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DE TALLEMANT DES REAUX *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - MÉMOIRES - - DE - - TALLEMANT DES RÉAUX. - - - - - PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT, - Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye. - - - - - LES HISTORIETTES - - DE - - TALLEMANT DES RÉAUX, - - - MÉMOIRES - POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE, - - PUBLIÉS - SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE; - - avec des éclaircissements et des notes, - PAR MESSIEURS - - MONMERQUÉ, - Membre de l'Institut, - - DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU. - - - TOME QUATRIÈME. - - - PARIS, - ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, - PLACE VENDÔME, 16. - - 1834 - - - - -MÉMOIRES - -DE - -TALLEMANT. - - - - -LA PRÉSIDENTE PERROT. - - -La présidente Perrot est fille de cet impertinent nommé Combaut, à qui -M. de Sully, comme on voit dans ses Mémoires, vouloit faire couper le -cou à Londres, durant son ambassade; c'est celui-là même pour qui on -prit Gombauld, l'académicien. Il étoit fils d'un garde-sacs fort -riche. - -La présidente Perrot est une des femmes du monde qui a le plus de -mignon: je dis qui _a_, parce que, encore aujourd'hui, après avoir -fait dix-huit enfants, si je ne me trompe, elle est encore jolie, et, -quoique petite, elle n'est point devenue trop grosse. Elle a toujours -été un peu coquette; mais on ne croit pas qu'elle ait conclu; elle ne -manque point d'esprit. D'Ablancourt, cousin-germain de son mari, y -mena Patru, avec lequel il avoit fait amitié; ils y étoient tous les -jours. - -Un carnaval, qu'on devoit jouer _les Bergeries_ de Racan, en une -société du quartier Saint-André, chez un nommé M. Guiet, greffier du -parlement, il prit une fantaisie à un vieux garçon, parent du -président, nommé Montgazon, Gascon, et qui avoit vu tout le beau -monde, de jouer une farce après cette pastorale: on ne fit que rire de -cette pensée. Le lendemain, la présidente, qui étoit en couche, écrit -un billet à Patru, qu'il vînt vite, et elle lui dit, quand il fut -arrivé: «C'est tout de bon aujourd'hui; Montgazon a déjà fait le plan; -ceux qui jouent les _Bergeries_ sont ravis de notre proposition.» Le -dessein fut fait pour les acteurs qu'on avoit, et pour se moquer des -amants qu'avoit la fille de Guiet. La présidente, quoique, se -conservant avec grand soin, elle fût d'ordinaire fort long-temps en -couche, se leva pourtant au bout de trois semaines. Elle étoit fort -jolie, fort éveillée et fort jeune. Son mari n'étoit alors que -conseiller; on donna à la présidente le personnage de la fille à -marier; son père se nommoit sire Anselme: c'étoit d'Ablancourt; et la -propre demoiselle de la présidente faisoit sa mère. Madame Des Etangs, -soeur du président, faisoit la servante; Gros-Guillaume, c'étoit un -gentilhomme de Brie, nommé Meneton; Patru étoit le premier amoureux; -un conseiller, nommé Ligny, garçon riche, mais assez sot, faisoit un -écolier nouvellement revenu d'Orléans; et quoique, comme j'ai dit, ce -ne fût qu'un impertinent, il ne laissa de faire fort bien; car, en -faisant l'impertinent, il faisoit son personnage. Il étoit encore -garçon et un peu feru de la présidente; il gronda quelque temps de ce -que Patru avoit fait le premier personnage; mais Montgazon, qui étoit -un diseur de vérités, lui dit qu'il se moquoit, et qu'il falloit que -chacun fît ce à quoi il étoit propre. Ce Montgazon jouoit une fois -contre un homme qui avoit les mains fort noires, et qui fit tomber -par mégarde des jetons. «Mais aussi, lui dit-il, monsieur, de quoi -vous avisez-vous, de jouer avec des gants?--Je n'en ai point, dit -l'autre.--Ah! ma foi, reprit-il, je croyois que vous en eussiez.» - -Pour revenir à Ligny, il alla dire une fois à Montgazon: «Monsieur, -j'ai considéré comment fait Térence, il ne fait pas comme vous.--Quand -vous entendrez Térence, lui dit Montgazon, on vous en croira.» On -avoit mis un homme du voisinage, nommé Le Fèvre, pour faire le -quatrième amoureux. Le président Perrot faisoit le troisième, qui -étoit un capitan: c'étoit un assez petit rôle. Ce Le Fèvre en un -endroit avoit à dire: «Madame, je l'entendrai volontiers.» Il dit: -_voulentiers_, et prit son chapeau par la forme pour faire une -révérence. Montgazon dit: «Regardez, de sa vie il n'a dit -_voulentiers_, ni n'a pris son chapeau comme cela.» On le cassa. - -La scène s'ouvrit par madame Des Estangs, en chantant et en filant, -deux choses qu'elle faisoit admirablement bien; d'ailleurs, elle étoit -née à la comédie, et surtout pour le personnage de servante. Ce début -fut si gai et si agréable qu'un Italien, nommé Andreossi, qui avoit -résolu de s'en aller dès que la pastorale seroit finie, lui qui avoit -vu tous les bons farceurs de delà les monts, y demeura jusqu'à quatre -heures du matin, encore qu'il n'eût point soupé. D'Ablancourt, au -jugement de tous, passa de bien loin Gauthier-Garguille, dont il avoit -imité l'habit. Il chanta aussi une chanson comme lui. En un endroit de -la pièce, Meneton surpassa aussi Gros-Guillaume, car ils paroissoient -l'un et l'autre aussi naturels que ces deux excellents acteurs, et -avoient bien plus d'esprit. Ils furent fort plaisants dans l'entretien -qu'ils eurent sur le Grand-Caire, où sire Anselme avoit, disoit-il, -été consul de la nation françoise. «Ah! vraiment, disoit Agathe (la -présidente s'appeloit ainsi), nous ne dînerons de long-temps; voilà -mon papa sur son Grand-Caire!» Patru et elle se dirent de fort -plaisantes choses. Elle lui reprocha sa petite vie, car elle -n'ignoroit pas l'histoire de madame Levesque[1], et lui ne l'épargnoit -pas, car il la connoissoit fort bien; il savoit qu'elle eût bien voulu -qu'il eût été de ses adorateurs, et lui ne vouloit point avoir affaire -avec une fine mouche qui ne prétendoit que badiner[2]. La demoiselle -faisoit si bien que, quand elle se mettoit en colère, les veines du -col lui enfloient gros comme le doigt; et elle étoit ravie de pouvoir -gronder sa maîtresse, et lui dire ses vérités impunément. - - [1] On a vu plus haut l'histoire de madame Lévêque (t. III, p. - 278). - - [2] Si quelqu'un en a eu quelque chose, ç'a été le fou de - président de La Barre. (T.) - -En une scène, sur la fin, sire Anselme, qui vouloit honnir sa -servante, qu'il avoit surprise en flagrant délit, consultoit avec son -valet; Gros-Guillaume étoit d'avis qu'on la mît sur le cheval de -bronze avec un écriteau: «Voire, dit l'autre; mais qui t'a dit que le -cheval de bronze porte en croupe.» Il dit un million de folies, et -quasi rien de ce qu'on avoit prémédité. Et la seconde fois, il dit -toutes choses nouvelles. Il a l'esprit admirablement vif. Aux noces de -sa fille, il se mit à danser _la Pavane_, et on dit qu'il n'y a jamais -rien eu de si plaisant. Feu M. le comte (_de Soissons_), qui en ouït -parler, voulut voir cette farce, car elle fut jouée deux fois. L'autre -fois, ce fut chez la mère de la présidente; mais on lui fit dire que -s'il venoit on ne joueroit point. Patru dit qu'il n'a jamais tant ri -qu'il rit aux répétitions. Pour le reste on l'a oublié[3]. - - [3] Cette description d'une farce jouée en société, du temps de - Louis XIII, est une des choses les plus curieuses que Tallemant - nous ait transmises. Les autres Mémoires du temps n'offrent rien - d'analogue. - - - - -PERROT D'ABLANCOURT[4]. - - -D'Ablancourt en ce temps-là avoit le plus beau feu du monde. On lui -avoit donné je ne sais quel dogue à cause qu'il logeoit vers le -Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant: -«J'aime bien mieux être volé deux fois l'année que de ne dormir point -toutes les nuits.» En ce temps-là il jouoit, et, comme il perdoit, son -laquais le vint tirer par-derrière et lui dit: «Mordieu! vous perdez -là tout notre argent, et tantôt vous me viendrez battre[5].» - - [4] Nicolas Perrot d'Ablancourt, né à Châlons-sur-Marne le 5 - avril 1606, mort à Paris le 17 novembre 1664. - - [5] Ce même valet, qui avoit été nourri avec lui, se mit en tête - de le marier; mais d'Ablancourt manquoit toujours aux entrevues. - Une fois il lui dit: «Mais ne me faites donc plus comme cela; je - n'ai que des reproches de vous.» (T.) - -Le père du président, nommé Cyprien Perrot, conseiller à la -grand'chambre, étoit un homme de mérite, et qui ne craignoit rien. Sa -famille l'enferma le jour qu'on jugea la maréchale d'Ancre, car il -n'eût pas manqué de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Théophile. Son -père, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: _portera conseil_, étoit -chancelier du duc d'Alençon, et eût été chancelier de France, si son -maître eût survécu à Henri III: ce chancelier étoit un grand -personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu -d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'étoit -fait huguenot, avoit laissé ce garçon, qui étoit son fils, fort jeune, -il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il étoit sur le point de -lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords à -d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va -étudier en théologie en Hollande. La présidente disoit à Patru que -toute sa frayeur étoit que d'Ablancourt ne se fît ministre. Au retour -de là il se mit à travailler, car il avoit mangé une partie de son -bien, et le père, qui étoit naturellement fainéant, non pas à écrire, -car en vers et en prose il a fait plusieurs méchants ouvrages, lui -disoit toujours: «Ma surdité... (Il en étoit incommodé; et de là vient -qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, _stentoreggia sempre_, car il -étoit accoutumé à parler à un sourd.) Ma surdité, disoit ce bon homme, -m'a empêché de faire quelque chose.» Comme d'Ablancourt étoit en -Hollande, un libraire lui dit: «Monsieur, ne vous plairoit-il point -acheter un gentil poète françois?» Il trouva que c'étoit son père. - -D'Ablancourt étoit un esprit comme Montaigne, mais plus réglé; il -s'est amusé par paresse aux traductions, et n'a rien produit de -lui-même que la préface de _l'Honnête femme_[6]. Lui et Patru -raccommodèrent fort le livre du Père du Bosc qui a ce titre. Cette -préface fut faite avant que d'Ablancourt allât en Hollande. Après -avoir bien lu les Pères, il dit que pour trouver du sens commun il -faut aller au-dessus de Jésus-Christ. Il disoit à l'Académie, sur le -mot _apostoliquement_: «On dit _prêcher apostoliquement_, pour dire -prêcher mal.» Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on -alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: «Ne -te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y -mettrai bon ordre.» Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des -libertés qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit -ses traductions comme des originaux. Il commença par quelques -harangues de Cicéron: _Pro Quintio_, _pro lege Maniliâ_, _pro -Ligario_, _pro Marcello_, sont de sa traduction; après il traduisit -Minutius Félix, Tacite, Arrien, César, la Retraite des dix mille et -Lucien. - - [6] Ce passage montre que d'Ablancourt a composé la préface de - _l'Honnête femme_, par le Père Du Bosc, religieux cordelier, - conseiller et prédicateur ordinaire du Roi. Paris, 1658, petit - in-12. Nous citons la quatrième édition, qui est sous nos yeux; - elle est dédiée à la duchesse d'Aiguillon. La préface, qui sert - de défense à l'ouvrage, indique qu'elle n'est pas de l'auteur, - mais d'Ablancourt y garde l'anonyme. - -Il s'est accoquiné à la province, et il ne vient presque plus ici que -quand il a un livre à faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie -jusqu'à cinq fois ses ouvrages. C'est un garçon d'honneur et de vertu, -et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de santé à présent, -et cela l'attache encore plus que jamais à la campagne. - -Il disoit que la Providence mettoit toujours l'appétit d'un côté et -l'argent de l'autre. - -Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe -de _fistes_, etc., s'il falloit une _s_ ou non, après avoir disputé je -ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit -faire imprimer: - -«Tenez, lui dit-il, mettez les _fisstes_ et les _fusstes_ comme vous -voudrez. J'ai doublé l'_s_ pour faire sentir qu'il la faut siffler.» - -Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: «Mais ne -trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?--Oui, répondoit-il, mais c'est -du feu d'enfer.» - -Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit été avocat, et est mort -abbé d'Hermières[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie -pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe -étoient des ridicules, et il disoit de Patru: «C'est dommage qu'il -soit avocat.» C'étoit un vieux garçon qui avoit vu le beau monde. - - [7] L'abbaye d'Hermières, près de Tournan en Brie. - -D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais -appris à danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille, -que ce célèbre acteur ne dédaignoit pas quelquefois de disputer contre -lui à qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle -Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle -même, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. «N'ai-je pas, -disoit-il, fait imprimer ma généalogie, mon âge; et l'âge de toutes -mes soeurs n'y est-il pas?» Cela faisoit enrager la présidente. Cette -grande gaîté s'évanouit par son second changement de religion, ou -plutôt, pour parler correctement, par sa récipiscence: il ne fut plus -si agréable à beaucoup près. - -Une fois que Patru alloit plaider: «Ah! lui dit-il, mon ami, je te -plains; c'est le malheur des honnêtes gens qu'en quelque lieu qu'ils -parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.» - - - - -LE BARON D'AUTEUIL. - - -La présidente Perrot a un frère qui a l'honneur d'être un peu fou par -la tête. Il s'avisa en sa petite jeunesse de dire qu'il étoit de la -maison de Bourbon, non royale; et s'étant mis à suivre le barreau pour -quelques années, pour y faire admirer son éloquence, il se faisoit -porter la robe par un page, et s'appela le baron d'Auteuil; il fit une -belle généalogie, bien imprimée, et prit l'épée. Après, il se maria à -une Bournonville, de bonne maison de Flandre, à la vérité, mais fort -gueuse. Cette femme prit la peine de le faire cocu, et de lui aider à -se ruiner. Elle mourut jeune, et, comme la présidente alloit pour le -consoler, dans le transport, après avoir dit qu'il perdoit une femme -de grande vertu, il se mit à genoux, et dit qu'il n'y avoit que Dieu -qui lui pût donner la consolation nécessaire, et que c'étoit à lui -seul qu'il la falloit demander. - -Une fois la présidente, voyant son fils aîné folâtrer, dit à -d'Ablancourt: «Tiens, il sera fou comme toi.--Dites comme son oncle -d'Auteuil, ma cousine, répondit d'Ablancourt; c'est un Perrot enté sur -Combault.» - -Une fois le baron et d'Orgeval, maître des requêtes, se prirent de -paroles: le baron conta cela à sa soeur, et lui dit: «Ma soeur, il -fut assez insolent pour m'appeler _chevalier de la table ronde_. Je -vous jure que sans le respect que je me porte à moi-même, je lui eusse -passé mon épée au travers du corps.» Cet homme s'avisa après de faire -des livres; et, pour cajoler le cardinal de Richelieu, il alla faire -l'histoire de tous les ministres d'État, et il veut, à toute force, -que chaque roi ait eu un premier ministre. Depuis, M. le Prince -d'aujourd'hui[8], je ne sais par quelle rencontre, l'alla mettre -auprès du duc d'Enghien, où il ne fut pas long-temps. - - [8] Le grand Condé. - - - - -MADAME COULON. - - -Madame Coulon est fille de Cornuel, contrôleur général des finances[9] -et président des comptes, et de sa servante qu'il épousa un peu avant -de mourir. Elle fut mariée en premières noces à un marchand qu'on -appeloit M. de La Marche; La Marche ne dura guère; elle revint chez -son père. Or, il avoit un commis, nommé Argenoust, qui avoit une jolie -femme; le président s'en accommodoit, et le commis, par droit de -représailles, s'accommodoit de sa fille Cornuel le surprit un jour -avec elle: «Monsieur, lui dit cet homme, vous avez ma femme, il est -raisonnable que j'aie votre fille». Cornuel mit sa fille à -Montmartre, mais elle en sortit. Coulon[10] en devint amoureux. M. -d'Elbeuf en étoit aussi épris; et elle est encore bien faite. On fit -sur cela ce vaudeville: - - Bonjour la compagnie, - Bonjour monsieur Coulon; - La Marche est bien jolie, - Mais craignez le bâton, - Bonsoir la compagnie, - Bonsoir monsieur Coulon. - - [9] Il étoit beau-frère de madame Cornuel, si célèbre par ses - bons mots. (_Voyez_ l'article de cette dernière, p. 72 de ce - volume.) - - [10] Coulon est conseiller au Parlement, et fils d'un homme - d'affaires. (T.) - -On dit pourtant que Coulon coucha avec elle avant que de l'épouser. -Durant sa grande amour, Coulon, en allant à la messe pour y voir la -belle, demandoit aux gens: «N'avez-vous point vu mon ange? Mon ange -est-il passé? Mon ange est-il allé à la messe?» Enfin, il l'épousa du -consentement du père. Aussitôt il se met à en conter à celle-ci et à -celle-là, et elle à coquetter de son côté. On dit qu'il disoit, voyant -qu'il n'avoit point d'enfans, que tous ses amis et lui ne pouvoient -faire un enfant à sa femme[11]. Cornuel mort, elle se fit séparer de -biens, car c'est un étrange ménage, par le moyen de M. d'Émery, qui, -ayant eu la charge de contrôleur général, s'étoit mis à lui faire -l'amour; elle sauva la charge de son père et bien d'autres choses. Le -prieur Camus fit ce maquerellage; la suivante étoit pour Chabenas. -D'Émery faisoit faire plusieurs petites affaires à son inclination qui -pouvoient valoir huit mille écus par an. Coulon ne bougeoit de chez -le galant de sa femme, et offroit sa faveur à tout le monde; il -l'accompagnoit à la campagne, et n'en faisoit point la petite bouche; -aussi d'Émery lui rendit-il un grand service; car il fit un garçon à -sa femme. L'abbé d'Effiat disoit que cet enfant étoit fort -_émérillonné_. Un jour Coulon, en présence de Tallemant, le maître des -requêtes, et de sa femme, appela la sienne p..... Elle se mit à -pleurer, et lui reprocha que c'étoit lui qui avoit voulu qu'elle se -donnât à M. d'Émery, et, avec une naïveté étrange, elle se mit à -conter tout cela à madame Tallemant, qui se reculoit et lui disoit: -«Madame, en voilà assez; en voilà assez, madame.» D'Émery la quitta -pour Marion[12]. Depuis, je ne sais où elle s'étoit gâtée; mais le -bruit à couru qu'elle avoit sué la v..... à la campagne, il y a plus -de douze ans. - - [11] Un autre disoit: «Tout le monde couche avec ma femme hors - moi.» (T.) - - [12] Marion de Lorme. (_Voyez_ son article, t. III, p. 141.) - -Il prit une fantaisie à Coulon, environ en ce temps-là, d'entendre les -auteurs latins; il fait venir Pepandre[13], mais ce pauvre diable ne -fut pas satisfait du paiement, et il disoit en se plaignant: «Je -l'avois rendu digne d'une honnête femme.» - - [13] Ce nom est incertain dans le manuscrit. - -Coulon ne manque pas d'esprit; mais il dit des saletés: en présence -des femmes, je lui ai ouï dire _sucre_. Au reste, on ne sait comme il -a fait; mais, jusqu'à la _fronderie_[14], il a beaucoup dépensé. Sa -femme lui donnoit peu; je ne crois pas que quelque vieille -l'entretînt; il n'est ni assez jeune, ni assez beau pour cela. Je ne -dirai pas aussi que ce fût la fausse monnoie. On parlera de lui -amplement dans les Mémoires de la Régence. - - [14] Le conseiller Coulon s'étoit jeté à corps perdu dans le - parti de la Fronde. - - - - -LA PRÉSIDENTE LESCALOPIER. - - -Lescalopier, président aux enquêtes, épousa une mademoiselle Germain, -fille unique, qui étoit riche; depuis, il vendit sa charge, et eut un -brevet de conseiller d'État. Ce n'étoit pas un homme trop bien bâti. -Etant marié, il se négligea fort, devint bourru, et ne faisoit plus -que lire Tacite. Sa femme, qu'on nomma toujours la présidente, étoit -blonde et de belle taille, mais un peu gâtée de petite-vérole. Quand -ce fou de marquis de Casquès[15], ambassadeur de Portugal, étoit ici, -la voyant masquée au Cours, il la crut belle; mais quand, par je ne -sais quelle aventure, elle se fut démasquée, il la pria de se -remasquer. Elle vouloit pourtant faire accroire qu'il lui avoit envoyé -des gants et des parfums, comme il faisoit à celles qui lui avoient -plu. Le comte de Charost[16] avoit épousé la soeur de Lescalopier; ils -logeoient ensemble. Toutes deux, aussi sottes l'une que l'autre, elles -ne se vouloient point céder. «Moi, je suis femme de l'aîné.--Moi, je -suis femme d'un capitaine des gardes-du-corps.» Elles se faisoient -garder leur place à la table dès que le couvert étoit mis, l'une par -un page, l'autre par un laquais. - - [15] Cascais (T.) - - [16] Charost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle - toujours _mon maître_. Cela est bien _valet_. (T.) - -On dit de la présidente que, croyant que La Rivière, aujourd'hui M. de -Langres, l'aimoit, à une collation elle ne mangea point, parce qu'il -lui avoit dit que si elle lui vouloit témoigner qu'elle agréoit ses -services, elle ne mangeroit point. Il se vouloit moquer d'elle, et en -avoit averti la compagnie. Tout le monde se tuoit de la servir. «Je ne -saurois manger, disoit-elle; j'ai une cruelle migraine.» Quelque temps -après, elle demande un verre d'eau. La Rivière lui fit signe. Elle -n'osa boire, et fit semblait qu'un mal de coeur lui venoit de prendre. - -Brégis, en dansant avec elle les _six visages_, la voulut baiser comme -on fait à la fin; elle ne le vouloit pas. Il tâcha de la baiser par -force; elle lui donna un soufflet, et lui la décoiffa. Ne voilà-t-il -pas des gens bien raisonnables? - -Montferville a été de ses galans; mais celui qui a fait le plus de -bruit, ç'a été Vassé, neveu de d'Ecqvilly, dont nous avons parlé -ailleurs, mais qui ne valoit pas son oncle. Elle a dit qu'elle l'avoit -aimé, à cause qu'il étoit d'une humeur conforme à la sienne, -c'est-à-dire fort étourdi. Il disoit qu'elle étoit si changeante, que -quand il avoit été quatre jours à Saint-Germain, il falloit -recommencer sur nouveaux frais. Enfin, pourtant cela alla si avant que -Charost s'en scandalisa, et mit le feu sous le ventre au mari, qui ne -songeoit qu'à son Tacite, et, en plein jour, avec un arrêt du conseil, -il la prend, et la mène dans un carrosse aux Feuillantines du -faubourg Saint-Victor, où il avoit une parente. Sur cela, l'abbé de -Laffemas fit la chanson que voici, qui a tant couru par tout le -royaume, et qui en a tant fait faire d'autres: - - Ce fut entre deux et trois, - Qu'une voix - S'ouït près de Sainte-Croix[17]: - Au secours, on m'assassine, - On me _four..._ (_bis_)[18], on me fourre aux Feuillantines. - - On vit arriver Charost, - Au grand trot, - Qui lui dit d'un ton fort haut: - Celles qui font les badines, - Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines. - - Est-ce donc là la douceur, - Monseigneur, - Qu'on a pour sa belle-soeur? - Belle-soeur, tante ou cousine, - Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines. - - Voyant venir son époux - En courroux, - Elle se jette à ses genoux: - Je ne serai plus mutine, - Sauvez-moi (_bis_), sauvez-moi des Feuillantines. - - En ce moment a passé - Son Vassé[19], - Criant comme un insensé: - Au secours, voisins, voisines, - On la _four_... (_bis_), on la fourre aux Feuillantines. - - Hélas! pour le passe-temps - d'un moment, - Faut-il que je souffre tant? - Pour avoir été coquette, - Faut-il que (_bis_), faut-il que je sois nonnette? - - Encor si je l'avois fait - Tout-à-fait, - Je n'y aurois pas regret. - Pour n'avoir fait que la mine, - On me _four_... (_bis_), on me fourre aux Feuillantines. - - Les recors et les sergents - Sont des gens - Qui ne sont point obligeants. - Pour gagner pinte ou chopine, - Ils vous _four_... (_bis_), ils vous fourrent aux Feuillantines. - - [17] De la Bretonnerie. (T.) - - [18] Les femmes disoient bien soigneusement on me _four_.....; - elles n'avoient garde d'oublier l'_R_. (T.) - - [19] Surnommé à la cour _Son Impertinence_. (T.) (_Voyez_ plus - bas page 25.) - -On fit bien d'autres couplets qu'il n'est pas nécessaire de mettre -ici[20]. - - [20] Il y a dans le manuscrit deux autres couplets que Tallemant - a biffés. Les voici (le second est de Desbarreaux): - - Vous qui entendez mes cris, - A Paris, - N'irritez point vos maris, - Car quand on fait la mutine, - On vous _four_... (_bis_), on vous fourre aux Feuillantines. - - Monsieur de Bernay y vint, - En satin, - Tenant sa lardoire en main; - Hélas! c'est notre voisine - Que l'on _four_... (_bis_), que l'on fourre aux Feuillantines. - - Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre -Lescalopier par les rues: «Tiens, tiens, disoient-ils, voilà le mari -de la _Feuillantine_.» En ce temps-là on s'avisa de faire certaines -rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des _Florentines_; peut-être -que le premier pâtissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitôt -de _Florentines_ elles devinrent _Feuillantines_. - -Elle n'y fut pas long-temps, car la mère, par un arrêt du parlement, -fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des -Feuillantines. Elle alla loger avec sa mère; là elle recommença à -mener la même vie. - -Un jour, à la comédie au Palais-Royal, Vassé se trouva auprès d'elle, -et les violons d'eux-mêmes se mirent à jouer les _Feuillantines_ entre -les actes. Tout le monde les regarda et se mit à rire. Ce fut une -étrange huée. Charost prit son temps et représenta à la Reine que cela -étoit de grande conséquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrêt. -Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle -se sauva chez le président de Novion, qui la mena à Villebon, d'où -elle ne sortit qu'après s'être séparée volontairement de corps et de -biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en -quartier, car sa mère même fut contrainte de l'abandonner. Elle reçut -les violons ayant le grand deuil de sa belle-mère; il y avoit deux -cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre -dont elle eut dix mille écus. Un huguenot béarnois, nommé Hitton, qui -avoit déjà escroqué une vieille veuve d'un des principaux officiers de -la cavalerie des États nommé Valquembourg, lui en arracha dix-huit -mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et -l'autre à qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien -aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde à souper, et qu'on -vouloit faire des oeufs à la huguenotte, le cuisinier dit que M. -Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous -les soirs. Cependant elle donna un soufflet à Bouteville qui lui -faisoit quelque insolence. - -Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en -présence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier -de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui -donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: «Ce garçon est -incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage;» et puis s'en -alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la -présidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent. -Pour Bouteville, il demeura sur son siége, et dansa comme si de rien -n'eût été. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de -badinerie. La _Feuillantine_ étoit ravie de voir que Bouteville avoit -encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se décria d'une telle force -que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal. - -[1650.] L'été d'ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la -campagne, car personne n'en vouloit à Paris. Là, le jeune Saucour -l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit à la -porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand -l'heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une -tourière si elle ne lui ouvroit. Cette fille épouvantée, et peut-être -bien aise d'en être défaite, lui ouvrit. Saucour et elle allèrent -joindre M. le Prince. - -Elle a fait cent extravagances depuis, et étoit comme en plein b....l. -Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre, -qu'aussi bien elle n'étoit plus d'âge à pouvoir faire des folies. En -effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle. - - - - -M. DE BERNAY. - - -M. de Bernay étoit des Hennequins, bonne famille de Paris, et dont on -dit: _Hennequin, plus de fous que de coquins_[21]. Il étoit conseiller -à la grand'chambre, et abbé de Bernay en Normandie, une abbaye -d'importance. C'étoit un bel homme et propre; mais il étoit tellement -féru de la vision de tenir la meilleure table de Paris, qu'il en étoit -ridicule. On l'appeloit le _Cuisinier de satin_, car il alloit dans sa -cuisine; on lui mettoit un tablier; il tâtoit à tout, et faisoit tout -cela fort sottement. L'archevêque de Rheims le faisoit tout autrement -galamment que lui: c'étoit, s'il faut ainsi dire, un pédant de bonne -chère, car il étoit esclave de l'ordonnance de ses plats. Les jeunes -gens de la cour prenoient plaisir à lui-mettre tout en désordre. Il -disoit de Martin, autre _happeur_, qu'il ne lui pouvoit pardonner de -mettre du persil sur une carpe; que tout homme de bon sens ne feroit -jamais cette faute. Un de ses dits notables, c'est qu'il n'y avoit -rien si ridicule que de servir une bisque aux pigeonneaux après -Pâques; qu'il ne falloit que cela pour lui donner mauvaise opinion -d'un homme. Il disoit: «Mangez de cela, vous n'en trouverez pas de si -bien apprêté ailleurs.» Il vouloit qu'on tâtât de tout. Il lui arriva -une fois une étrange aventure. On jouoit chez lui; et le bruit couroit -qu'il partageoit l'argent des cartes avec ses gens. Je ne sais quel -brutal y alla dîner, et le bonhomme s'étant scandalisé de quelque -chose qu'il avoit dit, il le traita de cabaretier, et lui dit que sa -maison étoit une maison publique; que si on n'y payoit pas son écot, -on payoit en donnant pour les cartes, et que, de ce profit-là, il -tenoit cette table où il étoit certain qu'en bonne justice tout le -monde devoit être reçu. - - [21] Boinville, qui fut trouvé caché sous le lit de la - Reine-mère, qui alla à Saint-Gervais avec un habit et un chapeau - blanc, et qui, ensuite, fut enfermé par ses parents, étoit - Hennequin. (T.) - -Cet homme légua son cuisinier par testament au président Le Cogneux. -Aussi infatué de la cour que de la bonne chère, dans la maladie dont -il mourut, tout son chagrin étoit que le Roi, la Reine, ni le cardinal -n'envoyoient point savoir de ses nouvelles. «Hélas! disoit-il, ne -suis-je pas aussi bon serviteur du Roi qu'à la dernière maladie que -j'ai eue? Le Roi me fit bien l'honneur d'y envoyer.» Pour le -satisfaire, on fit venir des gens apostés qui, de temps en temps, -venoient de la part du Roi, etc. Il mourut ainsi le plus content du -monde. Peut-être en avoit-on usé ainsi l'autre fois? - - - - -M. DE VASSÉ. - - -Vassé étoit si décrié qu'on le surnomma _Son Impertinence_, et plus il -va en avant, plus on trouve qu'il est bien nommé. Ce fut Rouville qui -lui donna ce surnom. - -Il devint amoureux de Ninon, et la convia à un cadeau à Saint-Cloud. -Il mit La Mesnardière de la partie. Cet homme, alors médecin-domestique -de la marquise de Sablé, et auteur de profession, vint avec des bas -couleur de feu, et, quoique Vassé eût quatre pages à cheval, il le -laissa sur l'estrapontin, et se mit au fond auprès de la demoiselle, -à qui il vouloit toujours parler bas. Scarron disoit que quand La -Mesnardière avoit ses jambes couleur de feu, il croyoit enflammer tout -le monde. Il étoit fils d'un apothicaire du Maine; et de _Julien_ -qu'il s'appeloit il s'appela _Jules_, en l'honneur de Jules-César. Il -a fait une poétique, où il donne pour modèle de la tragédie une pièce -de théâtre qu'il avoit faite, nommée _Ælinde_; mais lorsqu'on voulut -la jouer, elle fut sifflée. Revenons à Vassé. Ninon lui donna avis -qu'il n'avoit pas l'haleine douce. «Que m'importe, répondit-il, je ne -m'en tourmente pas.--Je vois bien, reprit-elle, ce que c'est: vous -laissez ce soin-là à vos amis.» - -M. de Vassé, pour s'être marié, ne renonça pas à la galanterie. Il a -épousé mademoiselle de Lansac. Dans son voisinage à la campagne, -auprès de Tours, il y avoit une jeune femme fort jolie dont voici -l'histoire. Une bretonne, nommée madame de Limoges, avoit une fille -unique qu'elle accorda dès l'âge de dix ans, contre l'avis du tuteur -de sa fille, à un cadet de la maison de Maillé[22]. Le tuteur fit -signifier des défenses du parlement à la mère et à l'accordée. Les -raisons de la mère étoient qu'elle ne prétendoit pas qu'on mariât sa -fille comme on l'avoit mariée; qu'elle avoit épousé qui son tuteur -avoit voulu. On passe outre; mais le mariage est rompu au parlement; -la fille est mise en séquestre aux filles Sainte-Élisabeth. Au bout de -quelque temps on accommode l'affaire; on les remarie; ils demeurent -pendant quelques mois à Paris, où, par malheur, la mère et la fille, -aussi étourdies l'une que l'autre, firent connoissance avec une -mademoiselle Alain, femme d'un huissier du conseil, dont on conte -maintes belles choses. Bientôt cette Alain fut leur confidente. Le -mari fit ce qu'il put pour leur ôter cette connoissance, et la mère -n'ayant point voulu cesser de voir cette demoiselle, un beau jour il -loue un logis, et y emmène sa femme. Mais cela ne fit que jeter de -l'huile dans le feu, car la demoiselle Alain, qui déjà étoit en colère -de ce que mesdemoiselles de Carman[23], soeurs de Maillé, et le comte -de La Marche, son frère, l'avoient priée un peu fortement de ne plus -voir leur belle-soeur, résolut de leur donner de l'exercice. Elle se -rend si bonne amie de la petite femme, qu'elle l'avoit des journées -entières chez elle en cachette, et eut tout le loisir de lui mettre la -galanterie dans la tête, et de lui donner de l'aversion pour son mari. -La mère aussi servit à le lui faire haïr. Vassé, qui à cause de la -terre de Lansac qu'il a eue de sa femme, étoit voisin de cette petite -emportée, la trouvant aigrie contre son mari, s'en prévalut, et fit si -bien qu'elle se résolut à se laisser enlever par lui pour se faire -démarier après; pour cela elle se dérobe. Le mari, qui n'est qu'un -veau, l'avoit laissée seule, sans mettre des gens sûrs auprès d'elle. -Les gens de Vassé l'enlevèrent, et lui, à ce qu'on dit, se trouva sur -le chemin à une journée de là, et l'accompagna à Paris secrètement. Il -fut si sot que de la mener toujours à cheval; peut-être avoit-il peur -qu'un carrosse ne fût plus aisé à découvrir. Elle n'avoit que quinze -ans; elle vint vite; elle étoit délicate; cela la fatigua fort. On dit -même qu'elle étoit toute meurtrie. Ici elle prit qualité de fille, et -fut quinze jours avec mademoiselle Alain. Au bout de cela il lui prit -un repentir; elle va trouver madame d'Angoulême, la veuve du bonhomme, -qui loge aux filles de Sainte-Élisabeth, et qui y est toute puissante. -Elle la connoissoit fort; elle étoit masquée, et la pria de trouver -bon qu'elle ne se démasquât point qu'elles ne fussent seules. Madame -d'Angoulême fut bien surprise de la voir. La petite femme la supplie -de faire en sorte qu'on la reçoive dans ce couvent. «On n'y reçoit -point, dit-elle, des personnes qui se veulent démarier.--Mais, -madame, j'ai du regret de ce que j'ai fait; ce n'est qu'en attendant -qu'on puisse accommoder mon affaire que je prétends demeurer -céans.--N'importe, cela est impossible; mais allons à Pique-Puce, chez -madame de Bouchavanes[24].» Comme elle y fut entrée, au bout de deux -jours elle tombe malade. Le mari arrivé envoya, par l'avis d'un de ses -amis, savoir comment elle se portoit, et lui dire qu'il étoit à Paris. -Cet envoyé parle à madame de Bouchavanes, qui lui promet de ramener -cet esprit tout doucement, et lui parle de son mari. «Ah! dit-elle, -madame, il ne me pardonnera jamais.--Ne vous mettez point cela dans la -tête, reprit l'autre; il est à Paris, et envoie savoir de vos -nouvelles.--Il est à Paris, dit-elle, toute surprise, il est à Paris.» -Et au même temps s'étant tournée de l'autre côté, elle entra en -convulsion, et mourut ce jour même. Le mari et Vassé après quelques -poursuites se sont accommodés. - - [22] Leonor-Charles, comte de Maillé, épousa, le 21 octobre 1653, - Marie de Peschart, fille de François de Peschart, seigneur de - Limoges, et d'Olive du Coudray. - - [23] Ce nom se prononce _Carman_, mais il s'écrit _Kerman_. - - [24] Une veuve dévote qui a un petit couvent. (T.) - - - - -LE SAULNIER. - -LE ROI D'ÉTHIOPIE. - - -Un conseiller au parlement, nommé Saulnier, jeune homme riche, mais -fils d'un apothicaire, avoit une maison à Brie, proche Saint-Maur; il -voulut voir le voisinage, et alla à Gournay, qui appartenoit à -Guepean, président au Grand-Conseil. Ce président avoit un frère qui -portoit le nom de Concressault. Ce frère, après avoir long-temps -entretenu sa servante, l'épousa enfin; il en eut une fille; mais il ne -la traita pas autrement en fille. De sorte qu'étant venu à mourir, -Guepean, qui vouloit avoir le bien de son frère, éleva cette nièce -comme une bâtarde, jusque-là, que feu M. d'Épernon en eut des enfants, -et qu'elle fut même quelque temps au lieu d'_honneur_. Quand Saulnier -alla à Gournay, cette nièce étoit avec madame de Guepean; il en devint -amoureux; elle étoit belle, et puis il ne savoit rien de sa vie -passée; et, la voyant auprès de madame de Guepean, qui étoit une -grande prude, il n'eut pas le moindre soupçon, et s'enflamma si bien -qu'il l'épousa. Ses parents plaidèrent pour faire rompre le mariage. -Lui-même disoit qu'il avoit été ensorcelé, qu'on avoit usé de charmes. -Guepean sollicite pour sa nièce. Saulnier, voyant que l'air du bureau -n'étoit pas pour lui, n'attendit pas un arrêt, et s'accommoda. Guepean -fut attrapé lui-même, car il fallut qu'il donnât vingt-cinq mille écus -à sa nièce, à quoi il fut condamné. C'étoit un méchant homme, il en a -été puni; il est mort sur un fumier. - -La Saulnier étant dans la dévotion, à ce qu'elle disoit, quand le roi -d'Éthiopie vint à Paris[25], elle l'alla voir par curiosité comme les -autres; et, sachant la réputation qu'il avoit pour ces choses de nuit, -et que, comme un galant de l'Amadis, il se servoit dans ses combats -d'une antenne au lieu d'une lance, elle eut bientôt conclu avec lui. -Le mari ne s'en doutoit point; mais Des Roches[26], chanoine de -Notre-Dame, enragé de ce que Zaga-Christ (on l'appeloit ainsi) lui -enlevoit ses amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit -avertir de tout. Ce Des Roches faisoit l'ami de Saulnier, et lui avoit -fait vendre sa charge, lui promettant de le faire conseiller d'État; -il ne le put, et l'autre eut des lettres de vétéran, car il avoit -vingt ans de service. Le mari fait informer des déportements de sa -femme. Les amants, voyant cette persécution, résolurent de s'enfuir, -et prirent ce qu'ils purent. Mais ils furent arrêtés à Saint-Denis. -Elle fut mise en religion, où elle traita avec son mari. Elle disoit -qu'elle aimoit mieux quatre mille écus dans son buffet qu'un sot sur -son chevet. Zaga-Christ ne voulut point répondre devant Laffemas au -Fort-l'Evêque, et dit que les rois ne répondoient qu'à Dieu seul. Pour -faire le conte bon, on accusoit Laffemas d'avoir été comédien; on -disoit que Laffemas avoit dit: «Qu'on m'apporte donc ma robe de -Jupiter.» Le feu évêque d'Angers trouvoit ce conte si plaisant, qu'il -appeloit sa plus belle robe de chambre, _sa robe de Jupiter_. Et dans -son testament, il y avoit un endroit en ces termes: _Item_, je lègue -ma robe de Jupiter, etc. - - [25] Madame de Rambouillet alla voir dans Ramusio, et trouva que - les esclaves en Éthiopie étoient marqués au-dessus du sourcil. On - dit qu'on lui trouva cette marque. Il y a une relation imprimée - de son voyage et de sa fuite, ou plutôt un roman; car ce n'étoit - en effet qu'une fable. (T.) - - Zaga-Christ se donnoit pour être fils du roi d'Abyssinie. C'étoit - vraisemblablement un imposteur. Il se fit entretenir à Rome et à - Paris, où il arriva en 1634. Il mourut en 1638, au château de - Ruel, où il a été enterré. On lui fit cette épitaphe: - - Ci gît du roi d'Éthiopie - L'original.... ou la copie. - Le fut-il? ne le fut-il pas? - La mort a fini les débats. - - [26] Michel le Masle, sieur Des Roches, portefeuille du cardinal. - Il a de bons bénéfices. (T.) - -Depuis, M. de Ventadour, le chanoine de Notre-Dame, voulut tenter de -la remettre avec son mari; il va le trouver; et, comme il parloit à -lui, cette femme entre à l'improviste et se va jeter à ses genoux; lui -saute à une épée, et la vouloit tuer si le chanoine ne l'eût fait -sauver. Saulnier mourut vers le commencement de la conférence de Ruel -(en 1649). Il laissa trois cent mille livres de bien. Cette femme, -malgré deux arrêts du parlement qui avoient confirmé le traité que son -mari avoit fait avec elle, vouloit entrer chez lui; et les héritiers -furent contraints d'y faire mettre un corps-de-garde. - - - - -M. DE LAFFEMAS[27]. - - -M. de Laffemas étoit fils d'un tailleur de cour, surnommé -Beausemblant. Il étudia et fut avocat; mais il s'attacha au Conseil, -et enfin se fit secrétaire du Roi; il étoit tout ensemble secrétaire -du Roi et avocat au Conseil. Le père avoit été à Henri IV, et ce -garçon étoit assez connu du feu Roi qui lui témoignoit de la bonne -volonté. Comme il avoit de l'esprit, il se poussa. On le fit procureur -général de la chambre de justice; après, le Roi voulut qu'il fût reçu -maître des requêtes; il avoit vingt ans de service d'avocat. On lui -donna une partie de sa charge. Ce n'est pas qu'il n'eût de quoi la -payer; car un commissaire au Châtelet, son parent, qui mourut garçon, -et avoit cent mille écus vaillant, lui avoit laissé tout son bien, -comme au plus honnête homme de sa parenté, et qui étoit le plus en -état de faire quelque chose. Cette charge étoit nouvelle; cela de soi -ne plaisoit guère aux maîtres des requêtes; d'ailleurs, leur corps -s'opposa à sa réception comme d'une personne indigne. De Pleix, avocat -assez satirique, mais mauvais plaisant, fut choisi pour plaider contre -lui. On mit en fait qu'il avoit été comédien, et avoit fait le -_fariné_. La vérité est qu'il faisoit assez bien Gros-Guillaume, qu'il -avoit joué plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde -peut faire. On disoit encore qu'il avoit joué de ses propres pièces -dans une troupe de comédiens de campagne, et qu'il s'appeloit _le -berger Talemas_[28]. Je doute même, comme quelques-uns l'ont soutenu, -qu'amoureux de quelque comédienne, il ait suivi une troupe, et que par -hasard il lui soit arrivé de monter sur le théâtre, une ou deux fois, -pour l'amour d'elle. - - [27] Isaac de Laffemas, d'abord avocat au Parlement de Paris, - ensuite maître des requêtes, né en 1589, lieutenant civil en - 1638, mourut vers 1650. - - [28] A Navarre, étant écolier, il fit une pastorale, qui y fut - jouée, où il y avoit un berger _Lefamas_, ou _Lemafas_, ou - _Falemas_, et un _Semblant beau_. (T.) - -Montauban[29], autre avocat qui plaidoit contre lui, dit: «On me -demandera si je le reconnoîtrois bien? Non. Il étoit toujours -enfariné; mais il avoit un gros porreau velu à la fesse gauche, qu'on -voyoit bien clairement quand, pour faire rire, il montroit son c.l. -S'il plaisoit au conseil d'ordonner qu'il vînt en un coin mettre -chausses bas, etc.» Le chancelier de Sillery se mit à rire, et dit: -«Montauban, vous êtes un goguenard.» Laffemas plaida lui-même sa cause -et la gagna. Bois-Robert se vante de lui avoir fort servi auprès du -cardinal de Richelieu. Le cardinal de Richelieu disoit: «Ce M. de -Laffemas est venteux; s'il employoit à bien faire le temps qu'il met à -parler, ce seroit un grand personnage.» - - [29] Ce Montauban, en lisant les auteurs, mettoit ce qu'il y - trouvoit de beau sur de petits morceaux de papier, et jetoit tout - cela dans un tiroir; puis quand il faisoit un plaidoyer, il - tiroit une poignée de ces billets au hasard, et il falloit que - tout ce qu'il avoit tiré entrât dans ce plaidoyer. (T.)--Si ce - fait n'est pas exact, c'est au moins une critique spirituelle de - l'abus qu'on faisoit alors dans les plaidoyers des citations - sacrées et profanes. - -Chastelet, maître des requêtes, est celui qui lui a fait le plus de -mal; car on a une satire de lui contre Laffemas, qui est sanglante, et -il y a pourtant des endroits plaisants. Il insiste sur sa comédie et -sur ses cruautés. Laffemas a passé pour un grand bourreau; mais il -faut dire aussi qu'il est venu en un siècle où l'on ne savoit ce que -c'étoit que de faire mourir un gentilhomme; et le cardinal de -Richelieu se servit de lui pour faire ses premiers exemples. M. -Despeisses le définissoit ainsi: _Vir bonus, strangulandi -peritus_[30]. Il s'est vanté plusieurs fois de faire le procès à -quiconque auroit manié l'argent du Roi, et d'avoir une manière -d'interroger toute particulière pour tirer les vers du nez d'un -criminel. Le cardinal de Richelieu voulant faire pendre un nommé Du -Bois, qui, avec une canne percée dans laquelle il y avoit de l'or -qu'il en fit couler dans une épreuve qu'il fit, lui avoit fait -accroire qu'il avoit trouvé la pierre philosophale, et s'étoit fort -diverti, au bois de Vincennes, à ses dépens; le voulant faire pendre, -il le mit entre les mains de Laffemas, qui dit: «Au pis aller, nous -l'accuserons de magie.» Je ne sais pas comment on s'y prit, mais Du -Bois fut pendu. Je sais d'original une chose dont je ne saurois -l'excuser. Il interrogeoit un marchand de Limoges, nommé Rouillac, -accusé à tort de la fausse monnoie, et qui fut absous ensuite. Il fit -tout ce qu'il put, quoique cela soit défendu par les ordonnances, pour -obliger ce marchand à embarrasser dans ce crime Tallemant, trésorier -de Navarre, père du maître des requêtes, à cause qu'il le haïssoit -pour quelque amourette. Il étoit vindicatif et ambitieux. - - [30] Bois-Robert disoit que quand Laffemas voyoit une belle - journée, il s'écrioit: «Ah! qu'il feroit beau pendre - aujourd'hui!» (T.) - - Laffemas est passé à la postérité sous le poids de l'exécration. - Juge inique, dévoué au cardinal de Richelieu, son nom est devenu - le synonyme d'homme sans conscience, et presque de _bourreau_. Il - trouva son second en Angleterre, George Jefferys, chancelier sous - Jacques II. - -On se moque dans cette satire de Chastelet de ce qu'il condamna le -cheval de bataille du baron de Siré à tirer le tombereau dans lequel -étoit l'effigie de son maître. Un maître des requêtes, intendant -d'armée, fit bien mieux, car il condamna les chevaux d'un homme comme -cela à tirer à la charrette de M. l'intendant. - -Il étoit dévoué au ministère[31]. A la vérité, quand le cardinal de -Richelieu lui fit exercer par commission la charge de lieutenant -civil, il acquit beaucoup de réputation, et ôta bien des abus. A vivre -en saint, comme on dit, mais ce n'est pas en saint de paradis, la -charge peut valoir vingt mille livres; il n'en tiroit que six: aussi -n'avoit-il rien donné pour cela; au lieu que Moreau avoit emprunté -pour être lieutenant civil. On disoit: «Cet homme s'acquitte bien de -sa charge,» car il voloit en diable et demi. - - [31] Il étoit mal avec le chancelier et avec Bullion, à qui il - dit en plein conseil, qu'il seroit ravi d'avoir la commission de - lui faire son procès, et qu'il ne le feroit guère languir. - Bullion alla au cardinal faire ses plaintes, et lui dit qu'il - falloit que lui ou Laffemas se retirât. On obligea Laffemas - d'aller aux champs pour six semaines. (T.) - -Laffemas n'avoit pas passé pour voleur dans les intendances qu'il -avoit eues. Je crois qu'il avoit les mains nettes[32]. Il étoit -effectivement bonhomme; je ne lui ai jamais vu rien reprocher que ce -que je viens de marquer. J'ai dit qu'il avoit de l'esprit. Il a fait -plusieurs épigrammes; il n'y en a guère de bonnes que les premières -faites. Il n'avoit pas grand jugement, ni grand savoir, ne se -connoissoit que médiocrement aux choses, et avoit assez des défauts du -peuple. Il s'avisa mal à propos d'aller faire des stances, en 1650, -pour montrer que la Fronde n'avoit fait que du mal. On lui répondit -avec ce titre: _Au Mazarin enfariné_; mais, quand on imprima la -réponse, on ôta le titre. - - [32] Tardieu, lieutenant-criminel, l'alla accuser en plein - conseil. «Il ne se contente pas, messieurs, dit-il, d'avoir sa - charge pour rien, il empiète sur la mienne qui me coûte si cher.» - Le chancelier, Bullion et tous les pendards étoient pour Tardieu. - Laffemas répondit: «Je n'ai que deux mots à dire pour confondre - M. le lieutenant-criminel. Un marchand de la rue Aubry-Boucher - avoit quinze mille livres en argent dans un petit coffre-fort: - des voleurs rompent sa boutique, entrent et emportent le coffre. - Ils n'étoient pas encore à cinquante pas que des gens qui - partoient à la petite pointe du jour viennent à passer par cette - rue: les voleurs ont peur, et laissent le coffre sur une - boutique. Un marchand se lève de bon matin, et trouve ce coffre; - il vient me présenter requête, dit qu'il est prêt de le rendre à - qui il appartient, et demande quelque chose pour son droit - d'avis; le maître se trouve, et se présente avec la clef et le - bordereau des espèces; je fais ordonner cinquante écus pour le - droit d'avis. N'est-ce pas une affaire civile? Pour les voleurs, - que M. le lieutenant-criminel les pende, je les lui abandonne; - mais qu'a fait ce pauvre coffre-fort pour tomber entre ses - mains?» Tout le monde se mit à rire, et Tardieu fut baffoué. (T.) - -Il avoit épousé la fille d'un riche notaire, nommé Haudessens; il en -eut bien des garçons et bien des filles. Il ne leur donnoit rien, et -ne maria jamais que deux filles. L'aîné de ces garçons étoit -conseiller à Metz; il fut six ans sans lui parler, quoiqu'il mangeât à -sa table, lui qui parloit tant aux autres gens. Il avoit un fils qu'on -appeloit l'abbé. Ce garçon a de l'esprit, fait des bagatelles en vers -assez bien; il fit plusieurs épîtres contre le Mazarin, durant la -Fronde; mais il a l'honneur de n'avoir pas un grain de cervelle. Il le -fit mettre en sa jeunesse à Saint-Victor. Le père disoit: «C'est un -débauché, il a fait _les Feuillantines_[33].» Le fils disoit: «C'est -un vieux bourreau.» - - [33] _Voyez_ plus haut, page 19 de ce volume, la chanson dite - _des Feuillantines_, sur la présidente Lescalopier. - - - - -HAUDESSENS. - - -Le fils de ce notaire, dont nous venons de dire que Laffemas avoit -épousé la fille, étoit bien fait et avoit quelque esprit; mais il -étoit hâbleur et étourdi pour le moins autant qu'un autre. Il disoit -quelquefois de plaisantes choses; il se fourroit partout. On dit qu'il -n'a pas été malheureux en amourettes; on l'appeloit le marquis de la -Barre-du-Bec, parce que son père, qui étoit homme habile et homme de -bien, y logeoit. Coursy-Aubry et Haudessens prirent une telle aversion -l'un pour l'autre, qu'ils se sont battus plusieurs fois à coups de -poing, et quelquefois à coups de bâton. Haudessens fut le dernier à -bâtonner l'autre, et puis s'en alla en Espagne. Ils étoient assez bon -nombre de François. Il persuada aux autres de faire passer quelqu'un -d'entre eux pour marquis, et que les autres se diroient ses suivants; -que sous ce prétexte ce marquis de comédie seroit reçu partout, et -qu'eux par conséquent verroient bien plus à leur aise tout ce qu'il y -avoit à voir. Les autres y consentirent, et le choisirent pour faire -le marquis. Il arriva à Madrid lorsque M. de Rambouillet y étoit -ambassadeur extraordinaire. Il alla chez lui tout couvert d'or, et lui -conta l'invention dont il s'étoit avisé; après il le pria de ne le pas -découvrir. M. de Rambouillet en rit, et à une course de taureaux il -lui fit donner un échafaud; il le dit pourtant au comte-duc, et au -Roi même, qui trouvèrent cela assez plaisant, et le laissèrent jouir -de sa grandeur imaginaire. Il prit un valet espagnol qui le quitta à -Paris, en lui disant: «Vous n'êtes point gentilhomme, et moi je suis -soldat.» C'est quelque chose en Espagne, _soldado del Rey_. - -Il alla après à Constantinople, où il s'avisa de _vagheggiare_[34] les -sultanes autant qu'il lui étoit possible; et, comme il rôdoit autour -du sérail, on le prit et on lui donna bon nombre de coups de latte. Il -disoit qu'il avoit quatre-vingt-une religions, et qu'il les trouvoit -aussi bonnes l'une que l'autre. Depuis, il se maria à Montpellier, où -il se fit maître des comptes et conseiller de la cour des aides; tout -cela est ensemble. - - [34] _Vagheggiare_, lorgner. - -En ce pays-là il eut une querelle. Un homme l'attaqua l'épée à la -main. Lui qui n'en avoit point se jeta à corps perdu sur cet homme et -lui ôta son épée. «Hélas! disoit-il en racontant cet exploit, jamais -je ne fus si étonné que de me trouver vaillant.» - - - - -BEAULIEU-PICART. - - -La famille des Picart est une des plus anciennes de la robe. Il y a -des grotesques comme dans toutes les maisons où l'on se pique de -noblesse. Il disoit: «Je ne sais quelle reine Blanche épousa en -cachette un Picart, dont ils viennent.» Son père mourut pauvre par -mauvais ménage, et laissa assez d'enfants. Ils étoient trois frères et -trois soeurs. L'aîné de tous étoit un garçon bien fait; il se poussa à -la cour; il étoit adroit à toutes choses, et principalement à dresser -toutes sortes d'oiseaux. Cela fit ombrage à M. de Luynes, qui -commençoit à se mettre bien dans l'esprit du Roi. En effet, il lui fit -dire que le Roi ne le voyoit pas de trop bon oeil, et qu'il feroit -bien de se retirer. Il donna dans le panneau; il fit le froid avec le -Roi, qui le chassa enfin. Ce fut lui qui mit ses frères dans le jeu, -disant que, par le jeu, des jeunes gens qui n'avoient guère de bien -s'introduisoient partout et trouvoient moyen de subsister. -Beaulieu-Picart, dont nous écrivons l'historiette, s'y rendit fort -adroit et pipoit aussi bien qu'homme de France. Son aîné avoit un -maître à piper, et tous les grands joueurs s'en escriment. Ils disent -que c'est pour s'empêcher d'être trompés. Cet aîné mourut à vingt-cinq -ans, après avoir été long-temps incommodé d'un coup que lui donna -Souscarrière. Pour avoir prétexte de se battre, sans encourir la peine -de l'édit, ils firent semblant de se quereller sur un coup en jouant -à la paume; ils prennent leurs épées qui étoient sous la corde; -Beaulieu passe et va à Souscarrière, qui recula jusqu'à la grille, et -là, par un coup de prévôt de salle, le blesse et lui fait tomber son -épée. Le blessé enrageoit, car il ne faisoit nul cas de l'autre, et ne -voulut jamais s'accommoder que Souscarrière n'avouât qu'il avoit -reculé jusqu'à la grille. - -Beaulieu-Picart, pour sauver la charge de son aîné qui étoit -ordinaire[35] chez Monsieur (il n'avoit voulu disposer de rien), se -met dans le lit comme s'il eût été le malade, et dicte un beau -testament; le voilà ordinaire chez Monsieur. Tout ce qu'il put avoir -de cette charge et tout ce qu'il pouvoit attraper d'ailleurs, car ç'a -toujours été un homme de bien, tout cela s'en alloit en braverie. -C'étoit un garçon fort bien fait, fort propre, et qui ne manquoit pas -d'esprit. Foucault, depuis conseiller au parlement en la place de son -père, devint amoureux d'une de ses soeurs, et l'épousa en dépit de -tout le monde. Il auroit bien mieux fait d épouser la fille du clerc -de son père, qui avoit quatre cent mille livres de bien, car il ne -prêteroit pas sur gages comme il fait, pour se récompenser, dit-il, -d'avoir épousé une femme par amour. Il disoit une fois à ce -secrétaire: «Je veux bien que vous sachiez que je suis le soleil -levant, et que mon père n'est que le soleil couchant.» Depuis cela, -Patru, qui en sa petite jeunesse étoit de leurs amis, pour dire le -soleil couchant, disoit toujours: «M. Famant le père.» Durant la -colère de son père il faisoit toujours des harangues, et il disoit: -«Si on m'appelle au parlement, vraiment je sais bien ce que je -dirai.--Hé! que diras-tu? lui disoit Patru.--Je dirai ma femme est ma -femme, car je l'ai épousée.» - - [35] Gentilhomme ordinaire. - -Beaulieu se mit en ce temps-là à faire l'amour à la fille de -Francini[36], à qui Patru donna le surnom de Petit Ange, tant elle -étoit jolie. C'est aujourd'hui la veuve de Du Peray, frère du -président Le Bailleul, gouverneur de Corbeil, que le feu Roi appeloit -Plante-Bourde. Patru, Perreau, le trésorier de France, et Beaulieu en -étoient tous trois un peu épris. Les deux autres, voyant que Beaulieu -étoit le plus épris, la lui cédèrent, c'est-à-dire n'allèrent point -sur ses brisées. Un jour qu'elle lui avoit donné rendez-vous pour un -moment à la porte de la rue, tandis qu'on servoit sur table, elle lui -dit: «Dépêchez-vous, car il faut que je m'en _vase_ souper.