un nouveau caprice enfin m'a tout ôté. - Fortune, en ma faveur, poursuis ton inconstance; - Je n'ai que trop souffert, fais cesser ma souffrance, - Et laisse-toi fléchir à l'ardeur de mes voeux; - Je ne désire rien qu'un bien dont je fus maître; - Et malgré tant de maux je serais trop heureux - Si mon bonheur passé pouvait encor renaître. - - Je ne demande point la pompe et l'ornement, - Ce superbe appareil, où la richesse éclate; - La gloire qui des rois fait tout l'empressement - N'est point ce qui me touche, et n'a rien qui me flatte; - Sans orgueil, sans envie, et sans ambition, - Mon coeur avait borné toute sa passion - A goûter mon bonheur dans une paix tranquille; - Mais que m'en reste-t-il, qu'un triste souvenir? - Rends-moi ce bien, Fortune, à qui tout est facile, - Et sans me faire attendre un douteux avenir. - - Mais il faut que mes maux me rendent bien sensible, - Pour nourrir si longtemps des désirs superflus; - Je souhaite, et je tente une chose impossible; - Hélas! le temps passé ne se rappelle plus. - Le temps, qui fuit sans cesse, incessamment s'efface; - Il ne laisse après lui qu'une invisible trace; - C'est en vain qu'on le cherche, en vain qu'on le poursuit; - Cessons donc d'espérer ce qui ne saurait être, - Ou qu'on pût retenir le passé qui nous fuit, - Ou que dès aujourd'hui l'avenir pût paraître. - - Que le sort m'a réduit dans un état fâcheux! - A toute heure agité d'espérance et de crainte; - Et si quelque moment j'espère un bien douteux, - La crainte au même instant me donne quelque atteinte. - Ah! terminons enfin le cours de mes ennuis, - Mourons, c'est un bien sûr en l'état où je suis - Mourons; mais perdre tout, renonçant à la vie, - Le dur remède, hélas! ne saurais-je obtenir, - Perdant l'espoir du bien, d'en perdre aussi l'envie, - Ou que je susse enfin si mon mal doit finir? - - -A peine Lorenzo eut achevé de lire, que don Quichotte se levant -vivement, et lui saisissant les deux mains; Vive Dieu! s'écria-t-il avec -transport, vous êtes bien le meilleur poëte que j'aie rencontré de ma -vie: et certes, vous auriez bien mérité d'être couronné de lauriers par -les académies d'Athènes, si elles existaient encore, comme vous méritez -de l'être aujourd'hui par celles de Paris, de Bologne et de Salamanque. -Qu'Apollon perce de ses flèches les juges assez ignorants pour vous -refuser le premier prix, et que jamais les Muses ne franchissent le -seuil de leurs demeures. Récitez-moi, je vous supplie, Seigneur, -quelques vers de grande mesure, car je désire connaître à fond votre -admirable génie. - -Est-il besoin de dire que Lorenzo fut enchanté de s'entendre louer par -don Quichotte, bien qu'il le tînt pour fou! O puissance de la flatterie! -que tu es grande, et combien loin s'étendent les lois de ton séduisant -empire! Notre jeune étudiant confirma cette vérité, en s'empressant de -réciter à don Quichotte un sonnet sur la mort de Pyrame et Thisbé, qui -lui valut encore de la part de notre héros les plus hyperboliques -compliments. - -Enfin, après quatre jours passés dans la maison de don Diego, don -Quichotte lui demanda la permission de prendre congé: Je suis -très-reconnaissant de votre bon accueil, lui dit-il; mais il sied mal -aux chevaliers errants de s'oublier au sein de l'oisiveté; je dois -poursuivre le devoir de ma profession, et chercher les aventures dont je -sais que le pays abonde, en attendant l'époque des joutes de Saragosse, -qui sont le principal but de mon voyage. Mon intention est de commencer -par la caverne de Montésinos, dont on raconte tant de merveilles, et de -rechercher la source de ces lacs, au nombre de sept, vulgairement -appelés les lagunes de Ruidera. - -Don Diego et son fils louèrent sa noble résolution, et se mirent à son -service pour tout ce qui était en leur pouvoir et dont il pourrait avoir -besoin. - -Enfin arriva le jour du départ, aussi beau pour don Quichotte que triste -pour Sancho, qui, du sein de l'abondance où il nageait, se voyait forcé -de retourner aux aventures et d'en revenir aux maigres provisions de son -bissac. En attendant, il le remplit tout comble de ce qui lui parut -nécessaire. - -En prenant congé de ses hôtes, don Quichotte s'adressa à Lorenzo: -Seigneur, je ne sais si j'ai dit à Votre Grâce, mais en tous cas je le -lui répète, que si elle veut arriver sûrement au temple de Mémoire, il -lui faut quitter le sentier déjà fort étroit de la poésie pour prendre -le sentier plus étroit encore de la chevalerie errante; cela suffit pour -devenir empereur en un tour de main. - -Par ces propos, don Quichotte acheva de vider le procès de sa folie, et -surtout quand il ajouta: Dieu sait si j'aurais eu du plaisir à emmener -avec moi le seigneur Lorenzo, pour lui enseigner les vertus inhérentes à -la profession que j'exerce, et lui montrer de quelle manière on épargne -les humbles et on abat les superbes. Mais comme il est trop jeune pour -cela, et qu'il a d'ailleurs d'autres occupations, je me bornerai à lui -donner un conseil: c'est que pour devenir un poëte célèbre, il fera bien -de se guider plutôt sur l'opinion d'autrui que sur la sienne propre; car -s'il n'y a pas d'enfants disgracieux aux yeux de leur père et mère, pour -les enfants de notre intelligence, c'est bien une autre affaire. - -Don Diego et son fils ne cessaient de s'étonner des propos tantôt -sensés, tantôt extravagants de notre chevalier, et surtout de son -incurable manie de se lancer incessamment à la recherche des aventures. -On réitéra de part et d'autre les politesses et les offres de service, -après quoi, avec la gracieuse permission de la dame du château, don -Quichotte et Sancho s'éloignèrent, l'un sur Rossinante et l'autre sur -son grison. - - - - -[Illustration: A peine Lorenzo eut achevé de lire que don Quichotte se -levant vivement (page 371).] - -CHAPITRE XIX - -DE L'AVENTURE DU BERGER AMOUREUX, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES - - -Don Quichotte n'était qu'à peu de distance du village de don Diego, -quand il fut rejoint par quatre hommes, dont deux étaient des laboureurs -et les deux autres paraissaient des étudiants, tous montés sur des ânes. -L'un des étudiants portait en guise de porte-manteau un petit paquet -composé de quelques hardes et de deux paires de bas en bure noire; tout -le bagage de son compagnon consistait en deux fleurets mouchetés; quant -aux laboureurs, leurs bêtes étaient chargées de différentes provisions -qu'ils venaient sans doute d'acheter à quelque ville voisine. - -Étudiants et laboureurs éprouvèrent la même surprise que causait don -Quichotte à quiconque le voyait pour la première fois, et tous ils -mouraient d'envie de savoir quel était cet homme dont le pareil ne -s'était jamais présenté à leurs yeux. Notre héros les salua, et -lorsqu'il eut appris qu'ils suivaient la même direction, il leur -témoigna le désir de faire route ensemble, en les priant de ralentir le -pas, parce que leurs bêtes marchaient plus vite que son cheval. Par -courtoisie, il leur dit sa qualité et sa profession; à savoir, qu'il -était chevalier errant, et qu'il allait cherchant les aventures par -toute la terre, il ajouta qu'il s'appelait don Quichotte de la Manche, -surnommé le chevalier des Lions. Pour les laboureurs, c'était parler -grec, mais il n'en fut pas de même des étudiants, qui comprirent -aussitôt que cet inconnu avait des chambres vides dans la cervelle. -Néanmoins ils le regardaient avec un étonnement mêlé de respect, et l'un -d'eux lui dit: Seigneur chevalier, si, comme tous ceux qui cherchent les -aventures, Votre Grâce n'a point de chemin arrêté, venez avec nous, et -vous verrez assurément une des noces les plus belles et les plus -magnifiques dont on ait eu, depuis longtemps, le spectacle dans toute la -Manche. - -De la façon dont vous parlez, il faut que ce soient les noces de quelque -prince, répondit don Quichotte. - -Point du tout, répliqua l'étudiant, ce sont les noces d'un laboureur, -mais le plus riche du pays, et d'une paysanne, la plus belle fille qui -se puisse voir. Ces noces doivent se faire dans un pré, voisin du -village de la fiancée. Elle s'appelle Quitterie la belle; le fiancé se -nomme Gamache le riche; c'est un garçon d'environ vingt-deux ans; la -fiancée en compte à peine dix-huit; en un mot, ils sont faits l'un pour -l'autre, quoique certains disent que la race de Quitterie est plus -ancienne que celle de Gamache; mais il ne faut pas s'arrêter à cela, et -dans la richesse il y a de quoi boucher bien des trous. Ce Gamache, qui -est libéral, ne veut rien épargner pour rendre la fête célèbre; il a -fait couvrir le pré avec des branches d'arbres, afin que le soleil ne -puisse y pénétrer: là auront lieu toutes sortes de divertissements, jeu -de paume, jeu de barre, luttes, danse avec les castagnettes et le -tambour de basque, car son village est rempli de gens qui savent le -faire résonner, sans compter la _Zapateta_[89], qu'on y exécute dans la -perfection. Mais de toutes ces belles choses et de bien d'autres encore -que je passe sous silence, aucune, j'imagine, ne vaudra le spectacle que -nous donnera le désespéré Basile. - - [89] _Zapateta_, danse aux souliers. Le danseur frappe par intervalle - son soulier avec la paume de sa main. - -Et quel est ce Basile? demanda don Quichotte. - -Basile, répondit l'étudiant, est un berger du même village que -Quitterie, et dont la maison touche presque à la sienne: tous deux ils -se sont aimés dès l'enfance. Lorsqu'ils commencèrent à devenir grands, -le père de Quitterie, qui ne trouvait pas Basile assez riche pour sa -fille, commença par lui refuser l'entrée de sa maison: et pour lui ôter -toute espérance, il résolut de la marier avec Gamache. Ce Gamache a -beaucoup plus de bien que Basile; mais, à vrai dire, il ne l'égale pas -dans le reste, car Basile est le garçon le mieux fait et le plus adroit, -toujours le premier à la course et à la lutte; personne ne lance mieux -une barre, et n'est si adroit à la paume; il pince de la guitare au -point de la faire parler; il chante comme une alouette, saute comme un -daim; mais surtout il manie l'épée comme un maître d'escrime. - -Pour ce seul talent, dit don Quichotte, ce garçon méritait d'épouser, -non-seulement la belle Quitterie, mais la reine Genièvre elle-même, si -elle vivait encore, en dépit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient -s'y opposer. - -Allez donc dire cela à ma femme, interrompit Sancho, qui n'avait fait -jusque-là qu'écouter et se taire; elle qui veut qu'on ne se marie -qu'avec son égal, chaque brebis avec sa pareille. Ce que je demande, -moi, c'est que ce brave Basile, car je commence à l'aimer, se marie avec -cette dame Quitterie; maudits soient dans ce monde et dans l'autre ceux -qui empêchent les gens de se marier à leur goût! - -Si tous ceux qui s'aiment pouvaient se marier ainsi, repartit don -Quichotte, que deviendraient le pouvoir et l'autorité des pères? Il -serait beau vraiment que les enfants eussent la liberté de choisir -suivant leur caprice! Si le choix d'un mari était laissé à la volonté -des filles, telle épouserait le valet de son père, ou le premier venu -qu'elle trouverait à sa fantaisie, quand même ce serait un débauché et -un spadassin; car l'amour est aveugle, et, quand il nous possède, on n'a -plus assez de raison pour faire un bon choix. Ainsi tu vois, mon pauvre -Sancho, qu'il n'y a point de circonstance dans la vie où l'on ait plus -grand besoin de jugement que lorsqu'il s'agit de contracter mariage: une -femme légitime n'est pas une marchandise dont on puisse se défaire à sa -volonté; c'est une compagne inséparable qu'on s'associe au lit, à la -table, en tout et partout; c'est un lien qu'on ne peut rompre, à moins -qu'il ne soit tranché par le ciseau des Parques. Je pourrais en dire -beaucoup plus sur ce sujet, mais j'ai hâte de savoir si le seigneur -licencié n'a point autre chose à nous apprendre touchant ce Basile. - -Il ne me reste qu'une chose à dire, répondit l'étudiant, c'est que du -jour où Basile a su que la belle Quitterie épousait Gamache le riche, on -ne l'a plus vu rire, on ne lui a plus entendu tenir un propos sensé. Il -marche triste, la tête basse, se parlant à lui-même; il mange peu et ne -dort pas davantage; s'il mange, ce sont des fruits, et s'il dort, c'est -comme une brute, sur la terre nue. De temps en temps on le voit lever -les yeux au ciel, puis tout à coup les attacher fixement sur le sol, -comme s'il était en extase, et de telle sorte qu'il semble métamorphosé -en statue; enfin, le pauvre garçon est dans un tel état, que ceux qui le -connaissent ne doutent pas qu'à peine Quitterie aura prononcé le oui -fatal, il ne rende le dernier soupir. - -Dieu y mettra ordre, reprit Sancho: quand il envoie le mal, il envoie le -remède; personne ne sait ce qui doit arriver! d'ici à demain il y a bien -des heures, et dans un instant la maison peut tomber. Combien de fois -ai-je vu pleuvoir et faire soleil tout ensemble! tel se couche bien -portant, qui s'éveille roide mort le lendemain; quelqu'un pourrait-il se -vanter d'avoir attaché un clou à la roue de fortune? sans compter -qu'entre le oui et le non d'une femme, je ne voudrais pas mettre la -pointe d'une aiguille, elle n'y tiendrait pas. Faites seulement que -Quitterie ait de la bonne volonté pour Basile, et je prédis qu'il lui -reste encore de fameuses chances; car, à ce que j'ai entendu dire, -l'amour regarde avec des yeux qui font passer le cuivre pour de l'or et -des noyaux pour des perles. - -Où t'arrêteras-tu, maudit Sancho? interrompit don Quichotte; quand une -fois tu commences à enfiler des proverbes, personne ne peut te suivre, -si ce n'est le diable en personne, et puisse-t-il t'emporter! Dis-moi, -animal, sais-tu ce que c'est que la roue de fortune, pour te mêler d'en -dire ton sentiment? - -Si l'on ne m'entend pas, répondit Sancho, il n'est pas étonnant que mes -sentences passent pour des sottises; mais qu'importe! je m'entends -moi-même, et je suis sûr de n'avoir pas dit trop de bêtises; mais Votre -Grâce prend toujours plaisir à pontrôler mes paroles. - -Dis donc contrôler, prévaricateur du beau langage, reprit don Quichotte, -ou que Dieu te rende muet pour le reste de tes jours. - -Que Votre Grâce ne se fâche point contre moi, répondit Sancho; vous -savez bien que je n'ai pas été élevé à la cour, et que je n'ai pas -étudié à Salamanque, pour savoir si je manque quand je parle. Vive Dieu! -le paysan de Sayago ne peut pas parler comme le citadin de Tolède: sans -compter qu'il y a beaucoup de gens à Tolède qui parlent comme il plaît à -Dieu. - -C'est vrai, reprit un des étudiants; ceux qui sont élevés dans les -tanneries ou dans les boutiques du Zocodover ne parlent pas aussi bien -que ceux qui passent tout le jour à se promener dans le cloître de la -cathédrale: cependant ils sont tous de Tolède. L'élégance du langage ne -se trouve guère que parmi les courtisans, et encore parmi les plus -délicats. Quant à moi, seigneurs, j'ai, pour mes péchés, étudié quelque -temps à Salamanque, et je me pique de m'exprimer en termes choisis. - -Si vous ne vous piquiez pas de jouer encore mieux de ces fleurets que de -la langue, dit l'autre étudiant, vous auriez tenu la tête du concours, -au lieu d'en avoir la queue. - -Bachelier, répliqua le licencié, vous vous trompez grandement quand vous -croyez que savoir manier l'épée soit chose inutile. - -Pour moi ce n'est pas une opinion, repartit Corchuelo (c'était le nom du -bachelier), c'est une vérité démontrée; au reste, s'il vous plaît d'en -faire l'expérience, l'occasion est belle: vous avez là deux épées, et je -possède en force et en courage plus qu'il n'en faut pour vous prouver -que j'ai raison. Descendez seulement de votre monture, mettez en usage -toutes les ruses de la salle, et si, avec la seule adresse que m'a -donnée la nature, je ne vous fais voir des étoiles en plein midi, je -veux recevoir des étrivières: tel que je suis, voyez-vous, je défie qui -que ce soit de me faire reculer d'un pas, et il n'est personne à qui je -ne puisse faire perdre terre. - -Pour ce qui est de ne point reculer, je le crois, répondit le licencié; -mais il pourrait se faire que là où vous auriez cloué le pied on creusât -votre sépulture: je veux dire que, faute d'avoir appris le métier, il -pourrait vous en coûter la vie. - -C'est ce que nous allons voir, repartit Corchuelo; et, sautant à bas de -son âne, il saisit avec furie un des fleurets que portait le licencié. - -Ah! vraiment, cela ne peut se passer ainsi, dit don Quichotte; il faut -procéder avec méthode, et je veux être le juge d'une question tant de -fois débattue et qui n'est point encore décidée. - -Aussitôt il descendit de cheval, et prenant sa lance, il se campa au -milieu du chemin, pendant que le licencié, d'un air dégagé et en -mesurant ses pas, s'avançait contre Corchuelo, qui courait sur lui plein -de fureur, et, comme on dit, jetant le feu par les yeux. Les deux -paysans et Sancho s'écartèrent un peu, sans descendre de leurs ânes, et -furent ainsi spectateurs du combat qui commença à l'instant. Les bottes -d'estoc et de taille que portait Corchuelo ne pouvaient se compter; il -attaquait en lion, et un coup n'attendait pas l'autre; mais le licencié, -sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques, et lui faisait souvent -baiser la pointe de son fleuret comme si c'eût été une relique, quoique -avec moins de dévotion. Bref, le licencié lui coupa l'un après l'autre -tous les boutons de sa soutanelle, et la mit en lambeaux, sans jamais -être touché; il lui abattit deux fois son chapeau, et le fatigua de -telle sorte, que, de dépit et de rage, Corchuelo jeta son fleuret, qui -alla tomber à plus de cinquante pas, comme en témoigna par écrit un des -laboureurs, greffier de son état, qui était allé le ramasser; ce qui fit -voir par preuve authentique, comment la force est vaincue par l'adresse. - -Corchuelo s'était assis tout essoufflé: Par ma foi, seigneur bachelier, -lui dit Sancho, si vous m'en croyez, dorénavant vous ne défierez -personne à l'escrime, mais plutôt à jeter la barre, ou à lutter, car -vous avez la force nécessaire pour cela. Quant à ces bretteurs, -croyez-moi, il ne faut pas s'y frotter: je me suis laissé dire qu'ils -mettraient la pointe de leur épée dans le trou d'une aiguille. - -J'en conviens, reprit Corchuelo, et ne regrette pas l'expérience qui m'a -fait revenir de mon erreur. - -En même temps il embrassa le licencié, et ils restèrent meilleurs amis -que jamais. - -Les voyageurs se remirent en marche, hâtant leurs montures pour arriver -de bonne heure au village de Quitterie, d'où ils étaient tous. Chemin -faisant, le licencié leur expliqua l'excellence de l'escrime, et il en -prouva les avantages par tant de figures et de démonstrations -mathématiques, que chacun resta persuadé de l'utilité de cet art; -Corchuelo encore plus que les autres. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Le licencié, sans s'émouvoir, parait toutes ses attaques (page 376).] - -La nuit venue, et comme ils étaient sur le point d'arriver, ils crurent -voir en avant du village un ciel resplendissant d'innombrables étoiles; -bientôt après ils entendirent un bruit confus, mais agréable, de divers -instruments, flûtes, hautbois, fifres et tambours de basque. En -approchant ils virent qu'on avait suspendu aux arbres une infinité de -lampions, dont l'effet était d'autant plus agréable qu'il ne faisait pas -le moindre vent. Les joueurs d'instruments qu'on rencontrait de tous -côtés par bandes, les uns dansant, les autres jouant de leurs cornemuses -ou de leurs flageolets, réjouissaient toute l'assemblée. Enfin, ce pré -semblait le séjour de la joie et des plaisirs: en divers endroits il y -avait des gens occupés à dresser des échafauds pour placer beaucoup de -monde durant la fête qui devait avoir lieu le lendemain, jour fixé pour -la solennité des noces du riche Gamache, et, suivant les apparences, -pour les funérailles du pauvre Basile. - -Don Quichotte ne voulut pas pénétrer dans le village, quelques instances -que lui fissent ses compagnons de route, alléguant l'antique coutume des -chevaliers errants, qui aimaient mieux dormir à la belle étoile que sous -les lambris dorés. Il se détourna donc un peu du chemin, quoi que pût -dire son écuyer, qui regrettait de tout son coeur la maison du seigneur -don Diego. - - - - -CHAPITRE XX - -DES NOCES DE GAMACHE, ET DE CE QU'Y FIT BASILE - - -A peine les rayons du brûlant Phébus achevaient de sécher les perles -liquides des cheveux de la pâle Aurore, que don Quichotte, secouant ses -membres engourdis, se leva et appela son écuyer qui dormait encore; mais -en l'entendant ronfler de toutes ses forces, il s'arrêta pour lui -adresser ces paroles: - -O toi, bienheureux entre tous les mortels, puisque, sans exciter ni -ressentir l'envie, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi libre des -persécutions des enchanteurs que peu troublé des enchantements; dors, te -dirai-je mille fois, dors, toi qui ne connus jamais les cuisants soucis -d'une flamme jalouse, les pénibles insomnies du débiteur qui ne peut -s'acquitter, ni la sollicitude quotidienne de fournir à ta subsistance -et à celle de ta pauvre famille; dors, toi dont le repos n'est pas -troublé par l'ambition, et dont la vaine pompe du monde n'excite pas les -désirs, lesquels se bornent au soin de ton âne, celui de ta personne -étant remis à ma charge, compensation légitime qu'imposent au seigneur -la nature et la coutume. Le valet dort, pendant que veille le seigneur, -songeant au moyen de le nourrir et de lui assurer un juste salaire: un -ciel de bronze a beau refuser à la terre la rosée dont elle a besoin, ce -soin ne regarde pas le serviteur, il revient tout entier au maître, qui -doit, dans la stérilité, nourrir celui qui l'a servi dans l'abondance. - -A tout cela Sancho ne répondait mot, car il dormait, et certes il ne se -serait pas réveillé de longtemps si don Quichotte ne l'eût poussé deux -ou trois fois avec le bois de sa lance. Enfin il ouvrit les yeux, et -encore à moitié endormi, il promena ses regards à droite et à gauche. Du -côté de cette ramée, dit-il, vient, si je ne me trompe, une odeur de -jambon rôti qui vaut bien celle du thym et du serpolet. Sur mon âme, -des noces qui s'annoncent par de tels parfums promettent d'être -abondantes et libérales. - -Paix! glouton, dit don Quichotte; lève-toi, et allons voir ces noces qui -te préoccupent si fort, pour savoir ce que fera le pauvre Basile. - -Par ma foi! qu'il fasse ce qu'il voudra, répondit Sancho. Puisqu'il est -pauvre, pourquoi veut-il épouser Quitterie? Quand on n'a pas le sou -vaillant, pourquoi vouloir se marier dans les nuages? En vérité, -seigneur, le pauvre, selon moi, devrait se contenter de ce qu'il trouve, -sans chercher des perles dans les vignes. Je gagerais bien ma tête que -Gamache pourrait enterrer Basile sous ses réaux; cela étant, pourquoi -Quitterie irait-elle renoncer aux parures et aux joyaux que Gamache lui -a donnés, et lui donnera encore, pour un tireur de barre ou de fleuret -comme Basile. Ce n'est pas sur un coup de barre ou un coup d'épée qu'on -trouve à la taverne un verre de vin. Foin des talents qui ne rapportent -rien; quand ils se rencontrent avec les écus, oh! c'est différent. Sur -un bon fondement on peut bâtir une bonne maison; et en fait de -fondement, il n'y a rien de tel que l'argent. - -Au nom de Dieu! Sancho, dit don Quichotte; mets fin à ta harangue! quand -une fois tu as commencé à parler, je crois, si l'on ne t'arrêtait, que -tu ne songerais plus à manger ni à dormir. - -Si Votre Grâce avait bonne mémoire, répliqua Sancho, elle se -souviendrait qu'avant notre dernière sortie, nous sommes convenus qu'il -me serait permis de parler tant que je voudrais, pourvu que ce ne soit -pas contre le prochain ou contre votre autorité. Jusqu'à présent, vous -n'avez rien à me reprocher. - -Je ne m'en souviens pas, répondit don Quichotte, et quand cela serait -vrai, je veux que tu te taises et que tu me suives. J'entends déjà le -son des instruments qui retentissent de toutes parts; sans doute que le -mariage aura lieu de bon matin, pour éviter la chaleur du jour. - -Sancho obéit et sella promptement Rossinante, puis, ayant mis le bât -sur le grison, le maître et l'écuyer montèrent sur leurs bêtes et se -dirigèrent au petit pas du côté de la ramée. - -La première chose qui s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un boeuf -entier, auquel un ormeau servait de broche. Une montagne de gros bois -composait le foyer où l'on allait le faire rôtir; alentour bouillaient -six grandes marmites, ou plutôt six cuves capables d'engloutir plusieurs -moutons tout entiers; une multitude de chapons, d'oisons et de poules, -étaient déjà préparés pour être ensevelis dans les marmites, et toutes -sortes d'oiseaux, de gibier de basse-cour et autres pendaient en foule à -des arbres où on les avait mis la veille pour les mortifier. Sancho -compta plus de soixante outres pleines de vin, qui contenaient chacune -pour le moins cinquante pintes. On voyait là des monceaux de pain blanc, -comme on voit les tas de moëllons près des carrières; les fromages -empilés ressemblaient à un mur de briques. Tout auprès, deux chaudières -pleines d'huile et plus grandes que celles des teinturiers, servaient à -faire des beignets et la pâtisserie, pendant qu'on prenait le sucre à -pleines mains dans une caisse qui en était remplie. Il y avait plus de -cinquante cuisiniers ou cuisinières, tous la joie peinte sur le visage, -et travaillant avec diligence. Dans le large ventre du boeuf on avait -cousu une douzaine de cochons de lait pour l'attendrir et lui donner du -goût. Quant aux épiceries de toutes sortes, elles n'étaient point là en -cornets de papier, mais par quintaux et à plein coffre. Finalement, les -préparatifs de la noce, quoique rustiques, étaient très-abondants, et il -y avait de quoi nourrir une armée entière. - -Sancho regardait chaque chose avec de grands yeux; il prenait tout en -amitié, et était enchanté de ce spectacle. Les marmites le tentèrent les -premières, et il eût de bon coeur pris le soin de les écumer. Plus loin, -il se sentit attendri par la vue des outres de vin; puis les gâteaux et -l'odeur des beignets le captivèrent tout à fait; enfin, n'y pouvant plus -tenir, il aborda un des cuisiniers et avec la politesse d'un estomac -affamé, il le pria de permettre qu'il trempât une croûte de pain dans -une de ces marmites. - -Frère, répondit le cuisinier, ce jour-ci n'est pas un jour de jeûne, -grâce à la libéralité du riche Gamache; mettez pied à terre, et cherchez -s'il n'y a point là quelque cuiller à pot pour écumer une ou deux -poules, et grand bien vous fasse! personne ne s'avisera de vous le -reprocher. - -Je ne vois point de cuiller, dit Sancho en soupirant. - -Parbleu! répondit le cuisinier, vous voilà embarrassé pour bien peu de -chose; et prenant une casserole, il la plongea dans une marmite d'où il -tira d'un seul coup trois poules et deux oies: Tenez, ami, dit-il à -Sancho, déjeunez de cette écume en attendant l'heure du dîner. - -Grand merci, mais je ne sais où mettre cela, dit Sancho. - -Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le cuisinier; -Gamache est trop riche et trop heureux aujourd'hui pour y regarder de si -près. - -Pendant que Sancho mettait ainsi le temps à profit, don Quichotte -regardait entrer douze jeunes garçons en habits de fête, et montés sur -de belles juments couvertes de riches harnais avec quantité de grelots -autour du poitrail. Ils s'élancèrent dans le pré, maniant leurs montures -avec beaucoup d'adresse, et criant tous ensemble. Vive Quitterie et -Gamache, lui aussi riche qu'elle est belle, et elle la plus belle du -monde! On voit bien, dit don Quichotte en lui-même, que ces gens-là ne -connaissent pas ma Dulcinée, car s'ils l'avaient vue, ils seraient un -peu plus sobres de louanges pour leur Quitterie. Un moment après, on vit -déboucher sur plusieurs points de la ramée une troupe de danseurs que -précédaient vingt-quatre jeunes bergers de bonne mine, vêtus de toile -blanche et fine, ayant sur la tête des mouchoirs de soie de différentes -couleurs, avec des couronnes de laurier et de chêne, et tous l'épée à -la main. Sitôt qu'ils parurent, un de ceux qui étaient à cheval demanda -à celui qui les conduisait, jeune homme élégant et bien pris, si aucun -des danseurs n'était blessé. - -Aucun jusqu'à cette heure, répondit celui-ci; nous sommes, Dieu merci, -tous bien portants et prêts à faire merveille; et aussitôt il se mêla -avec ses compagnons, qui s'escrimèrent les uns contre les autres en -cadence et avec tant d'adresse, que don Quichotte, tout habitué qu'il -était à ces sortes de spectacles, avoua qu'il n'en avait jamais vu de -comparable. Notre héros ne fut pas moins charmé de l'entrée d'une autre -troupe: c'étaient de belles jeunes filles âgées de quinze à seize ans au -plus, vêtues d'une étoffe verte; partie de leurs cheveux était attachée -avec des rubans, et le reste épars et traînant presque jusqu'à terre; -elles portaient sur la tête des guirlandes de jasmin, de roses et de -chèvrefeuille. Cette troupe, sous la conduite d'un vénérable vieillard -et d'une imposante matrone, tous deux plus dispos que ne l'annonçait -leur grand âge, exécuta une danse moresque au son de la cornemuse et -avec tant de légèreté et d'élégance, qu'elle enleva tous les suffrages. - -Après cela on vit exécuter une autre danse fort ingénieusement composée, -de celles qu'on appelle _parlantes_[90]. C'était une troupe de huit -nymphes partagées en deux files, l'une conduite par l'Amour, avec ses -ailes, son carquois, son arc et ses flèches; et l'autre par l'Intérêt, -couvert d'une riche étoffe d'or et de soie. Les nymphes qui suivaient -l'Amour avaient sur les épaules un morceau de taffetas blanc pour les -distinguer: la Poésie était la première; la Sagesse, la seconde; la -Noblesse, la troisième, et la Vaillance, la quatrième. Celles qui -marchaient sous la conduite de l'Intérêt avaient des marques -différentes: l'une s'appelait la Libéralité; l'autre, la Largesse; -celle-ci, la Richesse, et celle-là, la Possession pacifique. Devant -cette troupe, une espèce de château était traîné par quatre sauvages -vêtus de toile verte, tous couverts de lierre, et porteurs de si -horribles masques, que Sancho ne put les voir sans en être effrayé. Sur -la façade du château et sur les trois autres côtés, on lisait: _Château -de la Prudence_. - - [90] Les danses parlantes, pantomimes mêlées de danses et de - récitatifs. - -L'Amour ouvrit la danse au son de deux tambours et de deux flûtes; après -avoir fait quelques pas, il leva les yeux, saisit une flèche et fit mine -de vouloir tirer sur une jeune fille qui était venue se placer entre les -créneaux du château, mais à laquelle il adressa d'abord ces paroles: - - - Je suis le souverain de la terre et de l'onde, - Et tout cède à ma voix: - Je ne me borne pas à l'empire du monde, - Le ciel et les enfers reconnaissent mes lois; - C'est en vain qu'on résiste, et jusqu'à l'impossible, - J'en sais venir à bout; - Et portant en tous lieux un pouvoir invincible, - La gloire et les lauriers m'accompagnent partout. - - -En finissant, l'Amour décocha une flèche par-dessus le château, et -regagna sa place. L'Intérêt s'avança à son tour, dansa aussi deux pas, -puis regardant la jeune fille, il récita ces vers: - - - J'ai plus de pouvoir que l'Amour, - Quelque vanité qu'il en fasse; - Rien n'est plus noble que ma race, - Dont l'auteur est père du jour. - C'est moi qui fais la paix, c'est moi qui fais la guerre; - C'est moi qui meus tout ici-bas: - Mais pendant que je règne en tyran sur la terre, - Je veux suivre en captif et ton char et tes pas. - - -L'Intérêt se retira, et la Poésie ayant pris sa place, récita les vers -suivants, les yeux élevés du côté du château, comme l'avaient fait les -deux personnages précédents: - - - C'est moi qui des vertus conserve la mémoire, - Moi qui les sauve de l'oubli; - Et le nom des héros serait enseveli, - Si mes soins et mes vers ne consacraient leur gloire. - Je viens, au bruit de ta beauté, - Te rendre un légitime hommage, - Et par un immortel ouvrage - Apprendre à l'univers quelle est la vanité - De t'en disputer l'avantage. - - -La Poésie étant retournée à sa place, la Libéralité quitta la troupe de -l'Intérêt, et vint dire à son tour: - - - C'est mon humeur et mon plaisir - De donner avec abondance, - Et sans attendre qu'on y pense - Je préviens même le désir; - Mais enfin je me lasse - De donner au hasard, et donner tant de fois: - Il est temps de faire un beau choix - Qui relève l'éclat des trésors que j'amasse: - Je vous les offre tous, et ne voudrais pour grâce - Que recevoir vos lois[91]. - - - [91] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -[Illustration: Emportez la casserole et ce qu'elle contient, repartit le -cuisinier (page 379).] - -De la même façon entrèrent et sortirent tous les personnages des deux -troupes, chacun récitant des vers après avoir fait son entrée. Les uns -étaient bons, les autres mauvais, et don Quichotte, qui avait une -excellente mémoire, retint seulement ceux que je viens de citer. -Ensuite tous les personnages se mêlèrent, formant tour à tour ou rompant -la chaîne, et se séparant à la fin de chaque cadence avec beaucoup -d'aisance et de grâce. Toutes les fois que l'Amour passait devant le -château, il lançait ses flèches par-dessus, tandis que l'Intérêt brisait -contre ses murs des boules dorées. Finalement, quand ils eurent -longtemps dansé, l'Intérêt tira une grande bourse qui paraissait pleine -d'argent, et l'ayant lancée contre le château, les planches qui le -formaient tombèrent, laissant à découvert et sans défense cette belle -fille qui avait paru entre les créneaux. L'Intérêt s'approcha aussitôt -avec sa suite, et lui jeta au cou une chaîne d'or, comme pour la faire -prisonnière; mais l'Amour accourut avec les siens pour la défendre. - -Quand on eut bien disputé de part et d'autre, toujours au son des -tambours, et avec des mouvements appropriés à la cadence et au sujet, -les sauvages les séparèrent, et rajustèrent en un instant les planches -du château, où la jeune fille s'enferma comme auparavant. C'est ainsi -que le ballet finit aux applaudissements de tous les spectateurs. - -Don Quichotte demanda qui avait composé cette petite fête; on lui -répondit que c'était un bénéficier de village, qui avait beaucoup de -talent pour ces sortes d'inventions. - -Je gagerais, dit le chevalier, qu'il est plus ami de Gamache que de -Basile, et qu'il s'entend mieux à cela qu'à réciter son bréviaire: sa -pièce est fort bonne, et il y fait valoir adroitement la richesse de -Gamache et les talents de Basile. - -Ma foi, dit Sancho, qui écoutait, le roi est mon coq, et je suis pour -Gamache. - -On voit bien, reprit don Quichotte, que tu es un vilain, et de ceux qui -toujours disent: Vive le plus fort! - -Je ne sais trop desquels je suis, répliqua Sancho, mais je sais que je -ne tirerai jamais de la marmite de Basile l'écume que j'ai tirée de -celle de Gamache. En même temps il montrait les poules et les oies dont -il se remit à manger avec grand appétit, en disant: Nargue des talents -de Basile! Autant tu as, autant tu vaux; autant tu vaux, autant tu as. -Il n'y a que deux familles au monde, disait ma grand'mère: avoir ou -n'avoir pas, et elle se sentait beaucoup de penchant pour avoir. -Aujourd'hui, mon seigneur et maître, on aime mieux l'argent que la -science, et un âne chargé d'or a meilleure mine qu'un cheval couvert de -panaches. Encore une fois, je suis pour Gamache, dont la marmite est -farcie d'oies et de poules, tandis que celle de Basile ne me donnerait, -je le crains bien, que de l'eau claire. - -Auras-tu bientôt fini? dit don Quichotte. - -Voilà qui est fait, seigneur, répondit Sancho, car je vois que cela vous -fâche: autrement, j'avais de la besogne taillée pour huit jours. - -Que Dieu m'accorde la grâce de ne pas mourir avant de t'avoir vu devenir -muet, dit don Quichotte. - -Au train dont nous allons, repartit Sancho, j'ai peur de vous en donner -le plaisir un de ces jours: il ne faut pour cela que tomber entre les -mains des muletiers Yangois, ou marcher toute une semaine à travers les -forêts, sans trouver quoi que ce soit à mettre sous la dent; alors vous -me verrez si bien muet, que je ne dirai pas une seule parole d'ici au -jugement dernier. - -Et quand cela serait, reprit don Quichotte, jamais ton silence n'égalera -ton bavardage. D'ailleurs, selon l'ordre de la nature, je dois mourir -avant toi; aussi je désespère de jamais te voir muet, non pas même en -buvant, ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus. - -Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, il n'y a point à se fier à cette -maudite camarde, je veux dire à la Mort: car elle mange l'agneau tout -comme le mouton; et j'ai entendu notre curé dire qu'elle frappait -également les palais des rois et les cabanes des chevriers[92]. Elle a -beaucoup de pouvoir, cette dame, mais pas un brin de courtoisie: car -elle s'en prend à tout, mange de tout, et remplit sa besace de gens de -tout âge et de toute condition. Oh! ce n'est point là un moissonneur qui -fasse la sieste; elle a les yeux sans cesse ouverts, elle coupe l'herbe -verte comme la sèche, aussi bien la nuit que le jour. Par ma foi, on -peut dire non pas qu'elle mange, mais bien plutôt qu'elle dévore et -engloutit tout ce qui se trouve sur son chemin, car elle a une faim -qu'on ne peut rassasier; et quoiqu'elle n'ait point de ventre, on la -dirait hydropique, tant elle a soif de boire la vie de tous les hommes, -comme on boit une jarre d'eau fraîche. - - [92] Pallida mors æquo, etc. (HORACE.) - -Assez, assez, s'écria don Quichotte, tu ne t'en es pas mal tiré avec ton -éloquence rustique: ne va pas plus loin, mon ami, dans la crainte de -tomber; par ma foi, si tu avais autant de science et d'étude que tu as -d'esprit naturel et de jugement, tu pourrais monter en chaire et devenir -un excellent prédicateur. - -Qui vit bien prêche bien, repartit Sancho, je n'en sais point davantage. - -Tu n'as pas besoin d'en savoir davantage, dit don Quichotte; cependant -je ne puis comprendre que, le commencement de la sagesse étant la -crainte de Dieu, toi qui crains moins Dieu qu'un lézard, tu en saches si -long. - -Seigneur, reprit Sancho, que Votre Grâce soit juge de sa chevalerie, et -non de la peur ou du courage des autres, puisque notre curé dit qu'il -faut examiner ses actions et non celles d'autrui. Après tout, -laissez-moi dire un mot à cette écume, car tous ces discours ne sont que -paroles oiseuses, dont il nous faudra rendre compte au jour du jugement. - -Sans plus discourir, il donna un nouvel assaut à la casserole, et avec -tant de vigueur, qu'il réveilla l'appétit de son maître; lequel lui -aurait tenu compagnie s'il n'en eût été empêché par ce qu'il faudra -remettre au chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XXI - -SUITE DES NOCES DE GAMACHE, ET DES CHOSES ÉTRANGES QUI Y ARRIVÈRENT - - -Don Quichotte et Sancho achevaient la conversation que nous venons de -rapporter, quand il se fit un grand bruit de voix; ce bruit venait des -cavaliers qui venaient au-devant des nouveaux époux. En effet, ceux-ci -s'avançaient au milieu de toutes sortes d'instruments, avec le curé, -leurs familles, et suivis de la plus brillante compagnie des villages -circonvoisins, tous en habit de fête. - -Dès que la fiancée parut; Peste! s'écria Sancho, ce n'est point là une -paysanne; par ma foi, on dirait plutôt une princesse: quelle belle -guirlande de corail elle vous a autour du cou! et cette robe d'un -velours à trente poils, avec bordures de satin! Mais voyez donc ses -mains: que je meure si elles ne sont pas d'émail; et ces belles bagues -d'or avec des perles blanches comme du lait; il n'y en a pas une qui ne -vaille pour le moins un oeil de la tête. Tudieu! quels cheveux! s'ils ne -sont pas faux, je n'en ai vu de ma vie d'aussi longs ni d'aussi blonds. -Que dites-vous de sa taille et de sa tournure? A la voir ainsi couverte -de joyaux de la tête aux pieds, on la prendrait pour un palmier chargé -de dattes. En vérité, voilà une maîtresse fille et qui pourrait passer -sur les bancs de Flandre[93]. - - [93] Passage dangereux qui borde la côte des Pays-Bas. On disait - proverbialement pour faire l'éloge de quelqu'un, qu'il pouvait passer - sur les bancs de Flandre. - -Don Quichotte souriait des éloges de Sancho, et il convenait en lui-même -qu'après Dulcinée on n'avait jamais rien vu de si merveilleux. Quitterie -paraissait un peu pâle, suite ordinaire de la mauvaise nuit que passent -les jeunes filles en préparant pour le lendemain leur parure de noces. -Les fiancés se dirigeaient vers une espèce d'estrade, couverte de -rameaux, de tapis et de branchages, sur laquelle devaient se faire les -épousailles, et d'où ils pouvaient plus commodément voir les jeux et les -danses. - -Tout à coup, au moment d'atteindre leurs places, ils entendirent -derrière eux un grand tumulte, et du milieu sortit une voix qui disait: -«Attendez, attendez, gens inconsidérés, vous êtes trop pressés d'en -finir.» A ces mots tous les assistants tournèrent la tête, et l'on vit -s'avancer un homme vêtu d'une casaque noire, bordée de bandes cramoisies -et parsemée de flammes; il avait sur la tête une couronne de cyprès, et -dans la main un long bâton. Quand il fut proche, chacun reconnut Basile, -et, le voyant dans un pareil lieu, l'on commença à craindre quelque -triste événement. Il arriva enfin essoufflé, hors d'haleine, et dès -qu'il fut devant les deux époux, fichant en terre son bâton garni d'une -pointe d'acier, le visage pâle et les yeux attachés sur Quitterie, il -lui dit d'une voix sourde et tremblante: - -As-tu donc oublié, ingrate Quitterie, que tu m'avais donné ta foi, et -que tu ne pourrais prendre un autre époux, tant que je serais vivant? -M'as-tu jamais trouvé infidèle, et en attendant qu'il me fût donné de -t'épouser, peux-tu me reprocher d'avoir manqué à l'amitié que je te -dois, ou fait quelque chose qui pût t'offenser? Pourquoi donc fausser ta -parole, pourquoi donner à un autre un bien qui m'appartient, sans qu'il -ait sur moi d'autre avantage que celui que le hasard distribue suivant -sa fantaisie? Eh bien, qu'il en jouisse, puisque c'est ta volonté; je -vais faire disparaître l'obstacle qui pouvait s'y opposer, et le rendre -heureux aux dépens de ma propre vie. Vivent! vivent le riche Gamache et -l'ingrate Quitterie! et meure Basile, puisque la pauvreté a coupé les -ailes à son bonheur et l'a précipité dans le tombeau. - -En achevant ces paroles, Basile tira une courte épée qui était cachée -dans son bâton, et, en ayant appuyé la poignée contre terre, il se jeta -sur la pointe avec autant de célérité que de résolution, et tomba -nageant dans son sang. A ce funeste spectacle, ses amis accoururent, -poussant des cris et déplorant son malheur. Don Quichotte accourut -aussi, et prenant l'infortuné entre ses bras, il trouva qu'il respirait -encore. On voulut lui retirer l'épée de la poitrine, mais le curé s'y -opposa, avant qu'il ne se fût confessé, disant qu'on ne pouvait arracher -l'épée sans lui ôter en même temps la vie. Alors Basile, revenant un peu -à lui, dit d'une voix affaiblie et presque éteinte: Cruelle Quitterie! -si à cette heure terrible et solennelle tu voulais m'accorder ta main -comme époux, je regretterais moins ma témérité, puisqu'elle m'a procuré -le bonheur d'être à toi. - -Mon enfant, lui dit le curé, il n'est plus temps de penser aux choses de -ce monde; songez à vous réconcilier avec Dieu, et à lui demander pardon -d'une résolution si désespérée. - -J'avoue que je suis désespéré, reprit Basile; et il prononça encore -quelques paroles qui montraient sa résolution de ne point se confesser -sans obtenir de Quitterie ce qu'il demandait, ajoutant que cette -satisfaction pouvait seule lui en donner le courage et la force. - -Don Quichotte déclara la demande parfaitement juste et raisonnable, et -d'autant plus aisée à accorder, qu'il y avait le même honneur pour -Gamache à prendre Quitterie, veuve d'un si honnête homme, que s'il la -recevait des mains de son père. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a qu'un -oui à proférer, et ce oui ne doit pas lui coûter beaucoup, puisque le -lit nuptial de Basile sera son tombeau. - -En voyant et entendant tout cela, Gamache était plein d'incertitude; -mais les amis de Basile le prièrent avec tant d'instances de consentir à -ce que Quitterie donnât la main à leur ami mourant, au moins pour sauver -son âme, qu'ils le décidèrent à déclarer que si elle y consentait il ne -s'y opposait pas, puisque ce n'était que différer un instant -l'accomplissement de ses propres désirs. Alors tous s'approchèrent de -Quitterie, et les uns les larmes aux yeux, les autres avec des paroles -obligeantes, ils tâchèrent de l'émouvoir en lui représentant qu'elle ne -pouvait refuser cette dernière grâce à un homme qui n'en jouirait pas -longtemps. Mais la belle Quitterie, immobile comme un marbre, ne savait -ou ne voulait pas répondre, et l'on n'aurait peut-être pas tiré d'elle -une parole, si le curé ne l'eût pressée de prendre un parti, disant que -Basile ayant la mort sur les lèvres, il n'y avait pas un instant à -perdre. Triste et troublée, Quitterie s'approcha de Basile, qui, les -yeux déjà fermés et respirant à peine, murmurait entre ses dents le nom -de Quitterie. Dès qu'elle fut près de lui, elle se mit à genoux et lui -demanda sa main, mais seulement par signe, comme n'ayant pas la force de -parler. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -As-tu donc oublié, ingrate Quitterie, que tu m'avais donné ta foi? -(page 384).] - -Basile ouvrit les yeux, et les attachant languissamment sur elle: O -Quitterie! lui dit-il, à quoi bon cette pitié, maintenant qu'il me -reste si peu d'instants pour jouir du bonheur d'être ton époux, et que -rien ne peut arrêter le coup qui va me mettre au tombeau? Mais, au -moins, je t'en conjure, ô ma fatale étoile! c'est qu'en ce moment où tu -me demandes la main et tu m'offres la tienne, ce ne soit pas par -complaisance et pour m'abuser de nouveau: déclare donc que c'est sans -contrainte que tu me prends pour époux, et aussi librement que lorsque -nous nous donnâmes une foi mutuelle. Dans le triste état où tu m'as -réduit, il serait affreux de feindre avec moi, après m'avoir toujours -trouvé si fidèle et si sincère. - -Pendant qu'il parlait, on le voyait défaillir de telle sorte que tous -les assistants croyaient qu'il allait expirer à chaque parole. -Quitterie, confuse et les yeux baissés, prit de sa main droite celle de -son malheureux amant et lui dit: Rien n'est capable de forcer ma -volonté, Basile; d'un esprit aussi libre que je te donne ma main, je -reçois la tienne, s'il est vrai qu'il te reste assez de présence -d'esprit pour savoir ce que tu fais. - -Je te la donne, répondit Basile, l'esprit aussi sain et aussi entier que -je l'ai reçu du ciel; et c'est de tout mon coeur que je te reçois pour -épouse. - -Et moi, ajouta Quitterie, je te reçois pour époux, soit que tu vives de -longues années, soit qu'on te porte de mes bras dans le tombeau. - -Pour être aussi grièvement blessé, dit Sancho, voilà un garçon qui jase -beaucoup: il faudrait lui dire de laisser là toutes ces galanteries, et -de songer à son âme, qu'il a, ce me semble, plutôt sur le bout de la -langue qu'entre les dents. - -Pendant que Basile tenait ainsi la main de Quitterie, le curé attendri, -et les larmes aux yeux, leur donna la bénédiction nuptiale, priant Dieu -de recevoir en paix l'âme du nouveau marié. Mais celui-ci n'eut pas -plutôt reçu la bénédiction, qu'il se releva prestement, et avec une -célérité merveilleuse retira la dague à laquelle son corps servait de -fourreau. Les assistants étaient frappés de surprise, et plusieurs dans -leur simplicité se mirent à crier au miracle. Non, répliqua Basile, ce -n'est pas miracle, c'est adresse qu'il faut dire. Le curé, stupéfait, -hors de lui, accourut pour tâter la blessure avec sa main, et il trouva -que la dague, au lieu de percer le corps de Basile, était entrée dans un -fourreau de fer, adroitement rempli de sang. Bref, le curé, Gamache, et -ses amis, virent qu'on les avait joués. Quant à la fiancée, elle n'en -témoigna pas le moindre déplaisir; loin de là, entendant dire que ce -mariage entaché de fraude ne serait pas valable, elle déclara qu'elle le -ratifiait de nouveau: ce qui fit penser à tout le monde que la ruse -avait été concertée entre eux. Gamache et ses amis étaient si irrités, -qu'ils voulurent en tirer vengeance sur l'heure, et ils attaquèrent -Basile, pour lequel, en un clin d'oeil, brillèrent cent épées nues. - -Don Quichotte accourut à cheval un des premiers, la rondache au bras, la -lance au poing, et se jeta entre les combattants, lesquels s'écartèrent -aussitôt. Quant à Sancho, qui avait les querelles en horreur, il se -réfugia au milieu des marmites, comme dans un asile sacré. - -Arrêtez! seigneurs, arrêtez! criait don Quichotte; on ne doit jamais se -venger des ruses que fait inventer l'amour, car l'amour et la guerre -sont même chose; et comme dans la guerre il a été de tout temps permis -d'employer des stratagèmes pour vaincre son ennemi, de même dans les -rivalités d'amour il faut tenir pour légitimes les ruses qu'on emploie -afin de réussir, pourvu toutefois que ce ne soit pas au détriment de -l'objet aimé. Quitterie est à Basile, et Basile à Quitterie, ainsi l'a -voulu le ciel. Gamache est riche, il trouvera assez d'autres femmes; -Basile, au contraire, n'a que cette brebis, il serait injuste de vouloir -la lui ravir. L'homme n'a pas le droit de séparer ce que Dieu a uni; -celui qui osera l'entreprendre, aura d'abord affaire à la pointe de -cette lance. En disant cela, il brandissait son arme avec tant de -vigueur, qu'il terrifia tous ceux qui ne le connaissaient pas. - -L'indifférence de Quitterie avait produit une telle impression sur -l'esprit de Gamache, qu'en un instant elle s'effaça de sa mémoire. Aussi -céda-t-il sans efforts aux exhortations du curé, homme sage et -conciliant; et pour montrer leurs intentions pacifiques, lui et ses amis -remirent leurs épées dans le fourreau, blâmant plutôt la facilité de -Quitterie que la ruse de Basile. Bien plus, quand Gamache eut réfléchi -que si Quitterie aimait Basile, étant jeune fille, elle l'eût encore -aimé après son mariage, il rendit grâce au ciel de la lui avoir enlevée, -et afin de prouver qu'il n'avait aucun ressentiment de ce qui venait de -se passer, il voulut que la fête s'achevât comme s'il se fût marié -réellement. - -Basile et Quitterie, ainsi que tous ceux de leur parti, refusèrent d'y -assister, et l'on se mit en chemin pour le village de Basile, qui malgré -sa pauvreté eut tout sujet de se réjouir; car le pauvre vertueux trouve -des amis pour le soutenir et l'honorer, comme le riche ne manque jamais -de flatteurs pour lui faire cortége. Ils emmenèrent avec eux don -Quichotte, le tenant pour homme de coeur et qui avait, comme on dit, du -poil sur l'estomac. Le seul Sancho avait l'âme navrée d'être forcé de -renoncer au splendide festin des noces de Gamache, qui se prolongèrent -une grande partie de la nuit. Tournant donc le dos, bien qu'il les -portât dans son coeur, aux marmites d'Égypte, dont l'écume presque -achevée qu'il emportait dans la casserole lui représentait l'abondance -perdue, il suivit son seigneur qui s'en allait avec le quadrille de -Basile. Ainsi, tout chagrin, quoique largement repu, il remonta sur son -grison et suivit Rossinante. - - - - -CHAPITRE XXII - -DE L'AVENTURE INOUIE DE LA CAVERNE DE MONTESINOS DONT LE VALEUREUX DON -QUICHOTTE VINT A BOUT - - -Grands et nombreux furent les régals qui attendaient don Quichotte chez -les nouveaux époux, empressés de reconnaître la protection qu'il leur -avait apportée si à propos; aussi mettant son esprit au niveau de son -courage, ils le qualifiaient tour à tour de Cicéron pour l'éloquence et -de Cid pour la valeur. Le bon Sancho se récréa trois jours aux dépens -des mariés, desquels on apprit que Quitterie n'avait eu aucune part à la -supercherie de Basile, qui seul s'était concerté avec ses amis, afin que -l'heure venue ils lui prêtassent appui. - -On ne doit point appeler supercherie, disait don Quichotte, les moyens -qui tendent à une fin louable et vertueuse; or pour les amants le -mariage est la fin par excellence. Seulement, comme dans le mariage tout -doit être contentement, joie et plaisir, le plus grand ennemi que puisse -redouter l'amour c'est la pauvreté. Ce que j'en dis c'est afin que le -seigneur Basile sache qu'il est temps de renoncer à tous ces exercices -du corps où il excelle et qui ne lui feront qu'une réputation inutile, -sans lui procurer aucun profit, et qu'ayant maintenant une épouse -vertueuse autant que belle, qui a dédaigné pour lui de grandes -richesses, il est désormais obligé de travailler à se faire une fortune -digne de sa femme, afin d'être tous deux en état de passer leur vie en -repos. - -Je ne sais quel sage, ajoutait notre chevalier, a dit qu'il n'existait -au monde qu'une seule femme véritablement bonne; mais qu'il conseillait -à chaque mari de se persuader, pour être heureux, que cette femme était -la sienne. Moi, qui ne suis pas marié et qui n'ai encore jamais pensé au -mariage, j'oserais cependant donner à celui qui me les demanderait -quelques conseils sur le choix d'une épouse. Je lui dirais: faites plus -attention, chez une femme, à la réputation qu'à la fortune; la femme -vertueuse n'acquiert pas la bonne renommée seulement parce qu'elle est -vertueuse, mais aussi parce qu'elle le paraît; les légèretés et les -imprudences nuisent plus aux femmes que les fautes secrètes. Si vous -ouvrez votre maison à une épouse vertueuse, il vous sera facile de la -maintenir dans cet état et même de l'y fortifier; mais si pour compagne -vous prenez une femme aux penchants vicieux, vous aurez bien de la peine -à l'en corriger, car il est très-difficile de revenir du vice à la -vertu. La chose n'est pas impossible, j'en conviens, mais je la regarde -comme d'une excessive difficulté. - -Sancho écoutait, se disant à lui-même: Ce mien maître-là, quand je viens -à dire quelques bonnes choses, ne manque jamais de s'écrier que je -pourrais monter en chaire et m'en aller prêcher par le monde; eh bien, -je soutiens, moi, que lorsqu'il se met à enfiler des sentences et à -donner des conseils, non-seulement il pourrait monter en chaire, mais -même sur le haut du clocher. Peste soit de l'homme qui, en sachant si -long, s'est fait chevalier errant! je m'étais figuré qu'il ne savait -guère que ce qui a rapport à sa chevalerie, mais je vois qu'il n'y a -point de sujet où il ne puisse placer son mot. - -Que murmures-tu là Sancho? demanda don Quichotte. - -Je ne murmure rien, répondit Sancho; je pensais seulement à part moi, -qu'avant d'avoir pris femme, j'aurais bien voulu entendre dire ce que -dit Votre Grâce; peut-être dirais-je à présent que le boeuf libre du -joug se lèche plus à l'aise. - -Comment, ta Thérèse est méchante à ce point? reprit don Quichotte. - -Elle n'est pas très-méchante, répliqua Sancho; mais elle n'est pas non -plus très-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que je voudrais. - -Sancho, dit don Quichotte, tu as tort de mal parler de ta femme; car -c'est la mère de tes enfants. - -Oh! nous ne nous devons rien, répondit Sancho; et quand la fantaisie lui -en prend, elle ne me ménage guère, surtout si elle a un grain de -jalousie. Aussi, dans ces moments-là, je la donnerais à tous les -diables. - -Nos aventuriers passèrent trois jours à faire bonne chère chez les -nouveaux mariés; mais don Quichotte, qui se lassait déjà d'une vie -oisive et si contraire à sa profession, pria le licencié avec qui il -était venu, et qui jouait si bien des fleurets, de lui donner un guide -pour le conduire à la caverne de Montesinos, où il avait le plus vif -désir de pénétrer, afin de voir par ses propres yeux les merveilles que -l'on en racontait dans le pays. Le licencié lui dit qu'un de ses -cousins, garçon fort instruit, et grand amateur de livres de chevalerie, -le conduirait de bon coeur jusqu'à l'entrée de la caverne, et lui -indiquerait les sources de Ruidera, si fameuses dans toute l'Espagne, -ajoutant qu'il aurait grand plaisir dans la compagnie de ce jeune homme. -En effet, le cousin arriva bientôt après, monté sur une bourrique -pleine. Sancho sella Rossinante, bâta son grison, puis s'étant -recommandé à Dieu, et le bissac bien fourni, la caravane se mit en route -dans la direction de la fameuse caverne. - -Chemin faisant, don Quichotte demanda à son guide quelles étaient ses -études et sa profession. - -[Illustration: Il tira son épée, et se mit à abattre les broussailles et -les épines (page 391).] - -Seigneur, répondit celui-ci, ma profession est celle d'humaniste, et je -compose des livres pour le plaisir et l'utilité du public. J'en ai un -prêt à paraître, qui a pour titre: _Recueil de livrées_: il contiendra -plus de sept cents figures, chiffres et devises, dont le but est -d'épargner aux chevaliers de la cour la peine de se creuser la cervelle -pour en trouver de conformes à leur intention, lorsqu'ils ont à figurer -dans un carrousel ou dans un tournoi. J'ai prévu tout ce qu'on peut -souhaiter là-dessus: il y a des devises pour le jaloux, il y en a pour -l'absent, pour le dédaigné, qui leur vont comme un gant. Je viens aussi -d'achever un autre ouvrage que j'intitule les _Métamorphoses_ ou -l'_Ovide espagnol_. Celui-ci est d'une invention rare et originale, car, -imitant Ovide dans le genre burlesque, j'explique ce que furent la -Giralda de Séville, l'ange de la Madeleine, l'égout de Vinceguerra à -Cordoue, les taureaux de Guisando, les fontaines de Legatinos et de -Lavapiès à Madrid, sans oublier celles du Pou, du Tuyau doré, et de la -Prieure, le tout accompagné de métaphores et d'allégories, de façon que -l'ouvrage soit à la fois instructif et amusant. J'en ai encore sur le -chantier un autre que j'appelle: _Supplément à Polydore Virgile_, et qui -traite de l'origine des choses: c'est un livre d'une grande érudition, -car j'y explique toutes les questions importantes qu'avait oubliées -Polydore. Par exemple, il n'a point dit quel est le premier homme du -monde qui ait eu un catarrhe; quel recourut le premier aux frictions -pour guérir le mal français; eh bien, moi, j'enseigne tout cela de point -en point et appuyé de l'autorité de plus de vingt-cinq auteurs, la -plupart contemporains. Jugez, seigneur, si mon travail est utile et -curieux. - -Seigneur, vous qui savez tout, demanda Sancho, pourriez-vous me dire -quel est le premier homme qui s'est gratté la tête; quant à moi, je -pense que c'est Adam, notre premier père. - -Très-probablement, répondit le guide, car Adam avait une tête et des -cheveux, et il y a apparence qu'étant le premier homme, il y a le -premier senti de la démangeaison. - -C'est ce que je crois aussi, reprit Sancho; dites-moi maintenant quel -est l'homme qui a sauté ou voltigé le premier? - -En vérité, frère, répondit le guide, je ne saurais résoudre cela sur -l'heure, et il faut avant tout que j'en fasse la recherche; je -feuilletterai mes livres aussitôt que je serai de retour, et je vous -rendrai raison à la prochaine rencontre, car j'espère que celle-ci ne -sera pas la dernière. - -Ne prenez pas tant de peine, dit Sancho, je viens de trouver la chose: -le premier sauteur du monde fut Lucifer, car, lorsqu'il fut chassé du -ciel, il s'en alla voltigeant jusqu'au fond des enfers. - -Vous avez raison, compère, répondit le guide. - -Sancho, dit don Quichotte, la demande et la réponse ne sont pas de toi; -tu les as déjà entendu faire. - -Seigneur, repartit Sancho, en fait de demandes et de réponses, j'en ai -au moins pour deux jours; et quant à débiter des sottises, je n'ai, Dieu -merci, besoin de personne. - -Tu en dis plus que tu ne penses, repartit don Quichotte: en effet, il y -a nombre de gens qui se donnent beaucoup de peine pour apprendre et -vérifier des choses oiseuses où la mémoire et l'esprit n'ont rien à -gagner. - -Nos voyageurs passèrent la journée dans ces agréables entretiens. Puis -la nuit venue, ils allèrent loger dans un petit village, d'où, suivant -le guide, il n'y avait pas plus de deux lieues jusqu'à la caverne de -Montesinos. Notre chevalier fut averti de se pourvoir de cordes, s'il -avait envie de descendre jusqu'au fond. Don Quichotte répondit qu'il y -était résolu, dût-il pénétrer jusqu'aux abîmes. On acheta cent brasses -de corde, et, le jour suivant, les trois voyageurs arrivèrent, sur les -deux heures après midi, proche de la caverne, dont l'entrée, quoique -large et spacieuse, était tellement obstruée de ronces et de -broussailles entrelacées, qu'elle semblait inaccessible. - -Quand ils furent près du bord, don Quichotte, le guide et Sancho, mirent -pied à terre; puis les deux compères s'occupèrent à attacher fortement -notre chevalier avec des cordes. Pendant qu'on lui ceignait les reins, -Sancho lui dit: Que Votre Grâce, mon bon seigneur, prenne garde à ce -qu'elle va faire; pourquoi vous enterrer tout vivant, comme une cruche -qu'on met dans un puits pour la rafraîchir? Quel intérêt vous force -d'aller voir ce qui se passe au fond d'un trou qui doit être pire qu'une -prison de Maures? - -Attache et tais-toi, répondit don Quichotte; à moi seul était réservée -une entreprise telle que celle-ci. - -Seigneur, lui dit le guide, observez bien, je vous prie, tout ce qu'il y -a dans cette caverne: peut-être s'y rencontrera-t-il des choses dignes -de trouver place dans mon livre des métamorphoses. - -Soyez tranquille, reprit Sancho; mon maître tient la flûte, je vous -assure qu'il en jouera bien. - -Se voyant prêt à descendre: Pardieu! dit don Quichotte, nous avons été -bien imprévoyants de ne pas nous munir d'une petite clochette qu'on -aurait attachée à la corde même, et dont le bruit vous eût avertis que -je descendais toujours et que j'étais encore vivant; mais puisqu'il n'en -est plus temps, à la grâce de Dieu. Sur ce, notre chevalier se jeta à -genoux, fit une courte prière à voix basse, pour demander le secours du -ciel dans une si périlleuse aventure, après quoi il s'écria: O dame de -mes pensées, maîtresse de mes actions, illustre et sans pareille -Dulcinée du Toboso, si les prières de ton amant fortuné arrivent jusqu'à -toi, daigne, je t'en conjure, par cette beauté incomparable qui m'a -charmé, daigne les écouter favorablement; car elles n'ont d'autre objet -que d'obtenir ta protection dont j'ai si grand besoin, au moment où je -vais m'enfoncer dans cet abîme, poussé par le seul désir d'apprendre à -tout l'univers que celui que tu favorises ne connaît rien d'impossible. - -En disant ces paroles, il s'approcha de l'ouverture de la caverne, et -voyant qu'il était impossible d'y pénétrer, à moins de s'ouvrir par -force un passage, il tira son épée, et se mit à abattre les broussailles -et les épines. Au bruit que faisaient ses coups, il s'en échappa une -nuée si rapide et si épaisse d'énormes corbeaux, de corneilles et de -chauves-souris, que notre héros en fut renversé. S'il eût été aussi -superstitieux qu'il était bon catholique et franc chevalier, il aurait -tenu cela à mauvais présage et renoncé à l'entreprise; mais se relevant -avec un courage intrépide et voyant qu'il ne sortait plus d'oiseaux, il -demanda de la corde au guide et à Sancho, qui commencèrent à le laisser -couler doucement. Au moment où il disparut, Sancho lui envoya sa -bénédiction, en faisant sur lui mille signes de croix: Que Dieu te -conduise, dit-il, ainsi que Notre-Dame du Puy et la Sainte-Trinité de -Gayette, crème, fleur, écume des chevaliers errants! Va en paix, -champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; que Dieu te conduise et -te ramène sain et sauf à la lumière de cette vie que tu abandonnes pour -t'enterrer dans cette obscurité! - -Le guide répéta à peu près les mêmes invocations. - -Cependant don Quichotte criait toujours qu'on lui lâchât de la corde, et -ils continuaient à lui en envoyer peu à peu. Quand ils reconnurent -qu'ils en avaient coulé plus de cent brasses, et qu'aucun son -n'arrivait jusqu'à eux, ils furent d'avis de remonter notre chevalier; -néanmoins ils attendirent près d'une demi-heure, après quoi ils -commencèrent à retirer la corde. Comme elle remontait sans qu'ils -éprouvassent aucune résistance, ils craignirent que don Quichotte ne fût -resté au fond de la caverne. Sancho pleurait déjà amèrement, et tirait -en toute hâte pour s'assurer de la vérité. Au bout de quatre-vingts -brasses environ, ils sentirent un poids assez lourd, ce qui leur causa -une joie extrême, puis enfin après dix autres brasses ils aperçurent -distinctement don Quichotte, à qui Sancho cria tout joyeux: Soyez le -bienvenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous étiez resté là-bas -pour faire race. Don Quichotte ne répondit mot; mais quand il fut au -bord du trou, ils virent qu'il avait les yeux fermés, comme un homme -endormi. Ils le délièrent et l'étendirent par terre, sans qu'il -s'éveillât; enfin quand ils l'eurent bien tourné et retourné, il revint -à lui, se frotta les yeux, s'allongea comme si on l'eût tiré d'un -profond sommeil, puis jetant de côté et d'autre des regards effarés: -Dieu vous le pardonne, amis, s'écria-t-il; mais vous venez de m'enlever -au plus beau spectacle et à la plus délicieuse vie dont mortel ait -jamais joui. C'est maintenant qu'il me faut reconnaître que toutes les -joies de ce monde passent comme l'ombre et se flétrissent comme la fleur -des champs. O malheureux Montesinos! ô Durandart, lâchement assassiné! ô -infortuné Belerne! ô larmoyant Guadiana! et vous, déplorables filles de -Ruidera, qui par l'abondance de vos eaux faites voir combien vos beaux -yeux ont versé de larmes! - -Étonnés d'entendre ces paroles qu'il proférait comme s'il eût été -pénétré d'une profonde douleur, le guide et Sancho le supplièrent de -leur en apprendre le sens, et de leur raconter ce qu'il avait vu dans -cet enfer. - -Enfer! s'écria don Quichotte; ce nom, je vous l'assure, ne lui convient -nullement. Il demanda quelque chose à manger, parce qu'il avait grand -faim; on étendit sur l'herbe le tapis qui formait la selle du coursier, -on vida les besaces, et tous trois, de bon appétit, dînèrent et -soupèrent d'un même coup. Quand le tapis fut enlevé: Que personne ne -bouge, enfants, dit don Quichotte, et prêtez-moi la plus grande -attention. - - - - -CHAPITRE XXIII - -DES ADMIRABLES CHOSES QUE L'INCOMPARABLE DON QUICHOTTE PRÉTENDIT AVOIR -VUES DANS LA PROFONDE CAVERNE DE MONTESINOS, ET DONT L'INVRAISEMBLANCE -ET LA GRANDEUR FONT QUE L'ON TIENT CETTE AVENTURE POUR APOCRYPHE - - -Il était environ quatre heures du soir, lorsque le soleil, caché par des -nuages qui amortissaient l'éclat de sa lumière et tempéraient l'ardeur -de ses rayons, permit à don Quichotte de raconter, sans fatigue, à ses -deux illustres auditeurs, les choses merveilleuses qu'il avait vues dans -la caverne de Montesinos. Il commença en ces termes: - -A douze ou quatorze hauteurs d'homme du fond de cette caverne se trouve -à main droite une cavité ou espace vide pouvant contenir un grand -chariot attelé de ses mules. Une faible lueur y arrive par quelques -fentes assez éloignées, puisqu'elles viennent de la surface du sol. -J'aperçus cette cavité dans un moment où j'étais las et attristé de me -sentir, suspendu à une corde, descendre dans cette région obscure sans -avoir de route certaine; cela me détermina à y entrer pour prendre un -peu de repos. Je vous criai en même temps de ne plus lâcher de corde, -mais probablement vous ne m'entendîtes pas. Je ramassai alors celle que -vous continuiez à m'envoyer, et j'en fis, en la roulant, une sorte de -siége sur lequel je m'assis tout pensif, réfléchissant sur ce que -j'avais à faire pour gagner le fond. Pendant que j'étais plongé dans ces -pensées et dans cette incertitude, je fus gagné par un sommeil des plus -profonds: puis, quand j'y songeais le moins, je m'éveillai et alors je -me trouvai, sans savoir ni pourquoi ni comment, au milieu de la plus -belle, de la plus agréable, et de la plus délicieuse prairie que puisse -former la nature ou rêver une riante imagination. Je me frottai les -yeux, et reconnus que je ne dormais plus et que j'étais bien réellement -éveillé. Je me tâtai la tête et la poitrine, pour m'assurer si c'était -bien moi qui étais là ou seulement quelque vain fantôme, quelque -contrefaçon de ma personne; mais le sentiment, le toucher, les -raisonnements suivis que je faisais en moi-même, tout m'attesta que -j'étais véritablement alors ce que je suis à présent. - -Bientôt s'offrit à ma vue un royal et somptueux palais dont les murs -semblaient être faits d'un cristal pur et diaphane. Deux grandes portes -s'ouvrirent, et je vis s'avancer vers moi un vénérable vieillard, vêtu -d'un manteau violet qui traînait jusqu'à terre. Sa poitrine et ses -épaules étaient entourées d'un chaperon collégial en satin vert. Une -toque milanaise en velours noir lui couvrait la tête, et sa barbe -blanche se prolongeait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune -arme; seulement il tenait à la main un rosaire dont les grains étaient -plus gros que des noix et les dizains comme des oeufs d'autruche. Sa -démarche, sa noble prestance et l'ampleur de sa personne, tout en lui, -dans les détails comme dans l'ensemble, me frappa de surprise et -d'admiration. Il s'approcha, et m'embrassant étroitement: Vaillant -chevalier don Quichotte de la Manche, me dit-il, nous tous qui depuis -longues années sommes enchantés dans ces solitudes, nous attendions ta -venue afin que tu puisses faire connaître au monde ce que recèle l'antre -profond dans lequel tu viens de pénétrer, et qui s'appelle la caverne de -Montesinos. Cette prouesse était réservée à ton grand coeur et à ton -invincible courage. Viens avec moi, illustre seigneur, viens; je veux te -dévoiler les merveilles que renferme ce transparent Alcazar dont je -suis à perpétuité le gouverneur et le gardien; car tu vois Montesinos -lui-même, de qui cette caverne a pris le nom. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Je fus gagné par un sommeil des plus profonds (page 392).] - -A ce nom de Montesinos, je lui demandai s'il était vrai, comme on le -racontait dans le monde d'en haut, qu'il eût avec une petite dague tiré -le coeur de Durandart du fond de sa poitrine, pour le porter à la señora -Belerme, suivant le voeu de son ami mourant. - -Cela est vrai de tout point, sauf la dague, me dit-il, car c'était un -poignard fourbi et pointu comme une alène. - -En ce cas, interrompit Sancho, ce devait être un poignard du fameux -Ramon de Hocès, l'armurier de Séville[94]. - - [94] Célèbre armurier au seizième siècle. - -Je n'en sais rien, répondit don Quichotte; mais cela ne se peut, puisque -l'armurier que tu cites n'est que d'hier, tandis que l'événement dont je -parle s'est passé à Roncevaux il y a plusieurs siècles. Au surplus, -cette particularité est sans importance; elle ne peut en rien altérer le -fond de cette histoire. - -Non, certes, ajouta le guide; continuez, seigneur don Quichotte; -j'éprouve le plus grand plaisir à vous entendre. - -Et moi non moins à vous faire ce récit, reprit notre héros. Je suivis -donc le vénérable Montesinos au palais de cristal, où dans une salle -toute en albâtre et d'une fraîcheur délicieuse, se trouvait un tombeau -en marbre sculpté avec un art merveilleux. Sur ce tombeau je vis étendu -tout de son long un chevalier, non de bronze, de marbre, ni de jaspe, -tel qu'on en voit sur d'autres monuments, mais bien de chair et d'os. Il -tenait sa main droite (qui me sembla nerveuse et très-velue, ce qui est -un attribut de la force) posée sur son coeur. En me voyant contempler -l'homme du tombeau: Voilà, me dit Montesinos, voilà mon ami Durandart, -miroir, fleur des vaillants et amoureux chevaliers de son temps; il est -retenu ici enchanté comme moi et tant d'autres, hommes et femmes, par -Merlin, l'enchanteur français, qui passait pour être fils du diable. -Quant à moi, je ne pense pas qu'il ait eu un tel père; car il en savait -plus long que le diable, et il lui aurait même rendu des points. Comment -et pourquoi nous a-t-il enchantés? Tout le monde l'ignore; mais le temps -le révélera et ce temps-là n'est pas loin, je l'imagine. Tout ce que je -sais, et cela est aussi certain qu'il fait jour à présent, c'est que -Durandart a cessé de vivre entre mes bras; qu'après sa mort j'ai enlevé -son coeur de sa poitrine, et cela de mes propres mains; et en vérité il -devait peser au moins deux livres, car suivant les naturalistes, l'homme -qui a un grand coeur est doué de plus de vaillance que celui chez lequel -il est petit. Eh bien, puisqu'il en est ainsi et que ce chevalier est -bien mort, comment peut-il encore parfois pousser des soupirs et des -plaintes comme s'il était vivant? A ces mots, l'infortuné Durandart jeta -un grand cri, et s'adressant à Montesinos: - -O mon cousin, la dernière prière que je vous adressai, ce fut, quand mon -âme aurait quitté mon corps, de porter vous-même mon coeur à la señora -Belerme, après l'avoir détaché de ma poitrine, soit avec un poignard, -soit avec une dague. - -En entendant cela, Montesinos se jeta à genoux devant le déplorable -chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: Seigneur Durandart, mon -très-cher cousin, j'ai exécuté ponctuellement ce que vous m'aviez -prescrit à l'heure fatale de notre défaite; je vous ai détaché le coeur -du mieux que j'ai pu, ayant bien soin de n'en pas laisser la moindre -parcelle dans votre poitrine; je l'ai essuyé avec un mouchoir de -dentelle, et sans perdre un instant j'ai pris le chemin de France, après -vous avoir préalablement déposé dans le sein de la terre, et avoir versé -tant de larmes, qu'elles ont suffi à me laver les mains, et à effacer -les traces de votre sang. Pour surcroît de preuves, cousin de mon âme, -dans le premier village que je traversai à ma sortie de Roncevaux, je -saupoudrai votre coeur d'un peu de sel, afin qu'il ne prît pas mauvaise -odeur, et qu'il arrivât, sinon parfaitement frais, du moins bien -conservé, en présence de la señora Belerme. Cette dame, comme vous, moi, -Guadiana, votre écuyer, la duègne Ruidera, ses sept filles, ses deux -nièces, et bon nombre de nos amis et connaissances, sommes depuis -longtemps enchantés ici par le sage Merlin. Quoiqu'il y ait de cela -maintenant plus de cinq cents ans révolus, personne n'est mort parmi -nous; il ne nous manque que Ruidera, ses filles et ses nièces, -lesquelles, à force de larmes, ont attendri Merlin et ont été changées -par lui en autant de lagunes qui, dans le monde des vivants et dans la -province de la Manche, s'appellent les lagunes de Ruidera. Quant à votre -écuyer Guadiana, qui pleurait aussi votre disgrâce, il est devenu un -fleuve[95], qu'on appelle du même nom, et qui, arrivé à la surface du -sol, voyant un autre soleil que celui qu'il connaissait, fut pris d'un -tel regret de nous quitter, qu'il se replongea dans les entrailles de -la terre; mais comme il faut toujours obéir à sa pente naturelle, il -reparaît de temps en temps, et se montre à la face du ciel et des -hommes. Les lagunes dont j'ai parlé lui prêtent leurs eaux, et avec ce -secours et celui de quelques autres rivières, il entre majestueusement -dans le royaume de Portugal. - - [95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la - Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche. - -Ce que je viens de vous dire, mon cher cousin, je vous l'ai bien souvent -répété; mais comme vous ne répondez pas, j'en conclus que vous ne pouvez -m'entendre, ou que vous ne m'en croyez pas sur parole; et Dieu sait à -quel point cela me chagrine. Présentement, je viens vous faire part -d'une nouvelle qui, si elle n'apporte pas un grand soulagement à votre -douleur, ne peut du moins l'aggraver en aucune façon. Sachez que vous -avez en votre présence (ouvrez les yeux et vous le verrez) ce noble -chevalier duquel Merlin a prophétisé tant et de si grandes choses, ce -fameux don Quichotte de la Manche, qui a ressuscité, avec un éclat plus -vif encore que dans les siècles passés, la chevalerie errante oubliée de -nos jours. Par lui et à cause de lui, il pourrait arriver que nous -fussions désenchantés, car c'est aux grands hommes que sont réservées -les grandes prouesses. Et quand cela ne serait pas, répondit d'une voix -basse et étouffée l'affligé Durandart, je dirais: Patience, et battons -les cartes. Puis, sans ajouter un seul mot, il se tourna sur le côté, et -retomba dans son silence habituel. - -En ce moment, de grands cris se firent entendre ainsi que des pleurs -accompagnés de profonds gémissements et de sanglots entrecoupés. Je -tournai la tête, et à travers les murailles de cristal, j'aperçus dans -une autre salle du château une procession de belles damoiselles défilant -sur deux rangs; elles étaient toutes vêtues de deuil, et coiffées de -turbans blancs, à la manière des Turcs. A leur suite venait une dame -(ainsi le faisait supposer la gravité de sa prestance) également -habillée de noir; elle portait un voile blanc si long qu'il balayait la -terre. Son turban était deux fois plus gros que ceux des damoiselles; -elle avait des sourcils qui se joignaient, le nez épaté, la bouche -grande, les lèvres d'un rouge vif. Ses dents, que par intervalles elle -laissait voir, semblaient rares et mal rangées, mais blanches comme des -amandes dépouillées de leur pellicule. Elle tenait à la main un linge -très-fin, dans lequel, autant que j'ai pu le remarquer, était un coeur -momifié, tant il me parut sec et ratatiné. Montesinos m'apprit que toute -cette procession était composée des serviteurs de Durandart et de -Belerme, qui se trouvaient enchantés en ce lieu avec leurs seigneurs, et -que celle qui portait le coeur enveloppé dans un linge, était la señora -Belerme elle-même, laquelle, quatre fois par semaine, renouvelait avec -ses damoiselles la même procession, en récitant d'une voix plaintive des -chants funèbres sur le coeur de son infortuné cousin. Si elle vous -semble laide, ajouta-t-il, ou du moins inférieure à sa réputation de -beauté, cela tient aux mauvaises nuits et aux tristes journées qu'elle a -passées dans cet enchantement, comme on peut le voir à son teint pâle et -à ses yeux fatigués: résultat inévitable du douloureux spectacle qui lui -rappelle sans cesse la fin de son amant; car autrement sa beauté, sa -grâce et ses charmes seraient à peine égalés par ceux de la grande -Dulcinée du Toboso; si renommée, non-seulement dans tous les environs, -mais même dans le monde entier. - -Halte-là seigneur, dis-je à don Montesinos; que Votre Grâce conte son -histoire simplement; vous savez que toute comparaison est odieuse, et il -ne s'agit point ici d'établir de parallèle. La sans pareille Dulcinée du -Toboso est ce qu'elle est, et la señora Belerme est aussi ce qu'elle -est, et ce qu'elle a été; n'allons pas plus loin.--Seigneur don -Quichotte, me répondit Montesinos, que Votre Grâce veuille bien -m'excuser; j'avoue que j'ai eu tort de dire que la beauté de la señora -Belerme serait à peine égalée par celle de la grande Dulcinée du -Toboso; car il me suffisait d'avoir soupçonné, sur je ne sais quels -indices, que vous êtes son chevalier, pour me mordre la langue plutôt -que de faire un rapprochement avec quoi que ce soit, si ce n'est avec le -ciel lui-même. - -Grâce à cette satisfaction que me donna le seigneur Montesinos, je -sentis mon coeur s'apaiser et se remettre de l'émotion que j'avais -éprouvée en entendant comparer ma Dulcinée à la señora Belerme. - -Par ma foi, seigneur, s'écria Sancho, je m'étonne que vous n'ayez pas -grimpé sur le corps du bonhomme, que vous ne lui ayez pas moulu les os -et arraché la barbe jusqu'au dernier poil. - -En cela j'eusse mal agi, reprit don Quichotte; nous sommes tenus de -respecter les vieillards, même lorsqu'ils ne sont pas chevaliers; à plus -forte raison quand ils le sont, et enchantés par-dessus le marché. Nous -avons, du reste, Montesinos et moi, échangé bon nombre de questions pour -lesquelles nous sommes quittes l'un envers l'autre. - -Je ne sais vraiment, seigneur, dit le guide, comment dans le peu de -temps qu'elle est restée là-bas, Votre Grâce a pu voir tant de choses, -questionner et répondre sur tant de points. - -Combien y a-t-il donc de temps que je suis descendu? demanda don -Quichotte. - -Un peu plus d'une heure, répondit Sancho. - -Cela ne se peut, dit don Quichotte, puisque j'ai vu venir la nuit, -ensuite le jour, et par trois fois; de façon qu'à mon compte je ne suis -pas resté moins de trois jours dans ces profondeurs cachées à votre vue. - -Ce que dit là mon maître doit être vrai, repartit Sancho; en effet, -comme toutes choses lui arrivent par enchantement, ce qui nous semble -une heure lui aura sans doute paru trois jours et autant de nuits. - -Il faut croire qu'il en est ainsi, dit don Quichotte. - -Mais, seigneur, Votre Grâce n'a-t-elle rien mangé pendant tout ce -temps? demanda le guide. - -Pas une seule bouchée, répondit don Quichotte; je n'en ai pas éprouvé le -besoin, et n'y ai même pas pensé. - -Les enchantés mangent-ils? demanda le guide. - -Non, ils ne mangent pas, reprit don Quichotte, et ils ne font pas non -plus leurs nécessités majeures; mais on croit que leurs ongles, leur -barbe et leurs cheveux continuent à pousser. - -Et dorment-ils par hasard, les enchantés? demanda Sancho. - -Pas davantage, répliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours -que j'ai séjourné parmi eux, aucun n'a fermé l'oeil, ni moi non plus. - -Par ma foi, reprit Sancho, c'est bien ici que peut s'encadrer le -proverbe: Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Votre Grâce -fréquente des enchantés qui jeûnent et veillent; eh bien, qu'y a-t-il -d'étonnant à ce qu'elle jeûne et veille comme eux? Mais pardonnez-moi, -mon cher maître, d'avoir parlé comme je viens de le faire; car Dieu -m'emporte, j'allais dire le diable, si j'en crois le premier mot. - -Le seigneur don Quichotte est incapable de mentir, repartit le guide; et -d'ailleurs, quand il l'eût voulu, jamais il n'aurait eu le temps -d'inventer ce million de mensonges. - -Je ne crois pas du tout que mon maître mente, reprit Sancho. - -Eh! que crois-tu donc? demanda don Quichotte. - -Je crois, répondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs qui ont -enchanté toute la bande que Votre Grâce dit avoir vue là-bas, vous ont -fourré dans la cervelle les rêveries que vous venez de nous débiter et -toutes celles qu'il vous reste à nous conter encore. - -Cela pourrait être, Sancho, repartit don Quichotte, mais cela n'est pas: -ce que j'ai conté, je l'ai vu de mes yeux et touché de mes mains. Mais -que diras-tu quand, parmi les merveilles sans nombre que m'a montrées -Montesinos (je te les conterai l'une après l'autre et en temps opportun -dans le cours de notre voyage, car toutes ne sont pas de saison), que -diras-tu quand je t'apprendrai qu'il m'a fait remarquer, dans ces -délicieuses campagnes où nous nous promenions ensemble, trois -villageoises sautant et gambadant comme des chèvres? A peine les eus-je -aperçues, que je reconnus, à n'en pas douter, l'une d'elles pour la sans -pareille Dulcinée, et les deux autres pour ces deux paysannes que nous -accostâmes à la sortie du Toboso. Je demandai à Montesinos s'il les -connaissait; il me répondit que non, mais que c'étaient sans doute -quelques grandes dames enchantées, qui depuis peu de jours avaient fait -leur apparition dans ces prairies; que je ne devais pas m'en étonner, -parce qu'il y en avait là beaucoup d'autres, des siècles passés et -présents, enchantées sous des figures aussi diverses qu'étranges, entre -autres la reine Genièvre et sa duègne Quintagnone, celle qui, suivant la -_romance_, versa du vin à Lancelot quand il revint de Bretagne. - -[Illustration: Elle tourna le dos et s'enfuit avec une telle vitesse -qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre (page 398).] - -Lorsque Sancho entendit son maître tenir un pareil langage, il faillit -en perdre l'esprit ou en crever de rire. Comme il savait le fin mot de -l'enchantement de Dulcinée, dont il était l'inventeur et l'unique -témoin, il acheva de se convaincre que son maître était fou de tout -point; il lui dit donc: Maudits soient le jour et l'heure, mon cher -patron, où vous vous êtes mis en tête de descendre dans l'autre monde; -et maudit soit surtout l'instant où vous avez fait la rencontre du -seigneur Montesinos, qui vous renvoie en pareil état. Nous vous -connaissions bien ici en haut avec votre jugement sain et entier, tel -que Dieu vous l'a donné débitant des sentences et donnant des conseils à -chaque pas; mais que devons-nous penser à cette heure, où vous nous -contez les plus énormes extravagances qui se puissent imaginer. - -Sancho, répondit don Quichotte, je te connais assez pour ne tenir aucun -compte de tes paroles. - -Ni moi de celles de Votre Grâce, répliqua Sancho, dussiez-vous me -battre, dussiez-vous me tuer, pour ce que je vous ai déjà dit et pour ce -que je compte vous répéter tous les jours, si vous ne songez à vous -corriger et à vous amender dans vos propos. Mais, pendant que la paix -règne entre nous, dites-moi, je vous prie, à quels signes avez-vous -reconnu madame notre maîtresse? Si vous lui avez parlé, que lui -avez-vous dit, et qu'a-t-elle répondu? - -Je l'ai reconnue, répondit don Quichotte, à ce qu'elle portait les mêmes -vêtements que lorsque tu me l'as montrée à la sortie du Toboso. Je lui -parlai; mais, sans me répondre, elle tourna le dos et s'enfuit avec une -telle vitesse, qu'une flèche n'aurait pu l'atteindre. Je voulus la -suivre, et je l'aurais fait, si Montesinos ne m'eût conseillé de ne pas -prendre une fatigue inutile, m'avertissant que l'heure approchait où je -devais quitter la caverne. Il me dit aussi qu'il me ferait connaître, à -une époque ultérieure, la manière dont ils devraient être désenchantés, -lui, la señora Belerme, Durandart et leurs compagnons. Mais de tout ce -que j'ai vu et observé là-bas, il est une chose qui, je dois te -l'avouer, m'a causé un profond chagrin. Pendant que je causais avec -Montesinos, une des compagnes de la malheureuse Dulcinée s'approcha de -moi timidement, et me dit d'une voix émue, les yeux pleins de larmes: -Seigneur, ma maîtresse Dulcinée du Toboso baise les mains de Votre -Grâce, et vous supplie de lui faire savoir des nouvelles de votre santé; -et, comme elle se trouve en ce moment dans un pressant besoin, elle -conjure Votre Grâce de vouloir bien lui prêter, sur ce cotillon neuf en -cotonnade que voici, une demi-douzaine de réaux, ou ce que vous aurez -sur vous: elle engage sa parole de les restituer à très-court terme. - -Un semblable message me surprit étrangement; je me tournai vers -Montesinos, et lui dis: Est-il possible, seigneur, que la pénurie se -fasse sentir, même parmi les enchantés de haut rang? Seigneur don -Quichotte de la Manche, me répondit Montesinos, croyez que ce qu'on -nomme la misère se rencontre et s'étend partout, atteint tous les -hommes, et n'épargne même pas les enchantés. Puisque madame Dulcinée -vous envoie demander ces six réaux, et que d'ailleurs le gage paraît -valable, vous ferez bien de les lui prêter; car, à coup sûr, elle doit -être dans une grande disette d'argent. Je ne veux point de gage, -répliquai-je, et quant à lui remettre ce qu'elle me demande, cela m'est -impossible, puisque je ne possède en tout que quatre réaux (ceux que tu -me donnas l'autre jour, Sancho, pour faire l'aumône aux pauvres que je -rencontrerais sur ma route). Je les remis à cette fille en lui disant: -Ma chère, assurez à votre maîtresse que ses peines retombent sur mon -coeur, et que je voudrais être un _Fucar_[96] pour y porter remède; -dites-lui bien qu'il ne peut, qu'il ne doit y avoir pour moi ni -satisfaction, ni relâche, tant que je serai privé de son adorable vue -et de sa charmante conversation, et que je la supplie humblement de -consentir à se laisser voir et entretenir par son captif serviteur et -désolé chevalier. Dites-lui aussi que, lorsqu'elle y pensera le moins, -elle entendra parler d'un voeu et d'un serment faits par moi, voeu et -serment en tout semblables à ceux que fit le marquis de Mantoue pour -venger son neveu Baudouin, quand il le trouva près d'expirer dans la -montagne; lesquels consistaient à ne point manger pain sur table, à ne -point approcher femme, sans compter une kyrielle d'autres pénitences à -accomplir, jusqu'à ce que son neveu fût vengé. Eh bien, moi, je fais de -même le serment de ne prendre aucun repos, et de parcourir les quatre -parties du monde, avec encore plus de ponctualité que l'infant don Pedro -de Portugal, jusqu'à ce que je l'aie désenchantée. Tout cela, et plus -encore, est bien dû par Votre Grâce à ma maîtresse, me répondit la -damoiselle; puis prenant les quatre réaux, au lieu de me tirer sa -révérence, elle fit une cabriole et sauta en l'air à plus de six pieds -de haut. - - [96] Famille suisse établie à Augsbourg, et qui rappelait par ses - richesses les Médicis de Florence. - -Sainte Vierge! s'écria Sancho, est-il possible de voir jamais rien de -pareil! et que la puissance des enchanteurs ait été assez grande pour -changer le sain et droit jugement de mon maître en une folie si bien -conditionnée! Seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre -Grâce s'observe et prenne soin de son honneur; gardez-vous de donner -créance à ces billevesées qui troublent et altèrent votre bon sens. - -Comme je sais que tu me veux du bien, Sancho, je comprends que tu parles -ainsi; et comme, d'un autre côté, tu n'as aucune expérience des choses -de ce monde, tout ce qui présente quelques difficultés est jugé par toi -impossible. Mais, je te l'ai déjà dit, le temps marche; plus tard je te -raconterai quelques-unes des particularités de mon séjour dans la -caverne; elles te convaincront que celles que j'ai déjà rapportées sont -d'une telle exactitude qu'elles ne souffrent ni objection ni réplique. - - - - -CHAPITRE XXIV - -OU L'ON VERRA MILLE BABIOLES AUSSI RIDICULES QU'ELLES SONT NÉCESSAIRES -POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE - - -Le traducteur de cette grande histoire dit qu'en arrivant au chapitre -qui suit l'aventure de la caverne de Montesinos, il trouva en marge du -manuscrit original les paroles suivantes, écrites de la main de cid -Hamet Ben-Engeli lui-même: - -Je ne puis comprendre ni me persuader que les aventures rapportées dans -le chapitre précédent soient arrivées au grand don Quichotte. La raison -en est que jusqu'ici toutes ses autres prouesses sont possibles et -vraisemblables; mais quant à cette aventure de la caverne, je ne vois -aucun moyen d'y ajouter foi, tant elle sort des limites du sens commun. -Supposer que don Quichotte ait menti, lui l'homme le plus véridique et -le plus noble chevalier de son temps, cela ne se peut; il eût mieux aimé -se laisser cribler de flèches. Cependant il raconte cette aventure avec -des circonstances tellement minutieuses, qu'on doit le croire sur -parole, surtout si l'on réfléchit que le temps lui manquait pour -fabriquer un pareil assemblage d'extravagances. Si donc cette aventure -paraît apocryphe, ce n'est pas ma faute, je la raconte telle qu'elle -est. Toi, lecteur, dans ta sagesse, juges-en comme il te plaira; quant à -moi, je ne dois ni ne peux rien de plus. Cependant on tient pour certain -qu'au moment de sa mort, don Quichotte se rétracta, et confessa avoir -inventé cette aventure parce qu'elle lui semblait cadrer à merveille -avec toutes celles qu'il avait lues dans ses livres de chevalerie. - -Le guide, déjà fort étonné de la liberté de l'écuyer, le fut encore plus -de la patience du maître; mais il pensa que la joie d'avoir vu sa dame, -tout enchantée qu'elle était, avait adouci son humeur et lui faisait -supporter des insolences qui, en toute autre circonstance, auraient -attiré à Sancho cent coups de bâton. Pour moi, seigneur don Quichotte, -lui dit-il, je regarde cette journée comme bien employée, car j'y ai -trouvé plusieurs avantages: le premier, d'avoir connu Votre Grâce, -avantage que je tiens à grand honneur; le second, d'avoir appris les -choses merveilleuses que renferme la caverne de Montesinos, telles que -la transformation de Guadiana et des filles de Ruidera, ce qui certes ne -sera pas un médiocre ornement pour l'_Ovide espagnol_ que j'ai sur le -métier; le troisième, d'être renseigné positivement sur l'antiquité des -cartes à jouer: en effet, l'on devait s'en servir du temps de -Charlemagne, comme le prouvent les dernières paroles proférées par le -seigneur Durandart: _patience, et battons les cartes_; car enfin ce -chevalier ne peut avoir connu cette expression depuis qu'il est -enchanté, mais seulement pendant son séjour en France, sous le règne de -cet empereur; et cela vient fort à propos pour mon _Supplément à -Polydore Virgile_, sur l'origine des choses. Je ne crois pas qu'il ait -encore été parlé de l'invention des cartes, et comme il était important -de la connaître, je suis bien aise d'avoir pour garant un témoignage -aussi grave que celui du seigneur Durandart. Le dernier avantage, enfin, -c'est de savoir avec certitude la source du fleuve Guadiana, ignorée -jusqu'ici de tout le monde. - -Votre Grâce a raison, dit don Quichotte; je suis heureux d'avoir -contribué à éclaircir des choses si importantes. Mais dites-moi, je vous -prie, si tant est que vous obteniez le privilége d'imprimer vos -ouvrages, à qui pensez-vous en faire la dédicace? - -Il ne manque pas de grands seigneurs en Espagne pour cela, répondit le -guide. - -Moins que vous ne pensez, repartit don Quichotte: la plupart refusent -les dédicaces, pour n'être pas obligés de récompenser le travail des -auteurs; quant à moi, je sais un prince[97] qui seul peut remplacer tous -les autres, un prince d'un mérite tel, que si j'osais dire ce que je -pense, j'éveillerais une noble émulation dans plus d'un coeur généreux. -Au reste, nous reparlerons de cela en temps opportun; mais allons -chercher un gîte pour la nuit. - - [97] Cervantes fait ici allusion au comte de Lemos, son protecteur. - -Il y a tout près d'ici, reprit le guide, une petite habitation où -demeure un ermite qui, dit-on, fut autrefois soldat; c'est un homme si -charitable, qu'il a fait bâtir à ses dépens cette maison près de -l'ermitage, où il reçoit de bon coeur tous ceux qui s'y présentent. - -A-t-il des poules, ce bon ermite? demanda Sancho. - -Peu d'ermites en manquent, répondit don Quichotte; nos solitaires ne -sont plus comme ceux de la Thébaïde, qui se couvraient de feuilles de -palmier et ne vivaient que de racines; quoique je parle bien des uns, -n'allez pas croire que je parle mal des autres; je veux dire seulement -que leur vie n'a plus la même austérité. A mon avis, cependant, ils ne -sont pas moins dignes de nos respects; car, lorsque tout va de travers, -l'homme qui feint la vertu est toujours plus utile que celui qui fait -vanité de ses vices. - -Ils en étaient là, quand ils virent venir à leur rencontre un paysan qui -marchait en toute hâte, chassant devant lui un mulet chargé de lances et -de hallebardes. Arrivé près d'eux, cet homme les salua et passa outre: -Arrêtez un peu, ami, lui cria don Quichotte; il me semble que votre -mulet ne demande pas que vous le pressiez si fort. - -Je ne puis m'arrêter, seigneur, répondit le paysan; ces armes que vous -voyez doivent servir demain, et je n'ai pas de temps à perdre. Pour peu -que vous ayez envie de savoir pourquoi je les porte, je coucherai cette -nuit à l'hôtellerie située au-dessus de l'ermitage; si par hasard c'est -votre chemin, vous m'y trouverez, et je vous conterai merveille. Adieu, -seigneur, adieu, ainsi qu'à votre compagnie. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il s'en allait chantant des _seguidillas_ pour charmer l'ennui de la -route (page 402).] - -Sur ce, il pressa si bien son mulet, que notre héros n'eut pas le loisir -de lui en demander davantage. - -Curieux comme il l'était de tout ce qui avait la moindre apparence -d'aventures, don Quichotte résolut aussitôt d'aller, sans s'arrêter, -coucher à cette hôtellerie. Nos voyageurs reprirent leurs montures, et -un peu avant la fin du jour ils arrivèrent à l'ermitage, où le guide -proposa d'entrer pour boire un coup. Aussitôt Sancho poussa le grison de -ce côté, et don Quichotte le suivit sans faire d'objection. Mais le sort -voulut que l'ermite fût absent. Il ne s'y trouvait que son compagnon, à -qui notre écuyer demanda s'il y avait moyen de s'humecter le gosier; on -leur répondit que le père n'avait point de vin, mais que s'ils voulaient -de l'eau on leur en offrirait de bon coeur, et qui ne leur coûterait -rien. - -Si j'avais soif d'eau, repartit Sancho, j'ai assez trouvé de sources en -chemin. Ah! noces de Gamache, ajouta-t-il en soupirant, abondance de la -maison de Diego, qu'êtes-vous devenues? - -Quittant donc l'ermitage, ils prirent le chemin de l'hôtellerie. A -quelque distance, ils rejoignirent un jeune garçon qui marchait d'un pas -délibéré; sur son épaule, il portait, en guise de bâton, une épée, à -laquelle pendait un paquet renfermant quelques hardes; il était vêtu -d'un pourpoint de velours, dont l'usure, en certains endroits, laissait -voir sa chemise; ses bas étaient en soie et ses souliers carrés à la -mode de la cour; il paraissait avoir dix-huit à dix-neuf ans; il avait -l'air jovial, la démarche agile, et s'en allait chantant des -_seguidillas_ pour charmer l'ennui de la route. En ce moment, il en -finissait une dont voici le refrain: - - - Je m'en vais à la guerre et c'est en enrageant; - Au diable le métier, si j'avais de l'argent! - - -Où allez-vous ainsi, mon brave? lui demanda don Quichotte; il me semble -que vous cheminez bien à la légère? - -C'est à cause de la chaleur et de la pauvreté, répondit le jeune homme; -et je m'en vais à la guerre. - -A cause de la chaleur, je le crois aisément, dit don Quichotte: mais -pourquoi à cause de la pauvreté? - -Seigneur, repartit le jeune garçon, j'ai là dans ce paquet des chausses -de velours qui accompagnent le pourpoint, mais je ne veux pas les user -en voyageant; ils ne me feraient plus d'honneur une fois arrivé à la -ville, et je n'ai pas d'argent pour les remplacer. Par cette raison, et -aussi afin de n'avoir pas trop chaud, je marche comme vous voyez, -jusqu'à ce que j'aie rejoint, à dix ou douze lieues d'ici, quelques -compagnies d'infanterie dans lesquelles je compte m'enrôler; alors -j'aurai tout ce qu'il me faut pour atteindre plus à l'aise le lieu de -l'embarquement, qu'on dit être Carthagène, car j'aime mieux avoir le roi -pour maître, et le servir dans les camps, que d'être aux gages de -quelque ladre à la cour. - -Mais n'avez-vous pas quelque haute paye? demanda le guide. - -Si j'avais servi un grand d'Espagne, ou quelque autre personnage -d'importance, répondit le jeune homme, certes elle ne manquerait pas, -car de la table des pages on sort enseigne et capitaine, souvent avec -quelque bonne pension; mais je n'ai jamais servi que des solliciteurs de -places et des gens de rien, qui mettent leurs valets à la portion -congrue et si maigre, que la moitié de mes gages suffisait à peine pour -payer l'empois de mon collet. En vérité, ce serait miracle qu'un page -d'aventure eût pu faire quelques économies. - -Depuis le temps que vous êtes en service, demanda don Quichotte, comment -se fait-il que vous n'ayez pas attrapé au moins quelque livrée? - -J'ai eu deux maîtres, répondit le jeune garçon; mais de même qu'à celui -qui quitte le couvent avant d'y faire profession on retire le capuchon -et la robe, de même les maîtres que je servais, ayant achevé les -affaires qui les amenaient à la cour, sont retournés chez eux après -m'avoir repris les habits de livrée qu'ils ne m'avaient donnés que par -ostentation. - -Insigne vilenie! s'écria don Quichotte. Félicitez-vous, mon ami, d'avoir -quitté de pareilles gens, surtout avec le dessein qui vous anime, car je -ne connais rien de plus honorable après le service de Dieu, que de -servir son roi dans le noble métier des armes. Si l'on n'y amasse pas de -grandes richesses, au moins y acquiert-on plus de gloire et d'honneur -que dans la profession des lettres, comme je crois l'avoir déjà -démontré. Les lettres servent souvent de marchepied à la fortune, mais -les armes ont je ne sais quoi de grand et de noble qui répand sur les -familles un plus vif éclat. Maintenant écoutez bien ce que je vais vous -dire, et gravez-le dans votre mémoire, vous y trouverez profit et -soulagement dans les peines attachées au métier que vous allez -embrasser. Affermissez-vous sans cesse contre les adversités, et soyez -préparé à tous les événements, en songeant que le plus funeste c'est la -mort, mais que pourvu qu'elle soit glorieuse, elle est préférable à la -vie. On demandait un jour au grand Jules César quelle était la meilleure -mort: La soudaine et l'imprévue, répondit-il; et il disait vrai, car la -crainte de la mort est le plus fort instinct de notre nature. Qu'importe -qu'on soit tué d'une décharge d'artillerie, ou des éclats d'une mine! -c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Térence l'a dit: Mourir -en combattant sied mieux au soldat que d'être libre dans la fuite. -Croyez-moi, le soldat doit plutôt sentir la poudre que l'ambre, et si la -vieillesse l'atteint dans ce noble métier, fût-il mutilé et couvert de -blessures, au moins ne le surprendra-t-elle point sans honneur, et ces -marques glorieuses le protégeront contre le mépris qui s'attache -toujours à la pauvreté. Grâce au ciel, on s'occupe en ce moment à -établir un fonds pour l'entretien des soldats vieux et estropiés; car il -n'était pas juste de les traiter comme ces misérables Mores à qui on -donne la liberté quand l'âge les a rendus inutiles, les faisant ainsi -esclaves de la faim pour récompenses de leurs services. Quant à présent, -mon ami, je n'ai rien à vous dire de plus, si ce n'est de prendre la -croupe de mon cheval jusqu'à l'hôtellerie, où je veux que vous soupiez -avec moi, et demain vous continuerez votre voyage, que je vous souhaite -aussi bon que le mérite votre louable résolution. - -Le page s'excusa de monter derrière don Quichotte, mais il accepta -l'invitation à souper avec force remercîments. L'histoire rapporte que -pendant le discours de son maître, Sancho disait en lui-même: Comment se -peut-il que l'homme qui dit tant et de si belles choses, comme celles -qu'il vient de débiter, soutienne avoir vu toutes ces bêtises -impossibles qu'il raconte de la caverne de Montesinos? Par ma foi, j'en -jette ma langue aux chiens. - -Ils arrivèrent bientôt à l'hôtellerie, et outre la joie d'y arriver, -Sancho eut encore celle de voir que son maître la prenait pour ce -qu'elle était, et non pour un château selon sa coutume. En entrant, don -Quichotte s'informa d'un homme qui portait des lances et des -hallebardes; et après qu'on lui eut répondu qu'il était à l'écurie où il -arrangeait son mulet, tous trois s'y rendirent et y attachèrent leurs -montures. - - - - -CHAPITRE XXV - -DE L'AVENTURE DU BRAIEMENT DE L'ANE, DE CELLE DU JOUEUR DE MARIONNETTES, -ET DES DIVINATIONS ADMIRABLES DU SINGE - - -Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les -merveilles que l'homme aux hallebardes avait promis de lui raconter; -aussi en l'abordant le somma-t-il de tenir sa parole. - -Seigneur, répondit celui-ci, ce n'est ni si vite, ni sur les pieds qu'on -peut conter tout cela; que Votre Grâce me laisse achever de panser mon -mulet, après quoi je vous donnerai satisfaction. - -Qu'à cela ne tienne, répondit notre chevalier, et je vais vous y aider -moi-même. Aussitôt il se mit à vanner l'orge, à nettoyer la mangeoire: -courtoisie pleine de simplicité qui lui gagna si complétement les bonnes -grâces de l'inconnu, que, sortant de l'écurie, celui-ci vint s'asseoir -sur le bord d'un puits, et là, ayant pour auditoire don Quichotte, -Sancho, le guide, le page et l'hôtelier, il commença de la sorte: - -Vous saurez, seigneurs, que dans un village situé à quatre ou cinq -lieues d'ici, il arriva qu'un régidor perdit, il y a quelque temps, un -âne, par la faute ou plutôt, dit-on, par la malice de sa servante; et -quelque diligence qu'il fît pour le retrouver, il n'en put jamais venir -à bout. A quinze jours de là environ, comme il se promenait dans le -marché, un autre régidor, son voisin, vint à lui: Que me donnerez-vous, -compère, lui dit-il, si je vous apporte des nouvelles de votre âne? - -Tout ce que vous voudrez, répondit le régidor; mais dites-moi, je vous -prie, qu'en savez-vous? - -Eh bien, votre âne, reprit l'autre, je l'ai rencontré ce matin, dans la -montagne, sans bât, sans licou, et si maigre, que c'était pitié; j'ai -voulu le chasser devant moi, pour vous l'amener, mais il était déjà -devenu si farouche, que dès que je m'en suis approché, il s'est mis à -ruer, puis s'est enfui dans le fourré le plus épais. Si vous voulez, -nous l'irons chercher ensemble; laissez-moi seulement mettre cette -bourrique à l'écurie, et dans un moment je suis à vous. - -Vous me ferez grand plaisir, répondit le régidor, et en pareille -occasion vous pouvez compter sur moi. - -C'est de cette façon que ceux qui savent l'histoire la content mot pour -mot. Bref, nos deux régidors se rendirent à pied dans la montagne, vers -l'endroit où ils espéraient trouver l'âne; et après bien des allées et -venues inutiles: Compère, dit celui qui l'avait vu, je viens d'imaginer -un bon moyen pour découvrir votre baudet, fût-il caché dans les -entrailles de la terre. Je sais braire à merveille, et pour peu que vous -le sachiez aussi, l'affaire est faite? - -Pour peu que je le sache! répondit l'autre régidor; sans vanité je ne le -cède à qui que ce soit, pas même aux ânes en chair et en os. - -Tant mieux, repartit le premier régidor: nous n'avons donc qu'à marcher -chacun de notre côté, en faisant le tour de la montagne; vous brairez de -temps en temps, moi après vous, et il faudra que le diable s'en mêle, si -l'âne nous entend pas. - -Par ma foi, compère, dit le second régidor, l'invention est admirable et -digne de votre rare esprit. - -Sur ce, ils se séparèrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent à -braire en même temps, et de telle sorte que chacun d'eux, trompé par les -braiments de son compagnon, courut à sa voix, croyant que l'âne était -retrouvé; mais ils furent bien étonnés de se rencontrer. - -Serait-il vrai, compère, s'écria le premier régidor, que ce n'est pas -mon âne que j'ai entendu? - -Non, vraiment, c'est moi, répondit le voisin. - -Vous? repartit le régidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y -a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braiments; -de ma vie je n'ai entendu rien de semblable. - -Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus -qu'à moi, et sans flatterie, vous feriez la leçon aux meilleurs maîtres; -vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements -à merveille. En vérité, je me rends, et je dirai partout que vous en -savez plus que tous les ânes ensemble. - -Trêve de louanges, compère, dit le régidor; je ne me reconnais pas tant -de mérite qu'il vous plaît de m'en accorder, mais après ce que vous -venez de dire, je m'estimerai désormais davantage. - -Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus -dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir. - -Je ne sais guère à quoi peut servir celui que nous avons montré tous -deux, répondit le régidor, si ce n'est en pareille circonstance. - -Après ces compliments ils se séparèrent de nouveau, et se mirent à -chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper -à chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que -c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de -suite, pour indiquer que c'était eux. De cette manière ils firent le -tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'âne -ne répondait rien. En effet, comment eût-elle répondu, la pauvre bête, -puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourré le plus épais, à demi -mangée par les loups? - -[Illustration: Aussitôt il se mit à vanner l'orge avec une courtoisie -pleine de simplicité (page 403).] - -Je m'étonnais bien qu'il ne répondît pas, dit son maître en le voyant, -car il n'eût pas manqué de le faire, s'il nous eût entendus braire, ou -il n'aurait pas été un âne. Après tout, compère, je tiens pour bien -employé le temps que j'ai mis à vous entendre, car ce plaisir compense -pour moi la perte de ma bête. - -A la bonne heure, répondit l'autre; mais si le curé chante bien, son -vicaire ne lui cède en rien. - -Enfin ils s'en retournèrent au village, tristes et enroués, et ils -contèrent à leurs amis ce qui venait de leur arriver, se donnant l'un à -l'autre de grandes louanges sur leur habileté à braire. - -Tout cela se sut et se répandit dans les villages voisins; aussi le -diable, qui ne dort jamais et qui ne demande que plaies et bosses, fit -si bien, que les habitants de ces villages, quand ils rencontraient -quelqu'un du nôtre, lui allaient braire au nez, pour se moquer de nos -régidors. Les enfants mêmes se sont mis de la partie, au point que les -gens de notre village sont à cette heure connus comme les nègres parmi -les blancs. Mais ce n'est pas tout: la raillerie a été si avant, que -railleurs et raillés en sont souvent venus aux coups, sans s'inquiéter -ni du roi ni de la justice; et je crois que demain ou après-demain, pas -plus tard, nos gens iront combattre ceux d'un autre village qui est à -deux lieues d'ici, parce que ce sont ceux qui les persécutent le plus; -et c'est pour ce combat que je viens d'acheter les lances et les -hallebardes que vous avez vues. Voilà, seigneurs, les merveilles que -j'avais à vous conter, je n'en sais point d'autres. - -En cet instant, parut à la porte de l'hôtellerie un homme habillé de -peau de chamois, bas, chausses et pourpoint. - -Seigneur hôtelier, dit-il en élevant la voix, y a-t-il place au logis? -voici venir le singe qui devine, et le tableau de la liberté de -Mélisandre. - -Comment, reprit l'hôtelier, c'est maître Pierre! Mort de ma vie! nous -nous divertirons joliment ce soir. Que maître Pierre soit le bienvenu! -Où donc sont le singe et le tableau? Je ne les vois point. - -Ils ne sont pas loin, répondit maître Pierre; j'ai pris les devants pour -savoir s'il y avait de quoi loger? - -Pour loger maître Pierre, je refuserais le duc d'Albe en personne, dit -l'hôtelier; faites venir le singe et le tableau, il y a ici des gens qui -en payeront la vue bien volontiers. - -Et moi, repartit maître Pierre, j'en ferai meilleur marché, à cause de -l'honorable compagnie; pourvu que je retire mes frais, je me trouverai -content. Je m'en vais chercher la charrette, et dans un moment je suis à -vous. - -J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'oeil gauche couvert -d'un emplâtre de taffetas vert qui lui cachait la moitié du visage; ce -qui faisait penser qu'il devait avoir ce côté-là endommagé. - -Don Quichotte demanda à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, et ce -qu'étaient son singe et son tableau. - -C'est, répondit l'hôtelier, un excellent joueur de marionnettes, qui -depuis quelque temps parcourt la province, montrant un tableau de -Mélisandre délivré par don Galiferos, et c'est bien la plus merveilleuse -peinture qu'on ait vue depuis longtemps dans tout le pays. Il mène avec -lui un singe admirable, et qui n'a jamais eu son pareil. Lui fait-on une -question, il commence par écouter, puis après avoir réfléchi quelque -temps, il saute sur l'épaule de son maître, et lui dit la réponse à la -question; réponse que maître Pierre répète tout haut sur-le-champ. Il -connaît mieux les choses passées que celles de l'avenir, et quoiqu'il ne -rencontre pas toujours juste, il se trompe rarement, si bien que cela -fait croire à beaucoup de gens qu'il a un démon dans le corps. On donne -deux réaux pour chaque question, si le singe répond, ou, pour mieux -dire, si maître Pierre répond après que le singe lui a parlé à -l'oreille: de sorte que ce maître Pierre passe pour être fort riche. -C'est un bon compagnon; il parle plus que six et boit comme douze; en un -mot, il mène la plus joyeuse vie du monde, et tout cela grâce à son -industrie. - -Là-dessus, maître Pierre arriva avec la charrette et le singe, qui était -très-grand, sans queue, les fesses pelées, et fort plaisant à voir. A -peine don Quichotte l'eût-il aperçu, que, poussé par l'impatience qu'il -avait de tout connaître, il lui dit: Maître devin, _quel poisson -prenons-nous_[98]? que doit-il nous arriver? tenez, voilà mes deux -réaux. Et il fit signe à Sancho de les donner à maître Pierre; celui-ci -prenant la parole pour son singe: Seigneur, cet animal ne sait rien de -l'avenir, comme je vous l'ai déjà dit; il ne parle que du passé et un -peu du présent. - - [98] Expression italienne, prêtée par Cervantes à don Quichotte, qui - équivaut à cette locution française. «Quelle anguille sous roche?» - -Pardieu, reprit Sancho, du diable si je donnerais un maravédis pour -apprendre ce qui m'est arrivé: qui est-ce qui le sait mieux que moi? il -faudrait que je fusse bien fou que de bailler pour cela. Mais puisque le -seigneur singe connaît le présent, voilà mes deux réaux: qu'il me dise -ce que fait Thérèse Panza ma femme, et à quoi elle s'occupe en ce -moment. - -Maître Pierre répondit qu'il ne recevait point d'argent par avance, -qu'il fallait attendre la réponse du singe. Il frappa deux coups sur son -épaule gauche, le singe s'élança et s'approchant de l'oreille de son -maître, il commença à remuer les mâchoires, comme s'il eût marmotté -quelque chose, puis, au bout d'un _credo_, il sauta par terre. Aussitôt -maître Pierre courut s'agenouiller devant don Quichotte, et lui -embrassant les deux jambes: - -J'embrasse ces jambes avec plus de joie que je n'embrasserais les -colonnes d'Hercule, s'écria-t-il. O restaurateur insigne de l'oubliée -chevalerie errante! ô illustre chevalier, jamais assez dignement loué, -fameux don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux -qui chancellent, bras qui relève les abattus, en un mot, renfort de tous -les nécessiteux. - -Don Quichotte demeura très-surpris, Sancho plein de frayeur, le guide et -le page en admiration; bref, les cheveux en dressèrent à tous ceux qui -étaient présents. Maître Pierre, sans se troubler, continua ainsi: Et -toi, ô bon Sancho Panza! le meilleur écuyer du meilleur chevalier du -monde, réjouis-toi; ta Thérèse s'occupe à l'heure qu'il est de filer une -livre d'étoupes; à telles enseignes qu'elle a près d'elle une jarre -ébréchée par le haut, remplie de deux pintes de bon vin, qui lui sert à -se délasser de son travail. - -Oh! pour cela, je le crois aisément, repartit Sancho, c'est une vraie -bienheureuse, et n'était sa jalousie, je ne la troquerais pas pour la -géante Andandona, qui, suivant mon maître, fut une femme très-entendue -et de grand mérite. Ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer -de rien, dussent en pâtir leurs héritiers. - -C'est avec raison qu'il est dit: on s'instruit beaucoup en voyageant, -reprit notre chevalier; qui se serait jamais douté qu'il y a des singes -qui devinent! Par ma foi, je ne le croirais point si je ne l'avais vu de -mes yeux. En effet, seigneurs, poursuivit-il, je suis ce même don -Quichotte de la Manche, qu'a dit ce bon animal, au mérite près, sur -lequel il s'est un peu trop étendu; mais, quoi qu'il en soit, je rends -grâces au ciel de m'avoir donné un bon coeur, et le désir d'être utile à -tout le monde. - -Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au singe de -m'apprendre ce qui doit m'arriver dans mon voyage. - -Seigneurs, répondit maître Pierre, je vous ai déjà dit que mon singe ne -savait rien de l'avenir; s'il en avait connaissance, vous n'auriez pas -besoin d'argent pour cela, car il n'est rien que je ne fusse disposé à -faire en considération du seigneur don Quichotte, dont j'estime l'amitié -plus que tous les trésors du monde. Aussi, pour le lui témoigner, je -vais préparer mon théâtre, et en donner gratis le divertissement à la -compagnie. - -L'hôtelier, tout joyeux, indiqua l'endroit où l'on pouvait dresser le -théâtre; ce qui fut fait en un instant. - -Don Quichotte avait peine à comprendre qu'un singe devinât et fît des -réponses; il se retira avec Sancho dans un coin de l'écurie pendant que -maître Pierre s'occupait de ses préparatifs, et voyant que personne ne -pouvait les entendre: Sancho, lui dit-il, j'ai pensé et repensé à -l'étonnante habileté de ce singe, et pour mon compte je suis très-porté -à croire que son maître a fait quelque pacte ou convention tacite avec -le démon. - -Oh! je gagerais bien, répondit Sancho, qu'ils n'ont point dit leur -_bénédicité_ avant de faire cette collation; mais, seigneur, à quoi sert -à ce maître Pierre d'avoir fait un pacte avec le diable? - -Tu ne m'as pas compris, reprit don Quichotte: je veux dire que, par un -pacte, le diable est convenu de donner ce talent au singe, pour enrichir -le maître qui, plus tard en retour, devra livrer son âme au diable, but -que poursuit sans cesse cet ennemi du genre humain. Ce qui me le fait -penser, c'est que le singe ne parle que du passé et du présent, car là -se borne toute la science du démon, qui ne sait rien de l'avenir, si ce -n'est par quelques conjectures, et encore se trompe-t-il souvent, Dieu -seul s'étant réservé la connaissance de toutes choses. Cela étant, il -est clair que le singe ne parle qu'avec le secours du diable, et je -suis étonné qu'on n'ait point encore déféré ce maître Pierre au -saint-office, pour lui faire avouer en vertu de quoi son singe devine. -Après tout, ni son maître ni lui ne sont prophètes, ils ne sont point -non plus tireurs d'horoscopes, si ce n'est peut-être à la manière dont -tout le monde s'en mêle aujourd'hui en Espagne, même les savetiers et -les laquais, qui, par leurs mensonges et leur ignorance, sont parvenus à -discréditer l'astrologie judiciaire, cette science merveilleuse et -ineffable. - -A propos d'astrologie, cela me rappelle cette femme de qualité qui -demandait à un de ces tireurs d'horoscopes, si une petite chienne -qu'elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, de quelle -couleur seraient ses petits, et quel en serait le nombre. Notre homme, -après avoir interrogé sa figure, répondit que la chienne aurait trois -chiens, l'un vert, l'autre rouge et le troisième mêlé, pourvu toutefois -qu'elle fût couverte le lundi ou le samedi, entre onze et douze heures -du jour ou de la nuit. Eh bien, la petite chienne mourut au bout de -trois jours, et la prédiction ne laissa pas de mettre l'astrologue en -grande réputation d'habileté. - -Malgré tout, seigneur, reprit Sancho, je voudrais bien faire demander au -singe si ce que vous avez raconté de la caverne de Montesinos est -véritable; pour moi, je pense, soit dit sans vous offenser, que ce sont -autant de rêveries, ou tout au moins des visions que vous aurez eues en -dormant. - -Tout est possible, répondit don Quichotte; je le demanderai pour te -faire plaisir, bien que j'en éprouve quelque scrupule. - -Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher don Quichotte, -disant que son théâtre était prêt et qu'on n'attendait que Sa Grâce pour -commencer. Notre héros lui répondit qu'avant tout il voulait faire une -question au singe, et savoir si certaines choses qui lui étaient -arrivées dans un souterrain, appelé la caverne de Montesinos, étaient -vision ou réalité, lui-même croyant qu'il y avait à la fois un peu de -tout cela. Maître Pierre alla aussitôt chercher son singe: Savant singe, -lui dit-il, l'illustre chevalier qui est devant vous désire savoir si -certaines choses qui lui sont arrivées dans la caverne de Montesinos -sont fausses ou vraies. Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule -gauche de son maître, puis après avoir quelque temps remué les -mâchoires, comme s'il lui eût parlé à l'oreille, il s'élança à terre. -Aussitôt maître Pierre dit à don Quichotte: Seigneur chevalier, le singe -répond qu'une partie des merveilles que vous avez vues dans la caverne -est vraisemblable, et l'autre douteuse: c'est tout ce qu'il peut en -dire. Si vous voulez en savoir davantage, il satisfera vendredi prochain -aux questions que vous lui adresserez; quant à présent, sa faculté -divinatrice est suspendue. - -Avais-je tort de dire, seigneur, repartit Sancho, que ces aventures -n'étaient pas toutes véritables? Par ma foi, il s'en faut de plus de la -moitié. - -La suite nous l'apprendra, répondit don Quichotte; car le temps, grand -découvreur de toutes choses, n'en laisse aucune sans la traîner à la -lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. -Mais, brisons-là pour l'heure, et voyons le tableau de maître Pierre; je -suis persuadé qu'il nous présentera quelque chose de curieux. - -Comment, quelque chose! répliqua maître Pierre; dites cent mille choses; -seigneur chevalier, il n'y a rien aujourd'hui qui mérite plus votre -attention. Au surplus, _operibus credite, non verbis_, c'est-à-dire -mettons la main à l'oeuvre, car il se fait tard, et nous avons beaucoup -à faire voir et à expliquer. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule de son maître -(page 408).] - -Don Quichotte et Sancho le suivirent dans la chambre où était dressé le -théâtre, éclairé d'une foule de petites bougies; maître Pierre passa -derrière le tableau, parce que c'était lui qui faisait jouer les -figures; en avant se tenait un petit garçon pour servir d'interprète, -et annoncer avec une baguette les mystères de la représentation. Enfin, -la compagnie s'étant placée, le spectacle commença. - - - - -CHAPITRE XXVI - -DE LA REPRÉSENTATION DU TABLEAU, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI NE SONT PAS EN -VÉRITÉ MAUVAISES - - -Tous se turent, Tyriens et Troyens[99]: je veux dire que les -spectateurs, les yeux fixés sur le théâtre, étaient suspendus à la -bouche de l'explicateur de ces merveilles, quand tout à coup on entendit -un grand bruit de timbales et de trompettes; puis, après deux ou trois -décharges d'artillerie, le petit garçon qui servait d'interprète éleva -la voix en disant: Cette histoire véritable que nous allons représenter -devant vous est tirée mot pour mot des chroniques de France et des -romances espagnoles, que tout le monde sait et que les enfants chantent -par les rues. Nous allons voir comment don Galiferos délivra la belle -Mélisandre, son épouse, que les Mores tenaient captive dans la cité de -Sansuena, appelée aujourd'hui Sarragosse. Regardez bien, seigneurs; -voici don Galiferos qui s'amuse à jouer au trictrac, ne pensant déjà -plus à sa femme, comme le dit la romance. - - [99] Réminiscence du commencement du second chant de l'_Énéide_: - _Conticuere omnes_, etc., etc. - -Cet autre personnage, le plus grand de tous, couronne en tête et sceptre -à la main, est le grand empereur Charlemagne, père putatif de la belle -Mélisandre. Fort mécontent de la nonchalance de son gendre, il vient lui -en faire des reproches. Remarquez, je vous prie, comme il le gourmande; -ne dirait-on pas qu'il a envie de lui casser la tête avec son sceptre? -Certains auteurs prétendent même qu'il lui en donna cinq ou six horions -bien appliqués, après lui avoir remontré le tort qu'il se faisait en ne -portant point secours à sa femme. Considérez comment, après une bonne -poignée d'avertissements, l'empereur lui tourne le dos; et comment don -Galiferos, tout dépité, renverse la table et le trictrac, fait signe -qu'on lui apporte ses armes, et prie son cousin Roland de lui prêter sa -bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et offre à son -cousin de l'accompagner; mais don Galiferos refuse en disant qu'il -suffit seul pour tirer sa femme de captivité, fût-elle à cent cinquante -lieues par delà les antipodes. Voyez comme il s'empresse de s'armer pour -se mettre en route à l'instant même. - -Maintenant, seigneurs, tournez les yeux vers cette tour qui est là-bas; -c'est une des tours de l'alcazar de Saragosse, qu'on appelle aujourd'hui -Aljaferia. Cette dame, que vous voyez sur ce balcon, vêtue à la -moresque, est la sans pareille Mélisandre, qui venait souvent s'y placer -pour regarder du côté de la France, et se consoler ainsi de sa captivité -par le ressouvenir de son cher mari et de la bonne ville de Paris. Oh! -c'est ici, seigneurs, qu'il faut considérer avec attention une chose -nouvelle, et qu'on n'a peut-être jamais vue. N'apercevez-vous pas un -More qui s'en vient tout doucement le doigt sur la bouche? Le -voyez-vous se glisser derrière Mélisandre? Le voilà qui lui frappe sur -l'épaule? Mélisandre tourne la tête, et le More lui donne un baiser. -Voyez comme la belle s'essuie les lèvres avec la manche de sa chemise! -comme elle se lamente! la voilà toute en pleurs, qui arrache ses beaux -cheveux blonds, comme s'ils étaient coupables de l'affront que le More -vient de lui faire. Voyez aussi ce grave personnage à turban qui se -promène dans cette galerie. Ce grave personnage, c'est Marsile, roi de -Sansuena, qui, s'étant aperçu de l'insolence du More, et sans considérer -que c'est son parent et l'un de ses favoris, le fait saisir par les -archers de sa garde, et commande qu'on le promène dans toutes les rues -et par toutes les places publiques de la ville, avec un écriteau devant -et un autre derrière, et qu'on lui applique deux cents coups de fouet. - -Voyez maintenant comment les archers sortent pour exécuter la sentence -aussitôt qu'elle est prononcée, parce que chez les Mores il n'y a ni -information, ni confrontation, ni appel. - -Holà, l'ami, s'écria don Quichotte, suivez votre histoire en droite -ligne, sans prendre de chemin de traverse; car pour tirer au clair une -vérité, il faut bien des preuves et des surpreuves. - -Petit garçon, répliqua de derrière son tableau maître Pierre, fais ce -que te dit ce bon seigneur, sans t'amuser à battre les buissons: -poursuis ton chemin et ne t'occupe pas du reste. - -Le jeune garçon reprit: Celui qui se présente là, à cheval, couvert -d'une cape de Béarn, c'est don Galiferos en personne, à qui la belle -Mélisandre, apaisée par le châtiment du More amoureux, parle du haut de -la tour; croyant que c'est quelque voyageur étranger: Chevalier, lui -dit-elle, si vous allez en France, informez-vous de don Galiferos. Je ne -vous rapporte point tout leur entretien, parce que les longs discours -sont ennuyeux; il suffit de savoir comment don Galiferos se fait -reconnaître, et comment Mélisandre montre, par les transports auxquels -elle se livre, qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant qu'on la voit se -glisser du balcon, pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux -bien-aimé. Mais le malheur poursuit toujours les gens de bien. Voilà -Mélisandre arrêtée par sa jupe à un des fers du balcon; elle reste -suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Hélas! comment -fera-t-elle, et qui la secourra dans un si grand péril? Voyez, pourtant, -seigneurs, que le ciel ne l'abandonne point dans un danger si pressant; -car don Galiferos s'approche, et sans nul souci de gâter sa riche jupe, -il tire sa femme en bas, et malgré tous ces empêchements il la -débarrasse, et la met aussitôt en croupe, à califourchon, comme un -homme, l'avertissant de l'embrasser fortement par le milieu du corps, -crainte de tomber, car elle n'était pas habituée à chevaucher ainsi. -N'est-ce pas merveille d'entendre ce cheval, qui témoigne par ses -hennissements combien il a de joie d'emporter son maître et sa -maîtresse? Voyez comme ils s'éloignent de la ville, et prennent gaiement -le chemin de Paris. Allez en paix, ô couple de véritables amants! -arrivez sains et saufs dans votre chère patrie; puisse la mauvaise -fortune ne pas mettre obstacle à votre voyage, que vos parents et vos -amis vous voient jouir d'une paix tranquille le reste de vos jours, et -que ces mêmes jours puissent égaler ceux de Nestor. - -En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix: Doucement, petit -garçon, lui cria-t-il; ne montez pas si haut, la chute en deviendrait -plus lourde. - -L'interprète continua sans répondre: Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car -il y en a pour tout voir, qui s'aperçurent de la fuite de Mélisandre, et -qui en donnèrent incontinent avis au roi Marsile, qui fit aussitôt -donner l'alarme. Ne dirait-on pas que la ville est près de s'abîmer sous -le bruit des cloches qui retentissent dans toutes les mosquées? - -Oh! pour ce qui est des cloches, observa don Quichotte, maître Pierre se -trompe lourdement: les Mores n'en ont point; ils ne se servent que de -tambours et de timbales, et de certaines _dulzaïna_, qui ressemblent -beaucoup à nos clairons; faire sonner les cloches à Sansuena est un -énorme anachronisme. - -Ne vous inquiétez pas pour si peu, seigneur chevalier, reprit maître -Pierre: ne savez-vous pas que tous les jours on représente en Espagne -des comédies remplies de sottises et d'extravagances, et qui n'en sont -pas moins applaudies avec enthousiasme? Allez toujours, petit garçon, et -laissez dire: pourvu que je garnisse mon gousset, je me moque du reste. - -Pardieu, maître Pierre a raison, dit don Quichotte. - -Or, voyez, seigneurs, poursuivit l'interprète, la belle et nombreuse -cavalerie qui sort de la ville à la poursuite de nos amants; combien de -trompettes résonnent, combien de timbales et de tambours retentissent de -toutes parts! Pour moi, je crains bien qu'on ne les rattrape, et que -nous ne les voyions ramener attachés à la queue des chevaux; ce qui -serait un épouvantable spectacle. - -Don Quichotte, comme réveillé par ces paroles, voyant cette multitude de -Mores et entendant tout ce tapage, crut en effet qu'il était temps de -secourir ces amants fugitifs, il se leva brusquement, et s'écria tout -hors de lui: Pour qui me prend-on donc ici? sera-t-il dit que, moi -présent et vivant, on aura fait violence à un si fameux chevalier que -don Galiferos? Arrêtez, canaille insolente, et ne soyez pas assez hardis -pour oser passer outre, ou vous aurez affaire à don Quichotte de la -Manche. - -Ce disant, il tire son épée, d'un bond atteint le théâtre, et commence à -tomber sur la foule des Mores avec une fureur inouïe, pourfendant tous -ceux qui se trouvent sous sa main. En s'escrimant ainsi, il porta un si -furieux coup de haut en bas, que si le joueur de marionnettes n'eût -baissé la tête, il la lui aurait fait sauter de dessus les épaules. - -Que faites-vous! seigneur chevalier! que faites-vous? criait maître -Pierre; ce ne sont pas ici de véritables Mores: ne voyez-vous pas que ce -sont des figures de carton, et que vous allez me ruiner? - -Les cris de maître Pierre n'arrêtèrent point notre héros. Tant qu'il -croit voir des ennemis, ses coups tombaient serrés comme la pluie, si -bien qu'en moins d'un _credo_ il mit le tableau en pièces, laissant le -roi Marsile dangereusement blessé, Charlemagne la tête fendue, sans -distinguer entre Mores ni chrétiens. Toute l'assistance se troubla; le -singe s'enfuit et gagna le toit de la maison, le guide trembla, le page -resta stupéfait; Sancho lui-même éprouva une grande frayeur, car, ainsi -qu'il l'avoua après la tempête passée, il n'avait jamais vu son maître -dans une pareille colère. - -Enfin, après avoir tout bouleversé, don Quichotte se calma: Je voudrais -bien, dit-il en s'essuyant le front, tenir à l'heure qu'il est ces gens -qui ne veulent pas reconnaître de quel avantage sont dans le monde les -chevaliers errants. Si je ne m'étais pas trouvé là, dites-moi, je vous -prie, ce qui serait advenu de don Galiferos et de la belle Mélisandre? A -coup sûr ces mécréants les auraient déjà rattrapés et leur auraient fait -un mauvais parti. Vive, vive la chevalerie errante, ajouta-t-il, en -dépit de l'envie et malgré l'ignorance et la faiblesse de ceux qui n'ont -pas le courage de se ranger sous ses lois! Que celui qui oserait -soutenir le contraire paraisse à l'instant. - -Ah! qu'elle vive, j'y consens, repartit maître Pierre d'un ton -lamentable; mais que je meure, moi misérable, qui puis bien répéter ce -que disait le roi don Rodrigue: Hier, j'étais seigneur de toutes les -Espagnes, aujourd'hui il ne me reste plus un pouce de terre. Il n'y a -pas un quart d'heure j'avais la plus belle cour du monde, je commandais -à des rois et à des empereurs, j'avais une armée innombrable en hommes -et en chevaux, mes coffres étaient pleins de parures magnifiques, et me -voilà dépouillé, pauvre et mendiant! me voilà surtout sans mon singe, -qui était mon unique ressource; et cela par la fureur inconsidérée de ce -chevalier, qu'on dit être le rempart des orphelins et des veuves, -l'appui et le réconfort des affligés. Cette immense charité qu'on lui -reconnaît envers les autres, il y renonce pour moi seul! Cependant béni -soit Dieu mille fois jusqu'au trône de sa gloire, quoiqu'il ait permis -que le chevalier de la Triste Figure ait tellement défiguré les miennes, -qu'elles méritent mieux que lui-même de porter ce nom! - -Sancho se sentit tout attendri: Ne pleurez point, maître Pierre, lui -dit-il, ne vous lamentez point; vous me fendez le coeur. Sachez que mon -maître est aussi bon chrétien que vaillant chevalier; s'il vient à -reconnaître qu'il vous a fait le moindre dommage, il vous le payera au -centuple. - -Pourvu que le seigneur don Quichotte me paye une partie de ce que m'ont -coûté mes figures, dit maître Pierre, je serai content et il mettra sa -conscience en repos; car on ne saurait sauver son âme si l'on ne répare -le tort fait au prochain, si l'on ne lui restitue le bien qu'on lui a -pris. - -Cela est vrai, reprit don Quichotte; mais jusqu'à présent, maître -Pierre, je ne sache pas avoir rien à vous. - -Comment! rien, seigneur, repartit maître Pierre: et ces tristes débris -que vous voyez gisants sur le sol, qui les a dispersés, anéantis, si ce -n'est la force de votre bras invincible? et ces corps à qui -appartenaient-ils, si ce n'est à moi? enfin qui me faisait subsister, si -ce n'étaient eux? - -Pour le coup, reprit don Quichotte, je doute moins que jamais de ce que -j'ai répété si souvent: oui, les enchanteurs changent et bouleversent -toutes choses à leur fantaisie pour m'abuser; car, je vous le jure, -seigneurs qui m'entendez, ce que j'ai vu là m'a semblé réel et constant, -comme au temps de Charlemagne; j'ai pris cette Mélisandre pour -Mélisandre, don Galiferos pour don Galiferos, et Marsile pour le roi -Marsile; en un mot, les Mores pour les Mores, comme s'ils avaient été en -chair et en os. Cela étant, je n'ai pu retenir ma colère; et pour -accomplir le devoir de ma profession, qui m'ordonne de secourir les -opprimés, j'ai fait ce dont vous avez été témoins; si les effets ne -répondent pas à mon intention, ce n'est pas ma faute, mais celle des -enchanteurs qui me persécutent sans relâche. Cependant, tout innocent -que je suis de leur malice, je me condamne à réparer le dommage: que -maître Pierre dise ce qu'il lui faut pour la perte de ses figures, et je -le lui ferai payer sur-le-champ. - -[Illustration: Tant qu'il croit voir des ennemis, ses coups tombent -serrés comme la pluie (page 412).] - -Je n'attendais pas moins, dit maître Pierre, en s'inclinant -profondément, de la chrétienne probité du vaillant don Quichotte de la -Manche, le véritable soutien de tous les vagabonds nécessiteux: voilà le -seigneur hôtelier et le grand Sancho Panza qui seront, s'il plaît à -Votre Seigneurie, médiateurs entre elle et moi, et qui apprécieront mes -figures brisées. - -J'y consens et de tout mon coeur, dit don Quichotte. - -Aussitôt maître Pierre ramassa Marsile, et montrant qu'il était sans -tête: Vous voyez bien, seigneurs, dit-il, qu'il m'est impossible de -remettre le roi de Saragosse en son premier état; ainsi je crois, sauf -meilleur avis, qu'on ne peut me donner pour sa personne moins de quatre -réaux et demi. - -D'accord, dit don Quichotte; passons à un autre. - -Pour cette ouverture de haut en bas, continua maître Pierre en levant de -terre l'empereur Charlemagne, serait-ce trop de cinq réaux et un quart? - -Ce n'est-pas peu, dit Sancho. - -Ce n'est pas trop, repartit l'hôtelier; mais partageons le différend, et -accordons-lui cinq réaux. - -Qu'on lui donne cinq réaux et le quart avec, dit don Quichotte; mais -dépêchez-vous, maître Pierre; car il est temps de souper; et la faim -commence à se faire sentir. - -Pour cette figure sans nez, avec un oeil de moins, qui est celle de la -belle Mélisandre, il me semble, dit maître Pierre, que, demander deux -réaux et douze maravédis, c'est être fort accommodant. - -Ah! parbleu, s'écria don Quichotte, ce serait bien le diable si, à cette -heure et d'après le galop qu'avait pris son cheval, don Galiferos et -Mélisandre ne sont pas au moins sur la frontière de France. A d'autres, -maître Pierre, ce n'est pas à moi qu'on vend un chat pour un lièvre; -n'espérez pas me faire passer votre Mélisandre camuse pour la véritable -Mélisandre qui, en ce moment, doit être à la cour de Charlemagne, en -train de se divertir avec son époux. - -Maître Pierre voyant don Quichotte retourner à son premier thème, ne -voulut pas le laisser échapper; il se mit à considérer la figure de -plus près, et dit: Si ce n'est point là Mélisandre, il faut que ce soit -quelqu'une de ses damoiselles, qui se servait de ses habits; qu'on me -donne seulement soixante maravédis, je serai content. - -Il examina ainsi toutes les autres figures, mettant le prix à chacune, -prix que les juges réglèrent, à la satisfaction des parties, à la somme -de quarante réaux et trois quarts payés sur-le-champ par Sancho. Maître -Pierre demanda encore deux réaux pour la peine qu'il aurait à rattraper -son singe. - -Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, et plus s'il le faut, pour le -satisfaire; mais j'en donnerais volontiers deux cents autres, -ajouta-t-il, à qui m'assurerait que don Galiferos et Mélisandre sont -maintenant en France, dans le sein de leur famille. - -Personne ne pourra le dire mieux que mon singe, repartit maître Pierre; -mais le diable ne le rattraperait pas, effarouché comme il l'est; -j'espère pourtant que la faim, jointe à l'attachement qu'il a pour moi, -le feront revenir cette nuit. Au reste, demain il fera jour, et nous -verrons. - -Enfin, la tempête apaisée, toute la compagnie soupa aux dépens de don -Quichotte. L'homme aux hallebardes partit de grand matin; et dès qu'il -fut jour, le guide et le page allèrent prendre congé de notre héros, -l'un pour s'en retourner dans son pays, l'autre pour continuer son -voyage. Don Quichotte donna une douzaine de réaux au page, et, après -quelques judicieux conseils touchant la carrière qu'il allait suivre, il -l'embrassa et le laissa partir. Quant à maître Pierre, bien instruit de -l'humeur du chevalier, il ne voulut rien avoir de plus à démêler avec -lui; ayant donc rattrapé son singe et ramassé les débris de son théâtre, -il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla, de son -côté, chercher les aventures. Don Quichotte fit payer largement -l'hôtelier, et, le laissant non moins surpris de ses extravagances que -de sa libéralité, il monta à cheval vers huit heures du matin, et se -mit en route. - -Nous le laisserons cheminer, afin de donner à loisir plusieurs -explications nécessaires à l'intelligence de cette histoire. - - - - -CHAPITRE XXVII - -OU L'ON APPREND CE QU'ÉTAIENT MAITRE PIERRE ET SON SINGE, AVEC LE FAMEUX -SUCCÈS QU'EUT DON QUICHOTTE DANS L'AVENTURE DU BRAIMENT, QU'IL NE -TERMINA PAS COMME IL L'AVAIT PENSÉ - - -Cid Hamed Ben-Engeli, l'auteur de cette grande histoire, commence le -présent chapitre par ces paroles: _Je jure comme chrétien catholique_, -etc., etc. Sur quoi le traducteur fait observer qu'en jurant comme -chrétien catholique, tandis qu'il était More (et sans aucun doute il -l'était), cid Hamed n'a voulu dire autre chose, sinon que comme le -chrétien catholique promet, quand il jure, de dire la vérité, de même il -promet de la dire en ce qui concerne don Quichotte, principalement en -expliquant ce qu'étaient maître Pierre et son singe, dont les -divinations faisaient l'admiration de toute la contrée. Il dit donc que -ceux qui ont lu la première partie de cette histoire se rappelleront -sans doute un certain Ginez de Passamont, auquel don Quichotte rendit la -liberté ainsi qu'à d'autres forçats qu'on menait aux galères; bienfait -dont ces gens de mauvaise vie le récompensèrent d'une si étrange -manière. Ce Ginez de Passamont, que don Quichotte appelait don Ginesille -de Parapilla, déroba, on se le rappelle, le grison de Sancho dans la -Sierra Morena; et parce qu'il n'a point été dit alors de quelle manière -eut lieu ce larcin, l'imprimeur ayant supprimé cinq ou six lignes qui -l'expliquent, on a généralement attribué à l'auteur ce qui n'était -qu'une omission de l'imprimerie. Voici comment le fait arriva. - -Pendant que Sancho dormait d'un profond sommeil sur son âne, Ginez -employa le même artifice dont Brunel avait fait usage devant la -forteresse d'Albraque, pour voler le cheval de Sacripant, et lui tira -son grison d'entre les jambes après avoir placé sous le bât quatre pieux -appuyés contre terre; depuis, Sancho retrouva son âne, ainsi que nous -l'avons raconté. Ce Ginez, craignant d'être repris par la justice qui le -recherchait pour ses prouesses (le nombre en était si grand qu'il en -composa lui-même un gros volume), s'appliqua un emplâtre sur l'oeil, et, -ainsi déguisé, résolut de passer au royaume d'Aragon comme joueur de -marionnettes, car en pareille matière et pour les tours de gobelets il -était maître achevé. Chemin faisant, il acheta de quelques chrétiens qui -revenaient de Barbarie le singe dont nous avons parlé, auquel il apprit, -à certain signal, à lui sauter sur l'épaule et à paraître lui marmotter -quelque chose à l'oreille. Son plan arrêté, notre homme, avant d'entrer -dans un village, s'informait avec soin aux environs des particularités -survenues dans cet endroit et des gens qu'elles concernaient. Cela logé -dans sa mémoire, la première chose qu'il faisait en arrivant, c'était de -dresser son théâtre, lequel représentait tantôt une histoire, tantôt une -autre, mais toutes agréables et divertissantes. La représentation finie, -il annonçait le talent de son singe, qui connaissait, disait-il, le -passé et le présent, mais ne se mêlait point de l'avenir; pour chaque -question il prenait deux réaux, et faisait meilleur marché à -quelques-uns, après avoir tâté le pouls aux curieux. Souvent, quand il -se trouvait avec des gens dont il savait bien l'histoire, encore qu'on -ne lui adressât point de demande, il faisait à son singe le signal -accoutumé, disait qu'il venait de lui révéler telle ou telle chose, et -comme cela concordait presque toujours avec ce qui était arrivé, il -s'était acquis un crédit incroyable parmi le peuple. S'il n'était pas -bien informé, il y suppléait avec adresse, faisant une réponse ambiguë -qui avait rapport à la demande; mais comme la plupart des gens n'y -voyaient que du feu, il se moquait de tout le monde, et remplissait -ainsi son escarcelle. En entrant dans l'hôtellerie, il reconnut de suite -don Quichotte et Sancho, et il lui fut facile, on le pense bien, de les -étonner, ainsi que tous ceux qui étaient présents. Cependant il lui en -aurait coûté cher, si notre chevalier eût un peu plus baissé le bras -quand il fit sauter la tête au roi Marsile et détruisit toute sa -cavalerie, comme nous l'avons dit au chapitre précédent. - -Mais revenons à don Quichotte. En quittant l'hôtellerie, le héros de la -Manche résolut d'aller visiter les beaux rivages de l'Èbre et les lieux -environnants, avant de gagner Saragosse, l'époque des joutes annoncées -dans cette ville étant encore assez éloignée. Il marcha ainsi deux jours -entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être raconté. Le -troisième jour, comme il gravissait une petite colline, il entendit un -grand bruit de tambours et de trompettes. Il crut d'abord que c'était -quelque troupe de soldats, et poussa Rossinante de ce côté; mais arrivé -au sommet de la colline, il aperçut à l'autre extrémité de la plaine -plus de deux cents hommes armés de lances, pertuisanes, arbalètes, -piques, avec quelques arquebuses et un bon nombre de rondaches. Il -descendit la côte et s'approcha assez du bataillon pour pouvoir -distinguer des bannières avec leurs couleurs et leurs devises, parmi -lesquelles une entre autres en satin blanc représentait un âne peint au -naturel, le cou tendu, le nez en l'air, la bouche béante, la langue -allongée, comme s'il eût été prêt à braire; autour étaient écrits ces -mots: «Ce n'est pas pour rien que nos alcades se sont mis à braire.» - -Don Quichotte comprit par là que ces gens armés appartenaient au village -du braiment, et il le dit à Sancho, tout en lui faisant remarquer que -l'homme dont ils tenaient l'histoire s'était sans doute trompé, -puisqu'il n'avait parlé que de régidors, tandis que la bannière mettait -en scène des alcades. - -Il ne faut pas y regarder de si près, seigneur, répondit Sancho; ces -régidors sont peut-être devenus alcades par la suite des temps; et puis, -que ce soient des régidors ou des alcades, qu'est-ce que cela fait, -s'ils se sont mis de même à braire? Il n'est pas plus étonnant -d'entendre braire un alcade qu'un régidor. - -Bref, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé -s'étaient mis en campagne pour combattre les habitants d'un autre -village, qui les raillaient plus que de raison. Don Quichotte -s'approcha, malgré les conseils de Sancho, qui avait peu de goût pour de -semblables rencontres, et les gens du bataillon l'accueillirent, croyant -que c'était quelqu'un de leur parti. Quant à lui, haussant sa visière, -il poussa jusqu'à l'étendard, et là il fut entouré par les principaux de -la troupe, lesquels demeurèrent plus qu'étonnés de son étrange figure. - -Don Quichotte les voyant attentifs à le considérer sans lui adresser la -parole, voulut profiter de leur silence et leur parla en ces termes: -Braves seigneurs, je vous supplie de ne point interrompre le discours -que je vais vous adresser, à moins que vous ne le trouviez ennuyeux, -car, dans ce cas, au moindre signe, je mettrai un frein à ma langue et -un bâillon à ma bouche. Tous répondirent qu'il pouvait parler, et qu'ils -l'écouteraient de bon coeur; notre héros continua donc de la sorte: Mes -chers amis, je suis chevalier errant; ma profession est celle des armes -et me fait un devoir de protéger ceux qui en ont besoin. Depuis -plusieurs jours je connais votre disgrâce et la cause qui vous rassemble -pour tirer vengeance de vos ennemis. Après avoir bien réfléchi sur votre -affaire, et consulté les lois sur le duel, j'ai conclu que vous avez -tort de vous tenir pour offensés, et en voici la raison: un seul homme -ne peut, selon moi, offenser une commune entière, si ce n'est pourtant -en l'accusant de trahison en général, comme nous en avons un exemple -dans don Diego Ordugnez de Lara, qui défia tous les habitants de -Zamora[100], ignorant que c'était le seul Vellidos Dolfos qui avait tué -le roi son maître. Or, cette accusation et ce défi les offensant -également, la vengeance en appartenait à tous en général et à chacun en -particulier. Dans cette occasion, néanmoins, le seigneur don Diego -s'emporta outre mesure, et dépassa de beaucoup les limites du défi, car -il n'y avait aucun motif pour y comprendre avec les vivants, les morts, -l'eau, le pain, les enfants à naître, et tant d'autres particularités -dont son cartel contient l'énumération; mais lorsque la colère a débordé -et s'est emparée d'un homme, aucun frein n'est capable de le retenir. - - [100] Voici ce défi: - - «Moi don Diego Ordunez de Lara, je vous défie, gens de Zamora, comme - traîtres et félons; je défie tous les morts et avec eux tous les - vivants; je défie les hommes et les femmes, ceux qui sont nés et ceux - à naître; je défie les grands et les petits, la viande, le poisson, - les eaux des rivières. - - «CANCIONERO.» - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Mes chers amis, je suis chevalier errant (page 416).] - -Ainsi donc, puisqu'un seul homme ne peut offenser une république, un -royaume, une province, une ville, une commune entière, il est manifeste -que vous avez tort de vous mettre en campagne pour venger une offense -qui n'existe pas. Que diriez-vous, je vous le demande, si les habitants -de Valladolid, de Tolède ou de Madrid, se battaient à tout propos avec -ceux qui les appellent _Cazalleros_[101], _Auberginois_, _Baleinaux_, et -si ceux auxquels les enfants donnent de pareils surnoms s'escrimaient à -tout bout de champ? Il ferait beau voir que ces illustres cités fussent -toujours prêtes à prendre les armes à la moindre provocation! Non, non, -que Dieu ne le veuille ni ne le permette jamais! Il n'y a que quatre -circonstances dans lesquelles les républiques bien gouvernées et les -hommes sages doivent prendre les armes et tirer l'épée. Ces quatre -circonstances les voici: la première, c'est la défense de la foi -catholique; la seconde, la défense de leur vie, qui est de droit naturel -et divin; la troisième, la conservation de leur honneur, de leur famille -et de leur fortune; la quatrième, le service de leur roi dans une guerre -juste; et si nous voulions en ajouter une cinquième, qu'il faudrait -placer en seconde ligne, c'est la défense de la patrie. Mais recourir -aux armes pour de simples badinages, pour de simples plaisanteries qui -ne sont pas de véritables offenses, par ma foi, ce serait manquer de -raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne -peut l'être), c'est aller directement contre la sainte loi que nous -professons, laquelle nous ordonne de faire du bien à nos ennemis, et -d'aimer ceux qui nous haïssent. Ce commandement, je le sais, paraît -quelque peu difficile à accomplir, mais il ne l'est que pour ceux qui -sont moins à Dieu qu'au monde, et plus selon la chair que selon -l'esprit; car Jésus-Christ, qui Dieu et homme tout ensemble, jamais n'a -menti et jamais n'a pu mentir, a dit, en se faisant notre législateur, -que son joug était doux et son fardeau léger; il n'a donc pu nous -prescrire rien d'impossible. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grâces sont -obligées, par les lois divines et humaines, à calmer leurs -ressentiments et à déposer leurs armes. - - [101] On appelait _Cazalleros_ les habitants de Valladolid, par - allusion à Augustin de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud. On ignore - l'origine des autres surnoms. - -Que je meure à l'instant, dit tout bas Sancho, si ce mien maître-là -n'est pas théologien; et s'il ne l'est pas, par ma foi, il y ressemble -comme un oeuf ressemble à un autre oeuf. - -Don Quichotte se tut quelque temps pour reprendre haleine, et voyant que -toute l'assistance l'écoutait favorablement, il allait continuer sa -harangue, quand, voyant que son maître s'arrêtait, Sancho se jeta à la -traverse, prit la parole et dit: Monseigneur don Quichotte de la Manche, -naguère appelé le chevalier de la Triste-Figure, et à présent le -chevalier des Lions, est un gentilhomme de beaucoup de sens, et qui -connaît son latin comme un bachelier. Dans les conseils qu'il donne il y -va toujours rondement, et il n'y a point de lois ni d'ordonnances pour -la guerre qu'il ne sache sur le bout de son doigt; ainsi donc, -seigneurs, croyez tout ce qu'il dit, et qu'on s'en prenne à moi si l'on -n'est pas content. Il est évident qu'on a tort de se mettre en colère -pour cela seul qu'on entend braire, car moi, je m'en souviens fort bien, -lorsque j'étais petit garçon, je brayais lorsqu'il m'en prenait envie, -sans que personne y trouvât à redire; et sans vanité, c'était avec tant -de naturel et de grâce, que tous les ânes du pays se mettaient à braire -quand ils m'entendaient: je n'en étais pourtant pas moins fils de mon -père, qui fut homme de bien. Ce talent excita la jalousie de -quelques-uns des plus huppés du village, mais je m'en souciais comme -d'un maravédis. Au reste, pour vous prouver ce que j'avance, écoutez -seulement, et vous allez voir; car cette science est comme celle de -nager, une fois apprise, on ne l'oublie plus. - -Aussitôt se serrant le nez avec les doigts, Sancho se mit à braire si -puissamment, que tous les lieux d'alentour en retentirent; et il allait -recommencer de plus belle, lorsqu'un des auditeurs, croyant qu'il ne le -faisait que pour se moquer d'eux, leva une longue gaule et lui en -déchargea sur les reins un si rude coup, qu'il l'étendit à terre tout de -son long. - -Le voyant ainsi maltraité, don Quichotte courut la lance basse contre -l'agresseur; mais tant de gens s'y opposèrent, qu'il lui fut impossible -de venger son écuyer. Loin de là, lui-même se vit assailli d'une telle -grêle de pierres, tellement menacé de toutes parts avec l'arbalète -tendue et l'arquebuse en joue, qu'il tourna bride et s'échappa au grand -galop de Rossinante, se recommandant à Dieu, et s'imaginant déjà être -percé de mille balles. Mais ces gens se contentèrent de le voir fuir -sans tirer un seul coup. Quand à Sancho, ils le replacèrent sur son âne, -et lui permirent de rejoindre son maître; ce que le grison fit de -lui-même, accoutumé qu'il était à suivre Rossinante et n'en pouvant -demeurer un seul moment séparé. - -Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la tête, et voyant -que Sancho n'était pas poursuivi, il attendit. Quant aux gens du village -persiflé, ils restèrent là jusqu'à la nuit; puis ils s'en retournèrent -chez eux, triomphant de ce que l'ennemi n'avait point paru. Je crois -même, s'ils avaient connu l'antique coutume des Grecs, qu'ils n'eussent -pas manqué d'élever sur le terrain un trophée pour servir de monument à -leur valeur. - - - - -CHAPITRE XXVIII - -DES GRANDES CHOSES QUE DIT BEN-ENGELI, ET QUE SAURA CELUI QUI LES LIRA -S'IL LES LIT AVEC ATTENTION - - -Quand le brave fuit, c'est que l'embuscade est découverte, et l'homme -prudent doit se réserver pour une meilleure occasion. De ceci nous avons -une preuve en don Quichotte, qui, sans songer au péril où il laissait le -pauvre Sancho, aima mieux prendre la poudre d'escampette que de -s'exposer à la fureur de cette troupe en courroux, et s'éloigna jusqu'à -ce qu'il se crût en lieu de sûreté. - -Plié en deux sur son âne, Sancho le suivait, comme nous avons dit; en -arrivant près de son seigneur, déjà il avait repris ses sens, et il se -laissa tomber haletant devant Rossinante. Don Quichotte mit pied à terre -pour voir s'il était blessé, et ne lui trouvant aucune égratignure, il -lui dit avec colère: Sancho, mon ami, vous avez mal choisi votre temps -pour braire; où diable avez-vous trouvé qu'il fût sage de parler corde -dans la maison d'un pendu? A musique comme la vôtre, quel accompagnement -pouvait-on faire, si ce n'est de coups de bâton? Rendez grâces à Dieu, -Sancho, de ce qu'au lieu de vous bâtonner ils ne vous aient point fait -le _per signum crucis_ avec une lame de cimeterre. - -Je ne suis pas en état de répondre, dit Sancho, et il me semble que je -parle par les épaules; montons sur nos bêtes et tirons-nous d'ici. Soyez -certain que je ne brairai de ma vie, mais à ce que je vois, les -chevaliers errants lâchent pied tout comme les autres, et se soucient -fort peu de laisser leurs pauvres écuyers moulus comme plâtre au pouvoir -des ennemis. - -Se retirer n'est pas fuir, répondit don Quichotte. Apprenez-le Sancho, -la valeur qui n'est pas fondée sur la prudence s'appelle témérité, et -les prouesses d'un homme téméraire s'attribuent moins à son courage qu'à -sa bonne fortune; ainsi je confesse m'être retiré, mais non pas avoir -fui, et en cela j'ai imité plusieurs vaillants guerriers, qui surent se -réserver pour de meilleures occasions. Les histoires sont pleines de -semblables événements, que je pourrais vous raconter; mais comme cela -est inutile, je m'en abstiens pour l'heure. - -En discourant de la sorte, don Quichotte avait remis Sancho sur son âne, -puis, étant remonté à cheval, tous deux gagnèrent à petits pas un bois -qu'on apercevait près de là. De temps en temps l'écuyer poussait de -profonds hélas! et des gémissements douloureux; don Quichotte lui en -demanda le sujet: C'est, répondit Sancho, que depuis l'extrémité de -l'échine jusqu'à la nuque du cou, je ressens une douleur qui me fait -perdre l'esprit. - -Sans aucun doute, reprit don Quichotte, cela vient de ce que le bâton -étant large et long, il aura porté sur toutes les parties qui te font -mal; s'il eût touché en quelque autre endroit, tu souffrirais de même à -cet endroit-là. - -Pardieu, dit Sancho, Votre Grâce vient de me tirer d'un grand embarras, -et de m'expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie! faut-il tant -de paroles pour me prouver que je souffre à tous les endroits où le -bâton a porté? Si je souffrais à la cheville du pied, passe encore; mais -pour deviner que je souffre là où l'on m'a meurtri, il ne faut pas être -sorcier. Je le vois, mon seigneur et maître, mal d'autrui n'est que -songe, et chaque jour découvre ce que je dois attendre en compagnie de -Votre Grâce. Aujourd'hui, vous m'avez laissé bâtonner; demain, vous me -laisserez berner, comme l'autre fois; et si un jour il m'en coûte une -côte, un autre jour il m'en coûtera les yeux de la tête. Que je ferais -bien mieux... (mais je ne suis qu'une bête, et bête je resterai toute ma -vie); que je ferais bien mieux de m'en aller retrouver ma femme et mes -enfants, et prendre soin de ma maison avec le peu d'esprit que Dieu m'a -donné, au lieu de m'amuser à vous suivre à travers champs, bien souvent -sans boire ni manger. Car enfin, après avoir couru pendant tout le jour, -si l'on a besoin de dormir, eh bien frère écuyer, vous dit-on, mesurez -six pieds de terre; en voulez-vous davantage? taillez, taillez, en plein -drap, vous êtes à même, étendez-vous de tout votre long. Ah! que je -voudrais voir brûlé et réduit en cendres le premier qui s'avisa de la -chevalerie errante, ou du moins celui qui a été assez sot pour servir -d'écuyer à de pareils étourdis; je parle des chevaliers errants du temps -passé; de ceux d'aujourd'hui je ne dis rien, je leur porte trop de -respect, Votre Grâce étant du nombre: aussi bien, je commence à -m'apercevoir qu'elle en revendrait au diable en personne. - -Maintenant que vous parlez à votre aise, reprit don Quichotte, je -gagerais que vous ne ressentez aucun mal; eh bien, parlez, mon ami, -parlez tout votre soûl, et dites tout ce qui vous viendra sur le bout de -la langue: pourvu que vous ne vous plaigniez point, je supporterai de -bon coeur l'ennui de vos impertinences. Au reste, avez-vous si grande -envie d'aller retrouver votre femme et vos enfants, à Dieu ne plaise que -je vous en empêche; vous avez mon argent, comptez le nombre de jours qui -se sont écoulés depuis notre troisième sortie, supputez ce que vous -devez gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains. - -Quand je servais Thomas Carrasco, le père du bachelier Samson, que Votre -Grâce connaît bien, je gagnais deux ducats par mois, sans compter ma -nourriture, répondit Sancho: je ne sais pas ce que je dois gagner avec -vous, mais j'affirme que l'écuyer d'un chevalier errant fatigue beaucoup -plus que le valet d'un laboureur, car, après tout, quand nous servons -ces derniers, quel que soit le travail de la journée, au moins, la nuit -venue, mangeons-nous à la marmite et dormons-nous dans un lit. Tandis -que, depuis que je vous sers, je jure n'avoir tâté ni de l'un, ni de -l'autre, si ce n'est le peu de jours que nous avons passés chez le -seigneur don Diego, ou lorsque j'écumai la marmite de Gamache, et puis -ce que j'ai mangé, bu et dormi chez Basile; le reste du temps, j'ai -couché sur la dure et à ciel découvert, vivant à la grâce de Dieu, de -pelures de fromage, de quelques noisettes, de croûtes de pain, et buvant -l'eau qu'on trouve en ces déserts. - -J'en demeure d'accord, dit don Quichotte: combien croyez-vous donc que -je doive vous donner de plus que Thomas Carrasco? - -Avec deux réaux par mois qu'ajouterait Votre Grâce, il me semble, -répondit Sancho, que je serai raisonnablement payé quant aux gages; -mais pour me dédommager de la perte de l'île que vous m'aviez promise, -il serait juste d'ajouter encore six réaux, ce qui ferait trente réaux -en tout. - -[Illustration: Lorsque don Quichotte fut hors de portée, il tourna la -tête (page 419).] - -C'est très-bien, répliqua don Quichotte; voilà vingt-cinq jours que nous -sommes partis de notre village, comptez ce qui vous est dû, et, je le -répète, payez-vous de vos propres mains. - -Nous sommes un peu loin de compte, repartit Sancho; car, pour ce qui est -de l'île, il faut compter à partir du jour que vous me l'avez promise -jusqu'à cette heure. - -Combien donc y a-t-il de jours que je vous l'ai promise? dit don -Quichotte. - -Si je m'en souviens bien, répondit Sancho, il y a aujourd'hui quelque -vingt ans, trois ou quatre jours de plus ou de moins. - -Par ma foi, voilà qui est plaisant, s'écria don Quichotte en partant -d'un grand éclat de rire; à peine avons-nous employé deux mois dans -toutes nos courses, et tu dis, Sancho, qu'il y a vingt ans que je t'ai -promis cette île? Mon ami, je commence à croire que tu veux garder tout -l'argent que tu as à moi! Eh bien, soit, qu'à cela ne tienne, je te -l'abandonne de bon coeur, pour me voir au plus tôt débarrassé d'un si -pitoyable écuyer! Mais, réponds-moi, prévaricateur des ordonnances -écuyéresques de la chevalerie errante, où as-tu vu ou lu que jamais -écuyer ait marchandé avec son seigneur, et contesté sur le plus ou sur -le moins? Entre, pénètre, félon, brigand, vampire, car tu mérites tous -ces noms; pénètre, dis-je, dans ce _mare magnum_ de leurs histoires, et -si tu y trouves rien d'égal à ce que tu oses me proposer, je consens à -passer pour le plus indigne chevalier qui ait jamais ceint l'épée. -Aussi, et c'en est fait, tu peux prendre le chemin de ta maison, car je -suis résolu à ne pas souffrir que tu me suives un seul instant de plus. -O pain mal reconnu, ô promesses mal placées, ô misérable sans coeur, qui -tient plus de la brute que de l'homme! tu songes à me quitter, quand -j'étais sur le point de t'élever à une condition telle, qu'en dépit de -ta femme on allait t'appeler monseigneur! tu te retires, quand j'ai la -meilleure île de la mer à te donner! On a bien raison de dire que le -miel n'est pas fait pour la bouche de l'âne: car âne tu es, âne tu -vivras, et âne tu mourras, sans t'apercevoir même que tu n'es qu'une -bête. - -Pendant que don Quichotte l'accablait de reproches, Sancho tout confus -le regardait fixement; enfin, se sentant pénétré d'une vive douleur, le -pauvre écuyer répondit d'une voix dolente et entrecoupée de sanglots: -Monseigneur, mon bon maître, je confesse que je suis un âne, et que pour -l'être tout à fait il ne manque que la queue; si vous voulez me la -mettre, je la tiendrai pour bien placée, et je vous servirai comme un -âne le reste de mes jours. Que Votre Grâce me pardonne et prenne pitié -de ma jeunesse; considérez que je ne sais pas grand'chose, et que si je -parle beaucoup, c'est plutôt par infirmité que par malice; mais qui -pèche et s'amende, à Dieu se recommande. - -J'aurais été fort étonné, Sancho, reprit don Quichotte, que tu eusses -prononcé vingt paroles sans citer quelque proverbe; eh bien, oui, je te -pardonne à condition que tu te corrigeras et que tu ne seras plus -désormais si attaché à ton intérêt; prends courage et repose-toi sur la -foi de mes promesses qui, pour ne pas encore être réalisées, n'en sont -pas moins certaines. - -Sancho promit de s'amender et de faire de nécessité vertu. Sur ce ils -entrèrent dans le bois, et se couchèrent chacun au pied d'un arbre. -Sancho dormit mal, les coups de gaule se faisant mieux sentir par le -serein; quant à don Quichotte, il s'abandonna à ses rêveries -habituelles. Après avoir pris quelque repos, le jour venu, ils -continuèrent leur chemin vers les célèbres rivages de l'Èbre, où il leur -arriva ce que nous raconterons dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XXIX - -DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA BARQUE ENCHANTÉE - - -Après avoir cheminé pendant deux jours entiers, nos aventuriers -arrivèrent au bord de l'Èbre. Don Quichotte éprouva un vif plaisir à la -vue de ce fleuve; il ne pouvait se lasser de considérer la beauté de ses -rives, l'abondance et la tranquillité de ses eaux, et cet aspect -réveilla dans sa mémoire mille amoureuses pensées. Il se rappela ce -qu'il avait vu dans la caverne de Montesinos, car bien que le singe de -maître Pierre lui eût dit que ces choses étaient en partie vraies, en -partie fausses, il était disposé à les regarder comme des réalités, au -rebours de Sancho qui les tenait pour autant de mensonges. - -Tout à coup notre héros aperçut une petite barque, sans rames et sans -voiles, attachée à un tronc d'arbre; il regarda de tous côtés, et ne -voyant personne, il mit pied à terre, dit à son écuyer d'en faire autant -et de lier leurs montures à un saule qui se trouvait là. Sancho lui -demanda pourquoi il descendait si brusquement de cheval et quel était -son dessein. - -Apprends, répondit don Quichotte, que ce bateau est ici pour m'inviter à -y entrer, afin que j'aille au secours soit d'un chevalier, soit de toute -autre personne qui se trouve en pressant danger: car c'est ainsi que -procèdent les enchanteurs. Lorsqu'un chevalier de leurs amis court -quelque péril dont il ne peut être tiré que par le bras d'un autre -chevalier, ils lui envoient un bateau comme celui-ci, ou bien ils -l'enlèvent dans quelque nuage, et en un clin d'oeil il est transporté, à -travers les airs ou sur les eaux, aux lieux où on a besoin de son aide. -Sans nul doute, cette barque est placée ici pour le même objet, ou je -ne m'y connais pas. Donc, avant que la nuit arrive, attache ensemble -Rossinante et ton grison, et partons sans perdre de temps, car je suis -résolu de tenter cette aventure, une troupe de carmes déchaussés -vint-elle me prier de n'en rien faire. - -Puisqu'il en est ainsi, reprit Sancho, et que Votre Grâce veut à tout -propos donner dans ce que j'appellerai des folies, il n'y a qu'à obéir -et à baisser la tête, suivant le proverbe qui dit: Fais ce que ton -maître ordonne, et assieds-toi à table à ses côtés. Toutefois, et pour -l'acquit de ma conscience, je veux avertir Votre Grâce que ce bateau -n'appartient pas à des enchanteurs, mais plutôt à quelque pêcheur de -cette rivière où l'on prend, dit-on, les meilleures aloses du monde. - -Tout en disant cela, Sancho attachait Rossinante et le grison, -très-affligé de les laisser seuls, et appelant sur eux dans le fond de -son âme la protection des enchanteurs. - -Ne te mets point en peine de ces animaux, lui dit don Quichotte; celui -qui va conduire les maîtres en prendra soin. - -Or ça, reprit Sancho, les voilà attachés: que faut-il faire? - -Nous recommander à Dieu et lever l'ancre, repartit don Quichotte; je -veux dire nous embarquer et couper la corde qui retient ce bateau. Puis -sans plus délibérer il saute dedans, suivi de son écuyer, coupe la -corde, et le bateau s'éloigne de la rive. - -A peine Sancho fut-il à vingt pas du bord, qu'il commença à trembler, se -croyant perdu; mais ce fut bien pis quand il entendit le grison braire -et vit Rossinante se débattre pour se détacher: Seigneur, dit-il, voilà -Rossinante qui s'efforce de rompre son licou pour venir nous retrouver, -et mon âne qui gémit de notre absence. Mes bons amis, continua-t-il en -tournant vers eux ses regards, prenez patience: nous nous désabuserons, -s'il plaît à Dieu, de la folie qui nous mène, et nous vous rejoindrons -bientôt. Et il se mit à pleurer si amèrement, que don Quichotte -impatienté, lui dit: - -Que crains-tu, lâche créature? qui te poursuit, coeur de souris -casanière, et qu'as-tu à gémir de la sorte? Ne dirait-on pas que tu -marches pieds nus sur les rochers aigus et tranchants des monts Riphées, -ou à travers les sables ardents des déserts de la Libye? N'es-tu pas -assis comme un prince, t'abandonnant sans fatigue au cours de cet -aimable fleuve? Va, va, console-toi, nous allons bientôt entrer dans le -vaste Océan, si déjà nous n'y sommes, car nous avons fait pour le moins -sept ou huit cents lieues. Si j'avais un astrolabe pour prendre la -hauteur du pôle, je te dirais au juste combien de chemin nous avons -fait; cependant, ou je n'y entends rien, ou nous avons passé, ou nous -sommes sur le point de passer la ligne équinoxiale, située à égale -distance des deux pôles. - -Et quand nous aurons passé cette ligne, combien aurons-nous fait de -chemin? demanda Sancho. - -Beaucoup assurément, répondit don Quichotte: car alors nous aurons -parcouru la moitié du globe terrestre, qui, selon le comput de Ptolémée, -le plus célèbre des cosmographes, ne compte pas moins de trois cent -soixante degrés, ce qui, à vingt-cinq lieues par degré, fait neuf mille -lieues de tour. - -Pardieu, Votre Grâce prend à témoin une jolie personne, l'homme qui pue -comme quatre! dit Sancho. - -Don Quichotte ne put s'empêcher de sourire de la manière dont son écuyer -avait compris les mots comput et cosmographe: Tu sauras, lui dit-il, que -ceux qui vont aux Indes regardent comme un signe positif que la ligne -est passée, quand certains insectes meurent instantanément, et qu'on ne -pourrait en trouver un sur tout le bâtiment, fût-ce au poids de l'or. -Ainsi, promène ta main sous une de tes cuisses, et si tu y trouves -quelque être vivant, nos doutes seront éclaircis; dans le cas -contraire, nous aurons passé la ligne. - -Je ferai ce que m'ordonne Votre Grâce, répliqua Sancho, quoique ces -expériences me paraissent inutiles, puisque, selon moi, nous ne sommes -pas à cinq toises du rivage, et que je vois de mes yeux Rossinante et le -grison au même endroit où nous les avons laissés. - -Fais ce que je t'ai dit, répliqua don Quichotte, et ne t'inquiète pas du -reste. Tu ne sais pas, je pense, ce que c'est que zodiaque, lignes, -parallèles, pôles, solstices, équinoxes, planètes, enfin tous les degrés -et les mesures dont se composent la sphère céleste et la sphère -terrestre; car si tu connaissais toutes ces choses, même d'une manière -imparfaite, tu saurais combien de parallèles nous avons coupés, combien -de signes nous avons parcourus, et combien de constellations nous avons -laissées derrière nous. Mais je te le répète, tâte-toi de la tête aux -pieds; je suis certain qu'à cette heure tu es plus net qu'une feuille de -papier blanc. - -Sancho obéit, et porta la main sous le pli de son jarret gauche, après -quoi il se mit à regarder son maître en souriant: Ou l'expérience est -fausse, lui dit-il, ou nous ne sommes pas arrivés à l'endroit que pense -Votre Grâce, il s'en faut de bien des lieues. - -Comment! reprit don Quichotte, est-ce que tu as trouvé quelqu'un? - -Et même quelques-uns, répondit Sancho. Puis, secouant les doigts, il -plongea sa main dans le fleuve, sur lequel glissait tranquillement la -barque sans être poussée par aucun enchanteur, mais tout bonnement par -le courant, qui était alors doux et paisible. - -Tout à coup ils aperçurent un grand moulin établi au milieu du fleuve. A -cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix retentissante: Regarde, ami -Sancho, tu as devant toi la forteresse ou le château dans lequel doivent -se trouver le chevalier ou la princesse infortunés au secours de qui le -ciel nous envoie. - -De quel château ou forteresse parlez-vous? répondit Sancho; ne -voyez-vous pas que c'est un moulin établi sur la rivière pour moudre le -blé? - -Tais-toi, repartit don Quichotte. Cela te semble un moulin, mais ce -n'est qu'une illusion: ne t'ai-je pas répété plus de cent fois que les -enchanteurs changent, dénaturent, transforment toutes choses à leur -fantaisie? je ne dis pas qu'ils les transforment réellement, mais qu'ils -paraissent les transformer, comme ils nous l'ont fait assez voir dans la -métamorphose de Dulcinée. - -Pendant ce dialogue, le bateau ayant gagné le milieu du fleuve, commença -à marcher avec plus de rapidité. Les gens du moulin, voyant venir au fil -de l'eau une barque prête à s'engouffrer sous les roues, sortirent avec -de longues perches pour l'arrêter, en criant de toutes leurs forces: Où -allez-vous, imprudents? quel désespoir vous pousse? voulez-vous donc -vous faire mettre en pièces? Et comme ces hommes étaient couverts de -farine de la tête aux pieds, ils ressemblaient beaucoup à une apparition -fantastique. - -Ne t'ai-je pas dit, Sancho, que j'allais avoir à montrer toute la force -de mon bras? Regarde combien de monstres s'avancent contre moi, combien -de fantômes hideux essayent de m'épouvanter! - -Se dressant debout dans la barque, il se met à menacer les meuniers: -Canaille mal née, canaille mal apprise, leur criait-il, hâtez-vous de -mettre en liberté ceux que vous retenez injustement dans votre château; -car je suis don Quichotte de la Manche, surnommé le chevalier des Lions, -que l'ordre souverain des cieux envoie pour mettre fin à cette aventure. - -En même temps, il tire son épée et s'escrime en l'air contre les -meuniers, qui, sans rien comprendre à ces extravagances, tâchaient -seulement d'empêcher avec leurs perches le bateau d'entrer dans le -torrent formé par les roues du moulin. Le pauvre Sancho était à genoux, -priant Dieu de le sauver d'un si grand péril. Enfin, les meuniers -parvinrent à détourner le bateau, mais non pas si heureusement qu'il ne -chavira au milieu de la rivière avec ceux qu'il portait. Bien prit à don -Quichotte de savoir nager, car le poids de ses armes l'entraîna par deux -fois au fond de l'eau; et si les meuniers ne s'y fussent jetés pour les -en tirer, l'un par les pieds, l'autre par la tête, les aventures du -maître et du valet en restaient là. Quand ils furent déposés à terre, -plus trempés que morts de soif, Sancho s'agenouilla, et les mains -jointes, les yeux levés au ciel, il se mit à demander à Dieu, dans une -longue et fervente oraison, de le délivrer à jamais des folies de son -seigneur. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Mes bons amis, continua Sancho, prenez patience (page 423).] - -Pendant ce temps, les pêcheurs étaient accourus; voyant leur barque -brisée, ils se jetèrent sur Sancho, demandant à don Quichotte de leur -payer le dommage. - -Très-volontiers, reprit notre héros avec son sang-froid habituel, mais à -une condition, c'est que sur-le-champ vous allez mettre en liberté ceux -que vous retenez par violence dans ce château. - -De quel château et de quels prisonniers parles-tu, tête à l'envers? -repartit un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener ceux qui viennent -moudre le blé à ce moulin? - -C'est folie, dit à part soi don Quichotte, c'est parler dans le désert -que vouloir faire entendre raison à semblable canaille. Il faut qu'il se -soit ici rencontré deux enchanteurs, dont l'un détruit ce que l'autre -fait; car l'un m'envoie la barque, et l'autre la renverse. Que Dieu y -porte remède, s'il lui plaît! Au reste, voilà le train du monde, on n'y -rencontre qu'artifice et contrariété de toutes parts. Se tournant -ensuite vers le moulin: Qui que vous soyez, amis, qui gémissez enfermés -dans cette prison, pardonnez-moi si, pour mon malheur et pour le vôtre, -je ne puis briser vos fers; c'est sans doute à un autre chevalier qu'est -réservée cette aventure. Il finit par entrer en arrangement avec les -pêcheurs, à qui Sancho compta cinquante réaux en poussant de profonds -soupirs. Encore une seconde traversée comme celle-ci, disait-il, et tout -notre avoir sera bientôt au fond de l'eau. - -Meuniers et pêcheurs considéraient, pleins de surprise, ces deux hommes, -et, les tenant pour fous, ils se retirèrent, les premiers dans leur -moulin, les seconds dans leurs cabanes. Don Quichotte et Sancho -retournèrent à leurs bêtes, et bêtes ils restèrent comme devant. Ainsi -finit l'aventure de la barque enchantée. - - - - -CHAPITRE XXX - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC UNE BELLE CHASSERESSE - - -Nos aventuriers rejoignirent Rossinante et le grison, l'oreille basse, -principalement Sancho, à qui c'était percer l'âme que de toucher à son -argent. Finalement ils enfourchèrent leurs montures sans mot dire, et -s'éloignèrent du célèbre fleuve: don Quichotte enseveli dans ses -pensées amoureuses, et Sancho dans celle de sa fortune à faire, qu'il -voyait plus reculée que jamais, car, malgré sa simplicité, il -s'apercevait bien que les espérances et les promesses de son maître -étaient autant de chimères; aussi cherchait-il l'occasion de décamper et -de prendre le chemin de son village. Mais le sort en ordonna autrement, -comme nous le verrons bientôt. - -Il arriva donc le jour suivant qu'au coucher du soleil, en débouchant -d'un bois, don Quichotte aperçut dans une vaste prairie quantité de gens -qui chassaient à l'oiseau. En approchant, il distingua parmi les -chasseurs une dame très-gracieuse, montée sur une haquenée ou palefroi -portant selle en drap vert et à pommeau d'argent; cette dame était -également habillée de vert et en équipage de chasse, mais d'un si bon -goût et avec tant de richesse, qu'elle semblait l'élégance en personne. -Sur son poing droit se voyait un faucon, ce qui fit penser à don -Quichotte que ce devait être une grande dame et la maîtresse de ces -chasseurs, comme elle l'était en effet; aussi dit-il à Sancho: Cours, -mon fils, cours saluer de ma part la dame au palefroi et au faucon, et -dis-lui que moi, le chevalier des Lions, je baise les mains à son -insigne beauté, et que si elle le permet j'irai les lui baiser moi-même -et la servir en tout ce qu'il plaira à Sa Grandeur de m'ordonner. -Seulement, prends garde à tes paroles, et ne va pas enchâsser dans ton -compliment quelques-uns de ces proverbes dont tu regorges à toute heure. - -Vous avez bien trouvé l'enchâsseur, répondit Sancho; est-ce la première -fois que je porte des messages à de grandes dames? - -Hormis le message que tu as porté à Dulcinée, je n'en sais pas d'autres, -dit don Quichotte, au moins depuis que tu es à mon service. - -Il est vrai, reprit Sancho; mais un bon payeur ne craint point de donner -des gages, et dans une maison bien fournie la nappe est bientôt mise; je -veux dire qu'il n'est pas besoin de me faire la leçon, car Dieu merci, -je sais un peu de tout. - -Je le crois, dit don Quichotte; va donc et que Dieu te conduise. - -Sancho partit au grand trot de son âne. Quand il fut arrivé près de la -belle chasseresse, il mit pied à terre, et s'agenouillant devant elle, -il lui dit: Belle et noble dame, ce chevalier que vous voyez là-bas, et -qu'on appelle le chevalier des Lions, est mon maître; moi, je suis son -écuyer, qui dans sa maison a nom Sancho Panza. Ce chevalier des Lions -qui, naguère encore, s'appelait le chevalier de la Triste Figure, -m'envoie prier Votre Grandeur de lui octroyer la très-humble permission -de vous offrir ses services afin de satisfaire son désir, lequel est, à -ce qu'il dit, et comme je le crois, de servir éternellement votre haute -fauconnerie et beauté. En octroyant cette permission, Votre Seigneurie -fera une chose qui tournera à son profit, tandis que mon maître en -recevra faveur insigne et signalé contentement. - -Assurément, bon écuyer, répondit la dame, vous vous êtes acquitté de -votre commission avec toutes les formalités qu'exigent de pareils -messages; levez-vous, je vous prie: l'écuyer d'un aussi fameux chevalier -que le chevalier de la Triste-Figure, dont nous connaissons très-bien -les aventures, ne doit pas rester sur ses genoux: levez-vous, mon ami, -et allez dire à votre maître qu'il fera honneur et plaisir au duc mon -époux, et à moi, s'il veut prendre la peine de se rendre à une maison de -plaisance que nous avons près d'ici. - -Sancho se leva, charmé de l'exquise courtoisie de la belle chasseresse, -et surtout de lui avoir entendu dire qu'elle connaissait parfaitement le -chevalier de la Triste-Figure, qu'elle n'avait pas appelé chevalier des -Lions, parce que sans doute il portait ce nom depuis trop peu de temps. - -Brave écuyer, ajouta la duchesse, votre maître n'est-il pas celui dont -il circule une histoire imprimée sous le nom de l'ingénieux chevalier -don Quichotte de la Manche, et qui a pour maîtresse une certaine -Dulcinée du Toboso? - -C'est lui-même, Madame, répondit Sancho, et cet écuyer dont il est parlé -dans l'histoire, et qu'on appelle Sancho Panza, c'est moi si l'on ne m'a -pas changé en nourrice; je veux dire, si l'on ne m'a pas défiguré à -l'imprimerie. - -Je suis charmée, reprit la duchesse: allez, mon cher Panza, dites à -votre maître qu'il sera le bienvenu sur nos terres, et que rien ne -pouvait nous causer une plus grande satisfaction. - -Avec une si agréable réponse, Sancho retourna plein de joie vers son -maître, à qui il raconta tout ce qu'avait dit la dame, élevant jusqu'au -ciel sa courtoisie, sa grâce et sa beauté. Aussitôt don Quichotte se met -gaillardement en selle, s'affermit sur ses étriers, relève sa visière, -et donnant de l'éperon à Rossinante, part pour aller baiser la main de -la duchesse, qui, dès que Sancho l'eut quittée, avait fait prévenir le -duc, son époux, de l'ambassade qui venait de se présenter. Tous deux se -préparèrent donc à recevoir notre chevalier, et comme ils connaissaient -la première partie de son histoire, ils l'attendaient avec impatience, -se promettant de le traiter selon sa fantaisie, d'abonder dans son sens -pendant le temps qu'il passerait près d'eux, sans le contredire en quoi -que ce fût, et surtout en observant le cérémonial de la chevalerie -errante, dont ils connaissaient parfaitement les histoires, car ils en -étaient très-friands. - -En ce moment parut don Quichotte, la visière haute; et comme il se -préparait à descendre de cheval, Sancho se hâta d'aller l'y aider. Mais -le sort voulut qu'en sautant à bas du grison, notre écuyer s'embarrassa -si bien le pied dans la corde qui lui servait d'étrier, qu'il lui fut -impossible de se dégager, et qu'il tomba, la poitrine et le visage -contre le sol. Notre héros, qui ne s'était aperçu de rien et croyait -Sancho à son poste, leva la jambe pour mettre pied à terre; mais -entraînant la selle, mal sanglée sans doute, il roula entre les jambes -de Rossinante, crevant de dépit et maudissant son écuyer, qui de son -côté restait le pied pris dans l'entrave. - -Sur l'ordre du duc, les chasseurs coururent au secours du maître et de -l'écuyer; ceux-ci relevèrent don Quichotte, qui, tout maltraité de sa -chute, s'en alla cependant, clopin clopant, s'agenouiller devant Leurs -Seigneuries. Le duc ne voulut point le permettre, mais, au contraire il -descendit de cheval et fut embrasser don Quichotte. - -C'est pour moi un bien grand déplaisir, seigneur chevalier de la -Triste-Figure, lui dit-il, que le jour où pour la première fois Votre -Grâce met le pied dans mes domaines, elle ait lieu de s'en repentir; -mais l'incurie des écuyers est souvent cause de pareils accidents. - -Votre présence, prince, répondit don Quichotte, m'est un si grand -bonheur, que peu importe le prix auquel j'en obtiens l'avantage; et je -me consolerais de ma disgrâce, eussé-je été précipité dans le fond des -abîmes, car la gloire d'avoir approché de votre personne suffirait pour -m'en tirer. Mon écuyer, que Dieu maudisse, sait mieux délier sa langue -pour débiter des sottises que fixer solidement une selle. Mais dans -quelque posture que je me trouve, tombé ou relevé, à pied ou à cheval, -je n'en serai pas moins toujours à votre service, et à celui de madame -la duchesse, votre digne compagne, reine de la beauté et princesse -universelle de la courtoisie. - -Trève de flatterie, seigneur don Quichotte de la Manche, reprit le duc: -là ou règne la sans pareille Dulcinée du Toboso, on ne peut, on ne doit -louer d'autre beauté que la sienne. - -Sancho, qui achevait de se débarrasser de la corde qui lui servait -d'étrier, prit la parole et dit: Certes, on ne saurait nier que madame -Dulcinée du Toboso ne soit fort belle, et j'en conviens tout le premier; -mais au moment où on y pense le moins saute le lièvre, et j'ai ouï dire -que dame nature ressemble au potier qui a fait un beau vase; quand il -en a fait un, il peut en faire deux, trois, voire même cent: aussi, sur -mon âme, madame la duchesse ne le cède en rien à madame Dulcinée. - -Madame, dit don Quichotte en se tournant vers la duchesse, Votre -Grandeur saura que jamais chevalier errant n'a eu un écuyer plus bavard -et plus facétieux que le mien; au reste, il prouvera surabondamment la -vérité de ce que j'avance, si Votre Altesse daigne me garder quelques -jours à son service. - -Si le bon Sancho est plaisant, je l'en estime davantage, reprit la -duchesse; vous le savez, seigneur chevalier, bien plaisanter n'est point -le partage des esprits lourds et grossiers; et puisque Sancho est -plaisant, je le tiens désormais pour homme d'esprit. - -Et grand bavard, ajouta don Quichotte. - -Tant mieux, repartit le duc; un homme qui parle bien ne saurait trop -parler. Mais pour ne point perdre nous-mêmes le temps en vains discours, -marchons, et que l'illustre chevalier de la Triste-Figure nous fasse -l'honneur de nous accompagner. - -Vos Altesses voudront bien dire chevalier des Lions, reprit Sancho; il -n'y a plus de Triste-Figure. - -Des Lions, soit, reprit le duc; eh bien, que le seigneur chevalier des -Lions vienne donc, s'il lui plaît, à un château que j'ai près d'ici, où -madame la duchesse et moi lui ferons l'accueil que nous avons coutume -d'accorder à tous les chevaliers errants qui nous honorent de leur -visite. - -Tous montèrent à cheval et se mirent en marche. Le duc et don Quichotte -se tenant à côté de la duchesse, qui appela Sancho et voulut qu'il se -tînt auprès d'elle, parce qu'elle prenait beaucoup de plaisir à -l'entendre. Notre écuyer ne se fit pas prier, et se mit de quart dans la -conversation, au grand plaisir des deux époux, pour qui c'était une -bonne fortune d'héberger un tel chevalier errant et un tel écuyer -parlant. - -[Illustration: Il roula entre les jambes de Rossinante, crevant de dépit -et maudissant son écuyer (page 428).] - - - - -CHAPITRE XXXI - -QUI TRAITE DE PLUSIEURS GRANDES CHOSES - - -On ne saurait exprimer la joie qu'avait Sancho de se voir en si grande -faveur auprès de la duchesse, comptant bien trouver chez elle la même -abondance qu'il avait rencontrée chez le seigneur don Diego et chez -Basile; car toujours prêt à mener joyeuse vie, notre écuyer saisissait -aux cheveux, dès qu'elle se présentait, l'occasion de faire bonne chère. - -Avant d'arriver au château, le duc avait pris les devants, afin -d'avertir ses gens de la manière dont il voulait qu'on traitât don -Quichotte: si bien que lorsque le chevalier parut, deux laquais ou -palefreniers, vêtus de longues vestes de satin cramoisi, l'aidèrent à -descendre de cheval, le priant en même temps d'aider leur maîtresse à -mettre pied à terre. Don Quichotte obéit; mais comme, après mille -cérémonies, la duchesse s'opiniâtrait à ne point descendre, disant -qu'elle ne pouvait consentir à charger un si fameux chevalier d'un si -inutile fardeau, le duc vint donner la main à son épouse. On entra -ensuite dans une cour d'honneur, où deux belles damoiselles -s'approchèrent de don Quichotte, et lui jetèrent sur les épaules un -manteau de fine écarlate, pendant que les galeries se remplissaient de -serviteurs qui, après avoir crié: Bienvenues soient la crème et la fleur -des chevaliers errants! répandirent des flacons d'eau de senteur sur -toute la compagnie. - -Une telle réception ravissait notre héros, et ce jour fut le premier où -il se crut un véritable chevalier errant, parce qu'on le traitait de la -même façon que, dans ses livres, il avait vu qu'on traitait les -chevaliers des siècles passés. - -Sancho, laissant son grison, s'était attaché aux jupons de la duchesse; -il la suivit dans le château; mais bientôt sa conscience lui reprochant -d'avoir abandonné son âne seul à la porte, il s'approcha d'une -respectable duègne qui était venue avec d'autres femmes au-devant de -leur maîtresse: Dame Gonzalès, lui dit-il à demi-voix, comment s'appelle -Votre Grâce? - -Je m'appelle Rodriguez de Grijalva, reprit la duègne; que -souhaitez-vous, mon ami? - -Je voudrais bien, dit Sancho, que Votre Grâce me fît celle d'aller à la -porte du château; là vous trouverez un âne, qui m'appartient; ayez la -bonté de le faire conduire à l'écurie, ou de l'y conduire vous-même, car -le pauvre animal est timide, et ne saurait rester seul un instant. - -Si le maître n'est pas mieux appris que le valet, nous voilà bien -tombées, répondit la duègne; allez, mon ami, allez ailleurs chercher des -dames qui prendront soin de votre âne; ici elles ne sont point faites -pour semblables besognes. - -Peste! vous voilà bien dégoûtée, répliqua Sancho; j'ai entendu dire à -monseigneur don Quichotte, qui sait par coeur toutes les histoires, que -lorsque Lancelot revint d'Angleterre, les princesses prenaient soin de -lui, et les damoiselles de son cheval; et par ma foi, ma chère dame, -pour ce qui est de mon âne, je ne troquerais pas contre le cheval de -Lancelot. - -Ami, repartit la señora Rodriguez, si vous êtes bouffon de votre métier, -gardez vos bons mots pour ceux qui les aiment et qui peuvent les payer, -car de moi vous n'aurez qu'une figue. - -Elle serait du moins bien mûre, pour peu quelle gagne un point sur Votre -Grâce, reprit Sancho. - -Je suis vieille, repartit la duègne, c'est à Dieu que j'en rendrai -compte, et non à toi, imbécile, rustre et malappris, qui empestes l'ail -d'une lieue. - -Cela fut dit d'un ton si haut, que la duchesse l'entendit, et demanda à -la señora Rodriguez à qui elle en avait. - -J'en ai, répondit-elle, à cet homme qui me charge de mener son âne à -l'écurie, en me disant que de plus grandes dames que moi pansaient le -cheval de je ne sais quel Lancelot, et par-dessus le marché ce sot m'a -appelée vieille. - -Cela m'offense encore plus que vous, repartit la duchesse: et se -tournant vers Sancho: La señora Rodriguez, lui dit-elle, est encore -toute jeune, et si elle porte ces longues coiffes, c'est plutôt parce -que sa charge le veut ainsi, qu'à cause de ses années. - -Qu'il ne m'en reste pas une à vivre, repartit Sancho, si j'ai dit cela -pour la fâcher; mais j'ai tant d'amitié pour mon grison, qui ne m'a pas -quitté depuis l'enfance, que j'ai cru ne pouvoir le recommander à une -personne plus charitable que cette bonne dame. - -Sancho, interrompit don Quichotte en le regardant de travers, est-ce -dans une aussi honorable maison qu'il convient de parler de la sorte? - -Chacun parle de ses affaires où il se trouve, répondit Sancho; je me -suis souvenu ici du grison, et j'en parle ici; si je m'en étais souvenu -dans l'écurie, j'en aurais parlé dans l'écurie. - -Sancho a raison, dit le duc, et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi le -blâmer; mais qu'il ne se mette pas en peine de son âne, on en aura soin -comme de lui-même. - -Au milieu de ces propos qui divertissaient tout le monde, excepté don -Quichotte, ils montèrent l'escalier du château, et l'on conduisit notre -chevalier dans une salle richement tendue de brocart d'or et d'argent. -Six jeunes filles, instruites par le duc et la duchesse de la manière -dont il fallait traiter notre héros, afin qu'il ne doutât point qu'on le -traitait en chevalier errant, vinrent lui servir de pages et -s'occupèrent à le désarmer. - -Débarrassé de sa cuirasse, don Quichotte demeura avec ses étroits -hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, long, sec, maigre, les -mâchoires serrées et les joues si creuses qu'elles s'entre-baisaient, -enfin sous un aspect si comique que, les jeunes filles le voyant ainsi, -eussent éclaté de rire si le duc ne leur eût expressément enjoint de -s'observer. Elles prièrent notre héros de trouver bon qu'on le -déshabillât, afin de lui passer une chemise; mais il ne voulut jamais y -consentir, disant que les chevaliers errants ne se piquaient pas moins -de chasteté que de vaillance. Il les pria donc de remettre la chemise à -son écuyer; et pour exécuter lui-même ce qu'on lui proposait, il passa -avec Sancho dans une chambre où se trouvait un lit magnifique. - -Dès qu'il se vit seul avec son écuyer, il se mit à le gourmander en ces -termes: Dis-moi un peu, bouffon récent et imbécile de vieille date, où -as-tu jamais vu traiter comme tu viens de le faire une dame vénérable et -aussi digne de respect qu'est la señora Rodriguez? Était-ce bien le -moment de te ressouvenir de ton âne? Crois-tu donc que des personnes -d'une telle importance, et qui reçoivent si bien les maîtres, puissent -oublier leurs montures? Au nom de Dieu, Sancho, défais-toi de ces -libertés, et ne laisse pas voir, à force de sottises, de quelle -grossière étoffe tu es formé. Ignores-tu, pécheur endurci, qu'on a -d'autant meilleure opinion des seigneurs que leurs gens sont biens -élevés, et qu'un des principaux avantages qui font que les grands -l'emportent sur les autres hommes, c'est d'avoir à leur service des gens -qui valent autant qu'eux? Quand on verra que tu n'es qu'un rustre -grossier et un mauvais bouffon, pour qui me prendra-t-on? N'aura-t-on -pas sujet de penser que je ne suis moi-même qu'un hobereau de colombier -ou quelque chevalier d'emprunt? Apprends, Sancho, qu'un parleur -indiscret, et qui veut plaisanter sur tout et à toute heure, finit par -devenir un bateleur fade et dégoûtant. Mets donc un frein à ta langue, -pèse tes paroles, et, avant d'ouvrir la bouche, regarde à qui tu -parles. Nous voilà, Dieu merci, arrivés en un lieu d'où, avec la faveur -du ciel et la force de mon bras, nous devons sortir deux fois plus -grands en réputation et en fortune. - -Sancho promit à son maître de se coudre la bouche et de se mordre la -langue plutôt que de prononcer un seul mot qui ne fût à propos. -Défaites-vous de tout souci à cet égard, ajouta-t-il; ce ne sera jamais -par moi qu'on découvrira qui nous sommes. - -Enfin, don Quichotte acheva de s'habiller; il prit son baudrier et son -épée, jeta un manteau d'écarlate sur ses épaules, mit sur sa tête une -_montera_ de satin vert, et, paré de ce costume, rentra dans la salle où -il trouva les mêmes damoiselles, rangées sur deux files et toutes tenant -des flacons d'eau de senteur qu'elles lui versèrent sur les mains avec -mille révérences et cérémonies. Bientôt après arrivèrent douze pages -avec le maître d'hôtel, pour le conduire à table, où on l'attendait. -Notre héros s'avança gravement au milieu d'eux, jusqu'à une autre salle -où étaient dressés un buffet magnifique et une table somptueuse avec -quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse allèrent le recevoir à -la porte, accompagnés d'un de ces ecclésiastiques qu'en Espagne on voit -gouverner les maisons des grands seigneurs, mais qui eux-mêmes, n'étant -pas nés grands seigneurs, ne sauraient apprendre à leurs maîtres comment -ils doivent se conduire: de ceux, dis-je, qui veulent que la grandeur -des grands se mesure à leur petitesse, et qui, sous prétexte de modérer -leur libéralité, les rendent mesquins et misérables. Au nombre de ces -gens-là devait être l'ecclésiastique qui vint avec le duc et la duchesse -au-devant de don Quichotte. On échangea mille courtoisies, et finalement -ayant placé notre héros au milieu d'eux, ils prirent place à table. Le -duc offrit le haut bout à son hôte, lequel voulut décliner cet honneur; -mais les instances furent telles, qu'il dut accepter; l'ecclésiastique -s'assit en face du chevalier, le duc et la duchesse à ses côtés. - -Sancho était si stupéfait de l'honneur qu'on faisait à son maître, qu'on -eût dit qu'il tombait des nues; mais en voyant toutes les courtoisies -échangées au sujet de la place d'honneur, il ne put retenir sa langue: -Si Vos Seigneuries, dit-il, veulent bien m'en accorder la permission, je -leur conterai ce qui arriva un jour dans notre village à propos de -places à table. Sancho n'avait pas achevé de prononcer ces mots, que don -Quichotte prit l'alarme, se doutant bien qu'il allait lâcher quelque -sottise; ce que voyant, l'écuyer: Rassurez-vous, monseigneur, lui -dit-il, je ne dirai rien qui ne soit à son point; je n'ai pas encore -oublié la leçon que vous m'avez faite. - -Je ne me souviens de rien, répondit don Quichotte; dis ce que tu -voudras, pourvu que tu le dises vite. - -Or, seigneurs, ce que j'ai à dire est vrai comme il fait jour, reprit -Sancho; aussi bien, mon maître est là qui pourra me démentir. - -Mens tant que tu voudras, répliqua don Quichotte; mais prends garde à -tes paroles. - -Oh! j'y ai pensé et repensé, dit Sancho; je suis certain qu'on ne me -fera aucun reproche. - -En vérité, reprit don Quichotte, Vos Altesses devraient faire chasser -cet imbécile, qui va débiter mille stupidités. - -Ah! pour cela non, dit la duchesse, Sancho ne s'éloignera pas de moi; je -l'aime trop, et je me fie à sa discrétion. - -Que Dieu accorde à Votre Grandeur, madame, mille années de vie, en -récompense de la bonne opinion que vous avez de moi, quoique je ne le -mérite guère, reprit Sancho. Or, voici mon conte: Un gentilhomme de -notre village, fort riche et de bonne famille, car il venait de ceux de -Medina del Campo, convia un jour... ah! j'oubliais de vous dire que ce -gentilhomme avait épousé une certaine Mancia de Quignonez, fille de don -Alonzo de Martagnon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques, lequel se -noya dans l'île de la Herradura, et qui fut cause de cette grande -querelle, dont se mêla monseigneur don Quichotte, querelle où fut blessé -Tomasillo, le garnement, fils de Balbastro, le maréchal... Tout cela -n'est-il pas la vérité, mon cher maître? parlez hardiment, afin que ces -seigneurs ne me prennent pas pour un menteur et un bavard. - -Jusqu'à cette heure, mon ami, vous me paraissez plutôt bavard que -menteur, dit l'ecclésiastique; j'ignore ce que, dans la suite, je -penserai de vous. - -Tu prends tant de gens à témoin, Sancho, et tu cites tant de -circonstances, ajouta don Quichotte, qu'il faut assurément que tu dises -vrai; mais abrége, car, de la manière dont tu procèdes, tu ne finiras -d'aujourd'hui. - -Que Sancho n'abrége pas, s'il veut me faire plaisir, dit la duchesse; -qu'il conte son histoire comme il l'entend; dût-elle durer six jours, il -me trouvera toujours prête à l'écouter. - -Je dis donc, messeigneurs, continua Sancho, que ce gentilhomme dont je -parle, et que je connais comme je connais mes deux mains, car de sa -maison à la mienne il n'y a pas un trait d'arbalète, convia un jour un -paysan pauvre mais honnête... - -Au fait, frère, au fait, interrompit l'ecclésiastique, ou votre histoire -ne finira que dans l'autre monde. - -J'arriverai bien à mi-chemin, s'il plaît à Dieu, répliqua Sancho. Je dis -donc que ce paysan, étant arrivé à la maison de ce gentilhomme, qui -l'avait convié, et qui avait épousé la fille de don Alonzo de -Martagnon... hélas! ce pauvre gentilhomme, que Dieu veuille avoir son -âme, car il est mort depuis ce temps-là et à telles enseignes qu'on dit -qu'il fit une mort d'ange; pour moi, je n'assistai pas à sa dernière -heure, j'étais allé faire la moisson à Tembleque. - -Allons, mon ami, dit l'ecclésiastique, sortez promptement de Tembleque, -et poursuivez votre histoire sans vous occuper à faire les funérailles -de ce gentilhomme, si vous ne voulez faire aussi les nôtres. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Paré de ce costume, notre héros s'avança gravement (page 431).] - -Il arriva donc, continua Sancho, que comme ils étaient prêts à se mettre -à table, je veux dire le gentilhomme et le paysan... Tenez, il me semble -que je les vois, comme si c'était aujourd'hui. - -Le duc et la duchesse s'amusaient fort du dépit que causaient à -l'ecclésiastique les interruptions de Sancho et la longueur de son -conte; quant à don Quichotte, il enrageait dans l'âme, mais ne soufflait -mot. - -Il fallait pourtant se mettre à table, poursuivit Sancho; or, le paysan -attendait toujours que le gentilhomme prît le haut bout, mais celui-ci -insistait pour le faire prendre au paysan, disant qu'il était maître -chez lui; le paysan qui se piquait de civilité et de savoir-vivre, ne -voulait point y consentir; tant enfin que le gentilhomme, le prenant par -les épaules, le fit asseoir par force, en lui disant: Asseyez-vous, -lourdaud; quelque place que je prenne, je tiendrai toujours le haut -bout. Voilà mon conte, mes seigneurs; et en vérité, je crois qu'il -arrive assez à point. - -Aux paroles de son écuyer, don Quichotte rougit, pâlit, se marbra de -tant de couleurs, que son visage semblait moins de chair que de jaspe. -Le duc et la duchesse, qui s'aperçurent du trouble où il était, se -continrent, quoiqu'ils mourussent d'envie de rire; car ils avaient -compris la malice de Sancho. Afin de changer l'entretien, la duchesse -demanda à don Quichotte quelle nouvelle il avait de madame Dulcinée; et -s'il lui avait envoyé depuis peu quelques malandrins, ou quelques -géants; car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu un grand nombre. - -Madame, répondit don Quichotte, mes disgrâces ont eu un commencement, -mais je ne crois pas qu'elles aient jamais de fin. Oui, j'ai vaincu des -géants, défait des malandrins, et je les lui ai envoyés; mais, hélas! où -auraient-ils pu la rencontrer, et à quelles marques la reconnaître, -puisqu'elle est enchantée et changée en la plus horrible créature qu'il -soit possible d'imaginer? - -Je n'y comprends rien, dit Sancho, à moi elle m'a paru la plus belle -personne du monde. Pour l'agilité, du moins, elle en revendrait à un -danseur de corde: par ma foi, elle saute sur une bourrique comme le -ferait un chat! - -Et vous, Sancho, demanda le duc, l'avez-vous vue enchantée? - -Comment! si je l'ai vue! s'écria Sancho; et qui diable a découvert cela -si ce n'est moi? Oui, oui, je l'ai vue, et elle est enchantée tout comme -mon père. - -L'ecclésiastique, entendant parler de géants et d'enchantements, -commença à croire, ce qu'il soupçonnait déjà, que le nouveau venu -pourrait bien être ce don Quichotte de la Manche dont le duc feuilletait -sans cesse l'histoire; se tournant donc vers ce dernier: Monseigneur, -lui dit-il plein de colère, Votre Excellence un jour rendra compte à -Dieu de la conduite de ce pauvre homme: ce don Quichotte ou don -Extravagant, comme il vous plaira de l'appeler, n'est peut-être pas -aussi fou que Votre Grandeur le croit, et lui donne sujet de le -paraître en lâchant la bride à ses impertinences. Et vous, maître fou, -continua-t-il en s'adressant à notre héros, qui vous a fourré dans la -cervelle que vous êtes chevalier errant, et que vous défaites des -malandrins et des géants? Croyez-moi, retournez dans votre maison, afin -de prendre soin de vos enfants et de vos affaires, au lieu de vous -amuser à courir le monde, prêtant à rire à ceux qui vous voient? Où -avez-vous trouvé qu'il y ait jamais eu des chevaliers errants, et encore -moins qu'il y en ait à cette heure? En quel endroit de l'Espagne -avez-vous rencontré des géants, des lutins, des Dulcinées enchantées, et -toute cette foule d'extravagances qu'on vous attribue. - -Don Quichotte écouta ce discours sans donner aucun signe d'impatience: -mais à peine l'ecclésiastique eut-il achevé, que se levant de table, le -visage enflammé de colère, il lui fit une réponse qui à elle seule -mérite un nouveau chapitre. - - - - -CHAPITRE XXXII - -DE LA RÉPONSE QUE FIT DON QUICHOTTE AUX INVECTIVES DE L'ECCLÉSIASTIQUE - - -Se levant donc de toute sa hauteur et tremblant des pieds à la tête -comme un épileptique, notre héros s'adressa au censeur imprudent qui -l'avait si peu ménagé, et lui dit d'une voix émue et précipitée: Si le -lieu où je suis, si la présence de mes illustres hôtes et la vénération -que j'ai toujours eue pour votre caractère n'enchaînaient mon bras, je -vous aurais déjà appris à refréner l'indiscrétion de votre langue: mais -puisque les gens de votre robe n'ont d'autres armes que celles dont se -servent les femmes, je ne vous menacerai point des miennes, et je -consens à me servir des vôtres. - -J'avais toujours pensé que d'un homme tel que vous il fallait n'attendre -que de charitables conseils et des remontrances bienveillantes; loin de -là, oubliant toute mesure, vous vous laissez emporter, sans provocation -de ma part et sans me connaître, à m'accabler de propos outrageants. -Quel droit, je vous prie, avez-vous d'en user ainsi? Sachez que les -remontrances bien intentionnées demandent d'autres circonstances et -exigent d'autres formes; mais me reprendre ainsi devant tout le monde, -et avec tant d'aigreur, c'est dépasser les bornes de la correction -fraternelle, correction que vous devriez exercer avec plus de charité -que tout autre; oui, c'est mal, croyez-le bien, quand on n'a aucune -connaissance du péché que l'on censure, de traiter, sans examen, le -pécheur d'imbécile et de fou. - -De quelles extravagances suis-je donc coupable pour que Votre Grâce ose -ainsi me conseiller d'aller prendre soin de ma femme et de mes enfants, -sans savoir si je suis marié ou non? Suffit-il d'avoir su se glisser -dans une maison pour se croire appelé à en gouverner les maîtres? et -parce qu'un homme aura été élevé dans l'étroite enceinte d'un collége, -sans avoir jamais vu plus de monde que n'en contiennent quelques lieues -de pays, s'arrogera-t-il de but en blanc le droit de donner des lois à -la chevalerie, et de juger les chevaliers errants? Ah! c'est, selon -vous, une occupation oiseuse et un temps perdu que le temps employé à -courir le monde, non pour en rechercher les avantages, mais au -contraire, pour en affronter ces périls qui, pour les gens de coeur, -sont le chemin de l'immortalité? Si ce reproche m'était adressé par un -véritable gentilhomme, ce serait un malheur dont je ne pourrais me -consoler; mais qu'un pédant, étranger à la chevalerie, ose me traiter -d'insensé, je m'en soucie comme d'un maravédis. Chevalier je suis, et -chevalier je mourrai, s'il plaît à Dieu. - -Les uns suivent ici-bas le chemin de l'orgueilleuse ambition, d'autres -le chemin de l'adulation basse et servile: ceux-ci préfèrent les routes -ténébreuses de l'hypocrisie; ceux-là, les voies de la piété sincère. -Quant à moi, guidé par mon étoile, j'ai suivi l'étroit sentier de la -chevalerie errante, qui m'apprend à mépriser les richesses et les vains -amusements du monde, pour rechercher l'honneur et la véritable gloire. -J'ai redressé des torts, j'ai vengé des injures, j'ai terrassé des -géants et combattu des fantômes; je suis amoureux, il est vrai, mais en -tant que ma profession de chevalier errant m'oblige à l'être, et non au -delà; je ne suis donc pas un de ces amants qui n'ont que la volupté pour -objet, mais un amant continent et platonique. Mes intentions sont -irréprochables, Dieu merci; car je ne songe qu'à faire du bien à tout le -monde, et à ne jamais donner lieu à personne de se plaindre de moi. Si -un homme guidé par de tels sentiments, et qui s'efforce chaque jour de -les mettre en pratique, mérite d'être traité de fou, c'est à vous de -prononcer, noble duc et noble duchesse; je m'en rapporte à Vos -Grandeurs. - -Par ma foi, dit Sancho, il n'y a rien à ajouter: tenez-vous-en là, mon -cher maître; et puisque ce seigneur n'est pas d'accord qu'il y ait eu -des chevaliers errants, il ne faut pas s'étonner qu'il n'ait su ce qu'il -disait. - -Vous qui parlez, mon ami, dit l'ecclésiastique, ne seriez-vous point ce -Sancho Panza à qui son maître a promis le gouvernement d'une île? - -Oui, c'est moi, répondit Sancho, et qui le mérite autant qu'un autre, si -huppé qu'il puisse être; oui, je suis de ceux dont on peut dire: -Mets-toi avec les bons et tu seras bon; ou bien encore: Appuie-toi -contre un bon arbre, et tu auras une bonne ombre. Je me suis attaché à -un bon maître, et il y a déjà longtemps que je suis en sa compagnie; je -dois donc être un autre lui-même, et si Dieu permet que tous deux nous -vivions, il ne manquera pas de royaumes à donner ni moi d'îles à -gouverner. - -Non assurément, Sancho, dit le duc, et en considération du seigneur don -Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une île que j'ai vacante en -ce moment. - -Sancho, dit don Quichotte, va te mettre à genoux devant Son Excellence, -et baise-lui les pieds, pour la remercier de la faveur qu'elle te fait. - -Sancho obéit. Aussitôt l'ecclésiastique, outré de voir l'insuccès de ses -remontrances, se leva de table plein de dépit, et dit au duc: Par -l'habit que je porte, monseigneur, je vous crois, en vérité, aussi -insensé que ces misérables: comment se pourrait-il qu'ils ne soient pas -fous, lorsque les sages applaudissent à leurs folies? Que Votre -Excellence reste avec eux puisqu'elle s'en accommode si bien; quant à -moi, je ne mettrai pas les pieds dans ce château, tant que ces honnêtes -gens y demeureront: au moins ne serai-je pas témoin de leurs -extravagances, et l'on n'aura point à me reprocher d'avoir souffert ce -que je pouvais empêcher. - -Là-dessus il sortit malgré toutes les prières qu'on fit pour le retenir. -Il est vrai que le duc n'insista pas beaucoup, occupé qu'il était à rire -de son impertinente colère. - -Quand il eut repris son sérieux, le duc dit à don Quichotte: Votre -Grâce, seigneur chevalier des Lions, vient de répondre à cet homme d'une -manière si victorieuse et si complète, qu'il ne vous faut point d'autre -satisfaction de son indigne emportement; et puis, après tout, vous le -savez, ce qui vient des religieux ou des femmes ne peut passer pour un -affront. - -Vous dites vrai, monseigneur, répliqua don Quichotte, et la raison en -est que celui qui ne peut être outragé ne peut non plus outrager -personne. Aussi, les enfants, les femmes et les gens d'église, étant -considérés comme des personnes incapables de se défendre, ne peuvent -faire d'affront ni en recevoir. D'ailleurs, Votre Excellence n'ignore -pas qu'il y a une notable différence entre une offense et un affront: on -appelle affront l'offense que soutient celui qui l'a faite; tandis que -l'offense peut venir du premier venu, sans que pour cela il y ait -affront. - -Par exemple, un homme passe dans la rue sans défiance, dix hommes armés -l'attaquent et lui donnent des coups de bâton; il met l'épée à la main, -afin de se venger, mais il en est empêché par le grand nombre de ses -ennemis: on peut dire de cet homme-là qu'il a reçu une offense, mais non -un affront. Autre exemple pour confirmer ce que j'avance: Quelqu'un a le -dos tourné, un homme vient par derrière, le frappe avec un bâton et -s'enfuit; le premier le poursuit et ne peut l'atteindre: dans ce cas, le -frappé a reçu une offense et non pas un affront, qui pour être tel -aurait dû être soutenu. Si celui qui l'a attaqué, même à la dérobée, eût -mis l'épée à la main et fait face à son adversaire, le frappé aurait -tout à la fois reçu une offense et un affront: une offense, parce qu'on -l'aurait pris en trahison; un affront, parce que l'agresseur aurait -soutenu ce qu'il avait fait. De tout ce que je viens de dire, il résulte -que je puis avoir été offensé, mais je n'ai point reçu d'affront, aussi -je ne me crois obligé à aucun ressentiment contre ce brave homme pour -les paroles qu'il m'a adressées: j'aurais voulu seulement qu'il prît -patience, et m'eût laissé le temps de le désabuser de l'erreur où il est -quant à l'existence des chevaliers errants. Par ma foi, si Amadis ou un -de ses descendants l'avait entendu parler de la sorte, il aurait eu, je -crois, sujet de s'en repentir. - -Je jure, moi, ajouta Sancho, qu'ils lui auraient ouvert le ventre comme -à un melon bien mûr: oh! qu'ils n'étaient pas gens à souffrir qu'on leur -marchât sur le pied! Mort de ma vie! si Renaud de Montauban avait -entendu les paroles de ce petit bonhomme, il lui aurait appliqué un tel -horion sur le museau, que le malheureux en serait resté plus de trois -ans muet. Oui, oui, qu'il aille s'y frotter, et il verra comment il se -tirera de leurs mains. - -La duchesse mourait de rire en entendant les folies que débitait Sancho; -elle le trouvait encore plus plaisant et plus fou que son maître, et -tous les témoins de cette scène étaient de son avis. - -[Illustration: Il resta donc le cou tendu, les yeux fermés et la barbe -pleine de savon (page 437).] - -Enfin don Quichotte se calma, et l'on acheva de dîner. Comme on -commençait à desservir entrèrent quatre jeunes filles, dont l'une tenait -un bassin d'argent, l'autre une aiguière, la troisième du linge parfumé -et d'une blancheur éclatante; la dernière, enfin, les bras nus jusqu'aux -coudes, portait dans une boîte des savonnettes de senteur. La première -s'approcha de don Quichotte, lui passa sous le menton une serviette, -qu'elle lui attacha derrière le cou, puis, après une profonde révérence, -celle qui tenait le bassin le plaça sous le menton de notre héros, qui, -surpris d'abord d'une cérémonie si extraordinaire, mais croyant sans -doute que c'était l'usage du pays de laver la barbe au lieu des mains, -tendit le cou sans rien dire. Cela fait, la jeune fille versa de l'eau -dans le bassin, et celle qui tenait la savonnette se mit à laver et à -savonner, de toute sa force, non-seulement la barbe de don Quichotte, -mais encore son visage et ses yeux, qu'il fut obligé de fermer. Le duc -et la duchesse, qui n'étaient avertis de rien, se regardaient l'un -l'autre, et attendaient la fin de cette étrange cérémonie. Quand la -demoiselle barbière eut bien savonné notre chevalier, elle feignit de -manquer d'eau et envoya sa compagne en chercher, le priant de patienter -quelque peu. Don Quichotte resta donc dans le plus plaisant état qu'on -puisse imaginer, le cou tendu, les yeux fermés et la barbe pleine de -savon. Celles qui lui jouaient ce mauvais tour tenaient les yeux -baissés, sans oser regarder le duc et la duchesse, qui, de leur côté, -bien qu'ils ne goûtassent guère une plaisanterie qu'ils n'avaient pas -ordonnée, avaient toutes les peines du monde à s'empêcher de rire. Enfin -la demoiselle à l'aiguière revint, et l'on acheva de laver notre héros, -après quoi celle qui tenait le linge l'essuya le plus tranquillement du -monde, et toutes quatre, ayant fait une grande révérence, s'apprêtèrent -à se retirer. Mais le duc, craignant que don Quichotte ne s'aperçût -qu'on se moquait de lui, appela la demoiselle qui portait le bassin: -Venez, lavez-moi, lui dit-il, et surtout que l'eau ne vienne pas à -manquer. La jeune fille, qui était fort avisée, comprit l'intention, et -mettant le bassin au duc comme à don Quichotte, le lava prestement; puis -après une nouvelle révérence, elle et ses compagnes sortirent de la -salle. Sancho, tout ébahi, regardait cette cérémonie: Pardieu! se -disait-il à lui-même, si c'est l'usage de ce pays de laver aussi la -barbe aux écuyers, j'en aurais grand besoin, et je donnerais volontiers -un demi-réal à qui m'y passerait le rasoir. - -Que dites-vous là tout bas, Sancho? demanda la duchesse. - -Je dis, madame, que dans les cours des autres princes, j'ai entendu -raconter qu'une fois la nappe enlevée, on versait de l'eau sur les -mains, mais non du savon sur les barbes. Ainsi il fait bon vivre pour -beaucoup voir, celui qui vit longtemps, dit-on, a de mauvais moments à -passer; mais passer par un savonnage de cette espèce, ce doit être -plutôt un plaisir qu'un ennui. - -Eh bien, ne vous en mettez point en peine, Sancho, dit la duchesse; je -vous ferai savonner par mes filles, et même mettre en lessive, si cela -est nécessaire. - -Quant à présent, je me contente de la barbe, reprit Sancho; pour -l'avenir, Dieu sait ce qui arrivera. - -Maître d'hôtel, dit la duchesse, occupez-vous de ce que demande le bon -Sancho, et que ses ordres soient exécutés de point en point. - -Le maître d'hôtel répondit que le seigneur Sancho serait servi à -souhait, et il l'emmena dîner avec lui. Le duc, la duchesse et don -Quichotte restèrent à table. - -Après s'être entretenus quelque temps, et toujours de chevalerie, la -duchesse pria notre héros de vouloir bien lui faire le portrait de -madame Dulcinée; car, d'après ce que la renommée publie de ses charmes, -ajouta-t-elle, je dois croire qu'elle est la plus belle créature de -l'univers, et même de toute la Manche. - -A ces paroles, don Quichotte poussa un grand soupir: Madame, dit-il, si -m'arrachant de la poitrine ce coeur où est empreint le portrait de ma -Dulcinée, je pouvais le mettre ici sous les yeux de Votre Grandeur, -j'épargnerais à ma langue une tentative surhumaine; car comment puis-je -venir à bout de tracer un fidèle portrait de celle qui eût mérité -d'occuper le pinceau de Parrhasius, de Timanthe et d'Apelle, le burin de -Lysippe, le ciseau de Phidias, l'éloquence de Cicéron et de Démosthène? - -Tout vous est possible, seigneur don Quichotte, reprit le duc; ne fût-ce -qu'une esquisse, un profil, un simple trait, cela suffira, j'en suis -certain, pour exciter la jalousie des plus belles. - -Je le ferais bien volontiers, repartit don Quichotte, si la disgrâce qui -lui est arrivée tout récemment n'avait effacé son image de ma mémoire, -et ne m'invitait plutôt à la pleurer qu'à en faire le portrait. Vos -Grandeurs sauront donc qu'il y a quelque temps je voulus aller lui -baiser les mains, recevoir sa bénédiction et prendre ses ordres pour ma -troisième campagne. Mais, hélas! quelle douleur m'était réservée! Au -lieu d'une princesse, je ne trouvai qu'une vulgaire paysanne: sa beauté -était devenue une horrible laideur, la suave odeur qu'elle a coutume -d'exhaler, une puanteur repoussante; je croyais trouver un ange, je -rencontrai un démon; au lieu d'une personne sage et modeste, une -baladine effrontée; des ténèbres au lieu de la lumière, et enfin, au -lieu de la sans pareille Dulcinée du Toboso, une brute stupide et -dégoûtante. - -Sainte Vierge! s'écria le duc, quel monstre assez pervers a pu causer -une pareille affliction à la terre, lui ravir la beauté qui la charmait -et la pudeur qui faisait son plus bel ornement? - -Eh qui pourrait-ce être, repartit don Quichotte, sinon un de ces maudits -enchanteurs qui me persécutent, un de ces perfides nécromants vomis par -l'enfer pour obscurcir la gloire et les exploits des gens de bien, -exalter et glorifier les actions des méchants! Les enchanteurs m'ont -persécuté et me persécuteront sans relâche, jusqu'à ce qu'ils aient -enseveli moi et mes hauts faits dans les profonds abîmes de l'oubli. Les -traîtres savaient bien qu'en faisant cela ils me blessaient dans -l'endroit le plus sensible! En effet, priver un chevalier de sa dame, -c'est le priver de la lumière du soleil, de l'aliment qui le sustente, -de l'appui qui le soutient, de la source féconde où il puise et sa -vigueur et sa force; car, je le répète et le répéterai sans cesse, un -chevalier errant sans dame n'est plus qu'un arbre sans sève, un édifice -bâti sur le sable, un corps privé de sa chaleur vivifiante. - -Vous dites vrai, repartit la duchesse; mais s'il faut en croire -l'histoire imprimée depuis quelque temps du seigneur don Quichotte, -histoire qui a mérité l'approbation générale, Sa Seigneurie n'a jamais -vu madame Dulcinée; ce n'est qu'une dame imaginaire et chimérique, qui -n'existe que dans son imagination, et à qui il attribue les perfections -et les avantages qu'il lui plaît. - -Il y a beaucoup à dire là-dessus, répondit don Quichotte: Dieu seul sait -s'il y a, ou non, une Dulcinée dans ce monde, et si elle est réelle ou -chimérique; ce sont des choses qu'il ne faut pas trop vouloir -approfondir. Quoi qu'il en soit, je la tiens pour une personne qui -réunit toutes les qualités capables de la distinguer des autres femmes: -beauté accomplie, fierté sans orgueil, passion pleine de pudeur, modeste -enjouement, parfaite courtoisie, enfin, illustre origine; car la beauté -resplendit encore avec plus d'éclat chez une personne issue d'un noble -sang, que chez celle d'une humble naissance. - -Cela est incontestable, dit le duc; mais Votre Seigneurie me permettra -de lui soumettre un doute qu'a fait naître en mon esprit l'histoire que -j'ai lue de ses prouesses, et ce doute le voici: Tout en demeurant -d'accord qu'il existe une Dulcinée au Toboso, ou hors du Toboso, et -qu'elle est belle au degré de beauté que le prétend Votre Grâce, il me -semble qu'en fait de noble origine elle ne saurait entrer en comparaison -avec les Oriane, les Madasine, les Genièvre, enfin avec ces grandes -dames dont sont pleines les histoires que vous connaissez. - -A cela, monseigneur, je répondrai que Dulcinée est fille de ses oeuvres, -que le mérite rachète la naissance, enfin qu'il vaut mieux être -distingué par sa vertu que par ses aïeux. D'ailleurs, Dulcinée possède -des qualités suffisantes pour devenir un jour reine avec sceptre et -couronne, puisqu'une femme belle et vertueuse peut prétendre à tout, -puisqu'on ne doit point limiter l'espérance là où le mérite est sans -bornes, et qu'il renferme en lui, sinon formellement, du moins -virtuellement, les plus hautes destinées. - -Il faut l'avouer, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, Votre -Grâce possède le grand art de la persuasion; aussi je me range à son -avis, et désormais je soutiendrai partout qu'il existe une Dulcinée du -Toboso, qu'elle est parfaitement belle, de race illustre, et digne, en -un mot, des voeux et des soins du chevalier des Lions, du grand don -Quichotte de la Manche. Toutefois, il me reste un scrupule, et je ne -puis m'empêcher d'en vouloir un peu à votre écuyer: c'est qu'il est -raconté dans l'histoire que lorsqu'il porta de votre part une lettre à -madame Dulcinée, il la trouva criblant de l'avoine, ce qui, à vrai dire, -pourrait faire douter quelque peu de sa noble origine. - -Madame, répondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que les aventures -qui m'arrivent, au moins pour la plupart, sont extraordinaires et ne -ressemblent en rien à celles des autres chevaliers errants, soit que -cela provienne de la volonté du destin, soit plutôt de la malice et de -la jalousie des enchanteurs. Or, il est incontestable que parmi les plus -fameux chevaliers, certains furent doués de vertus secrètes, celui-ci de -ne pouvoir être enchanté, celui-là d'avoir la chair impénétrable, -Roland, par exemple, l'un des douze pairs de France, qui, disait-on, ne -pouvait être blessé que sous la plante du pied gauche, et seulement par -une épingle; aussi à Roncevaux, quand Bernard de Carpio reconnut qu'il -ne pouvait lui ôter la vie avec son épée, fut-il obligé de l'étouffer -entre ses bras, comme Hercule avait fait d'Antée, ce féroce géant qu'on -disait fils de la Terre. Eh bien, de tout ceci, je conclus qu'il serait -fort possible que je possédasse une de ces vertus, non point celle de -n'être jamais blessé, car l'expérience m'a prouvé bien des fois que je -suis formé de chairs tendres et nullement impénétrables; mais, par -exemple, celle de ne pouvoir être enchanté, puisque je me suis vu pieds -et poings liés, enfermé dans une cage, où le monde entier n'aurait pas -été capable de me retenir, si ce n'est à force d'enchantements; et comme -peu de temps après je m'en tirai moi-même, je crois qu'il n'y a -désormais rien au monde qui ait le pouvoir de m'arrêter. Aussi, mes -ennemis, voyant qu'ils ne peuvent rien contre moi, s'en prennent à ce -que j'aime le plus, et veulent me faire perdre la vie en attaquant celle -de Dulcinée, par qui je vis et je respire. - -Quand mon écuyer lui porta mon message, ils la lui montrèrent -malicieusement sous la figure d'une paysanne, occupée à un exercice -indigne d'elle, celui de cribler du froment; au reste, j'ai soutenu que -ce froment n'était ni de l'orge, ni du blé, mais des grains de perles -orientales. Et pour preuve, je dirai à Vos Grandeurs qu'étant allé -dernièrement au Toboso, il me fut impossible de trouver seulement le -palais de Dulcinée. Quelques jours après, tandis que mon écuyer la -voyait sous sa figure véritable, qui est la plus belle du monde, elle me -sembla, à moi, une femme grossière, sotte en ses discours, bien -qu'ordinairement elle soit l'esprit, la modestie et la discrétion mêmes. -Or donc, puisque je ne suis point enchanté, ni ne puis l'être, ainsi que -je viens de le prouver, c'est elle qui est enchantée, transformée, -métamorphosée, c'est sur elle que mes ennemis se sont vengés de moi; et -comme c'est parce qu'elle m'appartient qu'elle souffre tout cela, je -veux renoncer à tous plaisirs, et me consumer en regrets et en larmes, -jusqu'à ce que je l'aie rétablie en son premier état. Que Sancho ait vu -Dulcinée criblant de l'avoine, cela ne prouve rien, car si les -enchanteurs l'ont changée pour moi, ils ont bien pu la changer pour lui. -Dulcinée est de bonne naissance, d'une des plus nobles races de tout le -Toboso, où il en existe beaucoup et de très-anciennes, et je ne doute -pas qu'un jour le lieu qui l'a vue naître ne devienne célèbre au même -titre que Troie pour son Hélène, et l'Espagne à cause de sa Cava[102], -mais avec bien plus de raison, et avec un nom incomparablement plus -glorieux. - - [102] Nom donné par les Arabes à la fille du comte Julien. - -Je dirai aussi à Vos Excellences que Sancho Panza est le plus plaisant -écuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Il a souvent des naïvetés -telles, qu'on se demande s'il est simple ou malin; quelquefois ses -malices le font croire un rusé drôle, et, tout d'un coup, à ses -simplicités on le prendrait pour un lourdaud. Il doute de tout, et il -croit tout; puis au moment où l'on craint qu'il ne s'embarrasse et ne se -perde dans ses raisonnements, il s'en tire avec une adresse qu'on était -loin d'attendre de lui. Enfin, tel qu'il est, je ne le troquerais pas -contre un autre écuyer, m'offrît-on en retour une ville entière. Je me -demande s'il est bon de l'envoyer dans le gouvernement que lui a donné -Votre Grandeur; pourtant il me semble doué d'une capacité suffisante -pour être gouverneur, et je m'imagine qu'en lui aiguisant un peu -l'esprit, il fera tout comme un autre, d'autant plus que nous voyons -chaque jour qu'il ne faut pas tant d'habileté ni tant de science pour -cela, car nous avons quantité de gouverneurs qui savent à peine lire, et -qui gouvernent comme des aigles[103]. L'important est d'avoir -l'intention droite; pour le reste on ne manque pas de conseillers qui -conduisent les affaires. Le seul avis que je donnerai à Sancho, c'est de -défendre ses droits, mais sans accabler ses sujets. Je tiens en réserve -dans mon esprit d'autres recommandations, qui plus tard lui seront -utiles dans le gouvernement de son île. - - [103] Le texte porte _Girifaltes_, Gerfauts, oiseaux de proie. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Sancho tout effaré se précipite dans la salle, suivi d'une bande de -marmitons (page 441).] - -L'entretien en était là quand il se fit un grand bruit, et Sancho tout -effaré se précipita dans la salle, un torchon au cou pour bavette, et -suivi d'une bande de marmitons et autres vauriens de même espèce; l'un -d'eux portait un chaudron plein d'une eau si sale, qu'il était aisé de -reconnaître que c'était de l'eau de vaisselle. Il poursuivait Sancho, -pour la lui mettre sous le menton, pendant qu'un autre faisait tous ses -efforts pour lui laver le visage. - -Qu'est-ce donc, mes amis? dit la duchesse; que voulez-vous à ce brave -homme? eh quoi! oubliez-vous qu'il est gouverneur? - -Madame, ce seigneur ne veut point se laisser laver, comme c'est l'usage, -et comme monseigneur le duc et son maître l'ont été, répondit le -marmiton. - -Si fait, si fait, je le veux bien, repartit Sancho étouffant de colère, -mais je voudrais que ce fût avec du linge plus blanc, de l'eau plus -claire, et par des mains moins crasseuses; il n'y a pas si grande -différence entre mon maître et moi, pour qu'on me donne cette lessive du -diable, lorsque, lui, on l'a lavé avec de l'eau de rose: les usages -valent d'autant mieux qu'ils ne fâchent personne, mais le lavage qu'on -me propose serait tout au plus bon pour les pourceaux. J'ai la barbe -propre, et je n'ai pas besoin d'être rafraîchi; quiconque viendra m'en -toucher un seul poil, recevra une si bonne taloche, que mon poing lui -restera enfoncé dans la mâchoire; ces cirimonies et ces savonnages -ressemblent par trop à de méchantes farces. - -En voyant la colère de Sancho, la duchesse étouffait de rire; quant à -don Quichotte, il n'était guère satisfait de voir son écuyer mystifié de -la sorte et entouré de cette impertinente canaille. Après s'être -profondément incliné comme pour demander à Leurs Excellences la -permission de parler, il dit aux marmitons d'une voix grave: Holà, -seigneurs, holà; retirez-vous, et laissez-nous en paix; mon écuyer est -aussi propre que le premier venu, et ces écuelles ne sont pas faites -pour son visage; encore une fois, retirez-vous, car ni lui ni moi -n'entendons raillerie. - -Non, non, qu'ils s'approchent, ajouta Sancho et nous verrons beau jeu! -Maintenant, qu'on apporte un peigne si l'on veut, et qu'on me râcle la -barbe; si l'on y trouve quelque chose qui offense la propreté, je -consens qu'on me l'arrache poil à poil. - -Sancho a raison, dit la duchesse, et toujours il aura raison; il est -fort propre, et n'a pas besoin d'être lavé; puisque nos usages lui -déplaisent, il est le maître de s'en dispenser. Vous, ministres de la -propreté, je vous trouve bien impertinents d'apporter pour la barbe d'un -tel personnage, au lieu d'aiguières d'or et de serviettes de fin lin de -Hollande, des écuelles de bois et des torchons de toile d'emballage. En -vérité, ces drôles ne sauraient s'empêcher de montrer en toute occasion -leur aversion pour les écuyers des chevaliers errants. - -Les marmitons et le maître d'hôtel, qui était avec eux, crurent que la -duchesse parlait sérieusement; ils se hâtèrent d'ôter le torchon qu'ils -avaient mis au cou du pauvre diable, et disparurent. - -Dès qu'il se vit libre, Sancho alla s'agenouiller devant la duchesse, et -lui dit: Des grandes dames on attend les grandes faveurs, et je ne -saurais mieux reconnaître celle dont vient de me gratifier Votre -Grandeur, qu'en me faisant armer chevalier errant pour demeurer toute ma -vie à son très-humble service: je suis laboureur, je m'appelle Sancho -Panza, j'ai une femme et des enfants, et je fais le métier d'écuyer; si -dans quelqu'une de ces choses il m'est possible de vous servir, je -mettrai moins de temps à vous obéir que Votre Seigneurie à commander. - -On voit bien, Sancho, répondit la duchesse, que vous avez puisé à la -source même de la courtoisie, et que vous avez été élevé dans le giron -du seigneur don Quichotte, qui est la crème de la politesse et la fleur -des cérémonies ou cirimonies, comme vous dites. Heureux siècle qui -possède un tel chevalier et un tel écuyer: l'un l'honneur de la -chevalerie errante, l'autre le type de la fidélité écuyéresque! -Levez-vous, ami Sancho, et reposez-vous-en sur moi; pour reconnaître -votre courtoisie, je ferai en sorte que mon seigneur le duc vous donne -promptement le gouvernement qu'il vous a promis. - -La conversation finie, don Quichotte alla faire la sieste, et la -duchesse dit à Sancho que s'il n'avait pas besoin de repos, il pouvait -venir passer l'après-dînée avec elle et ses femmes dans une salle bien -fraîche. Sancho répondit que quoiqu'il eût l'habitude de dormir en été -ses quatre ou cinq heures après le repas, il s'en priverait pour obéir à -ses commandements. - -De son côté, le duc sortit pour donner de nouveaux ordres aux gens de sa -maison sur la manière de traiter don Quichotte sans s'éloigner en aucun -point du cérémonial avec lequel étaient reçus les anciens chevaliers -errants. - - - - -CHAPITRE XXXIII - -DE LA CONVERSATION QUI EUT LIEU ENTRE LA DUCHESSE ET SANCHO PANZA, -CONVERSATION DIGNE D'ÊTRE LUE AVEC ATTENTION - - -L'histoire rapporte que Sancho ne dormit point cette sieste, et qu'au -contraire, pour tenir sa parole, il alla trouver la duchesse, laquelle, -dès qu'il fut entré, lui offrit un tabouret à ses côtés, ce que Sancho -refusa en homme qui savait vivre; mais la duchesse l'engagea à s'asseoir -comme gouverneur, et à parler comme écuyer, puisqu'à ces deux titres il -méritait le siége même du cid Ruy Dias le Campeador. Sancho s'inclina et -s'assit. Aussitôt toutes les femmes de la duchesse l'environnèrent en -silence, attentives à ce qu'il allait dire; mais ce fut leur maîtresse -elle-même qui ouvrit l'entretien. - -A présent que nous sommes seuls, dit la duchesse, je voudrais bien que -le seigneur gouverneur éclaircît certains doutes que j'ai conçus en -lisant l'histoire du grand don Quichotte de la Manche. Le premier de ces -doutes est celui-ci: puisque Sancho n'a jamais vu Dulcinée, je veux dire -madame Dulcinée du Toboso, et qu'il ne lui porta point la lettre que le -seigneur don Quichotte lui écrivait de la Sierra Morena, ayant oublié de -prendre le livre de poche qui la renfermait, comment a-t-il été assez -hardi pour inventer une réponse, et prétendre qu'il avait trouvé cette -dame criblant de l'avoine? ce qui est non-seulement un mensonge capable -de porter atteinte à la considération de la sans pareille Dulcinée, mais -de plus une imposture indigne d'un fidèle écuyer. - -Avant de répondre, Sancho se leva, puis le corps penché, le doigt sur -les lèvres, il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une après -l'autre, toutes les tapisseries, après quoi il vint se rasseoir près de -la duchesse: A présent, dit-il, que je suis bien certain de n'être pas -écouté, me voilà prêt, madame, à répondre à tout ce qu'il vous plaira de -me demander. Et d'abord je vous dirai que je tiens monseigneur don -Quichotte pour un fou achevé, bien que parfois, à mon avis et à celui de -tous ceux qui l'entendent, il ne laisse pas de dire des choses si -bonnes, si bonnes, que le diable lui-même, avec toute sa science, n'en -inventerait pas de meilleures. Cela pourtant n'empêche pas que je ne -croie qu'il a le cerveau fêlé, aussi je lui en baille à garder de toutes -les façons: telle entre autres la réponse à la lettre de la Sierra -Morena, et cette affaire de l'autre jour, qui n'est pas encore écrite -dans l'histoire, je veux dire l'enchantement de madame Dulcinée que je -lui ai fait accroire, quoique cette dame ne soit pas plus enchantée que -mon grison. - -La duchesse pria Sancho de lui raconter cet enchantement, ce qu'il fit -sans oublier la moindre circonstance, et au grand contentement de celles -qui l'écoutaient. De ce que vient de conter le seigneur Sancho, reprit -alors la duchesse, il se forme un terrible scrupule dans mon esprit, et -il me semble entendre murmurer à mes oreilles une voix qui me dit: Mais -s'il est vrai que don Quichotte de la Manche soit fou sans ressources, -pourquoi Sancho Panza, son écuyer, qui le connaît pour tel, -continue-t-il à le servir sur l'espoir de ses vaines promesses? il faut -donc que l'écuyer soit encore plus fou que le maître. S'il en est ainsi, -un jour tu rendras compte à Dieu, madame la duchesse, d'avoir donné à ce -Sancho Panza une île à gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner -lui-même saura encore moins gouverner les autres. - -Pardieu, madame la duchesse, cette voix n'a point tort, repartit Sancho, -et vous pouvez bien lui répondre de ma part que je reconnais qu'elle dit -vrai. Si j'avais deux onces de bon sens, depuis longtemps j'aurais -quitté mon maître; mais il n'y a pas moyen de s'en dédire: là où est -attachée la chèvre, il faut qu'elle broute. Et puis, voyez-vous, nous -sommes du même village; c'est un bon maître, je l'aime, j'ai mangé son -pain, il m'a donné ses ânons, et par-dessus tout je suis fidèle; il est -donc impossible que rien puisse nous séparer, si ce n'est quand la pelle -et la pioche nous feront à chacun notre lit. Maintenant si Votre -Grandeur ne trouve pas bon qu'on me donne le gouvernement que -monseigneur m'a promis, eh bien, ce sera un gouvernement de moins; je ne -l'avais pas en sortant du ventre de ma mère, et s'il m'échappe, -peut-être sera-ce tant mieux pour mon salut. Tout sot que je suis, -croyez que j'ai bien compris le proverbe qui dit: Pour son malheur, des -ailes sont venues à la fourmi. Il se pourrait donc que Sancho écuyer -montât plus vite en paradis que Sancho gouverneur. Personne, d'ailleurs, -n'a l'estomac deux fois plus grand que celui d'un autre, et tant grand -qu'il soit on peut le remplir de paille ou de foin. Les petits oiseaux -dans les champs ont Dieu pour pourvoyeur, et quatre vares de gros drap -de Cuença tiennent plus chaud que quatre vares de drap fin de Ségovie. -Quand il nous faut déguerpir de ce monde, le chemin est le même pour le -prince et pour le laboureur; et le corps du pape ne tient pas plus -d'espace que celui du sacristain, car en entrant dans la fosse, nous -nous pressons, nous nous serrons, ou plutôt l'on nous fait serrer et -presser malgré nous; après quoi il n'y a plus qu'à tirer le rideau, la -farce est jouée, et au revoir, bonsoir. - -Je vous déclare donc, madame la duchesse, que si Votre Seigneurie ne -veut pas me donner une île, parce qu'elle me croit un imbécile, je serai -assez sage pour m'en passer. J'ai ouï dire, il y a longtemps, que -derrière la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est -pas or; j'ai ouï dire aussi qu'on tira le laboureur Vamba[104] de sa -chaumière pour le faire roi d'Espagne, et le roi Rodrigue[105] d'entre -les fêtes et les divertissements, pour le faire manger aux couleuvres, -si toutefois la romance ne ment point. - - [104] Vamba régna sur l'Espagne gothique au septième siècle. - - [105] Rodrigue, dernier roi des Goths, périt à la bataille de - Guadalète en 712. - -Et pourquoi mentirait-elle, dit la señora Rodriguez, en racontant que ce -roi fut mis dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de -lézards; et que deux jours après on l'entendait s'écrier d'une voix -dolente: Ils me déchirent, ils me dévorent par où j'ai le plus péché; -puisque cela est certain, ce seigneur a donc grande raison de dire qu'il -vaut mieux être laboureur que roi, si l'on doit être mangé par ces -affreuses bêtes. - -La duchesse ne put s'empêcher de sourire de la simplicité de la señora -Rodriguez, et elle dit à Sancho: Sancho, vous savez que lorsqu'un -chevalier a donné sa parole, il la tient, dût-il lui en coûter la vie; -or, quoique monseigneur le duc ne coure pas les aventures, il n'en est -pas moins chevalier, et il tiendra sa promesse en dépit de la médisance -et de l'envie. Prenez donc courage; vous vous verrez bientôt en -possession de votre gouvernement, logé comme un prince, et couvert de -velours et de brocart. Tout ce que je vous recommande, c'est de vous -appliquer à bien gouverner vos sujets, qui tous sont loyaux et bien nés. - -Pour ce qui est de bien gouverner, répondit Sancho, on peut s'en -rapporter à moi, car je suis charitable de ma nature et j'ai compassion -des pauvres. A qui pétrit le pain, ne vole pas le levain. Oh! par mon -saint patron, on ne me trichera pas avec de faux dés! Je n'ai pas, Dieu -merci, besoin qu'on me chasse les mouches de devant les yeux, je les -chasse bien moi-même, et je sais fort bien où le soulier me blesse: je -veux dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes, -mais les méchants ni pieds ni accès. Il me semble qu'en fait de -gouvernement le tout est de commencer, et il se pourrait qu'au bout de -quinze jours j'entende mieux le gouvernement que le labourage où j'ai -été élevé depuis mon enfance. - -[Illustration: Il s'en alla sur la pointe du pied soulever, l'une après -l'autre, toutes les tapisseries (page 443).] - -Vous avez raison, Sancho, repartit la duchesse; les hommes ne naissent -pas tous avec la science infuse, et c'est avec des hommes qu'on fait des -évêques, non avec des pierres. Mais pour en revenir à l'enchantement de -madame Dulcinée, je pense, et je tiens même pour certain que l'intention -qu'eut Sancho de mystifier son maître en lui faisant accroire que sa -dame était enchantée, fut plutôt une malice des enchanteurs: car je sais -de bonne part que la paysanne qui sauta sur l'âne était la véritable -Dulcinée, et qu'ainsi le bon Sancho, en pensant être le trompeur, fut le -premier trompé. Cela est positif et clair comme le jour; car sachez-le, -seigneur Sancho, nous avons en ce pays des enchanteurs qui nous -apprennent tout ce qui se passe dans le monde. Soyez donc certain que -cette paysanne si leste était Dulcinée elle-même, Dulcinée enchantée -tout comme la mère qui l'a mise au monde, et que lorsque nous y -penserons le moins, nous la verrons tout à coup reparaître sous sa -propre figure: alors, je le pense, vous reviendrez de votre erreur. - -Cela est très-possible, Madame, répondit Sancho, et je commence à croire -vrai ce que mon maître raconte de cette caverne de Montesinos, dans -laquelle il prétend avoir trouvé madame Dulcinée sous le même costume où -je lui dis l'avoir vue quand il me prit fantaisie de l'enchanter; oui, -je reconnais bien maintenant que je fus le premier trompé, comme le dit -Votre Grandeur. En effet, comment supposer que j'ai eu assez d'esprit -pour fabriquer sur-le-champ tant de subtilités, et puis mon maître n'est -pas encore assez fou pour se laisser tromper si aisément. N'allez pas -croire pour cela, Madame, que j'ai de mauvaises intentions; un lourdaud -comme moi n'est pas obligé de connaître la malice de ces scélérats -d'enchanteurs: quand j'ai imaginé cela, c'était pour échapper aux -reproches de mon maître, et non dans l'intention de l'offenser; si -l'affaire a tourné autrement, Dieu sait à qui il faut s'en prendre, et -il châtiera les coupables. - -Très-bien, repartit la duchesse. Mais, dites-moi, Sancho, qu'est-ce que -cette aventure de la caverne de Montesinos? j'ai grande envie de la -connaître. - -Alors Sancho se mit à raconter ce que nous avons dit de cette aventure. - -Quand il eut terminé: De tout ceci, dit la duchesse, on peut conclure -que puisque le grand don Quichotte affirme avoir vu la même paysanne qui -se montra à Sancho à la sortie du Toboso, il est clair que cette -paysanne était Dulcinée; ainsi donc, vous le voyez, nos enchanteurs sont -très-dignes de foi. - -Après tout, reprit Sancho, si madame Dulcinée est enchantée, tant pis -pour elle: je ne me soucie guère de m'attirer pour cela des querelles -avec les ennemis de mon maître, qui sont très-nombreux et très-méchants. -La vérité est que celle que j'ai vue était une paysanne; si cette -paysanne était Dulcinée ou non, cela ne me regarde pas, et l'on ne doit -pas m'en rendre responsable. Autrement on viendrait dire à tout bout de -champ: Sancho a dit ceci, Sancho a fait cela, Sancho par-ci, Sancho -par-là, comme si Sancho était un je ne sais qui, et non ce même Sancho -qu'on voit tout de son long dans une histoire, à ce que m'a dit Samson -Carrasco, lequel n'est rien moins que bachelier; et, comme on sait, ces -gens-là ne mentent jamais, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie, -ou lorsqu'ils y trouvent leur profit. Qu'on ne s'en prenne donc pas à -moi, je m'en lave les mains, vienne seulement le gouvernement, et vous -verrez merveilles; car qui a été bon écuyer, sera encore meilleur -gouverneur. - -En vérité, Sancho, s'écria la duchesse, vous êtes un homme incomparable: -tout ce que vous venez de dire équivaut à autant de sentences, et, comme -dit notre proverbe espagnol: souvent mauvaise cape couvre un bon buveur. - -Madame, répondit Sancho, je jure que de ma vie je n'ai bu par vice; par -soif, c'est possible; car je n'ai pas la moindre hypocrisie. Je bois -quand l'envie m'en prend, ou, si je ne l'ai pas, quand on m'offre à -boire; alors j'accepte pour ne pas paraître mal élevé; à une santé -portée par un ami, y a-t-il coeur de pierre qui ne soit prêt à faire -raison? mais quoique je mette mes chausses, je ne les salis pas, je veux -dire que si je bois, je ne m'enivre pas. Au reste, c'est un reproche -qu'on ne fera guère aux écuyers des chevaliers errants; car les pauvres -diables sont toujours par les forêts, par les déserts et par les -montagnes, buvant de l'eau plus qu'ils ne veulent: et souvent ils -donneraient un oeil de la tête pour se procurer une seule goutte de vin. - -Je vous crois, répondit la duchesse. Mais il se fait tard, allez -reposer, mon ami; une autre fois nous en dirons davantage. En attendant, -je veillerai à ce que l'on vous donne ce gouvernement. - -Sancho baisa les mains de la duchesse, et après l'avoir remerciée, il la -supplia qu'on eût soin de son grison, parce que c'était ce qu'il avait -de plus cher au monde. - -Qu'est-ce que ce grison? demanda la duchesse. - -Madame, c'est mon âne, répondit Sancho; pour ne pas l'appeler ainsi, -j'ai coutume de l'appeler le grison. En entrant dans ce château, j'avais -voulu le recommander à cette bonne dame que voilà, mais elle s'est -fâchée tout rouge comme si je l'eusse appelée vieille ou laide, et -pourtant l'affaire des duègnes devrait être plutôt, ce me semble, de -panser les ânes que de parader dans un salon. Dieu de Dieu, quelle dent -avait contre elles un hidalgo de mon village! - -C'était sans doute quelque manant comme vous, interrompit la señora -Rodriguez, car s'il eût été un véritable gentilhomme, il les aurait -honorées et respectées. - -Assez, assez, señora Rodriguez, dit la duchesse; et vous, Sancho, ne -vous mettez point en peine de votre grison; je m'en charge. Puisque -c'est le bien-aimé de mon ami, je veux le porter dans mon coeur. - -Il suffit qu'il soit à l'écurie, madame, repartit Sancho; quant à être -porté dans le coeur de Votre Excellence, ni lui ni moi ne sommes dignes -de nous y voir un seul instant. - -Eh bien, Sancho, dit la duchesse, emmenez le grison à votre -gouvernement; vous l'y traiterez à votre fantaisie, et il n'aura plus -qu'à s'engraisser. - -Madame, répondit Sancho, j'ai vu plus d'un âne entrer dans un -gouvernement: il n'y aurait donc rien d'étonnant que j'y emmenasse le -mien. - -Tous ces propos égayèrent la duchesse, et après avoir de nouveau dit à -Sancho d'aller se reposer, elle fut raconter au duc la conversation qui -venait d'avoir lieu. Ils concertèrent ensemble quelque bonne -mystification dans le genre chevaleresque, afin que le chevalier et son -écuyer ne s'aperçussent en aucune manière de la tromperie, et -assurément ce sont là les plus mémorables aventures que contienne cette -grande histoire. - - - - -CHAPITRE XXXIV - -DES MOYENS QU'ON TROUVA POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE - - -Le duc et la duchesse prenaient un plaisir extrême à la conversation de -leurs hôtes, et ne songeaient qu'à trouver de nouveaux moyens de s'en -divertir: ce qui étonnait le plus la duchesse, c'était la simplicité de -Sancho, qui en était venu à croire véritable l'enchantement de Dulcinée, -dont lui seul était l'inventeur. L'aventure de la caverne de Montesinos, -qu'avait racontée notre écuyer, leur parut excellente pour la -mystification qu'ils se proposaient. - -Six jours ayant été employés à se préparer et à instruire leurs gens, -ils engagèrent le chevalier à une chasse au sanglier, qui devait avoir -lieu avec un équipage complet de piqueurs et de chiens. Avant le départ, -on présenta à notre héros et à son écuyer un habit de chasse en beau -drap vert: don Quichotte refusa, disant qu'il aurait bientôt à reprendre -le rude métier des armes et qu'il ne pouvait se charger d'un -porte-manteau; tout au contraire, Sancho accepta, se promettant bien -d'en faire argent à la plus prochaine occasion. - -Les préparatifs achevés, don Quichotte s'arma de toutes pièces; Sancho -endossa son nouvel habit, et monté sur son grison, de préférence à un -bon cheval qu'on lui offrait, il se mêla à la troupe des chasseurs. La -duchesse ne tarda pas à paraître élégamment parée, et don Quichotte, -avec courtoisie, prit la bride de son palefroi, malgré les efforts que -faisait le duc pour s'y opposer. On se dirigea vers un bois planté entre -deux grandes collines. Quand les postes furent pris, les sentiers -occupés, on découpla les chiens, on partagea les chasseurs en plusieurs -troupes, et la chasse commença avec de si grands cris qu'il devenait -impossible de s'entendre. Bientôt la duchesse descendit de son palefroi, -et l'épieu à la main, vint s'embusquer dans un endroit par lequel le -sanglier avait coutume de passer; le duc et don Quichotte mirent aussi -pied à terre, et se placèrent à ses côtés; Sancho, lui, sans descendre -du grison, se tint coi derrière tout le monde, de crainte de quelque -mésaventure. - -A peine étaient-ils rangés en haie avec une partie de leurs gens, qu'ils -virent accourir un énorme sanglier, harcelé par les chiens et poursuivi -par les chasseurs. Don Quichotte, embrassant fortement son écu, marche à -la rencontre de la bête l'épée à la main; le duc y court aussi avec son -épieu, et la duchesse les aurait devancés si son époux ne l'en eût -empêchée. Quant à Sancho, dès qu'il aperçut le terrible animal, avec ses -longues défenses, la gueule blanchie d'écume et les yeux étincelants, il -lâcha son grison et courut à toutes jambes vers un chêne, pour y -grimper; mais au moment où il atteignait le milieu, prêt à saisir une -branche pour gagner la cime, cette branche se rompit, et en tombant il -resta accroché à un tronçon. Lorsque, suspendu de la sorte, il sentit -son habit se déchirer, l'idée lui vint que le sanglier pourrait bien le -déchirer lui-même, et il se mit à pousser de tels cris, que tous ceux -qui l'entendaient le crurent sous la dent de quelque bête sauvage. -Finalement le sanglier resta sur la place, percé de mille coups -d'épieux, et don Quichotte, accourant aux cris de Sancho, le trouva -suspendu, la tête en bas, le fidèle grison auprès de lui. Il dégagea son -écuyer. Devenu libre, Sancho examina la déchirure faite à son habit de -chasse, accident dont il eut un déplaisir mortel, car dans cet habit il -s'imaginait posséder une métairie. - -Enfin, l'énorme sanglier, couvert de branches de romarin et de myrte, -fut placé par les chasseurs sur le dos d'un mulet et conduit en triomphe -vers une tente dressée au milieu du bois, où l'on trouva la table -chargée d'un abondant repas, tout à fait digne de la munificence du -personnage qui l'offrait à ses convives. - -Montrant à la duchesse les plaies de son habit tout déchiré: Si cette -chasse, dit Sancho, eût été aux lièvres et aux petits oiseaux, mon -pourpoint ne serait pas en cet état. Je ne sais vraiment quel plaisir on -peut trouver à poursuivre un animal qui, s'il vous attrape avec ses -crochets, peut envoyer son homme dans l'autre monde. Cela me rappelle -cette vieille romance dont le refrain était: Sois-tu mangé des ours -comme fut Favila! - -Ce Favila était un roi goth qui, dans une chasse aux bêtes sauvages, fut -dévoré par un ours, dit don Quichotte[106]. - - [106] Ce Favila n'était pas un roi goth; il succéda à Pélage dans les - Asturies. - -Justement, repartit Sancho: aussi comment les princes et les rois -s'exposent-ils à se faire dévorer, pour le seul plaisir de tuer un -pauvre animal qui ne leur a fait aucun tort? - -Vous vous trompez, Sancho, dit le duc: la chasse aux bêtes sauvages est -le divertissement favori des rois et des princes; cette chasse est une -image de la guerre: on y emploie des ruses et des stratagèmes pour -vaincre l'ennemi; on s'y accoutume à endurer le froid et le chaud; on -oublie le sommeil et l'oisiveté; en un mot, c'est un exercice qu'on -prend sans nuire à personne, et un plaisir qu'on partage avec beaucoup -de gens. Cette chasse, d'ailleurs, n'est pas permise à tout le monde, -non plus que celle du haut vol, car toutes deux n'appartiennent qu'aux -princes et aux grands seigneurs. Ainsi donc, Sancho, quand vous serez -gouverneur, adonnez-vous à la chasse, et vous verrez que vous vous en -trouverez bien. - -Oh! pour cela, non, répondit Sancho; à bon gouverneur, comme à bonne -ménagère, jambe rompue et à la maison; il ferait beau voir des gens -pressés, bien fatigués du chemin, venir demander le gouverneur, et qu'il -fût au bois à se divertir! les affaires marcheraient d'une singulière -façon! Par ma foi, seigneur, m'est avis que la chasse est plutôt le fait -des fainéants que des gouverneurs; moi, je me contente de jouer à _la -triomphe_ les quatre jours de Pâques[107], et aux boules les dimanches -et fêtes. Toutes ces chasses ne vont guère à mon humeur et ne -s'accordent pas avec ma conscience. - - [107] Noël, l'Épiphanie, Pâques et la Pentecôte. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -En tombant, Sancho resta accroché à un tronçon (page 448).] - -Qu'il en soit ce qu'il plaira à Dieu, Sancho, repartit le duc: mais -entre le dire et le faire il y a bien du chemin. - -Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, repartit Sancho, au bon payeur il ne -coûte rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste, -que celui qui se lève de grand matin; c'est le ventre qui fait mouvoir -les pieds, et non les pieds le ventre: je veux dire que si Dieu -m'assiste, et si je vais droit mon chemin, avec bonne intention, je -gouvernerai mieux qu'un aigle royal. Si l'on ne m'en croit pas, qu'on me -mette le doigt dans la bouche, et on verra si je serre bien. - -Maudit sois-tu de Dieu et des saints, détestable Sancho, s'écria don -Quichotte; quand donc t'entendrai-je parler un quart d'heure sans cette -avalanche de proverbes? Que Vos Grâces laissent là cet imbécile, mes -seigneurs, si vous ne voulez être accablés de si ridicules -impertinences. - -Pour être nombreux, dit la duchesse, les proverbes de Sancho n'en sont -pas moins agréables; quant à moi, ils me divertissent extrêmement, -qu'ils viennent à propos ou non; d'ailleurs, entre amis, on ne doit pas -y regarder de si près. - -Au milieu de ces agréables entretiens, on sortit des tentes pour rentrer -dans le bois, où le reste du jour se passa à préparer des affûts. La -nuit vint surprendre les chasseurs, non pas la nuit sereine, comme elle -l'est presque toujours en été, mais un peu obscure, et d'autant plus -favorable aux projets du duc et de la duchesse. - -Soudain le bois parut en feu, et de toutes parts on entendit un grand -bruit de trompettes et autres instruments de guerre, ainsi que le pas de -nombreuses troupes de cavaliers qui traversaient le bois en tous sens. -Cette lumière subite, ce bruit inattendu surprirent l'assemblée; les -sons discordants d'une infinité de ces instruments dont les Mores se -servent dans les batailles, ceux des trompettes et des clairons, enfin -les fifres, les hautbois et les tambours mêlés confusément, faisaient un -tel vacarme, qu'il eût fallu être privé de sens pour n'en être pas ému. -Le duc pâlit, la duchesse frissonna, et don Quichotte lui-même ressentit -quelque émotion; quant à Sancho, il tremblait de tous ses membres, et il -n'y eut pas jusqu'à ceux qui étaient dans le secret qui n'éprouvassent -de l'effroi. - -Tout à coup ce vacarme cesse; et un courrier, qu'à son costume on eût -pris pour un démon, passe brusquement, sonnant avec un bruit -épouvantable dans une corne démesurée. - -Holà, dit le duc, qui êtes-vous? à qui en voulez-vous? et que signifie -cette troupe de gens de guerre qui traverse ce bois? - -Je suis le diable! répondit le courrier d'une voix rauque; je vais à la -recherche de don Quichotte de la Manche, et les gens que vous entendez -sont six troupes de magiciens, qui amènent la sans pareille Dulcinée du -Toboso enchantée sur un char de triomphe; elle est accompagnée du -vaillant Montesinos, qui vient révéler au seigneur don Quichotte les -moyens de désenchanter la pauvre dame. - -Si vous étiez le diable, comme vous le dites, repartit le duc, vous -auriez déjà reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche; car il est -devant vous. - -En mon âme et conscience, je n'y prenais pas garde, répondit le diable: -j'ai tant de choses dans la tête, que j'oubliais la principale, celle -pour laquelle je suis venu. - -Ce démon, dit Sancho, doit être honnête homme et bon catholique: -autrement il ne jurerait pas sur son âme et sur sa conscience; il y a -partout des gens de bien, à ce que je vois, même en enfer. - -Aussitôt le démon, sans mettre pied à terre, tourna les yeux vers don -Quichotte: C'est vers toi, lui dit-il, chevalier des Lions (puissé-je -bientôt te voir entre leurs griffes!), c'est vers toi que m'envoie -l'infortuné mais vaillant Montesinos, pour te dire de l'attendre à -l'endroit même où je te rencontrerai, parce qu'il amène avec lui la sans -pareille Dulcinée du Toboso; il veut t'apprendre le moyen de la -désenchanter. Ma venue n'étant à autre fin, je ne m'arrêterai pas plus -longtemps; que les démons de mon espèce restent dans ta compagnie, et -les bons anges avec ces seigneurs. Puis, sonnant dans sa corne, il -tourna bride et disparut. - -La surprise s'accrut pour tout le monde, mais surtout pour don Quichotte -et Sancho: pour l'écuyer, parce qu'on voulait à toute force que Dulcinée -fût enchantée; pour le chevalier, parce qu'il ne savait plus à quoi s'en -tenir sur les visions qu'il avait eues dans la caverne de Montesinos. -Pendant que notre héros s'abîmait dans ses pensées, le duc lui dit: -Est-ce que Votre Grâce veut attendre cette visite, seigneur don -Quichotte? - -Certainement, répondit-il; je l'attendrai ici de pied ferme, dût l'enfer -entier m'assaillir. - -Eh bien, moi, dit Sancho, s'il vient encore un diable me corner aux -oreilles, je resterai ici tout comme je suis en Flandre. - -La nuit achevait de se fermer, et l'on commençait à distinguer à travers -le bois un nombre infini de lumières courant de tous côtés; telles dans -un temps serein on voit voltiger les exhalaisons de la terre. Bientôt se -fit entendre un bruit semblable à celui que produiraient les roues -massives d'une charrette à boeufs, bruit strident qui fait fuir les -loups et les ours. A ce tintamarre vint s'en joindre un autre qui le -rendit plus horrible encore: il semblait qu'en divers endroits de la -forêt on livrât plusieurs batailles; d'un côté retentissait le bruit de -l'artillerie, d'un autre, celui d'un grand nombre de mousquetades: à la -voix des combattants, on les aurait jugés tout proche, tandis que plus -loin, une multitude d'instruments ne cessaient de jouer à la manière des -Mores, comme pour animer au combat. En un mot, le bruit confus de ces -instruments, les cris des guerriers, le sourd retentissement des -chariots, inspiraient de la frayeur aux plus hardis; et don Quichotte -lui-même eut besoin de tout son courage pour n'être pas épouvanté. Quant -à Sancho, le sien fut bientôt abattu, et il tomba évanoui aux pieds de -la duchesse, qui s'empressa de lui faire jeter de l'eau au visage. Il -fut assez longtemps à revenir, et il commençait à ouvrir les yeux -lorsqu'un de ces chariots qui faisaient tant de bruit arriva, tiré par -quatre boeufs entièrement couverts de drap noir et ayant à chaque corne -une torche allumée. Au sommet du char, sur une espèce de trône, se -tenait assis un vieillard vénérable, dont la longue barbe, plus blanche -que la neige, lui descendait jusqu'à la ceinture; pour tout vêtement, il -avait une ample robe de boucassin noir. Comme ce chariot portait une -infinité de lumières, on pouvait aisément distinguer les objets. Il -était conduit par deux démons habillés de la même étoffe, et dont les -effroyables visages auraient fait retomber Sancho en défaillance, s'il -n'eût fermé les yeux pour ne pas les voir. - -Ce noir équipage étant arrivé devant le duc, le vieillard se leva, et -dit d'une voix grave: Je suis le sage Lirgande; et le char passa outre. -Il fut suivi d'un autre, tout à fait semblable, sur lequel était un -vieillard vêtu comme le premier, qui, ayant fait arrêter le chariot, dit -d'une voix non moins grave: Je suis le sage Alquif, le grand ami -d'Urgande la déconvenue; et il passa comme le précédent. Un troisième -char avec un pareil attelage et de semblables conducteurs, s'avança de -même; mais celui qu'on voyait assis sur le trône était un homme robuste -et à mine rébarbative, qui, se redressant, cria d'une voix rauque et -satanique: Je suis l'enchanteur Arcalaüs, ennemi mortel d'Amadis de -Gaule et de toute sa postérité. - -A quelques pas plus loin les trois chars s'arrêtèrent, et le bruit -criard des roues ayant cessé, on entendit une agréable musique, dont -Sancho tout réjoui tira bon augure. - -Madame, dit-il à la duchesse, dont il ne s'éloignait jamais d'un pas, là -où est la musique, il ne peut y avoir rien de mauvais. - -Non plus que là où est la lumière, ajouta la duchesse. - -Madame, répliqua Sancho, la lumière vient de la flamme et la flamme peut -tout embraser. Ces lumières que nous voyons là sont capables de mettre -le feu à la forêt, tandis que la musique est toujours signe de -réjouissance et de fêtes. - -C'est ce que nous apprendra l'avenir dit don Quichotte. - -Et notre héros avait raison, comme le prouve le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XXXV - -SUITE DES MOYENS QU'ON PRIT POUR DÉSENCHANTER DULCINÉE ETC. - - -Au son de cette agréable musique s'avançait un char traîné par six mules -caparaçonnées de toiles blanches; sur chacune des mules était monté un -pénitent, à la manière de ceux qui font amende honorable, tous également -vêtus de blanc, avec une grosse torche de cire à la main. Ce char était -deux fois et même trois fois plus grand que les précédents; de chaque -côté marchaient douze autres pénitents, tenant une torche allumée. Sur -un trône élevé au centre du char, était assise une jeune fille habillée -d'une étoffe de gaze d'argent, si brillante de paillettes d'or que les -yeux n'en pouvaient soutenir l'éclat; un voile de soie, assez -transparent pour laisser voir sa beauté, lui couvrait le visage, et les -nombreuses lumières permettaient de distinguer ses attraits et son âge, -qui semblait être de dix-sept à vingt ans. Auprès d'elle se tenait un -personnage enveloppé jusqu'aux pieds d'une robe de velours à longue -queue, et la tête couverte d'un voile noir. - -Quand le char fut arrivé en face du duc, la musique cessa, et le -personnage que nous venons de dépeindre, s'étant levé, écarta sa robe, -rejeta son voile, et fit voir la figure de la Mort hideuse et décharnée. -Don Quichotte en pâlit, Sancho pensa mourir de peur, le duc et la -duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante s'étant levée -sur ses pieds, prononça ces paroles d'une voix lente: - - - O toi dont les nobles travaux - Méritaient en amour un destin plus prospère, - Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père, - Le fléau des méchants et l'ami des héros. - Sur les bords du Léthé j'appris que Dulcinée - Avait en un moment perdu tous ses attraits; - Je viens finir les maux de cette infortunée. - Du sort écoute les arrêts: - Par la main de Sancho, sur son large derrière, - Trois mille et trois cents coups appliqués fortement - Avec une longue étrivière - Rendront à cet objet charmant - Son éclat, sa beauté première[108]. - - - [108] Ces vers sont empruntés à Florian. - -Oui-da, je t'en pondrai, s'écria Sancho, je ne me donnerai pas seulement -trois coups de fouet. Au diable soit ta manière de désenchanter! et -qu'est-ce que mes fesses ont à voir avec les enchantements? Je jure que -si le seigneur Merlin n'a pas d'autre moyen de désenchanter Dulcinée, -elle pourra s'en aller avec son enchantement dans la sépulture. - -Et bien moi, je vous saisirai, don manant farci d'ail, reprit don -Quichotte, et je vous attacherai à un arbre, nu comme quand votre mère -vous a mis au monde; après quoi je vous donnerai non pas trois mille -trois cents coups de fouet, mais cinquante mille, et si bien appliqués -qu'il vous en cuira toute votre vie. Pas de réplique, ou je vous -étrangle sur l'heure. - -Tout beau, tout beau! interrompit Merlin, cela ne peut se passer ainsi: -les coups de fouet que recevra Sancho doivent être volontaires, et le -moment à son choix, car il n'y a point d'époque limitée pour cela; il -dépend même de lui d'en être quitte pour la moitié, pourvu qu'il trouve -bon que ces coups lui soient appliqués par une autre main que la sienne, -si rude qu'elle puisse être. - -Ni ma main, ni celle d'un autre, ni pesante, ni à peser, ni dure, ni -douce, ne me touchera, repartit Sancho. Est-ce que j'ai engendré madame -Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le mal qu'ont fait ses -beaux yeux? que monseigneur don Quichotte ne se fouette-t-il? c'est son -affaire. Lui qui l'appelle sans cesse sa joie, sa vie, son âme, c'est à -lui de chercher les moyens de la désenchanter; mais me fouetter, moi? -_abernuncio[109]!_ - - [109] _Abrenuncio_: locution familière pour exprimer la répugnance. - -Sancho eut à peine achevé de parler, que la nymphe qui se tenait près de -Merlin se leva, écarta le voile qui lui couvrait le visage, et fit -briller aux yeux de tous une beauté incomparable; puis, avec un geste -assez masculin, et d'une voix fort peu féminine, elle apostropha Sancho -en ces termes: - -[Illustration: Reconnais ce Merlin, des enchanteurs le père (page 452).] - -O malencontreux écuyer, coeur de poule, âme de bronze, entrailles de -pierres et de cailloux, si l'on te demandait, larron, meurtrier, de te -jeter du haut d'une tour; si l'on voulait, tigre sans pitié, te faire -avaler des crapauds et des lézards; si l'on t'ordonnait, serpent -venimeux, d'étrangler ta femme et tes enfants, il ne serait pas étonnant -de te voir faire tant de façons: mais regarder à trois mille et trois -cents coups de fouet, quand il n'est si chétif écolier de la doctrine -chrétienne qui n'en attrape autant chaque mois, en vérité tu devrais en -mourir de honte, et il y a là de quoi surprendre, étourdir, stupéfier, -non-seulement ceux qui t'écoutent, mais quiconque un jour l'apprendra. -Lève, ô misérable et endurci animal, lève tes yeux de mulet ombrageux -sur la prunelle des miens, et tu verras mes larmes tracer goutte à -goutte des sillons et des sentiers à travers les campagnes fleuries de -mes belles joues. N'es-tu pas ému, monstre sournois et malintentionné, -en voyant une princesse de mon âge se flétrir et se consumer sous -l'écorce d'une grossière paysanne! quoique je ne paraisse pas telle à -présent, grâce à la faveur particulière du seigneur Merlin, qui a pensé -que les pleurs d'une belle affligée seraient plus capables de -t'attendrir. Résouds-toi donc, brute indomptée, à frapper tes chairs -épaisses: triomphe une fois en ta vie de cette inclination gloutonne qui -te fait ne songer qu'à te farcir la panse; et remets dans son premier -état la délicatesse de ma peau, l'aimable douceur de mon caractère, -l'incomparable beauté de mon visage; et si je ne suis pas capable -d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne me trouves pas encore assez à -plaindre pour exciter ta pitié, aie au moins compassion de ce pauvre -chevalier qui est à tes côtés, de ce bon maître qui t'aime si -tendrement, et dont l'âme, je le vois, est à deux doigts de ses lèvres -et n'attend plus que ta réponse, ou compatissante ou impitoyable, pour -lui sortir par la bouche ou lui rentrer dans le gosier. - -En entendant ces mots, don Quichotte se tâta le gosier. Parbleu, dit-il -en se tournant vers le duc, Dulcinée dit vrai; voici que j'ai l'âme -arrêtée là, comme une noix d'arbalète. - -Eh bien, Sancho, que dites-vous de tout ceci? demanda la duchesse? - -Madame, ce que j'ai dit, je le répète, répondit Sancho; quant aux coups -de fouet, _abernuncio_. - -C'est _abrenuncio_ qu'il faut dire, observa le duc. - -Pour l'amour de Dieu, monseigneur, répliqua Sancho, que Votre Grandeur -me laisse parler à ma guise; est-ce que je suis en état de m'amuser à -ces subtilités? Vraiment il m'importe bien d'une lettre de plus ou de -moins quand il s'agit de quatre à cinq mille coups de fouet! - -Vous vous trompez, Sancho, reprit le duc, il ne s'agit que de trois -mille trois cents. - -Voilà le compte bien diminué! dit Sancho; qui trouve le marché bon n'a -qu'à le prendre. Par ma foi, je voudrais bien savoir où notre maîtresse -Dulcinée du Toboso a trouvé cette manière de prier les gens! Comment, -venir du même coup me demander de me mettre le corps en lambeaux pour -l'amour d'elle et m'appeler coeur de poule, bête farouche, tigre -abominable, avec une kyrielle d'injures à faire fuir le diable. Est-ce -que par hasard mes chairs sont de bronze, est-ce que je gagnerai quelque -chose à la désenchanter? Encore, si elle venait avec une belle corbeille -de linge blanc, quelques coiffes de nuit ou seulement des escarpins -(bien que je n'en mette pas) peut-être me laisserais-je faire: mais -pour m'attendrir elle me débite un boisseau d'injures et l'on dirait -qu'elle va me dévisager. Ne sait-elle point qu'un mulet chargé d'or n'en -gravit que mieux la montagne, que les présents ramollissent les pierres, -et qu'un tiens vaut mieux que deux tu auras? Mais ce n'est pas tout: -voilà qu'au lieu de m'encourager, mon seigneur et maître me menace de -m'attacher à un arbre, et de doubler la dose prescrite par le seigneur -Merlin. On devrait bien considérer que ce n'est pas un simple écuyer -qu'on prie de se fouetter, mais un gouverneur; car enfin faut-il -regarder à qui l'on parle et comment on prie. Il conviendrait, ce me -semble, de choisir un autre temps; on me voit navré de la déchirure de -mon habit vert, et l'on vient me demander de me déchirer moi-même, -quoique je n'en aie pas plus envie que de me faire cacique! - -En vérité, ami Sancho, reprit le duc, vous faites trop de façons: mais -je vous le dis en un mot comme en mille, si vous ne devenez plus souple -qu'un gant, il faudra renoncer au gouvernement: il serait beau vraiment -que je donne à mes sujets un gouverneur aux entrailles de pierre, qui ne -fût touché ni des larmes des dames affligées, ni des prières et des -conseils des plus sages enchanteurs! Encore une fois, Sancho, vous vous -fouetterez ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez point gouverneur. - -Monseigneur, répondit Sancho, ne m'accorderait-on pas au moins deux -jours pour y penser? - -Cela ne se peut, repartit Merlin, cette affaire-là doit être conclue à -l'heure même, sinon Dulcinée retourne à la caverne de Montesinos, -changée en paysanne; ou bien, dans l'état où elle est, elle sera -conduite aux champs Élyséens, pour y attendre que le nombre des coups de -fouet soit complet. - -Allons, Sancho, ajouta la duchesse, prenez courage; songez que vous avez -mangé le pain du seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et -aimer à cause de sa loyauté et de ses grands exploits de chevalerie: -consentez à ces coups de fouet, mon enfant; la crainte est pour le -poltron, et un noble coeur ne trouve rien de difficile. - -Au lieu de répondre, Sancho, tout hors de lui, se tourna vers Merlin: -Seigneur Merlin, lui dit-il, ce diable, qui est venu ici en poste, a -ordonné à mon maître d'attendre le seigneur Montesinos, qui allait venir -lui parler du désenchantement de madame Dulcinée: cependant, nous -n'avons point encore vu Montesinos, ni rien qui lui ressemble. - -Ami Sancho, répondit Merlin, ce diable est un étourdi et un grandissime -vaurien: c'est moi qui l'envoyais vers votre maître, et non Montesinos, -lequel n'a pas quitté sa caverne, où longtemps encore il attendra la fin -de son enchantement. Si Montesinos est votre débiteur, ou si vous avez -quelque affaire à traiter avec lui, je l'amènerai où il vous plaira; -pour l'heure, résignez-vous à cette petite pénitence que nous vous avons -ordonnée, et, croyez-moi, elle vous sera d'un grand profit pour l'âme et -pour le corps: pour l'âme, parce que vous ferez une bonne action; pour -le corps parce qu'étant d'une complexion sanguine, il n'y a pas de mal -de vous tirer un peu de sang. - -Par ma foi, celui-là est bon, répliqua Sancho: il n'y a pas déjà assez -de médecins sur terre, il faut encore que les enchanteurs s'en mêlent! -Mais enfin, puisque tout le monde ici, excepté moi, le trouve utile, je -consens à m'appliquer les trois mille trois cents coups de fouet, à la -condition que je me les donnerai quand il me plaira, sans qu'on me fixe -ni le temps ni le jour; de mon côté, je tâcherai de terminer cette -affaire le plus tôt possible, afin que le monde puisse jouir de la -beauté de madame Dulcinée, beauté, à ce qu'il paraîtrait, beaucoup plus -grande que je n'avais pensé. J'y mets encore une condition, c'est que je -ne serai point obligé de me fouetter jusqu'au sang, et si quelques coups -ne font que chasser les mouches, ils compteront de même; de plus, si je -venais à me tromper sur la quantité, le seigneur Merlin, qui sait tout, -aura soin de les compter, et il me dira si je m'en suis donné trop ou -trop peu. - -Du trop il ne faut pas s'inquiéter, répondit Merlin, car sitôt que le -nombre sera complet, soudain madame Dulcinée se trouvera désenchantée, -et elle viendra remercier le bon Sancho et lui témoigner sa -reconnaissance par des présents considérables; n'ayez donc aucun souci -du trop ou du trop peu, je le prends sur ma conscience; le ciel me -préserve de tromper personne, ne fût-ce que d'un cheveu de la tête. - -Allons, dit Sancho, je consens à mon supplice, c'est-à-dire j'accepte la -pénitence; aux conditions que j'ai dites, s'entend. - -Sancho n'eut pas plutôt prononcé ces dernières paroles, que la musique -recommença avec accompagnement de deux ou trois décharges d'artillerie, -et don Quichotte alla se jeter au cou de son écuyer, qu'il baisa cent -fois sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse, tous les -chasseurs, lui témoignèrent la joie qu'ils éprouvaient de le voir se -rendre à la raison; puis, le char se remit en marche, la belle Dulcinée -salua Leurs Excellences et fit une profonde révérence à son futur -libérateur. - -Cependant l'aube riante et vermeille commençait à poindre: la terre -joyeuse, le ciel serein, la lumière pure, tout annonçait le jour qui -déjà posant le pied sur le pan de la robe de la fraîche Aurore -promettait d'être magnifique. Le duc et la duchesse, très-satisfaits de -leur chasse, et surtout d'avoir si bien réussi dans leur projet, -retournèrent au château, décidés à continuer ces plaisanteries qui les -divertissaient de plus en plus. - - - - -CHAPITRE XXXVI - -DE L'ÉTRANGE ET INOUIE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE, APPELÉE COMTESSE -TRIFALDI: ET D'UNE LETTRE QUE SANCHO ÉCRIVIT A SA FEMME - - -Le duc avait un majordome d'un esprit jovial et plein de ressources; -c'était lui qui avait composé les vers, disposé tout l'appareil de la -scène, représenté le personnage de Merlin, et fait remplir par un jeune -page celui de Dulcinée. A la demande de ses maîtres, il composa une -autre comédie aussi originale que la première, et non moins bien -imaginée. - -Le jour suivant, la duchesse demanda à Sancho s'il avait commencé sa -pénitence; il répondit que la nuit précédente il s'était donné cinq -coups de fouet. - -Avec quoi? reprit la duchesse. - -Avec ma main, répliqua Sancho. - -Mais c'est plutôt se caresser que se fouetter, dit la duchesse, et je ne -sais si Merlin sera satisfait. Je pense donc qu'il conviendrait que -Sancho fit une discipline composée de chardons ou de quelques -cordelettes de cuir, capable de se faire bien sentir, ce qui est une -condition expresse imposée par Merlin; car la liberté d'une aussi grande -dame que Dulcinée ne saurait être achetée à vil prix. - -Madame, répondit Sancho, que Votre Excellence me donne une discipline à -sa fantaisie, et je m'en servirai pourvu qu'elle ne me fasse pas trop de -mal, car je l'avouerai à Votre Grandeur, tout paysan que je suis, j'ai -la peau fort délicate; et il ne serait pas juste que je me misse en -lambeaux pour le service d'autrui. - -Eh bien, dit la duchesse, demain je vous donnerai une discipline faite -exprès pour vous, et qui s'accommodera à la délicatesse de vos chairs -comme si elles étaient ses propres soeurs. - -A propos, dit Sancho, Votre Altesse saura que j'ai écrit une lettre à -Thérèse Panza, ma femme, où je lui donne avis de tout ce qui m'est -arrivé depuis que je suis parti d'auprès d'elle; j'ai la lettre sur moi, -et il n'y a plus qu'à mettre l'adresse; je voudrais bien que Votre Grâce -eût la bonté de la lire, elle me semble tournée de la façon dont doivent -écrire les gouverneurs. - -Et qui l'a dictée? demanda la duchesse. - -Sainte Vierge! répondit Sancho, et qui l'aurait dictée, si ce n'est moi? - -C'est donc vous qui l'avez écrite? dit la duchesse. - -Oh! pour ça non, madame, répondit Sancho, car je ne sais ni lire ni -écrire, encore que je sache signer. - -Voyons-la, dit la duchesse, votre esprit et votre excellent jugement -doivent s'y montrer à chaque ligne. - -Sancho mit la main dans son sein, et en tira la lettre. Elle était ainsi -conçue: - - - LETTRE DE SANCHO PANZA A THÉRÈSE PANZA, SA FEMME - - «Bien m'a pris, femme, d'avoir bon dos, car j'ai été bien étrillé; et - si j'ai un riche gouvernement, il m'en coûte de bons coups de fouet; - mais tu sauras cela plus tard; aujourd'hui tu n'y comprendrais rien. - Apprends donc, ma chère Thérèse, que j'ai résolu de te faire monter en - carrosse; voilà l'essentiel, car aller autrement, autant vaut marcher - à quatre pattes. Finalement, tu es femme de gouverneur; dis-moi si à - cette heure quelqu'un te va à la cheville. Je t'envoie ci-joint un - habit de chasse vert, que m'a donné madame la duchesse; arrange-le de - manière qu'il fasse un corsage et une jupe à notre fille Sanchette. - - «Don Quichotte, mon maître, à ce que j'ai ouï dire en ce pays-ci, est - un fou sensé, un cerveau brûlé divertissant, et, sans vanité, on dit - que je ne lui cède en rien. Nous avons été visiter ensemble la caverne - de Montesinos, et le sage Merlin a jeté les yeux sur moi pour - désenchanter Dulcinée du Toboso, qui est celle qu'on appelle là-bas - Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet que je - dois me donner, moins cinq, que j'ai déjà reçus, elle sera - désenchantée comme la mère qui l'a mise au monde. Bouche close sur - cela, femme, car les uns diraient que c'est du blanc, les autres que - c'est du noir. - - «D'ici à quelques jours je partirai pour mon gouvernement, où je - grille de me voir installé, afin d'amasser de l'argent, car on m'a dit - que les nouveaux gouverneurs n'ont point d'autre souci; je sonderai le - terrain, et je te manderai s'il faut que tu viennes me rejoindre. Le - grison se porte à merveille, et il se recommande à toi et à nos - enfants. Je veux l'emmener avec moi et je ne le quitterais pas quand - même on me ferait Grand Turc. Son Excellence madame la duchesse te - baise mille fois les mains; baises-les-lui en retour deux mille fois, - car il n'y a rien de si bon marché que les compliments, à ce que j'ai - entendu dire à mon maître. - - «Dieu n'a pas voulu que je trouvasse encore une bourse de cent - doublons, comme celle de la fois passée; ce n'a pas été faute de la - chercher; mais que cela ne te chagrine pas, ma chère Thérèse: celui - qui sonne les cloches est en sûreté, et tout se trouvera dans la - lessive du gouvernement. Une chose pourtant me met en peine, c'est - qu'on me dit que si j'en tâte une fois, je me lécherai les doigts - jusqu'à me manger les mains. Mais, baste! qu'y faire? pour les - estropiés les aumônes valent autant qu'un canonicat. Tu vois bien, - femme, que de façon ou d'autre, tu ne peux manquer d'être riche et - heureuse. Dieu te soit en aide comme il le peut, et qu'il me conserve - pour te servir. De ce château, le 20 juillet 1614. - - «Ton mari, le gouverneur SANCHO PANZA.» - - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Je m'appelle Trifaldin de la barbe blanche (page 458).] - -Il me semble, dit la duchesse après avoir lu, que notre bon gouverneur -se fourvoie ici de deux façons: la première, en disant, ou, pour le -moins, en donnant à penser, qu'il n'a obtenu son gouvernement que pour -les coups de fouet qu'il doit se donner, quoiqu'il sache bien, cependant -que lorsque monseigneur le duc, mon époux, le lui promit, on ne songeait -pas plus aux coups de fouet que s'il n'y en avait jamais eu au monde; la -seconde, c'est qu'il me paraît trop attaché à son intérêt, penchant qui -donne mauvaise opinion d'un homme, car, on dit que convoitise rompt le -sac, et qu'un gouverneur avare est bien près de vendre la justice. - -Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, madame, répondit Sancho; et si ma -lettre ne plaît pas à Votre Grâce, il n'y a qu'à la déchirer et en -écrire une autre; mais il se pourrait faire que la seconde fût pire, si -je m'en mêle encore une fois. - -Sur ce, on se rendit au jardin où l'on devait dîner ce jour-là. - -La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en amusa beaucoup -pendant le repas, et quand la table fut desservie, ils s'entretinrent -quelque temps avec lui, car sa conversation les divertissait -merveilleusement. Tout à coup et lorsqu'on y pensait le moins, on -entendit le son aigu d'un fifre, mêlé à celui d'un tambour discordant. -A cette harmonie triste et confuse, chacun parut se troubler. Don -Quichotte devint tout pensif, et Sancho courut se blottir auprès de la -duchesse, son refuge ordinaire. Au milieu de la stupéfaction générale, -on vit entrer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil si -longues, qu'elles balayaient la terre: ils frappaient deux grands -tambours couverts de drap noir; à leurs côtés marchait le joueur de -fifre, vêtu de noir comme les autres. Derrière ces trois hommes venait -un personnage à taille gigantesque, enveloppé d'une grande robe noire; -par-dessus la robe il portait un large baudrier d'où pendait un énorme -cimeterre à poignée noire ainsi que le fourreau. Son visage était -couvert d'un long voile, au travers duquel on apercevait une barbe -blanche comme la neige. D'un pas lent et solennel qu'il semblait régler -sur le son du tambour, ce grave personnage vint se mettre à genoux -devant le duc, qui l'attendait debout; mais le duc ne voulut point -l'écouter qu'il ne se fût relevé. Le fantôme obéit, et en se redressant -il écarta son voile et mit à découvert la plus longue, la plus blanche -et la plus épaisse barbe qu'eussent jamais vue des yeux humains; puis, -les regards fixés sur le duc et d'une voix pleine et sonore qu'il -paraissait tirer du fond de sa poitrine, il lui dit: - -Très-haut et très-puissant seigneur, je m'appelle Trifaldin de la barbe -blanche. Écuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appelée la duègne -Doloride, je suis envoyé par elle vers Votre Altesse, pour supplier -Votre Magnificence de lui permettre de venir vous exposer son infortune, -qui est assurément la plus surprenante, aussi bien que la plus inouïe. -Mais, avant tout, j'ai ordre de m'informer si par hasard le grand, le -valeureux et invaincu chevalier don Quichotte de la Manche se trouve en -ces lieux, car c'est lui que cherche ma maîtresse, et c'est pour lui -qu'elle est venue à pied et à jeun, depuis le royaume de Candaya jusque -dans vos États, miracle qu'on ne peut attribuer qu'à la force des -enchantements. Elle attend, devant ce palais, que je lui porte de votre -part la permission d'y entrer. - -Il finit en toussant, puis promenant la main sur sa longue barbe, du -haut jusqu'en bas, il attendit gravement la réponse du duc, qui lui dit: - -Noble écuyer Trifaldin de la barbe blanche, depuis longtemps nous -connaissons la disgrâce de madame la comtesse Trifaldi, à qui les -enchanteurs ont fait prendre la figure et le nom de la duègne Doloride: -allez, merveilleux écuyer, lui porter l'assurance qu'elle sera la -bienvenue, et que nous possédons ici l'incomparable chevalier don -Quichotte de la Manche, dont le caractère généreux lui promet secours et -protection. Ajoutez de ma part que mon appui ne lui fera pas défaut non -plus, s'il lui est nécessaire, mon devoir étant de le lui offrir comme -chevalier, titre qui m'impose l'obligation de protéger toutes les -femmes, et principalement les pauvres veuves affligées, comme l'est Sa -Seigneurie. - -A cette réponse, Trifaldin mit un genou en terre, puis, au triste son -des tambours et du fifre, il quitta le jardin du même pas qu'il y était -entré, laissant toute la compagnie étonnée de sa haute taille et de son -air tout à la fois vénérable et modeste. - -Vous le voyez, vaillant chevalier, dit le duc en se tournant vers don -Quichotte, les ténèbres de l'ignorance et de l'envie ne sauraient -obscurcir l'éclat de la valeur et de la vertu: depuis six jours à peine -vous êtes dans ce château, et déjà l'on vient vous y chercher des pays -les plus lointains, non pas en carrosse ni à cheval, mais à pied et à -jeun, tant les malheureux ont d'empressement à vous voir, tant ils ont -de confiance en la force de votre bras et en la grandeur de votre -courage, grâce à la réputation que vos exploits vous ont acquise, grâce -au bruit qui en est répandu par tout l'univers. - -Je regrette fort, seigneur duc, répondit don Quichotte, que ce bon -ecclésiastique qui l'autre jour montrait tant d'aversion pour les -chevaliers errants, ne soit pas témoin de ce qui se passe: il verrait -par lui-même si ces chevaliers sont ou non nécessaires au monde; il -pourrait du moins se convaincre que dans leur détresse les malheureux ne -vont pas chercher du secours auprès des hommes de robe, ni chez les -sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'a jamais franchi -les limites de sa paroisse; en pareil cas, la véritable panacée à -l'affliction, c'est l'épée du chevalier errant. Qu'elle vienne donc, -cette duègne, qu'elle demande ce qu'elle voudra; le remède à son mal lui -sera bientôt expédié par la force de mon bras et par l'intrépidité du -coeur qui le fait agir. - - - - -CHAPITRE XXXVII - -SUITE DE LA FAMEUSE AVENTURE DE LA DUÈGNE DOLORIDE - - -Le duc et la duchesse étaient charmés de voir don Quichotte donner si -complétement dans leurs vues; lorsque Sancho se mit de la partie. Je -voudrais bien, dit-il, que cette bonne duègne ne vînt pas jeter quelque -bâton dans les roues de mon gouvernement! car, je tiens d'un apothicaire -de Tolède, qui parlait comme un chardonneret, que partout où se fourrent -les duègnes, tout va de mal en pis. Dieu de Dieu! comme il les -détestait! et par ma foi, puisque toutes les duègnes sont fâcheuses et -impertinentes, que faut-il attendre d'une affligée comme l'est, dit-on, -cette comtesse Trifaldi? - -Silence, Sancho, reprit don Quichotte: puisque cette dame vient de si -loin me chercher, elle ne peut être de celles dont parlait ton -apothicaire; de plus, elle est comtesse, et quand les comtesses servent -en qualité de duègnes, c'est auprès des reines et des impératrices: car -dans leurs maisons, elles sont dames et maîtresses et se font servir par -d'autres duègnes. - -Madame la duchesse a pour suivantes des duègnes qui seraient comtesses, -si le sort l'eût voulu, repartit la señora Rodriguez qui était présente; -mais là vont les lois où il plaît aux rois. Cependant, qu'on ne dise pas -de mal des duègnes, surtout de celles qui sont vieilles filles: car bien -que je ne compte pas parmi ces dernières, je sens l'avantage qu'une -duègne fille a sur une duègne veuve. A quiconque voudra nous tondre, les -ciseaux resteront dans la main. - -Ce ne sera pas faute de trouver à tondre sur les duègnes, toujours -suivant mon apothicaire, repartit Sancho: mais ne remuons pas le riz, -dût-il prendre au fond du pot. - -Les écuyers ont toujours été nos ennemis, répliqua la señora Rodriguez; -véritables piliers d'antichambre, ces fainéants, au lieu de prier Dieu, -emploient leur temps à médire de nous, vont fouillant dans notre -généalogie, et font de rudes accrocs à notre réputation. Eh bien, moi, -je déclare ici, qu'en dépit d'eux nous continuerons à vivre dans les -grandes maisons, quoiqu'on nous y laisse mourir de faim et qu'on nous y -donne à peine une chétive robe noire pour couvrir nos chairs délicates. -Oui, si j'en avais le talent et le loisir, je voudrais prouver, -non-seulement aux personnes ici présentes, mais encore au monde entier -qu'il n'est point de vertu qui ne se rencontre chez une duègne. - -Je suis de l'avis de ma chère Rodriguez, dit la duchesse; mais elle -voudra bien remettre à une autre fois à défendre sa cause et celle des -duègnes, à réfuter les propos de ce méchant apothicaire, et à faire -revenir le grand Sancho de sa mauvaise opinion. - -Par ma foi, madame, repartit Sancho, depuis que le gouvernement m'est -monté à la tête, je ne me souviens plus d'avoir été écuyer, et je me -moque de toutes les duègnes du monde comme d'un fétu. - -Ici la conversation fut interrompue par les deux tambours et le fifre -annonçant l'approche de la Doloride. La duchesse demanda à son époux si -elle ne devait pas aller au-devant de cette dame, puisque c'était une -comtesse et une femme de qualité. - -Comme comtesse, ce serait chose juste, dit Sancho; comme duègne, je ne -conseille pas à Vos Excellences de faire un pas. - -Eh! de quoi te mêles-tu, Sancho, reprit don Quichotte. - -De quoi je me mêle, seigneur? répondit Sancho: je me mêle de ce dont je -puis me mêler, étant un écuyer nourri à l'école de Votre Grâce, vous le -chevalier le plus courtois de toute la courtoiserie. En ces choses-là, -je vous ai entendu dire qu'on risque autant de perdre pour un point de -plus que pour un point de moins; et à bon entendeur salut. - -Sancho a raison, ajouta le duc, il nous faut voir un peu quelle mine a -cette comtesse; d'après cela, nous mesurerons la politesse qui lui est -due. - -En ce moment rentrèrent dans le jardin les tambours et le fifre jouant -leur marche ordinaire, toujours sur un ton lugubre, et l'auteur termine -ici ce court chapitre pour commencer le suivant, où se continue la même -aventure, une des plus remarquables de toute l'histoire. - - - - -CHAPITRE XXXVIII - -OU LA DUÈGNE DOLORIDE RACONTE SON AVENTURE - - -A la suite des musiciens parurent d'abord douze duègnes rangées sur deux -files, toutes vêtues de larges robes de mousseline blanche, avec des -voiles d'une telle longueur, qu'on n'apercevait que le bas de leur -vêtement; après elles venait la comtesse Trifaldi, donnant la main à -Trifaldin, son écuyer: elle était vêtue d'une robe de frise noire à -longue queue, terminée par trois pointes à angles aigus, que portaient -trois pages habillés de deuil. Cette partie de son ajustement fit penser -à tout le monde que la noble dame tirait son nom de cette invention -nouvelle. En effet, Trifaldi, c'est comme qui dirait la comtesse à trois -queues. Ben-Engeli en tombe d'accord, mais en faisant remarquer que son -nom propre était la comtesse Loupine, à cause de la grande quantité de -loups qui peuplaient ses terres, tandis que si, au lieu de loups, c'eût -été des renards, on l'aurait appelée la comtesse Renardine. Quoi qu'il -en soit, la comtesse et ses douze duègnes s'avançaient lentement, le -visage couvert de voiles noirs si épais qu'il eût été impossible de rien -distinguer au travers. Sitôt qu'elles se furent arrêtées pour former la -haie, le duc et don Quichotte se levèrent; alors, passant au milieu des -duègnes, la Doloride, sans quitter la main de son écuyer, se dirigea -vers le duc, qui, avec toute la compagnie, s'avança pour la recevoir. - -[Illustration: Passant au milieu des duègnes, la Doloride se dirigea -vers le duc (page 461).] - -Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies à leur -humble serviteur, je me trompe, à leur humble servante, car mon -affliction est telle que je ne pourrai jamais y répondre, tant ma -disgrâce étrange, inouïe, m'a emporté l'esprit je ne sais où, et ce doit -être fort loin, puisque plus je le cherche, moins je le trouve. - -Il faudrait que nous l'eussions perdu tout à fait, madame la comtesse, -répondit le duc, pour ne pas reconnaître votre mérite, et l'on ne -saurait vous rendre trop d'honneurs. - -En parlant ainsi il la releva, et la fit asseoir auprès de la duchesse, -qui l'accueillit avec beaucoup d'empressement. Don Quichotte regardait -sans prononcer un seul mot, tandis que de son côté Sancho mourait -d'envie de voir le visage de la comtesse Trifaldi ou de quelqu'une de -ses duègnes; mais il lui fallut y renoncer jusqu'à ce qu'elles -voulussent bien se découvrir elles-mêmes. - -Chacun gardait le silence: ce fut enfin la Doloride qui le rompit pour -s'exprimer en ces termes: J'ai la confiance, très-haut et puissantissime -seigneur, très-belle et excellentissime dame, et très-sages et -illustrissimes auditeurs, que ma peine grandissime trouvera un accueil -favorable dans la générosité de vos sentiments, car mon infortune est -telle qu'elle est capable de faire pleurer le marbre, d'attendrir le -diamant et d'amollir l'acier des coeurs les plus endurcis. Mais avant de -porter jusqu'à vos courtoises oreilles le récit de mes tristes -aventures, je voudrais savoir si l'illustrissime chevalier don Quichotte -de la Manche et son fameusissime écuyer Panza sont dans votre noble et -brillante compagnie. - -Panza est ici en personnissime, répliqua Sancho, et monseigneur don -Quichotte aussi; vous pouvez donc, très-honnêtissime dame, dire tout ce -qu'il vous plaira à votre agréabilissime fantaisie, et vous nous -trouverez diligentissimes à servir votre dolentissime beauté. - -Madame, ajouta don Quichotte en s'adressant à la Doloride, si vous -croyez trouver un remède à vos malheurs dans le bras de quelque -chevalier errant, voici le mien; si faible qu'il soit, je le mets tout à -votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont la profession et -le devoir sont de protéger et de défendre les affligés. Il n'est pas -besoin de détours ni de paroles éloquentes pour s'assurer de ma -bienveillance, vous n'avez qu'à raconter simplement vos disgrâces; ceux -qui vous écoutent, s'ils ne peuvent remédier à vos maux, sauront du -moins y compatir. - -A ces paroles, la Doloride fit mine de se jeter aux genoux de don -Quichotte, et elle s'y jeta réellement, cherchant à les embrasser: Je me -prosterne devant ces pieds, devant ces jambes s'écria-t-elle, ô -invincible chevalier! comme devant les bases et les colonnes de la -chevalerie errante; laissez-moi baiser ces pieds que je ne saurais trop -révérer, puisque leurs pas doivent atteindre au terme de mes maux, que -Votre Grâce est seule capable de guérir, ô valeureux errant, dont les -merveilleux exploits font pâlir les fabuleuses histoires des Amadis, -réduisent en fumée les hauts faits des Bélianis, et anéantissent les -actions imaginaires des Esplandians! Puis, se tournant vers Sancho, et -le prenant par la main: Et toi, ajouta-t-elle, ô le plus loyal écuyer -qui ait jamais servi chevalier errant, dans les siècles passés, présents -et à venir; écuyer dont la bonté est encore plus grande et plus longue -que la barbe de mon écuyer Trifaldin, tu peux t'enorgueillir à juste -titre; puisqu'en servant le grand don Quichotte, tu sers toute la valeur -errante concentrée dans un seul chevalier. Je te conjure, nobilissime -écuyer, je te conjure par la fidélité exorbitante de tes services, -d'être un intercesseur bénévole auprès de ton maître, afin qu'il -favorise une infélicissime comtesse, et ta très-humilissime servante. - -Madame la comtesse, répondit Sancho, que ma bonté soit aussi grande que -la barbe de votre écuyer, ce n'est pas là ce dont il s'agit. Au surplus, -sans toutes ces câlineries et ces supplications, je prierai mon maître -(qui m'aime bien, je le sais, et surtout en ce moment qu'il a besoin de -moi pour certaine affaire) de vous favoriser et de vous aider en tout ce -qu'il pourra. Ainsi donc, ne vous gênez pas, contez-nous votre peine, et -vous verrez ce que nous savons faire. - -Le duc et la duchesse étaient ravis de voir leur dessein si bien -réussir, car la Doloride faisait merveilles. La comtesse s'assit à la -prière du duc, et après que tout le monde eut fait silence, elle -commença de la sorte: - -Sur le fameux royaume de Candaya, situé entre la grande Trapobane et la -mer du Sud, deux lieues par delà le cap Comorin, régnait la reine -Magonce, veuve du roi Archipiel, son époux. De leur mariage était issue -l'infante Antonomasie, qu'ensemble ils avaient procréée. L'héritière du -royaume me fut confiée en naissant et grandit sous ma tutelle, parce que -j'étais la plus ancienne et la plus noble duègne de sa mère. Après bien -des soleils (c'est ainsi que l'on compte les jours en notre pays) la -petite Antonomasie se trouva avoir quatorze ans et plus de beauté que la -nature en a jamais départi à celles qu'elle a le mieux favorisées; son -esprit n'était pas en retard, car elle montrait déjà un très-bon -jugement; enfin elle était aussi discrète que belle, ou pour mieux dire -elle est encore la plus belle personne du monde, si le destin jaloux et -les Parques au coeur de bronze n'ont point tranché le fil délié de sa -délicate vie; et ils ne l'auront pas osé sans doute, car le ciel ne -saurait permettre qu'on fasse à la terre ce tort insigne, de couper -toutes vertes les grappes de la plus belle vigne qui en aucun temps se -soit vue dans le contour de sa vaste étendue. - -De cette beauté sans pareille, et dont ma langue inculte ne saurait -assez dignement célébrer les louanges, devinrent amoureux un nombre -infini de princes, tant nationaux qu'étrangers. Mais parmi tous ces -soupirants, un simple chevalier, porté sur les ailes rapides de son -ambition démesurée, confiant dans sa jeunesse, sa bonne mine, et la -vivacité de l'esprit le plus heureux, osa lever les yeux jusqu'au -neuvième ciel de cette miraculeuse beauté. Je dois dire à Vos Grandeurs -qu'il jouait de la guitare à ravir; que de plus il était poëte et grand -danseur, et si adroit à fabriquer des cages d'oiseaux, qu'il aurait pu -gagner sa vie rien qu'à ce métier, s'il y eût été forcé par le besoin. -Avec tous ces mérites, de quoi ne viendrait-on pas à bout? à plus forte -raison du coeur d'une jeune fille; et cependant toutes ces qualités -n'auraient pas suffi à faire capituler la forteresse dont j'étais -gouvernante, si l'effronté scélérat n'eût habilement commencé par me -faire capituler moi-même. A force de cajoleries et de présents, il -flatta mon coeur et s'empara de ma volonté; mais ce qui acheva ma -défaite, ce fut certain couplet que j'entendis chanter une nuit sous mes -fenêtres; le voici, si je m'en souviens bien: - - De l'éclat des beaux yeux de la cruelle Aminte - Il sort des traits ardents qui consument mon coeur; - Et parmi tous mes maux elle a tant de rigueurs, - Que même il ne faut pas qu'il m'échappe une plainte. - -La strophe me sembla d'or, et la voix de miel; aussi depuis lors, chaque -fois que j'ai réfléchi sur ma faute, j'ai conclu en moi-même que Platon -avait eu raison de vouloir bannir les poëtes de toute république bien -ordonnée, au moins les poëtes érotiques, parce qu'ils font des vers, non -pas comme ceux du marquis de Mantoue, bons tout au plus à divertir les -petits enfants et à faire pleurer les femmes, mais des vers qui sont -autant d'épines qui percent le coeur, et qui, de même que la foudre fond -une épée sans attaquer le fourreau, consument et brûlent le corps sans -endommager les habits. Une autre fois il me chanta ceux-ci: - - O Mort! viens promptement contenter mon envie; - Mais viens sans te faire sentir, - De peur que le plaisir que j'aurais à mourir - Ne me rendît encor la vie. - -Il m'en débita encore beaucoup d'autres, qui transportent quand on les -chante et qui ravissent quand on les lit. Mais, qu'est-ce, bon Dieu! -quand ces séducteurs s'avisent de composer certains morceaux de poésie -fort à la mode dans le royaume de Candaya, et qu'on appelle -_seguidillas_? Aussi, je le répète, on devrait les reléguer dans quelque -île par delà les antipodes. Après tout, cependant, il ne faut point s'en -prendre à eux, mais aux ignorants qui les louent et aux sots qui les -croient. Si j'avais été sur mes gardes, comme doit le faire toute bonne -gouvernante, je n'aurais pas prêté l'oreille à leurs cajoleries, ni pris -au sérieux leurs dangereux propos; tels que ceux-ci: _je vis en -mourant_, _je brûle dans la glace_, _j'espère sans espoir_, _je pars et -je reste_, et tant d'autres du même genre, dont ils farcissent leurs -écrits, et qu'on trouve d'autant plus beaux, qu'on les comprend moins. -N'ont-ils pas le front de nous promettre le phénix, la toison d'or, la -couronne d'Ariadne, l'anneau de Gigès, les pommes du jardin des -Hespérides, des montagnes d'or et des monceaux de diamants! et pourtant -on s'y laisse prendre comme s'ils en montraient des échantillons. Mais à -quoi me laissé-je entraîner, et quelle folie me pousse à parler des -faiblesses d'autrui, quand j'ai tant à dire sur les miennes? Hélas! -infortunée, ce ne sont pas ces vers, ces discours qui t'ont abusée, ni -ces sérénades qui t'ont perdue; c'est ton imprudente simplicité, c'est -ta faiblesse, c'est ton peu de prévoyance, qui ont ouvert les sentiers -et aplani le chemin aux séductions de don Clavijo. Tel est le nom du -chevalier. Sous mon patronage, il entra non pas une fois, mais cent -fois, dans la chambre d'Antonomasie, abusée plutôt par moi que par lui, -et cela sous le titre de légitime époux, car, autrement, toute -pécheresse que je suis, je n'aurais jamais consenti qu'il eût seulement -baisé le pan de sa robe; oh! non, non, le mariage sera toujours en -première ligne quand je me mêlerai de semblables affaires. Dans -celle-ci, il n'y avait qu'un inconvénient, la différence des conditions, -don Clavijo n'étant qu'un simple chevalier, et l'infante Antonomasie -étant princesse, et de plus, comme je vous l'ai dit, l'héritière d'un -grand royaume. Par mes soins, l'intrigue demeura longtemps ignorée, -jusqu'à ce qu'enfin certaine enflure au-dessous de l'estomac de la jeune -fille me fit juger que le secret ne tarderait guère à être divulgué. -Dans cette appréhension, tous trois nous tînmes conseil, et l'avis -unanime fut, avant que le pot aux roses vînt à se découvrir, que -par-devant le grand vicaire, don Clavijo demandât pour femme Antonomasie -en vertu d'une promesse qu'il avait d'elle, promesse que j'avais -moi-même formulée, mais formulée avec tant de force qu'elle aurait défié -celle de Samson; bref, le grand vicaire vit la cédule, reçut la -confession de l'infante qui avoua tout, après quoi il la mit sous la -garde d'un honnête alguazil. - -Comment! s'écria Sancho! il y a à Candaya des alguazils, des poëtes et -des seguidillas? Par ma foi, le monde est partout semblable, à ce que -je vois. Mais que Votre Grâce se dépêche, dame Trifaldi: il est tard, et -je meurs d'envie de savoir la fin de cette histoire, qui, sans reproche, -est un peu longue. - -Vous allez l'apprendre, répondit la comtesse. - - - - -CHAPITRE XXXIX - -SUITE DE L'ÉTONNANTE ET MÉMORABLE HISTOIRE DE LA COMTESSE TRIFALDI - - -Chaque mot de Sancho enchantait la duchesse et désolait don Quichotte, -qui lui ordonna de se taire. La Doloride poursuivit: - -Enfin, après bien des questions, comme l'infante ne variait point en ses -réponses et persistait dans ses dires, le grand vicaire prononça en -faveur de don Clavijo, et lui adjugea Antonomasie pour légitime épouse, -ce dont la reine Magonce eut tant de déplaisir, que trois jours après on -l'enterra. - -Elle était donc morte? dit Sancho. - -Assurément, répondit Trifaldin; car en Candaya nous n'enterrons personne -qu'il ne soit bien convaincu d'être mort. - -Seigneur écuyer, repartit Sancho, ce ne serait pas la première fois -qu'on aurait enterré des gens évanouis, les croyant morts; et par ma -foi, vous en conviendrez, on n'a jamais vu mourir si vite que votre -reine Magonce: il me semble que c'eût été assez de s'évanouir, car enfin -on remédie à bien des choses avec la vie, et la folie de cette infante -n'avait pas été si grande, qu'il fallût se laisser mourir. Si cette -demoiselle eût épousé un de ses pages, ou quelque autre domestique de sa -maison, comme cela est arrivé à tant d'autres, le mal eût été sans -remède; mais épouser un chevalier aussi noble et distingué que vous le -dites, en vérité, ce n'est pas là un bien grand malheur, et c'est aussi, -je pense, l'avis de monseigneur don Quichotte, qui est là pour me -démentir: les chevaliers, surtout s'ils sont errants, sont du bois dont -on fait les rois et les empereurs, de même qu'avec des clercs on fait -des évêques. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Malambrun les enchanta tous deux sur la tombe de la reine (page 466).] - -Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; oui, et pour peu qu'un -chevalier errant ait de chance, il est toujours au moment de se voir le -plus grand seigneur du monde. Mais continuez, madame, s'il vous plaît; -il me semble que le plus désagréable de cette histoire reste à raconter, -car ce que nous avons entendu jusqu'ici ne mérite pas qu'on s'en afflige -si fort. - -En effet, répondit la comtesse, c'est le plus pénible qui reste à dire, -et même si pénible, que l'absinthe et les fruits sauvages n'ont ni -autant d'aigreur ni autant d'amertume. Dès que la reine fut morte, nous -l'enterrâmes, mais à peine, hélas! _quis talia fando temperet a -lacrymis_[110], à peine lui eûmes-nous dit le dernier adieu, que nous -vîmes subitement paraître au-dessus de sa tombe le géant Malambrun, -cousin germain de la défunte, monté sur un cheval de bois et lançant sur -les assistants des regards farouches. Ce géant, aussi versé dans l'art -du nécromant qu'il est vindicatif et cruel, était là pour tirer -vengeance de la mort de feu sa cousine, et pour châtier l'audace de don -Clavijo et la légèreté d'Antonomasie. Il les enchanta tous deux sur la -tombe de la reine: Antonomasie devint une guenon de bronze, don Clavijo -un effroyable crocodile d'un métal inconnu; et entre eux fut placée une -colonne également de métal, portant un écriteau en langue syriaque: «Ces -téméraires amants ne reprendront leur forme première que lorsque le -valeureux Manchois se sera rencontré avec moi en combat singulier; c'est -à sa valeur incomparable que les immuables destins réservent une -aventure si extraordinaire.» Puis, il tira d'un large fourreau un -démesuré cimeterre, et m'ayant saisie par les cheveux, il fit mine de -vouloir me couper la tête; j'étais si troublée que je n'osais ni ne -pouvais crier, tant la frayeur me rendait immobile. Néanmoins, me -rassurant de mon mieux, je lui dis d'une voix tremblante de telles -choses, qu'il suspendit l'exécution de ce châtiment rigoureux. Bref, il -fit amener devant lui toutes les duègnes du palais, celles qui sont ici -présentes; et après nous avoir reproché notre défaut de surveillance, -tempêté contre les duègnes, en les chargeant toutes de la faute dont -j'étais coupable, il déclara ne pas vouloir nous infliger la perte de la -vie, mais un long supplice qui fût pour nous comme une espèce de mort -civile. A l'instant où il achevait ces paroles, nous sentîmes les pores -de notre visage se dilater, avec une vive démangeaison, semblable à -celle que causeraient des pointes d'aiguilles; et en y portant les -mains, nous nous trouvâmes dans l'état que vous allez voir. - - [110] Qui pourrait, sans pleurer, conter pareille histoire! - (Réminiscence de l'_Énéide_ de Virgile.) - -Sur ce, la Doloride et ses compagnes ôtèrent leurs voiles, et -découvrirent des visages chargés d'épaisses barbes, les unes noires, les -autres blanches, d'autres rousses, et d'autres grisonnantes. A cette -vue, le duc, la duchesse et don Quichotte parurent frappés de stupeur, -et Sancho fut épouvanté. Voilà, dit la Trifaldi en continuant, voilà -dans quel état nous a mis ce scélérat de Malambrun, couvrant la -blancheur et la beauté de nos visages de ces rudes soies; trop heureuses -si par le fil acéré de son épouvantable cimeterre il nous eût fait voler -la tête de dessus les épaules plutôt que de nous rendre ainsi difformes -et velues comme des chèvres! Car en fin de compte, seigneurs (et ce que -je vais ajouter, je voudrais le faire avec des yeux convertis en -torrents, mais les mers de pleurs que j'ai versés en pensant à nos -disgrâces sont taries, aussi parlerai-je sans répandre de nouvelles -larmes); car en fin de compte, je vous le demande, où osera se présenter -une duègne barbue? qu'en diront les mauvaises langues? quel père ou -quelle mère voudront la reconnaître? et puisqu'une duègne qui a le teint -frais et poli, qui se martyrise le visage à force de fards et de -pommades, a tant de peine à plaire, que sera-ce de celles qui sont -velues comme des ours? O duègnes, mes compagnes, que nous sommes nées -sous une funeste étoile, et qu'elle fut néfaste l'heure où nos mères -nous ont mises au monde! - -En prononçant ces paroles, la Doloride fit semblant de tomber évanouie. - - - - -CHAPITRE XL - -SUITE DE CETTE AVENTURE, AVEC D'AUTRES CHOSES DE MÊME IMPORTANCE - - -Ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent savoir gré à son -premier auteur, cid Hamet Ben-Engeli, pour l'attention qu'il met à en -raconter les plus minutieux détails. En effet, il découvre les secrètes -pensées, éclaircit les doutes, résout les objections, et, en un mot, -donne satisfaction sur tous les points à la curiosité la plus exigeante. -O incomparable auteur! ô infortuné don Quichotte! ô sans pareille -Dulcinée! ô réjouissant Sancho Panza! vivez de longs siècles, ensemble -ou séparément, pour le plaisir et l'amusement des générations présentes -et à venir. - -L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride évanouie, Sancho s'écria: -Foi d'homme de bien, et par l'âme de tous les Panza mes ancêtres, -jamais, je le jure, je n'ai vu, ni entendu, ni rêvé, et jamais non plus -mon maître ne m'a raconté pareille aventure. Que mille satans -t'entraînent jusqu'au fond des abîmes, si cela n'est déjà fait, maudit -enchanteur de Malambrun! Ne pouvais-tu imaginer quelque autre manière de -punir ces créatures, sans les rendre barbues comme des chèvres? Eh! ne -valait-il pas mieux leur fendre les naseaux, dussent-elles nasiller un -peu, que de les gratifier de ces barbes-là? Je gagerais mon âne qu'elles -n'ont pas seulement de quoi payer un barbier. - -C'est la vérité pure, seigneur, répondit une des duègnes; entre toutes, -nous ne possédons pas un maravédis, aussi sommes-nous forcées, par -économie, d'user d'emplâtres de poix: nous nous les appliquons sur le -visage, et en les tirant tout d'un coup, nos mentons demeurent lisses -comme la paume de la main. Il y a bien à Candaya des femmes qui vont de -maison en maison épiler les dames, leur polir les sourcils, et préparer -certains ingrédients servant à la toilette féminine[111], mais nous -autres, duègnes de madame, nous n'avons jamais voulu les recevoir, parce -que la plupart font le métier d'entremetteuses. Vous voyez donc que si -le seigneur don Quichotte ne vient à notre secours, nous emporterons nos -barbes au tombeau. - - [111] Les épileuses étaient fort à la mode du temps de Cervantes. - -Je me laisserais plutôt arracher la mienne poil à poil par les Mores, -que de manquer à vous soulager, repartit notre héros. - -En cet endroit, la comtesse Trifaldi reprit ses esprits, et s'adressant -à don Quichotte: L'agréable son de vos promesses, valeureux chevalier, a -frappé mes oreilles et suffit pour me rappeler à la vie; je vous -supplie de nouveau, errant, glorieux et indomptable seigneur, de -convertir promptement vos paroles en oeuvres efficaces. - -Il ne tiendra pas à moi, répondit don Quichotte; dites ce qu'il faut que -je fasse, et vous me trouverez prêt à vous servir. - -Votre Magnanimité, saura donc, invincible chevalier, repartit la -Doloride, que d'ici au royaume de Candaya, si l'on y va par terre, il y -a cinq mille lieues, peut-être une ou deux de plus ou de moins; mais si -l'on y va par les airs et en ligne droite, il n'y en a que trois mille -deux cent vingt-sept. Vous saurez encore que le géant Malambrun m'a dit -qu'aussitôt que ma bonne fortune m'aurait fait rencontrer le chevalier -notre libérateur, il lui enverrait une monture incomparablement -meilleure et moins mutine que toutes les mules de louage, car c'est le -même cheval de bois sur lequel Pierre de Provence enleva la belle -Maguelonne; animal paisible et qu'on gouverne au moyen d'une cheville -plantée dans le front, mais qui parcourt l'espace avec tant de légèreté -et de vitesse, qu'on le dirait emporté par le diable en personne. Ce -cheval, disent les anciennes traditions, est un ouvrage du sage Merlin, -qui le prêta à son ami, Pierre de Provence, lequel fit sur cette monture -de très-longs voyages par les airs, laissant ébahis ceux qui d'en bas le -regardaient passer. Merlin ne le prêtait qu'aux gens qu'il aimait, ou -qui lui payaient un bon prix: aussi n'avons-nous pas ouï dire que depuis -le fameux Pierre de Provence jusqu'à présent, personne l'ait monté. -Malambrun, par la force de ses enchantements, est parvenu à s'en -emparer; il s'en sert dans tous ses voyages: aujourd'hui il est ici, -demain en France, et le jour suivant au Potose ou en Chine. Le plus -merveilleux, c'est que ce cheval ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas -et n'use point de fers; et il marche si bien l'amble, que celui qui est -dessus peut porter à la main une tasse pleine d'eau sans en renverser -une seule goutte: voilà pourquoi la belle Maguelonne aimait tant à s'y -trouver en croupe. - -Pour avoir une douce allure, s'écria Sancho, vive mon grison! à cela -près qu'il ne marche point dans l'air; mais sur la terre, ma foi, il -défierait tous les ambles du monde. - -Chacun se mit à rire, et la Doloride continua: Eh bien, si Malambrun -veut mettre fin à nos disgrâces, ce cheval sera ici après la tombée de -la nuit; car il me l'a dit, l'indice certain que j'aurai trouvé le -chevalier qui doit nous délivrer consiste à voir arriver promptement le -cheval partout où il en sera besoin. - -Combien tient-t-on sur ce cheval? demanda Sancho. - -Deux, répondit Doloride, un sur la selle et un autre en croupe; et -d'ordinaire ces deux personnes sont le chevalier et l'écuyer lorsqu'il -n'y a point de dame enlevée. - -Madame, continua Sancho, comment appelle-t-on ce cheval? - -La Doloride répondit: Il ne s'appelle pas Pégase, comme le cheval de -Bellérophon, ni Bucéphale, comme le cheval du grand Alexandre, ni -Bride-d'Or, comme celui de Roland, ni Bayard, comme celui de Renaud de -Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, encore moins Bootès, ou -Pirithoüs, comme se nommaient, dit-on, les chevaux du Soleil; ni même -Orélie, comme le coursier que montait le malheureux Rodrigue, le dernier -roi des Goths, dans la bataille où il perdit le trône et la vie. - -Puisqu'on ne lui a donné aucun des noms de ces chevaux fameux, je -gagerais bien, dit Sancho, qu'on ne lui a pas donné non plus le nom du -cheval de mon maître, Rossinante, celui de tous qui me semble le mieux -approprié à la bête. - -Assurément, dit la comtesse; néanmoins il a un nom convenable et -significatif, car il s'appelle Chevillard le Léger, parce qu'il est de -bois et qu'il a une cheville au front, mais surtout à cause de sa -légèreté merveilleuse. Ainsi, quant au nom, il peut le disputer même au -fameux Rossinante. - -Le nom me revient assez, reprit Sancho. Mais avec quoi le gouverne-t-on? -est-ce avec une bride ou avec un licou? - -Je vous ai déjà dit, répondit la Trifaldi, que c'est avec la cheville: -en la tournant à droite ou à gauche, le cavalier le fait marcher comme -il l'entend, tantôt au plus haut des airs et tantôt rasant la terre -jusqu'à l'effleurer, tantôt dans ce juste milieu que l'on doit chercher -en toutes choses. - -Je serais curieux de le voir, repartit Sancho, non pas pour monter -dessus, car de penser que jamais je m'y mette en selle ou en croupe, -votre serviteur: il serait bon, ma foi, qu'un homme qui a déjà bien de -la peine à se tenir sur son âne, assis sur un bât douillet comme du -coton, allât monter en croupe sur un chevron sans coussin ni tapis! Oh! -que nenni; je n'ai pas envie de me faire écorcher le derrière pour ôter -la barbe aux gens: qui a de la barbe de trop se rase. Pour mon compte, -je n'entends pas accompagner mon maître dans un pareil voyage; -d'ailleurs, je ne dois pas être nécessaire dans ce rasement de barbes, -comme je le suis dans le désenchantement de madame Dulcinée. - -Pardon, vous êtes nécessaire, repartit la Trifaldi, et même tellement -nécessaire, qu'on ne peut rien sans vous. - -A d'autres, à d'autres, s'écria Sancho: qu'est-ce que les écuyers ont à -voir avec les aventures de leurs maîtres? Ceux-ci auraient toute la -gloire, et nous toute la peine. Encore, si les faiseurs d'histoires -disaient: Un tel chevalier a achevé une grande aventure avec l'aide d'un -tel son écuyer, sans quoi il lui aurait été impossible d'en venir à -bout; à la bonne heure. Mais au lieu de cela, ils vous écrivent tout -sec: Don Paralipomenon des trois Étoiles a mis fin à l'aventure des six -vampires; sans plus faire mention de l'écuyer que s'il n'eût point été -au monde, quoiqu'il fût présent, qu'il suât à grosses gouttes, et qu'il -y eût attrapé de bons horions. Encore une fois, mon maître peut partir -tout seul si cela lui convient, et Dieu l'assiste! Quant à moi, je ne -lui porte point envie, je resterai en compagnie de madame la duchesse; -et quand il sera de retour, peut-être trouvera-t-il l'affaire de madame -Dulcinée en bon chemin, car, à mes moments perdus, je prétends -m'étriller d'importance. - -[Illustration: Voilà, dit la Trifaldi, voilà dans quel état nous a mis -ce scélérat de Malambrun (page 466).] - -Mon ami, dit la duchesse, il faut pourtant accompagner votre maître si -cela est nécessaire, nous vous en conjurons tous; pour de vaines -frayeurs, il serait fort mal de laisser le visage de ces dames en l'état -où il est. - -A d'autres encore une fois, répliqua Sancho; passe encore, si c'était -pour de jeunes recluses, ou pour de petites filles de la doctrine -chrétienne, on pourrait risquer quelques fatigues; mais hasarder de se -casser bras ou jambes pour tondre des duègnes, au diable qui en fera -rien; qu'elles cherchent d'autres tondeurs; dans tous les cas, ce ne -sera pas Sancho Panza. Pardieu! j'aime mieux les voir toutes barbues -comme des boucs, depuis la plus grande jusqu'à la plus petite, depuis la -plus mijaurée jusqu'à la plus pimpante. - -Vous en voulez bien aux duègnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous -les épargnez encore moins que ne faisait votre apothicaire de Tolède! En -vérité, vous avez tort: il y a telle duègne qui peut servir de modèle à -toutes les femmes, et quand ce ne serait que ma bonne señora Rodriguez -ici présente... Je n'en veux pas dire davantage. - -Votre Excellence peut dire ce qui lui plaira, répondit la duègne; Dieu -sait la vérité de tout, et bonnes ou méchantes, barbues ou non barbues, -nous sommes, comme toutes les autres femmes, filles de nos mères; et -puisque Dieu nous a mises au monde, il sait pourquoi. Aussi je compte -sur sa miséricorde, et non sur la charité d'autrui. - -La señora Rodriguez a raison, dit don Quichotte. Quant à vous, comtesse -Trifaldi et compagnie, espérez du ciel la fin de vos malheurs; et croyez -que Sancho fera ce que je lui ordonnerai. Je voudrais que Chevillard fût -ici, et déjà me voir aux prises avec Malambrun; je lui apprendrai à -persécuter les duègnes et à défier des chevalier errants. Dieu tolère -les méchants, mais ce n'est jamais que pour un temps limité. - -Valeureux chevalier, s'écria la Doloride, puissent les étoiles du ciel -regarder avec des yeux bénins Votre Grandeur, et verser sur votre coeur -magnanime toute la force et toute la prospérité qu'elles enserrent, afin -que vous deveniez le bouclier et le rempart des malheureuses duègnes -détestées des apothicaires, calomniées par les écuyers, et tourmentées -par les pages. Maudit soit l'insensée qui, à la fleur de son âge, ne se -fait pas religieuse plutôt que duègne! O géant Malambrun qui, tout -enchanteur que tu es, ne laisses pas d'être fidèle en tes promesses, -envoie-nous promptement le sans pareil Chevillard, afin que nous voyions -dans peu la fin de nos disgrâces. Si les chaleurs viennent nous -surprendre avec de telles barbes, nous sommes perdues! - -La Trifaldi laissa tomber ces mots d'un ton si affligé, avec une -expression si touchante, que chacun en fut attendri. Sancho pleura tout -de bon, et résolut en son coeur d'accompagner son maître, dût-il le -conduire jusqu'aux antipodes, s'il ne fallait que cela pour faire tomber -la laine de ces vénérables visages. - - - - -CHAPITRE XLI - -DE L'ARRIVÉE DE CHEVILLARD, ET DE LA FIN DE CETTE LONGUE ET TERRIBLE -AVENTURE - - -Sur ce vint la nuit, et avec elle l'heure indiquée pour l'arrivée du -fameux Chevillard, dont le retardement commençait à inquiéter don -Quichotte. Puisque, se disait-il, Malambrun diffère de l'envoyer, je ne -suis pas le chevalier à qui cette aventure est réservée; peut-être aussi -le géant craint-il de se mesurer avec moi. Mais voilà que tout à coup -quatre sauvages, couverts de lierre, entrent dans le jardin, portant sur -leurs épaules un grand cheval de bois; ils le posent à terre, et l'un -d'entre eux prononce ces paroles: Que le chevalier qui en aura le -courage monte sur cette machine. - -Pour moi, je n'y monte pas, dit Sancho, je n'en ai pas le courage, et -d'ailleurs je ne suis point chevalier. - -Que son écuyer, s'il en a un, monte en croupe, continua le sauvage; il -peut prendre confiance dans le valeureux Malambrun, et être sûr de -n'avoir à redouter de lui que son épée. Il suffira de tourner cette -cheville pour que le chevalier et l'écuyer s'en aillent à travers les -airs, là où Malambrun les attend. Mais afin de prévenir les vertiges que -pourrait leur causer l'élévation extraordinaire de la route, ils devront -tous deux avoir les yeux bandés, jusqu'à ce que le cheval hennisse; à ce -signe ils reconnaîtront que leur voyage est achevé. - -Cela dit, les sauvages se retirèrent d'un pas dégagé, comme ils étaient -venus. - -Quand la Doloride aperçut le cheval, elle dit à don Quichotte d'une voix -presque larmoyante: Vaillant chevalier, les promesses de Malambrun sont -accomplies; voici le cheval, et pourtant nos barbes ne cessent de -croître: nous te supplions donc, chacune en particulier, de nous -débarrasser de cette bourre importune qui nous défigure, puisqu'il te -suffit de monter, toi et ton écuyer, sur Chevillard et d'entreprendre -ce voyage d'un nouveau genre. - -Je le ferai de bien bon coeur, comtesse Trifaldi, répondit don -Quichotte, sans prendre coussins ni éperons, tant j'ai hâte de soulager -votre infortune. - -Et moi, ajouta Sancho, je ne le ferai pas. Si ce voyage ne peut avoir -lieu sans que je monte en croupe, mon maître n'a qu'à prendre un autre -écuyer, et ces dames chercher quelque autre moyen de se polir le menton. -Suis-je sorcier pour m'en aller ainsi courir par les airs? Et que -penseraient les habitants de mon île, quand on leur dirait que leur -gouverneur s'expose ainsi à tous les vents? Il y a, dit-on, trois ou -quatre mille lieues d'ici à Candaya; et si le cheval vient à se fatiguer -ou si le géant se fâche, nous mettrons donc une douzaine d'années à -revenir, et alors quelle île et quels vassaux voudront me reconnaître. -Puisqu'on dit que c'est dans le retardement qu'est le péril, j'en -demande pardon aux barbes de ces dames; mais saint Pierre est bien à -Rome: je veux dire que je me trouve au mieux dans cette maison où l'on -me traite avec tant de bonté, et du maître de laquelle j'attends le -bonheur insigne de me voir gouverneur. - -Ami Sancho, dit le duc, l'île que je vous ai promise n'est ni mobile ni -fugitive, elle tient à la terre par de profondes racines; et puis, vous -le savez aussi bien que moi, les dignités de ce monde ne s'obtiennent -pas sans une sorte de pot-de-vin. Celui que je demande pour prix du -gouvernement que je vous ai donné, c'est d'accompagner le seigneur don -Quichotte dans cette mémorable aventure; et soit que vous reveniez aussi -promptement que le promet la célérité de Chevillard, soit que la fortune -contraire vous ramène à pied comme un pèlerin, mendiant de porte en -porte, en tout temps et à toute heure vous retrouverez votre île où vous -l'aurez laissée, et vos vassaux aussi disposés à vous prendre pour -gouverneur qu'ils l'aient jamais été. Quant à moi, supposer que je -puisse changer à votre égard, ce serait faire injure à mes sentiments -pour vous. - -Assez, monseigneur, assez, dit Sancho: je ne suis qu'un pauvre écuyer, -et je n'ai pas la force de résister à tant de courtoisies. Allons! que -mon maître monte, qu'on me bande les yeux, et qu'on me recommande à -Dieu. Mais quand nous serons là-haut, dites-moi, je vous prie, -pourrai-je moi-même implorer Notre-Seigneur, et invoquer les saints -anges? - -Vous le pourrez en toute sûreté, dit la Trifaldi; car, quoique Malambrun -soit enchanteur, il est bon catholique; et il a soin de faire ses -enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, afin de ne s'attirer -aucun reproche. - -Allons, reprit Sancho, que Dieu m'assiste et la sainte Trinité de Gaëte! - -Depuis la formidable aventure des moulins à foulon, dit don Quichotte, -je n'ai jamais vu Sancho aussi effrayé qu'il l'est à cette heure; et si, -comme tant d'autres, je croyais aux présages, cela ferait quelque peu -fléchir mon courage. Approche, mon ami, que je te dise deux mots en -particulier, avec la permission de Leurs Excellences. - -Il emmena son écuyer au fond du jardin, sous de grands arbres, et là lui -prenant les mains: Tu vois, lui dit-il, le long voyage que nous allons -faire. Dieu seul sait quand nous en reviendrons, et les aventures qui -nous attendent; je voudrais donc, mon enfant, que sous le prétexte -d'aller prendre quelque chose dont tu aurais besoin, tu te retirasses -dans ta chambre, et que là tu te donnasses quatre ou cinq cents coups de -fouet à compte sur les trois mille trois cents auxquels tu t'es engagé; -ce sera toujours autant de fait: chose bien commencée est à moitié -finie. - -Pardieu, s'écria Sancho, il faut que Votre Grâce ait perdu l'esprit; -c'est comme qui dirait: Tu me vois un procès sur les bras et tu me -demandes ma fille en mariage! Au moment de monter sur une croupe fort -dure, vous voulez que j'aille m'écorcher le derrière; en vérité, cela -n'est pas raisonnable. Allons d'abord barbifier ces dames, et au retour -je vous promets, foi d'homme de bien, que j'aviserai au reste; pour le -moment n'en parlons pas. - -Je m'en fie à ta parole, dit don Quichotte, car, quoique simple, tu es -sincère et véridique. - -Bon! bon! reprit Sancho, soyez tranquille; mais n'entreprenons pas tant -de besogne à la fois. - -Sans plus discourir ils se rapprochèrent de Chevillard; et sur le point -de l'enfourcher, don Quichotte dit à Sancho: Bande-toi les yeux et monte -hardiment; il n'y a pas d'apparence que celui qui nous a envoyé chercher -de si loin ait dessein de nous tromper: quel avantage aurait-il à se -jouer de gens qui se fient à lui? Mais quand tout irait au rebours de ce -que j'imagine, la gloire d'avoir entrepris cette aventure est assez -grande pour ne pas craindre de la voir obscurcie par les ténèbres de -l'envie! - -Allons, seigneur, dit Sancho, il me semble que j'ai la conscience -chargée de toute la bourre de ces pauvres duègnes, et je ne mangerai -morceau qui me profite avant d'avoir vu leur menton en meilleur état. -Montez, seigneur, continua-t-il, car si je dois aller en croupe, il faut -commencer par vous mettre en selle. - -Tu as raison, repartit don Quichotte. Et tirant un mouchoir de sa poche, -il pria la Doloride de lui bander les yeux; mais tout aussitôt d'un -mouvement brusque il l'ôta lui-même, en disant: Je me souviens, si j'ai -bonne mémoire, d'avoir lu dans Virgile que le palladium de Troie était -un cheval de bois que les Grecs présentèrent à la déesse Pallas, et qui -avait dans ses flancs des combattants armés, par lesquels la ruine -d'Ilion fut consommée; il serait donc à propos d'examiner ce que -Chevillard a dans l'estomac. - -C'est inutile, reprit la Doloride, je me rends caution de tout; -Malambrun n'est pas un traître: montez, sur ma parole, et s'il vous -arrive du mal je le prends sur moi. - -Don Quichotte, pensant que plus d'insistance ferait suspecter son -courage, monta sans autre objection; et comme, faute d'étriers, il -tenait les jambes allongées et pendantes, on eût dit une de ces figures -de tapisserie qui représentent un triomphateur romain. - -Sancho vint monter à son tour, mais lentement et à contre-coeur. Sitôt -qu'il fut sur le cheval, dont il trouva la croupe fort dure, il commença -à se remuer en tout sens pour s'asseoir plus à son aise; enfin ne -pouvant en venir à bout, il pria le duc de lui faire donner un coussin, -fût-ce même un de ceux de l'estrade de madame la duchesse, parce que, -ajouta-t-il, ce cheval me paraît avoir le trot dur. - -La Trifaldi répondit que Chevillard ne souffrirait sur son dos aucune -espèce de harnais; que Sancho pouvait, pour être moins durement, monter -à la manière des femmes. Sancho le fit; ensuite on lui banda les yeux, -et il dit adieu à la compagnie. Mais à peine le bandeau fut-il placé, -qu'il le releva, et regardant tristement ceux qui étaient dans le -jardin, il les conjura les larmes aux yeux de dire force _Pater_ et -_Ave_ à son intention, afin qu'en semblable passe Dieu leur envoyât à -eux-mêmes de bonnes âmes pour les assister de leurs prières. - -Larron! s'écria don Quichotte, es-tu donc attaché au gibet pour user de -pareilles supplications? n'es-tu pas assis, lâche créature, au même -endroit qu'occupa jadis la belle Maguelonne, et d'où elle descendit pour -devenir reine de France? et moi qui te parle, ne suis-je point à tes -côtés, puisqu'on m'a choisi pour remplir la même place qu'occupa le -fameux Pierre de Provence? Couvre tes yeux, être sans courage, et qu'il -ne t'arrive plus de laisser paraître de semblables frayeurs, du moins en -ma présence. - -Qu'on me bande donc les yeux, répondit Sancho; et puisqu'on ne veut pas -que je me recommande à Dieu, ni que je lui sois recommandé, est-il -étonnant si j'ai peur qu'il se trouve par ici quelque légion de diables -pour nous emporter à Peralvillo[112]. - - [112] Village près de Tolède, où la Sainte-Hermandad faisait exécuter - les malfaiteurs. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Sancho se serrait contre son maître, l'embrassant par la ceinture -(page 473).] - -Enfin on leur banda les yeux, après quoi don Quichotte, assuré que tout -était en bon état, commença à tourner la cheville. A peine y eut-il -porté la main que tous les assistants élevèrent la voix en criant: Dieu -te conduise, valeureux chevalier! Dieu te soit en aide, écuyer -intrépide! puissions-nous bientôt vous revoir? ce qui ne saurait tarder, -à la vitesse dont vous fendez l'air, car déjà nous vous perdons presque -de vue. Tiens-toi bien, valeureux Sancho, ne te dandine pas; prends -garde de tomber, car ta chute serait encore plus lourde que celle de ce -jeune étourdi qui voulut conduire les chevaux du soleil. - -A ces paroles, Sancho se serrait contre son maître, et l'embrassant par -la ceinture, il lui dit: Seigneur, pourquoi ces gens disent-ils que -nous sommes déjà très-haut, puisque nous les entendons si clairement -qu'on dirait qu'ils nous parlent aux oreilles! - -Ne t'arrête pas à cela, répondit don Quichotte: comme ces manières de -voyager sont extraordinaires, tout le reste est à l'avenant; ainsi la -voix ne trouvant aucun obstacle, vient aisément jusqu'à nous, l'air lui -servant de véhicule. Ne me serre donc pas si fort, tu m'étouffes. En -vérité, je ne comprends pas de quoi tu peux t'épouvanter: car de ma vie -je n'ai monté cheval d'une plus douce allure! on dirait que nous ne -bougeons pas de place. Allons, ami, rassure-toi, les choses vont comme -elles doivent aller, et nous pouvons dire que nous avons le vent en -poupe. - -Par ma foi, repartit Sancho, je sens déjà de ce côté une bise qui me -siffle aux oreilles. - -Il ne se trompait pas: quatre ou cinq hommes l'éventaient par derrière -avec de grands soufflets, tant le duc et son intendant avaient bien pris -leurs dispositions pour qu'il ne manquât rien à l'affaire. - -Don Quichotte ayant senti le vent: Sans aucun doute, dit-il, Sancho, -nous devons être arrivés à la moyenne région de l'air, où se forment la -grêle, les vents et la foudre; et si nous montons toujours avec la même -vitesse, nous atteindrons bientôt la région du feu. Vraiment, je ne sais -comment tourner cette cheville, afin de ne pas être bientôt embrasés. - -En effet, on leur chauffait le visage avec des étoupes enflammées qu'on -promenait devant eux au bout d'un long roseau. - -Nous devons être où vous dites, ou du moins bien près, s'écria Sancho, -car j'ai la barbe à demi grillée; seigneur, je vais me découvrir les -yeux, pour voir où nous sommes. - -Garde-toi d'en rien faire, reprit don Quichotte: ne connais-tu pas -l'histoire du licencié Torralva, que le diable enleva dans les airs, à -cheval sur un bâton et les yeux bandés? En douze heures, il arriva à -Rome, assista à l'assaut de la ville, vit la mort du connétable de -Bourbon, et le lendemain, à la pointe du jour, il était de retour à -Madrid, où il rendit compte de ce dont il avait été témoin. Entre autres -choses, ce Torralva raconta que pendant qu'il traversait les airs, le -diable lui ayant dit d'ouvrir les yeux, il les ouvrit, et se vit -tellement proche du corps de la lune, qu'il pouvait y toucher avec la -main; mais il n'osa regarder en bas, de crainte que la tête ne lui -tournât. D'après cela, Sancho, juge si ta curiosité serait dangereuse. -Celui qui a pris l'engagement de nous conduire répondra de nous; et bien -qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que nous sommes partis, -crois-moi, nous devons avoir fait bien du chemin. - -Je n'ai rien à répondre, répliqua Sancho; mais tout ce que je puis dire, -c'est que si la dame Maguelonne s'arrangeait de cette chienne de croupe, -il fallait qu'elle eût la peau bien dure. - -Le duc, la duchesse et leur compagnie ne perdaient rien de ce plaisant -dialogue, et riaient comme des fous, sans éclater toutefois, de peur de -découvrir la mystification. Enfin, pour donner une digne issue à une -aventure si adroitement fabriquée, ils firent mettre le feu à un paquet -d'étoupes placé sous la queue de Chevillard, dont l'intérieur était -rempli de fusées et de pétards. Le cheval sauta en l'air avec un bruit -épouvantable, renversant sur l'herbe don Quichotte et Sancho, tous deux -à demi roussis. - -Un peu auparavant, la Doloride et sa suite étaient sorties du jardin; -ceux qui restaient s'étendirent par terre comme évanouis. Don Quichotte -et Sancho se relevèrent un peu maltraités de leur chute, et ayant -regardé de tous côtés, ils furent stupéfaits de se revoir dans le même -lieu et d'y trouver tant de gens couchés sans mouvement; mais leur -surprise s'accrut encore lorsqu'ils aperçurent une lance fichée en -terre, d'où pendait, à deux cordons de soie verte, un parchemin portant -ces mots tracés en lettres d'or: - - - _L'illustre et valeureux chevalier don Quichotte de la Manche a mis - fin à l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la duègne - Doloride et compagnie, rien qu'en l'entreprenant. Malambrun est - satisfait. Les mentons des duègnes sont nets et rasés, le roi don - Clavijo et la reine Antonomasie ont repris leur première forme. - Aussitôt que le gracieux écuyer aura accompli sa pénitence, la blanche - colombe Tobosine se verra hors des griffes des vautours qui la - persécutent et dans les bras de son bien-aimé tourtereau. Ainsi - l'ordonne le sage Merlin, proto-enchanteur des enchanteurs._ - - -Ces dernières paroles firent comprendre aisément à don Quichotte qu'il -s'agissait du désenchantement de Dulcinée. Rendant grâces au ciel -d'avoir accompli avec si peu de risques un tel exploit, et rendu leur -poli aux visages des vénérables duègnes, il s'approcha de la duchesse et -du duc, en apparence toujours évanouis. Allons, seigneur, lui dit-il, -bon courage, tout ceci n'est rien; l'aventure est achevée, ainsi que -vous pouvez le voir par l'écriteau que voici. - -Le duc, comme s'il sortait d'un profond sommeil, parut reprendre peu à -peu ses sens; la duchesse fit de même, et tous ceux qui étaient dans le -jardin simulèrent si bien la surprise qu'on aurait cru effectivement -qu'il leur était arrivé quelque chose d'étrange. Le duc lut l'écriteau, -les yeux encore à demi fermés, et se les frottant à chaque mot; mais -aussitôt qu'il eût achevé de lire, il se jeta les bras ouverts au cou de -don Quichotte, lui disant qu'il était plus grand que tous les chevaliers -des siècles passés. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir -quelle figure elle avait sans barbe, et si elle était aussi belle, le -menton rasé, que le promettait sa bonne mine; mais on lui dit qu'en même -temps que Chevillard tombait tout en feu du haut des airs, la Trifaldi -avait disparu avec sa troupe, n'ayant plus au menton le moindre poil de -barbe ni l'apparence d'en avoir jamais eu. - -La duchesse demanda à Sancho comment il se trouvait d'un si long voyage -et ce qui lui était arrivé. - -Dieu merci, madame, répondit-il, je me trouve assez bien, si ce n'est -que je me suis un peu meurtri l'épaule en tombant, mais cela n'est rien. -Je vous dirai seulement que comme nous allions atteindre la région du -feu, je demandai à mon maître la permission de me découvrir les yeux, -mais il ne voulut jamais y consentir. Alors, moi, qui suis un peu -curieux de mon naturel, et qui ai toujours la démangeaison d'apprendre -ce qu'on veut me cacher, je relevai tout doucement mon bandeau, et me -mis à regarder la terre du coin de l'oeil. Nous étions en ce moment si -haut, si haut, qu'elle ne me parut pas plus grosse qu'un grain de -moutarde, et les hommes qui marchaient dessus, guère plus gros que des -noisettes. - -Prenez garde, ami Sancho, reprit la duchesse: d'après vos propres -paroles, vous ne pouviez voir la terre, mais seulement les hommes qui -marchaient dessus. Et cela se conçoit: si la terre ne paraissait pas -plus grosse qu'un grain de moutarde, et chaque homme gros comme une -noisette, un seul homme devait la couvrir toute entière. - -Il devrait en être ainsi, répondit Sancho; malgré cela, je la découvris -par un petit coin, et je l'ai vue en son entier. - -Mais, repartit la duchesse, on ne saurait voir en son entier ce qu'on ne -regarde que par un petit coin. - -Je n'entends rien à ces finesses-là, répliqua Sancho; qu'il suffise à -Votre Seigneurie de savoir que nous volions par enchantement, et que par -enchantement aussi j'ai pu voir la terre et les hommes, de quelque façon -que je les eusse regardés. Si Votre Grâce ne croit pas cela, elle croira -encore moins que, me découvrant les yeux pour regarder en haut, je me -vis si près du ciel, qu'il ne s'en fallait pas d'un demi-pied que j'y -touchasse; et ce dont je puis faire serment, madame, c'est qu'il est -furieusement grand. Nous étions en ce moment vers l'endroit où sont les -chèvres; et comme, étant enfant, j'ai été chevrier dans mon pays, il me -prit une si grande envie de causer quelques instants avec ces chèvres, -que si je ne l'eusse fait, je crois que j'en serais mort. J'arrive donc -près d'elles, sans rien dire à personne, ni même à mon maître; je -descends tout bonnement de Chevillard, et me mets à causer environ trois -ou quatre heures avec ces chèvres, qui en vérité sont gentilles comme -des giroflées et douces comme des fleurs; et pendant tout ce temps, -Chevillard ne bougea pas. - -Pendant que Sancho s'entretenait avec les chèvres, que faisait le -seigneur don Quichotte? demanda le duc. - -Comme toutes les choses qui m'arrivent ont lieu par des voies -extraordinaires, répondit don Quichotte, il ne faut pas s'étonner de ce -que raconte Sancho. Moi, je ne me découvris point les yeux, et ne vis ni -ciel, ni terre, ni mer, ni montagnes; je m'aperçus seulement, lorsque -nous eûmes traversé la moyenne région de l'air, que nous approchions -fort de la région du feu; mais que nous ayons été plus avant, je ne le -crois pas. En effet, la région du feu étant placée entre la lune et la -dernière région de l'air, nous ne pouvions arriver jusqu'où sont les -sept chèvres dont parle Sancho sans être consumés; et puisque nous voilà -ici, Sancho ment, ou il rêve. - -Je ne mens ni ne rêve, repartit Sancho: qu'on me demande le signalement -des chèvres, et on verra si je dis, ou non, la vérité. - -Eh bien, comment sont-elles? demanda la duchesse. - -Il y en avait deux vertes, deux incarnates, deux bleues, et la dernière -bariolée, répondit Sancho. - -Voilà une nouvelle espèce de chèvres, reprit le duc; sur terre nous n'en -avons point de semblables. - -Est-il donc si étonnant qu'il y ait de la différence entre les chèvres -de la terre et les chèvres du ciel? repartit Sancho. - -Dites-moi un peu, mon ami, n'y avait-il aucun bouc parmi ces chèvres? -demanda le duc. - -Non, monseigneur, répondit Sancho; j'ai toujours entendu dire qu'aucun -animal à cornes ne passait les cornes de la lune. - -Le duc et la duchesse cessèrent de questionner notre écuyer, qu'ils -voyaient en train de se promener à travers les sept cieux et de leur en -donner des nouvelles sans avoir bougé du jardin. - -Telle fut la fin de l'aventure de Doloride. - -Don Quichotte s'approchant de son écuyer, lui dit à l'oreille: Sancho, -puisque vous voulez qu'on ajoute foi à ce que vous racontez avoir vu -dans le ciel, je veux à mon tour que vous teniez pour véritable ce que -j'ai vu dans la caverne de Montesinos: je ne vous en dis pas davantage. - - - - -CHAPITRE XLII - -DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO PANZA TOUCHANT LE -GOUVERNEMENT DE L'ILE, ETC. - - -Le duc et la duchesse furent si satisfaits de l'heureux et plaisant -dénoûment de l'aventure de la Doloride, qu'ils ne pensèrent plus qu'à -inventer de nouveaux sujets de se divertir, et toujours aux dépens de -leurs hôtes. Ayant donc préparé leur plan et instruit leurs gens de la -manière dont ils devaient agir avec Sancho, le duc lui dit de se -préparer à partir afin d'aller prendre possession de son gouvernement, -où les vassaux l'attendaient avec non moins d'impatience que la terre -desséchée attend la rosée du matin. - -Sancho s'inclina jusqu'à terre, et répondit: Monseigneur, depuis que je -suis descendu du ciel, depuis que, du plus haut de sa voûte, j'ai -considéré la terre, je l'ai trouvée si petite, si petite, que l'envie -m'a presque passé d'être gouverneur. Le bel honneur, en effet, de -commander sur un grain de moutarde, à une douzaine d'hommes, gros chacun -comme une noisette! car il me semblait qu'il n'y en avait pas davantage -sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait me donner à gouverner -une petite partie du ciel, ne fût-elle que d'une demi-lieue, je la -préférerais à la plus grande île du monde. - -[Illustration: Don Quichotte et Sancho se relevèrent un peu maltraités -de leur chute (page 474).] - -Ami Sancho, répondit le duc, je ne puis donner à personne aucune partie -du ciel, ne fût-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir -d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner, -une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, fertile et -abondante, où, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux -richesses de la terre celles du ciel. - -Monseigneur, répliqua Sancho, que l'île vienne, et je m'efforcerai de la -gouverner si bien, qu'en dépit de tous les méchants j'irai droit au -ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe à quitter ma -chaumière, mais seulement pour tâter de ces gouvernements, dont tout le -monde est si affamé. - -Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, vous vous en -lécherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de -commander et de se faire obéir. - -Monseigneur, répondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agréable de -commander, ne fût-ce qu'à un troupeau de moutons. - -Par ma foi, vous possédez toute science, Sancho, repartit le duc, et je -crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trêve de discours, et -sachez que dès demain vous irez prendre possession de votre île. Ce soir -on prépare l'équipage qui vous convient et toutes les choses -nécessaires à votre installation. - -Qu'on m'habille comme on voudra, répondit Sancho; sous quelque habit que -ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza. - -Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit être conforme à -l'état qu'on professe et à la dignité dont on est revêtu: il serait -ridicule qu'un jurisconsulte fût vêtu comme un homme d'épée, et un -soldat comme un prêtre. Quant à vous, Sancho, votre costume doit tenir -du lettré et de l'homme de guerre, parce que dans l'île que je vous -donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres -que les armes. - -Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne -sais pas l'A B C; mais je sais mon _Pater noster_, et c'est assez pour -être bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me -donnera, jusqu'à ce qu'elles me tombent des mains, et à la grâce de -Dieu. - -Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en -rien. - -Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait -partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du -duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ, -quelques leçons sur la manière dont il devait remplir son nouvel emploi. -Sitôt qu'ils furent entrés, le chevalier ferma la porte, et ayant fait -asseoir Sancho presque malgré lui, d'une voix lente et posée il lui -parla en ces termes: - -Je rends grâces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a -encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te -prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort -de quoi récompenser la fidélité de tes services, je suis encore au début -de mes espérances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul -raisonnable, tu vas voir combler tous tes désirs. L'un se donne mille -soucis et travaille sans relâche pour atteindre son but, quand l'autre -sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession -de l'emploi sollicité par une foule de prétendants. C'est bien le cas de -dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur. -Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voilà, sans faire un pas, -sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la -chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà appelé au -gouvernement d'une île. - -Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune à -ton mérite, mais afin que tu apprennes à remercier incessamment le ciel, -et après lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle -tant de biens. Maintenant que ton coeur est disposé à suivre mes -conseils, écoute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des -enseignements de son maître, écoute les préceptes qui devront te servir -d'étoile et de guide pour éviter les écueils de cette mer orageuse où tu -vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont -qu'un profond abîme couvert d'obscurités et rempli d'écueils. - -Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette -crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne -tombe jamais dans l'erreur. - -Secondement, souviens-toi toujours de ta première condition, et ne cesse -de t'examiner pour arriver à te connaître toi-même; c'est la chose à -laquelle on doit le plus s'appliquer, et à laquelle d'ordinaire on -réussit le moins. Cette connaissance t'apprendra à ne pas t'enfler comme -la grenouille qui voulut un jour s'égaler au boeuf; et si la vanité, -cette sotte enflure de coeur, venait à s'emparer de ton âme, -rappelle-toi que tu as gardé les cochons. - -C'est vrai, répondit Sancho; mais j'étais petit garçon; plus tard, en -grandissant, ce sont les oies que j'ai gardées et non pas les cochons. -Au reste, qu'est-ce que cela fait à l'affaire? tous les gouverneurs ne -sont pas fils de princes. - -J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la -naissance ne répond pas à la gravité de leur emploi doivent être -affables, afin d'échapper à la médisance et à l'envie, qui toujours -s'attachent aux dépositaires de l'autorité. - -Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie point honte -d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'élèveras -point, personne ne songera à t'humilier. Pique-toi plutôt d'être humble -vertueux, que pécheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que -la fortune a tirés de la poussière pour les élever jusqu'à la dignité de -la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples -jusqu'à te fatiguer. - -Que la vertu soit la règle constante de tes actions, et tu n'auras rien -à envier à ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hérite de -la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut -ce que le sang ne peut valoir. - -Cela étant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le -rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obéiras à -Dieu, qui défend de mépriser son ouvrage, et tu te conformeras aux -saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent -en frères. - -Si tu emmènes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un -gouverneur soit longtemps sans sa femme), tâche de la dégrossir et de la -former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme -sotte et grossière le lui fait perdre. - -Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te -faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas -telle qu'elle serve d'amorce et prenne à toutes mains; car je te le dis, -ce que reçoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du -jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant -sa vie. - -Ne te laisse point aller à l'interprétation arbitraire de la loi, comme -font les ignorants qui se piquent d'habileté et de pénétration. - -Que les larmes du pauvre trouvent accès auprès de toi, mais sans te -faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de -découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche, -comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre. - -Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la réputation -de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop -compatissant. - -Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne -soit pas sous le poids des présents, mais sous celui de la miséricorde. - -Quand tu auras à juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et -n'examine que son procès; autrement si la passion dictait ta sentence, -tu te verrais un jour obligé de réparer ton injustice aux dépens de ton -honneur et de ta bourse. - -Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes -oreilles; car la beauté est dangereuse, il n'y a point de poison plus -fait pour corrompre l'intégrité d'un juge. - -Ne maltraite point en paroles celui que tu châtieras en actions; la -peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos. - -Pense toujours à la misérable condition des hommes sujets aux infirmités -de leur nature dépravée; et autant que tu le pourras, montre-toi -miséricordieux, sans blesser l'équité; car parmi les attributs de Dieu, -bien qu'ils soient tous égaux, la miséricorde resplendit avec encore -plus d'éclat que la justice. - -En suivant ces préceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renommée -sera éternelle, tes désirs seront comblés, ta félicité sera ineffable, -et après avoir vécu dans la paix de ton coeur, entouré des bénédictions -des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes -yeux se fermeront sous les doigts tendres et délicats de tes petits -enfants. - -Voilà mon ami, les conseils que j'avais à te donner, en ce qui concerne -l'ornement de ton âme; écoute maintenant ceux qui doivent servir à la -parure de ton corps. - - - - -CHAPITRE XLIII - -SUITE DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO - - -Qui aurait pu entendre ce discours sans tenir don Quichotte pour un -homme plein de sagesse et de bonnes intentions? Mais, comme nous l'avons -vu plus d'une fois dans le cours de cette grande histoire, l'esprit de -notre pauvre gentilhomme, raisonnable sur tout le reste, déménageait -quand il était question de chevalerie: de sorte qu'à toute heure ses -oeuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses -oeuvres. Dans les secondes instructions qu'il donna à Sancho, il fit -preuve d'une grâce parfaite, et montra dans tout leur jour sa sagesse et -sa folie. Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et tâchait -d'imprimer ses conseils dans sa mémoire, bien résolu à les suivre, afin -de se tirer au mieux de la grande affaire de son gouvernement. Don -Quichotte continua ainsi: - -En ce qui touche, Sancho, la manière dont tu dois gouverner ta maison et -ta personne, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre -et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser à l'exemple -de certaines gens assez sots pour croire que de grands ongles -embellissent les mains; comme si cet appendice pouvait s'appeler des -ongles, quand ce sont plutôt des griffes d'épervier. - -Ne te montre jamais avec des vêtements débraillés et en désordre, c'est -le signe d'un esprit faible et lâche; à moins que cette négligence ne -couvre une grande dissimulation, comme on l'a pensé de Jules César. - -Sonde discrètement ce que peut te rapporter ton office: s'il te permet -de donner une livrée à tes gens, donne-leur en une qui soit propre et -commode, plutôt que brillante et magnifique, et emploie l'épargne que tu -feras là-dessus à habiller autant de pauvres. Si donc tu as de quoi -entretenir six pages, habilles-en trois seulement, et distribues le -reste à autant de pauvres: tu auras ainsi trois pages pour le ciel et -trois pour la terre, manière de donner des livrées que ne connaissent -point les glorieux. - -Ne mange point d'ail ni d'oignon, de crainte que ce parfum ne vienne à -trahir ta condition première. Marche posément, parle avec lenteur, mais -non pas à ce point que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute -affectation est mauvaise. - -Dîne peu; soupe moins encore; la santé de tout le corps s'élabore dans -l'officine de l'estomac. - -Sois tempérant dans le boire; celui qui s'enivre est incapable de garder -un secret ni de tenir un serment. - -Fais attention, en mangeant, à ne point mâcher des deux côtés à la fois, -et à n'éructer devant personne. - -Qu'entendez-vous par éructer? demanda Sancho. - -Éructer, répondit don Quichotte, signifie roter, ce qui est un des plus -vilains mots de notre langue, quoique fort expressif: aussi les gens -bien élevés ont recours au latin, et au lieu de roter, ils disent -éructer; au lieu de rots, éructations. Si quelques personnes n'entendent -point cela, peu importe; l'usage et le temps feront adopter le mot; -ainsi s'enrichissent les langues, sur lesquelles le vulgaire et l'usage -ont tant de pouvoir. - -En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je veux surtout -retenir, c'est de ne pas roter; car cela m'arrive à tout bout de champ. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu (page 478).] - -Éructer, reprit don Quichotte, et non pas roter. - -A l'avenir, je dirai toujours éructer, repartit Sancho, et je vous -promets de ne pas l'oublier. - -Veille aussi à ne pas mêler à tes discours cette foule de proverbes dont -tu abuses à chaque instant; les proverbes, il est vrai, sont de courtes -sentences, mais tu les tires tellement par les cheveux, qu'ils ont -plutôt l'air de balourdises que de maximes. - -Dieu seul peut y remédier, dit Sancho; car j'ai en moi plus de proverbes -qu'un livre; et sitôt que je desserre les dents, il m'en vient sur le -bout de la langue un si grand nombre, qu'ils se disputent à qui sortira -le premier: mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui -conviendront à la gravité de mon emploi; car en bonne maison la nappe -est bientôt mise, qui convient du prix n'a pas de dispute, celui-là ne -craint rien qui sonne le tocsin, et entre donner et prendre garde de se -méprendre. - -Allons, mon ami, lâche, lâche tes proverbes! c'est bien le cas de dire -ma mère me châtie, et je fouette la toupie: je suis à te corriger de ta -manie des proverbes, et tu en débites une kyrielle qui viennent aussi à -propos que s'ils tombaient des nues. Je ne blâme pas un proverbe bien -placé; mais les enfiler sans rime ni raison, cela rend la conversation -lourde et fastidieuse. - -Quand tu monteras à cheval, aie soin de tenir la jambe tendue et le -corps droit; autrement tu aurais l'air d'être encore sur ton grison. - -Sois modéré quant au sommeil: celui qui n'est pas levé avec le soleil ne -jouit pas du jour. Je t'avertis, Sancho, que la diligence est mère de la -bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'atteignit jamais un but -honorable. - -J'ai à te donner un dernier conseil, et quoiqu'il ne regarde pas, comme -les précédents, la parure de ton corps, je crois que son observation te -sera très-profitable. Le voici: Ne dispute jamais sur la noblesse des -familles; quand on les compare, l'une finit toujours par l'emporter, et -tu te ferais une ennemie de celle que tu mettrais au second rang, sans -que l'autre te sût le moindre gré de ta préférence. - -Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un pourpoint -et d'un manteau. Jamais de grègues, elles ne conviennent ni aux -gentilshommes, ni aux gouverneurs. - -Voilà, Sancho, les conseils qui, pour le moment, se sont présentés à mon -esprit; je t'en enverrai d'autres à l'occasion, pourvu que tu aies soin -de m'informer de l'état de tes affaires. - -Seigneur, répondit Sancho, toutes les choses que vous venez de me dire -sont saintes et profitables; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne -m'en souviens pas? Pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me -remarier, si le cas se présente, cela ne sortira point de la tête: quant -à toutes ces autres minuties que vous m'avez recommandées, par ma foi, -je ne m'en souviens pas plus que des nuages de l'an passé. Veuillez me -les coucher par écrit, et je les remettrai à mon confesseur, afin qu'au -besoin il me les fourre dans la cervelle. - -Qu'il sied mal à un gouverneur de ne savoir ni lire ni écrire! reprit -don Quichotte. Sais-tu, Sancho, ce qu'on pense d'un homme qui ne sait -pas lire? de deux choses l'une, ou qu'il a eu pour parents des gens de -la dernière condition, ou qu'il a été lui-même un si mauvais sujet, -qu'on ne l'a pas trouvé susceptible de correction. C'est un grand défaut -que tu as là, mon ami, et je voudrais au moins que tu apprisses à signer -ton nom. - -Je sais signer mon nom, repartit Sancho: lorsque j'étais bedeau dans -notre village, j'ai appris à tracer des lettres comme celles qu'on met -sur les ballots de marchandises, et on disait que cela figurait mon -nom. Après tout, je ferai semblant d'avoir la main droite estropiée, et -un autre signera pour moi; car il y a remède à tout, fors à la mort; et -comme je serai le maître, et tiendrai la baguette, je ferai ce que je -voudrai, d'autant plus que celui dont le père est alcade... et comme je -serai gouverneur, ce qui est encore plus que d'être alcade.... Oui-da, -qu'on s'y frotte, et on sera bien reçu: tel vient chercher de la laine, -qui s'en retourne tondu. D'ailleurs, les sottises du riche passent dans -le monde pour sentences, et quand je serai riche, puisque je serai -gouverneur, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Oui, oui, faites-vous -miel, et les mouches vous mangeront; autant tu possèdes, autant tu vaux, -disait ma grand'mère; et d'un homme qui a pignon sur rue on n'a jamais -raison. - -Maudit sois-tu de Dieu et des saints! interrompit don Quichotte; mille -satans puissent-ils emporter toi et tes proverbes! Il y a plus d'une -heure que tu me tiens à la torture. Si tes proverbes ne te conduisent un -jour au gibet, dis que je suis un faux prophète: ils exciteront quelque -sédition parmi tes vassaux, et finiront par te faire perdre ton -gouvernement. Et où diable vas-tu les trouver, imbécile, lorsque moi, -pour en citer un à propos, je sue comme si je piochais la terre. - -Par ma foi, Votre Grâce se fâche pour peu de chose, repartit Sancho; qui -diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en -possède pas d'autres? Je n'ai que des proverbes, eh bien, je lâche des -proverbes; tenez, j'en ai quatre en ce moment sur le bout de la langue, -qui venaient à point nommé, mais je ne les dirai pas; car, comme dit le -vieux dicton, pour se taire à propos, il n'est tel que Sancho. - -Tu n'es pas ce Sancho-là reprit don Quichotte, mais Sancho le bavard et -l'opiniâtre. Néanmoins je serais curieux de connaître les quatre -proverbes que tu prétends venir si à propos: j'ai beau y songer, et -quoique j'aie la mémoire assez bonne, il ne s'en présente aucun. - -Eh! quels meilleurs proverbes peut-il y avoir que ceux-ci, répondit -Sancho: Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt; Videz la -maison et que voulez-vous à ma femme? et cet autre, Si la pierre donne -contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la -cruche. Ce qui veut dire: que personne ne se prenne de querelle avec son -gouverneur, autrement, il lui en cuira; lorsque le gouverneur commande, -il n'y a pas à répliquer, non plus qu'à Vider la maison, et que -voulez-vous à ma femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un -aveugle le verrait. Du reste, Votre Seigneurie n'ignore pas qu'un sot en -sait plus long dans sa maison qu'un sage dans celle d'autrui. - -Sancho, repartit don Quichotte, ni dans sa maison ni ailleurs, un sot ne -sait rien; il est impossible de rien asseoir de raisonnable sur le -fondement de la sottise. Mais restons-en là mon ami: si tu gouvernes -mal, à toi la faute, à moi la honte; cependant j'aurai la consolation de -n'avoir rien négligé, et de t'avoir donné mes conseils en homme -d'honneur et de conscience. Dieu te conduise, Sancho, qu'il te gouverne -dans ton gouvernement, et me délivre, moi, de l'inquiétude où je vais -rester que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton île. Il ne -tiendrait qu'à moi de m'ôter cette crainte; je n'aurais qu'à découvrir -au duc qui tu es, et que ton épaisse personne n'est qu'un magasin de -proverbes et un sac plein de malice. - -Seigneur, répondit Sancho, si Votre Grâce ne me croit pas capable de -remplir le devoir d'un bon gouverneur, eh bien, n'en parlons plus, je -renonce au gouvernement; la plus petite portion de mon âme m'est plus -chère que mon corps tout entier; je vivrai aussi bien Sancho avec un -morceau de pain et un oignon, que Sancho gouverneur avec des chapons et -des perdrix. D'ailleurs, si Votre Seigneurie veut bien se le rappeler, -c'est elle qui m'a mis le gouvernement en tête, car moi, je ne sais ce -que c'est qu'île et gouvernement. Après tout, enfin, si vous croyez que -le diable doive emporter le gouverneur, j'aime mieux aller simple Sancho -en paradis que gouverneur en enfer. - -En vérité, Sancho, dit don Quichotte, les dernières paroles que tu viens -de prononcer méritent à elles seules le gouvernement de cent îles: tu as -un bon naturel, sans quoi il n'y a science qui vaille. Va, -recommande-toi à Dieu; et surtout cherche le bien en toutes choses; le -ciel ne manque jamais de favoriser les bonnes intentions. - -Maintenant allons dîner: Leurs Seigneuries, je crois, nous attendent. - - - - -CHAPITRE XLIV - -COMMENT SANCHO ALLA PRENDRE POSSESSION DU GOUVERNEMENT DE L'ILE, ET DE -L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LE CHATEAU - - -Dans l'original de cette histoire, on trouve au présent chapitre un -exorde dont voici le sens: Cid Hamet se plaint à lui-même et regrette -d'avoir entrepris une tâche aussi aride et aussi uniforme que celle-ci, -forcé qu'il est de parler toujours de don Quichotte et de Sancho. Il dit -qu'avoir l'esprit et la plume sans cesse occupés d'un seul personnage, -ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail par trop -ingrat. Pour éviter cet inconvénient, j'avais, ajoute-t-il, usé d'un -artifice dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles, -comme celles du _Curieux malavisé_ et du _Captif_, qui sont en dehors de -l'histoire; mais ayant fait réflexion que les lecteurs, absorbés par le -récit des prouesses de don Quichotte, n'accorderaient aucune attention -aux _nouvelles_ et les parcourraient à la hâte, je me suis abstenu d'en -insérer dans cette seconde partie, me bornant à quelques épisodes semés -çà et là, et encore d'une manière fort restreinte et en aussi peu de -mots qu'en exige l'exposition. Son exorde terminé, il continue son -récit: - -Au sortir de table, don Quichotte coucha par écrit les conseils que dans -la journée il avait donnés à Sancho, et les lui remit en disant qu'il -n'avait qu'à se les faire lire quand il lui plairait; mais le papier fut -aussitôt perdu que donné, et un valet, dans les mains duquel il tomba, -s'empressa de le porter au duc et à la duchesse, qui admirèrent de -nouveau la folie et le grand sens de notre héros. Pour continuer une -plaisanterie dont ils s'amusaient tous deux de plus en plus, dès le même -soir ils envoyèrent Sancho avec un grand cortége au bourg qui devait -passer pour son île. Ils le firent accompagner d'un majordome, homme -plein d'esprit et d'enjouement (il n'y a pas d'enjouement sans esprit), -lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi, et inventé la -mystification que nous avons rapportée. Grâce à ses talents et aux -instructions qu'il avait reçues, il ne réussit pas moins agréablement -dans celle qui va suivre. - -Or, il arriva que Sancho, ayant regardé avec attention ce majordome, -reconnut la figure de la Trifaldi: Seigneur, dit-il en se tournant vers -son maître, le diable m'emporte si le majordome de monseigneur ne -ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la duègne Doloride. - -Don Quichotte, après avoir bien considéré cet homme, répondit: Il -existe, j'en conviens, de la ressemblance entre le visage de la Doloride -et celui du majordome; mais il ne s'ensuit pas que le majordome soit la -Doloride. Au reste, ce n'est pas le moment de faire de pareilles -investigations, elles nous jetteraient dans un labyrinthe inextricable; -crois-moi, mon ami, nous n'avons tous deux qu'un besoin, c'est de prier -instamment Notre-Seigneur qu'il nous délivre des maudits sorciers et des -méchants enchanteurs. - -Ce n'est pas une plaisanterie, seigneur, répliqua Sancho; je viens à -l'instant même d'entendre parler le majordome, et, sur ma foi, il me -semblait que la voix de la Doloride me cornait aux oreilles. Pour -l'heure, je n'en dis pas davantage, mais je me tiendrai sur mes gardes, -et nous verrons si je ne découvrirai rien qui nous éclaircisse mieux sur -ce point. - -Tu feras bien, Sancho, dit don Quichotte, de me donner avis de ce que tu -auras pu découvrir, comme aussi de tout ce qui t'arrivera dans ton -gouvernement. - -Enfin l'heure du départ étant venue, Sancho sortit accompagné d'une -suite nombreuse. Il était vêtu en magistrat, avec un long manteau de -camelot fauve, une toque de même couleur, et montait un mulet avec selle -à la genette; son âne, magnifiquement caparaçonné et couvert d'une -housse de cheval d'une étoffe incarnate, marchait derrière lui. De temps -en temps, Sancho tournait la tête pour considérer son grison, ravi de -l'état où il le voyait, non moins que de celui où il était lui-même, et -il n'aurait pas changé sa fortune contre celle d'un empereur -d'Allemagne. J'oubliais de dire qu'en prenant congé du duc et de la -duchesse, il leur baisa les mains, puis alla demander la bénédiction de -son maître. Don Quichotte la lui donna les larmes aux yeux, ce dont -Sancho éprouva un attendrissement qui se traduisit en une fort laide -grimace. - -Maintenant, ami lecteur, laissons aller en paix notre gouverneur; prends -patience et sois assuré de la pinte de bon sang que tu vas faire quand -tu verras comment il se comporte dans son nouvel emploi. A présent -occupons-nous de don Quichotte. - -A peine Sancho fut-il en chemin, que notre chevalier éprouva un tel -regret de son départ et de l'isolement où il se trouvait réduit, que -s'il eût pu révoquer la mission de son écuyer, il l'eût rappelé sur -l'heure sans s'inquiéter s'il le privait d'un gouvernement, juste -récompense de ses services. La duchesse, qui s'aperçut de sa mélancolie, -lui en demanda le sujet, ajoutant que si l'absence de Sancho en était la -cause, il y avait dans sa maison cent duègnes ou demoiselles qui -mettraient le plus grand empressement à le servir. - -[Illustration: Sancho était ravi de l'état où il voyait son grison, non -moins que de celui où il était lui-même (page 484).] - -Madame, répondit don Quichotte, j'avoue que Sancho me fait faute, mais -ce n'est pas là la principale cause de ma tristesse. Quant aux offres -que Votre Excellence a la bonté de me faire, j'accepte seulement la -courtoisie qui les dicte, et je supplie très-humblement Votre Grandeur -de vouloir bien permettre que je n'aie d'autre serviteur que moi-même. - -Oh! par ma foi, il n'en sera pas ainsi, seigneur don Quichotte, dit la -duchesse, et je veux vous faire servir par quatre de mes filles, qui -sont toutes fraîches comme des roses. - -Elles ne seraient pas pour moi des roses, mais des épines, reprit notre -héros; aussi, Madame, suis-je bien résolu, sauf le respect que je dois à -Votre Grâce, à ne point les laisser pénétrer dans ma chambre. -Laissez-moi, je vous prie, me servir seul, à huis clos; il m'importe de -mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté; je dormirais plutôt -tout habillé, que de me laisser déshabiller par personne. - -Eh bien, seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse, puisque vous -l'exigez, non-seulement aucune de mes filles, mais pas même une mouche -n'entrera dans votre appartement. Je sais que parmi les nombreuses -vertus de Votre Seigneurie, celle qui tient le premier rang, c'est la -chasteté, et je ne suis pas femme à permettre qu'on y porte la moindre -atteinte: que Votre Grâce s'habille et se déshabille comme il lui -plaira; seulement on aura soin de mettre dans votre appartement les -meubles nécessaires à qui dort porte close, afin de vous épargner la -peine de les demander. Vive à jamais la grande Dulcinée du Toboso! que -son nom soit célébré par toute la terre, puisqu'elle a mérité d'avoir -pour serviteur un chevalier si chaste et si vaillant! Veuille le ciel -mettre au coeur de notre gouverneur Sancho Panza la résolution -d'accomplir sans retard l'heureuse pénitence qui doit faire jouir -l'univers des attraits d'une si grande dame. - -Votre Grandeur, répondit notre héros, imprime le dernier sceau au mérite -de ma Dulcinée; c'est votre bouche qui relève l'éclat de sa beauté et la -met dans tout son lustre. Après l'éloge que vous venez d'en faire, le -nom de Dulcinée sera encore plus glorieux et plus révéré dans le monde, -que si les orateurs les plus éloquents avaient pris soin de célébrer ses -louanges. - -Trève de compliments, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse; -voici l'heure du souper et le duc doit nous attendre. Votre Grâce -veut-elle bien m'accompagner? Au sortir de table nous vous laisserons -jouir du repos dont vous avez sans doute grand besoin, car le voyage de -Candaya a dû vous causer quelque fatigue. - -Je n'en sens aucune, répondit le chevalier, et j'oserais jurer à Votre -Excellence, que de ma vie je n'ai rencontré monture plus agréable que -Chevillard; aussi ne puis-je comprendre comment Malambrun a pu se -défaire d'un cheval d'une si douce allure et le brûler sans plus de -façon. - -Je pense, répondit la duchesse, que le repentir du mal qu'il avait fait -à la Trifaldi et à ses compagnes, ainsi qu'à bien d'autres, l'a porté à -détruire tous les éléments de ses maléfices, surtout Chevillard, qui en -était le principal, et qui le tenait dans une extrême agitation, en le -faisant courir sans cesse de pays en pays: sans nul doute, il aura pensé -que cette machine ne devait plus servir à personne, après avoir porté le -grand don Quichotte de la Manche. - -Notre chevalier fit de nouveaux remercîments à la duchesse, et dès qu'il -eut soupé, il se retira dans sa chambre, sans vouloir souffrir que -personne y pénétrât, tant il craignait de porter atteinte à la fidélité -promise à Dulcinée. Il ferma donc la porte sur lui, et à la lueur de -deux bougies, il commença à se déshabiller. Mais en se déchaussant, ô -disgrâce indigne d'un tel personnage! il fit partir, non des soupirs, ni -rien autre chose qui fût contraire à ses habitudes de propreté et -d'extrême courtoisie, mais environ deux douzaines de mailles à un de ses -bas, lequel demeura percé à claire-voie comme une jalousie. Le bon -seigneur en fut contristé jusqu'au fond de l'âme, et il aurait -volontiers donné une once d'argent pour quelques fils de soie verte, je -dis de soie verte car ses bas étaient de cette couleur. - -En cet endroit, Ben-Engeli interrompt son récit pour s'écrier: O -pauvreté! pauvreté! je ne sais quel motif a pu pousser le grand poëte de -Cordoue[113] à t'appeler _saint présent dont on ne connaît pas le prix_. -Pour moi, quoique More, je sais, par mes rapports avec les chrétiens, -que la sainteté consiste dans la charité, l'humilité, la foi, -l'obéissance et la pauvreté. Malgré tout, celui-là doit être élu de -Dieu, qui se félicite d'être pauvre, à moins que ce ne soit de cette -pauvreté dont saint Paul a dit: _Possédez toutes choses, comme si vous -ne les possédiez pas_. Par là, il entendait l'absolu détachement des -biens de ce monde. Mais toi, seconde pauvreté, qui es celle dont je -parle ici, pourquoi t'attaquer de préférence aux hidalgos? pourquoi les -forces-tu à rapiécer leurs chausses, et à porter à leurs pourpoints des -boutons, les uns de soie, les autres de crin ou de verre? Pourquoi es-tu -cause que leurs collets, presque toujours sales et chiffonnés, sont -ouverts autrement qu'au moule (ce qui prouve combien est ancien l'usage -de l'amidon et des collets ouverts)? Malheureux, continue Ben-Engeli, -malheureux l'hidalgo qui met son honneur au régime, fait maigre chère à -huis clos, puis sort de chez lui armé d'un cure-dent hypocrite, sans -avoir rien mangé qui l'oblige à se nettoyer la bouche. Oui, malheureux -celui dont l'honneur ombrageux s'imagine qu'on aperçoit d'une lieue le -rapiéçage de son soulier, la crasse de son chapeau, la corde du drap de -son manteau et le vide de son estomac. - - [113] Juan de Mena, natif de Cordoue, auteur du _Labyrinthe_, ouvrage - dans lequel il avait entrepris de réunir toute la science humaine. - -Toutes ces réflexions vinrent à l'esprit de don Quichotte, à propos de -la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui -avait laissé des bottes de voyage qu'il résolut de mettre le lendemain. -Finalement il se coucha pensif et chagrin. Puis ayant éteint la lumière, -il voulut s'endormir, mais il n'en put venir à bout: l'absence de Sancho -et l'extrême chaleur l'en empêchaient. Il se leva donc et se promena -quelque temps dans sa chambre; ne trouvant pas encore assez de -fraîcheur, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur un jardin. Tout -aussitôt il entendit des voix de femmes, dont l'une disait à l'autre, en -poussant un grand soupir: N'exige pas que je chante, ô Émerancie! Tu le -sais, depuis que cet étranger est entré dans ce château, depuis que mes -regards se sont attachés sur lui, j'ai moins envie de chanter que de -verser des larmes. D'ailleurs, madame a le sommeil léger, et, pour tous -les trésors du monde, je ne voudrais pas qu'elle nous surprît; mais -quand elle dormirait, à quoi servirait mon chant, si ce nouvel Énée, -auteur de ma souffrance, dort d'un paisible sommeil, et ignore le sujet -de mes plaintes? - -Bannis cette inquiétude, chère Altisidore, répondit une autre voix: tout -dort dans le château, excepté l'objet de tes désirs, car si je ne me -trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fenêtre. Ne crains donc point de -chanter, pauvre blessée, chante à voix basse, et si la duchesse nous -entend, la chaleur qu'il fait nous servira d'excuse. - -Ce n'est pas là ce qui me retient, repartit Altisidore: je ne voudrais -pas que mon chant découvrit l'état de mon âme, et que ceux qui ignorent -la puissance irrésistible de l'amour me prissent pour une créature -volage et sans pudeur. Mais advienne que pourra, mieux vaut honte sur le -visage que souffrance au coeur. Et prenant son luth, elle se mit à -préluder. - -En entendant ces paroles et cette musique, notre héros éprouva un -ravissement inexprimable, car se rappelant aussitôt ce qu'il avait lu -dans ses livres, il s'imagina que c'était quelque femme de la duchesse -éprise d'amour pour lui, que la pudeur forçait à cacher sa passion. -Après s'être recommandé avec dévotion à sa Dulcinée, et avoir fait en -son coeur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se décida à -écouter; bien plus, afin d'indiquer qu'il était là, il feignit -d'éternuer, ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un -désir, celui d'être entendues de don Quichotte. - -Altisidore ayant accordé son luth, chanta cette romance: - - - Toi qui du soir jusqu'au matin, - Dans ton lit à jambe étendue, - Dors, quand pleine de chagrin - Je fais ici le pied de grue! - - Écoute le chant ennuyeux - D'une triste et dolente dame - A qui le feu de tes beaux yeux - A consumé le corps et l'âme. - - Sais-tu que par monts et par vaux - Courant après les aventures, - Tu viens nous causer tous les maux - Sans jamais guérir nos blessures? - - Dis-moi, courage de lion, - Quel monstre t'a donné la vie? - Es-tu né sous le Scorpion - Ou dans les sables de Libye? - - Un serpent t'a-t-il enfanté? - Quelque dragon fut-il ton père? - Une ourse t'a-t-elle allaité, - Ou le sein de quelque panthère? - - Dulcinée, comment donc fis-tu - Pour vaincre ce tigre sauvage? - Si j'avais pareille vertu, - Je n'en voudrais pas davantage. - - Mon coeur, tu fais bien du chemin! - Arrête un désir téméraire: - Crois-tu que ce héros divin - Ait été formé pour te plaire? - - Si tu voulais, mon Adonis, - Avoir pitié de ta captive, - J'ai mille choses de grand prix, - Que je t'offrirais morte ou vive. - - Je suis aussi droite qu'un jonc. - Et plus vermeille que l'Aurore; - Mes cheveux, d'une aune de long, - Sont d'argent, et plus beaux encore. - - Mes yeux ressemblent au corail, - Aussi bien qu'à l'azur ma bouche, - Et mes dents sont d'un pur émail - Où l'on a mis d'ambre une couche. - - Le ciel m'a fait mille autres dons, - Que je tais; mais à ma requête - Prête l'oreille, et je réponds - Qu'Altisidore est ta conquête[114]. - - - [114] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Ici s'arrêta le chant de l'amoureuse Altisidore et commença l'effroi du -trop courtisé chevalier, qui, poussant un grand soupir, se dit à -lui-même: Faut-il que je sois si malheureux qu'il n'y ait pas un coeur -de femme que je n'embrase à la première vue? Qu'as-tu donc fait au ciel, -sans pareille Dulcinée, pour te voir sans cesse troublée dans la -possession de ma constance et de ma foi? Que lui voulez-vous, reines? -qu'avez-vous à lui reprocher, impératrices? et vous, jeunes filles, -pourquoi la poursuivre ainsi? Laissez-la, laissez-la s'enorgueillir et -triompher du destin que lui a fait l'amour, en soumettant mon âme à ses -lois. Songez-y bien, troupe amoureuse, je suis de cire molle pour la -seule Dulcinée, de marbre et de bronze pour toutes les autres. Dulcinée -est la seule belle, la seule chaste, la seule discrète, la seule noble, -la seule digne d'être aimée; chez les autres, je ne vois que laideur, -sottise, dévergondage et basse origine. C'est pour elle seule que le -ciel m'a fait naître. Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse -de vains désirs ou meure de désespoir, c'est à Dulcinée que je dois -appartenir, en dépit de tous les enchantements du monde. - -Là-dessus, don Quichotte ferma brusquement sa fenêtre et alla se jeter -sur son lit. Nous l'y laisserons reposer, car ailleurs nous appelle le -grand Sancho, qui va débuter dans le gouvernement de son île. - - - - -CHAPITRE XLV - -COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIÈRE DONT -IL GOUVERNA - - -O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hémisphère, flambeau du -beau monde, oeil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches à -rafraîchir[115]; Phoebus par ici, Tymbrius par là, archer d'un côté, -médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui -tous les jours te lèves et ne te couches jamais, c'est à toi que je -m'adresse, ô Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin -que tu illumines l'obscurité de mon esprit, et que tu me donnes la force -de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car -sans toi je me sens troublé, faible, abattu. - - [115] En Espagne, pour rafraîchir l'eau pendant l'été, on place dans - un courant d'air des cruches nommées _alcarazas_. - -Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortége, arriva bientôt dans un -bourg d'environ mille habitants, qui était un des meilleurs de la -dépendance du duc. On lui dit que c'était l'île Barataria, soit que le -bourg s'appelât Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en coûtait -le gouvernement, _barato_, signifiant bon marché. Sitôt qu'il fut arrivé -aux portes du bourg, qui était entouré de bonnes murailles, les notables -sortirent à sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de -l'allégresse générale on le conduisit en grande pompe à la cathédrale; -puis, après avoir rendu grâces à Dieu, on lui présenta les clefs, et on -l'installa comme gouverneur perpétuel de l'île Barataria. Le costume, la -barbe, la taille épaisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent -tout le monde, ceux qui n'étaient pas dans la confidence, comme ceux -qui avaient le mot de l'énigme. Bref, au sortir de l'église, on le mena -dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain, -le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne -coutume dans cette île que celui qui vient en prendre possession soit -tenu, pour mettre en lumière la solidité de son jugement, de résoudre -une question difficile, afin que, par sa réponse, le peuple sache s'il a -lieu de se réjouir ou de s'attrister de sa venue. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -La romance de l'amoureuse Altisidore (page 487).] - -Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention -plusieurs grandes lettres tracées sur le mur; mais comme il ne savait -pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures. - -On lui répondit: Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entré en -fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le -seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette île; puisse-t-il en -jouir longues années! - -Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur. - -Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé -la place où vous êtes. - -Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don; -que jamais personne de ma famille ne l'a porté; je m'appelle Sancho -Panza tout court; Panza s'appelait mon aïeul, et tous mes aïeux se sont -appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce -gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces -DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse -telle question qu'on voudra, et je répondrai du mieux que je pourrai, -sans m'inquiéter que le peuple s'afflige ou qu'il se réjouisse de ma -venue. - -Au même instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vêtu en -paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait à la main on reconnut -pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi -nous sommes devant Votre Grâce pour le fait que voici: cet homme est -venu il y a peu de jours à ma boutique (car, sauf votre respect et celui -de la compagnie, je suis maître tailleur juré), et, me mettant un coupon -de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il là assez d'étoffe -pour faire un chaperon? Je mesurai l'étoffe, et lui répondis qu'elle -suffisait amplement. Fondé sur sa propre malice, et sur la mauvaise -opinion qu'en général on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que -j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien -regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa -pensée, et je lui répondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa -méchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire -davantage; je répondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que -je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est achevée, il me -refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui -rende. - -Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan. - -Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il -montre les chaperons qu'il m'a faits. - -Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son -manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en -disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu -et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte -à l'examen des experts! - -Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à -Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me -semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan -perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient -livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire. - -On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent -ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau; -celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps -je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre -service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la -demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie -rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter, -je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant -non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que -je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a -rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je -prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a -rendu mon argent, je le tiens quitte. - -Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho. - -Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté -dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à -jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués. - -Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant -son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la -main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir -reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les -lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame -une seconde fois. - -Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il -fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien, -et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur -s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience. - -Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en -allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout -d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui -déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena. - -Donnez-moi votre bâton, brave homme, lui dit Sancho. - -Le voilà, seigneur, répondit le vieillard. - -Sancho le prit, et le tendant à l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui -dit-il, vous êtes payé maintenant. - -Qui! moi! seigneur, répondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix -écus d'or? - -Oui, oui, répliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand -sot du monde, et on verra tout à l'heure si je m'entends en fait de -gouvernement. Qu'on rompe le bâton, ajouta-t-il. - -Le bâton fut rompu, et dans l'intérieur on trouva dix écus d'or. Tous -les assistants demeurèrent émerveillés et il n'y en eut pas un seul qui -ne regardât le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui -demanda d'où il avait conjecturé que les écus d'or étaient dans le -bâton: C'est, répondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait -l'avait mis sans nécessité entre les mains de sa partie adverse, pendant -qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitôt après, ce qui m'a donné à -penser qu'il n'aurait pas juré si affirmativement sans être sûr de son -fait. De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui -sont appelés à gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois -leur fait la grâce de les diriger dans leurs jugements. - -Finalement les vieillards se retirèrent, l'un remboursé, l'autre confus, -et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui avait charge -d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, après cela, -s'il devait le tenir pour fou ou pour sage. - -Cette affaire terminée, une femme entra dans l'audience, traînant à deux -mains un homme vêtu en riche éleveur de bétail. Justice! s'écriait-elle, -justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai -la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des -champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah! -malheureuse que je suis! il m'a dérobé ce que j'avais défendu pendant -vingt-cinq ans contre Mores et chrétiens, nationaux et étrangers. -C'était bien la peine de me conserver jusqu'à ce jour intacte comme la -salamandre dans le feu, pour que ce malotru vînt mettre sur moi ses -sales mains. - -Reste à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non; -puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait à -répondre à la plainte de cette femme. - -Seigneur, répondit l'homme tout ému, je suis un pauvre berger, éleveur -de bêtes à soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg où j'étais venu, -sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai même donnés à bon -marché, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontré cette duègne sur -mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait folâtrer -ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchérie; mais -du reste, seigneur, je lui ai bien payé ce qui lui était dû. Cependant -cette enragée m'a traîné jusqu'ici, prétendant que je lui ai fait -violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis -prêt à faire. Voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil. - -Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur. - -Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir, -répondit le paysan. - -Donnez telle qu'elle est votre bourse à la plaignante, répliqua le -gouverneur. - -Le pauvre diable obéit tout tremblant, la femme prit la bourse, après -s'être bien assurée toutefois que c'était de la monnaie d'argent qu'elle -contenait; et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur -gouverneur, qui prenait ainsi la défense des pauvres orphelines, elle -sortit toute joyeuse de l'audience. - -Elle était à peine dehors que Sancho dit au berger, dont le coeur et les -yeux s'en allaient après la bourse: Mon ami, courez après cette femme, -reprenez-lui votre bourse de gré ou de force, et revenez tous deux ici. - -Notre homme n'était ni sot ni sourd; il partit comme un éclair pour -exécuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs -étaient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme -revinrent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la -bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre; -mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien. -Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez -l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le -monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner. - -Et vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho. - -Otée! répliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutôt la vie; je ne suis -pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge, que ce -nigaud répugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me -feraient lâcher prise; on m'arracherait plutôt l'âme du milieu des -chairs. - -Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte -que moi; et il la laissa aller. - -Donnez cette bourse, chaste et vaillante héroïne, dit le gouverneur. La -femme la donna aussitôt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur, -en disant à la plaignante: Ma soeur, si vous vous étiez défendue ce -matin avec autant de force et de courage que vous venez de défendre -cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous -violenter. Allons, tirez au large, dévergondée, enjôleuse, et de vos -jours n'approchez de cette île ni de six lieues à la ronde, sous peine -de deux cents coups de fouet. - -La femme s'en fut tête baissée et maugréant. Mon ami, dit le gouverneur -au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le -perdre, abstenez-vous à l'avenir de folâtrer avec personne. - -Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupéfait -de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par -son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait -avec impatience. - -Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons à son maître, encore tout -agité des plaintes d'Altisidore. - - - - -CHAPITRE XLVI - -DE L'ÉPOUVANTABLE CHARIVARI QUE REÇUT DON QUICHOTTE PENDANT QU'IL RÊVAIT -A L'AMOUR D'ALTISIDORE - - -Nous avons laissé le grand don Quichotte livré aux préoccupations -qu'avait fait naître dans son âme la sérénade de l'amoureuse Altisidore; -ces préoccupations le suivirent au lit comme autant de puces, et la -déconfiture de ses bas se joignant aux pensées tumultueuses qui -l'agitaient, il lui fut impossible de prendre un seul instant de repos. -Mais le temps est léger, rien ne l'arrête dans sa course, et comme il -court à cheval sur les heures, bientôt arriva celle du matin. A la -pointe du jour, notre vigilant chevalier sauta à bas du lit, revêtit son -pourpoint de chamois et chaussa ses bottes de voyage; il jeta sur son -épaule son manteau d'écarlate, mit sur sa tête une toque de velours -vert, garnie de passements d'argent, sans oublier sa bonne épée et son -large baudrier de buffle, puis tenant à la main son rosaire, qu'il -portait toujours avec lui, il s'avança gravement vers la salle, où le -duc et la duchesse, déjà levés, semblaient s'être rendus pour -l'attendre. - -[Illustration: Justice! s'écriait-elle, justice! seigneur gouverneur -(page 491).] - -Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et sa compagne -s'étaient postées pour le saisir au passage. Dès qu'Altisidore aperçut -le chevalier, elle feignit de s'évanouir, et se laissa tomber entre les -bras de son amie, qui la délaça promptement pour lui donner de l'air. - -Don Quichotte s'approcha, et sans beaucoup s'émouvoir: Nous savons, -dit-il, d'où procèdent de semblables accidents. - -Et moi je n'en sais rien, repartit l'amie; car Altisidore est la fille -du monde qui se portait le mieux il y a quelques jours, et depuis que je -la connais, je ne l'ai jamais entendue se plaindre de quoi que ce soit: -que maudits soient jusqu'au dernier les chevaliers errants, si tous sont -ingrats! Retirez-vous, seigneur don Quichotte; car tant que vous -resterez-là, cette pauvre fille ne reprendra point ses sens. - -Mademoiselle, faites, je vous prie, porter un luth dans ma chambre, dit -don Quichotte; je tâcherai, cette nuit, de consoler la pauvre blessée. -Quand l'amour commence à se manifester, le meilleur remède est un prompt -désabusement. Là-dessus il s'éloigna. - -A peine avait-il tourné les talons, que se relevant, Altisidore dit à sa -compagne: Il ne faut pas manquer de procurer à don Quichotte le luth -qu'il demande: sans doute il veut nous faire de la musique, et Dieu sait -si elle sera bonne. - -Elles allèrent conter à la duchesse ce qui venait d'arriver, laquelle, -ravie de l'occasion, concerta sur-le-champ avec le duc une nouvelle -mystification. En attendant, ils s'entretinrent avec leur hôte, dont la -conversation les divertissait de plus en plus. - -Dans la journée, la duchesse expédia à Thérèse Panza un page porteur de -la lettre de son mari et du paquet de hardes auquel Sancho avait donné -la même destination. Ce page devait, au retour, rendre un compte exact -de son message. - -La nuit venue, don Quichotte se retira dans la chambre et y trouva un -luth; après l'avoir accordé, il ouvrit la fenêtre, et s'apercevant qu'il -y avait du monde au jardin, il chanta d'une voix enrouée mais juste, la -romance qui suit, romance qu'il avait composée le jour même: - - - Oh! que l'amour est dangereux - Pour une créature oisive! - Il s'empare toujours d'un esprit paresseux, - Et c'est là qu'il allume une flamme plus vive. - - Mais quand on est dès le matin, - Durant le jour bien occupée, - Il rôde vainement, et se retire enfin, - Trouvant de tous côtés la place sans entrée. - - Jamais les chevaliers errants - N'ont fait cas des filles coquettes, - Et non plus qu'eux les sages courtisans - Ne veulent épouser que des filles discrètes. - - L'amour que le hasard produit - Aussi légèrement s'efface; - Un instant le fait naître, un autre le détruit, - Et le coeur en conserve à peine quelque trace. - - Mais Dulcinée dans mon esprit - Est si profondément gravée, - Et mon coeur à tel point l'estime et la chérit, - Qu'on ne saurait jamais en arracher l'idée[116]. - - - [116] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Don Quichotte en était là de son chant, quand tout à coup du balcon -placé au-dessus de sa tête on entendit retentir le bruit de plus de cent -clochettes; un instant après, un grand sac rempli de chats, qui avaient -autant de sonnettes attachées à la queue, fut secoué sur sa fenêtre. Les -miaulements de ces animaux, joints au bruit des sonnettes, produisirent -un si grand tintamarre, que les auteurs du tour en furent stupéfaits, et -que don Quichotte lui-même sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. -Trois ou quatre de ces animaux entrèrent dans sa chambre, et comme ils -couraient çà et là tout effarés, on eût dit une légion de diables qui -prenaient leurs ébats. En cherchant à s'échapper, ils éteignirent les -bougies et renversèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. -Pendant ce temps, les sonnettes faisaient un tel carillon, que ceux qui -n'étaient pas dans le secret de la plaisanterie ne savaient plus que -penser. - -Debout près de la fenêtre et l'épée à la main, le chevalier se mit à -porter à droite et à gauche de grandes estocades, en criant: Arrière, -arrière, malins enchanteurs! fuyez, canailles maudites! Je suis don -Quichotte de la Manche, contre qui tous vos enchantements sont inutiles. -Puis attaquant les chats qui couraient de tous côtés, et qu'il -distinguait à l'éclat de leurs yeux, il les poursuivit si vivement, -qu'il les contraignit à se précipiter par la fenêtre. Mais l'un d'entre -eux, serré de trop près, sauta au visage de notre héros et s'y attacha -de telle sorte avec les griffes et les dents, qu'il lui fit jeter des -cris aigus. Le duc devinant ce qui se passait, accourut avec de la -lumière, suivi de ses gens; et lorsqu'ils eurent ouvert la porte de la -chambre, ils virent le pauvre chevalier s'escrimant de toutes ses forces -pour faire lâcher prise au chat, sans pouvoir en venir à bout. Aussitôt -chacun s'empressa de le secourir. - -Mais lui de s'écrier: Que personne ne s'en mêle; qu'on me laisse faire; -je suis ravi de le tenir entre mes mains, ce démon, ce sorcier, cet -enchanteur, et je veux lui apprendre aujourd'hui à connaître don -Quichotte de la Manche. - -De son côté, le chat ne serrait que plus fort, et ne cessait de gronder, -comme pour défendre sa proie; enfin le duc parvint à le saisir et le -jeta par la fenêtre. - -Le pauvre chevalier resta le visage percé comme un crible, et le nez en -fort mauvais état, mais encore plus dépité de ce qu'en arrachant de ses -mains ce malandrin d'enchanteur, on lui avait enlevé le plaisir d'en -triompher. On apporta une espèce d'onguent; et de ses mains blanches, -Altisidore appliqua des emplâtres sur toutes les parties blessées. -Pendant l'opération, elle disait à voix basse: Cette mésaventure, -impitoyable chevalier, est le châtiment de ton indifférence et de ta -cruauté; plaise à Dieu que ton écuyer Sancho néglige de se fustiger, -afin que tu restes à jamais privé des embrassements de ta Dulcinée, au -moins tant que je verrai le jour, moi qui t'adore. - -A ce discours, don Quichotte ne répondit que par un profond soupir, puis -il alla se mettre au lit, non sans avoir adressé à ses nobles hôtes des -excuses pour le dérangement que leur avaient causé ces maudits -enchanteurs, et des remercîments pour l'empressement qu'on lui avait -témoigné en venant à son secours. Le duc et la duchesse le laissèrent -reposer, et se retirèrent assez mécontents du mauvais succès de la -plaisanterie, car notre héros fut obligé de garder la chambre plus d'une -semaine. - -Peu de temps après, il lui arriva une aventure encore plus plaisante, -dont il faut ajourner le récit. Pour le moment, retournons à Sancho, que -nous trouverons assez embarrassé dans son gouvernement, mais plus -étonnant que jamais. - - - - -CHAPITRE XLVII - -SUITE DU GOUVERNEMENT DU GRAND SANCHO PANZA - - -Cid Hamet raconte qu'après l'audience Sancho fut conduit à un magnifique -palais, où dans la grande salle était dressée une table élégamment -servie. Dès qu'il parut, les clairons sonnèrent, et quatre pages -s'avancèrent pour lui verser de l'eau sur les mains, cérémonie qu'il -laissa s'accomplir avec la plus parfaite gravité. La musique ayant cessé -Sancho se mit seul à table, car il n'y avait d'autre siége ni d'autre -couvert que le sien. Près de lui, mais debout, vint se placer un -personnage qu'on reconnut bientôt pour un médecin: Il tenait à la main -une petite baguette. Au signal qu'il donna on enleva une fine et blanche -nappe qui couvrait les mets dont la table était chargée; puis un -ecclésiastique ayant donné la bénédiction, un page passa sous le menton -de Sancho une bavette à franges, et un maître d'hôtel lui présenta un -plat de fruits. Le gouverneur y porta aussitôt la main, le médecin -toucha le plat de sa baguette, et on l'enleva avec une merveilleuse -célérité. Le maître d'hôtel approcha un autre plat; mais cette fois -avant même que le gouverneur eût allongé le bras, la baguette fit son -office, et le plat disparut. Sancho, fort étonné de cette cérémonie, et -promenant son regard sur tout le monde, demanda ce que cela signifiait, -et si dans l'île on ne dînait qu'avec les yeux. - -Seigneur, répondit l'homme à la baguette, on mange ici selon la coutume -de toutes les îles où il y a des gouverneurs. Je suis médecin, et gagé -pour être celui des gouverneurs de cette île. Je m'occupe plus de leur -santé que de la mienne, et j'étudie jour et nuit le tempérament du -gouverneur, afin de bien savoir comment je dois le traiter quand il -tombe malade: pour cela j'assiste à tous ses repas, afin qu'il ne mange -pas ce qui peut être nuisible à son estomac. J'ai fait enlever le plat -de fruits, parce que c'est une chose trop humide, et l'autre mets parce -que c'est une substance chaude, épicée et faite pour exciter la soif; -or, celui qui boit beaucoup consume et détruit l'humide radical, -principe de la vie. - -En ce cas, répliqua Sancho, ce plat de perdrix rôties, et qui me -semblent cuites fort à point, ne peut me faire aucun mal? - -Le seigneur gouverneur ne mangera pas de ce plat, tant que j'aurai un -souffle de vie, repartit le médecin. - -Et pourquoi? demanda Sancho. - -Pourquoi? répondit le médecin; parce que notre maître Hippocrate, cette -grande lumière de la médecine, a dit dans ses aphorismes: _Omnis -saturatio mala, perdicis autem pessima_, c'est-à-dire: «toute -indigestion est mauvaise, et celle que cause la perdrix est la pire de -toutes.» - -Puisqu'il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie donc de -tous ces mets celui qui m'est bon ou mauvais, et qu'ensuite il me laisse -satisfaire mon appétit, sans jouer de sa baguette, car je meurs de faim, -et n'en déplaise à la médecine, c'est vouloir me faire mourir que -m'empêcher de manger. - -Votre Grâce a raison, répondit le médecin; aussi suis-je d'avis qu'on -enlève ce civet de lapin comme viande trop commune; quant à cette pièce -de veau, si elle n'était ni rôtie ni marinée, on pourrait en goûter, -mais telle qu'elle est il n'y faut pas songer. - -Et ce grand plat qui fume, et qui, si je ne me trompe, est une olla -podrida, dit Sancho, il ne présente sans doute aucun danger, car ces -ollas podridas étant composées de toutes sortes de viandes, il doit s'en -trouver au moins une qui soit bonne pour mon estomac. - -_Absit_, s'écria le médecin, il n'y a rien de pire au monde qu'une _olla -podrida_; il faut laisser cela aux chanoines, aux recteurs de colléges -et aux noces de village; quant aux gouverneurs, on ne doit leur servir -que des viandes délicates et sans assaisonnement. La raison en est -claire: les médecines simples sont toujours préférables aux médecines -composées; dans les premières on ne peut errer; c'est tout le contraire -dans les secondes, à cause de la grande quantité de substances qui y -entrent, et qui en altèrent la qualité. Mais ce que peut manger Son -Excellence pour corroborer et même entretenir sa santé, c'est un cent de -ces fines oublies avec deux ou trois tranches de coing; elles sont -admirables pour la digestion. - -Quand Sancho entendit cet arrêt, il se renversa sur le dossier de sa -chaise, et regardant fixement le médecin, il lui demanda comment il -s'appelait, et où il avait étudié? - -Moi, seigneur, répondit-il, je m'appelle Pedro Rezio de Aguero; je suis -natif d'un village nommé Tirteafuera, situé entre Caraquel et Almodovar -del Campo, en tirant sur la droite, et j'ai pris mes licences dans -l'université d'Ossuna. - -Eh bien, docteur Pedro Rezio de mal Aguero, natif de Tirteafuera, entre -Caraquel et Almodovar, gradué par l'université d'Ossuna, lui dit Sancho -avec des yeux pleins de colère, décampez à l'instant; sinon, je prends -un gourdin, et je jure qu'à coups de trique, en commençant par vous, je -ne laisserai pas un médecin vivant dans l'île entière, au moins de ceux -que je reconnaîtrai pour ignorants; car les médecins savants et -discrets, je les honore et les estime. Mais, je le répète, si Pedro -Rezio ne décampe au plus vite, j'empoigne cette chaise et je l'envoie -exercer son métier dans l'autre monde: s'en plaigne après qui voudra, -j'aurai du moins rendu service à Dieu, en assommant un méchant médecin, -un bourreau de la république. Maintenant, qu'on me donne à manger ou -qu'on me reprenne le gouvernement; car un métier qui ne nourrit pas son -maître, ne vaut pas un maravédis. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -L'un de ces chats, serré de trop près, sauta au visage de notre héros -(page 495).] - -Épouvanté de la colère et des menaces du gouverneur, le médecin voulait -gagner la porte, quand le cornet d'un postillon se fit entendre; et le -maître d'hôtel ayant regardé par la fenêtre: Voici venir, dit-il, un -exprès de monseigneur le duc; c'est sans doute quelque affaire -d'importance. Le courrier entra tout hors d'haleine, et tirant un paquet -de son sein, il le présenta au gouverneur, qui le mit entre les mains du -majordome en lui disant de voir la suscription; elle était ainsi conçue: -_A don Sancho Panza, gouverneur de l'île Barataria, en mains propres ou -en celles de son secrétaire_. - -Qui est ici mon secrétaire? demanda Sancho. - -Moi, seigneur, répondit un jeune homme; car je sais lire et écrire, et -je suis Biscayen[117], pour vous servir. - - [117] A l'époque de Cervantes, les Biscayens étaient depuis longtemps - en possession des places de secrétaire du conseil. - -A ce titre, répliqua Sancho, vous pourriez être secrétaire de l'Empereur -lui-même: ouvrez ce paquet, et voyez ce dont il s'agit. - -Le secrétaire obéit, et après avoir lu, il dit au gouverneur qu'il -s'agissait d'une affaire dont il devait l'informer en secret. Sancho fit -signe que tout le monde se retirât, excepté le majordome et le maître -d'hôtel; l'ordre exécuté, le secrétaire lut tout haut ce qui suit: - - - «Seigneur don Sancho Panza, j'ai eu avis que vos ennemis et les miens - ont résolu de vous attaquer une de ces nuits: il faut donc veiller et - vous tenir sur vos gardes pour n'être pas pris au dépourvu. J'ai - encore appris par des espions sûrs, que quatre hommes déguisés sont - entrés dans votre île pour vous ôter la vie, car on redoute - singulièrement la pénétration de votre esprit: ainsi, ouvrez l'oeil; - observez avec soin ceux qui vous approchent et surtout ne mangez rien - de ce qui vous sera présenté; j'aurai soin de vous porter secours, si - vous êtes en danger. Adieu, je m'en remets à votre prudence ordinaire. - Ce 16 d'août, sur les quatre heures du matin. - - «Votre ami, LE DUC.» - - -Sancho resta frappé de stupeur, ainsi que les assistants. Se tournant -vers le majordome: Ce qu'il faut faire et sans perdre de temps, lui -dit-il, c'est de mettre au fond d'un cachot le docteur Rezio; car si -quelqu'un doit me tuer, c'est lui, et de la mort la plus lente et la -plus horrible, celle de la faim. - -Il me semble pourtant, dit le maître d'hôtel, que Votre Grâce fera bien -de ne rien manger de tout ce qui est là, car ce sont des friandises -faites par des religieuses, et, comme on dit, derrière la croix se tient -le diable. - -Vous avez raison, reprit Sancho; qu'on me donne seulement un morceau de -pain et quelques livres de raisin: personne ne se sera avisé, je pense, -de les empoisonner; car, après tout, je ne puis me passer de manger; et -puisqu'il faut se préparer à combattre, il est bon de se nourrir, car -c'est l'estomac qui soutient le coeur, et non le coeur qui soutient -l'estomac. Vous, secrétaire, faites réponse à monseigneur le duc, et -mandez-lui qu'on exécutera ce qu'il ordonne, sans oublier un seul point. -Vous donnerez de ma part un baisemain à madame la duchesse, et vous -ajouterez que je la prie de se souvenir d'envoyer, par un exprès, ma -lettre et le paquet de hardes à Thérèse Panza, ma femme; dites-lui -qu'elle me fera grand plaisir, et que je m'efforcerai toujours de la -servir de mon mieux. Chemin faisant, vous enchâsserez dans la lettre -quelques baisemains pour monseigneur don Quichotte, afin qu'il voie que -je ne suis pas un ingrat; puis, comme bon secrétaire et bon Biscayen, -vous ajouterez tout ce qu'il vous plaira. Maintenant, reprit-il, qu'on -enlève cette nappe, et qu'on me donne à manger; on verra ensuite si je -crains les espions, les enchanteurs ou les assassins qui viendront -fondre sur nous. - -Comme il achevait de parler, entra un page: Monseigneur, lui dit-il, un -paysan demande à entretenir Votre Seigneurie d'une affaire importante. - -Au diable soit l'importun, s'écria Sancho: ignore-t-il que ce n'est pas -l'heure de venir parler d'affaires? est-ce que, par hasard, les -gouverneurs ne sont pas de chair et d'os comme les autres hommes? Nous -croit-on de bronze ou de marbre? Si ce gouvernement me dure entre les -mains, ce que je ne crois guère, je mettrai à la raison plus d'un -solliciteur. Cependant qu'on fasse entrer cet homme, mais après s'être -assuré d'abord si ce n'est point un des espions dont je suis menacé. - -Non, seigneur, repartit le page: celui-là, si je ne me trompe, est bon -comme le bon pain. - -Ne craignez rien, seigneur, ajouta le majordome, nous ne nous -éloignerons pas. - -N'y a-t-il pas moyen, maître d'hôtel, demanda Sancho, qu'en l'absence du -docteur Rezio, je mange quelque chose, ne fût-ce qu'un quartier de pain -et un oignon? - -Ce soir vous serez satisfait, seigneur, répondit le maître d'hôtel, au -souper on compensera le défaut du dîner. - -Dieu le veuille, repartit Sancho. - -Sur ce entra le paysan: Qui de vous tous est le gouverneur? demanda cet -homme, dont la mine annonçait la simplicité. - -Et quel autre serait-ce, répondit le secrétaire, sinon la personne -assise dans le fauteuil? - -Pardon, dit le paysan; et se jetant à genoux devant Sancho, il lui -demanda sa main à baiser. Sancho s'y refusa, lui enjoignit de se lever, -et d'exposer promptement sa requête. Le paysan obéit. Seigneur, -reprit-il, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, village qui est à -deux lieues de Ciudad-Real. - -Voici un autre Tirteafuera, grommela Sancho. Continuez, bonhomme, je -connais Miguel-Turra, je n'en suis pas fort éloigné. - -Le cas est donc, seigneur, poursuivit le paysan, que par la miséricorde -de Dieu je me suis marié en face de la sainte Église catholique, -apostolique et romaine; j'ai deux fils qui étudient, le cadet pour être -bachelier, et l'aîné pour être licencié; je suis veuf, parce que ma -femme est morte, ou plutôt parce qu'un mauvais médecin l'a tuée en lui -donnant une médecine pendant qu'elle était enceinte, et si Dieu eût -voulu qu'elle eût accouché d'un troisième garçon, j'avais dessein de le -faire étudier pour être docteur, afin qu'il n'eût rien à envier à ses -frères le bachelier et le licencié. - -De façon, interrompit Sancho, que si votre femme ne s'était pas laissée -mourir, ou qu'on ne l'eût point tuée, vous ne seriez point veuf? - -Non, seigneur, répondit le paysan. - -Nous voilà bien avancés, reprit Sancho. Achevez, mon ami, car il est -plutôt l'heure de dormir que de parler d'affaires. - -Je dis donc, continua le laboureur, qu'un de mes enfants, celui qui sera -bachelier, s'est amouraché dans notre village d'une jeune fille qu'on -appelle Claire Perlerina. Le père, André Perlerino, est un riche -cultivateur. Ce nom de Perlerino ne vient d'aucune terre, il leur a été -donné parce qu'ils sont tous culs-de-jatte dans cette famille, et -pourtant, s'il faut dire la vérité, la jeune fille est une vraie perle -d'Orient. Quand on la regarde du côté droit, elle est belle comme un -astre, mais ce n'est pas de même du côté gauche, parce que la petite -vérole lui a fait perdre un oeil, et lui a laissé en revanche de grands -trous sur le visage; mais on dit que cela n'est rien, et que ce sont -autant de fossettes où viennent s'ensevelir les coeurs de ses amants. -Elle n'a point le nez trop long, au contraire, il est un peu retroussé, -avec trois bons doigts de distance jusqu'à la bouche, qu'elle a fort -bien fendue, et les lèvres aussi minces qu'on en puisse voir; et s'il ne -lui manquait point une douzaine de dents, ce serait une perfection. -J'oubliais d'ajouter, et par ma foi je lui faisais grand tort, que ses -lèvres sont de la plus belle couleur qu'on ait jamais vue, et peut-être -la moins commune: elle ne les a point rouges comme les autres femmes, -mais jaspées de bleu et de vert, et d'un violet qui tire sur celui des -figues quand elles sont trop mûres. Je vous demande pardon, seigneur -gouverneur, si je prends tant de plaisir à peindre et à vous expliquer -toutes les beautés de cette jeune fille, mais c'est que je l'aime déjà -comme mon propre enfant. - -Peignez tout ce que vous voudrez, dit Sancho; la peinture me divertit, -et si j'avais dîné, je ne trouverais pas de meilleur dessert que le -portrait que vous faites là. - -Il est au service de Votre Grâce et moi aussi, repartit le laboureur; -mais un temps viendra qui n'est pas venu. Je dis donc, seigneur, que si -je pouvais peindre la bonne mine et la taille de cette fille, vous en -seriez ravi. Mais cela m'embarrasse un peu, parce qu'elle est si courbée -que ses genoux touchent son menton; cependant il est aisé de voir que si -elle pouvait se tenir droite, elle toucherait le toit avec sa tête. Elle -aurait depuis longtemps déjà donné la main à mon fils le bachelier, si -ce n'est qu'elle ne peut l'étendre, parce qu'elle a les nerfs tout -retirés; et malgré tout, on voit bien à ses ongles croches que sa main a -une belle forme. - -Bien, bien, dit Sancho, supposez que vous l'avez peinte de la tête aux -pieds: que voulez-vous maintenant? venez au fait sans tourner autour du -pot et sans nous faire tant de peintures. - -Je voudrais donc, si c'est un effet de votre bonté, seigneur gouverneur, -que Votre Grâce me donnât pour le père de ma bru une lettre de -recommandation, dans laquelle vous le supplieriez de permettre ce -mariage au plus vite; d'ailleurs, puisque nous sommes égaux en fortune -lui et moi, nos enfants n'ont rien à se reprocher. En effet, pour ne -vous rien cacher, je vous dirai que mon fils est possédé du diable, et -qu'il n'y a pas de jour que le malin esprit ne le tourmente trois ou -quatre fois; que de plus, pour être un jour tombé dans le feu, il a le -visage si retiré, qu'il ressemble à un morceau de parchemin, et que ses -yeux coulent et pleurent comme s'il avait une source dans la tête. Mais -à cela près, il a un très-bon naturel; et n'était qu'il se gourme et se -déchire souvent lui-même, ce serait un ange du ciel. - -Eh bien, voulez-vous encore autre chose, bonhomme? dit Sancho. - -Seigneur, je voudrais bien encore quelque chose, répliqua le paysan; -seulement je n'ose le dire; mais vaille que vaille, et puisque je l'ai -sur le coeur, il faut que je m'en débarrasse. Je dis donc, seigneur, que -je voudrais que Votre Grâce eût l'obligeance de me donner cinq ou six -cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, afin de lui aider à -se mettre en ménage; car il faut que ces enfants vivent chez eux et -qu'ils ne dépendent ni l'un ni l'autre d'un beau-père. - -Voyez si vous voulez encore autre chose, ajouta Sancho; continuez, et -que la honte ne vous arrête pas. - -Seigneur, je n'ai plus rien à demander, répondit le laboureur. - -Il n'eut pas plus tôt achevé, que le gouverneur se levant brusquement, -et saisissant le fauteuil sur lequel il était assis: Je jure, -s'écria-t-il, pataud, rustre et malappris, je jure que si tu ne sors à -l'instant de ma présence, je te casse la tête! Voyez un peu ce maroufle, -ce peintre de Belzébuth, qui vient me demander effrontément six cents -ducats, comme il demanderait six maravédis! D'où veux-tu que je les aie, -puant que tu es? et quand je les aurais, pourquoi te les donnerais-je, -sournois, imbécile? Que me font à moi, toi et tous tes Perlerino? Hors -d'ici! et ne sois jamais assez hardi pour t'y présenter, ou je fais -serment par la vie du duc, mon seigneur, de te casser bras et jambes. Il -n'y a pas vingt-quatre heures que je suis gouverneur, et tu veux que -j'aie six cents ducats à te donner! Mort de ma vie, il me prend -fantaisie de te sauter sur le ventre, et de t'arracher les entrailles. - -Le maître d'hôtel fit signe au laboureur de se retirer; ce que celui-ci -s'empressa de faire, ayant l'air d'avoir grand'peur que le gouverneur -n'exécutât ses menaces, car le fripon jouait admirablement son rôle. - -Enfin Sancho eut bien de la peine à s'apaiser. Laissons-le ronger son -frein, et retournons à don Quichotte, que nous avons laissé couvert -d'emplâtres et en si mauvais état, qu'il mit à guérir plus de huit -jours, pendant lesquels il lui arriva ce que nous allons voir dans le -chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE XLVIII - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LA SENORA RODRIGUEZ, ET D'AUTRES -CHOSES AUSSI ADMIRABLES. - - -Triste, mélancolique, et le visage couvert de compresses, languissait le -pauvre chevalier. Il resta plus de six jours sans oser se montrer en -public; une nuit enfin, comme il réfléchissait à ses disgrâces et aux -persécutions d'Altisidore, il crut entendre une clef qui cherchait à -ouvrir la porte de sa chambre. S'imaginant que l'amoureuse demoiselle -venait livrer un dernier assaut à sa pudeur, et tâcher d'ébranler la foi -qu'il avait jurée à sa dame Dulcinée du Toboso: Non, s'écria-t-il assez -haut pour être entendu, non, la plus grande beauté de la terre ne -saurait effacer de mon coeur celle que l'amour y a gravée si -profondément; que tu sois, ô ma dame, transformée en ignoble paysanne -occupée à manger des oignons, ou bien en nymphe du Tage tissant des -étoffes d'or et de soie; que Merlin ou Montesinos te retiennent où il -leur plaira, libre ou enchantée, absente ou présente, tu es toujours ma -souveraine, et je serai toujours ton esclave. - -[Illustration: Eh bien, docteur Pedro Rezio, lui dit Sancho, décampez à -l'instant (page 498).] - -Il achevait ces mots quand la porte s'ouvrit. Aussitôt, s'enveloppant -d'une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la tête, le visage -parsemé d'emplâtres, et les moustaches en papillotes, don Quichotte se -dressa debout sur son lit. Dans ce costume, il avait l'air du plus -épouvantable fantôme qui se puisse imaginer. Mais lorsque, les yeux -cloués sur la porte, il espérait voir paraître la dolente Altisidore, il -vit entrer une vénérable duègne avec des voiles blancs à sa coiffe, si -plissés et si longs, qu'ils la cachaient de la tête aux pieds. De sa -main gauche elle tenait une petite bougie allumée, et portait l'autre -main au-devant, afin que la lumière ne lui donnât pas dans les yeux, -qu'elle avait de plus protégés par de grandes lunettes. Elle marchait à -pas de loup et sur la pointe du pied. Du lieu où il était comme en -sentinelle, don Quichotte l'observait attentivement, et à la lenteur de -sa démarche, à son accoutrement étrange, il la prit pour une sorcière -qui venait exercer sur lui ses maléfices. - -Cependant la duègne continuait d'avancer. Quand elle fut au milieu de -l'appartement, elle leva les yeux, et alors elle vit le chevalier qui -faisait des signes de croix de toute la vitesse de son bras. S'il fut -intimidé en apercevant une telle figure, la duègne fut encore plus -épouvantée en voyant la sienne; Jésus, qu'aperçois-je! s'écria-t-elle. - -Dans son effroi, la bougie lui échappa des mains et s'éteignit; plongée -dans les ténèbres, elle voulut fuir, mais elle s'embarrassa dans les -plis de son voile, et tomba tout de son long sur le plancher. - -Plus effrayé que jamais: Je t'adjure, ô fantôme, ou qui que tu sois, se -mit à dire don Quichotte, je t'adjure de me dire qui tu es, et ce que tu -exiges de moi. Si tu es une âme en peine, parle, je ferai pour te -soulager tout ce qu'on doit attendre d'un bon catholique, car je le -suis, et me complais à être utile à tout le monde; c'est pour cela que -j'ai embrassé l'ordre de la chevalerie errante, dont la profession -s'étend jusqu'à rendre service aux âmes du purgatoire. - -S'entendant adjurer de la sorte, la pauvre duègne jugea par sa propre -frayeur de celle de notre héros, et répondit d'une voix basse et -dolente: Seigneur don Quichotte, si toutefois c'est bien vous, je ne -suis ni vision ni fantôme, ni âme du purgatoire, comme Votre Grâce se -l'imagine; je suis la señora Rodriguez, cette dame d'honneur de madame -la duchesse, et je viens ici vous demander aide et secours pour une -affliction à laquelle Votre Grâce peut seule remédier. - -Parlez franchement, señora Rodriguez, repartit don Quichotte, êtes-vous -ici pour quelque entremise d'amour? Dans ce cas, vous perdez votre -temps: la beauté de Dulcinée du Toboso s'est tellement emparée de mon -coeur, qu'elle me rend sourd et insensible à toutes prières de cette -nature. Mais s'il n'est point question de message amoureux, allez -rallumer votre bougie et revenez ici; nous aviserons ensuite, sauf -toutefois les réserves que je viens de faire. - -Moi, messagère d'amour! mon bon Seigneur, reprit la duègne; Votre Grâce -me connaît mal. Dieu merci, je ne suis point encore assez vieille pour -faire ce métier-là; je suis bien saine, et j'ai toutes mes dents, hormis -quelques-unes qui me sont tombées par suite de catarrhes fort ordinaires -dans ce pays d'Aragon. Mais que Votre Grâce m'accorde un instant, je -vais rallumer ma bougie, et je reviens vous conter mes ennuis, comme à -celui qui sait remédier à tous les déplaisirs du monde; et elle sortit -sans attendre de réponse. - -Une pareille visite à une pareille heure fit à l'instant naître de si -étranges pensées dans l'imagination de don Quichotte, qu'il ne se crut -point en sûreté malgré toutes ses résolutions: Qui sait, se disait-il, -si le diable, toujours artificieux et subtil, ne me tend pas ici quelque -nouveau piége? Qui sait s'il n'essayera pas, au moyen d'une duègne, de -me faire tomber dans les précipices que j'ai si souvent évités? J'ai ouï -dire bien des fois que, quand il le peut, il nous envoie la tentatrice -plutôt à nez camard qu'à nez aquilin. Quelle honte pour moi et quel -affront pour Dulcinée, si cette vieille femme allait triompher d'une -constance que reines, impératrices, duchesses et marquises ont cherché -vainement à ébranler! En pareil cas, mieux vaut fuir qu'accepter le -combat. Mais, en vérité, ajouta notre chevalier, je dois avoir perdu la -tête, pour que de telles extravagances me viennent à l'esprit et sur les -lèvres? Est-il possible qu'une duègne avec ses coiffes blanches, son -visage ridé et ses lunettes, éveille une pensée lascive, même dans le -coeur le plus dépravé? Y a-t-il par hasard dans l'univers entier une -duègne qui ait la chair ferme et rebondie? toutes ne sont-elles pas -grimacières et mijaurées? Arrière donc, troupe embéguinée, ennemie de -toute humaine création. Oh! combien eut raison cette dame qui avait fait -placer aux deux bouts de son estrade deux duègnes en cire, avec lunettes -et coussinets, assises comme si elles eussent travaillé à l'aiguille! -Car, sur ma foi, ces deux statues lui rendaient tout autant de services -que deux véritables duègnes. - -En disant cela, il se jeta à bas du lit, dans l'intention d'aller fermer -sa porte; mais au moment où il touchait la serrure, la señora Rodriguez -rentra. Quand elle vit notre chevalier dans l'état où nous l'avons -dépeint, elle fit trois pas en arrière: Sommes-nous en sûreté, seigneur -don Quichotte? lui dit-elle; je ne sais vraiment que penser en voyant -que Votre Grâce a quitté son lit. - -Je vous adresserai la même question, señora, reprit notre héros, et je -voudrais être assuré qu'il ne me sera fait aucune violence. - -Contre qui, et à qui demandez-vous cela, seigneur chevalier? repartit la -duègne. - -C'est à vous et contre vous-même, répondit don Quichotte; car enfin ni -vous ni moi ne sommes de bronze; et puis, l'heure est suspecte, surtout -dans une chambre plus close et aussi sourde que la caverne où le perfide -Énée abusa de la faiblesse de la malheureuse Didon. Néanmoins, -donnez-moi la main, car, après tout, ma continence et ma retenue me -suffiront, je l'espère, surtout avec le secours de vos vénérables -coiffes. Et lui ayant baisé la main droite, il lui offrit la sienne, que -la señora accepta de bonne grâce. - -Ben-Engeli s'arrête en cet endroit pour faire une parenthèse et -s'écrier: Par Mahomet! pour voir ces deux personnages dans un semblable -costume, se dirigeant de la porte de la chambre vers le lit, j'aurais -donné la meilleure pelisse des deux que je possède. - -Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, tandis que la señora -Rodriguez prenait place sur une chaise assez écartée du lit, sans -quitter ni sa bougie ni ses lunettes. Puis, quand ils furent tous deux -bien installés, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte. -Madame, dit-il, vous pouvez maintenant découdre vos lèvres, et -m'apprendre le sujet de vos déplaisirs: vous serez écoutée par de -chastes oreilles et secourue par de charitables oeuvres. - -Je n'en fais aucun doute, répondit la señora Rodriguez, car du gentil et -tout aimable aspect de Votre Grâce, on ne pouvait espérer qu'une réponse -si chrétienne. Apprenez donc, seigneur chevalier, quoique vous me voyiez -assise ici sur cette chaise en costume de misérable duègne, au beau -milieu du royaume d'Aragon, que je n'en suis pas moins native des -Asturies d'Oviedo, et d'une des meilleures races de cette province. La -mauvaise étoile de mon père et de ma mère, qui s'appauvrirent de bonne -heure, sans savoir pourquoi ni comment, m'amena à Madrid, où, pour me -faire un sort, mes parents me placèrent chez une grande dame, en qualité -de femme de chambre; car il faut que vous le sachiez, seigneur don -Quichotte, pour toutes sortes d'ouvrages, surtout ceux à l'aiguille, je -ne le cède à personne. Mon père et ma mère s'en retournèrent dans leur -province, me laissant en condition, et peu de temps après, ils -quittèrent ce monde pour aller en paradis, car ils étaient bons -catholiques. Je restai donc orpheline, sans autre ressource que les -misérables gages qu'on nous donne dans les palais des grands. Un écuyer -de la maison où j'étais devint amoureux de moi, sans que j'y songeasse: -c'était un homme déjà avancé en âge, à grande barbe, à vénérable aspect, -et noble comme le roi, car il était montagnard. Nos amours ne furent pas -toutefois si secrètes que ma maîtresse n'en eût connaissance, et pour -empêcher les caquets elle nous maria en face de notre mère la sainte -Église catholique. De notre union naquit une fille; pour combler ma -disgrâce, non pas que je sois morte en couche, car l'enfant vint bien et -à terme, mais parce que mon pauvre mari, Dieu veuille avoir son âme, -mourut peu de temps après d'une frayeur qu'il eut, et dont vous serez -étonné vous-même, si j'ai le temps de vous la raconter. - -Ici, la pauvre duègne se mit à pleurer amèrement, après quoi elle -reprit: Pardonnez-moi, seigneur chevalier, si je verse des larmes, mais -je ne puis me rappeler le pauvre défunt sans pleurer; Dieu! qu'il avait -bonne mine, quand il menait ma maîtresse en croupe sur une belle mule -noire comme jais! car dans ce temps-là on n'avait point de carrosse -comme aujourd'hui, et les dames allaient en croupe derrière leurs -écuyers. Ce que je dis, c'est afin de vous faire connaître la politesse -et la ponctualité de cet excellent homme. Un jour, à Madrid, comme il -allait entrer dans la rue Santiago, rue fort étroite, un alcade de cour -en sortait suivi de deux alguazils; mon mari aussitôt tourna bride pour -accompagner l'alcade; mais ma maîtresse qui était en croupe, lui dit à -voix basse: Que faites-vous, malheureux? ne songez-vous plus que je suis -ici? L'alcade, en homme courtois, retint la bride de son cheval et dit à -mon mari: Seigneur, suivez votre chemin; c'est à moi d'accompagner la -señora Cassilda. C'était le nom de ma maîtresse. Malgré cela, mon mari, -la toque à la main, s'opiniâtrait à suivre l'alcade. Ce que voyant, ma -maîtresse tira de son étui une grosse aiguille, peut-être bien même un -poinçon, et, pleine de dépit et de fureur, elle l'enfonça dans le corps -de mon pauvre mari qui, jetant un grand cri, roula à terre avec elle. -Les laquais de la dame accoururent, avec l'alcade et les alguazils, pour -les relever. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je -veux dire les oisifs qui s'y trouvaient. Ma maîtresse s'en retourna à -pied, et mon époux se réfugia dans la boutique d'un barbier, disant -qu'il avait les entrailles traversées de part en part. On ne parla plus -dans Madrid que de sa courtoisie, et quand il fut guéri, les petits -garçons le suivaient par les rues. Pour ce motif, et aussi parce qu'il -avait la vue un peu basse, ma maîtresse lui donna son congé, ce dont il -eut tant de chagrin, que telle fut, sans nul doute, la cause de sa mort. -Je restai veuve, pauvre, et chargée d'une fille qui chaque jour allait -croissant en beauté. Comme j'avais la réputation de travailler -admirablement à l'aiguille, madame la duchesse, qui était récemment -mariée avec monseigneur le duc, m'emmena en Aragon et ma fille aussi. -Bref, les jours se succédant, ma fille a grandi ornée de toutes les -grâces du monde; aujourd'hui elle chante comme un rossignol, danse comme -une sylphide, lit et écrit comme un maître d'école, et compte comme un -usurier. Je ne dis rien des soins qu'elle prend de sa personne: l'eau -courante n'est pas plus nette; et à cette heure, elle a, si je ne me -trompe, seize ans cinq mois et trois jours, pas un de plus, pas un de -moins. - -De cette mienne enfant est devenu amoureux le fils d'un riche laboureur, -qui tient ici près une ferme de monseigneur le duc. Le jeune homme a si -bien fait, que, sous promesse de l'épouser, il a abusé de la pauvre -créature, et aujourd'hui il refuse de tenir sa parole, quoique -monseigneur sache toute l'affaire, car je me suis plainte à lui, non pas -une fois, mais mille, le suppliant de forcer ce garçon à épouser ma -fille; mais notre maître fait la sourde oreille et veut à peine -m'entendre. La raison en est que le père du séducteur, qui est fort -riche, lui prête de l'argent et chaque jour lui sert de caution pour ses -sottises, c'est pourquoi il ne veut le désobliger en rien. - -Je viens donc vous demander, seigneur chevalier, puisqu'au dire de tout -le monde Votre Grâce est venue ici-bas pour redresser les torts et -prêter assistance aux malheureux, de prendre fait et cause pour ma -fille, afin que, soit par la persuasion, soit par les armes, vous -obteniez réparation du tort qu'on lui a fait. Jetez les yeux, je vous en -supplie, sur l'abandon de cette pauvre enfant, sur sa jeunesse, sa -gentillesse et toutes ses bonnes qualités; car, sur mon honneur, de -toutes les femmes de madame la duchesse, il n'y en a pas une qui la -vaille; et une certaine Altisidore, qui passe pour la plus huppée et la -plus égrillarde, n'en approche pas de cent lieues. Votre Grâce, seigneur -don Quichotte, doit savoir que tout ce qui reluit n'est pas or: aussi -cette Altisidore a-t-elle plus de présomption que de beauté, et plus -d'effronterie que de retenue, sans compter qu'elle n'est pas fort saine, -car elle a l'haleine si forte qu'on ne saurait rester longtemps auprès -d'elle. Madame la duchesse elle-même... mais il faut se taire, parce -que, vous le savez, les murs ont des oreilles. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Sommes-nous en sûreté, seigneur don Quichotte? lui dit-elle (page 503).] - -Qu'a donc madame la duchesse, señora Rodriguez? demanda don Quichotte; -sur ma vie, expliquez-vous. - -Je n'ai rien à vous refuser, répondit la duègne: eh bien, voyez-vous, -seigneur chevalier, la beauté de madame la duchesse, ce teint si -brillant qu'on dirait que c'est une lame d'épée fourbie, ces joues qui -semblent pétries de lait et de vermillon, et cet air dont elle marche, -dédaignant presque de toucher la terre; eh bien, tout cela, c'est grâce -à deux fontaines qu'elle a aux jambes, par où vont s'écoulant toutes les -mauvaises humeurs dont les médecins assurent qu'elle est remplie. - -Bon Dieu? que m'apprenez-vous là, señora? s'écria don Quichotte; est-il -possible que madame la duchesse ait de semblables exutoires? En vérité, -je ne l'aurais jamais cru, quand tous les carmes déchaussés me -l'auraient affirmé; mais puisque vous me le dites, je n'en doute plus. -D'ailleurs, j'en suis persuadé, de pareilles fontaines doivent répandre -plutôt de l'ambre liquide qu'aucune autre humeur, et tout de bon je -commence à croire que ces sortes de fontaines sont fort utiles pour la -santé. - -Don Quichotte achevait de parler, lorsque la porte de la chambre -s'ouvrit avec fracas; le saisissement fit tomber la bougie des mains de -la señora Rodriguez, et l'appartement resta, comme on dit, aussi noir -qu'un four. En même temps, la pauvre duègne se sentit prendre à la gorge -par deux mains qui la serrèrent si vigoureusement qu'elle ne pouvait -respirer; et une troisième main lui ayant relevé sa jupe, une quatrième, -avec quelque chose qui ressemblait à une pantoufle, commença à la -fustiger si vertement, que c'était pitié. Don Quichotte, tout charitable -qu'il était, ne bougea pas de son lit, ignorant ce que ce pouvait être, -et redoutant pour lui-même l'orage qu'il entendait éclater à ses côtés. -Le bon chevalier ne craignait pas sans raison: car après que les -invisibles bourreaux eurent bien corrigé la malheureuse duègne, qui -n'osait souffler mot, ils se jetèrent sur lui, et ayant enlevé sa -couverture, ils le pincèrent si fort et si dru, qu'il fut forcé de se -défendre à grands coups de pieds, et tout cela dans un admirable -silence. La bataille dura plus d'une demi-heure, après quoi les fantômes -disparurent. La señora Rodriguez se releva, rajusta sa jupe, et sortit -sans proférer une parole. - -Quant à don Quichotte, il resta dans son lit, triste et pensif, pincé et -meurtri, mais mourant d'envie de savoir quel était l'enchanteur qui -l'avait mis en cet état. - -Nous verrons cela une autre fois, car il nous faut retourner à Sancho, -comme le veut l'ordre de cette histoire. - - - - -CHAPITRE XLIX - -DE CE QUI ARRIVA A SANCHO PANZA, EN FAISANT LA RONDE DANS SON ILE. - - -Nous avons laissé notre gouverneur fort courroucé contre ce narquois de -paysan qui, instruit par le majordome d'après les ordres du duc, s'était -moqué de lui; mais, tout simple qu'il était, Sancho Panza leur tenait -tête à tous, sans reculer d'un pas. Maintenant, dit-il à ceux qui -l'entouraient, parmi lesquels était le docteur Pedro Rezio, je comprends -qu'il faut que les gouverneurs et les juges soient de bronze, afin de -pouvoir résister à ces importuns qui à toute heure viennent demander -qu'on les écoute et qu'on expédie leur affaire quoi qu'il arrive; et si -un pauvre juge refuse de les entendre, parce que c'est le moment de -prendre son repas, ou parce qu'il n'a pas le loisir de donner audience, -ils en disent pis que pendre. A ce plaideur malavisé, je dirai: Choisis -mieux ton temps, mon ami, et ne viens pas aux heures où l'on mange, ni à -celles où l'on dort, car nous autres juges et gouverneurs, nous sommes -de chair et d'os comme les autres hommes: il faut que nous accordions à -la nature ce qu'elle exige, si ce n'est moi pourtant qui ne donne rien à -manger à la mienne, grâce au docteur Pedro Rezio de Tirteafuera ici -présent, qui veut que je meure de faim, et affirme que c'est pour ma -santé. Dieu lui donne santé pareille; ainsi qu'à tous les médecins de -son espèce. - -En entendant Sancho chacun s'étonnait, et se disait qu'il n'est rien de -tel que les charges d'importance soit pour aviver, soit pour engourdir -l'esprit. Finalement, le docteur Pedro Rezio lui promit de le laisser -souper ce soir-là, dût-il violer tous les aphorismes d'Hippocrate. Cette -promesse remplit de joie notre gouverneur, qui attendit avec une extrême -impatience que la nuit vînt, et avec elle l'heure du souper. - -Enfin arriva le moment tant désiré, et on servit à Sancho un hachis de -boeuf à l'oignon, avec les pieds d'un veau quelque peu avancé en âge. -Notre bon gouverneur se jeta sur ces ragoûts avec plus d'appétit que si -on lui eût présenté des faisans d'Étrurie, du veau de Sorrente, des -perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Aussi, pendant le repas, se -tourna-t-il vers le médecin et lui dit: Seigneur docteur, ne vous mettez -point en peine à l'avenir de me donner des mets recherchés, mon estomac -n'y est pas fait, et il s'accommode fort bien de boeuf, de lard, de -navets et d'oignons; lorsque par aventure on lui donne des ragoûts de -roi, il ne les reçoit qu'en rechignant, et souvent avec dégoût. Ce que -le maître d'hôtel pourra faire de mieux, c'est de me donner ce qu'on -appelle pots pourris; plus ils sont pourris, meilleurs ils sont; qu'il y -fourre tout ce qu'il voudra: pourvu que ce soient choses bonnes à -manger, je serai satisfait, et m'en souviendrai dans l'occasion; et que -personne ne s'avise d'en plaisanter, car enfin je suis gouverneur ou je -ne le suis pas. Vivons et mangeons en paix, puisque quand Dieu fait -luire le soleil c'est pour tout le monde. Je gouvernerai cette île sans -rien prendre ni laisser prendre; mais que chacun ait l'oeil au guet, et -se tienne sur le qui-vive, autrement je lui fais savoir que le diable -s'est mis de la danse; et si on me fâche, on trouvera à qui parler. - -Assurément, seigneur gouverneur, dit le maître d'hôtel, Votre Grâce a -raison en tout et partout, et je me rends caution, au nom de tous les -habitants de cette île, que vous serez servi et obéi avec ponctualité, -amour et respect: votre aimable façon de gouverner ne saurait leur -inspirer d'autre désir que celui d'être tout à votre service. - -Je le crois bien, repartit Sancho, et ils seraient des imbéciles s'ils -pensaient autrement: je recommande seulement qu'on ait soin de pourvoir -à ma subsistance et à celle de mon âne; de cette façon nous serons tous -contents. Maintenant, quand il sera temps de faire la ronde, qu'on -m'avertisse, mon intention est de purger cette île des gens désoeuvrés, -des vagabonds; car je vous l'apprendrai, mes amis, les gens oisifs et -les batteurs de pavé sont aux États ce que les frelons sont aux -abeilles, ils mangent et dissipent ce qu'elles amassent avec beaucoup de -travail. Moi, je prétends protéger les laboureurs, assurer les -priviléges de la noblesse, récompenser les hommes vertueux, et surtout -faire respecter la religion et ceux qui la pratiquent. Eh bien, que vous -en semble? ai-je raison, ou me casserais-je la tête inutilement? - -Vous parlez si bien, seigneur gouverneur, répondit le majordome, que je -suis encore à comprendre qu'un homme aussi peu lettré que l'est Votre -Grâce, je crois même que vous ne l'êtes pas du tout, dise de telles -choses, et prononce autant de sentences que de paroles. Certes, ceux qui -vous ont envoyé ici et ceux que vous y trouvez ne s'y attendaient guère: -ainsi chaque jour on voit des choses nouvelles, et les moqueurs, comme -on dit, se trouvent moqués. - -Après avoir assez amplement soupé, avec la permission du docteur Pedro -Rezio, le gouverneur, accompagné du majordome, du secrétaire, du maître -d'hôtel, de l'historien chargé de recueillir par écrit ses faits et -gestes, et suivi d'une foule d'alguazils et de gens de justice, sortit -pour faire sa ronde. Sancho marchait gravement au milieu d'eux, sa verge -à la main. Ils avaient à peine traversé plusieurs rues, qu'un cliquetis -d'épées vint à leurs oreilles; ils y coururent, et trouvèrent deux -hommes qui étaient aux prises. Ces hommes voyant venir la justice -s'arrêtèrent, et l'un d'eux s'écria: Est-il possible qu'on vole ici -comme sur un grand chemin, et qu'on assassine en pleine rue? - -Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi le sujet de votre -plainte; je suis le gouverneur. - -Seigneur gouverneur, répondit un des combattants, je vais vous l'exposer -en deux mots. Votre Excellence saura que ce gentilhomme vient de gagner -mille réaux dans une maison qui est près d'ici; je suis son compère, et -Dieu sait combien de fois j'ai prononcé en sa faveur, souvent même -contre ma conscience! Eh bien, quand j'espérais qu'il me donnerait -quelques écus, comme c'est la coutume avec les gens de qualité tels que -moi, qui viennent là pour juger les coups et empêcher les querelles, il -a ramassé son argent et est sorti sans daigner me regarder. J'ai couru -après lui, le priant avec politesse de me donner au moins huit réaux, -car il n'ignore pas que je suis homme d'honneur, et que je n'ai ni -métier ni rentes, parce que mes parents ne m'ont laissé ni l'un ni -l'autre; mais ce ladre n'a consenti à m'accorder que quatre réaux. Voyez -un peu quelle dérision! Par ma foi, sans l'arrivée de Votre Grâce, je -lui aurais fait rendre gorge, et appris à me donner bonne mesure. - -Que répondez-vous à cela? demanda Sancho à l'autre partie. - -Celui-ci répondit que ce que son adversaire venait de dire était exact, -et qu'il n'avait pas voulu lui donner plus de quatre réaux, parce qu'il -les lui donnait très-souvent. Ceux qui attendent la gratification des -joueurs, ajouta-t-il, doivent être polis et prendre gaiement ce qu'on -leur donne, sans marchander avec les gagnants, à moins de savoir avec -certitude que ce sont des escrocs et que ce qu'ils gagnent est mal -gagné. Au reste la meilleure preuve que je suis un homme d'honneur, -c'est que je n'ai voulu donner rien de plus, car les fripons sont -toujours tributaires de ceux qui les connaissent. - -Cela est vrai; que plaît-il à Votre Seigneurie qu'on fasse de ces deux -hommes? dit le majordome. - -Ce qu'il y a à faire, le voici, répondit Sancho: vous homme de bonne ou -de mauvaise foi, donnez sur-le-champ à votre compère cent réaux, et -trente pour les pauvres; vous qui n'avez ni métier ni rente, et qui -vivez les bras croisés, prenez ces cent réaux, puis demain de grand -matin décampez au plus vite de cette île, et n'y rentrez de dix années, -sous peine, si vous y manquez, de les achever dans l'autre monde: car je -vous fais accrocher par la main du bourreau à la première potence venue. -Et qu'aucun des deux ne réplique, ou gare à lui. - -La sentence fut exécutée sur-le-champ, et le gouverneur ajouta: Ou je -serai sans pouvoir, ou je fermerai ces maisons de jeu; tant je suis -persuadé qu'elles causent de dommage. - -Pas celle-ci du moins, répondit le greffier, car elle est tenue par un -grand personnage, qui assurément y perd beaucoup plus d'argent chaque -année qu'il n'en gagne; mais Votre Grâce pourra montrer son pouvoir -contre les tripots de bas étage, qui donnent à jouer à tous venants, et -dans lesquels il se commet mille friponneries, les filous n'étant pas -assez hardis pour exercer leur industrie chez les personnes de -distinction; et puisque enfin la passion du jeu est devenue générale, il -vaut mieux que l'on joue chez les gens de qualité que dans ces repaires -où l'on retient un malheureux toute la nuit pour l'écorcher tout vif. - -Il y a beaucoup à dire à cela, greffier, répliqua Sancho; mais nous en -reparlerons. - -Sur ce arriva un alguazil qui tenait un homme au collet: Seigneur -gouverneur, dit-il, ce jeune compagnon venait de notre côté, mais -aussitôt qu'il a aperçu la justice, le drôle a tourné les talons, et -s'est mis à courir de toute sa force: signe certain qu'il a quelque -chose à se reprocher. J'ai couru après lui, et s'il n'eût trébuché il ne -serait pas maintenant devant vous. - -[Illustration: Contez-moi le sujet de votre plainte, dit Sancho, je suis -le gouverneur (page 508).] - -Pourquoi donc fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho. - -Seigneur, répondit le garçon, je fuyais pour éviter toutes ces questions -que font les gens de justice. - -Fort bien; quel est ton métier? - -Tisserand, avec la permission de Votre Grâce. - -Et qu'est-ce que tu tisses? - -Des fers de lance. - -Ah! ah! repartit Sancho, tu fais le plaisant, j'en suis bien aise. Et où -allais-tu, à l'heure qu'il est? - -Prendre l'air, répondit-il. - -Et où prend-on l'air dans cette île? demanda Sancho. - -Là où il souffle, seigneur, répondit le jeune homme. - -C'est très-bien répondre, dit le gouverneur, et je vois que tu en sais -long. Eh bien, mon ami, imagine-toi que c'est moi qui suis l'air, que je -te souffle en poupe, et que je te pousse à la prison: holà, qu'on l'y -mène à l'instant! Je saurai bien empêcher que tu dormes cette nuit en -plein air. - -Pardieu, seigneur, reprit-il, vous me ferez dormir en prison, tout comme -je serai roi. - -Et pourquoi donc ne te ferais-je pas dormir en prison, insolent? -repartit Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de t'y faire -conduire, et de t'en tirer quand il me plaira. - -Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir, que vous ne m'y feriez -point dormir, répondit le jeune homme. - -Comment, non! répliqua Sancho; qu'on le mène en prison sur-le-champ, -afin qu'il apprenne à ses dépens si je suis le maître ou non; et si le -geôlier le laisse échapper, je le condamne d'avance à deux mille ducats -d'amende. - -Plaisanterie que tout cela! Je défie tous les habitants de la terre de -me faire dormir cette nuit en prison. - -Es-tu le diable en personne, ou possèdes-tu quelque esprit familier pour -t'ôter les menottes qu'on va te mettre? demanda Sancho avec colère. - -Un instant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d'un air -dégagé; soyons raisonnable, et venons au fait. Je suppose que Votre -Seigneurie m'envoie en prison, qu'on me mette au fond d'un cachot, les -fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde à vue: eh bien, si je ne -veux pas dormir, et si je veux passer la nuit les yeux ouverts, tout -votre pouvoir serait-il capable de me contraindre à les fermer. - -Il a raison, observa le secrétaire. - -De sorte, dit Sancho, que tu ne dormiras pas, uniquement pour suivre ta -fantaisie, et non pour contrevenir à ma volonté? - -Assurément, seigneur, répondit le jeune homme; je n'en ai pas même la -pensée. - -A la bonne heure, va dormir chez toi, je ne prétends pas l'empêcher; -mais, à l'avenir, je te conseille de ne pas plaisanter avec la justice, -car tu pourrais tomber entre les mains d'un juge qui n'entendrait pas -raillerie et te donnerait sur les doigts. - -Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua la ronde. - -A quelques pas de là, deux archers survinrent avec un nouveau -prisonnier: Seigneur, dit l'un d'eux, celui que nous vous amenons n'est -point un homme, c'est une femme, et même fort aimable, qui a pris ce -travestissement. - -On approcha deux lanternes, à la lumière desquelles on reconnut que -c'était une fille d'environ quinze à seize ans. Ses cheveux étaient -ramassés dans une résille de fils d'or et de soie verte; elle portait un -vêtement de brocart d'or à fond vert; ses bas de soie étaient incarnats, -ses jarretières de taffetas blanc, bordées de franges d'or avec des -perles, ses souliers étaient blancs comme ceux des hommes; elle n'avait -point d'épée, mais seulement un riche poignard, et aux doigts plusieurs -bagues d'un grand prix. En un mot, sa beauté surprit tout le monde, mais -aucun des assistants ne put la reconnaître; ceux mêmes qui étaient dans -le secret des tours qu'on voulait jouer à Sancho, non moins étonnés que -les autres, attendaient la fin de l'aventure. - -Émerveillé de la beauté de cette jeune fille, Sancho lui demanda qui -elle était, où elle allait, et pourquoi on la rencontrait sous ce -déguisement. - -Seigneur, répondit-elle en rougissant, je ne saurais dire devant tant de -monde une chose qu'il m'importe de cacher; je puis seulement vous -assurer que je ne suis point un malfaiteur, mais une infortunée à qui la -violence d'un sentiment jaloux a fait oublier les règles de la -bienséance. - -Le majordome, qui l'avait entendue, dit à Sancho: Seigneur gouverneur, -ordonnez à vos gens de s'éloigner, afin que cette dame puisse parler en -toute liberté. - -Lorsqu'ils se furent retirés sur l'ordre du gouverneur, avec qui il ne -demeura que le majordome, le maître d'hôtel et le secrétaire, la jeune -fille parla ainsi: Seigneur, je suis la fille de Pedro Perez Mazorca, -fermier des laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez -mon père. - -Cela n'a pas de sens, madame! interrompit le majordome; je connais fort -bien Pedro Perez, et je sais qu'il n'a pas d'enfants; d'ailleurs, après -avoir dit que vous êtes sa fille, vous ajoutez qu'il va souvent chez -votre père: cela ne se comprend pas. - -J'en avais déjà fait la remarque, dit Sancho. - -Seigneurs, je vous demande pardon, continua la jeune fille, je suis si -troublée que je ne sais ce que je dis; la vérité est que je suis la -fille de don Diego de la Lana. - -Je connais très-bien don Diego de la Lana, dit le majordome. Don Diego -est un gentilhomme fort riche, qui a un fils et une fille; mais depuis -qu'il est veuf, personne ne peut se vanter d'avoir vu le visage de sa -fille; il la tient si resserrée qu'il la cache au soleil lui-même, mais -malgré toutes ses précautions on sait qu'elle est d'une remarquable -beauté. - -Vous dites vrai, seigneur, répliqua-t-elle, et cette fille c'est moi. -Quant à cette beauté dont vous parlez, vous pouvez en juger maintenant -que vous m'avez vue. - -A ces mots, elle se mit à sangloter, et le secrétaire dit à l'oreille du -majordome: il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à -cette jeune fille, puisque bien née comme elle l'est, on la rencontre à -pareille heure hors de sa maison. - -Il n'en faut pas douter, répondit celui-ci, et ses larmes en font foi. - -Sancho la consola du mieux qu'il put, la conjurant d'avouer, sans nulle -crainte, ce qui lui était arrivé, et lui promettant de faire tout ce qui -serait en son pouvoir pour lui rendre service. - -Seigneurs, répondit-elle, depuis dix ans que ma mère est morte, mon père -m'a tenu renfermée, et pendant tout ce temps je n'ai vu d'homme que mon -père, un frère que j'ai, et Pedro Perez, le fermier que tout à l'heure -j'ai dit être mon père afin de ne pas nommer le mien. Cette solitude si -resserrée, la défense de sortir de la maison, même pour aller à -l'église, car chez nous on dit la messe dans un riche oratoire, me -donnaient beaucoup de chagrin, et je mourais d'ennui de voir le monde, -ou pour le moins le lieu où je suis née, ne croyant pas qu'il y eût -rien de coupable à cela. Quand j'entendais parler de courses de -taureaux, de jeux de bagues, de comédies, je demandais à mon frère, qui -est d'un an plus jeune que moi, ce que c'était, et il me l'expliquait de -son mieux, ce qui redoubla l'envie que j'avais de les voir; enfin, pour -abréger le récit de ma faute, je suppliai mon frère, et plût à Dieu que -je ne lui eusse jamais rien demandé de semblable!... Ici, la pauvre -enfant se mettant à pleurer de plus belle, excita une grande compassion -chez tous ceux qui l'écoutaient. - -Jusqu'ici il n'y a point lieu de s'affliger, dit le majordome; -rassurez-vous, madame, et continuez; vos paroles et vos larmes nous -tiennent en suspens. - -Je n'ai rien à dire de plus, répondit-elle; mais j'ai beaucoup à pleurer -mon imprudence et ma curiosité. - -Les charmes de la jeune fille avaient impressionné le maître d'hôtel; il -approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder, et il lui sembla que -ce n'étaient point des larmes qui coulaient de ses yeux, mais plutôt des -gouttes de rosée; il en vint même à les élever au rang de perles -orientales. Aussi désirait-il avec ardeur que le malheur de cette belle -enfant ne fût pas aussi grand que le témoignaient ses soupirs et ses -pleurs. Quant au gouverneur, il se désespérait de ces retards et de ces -interruptions, et il la pria d'achever son récit, disant qu'il se -faisait tard et qu'il avait encore une grande partie de la ville à -parcourir pour terminer sa ronde. - -Alors, d'une voix entrecoupée par de nouveaux sanglots, la jeune fille -poursuivit: Ma disgrâce vient d'avoir, pendant que mon père dormait, -demandé à mon frère de me prêter un de ses habillements, afin d'aller -ensemble nous promener par la ville. Importuné de mes prières, il m'a -donné ses vêtements, et il a pris le mien, qui lui sied à ravir, car -sous ce costume il ressemble à une jolie fille. Il y a environ une -heure que nous sommes sortis de la maison, poussés par notre imprudente -curiosité; nous avions fait le tour du pays, quand tout à coup, en -revenant, nous avons vu s'avancer vers nous une nombreuse troupe de -gens. Mon frère me dit: Voici sans doute les archers; tâche de me -suivre, et fuyons au plus vite; si on nous reconnaît, nous sommes -perdus. Aussitôt il s'est mis à courir, mais avec tant de vitesse qu'on -eût dit qu'il volait; pour moi, je suis bientôt tombée de peur; alors -survint cet homme qui m'a amenée ici, où j'ai honte de paraître une -fille fantasque et dévergondée aux yeux de tant de monde. - -Ne vous est-il arrivé que cela? demanda Sancho; ce n'est donc point la -jalousie, comme vous le disiez d'abord, qui vous a fait quitter votre -maison? - -Il ne m'est rien arrivé que cela, Dieu merci, et en sortant mon seul -dessein était de voir la ville, ou tout ou moins les rues de ce pays que -je ne connaissais pas encore. - -Ce qu'avait dit la jeune fille fut confirmé par son frère, qu'un des -archers ramenait après l'avoir rattrapé à grand'peine. Il portait une -jupe de femme, avec un mantelet de damas bleu bordé d'une riche -dentelle; sa tête était nue et sans autre ornement que ses propres -cheveux, qui semblaient autant d'anneaux d'or, tant ils étaient blonds -et bouclés. Le gouverneur, le majordome et le maître d'hôtel -s'écartèrent un peu du reste de la troupe, et ayant demandé au jeune -garçon, sans que sa soeur l'entendît, pourquoi il était en cet équipage, -il répéta tout ce qu'avait déjà raconté celle-ci, et avec la même -naïveté et le même embarras: ce dont eut beaucoup de joie le maître -d'hôtel, que tout cela intéressait vivement. - -Voilà, il faut l'avouer, un terrible enfantillage! dit le gouverneur; et -il ne fallait pas tant de soupirs et tant de larmes pour en faire le -récit: était-il si difficile de dire: Nous sommes un tel et une telle, -sortis de chez nos parents pour nous promener, sans autre dessein que -la curiosité? Le conte eût été fini, et vous vous seriez épargné toutes -ces pleurnicheries. - -Vous avez raison, seigneur, répondit la jeune fille, mais mon trouble a -été si grand que je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes. - -Il n'y a rien de perdu, dit Sancho; allons, venez avec nous: nous allons -vous reconduire chez votre père, qui peut-être ne s'est pas aperçu de -votre absence. Mais une autre fois n'ayez pas tant d'envie de voir le -monde; à fille de renom, dit le proverbe, la jambe cassée et la maison; -poule et femme se perdent pour trop vouloir trotter; car celle qui a -envie de voir a aussi envie d'être vue. - -Nos deux étourdis remercièrent le gouverneur de sa bonté; et l'on prit -le chemin de la maison de don Diego de la Lana, qui n'était pas -éloignée. En arrivant, le jeune homme jeta un petit caillou contre la -fenêtre, aussitôt une servante vint ouvrir la porte; le frère et la -soeur entrèrent. Le seigneur gouverneur et sa troupe continuèrent la -ronde, s'entretenant de la gentillesse de ces pauvres enfants, et de -l'envie qu'ils avaient eue de courir le monde de nuit, sans sortir de -leur village. - -Pendant le peu de temps qu'il avait vu cette jeune fille, le maître -d'hôtel en était devenu si amoureux, qu'il résolut de la demander à son -père dès le lendemain, ne doutant point qu'on ne lui accordât, puisqu'il -était attaché à la personne du duc. De son côté, Sancho eut aussi -quelque désir de marier le jeune homme à sa petite Sanchette, se -réservant d'effectuer son dessein quand le temps serait venu, et -persuadé qu'il n'y avait point de parti au-dessus de la fille du -gouverneur. Ainsi finit cette ronde de nuit, et, deux jours après, le -gouvernement, avec la chute duquel s'écroulèrent tous les projets de -Sancho, comme on le verra plus loin. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -On reconnut que c'était une fille d'environ quinze à seize ans (page 510).] - - - - -CHAPITRE L - -DES ENCHANTEURS QUI FOUETTÈRENT LA SENORA RODRIGUEZ ET QUI ÉGRATIGNÈRENT -DON QUICHOTTE. - - -Cid Hamet, le ponctuel chroniqueur des moindres faits de cette véridique -histoire, dit qu'au moment où la señora Rodriguez se leva pour aller -trouver don Quichotte, une autre duègne, qui était couchée près d'elle -s'en aperçut; et comme toutes les duègnes sont curieuses, celle-ci -suivit sa compagne à pas de loup. L'ayant vue entrer dans la chambre de -notre chevalier, elle ne manqua pas, suivant la louable coutume qu'ont -aussi les duègnes d'être bavardes et rapporteuses, de courir en -instruire la duchesse. Aussitôt, afin d'approfondir ce mystère, la -duchesse prit avec elle Altisidore, et toutes deux allèrent se poster -près de la porte pour écouter. Comme la señora Rodriguez parlait haut, -elles ne perdirent pas un seul mot de la conversation; aussi, quand la -duchesse entendit dévoiler le secret de ses fontaines, elle ne put se -contenir; Altisidore encore moins. Elles enfoncèrent la porte, -criblèrent de coups d'ongles notre héros et fustigèrent la señora comme -nous l'avons déjà dit; tant les outrages qui s'adressent à la beauté des -femmes allument dans leur coeur le désir de la vengeance. La duchesse -alla raconter le tout au duc qui s'en amusa beaucoup; puis pour -continuer à se divertir de leur hôte, la duchesse dépêcha un jeune page -(celui-là même qui avait fait le personnage de Dulcinée dans la -cérémonie du désenchantement) chargé de remettre à Thérèse Panza une -lettre de son mari et une autre lettre de sa propre main, avec un grand -collier de corail. - -Or, dit l'histoire, ce page était fort égrillard; aussi, charmé de -complaire à ses maîtres, il partit de grand matin pour le village de -Sancho. Un peu avant d'y arriver, il trouva quantité de femmes qui -lavaient dans un ruisseau. Il les aborda en les priant de lui indiquer -une personne du village qui avait nom Thérèse Panza, et qui était femme -d'un certain Sancho Panza, écuyer d'un chevalier qu'on appelait don -Quichotte de la Manche. - -A cette question, une jeune fille qui lavait avec les autres se leva, en -disant: Cette Thérèse Panza, c'est ma mère; ce Sancho, c'est mon -seigneur père, et ce chevalier c'est notre maître. - -Eh bien, mademoiselle, reprit le page, venez avec moi, et conduisez-moi -vers votre mère, car je lui apporte une lettre et un présent de ce -seigneur votre père. - -Volontiers, répondit la jeune fille, qui paraissait avoir quinze ans; -puis laissant son linge, et sans prendre le temps de se chausser, tant -elle avait hâte, elle se mit à courir en gambadant devant le page: -Venez, seigneur, venez, disait-elle, notre maison n'est pas loin d'ici, -et ma mère y est en ce moment bien en peine, car il y a bien longtemps -qu'elle n'a reçu des nouvelles de mon seigneur père. - -Eh bien, repartit le page, je lui en apporte de si bonnes qu'elle aura -sujet d'en rendre grâces à Dieu. - -Enfin, la petite Sanchette, courant, sautant, et gambadant, arriva à la -maison; et de si loin qu'elle crut pouvoir être entendue: Venez! ma -mère, s'écria-t-elle, venez vite! voici un seigneur qui apporte une -lettre de mon père et d'autres choses qui vous réjouiront. - -Aux cris de sa fille, parut Thérèse Panza, sa quenouille à la main, -vêtue d'un jupon de serge brune, mais si court qu'il ne descendait pas à -la moitié des jambes; elle n'était pas très-vieille, bien qu'elle eût -dépassé la quarantaine, mais forte, droite, nerveuse et hâlée. Qu'est-ce -donc, Sanchette? dit-elle à sa fille; quel est ce seigneur? - -C'est le très-humble serviteur de madame dona Thérésa Panza, répondit le -page. En même temps il mit pied à terre, et fléchissant le genou devant -elle, il ajouta: Que Votre Grâce veuille bien me permettre de baiser sa -main, très-honorée dame, en qualité de propre et légitime épouse du -seigneur Sancho Panza, gouverneur souverain de l'île Barataria. - -Levez-vous, seigneur, reprit Thérèse, je ne suis point une dame, mais -une pauvre paysanne, fille de bûcheron, femme d'un écuyer errant, et non -d'un gouverneur. - -Votre Seigneurie, repartit le page, est la très-digne épouse d'un -archiduquissime gouverneur; et pour preuve, lisez cette lettre et -recevez ce présent. - -Il lui remit la lettre, et lui passa au cou la chaîne de corail, dont -les agrafes étaient d'or: Cette lettre, ajouta-t-il, est du seigneur -gouverneur, et cette autre, ainsi que la chaîne est de madame la -duchesse qui m'envoie auprès de Votre Grâce. - -Thérèse et sa fille restèrent pétrifiées. Que je meure, dit la petite, -si notre seigneur et maître don Quichotte n'est pas là dedans; il aura -donné à mon père le comté qu'il lui avait promis. - -Justement, répondit le page, c'est en considération du seigneur don -Quichotte que le seigneur Sancho est devenu gouverneur de l'île -Barataria, comme vous le verrez par cette lettre. - -Lisez-la donc, seigneur, dit Thérèse; je sais filer, mais je ne sais pas -lire. - -Ni moi non plus, ajouta Sanchette; attendez, j'irai chercher quelqu'un -qui la lira, soit le curé, soit le bachelier Samson Carrasco; ils -viendront de bon coeur pour apprendre des nouvelles de mon seigneur -père. - -Il n'est besoin d'aller chercher personne, dit le page; je ne sais point -filer, mais je sais lire, et je la lirai bien tout seul. - -Comme cette lettre est rapportée plus haut, on ne la répète point ici. -Le page ensuite en prit une autre, celle de la duchesse, qui était -conçue en ces termes: - - - «Amie Thérèse, les excellentes qualités de coeur et d'esprit de votre - époux Sancho m'ont décidée à prier monseigneur le duc de lui donner le - gouvernement d'une île parmi celles qu'il possède. J'apprends qu'il - gouverne comme un aigle, ce dont je me réjouis fort, ainsi que le duc - mon seigneur, qui s'applaudit chaque jour du choix qu'il a fait; car, - vous le savez, ma chère dame, il n'y a rien de si difficile au monde - que de trouver un homme capable, et Dieu veuille faire de moi une - femme aussi bonne que Sancho est bon gouverneur. Mon page vous - remettra une chaîne de corail dont les agrafes sont en or. Je - voudrais, ma bonne amie, que ce fût autant de perles orientales; mais - enfin qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra, - j'espère, où nous pourrons nous connaître et nous visiter; en - attendant, faites mes compliments à la petite Sanchette; dites-lui de - ma part qu'elle se tienne prête, et qu'au moment où elle y pensera le - moins, je veux la marier à un grand seigneur. On dit ici que vous avez - dans votre village une très-belle espèce de gland, envoyez-m'en, je - vous prie, deux douzaines; le présent me sera considérable venant de - vous. Écrivez-moi longuement de votre santé, de vos occupations, - enfin de tout ce qui vous regarde; et si vous avez besoin de quelque - chose, faites-moi-le savoir, vous serez servie à bouche que veux-tu. - Dieu vous tienne en sa sainte garde! - - «Votre bonne amie, qui vous aime bien. - - «LA DUCHESSE. - - «De cet endroit tel jour.» - - -Sainte Vierge! s'écria Thérèse, la bonne dame que voilà, et qu'elle est -simple et modeste! Dieu fasse qu'on m'enterre avec de pareilles dames, -et non avec ces femmes d'hidalgos de notre village, qui, parce qu'elles -sont nobles, ne voudraient pas que le vent les touche, vont à l'église -avec autant de morgue que si elles étaient des reines, et croiraient se -déshonorer si elles regardaient une paysanne en face; tandis que voilà -une duchesse qui m'appelle sa bonne amie, et me traite comme si j'étais -son égale. Plaise à Dieu que je la voie un jour aussi élevée que le plus -haut clocher de la Manche! Quant aux glands doux qu'elle me demande, je -lui en enverrai un boisseau, mais de si gros que je veux qu'on vienne -les voir d'une lieue. Sanchette aie soin de ce seigneur, et qu'on traite -son cheval comme lui-même: va chercher des oeufs dans l'étable, coupe -une large tranche de lard, enfin traite-le comme un prince: les -nouvelles qu'il nous apporte méritent bien qu'on lui fasse faire bonne -chère. En attendant, je m'en vais raconter l'heureuse nouvelle à nos -voisines, au seigneur curé et à maître Nicolas, qui étaient et qui sont -encore si bons amis de ton père. - -Soyez tranquille, ma mère, répondit la petite, je me charge de tout. -Mais, dites-moi, n'oubliez pas de me donner la moitié de votre collier, -car je ne pense pas que madame la duchesse soit si mal apprise que de -l'envoyer pour vous seule. - -Il sera pour toi tout entier, ma fille, reprit Thérèse; laisse-le-moi -porter seulement quelques jours, cela me réjouira le coeur. - -Votre coeur se réjouira bien davantage, dit le page, quand je vous -ferai voir ce que j'ai dans cette valise: c'est un habillement de drap -fin, que le gouverneur n'a porté qu'une seule fois à la chasse, et il -l'envoie tout complet à mademoiselle Sanchette. - -Qu'il vive mille années, mon bon père! s'écria Sanchette, ainsi que -celui qui nous apporte de si bonnes nouvelles, et même deux mille, au -besoin. - -Thérèse s'en fut aussitôt, le collier au cou et les lettres à la main; -et ayant rencontré le curé et Samson Carrasco, elle se mit à sauter en -disant: Par ma foi, c'est aujourd'hui qu'il n'y a plus de parents -pauvres, nous tenons un gouvernement. Que la plus huppée de ces dames -vienne se frotter à moi, elles trouveront à qui parler. - -Que voulez-vous dire, Thérèse, demanda le curé; d'où vient cette folie, -et quel papier tenez-vous là? - -Toute la folie est que voici des lettres de duchesse et de gouverneur, -que le collier que je porte a les _Ave_ de fin corail, les _Pater -noster_ d'or pur, et que je suis gouverneuse. - -Que Dieu vous entende, Thérèse, dit Carrasco; car nous ne vous entendons -pas, et nous ne savons ce que vous voulez dire. - -Vous l'allez voir à l'instant, repartit Thérèse; lisez seulement. - -Le curé lut les lettres à haute voix, et lui et le bachelier restèrent -encore plus étonnés qu'auparavant, car ils n'y pouvaient rien -comprendre. Carrasco demanda qui les avait apportées. - -Venez à la maison, répondit Thérèse, et vous verrez le messager: c'est -un jeune garçon beau comme le jour, et il m'apporte en présent bien -d'autres choses. - -Le curé prit le collier, le considéra trois ou quatre fois, et -reconnaissant qu'il était de prix, il ne pouvait revenir de sa surprise. -Par l'habit que je porte, s'écria-t-il, je m'y perds: le cadeau n'est -pas de médiocre valeur; et voici une duchesse qui envoie demander des -glands, comme si c'était chose rare et qu'elle n'en eût jamais vu. - -Tout cela est bizarre, dit Carrasco: mais allons trouver le messager, -nous apprendrons peut-être ce que cela signifie. - -Ils suivirent Thérèse, que la joie avait rendue folle, et en entrant ils -virent le page qui criblait de l'avoine pour son cheval, et la petite -Sanchette qui coupait du jambon pour faire une omelette. Le messager -leur parut de bonne mine et en galant équipage. S'étant salués de part -et d'autre, Carrasco lui demanda des nouvelles de don Quichotte et de -son écuyer, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient -que les embarrasser, qu'ils ne comprenaient rien au gouvernement de -Sancho, et surtout à cette île qu'on lui avait donnée, puisque celles de -la Méditerranée appartenaient au roi d'Espagne. - -Seigneur, répondit le page, il n'y a cependant rien de plus vrai; le -seigneur Sancho est gouverneur, que ce soit d'une île ou d'autre chose, -je n'en sais rien: quoi qu'il en soit, c'est une ville de plus de mille -habitants. Pour ce qui est des glands que madame la duchesse envoie -demander à une paysanne, il ne faut point s'en étonner: elle n'est pas -fière, et je l'ai vue plus d'une fois envoyer prier une de ses voisines -de lui prêter un peigne. Nos dames, d'Aragon ne sont pas si fières ni si -pointilleuses que celles de Castille, et elles traitent les gens avec -moins de hauteur. - -Pendant cet entretien, la petite Sanchette accourut avec des oeufs dans -le pan de sa robe, et s'adressant au page: Dites-moi, seigneur, est-ce -que mon seigneur père attache ses chausses avec des aiguillettes, depuis -qu'il est gouverneur? - -Je n'y ai pas fait attention, répondit le page, mais il doit en être -ainsi. - -Eh bon Dieu, continua Sanchette, que je serais aise de voir mon seigneur -père en hauts-de-chausses! je l'ai toujours demandé à Dieu, depuis que -je suis au monde. - -[Illustration: Venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de -mon père (page 514).] - -Si le gouvernement dure seulement deux mois, répondit le page, vous le -verrez voyager avec un masque sur le visage. - -Le curé et le bachelier s'apercevaient bien qu'on se moquait de la mère -et de la fille; mais ils ne savaient que penser du riche collier et de -l'habit de chasse que Thérèse leur avait montrés. Cependant ils riaient -de bon coeur de la simplicité de Sanchette; et ce fut bien mieux encore -lorsque Thérèse vint à dire: Or çà, seigneur licencié, connaissez-vous -ici quelqu'un qui aille à Madrid ou à Tolède? Je voudrais faire acheter -pour moi un vertugadin à la mode. Car, en vérité, je veux honorer le -gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai, et si on me fâche, -je m'en irai à la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres: une -femme dont le mari est gouverneur a bien le droit d'en avoir un. - -Plût à Dieu, ma mère, que ce fût aujourd'hui plutôt que demain, ajouta -Sanchette, quand même ceux qui me verraient dedans devraient dire: -Regardez donc cette péronnelle, cette fille de mangeur d'ail, la -voyez-vous se prélasser dans ce carrosse, à côté de madame sa mère! ne -dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne? Mais qu'ils enragent, je m'en -moque, et qu'ils pataugent dans la boue, pourvu que j'aille dans un bon -carrosse les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mère? - -Oui, ma fille, répondit Thérèse, et mon bon Sancho me l'a toujours dit, -qu'il me ferait un jour comtesse. Le tout est de commencer, et, comme je -l'ai ouï dire bien des fois à ton père, qui est autant le père des -proverbes que le tien: Si on te donne la vache, mets-lui la corde au -cou; si on te donne un gouvernement, empoigne-le; si on te donne un -comté, saute dessus; ce qui est bon à prendre, est bon à garder; sinon, -fermez l'oreille et ne répondez pas au bonheur qui vient frapper à votre -porte. - -Je me moque bien, moi, reprit Sanchette, qu'on dise en me voyant prendre -des grands airs: Le lévrier s'est joliment refait, depuis qu'il a un -collier d'or, il ne connaît plus son compagnon. - -En vérité, dit le curé, je crois que toute cette race des Panza est -venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu -un seul qui n'en lâche une douzaine à tout propos. - -Il est vrai, repartit le page, qu'ils ne coûtent rien au seigneur -gouverneur; il en débite à chaque instant, et quoique nombre ne viennent -pas fort à propos, cela ne laisse pas de divertir madame la duchesse, -ainsi que son époux. - -Seigneur, dit Carrasco, parlons sérieusement, je vous prie. Quel est ce -gouvernement de Sancho, et quelle est cette duchesse qui écrit à sa -femme et lui envoie des présents? Quoique nous voyions les présents et -les lettres, nous ne savons qu'en penser, sinon que c'est une de ces -choses extraordinaires qui arrivent constamment au seigneur don -Quichotte, et qu'il s'imagine toujours avoir lieu par enchantement. Nous -sommes même tentés de vous prendre pour un ambassadeur fantastique. - -Quant à moi, répondit le page, tout ce que je puis vous dire, c'est que -je suis un véritable ambassadeur, qu'on m'a envoyé ici avec ces lettres -et ces présents; que le seigneur Sancho Panza est bien effectivement -gouverneur, et que le duc, mon maître, lui a donné ce gouvernement où il -fait merveilles. Si dans tout cela il y a enchantement, je laisse Vos -Grâces en discuter entre elles; pour moi, je ne sais rien autre chose, -et j'en jure par la vie de mes père et mère, qui sont en bonne santé et -que je chéris tendrement. - -Cela peut être ainsi, repartit Carrasco; mais vous me permettrez d'en -douter. - -Doutez-en si vous voulez, dit le page; je vous ai dit la vérité: sinon, -venez avec moi, et vous la verrez de vos propres yeux. - -Moi, moi, j'irai, cria Sanchette; prenez-moi sur la croupe de votre -bidet, je serai fort aise d'aller voir mon seigneur père. - -Les filles des gouverneurs ne doivent point aller ainsi, mais en -carrosse ou en litière, et avec un grand nombre de serviteurs, repartit -le page. - -J'irai sur une bourrique aussi bien assise que dans un coche, reprit -Sanchette; vraiment, vous l'avez bien trouvée votre mijaurée. - -Tais-toi, petite, dit Thérèse à sa fille, tu ne sais ce que tu dis, et -ce seigneur a raison; il y a temps et temps; quand c'était Sancho, -c'était la petite Sanchette, et quand c'est le gouverneur, c'est -mademoiselle; tâche de ne point l'oublier. - -Madame Thérèse a raison, ajouta le page; mais qu'on me donne, je vous -prie, un morceau à manger, afin que je m'en aille, car je dois être ce -soir de retour. - -Seigneur, dit le curé, vous viendrez, s'il vous plaît, faire pénitence -avec moi: madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyens pour -traiter un homme de votre qualité. - -Le page le remercia d'abord, mais finit par se rendre, et le curé fut -charmé de pouvoir le questionner à son aise sur don Quichotte et sur -Sancho. Le bachelier Carrasco offrit à Thérèse d'écrire ses réponses, -mais elle ne voulut point qu'il se mêlât de ses affaires, le sachant -très-goguenard; elle s'adressa à un enfant de choeur, qui écrivit deux -lettres, l'une pour la duchesse, l'autre pour Sancho, toutes deux -sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvais -morceaux de cette histoire. - - - - -CHAPITRE LI - -SUITE DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA. - - -L'esprit préoccupé des attraits de la jeune fille déguisée, le maître -d'hôtel avait passé la nuit sans dormir, tandis que le majordome -l'employait, de son côté, à écrire à ses maîtres tout ce que disait et -faisait Sancho Panza. Le jour venu, le seigneur gouverneur se leva, et, -par ordre du docteur Pedro Rezio, on le fit déjeuner avec un peu de -conserves et quelques gorgées d'eau fraîche, mets que Sancho eût troqués -de bon coeur contre un quartier de pain bis. Enfin, voyant qu'il fallait -en passer par là, il s'y résigna à la grande douleur de son âme et à la -grande fatigue de son estomac, le médecin lui affirmant que manger peu -avive l'esprit; chose nécessaire aux personnes constituées en dignité et -chargées de graves emplois, où l'on a bien moins besoin des forces du -corps que de celles de l'intelligence. Avec ces beaux raisonnements, -Sancho souffrait la faim, maudissant tout bas le gouvernement et celui -qui le lui avait donné. - -Cependant il ne laissa pas de tenir audience ce jour-là, et la première -affaire qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un étranger en -présence du majordome et des autres gens de sa suite. - -Monseigneur, lui dit cet homme, que Votre Grâce veuille bien m'écouter -avec attention, car le cas est grave et passablement difficile. Une -large et profonde rivière sépare en deux les terres d'un même seigneur; -sur cette rivière il y a un pont, et au bout de ce pont une potence, -ainsi qu'une salle d'audience, où d'ordinaire sont quatre juges chargés -d'appliquer la loi établie par le propriétaire de la seigneurie. Cette -loi est ainsi conçue: «Quiconque voudra traverser ce pont doit d'abord -affirmer par serment d'où il vient et où il va: s'il dit la vérité, -qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'on le pende sans rémission à ce -gibet.» Cette loi étant connue de tout le monde, on a l'habitude -d'interroger ceux qui se présentent pour passer; on les fait jurer, et -s'ils disent vrai, ils passent librement. Or, un jour il arriva qu'un -homme, après avoir fait le serment d'usage, dit: Par le serment que je -viens de prêter, je jure que je mourrai à cette potence, et non d'autre -manière. Les juges se regardèrent en disant: Si nous laissons passer cet -homme, il aura fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir; -mais si nous le faisons pendre, il aura dit vrai, et suivant la même -loi, ayant dit vrai, on doit le laisser passer. Or, on demande à Votre -Grâce ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils sont encore -en suspens et ne savent quel parti adopter. Ayant appris par le bruit -public combien vous êtes clairvoyant dans les matières les plus -difficiles, ils m'ont envoyé vers vous, Monseigneur, pour supplier Votre -Grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé. - -En vérité, répondit Sancho, ceux qui vous envoient ici auraient bien pu -s'en épargner la peine; car je ne suis pas aussi subtil qu'ils le -pensent, et j'ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit. -Néanmoins, répétez-moi votre question; je tâcherai de bien la -comprendre, et peut-être qu'à force de chercher, je toucherai le but. - -Le questionneur répéta une ou deux fois ce qu'il avait d'abord exposé. -Il me semble, continua Sancho, qu'on peut bâcler cela en un tour de -main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à cette potence, -et s'il y meurt, il a dit vrai: or, s'il dit vrai, la loi veut qu'on le -laisse passer; si on ne le pend point, il a menti, et il doit être -pendu: n'est-ce pas cela? - -C'est cela même, seigneur gouverneur, répondit l'étranger. - -Eh bien, mon avis, ajouta Sancho, est qu'on laisse passer de cet homme -la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de -cette façon, la loi sera exécutée au pied de la lettre. - -Mais, seigneur, repartit l'étranger, il faudra couper cet homme en deux? -et cela ne pouvant se faire sans qu'il meure, la question reste -indécise. - -Écoutez, répliqua Sancho: ou je suis un sot, ou il y a autant de raisons -pour laisser vivre cet homme que pour le faire mourir, car si le -mensonge le condamne, la vérité le sauve: ainsi donc, vous direz à ceux -qui vous envoient que, puisqu'il est, à mon avis, aussi raisonnable de -l'absoudre que de le condamner, ils doivent le laisser aller. Il vaut -toujours mieux qu'un juge soit doux que rigoureux, et cela je le -signerais de ma main si je savais signer. D'ailleurs, je vous apprendrai -que ce que je viens de dire n'est pas de mon cru. Je me rappelle que -monseigneur don Quichotte m'a dit, entre autres choses, la veille même -de mon départ pour venir gouverner cette île, que quand je trouverais un -cas douteux, je fisse miséricorde; et Dieu a voulu que je m'en sois -ressouvenu ici fort à propos. - -Seigneur, dit le majordome, ce jugement est si équitable que Lycurgue, -qui donna des lois à Lacédémone, n'en aurait pu rendre un meilleur. Mais -en voilà assez pour l'audience de ce matin, et je vais donner des ordres -pour que Votre Grâce dîne tout à son aise. - -C'est cela, dit Sancho, qu'on me nourrisse bien, et qu'on me fasse -question sur question; si je ne vous les éclaircis comme un crible, -dites que je suis une bête. - -Le majordome tint parole, se faisant conscience de laisser mourir de -faim un si grand gouverneur et un juge si éclairé; outre qu'il avait -envie de jouer à Sancho, la nuit suivante, le dernier tour qu'on lui -réservait. - -Or, il arriva que notre gouverneur ayant fort bien dîné ce jour-là, en -dépit des aphorismes du docteur Tirteafuera, un courrier entra dans la -salle et lui remit une lettre de la part de don Quichotte. Sancho -ordonna au secrétaire de la parcourir des yeux, pour voir s'il n'y avait -rien de secret. Après l'avoir achevée, le secrétaire s'écria que -non-seulement on devait en donner lecture devant tout le monde, mais -qu'elle devrait être gravée en lettres d'or, et il lut ce qui suit: - - - LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE A SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE - L'ÎLE DE BARATARIA. - - «Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de ta négligence et de - tes sottises, ami Sancho, je n'entends parler que de ta sage - administration et de ta prudence, ce dont je rends grâces au ciel, qui - sait tirer le pauvre du fumier et de sots faire des gens d'esprit. - - «On me dit que tu gouvernes ton île avec la dignité d'un homme, mais - qu'on te prendrait pour une brute, tant est grande la simplicité de ta - vie. Je dois t'avertir, Sancho, que pour conserver l'autorité de sa - place, il faut savoir résister à l'humilité de son coeur; la - bienséance exige que ceux qui sont chargés de hautes fonctions se - conforment à la dignité de ces fonctions, et oublient le rôle chétif - qu'ils remplissaient auparavant. Sois toujours bien vêtu, car un bâton - paré n'est plus un bâton; je ne dis pas cela pour que tu te couvres de - dentelles et de broderies, et qu'étant magistrat, tu aies l'air d'un - courtisan; mais afin que l'habit que requiert ta profession soit - propre, et décent. - - «Pour gagner l'affection de ceux que tu gouvernes, observes deux - choses: la première, c'est d'être affable avec tout le monde, ainsi - que je te l'ai déjà dit; la seconde, d'entretenir l'abondance dans ton - île, car il n'y a rien qui fasse autant murmurer le peuple que la - disette et la faim. - - «Fais le moins possible de lois et d'ordonnances; mais quand tu en - feras, qu'elles soient bonnes et qu'on les suive exactement; les lois - qu'on n'observe pas, font dire que celui qui a eu la sagesse de les - concevoir n'a pas eu la force de les faire exécuter. Or, la loi qui - reste impuissante est comme cette poutre qu'on donna pour reine aux - grenouilles; après avoir commencé par la craindre, elles finirent par - la mépriser jusqu'à sauter dessus. - - «Sois une mère pour les vertus et une marâtre pour les vices. Ne te - montre ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et tiens le - milieu entre ces deux extrêmes: c'est là qu'est la sagesse. - - «Visite les prisons, les boucheries, les marchés; tous les endroits, - en un mot, où la présence du gouverneur est indispensable. - - «Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leur - affaire. - - «Sois un épouvantail pour les bouchers et les revendeurs, afin qu'ils - donnent le juste poids. - - «Garde-toi de te montrer, quand tu le serais, ce que je ne crois pas, - avide, gourmand, débauché; car dès qu'on aura découvert en toi de - mauvaises inclinations, il ne manquera pas de gens pour te tendre des - piéges, et dès lors ta passion causerait ta perte. - - «Lis et relis sans cesse les instructions que je t'ai données quand tu - partis pour ton gouvernement; si tu les suis, tu verras de quelle - utilité elles te seront dans une charge si épineuse. - - «Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard: - l'ingratitude est fille de l'orgueil et l'un des plus grands péchés - que l'on connaisse; tandis qu'être reconnaissant du bien qu'on a reçu, - est une preuve qu'on le sera également envers Dieu, qui nous accorde - chaque jour tant de faveurs. - - «Madame la duchesse a dépêché un exprès à ta femme pour lui porter ton - habit de chasse, et un autre présent qu'elle lui envoie par la même - occasion; nous attendons d'heure en heure la réponse. - - «J'ai été quelque peu indisposé par suite de certaines égratignures de - chats, dont mon nez ne s'est pas fort bien trouvé, mais cela n'a rien - été, car s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il n'en manque - pas pour me protéger. - - «Le majordome qui t'accompagnait a-t-il quelque chose de commun avec - la Trifaldi, comme tu l'avais cru d'abord? Donne-moi avis de tout ce - qui t'arrivera, puisque la distance est si courte. - - «Entre nous, je te dirai que je songe à quitter la vie oisive où je - languis; elle n'est pas faite pour moi. Une circonstance s'est - présentée qui, je le crains bien, a dû me faire perdre les bonnes - grâces de monseigneur le duc et de madame la duchesse: mais enfin, - malgré le regret que j'en ai, quoi que je puisse leur devoir, je me - dois encore plus à ma profession; suivant cet adage: _Amicus Plato, - sed magis amica veritas_[118]. Je te dis ces quelques mots de latin, - parce que je pense que depuis que tu es gouverneur tu n'auras pas - manqué de l'apprendre. - - «Sur ce, Dieu te garde longues années, et qu'il te préserve de la - compassion d'autrui. - - «Ton ami, - - «DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.» - - - [118] J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - - Thérèse s'adressa à un enfant de choeur qui écrivit deux lettres - (page 518).] - -Cette lettre fut trouvée admirable et pleine de bon sens; aussi dès que -Sancho en eut entendu la lecture, il se leva de table, appela son -secrétaire, et alla s'enfermer avec lui pour y faire réponse -sur-le-champ. Après avoir ordonné au secrétaire d'écrire, sans ajouter -ni retrancher un seul mot, voici ce qu'il lui dicta: - - - LETTRE DE SANCHO PANZA A DON QUICHOTTE DE LA MANCHE. - - «L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai - pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; - aussi les ai-je si longs, que Dieu seul peut y remédier. Je dis cela, - mon cher maître, afin que Votre Grâce ne soit pas surprise si jusqu'à - présent je ne l'ai pas informée comment je me trouve dans ce - gouvernement, où je souffre encore plus de la faim que quand nous - errions tous les deux par les forêts et les déserts. - - «Monseigneur le duc m'a écrit l'autre jour, pour me donner avis qu'il - est entré dans mon île des assassins avec le dessein de me tuer. Mais - jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir d'autre qu'un certain docteur, - qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il y en - vient. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio, et est natif de - Tirteafuera. Voyez quel nom, et si j'ai raison de craindre de mourir - par ses mains. Ce docteur avoue qu'il ne guérit point la maladie qu'on - a; mais qu'il la prévient pour qu'elle ne vienne pas. Or, ses remèdes - sont diète sur diète, jusqu'à rendre un homme plus sec que du bois, - comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre. - Finalement il me fait mourir de faim, et en attendant je crève de - dépit: car lorsque je vins dans le gouvernement, je comptais manger - chaud, boire frais, et me reposer sur la plume entre des draps de - fine toile de Hollande, tandis que j'y suis réduit à faire pénitence - comme un ermite: mais comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien - peur qu'à la fin le diable n'en profite, et ne m'emporte un beau jour - décharné comme un squelette. - - «Jusqu'à présent je n'ai perçu aucuns droits, ni reçu aucuns cadeaux; - j'ignore pourquoi, car on m'avait dit que les habitants de ce pays - donnent ou prêtent de grandes sommes aux gouverneurs à leur entrée - dans l'île, comme c'est aussi la coutume dans les autres - gouvernements. - - «Hier soir, en faisant ma ronde, j'ai rencontré une jeune demoiselle, - belle à ravir, en habit de garçon, et son frère en habit de femme. Mon - maître d'hôtel est devenu en un instant amoureux de la fille, et il - veut en faire sa femme, à ce qu'il nous a dit; quant à moi, j'ai - choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous en causerons - avec le père, qui est un certain don Diego de Lana, vieux chrétien, et - gentilhomme si jamais il en fut. - - «Je visite souvent les marchés et les places publiques, comme Votre - Grâce me le conseille. Hier, je vis une marchande qui vendait des - noisettes fraîches, parmi lesquelles s'en trouvaient bon nombre de - vieilles et pourries: je confisquai le tout au profit des enfants de - la doctrine chrétienne, qui sauront bien distinguer les bonnes des - mauvaises, et j'ai condamné en outre la marchande à ne point - reparaître de quinze jours dans le marché. Et on m'a dit que j'avais - fort bien fait. Ce que je puis assurer à Votre Grâce, c'est que le - bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaise engeance que - ces revendeuses, qu'elles sont toutes effrontées, menteuses, sans foi - ni loi; et je le crois bien, car partout je les ai vues de même. - - «Que madame la duchesse ait écrit à Thérèse, et lui ait envoyé le - présent que dit Votre Grâce, j'en suis très-satisfait; et je tâcherai, - en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant, - baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a - fait n'est point tombé dans un sac percé. - - «Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie eût des démêlés et des - fâcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre - Grâce se brouille avec eux, il est clair que ce sera à mon détriment, - et puis ce serait mal à vous, qui me conseillez d'être reconnaissant, - de ne pas l'être envers des personnes qui vous ont si bien accueilli - et régalé dans leur château. - - «Quant aux égratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je - m'imagine que ce doit être quelque méchant tour de vos ennemis les - enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous - reverrons. - - «J'aurais voulu envoyer quelque chose en présent à Votre Grâce, mais - je n'ai rien trouvé dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue - ajustées à des vessies, instruments qu'on y travaille à merveille; au - reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer - quelque chose de mieux. - - «Dans le cas où Thérèse Panza, ma femme, viendrait à m'écrire, payez - le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de - savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous délivre - des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce - gouvernement, chose dont je doute fort à la manière dont me traite le - docteur Pedro Rezio. - - «Le très-humble serviteur de Votre Grâce, - - «SANCHO PANZA, le gouverneur. - - «De mon île, le même jour où je vous écris.» - - -Le secrétaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les -mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux de mettre fin à son -gouvernement. Quant à lui, il passa l'après-dînée à dresser quelques -ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait être -une île. Il défendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de -faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit -d'où il était, afin d'en fixer le prix selon la qualité et selon -l'estime qu'on faisait du cru; déclarant que celui qui y mettrait de -l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'où il provenait, -serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espèce de chaussures, -et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il -taxa les gages des valets. Il établit des peines rigoureuses contre ceux -qui chanteraient des chansons obscènes, soit de jour, soit de nuit. Il -défendit qu'aucun aveugle chantât des complaintes faites sur des -miracles, à moins de fournir des preuves de leur authenticité; car il -lui semblait que la plupart étant controuvés, ils faisaient tort aux -véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pas pour les -poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'étaient véritablement, parce -que, disait-il, ces prétendus manchots, avec leurs plaies factices, ne -sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il -rendit des ordonnances si équitables et si utiles, qu'on les observe -encore aujourd'hui dans le pays, où on les appelle les _Constitutions du -grand gouverneur Sancho Panza_. - - - - -CHAPITRE LII - -AVENTURE DE LA SECONDE DOLORIDE, AUTREMENT LA SENORA RODRIGUEZ. - - -Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, -trouvant la vie qu'il menait indigne d'un véritable chevalier errant, -résolut de prendre congé de ses hôtes et de s'en aller à Saragosse, afin -de se trouver au tournoi annoncé, où il prétendait conquérir l'armure, -prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il était à table avec le duc, -bien résolu à lui déclarer son intention, on vit tout à coup entrer dans -la salle deux femmes couvertes de deuil de la tête aux pieds. L'une -d'elles, s'approchant de notre héros, se jeta à ses pieds et les -embrassa avec des gémissements si prolongés, qu'on crut qu'elle allait -expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que -c'était quelque nouveau tour qu'on voulait jouer à don Quichotte, -l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne -savaient qu'en penser. - -Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis, -l'ayant priée d'écarter son voile, on reconnut la vénérable señora -Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille -qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise, -surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la duègne -pour une créature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle fût capable -d'une si grande crédulité. Enfin la señora Rodriguez se tourna du côté -de ses maîtres, et après avoir fait une profonde révérence, elle leur -dit humblement: - -Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant -ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir à mon honneur d'un embarras -où m'a plongée l'audace d'un vilain malintentionné. - -Je vous l'accorde, lui répondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur -don Quichotte tout ce qu'il vous plaira. - -Valeureux chevalier, dit la señora Rodriguez en se tournant vers don -Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai raconté la perfidie dont un -rustre s'est rendu coupable envers ma chère fille, l'infortunée ici -présente. Vous me promîtes alors de prendre sa défense, et de redresser -le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de -quitter ce château pour retourner aux aventures qu'il plaira à Dieu de -vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il -plût à Votre Grâce de défier ce rustre indompté, pour le contraindre à -épouser ma fille, selon sa promesse; car de penser que monseigneur le -duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires à l'ormeau, pour -la raison que je vous ai déjà confiée. Sur cela, que Notre-Seigneur -Jésus-Christ donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous -abandonne point, ma fille et moi. - -[Illustration: Touché de compassion, don Quichotte fit relever la -suppliante (page 524).] - -Ma chère dame, répondit don Quichotte avec gravité, séchez vos larmes, -et arrêtez vos soupirs: je prends à ma charge la réparation due à votre -fille; elle n'aurait pas dû sans doute croire si facilement aux -promesses des amoureux, promesses très-légères à contracter et -très-lourdes à tenir; mais enfin, puisque le mal est fait, il faut -penser au remède; ainsi donc je vous promets, avec la permission de -monseigneur le duc, de me mettre sur-le-champ à la recherche de ce -dénaturé garçon, et quand je l'aurai trouvé, de le défier et de le tuer -s'il refuse d'accomplir sa promesse; car le premier devoir de ma -profession est de châtier les insolents et de pardonner aux humbles, de -secourir les affligés et d'abattre les persécuteurs. - -Seigneur chevalier, répondit le duc, ne vous mettez point en peine de -chercher le paysan dont se plaint cette dame, et dispensez-vous de me -demander la permission de le défier; je le donne et le tiens pour défié; -je me charge de lui transmettre votre cartel, et de le lui faire -accepter; il viendra répondre lui-même, et je vous donnerai à tous deux -le champ libre et sûr, observant les conditions en usage dans de -semblables rencontres, et faisant à chacun une égale justice, comme y -sont obligés tous princes qui accordent le champ clos aux combattants. - -Avec l'assurance que me donne Votre Grandeur, repartit don Quichotte, je -renonce pour cette fois aux priviléges de ma noblesse, je m'abaisse -jusqu'à la condition de l'offenseur et me rends son égal, afin qu'il -puisse mesurer sa lance avec la mienne. Ainsi donc, quoique absent, je -l'appelle et le défie comme traître, pour avoir abusé de cette -demoiselle et lui avoir ravi l'honneur. Il deviendra son époux, ou il -payera de la vie son manque de foi. - -Aussitôt tirant le gant de sa main gauche, notre héros le jeta au milieu -de la salle. Le duc le releva, en répétant qu'il acceptait le défi au -nom de son vassal, qu'il fixait au sixième jour l'époque du combat, et -assignait la cour du château pour champ de bataille, avec les armes -ordinaires des chevaliers, la lance et l'écu, le harnais à cotte de -mailles et les autres pièces de l'armure, sans fraude ni supercherie, le -tout dûment examiné par les juges du camp. Mais, d'abord, reprit-il, il -faut savoir si cette bonne duègne et son imprudente fille remettent -formellement leur droit entre les mains du seigneur don Quichotte; -autrement le défi serait non avenu. - -Je les y remets, dit la duègne. - -Et moi aussi, ajouta la jeune fille en baissant les yeux. - -Ces dispositions arrêtées, les deux plaignantes se retirèrent. La -duchesse ordonna qu'on ne les traitât plus dorénavant comme ses -suivantes, mais en dames aventurières qui venaient demander justice: on -leur donna un appartement dans le château, où elles furent servies à -titre d'étrangères, au grand ébahissement de ceux qui ne savaient ce que -tout cela signifiait. - -On était à la fin du repas, quand, pour compléter la fête, entra le page -qui avait porté le présent à Thérèse Panza, femme de notre illustre -gouverneur. Le duc le questionna avec empressement sur son voyage; il -répondit qu'il avait beaucoup de choses à dire, mais que, comme -plusieurs étaient de haute importance, il suppliait Leurs Excellences de -lui accorder un entretien particulier. Le duc ayant fait sortir la -plupart de ses gens, le page tira deux lettres de son sein, et les mit -entre les mains de la duchesse; il y en avait une pour elle, et l'autre -pour Sancho avec cette suscription: _A mon mari Sancho Panza, gouverneur -de l'île Barataria, à qui Dieu donne heureuse et longue vie_. - -Impatiente de savoir ce que contenait sa lettre, la duchesse l'ouvrit et -en prit lecture. - - - LETTRE DE THÉRÈSE PANZA A LA DUCHESSE. - - «Ma bonne dame, j'ai eu bien de la joie de la lettre que Votre - Grandeur m'a écrite; car, en vérité, il y a longtemps que je la - désirais. Le collier de corail est très-beau, et l'habit de chasse de - mon mari ne lui cède en rien. Tout notre village s'est fort réjoui de - ce que Votre Seigneurie a fait mon mari gouverneur, quoique personne - ne veuille le croire, principalement notre curé, maître Nicolas le - barbier, et le bachelier Carrasco; mais ça m'est égal, et je ne me - soucie guère qu'ils le croient, ou qu'ils ne le croient pas, pourvu - que cela soit comme je sais que cela est. Pourtant, s'il faut dire la - vérité, je ne l'aurais pas cru non plus, sans le collier de corail et - l'habit de chasse, car tous les gens du pays disent que mon mari est - un imbécile, qui n'a jamais gouverné que des chèvres et qui ne saurait - gouverner autre chose; mais celui que Dieu aide est bien aidé. - - «Il faut que je vous dise, ma chère dame, qu'un de ces jours, j'ai - résolu d'aller à la cour, en carrosse, pour faire crever de dépit - mille envieux que j'ai déjà. Je prie donc Votre Seigneurie de - recommander à mon mari de m'envoyer un peu d'argent, et même en assez - grande quantité, parce que la dépense est grande à la cour, où le pain - vaut, dit-on, un réal, et la viande trois maravédis la livre; mais - s'il ne veut pas que j'y aille, qu'il me le mande bien vite, car déjà - les pieds me démangent de me mettre en route. Mes voisines me disent - que si ma fille et moi nous allons bien parées à la cour, mon mari - sera bientôt plus connu par moi que moi par lui: parce que tout le - monde demandera quelles sont les dames de ce carrosse, et que mon - valet répondra: La femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de - l'île Barataria; de cette façon, mon mari sera connu, moi je serai - prônée, et à la grâce de Dieu. - - «Je suis bien fâchée que dans notre pays les glands n'aient pas donné - cette année; j'en envoie pourtant à Votre Seigneurie un demi-boisseau - que j'ai cueilli moi-même un à un dans la montagne. Ce n'est pas ma - faute s'ils ne sont pas aussi gros que des oeufs d'autruche, comme je - l'aurais voulu. - - «Que Votre Grandeur ne manque pas de m'écrire; j'aurai soin de lui - faire réponse aussitôt, et de lui donner avis de ma santé et de tout - ce qui se passe dans notre village, où je reste priant Dieu qu'il vous - garde longues années et qu'il ne m'oublie pas. Sanchette, ma fille, et - mon fils baisent les mains de Votre Grâce. - - «Celle qui a plus envie de vous voir que de vous écrire. - - «Votre servante, THÉRÈSE PANZA.» - - -La lettre fut trouvée fort divertissante, et la duchesse ayant demandé à -don Quichotte s'il pensait qu'on pût décacheter celle que Thérèse -écrivait à son mari, le chevalier répondit qu'il l'ouvrirait pour leur -faire plaisir. Elle disait ce qui suit: - - - «J'ai reçu ta lettre, Sancho de mon âme, et je te jure, foi de - chrétienne catholique, qu'il ne s'en est pas fallu de deux doigts que - je ne devienne folle de joie. Quand j'ai su, mon ami, que tu étais - gouverneur, j'ai failli tomber morte du coup, tant j'étais - transportée; car tu le sais, on meurt de joie aussi bien que de - tristesse. Notre petite Sanchette a mouillé son jupon sans s'en - apercevoir, et cela de pur contentement. J'avais sous les yeux l'habit - que tu m'as envoyé, et à mon cou le collier de corail de madame la - duchesse; je tenais les lettres à la main, le messager était devant - moi; eh bien, malgré tout, je croyais que ce que je voyais et touchais - n'était que songe; car qui aurait jamais pu penser qu'un gardeur de - chèvres deviendrait gouverneur d'île? Tu te rappelles ce que disait ma - défunte mère, et elle avait raison: Qui vit beaucoup, voit beaucoup; - je te dis cela parce que j'espère voir encore davantage si je vis plus - longtemps, et je ne serai point contente que je ne te voie fermier de - la gabelle; car bien qu'on prétende que ce sont des offices du diable, - toujours font-ils venir l'eau au moulin. - - «Madame la duchesse te dira l'envie que j'ai d'aller à la cour: vois - si c'est à propos, et me mande ta volonté; j'irai en carrosse pour te - faire honneur. - - «Le curé, le barbier, le bachelier et même le sacristain, ne peuvent - encore croire que tu sois gouverneur, et disent que tout cela est - folie ou enchantement, comme tout ce qui arrive à ton maître. Samson - Carrasco dit qu'il t'ira trouver, afin de t'ôter le gouvernement de la - tête, et à monseigneur don Quichotte la folie de sa cervelle; quant à - moi, je ne fais qu'en rire, en considérant mon collier de corail, et - je songe toujours à l'habit que je vais faire à notre fille avec celui - que tu m'as envoyé. J'envoie des glands à madame la duchesse, et je - voudrais qu'ils fussent d'or; toi, envoie-moi quelque collier de - perles, si l'on en porte dans ton île. - - «Maintenant voici les nouvelles de notre village: la Berruca a marié - sa fille avec un mauvais barbouilleur, qui était venu ici pour peindre - tout ce qu'il rencontrerait. L'_ayuntamiento_[119] l'a chargé de - peindre les armoiries royales sur la porte de la maison commune; il a - demandé deux ducats par avance; il a travaillé huit jours, et comme il - n'a pu en venir à bout, il a dit pour raison qu'il n'était pas fait - pour peindre de pareilles bagatelles. Il a donc rendu l'argent, et - malgré tout il s'est marié à titre de bon ouvrier: il est vrai que - depuis il a quitté le pinceau pour la pioche, et qu'il va aux champs - comme un gentilhomme. Le fils de Pedro Lobo veut se faire prêtre; il a - déjà reçu la tonsure; la petite-fille de Mingo Silvato, Minguilla, l'a - su, et elle va lui faire un procès, parce qu'il lui avait promis de - l'épouser: les mauvaises langues disent qu'elle est enceinte de son - fait, mais lui s'en défend comme un beau diable. - - [119] _Ayuntamiento_, corps municipal. - - «Il n'y a point chez nous d'olives cette année, et l'on ne saurait - trouver une goutte de vinaigre dans tout le pays. Une compagnie de - soldats est passée par ici, et ils ont emmené chemin faisant trois - filles du village; je ne veux pas te les nommer parce qu'elles - reviendront peut-être, et alors il ne manquera pas de gens pour les - épouser, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Notre petite travaille - à faire du réseau, et elle gagne par jour huit maravédis, qu'elle met - dans une bourse, pour amasser son trousseau: mais à cette heure que tu - es gouverneur, tu lui donneras une dot sans qu'elle ait besoin de - travailler pour cela. La fontaine de la place s'est tarie, et le - tonnerre est tombé sur la potence; plaise à Dieu qu'il en arrive - autant à toutes les autres. J'attendrai ta réponse et ta décision pour - mon voyage à la cour. Dieu te donne bonne et longue vie, je veux dire - autant qu'à moi, car je ne voudrais pas te laisser seul dans ce monde. - - «Ta femme, THÉRÈSE PANZA.» - - -Les deux lettres furent trouvées admirables et dignes d'éloges; pour -mettre le sceau à la bonne humeur de l'assemblée, on vit entrer le -courrier qui apportait à don Quichotte la lettre de Sancho. On la lut de -même devant ceux qui étaient là: mais elle fit quelque peu douter de la -simplicité du gouverneur. La duchesse alla se renfermer avec le page qui -revenait du village de Thérèse Panza, et lui fit tout conter, jusqu'à la -moindre circonstance. Le page lui présenta les glands, et de plus un -fromage que la bonne dame lui envoyait comme chose d'une délicatesse -exquise. - -Mais il est temps de retourner à Sancho, fleur et miroir de tous les -gouverneurs insulaires. - - - - -CHAPITRE LIII - -DE LA FIN DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA. - - -S'imaginer que dans cette vie les choses doivent rester toujours en même -état, c'est se tromper étrangement. Au printemps succède l'été, à l'été -l'automne, à l'automne l'hiver; et le temps, revenant chaque jour sur -lui-même, ne cesse de tourner ainsi sur cette roue perpétuelle. L'homme -seul court à sa fin sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans -l'autre vie, qui n'a point de bornes. Ainsi parle Cid Hamet, philosophe -mahométan, car cette question de la rapidité et de l'instabilité de la -vie présente et de l'éternelle durée de la vie future, bien des gens, -quoique privés de la lumière de la foi, l'ont comprise par la seule -lumière naturelle. Mais ici notre auteur n'a voulu que faire allusion à -la rapidité avec laquelle le gouvernement de Sancho s'éclipsa, -s'anéantit, et s'en alla en fumée. - -La septième nuit de son gouvernement, Sancho était dans son lit, plus -rassasié de procès que de bonne chère, plus fatigué de rendre des -jugements et de donner des avis, que de toute autre chose; il cherchait -dans le sommeil à se refaire de tant de fatigues, et commençait à -fermer les yeux, quand tout à coup il entendit un bruit épouvantable de -cris et de cloches qui lui fit croire que l'île entière s'écroulait. Il -se leva en sursaut sur son séant, et prêta l'oreille pour démêler la -cause d'un si grand vacarme; non-seulement il n'y comprit rien, mais un -grand bruit de trompettes et de tambours vint encore se joindre aux cris -et au son des cloches. Plein d'épouvante et de trouble, il saute à -terre, et court pieds nus et en chemise à la porte de sa chambre. Au -même instant, il voit se précipiter par les corridors un grand nombre de -gens armés d'épées et portant des torches enflammées: Aux armes! aux -armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans l'île, -et nous périssons si votre valeur et votre prudence nous font défaut. -Puis, arrivés près de Sancho, qui était plus mort que vif: Que Votre -Grâce s'arme à l'instant, lui dirent-ils tous ensemble, ou nous sommes -perdus. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Aux armes! criaient-ils; seigneur gouverneur, les ennemis sont dans -l'île (page 529).] - -A quoi bon m'armer? répondit Sancho; est-ce que je connais quelque chose -en fait d'attaque et de défense? Il faut laisser cela à mon maître don -Quichotte, qui dépêchera vos ennemis en un tour de main; quant à moi, -pauvre pécheur, je n'y entends rien. - -Quelle froideur est-ce là? armez-vous, seigneur, repartit un d'entre -eux; voici des armes offensives et défensives: guidez-nous, comme notre -chef et notre gouverneur. - -Eh bien, que l'on m'arme; et à la grâce de Dieu, répondit Sancho. - -Aussitôt on apporta deux grands boucliers, qu'on lui attacha l'un par -devant, l'autre par derrière, en les liant étroitement avec des -courroies, les bras seuls étant laissés libres, de façon que le pauvre -homme, une fois enchâssé, ne pouvait ni remuer, ni seulement plier les -genoux. Cela fait, on lui mit dans la main une lance sur laquelle il fut -obligé de s'appuyer pour se tenir debout. Quand il fut équipé de la -sorte, on lui dit de marcher le premier, afin d'animer tout le monde au -combat, ajoutant que tant qu'on l'aurait pour guide, on était assuré de -la victoire. - -Et comment diable marcherais-je? répondit Sancho: entre ces planches où -vous m'avez emboîté, je ne puis seulement pas plier le jarret. Ce qu'il -faut faire, c'est de m'emporter à bras et de me placer en travers ou -debout à quelque poterne que je défendrai ou avec ma lance ou avec mon -corps. - -Allons donc, seigneur gouverneur, dit un de ces gens, ce ne sont pas vos -armes, c'est bien plutôt la peur qui vous empêche de marcher: -hâtez-vous; le bruit augmente et le danger redouble. - -A ces exhortations et à ces reproches, le pauvre Sancho essaya de se -remuer; mais dès les premiers pas il tomba si lourdement qu'il crut -s'être mis en pièces. Il demeura par terre étendu tout de son long, -assez semblable à une tortue sous son écaille, ou à quelque barque -échouée sur le sable. Mais ces impitoyables railleurs n'en eurent pas -plus de compassion: au contraire, ils éteignirent leurs torches, et -simulant le bruit de gens qui combattent, ils passèrent et repassèrent -plus de cent fois sur le corps du gouverneur, donnant de grands coups -d'épée sur le bouclier qui le couvrait, pendant que se ramassant de son -mieux dans cette étroite prison, le pauvre diable suait à grosses -gouttes, et priait Dieu de tout son coeur de le tirer d'un si grand -péril. Les uns trébuchaient, d'autres tombaient sur lui, il y en eut -même un qui, après lui avoir monté sur le dos, se mit à crier comme -d'une éminence, et simulant l'office de général: Courez par ici, -l'ennemi vient de ce côté; qu'on garde cette brèche, qu'on ferme cette -porte; rompez les échelles; vite, vite, de la poix et de la résine; -qu'on apporte des chaudrons pleins d'huile bouillante, qu'on couvre les -maisons avec des matelas; puis il continuait à nommer l'un après l'autre -tous les instruments et machines de guerre dont on se sert dans une -ville prise d'assaut. - -Quant au malheureux Sancho, étendu par terre, foulé aux pieds et demi -mort de peur, il murmurait entre ses dents: Plût à Dieu que l'île fût -déjà prise, et que je me visse mort ou délivré de cette horrible -angoisse! Enfin le ciel eut pitié de lui, et lorsqu'il s'y attendait le -moins, il entendit crier: Victoire, victoire! les ennemis sont en fuite. -Allons, seigneur, levez-vous, venez jouir de votre triomphe et prendre -votre part des dépouilles conquises par votre bras invincible. - -Qu'on me lève, dit Sancho tristement. Quand on l'eut aidé à se remettre -sur ses pieds: L'ennemi que j'ai tué, ajouta-t-il, je consens qu'on me -le cloue sur le front; quant aux dépouilles, vous pouvez vous les -partager, je n'y prétends rien. S'il me reste ici un ami, qu'il me donne -un peu de vin; le coeur me manque, et, pour l'amour de Dieu, qu'on -m'essuie le visage, je suis tout en eau. - -On l'essuya, on lui donna du vin, on le débarrassa des boucliers; enfin, -se voyant libre, il voulut s'asseoir sur son lit, mais il tomba évanoui -de fatigue et d'émotion. - -Les mystificateurs commençaient à se repentir d'avoir poussé si loin la -plaisanterie, lorsque Sancho, en revenant à lui, calma la crainte que -leur avait causée sa pâmoison. Il demanda quelle heure il était; on lui -répondit que le jour venait de poindre. Aussitôt, sans ajouter un mot, -il acheva de s'habiller, laissant tous les assistants surpris de -l'empressement qu'il y mettait. Quand il eut terminé, quoique avec bien -de la peine, tant il était brisé de fatigue, il se dirigea vers -l'écurie, suivi de tous ceux qui étaient là, puis s'approchant du -grison, il le prit tendrement entre ses bras, lui donna un baiser sur le -front, et lui dit les yeux pleins de larmes: Viens çà, mon fidèle ami, -viens, cher compagnon de mes aventures et de mes travaux; quand je -cheminais avec toi, sans autre souci que d'avoir à raccommoder ton -harnais et soigner ta gentille personne, heureux étaient mes heures, mes -jours, mes années. Mais depuis que je t'ai quitté pour me laisser -emporter sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, tout a été pour -moi souffrances, inquiétudes et misères. En parlant ainsi, Sancho -passait le licou à son âne, et lui ajustait le bât; le grison bâté, il -monta dessus avec beaucoup d'efforts, et s'adressant au majordome, au -maître d'hôtel et au docteur Pedro Rezio: Place, place, messeigneurs, -leur dit-il, laissez-moi retourner à mon ancienne liberté; laissez-moi -retourner à ma vie passée, pour me ressusciter de cette mort présente. -Je ne suis point né pour être gouverneur; mon lot est de conduire la -charrue, de manier la pioche et de tailler la vigne, et non de donner -des lois ou de défendre des îles contre ceux qui viennent les attaquer. -Saint-Pierre est bien à Rome, je veux dire que chacun doit rester chez -lui et faire son métier. Faucille me sied mieux en main que bâton de -commandement; je préfère me rassasier de soupe à l'oignon, que d'être à -la merci d'un méchant médecin, qui me fait mourir de faim. Je dors mieux -en été, à l'ombre d'un chêne, que l'hiver entre deux draps de fine toile -de Hollande et enveloppé de riches fourrures. Adieu, adieu encore une -fois. Dites à monseigneur le duc que nu je suis né, nu je me trouve; je -veux dire qu'entré ici sans un maravédis, j'en sors les mains vides, -tout au rebours des autres gouverneurs. Allons, gare! vous dis-je; -laissez-moi passer, que j'aille me graisser les côtes, car il me semble -que je les ai rompues, grâce aux ennemis qui se sont promenés cette nuit -sur mon estomac. - -Arrêtez, seigneur gouverneur, lui dit le docteur Pedro Rezio; arrêtez, -je vais vous faire donner un breuvage qui vous remettra dans un -instant; quant à votre table, je promets à Votre Grâce de m'amender, et -de lui laisser à l'avenir manger tout ce qu'il lui plaira. - -Grand merci, reprit Sancho, il est trop tard; j'ai envie de rester comme -de me faire Turc. Ce n'est pas moi qu'on attrape deux fois de la même -façon, et si jamais il me prend envie d'avoir un gouvernement, que je -meure avant que d'y mettre le pied. Je suis de la famille des Panza; ils -sont tous entêtés comme des mulets, et quand une fois ils ont dit non, -ils n'en démordraient pas pour tout l'or du monde. Je laisse ici les -ailes de la vanité qui ne m'ont enlevé dans les airs qu'afin de me faire -manger aux hirondelles et aux oiseaux de proie; je redescends sur terre -pour y marcher comme auparavant, et si je n'ai pas de chaussures de -maroquin piqué, au moins ne manquerais-je jamais de sandales de cordes. -Adieu, encore une fois, qu'on me laisse passer, car il se fait tard. - -Seigneur gouverneur, dit le majordome, nous laissons partir Votre Grâce, -puisqu'elle le veut, quoique ce ne soit pas sans regret que nous -consentions à perdre un homme de votre mérite, et dont la conduite a été -si chrétienne; mais tout gouverneur qui se démet de sa charge est obligé -de rendre compte de son administration: rendez le vôtre, s'il vous -plaît, après quoi nous ne vous retenons plus. - -Personne n'a le droit de me demander des comptes, repartit Sancho, s'il -n'en a reçu le pouvoir de monseigneur le duc; je m'en vais le trouver, -et c'est à lui que je les rendrai. D'ailleurs, je sors d'ici nu, et cela -me dispense d'autre preuve. - -Le seigneur Sancho a raison, dit Pedro Rezio, il faut le laisser aller; -d'autant plus que monseigneur sera enchanté de le revoir. - -Tout le monde fut du même sentiment, et on le laissa partir en lui -offrant de l'accompagner et de lui fournir ce qui serait nécessaire pour -faire commodément son voyage. Sancho répondit qu'il ne voulait qu'un peu -d'orge pour son âne, et pour lui un morceau de pain et du fromage; que -le chemin étant si court, il n'avait pas besoin d'autre chose. Tous -l'embrassèrent; lui les embrassa aussi en pleurant, les laissant non -moins étonnés de son bon sens que de la prompte et énergique résolution -qu'il avait prise. - - - - -CHAPITRE LIV - -QUI TRAITE DES CHOSES RELATIVES A CETTE HISTOIRE ET NON A D'AUTRES. - - -Le duc et la duchesse résolurent de donner suite au défi qu'avait porté -don Quichotte à leur vassal, pour le motif dont nous avons parlé plus -haut; mais comme le jeune homme était en Flandre, où il s'était enfui -afin de ne pas épouser la fille de la señora Rodriguez, ils imaginèrent -de lui substituer un laquais gascon, appelé Tosilos. Après avoir donné à -cet homme les instructions nécessaires pour bien jouer son personnage, -le duc déclara à don Quichotte que dans un délai de quatre jours son -adversaire viendrait, armé de toutes pièces, se présenter en champ clos -et soutenir par la moitié de sa barbe, et même par sa barbe entière, que -la jeune fille mentait en affirmant qu'il lui avait promis de l'épouser. -Grande fut la joie de notre héros d'avoir rencontré une si belle -occasion de montrer à ses illustres hôtes sa valeur et la force de son -bras formidable; aussi dans son impatience, ces quatre jours lui -semblèrent-ils autant de siècles. Pendant qu'il se repose bien malgré -lui, allons tenir compagnie à Sancho qui, moitié triste, moitié joyeux, -venait retrouver son maître, plus content toutefois de se sentir sur son -fidèle grison qu'affligé de la perte de son gouvernement. - -Il n'était pas encore bien loin de son île, de sa ville ou de son -village, car on n'a jamais su précisément ce que c'était, quand il vit -venir six pèlerins étrangers. Arrivés près de lui, ces pèlerins se -rangèrent sur deux files et se mirent à chanter à tue-tête dans une -langue dont Sancho ne put rien démêler, sinon le mot _aumône_. Il en -conclut que toute la chanson n'avait pas d'autre but, et comme il était -naturellement charitable, il leur offrit le pain et le fromage qu'il -portait dans son bissac, leur faisant entendre par signes qu'il n'avait -rien de plus. Les pèlerins acceptèrent l'aumône en criant: _Geld! -geld[120]!_ - - [120] Mot allemand qui veut dire _argent_. - -Je ne vous comprends pas, frères, dit Sancho; que voulez-vous! - -L'un d'eux alors tira une bourse de son sein, pour faire entendre à -Sancho qu'ils demandaient de l'argent; mais lui, ouvrant la main et -écartant les doigts, afin de leur montrer qu'il ne possédait pas une -obole, piqua son grison et voulut passer au milieu d'eux. Mais un de ces -étrangers, qui l'avait reconnu, l'arrêta, et l'embrassant lui dit en -castillan: Sainte Vierge! qu'est-ce que je vois? n'est-ce pas mon ami, -mon bon voisin Sancho Panza? Oui! par ma foi, c'est bien lui, car je ne -suis ni ivre ni endormi. - -Tout surpris d'entendre prononcer son nom et de se sentir embrasser, -Sancho regarda longtemps cet homme sans rien dire; mais il avait beau le -considérer, il ne pouvait se rappeler ses traits. Comment se peut-il, -lui dit alors le pèlerin, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote -le Morisque, le mercier de notre village? - -Et qui diable t'aurait reconnu sous ce costume? reprit Sancho en -l'examinant de plus près; mais comment oses-tu revenir en Espagne? -Malheur à toi, mon pauvre ami, si tu venais à être découvert; tu -n'aurais pas à te louer de l'aventure. - -Si tu te tais, répondit le pèlerin, je suis bien sûr que personne ne me -reconnaîtra sous cet habit. Mais quittons le grand chemin, et allons -dans ce bois où mes camarades veulent dîner et faire la sieste: ce sont -de braves gens, tu dîneras avec eux, et là je pourrai te conter ce qui -m'est arrivé depuis cet édit que le roi a fait publier contre les débris -de notre malheureuse nation. - -[Illustration: On l'essuya, on lui donna du vin, on le débarrassa des -boucliers (page 531).] - -Sancho y consentit, et Ricote ayant parlé à ses compagnons, tous -s'enfoncèrent dans le bois qui était en vue, s'éloignant ainsi de la -grand'route. Arrivés là, ils se débarrassèrent de leurs bourdons, de -leurs mantelets, et restèrent en justaucorps. Ils étaient jeunes, -enjoués et de bonne mine, hormis Ricote qui était déjà avancé en âge; -chacun d'eux portait une besace bien pourvue, au moins de ces viandes -qui appellent la soif de deux lieues. Ils s'assirent sur l'herbe, qui -leur servit de nappe, et tous alors fournissant ce qu'ils portaient dans -leur bissac, la place se trouva en un clin d'oeil couverte de pain, de -noix, de fromage et de quelques os où il restait encore à ronger, sans -compter une espèce de saucisson appelé _cavial_, composé de ces oeufs -d'esturgeon, grands provocateurs de l'appétit. Il s'y trouva aussi des -olives en quantité, lesquelles, quoiqu'un peu sèches, ne laissaient pas -d'être de bon goût. Mais ce qui fit ouvrir les yeux à Sancho, c'étaient -six grandes outres de vin, chacun ayant fourni la sienne, sans compter -celle de Ricote qui seule valait toutes les autres ensemble. Enfin nos -gens se mirent à manger, mais lentement et en savourant chaque morceau. -Puis tout à coup, levant les bras et les outres en l'air, le goulot sur -la bouche et les yeux fixés au ciel, comme s'ils y avaient pris leurs -points de mire, ils restèrent tous un bon quart d'heure à transvaser le -vin dans leur estomac. Sancho admirait cette harmonie muette, et ne -pensait déjà plus au gouvernement qu'il venait de quitter. Afin de se -mettre à l'unisson, il pria Ricote de lui prêter son outre, et l'ayant -embouchée, il fit voir qu'il ne manquait pour cet exercice ni de méthode -ni d'haleine. - -De temps en temps, un des pèlerins prenant la main de Sancho, lui -disait: _Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno_; et Sancho -répondait: _Bon compagno jura di_; puis il éclatait de rire, mettant en -oubli sa mésaventure; en effet, sur le temps où l'on est occupé à manger -ou à boire, les soucis n'ont guère de prise. Quatre fois nos gens -recommencèrent à jouer de leurs musettes, mais à la cinquième fois elles -se désenflèrent si bien, qu'il n'y eut plus moyen d'en rien tirer: -toutefois, si le vin fit défaut, le sommeil ne leur manqua pas, car ils -s'endormirent sur la place. Ricote et Sancho, se trouvant plus éveillés, -pour avoir moins bu, laissèrent dormir leurs compagnons, et allèrent -s'asseoir au pied d'un hêtre, où le pèlerin, quittant sa langue -maternelle pour s'exprimer en bon castillan, parla de la sorte: - -Tu n'as pas oublié, ami Sancho, quelle terreur s'empara des nôtres quand -le roi fit publier son édit contre les Mores; je fus si alarmé moi-même, -que craignant de ne pouvoir quitter l'Espagne assez tôt, je me voyais -déjà traîner au supplice avec mes enfants. Toutefois, ne trouvant pas -que nous fissions sagement de fuir avec tant de hâte, je résolus de -laisser ma famille dans notre village, et d'aller seul chercher quelque -endroit où je pusse la mettre en sûreté. Je m'étais bien aperçu, ainsi -que les plus habiles de notre nation, que cet édit n'était pas une vaine -menace, mais une résolution arrêtée. En effet, connaissant les mauvaises -intentions de beaucoup d'entre nous, intentions qu'ils ne cachaient pas, -je restai convaincu que Dieu seul avait pu mettre dans l'esprit du roi -une résolution si soudaine et si rigoureuse. Non pas que nous fussions -tous coupables: car parmi nous, il se trouvait des chrétiens sincères, -mais en si petit nombre qu'à parler franchement, souffrir tant d'ennemis -dans le royaume, c'était nourrir un serpent dans son sein. Quoi qu'il en -soit, le bannissement, trop doux pour quelques-uns, fut trop sévère pour -ceux qui, non plus que moi, n'avaient pas de mauvais desseins. Depuis -cette époque, dans quelque endroit que nous portions nos pas, nous -regrettons toujours l'Espagne, notre berceau, ne trouvant point ailleurs -le repos que nous espérions. Nous avions cru qu'en Barbarie et en -Afrique on nous recevrait à bras ouverts, mais c'est là qu'on nous -méprise et qu'on nous maltraite le plus. Hélas! nous n'avons connu notre -bonheur qu'après l'avoir perdu; aussi notre désir de revoir l'Espagne -est si grand, que la plupart d'entre nous, qui en savent fort bien la -langue, n'ont pas craint d'abandonner femme et enfants pour y revenir. - -Je quittai donc notre village, et je partis pour la France avec -quelques-uns des nôtres; quoique nous y fussions bien reçus, le désir me -prit d'aller plus loin. Je passai en Italie, et de là en Allemagne, où -il me sembla qu'on vivait avec encore plus de sécurité, car presque -partout il y a une grande liberté de conscience. Je m'assurai d'une -maison proche d'Augsbourg, et m'associai à ces pèlerins qui ont coutume -de venir visiter les sanctuaires de l'Espagne, visite qui pour eux vaut -les mines du Pérou. Chaque année, ils la parcourent tout entière, et il -n'y a point de village qu'ils ne quittent repus jusqu'à la gorge, et -emportant un bon sac d'argent. Cet argent ils ont soin de l'échanger -contre de l'or, dont ils remplissent le creux de leurs bourdons, ou bien -ils le cousent dans les plis de leurs mantelets; puis, à force -d'industrie, ils parviennent à sortir d'Espagne avec leur butin, malgré -la rigoureuse surveillance des gardiens des passages. Aujourd'hui, ami -Sancho, mon intention est de reprendre l'argent que j'ai enfoui avant de -partir; et comme c'est hors de notre village, je pourrai le faire sans -péril, après quoi j'irai de Valence à Alger rejoindre ma femme et ma -fille. De là, nous repasserons en France, d'où je les emmènerai en -Allemagne, en attendant ce que Dieu voudra faire de nous; car enfin je -suis certain que ma femme et ma fille sont bonnes catholiques; quant à -moi, quoique je ne le sois pas autant, je suis plus chrétien que More, -et tous les jours je prie Dieu de m'ouvrir les yeux davantage, et de -m'apprendre comment il veut que je le serve. Mais ce qui m'étonne le -plus, Sancho, c'est que ma femme ait mieux aimé aller vivre en Barbarie -qu'en France, où elle et sa fille pourraient librement pratiquer leur -religion. - -Oh! cela n'a pas dépendu d'elles, dit Sancho, c'est Jean Tiopevo, ton -beau-frère, qui les a emmenées: et comme c'est un vrai More, il n'a -songé qu'à ce qui l'accommodait le mieux. Mais veux-tu que je te dise, -Ricote: je suis certain que tu irais en vain chercher ton trésor, tu ne -le trouveras plus, car nous avons su qu'on avait pris à ton beau-frère -et à ta femme des perles et beaucoup d'argent qu'ils allaient faire -enregistrer. - -Cela peut être, répliqua Ricote, mais je suis bien certain qu'ils n'ont -point touché à mon trésor, n'ayant confié le secret à personne, de -crainte de malheur. Si tu veux venir avec moi et m'aider à l'emporter, -je te promets deux cents écus: cet argent pourra te mettre à l'aise, car -je sais, mon ami, que tu n'es pas bien riche. - -Je le ferais volontiers, repartit Sancho, mais je ne suis point aussi -intéressé que tu pourrais le croire. Si j'aimais la richesse, je -n'aurais pas quitté ce matin un office où je pouvais faire d'or les murs -de ma maison, et avant qu'il fût six mois manger dans des plats -d'argent. Et pour cette raison, comme aussi parce que ce serait trahir -le roi notre maître, que d'aider ses ennemis, je n'irais pas avec toi, -quand au lieu de deux cents écus tu m'en offrirais le double. - -Quel office as-tu donc quitté? demanda Ricote. - -J'ai quitté le gouvernement d'une île, mais d'une île, vois-tu, qui n'a -pas sa pareille à un quart de lieue à la ronde, répondit Sancho. - -Et où est-elle située, cette île? continua Ricote. - -Où elle est? A deux lieues d'ici, répliqua Sancho, et elle s'appelle -l'île de Barataria. - -Que dis-tu là, reprit Ricote; est-ce qu'il y a des îles en terre ferme? - -Pourquoi non? reprit Sancho. Je te dis, mon ami, que j'en suis parti ce -matin, et qu'hier encore je la gouvernais à ma fantaisie; malgré tout, -je l'ai quittée, parce qu'il m'est avis que l'office de gouverneur est -dangereux. - -Et qu'as-tu gagné dans ton gouvernement? demanda Ricote. - -Ce que j'y ai gagné? répondit Sancho; par ma foi, j'y ai gagné -d'apprendre que je ne suis pas bon à être gouverneur, si ce n'est d'un -troupeau de chèvres, et que les richesses amassées dans les -gouvernements coûtent le repos et le sommeil, voire même le boire et le -manger. Dans les îles, il faut que les gouverneurs ne mangent presque -rien, surtout s'ils ont des médecins qui prennent soin de leur santé. - -Je ne sais ce que tu veux dire, répliqua Ricote. Hé! qui diable pouvait -s'aviser de te donner une île à gouverner? manque-t-il d'habiles gens au -monde, qu'il faille prendre des paysans pour en faire des gouverneurs? -Tu rêves, mon pauvre ami. Vois seulement si tu veux venir avec moi pour -m'aider à emporter mon trésor. Je t'assure qu'il en mérite bien le nom, -et je te donnerai ce que je t'ai promis. - -Je t'ai déjà dit que je ne le veux pas, répondit Sancho; mais sois sûr -de n'être pas dénoncé par moi. Adieu; continue ton chemin, et -laisse-m'en faire autant: si le bien gagné honnêtement se perd -quelquefois, à plus forte raison le bien mal acquis doit-il se perdre -avec son maître. - -Je n'insiste pas, reprit Ricote, mais tu ne sais pas ce que tu refuses. -Dis-moi, étais-tu dans le village quand mon beau-frère emmena ma femme -et ma fille? - -Vraiment oui, j'y étais, répondit Sancho, et tout le monde trouvait ta -fille si belle, qu'on sortait en foule pour la voir: chacun la suivait -des yeux, disant que c'était la plus jolie fille d'Espagne. La pauvre -créature pleurait en embrassant ses amies, les priant de la recommander -à Dieu et à sa sainte mère. Elle nous faisait pitié, tant elle était -triste, et je ne pus m'empêcher de pleurer, moi qui ne suis pas un grand -pleurard. Bien des gens voulaient la cacher; d'autres, s'ils n'eussent -pas craint l'édit de Sa Majesté, de l'enlever par les chemins. Don Pedro -Gregorio, ce jeune homme que tu connais, et qui est si riche, se -démenait fort pour elle: il l'aimait beaucoup, à ce qu'on dit; aussi ne -l'a-t-on plus revu depuis qu'elle est partie, et nous crûmes tous qu'il -avait couru après elle pour l'enlever, mais on n'en a pas entendu parler -jusqu'à cette heure. - -Par ma foi, dit Ricote, j'avais toujours cru ce jeune homme amoureux de -ma fille; mais comme je me fiais à elle, je m'en inquiétais peu. Tu sais -bien, Sancho, que les Morisques ne se marient guère par amour avec les -vieux chrétiens; et ma fille, ce me semble, songeait moins à se marier -qu'à devenir bonne chrétienne; aussi je pense qu'elle se souciait fort -peu des poursuites de ce gentilhomme. - -Dieu le veuille, repartit Sancho, car cela ne convient ni à l'un ni à -l'autre. Adieu, mon ami; laisse-moi partir; je veux aller ce soir -retrouver mon maître, le seigneur don Quichotte. - -Que Dieu t'accompagne, frère Sancho, dit Ricote. Aussi bien, voilà mes -compagnons qui s'éveillent, et il est temps de continuer notre chemin. - -Après s'être embrassés, Sancho monta sur son âne, Ricote prit son -bourdon, et ils se séparèrent. - - - - -CHAPITRE LV - -DE CE QUI ARRIVA A SANCHO EN CHEMIN. - - -Pour avoir passé trop de temps à s'entretenir avec Ricote, Sancho ne put -arriver de jour au château du duc, et il en était encore à une -demi-lieue quand la nuit le surprit. Comme on était au printemps, il ne -s'en mit pas en peine; seulement, il s'écarta de la route dans -l'intention de se procurer un gîte. Mais sa mauvaise étoile voulut qu'en -cherchant un endroit pour passer la nuit, lui et son grison tombèrent -dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu de -bâtiments en ruine. Lorsque Sancho sentit la terre lui manquer, il se -recommanda à Dieu avec ferveur, se croyant déjà au fond des abîmes; -pourtant, il en fut quitte à meilleur marché, car à quatre toises il se -trouva sur la terre ferme et assis sur sa monture sans s'être fait aucun -mal. Il commença par se tâter par tout le corps, et retint son haleine -pour s'assurer s'il n'avait aucune blessure; quand il se sentit bien -portant, il rendit grâces au ciel de l'avoir préservé d'un danger où il -avait failli se mettre en pièces. Le pauvre diable porta aussitôt ses -mains de tous côtés pour voir s'il n'y avait pas moyen de se tirer de -là; mais les murs étaient si droits et si escarpés qu'il lui était -impossible d'y grimper. Désolé de cette découverte, il le fut bien -davantage quand il entendit son grison se plaindre douloureusement, et -certes avec sujet, car il était en assez piteux état. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Ricote et Sancho allèrent s'asseoir au pied d'un hêtre (page 534).] - -Hélas! hélas! s'écria Sancho, que d'accidents imprévus dans ce misérable -monde! Qui aurait dit que l'homme qui était hier gouverneur d'une île, -commandant à ses serviteurs et à ses vassaux, se verrait aujourd'hui -seul, sans serviteurs ni vassaux pour le secourir! Faudra-t-il donc, mon -pauvre grison, que tous les deux nous mourions de faim ici, ou toi de -tes blessures, et moi de chagrin! Encore si j'étais aussi chanceux que -le fut monseigneur don Quichotte dans la caverne de Montesinos, où il -trouva la nappe mise et son lit tout prêt! Mais que trouverai-je dans ce -maudit trou, sinon des couleuvres et des crapauds? Malheureux que je -suis! où ont abouti mes folies et mes caprices? Si du moins nous étions -morts dans notre pays et parmi les gens de notre connaissance, nous -n'eussions pas manqué d'âmes charitables pour nous pleurer et nous -fermer les yeux à notre dernière heure! O mon fidèle ami, mon cher -compagnon, quelle récompense je donne à tes bons services! mais -pardonne-moi, et prie la fortune qu'elle nous tire de ce mauvais pas, -après quoi tu verras que je ne suis pas ingrat, et je te promets double -ration. - -Pendant que le maître se lamentait de la sorte, l'âne restait immobile, -tant grande était l'angoisse que le pauvre animal endurait. Le jour -revint, et aux premières clartés de l'aurore, Sancho, voyant qu'il était -absolument impossible, sans être aidé, de sortir de cette espèce de -puits, recommença à se lamenter et à jeter de grands cris pour appeler -du secours. Mais personne ne l'entendait, et il se tint pour mort, -surtout en voyant son âne couché à terre, les oreilles basses et faisant -fort triste mine. Enfin, il l'aida à se remettre sur ses pieds, non sans -beaucoup de peine; puis, ayant tiré un morceau de pain de son bissac, il -le lui donna en disant: _Tiens, mon enfant, quand on a du pain, les maux -se sentent moins_. - -L'infortuné Sancho était dans cette cruelle anxiété, cherchant de tous -côtés remède à son malheur, quand il découvrit à l'un des bouts du -souterrain une ouverture assez grande pour qu'un homme pût y passer. Il -s'y glissa à quatre pattes, et il vit qu'à l'autre bout le trou allait -toujours s'élargissant. Revenant sur ses pas, il prit une pierre avec -laquelle il pratiqua une brèche capable de livrer passage à son âne, et, -le tirant par le licou, il commença à cheminer le long du souterrain. -Tantôt il marchait à tâtons, tantôt il entrevoyait la lumière, mais -toujours avec une égale frayeur. Dieu puissant, se disait-il, mon maître -trouverait ceci une excellente aventure, tandis que moi, malheureux, -privé de conseil et dénué de courage, il me semble à tous moments que la -terre va me manquer sous les pieds. Tout en se lamentant, et après avoir -fait, à ce qu'il crut, près de demi-lieue, il commença à découvrir un -faible jour qui se glissait par une étroite fissure, et il espéra revoir -la lumière encore une fois. Mais Ben-Engeli le laisse là pour retourner -à don Quichotte, lequel attendait avec autant d'impatience que de joie -le jour fixé pour le combat qu'il devait livrer au séducteur de la fille -de la señora Rodriguez. - -Or, comme ce matin-là notre héros était sorti pour tenir son cheval en -haleine et le disposer au combat du lendemain, il arriva qu'à la suite -d'une attaque simulée à toute bride, Rossinante vint mettre les pieds de -devant sur le bord d'un trou dans lequel, sans la vigueur du cavalier -qui arrêta sa monture sur les jarrets de derrière, tous deux seraient -tombés infailliblement. La curiosité de don Quichotte l'engagea à voir -de plus près ce que c'était: il s'approcha sans mettre pied à terre. -Pendant qu'il considérait cette large ouverture, de grands cris, partis -du fond, vinrent frapper son oreille: Hélas! disait une voix, n'y a-t-il -point là-haut quelque chrétien qui m'entende, quelque chevalier -charitable qui ait pitié d'un malheureux pécheur enterré tout vivant, -d'un pauvre gouverneur qui n'a pas su se gouverner lui-même? - -Surpris au dernier point, don Quichotte crut reconnaître la voix de -Sancho, et, pour s'en assurer, il cria de toute sa force: Qui es-tu -là-bas, toi qui te plains ainsi? - -Et qui peut se plaindre, répondit la voix, si ce n'est le malheureux -Sancho Panza, ci-devant écuyer du fameux chevalier don Quichotte de la -Manche, et, pour ses péchés, gouverneur de l'île Barataria? - -Ces paroles redoublèrent la surprise du chevalier. S'imaginant que -Sancho était mort, et que son âme faisait là son purgatoire, il répondit -à son tour: En ma qualité de chrétien catholique, je t'engage à me -déclarer qui tu es. Si tu es une âme en peine, dis-moi ce que tu veux -que je fasse pour te soulager, car ma profession étant de secourir tous -les affligés, je puis aussi porter secours à ceux de l'autre monde qui -ne sauraient s'aider eux-mêmes. - -Vous qui me parlez, reprit la voix, vous êtes donc monseigneur don -Quichotte de la Manche; car à l'accent et à la parole ce ne peut être -que lui. - -Oui, oui, répliqua notre héros, je suis ce don Quichotte qui a fait -profession de secourir et d'assister en leurs nécessités les vivants et -les morts; apprends-moi donc qui tu es toi-même, car tu me tiens en -grand souci. Si tu es Sancho mon écuyer, et si tu as cessé de vivre, -pourvu que les diables ne t'aient point emporté, et que par la -miséricorde de Dieu tu sois seulement en purgatoire, notre mère la -sainte Église catholique a des prières efficaces pour abréger tes -peines; de ma part j'y emploierai tous mes efforts: achève donc de -t'expliquer et dis-moi qui tu es. - -Je jure Dieu, seigneur don Quichotte, répondit la voix, et je fais -serment que je suis Sancho Panza, votre écuyer, et que je ne suis jamais -mort depuis que je suis dans ce monde; mais qu'après avoir quitté mon -gouvernement pour des raisons qu'il serait trop long de raconter, je -tombai hier dans ce trou où je suis encore avec le grison qui ne me -laissera pas mentir à telles enseignes, qu'il est à mes côtés. - -En ce moment, comme s'il eût compris son maître et voulu lui rendre -témoignage, l'âne se mit à braire si puissamment, que toute la caverne -en retentit. - -Voilà un témoin irrécusable, dit don Quichotte; au bruit je reconnais -l'âne, et le maître à sa parole. Attends un peu, mon pauvre ami, je m'en -vais au château qui est tout proche, et j'amènerai des gens pour te -tirer d'ici. - -Dépêchez-vous, je vous prie, seigneur, car je suis au désespoir de me -voir enterré tout vivant, et je me sens mourir de peur. - -Don Quichotte alla conter l'aventure au duc et à la duchesse, qui -savaient que ce souterrain existait depuis un temps immémorial; mais ce -qui surtout les surprit, ce fut d'apprendre que Sancho avait quitté son -gouvernement sans qu'on leur eût donné avis de son départ. On courut -avec des cordes et des échelles, et à force de bras on ramena Sancho et -le grison à la lumière du soleil. Un étudiant qui se trouvait là par -hasard ne put s'empêcher de dire en voyant notre écuyer: Il serait bon -que tous les mauvais gouverneurs sortissent de leurs gouvernements, -comme celui-ci sort de cet abîme, pâle et mourant de faim, et, si je ne -me trompe, la bourse très-peu garnie. - -Frère, repartit Sancho, il y a huit jours que je suis entré dans l'île -qu'on m'avait donné à gouverner; pendant ces huit jours, je n'ai pas -mangé mon soûl une seule fois: j'ai été persécuté par les médecins, les -ennemis m'ont rompu les os, et je n'ai pas même eu le temps de toucher -mes gages. Vous voyez bien que je ne méritais point d'en sortir ainsi; -mais l'homme propose et Dieu dispose, et où l'on croit trouver du lard, -il n'y souvent pas de crochet pour le pendre. Au reste, Dieu m'entend, -et cela me suffit. - -Sancho, laisse parler les gens, lui dit son maître; repose-toi sur ta -bonne conscience, et qu'on dise ce qu'on voudra. Qui prétendrait -attacher toutes les langues n'aurait jamais fini; on mettrait plutôt des -portes aux champs. Si un gouverneur est riche, on dit qu'il a volé; s'il -est pauvre, on dit que c'est un niais et un imbécile. - -Permis de m'appeler un imbécile, répliqua Sancho, mais non de dire que -je suis un voleur. - -Tout en discourant, ils arrivèrent au château, entourés d'une foule de -gens, et ils trouvèrent le duc et la duchesse qui les attendaient dans -une galerie. Sancho ne voulut point monter rendre visite au duc et à la -duchesse qu'il n'eût mis son grison à l'écurie, car la pauvre bête -avait, disait-il, passé une très-mauvaise nuit. Enfin il alla saluer -Leurs Excellences: Messeigneurs, dit-il en mettant un genou en terre, je -suis allé gouverner votre île de Barataria, parce que Vos Grandeurs -l'ont voulu, et non parce que je l'avais mérité: j'y suis entré nu, et -nu j'en sors; je n'y ai perdu ni gagné, et si j'ai bien ou mal gouverné, -il y a des témoins qui pourront dire ce qui en est. J'ai éclairci des -difficultés, jugé des procès, toujours mourant de faim, grâce au docteur -Pedro Rezio, naturel de Tirteafuera, médecin de l'île et assassin des -gouverneurs. Les ennemis nous ont attaqués nuitamment et mis en grand -péril; mais ceux de l'île ont assuré que nous étions victorieux par la -force de mon bras; Dieu les récompense dans ce monde et dans l'autre -s'ils ne mentent point. Après avoir pesé les charges et les fatigues -qu'on rencontre dans les gouvernements, j'ai trouvé le fardeau trop -pesant pour mes épaules, et en fin de compte j'ai reconnu que je ne suis -pas du bois dont on fait les gouverneurs; aussi, avant que le -gouvernement me quittât, j'ai quitté le gouvernement, et hier, de bon -matin, j'ai laissé l'île à l'endroit où je l'avais trouvée, avec les -mêmes maisons et les mêmes rues, sans y avoir rien changé. Je n'ai rien -emprunté à personne, je n'ai fait de profit sur quoi que ce soit, et si, -comme cela est, j'ai songé à faire des ordonnances utiles et -profitables, j'y ai renoncé bien vite, de peur qu'on ne les observât -pas; parce qu'alors les faire ou ne pas les faire, c'est absolument la -même chose. Je suis parti sans autre compagnie que celle de mon grison. -Pendant la nuit, je suis tombé dans un souterrain, je l'ai parcouru tout -du long; puis j'ai tant fait que, le jour venu, j'ai découvert une -issue, mais non si facile toutefois que je n'y fusse demeuré jusqu'au -jugement dernier sans le secours de mon maître. Voici donc, monseigneur -le duc et madame la duchesse, votre gouverneur Sancho Panza, qui, en dix -jours qu'il a gouverné, a appris à mépriser le gouvernement, -non-seulement d'une île, mais encore du monde entier. Sur quoi je baise -très-humblement les pieds de Vos Excellences; et avec leur permission, -je retourne au service de monseigneur don Quichotte, avec qui je mange -au moins du pain tout mon soûl. Encore bien, je l'avoue, que cela ne -m'arrive que par saccades, je m'en rassasie du moins; et pourvu que je -m'emplisse le ventre, peu m'importe que ce soit de fèves ou de perdrix. - -L'écuyer finit là sa harangue, au grand contentement de son maître, qui -mourait de peur qu'il ne lui échappât mille impertinences. Le duc -embrassa Sancho, lui disant qu'il regrettait de le voir quitter son -gouvernement, mais qu'il lui donnerait dans ses États quelque autre -emploi où il aurait moins de peine et plus de profit. La duchesse aussi, -recommanda qu'on lui fît faire grande chère et qu'on lui dressât un bon -lit, car il paraissait tout moulu et à moitié disloqué. - - - - -CHAPITRE LVI - -DE L'ÉTRANGE COMBAT DE DON QUICHOTTE ET DU LAQUAIS TOSILOS, AU SUJET DE -LA FILLE DE LA SENORA RODRIGUEZ. - - -Le majordome qui avait accompagné Sancho à Barataria revint le même jour -raconter au duc et à la duchesse les faits et gestes de notre -gouverneur, et jusqu'à ses moindres paroles; mais ce qui les amusa le -plus, ce fut l'assaut simulé de l'île, les frayeurs de Sancho et enfin -son départ précipité. - -Cependant arriva le jour fixé pour le combat. Dans l'intervalle, le duc -avait eu le temps d'instruire son laquais Tosilos des précautions qu'il -fallait prendre pour vaincre don Quichotte sans le tuer ni le blesser. -Il décida qu'on ôterait le fer des lances, alléguant que les sentiments -chrétiens dont il se piquait ne permettaient pas que ce combat pût -entraîner la mort, et que les combattants devaient se contenter d'avoir -le champ libre sur ses terres, malgré les décrets des conciles qui -défendent ce genre de duel, sans le vouloir encore à outrance. Notre -héros répondit que le duc pouvait régler les choses comme il -l'entendrait; qu'il se conformerait en tout à ses volontés. - -Sur l'esplanade du château, le duc avait fait dresser un spacieux -échafaud, où devaient se tenir les juges du camp et les dames qui -demandaient justice. Le grand jour arrivé, une foule immense de curieux -accourut de tous les villages environnants. Jamais dans le pays vivants -ou morts n'avaient entendu raconter pareille chose. - -[Illustration: Il recommença à se lamenter et à jeter de grands cris -pour appeler du secours (page 538).] - -Le premier qui parut dans la lice fut le maître des cérémonies; il la -parcourut d'un bout à l'autre pour s'assurer qu'il n'y avait aucun piége -ou obstacle qui pût faire trébucher les combattants. La duègne et sa -fille, dans une contenance affligée et avec leurs voiles tombant jusqu'à -terre, vinrent ensuite prendre place. Notre héros était déjà dans la -lice, quand par un des angles de la place et au son des trompettes on -vit entrer le grand laquais Tosilos, couvert d'armes resplendissantes, -le casque en tête et la visière baissée. Il montait un puissant cheval -de Frise qui faisait trembler la terre sous ses pas. Tosilos n'avait -point oublié les instructions du duc son seigneur, c'est-à-dire d'éviter -le premier choc, pour éviter la mort si don Quichotte l'atteignait. Il -parcourut la place, et s'approchant des dames, il regarda quelque temps -avec beaucoup d'attention, celle qui le réclamait pour époux. Enfin, le -juge du camp appela notre chevalier, et suivi de Tosilos, il alla -demander aux plaignantes si elles consentaient à prendre pour champion -le seigneur don Quichotte de la Manche. Toutes deux s'inclinèrent en -répondant qu'elles tenaient pour bon et valable ce qu'il ferait en cette -circonstance. - -Le duc et la duchesse étaient assis dans une galerie construite -au-dessus de l'enceinte et remplie de gens qui attendaient l'issue d'un -combat si extraordinaire. Les conditions du champ clos furent que si don -Quichotte était vainqueur, le vaincu épouserait la fille de la señora -Rodriguez; qu'au contraire, s'il succombait, son adversaire se -trouverait relevé de sa promesse. Le maître des cérémonies partagea le -soleil aux combattants, et assigna à chacun le lieu où il devait se -placer. Puis dès qu'il fut retourné à sa place, les clairons -retentirent. - -Tout en attendant le dernier signal, don Quichotte s'était recommandé à -Dieu et à sa dame Dulcinée; quant à Tosilos, il avait bien d'autres -pensées en tête. S'étant mis à considérer son aimable ennemie, elle lui -avait semblé la plus charmante créature du monde: aussi le petit dieu -qu'on appelle Amour ne voulut-il pas perdre l'occasion de triompher d'un -coeur de laquais; il s'approcha du drôle, sans être vu de personne, et -il lui décocha une flèche qui le perça de part en part (car l'amour est -invisible, il va et vient, entre et sort à sa fantaisie), si bien que -lorsque les clairons sonnèrent, Tosilos n'entendit rien, ne songeant -déjà plus qu'à la beauté dont il était devenu tout à coup l'esclave. - -Don Quichotte, au contraire, n'avait pas plutôt entendu le signal de -l'attaque qu'il s'était élancé sur son adversaire de toute la vitesse de -Rossinante, pendant que Sancho criait de toutes ses forces: Que Dieu te -conduise, fleur et crème de la chevalerie errante! que Dieu te donne la -victoire comme tu la mérites! - -Bien que Tosilos vît fondre sur lui don Quichotte, il ne bougea pas; au -contraire, appelant à haute voix le juge du camp: Seigneur, lui dit-il, -ce combat n'a-t-il lieu que pour m'obliger à épouser cette dame? - -Précisément, lui répondit celui-ci. - -En ce cas, repartit Tosilos, ma conscience me défend de passer outre: je -me tiens pour vaincu, et je suis prêt à épouser cette dame à l'instant -même. - -A ces paroles, le juge du camp, qui était un des confidents de cette -facétie, demeura fort étonné, et ne sut que répondre. - -Quant à don Quichotte, voyant que son ennemi ne venait point à sa -rencontre, il s'était arrêté au milieu de la carrière. Le duc cherchait -à deviner ce qui suspendait le combat; mais lorsqu'il sut ce qu'il en -était, il entra dans une grande colère contre son domestique, sans -toutefois oser le laisser paraître. - -Tosilos s'approchant de l'estrade où était la señora Rodriguez: Madame, -lui dit-il, je suis prêt à épouser votre fille, et je ne veux point -obtenir par les armes ce que je puis posséder sans débat. - -S'il en est ainsi, je suis libre et délié de mon serment, ajouta don -Quichotte; qu'ils se marient, et puisque Dieu la lui donne, que saint -Pierre les bénisse! - -Le duc descendit dans la lice: Est-il vrai, chevalier, dit-il en -s'adressant à Tosilos, que vous vous teniez pour vaincu, et que pressé -des remords de votre conscience, vous consentiez à épouser cette jeune -fille? - -Oui, seigneur, répondit celui-ci. - -Par ma foi, il fait bien, dit alors Sancho, car ce que tu voulais donner -au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira. - -Cependant Tosilos s'était mis à délacer son casque, et priait qu'on -l'aidât, parce qu'il ne pouvait plus respirer, tant il était serré dans -cette étroite prison. On s'empressa de le satisfaire. Alors se montra à -découvert le visage du laquais Tosilos. Quand la señora Rodriguez et sa -fille virent ce qu'il en était, elles se mirent à crier en disant: C'est -une tromperie, c'est une infâme tromperie. On a mis Tosilos, le laquais -de monseigneur, à la place de mon véritable époux. Justice, justice! -nous ne souffrirons pas cette trahison. - -Ne vous affligez point, mesdames, dit don Quichotte, il n'y a ici ni -malice ni tromperie; du reste, s'il y en a, elle n'est point de la part -de monseigneur le duc, mais de la part des enchanteurs, mes ennemis, -qui, jaloux de la gloire que j'allais acquérir dans ce combat, ont -changé le visage de votre époux en celui de ce laquais. N'en doutez pas, -mademoiselle, ajouta-t-il, et en dépit de la malice de nos ennemis, -mariez-vous avec ce cavalier; car c'est bien celui que vous désiriez. -Là-dessus, vous pouvez vous en fier à moi. - -En entendant notre héros, le duc sentit s'évanouir sa colère: En vérité, -dit-il, tout ce qui arrive au chevalier de la Manche est tellement -extraordinaire, que je suis disposé à croire que l'homme ici présent -n'est point mon laquais; mais pour en être plus certains, remettons le -mariage à quinzaine, et gardons sous clef ce personnage qui nous tient -en suspens; peut-être alors aura-t-il repris sa première forme. La -malice des enchanteurs contre le seigneur don Quichotte ne peut pas -toujours durer, surtout quand ils verront que toutes leurs ruses et -leurs transformations sont inutiles. - -Oh! vraiment, dit Sancho, ces diables d'enchanteurs sont plus opiniâtres -qu'on ne pense, et ils ne tiennent pas mon maître quitte à si bon -marché: dans ce qui lui arrive, ce n'est que transformation de celui-ci -en celui-là, et de celui-là en un autre. Il y a peu de jours il vainquit -un chevalier qui s'appelait le chevalier des Miroirs; eh bien, les -enchanteurs donnèrent au vaincu la figure du bachelier Samson Carrasco, -qui est un de ses meilleurs amis; madame Dulcinée, ils l'ont changée en -une grossière paysanne; mais je serais bien trompé si ce laquais ne -reste pas laquais jusqu'à la fin de ses jours. - -Il en sera ce qui pourra, reprit la fille de la señora Rodriguez; et -puisqu'il consent à m'épouser, je l'accepte de bon coeur: j'aime mieux -être la femme d'un laquais que la maîtresse d'un gentilhomme, d'autant -plus que mon séducteur ne l'est pas. - -Malgré tout on renferma Tosilos, sous prétexte de voir ce qui -adviendrait de sa métamorphose, et don Quichotte fut proclamé vainqueur. -Quant aux spectateurs qui avaient espéré voir les combattants se mettre -en pièces, ils se retirèrent aussi désappointés que le sont les petits -garçons lorsqu'on fait grâce au condamné qu'ils étaient venus pour voir -pendre. Le duc, la duchesse et le glorieux don Quichotte rentrèrent au -château; la señora Rodriguez et sa fille étaient charmées de voir que, -de façon ou d'autre, cette aventure finissait par un mariage; quant à -Tosilos, il ne demandait pas mieux. - - - - -CHAPITRE LVII - -COMMENT DON QUICHOTTE PRIT CONGÉ DU DUC, ET DE CE QUI LUI ARRIVA AVEC LA -BELLE ALTISIDORE, DEMOISELLE DE LA DUCHESSE. - - -Craignant enfin d'avoir un jour à rendre compte à Dieu de la vie oisive -qu'il menait dans ce château, vie qu'il trouvait si contraire à sa -profession de chevalier errant, don Quichotte se résolut enfin à partir, -et demanda congé à Leurs Excellences. Ce ne fut pas sans montrer un -grand déplaisir que le duc y consentit; mais enfin, il se rendit aux -raisons du chevalier. - -La duchesse remit à Sancho les lettres de sa femme. Après en avoir -entendu la lecture: Qui eût pensé, se disait-il en pleurant, que toutes -mes espérances s'en iraient en fumée, et qu'il me faudrait encore une -fois me mettre en quête d'aventures à la suite de mon maître? Au moins -je suis bien aise d'apprendre que Thérèse a fait son devoir en envoyant -des glands à madame la duchesse: si elle y eût manqué, je l'aurais -regardée comme une ingrate. Ce qui me console, c'est qu'on ne peut -appeler ce cadeau un pot-de-vin, puisque j'occupais déjà le gouvernement -quand elle l'a envoyé; si petit qu'il soit, il montre que nous sommes -reconnaissants. Nu je suis entré dans le gouvernement, et nu j'en sors. -Ainsi, on n'a rien à me reprocher, et me voilà tel que ma mère m'a mis -au monde. - -Don Quichotte, qui, la veille au soir, avait pris congé du duc et de la -duchesse, voulut se mettre en route de grand matin. Au lever du soleil, -il parut tout armé dans la cour du château, dont les galeries étaient -remplies de gens curieux d'assister à son départ. Sancho était sur son -grison avec sa valise et son bissac, le coeur plus joyeux qu'on ne -pensait, car, à l'insu de don Quichotte, le majordome du duc lui avait -remis deux cents écus d'or pour continuer leur voyage. - -Tout le monde avait les yeux attachés sur notre chevalier, quand tout à -coup l'effrontée et spirituelle Altisidore éleva la voix du milieu des -filles de la duchesse et dit d'un ton amoureux et plaintif: - - - Arrête, ô le plus dur des chevaliers errants! - Retiens le mors, quitte la selle; - Sans fatiguer en vain les flancs - De ta vieille et maigre haridelle; - Apprends donc que tu ne fuis pas - Une vipère venimeuse, - Mais un petit agneau qui recherche tes bras, - Et qui n'est point brebis galeuse. - - Monstre, tu réduis aux abois - La plus aimable créature - Que Diane ait vue dans ses bois, - Ou Vénus dans sa grotte obscure. - Cruel Énée, amant trop fugitif, - Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif! - - Tu m'as ravi, cruel, oui, oui, tu m'as ravi - Un coeur plein d'amoureuse rage; - Et tu t'en es si mal servi, - Qu'il ne peut servir davantage: - Mais voler trois coiffes de nuit, - Et dérober ma jarretière! - Va, va te promener, et tout ce qui s'ensuit: - Ce ne sont point là tours à faire. - - Tu m'as volé mille soupirs, - Et des soupirs chauds comme braise, - Non pas de languissants zéphyrs, - Mais de vrais soufflets à fournaise. - Cruel Énée, amant trop fugitif, - Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif. - - Que toujours le nigaud qui te sert d'écuyer, - Laisse ton âme désolée, - Sans mettre en son état premier - Ta ridicule Dulcinée; - Qu'elle se ressente à jamais, - L'impertinente créature, - De toutes tes rigueurs, des maux que tu m'as faits, - De tous les tourments que j'endure. - - Puisses-tu dans tes plus hauts faits, - N'avoir que mauvaise aventure, - Et qu'avec toi tous tes souhaits - Soient bientôt dans ta sépulture! - Cruel Énée, amant trop fugitif, - Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif[121]! - - - [121] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Tandis qu'Altisidore se lamentait de la sorte, don Quichotte la -regardait avec de grands yeux; tout à coup, se tournant vers Sancho: Par -le salut de tes aïeux, lui dit-il, je te prie, je t'adjure de déclarer -la vérité: emportes-tu, par hasard, les trois mouchoirs et les -jarretières dont parle cette amoureuse damoiselle! - -Les mouchoirs, j'en conviens, répondit Sancho; mais de jarretières, pas -plus que sur ma main. - -Quoiqu'elle la connût pour une personne très-hardie et très-facétieuse, -la duchesse ne revenait pas de l'effronterie de sa suivante; mais le -duc, à qui le jeu plaisait, ne fut pas fâché de le prolonger. Seigneur -chevalier, dit-il à don Quichotte, votre conduite est inexcusable, -surtout après le bon accueil que Votre Grâce a reçu dans ce château: -votre action dénote un mauvais coeur, et trahit un genre de faiblesse -qui s'accorde mal avec ce que la renommée publie de vous. Rendez les -jarretières à cette demoiselle, sinon je vous défie en combat à outrance -sans craindre que les enchanteurs changent mes traits, comme cela est -arrivé à mon laquais Tosilos. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Au son des trompettes, on vit entrer le grand laquais Tosilos -(page 541).] - -Dieu me préserve, seigneur, répondit notre héros, de tirer l'épée contre -votre illustre personne de qui j'ai reçu tant de faveurs. Les mouchoirs, -je les ferai rendre, puisque Sancho dit qu'il les a: quant aux -jarretières, ni lui ni moi ne les avons vues: que cette belle demoiselle -veuille bien les chercher dans sa toilette, sans aucun doute elle les y -trouvera. Jamais je n'ai rien dérobé, seigneur duc, et j'espère ne -jamais donner sujet qu'on m'accuse de pareilles bassesses, à moins que -Dieu ne m'abandonne. Cette jeune fille, on le voit bien, parle avec le -dépit d'un coeur amoureux, que je n'ai nullement pensé à enflammer; -aussi n'ai-je point d'excuses à lui faire, non plus qu'à Votre -Excellence, que je supplie très-humblement d'avoir de moi meilleure -opinion, et de me permettre de continuer mon voyage. - -Partez, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et puisse la fortune -vous être toujours fidèle, afin que nous puissions entendre parler de -vos nouveaux exploits; partez, car votre présence est un mauvais remède -aux blessures que l'amour a faites à mes femmes. Quant à celle-ci, je la -châtierai si bien, qu'elle sera plus réservée à l'avenir. - -O valeureux chevalier! s'écria Altisidore, encore deux mots, je t'en -conjure: pardon de t'avoir accusé du vol de mes jarretières; je te fais -réparation d'honneur, car je les ai sur moi en ce moment; mais je suis -si troublée que je ressemble à celui qui cherchait son âne pendant qu'il -était monté dessus. - -Ne l'avais-je pas dit? s'écria Sancho: ah! vraiment, c'est bien moi -qu'il faut accuser de larcin! si j'avais voulu voler, n'en avais-je pas -une belle occasion dans mon gouvernement? - -Don Quichotte se baissa avec grâce sur ses arçons, pour saluer le duc, -la duchesse et tous les assistants, puis, tournant bride, il sortit du -château et prit le chemin de Saragosse. - - - - -CHAPITRE LVIII - -COMMENT DON QUICHOTTE RENCONTRA AVENTURES SUR AVENTURES, ET EN SI GRAND -NOMBRE, QU'IL NE SAVAIT DE QUEL COTÉ SE TOURNER. - - -Lorsque don Quichotte se vit en rase campagne, libre et à l'abri des -importunités d'Altisidore, il se sentit renaître, et il lui sembla -qu'une force nouvelle se manifestait en lui pour pratiquer mieux que -jamais sa profession de chevalier errant. Ami, dit-il en se tournant -vers son écuyer, de tous les biens dont le ciel a comblé les mortels, le -plus précieux est la liberté, les trésors que la terre cache dans ses -entrailles, ceux que la mer recèle dans ses vastes profondeurs, n'ont -rien qui lui soit comparable: pour la liberté aussi bien que pour -l'honneur, on peut et on doit aventurer sa vie. Tu as été témoin, -Sancho, des délices et de l'abondance dont nous avons joui dans ce -château; eh bien, te l'avouerai-je? au milieu de ces banquets somptueux, -de ces breuvages exquis, il me semblait toujours souffrir le tourment -de la soif et de la faim. Non, je ne jouissais point de ces choses avec -la même liberté que si elles m'eussent appartenu: car l'obligation de -reconnaître les bienfaits et les services qu'on a reçus est un lien -serré de mille noeuds qui tient une âme constamment captive. Heureux -celui à qui le ciel a donné un morceau de pain, et qui n'est tenu d'en -remercier que le ciel lui-même! - -Malgré tout ce que vient de dire Votre Grâce, répondit Sancho, nous ne -saurions nous empêcher d'être reconnaissants de la bourse de deux cents -écus d'or que m'a donnée le majordome de monseigneur le duc; aussi je la -porte sur mon coeur, comme une relique contre la nécessité, et comme un -bouclier contre les accidents qu'on rencontre à toute heure: car pour un -château où l'on fait bonne chère, il y a cent hôtelleries où l'on est -roué de coups. - -Déjà depuis quelque temps le chevalier et l'écuyer errants marchaient -s'entretenant de la sorte, quand ils aperçurent une douzaine d'hommes en -costume de paysans, qui dînaient assis sur l'herbe, leurs manteaux leur -servant de nappe. Près d'eux, d'espace en espace, étaient étendus de -grands draps blancs, qui recouvraient quelque chose. Don Quichotte -s'approcha, et ayant salué poliment, il demanda ce que cachaient ces -toiles. - -Seigneur, répondit un de ces hommes, sous ces toiles sont des figures -sculptées destinées à un reposoir qu'on est en train de faire dans notre -village. Nous les portons sur nos épaules, de peur qu'elles ne se -brisent, et nous les couvrons, afin qu'elles ne se gâtent point à l'air -et par les chemins. - -Vous me feriez plaisir si vous vouliez me permettre de les voir, dit don -Quichotte, car je m'imagine que des figures dont on prend un tel soin -doivent être fort belles. - -Oui, certes, elles le sont, répondit l'interlocuteur; mais aussi il faut -savoir ce qu'elles coûtent! il n'y en a pas une seule qui ne revienne à -plus de cinquante ducats. Vous allez en juger, ajouta-t-il. Et il -découvrit une superbe figure représentant un saint George à cheval -vainqueur d'un dragon auquel il tenait la lance contre la poitrine. -L'image entière ressemblait à une châsse d'or. - -Don Quichotte ayant quelque temps considéré la figure: Ce chevalier, -dit-il, fut un des plus illustres chevaliers errants de la milice -céleste; il s'appelait saint George et fut un grand protecteur de -l'honneur des dames. Passons au suivant. L'homme la découvrit, et l'on -reconnut l'image de saint Martin également à cheval, et partageant son -manteau avec le pauvre. Ce chevalier, poursuivit notre héros, était -aussi un grand aventurier chrétien; mais il se montra plus charitable -encore que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu'il coupe son -manteau pour en donner la moitié à un pauvre; et ce fut probablement en -hiver; autrement, charitable comme il l'était, il lui aurait donné le -manteau tout entier. - -Vous n'y êtes pas, repartit Sancho; c'est parce qu'il savait le -proverbe: Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir. - -Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, et il demanda qu'on lui fît -voir une autre figure. - -Cette fois on découvrit l'image du patron des Espagnes, l'épée sanglante -à la main, culbutant les Mores et les foulant sous les pieds de son -coursier. Oh! pour celui-ci, s'écria notre héros, c'était un des plus -fameux aventuriers qui aient jamais suivi l'étendard de la croix: c'est -le grand saint Jacques, surnommé le tueur de Mores, un des plus -vaillants chevaliers qu'ait possédé le monde, et que possède maintenant -le ciel. - -On lui fit voir ensuite un saint Paul précipité à bas de son cheval, -avec toutes les circonstances qui d'habitude accompagnent le récit de sa -conversion. Ce saint-là, dit don Quichotte, fut d'abord un très-grand -ennemi de l'Église de Dieu, mais il a fini par en être le plus zélé -défenseur. Chevalier errant pendant sa vie, saint inébranlable dans la -foi jusqu'à la mort, ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur, -docteur des nations, il puisa sa doctrine dans le ciel, et eut -Jésus-Christ lui-même pour instituteur et pour maître. Enfants, couvrez -vos images. Mes frères, reprit-il, je tiens à bon présage ce que je -viens de voir; car ces chevaliers exercèrent la profession que j'ai -embrassée, celle des armes, avec cette différence toutefois qu'ils -furent saints, et qu'ils combattirent avec des armes célestes, tandis -que moi, pécheur, je combats à la manière des hommes. Ils ont conquis le -ciel par la violence, car le royaume des cieux veut qu'on l'obtienne par -la violence; mais moi, jusqu'à cette heure, je ne sais trop ce que j'ai -conquis, quelles que soient les fatigues que j'ai endurées. Oh! si ma -chère Dulcinée pouvait être délivrée des peines qu'elle endure, mon sort -s'améliorant et mon esprit se trouvant plus en repos, peut-être -m'engagerais-je dans une voie meilleure que celle où j'ai marché jusqu'à -présent. - -Que Dieu t'entende! dit tout bas Sancho! - -Ces hommes n'étaient pas moins surpris de la figure de notre héros que -de son langage, auquel ils ne comprenaient rien ou peu s'en faut. Leur -repas achevé, ils chargèrent les figures sur leurs épaules, prirent -congé de don Quichotte, et continuèrent leur chemin. - -Comme s'il n'eût jamais entendu parler son maître, Sancho était resté -tout ébahi, voyant bien qu'il n'y avait point d'histoire au monde dont -il n'eût une parfaite connaissance. En vérité, monseigneur, lui dit-il, -si ce qui vient de nous arriver peut s'appeler une aventure, c'est -assurément la plus douce et la plus agréable que nous ayons rencontrée -jusqu'ici: nous en sommes sortis sans coups de bâton; nous n'avons point -mis l'épée à la main; nous n'avons pas mesuré la terre de nos corps, -enfin nous voilà sains et saufs, sans avoir souffert ni la soif ni la -faim. Dieu soit béni de la grâce qu'il m'a faite de voir tout cela de -mes propres yeux. - -C'est vrai, Sancho, répondit don Quichotte; mais tu dois savoir que les -temps ne se ressemblent pas, et qu'on n'a pas toujours mauvaise chance. -Là où le vulgaire ne voit qu'un fâcheux présage, celui qui a le sens -droit voit une heureuse rencontre. Un homme superstitieux sort de chez -lui de bon matin, et il se trouve face à face avec un moine de l'ordre -de Saint-François, aussitôt il tourne les talons comme s'il eût -rencontré le diable; on renverse du sel sur la table, et le voilà tout -mélancolique, comme si la nature devait employer des moyens aussi -futiles pour nous avertir des malheurs qui nous menacent. L'homme sage -et chrétien n'attache aucune importance à de semblables vétilles. -Scipion arrive en Afrique, trébuche en sautant à terre, et voit que ses -soldats tiennent sa chute à mauvais présage; aussitôt, embrassant le -sol: Afrique, je te tiens, dit-il, tu ne m'échapperas pas. Ainsi, moi, -ami Sancho, je considère comme un bonheur d'avoir rencontré ces images. - -Je le crois, dit Sancho; je voudrais seulement que Votre Grâce daignât -m'expliquer pourquoi, en invoquant, avant de livrer bataille, ce saint -Jacques, le tueur de Mores, les Espagnols ont coutume de s'écrier: -_Saint Jacques, et ferme, Espagne[122]!_ L'Espagne est-elle ouverte, -qu'il soit besoin de la fermer? Quelle cérémonie est-ce là? - - [122] Santiago, y cierra, España. Le mot _cerrar_, qui primitivement - signifiait attaquer, veut dire aujourd'hui: fermer. C'est comme, en - France, _Montjoie, Saint-Denis!_ - -Que tu es simple, mon pauvre ami! répondit don Quichotte: apprends que -Dieu a donné aux Espagnols pour protecteur ce grand chevalier à la -Croix-Vermeille, et surtout dans les luttes terribles qu'ils ont -autrefois soutenues contre les Mores! C'est pour cela qu'ils l'invoquent -dans les combats, car on l'a vu souvent en personne, foulant aux pieds, -détruisant les escadrons ennemis, comme je pourrais t'en fournir cent -exemples tirés des histoires les plus dignes de foi. - -Changeant d'entretien, Sancho dit à son maître: En vérité, seigneur, je -ne reviens pas de l'effronterie de cette Altisidore: il faut que la -pauvrette en ait dans l'aile, et que ce petit scélérat qu'on appelle -Amour l'ait diantrement blessée! Le drôle n'y voit goutte, dit-on; mais -cela n'y fait rien: lorsqu'il prend un coeur pour but, il vous le perce -de part en part avec ses flèches. J'avais entendu dire que les flèches -de l'amour s'émoussaient contre la sagesse des filles; eh bien, c'est -tout le contraire chez cette Altisidore, car on dirait qu'elles ne s'en -aiguisent que mieux. - -Ami Sancho, reprit don Quichotte, l'amour ne connaît ni ménagements, ni -considérations: il est comme la mort, qui n'épargne pas plus les rois -que les bergers. Lorsqu'il s'empare d'un coeur, la première chose qu'il -fait, c'est d'en chasser la honte et la crainte. Ainsi, comme tu l'as -vu, c'est sans pudeur qu'Altisidore m'a montré des désirs qui ont excité -chez moi moins de pitié que de confusion. - -O cruauté notoire, ingratitude inouïe! s'écria Sancho; que ne -s'adressait-elle à moi, je me serais rendu au premier petit mot d'amour! -Mort de ma vie! quel coeur de rocher! quelles entrailles de bronze a -Votre Grâce! Mais qu'a donc pu découvrir en vous la pauvre fille pour -prendre ainsi feu comme une étoupe? Où donc est la beauté qui l'a si -fort charmée dans votre personne? Je vous ai bien des fois regardé de la -tête aux pieds, et jamais, je dois l'avouer, je n'ai vu chez vous que -des choses plutôt faites pour épouvanter les gens que pour les séduire. -S'il est vrai, comme on le prétend, que pour éveiller l'amour -l'essentiel soit la beauté, Votre Grâce n'en ayant pas du tout, je ne -sais de quoi s'est amourachée cette Altisidore. - -Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, qu'il y a deux sortes de beauté, -celle de l'âme et celle du corps. Celle de l'âme se manifeste par -l'esprit, la libéralité, la courtoisie, et tout cela peut se rencontrer -chez un homme laid; quand on possède cette beauté, et non celle du -corps, l'amour qu'on inspire n'est que plus ardent et plus durable. Moi, -Sancho, je sais fort bien que je ne suis pas beau, mais enfin je ne suis -pas difforme; et il suffit à un honnête homme de n'être pas un monstre, -pour être capable d'inspirer une passion aussi vive que profonde. - -[Illustration: - - Cruel Énée, amant trop fugitif, - Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif! (Page 544).] - -En devisant ainsi, ils étaient entrés dans une forêt qui se trouvait sur -leur chemin, lorsque, sans y penser, don Quichotte se trouva pris dans -de grands filets de soie verte, tendus parmi les arbres: Sancho, dit-il, -voici, si je ne me trompe, une des aventures les plus étranges qu'on -puisse imaginer: qu'on me pende si les enchanteurs qui me persécutent -n'ont pas résolu de m'empêtrer dans ces filets et d'interrompre mon -voyage pour venger Altisidore de l'indifférence que je lui ai montrée. -Eh bien, je leur déclare que quand même ces filets, au lieu d'être -tissus de soie verte, seraient de durs diamants, et mille fois plus -forts que ceux dans lesquels le jaloux Vulcain emprisonna jadis Mars et -Vénus, je les romprais avec la même facilité que s'ils n'étaient -composés que de joncs marins ou d'effilures de coton. - -Il s'apprêtait à passer outre, au risque de tout briser, quand il vit -sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères; mais avec -cette différence que leurs corsets étaient de fin brocart et leurs jupes -de riche taffetas doré! Leurs cheveux, si blonds qu'ils pouvaient le -disputer à ceux d'Apollon lui-même, tombaient en longues boucles sur -leurs épaules; leurs têtes étaient couronnées de guirlandes, où se -mêlaient le laurier vert et la rouge amarante, leur âge était au-dessus -de quinze années, mais sans atteindre encore la dix-huitième. A cette -vue, Sancho ouvre de grands yeux, et don Quichotte reste interdit; le -Soleil arrête sa course, et tous étaient dans un merveilleux silence. -Enfin une des bergères, s'adressant à notre héros: - -Arrêtez, seigneur chevalier, arrêtez, lui dit-elle, ne brisez pas ces -filets, ils ne cachent aucun piége; nous ne les avons fait tendre que -pour nous divertir; comme je pense que vous désirez savoir qui nous -sommes et quel est notre dessein, je vais vous l'expliquer en peu de -mots. A deux lieues d'ici, dans un village qu'habitent des gens de -qualité, plusieurs personnes de la même famille sont convenues de venir -s'amuser en cet endroit, qui est un des plus agréables des environs, -afin de former entre elles une nouvelle Arcadie pastorale. Les jeunes -gens sont vêtus en bergers, les jeunes filles en bergères. Nous avons -étudié deux églogues, l'une est de Garcilasso, l'autre du fameux -Camoëns, poëte portugais. Nous ne sommes ici que d'hier, et nous avons -fait dresser des tentes sous ces arbres, au bord de ce ruisseau qui -arrose les prés d'alentour. La nuit dernière, on a tendu ces filets pour -y prendre les petits oiseaux qui, chassés par le bruit, viendraient s'y -jeter sans méfiance. Si vous consentez, seigneur, à devenir notre hôte, -soyez le bienvenu; nous en aurons tous une grande joie, car nous ne -connaissons pas la mélancolie. - -En vérité, belle et noble dame, répondit don Quichotte, Actéon fut moins -agréablement surpris quand il aperçut au bain la chaste Diane, que je le -suis en vous voyant. Je loue l'objet de vos divertissements, et je vous -rends grâces de vos offres obligeantes. Si je puis vous servir, parlez, -vous êtes sûre d'être promptement obéie, car ma profession est de me -montrer affable et empressé, surtout envers les personnes de votre -qualité et de votre mérite. Si ces filets, qui n'occupent qu'un faible -espace, s'étendaient sur toute la surface de la terre, j'irais, plutôt -que de les rompre, chercher un passage dans de nouveaux continents; et -afin que vous n'en doutiez pas, apprenez que celui qui vous parle est -don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arrivé jusqu'à vos -oreilles. - -Quel bonheur est le nôtre! chère amie de mon âme, s'écria l'autre -bergère; regarde ce seigneur! eh bien, c'est le plus vaillant et le plus -courtois chevalier qu'il y ait au monde, si l'histoire qui court -imprimée de ses hauts faits ne ment point: je l'ai lue, et je gage que -ce brave homme qui l'accompagne est Sancho Panza, son écuyer, dont -personne n'égale les aimables saillies. - -Vous ne vous trompez pas, Madame, répondit Sancho, c'est moi-même qui -suis ce plaisant écuyer que vous dites, et ce seigneur est mon maître, -le même don Quichotte de la Manche dont parle cette histoire. - -Est-il possible, chère amie! dit l'autre bergère; en ce cas, il faut -prier ces étrangers de rester avec nous; nos parents et nos frères en -auront une joie infinie. J'avais déjà entendu parler de ce que tu viens -de me dire; on ajoute même que ce chevalier est l'amant le plus constant -et le plus amoureux que l'on connaisse, et que sa dame est une certaine -Dulcinée du Toboso à qui l'Espagne entière décerne la palme de la -beauté. - -Rien de plus vrai, repartit don Quichotte; votre beauté, mesdames, -pourrait seule remettre la chose en question. Mais cessez de vouloir me -retenir: les devoirs impérieux de ma profession m'interdisent de me -reposer jamais. - -Sur ces entrefaites arriva le frère d'une des bergères, vêtu aussi en -berger, et avec non moins de richesse et d'élégance. Sa soeur lui ayant -appris que celui à qui elles parlaient était le valeureux don Quichotte -de la Manche, et l'autre son écuyer Sancho, le jeune homme, qui avait lu -leur histoire, adressa un gracieux compliment au chevalier, et le pria -avec tant d'instance de les accompagner, que notre héros y consentit. On -continua la chasse aux huées, et une multitude d'oiseaux, trompés par la -couleur des filets, tombèrent dans le péril qu'ils croyaient éviter. -Cela fit rassembler les chasseurs, qui bientôt réunis au nombre de plus -de cinquante, vêtus en bergers et en bergères, et ravis d'apprendre que -c'était là don Quichotte et son écuyer, les emmenèrent vers les tentes -où la table était dressée. On fit asseoir le chevalier à la place -d'honneur; et pendant le repas, tous le regardaient avec étonnement, -tous étaient ravis de le voir. Mais lorsqu'on fut près de lever la -nappe, don Quichotte, promenant ses yeux sur les convives, prit la -parole en ces termes: - -De tous les péchés des hommes, bien qu'on ait souvent prétendu que le -plus grand c'est l'orgueil, je soutiens, moi, que c'est l'ingratitude, -et je me fonde sur ce qu'on dit communément que l'enfer est peuplé -d'ingrats. Ce péché, je me suis toute ma vie efforcé de l'éviter; et -lorsque je ne puis payer par d'autres services les services qu'on me -rend, mon impuissance est du moins compensée par l'intention; mais comme -cela ne saurait suffire, je les publie, je les proclame, afin qu'on -sache bien que si un jour il m'arrive de pouvoir les reconnaître, je n'y -faillirai pas. Trop souvent, hélas! je me suis vu réduit au stérile -désir de m'acquitter, celui qui reçoit étant toujours au-dessous de -celui qui donne. Ainsi, envers Dieu qui nous accorde à toute heure tant -de faveurs, qu'est-il possible à l'homme de faire pour s'acquitter? -Rien, car la distance qui les sépare est infinie. A cette impuissance, à -cette misère, supplée jusqu'à un certain point la gratitude et la -reconnaissance. C'est pourquoi, reconnaissant du gracieux accueil qu'on -m'a fait ici, mais ne pouvant y répondre dans la même mesure, je suis -contraint de me renfermer dans les étroites limites de mon pouvoir, et -de n'offrir bien à regret que les modestes prémices de ma moisson. Je -déclare donc que pendant deux jours entiers, armé de toutes pièces, et -au milieu de cette grande route qui conduit à Saragosse, je soutiendrai -contre tout venant que les dames ici présentes sont les plus courtoises -et les plus belles qu'il y ait au monde, à l'exception toutefois de la -sans pareille Dulcinée du Toboso, unique maîtresse de mes pensées, soit -dit sans offenser aucune des dames qui m'entendent. - -A ces dernières paroles, Sancho, qui écoutait de toutes ses oreilles, ne -put se contenir et s'écria: Est-il possible qu'il y ait sous le ciel des -gens assez osés pour dire et jurer même que mon maître est fou? -Répondez, seigneurs bergers, quel est le curé de village, si sensé et si -savant qu'il soit, qui serait capable de mieux parler que ne vient de le -faire monseigneur don Quichotte, quel chevalier errant avec toutes ses -rodomontades oserait proposer chose pareille? - -Don Quichotte se tourna brusquement vers son écuyer, et lui dit le -visage enflammé de colère: Est-il possible, ô Sancho! qu'il se trouve -dans l'univers entier un homme qui ose dire que tu n'es pas un sot -doublé de malice et de friponnerie? Qui te prie de te mêler de mes -affaires, et de rechercher si je suis fou ou si je ne le suis pas. -Tais-toi, va seller Rossinante, afin que je réalise ma promesse, car -avec la raison que j'ai de mon côté, tu peux tenir pour vaincus tous -ceux qui oseraient me contredire. - -Sur ce, il se leva avec des gestes d'indignation, laissant les -spectateurs douter de sa sagesse aussi bien que de sa folie. Tous le -prièrent de ne point pousser le défi plus avant, disant qu'ils -connaissaient assez la délicatesse de ses sentiments, sans qu'il en -donnât de nouvelles preuves; et qu'il n'avait pas non plus besoin de -signaler davantage sa valeur, puisqu'ils connaissaient son histoire. - -Don Quichotte n'en persista pas moins dans sa résolution. Enfourchant -Rossinante, il embrasse sa rondache, et, la lance au poing, va se camper -au milieu du grand chemin, suivi de Sancho et de toute la troupe des -bergers et des bergères curieux de voir quelle serait l'issue d'un défi -si singulier et si arrogant. Campé, comme on vient de le dire, au beau -milieu du chemin, notre héros fit retentir l'air de ces superbes -paroles: - -O vous, chevaliers, écuyers, voyageurs à pied et à cheval, qui passez ou -devez passer sur cette route pendant les deux jours entiers qui vont -suivre, apprenez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est -ici pour soutenir que toutes les beautés et courtoisies de la terre sont -surpassées par celles que l'on rencontre chez les nymphes de ces prés et -de ces bois, à l'exception toutefois de la reine de mon âme, la sans -pareille Dulcinée du Toboso. Que celui qui oserait soutenir le -contraire, sache que je l'attends ici! - -Par deux fois il répéta le même défi, et deux fois ses paroles ne furent -entendues d'aucun chevalier errant. - -Mais le sort, qui conduisait de mieux en mieux ses affaires, voulut que -peu de temps après on vît venir sur la route un grand nombre de -cavaliers, armés de lances et s'avançant en toute hâte. Ceux qui étaient -avec notre chevalier ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils -s'empressèrent de s'éloigner du chemin, jugeant qu'il y avait danger à -barrer le passage. Don Quichotte, d'un coeur intrépide, resta seul sur -la place, tandis que Sancho se faisait un bouclier de la croupe de -Rossinante. Cependant la troupe confuse des cavaliers approchait, et -l'un d'eux, qui marchait en avant, se mit à crier à don Quichotte: Gare, -homme du diable, gare du chemin! ne vois-tu pas que ces taureaux vont te -mettre en pièces? - -Canailles, répondit don Quichotte, vous avez bien rencontré votre homme! -Pour moi, il n'y a taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus -formidables de la vallée de Jarama. Confessez tous, malandrins, -confessez la vérité de ce que je viens de proclamer, sinon préparez-vous -au combat. - -Le guide n'eut pas le temps de répliquer, ni don Quichotte de se -détourner, quand même il l'aurait voulu: aussi la bande entière des -redoutables taureaux, avec les boeufs paisibles qui servaient à les -conduire, et la foule de gens qui les accompagnaient à la ville où une -course devait se faire le lendemain, tout cela passa par-dessus don -Quichotte, par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant à -terre et les foulant aux pieds. De l'aventure, Sancho resta moulu, don -Quichotte exaspéré, Rossinante et le grison dans un état fort peu -orthodoxe. A la fin, pourtant, ils se relevèrent, et don Quichotte, -encore étourdi de sa chute, trébuchant ici, bronchant là, se mit à -courir après le troupeau de bêtes à cornes, en criant: Arrêtez, -malandrins, arrêtez; c'est un seul chevalier qui vous défie, lequel -n'est ni de l'humeur ni de l'avis de ceux qui disent: «A l'ennemi qui -fuit fais un pont d'or.» - -Mais le vent emportait ses menaces, et, le troupeau s'éloignant -toujours, notre chevalier, plus enflammé de colère que rassasié de -vengeance, s'assit sur le bord du chemin, attendant Sancho, Rossinante -et le grison. Ils arrivèrent enfin; maître et valet remontèrent sur -leurs bêtes, et sans dire adieu aux nymphes de la nouvelle Arcadie -continuèrent tout honteux leur chemin. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Il vit sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères -(page 550).] - -Une claire fontaine, qui serpentait au milieu d'un épais bouquet -d'arbres, fut un utile secours pour rafraîchir nos aventuriers et -nettoyer la poussière qu'ils devaient à l'incivilité des taureaux. Ils -s'assirent auprès de cette fontaine, et après avoir débridé Rossinante -et le grison, ils secouèrent leurs habits. Don Quichotte se rinça la -bouche, se lava le visage, et par cette ablution rendit quelque énergie -à ses esprits abattus; quant à Sancho, il se mit à visiter le bissac, et -en tira ce qu'il avait coutume d'appeler sa victuaille. - - - - -CHAPITRE LIX - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE, ET QUE L'ON PEUT VÉRITABLEMENT APPELER -UNE AVENTURE. - - -Don Quichotte était si triste, si fatigué, qu'il ne songeait point à -manger, et Sancho, par déférence, n'osait toucher à ce qui était devant -lui. Mais voyant qu'enseveli dans ses pensées son maître oubliait de -prendre aucune nourriture, il mit de côté toute retenue et commença à -enfourner dans son estomac le pain et le fromage qu'il avait sous la -main. Mange, ami Sancho, mange, lui dit don Quichotte; jouis du plaisir -de vivre, plaisir que tu sais goûter bien mieux que moi, et laisse-moi -mourir sous le poids de mes disgrâces. Je suis né pour vivre en mourant, -comme toi, Sancho, pour mourir en mangeant; et afin de te prouver -combien j'ai raison de parler ainsi, vois-moi, je te prie, imprimé dans -les histoires, fameux par mes exploits, loyal dans mes actions, honoré -des princes, sollicité des jeunes filles; et malgré tout cela, au moment -où j'avais le droit d'espérer les palmes et les lauriers mérités par mes -hauts faits, je me suis vu ce matin terrassé, foulé aux pieds par des -animaux immondes, au point d'être pris en pitié par ceux qui apprendront -notre aventure! Crois-tu, mon ami, que l'amertume d'une telle pensée ne -soit pas faite pour émousser les dents, engourdir les mains et ôter -l'appétit? Aussi, mon enfant, suis-je résolu à me laisser mourir de -faim, ce qui de toutes les morts est la mort la plus cruelle. - -Ainsi, répondit Sancho, qui ne cessait de jouer des mâchoires, Votre -Grâce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit: Meure la poule, pourvu -qu'elle meure soûle. Quant à moi, je ne suis pas si sot que de me -laisser mourir de faim: et je prétends imiter le cordonnier, qui tire le -cuir avec ses dents jusqu'à ce qu'il le fasse arriver où il veut. -Sachez, seigneur, qu'il n'y a pire folie que celle de se désespérer -comme le fait Votre Grâce; croyez-moi, mangez, et après avoir mangé, -dormez deux heures, le ventre au soleil, sur l'herbe de cette prairie: -et si vous n'êtes pas mieux en vous réveillant, dites que je suis une -bête. - -Don Quichotte lui promit de suivre son conseil, sachant par expérience -combien la philosophie naturelle l'emporte sur tous les raisonnements. -Si, en attendant, mon fils, ajouta-t-il, tu voulais faire ce que je vais -te dire, mon soulagement serait plus assuré et mes peines plus légères: -ce serait tandis que je vais sommeiller uniquement pour te complaire, de -t'écarter un peu, et, mettant ta peau à l'air, de t'administrer avec la -bride de Rossinante trois ou quatre cents coups de fouet, à valoir sur -les trois mille trois cents que tu dois te donner pour le -désenchantement de Dulcinée; car, je te le demande, n'est-ce pas pitié -que cette pauvre dame reste dans l'état où elle est, et cela par ta -négligence? - -L'affaire mérite réflexion, répondit Sancho; dormons d'abord, nous -verrons ensuite; car enfin, croyez-vous que ce soit chose bien -raisonnable, qu'un homme se fouette ainsi de sang-froid, et surtout -quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri? Que madame -Dulcinée prenne patience; un de ces jours, quand elle y pensera le -moins, elle me verra percé comme un crible. Jusqu'à la mort tout est -vie: je veux dire que je suis encore de ce monde, et que j'aurai tout le -temps de tenir ma promesse. - -Don Quichotte se tint pour satisfait de la parole de son écuyer, et -après avoir mangé, l'un beaucoup, l'autre peu, tous deux s'étendirent -sur l'herbe, laissant paître en liberté Rossinante et le grison. - -Le jour était avancé quand nos aventuriers se réveillèrent; aussitôt ils -reprirent leurs montures pour atteindre une hôtellerie que l'on -découvrait à environ une lieue de là: je dis hôtellerie, parce que don -Quichotte la nomma ainsi de lui-même, contre sa coutume d'appeler toutes -les hôtelleries des châteaux. En entrant, ils demandèrent s'il y avait -place pour loger; il leur fut répondu que oui, et avec toutes les -commodités qu'ils pourraient trouver même à Saragosse. Ils mirent donc -pied à terre; puis Sancho ayant déposé les bagages dans une chambre dont -l'hôtelier lui remit la clef, il alla mettre Rossinante et le grison à -l'écurie, et leur donna la ration en rendant grâces à Dieu de ce que son -maître avait pris cette maison pour ce qu'elle était en réalité. Quand -il revint auprès de lui, il le trouva assis sur un banc. - -L'heure du souper venue, don Quichotte se retira dans sa chambre, et -Sancho demanda à l'hôtelier ce qu'il avait à leur donner. - -Parlez, répondit celui-ci: en animaux de la terre, en oiseaux de l'air, -en poissons de la mer, vous serez servis à bouche que veux-tu. - -Il ne nous en faut pas tant, repartit Sancho: deux bons poulets feront -notre affaire, car mon maître est délicat et mange peu, et moi, je ne -suis pas glouton à l'excès. - -L'hôtelier répondit qu'il n'y avait pas de poulets, parce que les milans -les détruisaient tous. - -Eh bien, faites-nous donner une poule grasse et tendre, dit Sancho. - -Une poule? reprit l'hôtelier, en frappant du pied, par ma foi, j'en -envoyai vendre hier plus de cinquante à la ville. Mais, excepté cela, -dites ce que vous désirez. - -Aurez-vous du moins quelque tranche de veau ou de chevreau? demanda -Sancho. - -Pour l'heure, il n'y en a point céans, répondit l'hôtelier; ce matin on -a mangé le dernier morceau; mais je vous assure que la semaine prochaine -il y en aura de reste. - -Courage, dit Sancho, nous y voilà: je gage que toutes ces grandes -provisions vont aboutir à une tranche de lard et à des oeufs. - -Parbleu, reprit l'hôtelier, mon hôte a bonne mémoire! je viens de lui -dire que je n'ai ni poules ni poulets, et il veut qu'il y ait des oeufs! -Cherchez, s'il vous plaît, quelque autre chose, et laissons-là toutes -ces délicatesses. - -Eh, morbleu! finissons-en, dit Sancho, et dites-nous vite ce que vous -avez pour souper, sans nous faire tant languir. - -Eh bien, répondit l'hôtelier, j'ai tout prêts deux pieds de boeuf à -l'oignon avec de la moutarde: c'est un manger de prince. - -Des pieds de boeuf! s'écria Sancho; que personne n'y touche, je les -retiens pour moi: rien n'est plus de mon goût. - -Je vous les garderai, répondit l'hôtelier, parce que les autres -voyageurs que j'ai ici sont gens d'assez haute volée pour mener avec -eux cuisinier, sommelier et provisions de bouche. - -Pour la qualité, dit Sancho, mon maître ne le cède à personne; mais sa -profession ne permet ni sommelier, ni maître d'hôtel; le plus souvent -nous nous étendons au milieu d'un pré, et nous mangeons à notre soûl des -nèfles et des glands. - -La discussion finit là; et quoique l'hôtelier eût demandé à Sancho -quelle était la profession de son maître, Sancho s'en alla sans lui -donner satisfaction. L'heure du souper venue, l'hôtelier apporta le -ragoût, qu'il avait annoncé, dans la chambre de don Quichotte, et le -chevalier se mit à table. - -A peine commençait-il à manger que, dans une chambre séparée de la -sienne par une simple cloison, il entendit quelqu'un qui disait: Par la -vie de Votre Grâce, seigneur don Geronimo, lisons en attendant qu'on -apporte le souper un autre chapitre de la seconde partie de l'histoire -de don Quichotte de la Manche. - -Notre chevalier n'eut pas plutôt entendu son nom qu'il était debout, et -prêtant l'oreille, il écouta ce qu'on disait de lui. Il saisit cette -réponse de don Geronimo: Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que -nous lisions ces sottises? Quand on connaît la première partie, quel -plaisir peut-on trouver à la seconde? - -D'accord, répliqua don Juan, mais il n'y a si mauvais livre qui n'ait -quelque bon côté: ce qui me déplaît toutefois dans cette seconde partie, -c'est qu'on y dit que don Quichotte est guéri de son amour pour Dulcinée -du Toboso. - -A ces mots, notre héros s'écria plein de dépit et de fureur: Quiconque -prétend que don Quichotte de la Manche a oublié, ou est capable -d'oublier Dulcinée du Toboso, ment par sa gorge, et je le lui prouverai -à armes égales. La sans pareille Dulcinée du Toboso ne saurait être -oubliée, et un tel oubli est indigne de don Quichotte de la Manche: la -constance est sa devise, et son devoir de la garder incorruptible -jusqu'à la mort. - -Qui est-ce qui parle là? demanda-t-on de l'autre chambre. - -Et qui ce peut-il être, répondit Sancho, sinon don Quichotte de la -Manche lui-même, qui soutiendra tout ce qu'il vient de dire; car un bon -payeur ne craint pas de donner des gages. - -Sancho n'avait pas achevé de parler, que deux gentilshommes entrèrent -dans la chambre, et l'un d'eux se jetant dans les bras de notre héros: -Votre aspect, lui dit-il, ne dément point votre nom, ni votre nom votre -aspect, seigneur chevalier, et sans aucun doute vous êtes le véritable -don Quichotte de la Manche, l'étoile polaire de la chevalerie errante, -en dépit de l'imposteur qui a usurpé votre nom, et qui tâche d'effacer -l'éclat de vos prouesses, comme le prouve ce livre que je remets entre -vos mains. - -Don Quichotte prit le livre, et après l'avoir quelque temps feuilleté en -silence, il le rendit. Dans le peu que je viens de lire, dit-il, je -trouve trois choses fort blâmables: la première, ce sont quelques -passages de la préface; la seconde, c'est que le dialecte est aragonais, -car l'auteur supprime souvent les articles; et enfin la troisième, qui -prouve son ignorance, c'est qu'il se fourvoie sur un point capital de -l'histoire en disant que la femme de Sancho Panza, mon écuyer, s'appelle -Marie Guttierez, tandis qu'elle s'appelle Thérèse Panza. Celui qui fait -une erreur de cette importance doit être inexact dans tout le reste. - -Par ma foi, s'écria Sancho, voilà qui est beau pour un historien, et il -est joliment au courant de nos affaires, puisqu'il appelle Thérèse -Panza, ma femme, Marie Guttierez: seigneur, reprenez ce livre, je vous -prie, voyez un peu s'il y est parlé de moi, et si l'on n'a point aussi -changé mon nom. - -A ce que je vois, mon ami, repartit don Geronimo, vous êtes Sancho -Panza, l'écuyer du seigneur don Quichotte? - -Oui, seigneur, c'est moi, et je serais très-fâché que ce fût un autre. - -En vérité, dit le cavalier, l'auteur ne vous traite guère comme vous me -paraissez le mériter: il vous fait glouton et niais, et nullement -plaisant, bien différent en cela du Sancho de la première partie de -l'histoire de votre maître. - -Dieu lui pardonne, repartit Sancho, mieux eût valu qu'il m'oubliât tout -à fait; quand on ne sait pas jouer de la flûte, on ne devrait pas s'en -servir, et saint Pierre n'est bien qu'à Rome. - -Les deux cavaliers invitèrent notre héros à passer dans leur chambre et -à partager leur repas, disant qu'ils savaient que dans cette hôtellerie -il n'y avait rien qui fût digne de lui. Don Quichotte qui était la -courtoisie même, ne se fit pas prier davantage, et alla souper avec eux. -Resté en pleine possession du ragoût, Sancho prit le haut bout de la -table, l'hôtelier s'assit à ses côtés, et ils mangèrent avec appétit -leurs pieds de boeuf, buvant et riant comme s'ils eussent fait la plus -grande chère du monde. - -Pendant le repas, don Juan demanda à notre héros quelles nouvelles il -avait de madame Dulcinée du Toboso; si elle était mariée, si elle était -accouchée ou enceinte, ou si, restée chaste et fidèle, elle pensait à -couronner la constance du seigneur don Quichotte. - -Dulcinée est aussi pure, aussi intacte qu'au sortir du ventre de sa -mère, répondit notre chevalier; mon coeur est plus fidèle que jamais, -notre correspondance est toujours nulle, et sa beauté changée en la -laideur d'une grossière paysanne. Puis il leur conta l'enchantement de -sa maîtresse, ses aventures personnelles dans la caverne de Montesinos, -et la recette que lui avait enseignée Merlin pour désenchanter sa dame; -recette qui était la flagellation de Sancho. - -Les deux voyageurs furent ravis d'entendre de la bouche de don Quichotte -le récit de ses étranges aventures. Étonnés de tant d'extravagances et -de la manière dont il les racontait, tantôt ils le prenaient pour un -fou, tantôt pour un homme de bon sens, et en définitive ils ne savaient -que penser. - -[Illustration: «Arrêtez, malandrins, arrêtez; c'est un seul chevalier -qui vous défie!» (Page 552.)] - -Ayant achevé de souper, Sancho laissa l'hôtelier bien repu, et passa -dans la chambre des cavaliers: Qu'on me pende, seigneurs, dit-il en -entrant, si l'auteur de ce livre a envie que nous restions longtemps -bons amis; je voudrais bien, puisqu'il m'appelle glouton, comme vous le -dites, qu'il se dispensât de m'appeler ivrogne. - -En effet, c'est ainsi qu'il vous qualifie, répondit don Geronimo; je ne -me rappelle point le passage, mais je soutiens qu'il a mille fois tort: -la physionomie seule du seigneur Sancho, ici présent, fait assez voir -que celui qui en parle de la sorte est un imposteur. - -Vos Grâces peuvent m'en croire, reprit Sancho; le Sancho et le don -Quichotte de cette histoire doivent être d'autres gens que ceux de -l'histoire de Cid Hamet, qui fait mon maître sage, vaillant et amoureux, -et moi, simple et plaisant, mais non ivrogne et glouton. - -Je n'en doute pas, répondit don Juan, et il aurait fallu faire défense à -tout autre qu'à Cid Hamet de se mêler d'écrire les prouesses du grand -don Quichotte, de même qu'Alexandre défendit à tout autre peintre -qu'Apelle de faire son portrait. - -Fasse mon portrait qui voudra, dit don Quichotte; mais qu'on y prenne -garde, il y a un terme à la patience. - -Hé! répliqua don Juan, quelle injure ferait-on au seigneur don Quichotte -dont il ne puisse aisément tirer vengeance? à moins qu'il ne préférât la -parer avec le bouclier de cette patience qui, on le sait, n'est pas la -moindre des vertus qu'il possède? - -Une partie de la nuit se passa en de semblables entretiens, et toutes -les instances de don Juan pour engager notre héros à s'assurer si le -livre ne contenait pas d'autres impertinences, furent inutiles, don -Quichotte disant qu'il tenait l'ouvrage pour lu et relu, qu'il le -déclarait en tout et partout impertinent et menteur; que de plus si -l'auteur venait à savoir qu'il lui fût tombé entre les mains, il ne -voulait pas donner à un pareil imposteur le plaisir de croire qu'il se -fût arrêté à le lire, parce que si un honnête homme doit détourner sa -pensée des objets ridicules ou obscènes, à plus forte raison doit-il en -détourner les yeux. - -Don Juan ayant demandé à notre héros quels étaient ses projets et le but -de son voyage, il répondit qu'il se rendait à Saragosse, afin d'assister -aux joutes qui avaient lieu tous les ans. Mais lorsque don Juan lui eut -appris que dans l'ouvrage il était question d'une course de bagues où -l'auteur faisait figurer don Quichotte, récit dénué d'invention, pauvre -de style, plus pauvre encore en descriptions de livrées, mais fort riche -en niaiseries, en ce cas, repartit notre chevalier, il en aura le -démenti, je ne mettrai pas le pied à Saragosse; et alors tout le monde -reconnaîtra, je l'espère, que je ne suis pas le don Quichotte dont il -parle. - -Ce sera fort bien fait, dit don Geronimo: d'ailleurs il y a d'autres -joutes à Barcelone où Votre Seigneurie pourra signaler sa valeur. - -Tel est mon dessein, repartit don Quichotte. Mais il est temps que Vos -Grâces me permettent de leur souhaiter le bonsoir et d'aller prendre -quelque repos. Qu'elles me comptent désormais au nombre de leurs -meilleurs amis et de leurs plus fidèles serviteurs. - -Et moi aussi, ajouta Sancho; peut-être leur serai-je bon à quelque -chose. - -Le maître et le valet se retirèrent dans leur chambre, laissant nos -cavaliers émerveillés de ce mélange de sagesse et de folie, et bien -convaincus que c'étaient là le véritable don Quichotte et le vrai -Sancho, et non ceux qu'avait dépeints l'auteur aragonais. Don Quichotte -se leva de grand matin, et, frappant à la cloison, il dit adieu à ses -hôtes de la veille; puis Sancho paya magnifiquement l'hôtelier, tout en -lui conseillant de moins vanter à l'avenir son auberge, et de la tenir -un peu mieux approvisionnée. - - - - -CHAPITRE LX - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE EN ALLANT A BARCELONE. - - -La matinée était fraîche et promettait une belle journée, quand don -Quichotte partit de l'hôtellerie après s'être informé de la route la -plus courte pour se rendre à Barcelone, résolu qu'il était, en n'allant -pas à Saragosse, de faire mentir l'auteur aragonais qui le traitait si -mal dans son histoire. Il chemina six jours entiers, sans qu'il lui -arrivât rien qui mérite d'être rapporté. - -Le septième jour, vers le soir, s'étant écarté du chemin, la nuit le -surprit dans un épais bouquet de chênes et de liéges. Maître et valet -mirent pied à terre, et Sancho, qui avait fait ses quatre repas, ne -tarda pas à franchir la porte du sommeil. Don Quichotte, au contraire, -que ses pensées tenaient constamment éveillé, ne put fermer les yeux: -porté par son imagination en cent lieux divers, tantôt il se croyait -dans la caverne de Montesinos, tantôt il voyait Dulcinée transformée en -paysanne, cabrioler et sauter sur son âne; tantôt résonnaient à ses -oreilles les paroles du sage Merlin, qui venait lui révéler -l'infaillible moyen de désenchanter la pauvre dame. A ce souvenir il se -désespérait en voyant la lenteur et le peu de charité de Sancho, qui, de -son propre aveu, s'était donné cinq coups de fouet seulement, nombre -bien minime en comparaison de ceux qu'il lui restait à s'appliquer. -Notre amoureux chevalier en conçut un tel dépit, qu'il voulut y mettre -ordre sur-le-champ. Si Alexandre le Grand, se disait-il, trancha le -noeud gordien, en soutenant qu'_autant vaut couper que délier_, et -n'en devint pas moins le maître de l'Asie, pourquoi donc ne viendrais-je -pas à bout de désenchanter Dulcinée en fouettant moi-même Sancho? Si la -vertu du remède consiste en ce que Sancho reçoive les trois mille et -tant de coups de fouet, qu'importe de quelle main ils lui soient -appliqués? l'essentiel est qu'il les reçoive. Là-dessus, muni des rênes -de Rossinante, il s'approche avec précaution de son écuyer, et se met en -devoir de lui détacher l'aiguillette, mais à peine avait-il commencé, -que Sancho s'éveillant en sursaut se mit à crier: Qui va là? qui est-ce -qui détache mes chausses? - -C'est moi, répondit don Quichotte, qui viens réparer ta négligence et -remédier à mes peines: je viens te fouetter, et acquitter en partie la -dette que tu as contractée. Dulcinée périt, malheureux! et pendant que -je me consume dans le désespoir, tu vis sans te soucier de rien. Défais -tes chausses de bonne volonté, car mon intention est de t'appliquer dans -cette solitude au moins deux mille coups de fouet. - -Non pas, non pas, dit Sancho; laissez-moi, ou je vais pousser de tels -cris, que les sourds nous entendront: les coups de fouet auxquels je me -suis engagé, doivent être volontaires; et pour l'heure, je n'ai nulle -envie d'être fouetté. Qu'il vous suffise de la parole que je vous donne -de me fustiger aussitôt que la fantaisie m'en prendra, mais encore -faut-il la laisser venir. - -Je ne puis m'en fier à toi, mon ami, répondit don Quichotte, car tu es -dur de coeur, et, quoique vilain, tendre de chair. - -En parlant ainsi, il s'efforçait de lui dénouer l'aiguillette; mais -Sancho, se dressant sur ses pieds, sauta sur notre héros, lui donna un -croc en jambe, l'étendit par terre tout de son long, puis il lui mit le -genou sur la poitrine et lui saisit les deux mains de façon qu'il ne -pouvait remuer. - -Comment! traître, s'écria don Quichotte, tu te révoltes contre ton -maître, contre ton seigneur naturel! tu t'attaques à celui qui te donne -du pain! - -Je ne trahis point mon roi, répondit Sancho, je ne fais que me secourir -moi-même, qui suis mon propre maître et mon véritable seigneur; que -Votre Grâce me promette de me laisser tranquille et de ne point parler -de me fouetter pour le moment, aussitôt je vous lâche; sinon, _tu -mourras ici, traître, ennemi de dona Sancha_[123]. - - [123] Aqui moriras, traydor - Enemigo de dona Sancha. - (_Ancien romancero._) - -Notre héros lui promit ce qu'il exigeait, jurant par la vie de Dulcinée -qu'il ne toucherait pas un poil de son pourpoint, et que désormais il -s'en remettait à sa bonne volonté. - -Sancho, s'étant relevé, alla chercher pour dormir un endroit plus -éloigné. Comme il s'appuyait contre un arbre, il sentit quelque chose -lui toucher la tête; il y porta les mains, et rencontra deux jambes -d'hommes. Saisi de frayeur, il courut se réfugier sous un autre arbre, -où il fit même rencontre. Alors il se mit à pousser de grands cris; don -Quichotte accourut, et lui en demanda la cause. - -Ces arbres sont pleins de pieds et de jambes d'hommes, répondit Sancho. - -Don Quichotte toucha à tâtons, et devina sur-le-champ ce qu'il en était: -Ne crains rien, lui dit-il; ces pieds et ces jambes appartiennent sans -doute à des bandits qu'on a pendus à ces arbres. C'est le lieu où l'on a -coutume d'en faire justice quand on les prend; on les attache par vingt -et trente à la fois, et cela m'indique que nous ne sommes pas loin de -Barcelone. - -Le chevalier avait raison; car dès qu'il fut jour ils reconnurent que la -plupart des arbres étaient chargés de cadavres. Déjà épouvantés par les -morts, ce fut bien pis encore quand nos aventuriers virent tout à coup -fondre sur eux une cinquantaine de bandits vivants, qui sortant d'entre -les arbres leur crièrent en catalan de ne pas bouger jusqu'à la venue de -leur capitaine. Se trouvant à pied, son cheval débridé, sa lance loin -de lui, don Quichotte ne pouvait penser à se défendre. Il croisa les -mains et baissa la tête, réservant son courage pour une meilleure -occasion. Les bandits débarrassèrent le grison de tout ce qu'il portait, -ne laissant rien ni dans le bissac ni dans la valise; et bien prit à -Sancho d'avoir sur lui les écus d'or que lui avait donnés le majordome, -ainsi que l'argent de son maître, qu'il portait dans une ceinture sous -sa chemise, car ces honnêtes gens n'auraient pas manqué de le trouver, -l'eût-il caché dans la moelle de ses os, si par bonheur leur capitaine -n'était survenu. - -C'était un homme robuste, d'environ trente-cinq ans, d'une taille haute, -au teint brun, au regard sévère; il portait une cotte de mailles, à sa -ceinture quatre de ces pistolets qu'en Catalogne on appelle -_pedrenales_, et il montait un cheval de forte encolure. Voyant que ses -écuyers (c'est le nom que se donnent entre eux les gens de cette -profession) allaient dépouiller Sancho, il leur commanda de n'en rien -faire: ainsi fut sauvée la ceinture. Étonné de voir une lance appuyée -contre un arbre, une rondache par terre, et de plus un personnage armé -de pied en cap, avec la mine la plus triste et la plus mélancolique -qu'il soit possible d'imaginer, il s'approcha en lui disant: -Rassurez-vous, bonhomme, vous n'êtes pas tombé entre les mains de -quelque cruel Osiris, mais dans celles de Roque Guinart, qui jamais ne -maltraite les gens dont il n'a pas à se plaindre. - -Ma tristesse, répondit don Quichotte, ne provient pas de ce que je suis -tombé en ton pouvoir, ô vaillant Roque, toi dont la renommée n'a point -de bornes sur la terre, mais de ce que tes soldats m'ont surpris sans -bride à mon cheval; car les règles de la chevalerie errante, dont je -fais profession, me prescrivent d'être constamment en alerte et de me -servir de sentinelle à moi-même. Apprends, ô grand Roque Guinart, que -s'ils m'avaient trouvé en selle, la rondache au bras et la lance au -poing, ils ne seraient pas venus à bout de moi si aisément, car je suis -ce don Quichotte de la Manche qui a rempli l'univers du bruit de ses -exploits. - -Il n'en fallut pas davantage pour faire connaître à Roque Guinart quelle -était la maladie de notre héros; il avait souvent entendu parler de lui, -mais il avait peine à se persuader que semblable fantaisie fût parvenue -à se loger dans une cervelle humaine. Ravi d'avoir rencontré don -Quichotte, afin de pouvoir juger par lui-même si l'original ressemblait -aux copies: Vaillant chevalier, lui dit-il, consolez-vous et -n'interprétez point à mauvaise fortune l'état où vous vous trouvez; il -se pourrait, au contraire, que votre sort fourvoyé retrouvât sa droite -ligne. C'est souvent par des chemins étranges, en dehors de toute -prévoyance humaine, que le ciel se plaît à relever les abattus et à -enrichir les pauvres. - -Don Quichotte s'apprêtait à lui rendre grâces quand ils entendirent -derrière eux comme le bruit d'une troupe de gens à cheval: il n'y avait -pourtant qu'un cavalier, mais il était monté sur un puissant coursier, -et s'approchait à toute bride. En tournant la tête, ils aperçurent un -jeune homme de fort bonne mine, d'environ vingt ans, vêtu d'une étoffe -de damas vert ornée de dentelle d'or, le chapeau retroussé à la -wallonne, les bottes étroites et luisantes, l'épée, le poignard et les -éperons dorés; il tenait un mousquet à la main et avait deux pistolets à -sa ceinture. - -O vaillant Roque! je te cherchais, pour trouver auprès de toi sinon le -remède, du moins quelque soulagement à mon malheur, dit le cavalier en -les abordant; et pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois -que tu ne me reconnais pas, sache que je suis Claudia Geronima, fille de -Simon Forte, ton meilleur ami et l'ennemi juré de Clauquel Torellas, qui -est dans le parti de tes ennemis. Ce Torellas a un fils nommé don -Vincent. Don Vincent me vit et devint amoureux de moi; je l'écoutai -favorablement à l'insu de mon père; enfin il me promit de m'épouser, me -donna sa parole, et reçut la mienne. Eh bien, j'ai appris hier -qu'oubliant sa promesse, l'ingrat allait en épouser une autre. Cette -nouvelle a produit sur moi l'effet que tu peux imaginer, aussi, -profitant de l'absence de mon père, je me suis mise à la recherche du -perfide en l'équipage où tu me vois. Je l'ai rejoint à une lieue d'ici; -et sans perdre de temps à lui faire des reproches, ni à recevoir ses -excuses, je lui ai tiré un coup de carabine et deux coups de pistolet, -lavant ainsi mon affront dans son sang. Il est resté sur la place, entre -les mains de ses gens, qui n'ont osé ni pu prendre sa défense. Je viens -te prier de me faire passer en France, où j'ai des parents, et de -protéger mon père contre la vengeance de la famille et des amis de don -Vincent. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Muni des rênes de Rossinante, il s'approche avec précaution de son -écuyer (page 559).] - -Surpris de la bonne mine de la belle Claudia, aussi bien que de sa -résolution, Roque lui promit de l'accompagner partout où elle voudrait. -Mais avant tout, ajouta-t-il, allons voir si votre ennemi est mort; nous -aviserons ensuite à ce qu'il faudra faire. - -Notre héros, qui avait écouté attentivement la belle Claudia et la -réponse de Roque Guinart: Que personne, dit-il, ne se mette en peine de -défendre cette dame; je la prends sous ma protection; qu'on me donne mon -cheval et mes armes, et qu'on m'attende ici: j'irai chercher ce -chevalier, et, mort ou vif, je saurai bien le forcer à ne pas devenir -parjure. - -Oh! cela est certain, s'écria Sancho, car mon maître a la main heureuse -en fait de mariages: il y a peu de jours, il fit tenir à un certain -drôle la parole qu'il avait de même donnée à une demoiselle; et si les -enchanteurs qui le poursuivent n'avaient transformé cet homme en -laquais, à cette heure la pauvre fille serait pourvue. - -Plus occupé de la belle Claudia que des discours du maître et du valet, -Roque fit rendre à Sancho tout ce que lui avaient pris ses compagnons; -et après leur avoir ordonné de l'attendre, il s'éloigna avec elle au -grand galop. Arrivés à l'endroit où Claudia avait rencontré son amant, -ils n'y trouvèrent que des taches de sang fraîchement répandu; mais en -promenant la vue de toutes parts, ils aperçurent un groupe d'hommes au -sommet d'une colline. Jugeant que ce devait être le blessé que ses gens -emportaient, ils piquèrent de ce côté et ne tardèrent pas à les -rejoindre. En effet, ils trouvèrent entre leurs bras don Vincent, qui, -d'une voix éteinte, les priait de le laisser mourir sur la place; le -sang qu'il perdait et la douleur causée par ses blessures ne lui -permettant pas d'aller plus loin. - -Roque et Claudia sautèrent à bas de leurs chevaux, et celle-ci, le coeur -partagé entre l'amour et la vengeance, s'approcha de son amant: Si tu ne -m'avais pas trahie, don Vincent, dit-elle en lui prenant la main, tu ne -serais pas en cette cruelle extrémité. - -Le malheureux ouvrit les yeux, et reconnaissant les traits de la jeune -fille: Belle et abusée Claudia, répondit-il, je vois que c'est toi qui -m'as donné la mort; mais ni mes actions ni mes sentiments ne méritaient -ce cruel châtiment. - -Grand Dieu! repartit Claudia, tu ne devais donc pas, ce matin même, -épouser Léonore, la fille du riche Ballastro? - -Non, certainement! répondit don Vincent; c'est ma mauvaise fortune qui -t'a porté cette fausse nouvelle, afin qu'elle me coûtât la vie. Mais -puisque je la quitte entre tes bras, je ne meurs pas sans consolation, -et je me trouve trop heureux de pouvoir encore te donner des marques -sincères de mon amour et de ma constance. Serre ma main, chère Claudia, -et reçois-moi pour époux: la seule joie que je puisse avoir en mourant, -c'est de te donner satisfaction de l'injure que tu croyais avoir reçue -de moi. - -Pénétrée d'une vive douleur, Claudia tomba évanouie sur le corps de son -amant, qui rendit le dernier soupir. Les gens de don Vincent coururent -chercher de l'eau pour la jeter au visage de leur maître, mais ce fut -inutilement. - -Lorsque, revenue à elle, Claudia s'aperçut que don Vincent avait cessé -de vivre, elle remplit l'air de ses cris, s'arracha les cheveux et se -déchira le visage. Malheureuse, disait-elle, avec quelle facilité -t'es-tu laissée emporter à cet horrible dessein! Ta jalousie a mis au -tombeau celui qui ne vivait que pour toi; eh bien, meurs à ton tour, -meurs de douleur, puisque tu survis à un époux si fidèle! Meurs de honte -et de désespoir, car après ton crime, te voilà devenue l'objet de la -vengeance de Dieu et des hommes! Hélas! cher amant, ajouta-t-elle en -jetant ses bras autour de ce corps inanimé, faut-il que je te perde, -faut-il que nous ne soyons réunis que pour être séparés à jamais! - -Il y avait dans ces plaintes une douleur si déchirante et si vraie, que, -pour la première fois peut-être, Roque lui-même se sentit attendri; les -domestiques fondaient en larmes, et les lieux d'alentour semblaient -devenus un champ de tristesse et de deuil. - -Roque commanda aux gens de don Vincent de porter le corps de leur maître -à la maison de son père, qui était située non loin de là. En les -regardant s'éloigner, Claudia exprima le désir de se retirer dans un -monastère dont l'abbesse était sa tante. Là, dit-elle, je finirai mes -jours dans la compagnie d'un époux préférable à tout autre, et qui ne -m'abandonnera jamais. Roque approuva sa résolution, et proposa de -l'accompagner, l'assurant qu'il défendrait sa famille contre celle de -don Vincent, et même contre le monde entier; Claudia le remercia de ses -offres, et prit congé de lui en pleurant. - -Étant venu rejoindre ses hommes, Roque trouva au milieu d'eux don -Quichotte à cheval. Notre héros, par un sage discours, tâchait de leur -faire quitter un genre de vie qui présente tant de danger pour l'âme et -pour le corps; mais comme la plupart étaient des Gascons, gens grossiers -et farouches, ils goûtaient médiocrement le prédicateur et le sermon. Le -chef demanda à Sancho si on lui avait rendu tout ce qui lui appartenait; -Sancho répondit que oui, hormis trois mouchoirs de tête qui valaient -trois bonnes villes. - -Eh! l'ami, que dis-tu là? reprit un des bandits, c'est moi qui les ai, -et ils ne valent pas trois réaux. - -Cela est vrai, repartit don Quichotte; mais mon écuyer les estime -beaucoup à cause de la personne qui les lui a donnés. - -Roque les fit rendre sur-le-champ; il fit ensuite ranger sa troupe et -apporter devant lui les pierreries, l'argent, enfin le butin fait depuis -le dernier partage; et après en avoir examiné la valeur, supputé en -argent ce qui ne pouvait être divisé, il répartit le tout avec tant -d'équité que chacun se montra satisfait. Seigneur, dit-il ensuite à don -Quichotte, si avec ces gens-là on n'observait pas une exacte justice, il -n'y aurait pas moyen d'être obéi. - -Par ma foi, il faut que la justice soit une bonne chose, puisqu'elle se -pratique même parmi des voleurs! répliqua Sancho. - -A ces paroles, un des bandits qui les avait entendues le coucha en joue -avec son arquebuse, et il lui aurait cassé la tête, si Roque n'eût crié -à cet homme de s'arrêter. Sancho frissonna de tout son corps et éprouva -un tel saisissement, qu'il se promit bien de ne plus ouvrir la bouche au -milieu de gens qui entendaient si peu raillerie. - -Sur ces entrefaites, un des écuyers postés sur le grand chemin accourut -dire au capitaine: Seigneur, j'aperçois non loin d'ici une troupe de -voyageurs qui se dirigent vers Barcelone. - -Sont-ils de ceux qui nous cherchent ou de ceux que nous cherchons? -demanda Roque. - -De ceux que nous cherchons, répondit l'écuyer. - -En ce cas, à cheval, enfants! cria le capitaine, et qu'on les amène ici -sans qu'il en manque un seul. - -Les bandits obéirent. Pendant ce temps, Roque, don Quichotte et Sancho -se trouvant seuls, le premier dit à notre héros: Seigneur, ce genre de -vie vous paraît étrange, et je ne m'en étonne pas, car ce sont tous les -jours aventures nouvelles, nouveaux événements, et tous également -périlleux. Il n'y a pas, je dois l'avouer, une vie plus inquiète, plus -agitée que la nôtre. Malheureusement, je m'y trouve engagé par des -sentiments de vengeance dont je n'ai pu triompher, car je suis par -nature d'une humeur douce et compatissante; le besoin de me venger a si -bien imposé silence à mes honnêtes inclinations, qu'il me retient dans -ce périlleux métier en dépit de moi-même; et comme toujours l'abîme -attire un autre abîme, comme les vengeances sont toutes enchaînées, -non-seulement je poursuis les miennes, mais encore je me charge de -poursuivre celles des autres. Malgré tout, j'espère de la miséricorde de -Dieu, plein de pitié pour la faiblesse humaine, qu'il me tirera de cet -affreux labyrinthe dont je n'ai pas la force de me tirer moi-même. - -En entendant un tel discours, don Quichotte se demandait comment parmi -des voleurs et des assassins il pouvait se trouver un homme qui montrât -des sentiments si sensés et si édifiants. Seigneur Roque, lui dit-il, -pour le malade, le commencement de la santé c'est de connaître son mal -et de se montrer disposé à prendre les remèdes que prescrit le médecin. -Votre Grâce est malade, elle connaît son mal; Eh bien, ayez recours à -Dieu, c'est un médecin infaillible: il vous donnera les remèdes dont -vous avez besoin, remèdes qui agissent d'autant plus sûrement qu'ils -rencontrent une bonne nature et une heureuse disposition. Un pécheur -éclairé est bien plus près de s'amender qu'un sot, car discernant entre -le bien et le mal, il rougit de ses propres vices; tandis que le sot, -aveuglé par son ignorance, n'écoute que son instinct et s'abandonne à -ses passions dont il ne connaît pas le danger. Courage, donc, seigneur -Roque, courage, et puisque vous avez de l'esprit et du bon sens, -servez-vous de ces lumières, et ne désespérez pas de l'entière guérison -de votre âme. Mais si Votre Grâce veut abréger le chemin et entrer dans -celui de son salut, venez avec moi; je vous apprendrai la profession de -chevalier errant. A la vérité, c'est une source inépuisable de travaux -et de fâcheuses aventures, mais en les offrant à Dieu comme expiation de -vos fautes, vous vous ouvrirez les portes du ciel. - -Roque sourit du conseil de notre héros, et pour changer d'entretien il -lui raconta la triste fin de l'aventure de Claudia, dont Sancho se -trouva très-contristé, car il avait trouvé fort de son goût la pétulance -et la beauté de la jeune personne. - -En cet instant les bandits arrivèrent avec leurs prisonniers, -c'est-à-dire avec deux cavaliers assez bien montés, deux pèlerins à -pied, puis un carrosse dans lequel il y avait des dames accompagnées de -sept ou huit valets tant à pied qu'à cheval. Ces hommes farouches les -environnèrent en silence, attendant que leur chef prît la parole. Roque -demanda aux cavaliers qui ils étaient et où ils allaient. - -Seigneurs, répondit l'un d'eux, nous sommes capitaines d'infanterie; nos -compagnies sont à Naples, et nous allons nous embarquer à Barcelone, -d'où quatre galères ont reçu l'ordre de passer en Sicile. Nous possédons -environ deux ou trois cents écus, avec lesquels nous nous croyons assez -riches, car, vous le savez, le métier ne permet guère de thésauriser. - -Et vous? demanda Roque aux pèlerins. - -Monseigneur, répondirent-ils, nous allons à Rome; et à nous deux nous -n'avons qu'une soixantaine de réaux. - -Roque demanda ensuite quels étaient les gens du carrosse; un des hommes -à cheval répondit: Ma maîtresse est la señora Guyamor de Quinonez, femme -du régent de l'intendance de Naples, elle est avec sa fille, une femme -de chambre et une duègne; nous sommes trois valets à cheval et trois -valets à pied qui les accompagnons, et leur argent monte à six cents -écus. - -De façon, dit Roque, que nous avons ici neuf cents écus et soixante -réaux. Moi, j'ai soixante soldats; voyez, seigneurs, ce qui peut revenir -à chacun d'eux, car je ne sais guère calculer. - -A ces mots, les bandits s'écrièrent: Vive le grand Roque Guinart, en -dépit de ceux qui ont juré sa perte! - -Les capitaines, la tête baissée, faisaient bien voir à leur contenance -qu'ils regrettaient leur argent; la régente et sa suite n'étaient guère -plus gaies, et les pauvres pèlerins ne montraient nul envie de rire. - -Roque les tint un moment en suspens, mais ne voulant pas prolonger leur -anxiété: Seigneurs capitaines, leur dit-il en se tournant vers eux, -prêtez-moi, je vous prie, soixante écus; madame la régente m'en donnera -quatre-vingts: pour contenter mes soldats, car le prêtre vit de ce qu'il -chante. Cela fait, vous pourrez continuer votre route, munis d'un -sauf-conduit de ma main, afin que ceux de mes hommes qui parcourent les -environs ne vous fassent aucune insulte; car je ne veux pas qu'on -maltraite les gens de guerre ni les femmes, et surtout les dames de -qualité. - -Les capitaines se confondirent en remercîments sur la courtoisie et la -libéralité de Roque, car, à leurs yeux, c'en était une de leur laisser -leur propre argent; la señora voulait descendre de son carrosse pour -embrasser ses genoux, mais il s'y opposa, lui demandant pardon de la -violence que son méchant état le forçait à lui faire. - -[Illustration: Roque s'éloigna avec elle au grand galop (page 562).] - -La régente et les capitaines avaient donné ce qu'on leur demandait, et -voyant qu'on ne parlait point de diminuer leur contribution, les pauvres -pèlerins s'apprêtaient à remettre tout leur argent; mais Roque leur fit -signe d'attendre: De ces cent quarante écus, dit-il à ses gens, il vous -en revient deux à chacun; des vingt formant l'excédant, donnez-en dix à -ces pèlerins, et les autres à ce bon écuyer, afin qu'il ait sujet de se -réjouir de cette aventure. Puis se faisant apporter de l'encre et du -papier, il écrivit un sauf-conduit par lequel il était enjoint à ses -lieutenants de laisser passer librement toute la caravane, qui s'éloigna -exaltant la façon d'agir du grand Roque, sa courtoisie, sa bonne mine, -et le traitant plutôt de galant homme que de corsaire. - -Un des bandits qui ne partageait pas l'humeur généreuse de son chef, ne -put s'empêcher de donner son avis: Parbleu, dit-il dans son jargon -mi-gascon, mi-catalan, notre capitaine serait meilleur moine que chef de -bons garçons; mais à l'avenir s'il a de pareils accès de libéralité, -qu'il les satisfasse avec son argent et non avec le nôtre. Le malheureux -ne parla pas si bas qu'il ne fût entendu de Roque, qui tirant son épée -lui fendit presque la tête, en disant: C'est ainsi que je châtie les -insolents et les téméraires. Aucun n'osa souffler mot, tant le chef -savait se faire craindre et obéir. - -Roque se retira à l'écart et écrivit à un de ses amis de Barcelone, pour -lui donner avis qu'il avait fait rencontre du fameux don Quichotte de la -Manche, cet illustre chevalier errant dont on parlait par toute -l'Espagne, l'assurant que c'était l'homme le plus divertissant qu'on pût -trouver; il ajouta que sous quatre jours, à la fête de Saint-Jean, il -l'amènerait lui-même à Barcelone, sur la grande place, armé de pied en -cap et montant le superbe Rossinante, suivi de l'écuyer Sancho sur son -âne. Il le priait d'en donner avis aux Niaros, ses amis, à qui il -voulait procurer ce plaisir; il eût bien désiré que leurs ennemis les -Cadeils n'y eussent point part, mais il en reconnaissait -l'impossibilité, les extravagances du maître et les bouffonneries du -valet étant trop éclatantes pour ne pas attirer tout le monde. - -La lettre, portée par un des bandits déguisé en paysan, fut remise à son -adresse. - - - - -CHAPITRE LXI - -DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE A SON ENTRÉE DANS BARCELONE, AVEC -D'AUTRES CHOSES QUI SEMBLENT PLUS VRAIES QUE RAISONNABLES. - - -Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec les bandits, et -fût-il resté trois siècles, il aurait toujours trouvé de quoi s'étonner. -C'était sans cesse nouvelle aventure: on s'éveillait ici, on mangeait -là-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, et l'on s'arrêtait -de même. En alerte continuelle, ces hommes dormaient à cheval, -interrompaient à toute heure leur sommeil pour changer d'asile; leur -temps se passait à poser des sentinelles, à écouter le cri d'alarme, à -souffler des mèches d'arquebuse, quoiqu'ils eussent peu de ces armes, -presque tous portant des mousquets à pierre. Roque passait la nuit loin -des siens; car le vice-roi de Barcelone ayant mis sa tête à prix, il -craignait d'être livré par eux à la justice: existence assurément fort -triste et fort misérable. - -Enfin, par des chemins détournés et des sentiers couverts, Roque, don -Quichotte et Sancho se dirigèrent vers Barcelone. Ils arrivèrent sur la -plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit. Après avoir donné à -Sancho les dix écus qu'il lui avait promis, le capitaine l'embrassa -ainsi que son maître, puis on se sépara, échangeant mille offres de -services. - -Don Quichotte attendit en selle la venue du jour, et il ne tarda pas à -voir paraître la face pâle de la blanche aurore, qui s'avançant en -silence sur les balcons de l'orient, venait humecter les plantes et les -fleurs. Presque au même instant, le son d'une agréable musique se fit -entendre: c'étaient des hautbois, des fifres et des tambours auxquels -succédaient des cris joyeux qui paraissaient venir de la ville. L'aurore -fit bientôt place au soleil, dont le visage plus large qu'une rondache -s'élevait sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho, jetant les yeux de -toutes parts, aperçurent pour la première fois la mer, qui leur parut -spacieuse, immense et beaucoup plus étendue que les lagunes de Ruidera, -situées dans leur province. Ils virent aussi des galères amarrées à la -plage, lesquelles, abattant leurs voiles, se montrèrent couvertes de -mille banderoles qui tantôt flottaient au vent, tantôt balayaient la -surface des eaux, pendant qu'échappé de leurs flancs le bruit des -clairons et des trompettes faisait retentir les lieux d'alentour d'une -harmonie suave et belliqueuse. Bientôt ces galères commencèrent à -s'ébranler, simulant une escarmouche navale, tandis qu'un nombre infini -de cavaliers, sortant de la ville avec de brillantes livrées, maniaient -adroitement leurs chevaux, et suivaient les mouvements de la flotte, -dont l'artillerie faisait un bruit épouvantable, la mer était calme, le -jour pur et serein, quoique voilé de temps en temps par la fumée du -canon. Tout semblait d'accord pour enivrer de joie la population -entière. Quant à Sancho, il ne parvenait pas à comprendre comment ces -énormes masses qui se mouvaient sur l'eau pouvaient avoir tant de pieds. - -Bientôt une troupe de cavaliers, portant de magnifiques livrées, accourt -avec des cris de joie vers don Quichotte, qui était resté tout stupéfait -d'un si beau spectacle; et l'un d'entre eux, celui que Roque avait fait -prévenir, dit à haute voix: - -Qu'il soit le bienvenu, le miroir, le fanal, l'étoile polaire de la -chevalerie errante; qu'il soit le bienvenu, le grand, le valeureux don -Quichotte, le vrai chevalier de la Manche, dont la fleur des historiens, -cid Hamet Ben-Engeli, nous a raconté les exploits, et non pas le -controuvé, le faux historien, dont on vient de publier le livre -mensonger. - -Don Quichotte n'eut pas le temps de répondre, parce que les cavaliers et -les gens de leur suite faisant caracoler leurs chevaux, l'entourèrent -aussitôt en décrivant mille cercles autour de lui: Ces seigneurs, dit-il -à Sancho, nous ont sans doute reconnus; je parierais qu'ils ont lu notre -histoire, et même celle que l'Aragonais a publiée récemment. - -Le cavalier qui avait parlé à don Quichotte s'approcha de nouveau, et -lui dit: Que Votre Grâce, seigneur, veuille bien venir avec nous: tous -nous sommes ses serviteurs et les amis de Roque Guinart. - -Si les courtoisies engendrent les courtoisies, répondit don Quichotte, -la vôtre, seigneur chevalier, doit être fille ou proche parente de celle -du grand Roque. Conduisez-moi où il vous plaira, je vous suivrai avec -plaisir, surtout si vous me faites l'honneur d'accepter mes services. - -Le cavalier répondit avec non moins de civilité; puis, lui et ses amis -ayant placé notre héros au milieu d'eux, on prit le chemin de Barcelone, -au son des fifres et des tambours. Mais, à l'entrée de la ville, deux -petits drôles, plus malins que la malice elle-même, s'avisèrent d'un -méchant tour: se faufilant au milieu de la foule, ils s'approchèrent de -nos aventuriers, et levant la queue, l'un à Rossinante, l'autre au -grison, ils leur plantèrent à chacun dans cet endroit un paquet de -chardons. Les pauvres bêtes ne sentirent pas plus tôt ces éperons d'un -nouveau genre, qu'elles se mirent à serrer la queue; ce qui, augmentant -leur souffrance, les poussa à ruer de telle sorte qu'elles jetèrent -leurs cavaliers dans la poussière. Honteux et mortifié, don Quichotte se -hâta d'enlever le panache à Rossinante, et Sancho en fit autant à son -âne. Leurs nouveaux amis s'apprêtaient à châtier cette insolente -canaille, mais il leur fallut y renoncer, car les deux espiègles -s'étaient perdus dans la foule. Bref, don Quichotte et Sancho -remontèrent sur leurs bêtes, et toujours suivis de la musique et -accompagnés des mêmes cris de joie, ils gagnèrent la maison de leur -hôte, une des plus belles de Barcelone. Suivons-y notre chevalier, ainsi -le veut cid Hamet Ben-Engeli. - - - - -CHAPITRE LXII - -AVENTURE DE LA TÊTE ENCHANTÉE, AINSI QUE D'AUTRES ENFANTILLAGES QU'ON NE -PEUT S'EMPÊCHER DE RACONTER. - - -L'hôte de don Quichotte s'appelait don Antonio Moreno; c'était un -gentilhomme riche et plein d'esprit, qui aimait à se divertir avec -décence et bon goût. Quand il vit notre héros en sa maison, il songea à -lui faire faire quelques bonnes folies, sans lui causer de déplaisir, -car la plaisanterie a des bornes, et un passe-temps ne saurait être -agréable, s'il a lieu aux dépens d'autrui. La première chose dont il -s'avisa, ce fut, quand on eut désarmé le chevalier, de le conduire, -couvert seulement de cet étroit pourpoint déjà décrit tant de fois, à un -balcon donnant sur une des principales rues de la ville, où on l'exposa -à la vue des passants comme une bête curieuse. Les cavaliers aux livrées -firent de nouvelles passes sous ses yeux, de même que si c'eût été pour -lui seul, et non à cause de la fête, qu'ils se fussent mis en frais. -Sancho était tout radieux, s'imaginant avoir trouvé de nouvelles noces -de Gamache, ou une maison semblable à celle de don Diego, ou bien un -château comme celui du duc. - -Plusieurs amis de don Antonio vinrent dîner avec lui; tous firent de -grands honneurs à don Quichotte, et le traitèrent en véritable -chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorgé, qu'il ne se -sentait pas d'aise. De son côté, Sancho lâcha tant de plaisantes -reparties, que les gens de la maison et tous ceux qui étaient là -n'avaient d'oreilles que pour lui et riaient à gorge déployée. - -Seigneur écuyer, lui dit don Antonio, il nous a été conté que vous êtes -extrêmement friand de blanc-manger et de petites andouilles; et que -lorsque vous en avez de reste, vous les mettez dans votre poche pour le -lendemain[124]. - - [124] Allusion au don Quichotte d'Avellaneda. - -C'est une insigne fausseté, seigneur, répondit Sancho; je suis plus -propre que goulu, et monseigneur don Quichotte, ici présent, pourra vous -dire que nous nous contentions bien souvent, lui et moi, pendant des -jours entiers, d'une poignée de noisettes, ou d'une demi-douzaine -d'oignons. Il est vrai que si parfois on me donne la génisse, je cours -lui mettre la corde au cou; c'est-à-dire que je mange ce qu'on me -présente, et prends le temps comme il vient. Mais quiconque ose avancer -que je suis un mangeur vorace et malpropre, peut se tenir pour dit qu'il -se trompe du tout au tout, et je le lui apprendrais d'une autre façon, -n'était le respect que je dois aux vénérables barbes ici présentes. - -Oui, certes, dit don Quichotte, la modération et la propreté de Sancho -quand il mange, mériteraient d'être écrites et gravées sur le bronze -pour servir d'exemple aux races futures: tout ce qu'on peut lui -reprocher, c'est lorsqu'il a faim d'être un peu glouton; alors il mâche -des deux côtés à la fois, et un morceau n'attend pas l'autre. Mais pour -ce qui est de la propreté, on ne le trouvera jamais en défaut, et il l'a -prouvé du reste pendant qu'il était gouverneur, car il mangeait avec -tant de délicatesse, qu'il prenait les grains de raisin avec sa -fourchette. - -Comment! s'écria don Antonio, le seigneur Sancho a été gouverneur? - -Oui, seigneur, répondit Sancho, j'ai été gouverneur, et d'une île qu'on -appelle Barataria; je l'ai gouvernée pendant dix jours, à bouche que -veux-tu; j'y ai perdu le repos, l'esprit et l'embonpoint, et j'y ai -appris à mépriser tous les gouvernements du monde. J'ai quitté l'île en -courant, et je suis tombé dans un grand trou, où je me suis cru mort, -mais dont par miracle je suis sorti vivant. - -Alors don Quichotte se mit à conter l'histoire du gouvernement de -Sancho, ce qui divertit fort la compagnie. - -Le repas achevé, don Antonio prit notre héros par la main, et le -conduisit dans une pièce où pour tout meuble se trouvait une table de -jaspe, soutenue par un pied de même matière; sur cette table était un -buste qui paraissait de bronze et représentait un empereur romain. Ils -se promenèrent pendant quelque temps de long en large, firent le tour de -la table, puis, don Antonio s'arrêtant dit à don Quichotte: Maintenant -que je suis certain de n'être écouté par personne, je vais apprendre à -Votre Grâce une des plus étonnantes aventures dont on ait jamais entendu -parler, à condition toutefois que ce secret restera entre elle et moi. - -Je le jure, seigneur, répondit notre héros: celui à qui vous parlez a -des yeux et des oreilles, mais point de langue. Votre Grâce peut en -toute assurance verser dans mon coeur ce qu'elle a dans le sien, et -rester persuadée qu'elle l'a jeté dans les abîmes du silence. - -Sur la foi de cette promesse, repartit don Antonio, je vais vous confier -des choses qui vous raviront d'admiration, et je me soulagerai moi-même -d'un fardeau qui me pèse, car je n'ai encore révélé à personne le secret -que je vais vous dire. Cette tête que vous voyez, seigneur don -Quichotte, ajouta-t-il en la lui faisant toucher avec la main, a été -fabriquée par un des plus grands enchanteurs qui aient jamais existé. -C'était, je crois, un Polonais, disciple du fameux Scot dont on raconte -tant de merveilles. Je reçus chez moi cet enchanteur; et pour la somme -de mille écus il me fabriqua cette tête, qui a la propriété de répondre -à toutes les questions qu'on lui adresse. Après avoir tracé des cercles, -observé les astres, écrit des caractères cabalistiques, épié les -conjonctions voulues, l'auteur mit la dernière main à son ouvrage avec -une perfection dont vous aurez la preuve demain, car le vendredi cette -tête est muette, et il serait inutile de lui rien demander aujourd'hui. -D'ici là, Votre Grâce peut songer aux questions qu'il vous conviendra de -lui faire, et l'expérience vous prouvera si je dis vrai. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Les pauvres bêtes se mirent à ruer de telle sorte, qu'elles jetèrent -leurs cavaliers dans la poussière (page 567).] - -Étonné de ce qu'il entendait, don Quichotte avait peine à croire que -cette tête fût douée d'une telle vertu; mais comme il devait bientôt -savoir à quoi s'en tenir, il se contenta de faire de grands remercîments -à son hôte pour lui avoir confié un secret de cette importance. Ils -sortirent de la chambre, que don Antonio ferma à clef, et ils -retournèrent dans le salon, où Sancho avait eu le temps de conter à la -compagnie une partie des aventures de son maître. - -Le soir venu, ils allèrent tous ensemble se promener par la ville, don -Quichotte sans armes, mais couvert d'une houppelande de drap fauve, -capable, à cette époque de l'année, de mettre en sueur l'hiver lui-même. -Sancho resta au logis avec les valets, qui avaient ordre de l'entretenir -et de l'amuser si bien qu'il ne pensât point à sortir. Notre héros ne -montait pas Rossinante, mais un grand mulet de bât harnaché avec -beaucoup de richesse et d'élégance; sans qu'il s'en doutât, on lui avait -attaché au dos, et par-dessus la houppelande, un parchemin sur lequel -était écrit en grosses lettres: _Je suis don Quichotte de la Manche_. -Cet écriteau arrêtait tous les passants; et comme chacun répétait: _Je -suis don Quichotte de la Manche_, le chevalier fut surpris que tant de -gens prononçassent son nom comme s'ils le connaissaient: - -Seigneur, dit-il à don Antonio qui marchait à côté de lui, la chevalerie -errante a de bien grands avantages, puisqu'elle répand sur toute la -terre le nom de ceux qui l'exercent. Entendez-vous comme on parle de -moi; jusqu'aux petits enfants, tous me connaissent sans m'avoir jamais -vu! - -Quoi d'étonnant à cela, seigneur don Quichotte? répondit don Antonio. De -même que le feu jette une lumière qui le trahit, de même la vertu a un -éclat qui ne manque jamais de la faire reconnaître, surtout celle qui -s'acquiert dans la profession des armes, car elle resplendit par-dessus -toutes les autres. - -Or, pendant que don Quichotte marchait ainsi, tout fier de lui-même, il -arriva qu'à la vue de l'écriteau, un passant s'arrêta, et lui jeta ces -mots à la face en bon castillan: Au diable soit don Quichotte de la -Manche! comment peux-tu être encore de ce monde, après les coups de -bâton que tu as reçus? Il faut, en vérité, que tu sois fou. Si encore tu -l'étais seul, il n'y aurait pas grand dommage; mais ta folie est si -contagieuse, qu'elle se communique à tous ceux qui t'approchent; ceux -qui t'accompagnent en ce moment n'en sont-ils pas la preuve? Va, va, -nigaud, retourne chez toi prendre soin de ton bien, de ta femme et de -tes enfants, sans creuser davantage ta pauvre cervelle, qui n'est déjà -que trop endommagée. - -Mon ami, dit Antonio à cet homme, passez votre chemin sans vous mêler de -donner des conseils à qui ne vous en demande pas: le seigneur don -Quichotte est très-sain d'esprit, et nous qui l'accompagnons, nous ne -sommes pas des imbéciles: la vertu a droit à nos hommages, en quelque -lieu qu'elle se rencontre. Passez votre chemin, et mêlez-vous de vos -affaires. - -Par ma foi, seigneur, vous avez raison, répondit le Castillan; aussi -bien, donner des conseils à ce pauvre fou, ce serait frapper du poing -contre l'aiguillon. Mais il est vraiment dommage de voir le bon sens -qu'il montre, dit-on, sur tant de matières, s'en aller en eau claire -quand il s'agit de chevalerie. Que je meure à l'instant, moi et tous mes -descendants, si je m'avise jamais de donner des conseils à personne, -dût-on m'en prier à genoux. - -Le Castillan disparut, et la promenade continua; mais une telle foule se -pressait pour lire l'écriteau, que don Antonio fut obligé de l'enlever. - -La nuit venue, on retourna chez don Antonio, où sa femme, personne aussi -aimable que belle, avait invité plusieurs de ses amies pour faire -honneur à leur hôte et s'amuser de ses étranges folies. Il vint donc -quantité de dames; il y eut un souper magnifique, et sur les dix heures -le bal commença. Parmi ces dames, il s'en trouvait surtout deux pleines -d'esprit et d'humeur moqueuse, qui, pour divertir la compagnie, -invitèrent don Quichotte à danser; et, chacune tour à tour s'emparant de -lui dès que l'autre l'avait quitté, elles exténuèrent si bien le pauvre -chevalier qu'il suait à grosses gouttes et ne pouvait presque plus se -remuer. Qu'on se représente ce grand corps maigre, sec, efflanqué, au -teint jaune, aux yeux creux, aux moustaches longues et tombantes, serré -dans ses habits, fort maussade enfin et d'une légèreté plus que -problématique, agacé par deux belles personnes qui lui lançaient à la -dérobée des propos d'amour auxquels il ne répondait qu'avec dédain. A -bout de patience: Arrière, démons! s'écria-t-il, arrière; laissez-moi en -paix, importunes pensées. Tâchez, Mesdames, de maîtriser vos sentiments; -la sans pareille Dulcinée du Toboso est l'unique souveraine de mon âme, -et elle ne souffre point que d'autres en triomphent. Puis il se laissa -tomber au beau milieu du salon, brisé et rompu d'un si violent -exercice. - -Don Antonio le fit emporter à bras dans sa chambre. Sancho, qui s'était -empressé de le suivre: Peste, monseigneur, lui dit-il, comme vous vous -êtes trémoussé! Pensiez-vous, par hasard, que tous les braves sont tenus -d'être des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs -d'entrechats? Par ma foi, mon cher maître, vous étiez dans une grande -erreur, car tel aura moins de mal à tuer un géant qu'à faire une -cabriole. Sauter en se donnant du talon dans le derrière, c'est mon -fort, à moi; mais danser comme vous venez de le faire, je ne m'en pique -point. - -Chacun riait aux éclats des propos de notre écuyer, qui, ayant mis son -maître au lit, eut grand soin de le bien couvrir, dans la crainte qu'il -n'éprouvât quelque refroidissement. - -Le lendemain, don Antonio jugea à propos de faire l'expérience de la -tête enchantée. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux de ses amis -et des dames qui avaient fait danser notre chevalier, il se dirigea vers -la chambre où elle se trouvait. Quand tout le monde fut entré, il ferma -soigneusement la porte, énuméra à la compagnie les vertus de cette tête, -disant que c'était la première fois qu'on en faisait l'épreuve et qu'il -demandait le secret. Personne, à l'exception des deux gentilshommes, ne -savait ce qui allait se passer. - -Don Antonio s'approcha le premier, et demanda à voix basse, de manière -pourtant à être entendu: Tête, par la vertu que tu renfermes, dis-moi ce -que je pense en ce moment. Sans remuer les lèvres, mais d'une voix -claire et distincte, la tête répondit vivement: «Je ne juge point des -pensées.» - -Chacun resta stupéfait, surtout les dames, car ni autour de la table ni -dans la salle il ne se trouvait personne qui pût faire cette réponse, et -on voyait bien qu'elle venait directement de la tête. - -Combien sommes-nous ici? continua don Antonio? - -«Toi et ta femme, répondit la tête, deux de ses amies et deux des tiens, -ainsi qu'un fameux chevalier appelé don Quichotte de la Manche, et son -écuyer, qui se nomme Sancho Panza.» - -La surprise augmenta, et plus d'un assistant sentit ses cheveux se -dresser. - -Bien, dit don Antonio en se retirant; ceci fait voir que je n'ai point -été trompé par celui qui t'a fabriquée, tête sage, tête parlante, tête -merveilleuse et incomparable. Qu'un autre me remplace, ajouta-t-il, et -t'adresse telle question qu'il voudra. - -Comme les femmes sont d'ordinaire assez curieuses, une des dames -s'approcha: Dis-moi, tête, demanda-t-elle, que faut-il que je fasse pour -être très-belle? - -«Sois très-honnête.» - -Cela suffit, dit la dame en faisant place à sa compagne. - -Savante tête, demanda celle-ci, je désirerais bien savoir si mon mari -m'aime ou non? - -«Remarque sa conduite envers toi, et tu le sauras.» - -Je n'en veux pas davantage, dit la dame: en effet, la conduite des -hommes nous donne la mesure de l'affection qu'ils nous portent. - -Un des amis de don Antonio demanda: Qui suis-je? - -«Tu le sais,» lui fut-il répondu. - -Ce n'est pas là ce que je demande, repartit le cavalier; je veux savoir -si tu me connais. - -«Je te connais, tu es don Pedro Noriz.» - -O tête admirable! c'en est assez pour me convaincre que tu n'ignores -rien, ajouta le cavalier. - -L'autre ami s'approcha et fit cette question: Quel est le plus vif désir -de mon fils aîné? - -«Je t'ai déjà dit que je ne juge point des pensées; cependant je puis -ajouter: Ton fils ne souhaite que de t'enterrer.» - -Je le savais déjà, repartit le gentilhomme, et je n'en doutais -nullement. - -La femme de don Antonio s'approcha comme les autres, et dit: En vérité, -tête, je ne sais que te demander; je voudrais seulement savoir si je -conserverai longtemps mon cher mari. - -«Oui, car sa bonne santé et sa manière de vivre lui promettent de longs -jours, que la plupart des hommes abrégent par la débauche et -l'intempérance.» - -A son tour, don Quichotte s'approcha: Dis-moi, tête, toi qui réponds si -bien, est-ce une réalité ou un songe ce que j'ai vu dans la caverne de -Montesinos? Sancho, mon écuyer, se donnera-t-il les coups de fouet -auxquels il s'est engagé? et verrai-je enfin le désenchantement de -Dulcinée? - -«Quant à l'histoire de la caverne, il y a beaucoup à dire, l'aventure -tient de la réalité et du songe; les coups de fouet de Sancho se feront -un peu attendre, mais l'enchantement de Dulcinée finira.» - -Cela me suffit, répliqua don Quichotte; que Dulcinée soit désenchantée, -et mes voeux seront accomplis. - -Le dernier qui interrogea la tête, ce fut Sancho. Il le fit en ces -termes: Dis-moi, tête, aurai-je encore un gouvernement? quitterai-je le -misérable métier d'écuyer errant, et reverrai-je enfin ma femme et mes -enfants? - -Il lui fut répondu: «Tu gouverneras en ta maison, si tu y retournes; tu -pourras y revoir ta femme et tes enfants, s'ils y sont; et quand tu ne -pourras plus servir, tu ne seras plus écuyer.» - -Par ma foi, voilà qui est plaisant, repartit Sancho; il ne faut pas être -sorcier pour deviner cela, je le savais de reste. - -Et que veux-tu donc qu'on te dise, imbécile? repartit don Quichotte: -n'est-ce pas assez que les réponses de la tête concordent avec les -questions? - -Cela suffit, puisque vous le voulez, répondit Sancho; mais je voudrais -qu'elle se fût un peu mieux expliquée et qu'elle m'en apprît davantage. - -Là s'arrêtèrent les questions et les réponses, mais non l'étonnement de -la compagnie, car tous étaient en admiration, excepté les deux amis de -don Antonio, qui savaient à quoi s'en tenir. Cid Hamet Ben-Engeli, pour -ne pas laisser le lecteur en suspens, de crainte qu'il ne soupçonne de -la magie dans une chose si surprenante, s'empresse de révéler le secret: -Don Antonio, dit-il, afin de se divertir aux dépens des niais, fit faire -cette tête à l'imitation d'une autre qu'il avait vue à Madrid. La table -avec son pied, d'où sortaient quatre griffes d'aigle, était de bois -peint en jaspe, la tête, semblable à un buste d'empereur romain et -couleur de bronze, était creuse comme la table, sur laquelle on l'avait -si bien enchâssée que tout paraissait d'une seule pièce. Le pied de la -table était creux aussi et communiquait par deux tuyaux à la bouche et à -l'oreille de la tête; ces tuyaux descendaient dans une chambre -au-dessous, où se tenait cachée la personne qui faisait les réponses. La -voix, partie de haut en bas ou de bas en haut, passait si bien par ces -tuyaux, qu'on ne perdait pas une parole; de sorte qu'à moins de le -savoir, il était impossible de pénétrer l'artifice. Un étudiant, neveu -de don Antonio, jeune homme plein d'esprit, fut chargé des réponses; et -comme il connaissait les personnes entrées dans la chambre où était la -tête, il lui fut facile de répondre sans hésiter, tantôt directement, -tantôt par conjecture, et toujours avec un extrême à-propos. - -Cid Hamet ajoute que cette merveille dura une douzaine de jours. Le -bruit s'étant répandu par la ville que don Antonio avait chez lui une -tête enchantée, la crainte que la chose ne parvînt aux oreilles des -seigneurs inquisiteurs le décida à aller lui-même leur apprendre ce qui -en était. Ils lui dirent de briser la machine et qu'il n'en fût plus -question. La tête n'en passa pas moins pour enchantée dans l'opinion de -don Quichotte et de Sancho: le chevalier resta très-satisfait de la -réponse qu'il avait obtenue, et l'écuyer assez peu content de la -sienne. - -[Illustration: «Arrière, démons! s'écria-t-il, arrière; laissez-moi en -paix, importunes pensées» (page 570).] - -Pour complaire à don Antonio, pour profiter de la présence de notre -héros et se divertir de ses folies, plusieurs gentilshommes de la ville -avaient résolu de faire, à six jours de là, une course de bagues: cette -course n'eut point lieu, pour les raisons que nous dirons par la suite. -Dans l'intervalle il prit envie à don Quichotte de parcourir Barcelone, -mais à pied et comme _incognito_, pour ne plus se voir poursuivi par les -petits garçons: il sortit accompagné de Sancho, et de deux valets que -lui donna don Antonio. Or, pendant qu'il se promenait, il lut par hasard -sur une porte ces mots écrits en grandes lettres: IMPRIMERIE. Poussé par -la curiosité, car il n'en avait jamais vu, il y entra avec tout son -cortége. Il vit d'abord des gens qui tiraient des feuilles de papier de -dessous la presse, d'autres qui corrigeaient des épreuves, d'autres qui -composaient; en un mot, tout ce qui se pratique dans une imprimerie. -Notre chevalier s'approchait de chaque ouvrier, s'informant de ce qu'il -faisait, admirait et passait outre. Enfin il s'arrêta près d'un -compositeur, et lui demanda quel était son emploi. - -Seigneur, répondit l'ouvrier, ce gentilhomme qui est assis là (en lui -montrant un homme de bonne mine et qui avait l'air fort soucieux) a -traduit un livre de l'italien en langue castillane, et je suis en train -de le composer pour le mettre sous presse. - -Quel est le titre de ce livre? demanda don Quichotte. - -Seigneur, lui répondit l'auteur en s'approchant, ce livre se nomme _le -Bagatele_ en italien. - -Comment rendez-vous ce mot en castillan? continua don Quichotte. - -_Le Bagatele_, reprit l'auteur, signifie _les Bagatelles_; et bien qu'un -pareil titre n'en donne pas une grande idée, ce livre ne laisse pas de -renfermer des choses utiles et de bon goût. - -Je sais quelque peu la langue italienne, repartit don Quichotte, et je -connais passablement mon Arioste. Dites-moi, seigneur, et je ne vous -adresse cette question que par simple curiosité et non pour faire subir -un examen à Votre Grâce, avez-vous rencontré quelquefois dans la langue -italienne le mot _pignata_? - -Fort souvent, répondit l'auteur. - -Comment le traduisez-vous en castillan? demanda don Quichotte. - -Et comment le traduire autrement que par le mot _marmite_? répliqua -celui-ci. - -Mort de ma vie! dit don Quichotte, je vois que vous connaissez à fond -l'idiome toscan. Ainsi, quand il y a dans l'italien _piace_, vous le -traduisez par _plaît_, _più_ par _plus_, _sù_ par _en haut_, et _giù_ -par _en bas_. - -En effet, répondit l'auteur, ce sont là les véritables équivalents. - -Eh bien, malgré votre savoir, je gagerais, repartit don Quichotte, que -vous n'en êtes pas mieux apprécié du public, toujours enclin à dédaigner -les louables travaux. Oh! que de talents enfouis, que de génies oubliés! -Toutefois il faut convenir que les traductions d'une langue dans une -autre, à moins qu'il ne s'agisse du grec et du latin, véritables reines -des langues, ressemblent beaucoup à ces tapisseries de Flandre qui, vues -à l'envers, n'ont ni le poli, ni le brillant de l'endroit. Je n'entends -pas dire par là que le métier de traducteur ne soit pas estimable; car -on peut s'occuper à de pires choses et qui donnent moins de profit. Dans -tous les cas, il faut faire une exception en faveur de deux célèbres -traducteurs, Christoval de Figueroa, pour le _Pastor Fido_, et don Juan -de Jauregui, pour l'_Aminta_, où l'un et l'autre ont su faire douter -quelle est la traduction, et quel est l'original. Mais, dites-moi, je -vous prie, votre livre s'imprime-t-il pour votre compte, ou bien en -avez-vous vendu le privilége à quelque libraire? - -Je le fais imprimer à mes frais, répondit l'auteur, et je prétends -gagner mille ducats au moins avec la première édition, que l'on tire en -ce moment à deux mille exemplaires: ils seront bientôt, je l'espère, -débités aux prix de six réaux chacun. - -Je crains que vous n'ayez mauvaise chance, repartit don Quichotte; on -voit bien que vous ne connaissez pas encore les libraires: allez, -seigneur, vous êtes loin de compte; quand vous aurez sur les bras ces -deux mille exemplaires, vos épaules en seront moulues à crier merci, -surtout si l'ouvrage n'a rien de piquant. - -Eh! que voulez-vous que je fasse? répondit l'auteur: faut-il que j'aille -donner mon livre à un libraire qui m'en offrirait la dixième partie de -ce qu'il vaut, et croirait me faire encore trop d'honneur? Tenez, je -dois vous dire la vérité: eh bien, je ne travaille pas pour me faire une -réputation, car je suis assez connu, c'est du profit que je cherche, et -sans le profit je ne donnerais pas un maravédis de la bonne renommée -pour mes ouvrages. - -Dieu veuille que vous réussissiez! dit don Quichotte. - -Il passa à une autre casse, où l'ouvrier corrigeait une feuille d'un -livre intitulé: _La lumière de l'âme_. Voilà, dit-il, les livres qu'on a -raison d'imprimer, quoiqu'il y en ait déjà beaucoup; mais le nombre des -pécheurs est plus grand encore, et il ne saurait y avoir trop de -lumières pour tant d'aveugles. - -Plus loin on travaillait à un autre ouvrage; notre héros en ayant -demandé le titre, on lui répondit que c'était _la seconde partie de -l'ingénieux don Quichotte de la Manche_, composée par un bourgeois de -Tordesillas. - -Je connais ce livre, dit-il, et je croyais qu'on l'avait fait brûler -comme n'étant qu'un tissu d'impostures; mais patience, son heure -viendra. Il est impossible que l'on ne finisse pas par se désabuser de -tant de sottises, surtout dépourvues qu'elles sont d'agrément et de -vraisemblance. - -En disant cela, il sortit de l'imprimerie, mais non sans laisser percer -quelques marques de dépit. - -Le même jour, don Antonio voulut faire visiter à don Quichotte les -galères ancrées dans le port, à la grande joie de Sancho, qui n'en avait -vu de sa vie, il envoya dire à l'amiral, lequel avait déjà entendu -parler de notre chevalier, qu'il le lui mènerait après le dîner. Ce qui -leur arriva dans cette visite se verra dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE LXIII - -DU PLAISANT RÉSULTAT QU'EUT POUR SANCHO SA VISITE AUX GALÈRES, ET DE -L'AVENTURE DE LA BELLE MORISQUE. - - -Don Quichotte ne cessait de réfléchir aux réponses de la tête enchantée, -dont il cherchait vainement à pénétrer le secret; toutefois il se -réjouissait en lui-même de la promesse qu'elle lui avait faite touchant -le désenchantement de Dulcinée, qu'il tenait pour certain désormais. -Quant à Sancho, quoiqu'il eût pris en haine les fonctions de gouverneur, -il souhaitait toujours de commander et de se voir obéi encore une fois, -tant on trouve de plaisir à se sentir au-dessus des autres, même quand -ce n'est qu'un simple jeu. - -Enfin, après le dîner, don Antonio, ses deux amis, don Quichotte et -Sancho, allèrent visiter les galères. Ils ne furent pas plutôt au bord -de la mer, que l'amiral, prévenu de leur arrivée, se prépara à les -recevoir dignement. On abattit la tente, les clairons retentirent; on -mit à l'eau l'esquif couvert de riches tapis et garni de coussins de -velours cramoisi. Au moment où don Quichotte y posait le pied, la galère -capitane fit une salve de son artillerie, à laquelle répondit toute la -flotte. Puis, quand il s'apprêtait à monter à l'échelle, la chiourme le -salua, comme c'est l'usage lorsqu'une personne de qualité entre dans un -bâtiment, par ce cri trois fois répété: _hou, hou, hou_. L'amiral, qui -était un gentilhomme valencien, lui tendit la main, et lui dit en -l'embrassant: Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, comme un des -plus heureux de ma vie, puisque j'ai eu le bonheur de voir le seigneur -don Quichotte de la Manche, en qui brille et se résume tout l'éclat de -la chevalerie errante. Notre héros répondit à ce compliment avec sa -courtoisie habituelle, heureux qu'il était de se voir traité avec tant -de distinction. Toute la compagnie entra dans la cabine de poupe, qui -était meublée avec élégance, et s'assit sur les bancs des plats bords. -Aussitôt le _comite_ passa dans l'entre-pont, et d'un coup de sifflet -fit mettre casaque bas à la chiourme, ce qui fut exécuté en un clin -d'oeil. - -A l'aspect de tant de gens nus, Sancho resta bouche béante; mais ce fut -bien autre chose quand il les vit hisser la tente avec une si grande -promptitude, qu'il crut que c'était un enchantement. Notre écuyer était -assis sur le pilier de poupe, près du premier rameur du banc de droite; -celui-ci, qui avait reçu le mot d'ordre, le saisit vivement, et -l'enlevant à bras tendus, le passa à la chiourme. Voilà donc Sancho -voltigeant de banc en banc, de main en main, et avec une telle vitesse -qu'il se croyait emporté par tous les diables; enfin, les forçats ne le -lâchèrent qu'après l'avoir déposé à la place qu'il occupait d'abord, -mais suant à grosses gouttes, et si haletant qu'il ne pouvait plus -respirer. Étonné de voir ainsi voltiger son écuyer, don Quichotte -demanda à l'amiral si c'était là une cérémonie dont on honorait les -nouveaux venus sur les galères. Quant à moi, ajouta-t-il, je n'ai nulle -envie d'y faire profession, et si quelqu'un est assez osé pour me -toucher du doigt, je lui tirerai l'âme du corps à grands coups de pieds -dans les côtes. En prononçant ces paroles, il se leva et mit la main sur -la garde de son épée. - -Tout à coup, on abattit la tente, et l'on fit tomber la grande vergue -avec un bruit épouvantable; si bien que Sancho, croyant que le ciel lui -croulait sur les épaules, se cacha la tête entre les jambes. Don -Quichotte lui-même tressaillit et changea de couleur. La chiourme hissa -la vergue avec la même promptitude et dans le même silence. Le _comite_ -ayant donné le signal de lever l'ancre sauta au milieu de l'entre-pont, -le nerf de boeuf à la main, se mit à cingler les épaules des forçats, et -la galère prit le large. - -Quand Sancho vit se mouvoir à la fois tous ces pieds rouges, car il -prenait les rames pour des pieds: Pour le coup, dit-il en lui-même, -voilà des choses vraiment enchantées, et non pas celles que raconte mon -maître. Mais qu'ont fait ces malheureux pour qu'on les traite de la -sorte? Comment cet homme, qui se promène en sifflant, a-t-il l'audace de -fouetter à lui seul tant de gens? Par ma foi, si ce n'est pas ici -l'enfer, je jurerais que nous n'en sommes pas loin. - -Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait tout ce qui -se passait, s'approcha et lui dit: Sancho, mon ami, avec quelle facilité -tu pourrais, à peu de frais, te mettre nu jusqu'à la ceinture seulement, -et te glisser pendant quelques instants parmi ces gentilshommes, pour -en finir une bonne fois avec le désenchantement de Dulcinée! Au milieu -des souffrances de tant de gens, tu ne sentirais pas les tiennes. Je -suis même certain que le sage Merlin compterait chaque coup pour dix en -les voyant si bien appliqués. - -L'amiral allait demander quels étaient ces coups de fouet et ce -désenchantement de Dulcinée, quand on signala un bâtiment près de la -côte, au couchant. Aussitôt s'élançant sur le tillac, l'amiral cria: -Allons, enfants, qu'il ne nous échappe pas; c'est sans doute quelque -corsaire algérien. Les autres galères s'approchèrent de la galère -capitane pour prendre l'ordre de l'amiral, qui en fit partir deux vers -la haute mer, tandis qu'avec la troisième il se proposait de serrer la -terre de si près que le corsaire ne pût s'échapper. La chiourme -travaillait avec une telle ardeur que les galères semblaient voler sur -les eaux. Celles qui avaient gagné le large ne tardèrent pas à découvrir -le brigantin, qui, de son côté, ne les eut pas plus tôt aperçues qu'il -prit chasse, espérant échapper par sa légèreté; mais ce fut en vain; -aussi le patron était-il d'avis qu'on cessât de ramer et qu'on se rendît -à discrétion, afin de ne pas trop irriter notre amiral. Malheureusement -le sort voulut qu'au moment d'amener, deux Turcs pris de vin, qui -étaient à bord du brigantin, tirèrent chacun un coup d'arquebuse, et -tuèrent deux de nos gens montés dans la grande hune. A ce spectacle, -notre amiral fit serment de mettre à mort tous ceux qui étaient sur ce -navire. Il poussa avec fureur sur le brigantin qui esquiva par-dessous -les rames; mais la galère lui coupa le chemin et le devança d'un -demi-mille environ. Se voyant perdu, l'équipage déploya ses voiles -pendant que le capitaine revirait, et se mit à fuir de toute sa vitesse. -Mais cela ne servit qu'à retarder de quelques instants sa perte; il fut -contraint de se rendre. Les autres galères étant arrivées au même -instant, toutes quatre, avec leur capture, retournèrent à la côte, où -une foule nombreuse et impatiente les attendait. L'amiral jeta l'ancre -près de terre, et sachant que le vice-roi était sur le rivage, il fit -mettre l'esquif à la mer pour l'aller chercher; il commanda ensuite de -descendre la vergue, décidé qu'il était à faire pendre sur-le-champ le -patron du corsaire, et les Turcs, au nombre de trente-six, tous beaux -hommes et bons tireurs. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Avant son départ mon père avait eu la précaution d'enfouir beaucoup de -perles et de pierres précieuses (page 578).] - -L'amiral ayant demandé quel était leur capitaine; un des captifs, qu'on -sut depuis être un renégat espagnol, répondit en castillan, en désignant -de la main un jeune garçon d'environ vingt ans, d'une admirable beauté: -Ce jeune homme que tu vois là est notre commandant. - -Dis-moi, chien, demanda l'amiral à ce dernier, qui t'a poussé à faire -tuer mes soldats, voyant qu'il t'était impossible d'échapper? Ne sais-tu -pas que témérité n'est pas vaillance, et qu'on doit plus de respect aux -galères capitanes? - -Le patron allait répondre, quand l'amiral le quitta pour s'avancer à la -rencontre du vice-roi, qui entrait dans la galère avec quelques gens de -sa suite et des personnes de la ville. - -La chasse a-t-elle été bonne? demanda le vice-roi. - -Si bonne, répondit l'amiral, que Votre Excellence va la voir pendue tout -à l'heure au haut de cette vergue. - -Eh, pourquoi? répliqua le vice-roi. - -Parce que sans motif et contre tous les usages de la guerre, ils ont tué -deux de mes meilleurs soldats; aussi ai-je juré de faire pendre tous -ceux qui se trouveraient à bord du corsaire, principalement ce jeune -garçon, qui en est le patron. - -En même temps il le lui montrait, les mains déjà liées et n'attendant -plus que la mort. Le vice-roi jeta les yeux sur le prisonnier, et en eut -compassion. Sa beauté, sa jeunesse, un certain air de modestie, -semblaient demander grâce, et il résolut de le sauver. - -De quelle nation es-tu? lui demanda-t-il, Turc, More ou renégat? - -Je ne suis rien de tout cela, répondit-il en castillan. - -Qu'es-tu donc? - -Je suis femme et chrétienne. - -Femme et chrétienne! sous ce costume et en tel lieu! répliqua le -vice-roi: voilà qui est étrange et difficile à croire? - -Seigneurs, dit-elle, suspendez mon supplice et je vous raconterai mon -histoire; cela ne retardera guère votre vengeance. - -Tout le monde était touché des paroles de cette femme et de l'air dont -elle les prononçait; mais l'amiral, toujours irrité, lui dit avec -rudesse: Raconte ce que tu voudras, mais n'espère pas que je te pardonne -la mort de mes soldats. - -Seigneurs, dit-elle, je suis née de parents mores, parmi cette nation -plus imprudente que sage sur laquelle sont tombés depuis peu tant -d'infortunes. A l'époque de nos malheurs, deux de mes oncles -m'emmenèrent malgré moi en Barbarie. J'eus beau protester et dire que -j'étais chrétienne, comme je le suis en effet et du fond du coeur, je -ne fus pas écoutée; ni ceux qui étaient chargés de nous déporter, ni mes -oncles, ne voulurent me croire; ils m'entraînèrent malgré moi. Cependant -mes parents étaient chrétiens; et j'ai si bien sucé avec le lait la foi -catholique, que je ne crois pas avoir jamais témoigné, par mes paroles -ou mes actions, aucune inclination contraire. Quoique tenue fort à -l'étroit dans la maison de mon père, on savait que j'étais belle, et le -bruit de ma beauté m'attira les soins d'un jeune gentilhomme appelé don -Gaspar Gregorio, fils aîné d'un chevalier qui avait une habitation près -de notre village. Vous dire comment il me vit, les ruses qu'il employa -pour me parler, les marques qu'il me donna de sa passion, aussi bien que -vous peindre sa joie quand il lui fut permis de croire que je l'aimais, -cela serait trop long à raconter, surtout en présence de la corde fatale -qui me menace. Je dirai seulement que don Gaspar voulut m'accompagner -dans notre exil. Il se mêla parmi les Mores chassés d'autres provinces, -et comme il connaissait parfaitement leur langue, il se lia d'amitié -pendant le voyage avec les deux oncles qui m'emmenaient; car en homme -prudent, mon père, dès le premier édit qui exilait notre nation, avait -été nous préparer un asile en pays étranger. Avant son départ il avait -eu aussi la précaution d'enfouir dans un endroit dont j'avais seule -connaissance, beaucoup de pierres précieuses et de perles d'un grand -prix, m'ordonnant de n'y point toucher, si même on nous déportait avant -son retour. Je lui obéis, et je passai en Barbarie avec mes oncles et -d'autres parents. Nous nous réfugiâmes d'abord à Alger, mais mieux eût -valu nous réfugier dans l'enfer même, car le dey ayant su que j'étais -belle autant que riche, me fit comparaître devant lui. Il me demanda -quel était mon pays, quels bijoux et quel argent j'apportais. Je lui -déclarai le lieu de ma naissance, ajoutant que mon argent et mes bijoux -y étaient enfouis, mais qu'on pourrait les recouvrer, si j'allais les -chercher moi-même. Je parlais ainsi afin que son avarice lui fît -oublier ce que j'avais de beauté. - -Pendant qu'il me questionnait de la sorte, on vint lui dire que j'étais -accompagnée d'un des plus beaux jeunes hommes qu'on pût imaginer: je -compris aussitôt qu'il s'agissait de don Gaspar, qui, en effet, est -d'une beauté peu commune. Je me troublai à la pensée du péril que don -Gaspar allait courir chez cette nation barbare, où l'on fait encore plus -de cas de la beauté des hommes que de celle des femmes. Le dey ordonna -de le lui amener, pour savoir si ce qu'on en disait était vrai. Alors, -par une subite inspiration du ciel, je lui affirmai que c'était une -femme, et le suppliai de me permettre d'aller lui faire prendre les -habillements de son sexe, afin que sa beauté se fît voir dans tout son -jour, et qu'elle parût avec moins d'embarras devant lui. Il y consentit, -en ajoutant que le lendemain on aviserait à nous faire passer en Espagne -pour y aller chercher le trésor enfoui. Je courus révéler à don Gaspar -le péril qu'il courait, et l'ayant habillé en femme, je le menai dès le -soir même devant le dey, qui, ravi d'admiration, résolut de le garder -pour en faire présent au Grand Seigneur. Mais en attendant, de crainte -d'être tenté lui-même, il le mit sous la garde d'une dame more, des -premières de la ville. Je laisse aux amants et à ceux qui connaissent -les tourments de l'absence à juger des mortelles angoisses que nous -dûmes éprouver, ainsi éloignés l'un de l'autre. - -Par l'ordre du dey je partis le lendemain sur ce brigantin, accompagnée -de deux Turcs, ceux-là même qui ont tué vos soldats, et de ce renégat -espagnol (montrant celui qui l'avait fait connaître pour le patron), qui -est chrétien au fond de l'âme, et qui a plus d'envie de rester en -Espagne que de retourner en Barbarie; le reste de la chiourme se compose -de Mores. Contrairement à l'ordre qu'ils avaient reçu de nous débarquer, -le renégat et moi, au premier endroit où on pourrait aborder, ces deux -Turcs ont voulu d'abord courir la côte pour faire quelque prise, -craignant, s'ils nous mettaient à terre auparavant, que leur dessein ne -fût dévoilé, et, s'il y avait des galères dans ces parages qu'on ne vînt -nous attaquer. Bref, nous avons été découverts, et nous voilà maintenant -entre vos mains. Mais, hélas! don Gaspar est resté parmi ces barbares, -en habit de femme, et exposé à toutes sortes de périls. Pour moi, je ne -sais si je dois me plaindre de mon sort; car, après tant de traverses, -la vie m'est devenue insupportable, et je la perdrai sans regret: la -seule chose que je vous demande, seigneurs, c'est de m'accorder la grâce -de mourir en chrétienne, puisque je suis innocente des fautes que l'on -reproche à ceux de ma nation. - -En achevant de parler, la belle Morisque versa des larmes, et la pitié -en arracha à tous les assistants. Non moins attendri, le vice-roi -s'approcha d'elle sans rien dire et lui délia les mains. - -Pendant qu'elle racontait son histoire, un vieux pèlerin, qui était -entré avec les gens du vice-roi, avait tenu les yeux cloués sur la jeune -fille; dès qu'elle eut cessé de parler, il se précipita à ses genoux, et -les embrassant avec tendresse: O Anna Félix, ma chère enfant, -s'écria-t-il, ne reconnais-tu point Ricote, ton père, qui revenait pour -te chercher, car il ne peut vivre sans toi? - -A ce nom de Ricote, Sancho, encore tout pensif du mauvais tour que lui -avaient joué les rameurs, leva la tête, fixa le pèlerin et reconnut ce -Ricote dont il avait fait la rencontre le jour où il quitta son -gouvernement; aussitôt, regardant par deux ou trois fois la jeune -Morisque, il affirma que c'était bien la fille de son ami qui, depuis -qu'elle avait les mains libres, s'était jetée au cou de son père, et y -restait attachée, mêlant ses larmes aux siennes. - -Oui, seigneurs, dit Ricote en s'adressant à l'amiral et au vice-roi, -c'est là ma fille, à qui son nom semblait promettre un meilleur sort, -car elle s'appelle Anna Félix, et elle n'est pas moins célèbre par sa -beauté que par mes richesses. J'ai quitté mon pays, afin d'aller à -l'étranger chercher un asile; et après en avoir découvert un en -Allemagne, je suis revenu sous ce costume, pour emmener mon enfant et -déterrer les richesses que j'avais enfouies avant mon départ. Mais je ne -trouvai que mon trésor que je rapporte avec moi. Aujourd'hui enfin, -après bien des traverses, je rencontre, par un hasard merveilleux, cette -chère enfant, mon véritable trésor, que je préfère à tous les biens du -monde. Si son innocence, ses larmes et les miennes peuvent vous toucher, -ayez pitié de deux malheureux qui ne vous ont pas offensés et qui n'ont -jamais pris part aux mauvais desseins de leurs compatriotes justement -exilés. - -Oh! je reconnais bien Ricote, reprit Sancho, et je vous réponds qu'il -dit vrai quand il assure qu'Anna Félix est sa fille: quant à toutes ses -allées et venues, à ses bons ou à ses mauvais desseins, je ne m'en mêle -pas. - -Tous les assistants étaient émerveillés d'une si étrange aventure. Vos -larmes, dit l'amiral, m'empêchent d'accomplir mon serment; vivez, belle -Anna Félix, vivez autant d'années que vous en réserve le ciel, et que -ceux-là qui ont eu l'insolence de commettre un meurtre inutile en -portent seuls la peine. - -En même temps, il ordonna de pendre les deux Turcs; mais le vice-roi -demanda leur grâce avec de si vives instances, remontrant qu'il y avait -eu dans leur action moins de bravade que de folie, que l'amiral y -consentit, car il est difficile de se venger de sang-froid. - -On s'occupa aussitôt des moyens de tirer don Gaspar du péril où il -était; Ricote offrit pour sa délivrance deux mille ducats, qu'il -possédait en perles et en bijoux. De tous les expédients proposés, aucun -ne fut jugé meilleur que celui du renégat espagnol, qui s'offrit de -retourner à Alger, dans une petite barque montée par des rameurs -chrétiens, parce qu'il savait où il pourrait débarquer et qu'il -connaissait aussi la maison où était don Gaspar. L'amiral et le vice-roi -avaient quelque scrupule de se fier à un renégat; mais Anna Félix -répondit de lui, et Ricote offrit de payer la rançon de l'équipage, si -par hasard il venait à être capturé. Ce parti adopté, le vice-roi prit -congé de l'amiral, et don Antonio Moreno emmena avec lui Anna Félix et -son père, le vice-roi lui ayant recommandé d'en avoir le plus grand -soin, tant il était touché de la beauté de la jeune Morisque! - - - - -CHAPITRE LXIV - -DE L'AVENTURE QUI CAUSA LE PLUS DE CHAGRIN A DON QUICHOTTE PARMI TOUTES -CELLES QUI LUI FUSSENT JAMAIS ARRIVÉES. - - -La femme de don Antonio accueillit Anna Félix dans sa maison avec une -joie extrême et eut pour elle toutes sortes de prévenances, charmée -qu'elle était de sa beauté autant que de sa sagesse. Toute la ville -venait, comme à son de cloche, la voir et l'admirer. - -Don Quichotte assurait que le parti auquel on s'était arrêté pour -délivrer don Gaspar n'était pas le meilleur et qu'on aurait beaucoup -mieux fait de le passer lui-même, avec son cheval et ses armes, en -Barbarie, d'où il aurait tiré le jeune homme en dépit de tous les Mores, -comme avait fait don Galiferos pour son épouse Mélisandre. - -D'accord, seigneur, repartit Sancho; mais songez que lorsque don -Galiferos enleva sa femme, c'était en terre ferme, et qu'il la ramena en -France par la terre ferme; ici c'est tout autre chose: si vous parveniez -à délivrer ce don Gaspar, par où le ramèneriez-vous en Espagne, puisque -la mer est au milieu? - -Il y a remède à tout, excepté à la mort, répondit don Quichotte; pourvu -que le bâtiment puisse approcher de la côte, je me fais fort de -débarquer, quand bien même l'univers entier tenterait d'y mettre -obstacle. - -[Illustration: Elle s'était jetée au cou de son père et y restait -attachée (page 579).] - -Cela ne coûte guère à dire, seigneur, repartit Sancho; mais du dit au -fait il y a grand trajet; pour ma part, je me fie au renégat, qui me -paraît habile et homme de bien. - -Au surplus, dit don Antonio, si le renégat ne réussit pas, on aura -recours à la valeur du grand don Quichotte, et on le passera en -Barbarie. - -Deux jours après, le renégat partit dans une barque légère, montée de -vigoureux rameurs. De son côté, l'amiral, après avoir prié le vice-roi -de lui donner des nouvelles d'Anna Félix, ainsi que de tout ce qui -serait fait pour la délivrance de don Gaspar, prit congé de lui, et fit -voile pour le Levant. - -Un matin que don Quichotte, armé de toutes pièces, car, ainsi qu'on l'a -dit maintes fois, _ses armes étaient sa parure, et ses délassements les -combats_, était sorti pour se promener sur la plage, il vit venir vers -lui un cavalier également armé de pied en cap, et portant un écu sur -lequel était peinte une lune resplendissante. Quand l'inconnu se fut -assez approché pour être entendu de notre héros, il lui dit d'une voix -haute et sonore: - -Insigne chevalier et jamais suffisamment loué, don Quichotte de la -Manche! je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses -inouïes t'auront sans doute appris le nom. Je viens pour me mesurer avec -toi, et mettre à l'épreuve la force de ton bras, dans l'unique but de te -faire reconnaître et confesser que ma dame, quelle qu'elle soit, est -incomparablement plus belle que ta Dulcinée du Toboso. Si tu confesses -cette vérité, tu éviteras, à toi la mort, et à moi la peine de te la -donner. Dans le cas où nous en viendrions aux mains, la seule chose que -j'exige de toi, si je suis vainqueur, c'est que déposant les armes, et -t'abstenant de chercher les aventures, tu te retires pendant une année -entière dans ton village, afin d'y vivre dans un repos non moins utile -au salut de ton âme qu'aux soins de ta fortune. Si, au contraire, je -suis vaincu, ma vie sera à ta discrétion; je t'abandonne mon cheval et -mes armes, et la renommée de mes hauts faits viendra s'ajouter à la -tienne. Choisis et réponds sur-le-champ, car je n'ai qu'un jour pour -expédier cette affaire. - -Don Quichotte resta étonné de l'arrogance du chevalier de la -Blanche-Lune et du sujet de son défi. Il répondit avec calme, mais d'un -ton sévère: Chevalier de la Blanche-Lune, vous dont les prouesses ne -sont point encore parvenues jusqu'à mon oreille, je fais serment que -jamais vous n'avez vu la sans pareille Dulcinée du Toboso; autrement, -vous n'eussiez point recherché ce combat, et vous eussiez avoué de -vous-même et sans crainte qu'il n'existe pas dans l'univers de beauté -comparable à la sienne. Sans donc prétendre que vous en avez menti, mais -me bornant à dire que vous vous abusez étrangement, j'accepte le défi -aux conditions que vous y avez mises, et je l'accepte sur-le-champ, afin -que ce jour décide entre vous et moi; n'exceptant de vos conditions -qu'une seule, celle d'accroître ma renommée du renom de vos prouesses. -Car ces prouesses, je les ignore, et quelles qu'elles soient, je me -contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez -prendre, je ferai de même, et que la volonté du ciel s'accomplisse. - -De la ville, on avait aperçu le chevalier de la Blanche-Lune, et déjà le -vice-roi était averti qu'on l'avait vu s'entretenir avec don Quichotte. -Aussitôt il prit le chemin de la plage, accompagné de don Antonio et de -plusieurs autres, et ils arrivèrent au moment où notre héros tournait -bride pour prendre du champ. Voyant les deux champions prêts à fondre -l'un sur l'autre, le vice-roi vint se placer au milieu de la lice, -s'informant du motif qui les portait à en venir si brusquement aux -mains. Le chevalier de la Blanche-Lune répondit qu'il s'agissait d'une -prééminence de beauté, répétant en peu de mots ce qui venait de se -passer. Sur ce, le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda à -l'oreille s'il connaissait le chevalier de la Blanche-Lune, et si ce -n'était pas là quelque mauvais tour qu'on voulût jouer à don Quichotte. -Don Antonio ayant répondu qu'il l'ignorait, le vice-roi resta quelque -temps indécis s'il permettrait aux combattants de passer outre. -Toutefois, pensant bien que c'était une plaisanterie, il s'écarta en -disant: Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre -confesser ou mourir, si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si -Votre Grâce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas démordre, en -avant, et à la garde de Dieu! - -Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi en termes pleins de -courtoisie. Don Quichotte fit de même, se recommandant de tout son coeur -à Dieu et à sa dame Dulcinée, suivant sa coutume en pareilles -rencontres; il prit un peu plus de champ, voyant que son adversaire -faisait de même; puis, sans qu'aucune trompette en donnât le signal, ils -fondirent tout à coup l'un sur l'autre. Le chevalier de la Blanche-Lune -montait un coursier plus vif et plus vigoureux que Rossinante, si bien -qu'arrivé aux deux tiers de la carrière, il heurta don Quichotte avec -tant de force, sans se servir de la lance, dont il leva la pointe à -dessein, qu'il fit rouler homme et monture sur le sable. Aussitôt, se -précipitant vers le chevalier, et lui mettant le fer de sa lance à la -gorge: Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il, et vous êtes -mort si vous ne confessez les conditions de notre combat. - -Étourdi et brisé de sa chute, don Quichotte répondit d'une voix creuse -et dolente comme si elle fût sortie du tombeau: Dulcinée du Toboso est -la plus belle personne du monde, et moi le plus malheureux des -chevaliers; mais il ne faut pas que mon malheur démente une vérité si -manifeste. Pousse ta lance, chevalier, et m'ôte la vie, puisque déjà tu -m'as ôté l'honneur. - -Non, non, répliqua le chevalier de la Blanche-Lune, vive, vive dans tout -son éclat la réputation de beauté de madame Dulcinée du Toboso. Je -n'exige qu'une chose, c'est que le grand don Quichotte se retire pendant -toute une année dans son village, ainsi que nous en sommes convenus -avant d'en venir aux mains. - -Le vice-roi, don Antonio et ceux qui étaient présents entendirent ces -paroles, et la réponse faite par notre héros, que pourvu qu'on ne lui -demandât rien de contraire à la gloire de Dulcinée, il accomplirait tout -le reste en véritable chevalier. De quoi le vainqueur déclara se -contenter, puis tournant bride et saluant les spectateurs, il se dirigea -au petit galop vers la ville. Le vice-roi donna ordre à Antonio de le -suivre et de s'informer qui il était. - -On releva don Quichotte, et on lui découvrit le visage qu'on trouva -pâle, inanimé, inondé d'une sueur froide. Rossinante était dans un tel -état qu'il fut impossible de le remettre sur ses jambes. Sancho, triste -et accablé, ne savait que dire ni que faire; tout cela lui paraissait un -songe, un véritable enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu à -merci, et obligé de ne porter les armes d'un an entier, en même temps -que la gloire de ses exploits était à jamais ensevelie. De son côté à -lui, toutes ses espérances s'en allaient en fumée; enfin, il craignait -que Rossinante ne restât estropié pour le reste de ses jours, et son -maître disloqué, sinon pis encore. - -Finalement, avec une chaise à porteur, que le vice-roi fit venir, on -ramena notre héros à la ville, et lui-même regagna son palais, -très-impatient de savoir qui était le chevalier de la Blanche-Lune. - - - - -CHAPITRE LXV - -OU L'ON FAIT CONNAITRE QUI ÉTAIT LE CHEVALIER DE LA BLANCHE-LUNE, ET OU -L'ON RACONTE LA DÉLIVRANCE DE DON GREGORIO, AINSI QUE D'AUTRES -ÉVÉNEMENTS. - - -Don Antonio Moreno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qu'une foule -d'enfants escortèrent jusqu'à la porte d'une hôtellerie située au centre -de la ville. Ainsi mis sur ses traces, il y entra presque aussitôt que -lui, et le trouva dans une salle basse en train de se faire désarmer par -son écuyer. Don Antonio le salua sans dire mot, attendant l'occasion -d'ouvrir l'entretien; mais le chevalier, voyant qu'il ne se disposait -pas à se retirer, lui dit: Seigneur, je vois ce qui vous amène, vous -voulez savoir qui je suis; et comme je n'ai nulle raison de le cacher, -je vais vous satisfaire pendant que mon écuyer achèvera de m'ôter mon -armure. Je m'appelle le bachelier Samson Carrasco, et j'habite le même -village que don Quichotte de la Manche. La folie de ce pauvre hidalgo, -qui fait compassion à tous ceux qui le connaissent, m'a ému de pitié -encore plus que tout autre. Persuadé que sa guérison dépend de son -repos, je me suis mis en tête de le ramener dans sa maison. Il y a -environ trois mois, j'endossai le harnais dans ce dessein, et, sous le -nom de chevalier des Miroirs, je me mis à la recherche de don Quichotte, -afin de le combattre et de le vaincre, sans toutefois le blesser, ayant -mis préalablement dans les conditions du combat que le vaincu resterait -à la merci du vainqueur. Mon intention était de lui imposer de ne pas -sortir de sa maison d'un an entier, persuadé que pendant ce temps on -parviendrait à le guérir. Mais la fortune en ordonna autrement; ce fut -lui qui me fit rudement vider les arçons. Don Quichotte continua sa -route, et je m'en retournai brisé de ma chute, qui avait été fort -dangereuse. Cependant je n'avais pas renoncé à mon entreprise, ainsi que -vous venez de le voir, et cette fois, c'est moi qui suis vainqueur. -Voilà, seigneur, sans aucune réticence, ce que vous désiriez savoir. Je -ne demande à Votre Grâce qu'une seule chose, c'est que don Quichotte -n'ait jamais connaissance de ce que je viens de vous dire, afin que mes -bonnes intentions ne soient pas perdues, et que le pauvre homme arrive à -recouvrer l'esprit, qu'il a d'ailleurs excellent lorsqu'il n'est point -troublé par les rêveries de son extravagante chevalerie. - -Ah! seigneur, repartit don Antonio, que Dieu vous pardonne le tort que -vous faites au monde entier en le privant du plus agréable fou qu'il -possède. Tout le profit qu'on peut tirer du bon sens de don Quichotte -compensera-t-il jamais le plaisir que nous procurent ses folies? Mais je -crains que votre peine soit inutile, car il est presque impossible de -rendre la raison à un homme qui l'a si complétement perdue. Quant à moi, -si ce n'était pécher contre la charité, je demanderais que don Quichotte -ne guérît point, puisque par là nous serons privés non-seulement de ses -aimables extravagances, mais encore de celles de son écuyer Sancho, dont -la moindre est capable de dérider la mélancolie même. Je me tairai -toutefois, afin de voir, ce dont je doute, si vos soins aboutiront à -quelque chose. - -Seigneur, repartit Carrasco, l'affaire est en bon train, et j'espère un -heureux succès. - -Après quelques compliments échangés de part et d'autre, don Antonio -quitta le chevalier de la Blanche-Lune, qui, ayant fait lier ses armes, -les plaça sur un mulet, et, monté sur son cheval de bataille, prit le -chemin de son village. De son côté, don Antonio alla rendre compte de sa -mission au vice-roi, qui ne put s'empêcher de partager ses regrets, -prévoyant bien que la réclusion de notre héros allait priver le monde de -ses nouvelles folies. - -Don Quichotte resta six jours au lit, sombre, rêveur, et beaucoup plus -affligé de sa défaite que du mal qu'il ressentait. Sancho ne le quittait -pas d'un instant, et s'efforçait de le consoler: Allons, mon bon -maître, lui disait-il, relevez la tête, et tâchez de reprendre votre -gaieté: mieux vaut se réjouir que s'affliger; n'êtes-vous pas assez -heureux de ne point vous être brisé les côtes en tombant si lourdement; -ignorez-vous que là où se donnent les coups ils se reçoivent, et qu'il -n'y a pas toujours du lard où se trouvent des crochets pour le pendre? -Moquez-vous du médecin, puisque vous n'avez pas besoin de lui pour -guérir; retournons chez nous, sans chercher désormais les aventures à -travers des pays qui nous sont inconnus. Après tout, si vous êtes le -plus maltraité, c'est moi qui suis le plus perdant. Quoique j'aie laissé -avec le gouvernement l'envie d'être gouverneur, je n'ai pas renoncé à -devenir comte; cependant il faudra bien que je m'en passe, si vous -n'arrivez pas à devenir roi, comme cela est probable, en quittant vos -chevaleries, et alors toutes mes espérances s'en iront en fumée. - -Mon ami, répondit don Quichotte, il n'y a rien de désespéré. Ma retraite -ne doit durer qu'une année; au bout de ce temps je reprendrai l'exercice -des armes, et alors je ne manquerai pas de royaumes à conquérir, ni de -comtés à te donner. - -Dieu le veuille, répliqua Sancho: bonne espérance vaut toujours mieux -que mauvaise possession. - -Comme ils en étaient là, don Antonio entra avec toutes les marques d'une -grande allégresse: Bonne nouvelle, dit-il, seigneur don Quichotte, bonne -nouvelle! don Gaspar et le renégat sont au palais du vice-roi, et ils -vont venir ici dans un instant. - -Le visage de don Quichotte parut se dérider un peu. - -En vérité, seigneur, reprit-il, j'aurais préféré que le contraire -arrivât, afin de passer moi-même en Barbarie et d'avoir le plaisir de -délivrer, avec don Gaspar, tous les chrétiens esclaves de ces infidèles. -Mais, hélas! ajouta-t-il en soupirant: ne suis-je pas ce vaincu, ce -désarçonné, qui d'une année entière n'a le droit de porter les armes? De -quoi puis-je me vanter, moi qui suis plus propre à filer une quenouille -qu'à manier une épée. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Vous êtes vaincu, seigneur chevalier, lui dit-il (page 582).] - -Laissons tout cela, seigneur, répliqua Sancho; vous me faites mourir -avec tous vos discours: voulez-vous donc vous enterrer tout vivant? vive -la poule, même avec sa pépie: on ne peut pas toujours vaincre; il faut -que chacun ait son tour! Ainsi va le monde. Tenez, il n'y a rien de sûr -avec toutes ces batailles; mais celui qui tombe aujourd'hui peut se -relever demain, à moins qu'il n'aime mieux garder le lit: je veux dire -s'il laisse abattre son courage à ce point qu'il ne lui en reste plus -pour de nouveaux combats. Levez-vous, mon cher maître, et allons -recevoir don Gaspar: au bruit que j'entends, il faut qu'il soit déjà -dans la maison. - -En effet, don Gaspar, après avoir salué le vice-roi, s'était rendu avec -le renégat chez don Antonio, impatient de revoir Anna Félix, et sans -prendre le temps de quitter l'habit d'esclave qu'il avait en partant -d'Alger; ce qui n'empêchait pas qu'il n'attirât les yeux de tout le -monde par sa bonne mine, car il était d'une beauté surprenante, et -pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Ricote et Anna Félix allèrent le -recevoir, le père avec des larmes de joie et la fille avec une pudeur -charmante. Les deux amants ne s'embrassèrent point, car beaucoup d'amour -et peu de hardiesse vont de compagnie, et leurs yeux furent les seuls -interprètes de leurs chastes pensées. Le renégat raconta de quelle -manière il avait délivré don Gaspar; celui-ci raconta aussi les périls -qu'il avait courus parmi les femmes qui le gardaient, montrant dans son -récit une discrétion si charmante et si fort au-dessus de son âge, -qu'on ne lui trouva pas moins d'esprit que de grâce. Ricote récompensa -généreusement le renégat et ses rameurs. Le renégat rentra dans le giron -de l'Église, et de membre gangrené, il redevint sain et pur par la -pénitence. - -Deux jours après, le vice-roi et don Antonio s'occupèrent des moyens -d'empêcher qu'on n'inquiétât Ricote et Anna Félix, qu'ils désiraient -voir rester en Espagne, la fille étant si véritablement chrétienne et le -père si bien intentionné. Don Antonio s'offrit pour aller solliciter à -la cour, où d'autres affaires l'appelaient, disant qu'à force de -présents et avec le secours de ses amis, il espérait y réussir. Mais -Ricote répondit qu'il ne fallait rien espérer, parce que le comte de -Salazar, chargé par le roi d'achever l'expulsion des Mores, était, -quoique compatissant, un homme auprès de qui prières et présents étaient -inutiles, de sorte que, malgré toutes leurs ruses, il en avait déjà -purgé l'Espagne entière. - -Quoi qu'il en soit, répliqua don Antonio, quand je serai sur les lieux, -je n'épargnerai ni soin ni peine, et il en arrivera ce qu'il plaira à -Dieu. Don Gaspar viendra avec moi pour consoler ses parents qui sont -inquiets de son absence, et Anna Félix restera ici auprès de ma femme, -ou se retirera dans un couvent. Quant à Ricote, je suis assuré que -monseigneur le vice-roi ne lui refusera pas sa protection, jusqu'au -résultat de mes démarches. - -Le vice-roi approuva tout. Don Gaspar refusa d'abord de s'éloigner -d'Anna Félix; mais comme il désirait beaucoup revoir ses parents, et -qu'il était certain de retrouver sa maîtresse, il finit par consentir à -l'arrangement proposé. Le jour du départ arriva, et de la part des deux -amants, il y eut bien des larmes et bien des soupirs. - -Enfin, il fallut se séparer; Ricote offrit à don Gaspar mille écus, que -le jeune homme refusa malgré toutes ses instances, se bornant à -accepter de don Antonio l'argent dont il crut avoir besoin. - -Deux jours après, don Quichotte se sentant un peu rétabli, se mit aussi -en chemin, sans cuirasse et sans armes, vêtu d'un simple habit de -voyage, et suivi de Sancho à pied, qui conduisait le grison chargé de la -panoplie de son maître. - - - - -CHAPITRE LXVI - -QUI TRAITE DE CE QUE VERRA CELUI QUI VOUDRA LE LIRE - - -Au sortir de Barcelone, don Quichotte voulut revoir le lieu où il avait -été vaincu: C'est ici que fut Troie[125], dit-il tristement; c'est ici -que ma mauvaise étoile, et non ma lâcheté, m'a enlevé toute gloire; -c'est ici que la fortune m'a fait sentir son inconstance, éprouver ses -caprices; ici se sont obscurcies mes prouesses; ici tomba ma renommée -pour ne plus se relever. - - [125] Campos ubi Troja fuit... (Réminiscence de Virgile.) - -Seigneur, lui dit Sancho, il est d'un coeur généreux d'avoir autant de -résignation dans le malheur que de ressentir de joie dans la prospérité. -Voyez, moi, j'étais assurément fort joyeux d'être gouverneur; eh bien, -maintenant que je suis à pied, suis-je plus triste pour cela? J'ai -entendu dire que cette femelle qu'on appelle la Fortune est une créature -fantasque, toujours ivre, et aveugle par-dessus le marché, aussi ne -voit-elle point ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni -qui elle élève. - -Tu es bien philosophe, Sancho, repartit don Quichotte, et tu parles -comme un docteur: je ne sais vraiment où tu as appris tout cela. Mais ce -que je puis te dire, c'est qu'il n'y a point de fortune en ce monde, et -que toutes les choses qui s'y passent, soit en bien, soit en mal, -n'arrivent jamais par hasard, mais sont l'effet d'une providence -particulière du ciel. De là vient qu'on a coutume de dire que chacun est -l'artisan de sa fortune. Moi, je l'avais été de la mienne, et c'est -parce que je n'y ai pas travaillé avec assez de prudence que je me vois -châtié de ma présomption. J'aurais dû penser que la débilité de -Rossinante le rendait incapable de soutenir le choc du puissant coursier -du chevalier de la Blanche-Lune; cependant j'acceptai le combat, et -quoique j'aie fait de mon mieux, j'eus la honte de me voir renversé dans -la poussière. Mais si j'ai perdu l'honneur, je dois avoir le courage -d'accomplir ma promesse. Quand j'étais chevalier errant, hardi, -valeureux, mon bras et mes oeuvres étaient celles d'un homme de coeur; -aujourd'hui, descendu à la condition d'écuyer démonté, mon entière -soumission et ma loyauté feront voir que je suis homme de parole. Allons -faire chez nous notre année de noviciat, ami Sancho, et dans cette -réclusion forcée, nous puiserons une nouvelle vigueur pour reprendre -avec plus d'éclat l'exercice des armes. - -Seigneur, répondit Sancho, ce n'est point chose si agréable de cheminer -à pied, qu'elle donne envie de faire de longues étapes, et lorsque je -serai sur le dos du grison, nous marcherons aussi vite que vous voudrez. -Mais tant que mes jambes devront me porter, ne me pressez pas, s'il vous -plaît. - -Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, attachons ici mes armes en -trophée, puis au-dessous et à l'entour nous graverons sur l'écorce des -arbres ce qu'il y avait au bas du trophée des armes de Roland: - - Que nul de les toucher ne soit si téméraire, - S'il ne veut de Roland affronter la colère. - -A merveille, seigneur, répondit Sancho; et n'était le besoin que nous -pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendît -également. - -Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni -Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise -récompense. - -Sans doute aussi, répliqua Sancho, à cause du proverbe qui dit qu'il ne -faut pas faire retomber sur le bât la faute de l'âne. Eh bien, puisque -c'est à Votre Grâce que revient le tort de cette aventure, châtiez-vous -vous-même, et ne vous en prenez point à vos armes qui sont déjà toutes -brisées, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore -moins à mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison. - -Cette journée et trois autres encore se passèrent en semblables -discours, sans que rien vînt entraver leur voyage. Le cinquième jour, à -l'entrée d'une bourgade, ils trouvèrent tous les habitants sur la place, -assemblés pour se divertir, car c'était la fête du pays. Comme don -Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur éleva la voix et dit: Bon! -voilà justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point -les parieurs jugeront notre différend. - -Très-volontiers, mes amis, répondit notre héros, pourvu que je parvienne -à bien comprendre. - -Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce -village, si gros qu'il pèse près de deux cent quatre-vingts livres, a -défié à la course un de ses voisins, qui ne pèse pas la moitié autant -que lui, et ils doivent courir cent pas, à condition qu'ils porteront -chacun le même poids. Quand on demande à l'auteur du défi comment il -veut qu'on s'y prenne, il répond que son adversaire doit se charger de -cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pèseront autant -l'un que l'autre. - -Vous n'y êtes pas, dit Sancho devançant la réponse de son maître, et -c'est à moi, qui viens tout fraîchement d'être gouverneur, comme chacun -sait, à juger cette affaire. - -Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en -état de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troublé et -obscurci. - -Eh bien, frères, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission -de mon maître, que ce que demande le défieur n'est pas juste. C'est -toujours au défié à choisir les armes; ici c'est le défieur qui les -choisit, et il en donne à son adversaire de si embarrassantes, que -celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais même se -remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de -chair par-ci par-là, à son choix: de cette manière les parties devenant -égales, personne n'aura lieu de se plaindre. - -Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parlé comme un bienheureux -et jugé comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ôter une once -de chair, à plus forte raison cent cinquante livres. - -Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre -n'ait point à crever sous le faix, ni le gros à se déchiqueter le corps. -Convertissons en vin la moitié de la gageure, et emmenons ces seigneurs -à la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi. - -Je vous suis fort obligé, seigneurs, répondit don Quichotte; mais je ne -puis m'arrêter un seul instant. De sombres pensées et de tristes -pressentiments me forcent d'être impoli et me font cheminer plus vite -que je ne voudrais. - -En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les -villageois non moins étonnés de son étrange figure que de la sagacité de -son écuyer. - -Lorsqu'il les vit s'éloigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le -valet a tant d'esprit, que doit être le maître! S'ils vont étudier à -Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de -cour; car il n'est rien comme d'étudier et d'avoir un peu de chance, -pour, au moment où l'on y songe le moins, se voir verge à la main ou -mitre sur la tête. - -Cette nuit-là, le maître et le valet la passèrent à la belle étoile au -milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils -virent venir à eux un messager à pied qui avait un bissac sur l'épaule, -et une espèce de bâton ferré à la main. Cet homme doubla le pas en -approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui -dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous -retournez au château! Il y est encore avec madame la duchesse. - -Mon ami, je ne sais qui vous êtes; veuillez me le dire, reprit notre -chevalier. - -Moi, seigneur, répondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de -monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grâce, au sujet -de la fille de la señora Rodriguez. - -Sainte Vierge! s'écria don Quichotte, quoi, c'est vous que les -enchanteurs, mes ennemis, ont transformé en laquais, pour m'ôter la -gloire de ce combat! - -Je vous demande pardon, répliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation -ni enchantement: j'étais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais -quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai préféré -l'épouser plutôt que de combattre. Mais il y eut bien à déchanter après -votre départ: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bâton, -pour n'avoir pas exécuté ses ordres; la pauvre fille a été mise en -religion, et la señora Rodriguez s'en est retournée en Castille. Pour -l'instant, je vais à Barcelone porter un paquet de lettres à monseigneur -le vice-roi, de la part de mon maître. J'ai ici une gourde pleine de -vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup? -quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore là vous le -feront trouver bon. - -Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de façon -avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les -enchanteurs m'empêchent de lever le coude. - -En vérité, Sancho, répondit don Quichotte, tu es bien le plus grand -glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne -vois-tu pas que ce courrier est enchanté, et que ce n'est là qu'un faux -Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas -en t'attendant. - -[Illustration: Ici tomba ma renommée pour ne plus se relever (page -586).] - -Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tiré de son -bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous -deux y restèrent jusqu'à ce que la gourde fût entièrement vide; -l'histoire dit même qu'ils finirent par lécher le paquet de lettres, -seulement parce qu'il sentait le fromage. - -Ton maître doit être un grand fou! dit Tosilos à Sancho. - -Comment! il doit? répondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a -point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie -de folies. Je m'en aperçois bien, et je le lui ai souvent dit à -lui-même; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou à lier, depuis le -jour où il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune! - -Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho répondit qu'il lui -donnerait contentement à la première rencontre et qu'il ne voulait pas -faire attendre son maître plus longtemps. Il se leva, secoua son -pourpoint et les miettes qui étaient tombées sur sa barbe; puis ayant -souhaité un bon voyage à Tosilos, il poussa le grison devant lui et -rejoignit don Quichotte, qui l'attendait à l'ombre, sous un arbre. - - - - -CHAPITRE LXVII - -DE LA RÉSOLUTION QUE PRIT DON QUICHOTTE DE SE FAIRE BERGER TOUT LE TEMPS -QU'IL ÉTAIT OBLIGÉ DE NE POINT PORTER LES ARMES - - -Si don Quichotte, avant sa rencontre avec le chevalier de la -Blanche-Lune, avait été en proie à de tristes pensées, c'était bien pis -depuis sa défaite. - -Il attendait, comme je l'ai dit, couché à l'ombre d'un arbre, et là -mille pénibles souvenirs, comme autant de moustiques, venaient -l'assaillir et le harceler: les uns avaient trait au désenchantement de -Dulcinée, les autres au genre de vie qu'il allait mener pendant son -repos forcé. - -Sancho s'étant mis à lui vanter la générosité du laquais Tosilos: - -Est-il possible, lui dit-il, que tu croies encore que ce soit là un -véritable laquais? Tu as donc oublié la malice de mes ennemis les -enchanteurs? Dulcinée transformée en paysanne, et le chevalier des -Miroirs devenu le bachelier Carrasco? Mais, dis-moi, as-tu demandé à ce -prétendu Tosilos des nouvelles d'Altisidore? A-t-elle pleuré mon -absence, ou a-t-elle banni loin d'elle les amoureuses pensées qui la -tourmentaient avec tant de violence moi présent? - -Par ma foi, seigneur, répondit Sancho, je ne songeais guère à ces -niaiseries: mais, pourquoi, je vous prie, vous occuper des pensées -d'autrui, et surtout des pensées amoureuses? - -Mon ami, dit don Quichotte, il y a une grande différence entre la -conduite qu'inspire l'amour, et celle qui est dictée par la -reconnaissance: un chevalier peut se montrer froid et insensible, mais -il ne doit jamais être ingrat. Altisidore m'aimait sans doute, -puisqu'elle m'a donné les mouchoirs de tête que tu sais; elle a pleuré -mon départ, m'a adressé des reproches et maudit devant tout le monde, en -dépit de toute pudeur; preuves certaines qu'elle m'adorait, car toujours -les dépits des amants éclatent en malédictions. Moi, je n'avais ni -trésors à lui offrir, ni espérance à lui donner: tout cela appartient à -Dulcinée, la souveraine de mon âme, Dulcinée, que tu outrages par tes -retardements à châtier ces chairs épaisses que je voudrais voir mangées -des loups, puisqu'elles aiment mieux se réserver pour les vers du -tombeau que de s'employer à la délivrance de cette pauvre dame. - -En vérité, seigneur, répondit Sancho, je ne puis me persuader que ces -coups de fouet dont vous parlez sans cesse aient rien de commun avec le -désenchantement de personne; c'est comme si on disait: La tête te fait -mal; eh bien, graisse-toi la cheville. Je jurerais bien que dans vos -livres de chevalerie vous n'avez jamais vu délivrer un enchanté à coups -de fouet. Mais enfin, pour vous faire plaisir, je me les donnerai -aussitôt que l'envie m'en prendra et que j'en trouverai l'occasion. - -Que Dieu t'entende, dit don Quichotte, et qu'il te fasse la grâce de -reconnaître bientôt l'obligation où tu es de soulager ma dame et -maîtresse, qui est aussi la tienne puisque tu es à moi. - -En discourant ainsi, ils arrivèrent à l'endroit où ils avaient été -culbutés et foulés sous les pieds des taureaux. Don Quichotte reconnut -la place et dit à son écuyer: Voici la prairie où nous rencontrâmes -naguère ces aimables bergers et ces charmantes bergères qui voulaient -renouveler l'Arcadie pastorale. Leur idée me semble aussi louable -qu'ingénieuse; et si tu veux m'en croire, ami Sancho, nous nous ferons -bergers à leur imitation, ne fût-ce que pendant le temps que j'ai promis -de ne pas porter les armes. J'achèterai quelques brebis et toutes les -choses nécessaires à la vie pastorale; puis, me faisant appeler le -Berger Quichottin, et toi le berger Pancinot, nous nous mettrons à errer -à travers les bois et les prés, chantant par ici, soupirant par là, -tantôt nous désaltérant au pur cristal des fontaines, tantôt aux eaux -limpides des ruisseaux. Les chênes nous donneront libéralement leurs -fruits savoureux; le tronc des liéges, un abri rustique; les saules, -leur ombre hospitalière; la rose, ses parfums; les prairies, leurs tapis -émaillés de mille couleurs; l'air, sa pure haleine; les étoiles, leur -douce lumière; le chant, du plaisir: l'Amour nous inspirera de tendres -pensées, et Apollon nous dictera des vers qui nous rendront fameux, -non-seulement dans l'âge présent, mais aussi dans les siècles à venir. - -Pardieu, seigneur, voilà une manière de vivre qui m'enchante, répondit -Sancho; il faut que le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas le -barbier n'y aient jamais pensé: je parie qu'ils seront ravis de se faire -bergers. Et que diriez-vous si le seigneur licencié faisait de même, lui -qui est bon compagnon et qui aime tant la joie? - -Ce que tu dis là est parfait, reprit don Quichotte; et si le bachelier -Samson veut être de la partie, comme il n'aura garde d'y manquer, il -pourra s'appeler le berger Sansonio ou le berger Carrascon; maître -Nicolas s'appellera Nicoloso, à l'imitation de l'ancien Boscan, qui -s'appelait Nemoroso; quant au seigneur curé, je ne sais trop quel nom -lui donner, si ce n'est un nom qui dérive du sien, le berger Curiambro, -par exemple. Nous pourrons donner à nos bergères les noms que bon nous -semblera, et comme celui de Dulcinée convient aussi bien à une bergère -qu'à une princesse, je n'ai que faire de me creuser la tête pour lui en -chercher un autre; toi, Sancho, tu feras porter à ta bergère tel nom que -tu voudras. - -Je n'ai pas envie, répondit Sancho, de lui en donner un autre que celui -de Thérésona, il ira bien avec sa taille ronde et avec le nom qu'elle -porte, puisqu'elle s'appelle Thérèse, outre qu'en la nommant dans mes -vers, on verra que je lui suis fidèle, et que je ne vais point moudre au -moulin d'autrui. Pour ce qui est du curé, il ne convient pas qu'il ait -de bergère, afin de donner le bon exemple, mais si le bachelier veut en -avoir une, à lui permis. - -_Bone Deus!_ s'écria don Quichotte, quelle vie nous allons mener, ami -Sancho! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! que de -tambourins, de violes et de guimbardes! et si avec cela nous pouvons -nous procurer des albogues[126], il ne nous manquera aucun des -instruments qui entrent dans la musique pastorale. - - [126] Espèces de cymbales. - -Qu'est-ce que cela, des albogues, seigneur? demanda Sancho; je n'en ai -jamais vu, ni même entendu parler de ma vie. - -Des albogues, répondit don Quichotte, sont des plaques de métal assez -semblables à des pieds de chandeliers, et qui, frappées l'une contre -l'autre, rendent un son peu agréable, peut-être, mais qui se marie fort -bien avec la cornemuse et le tambourin. Ce nom d'albogue est arabe, -comme tous ceux de notre langue qui commencent par _al_; par exemple, -_almoaça_, _almorzar_, _alhombra_, _alguazil_, _almaçen_ et autres -semblables. Notre langue n'a que trois mots qui finissent en _i_, -_borcegui_, _zaquizami_ et _maravedi_; car _alheli_ et _alfaqui_, autant -pour l'_al_, qui est au commencement que pour l'_i_ de la fin, sont -reconnus pour être d'origine arabe. Je dis ceci en passant, parce que le -nom d'albogue vient de me le rappeler. Au reste, ce qui nous aidera -surtout à pratiquer dans la perfection notre état de berger, c'est que -je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Carrasco -est un poëte excellent: du curé, je n'ai rien à dire, mais je crois -qu'il en tient un peu. Quant à maître Nicolas, il n'en faut pas douter, -car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets. -Moi, je gémirai de l'absence; toi, tu chanteras la fidélité; le berger -Carrascon fera l'amoureux dédaigné; le berger Curiambro, ce qui lui -plaira; et de la sorte tout ira à merveille. - -Seigneur, dit Sancho, j'ai tant de guignon, que je ne verrai jamais -arriver l'heure de commencer une si belle vie. Oh! que de jolies -cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! que de fromages à -la crème, que de houlettes, que de guirlandes je ferai pour moi et ma -bergère! Et si l'on ne dit pas que je suis savant, au moins dira-t-on -que je ne suis pas maladroit. Sanchette, ma fille, viendra nous apporter -notre dîner à la bergerie. Mais, j'y songe! elle n'est pas trop -déchirée, la petite, et il y a des bergers qui sont plus malins qu'on ne -croit. Diable, je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher de la laine et -s'en retournât tondue; les amourettes et les méchants désirs se fourrent -partout, aussi bien aux champs qu'à la ville, aussi bien dans les -chaumières que dans les châteaux. Ainsi je ne veux pas que ma fille -vienne à la bergerie, elle restera à la maison; car en ôtant l'occasion, -on ôte le péché, et, comme on dit, si les yeux ne voient pas, le coeur -ne saute pas. - -Trêve, trêve de proverbes, Sancho, s'écria don Quichotte; en voilà assez -pour exprimer ta pensée, et je t'ai souvent répété de n'en pas être si -prodigue. Mais, avec toi, c'est prêcher dans le désert; ma mère me -châtie, je fouette la toupie. - -Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, Votre Grâce est avec moi comme la -pelle avec le fourgon: vous dites que je lâche trop de proverbes, et -vous les enfilez deux à deux. - -Écoute, Sancho, reprit don Quichotte, ceux que je place ont leur -à-propos; mais les tiens, tu les tires si fort par les cheveux, qu'on -dirait que tu les traînes. Je te l'ai répété souvent, les proverbes sont -autant de sentences tirées de l'expérience et des observations de nos -anciens sages; mais le proverbe qui vient à tort et à travers est plutôt -une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela: la nuit arrive, -éloignons-nous du chemin, et cherchons quelque gîte; nous verrons demain -ce que Dieu nous réserve. - -Ils gagnèrent un endroit écarté et soupèrent tard et mal, au grand -déplaisir de Sancho, à qui les jeûnes de la chevalerie errante faisaient -incessamment regretter l'abondance de la maison de don Diego, les noces -de Gamache et le logis de don Antonio. Mais enfin, considérant que la -nuit devait succéder au jour, et le jour à la nuit, il s'endormit pour -passer celle-là de son mieux. - - - - -CHAPITRE LXVIII - -AVENTURE DE NUIT, QUI FUT PLUS SENSIBLE A SANCHO QU'A DON QUICHOTTE - - -La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel, mais elle ne se -montrait pas dans un endroit d'où on pût l'apercevoir; car Diane va -quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos -montagnes et nos vallées. Don Quichotte paya le tribut à la nature en -dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au -rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite, -depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de -fort peu de soucis. - -Ceux de don Quichotte, au contraire, le réveillèrent de bonne heure; -aussi, après avoir appelé plusieurs fois son écuyer, il lui dit: En -vérité, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou -le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe -d'inanition, faute de donner à la nature les aliments nécessaires, -pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mangé. Il est -pourtant d'un serviteur fidèle de prendre part aux déplaisirs de son -maître ou d'en paraître touché, ne fût-ce que par bienséance. Vois comme -la nuit est sereine, et quelle solitude règne autour de nous; tout cela -mérite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter: -lève-toi donc, je t'en conjure: éloigne-toi un peu, et par pitié pour -Dulcinée donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu -es convenu de t'appliquer pour le désenchantement de cette pauvre dame; -agis de bonne grâce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains -avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu -rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste de la -nuit à chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la -fidélité, commençant tous deux dès à présent cette vie que nous devons -mener dans notre village. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Mille pénibles souvenirs venaient l'assaillir et le harceler (page 590).] - -Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi -au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà -qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit: -pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de -chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point -davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre -mon pourpoint, encore moins ma propre chair. - -O coeur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô -faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur, -et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou -marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli -le temps de mon exil, car enfin, _post tenebras spero lucem_[127]. - - [127] Après les ténèbres, j'attends la lumière. - -Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort -bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine -ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil! -manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la -soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un -mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde, -balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le -même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est -qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y -a pas grande différence, excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois, -tandis que l'autre ne souffle jamais mot. - -De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don -Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: _Regarde non avec qui -tu nais, mais avec qui tu pais_. - -Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des -proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux -par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce -viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de -compte, ce sont toujours des proverbes. - -Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait -toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la -main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un -rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne: -encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De -moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos -aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour -l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents -pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la -nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de -ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les -oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu -soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur -chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur -passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho, -confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison, -le bât et les armes. - -Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître -pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin -reconnu ce que c'était. - -Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront -est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit -piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par -les pourceaux. - -Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste -que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques, -mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres -écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches -parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs -fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les -Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir -le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous -attend. - -Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros: -moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et -tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit -dernière, et dont je ne t'ai rien dit. - -Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des -chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez -tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces. - -Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il -s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre, -ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre -c'était, chanta ces vers en soupirant: - - - Amour! amour! lorsque je pense - Au terrible tourment que tu me fais souffrir, - Je ne songe plus qu'à mourir - Pour finir enfin ma souffrance. - - Mais au point de franchir le pas - Qui me doit délivrer des peines de la vie, - Un excès de plaisir dont mon âme est ravie - Me dérobe encore au trépas. - - Ainsi ne pouvant vivre et ne sachant mourir, - J'éprouve à tous moments des angoisses mortelles, - Et le sort n'a rien à m'offrir - Qu'une vie, une mort également cruelles[128]. - - - [128] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme -ulcéré du sentiment de sa défaite. - -Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux -de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un -autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre -qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le -troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent -leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils -virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de -cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et -Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des -boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros -en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de -mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron -entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout -autre chose que ce que nous pensons. - -Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui, -environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs -lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour -le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche, -pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le -conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un -merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois -il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et -où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses -gardes, d'un oeil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient -la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il -fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son -âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La -nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le coeur de -nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez, -Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous -plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres -dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les -oreilles. - -Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il -souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au -chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse -pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin. - -Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les -injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour -trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à -craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la -nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut -pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant. - -Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces -lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les -vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le -mal en pis. - -En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent -augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra -dans le chapitre suivant. - - - - -CHAPITRE LXIX - -DE LA PLUS SURPRENANTE AVENTURE QUI SOIT ARRIVÉE A DON QUICHOTTE DANS -TOUT LE COURS DE CETTE GRANDE HISTOIRE - - -Les cavaliers mirent pied à terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho -de leur selle, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches -brûlaient à l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une -lumière égale à celle du plus beau jour éclairaient les galeries. Au -milieu de la cour s'élevait un catafalque haut de sept à huit pieds, -couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brûlaient une -centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur -le catafalque était étendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle -embellissait la mort même. Sa tête, posée sur un carreau de brocart, -était couronnée d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains, -croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des -côtés de la cour s'élevait un espèce de théâtre, sur lequel on voyait -deux personnages, couronne en tête et sceptre à la main, tels qu'on -représente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux -siéges vides: ce fut là que les gens qui avaient arrêté don Quichotte et -Sancho les menèrent et les firent asseoir, en leur recommandant le -silence d'un air farouche; mais il n'était pas besoin de menaces, la -terreur les avait rendus muets. - -Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupéfaction, ne -sachant que penser, surtout en voyant que le corps déposé sur le -catafalque était celui de la belle Altisidore, deux personnages de -distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse, -naguère leurs hôtes, montèrent sur le théâtre et vinrent s'asseoir sur -deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés. Don Quichotte et -Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle le noble couple -répondit en inclinant légèrement la tête. - -Un officier de justice parut alors, et s'approchant de Sancho, il le -revêtit d'une robe de boucassin noir, bariolée de flammes peintes, lui -posa sur la tête une mitre pointue, semblable à celles que portent les -condamnés du saint-office, en lui déclarant à voix basse que s'il -desserrait les dents on lui mettrait un bâillon, si même on ne le -massacrait sur la place. Ainsi affublé, Sancho se regardant des pieds à -la tête, se voyait tout couvert de flammes, mais comme il ne se sentait -point brûler, il en prit son parti. Il ôta la mitre, et la voyant -couverte de diables, il la replaça sur sa tête, en se disant à lui-même: -Puisque ni les flammes ne me brûlent ni les diables ne m'emportent, il -n'y a pas à s'inquiéter. Don Quichotte, en regardant son écuyer, ne put, -malgré toute sa frayeur, s'empêcher de rire. - -Alors, au milieu du silence général, on entendit sortir de dessous le -catafalque un agréable concert de flûtes; puis tout d'un coup, près du -coussin sur lequel reposait le cadavre se montra un beau jeune homme -vêtu à la romaine, qui, accordant sa voix avec une harpe qu'il tenait, -chanta les stances suivantes: - - Pendant que l'amoureuse et triste Altisidore - Repose en son cercueil; - Pendant que nous voyons encore - Soupirer et gémir ses compagnes en deuil, - Je vais, ainsi qu'un autre Orphée, - Chanter son mérite en mes vers, - Et pour l'apprendre à l'univers, - En informer la Renommée. - - Je ne prétends seulement pas - Le publier pendant la vie, - Je veux même après le trépas - Que, libre de mon corps, mon esprit le publie; - Qu'on sache partout ses malheurs, - Que l'univers entier en pleure, - Et jusqu'en la sombre demeure, - Que Pluton et sa cour en répandent des pleurs[129]. - - [129] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de - Saint-Martin. - -Assez, dit un des deux rois; assez, chantre divin: ce serait à n'en -jamais finir que de vouloir célébrer la mort et les attraits de -l'incomparable Altisidore. Elle n'est pas morte, comme le pense le -vulgaire ignorant, car elle vit grâce à la renommée, mais elle vit et -elle revivra, grâce surtout aux tourments que Sancho Panza, ici présent, -va endurer pour la rendre à la lumière. Ainsi donc, ô Rhadamanthe! toi -qui siéges avec moi dans les sombres cavernes du destin, toi qui connais -ce qu'ordonnent ses immuables décrets, pour que cette aimable personne -revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin que nous ne soyons pas -privés plus longtemps du bonheur que doit nous procurer son retour. - -[Illustration: Sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux -leur passèrent sur le corps (page 594).] - -A peine Minos eut-il cessé de parler, que Rhadamanthe se leva et dit: -Allons, ministres de justice, grands et petits, forts et faibles, vous -tous qui êtes ici, accourez, et appliquez sur le visage de Sancho Panza -vingt-quatre croquignoles, faites-lui douze pincements aux bras, et aux -reins six piqûres d'épingles, car de cela dépend la résurrection -d'Altisidore. - -Mille Satans! s'écria Sancho, je suis aussi disposé à me laisser faire -qu'à devenir Turc. Mort de ma vie! qu'a de commun ma peau avec la -résurrection de cette demoiselle! Il paraît que l'appétit vient en -mangeant. Madame Dulcinée est enchantée, il faut que je la désenchante à -coups de fouet; celle-là meurt du mal que Dieu lui envoie et il faut que -je me laisse meurtrir le visage à coups de croquignoles, et percer le -corps comme un crible pour la rappeler à la vie! A d'autres, à d'autres, -s'il vous plaît: je suis un vieux renard, et je ne m'en laisse pas -conter de la sorte. - -Tu mourras, cria Rhadamanthe d'une voix formidable; tigre, adoucis-toi, -humilie-toi, superbe; souffre et tais-toi, puisqu'on ne te demande rien -d'impossible, et surtout n'essaye pas de pénétrer le secret de cette -affaire: tu seras souffleté, tu seras égratigné, tu gémiras sous les -poignantes piqûres des épingles. Sus donc, mes fidèles ministres, qu'on -exécute ma sentence, où je vais vous montrer si je sais me faire obéir. - -Aussitôt s'avancèrent six duègnes marchant à la file; quatre portaient -des lunettes; toutes avaient la main droite levée et découverte jusqu'au -poignet, afin qu'elle parût plus longue. En les apercevant, Sancho se -mit à mugir comme un taureau. - -Non! non! dit-il. Je me laisserai bien manier et pincer par qui l'on -voudra, mais par des duègnes, jamais: qu'on m'égratigne le visage comme -les chats égratignèrent celui de mon maître dans ce même château; qu'on -me perce le corps à coups de dague; qu'on me déchiquette les bras avec -des tenailles rouges, je le souffrirai, puisqu'il le faut: mais que les -duègnes me touchent, non, mille fois non; dussent tous les diables -m'emporter. - -Résigne-toi, mon enfant, dit don Quichotte; donne contentement à ces -seigneurs, et rends grâces au ciel de t'avoir octroyé une aussi grande -vertu que celle de désenchanter les enchantées, et de ressusciter les -morts. - -Les duègnes étaient déjà près de Sancho, lorsque devenu plus traitable, -ou plutôt acceptant ce qu'il ne pouvait empêcher, il commença à -s'arranger sur son siége et tendit le visage. Une première duègne lui -appliqua une vigoureuse croquignole sur la joue et lui fit ensuite une -grande révérence. - -Trêve de civilités, madame la duègne, dit Sancho, et à l'avenir rognez -un peu mieux vos ongles. - -Bref, les six duègnes lui en donnèrent autant avec les mêmes cérémonies, -et tous les gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais les piqûres -d'épingles lui firent perdre toute patience: à la première il se leva de -son siége, et, saisissant une torche enflammée qui se trouvait près de -lui, il fondit sur ses bourreaux, en criant de toutes ses forces: Hors -d'ici, ministres de Satan! croyez-vous que je sois de bronze pour être -insensible à un pareil supplice? - -En ce moment, Altisidore, fatiguée sans doute d'être resté si longtemps -sur le dos, se tourna sur le côté; aussitôt tous les assistants de -s'écrier: Altisidore est vivante! Altisidore est vivante! - -Rhadamanthe invita Sancho à se calmer, puisque le résultat qu'on se -proposait était obtenu. - -Quand don Quichotte vit remuer Altisidore, il se jeta à deux genoux -devant Sancho et lui dit: O mon fils! voici l'instant de t'appliquer -quelques-uns de ces coups de fouet qu'on t'a ordonnés pour le -désenchantement de Dulcinée! voici l'instant où ta vertu est en train -d'opérer: ne perds pas une minute, je t'en conjure, pour travailler à la -guérison de ma maîtresse, qui est aussi la tienne. - -Savez-vous bien, seigneur, répondit Sancho, que soie sur soie n'est pas -propre à faire bonne doublure? Comment, ce n'est pas assez d'être -souffleté, pincé et égratigné, il faut encore que je me fouette? Tenez, -seigneur, qu'on m'attache au cou une meule de moulin, et qu'on me jette -dans un puits, si pour guérir les maux d'autrui je dois être toujours le -veau de la noce. Qu'on me laisse tranquille, ou j'envoie tout au diable. - -Pendant ce temps, Altisidore s'était dressé sur son séant, et l'on -entendait le son des hautbois et des musettes, mêlé à des voix qui -criaient: Vive Altisidore! vive Altisidore! Le duc et la duchesse, Minos -et Rhadamanthe se levèrent, et tous, y compris don Quichotte et Sancho, -s'avancèrent vers elle pour l'aider à descendre du catafalque. -Altisidore fit une profonde révérence au duc, à la duchesse et aux deux -rois, puis regardant notre héros de travers: Dieu te le pardonne, lui -dit-elle, insensible chevalier dont la cruauté m'a envoyée dans l'autre -monde où je suis restée, à ce qu'il me semble, un long siècle. Quant à -toi, ô le plus compatissant des écuyers! ajouta-t-elle en se tournant -vers Sancho, je te rends grâces de mon retour à la vie; reçois en -récompense d'un si grand service six de mes chemises dont tu pourras en -faire six autres pour ton usage; si elles ne sont pas en très-bon état, -au moins puis-je t'assurer qu'elles sont fort propres. - -Sancho, ayant ôté sa mitre, mit un genou en terre et lui baisa la main -en signe de reconnaissance. Le duc ordonna qu'on rendît à Sancho son -chaperon et son pourpoint, et qu'on lui ôtât la robe semée de flammes; -mais notre écuyer le supplia de permettre qu'il emportât chez lui la -robe et la mitre, disant qu'il voulait les conserver en souvenir d'une -aventure si étrange. La duchesse répondit qu'on les lui abandonnait -volontiers. - -Le duc fit débarrasser la cour de tout cet attirail; chacun se retira, -puis on conduisit nos deux aventuriers à leur ancien appartement. - - - - -CHAPITRE LXX - -QUI TRAITE DE CHOSES FORT IMPORTANTES POUR L'INTELLIGENCE DE CETTE -HISTOIRE - - -Sancho coucha cette nuit-là sur un lit de camp qu'on lui avait dressé -dans la chambre du chevalier; ce qu'il aurait voulu éviter, se doutant -bien que de questions en réponses et de réponses en questions, son -maître ne lui laisserait pas un moment de repos, et il eût de bon coeur -donné quelque chose pour coucher seul sous une hutte de berger plutôt -que dans ce riche appartement. - -En effet, le pauvre diable ne fut pas plus tôt au lit, que don Quichotte -l'interpella: Que te semble, ami Sancho, lui dit-il, de l'aventure de -cette nuit? Comprend-on la force et la violence d'un désespoir amoureux! -Car, enfin, tu as vu de tes propres yeux Altisidore tuée, non par une -arme meurtrière ni par l'action mortelle du poison, mais uniquement par -l'indifférence que je lui ai montrée. - -Qu'elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, mais au moins elle -aurait dû me laisser tranquille, moi qui de ma vie ne l'ai ni enflammée -ni dédaignée; qu'a de commun la guérison de cette Altisidore avec le -martyre de Sancho Panza? C'est maintenant que je reconnais qu'il y a des -enchanteurs et des enchantements dans ce monde: Dieu veuille m'en -délivrer, puisque je ne sais pas m'en garantir. Mais, de grâce, -seigneur, laissez-moi dormir, si vous ne voulez pas que je me jette par -la fenêtre. - -Dors, Sancho, dors, mon enfant, reprit don Quichotte, si toutefois tes -chiquenaudes et tes piqûres te le permettent. - -N'était l'affront de les avoir reçus de ces duègnes, je me moquerais -bien des pincements et des piqûres, répliqua Sancho. Mais encore une -fois, seigneur, laissez-moi dormir. - -Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu soit avec toi. - -Ils s'endormirent tous deux, et cid Hamed Ben-Engeli profite de ce répit -pour nous apprendre ce qui avait engagé le duc à imaginer la plaisante -cérémonie que nous venons de raconter. Carrasco, dit-il, conservait un -amer souvenir de la culbute que lui avait fait faire don Quichotte en le -désarçonnant comme chevalier des Miroirs; aussi était-il résolu à une -nouvelle tentative aussitôt qu'il en trouverait l'occasion. S'étant donc -informé près du page qui avait porté la lettre de la duchesse à Thérèse -Panza du lieu où se trouvait notre héros, il se procura un cheval et des -armes, et se mit en route avec un mulet chargé de son équipage que -conduisait un paysan qui lui servait d'écuyer. En arrivant chez le duc, -il sut le départ de don Quichotte, et le chemin qu'il avait pris dans le -dessein de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc raconta à Carrasco -les tours que l'on avait joués à notre chevalier, sans oublier le -désenchantement de Dulcinée, qui devait s'opérer aux dépens du pauvre -Sancho; il lui raconta aussi la malice de l'écuyer qui avait fait -accroire à son maître que Dulcinée était enchantée et transformée en -paysanne, mais comment la duchesse lui avait persuadé que c'était lui -qui se trompait. Tout cela fit beaucoup rire le bachelier, qui se remit -immédiatement à la recherche de notre héros, et promit au duc de lui -faire savoir l'issue de l'entreprise. Ne le trouvant pas à Saragosse, -Carrasco poussa plus avant, et le rencontra à Barcelone, où il eut sa -revanche, comme nous l'avons dit. Il revint tout conter au duc, regagna -promptement son village, où don Quichotte ne devait pas tarder de le -rejoindre. Voilà ce qui avait fourni au duc l'idée de cette -mystification, tant il se plaisait dans la compagnie de deux fous si -divertissants. - -Un grand nombre de ses gens, tant à pied qu'à cheval, se postèrent donc -aux environs du château et sur tous les chemins par où l'on pouvait -penser que passeraient nos aventuriers. On les rencontra, en effet, et -incontinent le duc en fut informé. Comme tout était déjà préparé, on -n'eut qu'à allumer les torches; Altisidore s'étendit sur le catafalque -avec l'appareil qu'on vient de décrire, et tout réussit admirablement. -Cid Hamet ajoute que pour lui il croit que les mystificateurs n'étaient -guère moins fous que les mystifiés, et qu'il ne saurait penser autre -chose du duc et de la duchesse, qui employaient ainsi leur esprit à se -jouer de deux pauvres cervelles. - -Le jour surprit don Quichotte et Sancho, l'un ronflant de toutes ses -forces, l'autre complétement absorbé dans ses rêveries ordinaires. - -Comme don Quichotte se disposait à se lever, car vaincu ou vainqueur il -fut toujours ennemi de la paresse, Altisidore, la tête ornée de la même -guirlande que la veille, vêtue d'une robe de satin blanc à fleurs d'or, -les cheveux épars sur les épaules, et s'appuyant sur un bâton d'ébène, -entra tout à coup dans la chambre du chevalier qui, troublé et confus, -s'enfonça sous sa couverture sans pouvoir articuler un seul mot. -Altisidore s'assit sur une chaise, à son chevet, et après un grand -soupir, elle lui dit à voix basse et d'un air tendre: Quand les dames de -qualité et les modestes jeunes filles foulent aux pieds la honte, et -permettent à leur langue de découvrir les secrets de leur coeur, c'est -qu'elles se trouvent réduites à une bien cruelle extrémité; eh bien, -moi, seigneur don Quichotte, je suis une de ces femmes, pressée par la -passion, vaincue par l'amour, et cependant chaste à ce point, que pour -cacher mon martyre, il m'en a coûté la vie. Il y a deux jours, -insensible chevalier, que la seule pensée de ton indifférence m'a mise -au tombeau, ou du moins fait juger morte par ceux qui m'entouraient; et -si, prenant pitié de mes peines, l'amour n'eût trouvé un remède dans le -martyre de ce bon écuyer, je restais à jamais dans l'autre monde. - -Par ma foi, dit Sancho, l'amour aurait bien pu faire à mon âne l'honneur -qu'il m'a fait, je lui en aurais su beaucoup de gré. Dieu veuille, -madame, vous envoyer à l'avenir un amant plus traitable que mon maître! -Mais, dites-moi, qu'avez-vous vu dans l'autre monde? et qu'est-ce que -c'est que cet enfer dont ceux qui meurent volontairement sont obligés de -prendre le chemin. - -A dire vrai, répondit Altisidore, je doute fort que je fusse morte tout -de bon, puisque je ne suis point entrée en enfer: car une fois dedans, -il m'aurait bien fallu y rester. Je suis allé seulement jusqu'à la -porte, et là j'ai trouvé une douzaine de démons en hauts-de-chausses et -en pourpoint, avec des collets à la wallonne, garnis de dentelle, qui -tous jouaient à la paume avec des raquettes de feu. Une chose me surprit -étrangement: c'est qu'en guise de balles ils se servaient de livres -enflés de vent et remplis de bourre. Mais ce qui m'étonna beaucoup -aussi, ce fut de voir que, contre l'ordinaire des joueurs, qui tantôt -sont tristes, tantôt sont joyeux, ceux-là grondaient toujours, -pestaient, et s'envoyaient mille malédictions. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de -fouet (page 598).] - -Il n'y a pas là de quoi s'étonner, dit Sancho; les diables, qu'ils -jouent ou qu'ils ne jouent pas, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent, ne -peuvent jamais être contents. - -J'en demeure d'accord, répondit Altisidore; mais une chose qui me parut -encore plus étonnante, c'est que d'un seul coup de raquette ils -mettaient la balle dans un tel état, qu'elle ne pouvait plus servir, si -bien qu'ils firent voler en pièces tant de livres vieux et nouveaux, que -c'était merveille. Il y en eut un, entre autres, tout flambant neuf, qui -reçut un si rude coup que toutes les feuilles s'éparpillèrent. «Quel est -ce livre? demanda un des diables. C'est la seconde partie de don -Quichotte de la Manche, répondit son voisin; non pas son histoire -composée par cid Hamet, mais celle que nous a donné certain Aragonais -qu'on dit natif de Tordesillas. Emporte-la, dit le premier démon, et -jette-la au fond des abîmes; qu'elle ne paraisse jamais devant moi. -Est-elle donc si détestable? dit l'autre démon. Si détestable, répliqua -le premier, que si je voulais en faire une semblable, je n'en viendrais -jamais à bout.» Ils continuèrent à peloter avec d'autres livres; et moi, -pour avoir entendu seulement le nom de don Quichotte, que j'aime avec -tant d'ardeur, j'ai voulu retenir cette vision, et je ne l'oublierai -plus. - -Vision ce dut être, en effet, répliqua notre héros, car il n'y a point -un second moi-même dans le monde; cette histoire dont vous parlez passe -ici de main en main, mais elle ne s'arrête en aucune, et partout on la -repousse du pied. Pour moi, je ne suis nullement fâché d'apprendre que -je me promène, semblable à un corps fantastique, au milieu des ténèbres -de l'abîme et à la clarté du jour, n'ayant rien de commun avec le don -Quichotte dont parle cette histoire. Si elle est bonne et véridique, -elle aura des siècles de vie; si au contraire elle est fausse et -menteuse, de sa naissance à son enterrement le chemin ne sera pas long. - -Altisidore allait continuer ses doléances, quand don Quichotte la -prévint: je vous l'ai dit maintes fois, mademoiselle, j'éprouve un grand -déplaisir que vous ayez jeté les yeux sur moi, car je ne puis payer -votre affection qu'avec de la reconnaissance. Je suis né pour appartenir -à Dulcinée du Toboso; c'est à elle que le destin m'a réservé. S'imaginer -qu'une autre beauté puisse prendre dans mon coeur la place qu'elle -occupe, c'est rêver l'impossible. Ces quelques mots suffiront, j'en ai -l'espoir, pour vous désabuser et pour vous faire rentrer dans les bornes -de la modestie. - -Ame de mortier, double tigre, plus dur et plus têtu qu'un vilain quand -il se croit sûr d'avoir l'avantage, s'écria Altisidore, feignant une -grande colère, je ne sais qui m'empêche de t'arracher les yeux! Tu -t'imagines, peut-être, don nigaud, don vaincu, don roué de coups de -bâton, que je me suis laissée mourir d'amour pour ta maigre figure: non, -non, Altisidore n'est pas assez sotte pour cela. Tout ce que tu as vu -la nuit dernière n'était qu'une feinte. Je ne suis pas fille à me -désespérer pour un animal de ton espèce, et bien loin d'en mourir, je ne -voudrais pas qu'il m'en coûtât seulement une larme. - -Pardieu, je le crois volontiers, dit Sancho, tous ces morts d'amoureux -sont autant de plaisanteries; ils assurent toujours qu'ils vont se tuer, -mais du diable s'ils en font rien! - -En ce moment entra le musicien qui avait chanté les deux stances -précédemment rapportées. Que Votre Grâce, seigneur chevalier, dit-il en -faisant un profond salut à don Quichotte, veuille bien me compter au -nombre de ses plus fidèles serviteurs. Depuis longtemps j'ai pour vous -une grande affection et je vous ai voué une estime toute particulière, -tant à cause de vos nombreuses prouesses que de la gloire qu'elles vous -ont acquise. - -Que Votre Grâce, seigneur, daigne m'apprendre qui elle est, répondit don -Quichotte, afin que je proportionne mes remercîments à son mérite. - -Le musicien répondit qu'il était le panégyriste d'Altisidore, celui qui -avait chanté des vers à sa louange. - -Vous avez une bien belle voix, repartit don Quichotte, mais ce que vous -chantiez n'était guère à sa place: quel rapport peut-il y avoir entre -les stances de Garcilasso et la mort de cette demoiselle? - -Que cela ne vous étonne pas, seigneur, répliqua le musicien; il est de -mode parmi les poëtes à la douzaine de ce temps-ci, et même parmi les -plus habiles, d'écrire ce qui leur passe par la tête et de voler ce qui -leur convient. Cela n'empêche pas leurs ouvrages d'être bien accueillis, -et leurs plus grandes sottises de passer pour licences poétiques. - -Don Quichotte s'apprêtait à répondre, mais il en fut empêché par -l'arrivée du duc et de la duchesse. Alors une longue conversation -s'engagea, dans laquelle Sancho débita tant de drôleries et de malices, -que ses nobles hôtes ne cessaient d'admirer un si curieux mélange de -finesse et de simplicité. Notre héros supplia Leurs Excellences de lui -permettre de les quitter le jour même, disant qu'à un chevalier vaincu -tel que lui, il convenait mieux d'habiter une étable à pourceaux qu'un -palais de prince. Ses hôtes accédèrent de bonne grâce à sa demande. - -La duchesse lui ayant demandé s'il ne gardait pas rancune à Altisidore: -Madame, répondit-il, tout le mal de cette jeune fille prend sa source -dans l'oisiveté; une occupation honnête et soutenue en sera le remède. -Elle vient de me dire qu'en enfer on porte de la dentelle; je dois -supposer qu'elle connaît ce genre d'ouvrage; eh bien, que sa main ne -quitte pas les fuseaux, et elle finira par oublier celui qui a troublé -son repos. Tel est mon avis et mon conseil. - -C'est aussi le mien, ajouta Sancho; on n'a jamais vu mourir d'amour une -faiseuse de dentelle, et lorsque les filles sont occupées, elles songent -moins à l'amour qu'à leur ouvrage. J'en parle par expérience: car -lorsque je suis à piocher aux champs, j'oublie jusqu'à ma ménagère -elle-même, je veux dire ma Thérèse; et pourtant je l'aime comme la -prunelle de mes yeux. - -Fort bien, Sancho, répondit la duchesse. Désormais Altisidore tournera -le fuseau; d'ailleurs, elle s'y entend à merveille. - -Il n'en sera pas besoin, madame, répondit Altisidore; le seul souvenir -de l'ingratitude de ce malandrin vagabond me guérira; et avec la -permission de Votre Grandeur, je me retire pour ne pas voir davantage sa -maigre et désagréable figure. - -Cela me rappelle, reprit le duc, ce qu'on dit souvent: Qui s'emporte et -éclate en injures, est bien près de pardonner. - -Altisidore feignit de s'essuyer les yeux, et après avoir fait une grande -révérence elle sortit. - -Pauvre fille! dit Sancho, elle mérite bien ce qu'elle a; aussi pourquoi -va-t-elle s'adresser à une âme sèche comme un jonc? Mort de ma vie! si -elle s'était tournée de mon côté, elle aurait entendu chanter un autre -coq. - -La conversation terminée, Don Quichotte s'habilla, et, après avoir dîné -avec ses hôtes, il se mit en route. - - - - -CHAPITRE LXXI - -OU SANCHO SE MET EN DEVOIR DE DÉSENCHANTER DULCINÉE - - -Moitié triste, moitié joyeux, s'en allait le vaincu don Quichotte; -triste à cause de sa défaite, joyeux à cause de la vertu merveilleuse -qui s'était révélée dans son écuyer par la résurrection d'Altisidore; -quoiqu'à vrai dire il eût conçu quelque doute touchant la mort de -l'amoureuse demoiselle. Quant à Sancho, toute sa tristesse venait de ce -qu'Altisidore ne lui avait pas donné cette demi-douzaine de chemises -qu'il avait si bien gagnée. - -En vérité, seigneur, dit-il à son maître, il faut que je sois un bien -malheureux médecin: la plupart tuent leurs malades et n'en sont pas -moins grassement payés de leur peine, laquelle souvent ne consiste qu'à -signer quelque ordonnance qu'exécute l'apothicaire (et tant pis pour la -pauvre dupe); tandis que moi, à qui la santé d'autrui coûte des -croquignoles, des pincements, des coups de fouet, on ne me donne pas -seulement une obole. Je jure qu'à l'avenir, si on m'amène quelque -malade, il faudra d'abord me graisser la patte; le moine vit de ce qu'il -chante, et si Dieu m'accorde la vertu que je possède, c'est pour en -tirer pied ou aile. - -Tu as raison, Sancho, répondit don Quichotte, et Altisidore a eu tort de -ne pas tenir sa parole; car, bien que la vertu que tu possèdes ne t'ait -coûté aucune étude, ce que tu as souffert est pire qu'étudier. Quant à -moi, je puis t'assurer une chose, c'est que si tu voulais une -récompense pour les coups de fouet que tu as promis de t'appliquer afin -de désenchanter Dulcinée, je te la donnerais si bonne que tu aurais lieu -d'être satisfait. Je ne sais trop si la guérison suivrait le salaire, et -je ne voudrais pas contrarier l'effet du remède en le payant d'avance; -cependant faisons-en l'épreuve. Voyons, Sancho, combien exiges-tu pour -te fouetter sur l'heure; l'affaire finie, tu te payeras par tes mains -sur l'argent que tu as à moi. - -Ces paroles firent ouvrir les yeux et dresser les oreilles à Sancho, qui -à l'instant résolut d'en finir avec le désenchantement de Dulcinée. -Allons, seigneur, dit-il, il faut vous donner satisfaction: mon amour -pour ma femme et mes enfants me fait songer à leur avantage, bien que ce -soit aux dépens de ma peau. Or çà, combien m'accorderez-vous pour chaque -coup de fouet? - -Si la récompense devait égaler la nature et la grandeur du service, -répondit don Quichotte, le trésor de Venise et les mines du Potose ne -suffiraient pas; mais calcule d'après ce que tu portes dans ma bourse, -et mets toi-même le prix à chaque coup. - -Il y a, repartit Sancho, trois mille trois cents et tant de coups de -fouet; je m'en suis déjà donné cinq; que ceux-ci passent pour ce qui -excède les trois mille trois cents, et calculons sur le reste. A un -cuartillo la pièce, et je n'en rabattrais pas un maravédis, fût-ce pour -le pape, ce sont trois mille cuartillos, qui font quinze cents -demi-réaux, ou sept cent cinquante réaux; pour les trois cents autres, -je compte cent cinquante demi-réaux ou soixante-quinze réaux, lesquels -ajoutés aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt cinq -réaux. Je retiendrai cette somme sur l'argent que j'ai à Votre Grâce, et -je rentrerai chez moi content, quoique bien fouetté; mais on ne prend -pas de truites sans se mouiller les chausses. - -O mon cher Sancho! s'écria don Quichotte, ô mon aimable Sancho! à quelle -reconnaissance, Dulcinée et moi, nous allons être tenus envers toi pour -le reste de tes jours. Si la pauvre dame se retrouve jamais dans son -premier état, sa disgrâce aura été un bonheur, et ma défaite un -véritable triomphe. Voyons, mon fils, quand veux-tu commencer? Afin de -te donner du courage, et que tu finisses plus vite, j'ajoute encore cent -réaux. - -Quand? répliqua Sancho; cette nuit même; seulement, faites en sorte que -nous couchions en rase campagne, et vous verrez si je sais m'étriller. - -Elle arriva enfin cette nuit que don Quichotte appelait avec tant -d'impatience. Il lui semblait que les roues du char d'Apollon s'étaient -brisées, et que le jour s'allongeait plus que de coutume, comme cela -arrive aux amoureux qui toujours voudraient voir marcher le temps selon -leurs désirs. Enfin, nos deux aventuriers entrèrent dans un bosquet -d'arbres touffus un peu éloignés du chemin; puis, ayant dessellé -Rossinante et débâté le grison, ils s'étendirent sur l'herbe et -soupèrent avec ce qui se trouvait dans le bissac. - -Lorsque Sancho eut bien mangé, il voulut tenir sa promesse: prenant donc -le licou et une sangle du bât de son âne, il s'éloigna d'une vingtaine -de pas, et s'établit au milieu de quelques hêtres. - -Mon enfant, lui dit son maître en le voyant partir d'un air si résolu, -je t'en conjure, prends garde de ne pas te mettre en pièces: fais qu'un -coup attende l'autre, ne te presse pas tellement d'arriver au but que -l'haleine vienne à te manquer au milieu de la carrière: en un mot, ne te -frappe pas à ce point que la vie t'échappe avant que la pénitence soit -achevée. Et afin que tu ne perdes pas la partie pour un coup de plus ou -de moins, je vais me tenir ici près, et les compter sur mon rosaire. -Courage, mon ami, que le ciel seconde tes bonnes intentions et les rende -efficaces. - -Un bon payeur ne craint point de donner des gages, dit Sancho, et je -m'en vais m'étriller de telle façon que, sans me tuer, il ne laissera -pas de m'en cuire, car je pense que c'est en cela que doit consister la -vertu du remède. - -[Illustration: Le chevalier troublé et confus s'enfonça sous sa -couverture (page 600).] - -Cela dit, Sancho se dépouille de la ceinture en haut, et se met en -devoir de se fouetter, tandis que don Quichotte comptait les coups. Il -s'en était à peine appliqué sept ou huit, qu'il commença à se dégoûter, -et trouvant la charge trop pesante pour le prix: Par ma foi, seigneur, -dit-il, j'en appelle comme d'abus, ces coups-là valent chacun un -demi-réal et non un cuartillo. - -Courage, ami Sancho, courage, reprit don Quichotte; qu'à cela ne tienne, -je double la somme. - -A la bonne heure, dit Sancho; à présent les coups de fouet vont tomber -comme grêle. - -Mais au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à -frapper contre les arbres, poussant de temps à autre de grands soupirs, -comme s'il eût été près de rendre l'âme. Don Quichotte, craignant que -son fidèle écuyer n'y laissât la vie et que son imprudence ne vînt à -tout perdre, lui cria: Arrête, mon ami, arrête! Comme tu y vas; le -remède me paraît un peu rude, il sera bon d'y revenir à deux fois; on -n'a pas pris Zamora en une heure[130]. Si j'ai bien compté, voilà plus -de mille coups que tu viens de te donner; c'est assez quant à présent: -l'âne, comme on dit, peut porter la charge, mais non la surcharge. - - [130] Ville du royaume de Léon qu'Arabes et chrétiens se disputèrent - longtemps. - -Non, non, seigneur, repartit Sancho, il ne sera jamais dit de moi: Gages -payés, bras cassés. Que Votre Grâce s'éloigne un peu, et je vais m'en -donner encore un mille. En deux temps, l'affaire sera terminée, il y -aura même bonne mesure. - -Puisque tu es en si bonne disposition, dit don Quichotte, fais à ta -fantaisie, je vais m'éloigner. - -Sancho reprit sa tâche, et avec une telle énergie que bientôt il n'y eut -plus autour de lui un seul arbre auquel il restât un lambeau d'écorce. -Enfin, poussant un grand cri et frappant de toute sa force un dernier -coup contre un hêtre: _Ici_, dit-il, _mourra Samson, et tous ceux qui -avec lui sont_. - -A ce coup terrible et à ce cri lamentable, don Quichotte accourut: A -Dieu ne plaise, mon fils, dit-il en lui arrachant l'instrument de son -supplice, à Dieu ne plaise que pour me faire plaisir il t'en coûte la -vie; elle est trop nécessaire à ta femme et à tes enfants; que Dulcinée -attende encore un peu; quant à moi, je m'entretiendrai d'espérance, -jusqu'à ce que tu aies repris de nouvelles forces. De cette manière, -tout le monde sera content. - -Puisque Votre Grâce l'exige, je le veux bien, répondit Sancho: -seulement, jetez-moi votre manteau sur les épaules; car je suis tout en -eau, et je pourrais me refroidir, comme cela arrive aux nouveaux -pénitents. - -Don Quichotte lui donna son manteau, et demeura en justaucorps. - -Notre compagnon dormit jusqu'au jour, après quoi tous deux se mirent en -route. Au bout d'environ trois heures de marche ils arrivèrent à une -hôtellerie que don Quichotte reconnut pour telle, et non pour un château -avec fossés et pont-levis, ainsi qu'il avait coutume de le faire; car -depuis sa défaite, il semblait que la raison lui fût revenue, comme on -va le voir désormais. On logea notre héros dans une salle basse où, -selon la mode des villages, il y avait en guise de rideaux deux vieilles -serges peintes: l'une représentait le rapt d'Hélène, quand Pâris, -violant l'hospitalité, l'enleva à Ménélas; sur l'autre était l'histoire -de Didon et d'Énée: la reine, montée sur une tour, agitait sa ceinture -pour rappeler l'infidèle amant qui fuyait à voiles déployées. Don -Quichotte remarqua qu'Hélène ne paraissait nullement fâchée de la -violence qu'on lui faisait, car elle riait sous cape. Didon, au -contraire, était toute éplorée; et le peintre, de crainte qu'on ne s'en -aperçût pas, avait sillonné ses joues de larmes aussi grosses que des -noisettes. - -Ces deux dames, dit notre héros, furent bien malheureuses de n'être pas -nées dans mon temps, et moi plus malheureux encore de n'être pas né dans -le leur: si j'avais rencontré ces galants-là, Troie n'aurait pas été -embrasée, ni Carthage détruite, car la seule mort de Pâris aurait -prévenu tous ces désastres. - -Je gagerais, dit Sancho, que d'ici à peu de temps on ne trouvera pas de -taverne, d'hôtellerie ou de boutique de barbier où l'on ne trouve en -peinture l'histoire de nos prouesses; mais du moins faudrait-il que ce -fût par un meilleur peintre que le barbouilleur qui a portraité ces -dames. - -Tu as raison, reprit don Quichotte; car ce peintre me rappelle celui -d'Ubeda[131], qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il peignait: Nous le -verrons tout à l'heure, répondait-il; et si c'était quelque chose qui -approchât d'un coq, il écrivait au-dessous: «Ceci est un coq,» afin -qu'on ne pût s'y tromper. - - [131] Cervantes a déjà raconté cette histoire dans un des premiers - chapitres de cette seconde partie, page 306. - -Je jurerais bien, dit Sancho, que l'Aragonais qui a composé notre -histoire n'en savait guère davantage; sa plume a marché au hasard, et il -en est résulté ce qu'il aura plu à Dieu. - -Il ressemble aussi beaucoup, ajouta don Quichotte, à ce poëte appelé -Mauléon, qu'on voyait il y a quelque temps à la cour: ce Mauléon se -vantait de répondre sur-le-champ à toutes sortes de questions, et -répondait tout de travers. Mais laissons cela; dis-moi, Sancho, dans le -cas où il te plairait d'achever cette nuit ta pénitence, veux-tu que ce -soit en rase campagne ou à couvert? - -Pardieu, seigneur, répondit Sancho, pour les coups que je songe à -m'appliquer, il importe peu où je me les donne; pourtant j'aimerais -mieux que ce fût dans un bois; j'aime beaucoup les arbres, et je crois -qu'ils me procurent du soulagement. - -Eh bien, mon ami, répliqua don Quichotte, afin que tu reprennes des -forces, nous réserverons cela pour notre village, où nous arriverons au -plus tard après-demain. - -Comme il vous plaira, seigneur, vous êtes le maître; mais si vous -vouliez m'en croire, j'expédierais la chose et je battrais le fer -pendant qu'il est chaud: il fait bon moudre quand la meule vient d'être -repiquée; lorsqu'on est en haleine, on marche mieux, et l'occasion -perdue ne se retrouve pas toujours; un tiens vaut mieux que deux tu -auras, et moineau dans la main que grue qui vole. - -Halte-là, interrompit don Quichotte; le voilà encore lancé dans les -proverbes. Que ne parles-tu simplement et sans raffiner, comme je te -l'ai recommandé tant de fois? tu verrais que tu t'en trouverais bien. - -Je ne sais quelle malédiction pèse sur moi, repartit Sancho; je ne puis -dire une raison sans y joindre un proverbe, ni dire un proverbe qui ne -me semble une raison. Cependant, je tâcherai de me corriger. Là finit -leur entretien. - - - - -CHAPITRE LXXII - -COMMENT DON QUICHOTTE ET SANCHO ARRIVÈRENT A LEUR VILLAGE - - -Don Quichotte et Sancho passèrent tout le jour dans cette hôtellerie, -attendant la nuit, l'un pour achever sa pénitence, l'autre pour en voir -la fin, qui était aussi celle de ses désirs. Pendant ce temps, un -gentilhomme suivi de trois ou quatre domestiques vint y descendre, et -l'un de ces derniers dit en s'adressant à celui qui paraissait être son -maître: Votre Grâce, seigneur don Alvaro Tarfé, peut s'arrêter ici pour -faire la sieste; l'endroit me paraît convenable. - -A ce nom, don Quichotte regarda Sancho: Ne te souvient-il pas, lui -dit-il, quand je feuilletai cette seconde partie de mon histoire, que -j'y rencontrai ce nom de don Alvaro Tarfé? - -Cela peut être, répondit Sancho; laissons-le descendre de cheval, nous -le questionnerons ensuite. - -Le gentilhomme mit pied à terre, et l'hôtesse lui donna une chambre en -face de celle de don Quichotte, ornée pareillement de rideaux de serge -peinte. Après avoir revêtu un costume d'été, l'inconnu se rendit sous le -portail de l'auberge, qui était frais et spacieux, et y trouva notre -chevalier se promenant de long en large. Seigneur, lui dit-il, peut-on -savoir où se rend Votre Grâce? - -A un village près d'ici où je demeure, répondit don Quichotte; et Votre -Grâce, où va-t-elle? - -Moi, repartit le cavalier, je vais à Grenade, ma patrie. - -Excellent pays, dit don Quichotte. Mais, seigneur, quel est, je vous -prie, le nom de Votre Grâce? le coeur me dit que j'ai quelque intérêt à -le savoir. - -Je m'appelle don Alvaro Tarfé, répondit le cavalier. - -En ce cas, seigneur, dit notre héros, serait-ce vous dont il est parlé -dans la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche, que -certain auteur a fait imprimer depuis peu? - -C'est moi-même, répondit le cavalier, et ce don Quichotte, qui est le -héros du livre, était fort de mes amis. C'est moi qui le tirai de chez -lui, ou qui du moins lui inspirai le dessein de venir aux joutes de -Saragosse où j'allais moi-même, et en vérité il m'a quelques -obligations, mais une surtout, c'est que je l'ai empêché d'avoir les -épaules flagellées par la main du bourreau à cause de ses insolences. - -Dites-moi, seigneur don Alvaro, continua notre chevalier, est-ce que -j'ai quelque ressemblance avec ce don Quichotte dont parle Votre Grâce? - -Non assurément, répondit le voyageur. - -Et ce don Quichotte, ajouta notre chevalier, avait-il un écuyer appelé -Sancho Panza? - -Oui, répondit don Alvaro, cet écuyer passait pour être fort plaisant, -mais je ne l'ai jamais entendu rien dire de bon. - -Oh! je le crois bien, dit Sancho; plaisanter d'une manière agréable -n'est pas donné à tout le monde. Ce Sancho dont vous parlez, seigneur, -doit être quelque grand vaurien; mais le véritable Sancho, c'est moi, et -je débite des plaisanteries comme s'il en pleuvait. Sinon faites-en -l'épreuve, que Votre Grâce me suive pendant toute une année, et à chaque -pas vous verrez qu'il m'en sort de la bouche en si grande abondance, que -je fais rire tous ceux qui m'écoutent, sans savoir le plus souvent ce -que je dis. Quant au véritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le -vaillant, le sage, le père des orphelins, le défenseur des veuves, le -meurtrier des demoiselles, celui enfin qui a pour unique dame de ses -pensées la sans pareille Dulcinée du Toboso, c'est mon maître que voilà -devant vous. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho Panza sont -autant de mensonges. - -Pardieu, mon ami, je le crois sans peine, répliqua don Alvaro, en quatre -paroles vous venez de dire plus de bonnes choses, que l'autre Sancho -dans tous ses longs bavardages. Il sentait bien plus le glouton que -l'homme d'esprit, et je commence à croire que les enchanteurs qui -persécutent le véritable don Quichotte, ont voulu me persécuter, moi -aussi, avec son méchant homonyme. En vérité je ne sais que penser: car -j'ai laissé, il y a peu de jours, ce dernier enfermé dans l'hôpital des -fous à Tolède, et j'en rencontre ici un autre qui, à la vérité, ne lui -ressemble en rien. - -Pour mon compte, reprit don Quichotte, je ne vous dirai pas que je suis -le bon, mais je puis au moins affirmer que je ne suis pas le mauvais, et -pour preuve, seigneur don Alvaro, apprenez que de ma vie je n'ai été à -Saragosse. C'est justement pour avoir entendu dire que le faux don -Quichotte s'était trouvé aux joutes de cette ville, que je n'ai pas -voulu y mettre le pied. Aussi, afin de donner un démenti à l'auteur, -j'ai gagné tout droit Barcelone, ville unique par son site et sa beauté, -mère de la courtoisie, refuge des étrangers, retraite des pauvres, -patrie des braves; le lieu de toute l'Europe où l'on peut le plus -aisément lier une amitié constante et sincère. Quoique les choses qui -m'y sont arrivées, loin d'être agréables, aient été pour la plupart, au -contraire, fâcheuses et déplaisantes, je n'en ai pas moins une joie -extrême de l'avoir vue, et cela me fait oublier tout le reste. Bref, -seigneur don Alvaro, je suis ce même don Quichotte dont la renommée -s'est occupée si souvent, et non ce misérable qui usurpe mon nom et se -fait honneur de mes idées. Maintenant j'ai une grâce à vous demander, et -cette grâce la voici: c'est que, par-devant l'alcade de ce village, vous -fassiez une déclaration valable et authentique, que jusqu'à cette heure -vous ne m'aviez jamais vu, et que je ne suis point le don Quichotte dont -il est parlé dans cette seconde partie imprimée depuis peu; enfin, que -Sancho Panza, mon écuyer, n'est point celui que Votre Grâce a connu. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Au lieu de s'en donner sur les épaules, le sournois se mit à frapper -contre les arbres (page 605).] - -Très-volontiers, seigneur don Quichotte, répondit don Alvaro, et je vous -donnerai de bon coeur cette satisfaction, quoiqu'il soit assez -surprenant de voir en même temps deux don Quichotte et deux Sancho -Panza, qui se disent du même pays et sont si différents de visages, -d'actions et de manières. Je doute presque de ce que j'ai vu; et peu -s'en faut que je ne croie avoir fait un rêve. - -Sans doute que Votre Grâce est enchantée, tout comme madame Dulcinée, -dit Sancho. Et plût à Dieu qu'il ne fallût pour vous désenchanter que -m'appliquer trois autres mille coups de fouet, comme je me les suis -donnés pour elle; par ma foi, ce serait bientôt expédié, et il ne vous -en coûterait rien. - -Qu'est-ce que ces coups de fouet? demanda don Alvaro; je ne comprends -pas ce que vous voulez dire. - -Oh! seigneur, répondit Sancho, cela serait trop long à raconter; mais si -nous voyageons ensemble, je vous le dirai en chemin. - -L'heure du souper arriva, don Alvaro et don Quichotte se mirent à table. -Bientôt après l'alcade du lieu étant survenu, accompagné d'un greffier, -don Quichotte le requit de dresser acte de la déclaration que faisait le -seigneur don Alvaro Tarfé, déclaration dans laquelle il affirmait ne -point reconnaître don Quichotte de la Manche, ici présent, comme étant -celui dont il avait lu l'histoire imprimée sous le titre de seconde -partie de don Quichotte de la Manche, composée par un certain Avellaneda -de Tordesillas. L'alcade procéda judiciairement, et la déclaration fut -reçue dans les formes voulues; ce qui réjouit fort nos chercheurs -d'aventures, comme s'il eût été besoin d'un pareil acte pour faire -éclater la différence qu'il y avait entre les deux don Quichotte et les -deux Sancho, et qu'elle ne fût pas assez marquée par leurs actions et -leurs paroles. - -Don Alvaro et son nouvel ami échangèrent mille politesses et mille -offres de services; et notre chevalier déploya tant d'esprit, que le -gentilhomme finit par se croire réellement enchanté, puisqu'il avait vu -deux don Quichotte qui se ressemblaient si peu. Sur le soir, ils -partirent tous ensemble, et chemin faisant notre héros apprit à don -Alvaro l'issue de sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune, -ainsi que l'enchantement de Dulcinée, sans oublier le remède enseigné -par Merlin. Bref, après s'être fait de nouveaux compliments et s'être -embrassés, ils se séparèrent. - -Don Quichotte passa encore cette nuit-là dans un bois, pour donner à -Sancho le loisir d'achever sa pénitence, ce que l'astucieux écuyer -accomplit aux dépens des arbres plus que de ses épaules, qu'il sut si -bien ménager que les coups de fouet n'auraient pu en faire envoler une -mouche qui s'y serait posée. Le confiant chevalier n'omit pas un seul -coup, et trouva qu'avec ceux de la nuit précédente, ils montaient à -trois mille vingt-neuf; il lui sembla même que le soleil s'était levé -plus tôt qu'à l'ordinaire, comme s'il eût été jaloux que la nuit fût -seule témoin de cet intéressant sacrifice. Nos aventuriers se remirent -en route dès qu'il fut jour, s'applaudissant derechef d'avoir tiré don -Alvaro de l'erreur où il était, et surtout d'avoir obtenu de lui une -déclaration en si bonne forme. - -Cette journée et la nuit suivante se passèrent sans qu'il leur arrivât -rien de remarquable, si ce n'est que Sancho compléta sa pénitence. Don -Quichotte en ressentit une telle joie, qu'il attendait avec impatience -le retour de la lumière, espérant d'un instant à l'autre rencontrer sa -dame désenchantée. Ils partirent, et tout le long de la route notre -héros n'apercevait point une femme qu'il ne courût aussitôt après elle, -pour s'assurer si ce n'était point Dulcinée du Toboso, tant il tenait -pour infaillibles les promesses de Merlin. - -Dans ces pensées et dans ces espérances, ils arrivèrent au haut d'une -colline d'où ils découvrirent un village[132]. A peine Sancho l'eut-il -reconnu qu'il se jeta à genoux en s'écriant avec transport: Ouvre les -yeux, patrie désirée, et vois revenir à toi ton fils Sancho, sinon bien -riche, au moins bien étrillé! Ouvre les bras, et reçois aussi ton fils -don Quichotte, lequel, s'il revient vaincu par un bras étranger, revient -vainqueur de lui-même, victoire qui est, à ce qu'il a dit souvent, la -plus grande qu'on puisse remporter. Quant à moi, j'apporte de l'argent, -car si j'ai été bien étrillé, je me suis bien tenu sur ma bête. - - [132] Voir la gravure page 289. - -Laisse là ces sottises, dit don Quichotte, et préparons-nous à entrer du -pied droit dans notre village, où, lâchant la bride à notre fantaisie, -nous disposerons tout pour la vie pastorale que nous devons mener. Cela -dit, ils descendirent la colline. - - - - -CHAPITRE LXXIII - -DE CE QUE DON QUICHOTTE RENCONTRA, ET QU'IL IMPUTA A MAUVAIS PRÉSAGE - - -A l'entrée du pays, dit cid Hamet, don Quichotte vit sur la place qui -sert à battre le grain deux petits garçons qui se querellaient; l'un -disait à l'autre: Tu as beau faire, Periquillo; tu ne la reverras de ta -vie. - -Sancho, dit notre chevalier, entends-tu ce que dit ce drôle: Tu ne la -reverras de ta vie! - -Qu'importe que ce petit garçon ait prononcé ces paroles? répondit -Sancho. - -Eh bien, répliqua don Quichotte, cela signifie que je ne reverrai pas -Dulcinée! - -Sancho allait riposter, mais il en fut empêché par la vue d'un lièvre -que des chasseurs poursuivaient avec leurs lévriers. La pauvre bête -effrayée vint se réfugier et se blottir entre les jambes du grison; -l'écuyer la saisit et la présenta à son maître, qui murmura entre ses -dents: _malum signum, malum signum_[133]. Un lièvre fuit, des lévriers -le poursuivent, et Dulcinée ne paraît point! - - [133] Mauvais présage, mauvais présage. - -Parbleu, vous êtes un homme étrange, dit Sancho: supposez que ce lièvre -est madame Dulcinée du Toboso, et que les lévriers qui le poursuivent -sont les scélérats d'enchanteurs qui l'ont changée en paysanne: elle -fuit, je la prends, je la mets entre les mains de Votre Grâce, qui la -serre contre son coeur et la caresse tout à son aise. Eh bien, quel -mauvais signe est-ce là? et quel mauvais présage peut-on en tirer? - -Sur ce, les deux petits garçons s'approchèrent pour voir le lièvre, et -Sancho leur ayant demandé le sujet de leur querelle, celui qui avait dit -à l'autre: Tu ne la reverras de ta vie, répondit, en montrant une cage à -grillons, qu'il avait pris cette cage à son compagnon et qu'il ne la lui -rendrait jamais. Sancho leur donna une pièce de monnaie pour la cage, et -la présentant à don Quichotte: Tenez, seigneur, lui dit-il, voilà le -charme détruit. Si j'ai bonne mémoire, il me souvient d'avoir entendu -notre curé dire qu'il n'est pas d'un chrétien et d'un homme de sens de -s'arrêter à ces enfantillages; et Votre Grâce ne m'assurait-elle pas -encore, ces jours passés, que ceux qui y font attention sont des -imbéciles? Allons, seigneur, rentrons chez nous; en voilà assez -là-dessus. - -Les chasseurs survinrent, réclamant leur lièvre, et don Quichotte le -leur rendit. - -Le chevalier, s'étant remis en marche, rencontra à l'entrée du pays le -curé et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pré en -causant. Nos deux amis accoururent les bras ouverts; et don Quichotte, -ayant mis pied à terre, les embrassa tendrement. - -Or, il faut savoir que Sancho avait placé sur son grison, par-dessus le -paquet des armes de son maître, la robe semée de flammes qu'on lui avait -donnée, et coiffé la tête de l'animal avec la mitre couverte de diables, -ce qui faisait le plus bizarre effet qui se puisse imaginer. Les petits -enfants du pays (cet âge a des yeux de lynx) s'en étant aperçus, -accouraient de tous côtés, se criant les uns aux autres: Holà! eh! venez -vite, venez voir l'âne de Sancho Panza, plus gentil qu'un prince, et le -cheval de don Quichotte, plus maigre encore que le jour de son départ. -Bref, entourés de ces polissons et accompagnés du curé et de Carrasco, -nos deux coureurs d'aventures entrèrent dans le village, et se rendirent -tout droit à la maison de don Quichotte, où ils trouvèrent sur le pas de -la porte la gouvernante et la nièce, déjà instruites de leur arrivée. - -On avait aussi raconté la nouvelle à Thérèse Panza, qui, les cheveux en -désordre et dans une toilette fort incomplète, conduisant par la main -Sanchette, sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais en le voyant -beaucoup moins bien costumé que, dans son opinion, devait l'être un -gouverneur, elle lui dit: En quel état vous revois-je, mon cher mari? -Vous m'avez l'air de revenir à pied, traînant la patte, et l'on vous -prendrait plutôt pour un vaurien ingouvernable que pour un gouverneur. - -Tais-toi, Thérèse, répondit Sancho; souvent où il se trouve des -crochets il n'y a pas de lard. Allons à la maison; là je t'en conterai -de belles! J'apporte de l'argent, ce qui est l'essentiel; et de l'argent -gagné par mon industrie, sans avoir fait tort à personne. - -Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thérèse; et peu m'importe -qu'il ait été gagné par ceci ou par cela; de quelque manière qu'il soit -venu, vous n'aurez pas introduit mode nouvelle dans le monde. - -Sanchette embrassa son père, en demandant s'il lui apportait quelque -chose; car elle l'attendait, disait-elle, comme on attend la pluie en -été. Puis, le prenant d'un côté par sa ceinture de cuir, tandis que de -l'autre Thérèse le tenait sous le bras (la petite tirant l'âne par le -licou), ils s'en furent à leur maison, laissant don Quichotte dans la -sienne, aux mains de sa gouvernante et de sa nièce, et en compagnie du -curé et du bachelier. - -Don Quichotte, s'étant enfermé avec ses deux amis, leur raconta -brièvement sa défaite, et l'engagement qu'il avait pris de rester chez -lui pendant une année, engagement que comme chevalier errant il voulait -remplir au pied de la lettre. Il ajouta qu'il avait songé à se faire -berger pendant ce temps-là, afin de se distraire dans la solitude et de -pouvoir y donner libre carrière à ses amoureuses pensées. Enfin, il les -supplia, si leurs occupations le leur permettaient, de vouloir bien être -ses compagnons. Je me propose, dit-il, d'acheter un troupeau de brebis -suffisant pour pouvoir nous dire bergers. Au reste, le plus difficile -est fait, car j'ai trouvé des noms qui vous iront à merveille. Le curé -lui ayant demandé quels étaient ces noms: Moi, reprit le chevalier, je -m'appellerai le berger Quichottin; vous, seigneur bachelier, le berger -Carrascon; vous, seigneur licencié, le berger Curiambro; et Sancho -Panza, le berger Pancinot. - -Les deux amis restèrent confondus de cette nouvelle folie; mais de -crainte que le pauvre homme ne leur échappât une troisième fois, et -surtout espérant que dans le délai d'une année on parviendrait à le -guérir, ils feignirent d'entrer dans son idée, applaudirent à son -projet, et promirent de l'accompagner. Il y a plus, ajouta Samson -Carrasco; étant, comme on le sait déjà, un de nos plus fameux poëtes, je -composerai à ma fantaisie des vers pastoraux ou héroïques, afin de -passer le temps. L'essentiel, c'est que nous ne laissions pas un arbre, -si dur soit-il, sans y graver les noms de nos bergères, suivant le -constant usage des bergers amoureux. - -A merveille, repartit don Quichotte. Mais moi, je n'ai pas besoin de -chercher; j'ai sous la main la sans pareille Dulcinée du Toboso, gloire -de ces rivages, ornement de ces prairies, fleur de l'esprit et de la -grâce, finalement, personne si accomplie qu'aucune louange ne serait à -la hauteur de son mérite, quelque hyperbolique qu'elle fût. - -Cela est vrai, dit le curé. Nous autres, nous chercherons par ici -quelques bergerettes à notre convenance. - -Et si elles nous faisaient défaut, ajouta le bachelier, nous leur -donnerions les noms de ces bergères imprimées et gravées: les Philis, -les Amaryllis, les Dianes, les Bélizardes, les Galatées. Puisque les -livres en sont pleins et que les boutiques de libraires en regorgent, -nous pouvons bien nous en passer la fantaisie. Si ma dame, ou pour mieux -dire ma bergère, s'appelle Anne par hasard, je la célébrerai sous le nom -d'Anarda; si Françoise, je la nommerai Francine; Lucie, Lucinde, et -ainsi du reste. De cette manière, tout sera pour le mieux. Sancho -lui-même, s'il entre dans notre confrérie, pourra chanter sa Thérèse -sous le nom de Thérésine. - -Don Quichotte applaudit; et le curé, l'ayant comblé d'éloges pour une si -honorable résolution, s'offrit de nouveau à lui tenir compagnie tout le -temps que ne réclameraient pas les devoirs de son ministère. L'affaire -convenue, les deux amis prirent congé du chevalier, en l'engageant à -bien se soigner et à ne rien négliger de ce qui pourrait lui être -salutaire. - -[Illustration: Supposez, dit Sancho, que ce lièvre est madame Dulcinée -du Toboso... (page 611).] - -Le sort voulut que la nièce et la gouvernante entendissent toute la -conversation; aussi, dès que don Quichotte fut seul, elles entrèrent -dans sa chambre. - -Quoi, mon oncle, dit la nièce: lorsque nous pensions que Votre Grâce -venait enfin se retirer dans sa maison pour y vivre tranquillement, -voilà que vous vous embarquez dans de nouvelles aventures et que vous -pensez à vous faire berger! Croyez-moi, la paille est trop mûre pour en -faire des chalumeaux. Et comment, ajouta la gouvernante, Votre Grâce -fera-t-elle pour passer les après-midi d'été, les nuits d'hiver à la -belle étoile et entendre les hurlements des loups? Non, non; c'est un -métier d'homme robuste, endurci, élevé à la peine dès le maillot. Mal -pour mal, mieux vaut encore être chevalier errant que berger. Tenez, -croyez-moi; suivez mon conseil, je vous le donne à jeun, et avec mes -cinquante ans: restez chez vous, occupez-vous de vos affaires, -confessez-vous une fois par semaine, venez en aide aux pauvres, et sur -mon âme, si mal vous en arrive... - -Silence, mes enfants, répondit don Quichotte; vous ne m'apprendrez pas -ce que j'ai à faire. Menez-moi au lit, car je ne me sens pas bien, et -sachez que, soit chevalier errant, soit berger errant, je ne cesserai de -veiller à ce que vous ne manquiez de rien, comme l'avenir vous -l'apprendra. - -Sur ce, les deux bonnes filles le conduisirent à son lit, ne songeant -qu'à le choyer de leur mieux. - - - - -CHAPITRE LXXIV - -COMME QUOI DON QUICHOTTE TOMBA MALADE, DU TESTAMENT QU'IL FIT, ET DE SA -MORT - - -Comme rien n'est éternel ici-bas, comme toute chose y va déclinant de -son origine à sa fin dernière, principalement la vie de l'homme, comme -enfin don Quichotte n'avait reçu du ciel aucun privilége particulier -pour prolonger le cours de la sienne, sa fin arriva au moment où il y -pensait le moins. Soit par suite de la mélancolie que lui causait le -sentiment de sa défaite, soit par la volonté du ciel qui en ordonnait -ainsi, il fut pris d'une fièvre obstinée, qui le retint au lit six -jours, pendant lesquels le visitèrent maintes fois ses amis le curé, le -bachelier et le barbier, sans que le fidèle Sancho quittât son chevet un -seul instant. Pensant que la honte d'avoir été vaincu et le chagrin de -ne pas voir s'accomplir la délivrance de Dulcinée le tenaient en cet -état, chacun d'eux cherchait à le distraire de son mieux. Allons, lui -disait le bachelier, prenez courage et levez-vous, afin de commencer -notre vie pastorale. J'ai composé tout exprès une églogue qui damera le -pion aux églogues mêmes de Sannazar, et j'ai acheté à un berger de -Quintanar deux fameux chiens de garde pour notre troupeau; l'un -s'appelle Barcino, l'autre Butron. - -Le seigneur Carrasco avait beau faire, rien ne pouvait tirer don -Quichotte de son abattement. On appela le médecin, qui lui tâta le -pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit qu'il fallait sans perdre de -temps songer à la santé de l'âme, celle du corps étant en danger. Notre -héros entendit cet arrêt d'un esprit calme et résigné; mais il n'en fut -pas de même de sa gouvernante, de sa nièce et de son écuyer, qui tous -trois se mirent à pleurer comme s'ils l'eussent vu déjà mort. L'avis du -médecin fut qu'il était miné par un chagrin secret. Don Quichotte, -voulant reposer un peu, demanda qu'on le laissât seul. On s'éloigna, et -il dormit d'une seule traite pendant plus de six heures, si bien que sa -gouvernante et sa nièce crurent qu'il allait passer durant son sommeil. -A la fin pourtant il s'éveilla en s'écriant: Béni soit le Dieu -tout-puissant qui m'a accordé un pareil bienfait! Oui! sa miséricorde -est infinie, et les péchés des hommes ne sauraient ni l'éloigner, ni -l'affaiblir. - -Frappée de ces paroles, qui lui parurent plus raisonnables que de -coutume: Que dites-vous, seigneur? demanda la nièce; que parlez-vous de -miséricordes et de péchés des hommes? - -Ma fille, répondit don Quichotte, ces miséricordes sont celles dont Dieu -vient à l'instant même de me combler; et je disais qu'il ne s'est pas -arrêté à mes péchés. Oui, je me sens l'esprit libre et dégagé des ombres -épaisses dont l'avait obscurci l'insipide et continuelle lecture des -exécrables livres de chevalerie: aujourd'hui j'en reconnais -l'extravagance et la fausseté; et je n'ai qu'un regret, c'est que -désabusé trop tard je n'ai plus le temps de lire d'autres livres qui -puissent éclairer mon âme. Je me sens près de ma fin, ma chère nièce, et -je voudrais en faire une d'où l'on conclût que ma vie n'a pas été si -mauvaise que je doive laisser après moi la réputation d'un fou. J'ai été -fou, j'en conviens; mais je ne voudrais pas que ma mort en fût la -preuve. Mon enfant, fais venir mes bons amis le curé, le bachelier -Samson Carrasco, et maître Nicolas le barbier; je désire me confesser et -faire mon testament. - -La nièce fut dispensée de ce soin, car ils entraient au même instant. -Félicitez-moi, mes bons amis, leur dit le pauvre hidalgo en les voyant, -félicitez-moi, je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo -Quixano, que la douceur de ses moeurs fit surnommer le Bon. Je suis à -cette heure l'ennemi déclaré d'Amadis de Gaule et de toute sa postérité; -j'ai pris en aversion les profanes histoires de la chevalerie errante; -je reconnais le danger que leur lecture m'a fait courir; enfin, par la -miséricorde de Dieu, devenu sage à mes dépens, je les abhorre et les -déteste! - -[Illustration: Ils s'en furent à leur maison, laissant don Quichotte -dans la sienne (page 612).] - -Quand les trois amis l'entendirent parler de la sorte, ils s'imaginèrent -qu'il venait d'être atteint d'une nouvelle folie. - -Comment, seigneur, lui dit Samson Carrasco, maintenant que nous savons à -n'en pas douter que madame Dulcinée est désenchantée, vous nous la -donnez belle! Et quand nous sommes sur le point de nous faire bergers -pour passer la vie en chantant comme des princes, vous parlez de vous -faire ermite! De grâce! revenez à vous, et laissez là ces sornettes. - -Les sornettes qui m'ont occupé jusqu'à présent, reprit don Quichotte, -n'ont été que trop réelles, et à mon grand préjudice; puisse ma mort, -avec l'aide du ciel, les faire tourner à mon profit! Seigneurs, je sens -que je marche vers ma fin; ce n'est plus l'heure de plaisanter; j'ai -besoin d'un prêtre pour me confesser, et d'un notaire pour recevoir mon -testament. Dans une pareille situation l'homme ne doit point jouer avec -son âme. Je vous en supplie, laissez-moi avec le seigneur curé, qui -voudra bien écouter ma confession, et, pendant ce temps, qu'on aille -chercher le notaire. - -Ils se regardaient tous, étonnés d'un pareil langage; mais il fallut se -rendre, car pour eux un des signes certains que le malade se mourait -était ce retour à la raison; d'autant plus qu'à ses premiers discours il -en ajouta d'autres en termes si chrétiens, si bien suivis, que leurs -derniers doutes ayant disparu, ils reconnurent qu'il avait recouvré son -bon sens. - -Le curé fit retirer tout le monde, et resta seul avec le mourant, qu'il -confessa pendant que Carrasco allait chercher le notaire. Bientôt le -bachelier fut de retour, amenant avec lui Sancho; quand ce dernier, qui -avait appris le triste état de son maître, vit la gouvernante et la -nièce tout en larmes, il se mit à sangloter avec elles. - -La confession terminée, le curé sortit en disant: Oui, mes amis, Alonzo -Quixano est guéri de sa folie, mais il se meurt. Entrez, afin qu'il -fasse son testament. - -Ces paroles furent une nouvelle provocation aux yeux pleins de larmes de -la gouvernante, de la nièce et du fidèle Sancho Panza; elles les firent -pleurer et soupirer de plus belle; car, ainsi qu'on l'a déjà dit, don -Quichotte, tout le temps qu'il fut Alonzo Quixano le Bon, comme tout le -temps qu'il fut don Quichotte de la Manche, montra le meilleur naturel, -et son commerce fut des plus agréables, de sorte qu'il n'était pas -seulement aimé des gens de sa maison, mais de tous ceux qui le -connaissaient. - -Le notaire étant entré, écrivit le préambule du testament, dans lequel -don Quichotte recommandait son âme à Dieu, avec les pieuses formules en -usage; puis, passant aux legs, le mourant dicta ce qui suit: - - -Item, ma volonté est qu'ayant eu avec Sancho Panza, lequel dans ma -folie, je fis mon écuyer, plusieurs difficultés en règlement de compte, -à propos de certaines sommes qu'il a à moi, on ne lui réclame rien; de -plus, s'il reste quelque chose quand il sera payé de ce que je lui dois, -que cet excédant, qui ne peut être considérable, lui soit laissé en -propre; et grand bien lui fasse. Et si, de même qu'étant fou, je lui fis -obtenir le gouvernement d'une île, je pouvais, maintenant que je suis en -possession de ma raison, lui donner celui d'un royaume, je le lui -donnerais: la simplicité de son caractère et la fidélité de ses services -ne méritant pas moins. - -Se tournant vers Sancho, il ajouta: Pardonne-moi, mon ami, de t'avoir -fourni l'occasion de paraître aussi fou que moi-même, en t'entraînant -dans l'erreur où je suis tombé relativement à l'existence des -chevaliers errants. - -Hélas! ne mourez pas, mon bon maître, répondit Sancho en sanglotant; -croyez-moi, vivez, vivez longtemps; la plus grande folie que puisse -faire un homme en cette vie, c'est de se faire mourir lui-même, en -s'abandonnant à la mélancolie. Allons, un peu de courage, levez-vous, et -gagnons les champs en costume de bergers, comme nous en sommes convenus; -peut-être derrière quelque buisson trouverons-nous madame Dulcinée -désenchantée, ce qui vous ravira. Que si Votre Grâce se meurt du chagrin -d'avoir été vaincue, rejetez-en sur moi toute la faute, et dites qu'on -vous a culbuté parce que j'avais mal sanglé Rossinante. Et puis -n'avez-vous pas vu dans vos livres qu'il arrive souvent aux chevaliers -de se culbuter les uns les autres, et que tel est vaincu aujourd'hui, -qui demain revient vainqueur? - -Rien de plus vrai, ajouta Samson Carrasco et à cet égard le bon Sancho a -raison. - - -Doucement, mes amis, reprit don Quichotte, les oiseaux sont dénichés. -J'ai été fou, mais à cette heure, je viens de recouvrer la raison; j'ai -été don Quichotte de la Manche, et maintenant, je le répète, me voilà -redevenu Alonzo Quixano. Puissent mon repentir et ma sincérité me rendre -l'estime que Vos Grâces avaient pour moi. Que le seigneur notaire -continue: - - -Item, je lègue tous mes biens meubles et immeubles à Antonia Quixana, ma -nièce ici présente, après qu'on aura prélevé, sur le plus clair de ma -succession, les sommes nécessaires au service des legs que je fais, en -commençant par les gages de ma gouvernante pour tout le temps qu'elle -m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un habillement. Je nomme pour -mes exécuteurs testamentaires le seigneur curé et le seigneur bachelier -Samson Carrasco, ici présents; - - -Item, ma volonté est que si Antonia Quixana, ma nièce, veut se marier, -on s'assure d'abord, et cela par enquête judiciaire, que l'homme qu'elle -épouse ne sait pas même ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans -le cas contraire, et si cependant ma nièce persiste à l'épouser, je veux -qu'elle perde tout ce que je lui lègue, et mes exécuteurs testamentaires -pourront employer la somme en oeuvres pies, à leur volonté; - -Item, je supplie ces seigneurs, mes exécuteurs testamentaires, si de -fortune ils venaient à rencontrer l'auteur qui a composé, dit-on, une -idée intitulée: _Seconde partie des aventures de don Quichotte de la -Manche_, de le prier de ma part, avec toutes sortes d'instances, de me -pardonner l'occasion que je lui ai si involontairement donnée d'écrire -tant et de si énormes sottises; car je quitte cette vie avec un -véritable remords de lui en avoir fourni le prétexte. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -Telle fut la fin de l'_ingénieux don Quichotte de la Manche_ (page 618).] - -Son testament signé et scellé, notre héros fut pris d'une grande -défaillance, et s'étendit dans son lit. On s'empressa de lui porter -secours; mais pendant les trois jours qu'il vécut encore, il -s'évanouissait à chaque instant. La maison était sens dessus dessous; -néanmoins la nièce mangeait de bon appétit, la gouvernante portait des -santés; Sancho prenait ses ébats; tant l'espoir d'un prochain héritage -suffit pour adoucir dans le coeur du légataire le sentiment de regret -que devrait y laisser la perte du défunt. - -Enfin, don Quichotte expira après avoir reçu les sacrements, et prononcé -à plusieurs reprises les plus énergiques malédictions contre les livres -de chevalerie. Le notaire déclara n'avoir jamais vu dans les livres -qu'aucun chevalier errant fût mort dans son lit aussi paisiblement et -aussi chrétiennement que don Quichotte, lequel rendit l'âme, je veux -dire mourut, au milieu de la douleur et des larmes de tous ceux qui -l'entouraient. Le voyant expiré, le curé pria le notaire d'attester -comme quoi Alonzo Quixano le Bon, communément appelé don Quichotte de la -Manche, était passé de cette vie en l'autre, et décédé naturellement; -ajoutant que s'il lui demandait cette attestation c'était pour empêcher -que, contrairement à la vérité, un faux cid Hamet Ben-Engeli le -ressuscitât, et composât sur ses prouesses d'interminables histoires. - - -Telle fut la fin de l'_ingénieux chevalier don Quichotte de la Manche_, -dont cid Hamet ne voulut pas indiquer le pays natal, afin que toutes les -villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'insigne honneur -de l'avoir vu naître et de le compter parmi leurs enfants, comme le -firent sept villes de la Grèce à propos d'Homère[134]. On ne dira rien -ici des pleurs de Sancho Panza, de la nièce et de la gouvernante, ni des -épitaphes, assez originales, composées pour la tombe de Don Quichotte. -Voici cependant celle qu'y inscrivit Samson Carrasco: - - - «Ci-gît le redoutable hidalgo qui porta si loin la valeur, que la mort - ne put triompher de lui, même en le mettant au tombeau. - - «Il brava l'univers entier, dont il fut l'admiration et l'effroi, et - son bonheur fut de mourir sage après avoir vécu fou!» - - - [134] En écrivant ces lignes, il semble que Cervantes ait eu le - pressentiment qu'un jour huit villes d'Espagne se disputeraient - l'honneur de l'avoir vu naître. - -Ici le très-sage cid Hamet dit à sa plume: - - - «O ma petite plume, bien ou mal taillée, je ne sais, tu vas demeurer - suspendue à ce fil de laiton; là tu resteras des siècles, à moins que - de présomptueux historiens ne t'enlèvent de cette place pour te - profaner. S'ils l'osaient, crie leur: - - «Halte-là, félons, halte-là; que personne ne me touche; car cette - entreprise, bon roi, à moi seul était réservée[135]. - - «Pour moi seul, oui, pour moi seul naquit don Quichotte et moi pour - lui. Il sut agir et moi écrire. Nous ne faisons qu'un, en dépit du - pseudonyme écrivain qui osa, et qui peut-être oserait encore écrire - avec une lourde plume d'oie les prouesses de mon vaillant chevalier. - Mais ce n'est pas là un fardeau à sa taille, ni un thème pour son - esprit sec et froid. Si d'aventure tu parviens à le connaître, - conseille-lui de laisser reposer en paix les os fatigués et déjà - pourris de don Quichotte, et de ne pas essayer de le ressusciter, - contre les priviléges de la mort, en le tirant de la sépulture où il - gît étendu tout de son long, hors d'état de faire une sortie et une - troisième campagne[136]! Pour livrer au ridicule celles de tant de - chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, et qui ont si - franchement désopilé nationaux et étrangers. En agissant ainsi, tu - rempliras le devoir du chrétien, lequel doit toujours s'efforcer de - donner un bon conseil à un ennemi. Quant à moi, je serai heureux et - fier d'avoir retiré de mes écrits le fruit que j'en attendais; car mon - seul désir était de couvrir d'un ridicule justement mérité les fausses - et extravagantes histoires des livres de chevalerie, déjà frappés à - mort par celle de mon véritable don Quichotte, et qui bientôt sans - doute tomberont pour ne plus se relever. Adieu.» - - - [135] Ce passage est la traduction de quatre vers d'un ancien - romancero. - - [136] A la fin de son livre, l'imitateur Avellaneda avait annoncé une - troisième partie. - - -FIN DE DON QUICHOTTE - - - - -[Illustration] - - - TABLE DES MATIÈRES - - - NOTICE SUR CERVANTES III - - PORTRAIT DE CERVANTES, PAR LUI-MÊME XIII - - DÉDICACE A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO, COMTE DE LEMOS XV - - PRÉFACE DE LA PREMIÈRE PARTIE 2 - - UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION 4 - - - PREMIÈRE PARTIE - - - LIVRE PREMIER - - CHAP. I. Qui traite de la qualité et des habitudes de - l'ingénieux don Quichotte 5 - - II. Qui traite de la première sortie que fit l'ingénieux - don Quichotte 8 - - III. Où l'on raconte de quelle plaisante manière don - Quichotte fut armé chevalier 12 - - IV. De ce qui arriva à notre chevalier quand il fut sorti - de l'hôtellerie 16 - - V. Où se continue le récit de la disgrâce de notre - chevalier 20 - - VI. De la grande et agréable enquête que firent le curé - et le barbier dans la bibliothèque de notre chevalier 23 - - VII. De la seconde sortie de notre bon chevalier don - Quichotte de la Manche 27 - - VIII. Du beau succès qu'eut le valeureux don Quichotte dans - l'épouvantable et inouïe aventure des moulins à vent 31 - - - LIVRE DEUXIÈME - - IX. Où se conclut et se termine l'épouvantable combat du - brave Biscaïen et du Manchois 36 - - X. Du gracieux entretien qu'eut don Quichotte avec - Sancho Panza son écuyer 39 - - XI. De ce qui arriva à don Quichotte avec les chevriers 42 - - XII. De ce que raconta un berger à ceux qui étaient avec - don Quichotte 46 - - XIII. Où se termine l'histoire de la bergère Marcelle, avec - d'autres événements 84 - - XIV. Où sont rapportés les vers désespérés du berger - défunt, et autres choses non attendues 55 - - - LIVRE TROISIÈME - - XV. Où l'on raconte la désagréable aventure qu'éprouva - don Quichotte en rencontrant les muletiers Yangois 58 - - XVI. De ce qui arriva à notre chevalier dans l'hôtellerie - qu'il prenait pour un château 63 - - XVII. Où se continuent les travaux innombrables du vaillant - don Quichotte et de son écuyer dans la malencontreuse - hôtellerie, prise à tort pour un château 67 - - XVIII. Où l'on raconte l'entretien que don Quichotte et - Sancho Panza eurent ensemble, avec d'autres aventures - dignes d'être rapportées 72 - - XIX. Du sage et spirituel entretien que Sancho eut avec - son maître, de la rencontre qu'ils firent d'un corps - mort, ainsi que d'autres événements fameux 80 - - XX. De la plus étonnante aventure qu'ait jamais - rencontrée aucun chevalier errant, et de laquelle don - Quichotte vint à bout à peu de frais 84 - - XXI. Qui traite de la conquête de l'armet de Mambrin, et - autres choses arrivées à notre invincible chevalier 92 - - XXII. Comment don Quichotte donna la liberté à une quantité - de malheureux qu'on menait, malgré eux, où ils ne - voulaient pas aller 100 - - XXIII. De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la - Sierra Morena, et de l'une des plus rares aventures - que rapporte cette véridique histoire 107 - - XXIV. Où se continue l'aventure de la Sierra Morena 115 - - XXV. Des choses étranges qui arrivèrent au vaillant - chevalier de la Manche dans la Sierra Morena, et de - la pénitence qu'il fit, à l'imitation du Beau - Ténébreux 120 - - XXVI. Où se continuent les raffinements d'amour du galant - chevalier de la Manche, dans la Sierra Morena 131 - - XXVII. Comment le curé et le barbier vinrent à bout de leur - dessein, avec d'autres choses dignes d'être racontées 136 - - - LIVRE QUATRIÈME - - XXVIII. De la nouvelle et agréable aventure qui arriva au - curé et au barbier dans la Sierra Morena 144 - - XXIX. Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour - tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence - qu'il accomplissait 152 - - XXX. Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle - Dorothée, ainsi que d'autres choses non moins - divertissantes 159 - - XXXI. Du plaisant dialogue qui eut lieu entre don Quichotte - et Sancho, son écuyer, avec d'autres événements 165 - - XXXII. Qui traite de ce qui arriva dans l'hôtellerie à don - Quichotte et à sa compagnie 172 - - XXXIII. Où l'on raconte l'aventure du Curieux malavisé 176 - - XXXIV. Où se continue la nouvelle du Curieux malavisé 183 - - XXXV. Qui traite de l'effroyable bataille que livra don - Quichotte à des outres de vin rouge, et où se termine - la nouvelle du Curieux malavisé 191 - - XXXVI. Qui traite d'autres intéressantes aventures arrivées - dans l'hôtellerie 196 - - XXXVII. Où se poursuit l'histoire de la princesse Micomicon, - avec d'autres plaisantes aventures 200 - - XXXVIII. Où se continue le curieux discours que fit don - Quichotte sur les lettres et sur les armes 206 - - XXXIX. Où le captif raconte sa vie et ses aventures 209 - - XL. Où se continue l'histoire du captif 214 - - XLI. Où le captif termine son histoire 220 - - XLII. De ce qui arriva de nouveau dans l'hôtellerie, et de - plusieurs autres choses qui méritent d'être connues 230 - - XLIII. Où l'on raconte l'intéressante histoire du garçon - muletier, avec d'autres événements extraordinaires - arrivés dans l'hôtellerie 235 - - XLIV. Où se poursuivent les événements inouïs de - l'hôtellerie 240 - - XLV. Où l'on achève de vérifier les doutes sur l'armet de - Mambrin et sur le bât de l'âne, avec d'autres - aventures aussi véritables 245 - - XLVI. De la grande colère de don Quichotte, et d'autres - choses admirables 250 - - XLVII. Qui contient diverses choses 255 - - XLVIII. Suite du discours du chanoine sur le sujet des livres - de chevalerie 261 - - XLIX. De l'excellente conversation de don Quichotte et de - Sancho Panza 265 - - L. De l'agréable dispute du chanoine et de don Quichotte 270 - - LI. Contenant ce que raconta le chevrier 274 - - LII. Du démêlé de don Quichotte avec le chevrier, et de la - rare aventure des pénitents, que le chevalier acheva - à la sueur de son corps 277 - - - SECONDE PARTIE - - PRÉFACE DE LA SECONDE PARTIE 291 - - CHAP. I. De ce qui se passa entre le curé et le barbier avec - don Quichotte, au sujet de sa maladie 293 - - II. Qui traite de la grande querelle qu'eut Sancho Panza - avec la nièce et la gouvernante, ainsi que d'autres - plaisants événements 300 - - III. Du risible entretien qu'eurent ensemble don - Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson - Carrasco 303 - - IV. Où Sancho Panza répond aux questions et éclaircit les - doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d'autres - événements dignes d'être racontés 308 - - V. Du spirituel, profond et gracieux entretien de Sancho - et de sa femme, avec d'autres événements dignes - d'heureuse souvenance 311 - - VI. Qui traite de ce qui arriva à don Quichotte avec sa - nièce et sa gouvernante, et l'un des plus importants - chapitres de cette histoire 315 - - VII. De ce qui se passa entre don Quichotte et son écuyer, - ainsi que d'autres événements on ne peut plus dignes - de mémoire 318 - - VIII. De ce qui arriva à don Quichotte et à Sancho en - allant voir Dulcinée 323 - - IX. Où l'on raconte ce qu'on y verra 328 - - X. Où l'on raconte le stratagème qu'employa Sancho pour - enchanter Dulcinée, avec d'autres événements non - moins plaisants que véritables 331 - - XI. De l'étrange aventure du char des Cortès de la mort 336 - - XII. De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don - Quichotte, avec le grand chevalier des Miroirs 340 - - XIII. Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage avec - le piquant dialogue qu'eurent ensemble les écuyers 343 - - XIV. Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage 348 - - XV. Quels étaient le chevalier des Miroirs et l'écuyer au - grand nez 355 - - XVI. De ce qui arriva à don Quichotte avec un chevalier de - la Manche 356 - - XVII. De la plus grande preuve de courage qu'ait jamais - donnée don Quichotte, et de l'heureuse fin de - l'aventure des lions 362 - - XVIII. De ce qui arriva à don Quichotte dans la maison de - don Diego 368 - - XIX. De l'aventure du berger amoureux, et de plusieurs - autres chose 373 - - XX. Des noces de Gamache, et de ce qu'y fit Basile 378 - - XXI. Suite des noces de Gamache, et des choses étranges - qui y arrivèrent 383 - - XXII. De l'aventure inouïe de la caverne de Montesinos, - dont le malheureux don Quichotte vint à bout 387 - - XXIII. Des admirables choses que l'incomparable don - Quichotte prétendit avoir vues dans la profonde - caverne de Montesinos, et dont l'invraisemblance et - la grandeur font que l'on tient cette aventure pour - apocryphe 392 - - XXIV. Où l'on verra mille babioles aussi ridicules qu'elles - sont nécessaires pour l'intelligence de cette - véridique histoire 399 - - XXV. De l'aventure du braiment de l'âne, de celle du - joueur de marionnettes, et des divinations admirables - du singe 403 - - XXVI. De la représentation du tableau avec d'autres choses - qui ne sont en vérité que mauvaises 409 - - XXVII. Où l'on apprend ce qu'étaient maître Pierre et son - singe, avec le fameux succès qu'eut don Quichotte - dans l'aventure du braiment, qu'il ne termina pas - comme il avait pensé 415 - - XXVIII. Des grandes choses que dit Ben-Engeli, et que saura - celui qui les lira s'il les lit avec attention 419 - - XXIX. De la fameuse aventure de la barque enchantée 422 - - XXX. De ce qui arriva à don Quichotte avec une belle - chasseresse 426 - - XXXI. Qui traite de plusieurs grandes choses 429 - - XXXII. De la réponse que fit don Quichotte aux invectives de - l'ecclésiastique 434 - - XXXIII. De la conversation qui eut lieu entre la duchesse et - Sancho Panza, conversation digne d'être lue avec - attention 443 - - XXXIV. Des moyens qu'on trouva pour désenchanter Dulcinée 447 - - XXXV. Suite des moyens qu'on prit pour désenchanter - Dulcinée, etc. 452 - - XXXVI. De l'étrange et inouïe aventure de la duègne - Doloride, appelée la comtesse Trifaldi, et d'une - lettre que Sancho écrivit à sa femme 456 - - XXXVII. Suite de la fameuse aventure de la duègne Doloride 459 - - XXXVIII. Où la duègne Doloride raconte son aventure 460 - - XXXIX. Suite de l'étonnante et mémorable histoire de la - comtesse Trifaldi 464 - - XL. Suite de cette aventure, avec d'autres choses de même - importance 466 - - XLI. De l'arrivée de Chevillard, et de la fin de cette - longue et terrible aventure 470 - - XLII. Des conseils que don Quichotte donna à Sancho Panza - touchant le gouvernement de l'île, etc. 476 - - XLIII. Suite des conseils que don Quichotte donna à Sancho 480 - - XLIV. Comment Sancho alla prendre possession du - gouvernement de l'île, et de l'étrange aventure qui - arriva à don Quichotte dans le château 483 - - XLV. Comment le grand Sancho prit possession de son île, - et de la manière dont il gouverna 488 - - XLVI. De l'épouvantable charivari que reçut don Quichotte - pendant qu'il rêvait à l'amour d'Altisidore 492 - - XLVII. Suite du gouvernement du grand Sancho Panza 495 - - XLVIII. De ce qui arriva à don Quichotte avec la señora - Rodriguez, et d'autres choses aussi admirables 501 - - XLIX. De ce qui arriva à Sancho Panza, en faisant la ronde - dans son île 506 - - L. Des enchanteurs qui fouettèrent la señora Rodriguez - et qui égratignèrent don Quichotte 513 - - LI. Suite du gouvernement de Sancho Panza 519 - - LII. Aventure de la seconde Doloride, autrement la señora - Rodriguez 524 - - LIII. De la fin du gouvernement de Sancho Panza 528 - - LIV. Qui traite des choses relatives à cette histoire et - non à d'autres 532 - - LV. De ce qui arriva à Sancho en chemin 536 - - LVI. De l'étrange combat de don Quichotte et du laquais - Tosilos, au sujet de la fille de la señora Rodriguez 540 - - LVII. Comment don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui - lui arriva avec la belle Altisidore, demoiselle de la - duchesse 543 - - LVIII. Comment don Quichotte rencontra aventures sur - aventures, et en si grand nombre, qu'il ne savait de - quel côté se tourner 546 - - LIX. De ce qui arriva à don Quichotte, et que l'on peut - véritablement appeler une aventure 553 - - LX. De ce qui arriva à don Quichotte en allant à - Barcelone 558 - - LXI. De ce qui arriva à don Quichotte à son entrée dans - Barcelone, avec d'autres choses qui semblent plus - vraies que raisonnables 566 - - LXII. Aventure de la tête enchantée, ainsi que d'autres - enfantillages qu'on ne peut s'empêcher de raconter 567 - - LXIII. Du plaisant résultat qu'eut pour Sancho sa visite aux - galères, et de l'aventure de la belle Morisque 575 - - LXIV. De l'aventure qui causa le plus de chagrin à don - Quichotte parmi toutes celles qui lui fussent jamais - arrivées 580 - - LXV. Où l'on fait connaître qui était le chevalier de la - Blanche-Lune, et où l'on raconte la délivrance de don - Gregorio, ainsi que d'autres événements 583 - - LXVI. Qui traite de ce que verra celui qui voudra le lire 586 - - LXVII. De la résolution que prit don Quichotte de se faire - berger tout le temps qu'il était obligé de ne point - porter les armes 589 - - LXVIII. Aventure de nuit, qui fut plus sensible à Sancho qu'à - don Quichotte 592 - - LXIX. De la plus surprenante aventure qui soit arrivée à - don Quichotte dans tout le cours de cette grande - histoire 596 - - LXX. Qui traite de choses fort importantes pour - l'intelligence de cette histoire 599 - - LXXI. Où Sancho se met en devoir de désenchanter Dulcinée 603 - - LXXII. Comment don Quichotte et Sancho arrivèrent à leur - village 607 - - LXXIII. De ce que don Quichotte rencontra, et qu'il imputa à - mauvais présage 610 - - LXXIV. Comme quoi don Quichotte tomba malade, du testament - qu'il fit, et de sa mort 614 - - FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - -[Illustration] - - -PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1 - - - - -[Illustration: MIGUEL DE CERVANTES SAAVEDRA.] - -[Illustration] - -VIE DE CERVANTES - - -D'une fenêtre de son palais d'où l'on dominait le cours du Mançanarès, -un de ces mélancoliques souverains qui régnèrent sur l'Espagne pendant -plus d'un siècle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine -aride et désolée qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'à -son manteau rapiécé on reconnaissait aisément pour un de ces pauvres -étudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du -fleuve un livre à la main. On le voyait à chaque pas interrompre sa -lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser échapper de longs -éclats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurément cet homme -est fou, s'écria-t-il; ou bien il lit _Don Quichotte_. Un page, dépêché -tout exprès, revint bientôt confirmer ce que le roi avait soupçonné; en -effet, l'étudiant lisait _Don Quichotte_. - -L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarité de ses -contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres générations, -Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547 à Alcala de -Hénarès, petite ville des environs de Madrid. De même que pour Homère, -plusieurs villes[137] se disputèrent après sa mort l'honneur de l'avoir -vu naître; mais un registre baptistaire, récemment découvert dans -l'église de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin à ces prétentions en -fournissant la preuve authentique que Alcala de Hénarès avait été son -berceau. Sa famille, originaire des Asturies, était venue s'établir en -Castille. Dès le treizième siècle, le nom de Cervantes figure parmi les -vainqueurs de Séville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les -Mores de cette noble cité. Il y eut des Cervantes parmi les conquérants -du nouveau monde. Dans les premières années du quatorzième siècle, un -Cervantes était corrégidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes, -épousa, vers 1540, une noble dame, doña Leonor Cortinas, qui lui donna -deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce -dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons -esquisser la vie. - - [137] Ces villes sont Madrid, Séville, Tolède, Lucena, Esquivias, - Alcazar de San Juan, Consuegra et Alcala de Hénarès. - -On ne sait rien sur les premières années de Cervantes. Seulement, par -une allusion qu'il fait à son enfance[138], nous savons qu'une -instinctive curiosité et un vif désir de s'instruire lui faisaient -ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous -apprend encore que son goût pour le théâtre se développa en voyant jouer -le fameux Lope de Rueda, acteur et poëte tout à la fois. On croit que le -jeune Cervantes fit ses premières études à Alcala, sa ville natale, et -qu'ensuite il fut envoyé à Salamanque, qui était alors la plus célèbre -université de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on -appelle encore la rue des Mores (_calle de los Moros_). - - [138] _Don Quichotte_, Ire partie, livre III, ch. IX. - -Plus tard, nous retrouvons Cervantes à Madrid chez l'humaniste Lopez de -Hoyos. Ce Lopez, chargé par l'_Ayuntamiento_ (municipalité) de Madrid de -la composition des allégories et devises en vers qui devaient orner le -catafalque de la reine Élisabeth de Valois dans la cérémonie des -funérailles qu'on lui préparait, se fait aider par quelques-uns de ses -élèves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aimé, figure au -premier rang. Aussi, dans la relation des obsèques de la reine, que -Lopez publia peu après, le mentionne-t-il avec éloge comme auteur d'une -épitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une élégie où le jeune poëte -prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encouragé par ce premier -succès, Cervantes composa un petit poëme pastoral appelé _Filena_, puis -quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Tels -furent ses débuts dans la poésie. - -Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-être toute sa vie -voué au culte des Muses. Mais un drame mystérieux s'était accompli dans -le sombre palais de l'Escurial. L'héritier du trône, l'infant don -Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, précédant de deux mois -seulement dans la tombe la reine Élisabeth de Valois. Le pontife qui -occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un -fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en -qualité de légat extraordinaire, porter au roi ses compliments de -condoléance sur ce double événement. Mais Philippe avait impérieusement -défendu qu'on lui parlât jamais de son fils. Il accueillit -très-froidement le légat, qui ne tarda pas à recevoir ses passe-ports -avec ordre de quitter la Péninsule. Dans son court séjour à Madrid, ce -prince de l'Église voulut voir le jeune poëte qui s'était distingué par -cette touchante élégie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut -présenté et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal désirait se -l'attacher en qualité de secrétaire ou de valet de chambre (_camarero_). -La tentation était grande pour un esprit aventureux comme celui de -Cervantes: il accepta avec empressement, et bientôt il fut en route pour -l'Italie. A cette époque, un jeune gentilhomme ne croyait pas déroger en -se mettant au service de la pourpre romaine, assuré qu'il était -d'obtenir quelque bonne prébende. - -A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de -Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle _la -ville de la courtoisie, le rendez-vous des étrangers_, et pour laquelle -il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces -méridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le -frappèrent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa -patrie, publia le poëme de _Galatée_, on put voir par le charme et la -fraîcheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur -avaient été vives et profondes. - -Arrivé dans la ville éternelle, Cervantes en visita les musées, en -étudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosité -satisfaite, après quinze mois passés à Rome, ne se sentant aucune -vocation pour l'Église, il quitta l'antichambre du cardinal et courut -s'enrôler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don -Diego de Urbina qu'il fit sa première campagne et l'apprentissage de son -nouveau métier. Il avait alors vingt-deux ans. - -[Illustration: Quoique malade de la fièvre, Cervantes montra une grande -intrépidité (page VI).] - -Le moment était propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la -Croix venait de se rallumer. Une _ligue sainte_ unissait le pape, Venise -et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des -Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer. -Longtemps cherchés sans succès, les Turcs furent enfin rencontrés par -les chrétiens au fond du golfe de Lépante (7 octobre 1571). L'action, -engagée au milieu du jour, se termina par une des plus signalées -victoires dont l'histoire fasse mention. La galère sur laquelle était -embarqué Cervantes, appelée _la Marquesa_, chargée d'attaquer _la -Capitane_ d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand étendard -d'Égypte, et tua cinq cents hommes à l'ennemi. Quoique malade de la -fièvre, placé, sur ses vives instances, au poste le plus périlleux avec -douze soldats d'élite, Cervantes montra une grande intrépidité, et, -malgré deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième qui le -priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter -son poste qu'après la fuite des infidèles. Fier d'avoir pris part à -cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses écrits «la -plus glorieuse qu'aient vue les siècles passés et que verront les -siècles à venir,» il montra depuis lors avec un légitime orgueil les -cicatrices qu'il portait «comme autant d'étoiles faites pour guider les -autres au ciel de l'honneur.» - -Une expédition contre Tunis qui suivit de près, et à laquelle il prit -part avec son frère Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se -distinguer dans les rangs de cette célèbre infanterie espagnole -(_tercios_) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la -terre sous ses mousquets. - -L'hôpital de Messine le reçut brisé des suites de ces deux campagnes; il -y resta languissant près de neuf mois. Enfin, guéri de ses blessures, il -sollicita et obtint un congé. Muni des plus hautes attestations sur son -intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples -sur la frégate _el Sol_, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont -il était séparé depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en -compagnie de son frère Rodrigo, du général d'artillerie Carillo de -Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui -retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les -plus cruelles épreuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le bâtiment -que montait Cervantes fut rencontré, à la hauteur des îles Baléares, par -une escadrille barbaresque aux ordres du farouche renégat arnaute -Dali-Mami. Le combat s'engage, et après une résistance désespérée la -frégate espagnole, forcée de se rendre, est conduite en triomphe dans le -port d'Alger. - -Dans la répartition du butin, Cervantes était tombé au pouvoir de -Dali-Mami. En dépouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que -cruel, avait trouvé les lettres de recommandation données au brave -soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important -dont il pouvait tirer une forte rançon, il commença par le faire charger -de chaînes et l'accabla des plus mauvais traitements. - -C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet héroïsme de la -patience, «cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-être -plus grande que la première.» Notre but n'est pas de raconter ici toutes -les phases de son séjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit -pour briser ses fers, l'une échoua par la trahison d'un More auquel il -s'était confié, les autres par la grandeur des obstacles ou la -défaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-même nous -a fait le récit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du -CAPTIF[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'après cinq ans du plus -horrible esclavage, menacé à tout instant de la mort et l'écartant -chaque fois à force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la -captivité, signalée par les incidents les plus romanesques, fournirait à -lui seul, dit un historien contemporain[141], la matière d'un volume, -fut racheté par les soins et l'intercession des Frères de la Merci, qui -s'imposèrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin, -devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile -pour l'Espagne, où, en abordant, il dut goûter l'une des plus grandes -joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver: «celle de recouvrer la -liberté et de revoir son pays.» Ainsi fut conservé au monde un des plus -nobles coeurs qui aient honoré l'humanité, et aux lettres le rare génie -auquel elles allaient devoir une éternelle illustration. - - [139] Historien et poëte espagnol. - - [140] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XXXIX, XL, XLI. - - [141] Le Père Haedo (_Historia de Argel_). - -Revenu dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir jamais, -Cervantes se trouvait sans ressources; son père était mort et sa mère -avait, pour aider à sa délivrance, engagé le peu de bien qui lui -restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frère -Rodrigo la campagne des Açores, dont la soumission devait compléter -celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conquérir à son maître. - -Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rôle dans la vie de -Cervantes. Pendant un séjour qu'il fit à Lisbonne, avant de s'embarquer -pour les Açores, son esprit vif et ingénieux lui avait ouvert l'accès de -plusieurs sociétés. Dans l'une d'elles, une noble dame s'éprit pour lui -d'une vive passion; il en eut une fille à laquelle il donna le nom -d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, même après -s'être marié; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne terminée, -ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune -récompense malgré ses blessures et ses glorieux services, il abandonna -la carrière militaire. - -L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de _Galatée_, -qu'il publia peu de temps après son mariage, fut composé sous -l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, caché -sous le nom d'Élicio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses -amours avec Galatée, bergère habitante des mêmes rivages. Il venait en -effet d'épouser une fille noble et pauvre de la petite ville -d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de -beauté, car on voit figurer dix poules[142] dans le détail de la faible -dot qu'elle apportait à son époux. Voilà donc Cervantes, chef d'une -famille qui se composait, avec sa mère, sa femme et sa fille naturelle, -de ses deux soeurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans. - - [142] Éloge de Cervantes par don Jose Mon de Fuentes. - -La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin, -Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti -d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au -théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il -débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (_el Trato de -Argel_), les Moeurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son -propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue -véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut -suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer _Numancia_ -(la destruction de Numance). On applaudit dans _Numancia_ le tableau -des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant -épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa -mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à -Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et -n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de -l'ancienne. «J'osai le premier dans _Numancia_, dit Cervantes, -personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres -moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres -pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il, -consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet -accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer -les auteurs tombés.» - -L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à -s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il -avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois, -et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses -comédies[143]. - - [143] Lope de Véga a composé plus de dix-huit cents pièces de théâtre. - -Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut -contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait -vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un -certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des -approvisionnements pour cette immense _armada_, pour cette flotte -invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les -tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres. -Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la -capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait -déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre, -sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît -plus. - -Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf -quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il -connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et -beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des -beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié -avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur -sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant -traducteur de l'_Aminte_ du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la -peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son -séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles: -car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres -un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort -du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où -il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce -sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à -Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion. - -Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son -commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon -Freire de Lima, pour être envoyé à la _Contaduria_, trésorerie de -Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant -l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en -même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de -la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste. -Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on -le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans -le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son -emploi. - -[Illustration: -Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit. - -C'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence -(page X).] - -Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq -années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville, -jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet -intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de -corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche. -La connaissance qu'il montre des localités et des moeurs de cette -province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez -longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il -était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg -d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce -qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de -Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la -Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On -montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée LA -CASA DE MEDRANO (_la maison de Medrano_), comme l'endroit où Cervantes -fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état -fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a -gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé -de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre -commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent -dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là -pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (_hijo -del entendimiento_), et qu'il en écrivit les premières pages. Il -fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et -une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de -travail le berceau d'un livre tel que _Don Quichotte_. - - [144] C'est pour cela qu'il commence _Don Quichotte_ par ces mots: - «Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le - nom...» - -En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour -quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à -cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux -favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états -de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce -puissant dispensateur des grâces, cet _Atlas_, comme il l'appelle, _du -poids de cette monarchie_. Là encore une déception l'attendait. -Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une -fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa -pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en -prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant. - -Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du _Don -Quichotte_: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége; -mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la -dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier -descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au -premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes -lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un -seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture, -qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la -première partie de _Don Quichotte_ parut (1605). - -Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe -pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques -années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage -avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui -lui a longtemps survécu. - - [145] _Treinta mil volumenes se han impreso de mi historia_; _Don - Quichotte_, IIe partie, ch. XVI. - -Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen -approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de -continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de _Don -Quichotte_. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de -Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement -pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de -sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et -insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes -voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin -faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom -de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse -grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient, -Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et -se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se -consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant -sous les traits du _Misanthrope_, de même le soldat mutilé de Lépante, -l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de _Galatée_ et de -_Numancia_, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et, -pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage, -miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte -d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué -devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le -héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime _bâtonné_, si j'ose -m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses -misères, une oeuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois -railleur et sympathique, _comédie aux cent actes divers_, épopée -burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à -coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit -humain. - -«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable; -il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en -même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie -de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse -allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le -dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la -tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la -cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble -héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce -qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de -Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens. - -La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme -toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La -troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre -lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse -en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son -théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter -cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait _ni de -grâce ni de style_. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de -quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier -une suite de _Don Quichotte_, dans laquelle il s'empare de l'idée du -livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il -effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le -commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont -tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a -qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire -impudent ajoutait l'insulte à l'ironie. - - [146] _Don Quichotte_, Ire partie, ch. XLVIII. - - [147] Cervantes lui-même nous apprend que, par suite de sa blessure à - la bataille de Lépante, il avait perdu le mouvement de la main gauche. - -«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la -seconde partie du _Don Quichotte_, au moins égale, sinon supérieure à la -première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de -bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui -ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne -trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû -oublier.» - -Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se -montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle -prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à -travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du -moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de -bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de -mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco, -sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal -instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être -gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté -de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon. - -La première partie du _Don Quichotte_ avait été dédiée au duc de Bejar. -En échange de l'oubli dont il sauvait ce désoeuvré de noble sang, ainsi -l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut -rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus -reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde -partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se -déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de -Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt -quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son coeur pour -d'aussi maigres bienfaits. - -Trois ans avant la publication de la seconde partie de _Don Quichotte_, -Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant -son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient -seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et -badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires _Novelas -ejemplares_, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et -agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur -qui lui a valu de la part du célèbre auteur de _Don Juan_, Tirso de -Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses -Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons -ici; il avait 66 ans. - - [148] A cette époque, il fut judiciairement expulsé du logement qu'il - occupait à Madrid, rue du _Duc d'Albe_, au coin de San-Isidro; il se - réfugia dans un autre modeste réduit, rue _del Leon_, nº 20, au coin - de celle de _Francos_, où il mourut. - -[Illustration: Il s'écria: «Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot» -(page XV).] - - - PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MÊME. - - «Cher lecteur, - - «Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux - châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé, - quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle - était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu - nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais - état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint - assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non - fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la - _Galatée_, de _Don Quichotte de la Manche_, et d'autres oeuvres qui - courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On - l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.» - -Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi -paraître un petit poëme intitulé: _le Voyage au Parnasse_, dans lequel -on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans -cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour -passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue, -mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a -de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui, -d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des -poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un -siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie -ton manteau et assieds-toi dessus.--Hélas! Sire, répondis-je, faites -attention que je n'ai pas de manteau.--Ton mérite sera ton manteau, me -dit Apollon.--Je me tus, et je restai debout.» - -On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche, -et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en -est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède, -le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la -censure de la seconde partie du _Don Quichotte_: - -«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant -été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes -français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec -curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la -seconde partie du _Don Quichotte_ dont je faisais l'examen. A peine le -nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté -à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait -en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir -l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de -joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa -fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat, -gentilhomme et pauvre.--«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel -homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor -public?--Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son -compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant -pauvre, il enrichisse par ses oeuvres le monde entier.» - -Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût -manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté -d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon -l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à -l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque -la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à -Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami. - - [149] M. Dumas-Hinard. - -Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté -Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était -rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant -tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de -sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu -l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de _Persiles et -Sigismonde_, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque -gaiement de sa maladie et de ses derniers jours. - -«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant -d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de -grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt -en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que -survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était -habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria: -Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont -prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où -sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne -croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit -un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui -a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il -sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il -s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce _fameux tout_, -ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots -m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie -à ne pas lui répondre sur le même ton.--Seigneur, lui dis-je, vous vous -trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel -Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des -noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler -de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une -hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand -même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre -Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira -sans autre remède.--Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des -fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il -me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout -doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche -que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire -ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier -de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes -au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...» - - -Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril, -après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de -_Persiles et Sigismonde_ au comte de Lemos, qui revenait d'Italie -prendre la présidence du conseil: - - - A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO - - COMTE DE LEMOS - - «Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui - commence par ces mots: _Le pied dans l'étrier_, me revient à la - mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je - puis la commencer à peu près dans les mêmes termes. - - «_Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce - billet[150]._ - - «Hier ils m'ont donné l'extrême-onction, et aujourd'hui je vous écris - ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accroît, l'espérance - diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de - temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-être que la joie de la - revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais - s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel - s'accomplisse: du moins V. E. connaîtra mes voeux; qu'elle sache - qu'elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui prouver - son attachement, même au delà de la mort. - - «Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.» - - Madrid, 19 avril 1616. - - [150] Puesto ya el pie en el estribo - Con las ansias de la muerte - Gran señor, esta te escribo. - - -Il expira le 23 avril 1616, âgé de 69 ans, et plein de cette résignation -chrétienne qu'il avait toujours professée. Ses obsèques furent sans -aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chassée par la pauvreté de -la maison paternelle, avait depuis quelque temps déjà prononcé ses voeux -et s'était retirée dans un couvent. Quant à lui, l'ingratitude et -l'abandon qu'il éprouva pendant sa vie devaient le suivre même après sa -mort, car on ignore où repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota -d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau. - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'ingénieux chevalier Don Quichotte d - la Manche, by Michel Cervantes - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DON QUICHOTTE DE LA MANCHE *** - -***** This file should be named 42524-8.txt or 42524-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/5/2/42524/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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