--Que je -m'en _vase_, reprit-il; Jésus! comme vous parlez!» Il ne fit que se -moquer d'elle d'avoir dit ce méchant mot, lui qui avoit été si -long-temps à avoir cette petite audience, et qui savoit bien qu'on -parloit de la marier. Une autre fois il n'avoit fait que de -l'entretenir des _reines Blanches_ de sa race. Je me souviens qu'on le -faisoit passer pour un garçon qui écrivoit bien, et c'étoit Patru qui -lui faisoit toutes ses lettres. - - [36] Fontainier italien. (T.) - -Il apprit à faire la petite voix, comme l'_Esprit de Montmartre_[37], -et, avec cette invention, il a fait cent espiégleries et cent -escroqueries. Il eut une fâcheuse affaire, car il se trouva à un vol -d'argent du Roi; et, s'il n'eût eu bon bec et bien des parents dans le -parlement, il en tenoit; mais on gagna les témoins. Au bout de -quelques années de campagne, car il fallut aller à la guerre pour -purger un peu sa réputation, un de ses parents, qui, faute de bien, -avoit été contraint de se faire curé-prieur de la Haute Maison, en -Bourgogne, lui donna avis que M. de la Haute Maison, gentilhomme de -quinze mille livres de rente, n'avoit qu'une fille à qui, non plus -qu'à sa femme, il ne faisoit manger que des croûtes; qu'il y falloit -songer, et qu'il l'allât trouver en Bourgogne. Il y fut, et fit -connoissance avec elle. Depuis, il arriva par bonheur que Foucault fut -rapporteur d'un procès de ce gentilhomme. On vient à Paris; la fille -ne bougeoit de chez madame Foucault, à qui le curé l'avoit -recommandée. Là, Beaulieu s'en fit aimer. Il étoit beau, et elle -n'étoit point belle. Il fut question d'épouser en cachette; un prêtre -de Saint-Innocent fit l'affaire pour cent pistoles; par l'avis de -Patru, il se saisit de l'extrait baptistère: le mariage fut consommé -chez sa soeur Foucault. La soeur de Beaulieu, celle qui n'est point -mariée, faisoit la sentinelle à la porte. Le procès gagné, elle -retourne avec son père et sa mère en Bourgogne, où elle s'ennuyoit -fort de n'avoir point son mari, qui étoit d'avis d'attendre que le -père ou la mère qui étoient vieux allassent en l'autre monde. Pour -déterminer son mari à venir la rejoindre, elle feignit qu'on la -vouloit marier. Beaulieu consulte avec ses soeurs, et ils prenoient de -_fichues_ résolutions, quand Patru y arriva, à qui il dit qu'il étoit -résolu de l'enlever. «Il faut donc, lui dit cet ami, avoir vos alibi -bien prouvés.» Et il lui en dit les moyens. Beaulieu part et l'enlève. -Il ne la mena d'abord que dans un bois, à demi-lieue de la maison, où -elle passa la nuit; lui cependant galope au prochain bourg, y bat -exprès un valet d'hôtellerie; en sort aussitôt; va à un autre, y fait -encore quelque désordre, et ainsi à un troisième, afin qu'il y eût -bien des procès-verbaux contre lui. Il étoit bien accompagné; il -faisoit des insolences impunément. Le lendemain matin il alla -reprendre sa femme et la mena à Paris chez madame d'Elboeuf, qui lui -donna une chambre, sans s'informer pourquoi la jeune Beaulieu gardoit -sa belle-soeur, et il n'y entroit que lui. Le beau-père l'accusa de -rapt; mais il fut condamné aux dépens. Depuis, on les accommoda; mais -le vieillard, qui ne valoit guère mieux que son gendre, mit dans -l'accommodement qu'on ne lui demanderoit aucune dot. Beaulieu vint au -conseil à Patru, qui lui dit: «Allez-vous-en chez lui avec bien du -train; il s'en ennuiera bientôt, et là peut-être lui persuaderez-vous -de vous céder quelque rente, ou quelque maison. (Il avoit une rente -sur M. d'Angoulême, qui avoit été rachetée.) Vous lui direz: -«Monsieur, vous ne tirez rien de cette rente; et vous avez souffert -qu'on s'emparât à vil prix de cette maison que vous aviez vers -Orléans. Cédez-moi ces deux pièces, et, par le moyen de mes -beaux-frères et de mes autres parents du parlement, j'en tirerai bien -quelque chose.» Mais, gardez-vous bien, dit Patru, de laisser la -minute de la donation chez le notaire du village, car le bonhomme la -retireroit d'autorité.» Il va chez son beau-père avec une meute de -chiens courants anglois qu'il avoit gagnée à un Anglois à qui auroit -le cheval le plus vite. Beaulieu et cet Anglois avoient quelquefois -dupé les sots, et on sait qu'ils s'entendoient ensemble, et -profitoient des paris que l'on faisoit. Le beau-père en fut bientôt -las, et lui fait la donation. Beaulieu retire la minute, et va à M. -d'Angoulême qui le paie d'une quittance. Il va à cette terre; on lui -montre un contrat de vente en bonne forme; il présente requête, expose -que son beau-père l'a trompé; ordonné qu'il donneroit en autre nature -de biens ce à quoi montoit ce qu'il avoit donné. Il fut donc contraint -de lui donner la terre de Senelé de huit cents écus de revenu. Dans -cette terre, il faisoit apparemment la fausse monnoie, rançonnoit ses -paysans, mais les exemptoit de gens de guerre, troquoit des chevaux, -et avoit trois fois plus de train qu'il n'en pouvoit nourrir en homme -de bien. Il se faisoit craindre par sa _fanfare_, et ne voyoit point -M. le Prince, parce que, disoit-il, il se moque des gentilshommes. - - [37] _Voyez_ plus bas, p. 49. - -Il mourut, il y a trois ans, à Rouen, en poursuivant un procès. Depuis -la mort de son beau-père, Patru avoue qu'il étoit embarrassé de cet -homme; qu'il avoit honte qu'on le vît chez lui; mais qu'il ne pouvoit -s'en défaire à cause de la vieille connoissance. - -De ses deux autres soeurs, l'aînée épousa un baron de Maudestour, un -diable qui, ayant dessein d'étrangler sa première femme pour épouser -une de ses proches parentes, alla s'informer avant combien il lui -coûteroit pour la dispense, étrangla effectivement sa femme, mais -n'épousa point cette parente. Je ne sais pourquoi ce diable la laissa -veuve. La dernière alla demeurer avec son frère en Bourgogne. Avant ce -mariage, et dans leur grande misère, une de ses cousines nommée -Charpentier, qui avoit épousé Dalibert, aujourd'hui surintendant de la -maison de M. d'Orléans, pour trouver de quoi l'assister, s'avisa de -dire à Dalibert que toutes les servantes ferroient la mule, qu'elle -vouloit aller elle-même au marché. Et elle se chargea de tout ce soin -pour épargner, afin de donner à sa cousine. - - - - -L'ESTOILE[38] - -ET SAINT-THOMAS. - - -L'Estoile, l'Académicien, étoit fils d'un audiencier de la -chancellerie[39]; mais d'une des plus anciennes familles de Paris, -jusques à y trouver un chancelier de France[40], il y a long-temps. Il -avoit eu quelque bien de patrimoine, mais il en mangea une bonne -partie en amourettes. Il en contoit à la fille d'un procureur nommé -Sandrier: elle étoit jolie, mais fort coquette; elle prenoit son -argent, se moquoit de lui, et en aimoit d'autres. A la vérité c'étoit -un visage extravagant et difforme tout ensemble. Beaulieu-Picart, qui, -comme nous venons de voir, étoit honnêtement insolent, se voulut -mêler aussi de la cajoler. Il y fut un jour avec Patru; il y avoit -ordre de lui dire qu'elle n'y étoit point; cependant, la porte étant -ouverte, il demande à se reposer dans la salle; là il se met à pester, -et vouloit rompre les vitres. Patru, pour le détourner de cette folie, -lui dit: «Beaulieu, je te prie, faisons réponse aux vers que l'Estoile -a mis sur le luth de sa maîtresse[41].» Voici les vers: - - Je dois bien faire des jaloux - Lorsque je baise devant tous - Le sein de ma belle maîtresse. - Aux amants qui sont sous sa loi - Elle fait bien quelque caresse; - Mais elle n'embrasse que moi. - -Ils mirent au-dessous, et ce fut de la main de Beaulieu: - - Que te sert de baiser le sein - De ta belle maîtresse? - Insensé tu...... en vain, - Et te flatte d'une caresse; - Car jamais tu n'iras - Ni plus haut ni plus bas. - - [38] Claude de L'Estoile, membre de l'Académie françoise, mort - vers 1652. - - [39] Pierre de l'Estoile, audiencier de France, devenu célèbre - par le livre Journal sur lequel il inscrivoit l'événement de - chaque jour. Les Mémoires qu'il nous a ainsi laissés sont un des - ouvrages les plus curieux qui nous restent sur les règnes de - Henri III et de Henri IV. - - [40] La mère de Pierre de L'Estoile étoit fille de François de - Montholon, garde des sceaux sous François Ier. Il n'y a pas eu de - chancelier de L'Estoile. - - [41] Elle chantoit aussi et dansoit fort joliment; elle avoit de - l'éclat et étoit fort agréable. (T.) - -L'Estoile a avoué depuis qu'il en pensa enrager, qu'il ratissa le mot -déshonnête, et qu'il fut tenté de se battre contre Beaulieu; mais je -m'arrêtai en disant: «Il me battra et se moquera doublement de moi.» -Il passa maintes nuits à la porte de sa maîtresse, car il étoit -poétiquement amoureux. Après, il se maria aussi poétiquement avec la -fille d'un procureur, car ces filles de procureur lui étoient -fatales[42], et celle-ci n'avoit point de bien. Il en fut si jaloux -qu'elle mourut du chagrin que lui donnèrent les bizarreries de son -mari. Il y avoit quelque chose d'extravagant dans cet esprit-là. -D'abord il parloit de lui comme d'un écolier; puis pour peu qu'on le -mît en train, il se mettoit au-dessus de Malherbe. Il y a pourtant -bien à dire, et il ne savoit presque rien. Jamais il ne lui prenoit -envie de vous dire des vers que dans les rues ou sous quelque porte, -et il ne travailloit qu'après avoir fait fermer tous les volets et -allumer de la chandelle, quand même c'eût été en plein midi. Jamais -homme n'eut plus l'air et l'esprit d'un poète que celui-là. Un jour -chez Gombauld un gentilhomme saintongeois demanda à Gombauld s'il ne -connoissoit point un tel qui faisoit si joliment des vers: «Non,» dit -Gombauld. L'Estoile, qui se promenoit dans la chambre, et qui n'avoit -pas desserré les dents, dit comme s'il eût prononcé un arrêt: «C'est -un grand malheur à un homme qui se mêle d'écrire, que nous ne le -connoissions point.» Chez Malleville, il foula aux pieds, comme un -monstre, une méchante pièce dont Malleville se divertissoit, et -prononça anathème contre elle d'un ton de voix foudroyant. - - [42] Je ne sais s'il se repentoit d'avoir eu affaire avec des - procureurs, mais ayant été poussé assez incivilement au Palais - par un procureur, il demanda son nom. «Il s'appelle Fléau, lui - dit-on.--Vraiment, ce nom ne lui convient pas mal; je serois - d'avis, dit-il, qu'on appelât ainsi tous les procureurs.» (T.) - -Un jeune auteur[43] lui lisoit un jour une pièce de théâtre[44]. Il -écouta les deux premières scènes; à la troisième, où un roi parloit, -il s'écria: «Le roi est ivre.» Un soir, comme il rajustoit un vers en -se retirant, on lui prit son chapeau; il ne s'en avisa que quand il -eut trouvé le mot qu'il cherchoit, et après il se mit à crier: _Aux -voleurs_; mais il n'étoit plus temps. Il n'étoit point âgé quand il -mourut; sa maladie fut bizarre, car tout est bizarre en lui. Il -s'étoit mis en fantaisie de ne manger que des confitures, et cela lui -causa une indigestion étrange: il rendoit les choses comme il les -prenoit, et ne sentoit point de douleur. Il en trépassa pourtant. On -dit que, par résignation à la volonté de Dieu, il donna tous ses vers -à un janséniste. Je ne sais ce que ce janséniste en a fait[45]. - - [43] Le Clerc. (T.)--Michel Le Clerc, de l'Académie françoise. On - ne connoît de lui que deux tragédies, _la Virginie romaine_, et - _l'Iphigénie_, qu'il eut la maladresse de faire représenter peu - après celle de Racine. - - [44] _Ramire._ (T.) - - [45] Les poésies de L'Estoile sont éparses dans les Recueils du - temps. On a de lui _la Belle Esclave_, tragédie, 1643, et - _l'Intrigue des filoux_, comédie, 1648. - -Pour la Sandrier, elle eut bien des galants. Saint-Thomas, qui -faisoit, en Savoie, la charge de conseiller d'État, étant ici, en -devint amoureux, et l'emmena en Savoie, lui promettant de l'épouser, -afin de l'ôter aux autres. Elle prétend qu'il l'a épousée, mais qu'il -lui a volé toutes les pièces justificatives de leur mariage. Pour moi, -je ne le crois pas. Elle ajoute qu'il l'a voulu empoisonner: elle a -tâché d'en tirer quelque chose en plaidant; mais je pense qu'elle n'en -a guère eu. Elle revint à Paris il y a bien dix-sept ans, où elle se -mit à chanter des airs italiens; elle avoit appris à Turin. Elle fit -bien du bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent même -qu'elle chante mal, car c'est tout-à-fait à la manière d'Italie, et -elle grimace horriblement; on dirait qu'elle a des convulsions. Elle -est fort fardée, et se mêle d'esprit. Je ne sais comment elle -subsiste. Autrefois elle a eu quelques galants. Le président de Thou -d'aujourd'hui en a été un. Peut-être a-t-elle épargné quelque chose. - - - - -L'ESPRIT DE MONTMARTRE ET RACONIS[46]. - - -Un nommé Collet, qui demeuroit au faubourg Montmartre, fut surnommé -_l'Esprit de Montmartre_, à cause qu'avec une petite voix qu'il -faisoit, il sembloit que ce fût un esprit qui parlât de bien loin en -l'air[47]. - - [46] Charles-François d'Abra de Raconis, né vers 1580, au village - de Perdreau, près de Montfort-l'Amaury, évêque de Lavaur, en - 1639, mort en 1646. - - [47] Il paroît que le nom de ventriloque n'étoit pas connu alors. - -Avec cette voix, il a fait dire bien des messes pour tirer des âmes du -purgatoire; il a pensé faire mourir des gens de peur, et a fait venir -la fièvre à d'autres. Une fois le cardinal de Richelieu, qui se -vouloit railler de celui qui a été évêque de Lavaur, que les -Jansénistes ont si bien étrillé, fit que cet homme se fourra dans la -foule de ceux qui accompagnoient le cardinal aux Tuileries, du nombre -desquels étoit notre évêque. Il se mit au milieu de la grande allée à -appeler: «_Abra de Raconis! Abra de Raconis!_» c'est son nom. Tout le -monde avoit le mot. Raconis, s'entendant nommer, tourne la tête, mais -ne dit rien pour cette fois. La voix continue: il commença à -s'épouvanter. Enfin, tout d'un coup il s'écrie: «Monseigneur, je vous -demande pardon si je perds le respect que je dois à Votre Eminence; il -y a déjà quelque temps que je me contrains: j'entends une voix dans -l'air qui m'appelle.» Le cardinal et tous les autres dirent qu'ils -n'entendoient rien. On prête silence, et la voix lui dit: «Je suis -l'âme de ton père qui souffre il y a long-temps en purgatoire, et qui -ai eu permission de Dieu de te venir avertir de changer de vie. -N'as-tu pas de honte de faire la cour aux grands, au lieu d'être dans -les églises?» Raconis, plus pâle que la mort, et croyant déjà avoir le -diable à ses trousses, proteste qu'il n'est à la cour qu'à cause que -Son Eminence lui avoit fait espérer qu'il lui pourroit rendre ici -quelque service; mais, etc. Après qu'on s'en fut bien diverti, on le -mena à son logis où il pensa mourir de frayeur, et on fut plus de -quatre jours avant que de le pouvoir désabuser[48]. Le cardinal en eut -quelque petite honte, et, le faisant évêque, lui envoya ses bulles -gratis. Dès qu'il fut évêque, il prit un page. Il donna son nom de -Raconis à un hameau qui s'appeloit Perdreau, près de Montfort-l'Amaury. -Là, il a bien fait de la dépense fort mal à propos, car sa maison ne -vaut pas l'entretien, et il l'a substituée à son neveu, sans avoir -payé ses dettes[49]. Une de ses plus belles qualités étoit de bien -jouer au ballon; il étoit gentilhomme. Il confessa à un de ses amis -dans la maladie dont il est mort que le déplaisir d'avoir été si -malmené par ces messieurs de Port-Royal le mettoit au tombeau[50]. - - [48] Cette anecdote semble être la plus ancienne de toutes celles - qui se rattachent à la bizarre faculté des ventriloques. - - [49] Morery fait naître Abra de Raconis _au château de Raconis_, - que cet évêque a bâti dans sa vieillesse. Il en fait même un - grand prélat, et c'est comme cela qu'on écrit l'histoire! - - [50] Raconis, auteur d'une philosophie imprimée en 1617, se - montra fort opposé aux Jansénistes. Despréaux l'a cité dans le - quatrième chant du Lutrin. - - ...... Alain, ce savant homme, - Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme, - Qui possède Abéli, qui sait tout _Raconis_, - Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis. - -Ce même Collet fit un tour tout pareil, et au même lieu, à M. Mangot, -maître des requêtes. Il le fit mettre à genoux comme Raconis. -Neufvillette avoit dans son régiment de chevau-légers un cavalier qui -faisoit la petite voix, et se faisoit apporter par les paysans, où il -lui plaisoit, leur argent, leurs habits, tout ce qu'ils avoient, et -puis l'alloit prendre quand ils étoient partis. - - - - -MADAME DE MONTANDRE. - - -La veuve du baron de Montandre est une petite femme qui peut encore -passer pour belle; mais, ce qu'elle a de plus beau, c'est les mains. -La Reine, qui s'en pique, et avec raison, les voulut voir. Entre -autres belles choses qu'elle dit à Sa Majesté, elle lui dit: «Ah! -madame, que vous avez l'esprit _pénétratif_.» Il n'y a jamais eu de -plus extravagante créature. Elle va par pays avec des habits de -Cléopâtre, je veux dire de la force de ceux des comédiennes, quand -elles représentent quelque grande reine. Elle a quelquefois dix ou -douze officiers vêtus de velours ou de satin noir, avec de petites -bottes comme des gens de ville, et ils la suivent à cheval à ses -journées; l'un est joueur de luth, l'autre violon, l'autre musicien, -parfumeur, distillateur, etc. Sur son lit, dans les hôtelleries, elle -a plus de vingt carreaux. Elle fut une fois deux jours à un petit -bourg du bas Poitou, nommé Bressuire, où il n'y a qu'un cabaret -borgne; elle s'y promenoit en carrosse avec une femme-de-chambre laide -comme le diable au côté d'elle et un joueur de luth au-devant, et -changeoit trois fois d'habit par jour. La dernière fois qu'elle vint à -Paris, l'argent lui manqua dès Orléans; comme elle s'en retournoit à -la province, elle fit marché à un batelier pour la conduire et la -nourrir elle et tout son monde, jusqu'à Ussé, entre Tours et Saumur. -Le batelier, qui savoit qu'elle avoit la moitié à cette terre, s'y -accorda. Le fermier vint au-devant d'elle et capitula à quatre-vingts -pistoles, pourvu qu'elle n'entrât point dans le château. Elle n'a pas -plus tôt l'argent, qu'elle y entre, fait battre les grains, et en vend -le plus qu'elle peut. Son mari l'avoit fort tenue de court. On le -blâmoit; mais, à cette heure, on l'excuse. - - - - -MADAME DE CHAMPRÉ - -ET LES AUTRES DAMES DE NOYON. - - -Madame de Champré est fille d'un conseiller au parlement, nommé Henri; -mais il portoit le nom de la terre de Gerniou. Sa mère avoit été -mariée en premières noces avec un secrétaire du Roi, si je ne me -trompe, qu'on appeloit La Fontaine, et en avoit eu deux garçons. La -mère fut galante en son temps; mais non pas en comparaison de la -fille; car, dès treize ans, elle fut débauchée par un homme qui lui -montroit à jouer du luth, et on dit que le père, à la chaude, intenta -un procès contre cet homme qu'il ne poursuivit pas ensuite. - -Après la mort de son père, elle fut mariée au fils de Ferrier, qui -avoit été ministre; ce garçon étoit lieutenant de l'artillerie. -Ferrier s'en contenta, et lui fit de grands avantages en l'épousant. -Elle étoit belle et friande.........; cela ne dura guère. Les -parents, qui, comme vous avez vu, sont fort avares, enrageoient de -payer un gros douaire à une si jeune femme; il y eut procès. En voyant -ses juges, un d'eux devint amoureux d'elle, c'est Mesnardeau Champré. -Il étoit veuf, et n'avoit pas été trop heureux en premières noces. Sa -femme, qui étoit demoiselle, l'avoit toujours méprisé, et il n'en -avoit point eu d'enfants; il étoit riche; il avoit cinquante ans, -petit, de fort mauvaise mine, et à tel point, qu'un laquais lui donna -un soufflet au Palais, le prenant pour un huissier de la chambre des -eaux et forêts. Il le fit emprisonner, et lui pardonna lorsqu'il ne -tenoit qu'à lui de le faire pendre; c'étoit un bon conseiller, mais -c'étoit tout. Un jour il dit à la belle veuve qu'il falloit qu'elle se -remariât, et que si elle l'en vouloit croire l'affaire seroit bientôt -faite. «Je connois, dit-il, un conseiller....» Il se dépeint. Elle vit -facilement que c'étoit de lui-même qu'il vouloit parler; et, après y -avoir pensé, elle accepta le parti. Je pense que ce qui la fit -résoudre, ce fut qu'un conseiller accrédité viendroit à bout de toutes -les affaires qu'elle avoit, bien mieux qu'un autre homme. Ce qui -arriva. Un an, ou environ, après, elle alla faire une promenade à -Courance[51], où étoit Poinville, cadet de Gallard, maître de cette -maison. Ce garçon ne faisoit que sortir du collége, et ne demandoit -qu'à faire galanterie; il étoit riche. Elle, par je ne sais quelle -gaillardise, alla avec madame Aubert, des Gabelles, et quelques autres -jouer du luth, dont elle jouoit aussi bien que personne, dans la -chambre de Poinville qui dormoit; cela l'acheva de vaincre, car déjà -il l'avoit trouvée fort à son gré. Elle avoit bonne mine, n'étoit -point trop grosse en ce temps-là, aux tétons près, grande, fort -blanche par la gorge et par le visage, même trop pâle, le reste n'est -pas de même; et, avec cela, elle dansa bien. Il est vrai que ses -tétons marquoient un peu trop la cadence. Pour la voix, elle l'avoit -d'une harangère ivre, et médiocrement d'esprit. Elle vouloit être -brave; Poinville donnoit; l'affaire fut bientôt conclue. Le mari -amoureux d'elle lui donnoit les violons pour la voir danser. - - [51] Courance étoit un très-beau château du Gâtinois. Il a été - gravé. - -Les frères s'aperçurent bientôt de cette galanterie, et en conscience -cela n'étoit pas difficile; en sorte que Poinville n'osoit plus aller -chez elle. Cela ne plaisoit guère aux amants, qui, pour se voir plus à -leur aise, se mirent d'une partie de promenade qui a bien fait du -bruit. Une madame d'Ecquevilly et une madame de Turgis, toutes deux -jolies, mouroient d'envie d'aller voir Liancourt et Blérancourt[52]. -Elles en parlent à leurs galants, Mandat et La Barroullière, tous deux -conseillers au Grand-Conseil. On y ajoute madame de Champré et -Poinville, et pour grands chaperons mesdemoiselles Ogier, deux filles -d'esprit, déjà âgées, soeurs de cet Ogier dont nous avons parlé -ailleurs[53]; point de demoiselles, point de femmes-de-chambre. Les -voilà tous huit dans un carrosse à six chevaux. On dit, pour faire le -conte bon, que madame de Turgis dit à son mari, le plus ancien des -maîtres des comptes, que M. de Champré seroit du voyage, et que les -deux autres dirent à leurs maris que ce seroit Turgis qui les -accompagneroit. - - [52] Le château de Liancourt, auprès de Clermont-Oise, et le - château de Blérancourt, bâti par Bernard Potier, près de Noyon. - - [53] C'étoient sans doute les soeurs d'Ogier _le Danois_, et du - prieur Ogier, le prédicateur, dont il a été parlé plus haut dans - l'article de M. d'Avaux, (tome 3, page 385). - -On ajoutoit que quand elles furent parties, les trois maris se -rencontrèrent au palais, et qu'ils furent aussi étonnés que si cornes -leur fussent venues. Comme cette partie étoit faite avec beaucoup de -prudence, elle ne manqua pas d'avoir le succès qu'elle devoit avoir. -La compagnie de M. d'Orléans étoit logée à Noyon. Les officiers, qui -virent de jolies femmes avec des jeunes gens, et qui ne vivoient point -comme s'il y eût eu quelque mari dans la troupe, ne les traitèrent pas -avec tout le respect imaginable. Sur cela on dit à Paris qu'elles -avoient passé par les piques, que les Ogier avoient été pour les -gendarmes, et les trois dames pour les officiers, et que les galants -avoient été malmenés, et avoient eu bien de la peine à retirer leurs -belles des mains des soldats à force d'argent. On en fit une chanson -qui commençoit ainsi: - - Trois jeunes dames - Sont allées à Noyon; - Trois forts gendarmes - Leur y ont pris... - Les pauvres dames! - On leur a pris... - Dedans Noyon[54]. - -Cette aventure fit tant de bruit, que, pour dire une gaillarde, on -disoit: _Une dame de Noyon_. Pour madame de Turgis, je ne voudrois pas -assurer qu'elle ait conclu; mais c'étoit une des plus fines coquettes -de Paris. Il y avoit un vaudeville qui tranchoit le mot avec La -Barroullière; mais quelquefois les vaudevilles sont aussi mal informés -que les autres gens. Elle eut du déplaisir de ce voyage; mais pour -cela elle n'en fut pas plus prude; à la vérité elle ne fut plus tant -dans le grand monde; elle est morte jeune. - - [54] Il y avoit encore un couplet sur l'air: _La, sol, fa, mi, - ré, Jacquet_. - - Vous, coquettes de Paris, - Qui n'êtes pas satisfaites - De vos cocus de maris, - En savez-vous la défaite? - Il faut aller à Noyon - Avec chacun son mignon. - D'Ecqvilly, Turgis, Champré - Vous en diront des nouvelles. - Qui font la, sol, fa, mi, ré - Sans en demander congé. - - (T.) - -Turgis étoit et est encore la plus grosse bête de toute la chambre. Sa -femme le traitoit fort de haut en bas, ne vouloit point coucher avec -lui. Tous les vingt mois la famille s'assembloit pour l'y obliger, et -c'étoit un enfant fait sans y manquer. Le soir elle l'envoyoit souper, -et elle soupoit seule, sous le prétexte de quelque indisposition; car -elle étoit fort délicate. Il laissoit les gens avec elle, revenoit -après souper et s'endormoit fort souvent. Durant ce temps-là elle -faisoit quelque petite coquetterie; mais elle ne concluoit pas. Lui, -comme elle causoit avec Rambouillet, et ceux au milieu desquels elle -étoit, couloit sa main tout doucement pour lui toucher le bras, et ne -disoit jamais un mot. C'est pour elle que Sarrasin a fait _la -Souris_[55]. Elle étoit jolie; mais elle n'avoit point de belles -dents. Le chagrin du voyage de Noyon l'a tuée; elle n'eut plus de -santé depuis. - - [55] La pièce est intitulée: _Galanterie à une dame à qui on - avoit donné, en raillant, le nom de Souris_. (_OEuvres de - Sarrasin_; Paris, 1685, t. 2, p. 146.) - -Pour madame d'Ecquevilly, elle avoit aimé Mandat étant fille; et l'on -dit que, dans une grande maladie qu'il eut, elle alla plus de six fois -le voir, la nuit, et, pour cela, il falloit passer le Pont-Neuf; car -M. Sarus, conseiller au Parlement, son père, logeoit sur le quai de la -Mégisserie, et le galant vers les Augustins. Perrachon[56], partisan -huguenot, n'étoit pas mal avec elle. Elle étoit cajolée d'assez de -gens. Ecquevilly, fils de ce M. de Boinville (Hennequin) qui fut -trouvé caché sous le lit de la Reine-mère, dont il étoit amoureux[57], -l'épousa; il portoit l'épée. Au retour, je vous laisse à penser si -Poinville voyoit facilement sa dame. Ils n'eurent pas l'esprit de -trouver une confidente, et cette sottise fit un jour un grand -scandale. Madame de Champré, qui apparemment avoit eu des nouvelles de -son galant, alla exprès jouer chez la présidente de La Barre, sa -voisine, qui alors étoit retirée chez M. de La Gallissonnière, son -père, au coin de la rue du Bouloi dans la rue Coquillière; car tout -cela est nécessaire à savoir: c'étoit un peu après la Saint-Martin. -Sur les sept heures du soir un petit laquais lui vint dire un mot à -l'oreille; il avoit un flambeau. Elle se lève aussitôt, dit qu'elle -avoit un peu affaire, et donne son jeu à un autre. La présidente, qui -lui portoit envie, fit appeler un de ses cousins, nommé le chevalier -Barin (c'est le nom de la famille de La Gallissonnière), jeune garçon -plein de coeur, et qui en avoit voulu conter à la dame, et le prie de -la suivre. Il part un moment après, et la trouve le dos contre le coin -de la rue Coq-Héron, contiguë à celle du Bouloi, et Poinville........ -devant elle. Il fit semblant de venir de la ville, et lui dit d'un -ton étonné: «Jésus! madame, que faites-vous là?» Poinville, qui -l'avoit d'abord reconnu, car il le craignoit, et la nuit étoit -assez claire, s'étoit avancé vers la rue du Bouloi qui va à la -Croix-des-Petits-Champs, et elle le suivit sans rien répondre. Le -chevalier lui offrit la main; elle ne voulut pas qu'il la menât, et, -ainsi dans la crotte, et sans flambeau, ils allèrent jusqu'à la Croix. -Là un homme de Poinville lui vint dire: «Madame, on vous attend.» Le -chevalier lui dit: «Que son maître la vînt chercher s'il vouloit, et -qu'il n'étoit guère civil.» Voyant cela, elle fut contrainte de -revenir chez elle, et le chevalier la quitta quand elle fut près de -son logis. Les gens de Poinville l'avoient toujours côtoyé jusque là, -et la belle, quoi qu'il fît, ne lui voulut jamais dire une parole. La -servante, qui lui vint ouvrir, s'écria, la voyant ainsi crottée, et -elle, qui n'eut pas l'esprit de se laisser tomber, comme si elle eût -fait un faux pas, lui dit qu'elle avoit tant tournoyé, pour trouver la -porte, qu'elle s'étoit ainsi gâtée. Notez qu'il n'y avoit qu'une -maison entre deux, et qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on l'eût -laissée sortir sans lui éclairer; mais, comme j'ai remarqué, son -laquais avoit un flambeau. - - [56] - - La Sarus aime Perrachon, - Encor qu'il ait l'oeil de cochon. - Cette fille aime qui la paie; - Daye dandaye, - Daye dandaye. - - (T.) - - [57] C'étoit un maître des requêtes. Il faisoit des présents à la - Reine, qui les renvoyoit à sa femme. Une fois il se fit mener - dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le découvrît, à - une maison où étoit la Reine. Elle ne voulut pas qu'on lui fît - rien quand on le trouva sous son lit. - - (T.) - -La présidente de La Barre conta cela à tout le monde. Un maître des -requêtes crut être obligé d'en avertir le bonhomme Champré, qui s'en -plaignit aux deux frères de sa femme; et, comme l'aîné lui eut -remontré qu'il étoit trop bon, il lui promit de faire tout ce qu'il -voudroit. Ce garçon lui fit promettre de ne parler à sa femme de six -jours, et de lui témoigner, par toutes ses actions, qu'il étoit fort -en colère: «Et cependant, lui dit-il, je parlerai à ma soeur.» Trois -jours ne furent pas plus tôt passés, que ce pauvre homme alla trouver -son beau-frère, et le pria de se dépêcher: «Car, lui dit-il, je ne -saurois bouder si long-temps.» Le frère lui promit de voir la dame -avant midi. Il y fut, et la fit pleurer. Le mari, qu'elle appeloit -_Petit-Coeur_, survint, la belle étant encore en larmes. A ce -spectacle le coeur grossit à _Petit-Coeur_, et, pleurant à son tour, -il lui dit qu'il la prioit de lui pardonner sa cruauté, et que c'étoit -son frère qui lui avoit fait faire. - -La crainte que le galant avoit des frères lui fit trouver un lieu où -la voir; mais comme cette femme lui coûtoit furieusement, car elle -étoit magnifique, et jouoit gros jeu, il se lassa de la dépense, et -ensuite il se fit conseiller à Toul, où j'ai ouï dire qu'il étoit -aussi sot qu'à Paris. Depuis elle se vantoit que Toré lui avoit voulu -donner un collier de douze mille écus, mais je n'en crois rien; elle -n'étoit pas si sotte que de le refuser. Elle alla quelque temps après -à La Chapelle[58], entre Lagny et Coulommiers, chez la veuve de Camus, -procureur-général de la cour des aides, celle qui entretenoit Tillier, -aujourd'hui intendant des finances, qu'elle a épousé depuis. Elle y -perdit tout son argent, à un quart d'écu près. Il lui prit une vision -de dire qu'elle donneroit ce quart d'écu à celui de tous les jeunes -gens qui étoient là, qui auroit le plus beau c... Aussitôt les voilà -tous chausses bas. Elle jugea que Bermont, conseiller au -Grand-Conseil, méritoit le quart d'écu. Il y a eu un vaudeville: - - Qui veut avoir empire - Sur la Champré, - Il ne faut, sans lui dire, - Que lui montré - Que lui montrer le c.., - Que lui montrer. - - Ce fut à la Chapelle - Chez la Camus, - Que Bermont devant elle - Montra son c.., - Montra son c.. camus, - Montra son c... - - [58] A cette maison de la Chapelle, il arriva une fois une assez - plaisante chose. Un curé de Montevrin, vers Lagny, y étoit soir - et matin; c'étoit un homme qui faisoit des malices à tout le - monde, et tout le monde lui en faisoit aussi. En badinant on lui - mit un casque qui fermoit avec je ne sais quel ressort; et après - on envoya à Paris un valet qui le savoit ouvrir; de sorte que le - pauvre curé fut vingt-quatre heures, mangeant, buvant, disant son - bréviaire, l'armet en tête. (T.) - -Peut-être cela se fit-il d'une façon moins gaillarde qu'on ne le -conte; mais il y a fondement à l'histoire. Elle eut pour le jeu une -grande querelle avec madame d'Ecquevilly. Elles aimoient à jouer gros -jeu, et, de peur qu'on ne grondât, la d'Ecquevilly lui dit: «Faisons -semblant de jouer la moitié moins que nous ne jouerons.--Mais vous -n'en tomberez pas d'accord, dit l'autre.--Monsieur, répliqua la -d'Ecquevilly, en sera témoin.» C'étoit un ami commun. La Champré gagne -mille écus; l'autre ne lui veut donner que cent pistoles, et encore en -nippes. Elle en vouloit pour trois cents, et encore, disoit-elle, que -c'étoit assez de grâce de prendre ainsi des bagatelles. Elles se -séparèrent assez mal; et la Champré, s'en allant, disoit: «Cette -petite p..... ne me paiera pas.» Et l'autre disoit: «Cette grosse -tripière ne me quittera rien.» Depuis, elles s'accommodèrent. Je ne -sais si elle gagna davantage depuis; mais elle fit faire un carrosse -si beau, que la Reine s'arrêta en passant devant la boutique du -sellier pour le voir. Le mari, ayant su cela, dit qu'il y vouloit -mettre le feu. Elle fut contrainte de le revendre. - -Au mois de novembre 1658, madame de Champré alla avec Ninon chez -madame Burin; le luth et l'humeur _vituperosa_ ont fait leur amitié, -car Ninon a trop d'esprit pour faire aucun cas de cette balourde, qui -pourtant, à cause de l'abbé Du Buisson, son galant, garçon rimant, se -veut mêler de parler de vers; elles avoient vingt-quatre chevaux et -l'équipage de Termes. Boyer, ci-devant capitaine aux gardes, étoit -avec elles. Dès le soir même, Ninon demanda du papier et écrivit à -Termes et à l'abbé Du Buisson, qui étoient à Fromont, chez Nouveau, à -la chasse: «Ne fatiguez point trop votre équipage; venez ici; il y a -de toutes sortes de bêtes: vous n'aurez qu'à vous garantir de prendre -le change.» Elle demande quelqu'un pour porter cette lettre. La Cour -Des Bois-Girard, frère du président de Tillet, qui est galant de la -Burin, en donna un; mais il ouvrit la lettre, car il avoit remarqué -que Ninon avoit assez méprisé les gens. Madame Burin, voyant cela, dit -qu'elle avoit partie faite pour le lendemain chez Bregis à Tigery, où -il y devoit avoir une chasse; elle fait dîner, déjeûner et part avec -ordre à ses gens de ne rien donner. Termes et l'abbé arrivent. Madame -de Champré veut qu'il y ait à souper; elle eut prise avec la femme de -charge, et même lui donna un soufflet. L'autre le lui rendit en -quelque sorte, au moins elle tendit le coude de façon que madame de -Champré s'y heurta bien fort. Voilà les galants et Ninon qui disent -qu'il la falloit abandonner à leurs laquais. Cependant les gens de la -maison et du voisinage s'échauffent, et madame de Champré fut toute -heureuse de se mettre en chemin, quoiqu'il fût déjà assez tard; elle -arriva à Paris à minuit. Burin, qui a des affaires au parlement, fit -satisfaction à M. Mesnardeau; mais madame Burin ne voulut jamais aller -voir madame Champré. Quelqu'un avertit Burin (on dit que cela vient -d'elle) que La Cour Des Bois étoit à pot et à rôt avec sa femme; il -alla à La Grange, où il ne le trouva plus; il entra dans la chambre, -l'épée à la main; la femme se sauva du lit, et voilà tout. Elle vit à -son ordinaire. C'est une impertinente, une folle; mais elle est -obligeante au dernier point. Burin y est retourné depuis dans la -maison à Paris; pour La Grange, la femme n'y a pas été. Ce fut Burin -qui mena Montreuil[59] à sa femme, disant qu'il falloit attirer les -gens d'esprit. Elle ne songeoit pas avant cela à la galanterie. - - [59] Mathieu de Montreuil, auteur de quelques madrigaux pleins de - délicatesse. - -Mademoiselle lui dit une fois: «Madame, quand vous vendrez votre -garde-robe, faites-moi la grâce de m'en faire avertir; j'y enverrai -acheter vos nippes.» Depuis, elle corrompit son mari qui, jusque là, -étoit en assez bonne réputation dans le Palais; durant la _fronderie_, -elle le fit _Mazarin_. Il y a gagné, comme nous verrons dans les -Mémoires de la Régence; car alors on tendoit les bras à tout le monde. -Elle disoit: «Il faut bien que je fasse encore une jupe, car, que -diroit la Reine?» Elle est présentement plus magnifique en toutes -choses que jamais, mais plus grosse et plus pâle sans comparaison. -Elle entretient l'abbé Du Buisson à cent livres par mois. C'est le -fils de Du Buisson, qui étoit gouverneur de Ham, petit homme assez -étourdi, qui fait des chansonnettes et des vers burlesques assez -méchants. Il dit qu'il ne conçoit pas pourquoi on a imprimé Malherbe; -il est amoureux d'une autre bonne dame à qui il porte ce qu'il peut -tirer de la _grosse dame de Noyon_. Mais je pense qu'il est souvent -court d'argent et d'autre chose. - -On faisoit encore un conte de madame d'Ecquevilly. En passant dans le -bois de Boulogne, on dit que son carrosse rompit, et que M. le Prince, -qui revenoit de Saint-Cloud, la trouvant la plus jolie (il y en avoit -d'autres avec elle), la prit et la mena dans le bois. Les petits -messieurs s'accommodèrent des autres. Il y avoit une madame De Séve, -de l'île[60], la femme de Coquerel, et une veuve, aussi de l'île, -appelée madame de Bourneuf. Pour faire le conte meilleur, on disoit -que madame d'Ecquevilly crioit à Le Prestre, son galant et son cousin -germain: - - Mon cousin, mon cousin, ôte-moi, je te prie, - Du malheur où je suis[61]; - -et qu'après, madame de Bourneuf disoit: «Pour vous autres, vous avez -des maris; mais, pour moi, quel scandale seroit-ce?» Ce Le Prestre est -ce grand joueur, ci-devant conseiller à la cour des aides; constamment -il a vécu avec la d'Ecquevilly. C'est une grande coquette; mais c'est -en même temps une grande ménagère. Elle paroît autant qu'une autre qui -fera trois fois plus de dépense qu'elle; elle est adroite; elle se -lève à Paris à sept heures tous les jours, quelque tard qu'elle se -couche: à la campagne, c'est bien pis. Elle eut, il y a six ans, une -grande maladie; elle disoit à la cadette Ogier, sa confidente: «Je -n'ai nul regret à quitter le monde, moi qui semblois tant l'aimer.--Et -vos enfants?--M. d'Ecquevilly les aime; il en aura soin.» On n'a -jamais rien vu de si constant; cependant son mari est mort devant -elle. Depuis Le Prestre, et cela a cessé il y a long-temps, je n'ai -pas ouï dire qu'elle eût aucun galant. Le jeu est sa passion -dominante. - - [60] Du quartier de l'île Saint-Louis. - - [61] Vers de Malherbe. (T.) - -Pour mesdemoiselles Ogier, la cadette a bien plus d'esprit que -l'aînée; elle fait des bagatelles en vers fort joliment. Ceux qui les -connoissent disent que ce sont d'honnêtes filles, mais peu -scrupuleuses, et qui, faute de bien, ont été contraintes de se fourrer -dans les compagnies qui les ont bien voulu recevoir, sans regarder -trop exactement si les choses s'y faisoient dans l'ordre. - - - - -D'AMBOISE, PÈRE ET FILS. - - -M. d'Amboise étoit maître des requêtes. Son père avoit été premier -chirurgien du Roi. Un jour, le feu président de Mesmes lui reprocha en -bonne compagnie que son père étoit chirurgien. «Il est vrai, -répondit-il, et il me souvient qu'il me disoit qu'il n'avoit jamais pu -vous guérir de la ladrerie, ni votre père, ni vous[62].» Ce bon M. -d'Amboise ne rencontroit pas si bien en toutes choses, témoin la -préface qu'il a mise au-devant des oeuvres d'Abailard. Il avoit une -grande bibliothèque. Un jour, comme il changeoit de logis, et qu'il -faisoit emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avoit un peu trop -chargé, lui dit: «Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en -faut.--Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir -porter ce peu de volumes; je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma -tête.--Saint Jean, dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une -belle paire de cornes!» Le crocheteur disoit mieux qu'il ne pensoit; -car madame d'Amboise se réjouissoit, et principalement avec un jeune -homme, dont le mari étoit si jaloux qu'enfin il se résolut de la -mettre en procès, et faisoit tous les jours interroger ses valets pour -la convaincre. Un de ses amis lui en fit honte, et le fit résoudre à -cesser ses poursuites, pourvu que ce galant ne vît plus sa femme. On y -fit consentir le jeune homme, qui chercha fortune ailleurs. - - [62] Ils en sont accusés; et le plus fâcheux, c'est qu'une de - leurs soeurs mourut, il y a quelques années, toute dévisagée de - ladrerie. - - (T.) - -Son fils ne fut pas plus heureux en mariage; aussi ne prit-il pas trop -garde où il se mettoit, comme vous verrez par la suite. Il prit -l'épée, et, pour s'appuyer d'une bonne alliance, il épousa -mademoiselle de La Hillière de Touraine. Mais soit qu'elle le -méprisât, ou qu'elle ne voulût pas dégénérer, elle se mit à faire -galanterie. Son mari, pour faire le petit seigneur, acheta auprès -d'Amboise une maison de plaisance que Le Gast, favori de Henri III, -avoit fait bâtir pendant qu'il en étoit gouverneur; et, afin qu'un -jour lui et ses descendants pussent passer pour des gens de la -véritable maison d'Amboise, il prêta de l'argent au comte d'Aubijoux, -qui en est, afin qu'il lui permît de faire enterrer un de ses enfants -dans une certaine cave où l'on mettoit les seigneurs d'Amboise. Il -étoit d'ailleurs fort civil; mais cette sotte vanité le rendoit -ridicule. - -Il s'avisa que la fille d'un nommé Floriot, beau-frère de feu Lambert -le riche, qui, en mourant, laissa beaucoup à sa nièce, seroit bien le -fait d'un fils de treize ans qu'il avoit; et, comme le père et la -fille passoient entre Orléans et Blois, Amboise enleva cet enfant, qui -n'avoit que dix ans, et retint le père et une tante. Le marquis de -Sourdis, gouverneur de Beauce, et aussi gouverneur d'Amboise, étoit -avec son ordre à la tête des enleveurs. Il fallut composer à vingt -mille livres. Floriot donna une partie de l'argent pour ravoir sa -fille, et quand il fut à Paris, il présenta requête au parlement. Mais -M. de Beaufort, à cause du marquis d'Aluye, qui étoit du parti de -Paris (c'étoit durant la _Fronderie_), l'intimida, et il fallut donner -le reste. Depuis, d'Amboise est mort, et sa veuve s'est fait épouser -par un Crevant que son père a déshérité à cause de cela. - - - - -L'ABBÉ DU LANDAYE. - - -La mère de madame de La Hillière concubinoit avec un garçon de Paris, -nommé Le Roi, fils d'un huissier au conseil, dont la femme avoit été -galante. Ce garçon trouva le moyen d'avoir l'abbaye du Landaye dans le -voisinage de cette madame de La Hillière, et c'est de là que vint la -connoissance. Elle en étoit folle. Il étoit le maître de tout, et elle -lui donnoit tout ce qu'il vouloit. Ses fils, dont l'un étoit -mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, et d'Amboise, qui l'étoit -aussi, se résolurent de se défaire de M. l'abbé. Ils étoient d'autant -plus irrités que le galant homme s'étoit vanté que la vieille lui -livreroit une jeune fille fort jolie qu'elle avoit. Un soir, ils -l'attrapèrent sur le Pont-au-Double[63]. La Hillière et d'Amboise -avoient avec eux quinze ou vingt de leurs soldats; ils n'osèrent le -jeter dans la rivière, mais ils résolurent de lui couper le nez, et -donnèrent pour cela un couteau à un soldat. L'abbé ne perdit point le -jugement, et dit à La Hillière: «Monsieur, c'est vous que j'ai -offensé; c'est à vous à me punir, et non pas à vos soldats; que ce -soit, je vous prie, de votre main.» La Hillière prit le couteau, mais -il n'eut pas l'inhumanité de lui couper le nez, et le galant en fut -quitte pour une petite balafre. - - [63] Pont situé au midi de l'église de Notre-Dame; il est adossé - aux bâtiments de l'Hôtel-Dieu qui traversent la rivière. - - - - -DU BURCQ. - - -Du Burcq est un garçon de Bordeaux, fils d'un trésorier de France, qui -étoit riche. Pour son malheur, il s'est mis de tout temps dans la tête -qu'il avoit bien de l'esprit et bien du mérite. Dès qu'il fut arrivé -ici, il voulut plaider, pour montrer son éloquence, quoiqu'il eût la -plus pitoyable voix du monde. Un jour, il commença son plaidoyer par -ces mots: «_Messieurs, à juger par les apparences, qui ne prendroit -Jésus-Christ pour un imposteur, les apôtres pour des séducteurs et la -Vierge pour une femme de mauvaise vie?_» - -Son père avoit soin des affaires de madame d'Aiguillon, en Guyenne; -cela fut cause qu'elle lui fit donner la présentation au parlement de -Bordeaux du comte d'Harcourt pour gouverneur de la province. Elle et -madame Du Vigean voulurent voir ce qu'il avoit fait, et, en un -endroit, elle avoit mis: _Cui bono_. Je ne sais comment elles y -avoient pu rien comprendre, car quand il montra son ouvrage à M. -Conrart, ce ne fut que par lambeaux, non que ce ne fût l'ouvrage -entier, mais il étoit écrit par-ci par-là sur des chiffons de papier; -cela réussit de sorte qu'il n'y eut que son père qui en fut content. - -C'est le plus gascon de tous les hommes. Il pria Conrart de le mener -chez Patru: «Bien, lui dit l'autre, j'aurai un carrosse (ni l'un ni -l'autre n'en avoient en ce temps-là).--Oh! j'en aurai un moi, dit-il, -et je vous viendrai prendre, car il m'est bien plus aisé qu'à vous. -J'en sais un dont je dispose absolument.» Devinez quel carrosse -c'étoit, dont il disposoit absolument. C'étoit celui de mon père, qui -en avoit assez affaire. Et voyez la discrétion de cet homme: il le lui -emprunta un dimanche, et il fallut remettre au carrosse des chevaux -qui venoient de Charenton; il ne le put avoir qu'à cinq heures. Il va -quérir Conrart, et se mit toujours à la place la moins honorable, afin -qu'on crût que le carrosse étoit à lui. - -Pour se vanter en Gascogne qu'il avoit traité les beaux esprits, il -convia Conrart, Patru et Darbo à dîner. Ils prirent jour après en -avoir été pressés un mois d'avance. Le pauvre M. Conrart arriva tout -en eau, tant il s'étoit hâté d'aller à une affaire importante, afin de -ne pas manquer à ce beau repas. Les voilà tous. Il n'y avoit rien de -prêt. Ils dînèrent d'une soupe de la vierge Marie, dont le diable -avoit emporté la graisse, et d'un misérable chapon, sec comme du -bois, qu'on alla quérir à la rôtisserie. - -Quelque temps après, il lui arriva une terrible aventure. Lui et un -autre Gascon, nommé Desrain, avoient emprunté cinquante pistoles -solidairement, car le père de Du Burcq étoit avare. Le terme étant -échu, on met Du Burcq en prison; il disoit que Desrain en devoit payer -la moitié; l'autre répondoit: «C'est un ingrat, je lui ai fait cinq -plaidoyers; ils valent bien peu s'ils ne valent cinq pistoles pièce.» -Ainsi Du Burcq paya tout. Par fanfare, il avoit marchandé toutes les -charges d'avocat-général l'une après l'autre, et il sembloit qu'il fût -fâché qu'on ne se fût pas assez moqué de lui, tant il avoit envie de -parler encore en public. Balzac n'a pourtant pas laissé de le traiter -de grand personnage dans ses _Lettres choisies_, car notre Gascon -n'avoit garde de manquer à lui envoyer du galimatias de sa façon. -Depuis, dans les troubles, la charge du président d'Affis, de -Bordeaux, qui étoit venu à mourir, lui fut donnée ici moyennant tant -qu'en tiroit le cardinal. Lui voulut traiter avec la veuve qui n'y -voulut point entendre. A Bordeaux, on lui fit cent affronts. La cour, -voyant cela, supprima la charge. - -Pour Desrain, il étoit parent d'un Gascon nommé La Borde, qui étoit -argentier du cardinal de Richelieu. Son parent le fit prêcher, et le -fit entendre au cardinal. Notre homme, comme étant d'un pays dont les -gens disent: _Nous autres nous avons du feu, mais du plus brillante, -pour le jugement, nous n'en tenons compte_, ne manqua de débiter -hardiment bien des sottises. Mais, comme le cardinal aimoit assez les -grotesques, il ne lui déplut pas, et il semble qu'il en vouloit faire -un prédicateur à sa mode. Quoi qu'il en soit, Desrain en eut un bon -prieuré de huit cents écus de rente. Le cardinal mourut peu de temps -après. Notre Gascon se mit à cajoler la servante de M. Mulot, qui fit -tant que son maître résignait son galant sa prébende de la -Sainte-Chapelle; et lui après fut si bon que de la donner au fils -d'une femme dont il devint amoureux. - - - - -MADAME CORNUEL. - - -Madame Cornuel étoit fille unique d'un M. Bigot, qu'on appeloit Bigot -de Guise, parce qu'il étoit intendant de feu M. de Guise. Cette fille -avoit été furieusement dorlotée. Le père, qui étoit riche, fit quelque -méchante affaire; il fut tout glorieux de la donner à Cornuel, frère -du président Cornuel, dont nous avons parlé. Cet homme en devint -amoureux à l'enterrement de sa première femme, et l'épousa peu de -temps après. C'étoit une jolie personne et fort éveillée. Il n'y avoit -pas long-temps qu'ils étoient ensemble quand elle s'avisa d'une -plaisante folie. Un soir, qu'elle avoit fait semblant d'aller dehors à -une assemblée du voisinage, elle s'habille comme on représente les -âmes qui reviennent, et sur le minuit va tirer les rideaux de ce -pauvre homme, et lui fit des reproches de son ingratitude, et après -elle se mit à rire comme une folle. - -Elle a été galante, et elle fut cruellement déferrée par Francinet. -C'étoit le fils d'une m........., ou au moins d'une femme qui avoit -passé pour cela dans le monde; mais quoique petit, il est bien fait, -avoit de l'esprit, dansoit bien, et étoit bien venu partout, à la cour -et à la ville. Il devint fou tout-à-coup, lui qui n'avoit eu aucune -pente à la folie; il commença par mettre sa tête en un seau d'eau, en -disant qu'il falloit quitter les vanités: il mourut fou quelque temps -après. Or, comme toutes les personnes de sa connoissance y alloient, -madame Cornuel y fut aussi: elle voulut faire la rieuse, et -l'interroger pour se divertir: «Hé! madame, lui dit-il, vous ne me -connoissez plus? Je suis Genlis, madame; je suis Genlis, ce garçon si -bien fait, qui a de si belles dents.» Elle demeura muette, car on -avoit fort parlé de ce Genlis avec elle. C'étoit un gentilhomme de -qualité, de Picardie. - -Elle a de l'esprit autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses -plaisamment et finement[64]. Une fille de la première femme de son -mari, qu'on appelle mademoiselle Le Gendre, et une fille de M. Cornuel -et de cette première femme qu'on appelle encore aujourd'hui _Margot -Cornuel_[65], ont aussi toutes deux bien de l'esprit, et de cet esprit -un peu malin, qui est celui qui plaît le plus. Tout cela attiroit bien -du monde chez elle, car ces trois personnes étoient toutes trois -jolies[66]. - - [64] Les bons mots de madame Cornuel sont épars dans tous les - ouvrages du temps. Madame de Sévigné en rapporte les plus - saillants. - - [65] L'abbé de La Victoire l'appelle, à cette heure, _la reine - Marguerite_. (T.)--Il existe un portrait de mademoiselle Cornuel, - sous le nom de la reine Marguerite, composé par M. de Vineuil, et - adressé au duc de La Rochefoucauld. On le trouve à la suite des - _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, tome 7, page 22; - édition de Londres, 1746. - - [66] Il est fait allusion à l'esprit fin et caustique de madame - Cornuel, et des deux autres dames qui demeuroient avec elle, dans - les vers suivants, tirés d'une épître anonyme adressée à - mademoiselle de Vandy. Elle est dans la manière de Benserade: - - Chez Cornuel, la dame accorte et fine, - Où gens fâcheux passent par l'étamine, - Tant et si bien qu'après que criblés sont, - Se trouve en eux cervelle s'ils en ont; - Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre - Que fats céans onc ne se doivent rendre, - Et six yeux fins, par s'entre-regarder, - Semblent leur dire: Allez-vous poignarder. - - (_Nouveau Recueil des plus belles poésies_; Paris, Loyson, 1654; - in-12, p. 352.) - -Le mari, qui se voyoit fort riche en rentes sur l'Hôtel-de-Ville, ne -prévoyant pas qu'elles seroient réduites, négligea son cadet, le -président, qui avoit pris Margot chez lui, à dessein de la faire son -héritière. La femme, aussi peu sage que lui, se brouilla aussi avec -cet homme, et ils retirèrent cette fille. Il ne laissa pas en mourant -de lui donner dix mille écus. Le mari de notre madame Cornuel a été -étourdi en toutes choses, et a bâti à la campagne le plus mal propos -du monde. - -On a fort médit du marquis de Sourdis. Autrefois elle faisoit la -maîtresse chez lui, et d'une manière assez haute. La marquise en -enrageoit. Il prit une vision à madame de Bonnelle, quelques années -après son mariage, de s'en aller à minuit heurter chez madame Cornuel, -et demander M. de Sourdis. «Il n'y est pas.--Je sais bien qu'il couche -céans cette nuit, dit-elle; qu'on me fasse parler à lui.» Et après -elle s'en alla. On croyoit que madame Cornuel se vengeroit de cela, -mais elle avoit fait le calus sur cette amourette, il y avoit -long-temps, et n'en fit ni mise ni recette. Une fois qu'elle le fit -trop attendre, pour se désennuyer, il engrossa sa femme-de-chambre. -Elle ne la chassa point, la fit accoucher secrètement, et entretint -l'enfant, en disant: «Il a été fait à mon service.» Enfin, cette -amourette s'est changée en une bonne amitié, car elle dure encore. -Elle conte de plaisantes choses de cet homme, car elle dit les choses -d'une manière toute particulière. «C'est, dit-elle, un gouverneur -d'eau douce. J'appelle ainsi les gouverneurs de la rivière de Loire, -car hors Saumur il n'y en a pas un qui soit le plus fort dans sa -ville[67].» A Orléans, il s'est rendu ridicule; il y vit mesquinement, -et cependant il est constant qu'il dépense plus qu'il ne devroit -dépenser: il aime le grand train, et donne terriblement dans la -livrée. Il n'iroit pas à Jouy, qui n'est qu'à quatre lieues de Paris, -sans tous ses mulets, son chariot et son fourgon, et je ne sais -combien de gens à cheval. «Que vous voilà aise! lui dit un jour madame -Cornuel, il me semble que c'est Jacob et ses chameaux.» Il laisse des -valets dans ses maisons jusques à la quatrième génération, et ne -daigne pas faire la moindre réparation. Lui, sa femme et son fils ont -tous leurs officiers séparés, et sont presque toujours ensemble. Pour -revenir à Orléans, il n'y donne jamais à manger à qui que ce soit, et -n'y a jamais brûlé de bougies. Il y devint amoureux d'une fille de -quinze ans, car il dit qu'à vingt les esprits d'Orléans ne sont plus -traitables. Il la menoit à la promenade avec d'autres fillettes de -marchands, et jamais la collation ne passoit le biscuit. L'hiver, la -mère de la fille s'ennuya de voir tant de gens chez elle, car il y -avoit bien de la petite jeunesse qui s'y rendoit. Le marquis trouva -une veuve qui lui prêta une arrière-boutique, pour y faire leurs -gambades, mais à condition que chacun paieroit deux sols marqués pour -le bois. M. le gouverneur avoit beau trembler, la veuve ne faisoit -point allumer le fagot qu'il n'y eût nombre compétent, «car, -disoit-elle, l'argent n'y suffiroit pas.» Là, il dansoit _grand -Guénippe_, _la Diablesse_, _etc._, jouoit au _gage touché_ et _à votre -place me plaît_: les courtauts lui donnoient de grands coups de -chapeau; et au _roi Artus_, ils lui donnoient d'une serviette mouillée -par le nez. Au carnaval il alloit en masque avec un habit loué à la -fripière d'Orléans. Une fois on tira un coup de pistolet dans son -carrosse, et on coupa le nez à un de ses gens. Ses enfants ayant un -peu maltraité à la chasse quelque jeunesse de la ville, ils les -envoyèrent appeler en duel par un hobereau. Lui les fit prendre par le -prévôt des maréchaux. Le lieutenant-général, homme sage et aimé du -peuple, lui dit que s'il ne les faisoit point mettre en prison, il lui -promettoit de lui faire faire toutes les satisfactions imaginables. Le -marquis ne le voulut pas croire: il vouloit les faire traiter -prévôtalement, et se porta partie faute d'autre. Il ne l'eut pas plus -tôt fait que le peuple s'émut, mit ces gens hors de prison hautement. -«Je lui disois, ajoutoit madame Cornuel: Depuis que vous avez pris -l'aune, tout le monde vous mesure à la sienne.» Mademoiselle, quand -elle escalada Orléans, en 1652, se moqua fort de lui, l'hiver suivant, -d'aller en masque à la campagne avec un habit fourré chez une dame -dont il étoit amoureux. «J'écrivis sur cela à une de mes amies, disoit -madame Cornuel, et, je l'appelois Cupidon. Ce Cupidon, disois-je, -n'avoit qu'une seringue pour tout carquois. Il en bouda longuement, -et, comme je prétendois me retirer à Orléans, à cause des troubles, -lui et sa femme l'empêchèrent de peur que je ne les tournasse en -ridicule.» Il avoit raison le marquis, car feu La Feuillade disoit que -si elle vouloit elle tourneroit la bataille de Rocroy en ridicule, qui -étoit, disoit-il, la plus belle chose qui se soit faite depuis les -Romains. Elle dit que les cornes sont comme les dents; elles font du -mal à percer, et après on en rit. Ce fut elle qui donna le nom -d'_Importants_ aux gens de la cabale de M. de Beaufort, parce qu'ils -disoient toujours qu'ils s'en alloient pour une affaire d'importance. -Elle a dit depuis que les Jansénistes étoient des _importants -spirituels_. Il n'y a pas long-temps que son mari prit la peine de se -laisser mourir. Madame Pilou l'alla voir, et lui dit: «Ma mie, ne vous -affligez point, votre mari est mort bien gentiment, et bien gentiment -on l'a enterré.» Par ce _gentiment_ elle vouloit dire bien -chrétiennement. Toute la cour y alla. - - [67] Voyez le portrait que madame Cornuel a tracé du marquis de - Sourdis, dans la Lettre adressée à la comtesse de Maure, que nous - plaçons à la suite de cet article. - -LETTRE DE MADAME CORNUEL - -A LA COMTESSE DE MAURE[68]. - - Ce 23 octobre 1659. - - «Nous avons vu le marquis de Sourdis céans; si M. le comte de - Maure se récria du portrait que j'en fis il y a quinze jours, ce - n'est rien de le peindre de mémoire, il en faut faire un sur - l'original. Vous savez, madame, qu'il n'y avoit pas trois - semaines qu'il étoit parti de Paris, dimanche qu'il arriva céans - le matin. Il a donc vu quatre de ses maisons, Amboise, Tours, des - religieuses proche de Tours; affermé et rehaussé des terres, - vendu des hauts bois[69], gagné (cela entre nous) cent mille - francs sur le marché avec le Roi; mais, s'il vous plaît, n'en - dites rien. Il a bâti en deux maisons, abattu à Amboise, ordonné - des levées de la rivière de Loire, avancé pour cela son argent, - fait sa provision de vin, de bougie, et enfin tant de choses que - _reçu de l'argent_ m'échappe de la mémoire, aussi bien que - quelques légers arbitrages. Vous croyez donc, madame, qu'à tout - cela et n'être que deux jours en chaque lieu, il n'a pas eu de - temps de reste, excusez: il a fait un roman, vers, prose, - aventures. Je vous ai souhaitée à la lecture qu'il en fit, car - rien n'est pareil à un homme âgé et veuf qu'il décrit, dont toute - la contrée est dépendante par la considération de son âge et de - ses richesses. Sa femme est morte d'une maladie incurable, et, - dès son vivant, chacun songeoit à l'épouser. Il le fait amoureux - d'une personne qui se marie en diligence sans qu'il en sache - rien. Cela est plaisant à nous qui savons l'histoire de madame Le - Coigneux[70]. Mais lui se remarie à une personne représentée - comme vous ou madame de Rambouillet. Ce n'est qu'une des dix ou - douze histoires de ce roman. - - [68] Nous croyons faire plaisir aux lecteurs en plaçant à la - suite de cet article une lettre de madame Cornuel, qui est - vraisemblablement la seule que l'on ait conservée. C'est encore - une obligation que nous avons à Conrart; il a copié lui-même - cette lettre qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal dans le - manuscrit nté 902, in-folio. (_Belles-Lettres françoises_, t. 11, - p. 1293.) - - [69] _Des hauts bois_: des bois de futaie. - - [70] La soeur de l'avocat Galland, qui épousa, en secondes noces, - le président Le Coigneux. Tallemant a parlé fort au long, ainsi - que Conrart, des orages qui ne tardèrent pas à troubler cette - union. - -«De la même plume il prend un autre portefeuille, et a écrit même un -traité de la grâce, un de la médecine, et quelqu'autre de la physique. -Dans le carrosse il fait des devises avec D. André, lesquelles mon -ignorance ne connut que pour emblêmes très-chétives. Je m'enhardis de -le lui dire; il en convint, mais disant qu'elles étoient meilleures -ainsi qu'autrement pour mettre sur les cheminées. - -«Vous ne vous étonnez pas s'il ne m'a pas demandé comme je me portois, -ni dit un mot de ma maladie en sorte quelconque. M. l'évêque d'Orléans -et M. d'Entragues dînèrent céans comme lui. Il arriva trois heures -avant eux, et coucha céans deux nuits; les deux autres n'y firent que -dîner. Ce fut pour traiter du raccommodement avec Monsieur[71] que je -ne vois pas si aisé à cause des gens qui l'approchent, et qui ont des -vues d'en éloigner le marquis de Sourdis, pour profiter de -quelques-unes de ses dépouilles. Mais il vivra long-temps, quoique je -l'aie trouvé aussi changé qu'il m'a pu trouver changée, s'il y a -regardé; mais il y a lieu d'en douter, ne m'en ayant pas dit un mot. -D. André m'en voulut parler, il coupa le discours pour dire ce qu'il -avoit dans sa tête. Vous le connoissez assez bien, et ne vous étonnez -donc plus, ni moi aussi, s'il ne vous a jamais parlé de votre -raccommodement avec M. le cardinal, et de tout ce qui s'en est suivi; -car à la quantité de choses qui lui passent dans la tête, rien ne peut -y demeurer assez de temps pour passer au coeur; les frivoles bouchent -le passage aux sérieuses.» - - [71] Gaston de France, duc d'Orléans. - - - - -BOUTARD. - - -Boutard, dont nous avons parlé dans l'historiette de Gombauld, est de -Chartres; c'est un petit homme qui a un fort grand nez, mais il a la -langue encore plus longue. Il disoit un jour que dans sa famille ils -aiment tous à parler, et faisoit un conte d'une de ses tantes qui, -étant au sermon, et voyant que le prédicateur ne pouvoit trouver le -nom d'un instrument à cultiver la terre, et qu'il avoit dit plusieurs -fois une...., une....., se leva enfin, et dit: «Là, là, mon père, -n'annonez point tant, c'est une pioche.--Une pioche donc, dit le père, -puisque pioche y a. Nous l'eussions bien trouvée sans vous.» Cela me -fait souvenir d'un miroitier de Châlons, qui entendoit un sot -prédicateur qui, faisant le panégyrique de saint Étienne dans l'église -de ce saint, disoit: «Où mettrons-nous ce protomartyr? A la dextre, ou -à la senestre de Dieu, etc.--Mettez-le en ma place, s'écria le -miroitier, aussi bien suis-je las d'y être,» et il s'en alla. Le -chapitre de saint Étienne, par calomnie ou autrement, tint cet homme -quatre ans en prison, et, pour l'en tirer, il le fallut déclarer fou. - -Boutard est un homme à faire peur aux gens. Vous avez vu la méchanceté -qu'il fit à Gombauld[72]. Il étoit plaisant; il n'y avoit que lui qui -se divertît de l'Académie de la vicomtesse d'Auchy[73]; il harangua -le jour du mardi-gras dès l'escalier; feignant d'avoir rencontré -quelqu'un de la compagnie, il entre dans la chambre tout en parlant, -se sied sans cesser; il y avoit un gros quart d'heure qu'il haranguoit -sans qu'on s'aperçût qu'il haranguât: il traita des diverses façons de -cracher; il en trouva cinquante-deux, dont il fit la démonstration aux -dépens du tapis de pied de la vicomtesse. - - [72] _Voyez_ l'article de Gombauld, t. 2, p. 389. - - [73] _Voyez_ son article, t. 1. - -Il s'étoit si bien accoutumé à prendre des lavements qu'il n'alloit -point où vous savez sans cela, ou du moins bien rarement. Il avoit un -certain laquais qu'il vouloit chasser: «Ah! monsieur, lui dit ce -garçon, si vous saviez combien je vous ai épargné d'argent, vous ne me -chasseriez pas! car souvent j'ai fait mes affaires dans votre bassin, -afin que vous crussiez que vous aviez fait quelque chose; et, ainsi, -je vous ai sauvé bien des clistères.» - -Il fut secrétaire de M. de Fontenay-Mareuil[74], en l'ambassade de -l'Angleterre. On l'accusoit d'avoir, là et ailleurs, fait quelques -petites gaillardises: il étoit avare, et, dès qu'il vit Paris bloqué, -lui qui est garçon, il se défit d'une partie de ses valets. Je trouve -cela bien inhumain. Il est aujourd'hui président des trésoriers de -France à Montpellier; c'est quelque charge nouvelle, je pense qu'il y -a de la maltôte à son affaire. Il demeure, nonobstant cette charge, à -Paris; je crois qu'il cherche à la vendre. - - [74] François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil. (_Voyez_ - précédemment la note 2 de la p. 69 du t. I.) - -Il contoit que la _Pecque_[75] Cornuel, c'est ainsi qu'il l'appeloit, -l'avoit voulu marier avec Marion (mademoiselle Legendre), et qu'elle -lui avoit fait un grand dénombrement des avantages qu'il auroit. «Je -lui ris au nez, disoit-il, et lui dis qu'elle oublioit la faveur de M. -de La Rivière.» Or, La Rivière concubinoit et concubine, je pense, -encore avec elle. Elle est à cette heure comme sa ménagère, et, à -Petit-Bourg[76], on l'a vue quelquefois avec un trousseau de clefs. -Autrefois il y avoit un couplet qui disoit: - - Il court un bruit par la ville, - Que Marion Cornuel - Voudroit bien faire un duel - Avec monsieur de Rouville; - Qu'ils aillent chez la Sautour[77]; - C'est là que l'on fait l'amour. - - [75] _Pecque_: Expression de mépris, pour dire une femme - ridicule, et qui fait l'entendue. (_Dict. de Trévoux._) - - [76] Le beau château de Petit-Bourg, auprès de Corbeil, construit - par Galland, secrétaire du conseil, appartenoit alors à l'abbé de - La Rivière, favori de Gaston. Il étoit avant la révolution à la - duchesse de Bourbon; il est aujourd'hui propriété de M. Aguado. - - [77] Mère de madame de Boudarnau et de madame de Beaujeu. (T.) - - - - -MADAME D'AMET. - - -Madame d'Amet est fille de M. de Favas, homme de qualité d'auprès de -Bordeaux; elle est veuve d'un cadet de La Force: ç'a toujours été une -enragée. Du vivant de son mari, elle se mit tellement en colère contre -la nourrice de sa fille, que cette femme tenoit alors, qu'elle lui -donna un coup de pied. La nourrice pare de l'enfant, qui reçut le coup -dans l'estomac, et dont la petite-fille pensa mourir. Madame de Favas -prit cette petite. Le mari mort, ce fut encore bien pis. Un jour, -étant logée en une maison garnie au faubourg Saint-Germain, elle -battit sa demoiselle à outrance, et, non contente de cela, elle -l'enferma dans un grenier, à dessein de la revenir battre au retour de -la ville. Cette fille cria, et ceux qui logeoient dans cette maison -attachèrent deux échelles ensemble, et la tirèrent de là. Depuis cette -fille se revengea, et, à son tour, elle battit sa maîtresse; cela les -mit si bien ensemble qu'elles ne pouvoient plus se quitter. Elle -battit tant, il y a dix ou onze ans, le seul fils qu'elle a, qui -pouvoit alors avoir neuf ans, qu'on crut qu'il le faudroit trépaner. -Quand il fut guéri, il s'enfuit chez son grand-père de La Force, où il -a toujours demeuré jusqu'à la mort du bonhomme, et depuis, avec le -fils, car sa mère a changé de religion. - -La mine de cette femme est la plus trompeuse du monde; elle paroît -douce; elle est naïve avec cela. - -Aux premiers troubles de Bordeaux, elle étoit chez son père. Chambret, -le soudart, qui commandoit les troupes de Bordeaux, y alla loger. Elle -fit la diablesse, dit qu'il ne falloit point souffrir un rebelle, et -écrivit à la cour qu'elle supplioit la Reine de ne la mettre pas au -rang des coupables, encore qu'elle fût dans une maison qui étoit -ouverte aux séditieux; et cela pensa faire piller la maison de son -père. Elle étoit au carnaval à Paris, en 1651, où elle avoit bonne -envie que M. de Maisons l'épousât; mais il fut assez imprudent pour -laisser échapper une si grande fortune. Elle s'avisa un jour de -convier bien des gens à la comédie; puis, quand la pièce fut achevée, -elle fit fermer la porte de la salle, et, avec une porcelaine, alla -quêter tous les hommes qui, pour sortir, furent contraints de payer. - - - - -COSTAR[78]. - - -Costar est fils d'un chapelier de Paris, qui demeuroit sur le pont -Notre-Dame, à _l'Ane rayé_[79]. Son père le fit étudier; il réussit, -et, ne manquant pas de vanité non plus que d'esprit, il se voulut -dépayser, et demeura presque toujours dans la province; de sorte que -la première fois qu'il revint ici il se vouloit faire passer pour un -provincial. Mais quelqu'un lui dit joliment qu'il feroit tort à Paris -de lui ôter la gloire d'avoir produit un si honnête homme, et que, -quand il le nieroit, _Notre-Dame_ pourroit fournir de quoi le -convaincre. La première chose qu'il fit ce fut un sermon qu'il -montroit à tout le monde. Un jour il le lut à M. Le Maistre, à M. -Patru et à M. d'Ablancourt. Il y avoit une comparaison d'un vent -coulis qui se glisse entre deux montagnes: cela donnoit une assez -vilaine idée. Le Maistre étoit derrière lui, et lui tiroit la langue -d'un pied de long. Costar disoit: «Il y a eu de sottes gens à la -province qui n'ont pas trouvé que cela fût bien.» Les auditeurs, qui -mouroient d'envie de rire de cette grotesque et de plusieurs autres, -prenant prétexte de rire des provinciaux, se mirent à rire de -lui-même[80]. - - [78] Pierre Costar, né à Paris en 1603, mourut le 13 mai 1660. - - [79] On dit que son véritable nom est _Coustar_: il a cru se - déguiser en ôtant un _u_. (T.)--Il signoit _Costar_. - - [80] Le père Du Bosc, qui le voyoit un jour faire de grands - compliments à bien des gens, disoit: «Bon Dieu, le grand - paraphraseur de _votre serviteur très-humble_, que voilà.» (T.) - -En ce temps-là les Odes de M. Godeau et de M. Chapelain, à la louange -du cardinal de Richelieu, parurent, et ensuite M. Chapelain eut une -pension de M. de Longueville. Costar, par une étrange démangeaison -d'écrire, et pensant se faire connoître, en fit une censure, qui le -fit connoître en effet, mais non pas pour tel qu'il croyoit être; il -n'y avoit que de la chicanerie, et, ce qui ne se pouvoit excuser, sans -avoir jamais vu M. Chapelain, et sans avoir rien ouï dire qu'à son -avantage, il s'écrioit en un endroit: «Jugez, après cela, si M. de -Longueville n'a pas bien de l'argent de reste, de donner deux mille -livres de pension à un homme comme cela?» Cette censure ne fut point -imprimée; elle courut pourtant partout. Cheselles lui écrivoit une -fois: «Ne pensez pas me fouetter avec vos verges encore toutes -dégoûtantes du sang des Godeaux et des Chapelains.» Quelques années -après, il se donna à l'abbé de Lavardin, aujourd'hui M. du Mans, qui, -après avoir déclaré qu'il se retiroit au Maine pour étudier cinq ou -six ans, et qu'il n'en reviendroit point qu'il ne fût bien sûr de son -bâton, s'y retira effectivement; mais, au bout de ce temps-là, cet -homme, qui devoit jeter de la poudre aux yeux à tout le monde, ne -réussit pas autrement, et eût même le malheur de demeurer court en un -sermon devant la Reine-régente. Madame de Cavoye, dont nous parlerons -ensuite, dit plaisamment «qu'il avoit fait le vidame en chaire.» C'est -que le vidame, fils aîné du duc de Chaulnes, ne fit rien la première -nuit à la veuve de Tournon (fille de Villeroy) qu'il avoit épousée, -quoiqu'elle fût jeune et jolie. - -Costar, qui étoit venu à Paris avec l'abbé, reconnut bien qu'il -n'avoit rien fait qui vaille de s'attaquer à des personnes dont la -réputation étoit établie. Il change donc de batterie, et se met à -courtiser Voiture plus qu'il n'avoit fait par le passé; car il y avoit -long-temps déjà qu'ils se connoissoient, afin que, par son moyen, il -pût avoir accès à la cour, et réparer, s'il pouvoit, sa faute. Un jour -que M. Chapelain étoit avec Voiture, Costar y vint, et, n'ayant pas -été averti que c'étoit M. Chapelain, ils s'entretinrent longuement -sans que jamais l'offensé, qui le connoissoit fort bien, fît semblant -de le connoître. Enfin, Chapelain s'en alla, et Costar, qui l'avoit -trouvé d'agréable conversation, demanda à Voiture qui il étoit. -«C'est, lui dit Voiture, M. Chapelain, cet homme que vous avez tant -étrillé.» Costar fit le désespéré d'avoir désobligé un si honnête -homme, et pria Voiture de faire en sorte que M. Chapelain le lui -pardonnât; que c'étoit _delicta juventutis_: notez qu'il avoit -trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_. Voiture y travailla, et -Chapelain, pour assoupir cette querelle et ne plus faire parler le -monde, souffrit cette réconciliation. Costar alla donc le trouver, et -se mit à genoux devant lui. Chapelain, honteux de cette ridicule -soumission, tourna la tête. «Ah! monsieur, lui dit l'autre, regardez -l'état où je suis.» Car, comme s'il avoit eu un robinet à chacun de -ses yeux, il jeta, sur l'heure, une grande abondance de larmes: c'est -un fort bon comédien. Chapelain, cette fois-là, fut tout-à-fait -déferré, et ne savoit que lui dire. Enfin, _tàm ambitiosus imber_[81] -cessa quand il plut à Dieu. Avec tout cela, Costar ne persuada jamais -personne, et n'a jamais pu passer pour sincère. Vous verrez, par ce -que je vais vous dire, qu'on lui faisoit justice. - - [81] _Cette pluie produite par l'ambition._ - -Il disoit que Ménage étoit son meilleur ami: il lui écrivit un jour -qu'il le prioit d'aller pour quelque affaire voir un homme de lettres -qui demeuroit avec feu M. d'Amiens, et qu'aussi bien il seroit sans -doute bien aise de le connoître. Ménage lui manda qu'il iroit un tel -jour. Costar, qui étoit au Maine, croyant qu'il n'auroit pas manqué à -y aller, comme il lui avoit écrit, laissa passer quelques jours, et -puis lui écrivit une belle lettre dans laquelle il y avoit: «Au -reste, monsieur, un tel est si satisfait de votre visite, que, etc.» -Et, après avoir dit bien des flatteries à Ménage, il ajoutoit: «Mais -il faut le laisser parler lui-même;» et il feignoit que quatre ou cinq -lignes qu'il avoit mises ensuite étoient extraites de la lettre de cet -homme. Il se trouva que Ménage avoit eu affaire, et n'avoit point fait -cette visite; et, ayant reçu cette lettre, il fit une réponse qui -commençoit ainsi: «A d'autres, à d'autres, monsieur Costar, etc.» -Costar lui répliqua que c'étoit par prophétie qu'il avoit écrit de la -sorte, et qu'il n'avoit fait que prévenir les pensées de son ami. - -A propos de lettres, voici encore une bonne histoire[82]. M. de Laval -ayant été tué à Dunkerque, M. d'Avaux écrivit une lettre bien faite et -bien civile à la marquise de Sablé, qui, n'étant pas encore trop en -état d'écrire, pria Costar de répondre pour elle. Lui, qui ne -demandoit pas mieux, fit une réponse et la lui porta: elle fit -semblant d'en être contente; mais, à peine eut-il le dos tourné, -qu'elle s'écria: «Ah! mon Dieu! la méchante lettre! que je n'ai garde -de l'envoyer!» Costar, qui n'étoit pas de son avis, en avoit gardé -copie, et aussi de celle de M. d'Avaux, et fut ravi d'avoir une -occasion de se pouvoir louer en tierce personne. Il va donc chez -madame de Saint-Thomas, dont il faisoit le galant, sans scandale, ce -lui sembloit, à cause qu'il est un peu son parent. Là, il se mit à -lire la lettre de M. d'Avaux; on la trouva fort belle. «La réponse, -dit-il, est tout autre chose.» Il la prend et en fait admirer -jusqu'aux virgules. Il se trouva d'assez sottes gens chez cette femme -auxquels pourtant il ne put refuser d'en laisser prendre copie; de -sorte que l'une et l'autre lettres coururent bientôt les rues. -Quelques jours après, M. de Maisons, le fils, demanda à la marquise -s'il n'y avoit point moyen d'avoir copie de la lettre qu'elle avoit -écrite à M. d'Avaux. Elle lui dit que jamais de sa vie elle n'avoit -donné copie d'aucune lettre qu'elle eût écrite. Le lendemain il y -retourne, et lui dit en entrant: «Madame, voilà ce que vous me -refusâtes hier.» Elle, bien étonnée, prend le papier, et trouve que -c'étoit la réponse de Costar; elle lui conta l'histoire, et qu'elle -avoit fait une autre lettre qu'elle avoit envoyée à Munster. - - [82] Tallemant a déjà rapporté cette anecdote, avec quelques - différences, dans l'article sur Voiture, t. 2, p. 284. - -Il avoit une telle bassesse, en faisant la cour à Voiture, qu'il lui -rapportoit tout ce qu'on disoit de lui. Il arriva que M. de Montausier -dit qu'il faudroit changer quelque chose à ce sonnet qu'il a fait sur -les machines des comédiens italiens. Costar alla dire à son ami que le -marquis avoit dit que pour raccommoder ce sonnet il ne falloit refaire -que quatorze vers. Toutes ces choses ensemble déplurent tellement à -madame de Rambouillet qu'elle ne voulut jamais qu'on lui menât cet -homme. Il n'a pas laissé pourtant de lui donner de l'encens dans ses -ouvrages, car il ne veut pas qu'on croie qu'il n'étoit pas connu d'une -si illustre personne. - -Je l'ai vu ici faire le beau, nonobstant sa goutte, à l'âge de -cinquante ans, et il mettoit ses cheveux sous son bonnet; il n'alloit -qu'en habit court; mais il s'en avisa sur le tard, car il avoit le -visage un peu bien usé, et les yeux un peu bien rouges. Je crois qu'il -n'avoit pas été mal fait dans sa jeunesse[83]. Il s'avisa même de -copier Voiture; mais il le copioit misérablement, car il étoit -toujours guindé, toujours sur le bien dire, et il lui échappoit -souvent de grandes grotesques. Il disoit sans cesse de puantes -flatteries. - - [83] Voici le portrait de Costar fait par un auteur anonyme qui - étoit son commensal. Nous le tirons d'une Vie manuscrite de - Costar adressée à Ménage: - - «Il étoit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute, - fort agréable et fort dégagée. Il avoit le visage rond, et de - vives et belles couleurs y paroissoient toujours dans sa santé; - mais il avoit la vue fort courte, et ce défaut ayant commencé à sa - naissance, il ne fit que s'augmenter et devenir presque extrême - par l'âge. Ses dents étoient mal arrangées, et plus jaunes que - blanches. Ses cheveux étoient d'un châtain fort brun, et se - frisoient naturellement; tout son air avoit quelque chose de - propre et d'élégant qui auroit extrêmement plu, et qui l'auroit - rendu très-aimable, s'il n'y eût point eu aussi en tout cela de - l'affectation et de la contrainte. L'une et l'autre se trouvoient - même en son entretien, où, quoiqu'il parlât très-éloquemment, et - que ce qu'il disoit ne fût pas vide de pensées subtiles, - raisonnables et surprenantes, par tout ce qu'elles avoient de - nouveauté et de justesse, d'ingénieux et de savant, il y avoit - néanmoins toujours je ne sais quoi de trop peiné, qui en ôtoit la - grâce, en faisant voir qu'il avoit trop d'application à mettre en - ordre ce qu'il disoit, et trop de soin de l'embellir et de - l'orner. Ce fut cela même qui obligea un jour M. Scarron, dont - l'esprit étoit vif et tout rempli de naïves grâces, qui ne - connoissoient aucune étude, et qui agissoient partout librement, - de dire de lui à l'oreille de quelqu'un de ses amis: «Bon Dieu! - que j'aimerois bien mieux qu'il dît sans y prendre garde _mangy_ - pour _mangea_, et qu'il donnât des soufflets à Ronsard, que de - parler toujours si bien et si juste!» (_Vie de Costar_, suivie de - la _Vie de Louis Pauquet_, manuscrit du temps, communiqué par M. - Aimé Martin. Nous nous proposons de donner ces deux ouvrages à la - suite de ces _Mémoires_.) - -Un jour que madame de Longueville étoit au Cours, le laquais de -Costar, qui, selon le proverbe: _Tel le maître tel le valet_, étoit un -beau garçon, bien civil et bien disant[84], alla pour aider à -raccommoder quelque chose qui s'étoit rompu à son carrosse, et fit -cela avec beaucoup de zèle et d'un air fort galant. Madame de -Longueville fut surprise de l'honnêteté de ce laquais, et lui demanda -à qui il étoit. «Je suis à M. Costar, madame.--Et qui est ce M. -Costar?--C'est un bel esprit, madame.--Et qui te l'a dit?--Si vous ne -me voulez pas croire, prenez la peine, madame, de le demander à M. -Voiture.» - - [84] Ce laquais s'appeloit Dugue; il devint valet-de-chambre de - Costar. Ce dernier avoit en outre un lecteur nommé Depoix, «plein - d'esprit, qui lui lisoit infatigablement tout ce qu'il vouloit - lui faire lire, d'une voix nette et claire, sans prendre jamais - un mot pour l'autre.» L'abbé Pauquet étoit le secrétaire en - titre, «qui lui rendoit les plus grands et les plus importants - secours dans toutes ses écritures, dont il avoit besoin de - conserver jusqu'aux moindres lignes et aux moindres syllabes. - Elles méritoient qu'on eût ce soin, continue l'auteur anonyme, - car elles lui avoient été si utiles, qu'elles lui avoient produit - dix mille livres de rente; elles lui avoient donné pour près de - douze mille francs de vaisselle d'argent, et pour une somme - considérable d'autres meubles, qui lui pouvoient servir, et pour - le nécessaire et pour le plaisant.» (_Vie Manuscrite_ déjà - citée.) - -Ce beau garçon nuisit peut-être à Costar, et par réflexion à son -maître. L'évêque du Mans, celui à qui le feu Roi avoit eu l'audace de -donner cet évêché sans en parler au cardinal de Richelieu, étant mort, -en 1648, plusieurs y prétendirent. L'abbé de Lavardin en fut un: les -habitants le demandoient, à ce qu'on dit, parce que c'est un homme -d'une des meilleures maisons du pays, et le peuple a toujours de la -vénération pour ceux qui le mangent. Lui, outre cela, prétendoit cet -évêché quasi par droit de succession, à cause que son oncle l'avoit -eu; et c'est à cause de cela qu'il ne le lui falloit pas donner, car -son oncle y a vécu avec toute sorte de libertinage. Or, quand l'abbé -en parla à M. Vincent[85], alors chef du conseil de conscience de la -Reine, M. Vincent lui dit qu'il avoit tort de penser à l'épiscopat; -que sa vie n'étoit pas dans l'ordre, et qu'il avoit chez lui un M. -Costar, qui étoit un s........, et qui faisoit profession d'impiété et -d'athéisme. Ce fut pour cela que Costar s'en alla à Angers, sous -prétexte d'un mariage dont il se mêloit. Pour l'humeur italienne, on -l'en a toujours un peu accusé; pour le reste, je n'en ai rien ouï -dire. L'abbé ne se rebuta point: il fit la cour trois mois durant à M. -Vincent, et disoit tous les jours la messe à Saint-Lazare. Cet homme -ne se rendoit point, et lui dit un jour: «Allez, vous avez fait un -cours d'athéisme avec votre Costar.» L'abbé lui dit à cela: «Monsieur, -je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes -papiers, et vous verrez si vous trouverez que j'aie noté à la marge -aucun passage qui sente l'athéisme, ou qu'il y ait rien de tel dans ce -que je puis avoir écrit.» Cela dura depuis le mois de mai jusqu'à la -Saint-Martin, que M. le coadjuteur[86], Martineau, chantre de -Notre-Dame, nommé évêque de Bazas, feu M. de Senlis (mais il ne s'y -trouva pas), et le pénitencier de Notre-Dame, qui étoient du conseil -de conscience, eurent ordre d'examiner si l'abbé de Lavardin n'étoit -point athée, et si on pouvoit en conscience lui donner un évêché. -Martineau et le pénitencier furent d'avis que, pour le scandale que -cela avoit causé, on ne le fît point évêque cette fois, et qu'il -seroit ridicule de faire évêque un homme dont on a douté qu'il fût -chrétien. Mais le coadjuteur l'emporta, et gronda fort le père -Vincent de ce que, par le rapport qu'il fit dans l'assemblée, il ne se -fondoit que sur ce qu'un homme de condition, qui ne vouloit pas être -nommé, avoit dit à un évêque, qui ne vouloit pas être nommé non plus, -que l'abbé de Lavardin étoit indigne de l'épiscopat. En effet, il ne -faudroit à ce compte-là qu'un ennemi pour perdre un homme de -réputation[87]. Ce M. du Mans, pour imiter, dit-il, ses ancêtres, -s'est mis à tenir table; mais à sa propre table les gens se moquent de -lui. L'abbé d'Effiat un jour avoit des tablettes et écrivoit: -_Première plaisanterie de M. du Mans_; _Seconde plaisanterie de M. du -Mans_. Lui en rit, car il ne voit pas qu'on le raille. Chez le Roi -quelqu'un demanda d'où venoit le mot de prélat; M. du Mans donne dans -le panneau et étale ses éruditions. Nogent, quoique méchant bouffon, -les mena battant d'une façon pitoyable. - - [85] Fondateur des Lazaristes, le vénérable saint Vincent de - Paul. - - [86] Le cardinal de Retz. - - [87] M. du Mans conserva néanmoins une bien mauvaise réputation; - car après sa mort, des prêtres ordonnés par lui, et notamment le - célèbre Mascaron, furent ordonnés de nouveau sous condition. - (_Vie de Saint-Évremont_, par Des Maiseaux, à la tête de ses - _OEuvres_, 1753, in-12, t. 1, p. 31.) - -Pour revenir à Costar, il a quelquefois des raffinements assez -bizarres. Il dit qu'il se fit durer la fièvre-tierce six mois, parce -qu'au sortir de l'accès il avoit des rêveries agréables. Plusieurs ont -remarqué cela aussi bien que lui; mais je ne pense pas que personne se -soit encore avisé d'une volupté semblable. Pour ses ouvrages, avant la -_Défense de Voiture_, il n'avoit fait que des lettres qu'il n'a pas -publiées. C'est un esprit encastelé[88]; mais on ne peut pas dire -qu'il n'écrive pas bien à tout prendre. Je lui ai vu montrer avec un -plaisir étrange une lettre par laquelle il remercioit M. Servien de -l'emploi de secrétaire qu'il lui offroit lorsqu'il croyoit aller en -ambassade auprès du Saint-Père; mais la _Défense de Voiture_ est, sans -comparaison la meilleure chose qu'il ait faite et qu'il fera; ce n'est -pas que Girac et lui ne se trompent tous deux, car Girac accuse -Voiture de choses dont il ne le devroit point accuser, comme de -libertinage, et d'avoir écrit la lettre de _la Berne_[89] et celle _du -Valentin_[90]. Il pouvoit dire, car il prétend qu'il n'a écrit cette -lettre que pour Balzac seul, et point pour la faire courir comme a -fait Costar, qu'où Voiture badinoit, il étoit inimitable; que son -sérieux ne valoit pas grand chose, et qu'à tout prendre il n'écrivoit -nullement juste. Costar veut tout défendre, et prend le style sérieux -de Voiture pour le style sublime. Cependant la pièce est fort -agréable, en ce qu'elle berne Balzac d'un bout à l'autre, qui étoit un -des hommes du monde qui avoit donné autant de prise sur lui; ce n'est -pas que ce soit une infamie à Costar d'avoir baffoué un homme qu'il -avoit baisé au cul. On voit dans la préface que Girard a mise -au-devant des _Entretiens de Balzac_, la preuve de ce que je dis. -Costar, voyant le succès qu'avoit eu ce livre, en donna un second -qu'il appela les _Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar_; il y a -furieusement de latin et bien des bévues, car il prend souvent -_martre_ pour _renard_[91]; et ma foi cela n'est bon que pour faire -mieux entendre les lettres que Voiture lui a écrites. Il fait -là-dedans le docteur, et il se trouve que Voiture entend tout -autrement bien les auteurs que lui, et se moque de lui en plus d'un -endroit, sans qu'il s'en aperçoive ou qu'il en ose rien témoigner. -Girac a répondu à Costar, et il n'y a déjà que trop de volumes. - - [88] _Encastelé_ se dit d'un cheval qui a la corne du pied trop - serrée. Pris au figuré, il signifie ici un esprit trop étroit. - - [89] _Voyez_ la Lettre 9 de Voiture, où il raconte à mademoiselle - de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, qu'il a été _berné_ - comme Sancho Pança dans le roman de Cervantes. - - [90] _Voyez_ la lettre 95 de Voiture, écrite à madame de - Rambouillet. Le Valentin est un château situé près de Turin. - - [91] Allusion à un passage de la _Requête des Dictionnaires_ de - Ménage, où il est dit que Colletet prenoit souvent Renard pour - Marte. (P. 13 de l'édition in-4º de 1652.) - -Costar s'avisa, en publiant la _Suite de la Défense de Voiture_, -d'écrire à M. le chancelier une lettre qui commence ainsi: -_Monseigneur, si vous n'étiez le grand-prêtre de Thémis et le -souverain sacrificateur des Muses_, etc. M. Gaulmin[92], qui étoit -présent, lui dit: «Monsieur, si vous n'y prenez garde, il vous fera -bientôt chanter messe.» Il écrivit aussi au feu premier président, et -il y avoit en un endroit: «Monseigneur, que vous êtes beau!» Le -premier président, qui ne jugeoit pas trop mal, montrant cela à -Bois-Robert, lui dit: «S'en délecte-t-il? est-il du métier?--Oui, oui, -dit l'autre.--Il faut donc, reprit-il, que je prenne garde à moi -désormais; je n'eusse jamais pensé qu'on me dût traiter de beau!» -Toute l'Académie s'en moqua, car on y montra cette lettre au -chancelier; et Bois-Robert, pour achever Costar, se mit à lire cette -lettre dont j'ai parlé dans son historiette, et il leur disoit, en un -endroit qui étoit un peu malin: «M. le maréchal de Schomberg et M. le -maréchal de Gramont, qui sont infatués de la _Défense de Voiture_, -veulent que j'ôte cela et encore cela: me le conseillez-vous, -messieurs?--Gardez-vous-en bien, lui dirent-ils.--Ma foi, je -l'enverrai donc, dit-il, comme la voilà.» - - [92] Gilbert Gaulmin, maître des requêtes, puis conseiller - d'État, mourut en 1665, à l'âge de quatre-vingts ans. On a de lui - de savants ouvrages; mais il est encore plus célèbre par ses - liaisons avec les érudits et les gens de lettres de son temps. - -Sur cette _Suite de la Défense de Voiture_, Costar pria Conrart de lui -dire son avis. L'autre lui écrivit que tout le monde étoit scandalisé -de ce qu'il déchiroit M. de Balzac, car cette fois il lève le masque -et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une -chose où il n'y avoit motif. C'est sur je ne sais quel passage. Costar -lui répondit en colère qu'on avoit bien raison de lui avoir donné avis -qu'il étoit plutôt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de -la bile de reste, monte sur ses grands chevaux; Costar cale la voile, -et lui demande pardon. - -Girac, dans une réponse qu'il faisoit imprimer contre Costar, en 1658, -avoit mis trois ou quatre lettres de Costar assez impies. Courbé, -sottement, comme il est l'imprimeur des deux adversaires, communiquoit -à l'un et l'autre tout ce qu'il imprimoit. Costar, voyant cela, fait -saisir l'impression, et au Châtelet il fut dit que n'étant point -question d'accuser le sieur Costar d'impiété, défenses étoient faites -d'imprimer le livre qu'il ne fût mis en l'état qu'il devoit être. -Costar se sert de la main de Pauquet[93], de sorte qu'on ne sauroit -prouver que ces lettres sont de lui. Il y en a une où il dit qu'il -veut sacrifier à une religieuse, et joue sur tous les endroits de la -messe. Voilà Courbé puni comme il le méritoit. - - [93] Louis Pauquet, chanoine et archidiacre du Mans, étoit - secrétaire, créature et _factotum_ de Costar. Cet homme, né à - Bresles, en Bauvoisis, avoit été laquais; il avoit trouvé le - moyen d'apprendre le latin, mais il étoit livré à l'ivrognerie de - la manière la plus dégoûtante. Costar le tenoit très-sévèrement - sur ce chapitre. Après sa mort, Pauquet continua de se livrer à - la débauche, il mangea son bien, et mourut âgé de soixante-trois - ans, le 14 novembre 1673. (_Vie de Pauquet_, à la suite du - manuscrit déjà cité.) - -Girac a trouvé que Costar, qui le railloit de n'être que fils d'un -conseiller d'Angoulême, étoit, comme chacun sait, fils d'un chapelier, -et petit-fils d'un gadouard. Dans le premier volume de ses lettres, -car quoiqu'il ne se vende point, il en fait imprimer un second, il y -en a une (c'est la dernière) où il parle assez mal de _la Pucelle_; -cependant M. Chapelain, lâchement, lui écrit tous les ans dix ou douze -fois. - -Le cardinal Mazarin, quand il est assez mal pour ne pas songer aux -affaires, se fait lire, pour se divertir, les lettres que Costar lui a -écrites. - -Notre homme avoit si bien su traiter Colbert quand il alloit et -revenoit de Mayenne, qu'il le recommandoit au procureur-général[94], -et, par ce moyen, il avoit douze cents écus comme historiographe. -Rose[95] lui avoit valu cinq cents écus de pension, en faisant goûter -au cardinal _la Défense de Voiture_. Il mourut à l'âge de soixante -ans[96] dans de grandes douleurs, car sa goutte étoit remontée, mais -assez philosophiquement. Il fit tout le bien qu'il pouvoit faire à -Pauquet; il lui laissa dix mille écus avec sa prébende du Mans[97]. -Pour le reste, aussi bien que pour cela, M. du Mans a suivi la volonté -du défunt: il avoit soin de l'éducation du petit de Lavardin; il -menoit une vie assez douce au Mans. - - [94] Nicolas Foucquet, procureur-général et surintendant des - finances. - - [95] Secrétaire de Mazarin; il devint ensuite secrétaire - particulier _ayant la main_ du Roi, c'est-à-dire écrivant les - lettres qui passoient pour être de la main du Roi. Il a été - président de la chambre des comptes, et membre de l'Académie - françoise. Il étoit célèbre pour son avarice. - - [96] Il mourut le 13 mai 1660. (_Manuscrit déjà cité._) - - [97] Par son testament notarié du 9 juin 1659, Costar fit l'abbé - Pauquet son légataire universel, et la veille de sa mort, il lui - résigna tous ses bénéfices. Il légua deux mille livres à l'abbé - Coustard Du Coudray, curé de Gesvres, son neveu, et fit des dons - assez considérables à diverses églises, mais plus - particulièrement à celle de Niort, dont il étoit curé. (_Vie - manuscrite de Costar._) - -La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pédants, -et le plus pédant des galants. - - - - -MADAME DE CAVOYE. - - -Madame de Cavoye est fille de Sérignan, gentilhomme de qualité de -Languedoc, qui fut maréchal-de-camp en Catalogne; elle épousa en -premières noces un gentilhomme nommé La Croix, qui la laissa veuve -fort jeune et sans enfants; elle étoit jolie, spirituelle et assez -riche. Cavoye, gentilhomme de Picardie, peu accommodé, mais de -beaucoup de coeur, étoit à M. de Montmorency, quand il en devint -amoureux: il n'avoit pas grande espérance de réussir en sa recherche, -quand, ayant été pris pour second par un de ses amis, il alla chez un -notaire faire un testament par lequel il donnoit à madame de La Croix -tout ce qu'il pouvoit avoir au monde, et après alla dire à une amie -commune qu'il venoit de rendre à madame de La Croix la plus grande -marque d'amour qu'il lui pouvoit rendre; qu'on trouveroit son -testament chez tel notaire, qu'il s'alloit battre, et qu'il la -supplioit d'assurer la belle que, s'il mouroit, il mouroit son -serviteur; et, après cela, s'en va. Cette femme court le dire à madame -de La Croix, qui fit aussitôt monter son père et tous ses amis à -cheval. On cherche partout: on trouve que Cavoye avoit eu l'avantage. -Elle fut si touchée de ce témoignage d'affection, qu'elle l'épousa. -Jamais femme n'a plus aimé son mari. Le cardinal de Richelieu le fit -son capitaine des gardes. - -Quand la cour n'étoit pas à Paris, elle avoit toujours une lettre dans -sa poche pour son mari; et dès qu'elle entendoit dire que quelqu'un -alloit à la cour, elle lui donnoit sa lettre; celle-là partie, elle en -alloit faire une autre; et tel jour elle lui en a envoyé plus de -trois. Un jour le cardinal lui demanda lequel elle aimoit le mieux de -lui ou de son mari: «Monseigneur, répondit-elle, Votre Éminence ne -m'en voudra point de mal s'il lui plaît; mais je lui avouerai -franchement que j'aime mieux mon mari. Vous ne me donnez que de -l'inquiétude, je suis toujours en peine pour votre santé, et lui -me donne du plaisir.--Mais lequel aimeriez-vous mieux, ajouta -le cardinal, que M. de Cavoye mourût ou tout le reste du -monde?--J'aimerois mieux que tout le monde mourût.--Mais que -feriez-vous tous deux tous seuls?--Nous ferions ce qu'Adam et Ève -faisoient.» - -Elle dit qu'elle avoit tout le soin des affaires et du ménage: «Quand -il revenoit au logis, je le caressois; je me faisois toute la plus -jolie que je pouvois pour lui plaire: il n'entendoit parler de rien de -fâcheux, point de plaintes, point de crierie, point d'affaires. Enfin, -c'étoit comme si le sacrement n'y eût point passé.» - -Elle dit un jour à mademoiselle de Bussy, avec laquelle elle causoit -il y avoit une demi-heure: «Mademoiselle, nous nous ennuyons l'une -l'autre, adieu; il vaut mieux se séparer; je vois que la conversation -languit.» - -Une fois, au retour de la campagne, quand ce mari fut couché, et qu'il -eût fait le devoir, ils parlèrent un peu de leurs petites affaires: -«J'ai, lui dit-il, plus dépensé que je ne pensois; la nourriture a été -fort chère; j'ai été contraint d'emprunter tant.--Hé bien! dit-elle, -patience, je trouverai bien de quoi remplacer cela.» Après il -recommença: «Oh! lui dit-elle, Cavoye, tu as fait encore _quauque_ -dette.» Car elle a un petit accent, et quelques mots du pays, qui -donnent encore plus de grâce à ce qu'elle dit. Ce mari mourut avant le -cardinal de Richelieu. La pauvre madame de Cavoye en fut terriblement -affligée. Madame de Bomelle y alla comme les autres, et, comme elle -prit congé: «Hélas! dit l'affligée, que je serois heureuse, mon -enfant, si j'étois aussi oison que toi! je ne sentirois pas ce que je -sens.» D'Ornano, le dévot, y fut aussi, et avoit avec lui deux vilains -grimauds d'enfants: «Sont-ils à vous? lui dit-elle.--Oui, madame.--Hé! -mon pauvre monsieur, s'écria-t-elle, priez bien Dieu, et ne faites -plus d'enfants.» Elle avoit une fille bien faite, mais fort éveillée; -elle ne la perdoit point de vue: «Cela a le sang trop chaud, -disoit-elle; il faut que je lui donne un mari de Languedoc.» Elle lui -en donna un; et sa fille, après quelques années, étant venue ici avec -son mari (c'étoit un assez pauvre homme), elle tâcha de faire quelque -chose pour lui à la cour; mais comme elle vit qu'il ne s'aidoit point: -«Petite, dit-elle à sa fille, remène ton mari à la province, je n'en -sais que faire ici.» - -Quoique chargée de beaucoup d'enfants, elle fait si bien qu'elle -subsiste honorablement; elle a eu la moitié du don des chaises de -Souscarrière[98] dès le temps du feu cardinal, et cela lui vaut -beaucoup. Elle fait la cour; elle est adroite et aimée de tout le -monde, pleure encore quand on lui parle de son mari. Il sera parlé -d'elle dans les Mémoires de la régence, car elle dit toujours quelque -chose de plaisant. Elle, madame Pilou et madame Cornuel, ce sont trois -originaux. Elle est fort libre. Un jour, un garçon, c'est l'abbé -Testu, l'aîné, la menoit chez madame de Chamguy: «Mon pauvre abbé, lui -dit-elle en passant dans une grande salle, tourne la tête.» Et après -elle se met à pisser dans une cuvette. Elle a cinquante ans, et, après -douze grossesses pour le moins, la gorge aussi belle qu'à quinze ans; -elle n'a jamais eu le visage fort beau, mais agréable; pour le corps, -il n'y en avoit guère de mieux fait. - - [98] C'étoit apparemment un privilége pour des chaises à porteur. - L'usage en fut introduit en France par le marquis de Montbrun, - fils naturel, mais légitime, du duc de Bellegarde. (Voyez les - _Antiquités de Paris_, par Sauval, t. 1, p. 192.) - - - - -LE CARDINAL DE RETZ[99]. - - -Jean-François de Gondy, aujourd'hui cardinal de Retz, est un petit -homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid et maladroit -de ses mains à toute chose[100]. Quand il écrit, il fait toujours des -arcades; il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que du -_griffonis_. J'ai vu qu'il ne savoit pas se boutonner. Une fois, à la -chasse, il fallut que M. de Mercoeur lui remît son éperon; il n'en put -jamais venir à bout. Il ne connoissoit autrefois de toutes les -monnoies qu'une pistole et un quart d'écu. Il fut destiné à être -chevalier de Malte, et, étant né durant un chapitre, il fut chevalier -dès ce jour-là; de sorte qu'il auroit été grand'croix de bonne heure. -Il avoit deux frères, tous deux ses aînés, le duc d'aujourd'hui, et un -qu'on appeloit le marquis des Isles d'Hières: celui-là étoit blond. M. -de Bassompierre disoit: «Pour celui-là, on ne peut pas dire qu'il ne -soit de ma façon.» J'ai dit ailleurs que la mère étoit une grande -prude. Ce garçon disoit qu'il vouloit être cardinal, afin de passer -devant son frère: il avoit de l'ambition; mais il mourut misérablement -à la chasse; étant tombé de cheval, la jambe engagée dans l'étrier, il -fut tué d'un coup de pied que le cheval lui donna par la tête. Ce -garçon mort, on changea de pensée, et on destina le chevalier à -l'Eglise. Le voilà donc l'abbé de Buzay; c'étoit une abbaye en -Bretagne[101]. La soutane lui venoit mieux que l'épée, sinon pour son -humeur, au moins pour son corps. Tel que je l'ai représenté, il -n'avoit pas pourtant la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de -fer dans son visage[102]. - - [99] Né en 1613, mort à Paris le 24 août 1679. - - [100] Son père n'étoit pas brave: M. de Guise l'en méprisoit, et - cela fut cause en partie de l'acharnement qu'il eut contre lui - dans la prétention que le général des galères devoit être - dépendant de l'amiral du Levant; M. de Guise l'étoit. Il avoit - cela tellement en tête, qu'il ne parloit d'autre chose. (T.) - - [101] Près de la Loire, et non loin de Nantes. - - [102] Ce mot est douteux dans le manuscrit autographe. Il semble - que l'auteur a écrit _quelque chose de fer_, on pourroit aussi - lire _quelque chose de fier_; mais la première leçon nous semble - la plus vraisemblable, surtout si on la rapproche de ce qui suit - du caractère connu du cardinal, et des portraits gravés qui nous - sont restés de lui. - -Dès le collége, l'abbé fit voir son humeur altière: il ne pouvoit -guère souffrir d'égaux, et avoit souvent querelle; il montra aussi dès -ce temps son humeur libérale; car ayant appris qu'un gentilhomme qu'il -ne connoissoit point étoit arrêté au Châtelet pour cinquante pistoles, -il trouva moyen de les avoir et les lui envoya. Au sortir de là, ce -nom de Buzay approchant un peu trop de _buse_, il se fit appeler -l'abbé de Retz. Ce n'étoit pas encore trop la mode en ce temps-là de -ne porter pas le nom de son bénéfice; à cette heure il n'y a si petit -ecclésiastique qui ne s'appelle l'abbé, et ceux qui le sont -effectivement prennent le nom de leur famille aussi bien qu'eux. Il -m'a dit que le gros comte de La Rocheguyon lui vouloit donner tout son -bien, à condition qu'il prendroit le nom et les armes de Silly[103]; -mais qu'à sa mort les parents empêchèrent qu'on ne lui fît venir un -notaire. En me contant cela, il me disoit que, s'il eût été d'épée, il -eût fort aimé à être brave, et qu'il auroit fait grande dépense en -habits; je souriois, car, fait comme il est, il n'en eût été que plus -mal, et je pense que ç'auroit été un terrible danseur, et un terrible -homme de cheval: d'ailleurs, il est malpropre naturellement, et -surtout à manger: il est aussi rêveur; de sorte qu'à table, par -malice, on lui mettoit une tête de perdrix sur son assiette; il la -portoit à la bouche sans y regarder, et mettoit les dents dedans. La -plume lui sortoit de tous les côtés. Il ne mange jamais que du plat -qui est devant lui; il n'y a guère d'homme plus sobre. - - [103] La mère du cardinal de Retz s'appeloit Françoise-Marguerite - de Silly, dame de Commercy. - -Il est enclin à l'amour, a la galanterie en tête, et veut faire du -bruit; mais sa passion dominante, c'est l'ambition; son humeur est -étrangement inquiète, et la bile le tourmente presque toujours. Dans -sa petite jeunesse, il voyoit fort sa parenté, et principalement -madame de Lesdiguières. Je crois qu'il en a été amoureux, aussi bien -que de madame de Guémenée. Il voyoit fort aussi M. d'Ecquevilly, son -parent, dont nous avons parlé ailleurs. Ce M. d'Ecquevilly n'avoit -guère de meilleurs yeux que lui, et on dit qu'un jour ils se -cherchèrent un gros quart-d'heure dans une grande cour, sans se -pouvoir retrouver, et qu'il fallut à la fin que deux gentilshommes les -prissent chacun par la main pour les faire joindre. Dans la société de -la famille (madame de Guémenée en étoit), on se divertissoit, entre -autres choses, à s'écrire des questions sur l'_Astrée_, et qui ne -répondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de -frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions à une -personne, comme, par exemple, à quelle main étoit Bonlieu, au sortir -du pont de La Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour -l'histoire, soit pour la géographie; c'étoit le moyen de savoir bien -son _Astrée_. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et -d'autre, que, quand on vint à conter, car on marquoit soigneusement, -il se trouva qu'on ne se devoit quasi rien. D'Ecquevilly prit un autre -parti. Il alla lire l'_Astrée_ chez M. d'Urfé même, et, à mesure qu'il -avoit lu, il se faisoit mener dans les lieux où chaque aventure étoit -arrivée. - -Notre abbé étoit fort mal avec sa cousine de Schomberg, car il y avoit -deux partis, celui de la maréchale et celui de madame de Lesdiguières; -le dernier étoit le plus fort. Dans une assemblée de la parenté, -madame de Lesdiguières obligea l'abbé à aller prendre à danser madame -de Schomberg, qui étoit toute contrefaite, et qui avoit les pieds tout -tortus, et ne pouvoit quasi marcher; cela la pensa faire enrager; on -la haïssoit; elle étoit laide et méchante. - -En ce temps-là, un homme proposa à l'abbé d'épouser je ne sais quelle -grande héritière d'Allemagne, catholique, dont je n'ai pu savoir le -nom; que ses parents luthériens la violentoient, et qu'on la vouloit -donner à un Weimar, qui étoit à l'Académie à Paris. Il y entend, et -promet à cet homme une de ses deux abbayes (il en avoit deux); l'autre -se nommoit Quimperlay; elles valent dix-huit mille livres de rente, -ou environ. Je n'ai pu savoir tout ceci qu'imparfaitement. Il fit un -voyage où il parla à cette fille; même il se battit contre ce Weimar, -et eut l'avantage, non par adresse, mais par bravoure, car il n'est -pas moins vaillant que M. le Prince. Ce n'est pas le seul combat qu'il -ait fait; il s'est battu une autre fois, je pense que c'étoit contre -le comte d'Harcourt[104]. Je lui ai ouï dire à lui-même que cet homme -lui disoit: «Je vous aurai bientôt culbuté, ce n'est pas là votre -métier.--Cependant il laissa, je ne crois pas que ce fut exprès, un -grand baudrier de buffle, sans lequel je l'eusse bien blessé, car je -donnai droit dedans.» Il me contoit tout cela, sans nommer personne, -et je n'ai jamais su d'où venoit leur querelle. - - [104] Le cardinal le dit positivement. (_Mémoires du cardinal de - Retz_, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de - France, 2e série, t. 44, p. 87.) - -Il m'a dit aussi, et j'ai appris depuis, que c'étoit lui-même qu'un -homme de la cour étant une fois enfermé dans une chambre avec une -femme de qualité dont il étoit possesseur, ayant ouï du bruit, fut -obligé d'ouvrir de peur d'être surpris; c'étoient des gens armés qui -l'attaquèrent. Il les repoussa de la porte, la referma, et retourna -caresser la belle, comme s'ils eussent été dans la plus grande sûreté -du monde. «Il faut, me disoit-il, n'avoir guère peur pour cela. Ce -même homme, ajoutoit-il, quoiqu'on lui eût donné avis que le mari le -vouloit faire assassiner, ne laissa pas d'aller partout à son -ordinaire, et sans être autrement accompagné.» Si cette aventure est -vraisemblable, je m'en rapporte; mais, par là, on jugera de l'humeur -du personnage. - -Il fit encore un combat contre l'abbé de Praslin, aujourd'hui le -marquis de Praslin, qui a épousé mademoiselle d'Escars, cadette de -madame d'Hautefort: il eut l'avantage; mais le comte d'Harcourt, qui -servoit Praslin, battit le second de l'abbé de Retz[105]. - - [105] Le cardinal a parlé de ce duel dans ses Mémoires. Le second - de Praslin étoit le chevalier du Plessis, et non pas le comte - d'Harcourt. (_Mémoires du cardinal de Retz_, audit lieu, p. 93.) - -Il a toujours été d'humeur remuante; il s'est vanté de savoir bien des -choses des desseins de M. le comte (_de Soissons_), et qu'un jour il -rendit un paquet aux Tuileries à M. de Thou, qui lui dit après: «Ma -foi! monsieur l'abbé, il faut que vous me croyiez bien homme d'honneur -pour m'avoir rendu ce paquet; car cela est bien gaillard[106].» - - [106] Le cardinal de Retz parle dans ses Mémoires des menées - qu'il fit à Paris pour le comte de Soissons, mais il ne nomme pas - M. de Thou. (_Ibid._, p. 109 et suivantes.) - -La violence que le cardinal de Richelieu fit au père de Gondy pour la -charge des galères qu'il lui fit vendre en dépit de lui, avoit outré -l'abbé: sans cela, sur ma parole, notre homme n'eût pas laissé d'être -son ennemi. Il étoit trop ambitieux; il se vantoit que son père, son -frère et lui avoient été les seules personnes de condition qui -n'eussent point plié. - -Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il -dédia ses thèses à des saints pour n'être point obligé de les dédier -aux puissances. Il voulut l'emporter de haute lutte sur l'abbé de -Souillac (de La Mothe-Houdancourt), parent de M. de Noyers; c'est -aujourd'hui M. de Rennes[107]. On fit intervenir l'autorité du -cardinal; on proposa assez de choses à l'abbé de Retz; jamais il ne -voulut démordre, et il harangua fort fièrement. Il est vrai que la -Sorbonne, en considération du cardinal de Gondy, soutint ses intérêts, -et représenta, je pense, au cardinal, qu'ils ne pouvoient pas -abandonner le neveu d'un prélat à qui ils avoient tant d'obligation. -Il l'emporta donc sur l'autre, et le cardinal depuis cela l'appela -toujours _ce petit audacieux_, et il disoit qu'il avoit une mine -patibulaire. Cette contestation fut cause que ses parents trouvèrent à -propos qu'il fît un voyage en Italie[108]. Deux de mes frères et moi -ayant dessein d'y aller, le priâmes de trouver bon que nous lui -tinssions compagnie. Je l'entretins presque toujours durant dix mois; -et, comme il a autant de mémoire que personne, car il savoit par coeur -tout ce qu'il avoit jamais appris, il me conta et me dit bien des -choses. - - [107] Disputant un jour contre l'abbé de Souillac en Sorbonne, il - cita un passage de saint Augustin, que l'autre dit être faux. Il - envoya quérir un Saint-Augustin, et le convainquit. Souillac, - qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal - latin, dit pour excuse: _Non legeram ista toma_. Le docteur qui - présidoit lui dit plaisamment: _Ergo quia vidisti, Thoma, - credidisti_. (T.) - - [108] Voyez _les Mémoires du cardinal de Retz_, _ibid._, p. 100. - -Je remarquai que le premier ouvrage qu'il fit, hors quelques sermons, -ce fut _la Conjuration de Fiesque_[109]; car cela convenoit assez à -son humeur. Il avoit fait l'épitaphe du comte de Soissons en prose, où -il l'appeloit _le dernier des héros_. - - [109] C'est peu de chose, et ce qu'il fait est assez médiocre. Il - a pourtant bien de l'esprit; mais il ne pense point assez aux - choses, et ne se met pas même en peine de les apprendre. Il avoit - beaucoup pris du Mascardi. (T.)--Augustin Mascardi, auteur de - l'Histoire de la Conjuration de Fiesque, 1629, in-4º. Cet ouvrage - a été traduit en françois par Fontenay-Sainte-Geneviève; Paris, - 1639, in-8º. - -Il ne pouvoit pardonner à don Thadée, neveu du pape Urbain, alors -régnant, de ne s'être pas emparé de l'Etat d'Urbin qui retourna alors -à l'Eglise, faute de mâles. Nous ne passions pas devant une place -qu'il ne la prît ou par assaut ou autrement. Il parloit sans cesse de -sa naissance. Il fut fort caressé à Florence par le grand-duc; il -logea chez le chevalier de Gondi, qui faisoit la charge de secrétaire -d'État, et qui avoit été résident en France. Le chevalier avoit les -portraits des Gondis de France dans sa salle, car ils ne sont pas si -grands seigneurs en Italie qu'ici; ils sont pourtant gentilshommes: -j'en ai vu assez de marques dans Florence; mais la question est de -savoir si cela n'est point depuis la faveur d'Albert, et si ceux-ci en -sont. Quillet dit que ce chevalier de Gondi se mit à rire un jour -qu'il lui demanda si les Gondis de France étoient effectivement des -vrais Gondis. Le cardinal de Retz dit qu'il n'y a que lui en France -qui puisse fournir ses trente quartiers[110]. - - [110] Villani et Machiavel ne parlent point des Gondis; M. de - Thou les dit fils d'un banquier. (T.) - -Albert, qui a fait la fortune de la maison ici, étoit fils d'un -banquier florentin qui demeuroit à Lyon, nommé Gondy, seigneur Du -Perron, dont la femme, aussi italienne, avoit trouvé moyen d'entrer au -service de la reine Catherine de Médicis, et avoit eu charge de la -nourriture des Enfants de France au maillot. On disoit qu'elle avoit -donné une recette à la Reine pour avoir des enfants[111]; car la -Reine fut dix ans sans en avoir; et cela fit que la Reine l'aima tant, -qu'étant parvenue à la régence, en moins de quinze ans, elle avança si -fort les enfants de cette femme qui, au jour que le Roi mourut, -n'avoient pas tous ensemble deux mille livres de rente, qu'Albert, à -la mort de Charles IX, étoit premier gentilhomme de la chambre et -maréchal de France avec des gouvernements, avoit cent mille livres de -rente pour le moins en fonds de terre, et, en argent et en meubles, -plus de dix-huit cent mille livres; son frère, Pierre de Gondy, étoit -évêque de Paris, et avoit encore trente ou quarante mille livres de -rente en bénéfices, et, en meubles, la valeur de plus de deux cent -mille écus; et M. de La Tour, le cadet des trois, étoit, quand il -mourut, capitaine de cinquante hommes d'armes, chevalier de l'ordre -comme son aîné, et maître de la garde-robe, et tous trois du conseil -privé. Voilà ce que j'ai appris d'un homme de ce temps-là, et qui le -savoit bien. - - [111] J'ai ouï dire que la gloire en est due à Fernel. Ce garçon, - qui avoit été des _capettes_ du collége de Montaigu, fut quelque - temps à délibérer s'il suivroit le barreau ou s'il se feroit - d'église; mais ne se trouvant pas assez de voix, ni pour prêcher, - ni pour plaider, il se résolut d'étudier en médecine. Ce qui le - mit en réputation, ce fut la cure qu'il fit d'un gentilhomme qui - étoit au Roi: ce gentilhomme en parla à Sa Majesté qui n'avoit - point encore d'enfants. Le Roi le fit venir, et, quoique Fernel - fût assez jeune encore, le Roi, sur le témoignage du cavalier, - ajouta foi à ce qu'il lui dit. Le Roi obligea la Reine à dire à - Fernel toutes les particularités qu'il falloit savoir. Il dit au - Roi qu'il croyoit que la Reine pourroit concevoir s'il la voyoit - dans le fort de ses purgations; ce qu'il fit. Mais en récompense - la plupart de ses enfants n'étoient pas de trop bonne - constitution. Fernel ensuite fut premier médecin du Roi. On a su - cette particularité de ceux de sa famille qui la reçurent par - tradition. (T.) - -J'ai ouï conter une chose assez judicieuse de ce maréchal de Retz. -Charles IX avoit une levrette admirable qu'il aimoit fort; il sut -qu'un gentilhomme de Normandie en avoit une fort bonne; il la fait -venir, et le gentilhomme aussi. On court un lièvre avec ces deux -chiennes: la levrette du gentilhomme faisoit mieux que la sienne. Le -Roi, déjà fâché de cela, voyant que ce gentilhomme, qui étoit sans -doute assez mauvais courtisan, dans l'ardeur de la chasse l'avoit -devancé, il lui donne brusquement un coup de houssine. Le lendemain le -maréchal vint au lever du Roi, fort triste. «Qu'avez-vous?--C'est, -sire, que vous avez perdu le coeur de toute votre noblesse.--Je vous -entends, dit le Roi, j'ai tort; je ne suis que gentilhomme, je le veux -satisfaire.» En effet, le Roi le pria de l'excuser devant tout le -monde[112]. En cet instant on eut avis qu'un petit gouvernement -vaquoit; le maréchal dit au Roi: «Sire, il le lui faut donner.» Le Roi -le lui donna. Il en usoit bien, ce favori; car il vouloit toujours -qu'il parût que le Roi donnoit de son propre mouvement. - - [112] C'est on fort beau trait; mais Louis XIV fut plus grand - quand il jeta sa canne par la fenêtre dans la crainte de - succomber à la tentation d'en frapper Lauzun. - -Le cardinal sut qu'il y avoit chez messieurs Du Puy un manuscrit de M. -de Brantôme, de la maison de Bourdeilles, contenant plusieurs volumes, -dans un desquels étoient les amours de la duchesse de Retz, femme -d'Albert, où il y avoit maintes belles choses à l'honneur de la dame. -Il n'eut jamais de repos que messieurs Du Puy ne lui eussent permis -d'effacer tout ce qui étoit contre sa grand'mère, et le manuscrit est -effacé de façon qu'on ne sauroit déchiffrer un mot[113]. - - [113] Il seroit impossible de vérifier ce point, quoique la - plupart des manuscrits originaux de Brantôme existent à la - Bibliothèque royale, ainsi que les copies que MM. Du Puy en ont - fait faire. Les passages indiqués devroient se trouver dans le - volume des _Dames galantes_, et le manuscrit original de ce - volume paroît avoir été détruit. (Voyez la _Notice sur Brantôme_, - t. 1, p. 95; Paris, 1822, in-8º.) - -Il y avoit ici un Gondy dans les partis: ce fut celui qui bâtit -l'hôtel de Condé, et qui fit le jardin de Gondy à Saint-Cloud. C'étoit -un homme fort voluptueux: on dit que dînant chez un de ses amis, à -cinq lieues de Saint-Cloud, où il n'y avoit point de verres de -cristal, il dit à un de ses gens: «Va m'en quérir un à Saint-Cloud, et -ne te soucie pas de crever mon cheval.» Il y va. Le cheval crève en -arrivant, et le valet en descendant cassa le verre. Cet homme méritoit -bien de mourir gueux comme il est mort. - -Pour revenir où nous en étions: à Florence, un jeune gentilhomme qui -étoit à lui, car il en avoit quatre, et le reste à l'avenant, s'avisa -de faire faire un pourpoint de taffetas à bandes sans les ourler. Un -jour au Cours la grande-duchesse mère et mademoiselle de Guise vinrent -à passer, qui se crevoient de rire de voir cette extravagance, car cet -homme étoit à la portière, et sembloit être vêtu de toiles -d'araignées, tant il avoit de filets aux bras et au corps. - -La grande-duchesse étoit une des plus belles personnes d'Italie, mais -elle avoit affaire à un pauvre mari: il avoit cinq ou six calottes -l'une sur l'autre, et en ôtoit et en mettoit selon que son thermomètre -l'ordonnoit. Quand il couchoit avec elle, tout l'État de Toscane étoit -en prière: cela n'arrivoit pas souvent. Je pense qu'enfin elle a eu -un héritier. - -A Venise, où nous allâmes ensuite, l'ambassadeur de France[114] -(c'étoit le président Mallier, un vrai cheval mallier) le logea seul -avec un valet-de-chambre. Le comte de Laval, frère de M. de La -Trimouille, étoit retiré à Venise. Je pense qu'il dit, en parlant de -l'abbé: «Il ne manquera pas de me venir voir.» L'abbé n'y alla point, -et en parloit avec fort peu d'estime. Il disoit que quand le comte -alla à La Rochelle, les Rochellois mirent sur sa porte: «Ni plus ni -moins,» voulant dire qu'ils ne se tenoient pour lui ni plus ni moins. - - [114] L'ambassadrice étoit si sotte qu'elle disoit: «Ma charge,» - en parlant de l'ambassade. (T.)--Cet ambassadeur est appelé _de - Maillé_ dans les Mémoires du cardinal. (_Mémoires du cardinal de - Retz_ déjà cités, p. 102.) - -A Rome, il se logea bien, et tenoit assez bonne table; on en faisoit -cas à cause qu'il en savoit plus que beaucoup de cardinaux et de -prélats. Il nous voulut faire accroire que le connétable Colonne, à la -maison duquel il disoit que celle de Gondi étoit alliée étroitement, -s'étoit fort plaint de ce qu'il ne l'avoit pas vu; mais qu'il n'avoit -osé à cause que le connétable étoit du parti des Espagnols, car -c'étoit de Naples qu'il étoit connétable. - -Il n'étoit pas moins inquiet à Rome qu'à Paris, et il nous fit faire -au mois de novembre un fort ridicule voyage pour voir des mines -d'alun. Nous partîmes, comme s'il eût été question de quelque chose -d'importance, par une fort grosse pluie, et les Italiens disoient: -«_Questo è partir à la francese._» Nous ne fûmes pas plus de trois -mois et demi à Rome, et il nous en fit partir à Noël, pour revenir en -France. Il feignit qu'un homme l'étoit venu trouver dans une église, -et qu'il lui avoit donné un avis qui l'obligeoit à quitter l'Italie -promptement[115]. Quoique je n'eusse que dix-huit ans, je vis bien que -l'argent commençoit à lui manquer; et if eût même été embarrassé en -arrivant, car ses lettres de change tardèrent, sans que nous lui -donnâmes tout ce que nous avions à recevoir. Il le faut louer d'une -chose, c'est qu'à Rome, non plus qu'à Venise, il ne vit pas une femme, -ou il en vit si secrètement, que nous n'en pûmes rien découvrir. Il -disoit qu'il ne vouloit pas donner de prise sur lui. - - [115] C'étoit à la naissance du Roi. (T.)--En 1638. - -Après la mort du cardinal de Richelieu, M. l'archevêque trouva bon -que, pour épargner un loyer de maison, il se logeât au petit -Archevêché, où il a toujours logé depuis, car il ne dépensoit que -trop, et la galanterie de madame de Pommereuil avoit déjà -commencé[116]. - - [116] _Voyez_ l'article de Bezons, et celui de la présidente de - Pommereuil qui suit. - -Le reste se trouvera dans les Mémoires de la régence. - - - - -LA PRÉSIDENTE DE POMMEREUIL. - - -Bordeaux, aujourd'hui intendant des finances, a quatre filles: -l'aînée, qui est celle dont nous parlons, eut ordre du père de -regarder Fromont, qui est mort, l'un des secrétaires des commandements -de M. d'Orléans, comme un homme qui seroit son mari. Après, tout d'un -coup, Bordeaux change d'avis, et tombe d'accord d'articles de mariage -avec Pommereuil, président au grand-conseil, qui étoit veuf -nouvellement. Il le mène à la campagne, et, en badinant avec sa fille, -il lui fait signer des articles, et après il lui déclare que c'est -tout de bon. Pommereuil, car l'un et l'autre ne doutoient pas qu'elle -ne fût engagée d'affection avec Fromont, avoit porté des perles, etc. -Elle les refusa, et lui déclara qu'elle ne l'aimeroit jamais: elle se -jeta aux genoux de son père; mais en vain. On les maria la nuit. Elle -ne vouloit pas dire oui, car elle espéroit que Fromont viendroit -l'enlever; mais quand elle vit l'heure passée, de dépit, elle dit oui. -D'autres disent que le père lui donna un soufflet pour le lui faire -dire. Quoi que c'en soit, son mari et elle firent un terrible ménage. -Elle ne revenoit avec sa soeur de Cossigny qu'à cinq heures du matin; -et lui, qui avoit fait enrager sa première femme, trouvoit bien à qui -parler. Il y eut bien des galanteries, et, au bout de dix ans, ils se -séparèrent. - - - - -BEZONS[117]. - - -.... Bazin, seigneur de Bezons, est fils d'un trésorier de France, et -petit-fils d'un médecin de Troyes, qui étoit de basse naissance. Sa -mère étoit Talon. C'est un petit homme tout rond, et joufflu comme un -des quatre vents, et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde, -et qui se prend autant pour un autre. Étant avocat, mais ce n'étoit -qu'en attendant quelque charge d'avocat-général, car il a toujours eu -de l'ambition, il se fit je ne sais quelle société au faubourg -Saint-Germain, où l'on avoit la comédie quelquefois. Un jour, ce petit -monsieur qui en étoit, à tout bout de champ venoit sur le théâtre, -ordonnoit, décidoit, parloit aux comédiennes, et faisoit furieusement -l'empressé... Des gens de la cour qui étoient là demandèrent qui il -étoit. Quelque femme assez simple, pensant accoucher de gros, leur -dit: «Messieurs, c'est M. de Bezons.--Ah! ah! dirent-ils tout haut, le -nom est aussi plaisant que l'homme;» et le bernèrent tout leur saoul. -Ce petit monsieur traita après de la charge d'avocat-général au -grand-conseil, et avoit mis le siége devant la présidente de -Pommereuil, pour parler comme Charleval[118], qui datoit _du camp -devant une telle_, quand l'abbé de Retz s'y attacha. Pour ne pas -effaroucher le président, on trouva à propos de ne se pas défaire de -Bezons, afin que le mari crût que c'étoit cet homme-là, et non l'abbé, -qui en contoit à sa femme. Quelque temps après on parla de le marier -avec une parente proche de M. Conrart qui, s'informant de lui à Patru, -lui demanda, entre autres choses, s'il étoit vrai qu'il eût tant -d'attachement à madame de Pommereuil. «Que cela ne vous mette pas en -peine, dit Patru, je vous promets qu'il ne tient à rien de ce -côté-là.» Le voilà marié sur la parole de Patru, qui répondit qu'il -avoit certainement quarante mille écus de biens. Il fallut, au bout -d'un an, parler à la présentation d'Hocquincourt à la charge de -grand-prévôt. Notre petit homme, qui ne sait rien, y étoit bien -empêché. Conrart et lui vont trouver Patru qui, sur l'heure, dressa -une harangue qui fut le lendemain en état d'être prononcée. Conrart, -par cabale, comme j'ai dit ailleurs, voulut faire son allié de -l'Académie[119]; Patru fit encore le compliment ou la petite harangue -qu'on a accoutumé de faire quand on est reçu, et la fit devant eux -deux; ce que je ne conçois pas, car, pour moi, quoique je n'aie pas -plus de peine qu'un autre à composer, je ne pourrois pourtant rien -produire si je n'étois seul, et, en cette rencontre, je serois un peu -_greffier de Vaugirard_. Mais voici une chose qui m'étonne bien plus, -c'est que ce petit homme eut l'insolence de lire ces deux pièces -comme siennes, en présence de Patru, même chez le premier président de -la cour des Aides. Patru m'a dit: «Mon ami, j'en étois déferré -moi-même.» On en fit une à M. le chancelier protecteur. En ce temps-là -Bezons disoit: «J'ai la place de M. le chancelier, je lui -succède.--C'est bien, lui dit Patru, c'est signe que vous lui -succéderez aussi un jour en celle de chancelier.» Une fois il disoit: -«Si je n'eusse été hier à l'Académie, le plus sot avis du monde eût -passé.» Un jour il dit à M. Conrart, parlant d'un docteur de Sorbonne, -nommé d'Autry, qui avoit été précepteur de M. Talon: «Le bon homme a -demandé en grâce qu'on l'enterrât dans notre chapelle. Vous savez -bien, ajouta-t-il, comment cela s'entend; c'est-à-dire d'être enterré -à nos pieds.--Oui, dit Conrart, comme Bertrand Du Guesclin aux pieds -des rois de France.» - - [117] Claude Bazin, seigneur de Bezons, conseiller d'État, membre - de l'Académie françoise, mourut en 1684. - - [118] Charles Faucon de Riez, seigneur de Charleval, poète d'un - tour fin et délicat. Scarron disoit de lui que les Muses ne le - nourrissoient que de blanc-manger et d'eau de poulet. Il mourut - en 1693. - - [119] On a déjà vu une partie de ces faits à l'article de - Conrart. Les titres de Bezons à l'Académie françoise étoient bien - légers; on lui attribuoit la traduction _anonyme_ d'un traité de - paix. - -Vous avez vu quelles obligations il avoit à Patru; cependant il fut -cause que M. de Rohan-Chabot ne lui donna pas la première cause de -l'affaire contre Tancrède, disant qu'il avoit la voix pitoyable (il ne -l'a que foible). Véritablement il l'a belle, lui qui ne sauroit -prononcer un _r_, et qui semble avoir toujours la bouche pleine de -bouillie. Pour ne rien dire de pis, je ne saurois croire que ce fût -par envie; car il faut quelque espèce d'égalité pour cela. Conrart -disoit que, s'il eût fait cela avant que d'épouser sa cousine, il -auroit rompu le mariage. Il vendit sa charge, et, par le crédit de son -oncle Talon, il eut un brevet de conseiller d'État, et ensuite je ne -sais quelle intendance de Soissons; or, il faisoit si fort l'entendu, -que Patru l'appeloit _le Roi de Soissons_. Une fois il fut diablement -relancé chez M. Du Puy. «J'ai trouvé, disoit-il, à mon retour de mon -intendance[120], les maximes toutes changées; car on dit que nos biens -ne sont point au Roi.--On ne l'a jamais dû dire autrement,» dit -brusquement M. Du Puy l'aîné, qui le traita d'ignorant et de suppôt de -tyrannie. Il eut ensuite l'intendance de l'armée de Catalogne, et -après, celle de Languedoc où il est encore. Dans la régence, nous -parlerons de ses fredaines et de ses méchantes plaisanteries. - - [120] En 1648 qu'on commençoit à fronder. (T.) - - - - -SALOMON-VIRELADE[121]. - - -Il faut accoupler Salomon à Bezons: ils ont été tous deux compagnons à -la charge d'avocat-général du grand-conseil, et reçus en même temps à -l'Académie, _Arcades ambo_. M. Chapelain le fit recevoir, disant qu'il -falloit mettre des gens de qualité. A la vérité, il est fils d'un -conseiller au parlement de Bordeaux; mais il n'est pas d'une fort -bonne famille[122]. Si ce que disoit M. Chapelain eût été véritable, -il falloit mettre à l'Académie M. d'Usez et M. de Montbazon[123]. Il -voulut faire accroire gasconnement que M. le chancelier l'en avoit -pressé terriblement, et ce fut lui qui l'en pressa. Ce garçon n'étoit -point mal fait, mais il étoit et est encore un grand fat. Dès qu'il -fut ici, il voulut se faire auteur: il débuta par faire imprimer des -vers latins sur la naissance du Roi, et un méchant _Benedicite_ en -vers françois, où il y avoit, entre autres sottises, que les montagnes -sont les mamelles de la nature, et que les rivières et les fontaines -couloient d'argent potable; et il se trouva qu'il avoit volé cette -belle pièce à un moine de son pays qui la réclama à corps et à cris, -comme un grand joyau. Non content de cela, il adressa à M. Grotius, -alors ambassadeur de Suède en France, qu'il ne connoissoit point, un -discours[124] auquel il avoit fait un mauvais commencement et une -mauvaise fin; mais le reste étoit de Balzac. Là, il parloit à M. -Grotius comme à son ami familier, et Grotius disoit qu'il ne le -connoissoit point. Quand Ménage étoit après à entrer chez l'abbé de -Retz, «Il faudra, lui dit-il, que nous fassions cela pour vous.» Et -depuis il fut assez sot pour aller prier Ménage de le présenter à -l'abbé de Retz. Ménage fut le plus surpris du monde de cette -effronterie-là. - - [121] François-Henri Salomon-Virelade, conseiller d'État, membre - de l'Académie françoise, mourut en 1670. Ses titres littéraires - étoient tout aussi légers que ceux de Bezons, et néanmoins il - l'emporta sur P. Corneille, parce qu'il avoit le mérite de - demeurer à Paris, tandis que Corneille habitoit Rouen. - - [122] On n'en a pas moins fait à M. Salomon-Virelade une belle - généalogie, tout aussi fausse que ses titres littéraires. (Voyez - _les Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul de - Marville_, tome 3, page 393.) - - [123] Ils étoient tous les deux renommés pour les inepties qui - leur échappoient, comme à d'autres des bons mots. (_Voyez_ plus - haut l'article de M. de Montbazon.) - - [124] _Discours d'État à M. Grotius, sur l'histoire du cardinal - Bentivoglio_; Paris, 1640, in-8º. - -Il vouloit épouser madame de Cominges, alors fille[125]; elle étoit de -Bordeaux; elle n'en voulut point. Un jour qu'il parloit à Darbo de -cette recherche: «Il n'y a plus, disoit-il, que quelques petites -difficultés. Mon père n'en a pas trop d'envie, au moins il ne veut pas -assez donner. La mère de la fille ne le veut guère, et la fille -presque point. Cela sera fait pourtant.» Il parla un an durant -d'acheter une charge de maître des requêtes qu'il n'acheta point, et -en parlant de ces charges-là, comme s'il en eût eu une, il disoit: -«Cela fera enchérir nos charges, cela fera diminuer nos charges.» -Enfin il s'en alla à Bordeaux, où il épousa une fille du président de -La Lane, veuve d'un vicomte d'Oreillan, de bonne maison du Limousin. -Lui acheta la charge de lieutenant-général, et prit le nom de -Virelade: c'est une terre. Sa femme est fort laide et fort fardée, le -méprise fort, et le fait fort cocu. Cet été, elle étoit à Paris -publiquement logée avec un La Nogarède, son galant: elle se mêla de -jouer, et perdit ce qu'elle avoit. Virelade, au bout d'un an et plus, -vint à Paris, autant pour affaire que pour cela: or, dans l'auberge où -il logeoit, il y avoit bien de la jeune noblesse. Quelqu'un d'eux fit -une chanson, _Quand la baleine arriva_, où il y avoit que madame de -Virelade avoit la bouche plus grande et le ... plus grand que la -baleine. Elle s'en offensa; il y en eut qui prirent son parti. Voilà -un appel de quatre contre quatre. Les maréchaux de France les -accommodèrent, et la dame avec le mari fut ouïe, et on lui fit -satisfaction. Quand elle vint, un page alla dire: «Messieurs, voilà -cette dame _de la baleine_ qui est là-dedans.» - - [125] Sibille-Angélique-Émilie d'Amabli épousa, en 1643, le comte - de Cominges. - - - - -MADAME DE LA GRILLE. - - -Un vieux cavalier, qui avoit eu bonne part aux guerres civiles de -Languedoc et de Dauphiné, s'avisa de se marier pour avoir lignée, et -épousa la fille d'un président de la cour des Aides de Montpellier, -nommé Tuffani; mais il se prenoit pour un autre, et ne faisoit pas -autrement qu'il falloit pour cela. Le père de la fille, qui avoit -envie de ne pas laisser échapper le bien de cet homme (il avoit au -moins trente mille livres de rente), fait une assemblée de parents, et -leur propose de remontrer à sa fille que ce seroit un coup d'habile -femme de donner un héritier à cet homme qui en seroit ravi, et de -conserver ses richesses en même temps. On en parle à la dame, et on -lui nomme tout d'un train trois hommes bien faits, ni trop jeunes ni -trop vieux, et qu'on croyoit propres à faire lignée. Elle s'y résolut, -et choisit un conseiller de la cour des Aides, nommé M. Deyde; c'étoit -un garçon de trente-cinq ans ou environ; comme ce conseiller n'étoit -pas trop dans la galanterie, on se servit d'une mademoiselle Marquise -pour les faire joindre. Cette femme, qui étoit gaie, alla trouver ce -M. Deyde, et, en folâtrant, lui demanda s'il n'avoit point quelque -inclination. «Hélas! lui répondit-il, ma bonne demoiselle, qui -voudroit de moi? je ne suis plus jeune.--Qui voudroit de vous? -répliqua-t-elle, je sais bien une dame qui est une des plus belles et -des plus qualifiées du pays qui ne vous hait pas;» elle la lui nomma. -«Et pour vous montrer, ajouta-t-elle, que je ne mens point, vous -n'avez qu'à vous trouver en tel lieu, elle y sera; tâchez seulement de -l'approcher; prenez-lui la main si vous pouvez, elle ne manquera pas -de vous la serrer.» Cela arriva comme elle l'avoit dit; de sorte que -le conseiller eut bientôt mis l'aventure à fin. Au bout de quelque -temps la belle se sentit grosse, et quand elle en fut bien assurée, un -jour que le conseiller pensoit se divertir comme de coutume, elle lui -déclara toute l'affaire, et lui dit qu'elle étoit fondée sur un avis -de parents; qu'elle lui avoit l'obligation de tout son bonheur, et -qu'elle le supplioit de n'en rien dire à personne. Elle eut un garçon -qui ressembloit fort à son véritable père, et qui fut héritier de son -père putatif. - - - - -MENILLET. - - -Voici une histoire qui a du rapport à l'autre en quelque chose. Un -gentilhomme de Champagne, nommé Menillet, qui étoit capitaine dans un -régiment de gens de pied, comme il étoit un hiver en garnison à -Montauban, devint amoureux de la femme de son hôte, qui étoit un -bourgeois assez à son aise; mais quoiqu'il y employât tout ce qu'il -savoit de l'art d'aimer, il ne put pourtant rien gagner. Enfin il usa -de stratagême; et, ayant remarqué que le mari se levoit d'ordinaire -avant le jour pour aller vaquer à ses affaires, une fois qu'il étoit -sorti du logis de grand matin, le capitaine entre dans la chambre de -cette femme et se couche auprès d'elle, qui, tout endormie, ne -discerna pas trop bien la voix de son mari, et prit pour bonnes les -raisons qu'il lui dit pourquoi il se recouchoit. Le galant ne perdit -point de temps; mais il y alloit tellement en gendarme qu'elle -s'aperçut bientôt de la tromperie. Il lui en demanda pardon. Cette -femme, outrée de déplaisir, alla conter sur l'heure sa déconvenue à sa -mère qui fut d'avis d'envoyer quérir le cavalier. Il y alla, et elles -lui firent promettre qu'il n'en diroit rien à personne. Quelques -années après, il passa par Montauban, et, comme il ne songeoit à rien -moins, une femme en deuil et voilée lui dit tout bas, en passant, -qu'elle le prioit de la suivre. Il la suivit, et, quand ils furent -dans le logis de cette femme: «Comment, lui dit-elle, monsieur,» en -ôtant son voile, en cape de deuil qu'on porte en ce pays-là, «vous ne -vous souvenez plus de votre hôtesse?» Elle lui conta après qu'elle lui -avoit l'obligation de tout le bien de son mari, «car, lui dit-elle, je -devins grosse de la tromperie que vous me fîtes, et mon enfant a -hérité de son père putatif.» Pour reconnoître ce bienfait, elle lui -avoit promis de l'épouser au retour de la campagne; mais il y fut tué. - - - - -MÉNAGE[126]. - - -Ménage est fils d'un avocat du Roi d'Angers: il fut quelque temps ici -au barreau, mais sans plaider. Il est vrai qu'il n'y étoit pas sans -parler, car il disoit tout ce qui lui venoit à la bouche, et médisoit -du tiers et du quart. Il n'a jamais plaidé qu'une cause, à ce qu'on -dit, encore ne fut-ce à Paris, et ne put-il achever, car il demeura -court. Ce fut pour cela, dit-on, qu'il quitta le palais; c'étoit aux -grands jours de Poitiers. Là il devint amoureux d'une dame, et fit -assez rire le monde, car il avoit des galants[127] vert et jaune, et -il alla voir comme cela feu M. Talon qu'il connoissoit. En causant, M. -Talon lui arracha presque tous ses galants. Son père lui donna sa -charge: il ne la fit que six mois, et après la rendit à son père; cela -les mit mal ensemble. Il disoit, pensant dire une belle chose, qu'il -ne s'étonnoit pas de n'être pas bien avec son père, qu'il lui avoit -rendu un _mauvais office_. Il disoit aussi de son père qu'il étoit -comme Jean de Vert, qu'il ne donnoit point de _quartier_, voulant dire -qu'il ne lui payoit point sa pension. Et dans les lettres qu'il lui -écrivoit, il ne pouvoit s'empêcher de le railler. - - [126] Gilles Ménage, né à Angers en 1613, mort à Paris en 1692. - - [127] Noeuds de rubans qu'on portoit à la jarretière. - -Sans connoître autrement Patru, il disoit de lui, parce qu'il le -trouvoit toujours propre, «que c'étoit _Orator optimè vestitus ad -causas dicendas_[128].» A Angers, quoique tout Angevin, pour -l'ordinaire, soit goguenard et médisant, il étoit fort décrié pour la -médisance. Une fille (mademoiselle de Mouriou), dont nous parlerons -ailleurs, lui en faisoit un jour la guerre. «Mais savez-vous bien, lui -dit-il, ce que c'est que médisance?--Pour la médisance, dit-elle, je -ne saurois bien dire ce que c'est; mais pour le médisant, c'est M. -Ménage[129].» Il étoit sujet à la sciatique. A Angers, il souffrit -fort patiemment qu'on lui appliquât des fers chauds à l'emboîture de -la cuisse, et n'en fut pas pourtant guéri. Il étoit beau garçon; mais -il n'a jamais eu une santé vigoureuse. - - [128] Quintilien dit cela d'un homme de son temps. (T.) - - [129] Cette même fille étoit cajolée par un garçon qui, jaloux, - quand ce fut à son tour à chanter une chanson, en dit une où il y - avoit qu'il romproit ses fers. Elle, car elle chanta après lui, - se met à en dire une avec feu, dont la reprise étoit: - - Hélas! mon ange, mes amours, - M'aimerez-vous toujours? - - (T.) - -Il disoit qu'il y avoit trois plaisants prédicateurs à Angers: Costar, -qui n'avoit qu'un sermon; le prieur des Matras, qui n'en avoit que la -moitié d'un, car il demeura à mi-chemin, et le prieur de Pommier, qui -demeura la bouche ouverte, et ne prononça pas une parole. - -Il disoit que la traduction de M. d'Ablancour étoit comme une femme -d'Angers qu'il avoit aimée, belle, mais peu fidèle. D'Ablancour le -laissoit dire, et disoit: «Nous sommes amis; mais je ne prétends pas -l'empêcher de babiller. Nous faisons comme l'empereur et le Turc qui -laissent un certain pays entre eux deux, où il est permis de faire des -courses sans rompre la paix.» - -Après une épreuve qu'on venoit de faire que les chiens ne mangeoient -point de viande noire, Ménage dit à une dame fort brune: «Regardez, -vous n'êtes pas bonne à donner aux chiens.» - -Montmort, le maître des requêtes, qui est de l'Académie, et s'appelle -Habert, parent de l'abbé de Cerizy, dit qu'il faudroit obliger Ménage -à se faire de l'Académie, comme on oblige ceux qui ont honni des -filles à les épouser. - -Il ne fut pas plus tôt de retour de la province, qu'il débuta par une -satire contre toute l'Académie; c'est ce qu'il appelle _la Requête des -Dictionnaires_. C'est ce qu'il a fait de meilleur, quoique la -versification n'en soit nullement naturelle, et qu'il y ait par -endroits bien de la _traînasserie_. En ce temps-là il logeoit chez un -auditeur des comptes, nommé Aveline, qui avoit épousé la soeur de -Ménage; c'étoit au-devant du logis de madame de Cressy[130], fille de -La Martellière, fameux avocat. Cette femme étoit fort coquette, et -toute propre à faire donner dans le panneau un homme de lettres comme -Ménage; d'ailleurs elle étoit ravie d'avoir un homme de réputation -pour son mourant[131]. Comme il conte volontiers tout ce qu'il croit à -son avantage, il a conté à quiconque a voulu l'entendre, que cette -femme l'aimoit, et qu'il en avoit eu assez de faveurs; mais, par ma -foi, elle s'en moquoit. Il se pique d'être galant; cependant je l'ai -vu dans l'alcôve de madame de Rambouillet se nettoyer les dents par -dedans avec un mouchoir fort sale, et cela durant toute une visite. -Cette madame de Cressy a dit qu'il faisoit le désespéré devant elle, -jusqu'à se donner de la tête contre la muraille; mais il prenoit garde -que ce fût en un endroit où il y eût une baie de porte ou de fenêtre -derrière la tapisserie. Ce ne fut pas faute d'occasion s'il n'en vint -à bout, car s'étant brouillé avec son beau-frère, Cressy le prit en -pension. Il fit long-temps le fou; il se guérit; il eut des rechutes, -témoin l'élégie où il y avoit: - - Logé dans votre hôtel, assis à votre table, etc.[132]. - -Peut-être l'a-t-il changé. D'ailleurs le mari cherchoit fortune où il -pouvoit, n'étoit point jaloux, et la dame ne passoit pas pour fort -cruelle. On en avoit fort médit avec M. de La Vrillière, et on -appeloit certaines avances, qui avoient figure de cornes, que Cressy -avoit faites à une maison qu'il a fait bâtir dans une place qui venoit -de La Vrillière, _les cornes de Cressy_. A la fin lui et la dame se -querellèrent tout de bon; car l'ayant rencontrée en une visite, ils se -_harpignèrent_. Elle lui dit qu'elle ne l'avoit jamais trouvé bon qu'à -être le précepteur de ses enfants, que c'étoit un beau prêtre crotté -(il porte toujours la soutane): «Vraiment, lui répondit-il, vous n'en -êtes pas de même; on vous lève si souvent vos jupes qu'elles n'ont -garde d'être crottées.» - - [130] Cressy est un gentilhomme. (T.) - - [131] Son amant, se mourant d'amour. - - [132] On lit dans la _Rechute amoureuse_: - - J'ai failli, je l'avoue, adorable Uranie, - Et ma faute mérite une peine infinie. - J'ai rompu mes liens, j'ai forcé ma prison, - J'ai du joug de vos lois affranchi ma raison. - J'ai brisé vos autels.... .... - _Logeant en même lieu, vivant à même table_, - Je crus que mon bonheur étoit incomparable, - Que j'étois de la terre élevé dans les cieux, - Et buvois le nectar à la table des dieux, etc. - - Le vers cité par Tallemant l'a sûrement été de mémoire, car on - trouve l'autre dans le _Miscellanea_ de 1652, comme dans l'édition - Elzevir de 1663, et vraisemblablement dans toutes les - réimpressions des poésies de Ménage. - -Il eut prise avec l'abbé d'Aubignac sur une comédie de Térence, et ils -ont écrit l'un contre l'autre; Ménage n'est pas le plus fort[133]. -Pour exercer son humeur mordante, il s'avisa de faire la Vie de -Montmaur, le Grec; c'étoit un impertinent et insolent pédant; mais, ma -foi, il falloit bien avoir envie de mordre pour s'amuser à mordre un -pauvre diable comme celui-là. Cependant tout un temps ce fut la mode, -car le centon latin que Ménage fit contre (j'appelle ainsi cette -Vie[134] composée de pièces rapportées des anciens) réussit assez, et -ce fut ce qui servit le plus à le faire entrer chez l'abbé de Retz, -qui, sur la recommandation de M. Chapelain principalement, le reçut de -fort bonne grâce; car n'ayant point de chambre chez lui (il étoit -déjà au Petit Archevêché), il envoya ordre partout le cloître de ne -louer aucune chambre à M. Ménage, et il lui en loua deux à ses dépens -quasi vis-à-vis de son logis. - - [133] Voyez le _Discours sur l'Héautontimoruménos de Térence_ et - la _Réponse_ de Ménage dans les _Miscellanea_; Paris, 1652, - in-4º. - - [134] _Vita Gargilii Mamurræ Parasitopædagogi, scriptore Marco - Licinio_, dans les _Miscellanea_ déjà cités. - -Ogier, le prédicateur, fit en ce temps-là un sonnet qui disoit qu'il -étoit surpris de voir que Ménage persécutoit un pédant bien moins -pédant que lui. On croit que ce _maltalent_[135] d'Ogier vient de ce -qu'un jour qu'il avoit prêché, Ménage, à la collation du prédicateur, -dit: - - A la santé de monsieur Ogier! (_bis._) - -Ogier crut qu'il vouloit dire qu'il avoit déjà prononcé deux fois ce -sermon. Cela étoit peut-être vrai; mais l'autre n'y pensoit pas, il -n'est pas malin. Ogier est hargneux et grossier, et peut-être aussi -pédant pour le moins qu'un autre. Pour l'éloquence, il se prend pour -le premier homme du monde. On les accommoda. - - [135] _Maltalent_, du mot italien _maltalento_, mauvaise volonté, - disposition défavorable. - -Ce fut après l'édition de la Vie de Montmaur, et des vers latins et -françois, que Ménage et ceux à qui il en avoit demandé avoient -faits[136], que la _Requête des Dictionnaires_ courut les rues. -Girault, beau garçon, qui étoit l'apprenti de Ménage, comme -Pauquet[137] l'est de Costar, dit que Montreuil, surnommé le fou, lui -avoit escroqué cette pièce. Je ne sais ce qui en est, mais l'auteur -est assez vain pour l'avoir laissé aller. Plusieurs de l'Académie s'en -offensèrent, mais surtout Bois-Robert qu'il y traitoit de _patelin_ et -de s......., sans qu'il lui eût jamais rien fait. Bois-Robert fit une -méchante réponse, et après il fit amitié avec lui. Les plaintes de -Bois-Robert et des autres recommencèrent quand Ménage, faisant -imprimer ses _Miscellanea_, y mit cette pièce, lui qui avoit dit -qu'elle avoit couru sans son consentement. Bois-Robert dit qu'un de -ses neveux, qui portoit l'épée, attendit Ménage trois heures à une -porte du cloître pour lui donner des coups de bâton, mais que Ménage -sortit par l'autre. Il fit une satire contre Ménage, où il l'accuse de -se servir de Girault à bien des choses. Cette seconde querelle se -raccommoda comme la première, mais il faut avouer qu'il n'y a guère -l'exemple d'une pareille chose, qu'on aille imprimer une pièce comme -celle-là, qui est contre tout un corps d'honnêtes gens, et qu'on ait -la hardiesse d'y mettre son nom; c'est là qu'est ce livre _adoptivus_, -à la manière de Balzac; car, pour grossir son volume, il y a ajouté -toutes les pièces qui s'adressèrent à lui. - - [136] L'abbé de Retz étoit déjà coadjuteur. (T.) - - [137] _Voyez_ plus haut la note sur l'abbé Pauquet, page 96 de ce - volume. - -Il avoit déjà imprimé, avant cela, _les Origines de la langue -françoise_, qui est la plus utile chose qu'il ait faite; sa vanité y -paroît encore, car en un endroit il dit: «Cela se prouvera par la -Relation que M. de Loire[138] me doit dédier.» Et de Loire ne la lui -dédia point. - - [138] C'étoit un gouverneur des pages de M. d'Orléans, qui avoit - fait un voyage. (T.) - -Vaugelas, Chapelain, Conrart et les politiques de l'Académie, -craignant sa _mordacité_, se firent de ses amis. J'ai cent fois ri en -mon âme de voir ce pauvre M. de Vaugelas envoyer bien soigneusement -l'un après l'autre les cahiers de ses _Remarques sur la langue -françoise_ à un homme qui n'a nul génie, et qui ne s'entend point à -tout cela, quoiqu'à le voir faire, il semble qu'il n'y ait que lui qui -s'y entende. Pour Chapelain, comme j'ai remarqué ailleurs, il lui -montrait tout ce qu'il faisoit; et, quand il crut mourir, il avoit -ordonné que ce seroit Ménage qui reverroit _la Pucelle_; cependant il -avoit avoué à Patru que ce n'étoit qu'un étourdi. Il n'a pas épargné -_la Pucelle_ non plus que les autres. Pour moi, je ne nierai pas qu'il -n'ait bien la lecture, que ce ne soit, si vous voulez, un _savantasse_ -(il ne l'est pas tant pourtant qu'on disoit bien), mais il n'écrit -point bien, et pour ses vers il les fait comme des bouts rimés; il met -des rimes, puis il y fait venir ce qu'il a lu, ou ce qu'il a pu -trouver. Il a dit parfois les choses assez plaisamment; mais ce n'est -nullement un bel esprit. Sa vision d'écrire en tant de langues -différentes, car j'espère qu'au premier jour il écrira en espagnol, -est une preuve de la vanité la plus puérile qu'on puisse avoir. -D'Ablancour lui disoit: «J'ai mauvaise opinion de tes vers grecs, car -je les entends trop aisément.» Je ne veux pas dire qu'il ait de la -malice, mais au moins n'a-t-il guère de charité ni de jugement. Il se -mit à décrier les sonnets de Gombauld, et porta chez MM. Du Puy, qui -ne s'y connoissoient point, les premières feuilles de ses poésies. On -le pria de ne point nuire à ce pauvre homme. Il retourne chez MM. Du -Puy, et dit devant cent personnes: «Je n'oserois plus rien dire de -Gombauld, car ses amis m'en ont prié.» - -A la vérité, on ne peut pas nier qu'il ne serve ses amis quand il -peut; mais on ne sauroit aussi nier qu'il ne s'en vante furieusement. -Il n'est point intéressé; mais, comme nous le verrons par la suite, il -fait aussi terriblement le libéral, et encore plus l'homme -d'importance. Il a quelque fierté, et jamais personne n'a plus fait -claquer son fouet: il est de ceux qui perdroient plutôt un ami qu'un -bonnet. Dès qu'on parle de quelque chose: «Vous souvient-il, dit-il, -du mot que je dis sur cela?» car jamais il n'y eut une plus sèche -imagination, et il n'entretient les gens que de mémoire. Toutes les -fois qu'il a mangé chez moi, nous avons pris plaisir à lui faire dire -une même sottise. On n'avoit qu'à lui dire: «Monsieur Ménage, je vous -prie, donnez-moi une pomme de reinette; il me semble que vous vous y -connoissez bien.--Vous avez raison, disoit-il aussitôt, car je me -pique de me connoître en trois choses, en oeufs frais, en pommes de -reinette et en amitié.» Voyez le bel assemblage. Cela me fait souvenir -de M. de Mâcon (Lingendes), qui disoit «que les trois livres qu'il -aimoit le mieux, c'étoit la Bible, Érasme et l'Astrée.» Et aussi de M. -de Beaufort. Un jour qu'il étoit chez madame de Longueville, cette -princesse dit qu'il n'y avoit rien au monde qu'elle haïsse plus que -les araignées; mademoiselle de Vertus dit qu'elle ne haïssoit rien -tant que les hannetons. «Et moi, dit M. de Beaufort, je ne hais rien -tant que les mauvaises actions.» Voilà qui étoit à peu près assorti -comme les oeufs frais, les pommes de reinette et l'amitié. - -D'abord, comme c'étoit par estime que l'abbé de Retz l'avoit voulu -avoir, il fut comme une espèce de petit favori; mais cela ne dura pas -toujours. Il se vouloit tirer du pair, et se mêloit même de donner des -avis aux autres de la maison. Rousseau, l'intendant, qui étoit bien -avec le coadjuteur, ne fut pas fâché que notre homme donnât prise sur -lui; et le docteur Paris, un fin Normand qui avoit autrefois servi le -coadjuteur dans ses études, homme accrédité de longue main, et duquel -il sera parlé souvent dans les Mémoires de la Régence, car il a rendu -de grands services au coadjuteur durant la _Fronderie_, et encore plus -durant sa prison. Je dirai, en passant, que ce docteur, ayant un -procès avec l'abbé de La Victoire pour un bénéfice (il en plaidoit -toujours plusieurs à la fois), le coadjuteur voulut les accommoder. -Paris lui dit: «Monsieur, taillez, rognez, faites comme il vous -plaira.» Ce Paris donc étoit fort familier avec le coadjuteur. Ménage -s'avisa de lui dire qu'il ne vivoit pas avec assez de respect; cet -homme le remercia bien humblement, et un jour que quelqu'un, comme -Bragelonne, qui étoit de longue main au coadjuteur, et qu'il avoit -fait chanoine, s'émancipoit un peu: «Chut! lui dit Paris, en lui -montrant Ménage du doigt, vous aurez tantôt une censure.» - -Il dit familièrement qu'il ne voit que lui d'homme d'honneur. Il -s'étoit engagé à un de ses amis, nommé Lafon, de lui faire obtenir de -M. le chancelier des lettres de vétéran au parlement de Rouen, où il -n'avoit guère été conseiller. M. le chancelier lui dit: «Cela n'est -pas juste, monsieur.--Pour une chose juste, je ne vous la demanderois -pas en grâce; je l'ai promis, il faut bien que cela soit.» Le -chancelier le fit. A Servien, il s'agissoit des gages d'un cocher -chassé, il dit: «Monsieur, pour les cinquante écus dont il s'agit, -j'ai promis de les lui faire toucher; je les paierai si vous ne les -payez.» Servien les paya. - -Le coadjuteur prit quelque temps après un Ecossois, nommé Salmonet, -qui devoit être évêque en son pays, mais qui fut contraint d'en sortir -à cause des troubles. Il a des lettres, et ne manque point d'esprit: -je suis assuré qu'il vendroit Ménage et le livreroit sans que l'autre -s'en aperçût. Le coadjuteur lui fit donner une pension du clergé, car -il s'étoit fait catholique; outre cela, le coadjuteur prit encore deux -ecclésiastiques. Regardez combien en voilà, sans compter un vieux -prêtre qui avoit été son précepteur et qui lui servoit d'aumônier. -Cependant le coadjuteur n'avoit jamais un ecclésiastique avec lui, -mais parfois son écuyer ou un autre gentilhomme. Le père de Gondy s'en -fâcha. Il fallut donc mener des gens d'Église. Ménage s'en plaignoit -hautement, et disoit que de toutes les visites qu'il faisoit avec M. -le coadjuteur, il n'y en avoit aucune qu'il ne pût faire de son chef; -les autres, qui s'estimoient autant que lui, n'y vouloient point aller -s'il n'y alloit, et ne trouvoient nullement bon qu'il se prétendît -mettre entre leur maître et eux. - -La Fronde l'acheva, car il se mit à pester, et disoit qu'elle lui -ôtoit trois mille livres de rente en bénéfices qu'il auroit sans doute -si M. le coadjuteur ne s'étoit point avisé de fronder. Non content de -cela, il disoit des choses dont il se fût fort bien passé: «A quoi bon -tenir table, disoit-il, quand on doit, et qu'on n'a encore récompensé -personne?» Après, il blâmoit toujours le parti du coadjuteur. - -Avant la Fronde, il avoit déjà témoigné assez de chagrin d'être à -quelqu'un, surtout depuis la mort de son père, qu'il se voyoit du bien -honnêtement; mais il eût bien voulu faire rouler un carrosse, et, pour -cela, il lui falloit demeurer chez le coadjuteur. «Morbleu! disoit-il -quelquefois, je veux faire plus de bien à Girault que M. le coadjuteur -ne m'en fera.» Cependant, c'est une chose constante, qu'il est obligé -au coadjuteur et au grand abord de sa maison, de presque toute la -réputation, et de presque toutes les connoissances qu'il prise le -plus, je veux dire celle des grands seigneurs et des grandes dames. -Enfin, le coadjuteur s'en fâcha, et, en pleine table, aussi -imprudemment que l'autre, dit tout haut, Chapelain y étant présent, -que Ménage étoit un étourdi, et pria Chapelain de lui dire qu'il -n'étoit nullement satisfait de sa petite conduite[139]. Ménage -s'emporta, dit qu'il avoit fait trop d'honneur au coadjuteur. «Si je -jouissois de mon bien, dit-il, si l'Anjou étoit paisible, je le -planterois là.» Et après il fut quatre jours sans aller chez lui. -Chapelain raccommoda la chose, et fit tant que le coadjuteur alla chez -Ménage, le prit par la main et le mena dîner avec lui. L'été suivant, -dans le dessein d'aller en Anjou, où il vouloit mener deux laquais, il -en prit un de plus, et le faisoit manger chez le coadjuteur. Cela -n'étoit pas raisonnable, et on ne souffre point ces choses-là dans les -grandes maisons, à cause des conséquences; on lui en dit quelque -chose; il répondit que ce n'étoit que pour huit jours. Ce laquais y -fut quatre mois, et Ménage vouloit que l'argentier prît tant par jour -pour la dépense de son laquais, «ou bien, disoit-il, je jetterai cet -argent dans la rivière.--De quelle manière mettrai-je cela sur mon -compte, disoit cet homme, et prétendez-vous que M. le coadjuteur ait -tenu le laquais de M. Ménage en pension?» Au retour, ce même laquais y -fut encore un mois. - - [139] C'étoit à la fin de 1649. (T.) - -Il fait profession d'être le plus fier des humains, et dit -familièrement qu'il ne voit que lui d'honnête homme. Si fier se prend -simplement pour vain, d'accord; mais vous voyez bien que l'affaire de -ce laquais n'a que voir avec le magnanime. Il se trouvera par la suite -quelque autre chose qui n'y convient peut-être pas plus que celle-là. -Son orgueil est bon à quelque chose, à rabattre le caquet à des petits -Barillon et autres jeunes gens comme cela. - -Quand il vit le coadjuteur cardinal, il se radoucit pourtant un peu -pour lui. En ce temps-là lui et Girault se séparèrent. Il s'est vanté -diverses fois qu'il avoit donné mille écus à Girault pour amortir la -pension d'une prébende du Mans qu'il lui avoit fait avoir; qu'outre -cela, il lui donnoit trois cents livres de pension viagère, et qu'il -l'avoit fait faire bibliothécaire de M. le cardinal de Retz. Ce petit -fat de Girault devint tout-à-coup si fier qu'il fit son apologie à un -homme qui le rencontra à pied dans la rue Coquillière, disant qu'il -n'avoit pu trouver de chaise. - -Ménage, entre autres dames, prétendoit être admirablement bien avec -madame de Sévigny la jeune[140], et mademoiselle de La Vergne, -aujourd'hui madame de Lafayette. Cependant Le Pailleur m'a juré qu'il -leur avoit ouï dire qu'elles aimoient mieux Girault que lui, et -qu'elles le trouvoient plus honnête homme; et la dernière, un jour -qu'elle avoit pris une médecine, disoit: «Cet importun Ménage viendra -tantôt.» Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse. Il y a bien -des hommes qui ont cette foiblesse. Un jour qu'il étoit chez Nanteuil, -le graveur, avec Lionne qui se faisoit faire sa taille-douce, il -parloit sans cesse et disoit «qu'il avoit sept cents pistoles qui ne -devoient rien à personne; qu'il avoit envie de les employer à un -voyage de Rome.--Vous ferez bien mieux, lui dit Nanteuil, de m'en -envoyer dix que vous me devez de reste de votre portrait.» Cela le -mortifia un peu. Il y a autour de ce portrait: _Ægidius Menagius, -Guillelmi filius_. Son père a fait je ne sais quel petit Traité. -«Venez une autre fois tout seul, dit Nanteuil à Lionne.--Voyez-vous, -dit l'autre, cela nous sert dans le monde de mener de ces -beaux-esprits avec nous.» - - [140] Marie de Rabutin-Chantal, dame de Sévigné, notre immortelle - épistolaire. Il y avoit une autre dame de Sévigné (ou Sévigny), - belle-tante de Marie de Rabutin; c'étoit la mère de madame de - Lafayette qui avoit épousé, en secondes noces, le chevalier René - Renaud de Sévigné. - -Il est quelquefois bien grossier et bien peu civil chez lui; il s'est -rogné une fois les ongles devant des gens avec lesquels il n'étoit -point familier. Je lui ai ouï dire à deux fort jolies femmes, et il -n'y en a pas à la douzaine d'aussi bien faites: «Mesdames, excusez si -je vous rends si peu de visites, je ne vois plus que des héroïnes.» Un -jour il étoit dans le carrosse de M. de Laon, fils du maréchal -d'Estrées; Quillet y étoit aussi. M. de Laon lui dit: «Il faut que -j'aille chez M. de Senecterre (Ménage ne le connoissoit pas), après -nous irons nous promener.» M. de Senecterre n'y étoit point: «Dites, -dit M. de Laon, que c'est l'évêque de Laon, qui étoit venu pour avoir, -etc.--Dites, dit Ménage ensuite, qu'un nommé Ménage étoit aussi venu -pour avoir l'honneur de le voir.» Quillet, quelques jours après, alla -chez la comtesse de Charrost avec M. de Laon. Elle n'y étoit pas: -«Dites, dit-il, que c'est l'évêque de Laon.--Dites, ajouta Quillet, -que c'est aussi M. Ménage qui, etc.» M. de Laon dit que madame de -Sévigny est dans les ouvrages de Ménage ce qu'est le chien du Bassan -dans les portraits de ce peintre; il ne sauroit s'empêcher de l'y -mettre. - -Quelquefois il a mieux rencontré que cela, témoin un jour que le feu -premier président voulant dire le conte de Du Montier, _le -Bourguemestre de Sodome_, et ne sachant que mettre au lieu de Sodome, -Ménage dit: «Il ne faut que dire, _Bourguemestre de Vendôme_.» - -J'ai déjà remarqué ailleurs qu'il n'étoit pas aimé chez le cardinal de -Retz, si ce n'est des gens de livrée et des bas officiers, à cause -qu'il leur donnoit les étrennes avec trop de profusion. Outre cela, il -se vantoit d'être libre, de n'être à personne. Il disoit des choses -messéantes à table, comme de dire que le petit Scarron alloit tenir -b..... de filles et de garçons à Saint-Cloud, pour gagner plus que la -Durier; tantôt il alloit en Italie, tantôt en Suède, dont la Reine lui -avoit envoyé une chaîne d'or; je crois que ce fut pour l'épître qu'il -lui fit en lui dédiant les vers de Balzac, car je ne pense pas qu'il y -en ait une plus pédantesque au reste du monde. Il y a quelque chose de -démonté dans cet esprit, car au même temps qu'il faisoit le libéral, -qu'il disoit qu'il n'étoit à personne, il ne laissoit pas d'envoyer -quérir tous les soirs sa chandelle chez le cardinal, quoiqu'il ne fût -plus logé si près de chez lui, et il se faisoit fort bien saigner, -quand il en avoit besoin, par le chirurgien des domestiques, avec -lequel on étoit abonné à quinze sols pour saignée; cela se voit par -les comptes qu'on m'a voulu montrer. - -Il se vantoit d'avoir plus acheté de _Cyrus_ que personne, et d'en -avoir le moins lu. Il employoit son argent à aller en chaise, à faire -peindre celle-ci ou celle-là, et à envoyer tous les livres nouveaux au -maréchal de Brezé, qui, à la vérité, lui demandoit souvent son -mémoire; mais Ménage n'avoit garde de le lui envoyer. Le maréchal -avoit tort. Ménage, comme j'ai dit, n'est pas vilain, mais il est vain -à outrance. - -Tout ce que j'ai dit faisoit qu'il n'y avoit pas un ecclésiastique, -pas un suivant chez le cardinal qui ne lui en voulût; il arriva une -aventure qui le fit bien voir. Un président de Pau, qui croyoit avoir -obligation à Rousseau, comme intendant du cardinal de Retz, le convia -à dîner dans un jardin avec l'abbé Rousseau son frère, Ménage, -Salmonet et cinq autres personnes de la maison. On fit carrousse[141]; -on se jeta des bouteilles et des verres après dîner dans ce jardin -(c'étoit au mois d'août 1652). Rousseau et trois autres prirent Ménage -en badinant, et, l'élevant en l'air, se mirent à dire: «Voilà notre -philosophe, il faudroit le mettre dans ce tonneau, ce seroit Diogène.» -Ménage crut qu'on se vouloit moquer de lui; il dit qu'il ne prenoit -point plaisir à cela, et en mordit un bien serré. Rousseau en voulut -faire réprimande à Ménage, quoique le blessé n'en eût pas fait grand -bruit. Ménage ne reçut pas bien cela; ils se querellèrent; Rousseau -lui donna un soufflet, et son frère l'abbé, qui est un vrai -crocheteur, lui donna en même temps un coup de poing à assommer un -boeuf, comme s'il falloit tant de gens contre un philosophe. Salmonet -voulut faire passer tout cela pour jeu d'ivrognes; l'intendant offrit -de lui demander pardon, et son frère aussi, et d'avouer qu'ils étoient -ivres: Ménage n'y voulut point entendre, et s'en alla tout furieux -dire au cardinal, après lui avoir fait ses plaintes, qu'il ne lui -demandoit pas qu'il chassât son intendant qui, quoique insolent, -fripon, stupide, lui étoit pourtant nécessaire; mais qu'il le -supplioit de lui permettre par un billet signé de sa main de lui faire -donner des coups de bâton; et qu'à moins de lui laisser prendre cette -petite vengeance, il sortiroit de la maison. Avez-vous jamais vu une -plus belle proposition? Le cardinal le regarda comme un homme en -colère, tâcha de l'apaiser, mais pourtant ne le mit point en balance -avec son intendant. On en fit des contes par la ville. Mademoiselle de -Longueville s'en moqua, et on disoit qu'on avoit joué d'une étrange -façon à _Remue-Ménage_; et, pour faire l'histoire meilleure, on disoit -que Ménage étoit entré d'un côté en criant au cardinal de Retz: _Sire, -sire, justice!_ et que Rousseau de l'autre avoit dit: «_Ah! sire, -écoutez-nous_, etc.[142].» Dans sa fureur Ménage disoit qu'il feroit -donner des coups de bâton à Rousseau; que pour cent pistoles il le -pouvoit faire assassiner; que dès le soir même on s'étoit offert à -lui pour cela. Depuis, il mit de l'eau dans son vin, et se contenta de -sortir d'avec le cardinal de Retz. Quelques-uns de ses amis vouloient -qu'il y demeurât, et qu'il essuyât plutôt toutes les railleries qu'on -pouvoit faire, que de n'avoir pas de quoi vivre comme il avoit -accoutumé; d'autres dirent qu'il avoit bien fait. Pour moi, je lui dis -que j'eusse pris congé du cardinal avant tout cela, car il ne savoit -que trop qu'il n'y étoit plus bien. - - [141] Débauche. - - [142] Paroles du _Cid_, acte 2, scène 9. - -Depuis la plainte qu'il fit au cardinal de Retz, il ne mit pas le pied -chez lui, ni le cardinal ne lui fit pas dire la moindre parole de -consolation, ni ne lui parla point d'aller à Compiègne avec lui, -quoiqu'il y menât tout son monde. Il s'en plaignit hautement, dit -qu'il avoit mangé douze mille écus à son service, et perdu dix ans de -temps. Le cardinal disoit que Ménage ne lui avoit jamais rendu le -moindre service en tout ce temps-là. Ménage dit et écrit à toute la -terre que s'il n'eût point été au cardinal, Boislève[143] ne lui eût -point enlevé une prébende d'Angers qui lui venoit par l'indult que lui -avoit donné M. de La Margrie; mais que M. le chancelier ne la voulut -jamais signer, et lui en envoya faire des excuses, disant qu'il en -avoit ordre: «Ni le cardinal Mazarin, ajoutoit-il, ne m'eût point ôté -le joyeux avénement sur Angers que M. de Lionne m'avoit fait avoir.» -Mais, comme j'ai déjà remarqué, ni La Margrie ni Lionne ne lui eussent -rien donné s'il n'eût été comme le petit favori du coadjuteur. Enfin, -le cardinal de Retz a été ravi de s'en défaire. - - [143] Depuis évêque d'Avranches. (T.) - -Sarrazin, son ami, ayant appris cette aventure, lui fit écrire par le -prince de Conti. La lettre étoit fort civile; le prince lui demandoit -son amitié, et Sarrazin lui offroit toutes choses de sa part, mais il -n'accepta point, «parce que, disoit-il, il ne vouloit plus de maître.» -Ce lui fut une grande consolation que cette lettre, car il la porta -trois mois dans sa poche, et la lisoit à tout le monde. - -A un an de là ou environ, mademoiselle de Rambouillet lui fit un -étrange compliment: «Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me -mêliez dans vos contes, je ne le trouve nullement bon, et vous prie de -ne parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit -dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet -qu'elle n'eût été mariée, quoique ce soit peut-être un terme bien -long[144]. Il ne laissa pas d'y aller et de manger même avec elle à la -table de M. de Montausier. Cela ne s'accorde guère avec ce qu'il conte -de M. de Rohan-Chabot: «M. de Rohan, disoit-il, qui m'avoit quelque -obligation, car je l'ai servi en ce que j'ai pu, et je lui conseillai -de se battre après qu'il fut marié (il me sembloit qu'il avoit besoin -d'un combat), s'avisa de me dire que dès qu'il seroit à Angers il -feroit mettre mon frère, lieutenant particulier, en prison (c'est -qu'il étoit maire et ne s'accordoit pas avec lui). Je ne pus -souffrir cela, et lui en dis mon sentiment. Depuis, je le saluai -très-humblement chez madame de Sévigny en une petite chambre, face à -face: il n'ôta point son chapeau. Je déclarai à tout le monde et à -ses gens que je ne le saluerois plus: je ne l'ai jamais salué depuis. -A Angers, il m'auroit fait assommer: à Paris, on a une liberté qui ne -se peut payer.» - - [144] Mademoiselle de Rambouillet épousa le comte de Grignan, - comme on l'a déjà vu plus haut. - -Pour subsister, Ménage vendit une terre, qu'il avoit eue en partage, à -M. Servien, qui lui fait la rente de l'argent au denier dix-huit. En -ce temps-là on le pria de faire quelque chose pour le bonhomme -Gombauld; Servien promit de lui faire toucher quinze cents livres, -mais il ne se hâtoit pas autrement. Ménage lui déclara qu'il ne -signeroit point le contrat de vente de cette terre (que Servien avoit -achetée) qui étoit à la bienséance de Sablé, qu'il ne lui tînt parole -touchant M. Gombauld. Et cela fut fait; mais il l'a tant chanté que -Gombauld ne put s'empêcher de faire cette épigramme, car quoiqu'il ne -l'ait point montrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis -certain que c'est ce qui lui en a fait venir la pensée. La voici: - - Si Charles[145], par son crédit, - M'a fait un plaisir extrême, - J'en suis quitte; il l'a tant dit, - Qu'il s'en est payé lui-même. - - [145] Il n'a pas osé mettre _Gilles_. (T.) - -Il disoit aussi: «M. Servien et M. le premier président sont de mes -amis; Scarron me divertit; par leur moyen je lui ai fait toucher -treize cents livres; et à cause de madame de Rambouillet, deux cents -livres à ce pauvre diable de Neuf-Germain[146].» A l'entendre, -mademoiselle Scudéry ne touchoit de l'argent que par son moyen. -Trillepert[147], que Sarrazin et lui ont cabalé depuis long-temps, et -qui se croit un grand personnage, à cause qu'ils l'ont mis dans un -dialogue, lui donna son indult qu'il mit sur Clugny. Cela lui a valu -le prieuré de Montdidier qui, dit-on, est, en bon temps, de quatre -mille livres de rente; il a eu bien des procès pour cela, et je ne -sais où il en est présentement, mais il est M. l'abbé; il n'a pourtant -point de carrosse encore. - - [146] On a vu précédemment un article sur ce poète ridicule. - - [147] Trillepert étoit l'un des fils du président Aubry. (_Voyez_ - l'article de la présidente Aubry et de son mari.) - -Ménage de tout temps avoit aimé à voir bien du monde chez lui: quand -il fut sorti de chez le cardinal de Retz, il se mit à faire une espèce -d'académie où M. Chapelain a encore moins manqué qu'au samedi; il y a -bien du fretin. Je ne sais quel président mena une fois son fils à -Ménage, c'étoit au mois de septembre, et le pria de trouver bon que ce -jeune garçon allât _à ses petites académies_; Furetière, qui étoit -présent, dit malicieusement à ce président: «Mais, monsieur, vous ne -songez pas qu'il n'est pas encore la Saint-Rémi.» C'est cette ridicule -académie qui a fait faire tant d'épigrammes et de bagatelles contre M. -Chapelain et les autres, car ce fut là que les petits Linières, les -petits Boileau, etc., firent connoissance avec Chapelain; et Linières -ayant offert à M. Chapelain de le mener chez une dame avec laquelle il -vouloit faire connoissance, Chapelain s'y fit mener par un autre, ne -voulant pas peut-être être présenté de sa main; cela lui fit faire une -ou deux épigrammes contre lui, et ensuite contre Conrart, Pellisson, -mademoiselle de Scudéry, et enfin contre les principaux de l'Académie, -jusques au marquis de Coislin: même on disoit que celui-là le devoit -payer pour tous les autres. - -Ménage fit en ce temps-là l'églogue intitulée _Christine_; il la fit -imprimer avec ce titre: - - CHRISTINE. - - ÉGLOGUE. - -On dit que le commandeur de Souvré dit, en voyant cela: «Je ne croyois -pas que la reine de Suède eût deux noms,» et qu'on lui fit accroire -qu'il y avoit une famille d'Églogues comme de Paléologues. Je ne -saurois croire que cela soit vrai; le commandeur n'est pas tel qu'on -l'a chanté; il est toujours fâcheux qu'on lui ait mis cela sur la -tête. Or, il faut conter d'où vient l'_Avis à Ménage_[148] sur cette -églogue. Boileau[149], jeune avocat de vingt-deux ans, fils du -greffier de la grand'chambre, porta un jour à Ménage une élégie latine -qu'il avoit faite; car il veut faire des vers et en latin et en -françois, quoiqu'il n'y soit nullement né; Hallé, poète royal, étoit -alors avec Ménage. Boileau dit qu'_Ægidius Menagius, Guillelmi -filius_, le traita fort de petit garçon en présence de cet homme, et -lui dit: «Nous lirons cela une autre fois; mais lisez mon élégie -latine à la reine de Suède; vous en apprendrez plus là que chez tous -les anciens.» Le jeune homme, qui naturellement est mordant, fut bien -aise d'avoir trouvé un homme sur qui il y avoit à mordre; mais il ne -considéroit pas qu'il imitoit celui à qui il donnoit sur les doigts en -entrant comme lui dans le monde par une médisance; il fit l'_Avis à -Ménage_. Bautru, que Ménage croyoit de ses meilleurs amis, en eut une -copie, je ne sais comment; car le jeune homme, qui avoit tant promis -de n'en point donner, fit comme Ménage à la _Requête des -Dictionnaires_; il la montra au premier président, qui dit à Boileau, -qui s'étoit attaché à lui, qu'il la falloit faire imprimer. Le premier -président n'avoit trouvé nullement bon que Ménage les eût mis, Servien -et lui, comme des égaux; il lui conseilla d'y ajouter quelque chose -sur la pédanterie, en cet endroit où il dit que - - Pour lui seul les Bergères - Cessent d'être légères[150]. - -«Voyez-vous, lui dit-il, si vous étiez des gens d'épée, il y auroit du -danger; mais pour des gens de lettres, ils ne versent que de l'encre.» -Au bout de quelque temps on vit cet _Avis_ imprimé. Le petit Boileau -dit qu'il en avoit donné copie au bon homme Pailleur, et qu'à sa mort, -quelqu'un, l'ayant trouvée dans ses papiers, la fit imprimer. Le -Pailleur en avoit donné copie à mademoiselle de La Vergne; Ménage l'a -su, et il en a été furieusement piqué. Mais ils ont fait leur paix. Il -y avoit trois mois que cette pièce couroit, mal imprimée et pleine de -fautes, que Ménage, qui l'avoit vue, à ce qu'il dit, ne savoit de qui -elle étoit. Quand il sut qui l'avoit faite, la colère le saisit; il -vouloit répondre. Chapelain lui conseilla de n'en rien faire. En -effet, qu'y avoit-il à dire contre un garçon qu'on ne connoissoit -point encore? et pour la critique, c'eût été une chose pitoyable et -que personne n'eût lue. Il y eut quelque misérable réponse d'un -certain Le Bret qui alloit à son Académie; mais on conseilla à Ménage -de la faire supprimer; en effet, il en acheta tous les exemplaires. Il -changea donc de batterie, et dit: «Pour Boileau le fils, n'importe, -pourvu que le père n'écrive point contre moi.» Et quand on lui -demanda: «Qu'avez-vous fait à ce garçon?» il répondit: «Je lui ai fait -son Épictète[151].» Boileau, piqué de cela, prend prétexte de ce que -sa pièce étoit mal imprimée, et se met à la faire imprimer avec un -endroit où il donne sur les doigts à Costar, qui avoit dit dans la -_Suite de la Défense de Voiture_, adressée à Ménage: «Vous avez donc -trouvé aussi votre Girac.» Costar n'a osé répondre non plus que -l'autre. Avant cela, dès qu'il eut avis de ce que Boileau vouloit -faire, il écrivit à quelqu'un une lâche lettre qu'on me fit voir pour -l'en empêcher; mais cela ne l'empêcha pas. Patru avoit obtenu de -Boileau qu'il se contenteroit de faire imprimer sa lettre, mais qu'il -n'y ajouteroit rien; mais Conrart, irrité contre Costar de ce qu'il -déchiroit Balzac, avoua à Boileau qu'après ce que Costar avoit dit de -lui, il pouvoit mettre tout ce qu'il voudroit. Pellisson, qui est -joint par cabale à Ménage, déclara assez brusquement à Boileau que -s'il imprimoit, il ne seroit plus son ami ni son serviteur. Il eut -tort de prendre parti; car c'est aux amis communs à réconcilier leurs -amis; et peut-être s'il n'eût point fait cela, ne se seroit-il point -fait certains couplets de chanson contre lui et mademoiselle de -Scudéry. - - [148] _Avis à M. Ménage sur son Églogue intitulée Christine._ - Cette pièce a été réimprimée par La Monnaie dans son _Recueil de - pièces choisies_. La Haye, 1714, in-8º, 1re partie, p. 277. - - [149] Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux. - - [150] Indication de ces vers de la deuxième églogue de Ménage: - - De ces aimables lieux les nymphes, les bergères, - Pour toi seul aujourd'hui cessent d'être légères. - - [151] La Vie et la Morale d'Épictète; cela est imprimé pour la - deuxième fois. (T.) - -Patru, qui ne trouvoit point qu'il fût avantageux à Boileau non plus -qu'à Ménage, de rendre cette pièce plus publique qu'elle n'étoit, alla -porter parole à Ménage que Boileau supprimeroit tout ce qu'il faisoit -imprimer, quoique cela lui coûtât trente pistoles; qu'après il le lui -amèneroit, et que Boileau le prieroit d'oublier le passé, etc. Ménage -fit le fier mal à propos, et dit: «Je ne lui veux point de mal, je lui -rendrai ses trente pistoles s'il veut; mais je ne puis souffrir qu'il -mette le pied céans.» Tout le monde dit que ce procédé étoit ridicule, -et le premier président dit: «Refuser d'en croire M. Patru (car le -premier président étoit fort persuadé de son mérite)! je vous -conseille de mettre cela au bout de votre lettre.» Ménage voulut -gronder de ce que Patru et quelques autres, quand Boileau leur -demandoit leur avis sur des façons de parler qu'il employoit dans -cette lettre, lui dissent leur sentiment et le corrigeassent. On lui -répondit: «Pourvu qu'on ne lui donne point de mémoires contre vous, -vous ne sauriez vous plaindre qu'on corrige ce qu'il fait contre vous; -on corrigera de même ce que vous ferez contre lui. On a fait ce qu'on -a pu pour empêcher que vous n'eussiez ce déplaisir, vous ne voulez -pas; que voulez-vous qu'on y fasse?» Chapelain disoit: «Ménage est -fou, et il lui en cuira.» En effet, jamais rien ne s'est mieux vendu, -et je n'ai vu quasi personne qui ne fût bien aise qu'on eût donné sur -les doigts à la vanité de Ménage. On disoit: «Gilles a trouvé Gilles -(ils s'appellent tous deux ainsi); mais Ménage est Gilles le niais (un -enfariné qui s'appelle ainsi).» Je ne voudrois pas jurer qu'on n'eût -fait dire à Scaramouche, pour se moquer de Ménage, ce qu'il dit une -fois; car, en faisant le pédant, il disoit: «_La regina de Suecia -scrive à me._» - -Depuis, Boileau a encore ajouté la preuve des larcins de Ménage à une -nouvelle édition, et cela se vend comme le pain. M. Nublé, avocat, -homme de bon sens et de vertu, ami de Ménage de tout temps, et qui ne -peut pardonner à Boileau, dit chez M. Lefèvre Chantereau[152], qui a -écrit des généalogies de Lorraine et autres, en présence de messieurs -Valois et d'un garçon nommé Sauval[153], «qu'il ne trouvoit pas -supportable ce qu'avoit fait Boileau contre Ménage,» et s'emporta -terriblement. Sauval lui fit l'apologie de Boileau. Nublé lui dit que -c'étoit être fou que de défendre une si méchante cause. «Vous êtes fou -vous-même, lui dit brusquement l'aîné Valois; vous parlez bien haut; -il n'y a que trois jours que vous ne souffliez pas; et vos Ménage et -vos Costar ne m'envoient-ils pas tous les jours leur latin et leur -grec à corriger? et il y a souvent des barbarismes et des solécismes.» -Dans les Mémoires de la Régence il sera encore parlé de Ménage à -propos de la reine de Suède. - - [152] Ce M. Lefèvre est président des bureaux des trésoriers de - France, à Soissons. Ce fut autrefois le premier intendant qu'on - envoya en Lorraine; il ne tint qu'à lui d'y gagner deux cent - mille écus. Tout le conseil étoit étonné de la fidélité et de - l'intégrité de cet homme: il en eut pour toute récompense le - remboursement d'un office de vingt mille écus qui avoit été - supprimé. En voici un exemple. Il amassa de lui-même pour plus de - quatre cent mille livres de grains de çà et de là, sans que la - cour le sût; il eut ordre d'en acheter pour l'armée qui y alloit. - Il manda qu'il en avoit déjà pour quatre cent mille livres. Il - n'y avoit rien plus aisé que de prendre tout cet argent. Il n'a - pas été employé depuis. (T.) - - [153] Sauval est un garçon de Paris qui fait trois volumes - in-folio, intitulés: _Paris ancien et moderne_, où il remarque - tout ce qu'il y a de beau. Ce travail sera utile. Furetière - disoit: «Les gens de lettres qui voient cela disent: Je pense que - pour ce qui est de la peinture et de l'architecture, il en parle - bien; mais pour le reste, ce n'est point bien écrit; et que les - peintres et les architectes disent: Nous croyons que cela est - bien écrit; mais il ne parle point bien de l'architecture ni de - la peinture.» (T.) - - Les recherches de Sauval ont été publiées depuis en trois volumes - in-folio, sous le titre d'_Antiquités de Paris_. - -Boileau dit de la préface de Pellisson sur Sarrazin, et de la lettre -dédicatoire de Ménage du même livre, que Pellisson disoit: «Il n'y a -rien de si beau que l'Épître dédicatoire;» et que Ménage disoit: «Il -faut avouer que la préface est divine.» - -Quand Ménage eut cinquante ans, il alla chez toutes les belles de sa -connoissance prendre congé d'elles, comme un homme qui renonçoit à la -galanterie. Hélas! il n'avoit que faire de cette déclaration; ses -galanteries n'ont jamais fait mal à la tête à personne. - - - - -M. DE LAVAL. - - -M. de Laval[154] étoit le second fils de la marquise de Sablé; il fut -destiné à être chevalier de Malte. Il y fit quelque caravane au -retour, dans le dessein de se faire connoître; et, ne pouvant tirer -grand secours de sa maison, il prit une compagnie au régiment de la -marine. Le cardinal de Richelieu en eut de la joie, car il étoit bien -aise d'avoir un chevalier de Bois-Dauphin capitaine dans son régiment; -ce régiment fut embarqué sur l'armée navale que commandoit -l'archevêque de Bordeaux[155]. Le chevalier n'y fut pas long-temps -sans se faire aimer de tout le monde; il y accordoit les querelles et -étoit en grand crédit auprès du général. Je veux croire que sa beauté -n'y avoit pas nui; car c'étoit un des plus beaux gentilshommes et des -mieux faits de France. Le cardinal mort[156], le chevalier s'attacha à -M. d'Enghien, acquit beaucoup de réputation à la bataille de Rocroy et -au siége de Thionville, et fut député pour porter la nouvelle de la -prise. Il fut reçu admirablement bien à la cour; on le regarda comme -une personne qui avoit bien servi, et que M. d'Enghien affectionnoit. -Il eut quatre mille livres pour son voyage, et la Reine lui fit donner -mille écus de pension. Cela le mit en équipage; d'ailleurs il étoit -logé et nourri chez sa mère, alors veuve, qui pour lui avoit vaincu -l'aversion qu'elle avoit à voir de grands enfants autour d'elle. En ce -temps-là madame de Coislin, fille du chancelier, veuve depuis quelques -années[157], visitoit fort souvent la marquise de Sablé, qui logeoit -alors à la Place-Royale avec la comtesse de Maure. La jeune veuve -logeoit assez près de là dans la rue Barbette, dans la maison de -Goulas, secrétaire des commandements de M. d'Orléans, à cette heure -l'hôtel d'Estrées[158], dont elle donnoit deux mille écus de loyer; -car ce fut elle qui fit enchérir les maisons au point où nous les -avons vues. La marquise n'avoit pas autrement recherché l'amitié de -madame de Coislin, qui est une personne comme cent autres: on dit même -qu'elle est naïve, et qu'il n'y a pas long-temps que, croyant faire -plus d'honneur à madame de Longueville, elle mit au-dessus d'une -lettre, _A madame, madame de Longueville, Longueville_[159], mais -elle n'avoit pu s'empêcher de la recevoir, tant cette pauvre femme -s'étoit donnée à elle à corps perdu. Or, Chabot avoit fait -connoissance avec madame de Coislin, un peu après la mort du mari, -chez madame de Sully; et, quoiqu'il eût déjà mademoiselle de Rohan en -tête, il voyoit pourtant si peu de jour à ce qui est arrivé depuis, -qu'il voulut tenter cette aventure, et il y réussit si bien, que s'il -eût poussé, il l'eût assurément épousée; mais il en fit sa cour auprès -de mademoiselle de Rohan, et lui dit ensuite que si, en méprisant -l'avantage qu'il trouvoit, il étoit assuré de faire quelque chose qui -lui fût agréable, il n'y penseroit jamais. Il ajouta ensuite tout ce -qui pouvait servir à son dessein; car on dit qu'il ne s'y entendoit -pas mal. Mademoiselle de Rohan fut touchée de cette générosité; et, -comme j'ai dit ailleurs, elle lui donna assurance que ses services -seroient reconnus. Dès ce moment Chabot négligea un peu madame de -Coislin, et à mesure qu'il s'avançoit auprès de mademoiselle de Rohan, -il s'éloignoit de notre veuve. Durant ce refroidissement elle -rencontra un jour sur l'escalier de la marquise le chevalier de -Bois-Dauphin, qui se sauvoit de crainte d'être arrêté, car il alloit -voir mademoiselle de Pons[160] dont il étoit amoureux. Il donna dans -les yeux à madame de Coislin; par bonheur il étoit ce jour-là ajusté -comme un amant qui espère voir ce qu'il aime. La veuve monte, et dit à -la marquise: «Je viens de trouver M. le chevalier de Bois-Dauphin; -vraiment, il est bien fait.» Ensuite, toutes les fois qu'elle alloit -là-dedans, elle demandoit toujours où étoit M. le chevalier de -Bois-Dauphin. Enfin elle le demanda tant, que la marquise fut obligée -de lui promettre qu'elle le lui enverroit. On eut assez de peine à l'y -faire aller; car c'étoit un vrai jeune homme qui ne songeoit qu'à -suivre ses inclinations; il y fut pourtant, et, comme il en sortoit, -il trouve madame la chancelière dans la cour, qui dit à sa fille en -riant, après avoir demandé qui il étoit, qu'elle ne prendroit point -plaisir à trouver souvent de grands chevaliers comme cela auprès -d'elle. - - [154] Guy de Laval Bois-Dauphin, dit _le marquis de Laval_, mort - en 1646. - - [155] Henri d'Escoubleau de Sourdis, frère du cardinal de ce nom, - fut nommé archevêque de Bordeaux après la mort de son frère, et - lui succéda en 1628. Par un abus très-commun en ce temps, il - allia les commandements militaires aux dignités de l'Église. - - [156] Tallemant nous semble ici confondre Henri de Sourdis avec - le cardinal, son frère. Henri n'a pas été revêtu de la pourpre. - Ses différends avec le duc d'Épernon lui ont donné de la - célébrité. - - [157] Son mari fut tué à Aire. (T.) - - [158] C'étoit vraisemblablement l'hôtel qui est maintenant une - succursale de la Légion-d'Honneur. Il appartenoit, avant la - révolution, à M. de Corberon dont il portoit le nom. - - [159] Cela me fait souvenir d'un enfant qui, voulant écrire au - valet-de-chambre de son père, sans lui mettre _monsieur_, mit _à - Chaumat, Chaumat_; c'étoit le nom du valet, et celui de l'enfant - c'est Marbaut, dont il sera parlé dans l'Historiette de la - Gaillonnet. (T.) - - [160] C'étoit vraisemblablement Bonne de Pons, depuis marquise - d'Heudicourt, amie de madame de Maintenon. On verra plus bas, - dans l'article de M. de Guise, petit-fils du Balafré, comment - mademoiselle de Pons vint à la cour, et y fut nommée fille - d'honneur de la reine Anne d'Autriche. - -Quelque temps après, M. d'Enghien alla en Allemagne mener des troupes -au maréchal de Guébriant; ce voyage ne fut pas long; cependant notre -veuve s'ennuyoit fort de ne point voir le chevalier qui avoit suivi M. -d'Enghien; elle en parla tant que la marquise crut qu'elle en tenoit, -et un jour elle lui dit: «Vous parlez tant de ce chevalier, comment -l'entendez-vous? N'avez-vous pas conclu avec Chabot?--Vraiment, lui -dit l'autre, c'est un plaisant homme que Chabot.» Elle se mit sur sa -friperie. Chabot avoit le nez mal fait, Chabot avoit de petits yeux, -Chabot ne savoit pas même danser. Le chevalier revient; sa mère lui -parle sérieusement, et, à force de le haranguer, le fait résoudre à -quitter mademoiselle de Pons, et à penser à sa fortune. Il y eut de la -répugnance; mais quand une fois il eut donné sa parole, il fit tout ce -qu'on voulut. - -La marquise, qui est très-adroite, ne trouva pas à propos que le -chevalier allât chez madame de Coislin. Il ne la voyoit que chez sa -mère. De longue main les gens de madame de Coislin avoient accoutumé -de s'en retourner quand elle étoit chez la marquise, où elle dînoit ou -soupoit de deux jours l'un. Le chevalier ne mangeoit pourtant point -avec elle; car la marquise tient pour maxime qu'il faut qu'un amant ne -fasse devant sa maîtresse que ce qui est de l'essentiel de l'amour, et -que, par exemple, il ne faut qu'une grimace en mangeant, ou quelque -petite indécence pour tout gâter. Elle appelle cela faire des -_mortalités_. Ces entrevues se faisoient secrètement, car qui que ce -soit ne se seroit avisé qu'un garçon comme lui fût si souvent avec sa -mère, et puis on savoit, comme j'ai déjà dit, qu'elle n'aimoit point à -voir ses enfants. Elle aimoit si fort celui-ci, qu'avant cette -amourette, comme il ne se retiroit qu'à minuit, pour avoir le plaisir -de l'entretenir, elle veilloit fort souvent jusqu'à trois heures du -matin. Ces entrevues durèrent quatre mois. Elle qui s'ennuie quasi de -tout, jugez comment elle se divertissoit là. Tantôt elle lisoit, -tantôt elle leur disoit en passant: «Mais pensez-vous que je ne sois -point lasse de vos coquetteries? Cela durera-t-il long-temps?» ou -quelque autre chose de semblable. Enfin mademoiselle de Chalais[161] -revint de Sablé fort heureusement pour la marquise, car elle la -déchargea d'une partie de la peine, même elle l'en déchargea -tout-à-fait; car elle dit du troussement que tout cela n'étoit rien si -on n'épousoit. On lui faisoit la guerre de ce qu'elle avoit dit: Si on -ne couchoit ensemble; la marquise de Sablé et la veuve eurent dispute, -sur ce que cette innocente disoit qu'elle vouloit bien épouser, mais -non pas coucher. - - [161] Mademoiselle de Chalais étoit dame de compagnie de la - marquise de Sablé. Voiture lui a adressé plusieurs lettres. - -La résolution prise d'épouser, la marquise en parla à ses amis, et -entre autres à son frère le commandeur de Souvré, qui demanda au -cardinal Mazarin sa protection. Le cardinal promit tout ce qu'on -voulut, et l'on étoit assuré de l'amitié de M. d'Enghien. On presse -donc tout de nouveau madame de Coislin, qui, éprise du chevalier, ne -put résister davantage. On fait jeter un ban sous leurs véritables -noms, à quelque chose près; il n'y avoit que Saguier pour Séguier, et -Lavau pour Laval, et cela pouvoit passer pour une faute de copiste. -Pour le nom du marquis de Coislin, il étoit connu de fort peu de gens, -et on ne savoit guère qui étoit César Du Cambout[162]. Pour les deux -autres, on en eut dispense. Ils vouloient avoir permission d'épouser -en quelque village, car la veuve craignoit d'être reconnue de son -curé[163]. Le grand-vicaire, car il n'étoit pas sûr de s'adresser à -l'archevêque, qui eût tout reconnu incontinent, dit qu'il ne pouvoit -donner la dispense, et qu'il les renvoyoit pour cela à leur curé. Le -curé refuse. On retourne encore au grand-vicaire, qui renvoie une -seconde fois au curé. - - [162] Pierre-César Du Cambout, marquis de Coislin, - colonel-général des Suisses. - - [163] Loisel, curé de Saint-Jean en Grève. (T.) - -Cependant on avoit pris jour pour épouser, et madame de Coislin devoit -se rendre chez la marquise le lendemain à dix heures du matin. La -marquise, qui avoit de bons espions, fut avertie, avant que de se -coucher, que La Feuillade[164], qui fut depuis tué à Lens avec le -maréchal de Gassion, avoit été le soir jusqu'à minuit chez madame de -Coislin. Il s'étoit avisé, depuis quinze jours ou environ, qu'elle eût -bien été son fait, et elle, qui avoit à faire le lendemain une si -grande affaire, souffroit un galant chez elle jusqu'à minuit. On a -remarqué depuis que cette femme, tant qu'elle a un mari, ne souffre -pas la moindre ombre de galanterie, mais que dès qu'elle est veuve -elle écoute tout le monde. Pour sa personne, elle est assez belle, -mais il n'y a point d'excès. La marquise n'en passa pas mieux la nuit -pour avoir su que La Feuillade avoit été si tard chez madame de -Coislin; elle se défioit fort de la cervelle de la dame; car une autre -fois qu'elle devoit se rendre en un lieu, où l'on croyait les épouser, -ne prévoyant pas la difficulté qui se rencontroit, elle n'y alla point -pour ne pas perdre une comédie. Le lendemain donc, jour assigné pour -épouser, le chevalier de Bois-Dauphin et le chevalier de Rivière[165] -avec Couleau, homme d'affaires de la marquise, furent à Saint-Jean; -ils demeurèrent à la porte, et Couleau seul entra pour demander au -curé permission d'épouser à Saint-Laurent, hors la ville. Le curé, -bien loin de la lui donner, se douta de quelque chose, et ne voulut -plus rendre la dispense des deux bans que Couleau lui avoit mise entre -les mains. Couleau la lui voulut arracher, et rompit un petit morceau -du papier qu'il fut contraint de lui laisser, et va conter tout le -désordre aux deux chevaliers. Le chevalier de Bois-Dauphin, sans -s'émouvoir autrement, voyant qu'il n'y avoit pas moyen d'épouser ce -jour-là, s'en alla en franc jeune homme chez les baigneurs; car il -s'étoit levé de bonne heure, et n'avoit pas eu le loisir de s'ajuster. -Cependant madame de Coislin, qui devoit venir à dix heures, n'étoit -pas venue à onze: elle arrive enfin sur le midi, dit pour ses excuses -que Pepin, son intendant, l'avoit arrêtée; elle parut assez froide et -assez interdite; elle étoit étonnée de ce qu'elle alloit faire. -Couleau arrive là-dessus qui conte toute la déconvenue: voilà tout le -monde bien déferré. On envoie chercher le commandeur; sa soeur le prie -d'aller parler au curé. Il y va et retire la dispense; ensuite il va -trouver le grand-vicaire, qui refuse la permission et renvoie encore -au curé. Jugez de l'inquiétude de la marquise. Elle voyoit que -beaucoup de gens savoient la chose, car elle avoit été obligée de la -dire à tous ses amis. Il y avoit jusqu'à quatre-vingts personnes qui -savoient ce secret, en comptant M. d'Enghien et la Reine, à qui le -cardinal l'avoit dit le matin. Cependant, comme on l'a su depuis, ils -ne s'en étoient rien dit l'un à l'autre, et chacun, hors la Reine, le -savoit du chevalier, de la marquise ou de son frère. A la vérité, il -faut avouer que le peu de cas que l'on faisoit du chancelier avoit -fort contribué à faire garder le secret. La marquise craignoit que le -curé n'eût lu les noms et n'y eût fait réflexion, ou même que le -grand-vicaire ne se doutât de quelque chose; mais ce qui la fâchoit le -plus, c'étoit que son fils y eût mis autant de légèreté. Dans ce -chagrin on servit à dîner, car on s'attendoit de venir dîner après -avoir épousé; mais personne ne put jamais se résoudre à manger, et on -fut contraint de tout remporter. Madame de Coislin et la marquise se -grondèrent un peu, et l'amante, avec un ton aigre, demanda où étoit -donc M. le chevalier de Bois-Dauphin. La marquise l'excusa du mieux -qu'elle put, et on passa le temps fort mélancoliquement jusqu'à quatre -heures que le chevalier arriva. Sa mère et mademoiselle de Chalais lui -parlèrent avant qu'il vît sa future épouse, et le haranguèrent bien -pour lui faire promettre qu'il la presseroit d'épouser de quelque -façon que ce fût. Il le leur promit; mais il ne le fit que foiblement, -ou plutôt ne le fit point du tout; car il lui sembloit que cela -n'étoit pas dans la bienséance: il avoit l'âme belle et généreuse; je -l'ai remarqué encore à une chose. Il s'étoit fait peindre en Achille, -et, pour marquer que c'étoit Achille, le peintre avoit voulu mettre -dans l'éloignement, comme il traînoit Hector autour de Troie. Laval -lui dit: «Mettez-y autre chose, je vous prie; je n'approuve nullement -cette cruauté.» Dès qu'il parut on n'eut plus de peine après madame de -Coislin, et elle étoit d'autant plus gaie qu'elle voyoit la nuit -approcher (c'étoit l'hiver), pensant qu'elle n'épouseroit point ce -jour-là. Elle reculoit toujours par timidité, craignoit le pouvoir -d'un chancelier de France, et considéroit que son père l'aimoit -tendrement, et beaucoup plus que son autre fille. J'oubliois que la -marquise gronda un peu le chevalier, toutefois elle étoit ravie de le -voir; car elle avoit appréhendé que, ne croyant pas qu'il y eût rien à -faire ce jour-là, il ne retournât qu'à minuit, à son ordinaire. -Cependant quarante gentilshommes ou environ qu'il avoit priés de se -promener aux environs de Saint-Laurent deux à deux, et tous séparément -sans faire semblant de rien, se promenèrent tout leur soûl, car il les -oublia et ne leur envoya rien dire. - - [164] Léon d'Aubusson, comte de La Feuillade, tué à la bataille - de Lens, en 1647. C'étoit le frère aîné du maréchal de La - Feuillade. - - [165] Le chevalier de Rivière fit une chanson sur l'air de - _Catane la belle jardinière_: - - Beau, bien fait, de grande naissance - Vous êtes, mon cher Bois-Dauphin; - Mais avouez, en conscience, - Que c'est un grand coup du Destin, - Que le cadet d'un pauvre frère - Soit gendre de la chancelière. - - Quand le galant vit l'assemblée - Qui assistoit à son bonheur, - Il dit d'une voix non troublée: - Messieurs, vous me faites honneur, - Ma foi! monsieur l'évêque d'Aire, - Vous me tirez de grand'misère. - - (T.) - - Le chevalier de Rivière a fait beaucoup de chansons et - vaudevilles; on lui attribue les recueils de ces sortes de pièces. - -La marquise, voyant que le commandeur n'avoit fait qu'une partie de ce -qu'il falloit, conclut qu'il falloit les faire épouser par le premier -prêtre, parce qu'il étoit impossible que la chose ne se sût, et, -qu'elle, qui avoit bien des affaires, s'alloit mettre pour rien un -chancelier de France sur les bras. Pour cela elle envoya prier -l'évêque d'Aire[166] de prendre la peine de venir chez elle; il avoit -été élevé auprès de M. d'Auxerre, frère de la marquise, et lui devoit -toute sa fortune. M. d'Aire arrive comme on ne trouvoit point de -prêtre: «Vraiment, dit-il, ce seroit une étrange chose que, faute d'un -prêtre, l'affaire manquât, je les marierai plutôt moi-même; car je ne -doute pas, ajouta-t-il, que M. de Saint-Jean ne me donne la -permission.» Il y va. Le curé la lui donne à condition qu'il se -chargera de l'événement. L'évêque prend ce qu'il falloit pour les -marier (un livre et un surplis), et le donne à un de ses parents, qui -depuis a été à M. de Laval, pour le porter chez la marquise. Et lui, -au lieu d'aller vite achever une affaire si importante et si délicate, -s'en alla à une comédie où M. de Bordeaux l'avoit convié. Celui qui -avoit apporté le livre pour marier étoit un jeune homme qui s'en alla -dans la cuisine de la marquise, et se mit à lire dedans. «Oh! dit-il, -c'est un livre à marier.» Le bruit s'épand aussitôt parmi les -domestique, les laquais du commandeur et ceux du chevalier de Rivière, -qu'on devoit marier quelqu'un ce soir-là. Enfin M. d'Aire arrive à dix -heures du soir et les marie[167]. Après tout le monde les laissa, et -ils furent une heure et demie ensemble. Les gens de madame de Coislin -vinrent à minuit, selon l'ordre qu'ils en avoient. Elle leur dit -qu'ils étoient venus bien tard, et s'en retourna comme si de rien -n'eût été. Le nouveau marié alla courir chez ses amis pour le leur -dire, et éveilla madame de Lansac, soeur de sa mère, à trois heures du -matin, et de là il s'alla reposer chez Prudhomme[168]. Le matin, dès -cinq heures, il y avoit trois laquais avec des billets à la porte de -la marquise pour lui en faire compliment. Madame de Lansac vint après -qui lui dit que tout le monde le savoit, et qu'il falloit mettre -madame de Coislin en lieu de sûreté. Elle étoit encore au lit que -Pepin, son intendant, lui vint dire que tout le monde par la ville -disoit qu'elle avoit épousé M. le chevalier de Bois-Dauphin. Elle fit -la rieuse au commencement; mais enfin elle le lui avoua. M. le -chancelier fut celui qui le sut le plus tard. Sa femme pensa attraper -madame de Laval (ce fut ainsi que le chevalier l'appela après avoir -été marié, car il est de cette maison) chez la marquise: elle n'eût -que le temps de sortir par la porte de derrière. On la mena au -Palais-Royal, dans la chambre de madame d'Hautefort qui lui avoit -offert retraite. - - [166] Boutaut, de Tours. (T.) - - [167] Il lui assigna son douaire sur une pièce de vingt francs; - c'est qu'il tira un quadruple, quand il fallut donner une pièce, - comme on les épousoit. (T.) - - [168] Un baigneur célèbre. (T.) - -Ce fut le cardinal qui le dit au chancelier. Cet homme, assez étonné -de ce que le cardinal le mandoit, car ils avoient parlé ensemble le -jour même au conseil, alla au Palais-Royal avec quelque inquiétude. Le -cardinal lui dit: «Monsieur, j'ai une mauvaise nouvelle à vous dire.» -Le chancelier crut qu'on lui alloit ôter les sceaux, et lui répondit: -«Monsieur, il y a long-temps que je m'y prépare.» Le cardinal -continua, et lui conta le mariage de sa fille. On a cru que le -cardinal lui voulut donner exprès l'épouvante, afin que, trouvant -moins de mal qu'il n'en avoit attendu, il fût plus disposé au pardon; -mais je croirois, tout au contraire, que cela fut cause en partie de -l'éclat qu'il fit après, fâché de la frayeur qu'il avoit montrée, et -d'avoir témoigné qu'il se défioit de son crédit, car il s'emporta -autant qu'on se peut emporter. Avant que sa colère eût fait du bruit, -M. d'Émery le fut trouver, et lui donna un conseil judicieux: «Vous -êtes, lui dit-il, monsieur, en une place où vous ne pouvez vous -cacher. Si vous voulez éclater, allez jusqu'au bout; sinon, pardonnez -de bonne heure.» Le chancelier ne fit ni l'un ni l'autre, comme on -verra par la suite. D'abord il jeta feu et flamme; envoya tout saisir -chez sa fille, jusqu'aux chevaux, et prit ses petits enfants chez lui. -La chancelière, qui n'aime que sa fille de Sully, la cadette, ou du -moins qui l'aime sans comparaison plus que l'autre, elle est plus -aimable aussi, l'aigrissoit autant qu'il lui étoit possible; car elle -est même jalouse de l'amitié qu'il a pour l'aînée. Ce fut elle qui -l'empêcha de voir son gendre pendant un an entier. - -Les nouveaux mariés se retirèrent pour quelque temps à Berny; on -voulut donner cette petite satisfaction au chancelier. On dit que les -gueux qui avoient accoutumé de se bien trouver de la cuisine de madame -de Coislin, quand ils virent que M. le chancelier faisoit emporter les -meubles de chez sa fille, disoient entre eux: «Vraiment, ce M. le -chancelier est plaisant de se fâcher; il a marié sa fille une fois à -un petit bossu mal bâti, et il trouve mauvais qu'une autre fois elle -se soit mariée à un gentilhomme qui est aussi beau qu'un ange.» -Cependant M. le cardinal, M. d'Enghien et cent autres ne perdoient pas -une occasion de parler au chancelier pour les nouveaux époux, et ils -firent tant qu'il consentit que M. de Meaux, son frère, et M. et -madame de Sully les vissent; et quelque temps après il promit lui-même -de les voir, mais il ne dit pas quand ce seroit. - -En ce temps-là M. d'Enghien fut demander à M. le chancelier la grâce -de Saint-Etienne[169]: M. le chancelier la lui refusa, dont le prince -irrité lui dit des choses assez fâcheuses, et entre autres qu'on -voyoit qu'il faisoit cela à cause de Laval. Laval ayant su la chose, -alla vite trouver M. d'Enghien, et lui dit: «Ah! monsieur, vous m'avez -perdu.» M. d'Enghien dit qu'il feroit tout ce qu'il voudroit pour -raccommoder ce qu'il avoit gâté. En effet, il vit M. le chancelier en -lieu tiers, et le satisfit. Le chancelier vit en cela l'estime qu'on -faisoit de son gendre, et que sans lui il n'auroit reçu aucune -satisfaction de l'injure qu'on lui avoit faite. - - [169] Saint-Etienne, dont le père étoit gouverneur de - Château-Renault, avoit enlevé, à Reims, mademoiselle de - Sallenauve, et il s'étoit battu en duel. (Voyez plus bas - l'article de mademoiselle de Sallenauve.) - -Il arriva encore une autre aventure dont Laval tira avantage; car, -comme si les gens eussent pris à tâche de faire insulte au chancelier, -Tréville, dont la compagnie de mousquetaires avoit été cassée au -commencement de la régence, avoit eu un don qui étoit fort à la charge -du Béarn, sa patrie; M. le chancelier refusa de lui en donner les -expéditions, et lui, par une insolence inouie (c'est un homme fort -brutal), rompit les lettres en plein sceau, et se retira en menaçant. -Le chancelier faisoit état de s'en plaindre au conseil d'en haut; le -lendemain, Laval en est averti par Sainte-Maure, un brave homme de ses -amis; il l'envoie appeler Tréville; Tréville dit qu'il voyoit bien -d'où cela venoit, et qu'il ne se vouloit point battre: l'autre lui -propose tous les expédients imaginables pour faire passer cela pour -une rencontre. Tréville n'y voulut jamais entendre, dit qu'il ne se -cacheroit point, et qu'on se rencontreroit bien toujours. Sainte-Maure -le menace de dire à tout le monde qu'il a refusé un appel. «Je ne m'en -soucie pas, dit Tréville, on sait assez qui je suis.» L'appel se sait, -et, en même temps, la cause de l'appel; la Reine, pour satisfaire le -chancelier, fit tenir prison à Tréville durant quelques jours. Le -chancelier fut touché de la bravoure et de la générosité de son -gendre, et le vit bientôt après. La chancelière enrageoit, et fut -trois semaines à Pontoise sans vouloir revenir que le chancelier n'eût -donné une assez grosse somme d'argent à madame de Sully. - -Voilà notre cavalier aux bonnes grâces de son beau-père. Le chancelier -ne pouvoit plus vivre sans lui, et lui ne perdoit point occasion de -lui rendre ses devoirs. Le désordre de Saint-Eustache servit encore à -le faire aimer et estimer du chancelier; voici comment cela arriva. Le -curé de Saint-Eustache étant mort, Merlin, un de ses neveux, et le -frère d'un maître des requêtes, nommé Poncet, disputèrent cette cure. -Les femmes de la paroisse, au moins celles des halles, se trouvèrent -au grand conseil le jour de l'audience; ensuite tout le menu peuple de -cette grande paroisse s'émut; et, parce que le chancelier portoit -Poncet, près de quatre cents femmes voulurent aller chez lui pour lui -parler en faveur du neveu de leur curé; car le peuple espéroit qu'il -seroit aussi charitable que son oncle avoit été. Le suisse ouvrit pour -les repousser, mais il ne put refermer la porte, et ces femmes le -pressèrent tellement qu'il fut contraint de s'enfuir, et il se sauva -dans une maison vers Saint-Eustache, où il s'enferma: c'étoit le -matin. On en vint avertir M. de Laval, qui logeoit dans la rue -Saint-Thomas-du-Louvre; il n'étoit pas achevé d'habiller; il prend son -pourpoint à la main, et se fait mener par le carrosse de madame Lansac -qui étoit chez lui; il s'habille en chemin faisant. Ses gens avec des -armes arrivent presque aussitôt que lui chez le chancelier; ils -suivirent leur maître, qui passa sur le ventre à toute cette populace -émue, car on avoit sonné le tocsin, et il alla délivrer le suisse. Cet -exploit ne se fit pas sans péril, il essuya bien des coups de pierre, -et entre autres un gros grès qu'on jeta d'une fenêtre, et qui tomba -justement à ses pieds. Avant que d'y aller, il avoit envoyé son frère -le chevalier demander à la Reine une compagnie des gardes; cette -compagnie fut long-temps à venir, et le suisse étoit délivré quand -elle arriva. Dès qu'il ouit le tambour, il y courut encore, et avec ce -renfort perça jusqu'à Saint-Eustache, et on a dit qu'à la chaude il -tira un coup de pistolet dans l'église. Pour achever l'histoire de -l'émeute, j'ajouterai que les femmes des halles allèrent en corps au -Palais-Royal, et que là une dame Denise dit à la Reine qu'ils -vouloient ce curé-là, parce qu'ils avoient accoutumé de les avoir de -père en fils, et qu'ils n'avoient que faire de cet _adultère_ de -Poncet; elles vouloient dire _indultaire_[170]. Enfin, comme on vit -que cela alloit trop loin, on fit dire aux paroissiens par Tubeuf, -alors marguillier de la paroisse, que la Reine, à leur prière, donnoit -la cure au neveu du feu curé. On en chanta le _Te Deum_, et le peuple -disoit que ce M. Tubeuf étoit un honnête partisan. On ajoute encore -qu'un charbonnier alla embrasser le nouveau curé, et que, comme -l'autre lui disoit: «Vous me gâtez mon surplis,» il lui répondit: -«J'ai encore un quart d'écu, monsieur le curé, pour le faire savonner; -laissez-moi vous embrasser tout à mon aise.» - - [170] Poncet avoit droit à cette cure en vertu de l'Indult, qui - appartenoit à son frère, comme maître des requêtes. - -Depuis le désordre de Saint-Eustache jusqu'à sa mort, Laval fut le -tout puissant chez le chancelier, et la marquise de Sablé y étoit -quasi aussi bien que lui. Par une bonté assez rare à la cour, il avoit -toujours sur lui une liste de ceux dont il vouloit recommander les -affaires à son beau-père. Outre qu'il étoit aimable de sa personne, -quoiqu'il commençât un peu à grossir (son père étoit fort gros), il -étoit fort civil et dans un perpétuel enjouement. Partout où il se -trouva, il fit toujours tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire, et -s'il eût vécu, il eût sans doute été bien loin. Le chancelier se -résolvoit à ouvrir la grand'bourse pour lui acheter quelque belle -charge. A Dunkerque, où il fut tué, il avoit acquis tant de réputation -que M. d'Enghien le regardoit comme un appui de sa grandeur. A ce -siége pourtant il fit une jeunesse peu excusable. Lui et quelques -petits maîtres faisoient la débauche dans une maison devant laquelle -on alloit pendre un soldat; ils étoient déjà gaillards, quand -quelqu'un, peut-être fut-ce lui-même, car il étoit pitoyable, dit dans -la chaleur du vin: «Il faudroit sauver ce pauvre diable et tuer le -bourreau.» En effet, ils tirèrent et tuèrent, non pas le bourreau, -mais un soldat qui assistoit à l'exécution. Cela fit du désordre: -cependant on l'apaisa. On conta cela à la Reine, et le vin fit tout -excuser. - -Il se piqua de faire un logement qui étoit si important que de là -dépendoit le succès du siége; il y alla après que deux autres -maréchaux de camp en eurent été repoussés. Il avoit avec lui un -ingénieur huguenot, nommé Dutens, qui lui dit qu'il n'y iroit sans -casque. Laval lui donna un chapeau de fer qu'il avoit, et après fit le -logement; mais il y reçut un coup de mousquet par la tête, dont il -mourut au bout de dix-sept jours. Le chevalier Chabot, autre maréchal -de camp, garçon de coeur et de mérite, y fut aussi tué en même temps. -Cependant, quoiqu'il fût fort estimé, Laval l'obscurcit de telle façon -qu'on ne songea pas à le plaindre. Le chancelier pleura de la mort de -son gendre comme un enfant, et eut cent fois plus de déplaisir de sa -perte, qu'il n'en avoit eu de son mariage. Pour madame de Laval, au -bout de quelque temps elle s'apaisa, et bientôt il n'y parut plus. On -disoit qu'elle étoit entre deux selles, le cul en terre, parce que sa -soeur et les soeurs de son premier mari avoient toutes le tabouret. - -Deux mois après, elle fut passer l'automne à Saint-Liébaud[171], vers -Moret. Vardes, qui l'avoit vue en divers lieux, mais sans lui en -conter, au lieu de prendre occasion du voisinage et de la parenté qui -étoit entre lui et l'abbé de Bois-Dauphin[172], qui étoit avec elle, -s'avisa mal à propos d'envoyer un gentilhomme à la belle avec une -lettre dont elle se mit fort en colère. Il demandoit permission de -l'aller voir, et aussi, je pense, de la servir. L'abbé, qui alloit à -la chasse, ayant appris cela, rentre et l'apaise du mieux qu'il peut, -puis le lendemain va trouver Vardes: «On ne ferme pas la porte aux -gens comme vous, lui dit-il; vous n'en deviez point user ainsi.» -Vardes confessa qu'il avoit tort. Le chancelier, et c'est ce qui fit -parler, prit cela de travers, crut que sa fille vouloit encore se -marier à sa fantaisie, et, bien loin de la laisser revenir à Paris, il -l'obligea à aller pour quelque temps à Sully. - - [171] Une des terres que le chancelier a eues à vil prix. (T.) - - [172] Aujourd'hui évêque de Léon. (T.) - -Elle dit qu'elle est encore un peu jalouse de celles que M. de Laval a -aimées, et qu'une de ses plus grandes joies seroit de voir que -quelqu'une de celles-là fût devenue laide. Elle prend plaisir, quand -elle est en confidence avec quelqu'un, à parler de la passion qu'elle -a eue, à dire ce qu'elle a senti et ce qu'elle sent encore, et elle -n'a garde de faire tant la coquette cette fois-ci que l'autre. - - - - -ESPRIT. - - -Esprit[173], l'académicien, sortit de chez le chancelier à cause de ce -mariage; car jamais le chancelier ne se put persuader qu'un homme qui -ne bougeoit de chez madame de Laval ignorât cette amourette: cependant -la marquise (de Sablé) et mademoiselle Chalais jurent qu'il n'en -savoit rien. Esprit avoit un frère aîné, petit homme, mais qui a de -l'esprit comme un lutin: il étoit précepteur de l'abbé de Fiesque, -parent de madame de Rambouillet; ainsi il eut entrée à l'hôtel de -Rambouillet, et il y introduisit son second frère, aujourd'hui -premier médecin de M. d'Anjou[174]; le troisième, dont nous parlons, y -fut aussi introduit. A son arrivée de Béziers, lieu de leur naissance, -il faisoit de si longues visites qu'on croyoit qu'il vouloit demeurer -à coucher chez les gens. - - [173] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, né à Béziers en - 1611, mourut dans sa patrie en 1678. - -L'abbé de Cerizy, qui étoit chez M. le chancelier, fit en sorte que le -chancelier le prit; après on le fit de l'Académie. Il ne sait pourtant -quasi rien, et n'avoit que quelques paraphrases de psaumes assez -médiocres[175]. Là il intriguoit assez, servoit qui il pouvoit, et -parloit plus hardiment que les autres beaux esprits de la maison; car -il a toujours fait le plaisant, mais quelquefois il ne l'est guère. -Or, un jour Verpillière, qui étoit à madame de Longueville, et dont il -sera parlé amplement dans les Mémoires de la Régence, ayant quelque -chose à demander à M. le chancelier, Chapelain écrivit à Esprit qu'il -se rencontroit la plus belle occasion du monde pour un coquet comme -lui, qu'une des plus belles filles de France, etc. Il fit ce qu'on -souhaitoit de lui; de sorte que, quand il fut dehors de chez le -chancelier, il s'alla loger auprès de l'hôtel de Longueville, où -Verpillière le mit bien avec sa maîtresse. Il a eu, par sa faveur, -deux mille livres de rente sur une abbaye qu'on donna à La Croisette, -intendant de la maison. Il avoit déjà mille livres de pension sur le -prieuré d'Argenteuil, que depuis il a remise par scrupule. Madame de -Laval les lui avoit fait donner. Il suivit madame de Longueville à -Munster; on parlera de lui ailleurs. - - [174] Frère de Louis XIV, depuis duc d'Orléans, et père du - régent. - - [175] On a de l'abbé Esprit le livre _de la Fausseté des vertus - humaines_, ouvrage médiocre, qui est une faible contre-épreuve - des _Maximes_ du duc de La Rochefoucauld. On croit qu'il n'a pas - été étranger à la composition de ce dernier ouvrage, et que la - marquise de Sablé y a aussi eu quelque part. - -Depuis, passant du blanc au noir, après la délivrance de M. le Prince, -il se mit dans l'Oratoire où son frère aîné étoit déjà. A cause de ses -austérités, il avoit là des maux de tête qui l'eussent rendu -tout-à-fait fou, si le médecin ne l'en eût fait sortir. Ce médecin se -plaignoit de lui, et disoit: «Quelle folie! il leur faut une -inspiration du Saint-Esprit pour se laisser voir à leur parents.» Au -sortir de là, il alla se promener. Il fut voir M. et madame de -Montausier à Angoulême; il alla en Languedoc, où il se donna au prince -de Conti, avec lequel il est présentement; mais il n'est pas si dévot -qu'on diroit bien. Depuis il s'est marié avec une assez belle fille, -et cela, dit-il, pour l'acquit de sa conscience. Sa maison a une porte -dans le jardin du Palais-Royal; on l'y voit toujours avec sa femme. -L'abbé d'Effiat prétend qu'elle a dit: «Mon Dieu! je ne m'aperçois -point que ce soit par principe de conscience que M. Esprit s'est -marié!» Elle l'a dit comme moi. - - - - -SARRAZIN. - - -Sarrazin[176] étoit fils d'un homme de Caen qui étoit comme le -parasite d'un vieux garçon nommé Foucault, qui étoit trésorier de -France à Caen. Foucault le logeoit chez lui, et enfin lui vendit sa -charge, dont il ne toucha que sept ou huit mille livres, qui étoit -peut-être tout le vaillant de Sarrazin; le reste se devoit prendre sur -les émoluments de l'office. Foucault mourut au bout de deux ans, et -Sarrazin épousa la gouvernante du vieux garçon, pour ne rien dire de -pis. La donzelle et lui s'étoient apparemment entendus ensemble à -piller le vieux garçon. Le Roi obligea les trésoriers de Caen de se -faire conseillers de la cour des Aides de Rouen que l'on fit semestre -en ce temps-là. Voilà comment notre Sarrazin étoit fils d'un trésorier -de France à Caen, et conseiller de la cour des Aides de Rouen. C'étoit -si peu de chose pour la naissance qu'il y a encore en Normandie un de -ses cousins germains qui est fils d'un ciergier, et qui est curé de -village. Cependant quand il vint à Paris, il faisoit l'homme de bonne -naissance, et l'homme accommodé. Il eut d'abord la connoissance de -mademoiselle Paulet qui, en le présentant, ne manquoit jamais de dire -que c'étoit une personne de bon lieu et fort à son aise. Il est vrai -qu'il avoit un carrosse; mais ses chevaux étoient les plus mal -nourris de France. - - [176] Jean-François Sarrazin, né en 1605, mort en 1655. - -Il s'amusa ici à _pindariser_, et fut contraint d'épouser une vieille -madame Du Pile, veuve du maître des comptes. Il a toujours fait le -plaisant, et il s'avisa de faire je ne sais quels articles de mariage -en prose, qui étoient, à dire vrai, une assez mauvaise galanterie. Il -y avoit, entre autres choses, qu'il ne seroit plus _sans croix ni -pile_. A rendre turlupinade pour turlupinade, on lui eût pu dire assez -long-temps qu'il n'étoit point _sans croix_, mais bien _sans pile_; -car sa femme le tourmentoit et ne lui donnoit pas un sou. Elle lui -devoit donner mille écus; mais elle vouloit qu'il couchât avec elle; -lui ne le vouloit point. «Mais, lui disoit Ménage, que n'y -couchez-vous?--Couchez-y vous-même, si vous voulez,» lui répondoit-il. -Je crois que Ménage l'a assisté, et la table du coadjuteur, dont il -lui donna la connoissance, lui fut d'un grand secours. Une fois qu'il -y étoit, Du Bois[177], qu'on appeloit vulgairement le fastidieux M. Du -Bois, s'avisa, tandis que tout le monde s'étoit levé pour recevoir un -évêque, et qu'on faisoit des révérences, d'arranger les siéges -derrière chacun; il oublia Sarrazin, qui, croyant trouver son siége où -il l'avoit laissé, voulut s'asseoir, et donna du cul à terre. Quand il -fut relevé, on lui demanda quelle pensée il avoit eue en ce moment-là; -il prit un ton sérieux, et dit: «J'ai songé si j'étois un homme à qui -on dût faire un tour comme celui-là.» Le coadjuteur fut obligé de -rechercher d'où cela venoit, et de lui dire qu'il en étoit bien fâché. -Pour moi, cela me fait croire que Sarrazin n'avoit pas toute la -présence d'esprit imaginable, car il falloit faire accroire que -c'étoit sa faute, qu'il étoit bien maladroit, etc. - - [177] L'amant de mademoiselle Paulet. (T.)--C'étoit un docteur en - théologie, mais Tallemant dit lui-même qu'on n'en a pas médit. - (_Voyez_ l'article de mademoiselle Paulet, t. 1, p. 196.) - -Il fut près de quatre ans comme le courtisan du coadjuteur, jusqu'à -aller à Bourbon avec lui. Je me souviendrai toujours de la burlesque -carrossée de gens que c'étoit. Sarrazin, quoique grand et bien fait de -sa personne, étoit pourtant ce jour-là terriblement fagoté en auteur, -et tous les autres en prêtres de village; cela sentoit la pédanterie à -cent pas à la ronde. - -J'oubliois que Sarrazin fut mis dans la Bastille, comme on verra dans -les Mémoires de la Régence, parce qu'on le soupçonnoit d'avoir fait de -méchants vers contre le Roi à l'occasion des machines des comédiens -italiens. On lui faisoit tort, il ne les eût pas faits si mauvais. Il -jura, au sortir de là, de n'en faire plus; mais il recommença dès le -blocus de Paris, ou peut-être plus tôt. - -A la guerre de Paris, le coadjuteur fit tant par le moyen de madame de -Longueville, que le prince de Conti prit Sarrazin pour secrétaire. La -nécessité, ou l'humeur normande, ou peut-être toutes les deux -ensemble, firent que Sarrazin, quoiqu'il eût été couché sur l'état de -M. le Prince, à la vérité, c'étoit pour la première place vacante, ne -fit aucune difficulté d'accepter cet emploi. Le prince de Conti avoit -plus de tort que lui; car tandis que Montereul[178] l'académicien -étoit à Rome pour lui avoir un chapeau, il lui ôtoit la moitié d'un -emploi pour lequel il avoit refusé les plus belles résidences. -Montereul, de retour, ne fit point le fâché; il étoit plus fier que -l'autre, c'étoit un Français italianisé, _Francese romanescato_, comme -on dit à Rome; et quoiqu'il eût été traité en cadet, lui qui étoit le -premier en date, il fit semblant d'être content du partage. Il n'avoit -que les bénéfices, et l'autre avoit la maison et le gouvernement -(c'étoit la Champagne). On disoit que madame de Longueville avoit -porté Sarrazin. Dès la première année, Sarrazin dit à un homme de ma -connaissance qu'il n'avoit aucune obligation au coadjuteur de l'avoir -fait entrer chez le prince de Conti, et que le coadjuteur lui en -devait encore de reste; qu'un temps fut qu'il l'eût voulu voir noyé, -et qu'il le donneroit encore au diable sans cet établissement, que -quatre ans de son temps ne se pouvoient assez payer. Notez qu'il fût -peut-être mort de faim sans lui. - - [178] Jean de Montereul, frère de Mathieu, duquel on a des - lettres et de jolis madrigaux. Il n'existe rien d'imprimé de - l'académicien. - -Dès que la paix fut faite, il fit le petit ministre et l'homme -passionné pour son maître. Quelqu'un lui ayant dit: «Qu'est-ce cela? -je vous trouve tout triste.--Je ne me porte pas bien, répondit-il -gravement, M. le prince de Conti se trouve mal.» Il ne s'épargna pas à -faire des friponneries. Le coadjuteur présenta l'abbé Amelot au prince -de Conti, à qui l'abbé demandoit quelque prieuré. Le prince de Conti -accorda le prieuré. L'abbé, pour plus prompte exécution, donne cent -pistoles à Sarrazin; Montereul étoit absent, si je ne me trompe. Le -premier président de la Cour des aides demande le même bénéfice; le -prince de Conti le lui donne. Voyez quelle manière de faire! L'abbé -demande ses cent pistoles à Sarrazin, qui répond: «Il n'a pas tenu à -moi que vous n'ayez eu le bénéfice; je tiendrai ce que j'ai promis, -faites que M. le prince de Conti en fasse de même.» L'abbé se plaint -au coadjuteur qui peste: «Comment! ce _poétereau_, prendre de l'argent -de mes amis! un homme dont j'ai fait la fortune!» Sarrazin répondit à -cela ce que j'ai déjà dit, qu'il ne lui en avoit aucune obligation, -etc. Ménage et lui se brouillèrent là-dessus, et Ménage disoit: «Ils -se sont bien rencontrés Montereul et lui pour se tirer de belles -bottes de fourberie.» - -Il s'est trouvé qu'un nommé Du Bois, qui commandoit les chevau-légers -du prince de Conti en Champagne, durant le quartier d'hiver, avoit -tant volé, que ce prince fut contraint d'envoyer un exempt de ses -gardes pour le faire arrêter; il avoit six mille livres en argent -qu'il avoit volées en moins de rien, sans toutes les autres choses. Il -ne parut point étonné de se voir pris, et dit qu'il savoit bien qu'il -ne seroit pas désavoué. Il avoit été résolu que des six mille livres -il en rendroit cinq, quand il arriva un ordre de l'en quitter pour -trois mille livres; cet ordre venoit de Sarrazin; cela a fait croire -que les deux autres mille livres étoient sa part. - -Un gentilhomme de Brie pria Courtin[179] de parler à Sarrazin pour -faire déloger des gens de guerre de son village. Sarrazin lui dit: -«Cela vaut fait.» Quatre jours se passent; il fallut quarante -pistoles, et le village étoit mangé avant que l'ordre arrivât. Il fit -pis que tout cela; car après avoir expédié tout ce qu'il falloit pour -un quartier d'hiver à Bourgogne, homme de service qui étoit dans le -parti du prince de Conti: «Vous verrez, lui dit-il, s'il n'y auroit -point dix pistoles pour nous.» Avec cela il n'a pas eu l'occasion de -s'enrichir: les brouilleries lui ont nui, et la cour l'a trompé. Il -n'eut rien du cardinal qui lui avoit tant promis. Le mariage du prince -de Conti fut fait sans qu'on lui donnât un sou; Cosnac[180] n'eût pas -même été évêque sans que le prince de Conti s'y obstina. Ils avoient -pourtant tous deux bien servi le cardinal, et fort mal leur maître. - - [179] Le petit Courtin qui avoit été à Munster; il est maître des - requêtes. - - [180] Daniel de Cosnac, évêque de Valence. Le huitième livre des - _Mémoires de Choisy_ lui est presque entièrement consacré. - (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, - deuxième série, tome 63, p. 36.) - -Sarrazin n'étoit point fin, quoiqu'il fût Normand; il n'a jamais eu de -cervelle: pour preuve de cela, il ne faut que dire qu'il affectoit de -faire accroire à Bordeaux qu'on lui envoyait de l'argent de chez lui; -car ayant fait une garniture de ruban couleur de rose, il dit qu'il -avoit reçu une petite lettre de change de Normandie. Madame de -Longueville se moqua fort de cette impertinente vanité. Angerville, -gentilhomme de Caen, qui étoit au prince de Conti, lui dit: «Notre -cher, je vous avertis qu'il n'y a nulle apparence, dans l'emploi que -vous avez (Montereul étoit mort), de croire que les gens seront assez -sots pour s'imaginer que vous n'y gagnez pour avoir du ruban.» Le -lendemain, pensant bien raccommoder la chose, il prit un méchant -habit, et fut quelque jour en linge sale. Il vouloit passer pour un -homme qui prévoyoit les choses, et toujours il étoit surpris; il se -faisoit toujours de fête mal à propos. - -M. le prince de Conti étant demeuré seul à Bordeaux, et se défiant de -Marsin[181], se servoit de Chouppes[182], qui un jour lui voulut faire -faire quelque chose contre les ordres de la guerre. Angerville tourna -cela en raillerie, et lui dit: «On voit bien que c'est pour nous -éprouver.» Sarrazin sait cela; il va dire à Angerville que Chouppes -s'étoit plaint, et que M. le prince de Conti étoit mal satisfait de -son procédé. Angerville, qui connoissoit bien le pélerin[183], va -trouver le prince de Conti, qui lui dit qu'il n'y avoit pas songé, et -il vouloit en faire recevoir le démenti à Sarrazin devant tout le -monde. Angerville le supplia de n'en rien faire. Cent fois le Prince -l'a traité de coquin, de fripon, en présence de ses officiers. L'autre -sortoit sans rien dire, et puis revenoit aussitôt en bouffonnant: -«Quoi, prince, vous rêvez!» disoit-il parfois, et continuoit sur ce -ton-là. Tantôt il rimoit, tantôt il contrefaisoit quelqu'un, et -faisoit tant qu'il le faisoit rire. - - [181] Jean-Gaspard Ferdinand, comte de Marchin (on prononçoit - _Marsin_) et du Saint-Empire; il quitta le service de France en - 1653 pour passer à celui d'Espagne. C'est le père du maréchal de - Marchin. - - [182] On a du marquis de Chouppes des Mémoires importants qu'on - regrette de ne pas trouver dans la _Collection des Mémoires - relatifs à l'histoire de France_. Ils forment deux parties in-12. - (Paris, Duchesne, 1753.) - - [183] On surprit une lettre de Sarrazin au cardinal Mazarin, qui - commençoit ainsi: «Ce petit bossu, qui fait le vaillant et qui ne - l'est pas, vous demande de l'argent pour donner à des gens qui ne - vous aiment point.» Le prince de Conti, sur cela, lui dit en - particulier (il n'y avoit que le P. Talon, Jésuite, autrefois son - précepteur, et un valet-de-chambre): «Traître, tu mériterois que - je te fisse jeter par les fenêtres; va, que je ne te voie - jamais.» A deux jours de là, le P. Talon, à la prière de - Sarrazin, qui pleuroit comme une vache, obtint que cet homme lui - donnât la comédie; et il se mit à bouffonner si plaisamment, que - le pauvre prince lui sauta au cou. (T.) - -Pour le mariage, le prince de Conti ne s'y résolut qu'à cause qu'il -intercepta une lettre de M. le Prince, par laquelle il ordonnoit aux -gens de guerre d'obéir effectivement à Marsin, et en apparence au -prince de Conti. Marsin et Lenet[184] avoient brouillé les deux -frères. Pour madame de Longueville, ce qui la brouilla avec lui, ce -fut la galanterie de Matha[185]; car le prince, qui avoit eu la vision -de vouloir qu'on crût qu'il avoit couché avec sa propre soeur, dont il -avoit été amoureux, ne trouvoit pas bon que Matha eût l'avantage sur -lui. - - [184] Pierre Lenet. On a de lui des _Mémoires_ assez importants; - ils font partie de la deuxième série de la _Collection des - Mémoires relatifs à l'histoire de France_, dont ils forment le - cinquante-troisième volume. - - [185] Ce Matha devoit être un frère de Barthélemy de Bourdeille, - baron de Matha, ou _Mata_, ou _Mastas_. Barthélemy mourut en - 1640, laissant un fils posthume. Ce ne peut donc être ni le père - ni le fils. Il est vraisemblable que celui dont parle Tallemant - est ce Matha dont Hamilton raconte des traits si plaisants dans - ses _Mémoires de Grammont_. - -Pour revenir à Sarrazin, madame de Longueville le méprisoit -furieusement et ne le pouvoit souffrir. Il est temps de parler de sa -mort. Le prince de Conti ne l'a jamais outragé que de paroles; on a eu -tort de dire qu'il l'avoit frappé. On croit qu'il a été empoisonné par -un certain Catelan, dont la femme couchoit avec lui, après avoir -couché, à ce qu'on dit, avec bien d'autres. On a cru cela d'autant -plus aisément, que cette femme tomba malade le même jour, eut les -mêmes accidents et mourut le même jour que lui et à la même -heure[186]. - - [186] Le P. Talon dit que la femme ne fut point empoisonnée; que - son mari, qui étoit bon gentilhomme, l'épargnoit à cause de ses - parents qui étoient plus de qualité que lui; il empoisonnoit les - galants d'un poison bien lent. Il croit que M. de Candale en est - mort, comme Sarrazin lui fit envie de coucher avec cette femme, - lui disant qu'il n'en avoit jamais trouvé de si agréable... (T.) - -Sa femme s'est encore remariée. - -Pour ses ouvrages, il n'y a, ce me semble, rien d'achevé. S'il ne se -fût point jeté dans la plaisanterie, il eût été capable de quelque -chose de grand. La meilleure chose que nous ayons de lui, c'est la -_Pompe funèbre de Voiture_, où il ne le traite pas bien; et, pour -montrer qu'il n'a pas eu dessein de l'épargner, c'est qu'il ne voulut -jamais corriger quelques endroits qui ont empêché qu'on ne l'ait -imprimée à la suite des oeuvres de Voiture[187]. - - [187] On a de Sarrazin un poème badin intitulé: _Dulot vaincu, ou - la Défaite des bouts rimés_. L'un des éditeurs possède un imprimé - en huit pages in-4º, intitulé: _la Défaite des bouts rimés, poème - héroïque, par M. Sarrazin, avec les éloges et acclamations des - plus beaux esprits de ce temps_. On y lit un _Avertissement de - l'imprimeur au lecteur_, par Pellisson, et quelques pièces de - vers dont deux sont d'Ysarn. Cette brochure s'est trouvée dans - des portefeuilles de Tallemant des Réaux, qui font partie de la - bibliothèque de M. Monmerqué. Tallemant y a joint la note - suivante: «Sarrazin avoit fait _la Défaite des bouts rimés_, mais - il ne la vouloit point donner. C'étoit du temps du mariage du - prince de Conti. Pour lui faire malice, Pellisson et Ysarn firent - imprimer ceci pour le faire crier devant la porte de Sarrazin. Ce - qu'il y eut de meilleur, c'est que l'imprimeur trouvoit la - préface admirable.» Cette préface est une véritable facétie. - - - - -LA MARQUISE DE SY. - - -M. de Sy étoit de la maison de Bourtomont de Lorraine; mais il -demeuroit en Champagne. Sa femme étoit une des plus belles femmes, et -lui un des plus pauvres hommes du monde: Amoureux d'elle, c'étoit au -commencement de leur mariage, il lui faisoit familièrement des -caresses en présence de feu M. le comte (_de Soissons_), gouverneur de -Champagne. Aussi s'en trouva-t-il comme il méritoit, car M. le comte -le fit cocu. - -Depuis, un nommé Neufchâtel, cadet du baron de Chapelaine, dont le -père[188] gagna tout son bien dans les gabelles, acheta la terre de -Chapelaine en Champagne, et plusieurs autres, la fit bâtir -magnifiquement, et y fit une fort grande dépense. L'Argentier se mit -en tête de faire un somptueux bâtiment. A Chapelaine, ce n'est que -craie; il fallut faire venir la pierre de fort loin, et le bois aussi. -Il y fit porter jusqu'à de la terre, car il n'y pouvoit venir un -arbrisseau. Il détourna des ruisseaux, et fit de fort beaux étangs et -de beaux moulins. On dit qu'il laissa à son fils quarante mille écus -de rente, plus six cent mille livres en argent, sans les meubles. Il y -avoit je ne sais quel pronostic, ou plutôt je ne sais quelle vision -dans la famille, que cette maison seroit brûlée. Elle le fut, je ne -sais comment. Les enfants de Chapelaine ont dissipé la plus grande -partie du bien, et sottement rompirent une opale grande comme une -assiette pour en avoir chacun un morceau; elle valoit bien quarante -mille livres. Cependant il reste encore quarante mille livres de rente -dans la maison. - - [188] Ils s'appellent L'Argentier en leur nom. (T.) - -Ce Neufchâtel, qui étoit un brave garçon, et fort bien fait, devint -amoureux de la belle, et en jouit. L'affaire se faisoit si hautement, -que les parents du marquis de Sy l'obligèrent à appeler Neufchâtel. -Cet homme, quoique fort peu vaillant, se battit, mais si mal, qu'on -voyoit bien qu'il ne s'étoit battu que pour n'avoir osé contrevenir à -un avis de parents. Ce combat donna encore plus de liberté à -Neufchâtel: il continue à voir la dame avec tant d'autorité, que le -mari et lui partagèrent, et même il eut une nuit par semaine plus que -le mari. Cette folle se dégoûte du marquis à tel point, qu'elle ne -veut plus qu'il couche avec elle. - -C'étoit, comme j'ai dit, un fort pauvre homme, et de plus fort -amoureux de sa femme. Ne sachant plus que faire, il se jette aux -genoux de Neufchâtel pour obtenir cette grâce de sa femme qui n'y -voulut jamais consentir. Les parents de Lorraine, sans qu'il y fût, -viennent avec main forte, et surprennent Neufchâtel couché avec la -marquise. Il se sauve pourtant, suivi d'un valet, dans un cabinet au -bout d'une galerie. Là, avec quelques armes qu'ils avoient, ils se -défendirent, en tuèrent un, et puis se sauvèrent. Tout cela ne servit -qu'à rendre ces amants plus insolents: ils vendent les troupeaux et -coupent les bois; enfin elle se trouve grosse, et, parce que tout le -monde savoit qu'il y avoit deux ans que son mari n'avoit couché avec -elle, elle s'en alla en Hollande pour y accoucher. Neufchâtel l'y fut -trouver, et après, elle retourna en Champagne. - -Voici qui est encore pis que tout le reste. Elle maria sa fille, qui -n'avoit que onze ans, à Neufchâtel, et le baisoit devant tout le monde -comme son gendre, et ils étoient tombés d'accord..... Une nuit qu'elle -et Neufchâtel ne pouvoient dormir, ils allèrent fouetter son pauvre -mari pour se divertir. - -Neufchâtel fut tué au blocus de Paris un an ou environ après qu'il se -fut marié. Elle remaria sa fille aussitôt à un gentilhomme nommé -Juvigny, à condition que le père de ce garçon coucheroit avec elle; -mais elle le trouva bientôt trop vieux. Enfin elle en vint jusqu'à ses -valets. Elle mourut, il y a cinq ans ou environ, âgée de trente-neuf à -quarante ans. - - - - -SOUSCARRIÈRE[189]. - - -Il y avoit un pâtissier à Paris, à l'enseigne _des Carneaux_, qui -traitoit par tête. Ce pâtissier avoit une femme assez jolie, à qui -plusieurs personnes firent leur cour, et entre autres M. de -Bellegarde. Vers le temps où ce dernier la fréquentoit, cette femme se -sentit grosse et accoucha d'un fils. Ce garçon devint adroit à toutes -sortes de jeux et d'exercices; il étoit bien fait et heureux au jeu; -il se pousse, il gagne. Comme il étoit adroit de la main, il s'adonna -à des tours d'adresse, comme de faire tenir une pistole dans la fente -d'une poutre, et autres choses semblables. Il y gagna beaucoup, mais -son plus grand butin fut dans ce commencement une fourberie. Il trouva -un inconnu nommé Dalichon, qui jouoit fort bien à la paume; lui y -jouoit bien aussi; il ne faisoit pourtant que seconder; mais c'étoit -un des meilleurs seconds de France. Il fait acheter des pourceaux, des -boeufs, des vaches à cet homme, et fait courir le bruit que c'étoit un -riche marchand de bestiaux, à qui on pouvoit gagner bien de l'argent; -que cet homme aimoit la paume: on y jouoit fort en ce temps-là. -Souscarrière, c'est le nom d'une maison qu'il acheta dès qu'il eut du -bien, faisoit des parties contre cet homme qui faisoit l'Allemand, et -découvroit insensiblement son jeu. Notre galant trahissoit ceux qui -étoient de son côté, et quand il parioit contre Dalichon, Dalichon se -laissoit perdre, et faisoit perdre ceux qui étoient de son côté, ou -qui parioient pour lui; et avant que la fourbe fût découverte, on dit -que le marchand de bestiaux, à qui Souscarrière ne savoit que donner, -gagna plus de cent mille écus. Comme il eut un grand fonds, le petit -La Lande[190], qui le connoissoit, étant du même métier, car il avoit -appris à jouer à la paume au feu Roi, lui dit un jour: «Pardieu: -monsieur de Souscarrière, vous êtes bien fait, vous avez de l'esprit, -vous avez du coeur, vous êtes adroit et heureux; il ne vous manque que -de la naissance; promettez-moi dix mille écus, et je vous fais -reconnoître par M. de Bellegarde pour son fils naturel. Il a besoin -d'argent; vous lui en pouvez prêter. Voici le grand jubilé: votre mère -jouera bien son personnage; elle ira lui déclarer que vous êtes à lui -et point au pâtissier; qu'en conscience elle ne peut souffrir que vous -ayez le bien d'un homme qui n'est point votre père.» Souscarrière s'y -accorde. La pâtissière fit sa harangue; M. de Bellegarde toucha son -argent, et La Lande pareillement. Voilà Souscarrière, en un matin, -devenu _le chevalier de Bellegarde_[191]. - - [189] Pierre de Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de - Souscarrière. - - [190] Ce petit homme étoit une espèce de m........ et d'escroc. - On a dit de lui dans un vaudeville: - - M........ et franc cocu, - Lanturlu. - - Ses deux filles sont du métier. Ce qu'il y a d'extraordinaire en - cet homme, c'est qu'il étoit aussi franc athée qu'on en ait jamais - vu: à sa mort il ne se vouloit point confesser. M. de Chavigny, - qu'il appeloit Eumènes, parce qu'il étoit secrétaire comme - Eumènes, y alla pour le persuader à se confesser. «Bien, lui - dit-il, Eumènes, je le ferai pour l'amour de vous, et à condition - que le grand _prototrosne_ (il nommoit ainsi le cardinal de - Richelieu) croira que je meurs son serviteur.» Sa femme lui dit: - «Si vous ne vous confessez pas, nous voilà ruinés; on ne nous - paiera plus notre pension.» Il se confessa donc, et en se - confessant, il disoit à sa femme: «Voyez, ma mie, ce que je fais - pour vous.» (T.)--Eumènes a été secrétaire de Philippe, roi de - Macédoine, et ensuite d'Alexandre le Grand. - - [191] Le Père Anselme a été la dupe de cette reconnoissance; et - qui ne l'auroit été, puisqu'il y avoit des lettres de - légitimation? Voici la mention de ce généalogiste: «Fils naturel - de Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, et de Michelle ou - Léonarde Aubin ou Aubert, femme absente de son mari; Pierre de - Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrière, - près de Grosbois en Brie, fut légitimé par lettres du mois - d'avril 1628, etc.» (_Histoire généalogique de la maison de - France_, t. 4, p. 307.) - -Quelques années après, Souscarrière, pour se remplumer de quelque -perte qu'il avoit faite, alla en Angleterre pour y attraper aussi les -gens, car c'est un maître pipeur; il y mena des joueurs de paume, des -joueurs de luth et des chanteurs, et tout cela pour amuser le monde. -Il eût bien voulu que Ruvigny, dont la soeur étoit mariée en ce -pays-là, eût fait le voyage pour l'introduire à la cour. Ruvigny -n'avoit garde de vouloir avoir rien de commun avec un homme comme -cela. Souscarrière gagna beaucoup en Angleterre, soit au jeu, soit à -ses tours d'adresse; il est vrai qu'une fois il fut attrapé, car comme -il s'exerçoit à faire tenir une balle dans un nid de pie, qui étoit -sur un arbre dans le parc Saint-James, où le Roi alloit quelquefois se -promener, un Anglois qui le vit y alla mettre de la mousse, en sorte -que la balle n'y pouvoit tenir. Ainsi, quand Souscarrière, ou _le -chevalier de Bellegarde_[192], comme vous voudrez, fit une grosse -gageure, se croyant bien assuré de son bâton, l'Anglois, encore plus -sûr que lui, gagna tout ce que l'autre voulut, et se moqua fort de -lui. A propos de gageure: il fut une fois cause d'une plaisante chose -à Ruel, où il y a un jeu de paume. Le cardinal de Richelieu, le -maréchal de Brezé et Nogent-Bautru voyoient jouer une partie dont il -étoit. Or, il avoit accoutumé de mettre une légère perruque sur ses -cheveux, après les avoir bouclés, car il est fort propre, afin de -n'avoir qu'à se peigner quand il avoit joué. Le cardinal et le -maréchal donnèrent le mot à Souscarrière, afin d'attraper Nogent, qui -est avare en diable et demi. Le maréchal commence donc à dire que -Souscarrière avoit ce jour-là la tête belle. «Voire, dit Nogent, c'est -une perruque.--Gage que non,» dit le maréchal. Ils gagent et qu'on -iroit voir quand la partie seroit achevée. Souscarrière cependant est -averti que Nogent disoit que c'étoit une perruque; il l'ôte, et Nogent -trouva que c'étoit ses cheveux. On fait une autre partie; Souscarrière -joue encore. M. de Chavigny arrive. Nogent, qui mouroit d'envie de -regagner, fait tomber le discours sur la belle tête de Souscarrière. -Chavigny, averti de tout, dit que c'étoit une perruque. Nogent, -croyant avoir trouvé sa dupe, gage ce qu'il avoit perdu. Souscarrière -eut le mot, remit sa perruque, et Nogent perdit pour la seconde fois. - - [192] Une fois chez M. d'Olonne, à propos d'un bâtard d'Espagne, - Montbrun dit qu'en France on traitoit trop mal les bâtards, etc. - Quelqu'un dit: «De quoi se plaint-il? on sait ce que sa mère - étoit, une fort honnête femme.» C'est que beaucoup de gens disent - que M. de Bellegarde n'avoit point couché avec elle, et qu'il - disoit qu'au moins n'en avoit-il nul souvenir. Il étoit fils d'un - loueur de chevaux, premier mari de la pâtissière (T.) - -Ce voyage d'Angleterre lui valut encore beaucoup en une chose, c'est -qu'il en apporta l'_invention des chaises_, dont il eut le don en -commun avec madame de Cavoie[193]. Pour les faire valoir, il n'alloit -plus autrement, et durant un an on ne rencontroit que lui par les -rues, afin qu'on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise -lui rend toutes les semaines cent sous; il est vrai qu'il fournit de -chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils -rompent. Souscarrière enleva la fille d'un nommé Roger, écuyer _in_ -_ogni modo_, à ce qu'on dit, de feu M. de Lorraine[194]. L'affaire -s'accommoda, et on disoit qu'il eût eu beaucoup de bien, sans le -désordre qui arriva. Cette femme se laissa cajoler par Villandry, -cadet de celui que Miossens tua. Il en découvrit quelque chose. On dit -qu'il la menaça du poignard, et qu'il fit semblant de la vouloir jeter -dans le canal de Souscarrière (c'est vers Gros-Bois). Enfin il eut -avis qu'elle avoit donné un bracelet de cheveux à Villandry, et qu'il -y avoit eu des rendez-vous[195]. Notre homme en colère, et sans -considérer qu'il avoit jusque là donné assez mauvais exemple sur la -fidélité à sa femme, rencontre Villandry aux Minimes de la place -Royale, à la messe, où il lui donna un soufflet, et mit l'épée à la -main dans l'église. Villandry l'appela, et, craignant un peu son -adresse, voulut se battre à cheval contre lui dans la place Royale -même; mais il ne laissa pas d'être battu. On dit que Villandry lui -dit: «Je vous poignarderois si ma réputation étoit établie; mais il -faut que je me batte.» Il lui falloit dire à ce jeune homme: «Mais il -faut que vous le battiez;» car c'est justement l'épigramme de -Gombauld: - - Il fut battu, le bon seigneur, - En présence de plus de quatre, - Et, pour réparer son honneur, - Il s'alla faire encore battre. - - [193] _Voyez_ les _Antiquités de Paris_ par Sauval, t. 1, p. 192. - - [194] Elle s'appeloit Anne des Rogers; son père étoit intendant - de la duchesse Nicole de Lorraine. Elle mourut le 20 août 1650. - (Voyez le père Anselme au lieu cité.) - - [195] Étant à la campagne avec sa femme, il surprit une lettre - d'elle à Villandry; il la mena dans le parc, puis il la fit - entrer dans un cabinet qui y étoit, et là lui dit en lui montrant - sa lettre qu'elle priât Dieu. Ce ne fut point pour faire - semblant, car il tira une baïonnette, et lui voulut donner un - coup qu'elle para, et eut deux doigts blessés. Voyant son sang, - il en eut pitié, et lui pardonna, mais à condition de ne se voir - jamais. Il servit deux mille louis d'or dans un plat au roi - d'Angleterre en un repas à Paris. Il eut l'insolence de faire - prendre le deuil de la duchesse de Lorraine (Nicole) à un bâtard - qu'il avoit. (T.) - -On blâma la Reine de n'avoir point puni l'irrévérence de Montbrun (il -s'appela ainsi depuis qu'il fut marié) d'avoir frappé et mis l'épée à -la main dans une église, et encore durant qu'on disoit la messe. - -Montbrun n'avoit point acquis de réputation à l'armée, car il fut à -Arras, au moins au convoi; mais il en revint bientôt. Il dit que cette -vie-là n'étoit pas sa vie. - -Montbrun, après le combat, tint sa femme un an et demi dans une -religion à la campagne; puis il lui manda qu'elle pouvoit aller où il -lui plairoit, mais qu'il ne la tiendroit jamais pour sa femme. Elle se -retira en Lorraine. On se moqua fort de Montbrun d'avoir été à la -cavalcade du Roi, et encore côte à côte du marquis de Richelieu. Après -il s'avisa d'aller faire fanfare tout seul à la place Royale; car il -n'y eut que lui qui alla faire comme cela l'Abencerrage. Au reste, -c'est un vrai Sardanapale; il a toujours je ne sais combien de -demoiselles; il en élève même de petites pour s'en divertir quand -elles seront grandes. Il a des valets de chambre qui jouent du violon; -il se donne tous les plaisirs dont il s'avise. Il a entre autres une -fille d'une bourgeoise huguenotte, qu'on appelle madame Guionches; il -avoit fait changer de religion à cette fille dont il a eu des enfants. -Or, à Charenton, on ne veut point recevoir la mère à la communion, à -cause qu'elle a vendu sa fille. Un matin, pendant que madame de Rohan, -la douairière, logeoit avec Montbrun, ils ne s'étoient pas mal -rencontrés; il avoit fait ajuster une fort jolie maison, et s'en étoit -gardé une partie en la louant. Ruvigny, qui est député général des -huguenots, en attendant que madame de Rohan fût éveillée, alla voir -Montbrun; il y trouva cette femme qui se vint jeter à ses pieds, et -lui dit: «Eh! monsieur, vous qui êtes député général, représentez, -s'il vous plaît, à messieurs du Consistoire que si j'ai scandalisé -l'Eglise, je l'édifie bien aussi; car voilà M. le marquis, dit-elle en -montrant Montbrun, qui vous dira comme j'ai résisté à tous les -religieux, à tous les curés, à tous les docteurs qu'il m'a fait -venir.--Mais, ma pauvre madame, dit Ruvigny en riant, que veut-on de -vous à Charenton?--Ils sont bien difficiles à contenter, monsieur, -reprit-elle; regardez quelle injustice; ils veulent que je quitte M. -le marquis, à qui nous avons tant d'obligation. Ne seroit-ce pas une -ingratitude punissable devant Dieu et devant les hommes?--Oui, dit -Ruvigny, ils ont le plus grand tort du monde. Si vous voulez, j'en -parlerai à M. le cardinal.» - -En 1660, au commencement, Montbrun s'avisa de semer tout doucement le -bruit que son fils (c'est un bâtard adultérin comme lui) étoit fils -d'une personne de fort grande qualité[196]. Et après on contoit qu'en -Lorraine autrefois la feue duchesse lui dit un jour: «M. de -Montbrun,» ou M. de Souscarrière, je ne sais comment il s'appeloit en -ce temps-là, «ne servez-vous point de dame; c'est encore la mode ici. -Il faut que vous soyez le chevalier de quelque belle.» On ajoute qu'il -lui répondit: «Madame, je n'ose me déclarer, car la seule dame pour -qui je le pourrois faire, ne le trouveroit sans doute pas bon; elle -m'accuseroit de témérité.--Pourquoi? dites? Nommez-la.» Il lui dit que -c'étoit elle. Elle lui en sut si bon gré, que depuis, en France, comme -il étoit amoureux à l'hôtel de Lorraine d'une mademoiselle Guerelle, -une belle fille qui étoit à elle, la duchesse lui fit si bon visage, -qu'enfin il en eut ce petit garçon. Eh bien, ne voilà-t-il pas -enchérir sur le jubilé? Quand on lui en a parlé il a fait le fin et -n'a pas fait semblant d'entendre. Je ne sais ce qui en est; mais il -faut que la duchesse ait eu de grandes privautés avec Termes, frère de -M. de Bellegarde-Montespan, car il est constant que M. de Langres (La -Rivière) a un diamant qui vient d'elle, et que Termes lui a vendu -vingt mille livres. Ce bâtard de Montbrun se noya avec tous ceux qui -se trouvèrent dans le vaisseau de la Lune, au retour de Gigery. -Montbrun en pensa mourir de douleur. - - [196] Charles-Henri de Bellegarde, fils naturel de Souscarrière - et de Jeanne Corolin, fut légitimé et anobli en décembre 1652. Il - mourut en 1668, au retour de l'expédition de Candie. (_Voyez_ le - P. Anselme audit lieu). Plus bas Tallemant dit que ce jeune homme - fut noyé en revenant de Gigery. - -A la mort de M. le Grand[197], de Bellegarde-Montbrun se présenta pour -le voir; M. de Bellegarde d'aujourd'hui, alors appelé M. de Montespan, -voulut s'y opposer. «Capitan, Capitan,» lui dit Montbrun (je ne sais -pourquoi il lui donna ce nom, si ce n'est pour se moquer de son peu de -bravoure), «il t'en coûteroit la vie.» L'autre, voyant cette fierté, -le laissa entrer, et il y eut la bénédiction de M. le Grand. - - [197] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de - France, prétendu père de Souscarrière. Il mourut à l'âge de - quatre-vingt-trois ans, en 1646. - -La fin de Montbrun n'a pas été agréable. J'ai déjà dit qu'il étoit -pipeur. Il alloit jouer chez Frédoc. Un jour qu'il jouoit à la prime -contre Mongeorge, brave garçon, fils de M. Gomin l'escamoteur, -Mongeorge s'aperçut qu'il avoit escamoté une prime qu'il tenoit sur -ses genoux. Voilà un bruit du diable. Mongeorge le traite de fripon et -de filou. Par bonheur pour lui, le maréchal de La Ferté entre, et, par -compassion pour lui, il parvint à obliger Mongeorge à achever la -partie. Mais depuis cela il n'osoit plus guère aller chez Frédoc, ou -du moins il envoyoit voir si Mongeorge n'y étoit point. Il avoit -soixante-dix-sept ans. La vieillesse et le chagrin de cette aventure -le tuèrent. - - - - -LA LIQUIÈRE. - - -C'étoit la femme d'un procureur de Castres nommé Liquière; elle étoit -belle, avoit de l'esprit, et étoit d'une complexion fort amoureuse; -mais c'étoit une personne assez extraordinaire, car elle donnoit à ses -galants, au lieu de recevoir d'eux, et c'étoit la plus grande joie -qu'elle pût avoir au monde. Les guerres de la religion obligèrent son -mari, qui restoit catholique, à se retirer à Toulouse avec toute sa -famille. Comme on commençoit à pacifier toutes choses, un avocat de -Castres fut obligé d'aller à Toulouse pour y poursuivre quelques -affaires: par hasard il se trouva logé vis-à-vis de cette femme; il la -connoissoit déjà: les voilà les plus grands amis du monde. Il devient -amoureux d'elle, et lui déclare sa passion. Elle lui répondit -naïvement qu'elle étoit engagée ailleurs; «car il faut que vous -sachiez, lui dit-elle, que comme je ne puis vivre sans ami, aussi ne -puis-je en avoir plus d'un à la fois. Tout ce que je puis faire pour -vous présentement, c'est de vous prendre pour mon confident en -attendant que la place soit vide; car je vous trouve bien fait et -discret, et ce sont les deux seules qualités que j'estime.» Celui qui -la possédoit alors étoit un jeune homme nommé Canabère, frère d'un -président au mortier, et un des garçons de Toulouse le mieux fait. Le -jeune avocat savoit tout ce qui se passoit entre eux, voyoit les -poulets du galant, et aidoit quelquefois à la belle à faire réponse; -mais quoi qu'il fît, il n'en put jamais rien obtenir, et cette femme, -qui gardoit si mal la foi à son mari, la gardoit si exactement à son -galant. Enfin Canabère la quitta pour se marier, et, prenant la -connoissance du jeune avocat pour prétexte, lui écrivit une lettre -pour rompre avec elle. Elle en fut sensiblement touchée, en pleura la -moitié d'un jour avec autant de douleur qu'il se pouvoit. Le jeune -avocat tâcha de la consoler; mais il n'en put venir à bout. Le soir il -la fit souvenir de sa promesse; aussitôt toute son affliction cesse; -elle se donne à lui, et d'une extrême tristesse passe en un instant à -une extrême joie. Ils vécurent en fort bonne intelligence, et eurent -bientôt pour se voir la plus grande commodité du monde; car la chambre -de l'édit, qui étoit séparée à cause des troubles[198], se rejoignit -après la déclaration du Roi, et fut envoyée à Béziers; de sorte que le -mari de cette femme y transporta sa famille; et l'avocat, qui étoit -fils d'un conseiller, et qui commençoit à travailler au barreau, fut -aussi obligé de s'y rendre. - - [198] C'étoit du temps de M. de Rohan. (T.) - -Le mari, qui n'étoit pas autrement satisfait de la conduite de sa -femme, étoit en mauvais ménage avec elle, et elle couchoit d'ordinaire -seule dans une arrière-chambre, où l'on ne pouvoit aller sans passer -par la chambre du père du mari, dans laquelle il y avoit toujours de -la chandelle allumée, parce que cet homme étoit extrêmement vieux et -incommodé; et, quoiqu'elle eût assez de commodité de voir de jour son -galant, elle eut la fantaisie de passer une nuit avec lui. Il fallut -obéir, et passer par cette chambre dont je viens de parler. Le -vieillard, qui ne dormoit presque point, soit qu'il eût entendu du -bruit, ou qu'il eût entrevu quelque chose, se leva du mieux qu'il put, -et, prenant la chandelle, trouva les deux amants couchés ensemble. Ce -spectacle le surprit, de sorte qu'il laissa tomber sa chandelle, sans -dire autre chose que _Jesus Maria_, et s'en retourna comme il étoit -venu. La belle voulut persuader au galant de sauter par la fenêtre -dans le jardin; mais il ne voulut point quitter un chemin qu'il -connoissoit pour un autre qu'il ne connoissoit pas, et, retournant sur -ses pas, il ne trouva personne qui l'empêchât de se retirer. - -Soit que cet accident l'eût dégoûté, ou qu'il pensât à quelque nouvel -amour, il commença fort à se relâcher. Il arriva qu'un nommé Gérard, -qui étoit de Béziers, s'imagina que ce garçon en vouloit à une -personne qu'il aimoit, et, pour se venger, il entreprit de faire -l'amour à la Liquière. Elle, qui ne pouvoit endurer qu'on l'aimât à -demi, après avoir gagné absolument Gérard, le mit en la place de -l'avocat. Sur cela la peste prit à Béziers. Gérard, qui étoit marié, -sous prétexte de mettre sa femme et ses enfants en sûreté, les envoya -à un village nommé Florensac, après leur avoir promis de les y aller -bientôt trouver. La Liquière, de son côté, laissa aussi partir toute -sa famille, et, ayant feint d'avoir quelque affaire pour un jour, alla -trouver Gérard qui n'étoit point sorti de la ville. Là, malgré la -peste et l'affliction générale, ils passèrent le temps aussi -tranquillement que de nouveaux mariés eussent pu faire. Cela ne dura -guère; car Gérard fut attaqué de la peste, et par conséquent obligé de -sortir. Elle le suivit dans la hutte, le servit jusqu'à l'extrémité, -et après sa mort, résolut aussi de mourir, baisa cent fois ses -charbons, afin de prendre le mal; «car aussi bien, disoit-elle, je me -laisserai mourir de faim.» On eut bien de la peine à l'arracher de -dessus le corps de cet homme; on la mena dans une autre hutte, où elle -fut attaquée. Elle en eut de la joie, et ne recommanda autre chose en -mourant sinon qu'on l'enterrât dans la même fosse où l'on avoit mis -son amant. - - - - -M. DE GUISE, - -PETIT-FILS DU BALAFRÉ[199]. - - -M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du monde le -plus enclin à l'amour. Tandis qu'il possédoit tous ces grands -bénéfices de la maison de Guise, il devint amoureux de madame de -Joyeuse, fille du baron Du Tour, et femme d'un M. de Joyeuse, de -Champagne, de la vraie maison de Joyeuse[200]. Le mari, quoique -accommodé, se fit l'intendant du galant de sa femme. Ce Joyeuse étoit -si lâche que de prendre pension du marquis de Mouy de la maison de -Lorraine, qui étoit aussi un des galants de sa femme. Fabri a dépensé -cent mille écus auprès d'elle. Elle ne profitoit point de tout cela, -et dépensoit tout. C'étoit une fort bonne femme. Joyeuse étoit un -original. Il avoit je ne sais quelle fille avec laquelle il -couchoit[201], mais il juroit qu'il ne lui faisoit rien, et qu'en cela -il n'offensoit pas Dieu. - - [199] Henri de Lorraine, duc de Guise, né à Paris en 1614, mort à - Paris en 1664. - - [200] La fille de cette dame de Joyeuse a été la comtesse de - Brosses. (_Voyez_ l'article de Maucroix.) - - [201] Elle s'appeloit Toussine. (_Voyez_ l'article de Maucroix.) - -Madame de Joyeuse n'étoit plus ni jeune ni belle; mais elle avoit bien -de l'esprit et jouoit bien de la harpe. Durant cette amourette, M. de -Guise donna au frère de la suivante une prébende de Reims. «Mais je -veux, lui dit-il, que tu prennes l'habit de chanoine, car c'est à toi -que je donne la chanoinie.» En effet, il lui mit l'habit d'hiver de -chanoine, et en cet état la _croqua_. Ce n'étoit pas la première fois. - -M. de Reims aima ensuite la Villiers, qui est encore à l'hôtel de -Bourgogne[202]. Elle n'étoit pas trop belle. Pour lui plaire, il -portoit des bas de soie jaune sous sa soutane: elle aimoit cette -couleur. - - [202] Cette actrice mourut en 1670; on l'apprend par une lettre - en vers de Robinet, citée par les frères Parfaict dans - l'_Histoire du Théâtre-François_, t. 11, p. 119. Elle jouoit les - grands rôles tragiques. Son mari, acteur comme elle, a composé - plusieurs pièces, et particulièrement la comédie des _Coteaux, ou - les Marquis friands_, dont on se souvient à cause de la troisième - satire de Despréaux. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 8, p. - 264.) - -En ce temps-là, quoique cadet, il le portoit si haut, que, pour imiter -les princes du sang, il se faisoit donner la chemise aux plus relevés -qui se trouvoient à son lever. Il se trouva huit ou dix personnes qui -firent cette sottise-là. Une fois on la présenta comme cela à l'abbé -de Retz, qui la laissa tomber dans les cendres et s'en alla. - -J'ai parlé ailleurs de ses amours avec madame d'Avenet et la princesse -Anne[203]. - - [203] _Voyez_ l'article de madame d'Avenet et de la princesse - Palatine, à la suite de l'article de Marie de Gonsague, reine de - Pologne, leur soeur, t. 2, p. 435. - -Etant devenu l'aîné[204], sous prétexte qu'il étoit marié, le -cardinal de Richelieu lui voulut ôter ses bénéfices. Cela l'obligea à -se retirer à Sedan. Après la mort de M. le comte (_de Soissons_), -étant passé en Flandre, il prit l'écharpe rouge[205], et ce fut pour -cela qu'on lui fit ici son procès. Là il devint amoureux de la veuve -du comte de Bossu, une fort belle personne; il l'épousa du soir au -matin, et, parce qu'il y avoit quelque formalité omise, le mariage fut -confirmé par l'archevêque de Malines. - - [204] Le Prince de Joinville, l'aîné, ne fit qu'une seule - campagne, en Piémont, l'année que le Roi naquit. Il se déroba ou - feignit de se dérober, et alla servir Madame; il mourut de - maladie au retour. Il étoit bien fait et fort civil; il étoit - accordé avec mademoiselle de Bourbon. (T.) - - [205] Les couleurs d'Espagne. - -Des chevaliers de Malte, natifs de Provence, se mirent en fantaisie la -conquête de l'île de Saint-Domingue, aux Indes, et jetèrent les yeux -sur M. de Reims, depuis M. de Guise, pour le mettre à leur tête. Le -dessein étoit bien pris; mais le cardinal de Richelieu ne le voulut -pas. - -M. de Guise revint en France après la mort du cardinal de Richelieu. -J'ai dit déjà comme la princesse Anne lui parla et comme elle n'en eut -aucune raison. Il alla voir sa soeur l'abbesse de Saint-Pierre à -Reims. Il dîna dans un parloir; après il entra dans le couvent comme -prince, comme un homme qui avoit été leur archevêque, et comme frère -de madame l'abbesse. Là il se mit à courir après les religieuses, et -surtout après une qui étoit fort belle fille. «Mon frère, crioit -madame de Saint-Pierre, vous moquez-vous? Aux épouses de -Jésus-Christ!!!--Ah! ma soeur, disoit-il, Dieu est trop honnête homme -pour craindre d'être cocu.» La religieuse, assez fière naturellement, -faisoit bien du bruit de cette insolence. L'abbesse eut peur qu'elle -n'en fît faire des plaintes à la Reine, et, pour y remédier, elle dit -à son frère tout bas: «Faites-en autant à celle-là qui n'est point -jolie.--Ma soeur, elle est bien laide. Mais n'importe, puisque vous le -voulez, elle sera tâtée.» Cette laide lui en sut si bon gré qu'elle se -garda bien de s'en plaindre, et la belle s'apaisa, voyant qu'elle -n'étoit pas la seule. - -Il alla voir madame de Longueville, chez laquelle M. d'Enghien se -trouva. Là il se mit à se vanter, et dit, entre autres choses, qu'en -une certaine rencontre il avoit commandé l'armée d'Espagne. «Nous y -étions, dit M. d'Enghien qui vouloit rire; il me souvient d'un homme -fait de telle façon, avec des plumes de telle couleur, monté sur un -tel cheval; tout le reste sembloit lui obéir.» M. de Guise donne dans -le panneau, et dit: «C'étoit moi. Justement j'étois habillé comme vous -dites.» Il ne fut pas long-temps à la cour sans oublier madame de -Bossu, tout de même que la princesse Anne: il devint amoureux d'une -fille de la Reine nommée mademoiselle de Pons[206]. Elle étoit fille -du marquis de La Case, de la maison de Pons; son père et sa mère -étoient venus ici pour quelque affaire. Madame d'Aiguillon fit cajoler -cette fille, qui, mourant d'envie de demeurer à la cour, changea de -religion, afin d'entrer chez la Reine. Madame de Bossu étoit tout -autrement belle; celle-ci étoit trop grossière et trop rouge en -visage pour des cheveux blonds, d'ailleurs un accent de Saintonge le -plus désagréable du monde, et l'esprit comme le corps; mais coquette -et folle de beaux habits autant que fille du monde. On en avoit déjà -un peu parlé avec le maréchal d'Aumont, qui n'étoit alors que -capitaine des gardes-du-corps, mais qui étoit marié il y avoit quinze -ans. - - [206] Bonne de Pons, depuis marquise d'Heudicourt. Elle devoit - être très-belle, malgré ce que Tallemant en dit quelques lignes - plus bas, car elle fut sur le point de devenir la maîtresse de - Louis XIV, et de l'emporter sur madame de La Vallière. (Voyez les - _Souvenirs de madame de Caylus_, dans la deuxième série de la - _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 66, - p. 443.) - -Il a écrit à madame de Bossu qu'il étoit vrai qu'il l'avoit épousée, -mais que tant de docteurs lui avoient assuré qu'elle n'étoit pas sa -femme, qu'il étoit obligé de les en croire; qu'il alloit mettre ordre -à ses affaires et qu'il la satisferoit; car il lui avoit mangé quatre -cent mille livres qu'elle avoit, et il la laissa gueuse. Cette femme -n'étoit pas de si bonne maison que le comte de Bossu; elle étoit -pourtant bien demoiselle[207], et une des plus belles personnes de son -temps. Elle vint jusqu'à Rouen, il y a treize ou quatorze ans, -déguisée, avec dessein, disoit-elle, de lui demander au milieu du -Cours s'il la reconnoissoit pour sa femme, et, s'il disoit que non, de -lui tirer un coup de pistolet, et de se tuer elle-même après. -Mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, qui -étoit alors à Rouen pour un procès, quêta pour elle. Le crédit de -madame de Guise fit qu'on lui ordonna de se retirer, et elle ne vint -point à Paris. - - [207] Elle s'appeloit Honorée de Glimes, et étoit fille de - Geoffroy, comte de Grimberg. Elle étoit veuve d'Albert Maximilien - de Hennin, comte de Bossu. Son mariage avec le duc de Guise fut - célébré le 11 novembre 1641. - -M. de Guise fit d'abord entendre à mademoiselle de Pons que son -mariage avec madame de Bossu étoit nul, et qu'il le feroit casser si -elle vouloit l'aimer. L'ambition d'être duchesse et princesse fit -goûter la proposition à la demoiselle, et insensiblement elle s'y -engagea si bien, que M. de Guise n'étoit que douze heures du jour avec -elle; car en ce temps-là, comme bien depuis encore, la Reine laissoit -faire à ses filles tout ce qu'il leur plaisoit, et on les cajoloit à -ses yeux. Pour leur chambre, leur gouvernante la pauvre madame du Puys -n'y avoit pas grand pouvoir; elles lui faisoient même des malices -épouvantables; car non contentes de lui avoir coupé des crins de -vergette dans son lit, pour l'empêcher de dormir, à Fontainebleau, un -été qu'il fit un chaud étrange (1646), elles lui mirent des réchauds -de feu sous son lit. Elle crut que c'étoit l'air étouffé de -Fontainebleau qui lui causoit cette incommodité; elle se leva pour -respirer à la fenêtre, pensant que son lit, découvert, se -rafraîchiroit, et elle le trouva encore plus chaud; elle fut -long-temps avant que de deviner ce que c'étoit. - -On voyoit durant cet amour M. de Guise expliquer devant tout le monde -à sa maîtresse un rescrit du pape qu'il avoit obtenu, et elle lui -faire des difficultés. Un jour, M. d'Orléans la rencontra seule et lui -dit plaisamment: «Mademoiselle, si vous n'y prenez garde, mon frère de -Guise vous épousera; au moins, je vous en donne avis.» Toutes les fois -que la Reine sortoit, on le voyoit suivre le carrosse des filles, et -ses folies amoureuses étoient si publiques, que tous les artisans de -la rue Saint-Honoré, approchant du Palais-Royal, ne s'entretenoient -d'autre chose. On lui rapporta qu'un médecin nommé ........[208], qui -servoit la maison, fit quelques vers où il rioit des amours de M. de -Guise et de mademoiselle de Pons. Tout ce qui touchoit cette fille -étoit à son égard un crime de lèse-majesté; de sorte que, sans -s'informer si ce qu'on lui avoit dit étoit vrai, il fit monter ses -gens chez cet homme, et il demeura à la porte tandis qu'on le -bâtonnoit. Cela est assez vilain, ce me semble. - - [208] Le nom est en blanc dans le manuscrit. - -Un automne que la cour étoit à Fontainebleau, la demoiselle demeura -chez sa belle-soeur de La Case, pour se baigner. On la purgea; il se -voulut purger aussi. Il prit de la même drogue, la même dose, et de la -main du même apothicaire, disant qu'il en avoit besoin, et qu'il ne -pouvoit pas se bien porter, puisque mademoiselle de Pons étoit -indisposée. Une fois, il lui prit je ne sais quelle vision sur ce -qu'elle lui avoit dit qu'il ne l'aimoit point, de tirer son épée, pour -se tuer, disoit-il. On entendit un grand cri: on y courut; elle se -tuoit de lui dire: «Remettez votre épée, M. de Guise, remettez votre -épée, je crois que vous m'aimez plus que votre vie.» - -M. d'Orléans le fit nommer son lieutenant-général en Flandre. Il ne -put se résoudre à partir; il envoya son train. Il fut fort long-temps -en juste-au-corps; mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau; là, -pour le moins aussi fou qu'à Paris, il prit des eaux parce qu'elle en -prenoit; il les prenoit à même heure qu'elle, et avec les mêmes -précautions; soit qu'il fût plus échauffé qu'elle, il les rendoit fort -mal, quoiqu'elle les rendît fort bien. Pour y remédier, il lui prit -une de ses jupes, et se la mettait quand il buvoit, et cela -sérieusement. Toute la cour l'a vu en cet état quinze jours et -davantage. - -Il passoit les journées entières avec elle; tout le monde étoit en -peine de ce qu'il lui pouvoit tant dire; enfin, on découvrit qu'il lui -disoit bien souvent des choses par coeur; et un jour qu'elle lui avoit -demandé le second volume de _Cassandre_, il ne le lui envoya pas, mais -il le lut toute la nuit, et le lendemain, il le lui récita d'un bout à -l'autre, sans s'amuser aux paroles de l'auteur, car il est constant -qu'il a la mémoire excellente. Son grand jugement au moins ne -l'empêche pas d'en avoir beaucoup. Il sait quelque chose, a de -l'esprit, dit les choses agréablement, n'est pas méchant, a de la -générosité, du coeur et est fort civil. «C'est dommage qu'il est fou,» -comme disoit M. de Chevreuse. A propos de sa civilité, on dit qu'un -savetier qu'il salua, car, par une tradition de sa maison, il salue -volontiers, lui dit: «Boutez sus, boutez sus; ce n'en est plus le -temps;» voulant dire qu'il n'y avoit plus lieu de faire une Ligue. On -disoit qu'à une collation à Meudon, il fit venir des marionnettes et -des joueurs de passe-passe, et que le bateleur, au lieu de dire à son -chien: _Pour le roi de France_, disoit: _Allons, pour mademoiselle de -Pons_, et qu'au lieu du roi d'Espagne, il disoit: _Pour madame de -Bossu_. - -Cet amour ne plaisoit nullement à madame ni à mademoiselle de Guise; -et cela les mit si mal, qu'il ne les voyoit plus. Un jour, -mademoiselle de Guise se résolut de lui parler, et le disposa à voir -madame sa mère. Elle n'y perdit point de temps et fit si bien que -madame de Guise et son fils conclurent toutes leurs affaires. Or, il y -avoit dans la maison pour deux cent mille livres de pierreries; elles -lui appartenoient, il les vouloit avoir. Sa mère, qui voyoit bien que -c'étoit pour donner à mademoiselle de Pons, fit ce qu'elle put pour ne -s'en point dessaisir; mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, elle donna -les mains, à condition toutefois qu'il trouveroit bon qu'on lui -rembourseroit un collier de dix mille livres que mademoiselle de Guise -avoit accoutumé de porter. Il n'y voulut pas consentir, et -mademoiselle de Guise, indignée de cette dureté, défit ses perles sur -l'heure, et les lui alloit donner, quand un homme vint dire quelque -chose à l'oreille de M. de Guise. Il y a apparence que c'étoit un -message de la demoiselle. Il part sans songer à ses pierreries. Madame -de Guise, voyant cela, porte la cassette de pierreries à madame -d'Orléans, et, quand M. de Guise la redemanda, on lui dit qu'elle -étoit chez Madame. Cela l'irrita tellement, qu'il commanda à un des -siens d'aller dire de sa part à madame de Guise qu'elle sortît tout -présentement de l'hôtel de Guise. Ce gentilhomme s'en voulut excuser; -mais il lui dit que s'il ne le faisoit, il lui feroit sauter les -fenêtres. Il y alla donc; mais l'affaire s'accommoda. Madame de Guise, -qui avoit tant craint madame de Bossu, eût bien voulu la tenir, tant -elle avoit peur de mademoiselle de Pons. - -Quelque temps après il partit pour aller à Rome, avec un frère de -mademoiselle de Pons, qu'on appeloit le comte de Rochefort, disant -qu'il vouloit sortir d'embarras; que madame de Guise, avant qu'il -aimât mademoiselle de Pons, lui disoit qu'il n'étoit point le mari de -madame de Bossu, et qu'à cette heure elle dit que si; et que, pour -lui, il s'en vouloit tenir au jugement du Saint-Père. Il ne fut pas -plus tôt parti que les rieurs disoient: Que ce Pont pourroit bien être -à la fin un _Pont au change_; et d'autres que ce _Pont_ avoit grand -besoin d'un _garde-fou_; d'autres que les fondemens n'en valoient -rien, et qu'il pourroit bien devenir _Bossu_. Et on dit qu'en passant -en Provence, il pria un président de demander pour lui mademoiselle -d'Alez en mariage. Il laissa à Paris un train complet dans une maison -proche du Palais-Royal, dont mademoiselle de Pons se servoit quand -elle en avoit besoin, jusqu'à se faire apporter à manger dans sa -chambre, car elle en avoit une à part. Elle y fit même tendre un lit -de M. de Guise, parce qu'elle devoit faire des remèdes durant quelques -jours, et qu'elle vouloit qu'on la vît dans un beau lit. - -Son combat avec Coligny, son voyage de Naples, la suite de ses amours -et ses autres aventures seront dans les Mémoires de la Régence. - -M. de Guise parloit un jour d'un jeune garçon nommé Quinault, qui fait -des comédies où il y a beaucoup d'esprit. «Vous voyez, dit-il, c'est -le fils d'un boulanger; il n'enfourne pas mal. C'étoit le valet de -Tristan; Tristan étoit à moi; c'est comme Élie, qui laissa son manteau -à Élisée.--Cela seroit bon, dit Bourdelot qui étoit présent, si -Tristan eût eu un manteau.» M. de Guise ne sut que répondre, lui qui -s'étoit vanté que Tristan étoit à son service[209]. - - [209] M. Beffara, dont on connoît les patientes et utiles - recherches, a retrouvé sur les registres de la paroisse de - Saint-Eustache, à Paris, sous la date du 3 juin 1635, l'acte de - naissance de Philippe Quinault; il y est dit être fils de Thomas - Quinault, _maître boulanger_, et de Perrine Riquier. Quinault n'a - jamais servi Tristan l'ermite, mais ce poète l'avoit élevé avec - son propre fils qu'il perdit fort jeune. Pénétré de - reconnoissance, Quinault demeura près de Tristan, et il tâcha, - par ses soins assidus, de le consoler dans sa douleur. (Voyez la - _Notice sur Quinault_, à la tête de ses _OEuvres choisies_; - Paris, Crapelet, 1824, in-8º, p. 5.) - - - - -MADAME DALOT. - - -Madame Dalot est fille d'un simple bourgeois d'Agen, qui la laissa en -fort bas âge riche de cinquante mille écus. Elle avoit encore sa mère -qui avoit aussi du bien. La chambre de l'édit étoit alors à Agen. -Viger, conseiller huguenot, songea à épouser la mère, et à faire -épouser la fille à son fils; mais la fille étoit si jeune qu'on ne put -que les accorder. Elle eut de l'aversion pour ce garçon, et elle -n'avoit pas encore douze ans qu'elle devint amoureuse d'un jeune homme -de la ville, nommé Dalot, qui étoit bien fait et entreprenant; elle -consentit qu'il l'enlevât; mais cela n'étoit pas aisé; car madame de -Viger, sa mère, la gardoit soigneusement. Néanmoins, il gagna une -servante qui l'avertit de tout, et madame de Viger étant absente, il -fut introduit dans la maison trois heures avant jour. Comme il alloit -à tâtons, au lieu de sa maîtresse il enleva une jeune fille qui -couchoit avec elle. Il étoit déjà assez avant dans la rue quand il -reconnut son erreur; il fallut donc retourner. Par bonheur il étoit -le plus fort, et encore il avoit eu la prévoyance de mettre des -tire-fonds aux portes voisines, de peur qu'on ne vînt au secours. Il -sortit avec la demoiselle par un trou qu'il avoit fait faire à la -muraille de la ville, et se retira dans un château d'un homme de -qualité. Là, il fut assiégé dès le lendemain, et il tint le siége tant -qu'il eut des vivres. Une belle nuit qu'il faisoit fort obscur, il se -sauva avec sa maîtresse en Rouergue, après l'avoir descendue par une -fenêtre; ce fut chez M. d'Arpajon, qui lui donna retraite dans une de -ses maisons; mais le crédule Viger lui faisant peur, ils se déguisent -en pélerins et prennent le chemin de Notre-Dame-de-Craux. En ce -voyage, la pauvre petite eut bien de la peine à s'empêcher d'être -reconnue; elle étoit déguisée en homme. Enfin, ils passèrent en Savoie -et s'allèrent jeter aux pieds de la princesse de Piémont, aujourd'hui -madame de Savoie[210]. Elle les prit en affection et fit instruire la -dame en sa créance, car elle étoit huguenote. Viger, qui avoit des -amis à la cour, fit tant envers le cardinal de Richelieu, que la -princesse fut obligée de la renvoyer à Paris, où elle fut mise chez -feu madame la comtesse[211]. On dit que M. le cardinal en devint -amoureux, et que Dalot en eut bien de la jalousie. Par arrêt du -Conseil, elle fut mise dans un couvent, afin d'être en liberté de dire -si Dalot l'avoit enlevée de gré ou de force, et si elle le vouloit -toujours pour mari. Quelque temps après étant introduite au Conseil -d'en haut, elle dit que Dalot l'avoit enlevée de son consentement, que -c'étoit son mari et qu'elle n'en auroit jamais d'autre. Ils -retournèrent en Savoie, d'où, je ne sais par quelle aventure, ils -s'allèrent établir en Guienne. Dalot mourut bientôt après. Elle disoit -qu'elle n'avoit point de peur du Roi ni des princes quand elle parla -au Conseil, mais seulement du cardinal de Richelieu, et qu'il la -faisoit trembler. - - [210] Chrétienne de France, duchesse de Savoie, fille de Henri - IV. - - [211] On joint ici une lettre de la princesse de Savoie au - cardinal de Richelieu, relative à madame Dalot. Elle fait partie - de la collection d'autographes de M. Monmerqué, un des éditeurs: - - «MONSIEUR MON COUSIN, - - «Je vous ay fait une prierre sur un fait qui regarde l'Eglise et - la religion; je m'asseure que ces raisons vous auront esmue, - oultre ma considération, à y porter vostre assistance; de quoy - j'ay désiré de vous remercier. Le Roy et la Reyne madame ma mère - m'ont fort obligée de considérer à ma prierre les justes plaintes - de cette damoiselle fort persécutée en hayne de sa conversion. Je - recepveray à beaucoup de faveur sy vous les assistez et secondez - les intentions de leurs majestés, affin qu'elle obtienne justice - du tort que beau père et mère luy ont fait en sa personne et en - ses biens. Le sieur Dallot, son mary, va interiner son abolition. - Je vous recommande l'un et l'autre en la suite de cest affaire, - parce que je serois bien ayse de les mettre en repos, et que je - crois en cela faire une grande charité, en quoy je m'asseure vous - voudrez prendre part, et me tesmoigner que vous avez agréables - mes prierres, vous asseurant que j'estime tousjours - très-véritablement vostre amitié, et que je vous continue la - mienne, comme estant, - - Monsieur mon cousin, - - Vostre affectionnée cousine, - - CHRESTIENNE. - - De Thurin, le 3 janvier 1626.» - -Il prit une vision à elle et à deux veuves de qualité de faire un -couvent comme celui des chanoinesses de Miremont, et elles disoient -qu'elles attendoient des bulles du pape pour cela. Cette femme avoit -été fort belle et fort galante: elle eut une fille de Dalot, dont elle -étoit furieusement jalouse, car elle avoit vingt-trois ou vingt-quatre -ans de plus que sa fille, qui n'étoit pas moins belle qu'elle avoit -été à cet âge-là. La fille de son côté n'étoit pas moins galante, et -elle haïssoit sa mère comme la peste. Toutes deux sont _pestes_, mais -ne manquent point d'esprit. Dans les derniers troubles, le comte -d'Harcourt coucha, dit-on, avec la mère. Un page de Saint-Luc, qui -cherchoit le comte, ne le trouvant point dans tout le logis de madame -Dalot (on lui avoit dit qu'il y étoit), ouït du bruit en passant près -d'un cabinet; il prête l'oreille, il entend madame Dalot qui disoit: -«Ah! mon prince, que faites-vous? que voulez-vous faire?» Parmi cela, -il y avoit un bruit de chaises; peu de temps après on ne dit plus mot; -il n'y avoit que les chaises qui parloient. Saint-Luc fit faire le -conte au page devant tout le monde. Le prince de Conti en conta un peu -à la fille; Sarrazin un peu davantage et quelques autres; mais M. de -Candalle pouvoit bien avoir mis l'aventure à fin. - - - - -M. DE ROQUELAURE[212], - -BOISSAC, MADAME DE LESDIGUIÈRES. - - -Le maréchal de Roquelaure eut des garçons de sa seconde femme, et des -filles aussi en assez bon nombre. Du premier lit il n'avoit eu que des -filles. Il en maria une à feu M. de Gramont, père du maréchal; une -autre à feu M. de Noailles, et une troisième à M. de La Vauguyon, père -de feu Saint-Mégrin. L'aîné de ses garçons, qui est aujourd'hui duc à -brevet, entra dans le monde long-temps après la mort de son père. La -mère a vécu fort long-temps, et ils ont eu bien des choses à démêler -ensemble. Il y avoit assez d'argent; mais il n'y avoit que vingt mille -livres de rente en fonds de terre. On n'a jamais guère vu un homme -plus gascon ni plus haut à la main, sans avoir la réputation de brave. -Il avoit un tel empire sur les gens de sa volée qu'il les appeloit -presque tous par leur nom, et les autres ne le traitoient guère ainsi. -Feu Saintot-Lardenay, maître des cérémonies, pour faire l'homme -d'importance, un jour à l'hôtel de Bourgogne, crioit d'une loge à -Roquelaure, qui étoit vis-à-vis: _Roquelaure! Roquelaure!_ L'autre lui -répondit: _Saintot, este familiarité ne se font_. - - [212] Antoine, baron de Roquelaure, né en 1543, maréchal de - France en 1615, mort à Lectoure en 1625. - -En une assemblée, un conseiller au parlement, nommé Blancmesnil, de la -famille des Potiers, fils de feu M. d'Ocquerre, secrétaire d'État, et -par conséquent cousin de M. de Fresnes, eut prise avec lui pour un -siége; et, sur ce que quelqu'un dit que c'étoit un conseiller au -parlement, «Un conseiller, mesdioux,» reprit-il, «des bâtons, des -bâtons.» L'affaire s'accommoda; mais Blancmesnil s'éloigna pour -quelque temps; depuis il s'est fait président aux enquêtes. Roquelaure -trouva son _Roquelaure_ quelque temps après; car ayant été pris avec -Saint-Mégrin à la bataille d'Honnecourt, ce neveu, qui étoit pourtant -aussi vieux que lui, en je ne sais quelle rencontre, lui donna un beau -soufflet au sortir de prison. Le maréchal de Gramont les accommoda. En -une assemblée, madame Aubert, dont nous parlerons ailleurs, l'ayant -pris à danser, il se tourna vers un homme de la cour qu'il appeloit -son gouverneur: «Mon gouverneur, lui dit-il tout haut, danserai-je -avec cette bourgeoise?» Sur cela on fit ce vaudeville: - - Roquelaure est un danseur d'importance; - Mais - S'il ne connoît l'alliance, - Il ne dansera jamais. - -On en fit un autrefois qu'il étoit amoureux de madame de Guemenée; -c'est, je pense, sa première galanterie. Le voici: - - Marquis de Roquelaure, - Vous êtes un faux galant; - Allez, petit frelaure[213], - Cajoler la Beaustant; - Car pour une princesse, - Vos brusques gentillesses - N'ont pas assez d'attraits; - Retournez au Marais. - - [213] _Frelaure_, ou _frelore_, vieux mot qui vient de - _verloren_, qui signifie en allemand, perdu, gâté. Pendant les - guerres de religion, les Landsknechté ou Lansquenets avoient - introduit beaucoup de mots dérivés de l'allemand dans la langue - françoise. - -Un jour qu'il étoit dans le carrosse d'un homme de la cour, je n'ai pu -savoir son nom ou je l'ai oublié, comme ils passoient par la Place -Royale, madame de Guemenée, qui sortoit en carrosse, pria celui avec -qui étoit Roquelaure qu'elle lui pût dire un mot. Il arrête, et ils se -parlent portière à portière. Roquelaure étoit de l'autre côté, elle ne -fit pas semblant de le voir. Son ami l'en railla et lui dit: -«Roquelaure, la princesse ne te connoît plus.» Cela le mit en colère. -«La princesse ne me connoît plus, dit-il, j'ai pourtant pièces en main -pour prouver qu'elle me doit bien connoître.» Il dit encore bien -d'autres sottises en divers lieux; et sur cela mademoiselle de Rohan -lui ayant voulu faire des reproches de ses médisances, et lui ayant -dit que madame de Guemenée étoit une personne de laquelle on ne -parloit point: «On parle de tout le monde, lui répondit-il; -mademoiselle, on parle même de vous.» Depuis il a dit à M. d'Avaugour, -en présence de Barrière: «Te souvient-il, Avaugour, quand je te -rencontrai sur les escaliers de la Guemenée, que tu avois une croix du -bois de la vraie croix, dont elle t'avoit fait présent? Je venois de -la b..... trois fois, ou Dieu me damne! et cependant elle faisoit la -bigotte avec d'Andilly. Je me moquois bien de toi, qui pensois gagner -quelque chose avec ta croix.» - -Avant que de parler de madame de Lesdiguières, il faut dire ce qui -arriva à Roquelaure en une compagnie particulière. Quelques femmes -avoient soupé chez feu Du Gué Bagnols[214], depuis grand janséniste, -alors garçon. Madame d'Orgères,[215] qu'on appeloit alors mademoiselle -Garnier, aujourd'hui madame de Champlâtreux, y étoit. L'après-souper, -Châtillon, La Moussaye, Roquelaure et quelques autres y allèrent. On -eut beau dire que c'étoit une compagnie fort particulière, ils -entrent; on fut contraint de leur faire bon visage, et enfin chacun -s'attacha à celle qu'il rencontra le plus à propos. Il y avoit un lit -dans la chambre; plusieurs y étoient couchés: Roquelaure se mit à -badiner avec une femme qui lui sembla d'assez bonne composition. Il y -avoit du feu; mademoiselle Garnier étoit auprès de la cheminée; la -plupart de la compagnie s'en approcha. Le marquis trouva tout assez -bien disposé: il tire un homme de sa connoissance à part, et lui dit -qu'il le prioit de faire en sorte qu'on amusât mademoiselle Garnier... -L'autre y va, et Roquelaure, retourné à sa dame,...... en eut tout ce -qu'il voulut sans partir de là. L'insolence qu'il fit à feu madame de -Lesdiguières est ce qui a fait le plus de bruit, et avec raison; car -un soir, au bal, s'étant mis derrière elle et madame de Longueville, -il dit à cette princesse: «Madame, que vous avez été trahie! Toutes -les confidences que vous avez faites à cette ingrate, dit-il en -montrant madame de Lesdiguières, n'ont pas été tenues secrètes, comme -elles devoient. Voici le sein qui les a toutes reçues; c'est à moi -qu'elle a tout dit.» Et ensuite, il dit d'étranges choses de la pauvre -duchesse. Non content de cela, il écrit au mari même ce qu'il disoit à -tout le monde, à savoir que, dans une grande maladie que lui, -Roquelaure, venoit d'avoir à Fontainebleau, madame de Lesdiguières, au -commencement, avoit envoyé tous les jours pour savoir de ses -nouvelles, puis de deux jours l'un, après de loin en loin, et enfin -plus du tout; que, le voyant en danger, elle avoit trouvé moyen de -retirer toutes ses lettres, et que quand il fut guéri, elle ne le -voulut plus recevoir. On dit que se voyant exclu, il dit au suisse: -«Suisse, que je voie au moins mon fils; apporte-moi mon fils.» Perdant -contre Créqui, héritier présomptif de M. de Lesdiguières avant qu'il -eût un fils, il lui disoit: «Créqui, tu te venges, tu te venges. -Créqui, sans moi tu eusses eu une belle succession; c'est moi qui lui -ai fait un héritier.» On fit en ce temps-là un testament au nom de -Roquelaure, où on lui faisoit donner son fils à M. de Lesdiguières, et -son esprit à Créqui. Ce M. de Créqui, aujourd'hui premier gentilhomme -de la chambre, et duc à brevet, n'a jamais passé pour un grand -personnage. On disoit, pour rire, que, quand on manda par lui au -cardinal de Valençay qu'il se retirât, le cardinal avoit dit: «Je vois -bien qu'on veut que je m'en retourne; car on m'a envoyé un cheval.» -Roquelaure disoit qu'il avoit dépensé quarante mille écus auprès de -cette _carogne_; il l'appeloit ainsi. Une demoiselle qu'elle avoit -nommée Saint-Nazaire en avoit un diamant de douze cents écus. Le jeu, -où il est très-heureux, lui fournissoit de quoi faire toute cette -dépense. On disoit qu'il avoit pris quelque jalousie de M. d'Enghien, -qui pourtant ne s'est jamais attaché à elle, quoiqu'elle fût bien -faite, et qu'elle ne manquât point d'esprit; il avoit le coeur -ailleurs. Cette insolence fit un bruit épouvantable. Le coadjuteur, -cousin germain de la duchesse, qui avoit été un peu amoureux d'elle, -et qui dès le temps de la princesse de Guemenée en vouloit déjà à -Roquelaure, le coadjuteur donc, voyant que son frère le duc de Retz ne -s'en remuait pas autrement, alla trouver le cardinal Mazarin et lui -dit: «Si on ne fait taire Roquelaure, je ne réponds pas que mes amis, -que j'ai eu de la peine à retenir, ne le punissent de son insolence.» -Le cardinal promit d'y mettre ordre. Le jour même, Roquelaure étant -allé, assez bien accompagné, aux Tuileries, le duc enfin se réveilla, -et avec ses amis et ceux de son frère y alla si bien secondé que le -marquis fut contraint de se retirer. Roquelaure envoya sur cette -insulte appeler le duc, qui fut trois quarts d'heure à l'attendre au -rendez-vous (c'étoit à la Place Royale), jusqu'à ce qu'un des siens -l'y surprit; car il étoit seul. Il envoya ce gentilhomme dire à -Roquelaure qu'il falloit aller derrière les Petits-Pères, et qu'il se -pourvût d'un second. Roquelaure s'y fait porter en chaise; mais la -chose étoit si secrète que ses porteurs le savoient, et le furent dire -à Montauron, qui étoit dans l'église à la messe; car il étoit fête; -ainsi ils furent arrêtés. Il y en a qui ne le content pas si à -l'avantage de ce duc, qui à la vérité n'est pas un grand personnage; -mais j'ai ouï dire à gens non suspects une chose de lui qui me feroit -croire qu'il n'a pas manqué au rendez vous, c'est qu'un simple -gentilhomme de Bretagne l'ayant fait appeler, il y alla. C'est un si -grand rêveur, qu'une fois il se jeta, en rêvant, dans un canal où il -se pensa noyer. Une fois il fit une sottise sans rêver. A Ingrande, -sur la rivière de Loire, il y a une espèce de barque armée pour les -traites foraines qui va visiter les bateaux: il crut qu'on lui faisoit -tort d'en user ainsi envers lui, et fit jeter dans l'eau le commis -sans dire gare; après il se trouva que le commis lui venoit présenter -des melons. - - [214] Il a été intendant de Lyon. La spirituelle madame de - Coulanges étoit sa fille. - - [215] Voyez plus bas l'article de madame d'Orgères. - -Pour Roquelaure, il est fanfaron. Je crois qu'il ne s'est battu qu'une -fois, où il n'eut qu'un coup dans ses chausses pour toute blessure: -jamais on ne put l'obliger à changer d'habit, et il alla faire des -visites avec ce haut-de-chausses. Le coadjuteur, avec son -empressement, fit un peu rire les gens, et on disoit: «Ce prêtre en -veut donc aussi à la duchesse.» M. de Lesdiguières ne s'ébranla point -pour tout cela, et fit par stupidité tout ce qu'un autre auroit pu -faire par philosophie. Enfin Roquelaure eut ordre de s'éloigner pour -quelque temps. - -Roquelaure ne fut pas plus tôt de retour que le bruit courut, car il -suffit qu'un homme soit en réputation de bonnes fortunes pour lui en -attribuer cent, que madame de Sully, fille du chancelier, avoit pris -la place de madame de Lesdiguières, et qu'on y avoit vu entrer -Roquelaure par la porte de derrière à heure indue. On l'y avoit vu -entrer parce qu'étant sur le soir avec d'autres fainéants comme lui, -il leur dit: «Vous autres, vous allez les uns au Palais-Royal, les -autres jouer, moi je vais à dames;» disant cela, en se peignant et -faisant l'homme accablé de bonnes fortunes. On le suivit et on le vit -entrer à l'hôtel de Sully, comme j'ai dit; mais c'étoit pour une -suivante appelée Pelloquin[216]. Roquelaure dit qu'il avoit gagné la -confidente de madame de Lesdiguières, et que M. le duc d'Enghien, -comme il l'avoit su d'elle, écrivoit à madame de Lesdiguières dans les -lettres de madame de Longueville. M. le duc fit une fête pour elle, où -Roquelaure ne vouloit pas qu'elle allât. Elle s'excusa sur ce qu'il -avoit eu tort de la laisser engager, et qu'elle ne pouvoit pas du soir -au matin feindre une maladie; elle y fut donc quoiqu'il fût encore -venu pour la prier de n'y pas aller; cela acheva de le désespérer. Il -dit pour ses excuses du vacarme qu'il fit, qu'elle le menaça de le -faire maltraiter. Je doute que cela soit vrai. - - [216] Il y avoit un maréchal-ferrant de ce nom-là à la rue - Saint-Antoine, qui avoit un mouton qui le suivoit partout; il lui - disoit toujours: «Plus tu deviens grand, plus tu deviens bête.» - Cela a fait un proverbe: _il ressemble au mouton de Pelloquin, - plus il devient grand, plus il devient bête_. (T.) - -Madame de Lesdiguières, pour vérifier la médisance de Roquelaure, -souffrit depuis les galanteries de M. d'Émery: on voyoit Césarin, fils -de l'intendant de la duchesse, aller et venir sans cesse dans le -cabinet de cet homme. Dès le vivant du maréchal de Créqui, son -beau-père, elle avoit fait parler d'elle. C'est sur cela que -Boissat[217] l'académicien, frère de Boissat, bon officier de -cavalerie, s'avisa de lui donner la _baie_, comme font les masques en -Dauphiné et en Provence. Au carnaval, c'étoit à Grenoble, il s'habilla -donc en sage-femme, et avoit un écriteau sur l'estomac, où il y avoit: -Il n'y a que moi de _sage-femme_. Il dit quelque chose à la dame dont -elle s'offensa fort, outre qu'elle prit l'écriteau à son désavantage. -Il lui dit aussi en lui présentant des ciseaux, «qu'il les lui donnoit -parce qu'elle découpoit fort bien.» Irritée au dernier point, et fière -de sa lieutenance de roi, car M. le comte de Soissons, qui étoit -gouverneur de Dauphiné, vivoit encore, elle obligea son mari, qu'on -appeloit alors le comte de Saulx, à le faire maltraiter. Boissat eut -des coups de bâton, et fut fort blessé à la tête. Par une démangeaison -d'écrire, il écrivit sa déconvenue à l'Académie; car il croyoit -qu'elle engageroit le cardinal de Richelieu à venger l'affront fait à -une personne du corps. Mais il n'avoit pas plus de jugement en cela -qu'en autre chose[218]. C'est un homme d'esprit, mais il est hâbleur -en diable. Ce qu'il a fait en vers et en prose n'est que médiocre. Je -me souviens qu'il vint à Paris incontinent après, et que madame -d'Harambure qu'il vit de nuit, car il ne se montroit point, lui ayant -dit: «Oseroit-on vous parler d'oublier?--Ah! répondit-il, j'ai reçu -des coups trop près de la mémoire.» - - [217] Pierre de Boissat, de l'Académie françoise, mourut en 1662, - âgé de cinquante-huit ans. - - [218] Pellisson a donné la relation détaillée de ce différend. On - y lit toutes les pièces du procès, à l'exception de la première - lettre dans laquelle Boissat racontoit les traitements dont il se - plaignoit. On voit plus bas qu'il en avoit demandé lui-même la - suppression. (Voyez l'_Histoire de l'Académie françoise_; Paris, - 1730, t. 1, p. 183.) - -La Noye, aujourd'hui le marquis de Piennes, son ami, dès le temps que -Monsieur étoit en Flandre (ils l'avoient suivi tous deux), tâcha de -faire que le comte de Saulx se battît contre Boissat; mais il n'en put -venir à bout. Quand Pellisson fit l'_Histoire de l'Académie_, on -voulut savoir de lui s'il trouveroit bon qu'on y mît sa lettre à -l'Académie, comme on y mettoit toutes celles qui avoient été écrites à -la Compagnie. Il dit qu'on supprimât la première lettre; et quand on -lui demanda si on mettroit le reste, il ne répondit rien. Voilà son -silence pris pour approbation. On croit que, comme feu M. de Créqui -avoit dit qu'il n'étoit gentilhomme, il ne fût fâché qu'on vît dans ce -livre une assemblée de noblesse en sa faveur. Depuis, il s'est ravisé, -et un an après a demandé qu'on ôtât tout cela. On lui a promis de -l'ôter à la seconde édition; mais à quoi cela servira-t-il? La -première édition en sera plus chère. Si j'étois en la place du -libraire, je garderois dès à présent ce qui reste, je ferois une -seconde édition, et je vendrois sous main les premières; car on dira: -Je veux des bons, je veux de ceux où sont les coups de bâton de -Boissat. - -Il est devenu dévot, a fait des vers latins de dévotion, et s'est -marié à Vienne; on ne l'a point revu à Paris. Il dit une plaisante -chose, une fois, à un gueux du Cours: «Mon ami, lui dit-il, je -m'appelle Boissat, je suis à Monsieur, et je viens de Flandre.» - -Reprenons madame de Lesdiguières. Elle eut depuis un autre garçon. On -a parlé depuis de M. d'Humières avec elle. - -La petite de La Vergne[219], fille de La Vergne, gouverneur de M. de -Brezé, qui, dit-on, ressemble à madame de Lesdiguières, dit un jour à -Roquelaure, comme il se mettoit auprès d'elle: «Monsieur, prenez garde -à la ressemblance.--Mademoiselle, répondit-il, prenez-y garde -vous-même.» - - [219] Marie-Madeleine-Pioche de La Vergne, depuis comtesse de La - Fayette, auteur de _Zayde_ et de _la Princesse de Clèves_. Aymar - de La Vergne, son père, étoit gouverneur du Havre. Il nous semble - qu'on ignoroit jusqu'à présent qu'il eût été attaché à - l'éducation du maréchal de Brézé. - -Enfin, il falloit que Roquelaure fût puni de toutes ses insolences en -apprenant ce que c'est que jalousie. Il devint amoureux de -mademoiselle Du Lude, une des plus belles, pour ne pas dire la plus -belle de la cour. Il promit cinq cents pistoles à une femme de la -mère, si l'affaire réussissoit; car la pucelle eût mieux aimé Vardes -que lui, qui n'étoit plus jeune. Le comte Du Lude, depuis un combat -qu'il fit avec Vardes durant le blocus de Paris, où ils se blessèrent -tous deux cruellement, avoit fait une amitié étroite avec ce jeune -cavalier, vouloit lui donner sa soeur et disoit: «Je n'aurai point -d'enfants, ma femme est stérile.» (C'est une chasseuse à outrance et -qui joue ici au mail publiquement en justaucorps[220].) «J'aime mieux -que mon ami ait tout qu'un autre.» Cependant l'affaire réussit, car -il fit bien de l'avantage à sa femme; et le lendemain des noces -Roquelaure compta les cinq cents pistoles à la suivante, et lui dit: -«Mademoiselle, en voilà encore cent par-dessus; mais prenez la peine -de vous aller marier où il vous plaira.» Il ne la voulut plus souffrir -auprès de sa femme. Nous en parlerons amplement dans les Mémoires de -la Régence. - - [220] Rénée-Éléonore de Bouillé, princesse, femme du comte Du - Lude. Madame de Sévigné la présente aussi dans ce caractère, mais - elle la peint de cette manière qui lui est propre: c'étoit en - 1672, au moment où l'armée se rendoit sur les bords du Rhin. «Je - fus hier à l'Arsenal,...... je trouvai La Troche qui pleuroit son - fils, et la comtesse Du Lude qui pleuroit son mari: elle avoit un - chapeau gris, qu'elle enfonçoit dans l'excès de ses déplaisirs; - c'étoit une chose plaisante; je crois que jamais chapeau ne s'est - trouvé à pareille fête: j'aurois voulu ce jour-là mettre une - coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin, - la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre.» (_Lettre_ à - madame de Grignan, du 27 avril 1672.) - -Deux ans après, il lui vint huit mille livres de rente d'une plaisante -façon. Un gentilhomme gascon, vieux garçon, en colère contre ses -parents, sur le point de mourir, voyant par sa fenêtre une maison qui -est à Roquelaure: «Je donne tout mon bien à M. de Roquelaure, dit-il. -Ecrivez, notaire. Sa terre m'a fait souvenir de lui.» - -Quand il recherchoit mademoiselle Du Lude, la comtesse, mère de la -demoiselle, alla naïvement s'informer de lui à madame de Lesdiguières, -qui ne put s'empêcher d'en rire, et après lui en dit bien sérieusement -ce qu'elle en pensoit, c'est-à-dire que si sa fille vouloit avoir de -la complaisance, elle serait fort heureuse avec lui. En effet, -Roquelaure est bon mari. - - - - -LA TOUR ROQUELAURE. - - -La Tour, surnommé La Tour-Roquelaure, étoit bien parent de Roquelaure, -mais n'étoit point de la même maison, si ce n'est par les femmes; mais -on l'appela ainsi à cause qu'il étoit toujours avec le marquis, et que -ce fut lui qui l'introduisit dans le monde. Il étoit bien fait et -dansoit fort bien; vrai parent de Roquelaure pour l'insolence. Il eut -une forte galanterie avec madame de Montglas[221]. Un jour qu'il étoit -brouillé avec elle, il dit à la comtesse de Fiesque: «Pensez-vous que -je m'en soucie? J'en ai eu assez de choses.» Il dit aussi qu'il avoit -couché avec madame de Comminges, avec madame de Fosseuse et avec -madame d'Uxelles[222]. «Qui vous croiroit? dit la comtesse, vous -n'avez pas une lettre.--Vous avez raison, dit-il, je suis un fat. Je -ne coucherai plus avec pas une qu'elle ne m'ait écrit auparavant. -Cette Montglas ne m'a jamais voulu écrire à cause de cela.» Leur -querelle vint de ce qu'elle ne vouloit pas qu'il entrât, je ne sais -quel jour qu'elle avoit fait quelque remède; il entra pourtant et lui -parla du style de son cousin. On disoit à cette femme, en la consolant -des insolences de cet homme, qu'il falloit pardonner aux amoureux. -«Ah! pour amoureux, dit-elle en franche coquette, il l'est autant -qu'on le peut être.» - - [221] Cécile-Élisabeth Hurault de Cheverny, petite-fille du - chancelier, avoit épousé, en 1645, François de Paule de Clermont, - marquis de Montglas. Elle a été maîtresse de Bussy-Rabutin, - qu'elle abandonna dans sa disgrâce. Le comte se vengea en la - faisant peindre sous les traits de la Fortune, avec cette devise: - _Ambo leves, ambo ingratæ_. (Voyez les _Souvenirs d'une visite - aux ruines d'Alyse, et au château de Bussy-Rabutin_, par M. - Corrard de Breban; Troyes, 1833, in-8º, pag. 18.) - - [222] Marie de Bailleul, mariée, en 1645, à Louis Châlons Du Blé, - marquis d'Uxelles, mère du maréchal. Son mari étoit gouverneur de - Châlons, et n'étoit pas riche. Elle passoit pour galante; on fit - sur elle le couplet suivant: - - Mon mari s'en est allé - A Châlons, en Champagne; - - Il m'a laissé sans argent, - Mais avec mon enjouement - J'en gagne, j'en gagne, j'en gagne. - - (_Airs et vaudevilles de cour, dédiés à Mademoiselle_; Paris, - Sercy, 1665, p. 295.) - -Le comte de Fiesque écrivit en ce temps-là un billet sans signer à -Belesbat en ces termes: «M. de Belesbat est prié de se trouver chez M. -le marquis de Roquelaure pour, conjointement avec M. de La Tour, -vaquer aux affaires de leur vacation.» La Tour fut fort déferré de -cette équipée. On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe, -de faire la fête du Menteur, et que celles qui s'y trouveroient -seroient obligées de le recevoir chez elles; car les dames lui avoient -fermé la porte. Il n'y mordit point. Avant cela, se trouvant en lieu -obscur ou écarté avec madame d'Uxelles, il voulut entreprendre quelque -chose; elle le repoussa rudement. «Pardioux, lui dit-il, madame, -qu'auriez-vous dit d'un gascon qui n'eût rien entrepris en si belle -occasion?» La Tour fut tué à la guerre. - -La comtesse de Fiesque écrivit un jour à madame de Montglas: «Ma -chère, venez me voir; il est quatre heures, et il n'est venu encore -personne; je suis au désespoir.» - -Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante extravagance -chez la présidente de Pommereuil. On y devoit jouer _Pertharite, roi -des Lombards_, pièce de Corneille qui n'a pas réussi[223]. -Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit, qui est à -cette heure à Mademoiselle[224], qu'elle n'avoit point vu _l'Amour à -la mode_[225]; et qu'elle l'aimeroit bien mieux. «Dites-le à la -comtesse de Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte; c'est le fils du -président de Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi -parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa -belle-mère. Hippolyte, qui étoit épris de la comtesse, alla dire aux -comédiens que, quoi qu'il coûtât, il falloit absolument jouer _l'Amour -à la mode_, et les envoya changer d'habits. On joue; madame de -Montglas réclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se -harpignèrent; les autres ne dirent rien. Au troisième acte, patience -échappa à madame de Montglas; elle crie tout haut: «Mon carrosse -est-il venu?--Non, madame.--Celui de l'abbé de Richou y est-il? -(Notez que c'étoit son galant.)--Oui, madame.» Elle sort, et, par une -plaisante rencontre, le comédien qui étoit sur le théâtre dit: - - Retraite ridicule et fort extravagante. - -C'étoit justement où il en étoit, et dans la comédie une femme se -retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes. - - [223] _Pertharite_, tragédie de Pierre Corneille, ne fut - représentée qu'une seule fois, en 1653. - - [224] Il s'étoit attaché au comte de Fiesque, quand ce dernier - fut relégué en Normandie. Segrais est de Caen. (T.) - - [225] Comédie de Thomas Corneille, en cinq actes, représentée en - 1653. - - - - -LE CHEVALIER DE ROQUELAURE. - - -Le chevalier de Roquelaure[226] est une espèce de fou, qui est avec -cela le plus grand blasphémateur du royaume. On dit qu'il s'est un peu -corrigé. A Malte, il fut mis dans un puits, où on le laissa quelque -temps par punition. A l'armée navale, le comte d'Harcour fut sur le -point de le faire jeter dans la mer avec un boulet au pied. Cela ne le -rendit pas plus sage[227]; car quelques années après, ayant trouvé à -Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la messe dans un jeu de -paume..., baptisa et maria des chiens, et fit et dit toutes les -impiétés imaginables. On en avertit la justice. On y fut; mais ils se -défendirent. Enfin pourtant il fut pris. Quelques jours après il -corrompit le geôlier moyennant six cents pistoles: le geôlier se sauva -avec lui, dont mal lui en prit, car le chevalier lui prit son argent, -et le renvoya comme un coquin. On les suivit, et le chevalier fut -repris. Son frère aîné ne perdit point de temps, et obtint une -évocation à Paris, ou, pour mieux dire, une jussion de ne passer point -outre. Cela lui sauva la vie. Voilà le chevalier à Paris, qui, au lieu -de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenoit à la vue -de tout le monde, ne bougeoit du cabaret, et menoit toujours sa vie -ordinaire. Quelques dévots représentèrent à la Reine que sa régence ne -prospéreroit point si elle laissoit ce sacrilége impuni. On donne donc -ordre, à l'insu du cardinal Mazarin, au prévôt de L'Ile de prendre le -chevalier; ce qu'il fit, non sans perdre de ses archers; et, du côté -du chevalier, Biran[228], un de ses frères, grand gladiateur, y fut -blessé. On le mena à la Bastille, où il fut assez long-temps. Le -cardinal assura le marquis de la vie de son frère; car pour la prison, -ses parents eussent été ravis qu'on l'y eût tenu à perpétuité. A la -cour on murmuroit de cette sévérité, et les femmes même disoient tout -haut: «qu'on n'avoit jamais vu arrêter un homme de condition pour des -bagatelles comme cela.» Madame de Longueville étoit de ce nombre. -Après il fut mené à la Conciergerie, et on parla tout de bon de lui -faire son procès. En ce temps-là, comme quelqu'un lui disoit qu'il -couroit fortune, et qu'il avoit Dieu pour partie, il répondit: «Dieu -n'a pas tant d'amis que moi dans le Parlement.» Quoiqu'il y eût bien -des témoins, on ordonna pourtant qu'il seroit plus amplement informé, -et cela peut-être pour lui donner le temps de faire évader les -témoins; mais le chevalier trouva que le plus sûr, sans doute, étoit -de s'évader lui-même. La femme du geôlier, nommé Du Mont, qui étoit -une grande coquette, à qui souvent le prisonnier donnoit les violons, -devint amoureuse de lui. Il se consoloit avec elle tout doucement; il -la gagna, et elle fit faire un trou par lequel il se sauva au bout -d'un an de prison. On dit qu'il jouoit au piquet avec le gros La -Taulade, qui étoit là pour dettes, quand on lui vint dire à l'oreille -que le trou étoit fait; il ne se le fit pas dire deux fois, et fit -semblant d'aller dire un mot à quelqu'un. Le chevalier sort; La -Taulade, las de l'attendre, alla voir pourquoi il étoit si long-temps; -il trouva le trou; l'occasion lui sembla belle, il voulut en faire -autant; mais il n'y put jamais passer: la mesure n'avoit pas été prise -pour lui. Le lendemain de l'évasion du chevalier il arriva douze -témoins contre lui; il en avoit eu peut-être avis, et c'est -apparemment ce qui obligea son amante à ne pas différer davantage: on -la prit avec son mari, et on la mena au Châtelet. Je pense qu'il n'y a -pas eu de preuves contre elle; pour moi, je le lui aurois pardonné, à -cause de sa générosité; car elle avoit mieux aimé se priver d'un homme -qu'elle aimoit, que de le voir prisonnier. - - [226] Antoine de Roquelaure, chevalier de Malte. On dit dans - Morery que ce chevalier mourut jeune. Les généalogies dans ce - Dictionnaire ont été fournies par la famille. On verra par la - suite de cet article que les Roquelaure avoient intérêt à - dissimuler l'existence du chevalier. - - [227] Un jour qu'il jouoit et perdoit, il blasphéma tant, qu'un - orage étant survenu, tout le monde eut peur et se retira; il - demeura seul à dîner, et disoit en regardant le ciel: «Tonne, - tonne, mordieu! tonne; tu penses me faire peur.» Un nommé - Frissart, grand joueur de paume et grand blasphémateur, fit un - jour venir un maçon pour lever un carreau d'un jeu de paume, où - il y avoit, disoit-il, un diable dessous. Il fallut le lever, et - il fit mille signes de croix avant qu'on le remît. (T.) - - [228] Ce brave fut tué en second par un bâtard de Montauron qu'il - vouloit marquer, disoit-il, sur le nez. (T.) - -Il revint à un an de là, et on ne lui dit plus rien. C'est un assez -plaisant _Robin_; il appelle son beau-frère cocu. On ne se fâche point -de tout ce qu'il dit. On croit qu'il a été amoureux de madame la -Princesse; il lui disoit tout ce qu'il lui plaisoit. Il la suivit à -Bordeaux; mais il ne l'a pas suivie en Flandre. Il dit plaisamment, -quand M. de Luynes, le janséniste, envoya demander dispense pour -épouser sa tante, mademoiselle de Montbason: «Des gens de notre -religion ne voudroient pas faire cela.» Il étoit tout mélancolique, -disoit-il, de ce qu'on lui avoit défendu de chanter la messe. Une fois -il disoit: «Je viens de ce bordel de la maréchale de Roquelaure.» Elle -lui disoit: «Chevalier, je suis toute triste, faites-moi rire.» Il lui -disoit cent extravagances. Un jour Romainville, illustre impie, son -ami, étoit à l'extrémité; un Cordelier vint pour le confesser. Le -chevalier prend un fusil, et couchant le Père en joue, lui dit: -«Retirez-vous, mon père, ou je vous tue: il a vécu chien, il faut -qu'il meure chien.» Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en -guérit. Cependant le chevalier se confessa à quelques années de là, et -mourut comme un autre homme, en disant qu'il ne craignoit que de -n'avoir pas assez de temps pour se bien repentir. Il avoit les jambes -fort enflées, et il disoit: «Je les veux léguer à Laverdens.» C'est un -gros frère qu'il avoit. - - - - -BELESBAT. - - -Belesbat[229] se nomme Hurault, et est de bonne maison. Cette maison a -trois branches, celle de Vibraye, celle du chancelier de Cheverny, -dont madame de Montglas est petite-fille, et celle de laquelle -descendoit le père de M. de Belesbat. C'étoit un maître des requêtes, -et il l'a aussi été, et ensuite conseiller d'Etat. Il est demeuré -comme un amphibie entre la ville et la cour, quoi que dise ce couplet -contre lui: - - Ah! que j'aime ce Belesbat, - Quoiqu'il soit un peu fat. - Barbe à coquille, - Et long en ses discours, - Galant de ville, - Et non galant de cour. - - [229] Henri-Hurault de L'Hôpital, seigneur de Belesbat, fut reçu - conseiller au Parlement en 1633. Il devint ensuite maître des - requêtes, et mourut en 1684. - -Depuis, quoiqu'il fût marié, il ne laisse pas de faire furieusement le -galant. Il avoit quarante ans qu'on l'appeloit en riant _le Beau -Ténébreux_, car il a l'honneur d'être pour le moins aussi brun qu'un -autre. Il cajoloit, il y a onze ans ou environ, la soeur de Du Gué -Bagnols[230], femme d'un maître des comptes, nommé Moussy. Or, durant -l'absence de Belesbat, qui, pour avoir dit quelque chose dont il se -fût bien passé sur la perte d'Armentières, eut ordre de faire un petit -voyage à Vannes, en Bretagne, la dame souffrit quelques autres galants -qui effacèrent un peu _le Beau Ténébreux_ de sa mémoire. Au retour, il -s'imagina de se maintenir par autorité; il lui défendoit tantôt -d'aller au Cours, de voir tels et tels hommes, et ne lui vouloit pas -donner la liberté de voir madame de Courcelles-Marguenat, sa bonne -amie, aussi femme d'un maître des comptes. Non content de cela, il -alla quereller cette madame de Courcelles, et, en présence de quelques -personnes, il lui reprocha de l'avoir ruiné auprès de madame Moussy, -qu'elle lui avoit donné un autre galant, et qu'elle vouloit que son -amie l'imitât, et ne se contentât pas d'un à la fois, «car, -ajouta-t-il, madame, on sait bien que tels et tels vous servent,» et -les nomma. Comme cette femme se plaignoit hautement de cette -insolence, Brancas, l'un des galants que Belesbat avoit nommés, entra; -elle lui dit l'outrage qu'on lui venoit de faire. Brancas maltraita -l'autre de paroles, et le menaça de le faire sortir s'il continuoit, -et enfin Belesbat continuant toujours, il le prit par les épaules et -le mit dehors, puis ferma la porte de la chambre. Belesbat ne s'en -tint pas là, car il alla prier le prince d'Harcour, qui lui donnoit -quelque ombrage, de ne plus voir cette madame de Moussy. «J'y suis -engagé il y a long-temps, lui dit-il en présence de Laigues[231], et -si elle vous voyoit, je lui ferois un affront.» Il lui en fit un en -effet, car il fit avertir Moussy par un billet de se trouver à -Saint-Gervais (c'est leur paroisse), où une personne lui diroit une -chose qui lui importeroit extrêmement. On dit qu'il reçut ce billet en -présence de sa femme, et qu'elle fut aussi à Saint-Gervais, sans dire -rien, car elle se doutoit de quelque chose. Là, elle vit que madame de -Belesbat[232] présentoit des lettres à Moussy. Cette femme, ravie de -se venger, lui dit: «Monsieur, ce sont des lettres de votre femme à M. -de Belesbat; où vous verrez _Pierre_, c'est vous.» Moussy, chose -extraordinaire pour un maître des comptes, et qui passe pour une assez -pauvre cervelle d'homme, et qui, d'ailleurs, étoit jaloux, car on dit -que souvent il a fait faire des représentations à sa femme par toute -la famille assemblée, et que là on vespérisoit[233] terriblement la -pauvre chrétienne; Moussy prit les lettres, et répondit à madame de -Belesbat que ce n'étoit pas là l'écriture de sa femme, et que c'étoit -une imposture. Pour faire le conte bon, on ajoutoit qu'il lui avoit -dit: «Madame, si vous étiez tant soit peu jolie, je pourrois me venger -de votre mari; mais ma foi je me punirois plus que lui.» - - [230] Il est parlé de ce maître des requêtes dans l'Historiette - de Roquelaure. (T.) - - [231] Ce Laigues est mêlé dans toutes les intrigues du temps. Il - étoit fort lié avec Montrésor; le cardinal de Retz en parle - fréquemment dans ses _Mémoires_. - - [232] Renée de Flexelles, fille de Jean de Flexelles, seigneur de - Bregy. Elle se maria en 1637, et mourut en 1707. - - [233] _Vespériser_, réprimander. Cette expression, tout-à-fait - hors d'usage, est dérivée du mot _vespérie_: on appeloit ainsi le - dernier acte de théologie que devoit soutenir le licencié avant - de prendre le bonnet de docteur; cet acte se faisoit la veille au - soir du jour où devoit avoir lieu la réception; celui qui - présidoit donnoit au répondant quelques avis, qui pouvoient bien - quelquefois sentir la réprimande. (Voyez le _Dict. de Trévoux_.) - -La dame accusée a dit pour sa défense que Belesbat avoit ôté à un de -ses laquais une lettre qu'elle écrivoit à une de ses amies, et que sur -son écriture il en avoit fait contrefaire quantité; et assez de gens -ont dit que cela étoit vrai, et que Belesbat étoit homme à se vanter -sans fondement; mais cette femme a fait encore une galanterie depuis -avec Fieubet, maître des requêtes. Cela n'a pas servi à contredire -l'histoire de Belesbat. Le mari prit cela pour argent comptant, ou -feignit de le prendre, et envoya prier l'abbé de Belesbat[234] de -venir parler à lui chez M. de Saint-Gervais, et lui dit qu'il s'étoit -voulu plaindre à lui de l'injure que son frère lui avoit faite, parce -qu'il le croyoit homme d'honneur; qu'il lui déclaroit que si M. de -Belesbat ne se dédisoit de ce qu'il avoit dit, il le tueroit partout -où il le rencontreroit. On disoit qu'il étoit assez étourdi pour cela. -Il est bien vrai qu'il fit un peu de peur au galant, et qu'il lui tira -vingt coups de pistolet dans ses fenêtres; mais enfin la fureur -martiale d'un maître des comptes ne peut pas durer long-temps. Il -traita sa femme à l'ordinaire, et on les a vus en ce temps-là à la -promenade ensemble. Belesbat, se voyant blâmé par tout le monde, dit -que c'étoit sa femme qui avoit surpris ces lettres, et que c'étoit un -tour de jalouse. Roquelaure dit là-dessus: «Ce galant de ville veut -m'imiter, mais c'est un poltron; il désavoue tout, moi je ne désavoue -rien.» Cela mit _le Beau Ténébreux_ en si méchante réputation, -qu'ayant été proposé dans une compagnie, lequel il vaudroit mieux -être de Belesbat ou de Saint-Germain-Beaupré, tout le monde conclut -pour le dernier. - - [234] Paul-Hurault de L'Hôpital, prieur de Saint-Benoît-du-Sault, - mort d'apoplexie le 7 mars 1691. - -Plus de quinze ans après, cette madame de Moussy et son mari se sont -séparés; le jeu en est plus cause que la galanterie, car elle étoit -bien passée. Elle jouoit quelquefois d'une telle fureur, qu'elle -couchoit pour cela dehors deux et trois nuits. On dit d'elle que pour -demeurer à coucher dans des maisons pour rejouer dès le matin, comme -on lui refusoit de la retenir, elle subornoit une servante pour -coucher avec elle. - - - - -MADAME DE COURCELLES-MARGUENAT, - -ET MADAME DE CHAUVRY. - - -Cette madame de Courcelles, que Belesbat ne vouloit pas que madame de -Moussy vît, est fille d'un homme riche de Paris qui s'appeloit -Passart: elle a un frère maître des comptes. On la maria à un maître -des comptes, homme qui n'étoit point mal fait. Elle est petite et a -les yeux petits, mais elle est fort jolie et fort coquette. Sa mère -lui avoit tant fait entendre de messes, qu'elle n'en fut guère friande -quand elle fut mariée. Elle souffrit bien avec son beau-père, un vieux -fou, chez qui il falloit aller passer tous les ans six mois, en -Champagne; mais en revanche elle en tiroit beaucoup. Le premier qui a -fait galanterie avec elle est un conseiller au grand-conseil, nommé -Gizaucour; il est de Champagne et étoit voisin du beau-père, et frère -de la première femme de Courcelles. Ce Gizaucour se jeta dans la -débauche; c'étoit avant que d'être conseiller, et négligea la dame, ou -bien en fut négligé; mais il a eu la curiosité d'avoir toujours -quelqu'un des gens de la belle à lui, qui lui conte tout ce qu'elle -fait. Il dit que Brancas lui succéda, et que durant sa gueuserie, -madame de Courcelles répondit pour lui aux marchands. Un soir que -Courcelles vint par hasard, et contre sa coutume, dans la chambre de -sa femme, il y trouva Brancas qui prenoit congé; il le conduisit en -bas. Un valet, favori du mari, dit assez haut pour être entendu de la -femme: «Mordieu, je ne saurois souffrir que monsieur fasse comme cela -de l'honneur à un homme qui le fait cocu.» Elle le fit chasser; mais -il fallut six mois pour cela. - -Ce bonhomme de mari, quand elle avoit fait bien des fredaines, se -vouloit mêler quelquefois de l'admonester de son devoir. «Je vois -bien, lui disoit-elle, que vous êtes en humeur de prêcher.» Elle lui -apportoit un grand fauteuil. «Mettez-vous là, lui disoit-elle, et -prêchez tout votre soûl.» Puis, quand il avoit bien harangué: «C'est -là, lui disoit-elle, le plus court chemin que vous puissiez prendre -pour vous faire bien haïr.» Enfin le mari se rebuta, et ne couchoit -plus avec elle; mais elle couchoit avec Brancas, et elle se sentit -grosse. Or, elle se prévalut de l'arrivée de leur fermier, appelé -Fissier, qui étoit un paysan qui avoit bon sens et qu'ils aimoient -assez; ils le faisoient toujours manger avec eux. Le soir, quand il -fut temps de se coucher, le mari dit: «Je m'en vais, adieu.--Hé! -où allez-vous? dit cet homme qui avoit le mot.--Dans mon -appartement.--Par ma foi, je vous trouve bien de loisir de faire ainsi -lit à part: il ne faut jamais user quatre draps, quand on peut n'en -user que deux.» Tout en goguenardant, il les fit coucher ensemble. Une -fois, en pareille rencontre, elle fit ôter toutes les vitres de sa -chambre, et le soir, feignant que le vitrier lui avoit manqué de -parole, elle dit à son mari: «Je m'enrhumerai bien cette nuit; si vous -vouliez, je demeurerois ici.--Ce que vous voudrez.» Elle le caressa -bien, et il adopta encore cette fois-là l'enfant d'un autre. - -Les coquetteries de cette femme firent tourner la cervelle à son mari. -Quand elle eut lieu de le traiter un peu de fou, elle l'enferma dans -une chambre sur le devant du logis, dont les fenêtres étoient grillées -et même condamnées, de peur qu'il ne vît le beau monde qui alloit voir -sa femme. On disoit qu'elle avoit Brancas[235] pour brave, le -chevalier de Gramont[236] pour plaisant, Charleval[237] pour bel -esprit, et le petit Barillon[238] pour payeur. Un jour elle et deux ou -trois autres coquettes étoient au Cours avec le chevalier de Gramont -et autres. Le petit Coulon, enfant gâté, y étoit; il est leur voisin; -elles l'avoient pris en badinant dans leur carrosse. Ces jeunes gens -prirent leurs manteaux, à cause d'un vent frais qui se leva, et après, -par-dessous leurs manteaux, portèrent la main à ces femmes où vous -savez. Ce sont là leurs belles façons de faire. Quelques jours après, -cet enfant étoit chez madame la présidente de Pommereuil avec sa mère, -et là, ayant froid, il prit son manteau, puis mit la main où vous -savez à la présidente. Elle et sa mère le grondèrent. «Ouais! dit-il, -je vis faire comme cela l'autre jour au Cours.» On approfondit -l'affaire, et la Pommereuil disoit: «Mais ce sont donc des perdues! Il -ne les faut plus voir.» Cela se sut, il y eut une querelle du diable. -Enfin on les accommoda. - - [235] Brancas, le fameux distrait, le _Ménalque_ de La Bruyère. - - [236] Le chevalier de Gramont, le héros d'Hamilton, et l'ami de - Saint-Évremont. - - [237] Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, poète - agréable et léger, dont les ouvrages, épars dans les Recueils du - temps, ont été réunis en 1759 par Lefebvre de Saint-Marc, et - publiées avec les _OEuvres de Saint-Pavin, de Lalanne et de - Montplaisir_. - - [238] Il a été ambassadeur en Angleterre au moment de la - révolution qui renversa les Stuarts. Il en est souvent parlé dans - les _Lettres_ de madame de Sévigné. - -La maréchal d'Albret s'avisa, il y a quelques cinq ans, d'en conter à -la Courcelles; elle étoit veuve alors; elle étoit éprise de -Bachaumont[239], comme elle l'est encore. Le bruit court qu'ils sont -mariés. Le maréchal n'y fit rien, et Roquelaure en faisoit une -plaisanterie. «Ce brave Miossens[240], disoit-il, ce conquérant, à qui -rien ne résistoit, a été trois mois devant une bicoque, une méchante -place qu'on appelle _Marguenat_, et a levé le piquet honteusement.» -Les goguenards disoient: «Il n'avoit garde de la prendre, il y a trop -de gens dedans.» - - [239] François Le Coigneux de Bachaumont, auteur de quelques - poésies légères; il n'est connu aujourd'hui que par le _Voyage_ - qu'il publia conjointement avec Chapelle. - - [240] César Phoebus, maréchal d'Albret, porta le titre de comte - de _Miossens_, ou _Miossans_, jusqu'au moment où il fut élevé à - la dignité de maréchal de France. - -Son mari devint hébêté. Elle l'enferma fort bien dans une chambre. -Cependant Bachaumont Le Coigneux s'en éprit, et, le mari étant mort, -il vécut avec elle comme avec sa femme. Enfin, au bout de dix ou douze -ans, ils firent jeter des bans, et se marièrent comme s'ils n'eussent -jamais couché ensemble[241]. - - [241] Cet alinéa a été écrit par l'auteur à la marge du manuscrit - plusieurs années après ce qui précède. C'est ce qui explique la - différence qu'on remarque entre deux passages qui se suivent - d'aussi près. - -Un nommé Cotignon, successeur de Chauvry, étoit conseiller au -Parlement; depuis il a vendu sa charge, et vit de ses rentes. Il est -fils d'un bonhomme Cotignon[242], qui étoit à la Reine-mère; il a -épousé une jolie personne, petite et brune, mais qui a l'esprit fort -vif[243]. Ménébrolles, fils de Roullier, homme d'affaires fort riche, -fut le premier qui l'entreprit, mais en vain. Ce Ménébrolles est un -étourdi qui se disoit le Roquelaure des bourgeois. - - [242] Gabriel Cotignon, seigneur de Chauvry, étoit secrétaire des - commandements de la reine Marie de Médicis. Il devint, en 1613, - généalogiste des ordres du Roi. Nicolas Cotignon, son fils, - l'objet de l'article de Tallemant, succéda à son père dans cette - charge. - - [243] Elle s'appeloit Marie Royer, dame Du Breuil. - -Depuis, cette madame de Chauvry eut la connoissance de madame de -Courcelles; et le mari, qui n'y prenoit pas plaisir, et qui peut-être -savoit que Rambouillet, blondin de réputation, qui étoit frère de sa -femme, avoit été de quelques parties de madame de Courcelles, lui -défendit absolument de la voir. Or, il y eut je ne sais quelle -promenade, où elle alla en cachette; il le sut, chassa le cocher et -les laquais, et donna, dit-on, le fouet à sa femme. En voici deux -autres vaudevilles: - - Du temps de Ménébrolle, - Petite Chauvry, - Vous n'étiez pas sur le rôle - Des coquettes de Paris. - - Dieu! quelle misère - En ce siècle-ci: - On donne des étrivières - A madame de Chauvry! - - Jusqu'à cette heure[244] - Tu n'es pas cocu; - Mais tu le seras, je meure. - Mon ... vengera mon ... - - [244] Elle parle au mari. (T.) - -Elle étoit tellement jalouse de lui, que durant six années elle ne -voulut pas souffrir qu'il mît le pied chez sa soeur des Réaux, une des -plus belles femmes de la ville, et il ne la voyoit plus que chez le -père avec lequel il logeoit. Peu de gens s'en aperçurent. Peut-être -avoit-elle remarqué que ce garçon parloit de sa soeur avec trop de -tendresse. Lui, comme discret cavalier, a conté à son propre père que -pour posséder cette femme il avoit loué une maison proche de la sienne -(c'était en un quartier fort éloigné, près les Carmes déchaussés), et -que là il avoit fait une ouverture au mur qui rendoit dans une grande -armoire de bois de poirier noirci, où elle faisoit semblant de mettre -des confitures; et cette armoire étoit scellée dans la muraille. Il -passoit comme cela des nuits entières avec elle. - - - - -SAINT-GERMAIN BEAUPRÉ, - -LE FEU PRÉSIDENT LE BAILLEUL ET SES FILS. - - -Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche, est fils de feu -Saint-Germain Beaupré, qui avoit fait sa fortune par le moyen de -madame de Sourdis, tante de M. de Beaufort, car ce n'étoit ni un homme -de coeur, ni un homme d'une maison fort illustre. Foucault est le nom -de la famille. Il devint gouverneur de la Marche, et embellit fort sa -maison de Saint-Germain Beaupré, qui est en ce pays-là. C'a été un -fort grand tyran en toutes choses: quand un paysan ou un bourgeois -avoit du bien, il le forçoit à donner sa fille à quelqu'un des gens de -M. le gouverneur, et c'étoit ainsi qu'il récompensoit ses domestiques; -grand voleur, grand emprunteur à ne jamais rendre, et grand -distributeur de coups de bâton. Quelquefois il lui est arrivé de faire -assassiner des gens. Enfin madame de Rambouillet, eu égard au pays -montueux où il étoit, et à sa manière de vie, disoit que c'étoit un -autre _Vieil de la Montagne_. Celui dont nous parlons, qui est son -aîné, n'a pas eu meilleure réputation que son frère pour la bravoure, -et n'est peut-être guère moins pillard. Il eut une querelle avec un -gentilhomme de feu M. le Prince, nommé Villepréau, qu'il attaqua si -bien à son avantage dans la rue Saint-Antoine, qu'un grand laquais -qu'il avoit lui donna un coup d'épée dont il mourut. Saint-Germain -voulut faire passer cela pour une rencontre; on demanda sa grâce au -Roi, qui dit: «Ce n'est pas à lui qu'il la faut donner, c'est à son -grand laquais.» Au siége de Hesdin, Le Drouet, capitaine aux gardes, -lui donna un soufflet, et Saint-Germain se laissa accommoder avec ce -soufflet par-devers lui. Tout cela le mit en si méchante réputation, -qu'encore qu'il ne fût pas mal fait de sa personne, qu'il eût douze -mille écus de rente, un gouvernement, de la plus petite province de -France à la vérité, mais toujours un gouvernement de province, une -belle maison et pour cent mille écus de meubles, le marquis de -Rochefort ne lui voulut jamais donner sa fille, quoiqu'elle eût bien -des frères et bien des soeurs, et qu'il ne lui donnât pas un gros -mariage. Madame de Bouteville lui refusa sa fille, aujourd'hui madame -de Châtillon; elle n'avoit pourtant que cinquante mille écus tout au -plus. Enfin, voyant le feu président Le Bailleul, surintendant des -finances, il épousa la plus jeune de ses trois filles, qui est une -fort jolie personne; il n'en eut que cent mille francs; mais il -espéroit tout de la faveur du surintendant. Il fut bien attrapé, car -l'année ne passa point que d'Émery ne fût surintendant au lieu de Le -Bailleul. - -Sa femme et lui ne furent pas long-temps bien ensemble: tous les jours -ce n'étoit que gronderies. Enfin elle découvrit à son père ce que -Saint-Germain vouloit exiger d'elle. Il falloit que l'accusation fût -puissante, car Saint-Germain, tout avare qu'il est, se résolut à -donner huit mille livres de pension à sa femme qui alla demeurer chez -le président. - -Depuis cet impertinent s'avisa de dire que sa femme se divertissoit -avec un valet-de-chambre qu'il avoit. Peut-être a-t-il trouvé plus à -propos de passer pour cocu, que pour s........, et qu'il a voulu être -du côté du plus grand nombre. Il dit que ce valet l'avoit trahi, et -qu'il étoit cause de tout le désordre qui arriva entre lui et sa -femme. Ce fut le bonhomme Perrochel, maître des comptes, qui négocia -cette séparation. On disoit qu'il avoit séparé Saint-Germain pour le -redonner à sa femme[245], car cette vieille étoit la seule bonne -fortune que le cavalier avoit eue. - - [245] Cette madame Perrochel, une fois chez madame de Rohan, - voyant des portraits, demanda de qui ils étoient. «Des princesses - de Rohan, lui dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle, ils - sont blancs comme neige!» (T.) - -Au bout d'un an et demi, Saint-Germain et sa femme se remirent -ensemble. En un voyage à Paris, comme il fut de retour au logis, un -soir, il demanda où étoit sa femme. Elle a mandé, dit-on, qu'elle -soupoit chez madame la Princesse, la jeune. Le soupçon le prend, il y -va; elle n'y soupoit point. Elle revient à minuit. «D'où venez-vous? -De chez madame la Princesse.--Ah! carogne!» Le voilà à coups de pied -et à coups de poing. - -Le président Le Bailleul, quoiqu'il se dise d'une bonne maison de -Normandie, qui s'appelle de Bailleul, n'en est point; car il seroit -tout de même descendu des _Ballioli_, roi d'Écosse, si le nom y -faisoit quelque chose. Son père étoit Normand, fort expert à remettre -les os disloqués et rompus, et à panser les descentes de boyau: il -épousa une bourgeoise. Il est vrai qu'il n'avoit point de boutique, -car il n'étoit pas chirurgien, et qu'il se mit je ne sais quelle -vision de noblesse dans la tête. On dit qu'il avoit toujours l'épée au -côté. Le feu président avoit le talent de son père, et de leur nom on -appelle tous les remetteurs des _Bailleuls_. Le feu Roi avoit quelque -affection pour celui-ci, et le fit lieutenant civil, puis il devint -président au mortier. Il s'attacha à la Reine, qui le fit surintendant -des finances, métier auquel il n'étoit nullement bon, car c'étoit un -assez pauvre homme. On faisoit un conte sur cela. On disoit qu'une de -ses filles, ou son fils, voyant qu'il disoit en marchandant un cheval: -«Je n'en veux point donner soixante écus; mais je vous en donnerai -deux cents livres,» lui avoit dit: «Vous verrez qu'on vous fera -surintendant des finances, tant vous comptez bien.» On le fit ministre -d'État, en lui ôtant les finances. On lui dit que son gendre dépensoit -trop, et qu'il s'incommoderoit. «Nous avons accoutumé, répondit-il, de -faire comme cela dans notre maison.» - -L'aînée de ses filles, qui est une personne de bonne mine, fut mariée -avec Girard, seigneur de Tillet, qui est une terre de trente mille -livres de rente, à quatre lieues de Paris; c'étoit un des plus riches -garçons de la ville. Il l'épousa pour l'estime qu'il faisoit de -l'alliance, car il eut si peu de chose en mariage que cela ne valoit -pas la peine d'en parler. C'étoit avant la surintendance. Elle -commença de bonne heure à faire bien de la dépense, car de trois mille -louis d'or qu'il lui envoya, il n'en trouva pas un sou le lendemain de -ses noces: le reste alla à proportion. Un an ou deux après son -mariage, elle souhaita d'avoir des lettres de recommandation d'une -veuve d'un avocat-général de Grenoble, nommée madame de Revel, qui a -beaucoup d'esprit et qui faisoit fort joliment des vers; c'étoit pour -quelque affaire au parlement de Dauphiné. Madame de Revel les écrivit -et les lui voulut porter elle-même. Madame de Tillet n'étoit pas -habillée, et ne se voulut pas laisser voir; elle envoya sa suivante en -sa place. Mais la Dauphinoise connut aussitôt la vérité. Quelques -jours après, pour faire voir à l'autre qu'elle n'étoit pas trop aisée -à duper, elle y retourne; mais madame de Tillet fit dire qu'elle n'y -étoit pas, et cela arriva plus d'une fois. Enfin madame de Revel -emprunte un carrosse et des laquais afin qu'on ne reconnût point son -équipage, et y va à une heure précisément. On la fait monter; madame -de Tillet la reçoit, ne sachant qui ce pouvoit être; car elle étoit -montée en même temps que le laquais. Elle lui dit: «Madame, je -demandois madame de Tillet.--Madame, on m'appelle ainsi.--Ce n'est pas -vous pourtant que je demande.--Madame, il n'y a que moi céans de ce -nom-là.--Mais, madame, j'ai vu céans même une autre madame de Tillet -qui ne vous ressemble point du tout.» L'autre reconnoît ce que -c'étoit, et se déferre. La Dauphinoise en eut pitié, et lui dit: -«Madame, c'est assez joué; je ne voulois que vous faire voir que les -provinciales ne sont pas plus bêtes que les autres.» Et après fit une -visite comme si de rien n'eût été. Madame de Tillet, avec sa mère, -l'alla visiter ensuite; mais elle étoit encore déferrée. - -Sa galanterie avec Lillebonne, cadet d'Elbeuf, a bien fait du bruit. -Il y en a qui ont dit que La Cour des Bois, cadet de Tillet (il est -président je ne sais où), devint amoureux d'elle, et que, pour se -venger de ce qu'elle ne l'avoit pas voulu aimer, il fit avertir ou -avertit lui-même le mari de tout ce qui se passoit. Tillet alla pour -quelque temps au Tillet et envoya un petit laquais chez lui, à Paris, -fort adroit, avec ordre de s'amuser, et de se laisser surprendre par -le soir, afin d'avoir prétexte d'y demeurer à coucher. Ce petit garçon -se met à jouer, après souper, avec un petit laquais de madame, et sur -les onze heures et demie il entend bien du bruit. «Qu'est-ce que cela? -dit-il. Ne seroient-ce point des voleurs?--Voire! dit l'autre, joue -seulement.--Mais je meurs de peur.--Joue seulement, te dis-je; c'est -M. de Lillebonne qui vient comme cela coucher tous les soirs avec -madame, quand monsieur n'y est pas.» Le lendemain, Le Tillet enleva le -Suisse, car la vanité de cette femme en avoit voulu avoir un, et la -demoiselle, à qui La Cour des Bois donna fort vilainement des coups de -plat d'épée. Le Suisse confessa tout, et le mari renvoya la dame au -président Le Bailleul, son père. On dit que les Suisses, qui servent -de portiers à Paris, allèrent au nombre de trois cents enlever leur -camarade au Tillet; après ils allèrent demander les gages au -président. «Paie-le, dirent-ils, il t'a servi et a servi ta fille -selon son goût.» Il le fallut payer. Tout cela se fit, dit-on, à la -campagne. J'en doute un peu. - -Madame Pilou alla comme les autres voir madame Le Bailleul dans cette -affliction. Cette sotte femme lui dit: «Ah! madame, mes pauvres filles -sont bien malheureuses! (On avoit aussi parlé terriblement de madame -d'Uxelles, auparavant madame de Nangis[246].) Le monde est bien -acharné sur elles. Mais on dira ce qu'on voudra; mes filles sont bien -demoiselles. Celles qui ne sont point demoiselles peuvent bien tomber -en ces fautes-là, mais non pas elles.--Ah! ah! madame, dit madame -Pilou, me voilà donc bien _encarognée_, moi qui suis fille et femme de -procureurs. Vraiment, vous me donnez là un beau _casse-museau_.» Le -père parloit à peu près de même. Madame de Tillet prit huit mille -livres de pension. Le mari est ferme et n'en veut point ouir parler; -il dit: «Revenez si vous voulez; mais gare la tour.» Elle est chez sa -mère depuis la mort du président Le Bailleul, le père, où elle a sa -fille. Lillebonne continue toujours et fort scandaleusement. - - [246] Elle sortit de Paris au blocus à la tête d'une compagnie de - chevau-légers qu'avoit un Chaumont, parent du bonhomme Chaumont, - beau-frère du président Le Bailleul; elle étoit déguisée en - homme. On disoit à Chaumont: «Vous avez là un joli cadet.» Ce - garçon faisoit entrer les jeunes gens de la cour tous les jours à - Paris. Meret, une fois, pour avoir mal contenté ses porteurs, fut - en danger, car ils crièrent: «Au Mazarin!» (T.) - - - - -MADAME DE CHOISY, - -CHAMPAGNE LE COIFFEUR. - - -Madame de Choisy est soeur de Belesbat. Choisy, maître des requêtes, -aujourd'hui chancelier de M. d'Orléans, l'épousa pour avoir de -l'alliance; car pour lui c'est peu de chose; et la maltôte a enrichi -son père. Elle a été jolie, a de l'esprit, et dit les choses -plaisamment. Elle est gaie, et cherche toujours à se divertir: c'est -un original en certaines choses. Elle plaisoit tellement au cardinal -Mazarin, au commencement de la régence, qu'un jour il dit chez le -maréchal d'Estrées: «Quoi! vous vous divertissez céans, et madame de -Choisy n'en est pas! Comment se peut-on divertir sans elle[247]?» - - [247] Madame de Choisy faisoit le charme de la haute société par - les agréments de son esprit. Mademoiselle de Montpensier, madame - de Brégis, Segrais, dans _les Divertissements de la princesse - Aurélie_, et Somaize, dans _le grand Dictionnaire des - précieuses_, ont fait d'elle les portraits les plus flatteurs. On - a parlé ailleurs de cette dame avec quelque détail. (Voyez la - _Notice sur l'abbé de Choisy_, en tête de ses Mémoires, dans la - deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. - 63, p. 123.) - -On dit que jamais elle n'a été déferrée qu'une fois. Elle n'étoit pas -trop bien avec La Rivière[248]; or, il y avoit une partie de lui, de -Goulas[249], de Tambonneau[250] et de sa femme, et de feue -mademoiselle de Belesbat, pour aller chez Goulas. Madame de Choisy -mouroit d'envie d'en être, et ne savoit comment s'en mettre. Enfin -elle résolut de payer d'effronterie. Un jour, à dîner, quoi qu'on lui -dît, elle ne déferra point. Cependant La Rivière la poussa de telle -force, que mademoiselle de Belesbat en vint contre lui aux grosses -paroles. Cela s'apaisa. Elle avoit alors une demoiselle qui n'étoit -pas trop sage: cette fille s'avisa de lui dire qu'on ne lui rendoit -pas assez d'honneur. «Tu verras, une telle, combien je me vais faire -respecter.» La Rivière et les autres surent cela. Ils lui donnent un -grand fauteuil, un cadenas, et laissent deux places entre elle et les -autres. Elle reçoit tout cela sans s'étonner, comme une chose due. Au -milieu du repas, après lui avoir rendu bien des déférences, tout d'un -coup La Rivière et Goulas se lèvent, le verre à la main, et lui -disent: «A toi, la Choisy.» Cela la déferra tout plat. - - [248] Louis Barbier, dit l'abbé de La Rivière, évêque de Langres. - C'étoit le favori de Gaston, duc d'Orléans, quoique, dit le - _Gallia christiana_, d'après tous les Mémoires du temps, il ne - lui ait pas toujours tenu sa foi. C'étoit un véritable roué - revêtu des habits d'un prélat. - - [249] Secrétaire des commandements de Gaston, duc d'Orléans, dont - il est souvent parlé dans les Mémoires de mademoiselle de - Montpensier. - - [250] Le président Tambonneau, il étoit à la chambre des comptes. - On se souvient que Louis XIV fit, avec madame de Montespan, un - couplet sur la présidente Tambonneau. (_OEuvres de Louis XIV_, - tome 6, page 264.) - -La Rivière fit un jour un conte de maître Girard, le concierge des -Petites Maisons, qui s'amusa une fois si fort à crosser[251], que les -fous, qui n'étoient pas liés, se pensèrent tous sauver. Depuis, quand -madame de Choisy disoit des folies, il lui crioit: «Madame, maître -Girard crosse; madame, maître Girard crosse.» - - [251] _Crosser_; c'étoit un jeu qui consistoit à chasser une - balle ou une pierre avec un bâton recourbé. (_Dict. de Trévoux._) - Ce jeu devoit beaucoup ressembler à celui du mail. - -Elle appelle ses yeux _ses vainqueurs_. Un jour qu'elle étoit allée -voir madame de Vendôme, une bonne idiote[252], elle lui dit pour -excuses de ne lui avoir pas rendu plus souvent ses devoirs, que _ses -vainqueurs_ avoient été malades. La bonne princesse crut qu'elle avoit -dit ses chevaux, et lui demanda: «Qu'avoient-ils donc? Avoient-ils le -farcin?» - - [252] On pourra juger de l'étendue de l'esprit de Françoise de - Lorraine, duchesse de Vendôme, par ce passage d'une lettre écrite - à Conrart, le 13 novembre 1665, par Marie-Éléonore de Rohan, - abbesse de Malnoue. (Nous avons copié cette lettre sur l'original - autographe qui fait partie du manuscrit de la Bibliothèque de - l'Arsenal, no 151, in-4º, t. 2, p. 239) - - «Il faut encore vous dire que madame de Vendôme, en remerciant le - Roi des honneurs qu'il a fait rendre à M. de Vendôme, lui dit:--Il - ne manque rien à ma satisfaction, sinon que M. de Vendôme vît - lui-même les honneurs que Votre Majesté lui rend après sa mort; il - en auroit été bien content, et moi aussi.--Je n'ai rien vu d'elle - de plus joli que ce compliment, non pas même quand elle prioit - Dieu afin que la mer ne fût point débordée durant que son fils de - Beaufort seroit dessus.» - -Elle disoit familièrement à M. de Candale: «Mais allez au moins faire -un tour dans l'antichambre. «Croyez-vous qu'on n'ait point envie de -pisser?» Un jour elle eut envie de manger d'une tourte; elle en fait -faire une par son sommelier; on la lui apporte devant tout le monde; -elle se met à la manger, sans en donner à personne, et puis quand elle -en eut assez: «Tenez, leur dit-elle, en voilà encore; mangez si vous -voulez.» Elle dit aux gens familièrement: «Vous ne m'accommodez pas; -si je puis m'accoutumer à vous, je vous le ferai savoir;» et elle fait -ce qu'elle dit. - -Quand elle voit trop de gens chez elle à la fois, elle leur dit: «En -voilà trop; voyez qui de vous s'en ira.» Elle fit sortir une fois -comme cela deux hommes à leur première visite. On trouve tout bon -d'elle. Le comte de Roussy, homme grave, qu'elle avoit rencontré le -jour de devant quelque part, heurtoit à sa porte: elle met la tête à -la fenêtre. «Monsieur le comte, je vous vis hier, c'est assez; j'ai -affaire à monsieur que voilà.» C'étoit un jeune homme de quinze ans. -On n'en a pourtant jamais médit. Elle dit familièrement aux gens: -«Combien y a-t-il que vous ne m'aviez vue? Vous venez un peu trop -souvent.» - -Jerzé lui fit un jour une malice: il emporta une de ses lettres qu'il -trouva sur la table de la princesse Marie[253], à qui elle étoit -adressée. Il la fait imprimer et envoie crier devant sa porte: «_Voilà -la lettre de madame de Choisy à madame la princesse Marie._» Jerzé la -va trouver. Elle étoit dans une colère enragée: il lui dit qu'elle -avoit grande raison, et qu'il ne falloit point souffrir de ces -choses-là. Elle croyoit que la princesse Marie lui avoit fait le -tour. Enfin on en sut la vérité; et, ravie de n'avoir point sujet de -se plaindre de la princesse, elle pardonna de bon coeur à Jerzé. - - [253] Marie de Gonzague, qui devint reine de Pologne en épousant - Wiesnovieski. «Ma mère, dit son fils, avoit un commerce réglé - avec la reine de Pologne, Marie de Gonzague, avec madame royale - de Savoie, Christine de France, avec la fameuse reine de Suède, - et avec plusieurs princesses d'Allemagne.» (_Mémoires de l'abbé - de Choisy_, deuxième série de la Collection des _Mémoires - relatifs à l'histoire de France_, tome 63, page 153.) - -On écrit de Naples qu'une dame de fort bonne compagnie, et qui mettoit -tout le monde en train, avoit été huée dans les désordres. «Ah! -dit-elle, voilà la _Choisy_ de Naples morte.» - -Un jour, étant au bal auprès de madame d'Angoulême[254] la jeune, qui -seroit bien sa fille, elle lui disoit: «Il faut avouer que les blondes -éclatent plus ici; mais nous autres brunes, nous avons l'agrément.» -Elle disoit cela du meilleur sérieux qu'elle eût. - - [254] Henriette de La Guiche, veuve de Jacques de Matignon, comte - de Thorigny, femme de Louis de Valois, duc d'Angoulême. - -Elle fit une fois un vilain tour au curé de Saint-Germain de -l'Auxerrois: elle avoit pris un remède; ce remède fut si long-temps à -opérer, qu'elle se résolut à aller à la messe avant que de rendre. -Mais à peine la messe fut-elle vers la fin, qu'elle se sentit pressée. -Elle entre chez le curé, et trouve deux hommes dans sa salle qu'il -avoit conviés à dîner; elle leur dit: «Messieurs, M. le curé vous -demande.» Elle plante son paquet dans la cuvette où il y avoit du vin -à la glace, puis se sauve. Elle loge là, auprès de l'hôtel de -Blainville. Le curé la vouloit excommunier: elle répondit «qu'il -valoit mieux qu'elle eût fait tout dans la cuvette que dans l'église; -et qu'après tout, si elle n'eût été bien craignant Dieu, elle n'eût -pas été à la messe en cet état-là.» - -Champagne le coiffeur contoit, il y a long-temps, une chose d'elle -que personne n'a crue: il disoit qu'étant une fois allé trouver la -princesse Marie à Notre-Dame-des-Vertus, où elle prenoit l'air chez -Montelon, son avocat, il étoit entré dans la chambre de madame de -Choisy, qui y étoit aussi, et que, l'ayant rencontrée au lit, il avoit -été assez heureux pour trouver l'heure du berger; mais que ce n'étoit -pas ce qu'on pensoit, et qu'elle avoit les cuisses fort maigres. Un -des parents de la dame, qui m'a conté cela, dit qu'il chercha quelque -temps Champagne pour le rouer de coups, mais que le coquin se cacha. -Je ne sais comment, après une chose comme celle-là, la reine de -Pologne a pu emmener Champagne avec elle. - -Ce faquin, par son adresse à coiffer et à se faire valoir, se faisoit -rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit -si insupportable qu'il leur disoit tous les jours cent insolences: il -en a laissé telles à demi coiffées; à d'autres, après avoir fait un -côté, il disoit qu'il n'achèveroit pas si elles ne le baisoient; -quelquefois il s'en alloit, et disoit qu'il ne reviendroit pas si on -ne faisoit retirer un tel qui lui déplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien -faire devant ce visage-là. J'ai ouï dire qu'il dit à une femme, qui -avoit un gros nez: «Vois-tu, de quelque façon que je te coiffe, tu ne -seras jamais bien tant que tu auras ce nez-là.» Avec tout cela elles -le couroient, et il a gagné du bien passablement; car, comme il n'est -pas sot, il n'a pas voulu prendre d'argent, de sorte que les présents -qu'on lui faisoit lui valoient beaucoup. Lorsqu'il coiffoit une dame, -il disoit ce que telle et telle lui avoit donné, et quand il n'étoit -pas satisfait, il ajoutoit: «Elle a beau m'envoyer quérir, elle ne m'y -tient plus.» L'idiote, qui entendoit cela, trembloit de peur qu'il ne -lui en fît autant, et lui donnoit deux fois plus qu'elle n'eût fait. -Avec cela il étoit médisant comme le diable: il n'y avoit personne à -sa fantaisie. De Pologne il alla en Suède, et revint ici avec la reine -Christine. - - - - -M. ET MADAME DE BRÉGIS. - - -Brégis est fils d'un président des comptes, qui s'appeloit Flesselles. -Cet homme, par la vision de conserver de grandes pièces en terres, en -charges et en maisons à Paris, payoit une si grande quantité de rentes -constituées, qu'on payoit chez lui, à la lettre, comme on fait à -l'Hôtel-de-Ville. Brégis étoit cadet[255], et se mit dans le régiment -des gardes, où il acheta un drapeau; depuis il devint l'aîné. Son père -l'obligea à quitter l'épée. Jamais on ne l'y put faire résoudre qu'en -lui disant qu'un conseiller au parlement passoit devant un capitaine -aux gardes. Il n'y a pas de difficultés pour des contrats de mariage, -enterrements et autres choses semblables. Voilà donc Brégis de robe; -mais il n'en fut pas long-temps. Il devint amoureux d'une -femme-de-chambre de la reine, appelée mademoiselle de Charan[256], -fille du premier lit de madame Hébert, autre femme-de-chambre de la -Reine. Pour la lui faire épouser, on donna à cette fille, qui étoit -jolie, quoique brune et petite, la qualité de fille de la Reine, de -dehors. Le père ne consentit point au mariage; depuis il s'apaisa. On -fit un couplet. - - Brégis s'est fait de la cour, - Épousant Charan, la belle; - Mais il sera quelque jour - Aussi cocu que Courcelle[257]. - - [255] Madame de Belesbat est sa fille. - - [256] Ce passage de Tallemant donne le véritable nom de la - comtesse de Brégis, ainsi c'est par erreur qu'elle a été appelée - Charlotte de Saumaise dans une note des _OEuvres de Louis XIV_, - t. 5, p. 19. - - [257] Un homme de qualité qui, par amour, avoit épousé une - gourgandine. Depuis elle consentit à la dissolution du mariage, - et il épousa madame d'Auriac, soeur du maréchal de Villeroy. (T.) - -On dit qu'il lui avoit fait présent de quelque galanterie pour -laquelle il lui fallut subir une opération. Cela se sut, quoique -secret, et on l'appela _le Petit Castillan_, à cause que les chevaux -de ce pays-là ont le bout d'une oreille coupé. - -Brégis eut, par le crédit de sa femme, je ne sais quel emploi quand on -parla d'envoyer à Munster, et de là il fut envoyé en Pologne, où après -il eut qualité d'ambassadeur. Du temps du mariage de la reine de -Pologne, il alla en Suède, où la Reine se laissa apparemment tromper à -la hablerie du cavalier; car pour sa physionomie, quoiqu'il soit bien -fait, il a furieusement de ganache. Sa femme cependant s'étoit bien -mise dans l'esprit de la Reine, et y a gagné, dit-on, plus de quatre -cent mille livres. Elle est coquette en diable; cependant on n'a -jamais tranché le mot avec personne. Elle ne manque point d'esprit; -mais c'est la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui -soit au monde. Elle dit une chose jolie quand les Polonois étoient -ici. La Reine lui dit: «Mais entendez-vous ce qu'ils disent quand ils -vous cajolent?--Hélas! madame, répondit-elle, en cette matière-là on -entendroit des Topinamboux.» Or, la reine de Suède fit faire un -compliment à madame de Brégis, et lui offrit une province entière, si -elle y vouloit venir. Sur cela madame de Brégis lui écrivit la lettre -que voici. Je l'ai gardée exprès, parce que le monde étoit si sot que -de la trouver belle, et qu'on en a fait, plus de cent copies. - - «MADAME, - -«Il m'auroit été avantageux de garder le silence pour ne pas détruire -la bonne impression que Votre Majesté a reçue en ma faveur, si je ne -l'avois jugé trop contraire à la reconnoissance que je lui dois des -bontés qu'elle me témoigne sans les avoir méritées, si ce n'est que -son divin esprit ait pénétré qu'elle a en moi une personne qui est -remplie d'un respect et d'une vénération toute particulière pour une -reine, qui mériteroit le nom de la plus illustre qui ait jamais -existé, si celle que je sers n'étoit d'un mérite qui ne peut être -surpassé, et qui m'oblige de lui faire partager un coeur que je lui -offrirois tout entier s'il n'étoit préoccupé par une rivale avec -laquelle il est toujours heureux d'avoir quelque chose à contester, et -si je n'avois cru qu'une infidélité est un sentiment indigne d'être -offert à Votre Majesté, ni d'être pris par une personne qui ose -désirer son amitié, que je regarde comme une chose qui ne peut être -méritée, mais que je lui demande en faveur des sentiments respectueux -que M. de Brégis a pour elle, qui sont tels qu'elle ne les peut -attendre plus grands de pas un de ceux qui sont assez heureux de voir -Votre Majesté en la présence de laquelle il me seroit doux de -protester que je suis, etc.[258].» - - [258] Cette lettre, quoique multipliée par des copies, n'a pas - été insérée dans les _Lettres et Poésies de madame la comtesse de - B._ (Brégis); Leyde, Antoine Du Val, 1666, petit in-12, ou Jean - Sambix, 1668. Cette pièce, en effet, ne méritoit pas la - publication, et Tallemant l'a bien jugée en la présentant comme - un exemple de ridicule et d'affectation. - -Sur cette lettre, Comminges, qui haïssoit madame de Brégis, avec -laquelle il avoit eu prise jusqu'à se dire des injures, car elle -l'appela _cocu_, et lui l'appela p....., écrivit à Benserade en ce -sens: «Au reste, après avoir considéré de quelle importance est à -l'État l'alliance des Suédois, je souhaiterais qu'on pensât à -satisfaire la Reine. On voit bien qu'elle est rivale de la Reine, et -qu'elles aiment toutes les deux madame de Brégis, et qu'après l'offre -d'une province entière pour l'attirer en son pays, il n'y a point -d'apparence qu'elle souffre qu'on lui refuse cette dame. Mon avis -seroit donc de lui accorder madame de Brégis, attendu que toutes les -inondations des Goths sont venues de ce pays-là, et que si, pour se -venger, la reine de Suède en faisoit faire encore une, ils seroient -bien plus à craindre maintenant qu'en un autre temps, à cause des -frondeurs qui se joindraient à eux infailliblement.» - -A La Haye, au retour de Suède, Brégis disoit à la reine de Bohème, -qu'il avoit fait à qui tireroit le mieux à coups de pistolet -avec je ne sais quel prince d'Allemagne, dont il vantoit fort -l'adresse. «Ce prince, madame, tire, et donne droit au milieu d'une -_richedalle_[259]. Moi (dit-il, en montrant son chapeau, qu'il mit -exprès pour cela, et avançant le bras), avec mes pistolets de -Langen[260], madame, je donne dans le même trou.» Je vous laisse à -penser si on se moqua de lui. Cette cour de La Haye n'étoit pas trop -mal polie. - - [259] _Reichsthaler_, pièce de monnoie allemande. - - [260] Célèbre arquebusier. (T.) - -Il disoit au prince de Tarente: «J'ai vu une princesse en tel lieu (il -nommoit le lieu et la princesse), monsieur, croyez-moi, il y a quelque -chose à faire avec elle; ce n'est pas une chose à négliger.» Notez -qu'il y avoit trois cents lieues de Hollande pour le moins. Il est en -méchante réputation du côté du coeur: je l'ai vu une fois (en 1651) à -un bal l'épée au côté; un garçon de la ville nommé Bigot, commissaire -des guerres, dit à demi-haut: «De quoi diable s'avise cet homme de -porter une épée au bal?» Brégis l'entendit, et quand il eut dansé: -«Qui est-ce, dit-il, qui a parlé de mon épée?» Bigot répondit: «C'est -moi.» Voilà Brégis surpris; il croyoit qu'on lui feroit des excuses. -«Je porte une épée, dit-il, parce qu'étant à la Reine (c'est donc de -par sa femme), on ne doit pas aller sans épée en un temps si peu -tranquille que celui-ci.» - -Brégis avoit amené une belle fille qui avoit résolu, disoit-il, -d'entrer aux Filles Repenties; mais elle n'y entroit point. Madame de -Brégis, un beau jour, la prend et l'y mène; elle avoit fait promettre -à son mari, avant qu'il arrivât, qu'ils feroient lit à part; elle -avoit trop souvent des enfants. Au bout de quelque temps pourtant, il -fallut coucher ensemble. Le lendemain elle faisoit comme une nouvelle -mariée; elle devint grosse aussitôt, et a continué depuis, de sorte -qu'elle s'est fort gâtée. Son mari se mit à cajoler la suivante: cette -fille le dit à sa maîtresse, qui lui dit: «Donnez-lui rendez-vous au -Calvaire, et là je l'irai trouver.» Il y va, et, comme il croyoit -tenir la fille, il trouve sa femme et la parenté qui lui chantèrent sa -gamme: il se met en colère, donne un soufflet à la fille, et puis s'en -va. Il y a eu depuis bien des noises en ménage. Elle s'est fait -séparer de biens. Pour sa gloire pourtant elle l'a fait faire -lieutenant-général, et il a servi deux campagnes en Italie. Nous en -parlerons ailleurs[261]. - - [261] On a attribué au comte de Brégy, ou Brégis, les _Mémoires - de M. de ***, pour servir à l'histoire du dix-septième siècle_; - Amsterdam, 1760; 3 vol, petit in-8º. Cette opinion ne repose sur - rien de solide. _Voyez_ la Notice de M. Alexandre Petitot en tête - de l'ouvrage, dans la deuxième série de la Collection des - _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 58. - - - - -CÉRISANTE[262] ET MARIGNY. - - -Cérisante se nommoit Duncan, et étoit fils d'un Écossois huguenot, qui -étoit médecin et principal du collége de Saumur; c'est celui qui -disoit qu'un médecin étoit _une incombustibilité propter religionem_. -Ce garçon avoit de l'esprit, et faisoit des vers latins aussi bien que -personne; mais il avoit une vanité enragée. Il fit dessein de suivre -la profession de son père, et fut reçu docteur en médecine à -Montpellier. Au retour, on le donna pour précepteur et gouverneur tout -ensemble au feu marquis de Fors, fils de M. du Vigean; ce fut ce qui -le perdit, car, à l'Académie, il se mit à faire les exercices comme -son pupille, et enfin il jeta le froc aux orties. Le marquis, en -changeant de religion, acheta le régiment de Navarre, et donna à -Cérisante[263] la lieutenance de mestre-de-camp. Le marquis de Fors -fut tué à Arras, il avoit bien du coeur et bien de l'esprit; et notre -homme fut obligé de se retirer, car on le traitoit de pédant. Par -malheur, il étoit devenu amoureux de mademoiselle de Fors, depuis -madame de Pons, et aujourd'hui madame la duchesse de Richelieu[264], -et, comme la demoiselle n'étoit pas si persuadée du mérite du -cavalier que le cavalier en étoit persuadé lui-même, par désespoir il -résolut d'aller voir si la fortune lui seroit plus favorable chez les -Ottomans que chez les François; mais il en revint sur des lettres de -madame du Vigean, qui, par le moyen de madame d'Aiguillon, lui vouloit -procurer quelque avancement. En effet, on lui voulut donner un -vaisseau, mais il méprisa cela. - - [262] Marc Duncan de Cérisante, né vers 1600, mort en 1648. - - [263] Ce fut en prenant le parti des armes que Duncan adopta ce - nom de roman. (T.) - - [264] Anne Poussart, fille de François Poussart, marquis de Fors, - seigneur du Vigean, dame d'honneur de la Reine, et ensuite de - madame la Dauphine, veuve en premières noces de - François-Alexandre d'Albret, sire de Pons, comte de Marennes, - mariée en secondes noces à Armand-Jean Du Plessis, duc de - Richelieu. Elle est morte en 1684. - -Au retour, ayant touché trois ou quatre mille francs, que M. du Vigean -lui devoit, il s'en alla en Suède. M. Grotius[265], ambassadeur de -Suède en France, lui donna une lettre de recommandation au chancelier -Oxenstiern[266], mais peu pressante. Chapelain, que Cérisante -connoissoit, s'avisa que M. de Longueville avoit à faire réponse au -maréchal Horn[267], qui l'avoit remercié par une lettre de ses -civilités, et il lui parla de Cérisante, pour porter sa lettre, le -priant de le lui recommander. Le maréchal reçut Cérisante à bras -ouverts, le retint chez lui quelques jours, puis le présenta au -chancelier, son beau-père, qui, tout puissant en ce temps-là, car la -reine étoit encore mineure, lui fit donner un régiment de cavalerie en -Allemagne; mais s'étant trouvé qu'on vouloit envoyer ambassadeur en -France un homme qui est venu depuis en 1648, le chancelier, qui le -haïssoit, l'empêcha, et dit qu'un gentilhomme suffiroit. Il jeta les -yeux sur Cérisante, qui se faisoit tout blanc de son épée, et l'envoya -ici résident pour agir conjointement avec Grotius que le chancelier -vouloit débusquer. En effet, Grotius demanda bientôt son congé, et -Cérisante demeura. Chapelain le recommanda à Lionne[268]. Il étoit -payé des neuf mille livres qu'on lui donnoit sur l'argent que le Roi -fournissoit aux Suédois, il le prenoit même par avance. - - [265] Hugues Grotius (ou de Groot), homme universel, poète, - historien, diplomate. Il vint en France comme ambassadeur de - Suède, en 1635, et il y remplit ces hautes fonctions pendant dix - années. Né en 1583, il mourut en 1645. - - [266] Alexandre, comte d'Oxenstiern, chancelier de Suède, et l'un - des premiers hommes d'État de son temps. Né en 1583, il mourut en - 1654. - - [267] Gustave, comte de Horn, maréchal de Suède, et l'un des plus - habiles généraux de Gustave Adolphe, mourut en 1657, à l'âge de - soixante-cinq ans. - - [268] Hugues de Lionne, secrétaire d'État au département des - affaires étrangères, mort en 1671. - -Le feu Roi mourut en ce temps-là; on lui demande à lui, qui ne parloit -que de madame d'Aiguillon, qui seroit premier ministre. Il dit que ce -seroit apparemment le cardinal Mazarin. Cela s'étant trouvé vrai, ils -le prirent, pour un plus habile homme qu'il n'étoit. - -Voilà notre homme bien à son aise; il se met en équipage, il avoit -quatre chevaux, un carrosse bien armoirié, et trois laquais. Il prend -un secrétaire, et se fait porter à Charenton un carreau de velours -avec de l'or. Il appeloit ce jour-là le jour de son triomphe. Partout -il affectoit d'avoir un fauteuil, jusque-là que des dames firent, par -malice, clouer tous les fauteuils de leur chambre, afin qu'il n'en pût -prendre un, car il en alloit prendre lui-même en un besoin, et -c'étoit chez M. du Vigean qu'il tenoit le plus de gravité. - -Une fois, à l'hôtel de Rambouillet, M. Chapelain, qui y soupoit avec -Voiture et Arnauld, s'y fit mener par Cérisante, qu'on y retint aussi, -et en causant avec ces messieurs durant que Cérisante étoit allé -parler à quelqu'un, comme il vit que les autres s'en moquoient, il -leur dit: «Voyez-vous, c'est un étrange perroquet, ne vous y jouez -point.» Ils se mirent à rire, et tout le soir, dès que Chapelain -disoit quelque chose, ils lui disoient sans cesse: «Ah! pour cela vous -êtes un étrange perroquet;» et se moquèrent de Cérisante en la -personne de son ami. Quand il fallut se retirer, Cérisante le remena, -et, comme Chapelain est fort cérémonieux, et qu'il ne vouloit pas que -l'autre passât le coin de la rue, Cérisante lui dit: «Mais, vraiment, -je dirai donc comme les autres que vous êtes un étrange perroquet.» -Chapelain se mit à rire, et le conta le lendemain à madame de -Rambouillet. - -En ce temps-là Bertaut l'_Incommode_[269] revint de Suède, et rapporta -que Marigny[270] étoit fort bien avec la reine de Suède. Par malice, -un jour que Cérisante étoit avec elle, elle envoya chercher Bertaut, -et lui fit conter cela en sa présence. Cérisante, qui étoit assez fou -pour avoir quelque dessein de plaire à la Reine, à mesure que l'autre -contoit les progrès de Marigny, se déferroit, et ne savoit ce qu'il -vouloit dire. En effet, Marigny étoit assez bien pour avoir été prié -par le comte Magnus de La Gardie de le tenir bien dans l'esprit de la -Reine, pendant le voyage qu'il venoit faire ici. Marigny, qui a -toujours été un fou, frondoit tout haut contre le chancelier -Oxenstiern. Ce Marigny étoit fils d'un officier de Nevers, appelé -Carpentier. Connoissant la princesse Marie, il alla à Mantoue, où il -ne trouva rien à faire; de là il passa à Rome, où je l'ai vu -misérable. De retour ici, il trouva moyen d'être secrétaire de M. -Servien, qui s'en alloit à Munster; mais il le quitta en Hollande, à -cause de quelque démêlé, et s'en alla en Suède. Il est bien fait, il -parle facilement, sait fort bien l'espagnol et l'italien, et n'ignore -pas un des bons contes qui se font en toutes les trois langues; fait -des vers passablement: pour du jugement, il n'en a point; mais la -Reine, à qui il avoit affaire, a bien fait voir qu'on n'avoit pas -besoin de jugement pour réussir auprès d'elle. Cérisante, jaloux de -Marigny, dépêche un de ses frères, nommé Montfort[271], pour tâcher de -le détruire. Montfort en dit du mal; Marigny se défend; et, comme il -avoit eu avis de toutes les folies de Cérisante, il en fit des contes -à la Reine, et le rendit ridicule. Enfin Marigny fit tant de sottises -qu'on le voulut assassiner: il se défendit; la Reine prit son parti, -mais avec tout cela on lui conseilla de se retirer. On parlera de lui -dans la _Fronderie_. - - [269] Voir pour l'origine de ce surnom, t. 3, p. 179. - - [270] Jacques Carpentier de Marigny, auteur d'une multitude de - vaudevilles sur le temps de la Fronde. Son poème du _Pain-Bénit_, - imprimé en 1673, est le plus connu de ses ouvrages. Marigny - mourut en 1670. - - [271] Ce garçon, pour avoir fait quelque insolence dans une - débauche, fut battu par le comte Jacques de La Gardie, cadet du - comte Magnus, et à tel point qu'il en mourut de regret. (T.) - -Voici les folies que Cérisante avoit faites à Paris. Il devint -amoureux, à Charenton, d'une belle-fille nommée Lolo: il songea à -l'épouser, et fit consulter, disoit-on, si on pouvoit assigner un -douaire sur les bienfaits qu'on espéroit recevoir; car il avoit de -grandes prétentions sur l'ambassade de Suède en France, et disoit à -tout bout de champ, qu'un tabouret siéroit bien à cette fille. On la -maria quelque temps après[272]. Quand il sut que l'affaire étoit -conclue, par galanterie, il se fit son épitaphe à lui-même. Il s'en -fût fort bien passé, car c'étoient des vers françois pitoyables. Pour -se moquer de lui, Sablière Rambouillet, comme on l'a su depuis, fit -imprimer un billet d'enterrement que voici: - -«Vous êtes prié d'assister à l'enterrement de messire Marc Duncan, -seigneur de Cérisante, conseiller d'État de la couronne de Suède, -résident et prétendant à l'ambassade de France?» - - [272] Elle épousa Gondran, fils de l'avocat Galland. (_Voyez_ - plus bas l'Historiette de madame Gondran.) - -On porta un de ces billets dans une maison où il étoit: il s'emporta, -et dit mille extravagances. Cela ne servit qu'à rendre la chose plus -plaisante. Il alla voir la belle deux ou trois jours après qu'elle eut -été mariée; elle étoit encore chez son père; il lui voulut dire -quelque chose tout bas: le mari ne le trouva pas bon, ils se -querellèrent. Le mari le menaça de le jeter par les fenêtres. -Cérisante lui répondit que sans le respect de madame, il lui -donneroit cent coups d'éperon, et se retira après avoir dit adieu pour -jamais à cette belle. - -Il jeta les yeux sur une autre jolie huguenotte, fille de La Rallière, -qui a fait le parti des Aisés[273] et bien d'autres. A cause de lui et -de Catalan, autrefois huguenot, on appela la maltôte de la Théologie -de Charenton. Il envoya demander cette fille en mariage, et dit à -celui qu'il chargea de cette belle commission: «Je pense que le -bourgeois sera bien aise.» Il en fut si aise, qu'il répondit que sa -fille n'avoit que douze ans, et que quand elle en auroit vingt, il -penseroit à la marier. Cependant un an après il la maria avec le comte -de Saint-Aignan, fils du marquis de Clermont-Gallerande, de la maison -d'Amboise. - - [273] Ce partisan avoit pris à ferme la taxe établie sur les - _gens aisés_. - -Mais voici la plus grande folie de toutes. Un jour qu'il étoit au -Cours avec madame de Besançon et sa fille, dans un embarras, Jerzé, -qui étoit à la portière du carrosse de M. de Candale qui étoit au -fond, dit au cocher de madame de Besançon: «Hé! mon ami, recule un -pas; si tu savois ce que tu nous ôtes et le peu que tu nous donnes, tu -me ferois cette grâce.» Ce carrosse l'empêchoit de voir quelque belle. -Mademoiselle de Besançon s'offensa de cela, et dit en se tournant vers -Cérisante: «Vraiment, ces princes chimériques s'en font un peu bien -accroire.» Cérisante pensa avoir trouvé une belle occasion de se -signaler. Il envoya le lendemain de bonne heure son frère, nommé -Sainte-Hélène, faire un appel à M. de Candale. Par bonheur pour ce -frère, M. d'Épernon n'en sut rien, car je crois qu'il eût mal passé -son temps. M. de Candale dormoit encore: on ne voulut point -l'éveiller. Ce garçon attendit si long-temps qu'on se douta de quelque -chose; toutefois on le fit parler enfin. M. de Candale, qui ne s'étoit -jamais battu, et qui n'avoit point encore été à l'armée, crut que ce -seroit mal enfourner que de refuser un appel; il lui demanda donc -rendez-vous derrière les Minimes de la Place-Royale. Cependant cela -s'évente; M. de Candale alla pourtant au lieu de l'assignation; mais -Cérisante fut en grand'peine, et il fallut que le cardinal le prît en -sa protection; car on craignoit d'offenser les Suédois. Si feu M. -d'Épernon eût vécu, il ne s'en seroit pas sauvé, et les Simons[274] -eussent eu là une bonne curée. Il fut si fou que de dire, pour -s'excuser, qu'il venoit des rois d'Écosse, et qu'il y en avoit de son -nom, et il porta je ne sais quels vieux parchemins à M. de Lionne, par -lesquels il prétendoit prouver sa noblesse. - - [274] C'étoit apparemment le nom du bourreau de ce temps-là. - -A propos de noblesse, avant cela, il entreprit de se faire déclarer -noble à la cour des aides; et, comme il fallut des témoins pour -déposer comme son père avoit vécu noblement, il fait ajourner pour -témoins le maréchal de Châtillon, le maréchal de La Meilleraye et le -marquis de Montausier, et n'en avertit point le rapporteur, qui -n'avoit point de greffier, et n'étoit pas seulement en état de les -recevoir: il fallut remettre à une autre fois. Le maréchal de -Châtillon dit que, sans Cérisante, Arras n'eût pas été pris. Les deux -autres, qui avoient étudié à Saumur, dirent que feu M. Duncan avoit -été visité et honoré de tous ceux qui venoient étudier à Saumur, -quelques grands seigneurs qu'ils fussent. Cérisante prenoit tout cela -pour argent comptant, et ne voyoit pas que l'on se moquoit de -lui[275]. - - [275] Depuis peu, Sainte-Hélène n'a pu se faire déclarer noble. - (T.)--Il ne faut pas confondre ce frère de Cérisante avec le - Cormier de Sainte-Hélène, l'un des juges du surintendant Fouquet. - -M. de Metz écrivit en Suède l'extravagance de cet homme, et que, sans -le respect de la Reine, on l'auroit traité comme il le méritoit. Au -bout de quelque temps, endetté par-dessus les yeux, il fut contraint -de s'en aller sans dire gare. Du présent qu'on lui fit en Suède, il -envoya de quoi payer ce qu'il devoit ici; et, voyant qu'il n'y avoit -guère rien à faire, de là il alla en Pologne, où quelques -gentilshommes qu'il avoit connus dans ses voyages lui firent saluer la -Reine: il n'y trouva point d'emploi; et il revint à Paris, où il fut -quelques jours _incognito_, de peur de ses créanciers; après il alla à -Venise. Là, le marquis de Clermont-Gallerande, aîné de Saint-Aignan, -dont nous avons parlé ci-dessus, qui étoit au service de la -république, lui conseilla de se faire Turc. Notre homme lui confessa -que sans la circoncision cela seroit déjà fait, mais qu'un vieux -renégat lui avoit dit que c'étoient de trop grandes douleurs. - -Il alla donc à Rome, où il se fit catholique; le pape lui donna pour -cela six cents livres de pension. Il étoit sur le point de se faire -prêtre. Mais M. de Guise allant à Naples, il lui fut donné par les -ministres de France, M. de Saint-Nicolas (Arnauld) en étoit un, pour -tenir les chiffres auprès de M. de Guise; car il disoit naïvement -qu'il avoit bien voulu laisser le premier lieu à ce prince, et il -juroit qu'il ne quitteroit pas ses prétentions pour la fortune du -maréchal de Gassion. Il assembla, de son chef, le conseil chez Gennaro -Annèse, en qualité d'ambassadeur de France, et fit demander la charge -de mestre-de-camp général. Il fit mettre un jour un carreau avec de -l'or à l'église, comme ambassadeur. M. de Guise, devant tout le monde, -le menaça des Petites-Maisons. - -M. de Guise, ne trouvant pas bon qu'il donnât avis de tout à la cour, -comme il faisoit, le fit mettre en prison. Ce fut Modène[276], qui, -voyant qu'il les traversoit, le fit arrêter comme un homme suspect. Il -y avoit trois semaines qu'il étoit en prison, quand un valet adroit -qu'il avoit prit son temps de se jeter aux pieds de M. de Guise, -devant le peuple, et fit si bien que son maître sortit. Gennaro -Annèse, avec lequel il avoit quelque intrigue, le fit sortir. Il eut -ensuite quelque commandement vers Salerne; enfin il revint à Naples. -Après l'attaque des postes des Espagnols, M. de Guise, voyant que le -colonel, qui commandoit à cette attaque, avoit été tué, dit à -Cérisante, qui étoit auprès de lui: «Il n'y a plus personne là pour -commander.» Cérisante pour cela ne s'offrit point, de peur que M. de -Guise ne dît qu'il s'étoit fait de fête; ainsi le duc fut contraint de -lui dire qu'il le prioit d'y aller. Il y fut et reçut un coup de -mousquet dans le talon dont il mourut au bout de douze jours; il -écrivoit à M. de Chapelain, ne croyant pas être blessé si -dangereusement, «qu'au moins s'il mouroit, il mourroit comme -Achille[277]» On dit que Modène fut cause de cela, et qu'il ne donna -pas comme il avoit ordre; de sorte que tout fondit sur notre -aventurier. Il fit un testament par lequel il ordonna qu'on l'enterrât -à la _Madonna del Carmine_, et il fit une inscription latine pour -mettre sur son tombeau, qui disoit qu'il s'étoit dévoué pour la -liberté du peuple de Naples. Il donnoit à son hôte quelque peu -d'argent qui lui restoit, avec son équipage qui étoit assez médiocre, -et après il ajoutoit: «Quant à mes autres biens, villes, forteresses, -châteaux, seigneuries, terres, et tous autres lieux, de quelque titre -qu'ils soient titrés, mes héritiers les partageront selon la coutume -des lieux où ils sont situés.» Ce testament a été apporté ici, et je -le sais d'homme qui l'a vu[278]. - - [276] Esprit de Raimond de Mormoiron, comte de Modène, né en - 1608, mort en 1673. On a de lui l'_Histoire des révolutions de - Naples_, complément nécessaire des _Mémoires du duc de Guise_. - Cet ouvrage, qui étoit devenu fort rare, a été réimprimé par les - soins de M. le comte de Fortia-d'Urban, membre de l'Académie des - inscriptions; Paris, Sautelet, 1826, ou Pellicier, 1827. Les - exemplaires de cette dernière date sont de la même édition que - ceux de 1826; mais, en réimprimant des titres, on a retranché la - généalogie de la maison de Raimond-Modène. - - [277] M. de Guise dit qu'il fut blessé en mettant chausses bas, - et que ce fut à la jambe. La vérité est que ce fut au gros - orteil. Lui, pour se comparer en quelque chose à Achille, écrivit - à M. Chapelain qu'il eût mieux aimé que c'eût été au talon pour - mourir de la mort d'Achille. (T.) - - [278] Cet homme-là a tort; car moi j'ai eu curiosité à Saumur de - lire ce testament; il y a dans le style du notaire, qui le - prenoit pour un grand seigneur, quelques termes de châteaux et - seigneuries; mais où il parle de lui, il n'y en a pas un mot. Son - frère Sainte-Hélène, qui m'a montré ce testament, prétend qu'en - 1641, qu'il fut à Constantinople, il y alla par ordre du cardinal - de Richelieu. Il se peut faire qu'y voulant aller, il se fit - donner quelque patente par la faveur de madame du Vigean auprès - de madame d'Aiguillon. (T.) - - - - -MADAME DE GONDRAN. - - -Cette belle fille, cette Lolo[279], dont nous avons dit que Cérisante -devint amoureux, est celle qu'on appela depuis madame de Gondran: elle -est fille d'un nommé M. Bigot de La Honville, contrôleur-général des -gabelles. La famille des Bigots est une assez bonne famille; mais il -n'y a point de gens au monde qui s'estiment plus les uns les autres -que ceux-là. Le frère de celui-ci avoit fait un arbre généalogique de -leur famille, et écrivoit soigneusement la naissance de tous les -enfants issus de Bigots ou de Bigottes; c'est pour cela que l'abbé -Tallemant[280] appeloit cette famille _la maison d'Autriche_. Ils -emploient toute la matinée leurs laquais à envoyer savoir des -nouvelles les uns des autres. La Honville, comme l'aîné de tous, est -aussi le plus grimacier; la première chose qu'il fait quand il est -levé, c'est d'aller dans la chambre de sa fille aînée, avec laquelle -il loge depuis qu'il est veuf[281], pour savoir comment elle a passé -la nuit. Il fit une fois un voyage à Bourbon avec elle, et Louvigny, -son mari, qui étoit devenu aveugle; d'Agamy, beau-frère de Louvigny, -et sa femme, y étoient aussi. Tout le long du chemin, cet homme venoit -dire à sa fille: «Ma fille, ne vous plaît-il pas qu'on mette les -chevaux?» La fille, bien instruite, répondoit: «Ce qu'il vous plaira, -mon papa, c'est à vous à ordonner.» Il en falloit autant pour -déjeûner, autant pour monter en carrosse, autant à la dînée et à la -couchée, pour savoir en quelle hôtellerie on iroit; et, sans d'Agamy, -car, pour le gendre, il ne souffloit pas, je pense qu'il eût fallu -retourner dès l'entrée d'Essone; peut-être même ne fussent-ils point -partis, car un jour que cet homme devoit mener chez lui, à la -campagne, une de ses soeurs, il fallut, avant que de se quitter, -résoudre à quelle heure ils partiroient le lendemain; voilà donc le -frère qui, d'un ton grave, dit à sa soeur: «Ma soeur, à quelle heure -vous plaît-il que nous partions?--A quelle heure il vous plaira, mon -frère.--Mais, ma soeur, c'est pour vous que je vais à La -Honville.--Mais, mon frère, c'est vous qui me menez.» Ils furent comme -cela un gros quart-d'heure. Moi, qui n'avois point là mon carrosse, et -qui voulois que ce monsieur me menât quelque part, j'enrageois de -cette cérémonie. Enfin je m'approchai, et leur dit: «Ne sait-on pas -bien que pour faire huit ou neuf lieues (car il y en avoit autant de -Paris à cette maison), il faut partir à onze heures?» Je terminai -tous leurs compliments. - - [279] Diminutif de Charlotte. - - [280] François Tallemant Des Réaux, abbé du Val-Chrétien, membre - de l'Académie françoise, oncle de l'auteur de ces _Mémoires_, - mourut en 1693. - - [281] Sa femme étoit fille de Sarrau, secrétaire du Roi. - (_Mémoires de Conrart_, dans la Collection des _Mémoires - relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 48, p. 188). - -Or, La Honville est situé entre le chemin de Lyon et le chemin -d'Orléans; de sorte que cet homme épie tous ceux de sa connoissance -qui prennent l'une ou l'autre de ces deux routes, pour les prier de -loger chez lui, non pas qu'il y prenne si grand plaisir, mais par -vanité; car quand on lui a conseillé de se délivrer de cette servitude -qui lui a coûté bon, il a répondu que ses pères en avoient usé ainsi, -et qu'il ne vouloit pas dégénérer. Il y mène souvent ses soeurs et -leur _mesgnie_[282], et quand il est dans la cour, il descend le -premier, et leur fait un compliment avec autant de sérieux que s'il -recevoit M. le chancelier. Ce cérémonieux pourtant fit une chose que -les plus libres ne feroient pas; car, quand sa soeur de Mérouville -maria sa fille, il lui offrit sa maison des champs; il n'y avoit -qu'une carrossée de personnes. Cependant lui laissa faire toute la -dépense, et ne leur donna que de l'eau. Il fit la même chose pour ma -soeur de Ruvigny, et n'eut pas l'esprit de ne s'y pas trouver. Je m'en -crevois de rire, et surtout quand il fallut se mettre à table; car, -comme maître de la maison, il vouloit être au bas bout, et d'autre -côté, ne donnant point à manger, il voyoit bien qu'il étoit comme un -étranger chez lui-même; enfin on le fit mettre au milieu comme un -amphibie. Un M. d'Harambure l'attrapa bien, car il lui écrivit: «Je -vais moi-même me marier chez vous; je vous prie de nous traiter -familièrement, et de retrancher quelque chose de votre ordinaire.» -Effectivement il y fut. - - [282] Leur famille. - -Revenons à Lolo. J'ai connu cette personne dès sa plus tendre enfance, -car mon frère aîné a épousé sa soeur, et j'ai vu de quelle manière -elle a été élevée; je n'ai jamais vu une plus aimable enfant: elle -étoit belle, mais elle étoit plus agréable que belle; un air, un -enjouement, une vivacité, la plus charmante qu'on se puisse imaginer. -Par malheur, sa mère lui manqua de trop bonne heure; car, quoique ce -ne fût pas la plus habile personne du monde, elle avoit une sévérité -qui étoit très-utile à ses enfants, et les deux filles qu'elle a -nourries n'ont fait parler d'elles en façon quelconque: l'aînée même a -fort bien vécu avec son mari aveugle; je veux croire qu'il y avoit -bien autant de tempérament que de vertu, car elle a bien fait voir, à -la nourriture qu'elle a faite de sa soeur Lolo, qu'elle ne voyoit -guère plus clair que son mari; car elle souffrit insensiblement un si -grand abord de jeunes gens, et même de cavaliers, auprès de cette -jeune fille, que quelquefois on y en a compté jusqu'à quinze. Depuis, -quand on lui a dit qu'elle avoit perdu sa soeur, elle a paru étonnée -comme une personne qui n'y entendoit aucune finesse. Je disois en ce -temps-là, de tous ces galants de Lolo: «Voilà les plus sottes gens du -monde; ils s'amusent tous à une fille qui n'oseroit conclure avant -qu'elle soit mariée, et voilà une femme de vingt-cinq ans, jolie, et -dont le mari est aveugle, et au diable l'un, qui a l'esprit de lui en -conter.» La bonne opinion qu'elle avoit de sa race est apparemment ce -qui l'aveugloit, car elle et les autres de la famille sont -naturellement curieux, et remarquent fort bien les défauts d'autrui. -Elle et sa soeur mirent la vanité dans la tête de cet enfant; car -elles la cajoloient sans cesse, et lui disoient qu'au Cours on n'avoit -regardé qu'elle. Un gros frère qu'elle avoit, à qui on avoit donné le -nom de Chaumont, et qu'on appeloit vulgairement le gros Lolo, lui -disoit tous les jours qu'il n'y avoit rien de si beau que d'être -galante. Les cajoleries des étrangers sont suspectes, mais celles des -proches passent pour des vérités. Ainsi cette petite fille s'en -faisoit un peu bien accroire. Tous les jours ses soeurs et ses frères -racontoient à tout le monde combien de gens venoient voir leur Lolo, -ce qu'avoit fait celui-ci, ce qu'avoit fait celui-là, et comme, en -badinant, elle avoit été enfermée avec le comte de Pas[283] ou quelque -autre; car la mode de leur famille, c'est de redire à tort et à -travers tout ce que font et disent leurs jeunes gens. Elle fut cajolée -par deux Rambouillet, mes cousins-germains, et depuis mes -beaux-frères, mais l'un après l'autre. L'aîné, par mon avis, s'en -retira de bonne heure; le second, qui s'appelle Sablière[284], ne me -crut pas absolument, et s'engagea plus avant que l'autre; mais ayant -trouvé moyen de savoir où il en étoit avec cette fille, je lui en dis -mon sentiment. Elle l'aimoit, ne songeoit qu'à l'attraper. Il en -avoit eu la petite oie[285]. Elle lui eût donné volontiers le reste; -s'il eût eu du sens, il étoit aisé de la mitonner de façon qu'il en -eût tout eu après qu'elle fut mariée, et elle le fut bientôt; mais il -s'alla éprendre d'une autre fille. Masclary[286], secrétaire du Roi, -et le meilleur parti qu'elle pouvoit espérer, l'eût épousée sans sa -mère, qui ne voulut jamais consentir qu'il épousât une fille qui étoit -si fort dans le monde. - - [283] Cadet de Feuquières. (T.) - - [284] Antoine Rambouillet de La Sablière, auteur de jolis - madrigaux, publiés en 1680. M. Walkenaer, de l'Académie des - Inscriptions et Belles-Lettres, a donné, sur ce poète, des - détails jusqu'alors inconnus, dans l'article de la _Biographie - universelle_ qu'il lui a consacré, et dans la notice qu'il a - placée à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_ (Paris, - Nepveu, 1825). Il a puisé ces détails dans les Mémoires de - Tallemant Des Réaux que nous publions. - - [285] Des privautés, de menues faveurs. (_Dict. de Trévoux._) - - [286] Gaspard Masclary, fils, secrétaire du Roi en 1636. (Voyez - _l'Histoire de la chancellerie de France_, de P. Tessereau, t. 1, - p. 403.) - -Enfin Gondran, fils de l'avocat Galland[287], dont il est fait si -honorable mention dans les Mémoires de M. de Rohan, la fit demander; -c'étoit pour la seconde fois. D'abord on la lui avoit refusée, en -prenant excuse sur la trop grande jeunesse de la fille. Cette fois-ci, -le père, qui, comme on a su depuis, n'avoit point d'argent (il avoit -trop dépensé à sa maison[288], et son fils aîné lui avoit mangé vingt -mille écus), ne fut pas fâché de trouver un amoureux qui ne songeât -pas autrement à avoir le mariage avec la fille. - - [287] A l'enterrement de son père, il dit à un avocat: «Ferai-je - porter le poêle par des avocats ou bien par des gens d'honneur?» - (T.)--Ce mot prouve que Gondran, ce qui n'arrive que trop - souvent, avoit la sottise de renier son origine, et de rougir de - n'être pas né gentilhomme. - - [288] La maison de Rambouillet située à Reuilly. Il en reste - encore quelques murailles, et la porte d'entrée, à l'extrémité de - la rue de Charenton. (Voyez la _Vie de La Sablière_, par M. le - baron Walckenaer, à la tête des Poésies de cet auteur, p. 9.) - -Ce Gondran étoit un brutal, mais il avoit du bien, car son aîné étoit -mort sans enfants, et un autre frère s'étoit fait père de l'Oratoire. -Une fois il jouoit au tric-trac avec Turcan[289]; ils furent en -dispute sur un coup; Turcan lui dit qu'il faisoit bien le roi Gontran -d'Orléans[290]. Gondran répliqua quelque sottise, et l'autre lui donna -un beau soufflet. - - [289] Turcan, maître des requêtes, dont on verra plus bas - l'historiette. - - [290] L'un des fils de Clotaire, qui eut pour sa part le royaume - d'Orléans, en 562. - -Par vanité, Gondran fit mettre quarante mille livres dans le contrat, -au lieu de dix mille écus, et il dit à Patru qu'on lui donnoit une -pièce de quarante mille francs. Dans les annonces, il se fit -conseiller d'État et point du tout avocat, quoiqu'il allât au Palais -tous les jours. Son frère aîné avoit mis _monsieur maître_[291], -n'osant pas mettre _messire_[292]; il étoit avocat avocassant: il est -vrai qu'il avoit un brevet de conseiller d'État. Je ne sais si Gondran -en avoit un. Le jour de ses noces, il avoit un habit long. Après dîner -on s'alla promener au bois de Vincennes: là le marié ôta sa soutane, -et fut tout le jour en habit court, bâti comme un cuistre et sans -manteau. Le lendemain nous fûmes tous voir si la mariée étoit morte; -elle n'étoit pas morte à la vérité, mais elle ne se portoit pas -tout-à-fait bien. Elle fut plus de huit jours à se plaindre. Dès -qu'elle aperçut son gros frère qui entra le premier dans la chambre: -«Ah! lui dit-elle, mon pauvre Chaumont, ne crains pas que je sois -jamais p......» Elle dit cent naïvetés que son père redisoit lui-même -comme si c'eût été un enfant; elle avoit pourtant dix-sept à dix-huit -ans; mais cette innocente... s'est dédite depuis de ce qu'elle avoit -promis à son _gros Lolo_. - - [291] On appeloit un magistrat, _monsieur maître_; _monsieur_ - étoit l'expression d'honneur, et _maître_ indiquoit le _gradué_. - - [292] _Messire_ n'appartenoit qu'aux nobles ou aux - ecclésiastiques. - -Le mari, d'humeur jalouse, mais qui ne vouloit pas qu'on le crût, -s'imagina qu'il couvriroit bien son jeu s'il donnoit à sa femme la -même liberté qu'elle avoit eue: il menoit des jeunes gens déjeuner -avec elle, et la faisoit saluer à quelques-uns. Cette jeune femme, -naturellement étourdie, chez des gens qui ne savoient point vivre, car -feu madame Galland n'étoit qu'une _happelourde_[293], fit bien des -sottises en peu de temps. Je ne m'amuserai point à mille petites -choses qui lui sont arrivées, je dirai seulement les principales. -Quelque temps avant que d'être mariée, un gentilhomme de qualité de -Bretagne, huguenot, nommé La Roche Giffard, jeune et bien fait de sa -personne, grand parleur, grand vanteur, et tout propre pour réussir -auprès d'une coquette de la ville[294], s'étoit mis à la cajoler, -encore qu'il fût marié; mais sa femme étoit à la province, et il avoit -été marié de si bonne heure, qu'il en étoit déjà las. Elle l'aimoit -quand il fut marié, et au bout de huit jours elle avoua à Sablière et -à un autre qu'elle ne pouvoit aimer son mari. Voyez le grand sens de -la demoiselle. - - [293] C'est-à-dire qu'elle avoit du brillant, mais qu'en - l'examinant avec attention, on ne lui reconnoissoit aucun mérite. - (Voyez _le Dict. de Trévoux_.) - - [294] C'étoit un assez sot homme; il se fâchoit si un laquais - disoit, La Roche Gifflard, au lieu de La Roche Giffard. Il fut - tué au combat du faubourg Saint-Antoine. (T.) - -Quand elle fut chez son mari, La Roche Giffard fit des parties de -promenade, car c'étoit l'été; les soeurs de la belle en étoient, et -le Breton et elle les prenoient tous pour dupes. Voici comment on sut -qu'il en avoit eu toute chose. Madame d'Agamy avoit une cuisinière -catholique qui mouroit d'envie de donner sa fille à madame de Gondran: -cette fille étoit jeune et jolie, mais elle étoit catholique. On lui -dit qu'il falloit que Margot, c'étoit son nom, se fît huguenote. -«Bien, dit-elle, il faut donc qu'elle soit de cette _chorre_-là[295], -puisque vous le voulez.» La fille fait profession; la voilà avec -madame de Gondran. Bientôt après on s'aperçut chez madame Galland que -Margot avoit bien des louis d'or et de beaux bracelets, où il y avoit -quelques rubis. On l'accuse d'avoir volé; elle se défend, et dit que -si on la presse, elle dira tout. Elle va chez sa mère, et toutes deux -ensemble vont trouver madame de Louvigny, à qui elles dirent que le -jour du jeûne qui se célébra à Charenton pour le synode national[296], -madame de Gondran fit semblant d'être indisposée, et que M. de La -Roche Giffard la vint trouver, et que, pour se défaire de Margot, le -cavalier avoit fait semblant d'avoir perdu une bague en entrant, et la -pria de l'aller chercher; elle chercha long-temps, et La Roche Giffard -lui donna bien de l'argent pour la peine qu'elle avoit prise. Depuis, -cette Margot fut chassée, se refit catholique et épousa un potier -d'étain; car elle avoit gagné honnêtement avec sa maîtresse. La Roche -Giffard couchoit aussi avec elle; elle se vantoit qu'il l'alloit voir -quelquefois et qu'il lui prêtoit son carrosse pour se promener avec -ses voisines. Depuis, elle continua à se divertir; des jeunes gens de -sa connoissance l'envoyèrent quérir en chaise: elle vint le plus -secrètement qu'elle put; or, elle étoit prête d'accoucher; le mal la -prit à table: on la remet vite dans la chaise; elle y accoucha. Les -porteurs se déchargèrent de la vache et du veau dans sa boutique, et -s'en allèrent le plus vite qu'ils purent. - - [295] Mot de jargon, terme de mépris, que nous n'avons vu nulle - part. Peut-être faut-il prendre cette expression comme _chorea_, - danse. Rabelais s'est servi du mot _chorée_ dans ce dernier sens. - (_Voyez_ le Glossaire des _OEuvres de Rabelais_; Janet, 1823.) - - [296] En mai 1645. (T.) - -Une autre fois madame de Gondran fit bien pis. Un soir qu'elle avoit -soupé chez son père, qui logeoit au quartier Montmartre, on lui donna -un carrosse, une fille et un homme pour l'accompagner chez elle, -auprès de Saint-André. Au lieu d'y aller, elle fait passer au faubourg -Saint-Germain, à la Ville de Brissach dans la rue de Seine, où logeoit -le cavalier de Bretagne. Elle entre seule et monte dans sa chambre -sans que personne l'aperçût. En sortant, l'hôtesse la vit et se mit à -faire un bruit de diable, que, merci Dieu! elle ne souffriroit point -qu'on menât des g...... chez elle. Le galant lui dit qu'elle rêvoit, -et que c'étoit une femme de condition. «Voire, reprit-elle, les -honnêtes femmes viennent bien toutes seules trouver des hommes à onze -heures du soir dans leur chambre.» Cela se sut, car les valets qui -l'accompagnoient n'étoient point gagnés. L'hôte et l'hôtesse sont -huguenots et étoient assez exacts; c'est une honnête auberge, et tout -est plein de gens de la religion, là autour. - -En ce temps-là Gondran alla faire un voyage à une terre qu'il avoit en -Picardie; il fit ce voyage fort à propos, car, pendant son absence, on -empêcha sa femme d'être vache à lait. Elle logeoit chez son père; -elle sentit de la cuisson, le dit à sa soeur, qui en parla au jeune -Guenaut, leur médecin ordinaire. Lui, qui savoit que le mari étoit -débauché, se douta de ce que ce pouvoit être. Le Large la traita et la -guérit avant que le mari fût de retour. Nous la trouvions toute -changée; mais on nous disoit qu'elle avoit la fièvre toutes les nuits. -Il y a toutes les apparences du monde que c'étoit un présent de -l'auberge. Le galant, qui ne voyoit pas la belle autant qu'il eût bien -voulu, avoit sans doute été en lieu qui n'étoit pas sûr; c'étoit un -grand étourdi. Pour le mari, il étoit amoureux et tenoit si grand -ordinaire, qu'il n'avoit pas besoin d'aller ailleurs. Cela n'empêcha -pas que La Roche Giffard ne retournât chez la belle. On l'a vue -montrer à tout le monde les robes qu'elle faisoit faire pour les -petites filles du Breton; et si Gondran n'y eût mis ordre, il eût pu -habiller les enfants du cavalier en pensant habiller les siens -propres; mais il le chassa avant que sa femme devînt grosse. - -Le mari fut une fois plus jaloux depuis le soupçon qu'il eut du -Breton: il passoit des après-dînées entières dans la chambre de sa -femme fait comme un clerc du Palais; car il ne portoit plus la -soutane, et n'avoit autre emploi que de barbouiller quelquefois du -papier en gardant sa femme. Un jour il lui dit sérieusement: «Que je -suis malheureux de vous avoir épousée! Plût à Dieu que feu -Louvigny[297] eût eu assez d'éloquence pour persuader à ton père, -comme il en avoit envie, de me refuser!» Elle ne s'en offensa point, -car elle est d'humeur douce et caressante et qui n'avoit besoin que -d'être bien gouvernée; au contraire, elle lui sauta au cou. Quelque -temps après, comme elle étoit prête à sortir, il lui demanda où elle -alloit: «Je vais en tel lieu.--Je ne veux pas que vous y alliez, La -Vespière y doit être.--Si vous craignez cela, venez avec moi; vous -pouvez bien venir où je vais.--Non, non, reprit-il, vous n'irez pas.» -Il fallut demeurer. Ce La Vespière étoit cadet d'un gentilhomme de -Picardie nommé Liambrune; c'étoit un bon gros dada qu'elle n'aimoit -point. Ce garçon vint à Paris du temps de feu M. le comte de Soissons; -n'ayant pas encore tâté de l'adversité, il étoit assez fier. Il arriva -que ce bon gentilhomme s'alla baigner devant l'Arsenal à un endroit où -M. le comte jetoit de l'eau à tout le monde; il en jeta donc à La -Vespière, qui, comme _Picouart_, avoit la tête _caude_, et dit que -celui qui l'avoit mouillé étoit un sot. M. le comte se mit à rire, et -disoit à ceux de sa troupe: «Ce garçon est nouveau-venu; je crois -qu'en descendant du coche il est entré dans le bateau pour se venir -baigner.» Le provincial s'échauffoit. Quelqu'un s'approcha de lui, et -lui dit: «C'est M. le comte.--Quand ce seroit, répondit-il, M. le -marquis, je suis fâché de ne lui avoir pas donné une tape.» Les gens -de M. le comte le prirent, et en riant le firent boire. Sans Ruvigny, -qui par bonheur se trouvoit là, il couroit quelque fortune. Depuis, au -siége d'Arras, où M. d'Enghien fit sa première campagne, comme s'il -lui eût été fatal de tomber entre les mains de jeunes princes, -celui-ci trouva l'homme et le nom si ridicules, qu'il s'en moquoit -sans cesse. - - [297] Il mourut d'apoplexie à Charenton. (T.) - -Ce jaloux pourtant a laissé aller sa femme tous les jours au bal la -même année: elle cabaloit pour se faire prier partout. Je crois qu'ils -étoient las l'un de l'autre; car souvent elle paroissoit fort -chagrine, et ce n'étoit pas son ordinaire, car quoiqu'elle fût un peu -inégale, elle étoit pourtant assez gaie. - -Le galant qui suit La Roche Giffard, car je ne mets que ceux qui ont -eu de l'attachement, fut le feu marquis de La Case, frère de -mademoiselle de Pons[298]: c'étoit un grand parleur et par conséquent -un grand diseur de sottises; il étoit marié avec la veuve de -Courtaumer, car les trois principaux galants de madame de Gondran -étoient tous trois mariés. Cet homme faisoit le bel esprit; il -reprenoit un endroit de l'Epitre de Voiture à M. de Coligny, où il y -a: - - Ces dieux des fables - Sont pesants comme tous les diables, - -parce que, disoit-il, les diables sont des esprits; et une autre fois -que chacun disoit à quel âge il eût souhaité de demeurer sans -vieillir, il dit que pour lui il eût voulu demeurer à trois mois, -parce qu'on en étoit d'autant plus loin de la mort. Par cette raison, -il devoit donc souhaiter de demeurer à un jour. Il disoit que madame -de Gondran étoit la plus complaisante femme du monde; qu'à Charenton -il n'avoit qu'à lui faire signe qu'il vouloit voir son bras et sa -main, qu'elle ôtoit aussitôt son gant, si sa gorge, qu'elle faisoit -semblant d'avoir à raccommoder un devant, si son visage, qu'elle -levoit le masque comme si c'eût été pour se moucher. Il avoit trouvé -moyen de faire société avec Gondran, et les deux femmes en étoient. -Madame de La Case ou étoit bien stupide ou bien complaisante. Entre -autres extravagances qu'ils firent, une fois La Case[299], en soupant, -donna un coup à madame de Gondran sur la joue avec une éclanche rôtie, -et le jus lui gâta tout son mouchoir; il crut faire une belle -galanterie, et elle en rit de tout son coeur. Je crois pourtant qu'il -n'y a rien eu entre eux, et en voici une preuve. Un jour Rambouillet -l'alla voir, il y trouva une jolie huguenote qui avoit épousé un oncle -de Gondran; elle s'appelle madame de L'Orme. Rambouillet se mit à -causer avec la belle qui étoit au lit, et madame de L'Orme avec -Saintot-Lardenay, qui y arriva en même temps: ils chuchotèrent si -fort, que madame de Gondran ne put s'empêcher de leur en faire la -guerre. «Sans doute ils nous vendent, dit-elle à Rambouillet.--Point, -répondit Saintot, nous ne parlions point de vous; mais nous parlions -d'une personne, que vous ne haïssez pas.--Vous pourriez vous tromper, -reprit-elle, je ne me soucie de guère de gens.--Ah! madame, -répliqua-t-il, nous parlions de M. le marquis de La Case; ne vous -souciez-vous point de celui-là?--Pas plus que d'un autre,» dit-elle. -Rambouillet, qui vit que Saintot avoit fait une impertinence, et qui -craignoit que la dame n'en fît aussi quelqu'une, dit qu'il voyoit bien -qu'on lui vouloit faire prendre le change, et qu'il voyoit que c'étoit -à ses dépens qu'on avoit parlé tout bas. Madame de L'Orme, de l'autre -côté, juroit qu'ils n'avoient pas dit un mot du marquis de La Case. -Durant ce temps-là, la maîtresse du logis, qui avoit eu tout le loisir -de songer à ce qu'elle avoit à faire, tout d'un coup se mit à pleurer, -et dit en colère qu'elle ne trouvoit nullement plaisant qu'on se vînt -moquer d'elle en sa propre maison; qu'elle savoit bien que depuis que -M. le marquis de La Case venoit chez elle, on avoit dit mille -sottises; qu'on avoit fait courir le bruit qu'il étoit amoureux -d'elle. «Jésus, madame, disoit Saintot, vous m'apprenez là des choses -que j'ignorois.» Ils dirent l'un et l'autre mille extravagances. -Saintot et madame de L'Orme sortirent dans ce désordre, et Rambouillet -les suivit, car il ne savoit que dire à cette femme. Ils allèrent tous -trois prendre une soeur de madame de L'Orme, et se rendirent tous -ensemble au Cours. Là, Saintot, comme s'il eût été enragé ce jour-là -(il n'avoit guère fréquenté d'honnêtes femmes), voyant passer -Turcan[300], dit à madame de L'Orme: «Madame, voilà Turcan; madame, -c'est Turcan lui-même; regardez Turcan, madame.» Ce Turcan l'avoit -fort cajolée autrefois. Elle ne faisoit pas semblant d'entendre. -«Madame, reprit-il après, pourquoi me poussez-vous du genou (elle n'y -avoit pas songé)? quelle finesse y entendez-vous?» Rambouillet ne -savoit que dire; la dame étoit déferrée; tout ce qu'il put faire, ce -fut de changer de discours. Il gronda ensuite Saintot, qui lui dit, -pour excuse, une grande impertinence: «J'entendois, dit-il, par le -marquis de La Case, le _patron de la case_, c'est-à-dire Gondran.» -Cependant, dès qu'ils furent sortis de chez madame de Gondran, le -marquis de La Case y vint. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne la -plus voir, que cela faisoit dire des sottises. La Case s'en alla en -Saintonge quelques jours après. - - [298] Mademoiselle de Pons, qui épousa le marquis d'Heudicourt, - et dont il est souvent question dans les livres du temps. Elle - fut l'amie intime de madame de Maintenon. - - [299] Le père de La Case étoit un original sur sa noblesse. Pour - ses enfants, quoiqu'il les appelât monsieur un tel et - mademoiselle une telle, il les traitoit de sujets, toujours - debout et tête nue devant lui à table: s'il ne disoit: «Monsieur - un tel, mangez de cela,» ils n'eussent osé toucher à rien. On - servoit chez lui des plats de vingt grandeurs et de vingt façons - différentes, de même des assiettes et du reste. Il disoit que - c'étoit aux maisons nouvelles à avoir de la vaisselle d'argent - neuve. Cela me fait souvenir d'un avocat nommé Sevin, qui, ayant - eu un brevet de conseiller d'État par la faveur de La Chambre, - son beau-frère, acheta pour quatre mille livres de vaisselle - d'argent, et toute la nuit ne fit que la rouler par les montées - afin qu'elle se bosselât, et qu'on crût qu'elle n'étoit pas - neuve. Une de ses filles, qui avoit trente ans, n'eût pas osé - aller dans le parterre sans sa permission. Cet homme s'étoit fait - faire chevalier de Saint-Michel. (T.) - - [300] _Voyez_ plus bas l'historiette de Turcan. - -En ce temps-là, il y eut grand désordre en Bretagne entre La Roche -Giffard et sa femme. Elle se douta de quelque chose; et, ayant -remarqué qu'il recevoit souvent des lettres sans lui dire de qui elles -étoient, un jour qu'il étoit à la chasse, elle rompt la serrure de sa -cassette, et trouve vingt lettres d'écriture de femme, et toutes d'une -même main. Ces lettres parloient bon françois, et ne laissoient -aucun sujet de douter. Elle les prend toutes, se retire chez sa -mère, et sans perdre de temps en va prendre acte par-devant le -procureur-général du Parlement de Rennes, où les lettres furent toutes -lues. La Roche Giffard ne trouve ni ses lettres ni sa femme; il -apprend qu'elle étoit chez sa mère; furieux, il assemble ses amis pour -la ravoir de force, ou du moins ses lettres, car c'étoit ce qui lui -tenoit le plus au coeur. La belle-mère se met en état de le recevoir. -Cette première fureur passée, il fallut venir à composition; il promet -de bien vivre avec sa femme, et de ne faire plus tant de voyages à -Paris, pourvu qu'on lui rendît ses lettres. Cela fut exécuté. Or, on a -su d'un ami commun[301] du gendre et de la belle-mère, qu'il y avoit, -dans une de ces lettres: «Nous allons à la Honville, nous en partirons -à telle heure, il y aura telles personnes; prenez vos mesures, etc.» -En une autre: «Nous serons tant de temps à la Bretonnière (c'étoit -chez sa belle-mère), tâchez de me voir, etc.» Mais le pis de tout, est -une réponse à quelques reproches sur les bruits qui couroient de M. le -marquis de La Case, où il y avoit: «Vous avez grand tort d'avoir -soupçon de moi; je n'ai jamais aimé qu'un garçon qui est mort, et -vous.» Je crois que c'est Du Livet[302], fils d'un président de Rouen. -Il mourut d'une blessure qu'il reçut à la bataille de Sédan, et dont -il fut long-temps malade. Elle le vit à Bourbon. Ensuite il y avoit: -«Je n'ai jamais couché qu'avec mon mari et avec vous. Je souhaite si -fort de vous voir, que si vous voulez, je vous suivrai en Catalogne.» -Il parloit d'y aller en ce temps-là: il n'y fut pas pourtant. - - [301] Il l'a dit à feu Martin, intendant de M. de Rohan, de qui - je le tiens. Ce Martin ne m'eût pas menti, il avoit été notre - commis. (T.) - - [302] Il étoit enseigne des gendarmes de la Reine. (T.) - -A Paris, car il y vint ensuite, madame de L'Orme, qui avoit toujours -été jalouse de madame de Gondran, aussi n'a-t-elle garde d'être si -bien faite, entreprit de se faire aimer de La Roche Giffard: elle lui -fit tant d'avances, que le cavalier n'y fut pas plus de temps qu'à -l'autre. La soeur Charlotte d'Esgorry avoit aussi son galant; c'étoit -Fercourt, son voisin, fils du président Perrot; tous quatre alloient -faire des promenades sans aucune fille de chambre, et se -divertissoient tout à leur aise. Elles avoient de qui tenir, car la -mère a été de bonne composition: Gillot[303], conseiller-clerc de la -grand'chambre, l'entretenoit; en ce temps-là, on fit ce vaudeville: - - La d'Esgorry, ta hantise - Trop fréquente avec l'Église, - Nous a fait croire de toi - Que tu branles dans ta foi[304]. - -Gillot n'a pas été le seul; le maréchal de Saint-Luc en a aussi tâté -depuis. - - [303] Jacques Gillot, conseiller-clerc au parlement de Paris, - mort en 1619, l'un des auteurs de la _Satire Ménippée_. (_Voyez_ - la Notice sur sa Vie et ses ouvrages, t. 49, p. 241 de la - première série de la _Collection des Mémoires relatifs à - l'histoire de France_.) - - [304] Elle étoit huguenote. - -Les deux soeurs depuis se brouillèrent, et la cadette ayant été mariée -à un jouvenceau de la campagne, nommé Montpinson, elle donna -rendez-vous à Fercourt chez madame Du Tort, où ils dînèrent: c'est une -veuve, cousine-germaine de Fercourt, qui est aussi une bonne dame. La -dame sortit aussitôt qu'ils eurent dîné, et pour lui dire adieu, le -galant la roncina fort bien; après elle jura qu'elle ne vouloit plus -ouïr parler d'amourettes. Je ne sais ce qui en est, c'est à son mari à -s'en informer. - -Madame de Gondran alors voyoit plus de monde que jamais. Il prit une -vision au mari; il remplit d'eau les galoches de tous les galants de -sa femme, et quand ils voulurent sortir, ils trouvèrent leurs galoches -toutes trempées. - -Un soir qu'on dansoit chez elle, trouvant sa chemise un peu humide, -car elle étoit déjà bien grosse, elle alla dans la ruelle du lit, -changea de chemise, remit des taffetas à ses cheveux, se rhabilla, se -reboucla et revint danser sur nouveaux frais. Elle se serroit -tellement pour paroître de belle taille, qu'elle se blessa si fort au -côté qu'il s'y fit un trou. Cela me fait ressouvenir de quelques -filles de la Reine, qui, pour être chaussées mignonnement, se -serrèrent une fois les pieds avec les bandelettes de leurs cheveux, et -de douleur, s'évanouirent dans le cabinet de la Reine. - -Gondran, qui avoit toujours aimé la goinfrerie, se mit tout-à-fait -dans le vin; il l'obligeoit à boire avec lui. Le vin pur qu'elle -avaloit la maigrit, et elle devint de plus belle taille qu'elle -n'avoit été il y avoit long-temps. Un jour qu'il revint ivre, il tira -des bouchons de bouteille de sa poche, et les étalant sur la table: -«Tiens, dit-il, voilà de quoi filer.» En ce temps-là, un des -Rambouillet, nommé Chavanes, capitaine en Hollande, c'étoit le -quatrième à qui madame de Gondran plaisoit fort, fut d'une partie dont -elle étoit pour aller à la Honville. Il me dit qu'il l'avoit trouvée -fort dévergondée, et que, jouant une farce à trois personnages où elle -avoit son habit, elle juroit un _mordieu_ aussi sèchement que personne -eût pu faire. A table, elle fit un couplet sur Cabou, cet avocat au -conseil, qui danse aux ballets du Roi: c'est une espèce de coquin, -qui tire du volant, qui joue, qui danse et qui boit, et qui est -maltôtier parmi tout cela. - -Elle fit bien d'autres gaillardises, et tout cela ou la plupart à la -barbe de son père. En ce voyage de La Honville, on donna du chicotin à -Chavanes: c'est une sotte coutume bourgeoise qu'on a là-dedans. Madame -Tallemant, la maîtresse des requêtes, en railla fort ce pauvre garçon, -qui disoit que, par complaisance, il s'en étoit laissé donner trois -jours durant, parce que cela divertissoit la belle; et, quelqu'un -ayant appelé, en riant, La Honville _l'empire du Chicotin_, Sablière -et Rambouillet firent deux triolets que voici: - - Dans l'empire du Chicotin[305] - On vit d'une plaisante sorte; - On y jeûne soir et matin - Dans l'empire du Chicotin. - On n'y dort non plus qu'un lutin[306], - On s'y jette fenêtre et porte, - Dans l'empire du Chicotin. - - Si vous mangez du chicotin, - Vous passerez pour galant homme; - Vous serez toujours le plus fin, - Si vous mangez du chicotin, - Et fussiez-vous le plus badin - Qui soit de Paris jusqu'à Rome, - Si vous mangez du chicotin. - -Le bonhomme, quelque mine qu'il fît, ne trouva point tout cela trop -bon, et dit, comme on lui parloit de sa bonne chère: «Vous vous -moquez, on n'y mange que du chicotin.» Ce pauvre Chavanes, qui étoit -un garçon de grand coeur, fut tué depuis à Barcelonne, quand le -maréchal de La Mothe fut blessé; il étoit si estimé, que le régiment -de Piémont le retira de dessous les pieds des chevaux, et le porta -dans la ville, où il mourut au bout de quelques jours. Je veux croire -que le nom de Rambouillet, car on l'appeloit ainsi, servit à le faire -considérer, car bien des gens croient qu'il étoit fils de M. le -marquis de Rambouillet. Il avoit assez d'équipage et étoit fort -libéral. - - [305] Celui-ci est de Sablière. (T.) - - [306] Ils se faisoient des malices toute la nuit. - -Un certain fou d'abbé de Romilly[307] s'étoit rendu insensiblement si -familier chez la belle, qu'en visite, devant tout le monde, il se -jetoit sur son lit, et mettoit même la main dedans, et elle ne faisoit -qu'en rire. Elle disoit de Mandat, le conseiller, et d'un autre: -«Avez-vous jamais vu de si sottes gens; je leur ai mandé qu'il n'y -avoit céans ni mari ni belle-mère, et ils n'ont pas l'esprit d'y -venir?» - - [307] Voyez les _Mémoires de Conrart_, dans la _Collection des - Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 48, - p. 191. Conrart est d'accord avec Tallemant sur l'incroyable - dévergondage de cette madame de Gondran, mais il entre dans - beaucoup moins de détails. Cette femme a eu la triste célébrité - d'avoir été la cause du duel dans lequel fut tué le marquis de - Sévigné. - -La Case, qui étoit à M. d'Orléans, se rendit à Paris auprès de lui en -1652; il avoit envie, car il étoit toujours amoureux, de dîner avec la -Gondran (on commençoit à l'appeler ainsi), et que le mari n'y fût -point: il s'avise pour cela de convier Gondran à dîner, qui part à -midi ou environ pour s'y rendre. La Case part en même temps de son -logis et va chez madame de Gondran, où il se met à dîner avec elle: -Gondran alla chercher à dîner où il put, et revint à deux heures, et -trouve La Case chez lui, qui dit: «Je suis venu pour dîner avec vous, -voyant que vous ne veniez point.--J'étois chez vous à midi et demi, -dit Gondran.--Vous vous moquez, répliqua La Case, je vous ai attendu -jusqu'à une heure.» Le carnaval suivant, madame de Gondran, qui buvoit -comme un Templier, convia madame de Genlis, mademoiselle de Congis et -madame de Boudarnault à souper: elles burent si bien, que mademoiselle -de Congis, ne pouvant s'en retourner, fut mise au lit avec bien des -singeries; elle y vomit si bien qu'elle gâta draps, couverture, -carreaux et tapis d'alcôve; une autre en ayant envie, on lui apporta -un bassin. En carrosse, la seule qui n'avoit pas vomi dégobilla sur la -portière. - -Un homme qui avoit la fièvre quarte alla chez elle, c'étoit la -première visite: «Je vous veux guérir, lui dit-elle, je vous veux -donner de ma tisane, et tout-à-l'heure.» Aussitôt elle envoie quérir -du vin d'Espagne et se met à boire avec lui. Il lui prit fantaisie en -été de changer de chemise, elle en changea devant un homme qu'elle -n'avoit jamais vu que cette fois-là. La première fois qu'elle alla -chez madame d'Ombreval, elle donna un grand coup de cul dans le -derrière au mari, qui est avocat-général de la cour des aides, disant -qu'il falloit faire bientôt connoissance. Etant accouchée depuis trois -jours, elle vit sa garde accroupie devant le feu; elle se lève, lui -fait prendre un parterre, puis court vite se recoucher. - -Une fois La Case, Sablière et Hippolyte[308] se trouvèrent ensemble -chez elle. «Or çà, dit Sablière, il n'y en a pas un qui n'en ait été -fou; contons ce que nous en savons.» Hippolyte donne dans le panneau -et conte son histoire. Elle n'y étoit pas. Sablière et La Case firent -semblant de disputer à qui parleroit le premier, et ne dirent rien. - - [308] Sans doute un membre de la famille Rambouillet. - -Sur la mort de Sévigny on faisoit faire à Hippolyte de beaux -compliments à Gondran: «Il étoit votre allié, disoit Hippolyte.--Mais -bien plutôt le vôtre, répondoit Gondran, à cause du bonhomme.» Et -Hippolyte répliquoit: «Les cornes d'un père ne touchent pas tant que -celles qu'on porte soi-même.» - -L'abbé de Sainte-Croix, fils du premier président Molé, depuis -garde-des-sceaux, fut ensuite le patron. On dit que le mari y -consentoit, car il s'étoit incommodé à la débauche et aux braveries de -sa femme. Gondran dit à sa femme: «Fais-toi jolie, il faut que ce -garçon-là soit amoureux de toi.» Il lui donna, à ce qu'on dit, un -collier de perles de sept mille livres. Voici comme cela se fit: un -vieux garçon, ami de Sainte-Croix, lui montroit des raretés et ce -collier entre autres: «Ah! qu'elles sont belles! dit la dame.--A votre -service, répondit-il.--Vraiment, cela n'est pas de refus.» Et en -badinant elle les emporta. On dit que pour une _discrétion_[309], il -donna une toilette de cinq cents écus où tout est d'orfévrerie, et on -parle de pendants de six mille livres. - - [309] Une _discrétion_ étoit une gageure indéterminée, dont - l'importance étoit laissée à l'arbitrage de celui qui la perdoit. - (_Dictionnaire de Trévoux._) - -Le commandeur de Saint-Simon lui fit une terrible malice; c'étoit -quelque temps après le combat de Saint-Antoine. «Il n'y avoit rien -plus pitoyable, disoit-il; vous eussiez vu apporter ce pauvre M. _de -La Roche_....» Elle rougit. Il s'arrête, et puis ajoute: -_Foucauld_[310]. Elle croyoit qu'il alloit dire _Giffard_. Il lui prit -en ce temps-là une haine étrange pour La Case; elle lui défendit son -logis. On ne sait pourquoi, si ce n'est que Sainte-Croix ne trouvoit -pas bon qu'il y allât. - - [310] Il y fut fort blessé au visage. (T.) - -Gondran tomba malade au mois de mars 1653; il ne fut malade que douze -jours: on lui fit venir un ministre, il l'écouta. Madame de Genlis -alla dire au curé de Saint-André que Gondran étoit catholique. «J'y -irai, dit le curé, quand on m'appellera.» Elle alla au premier -président, qui lui demanda si cet homme vouloit des prêtres. «Il ne -parle point, dit-elle.--Eh bien, répondit-il, ayez patience.» Elle fut -enfin à la Reine, qui y envoya un exempt et des archers du -grand-prevôt. Il y entra aussitôt des capucins, et le Père Vigner de -l'Oratoire, fils d'un ministre; c'est un religieux fort impétueux et -fort impertinent. Sa femme dit: «Il faudroit envoyer quérir M. de -Sainte-Croix, c'est son meilleur ami. Il lui fera dire ce qu'il est.» -Sainte-Croix apporte l'abjuration de Gondran, faite il y avoit près -d'un an. La femme et Sainte-Croix parlent tout bas; Gondran déclare -qu'il est catholique. Cependant il avoit été pendant l'été au prêche -auprès de Pontoise avec son beau-père; il n'alloit ni à prêche ni à -messe. Il appela toujours Sainte-Croix son bon ami. On disoit que -Sainte-Croix damnoit la femme et sauvoit le mari. Gondran mourut comme -une bête: il disoit à sa garde: «Ah! vieille m........., dès que je me -porterai un peu mieux, je te ferai un enfant pour ta récompense.» -Quand on lui parloit de mourir, il disoit mille sottises. Le curé de -Saint-André conseilla à madame Galland de ne faire qu'un enterrement à -la sourdine; cette sotte femme dit qu'il falloit faire les choses -honorablement, et il lui en coûta cinq cents écus. Gondran dit à sa -femme le soir de ses noces: «Tu m'as bien de l'obligation; ce n'est -que pour t'épouser que je ne me suis pas fait catholique.» - -Dès qu'elle fut veuve, elle vécut régulièrement, et rendit à sa -belle-mère tous les devoirs imaginables. On commençoit à dire que le -mari avoit plus de torts qu'elle, et que c'étoit lui qui avoit voulu -qu'elle fît galanterie; elle fut plus d'un an et demi à mener la plus -triste vie du monde. Elle étoit garde-malade de sa belle-mère, qui -puoit d'une façon épouvantable; il ne falloit pas faire semblant de -s'en apercevoir et se tenir toujours là à entendre gronder; le -meilleur temps qu'elle eût, c'étoit de lire des sermons; avec cela en -même temps elle faisoit faire des habits magnifiques. Elle eut cette -complaisance pour faire avantager ses enfants par sa belle-mère. A -vingt-six ans, elle s'avisa de commencer à apprendre à jouer du grand -et du petit luth; mais cela demeura là au bout de quelque temps. Je la -fus voir peu après la mort de sa belle-mère (en 1655), je la trouvai -qui parloit en personne détachée des choses du monde, qui n'aime que -la solitude, les livres et l'ouvrage: «Car, disoit-elle, je ne -comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point -d'Espagne. J'aime sur toutes choses à rêver, j'y prends le plus grand -plaisir du monde; j'aime ma liberté, non pour vivre dans le -libertinage, mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me -plaît. N'y a-t-il pas, ajouta-t-elle, bien du plaisir à pleurer tout -son soûl quand on a été quinze jours sans pleurer?» Tantôt elle -regrettoit son mari, parloit contre les seconds mariages. Quelque -temps après elle se mit en tête de maigrir. Pour cela, elle étoit -vingt-quatre heures sans manger, buvoit du vinaigre, mangeoit des -citrons et autres vilainies. Elle se joua à se faire hydropique; elle -maigrit, mais elle n'a quasi plus de santé; elle est un peu cruche; il -lui prend des visions de faire fermer ses fenêtres en plein midi, et -de lire sur son lit avec de la bougie. Elle ne voit plus tant d'hommes -et est fort mélancolique. Il est vrai qu'elle a perdu assez de procès. -On dit pourtant toujours que Sainte-Croix continue à la voir, et il y -en a qui disent qu'ils sont mariés, mais qu'à cause des bénéfices on -n'en déclare pas le mariage. Je sais bien que Sainte-Croix a vu les -soeurs de madame de Gondran quand il y a eu quelque affliction dans la -famille. Cette galanterie a cessé, aujourd'hui qu'elle est logée vers -le Petit-Luxembourg. - -Villars de M. le prince de Conti, Villars, qu'on appelle vulgairement -Villars _Orondate_, à cause de sa mine de héros[311], l'alla voir. Je -dirai en passant que madame Pilou ne sachant ce que c'étoit -qu'Orondate, l'appela Villars _La Rondache_; elle en a fait elle-même -une plaisanterie, et on ne l'appelle quasi plus que Villars _La -Rondache_. - - [311] _Orondate_, personnage du roman de Cyrus. Saint-Simon - raconte, dans ses Mémoires, l'anecdote qui fit donner ce surnom - au père du maréchal de Villars. (_Mémoires de Saint-Simon_; - Sautelet, 1829, t. 2, p. 114.) - -La dame étoit ravie d'en être coquetée, quand madame de Gouville[312], -dont il sera amplement parlé dans les _Mémoires de la Régence_, aussi -bien que de ce Villars[313], enragée de ce qu'il s'attachoit plus à -madame de Gondran qu'à elle, alla dire à madame de Villars[314] que -son mari étoit épris de cette huguenote. La pauvre madame de Villars, -qui étoit folle de son mari, fut trois jours sans manger; enfin il la -pressa tant qu'elle lui dit ce que c'étoit. «Je ne la verrai plus,» -lui dit-il. Ils se sont épousés par amour et par estime; elle est -soeur de Bellefonds. Il fut quelque temps sans y aller. Elle, voyant -cela, en usa fort bien, et maintenant elle s'est faite amie de madame -de Gondran, et elles mangent quelquefois ensemble. - - [312] Lucie de Cotentin de Tourville, femme de Michel d'Argouges, - marquis de Gouville. Bussy-Rabutin en a souvent parlé dans ses - Lettres. - - [313] Le mépris semble percer dans cette expression de Tallemant. - Il paroît bien que Villars, le père, ne dut sa fortune qu'à une - infâme trahison. (Voyez les _Mémoires du P. Berthod_, dans la - _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 48, - p. 396 et suivantes.) - - [314] Marie Gigault de Bellefonds, marquise de Villars. C'étoit - une femme de beaucoup d'esprit. Les lettres qu'elle écrivit à - madame de Coulanges pendant qu'elle étoit ambassadrice en - Espagne, l'ont mise au rang de nos épistolaires. On en a publié - un petit volume en 1762, réimprimé depuis. - -Cette Gondran voudroit fort attraper le bonhomme -d'Entragues-Chantemesle, qui est outré du mariage de son fils, qui, à -l'âge de vingt-deux ans, en dépit de lui, a épousé une fille de -trente ans qui n'a point de bien. A la vérité elle est de bonne -maison: c'est la soeur de Sourdeac de Rieux, dont il est parlé au -chapitre des extravagants. Madame de Gondran a joué au vert avec lui; -ils sont assez voisins; il se laissoit prendre sans vert; mais j'ai -peur, car ce n'est pas un sot, qu'il ne se laisse pas prendre d'une -autre façon. Elle changeroit volontiers de religion pour lui; d'Avaux -est aussi de ses galants. Il a quitté madame Dalesso. - -Madame de Gondran fut à Bourbon l'automne de 1659. Il y avoit -là un vieux barbon de doyen des _Turlutains_[315] de M. le -procureur-général, nommé Choppin. Cet homme, dans une compagnie où -elle étoit, ayant ouï nommer madame de Gondran, dit: «Madame de -Gondran?--Oui, madame de Gondran, répondit-on.--Quoi, cette belle -madame de Gondran d'autrefois, dont on a tant parlé?» Quelqu'un ayant -peur qu'il ne lui échappât quelque sottise, dit: «Oui, cette belle -madame de Gondran elle-même, la voilà.» Ce rustre la regarde. «Ah! -madame, on m'avoit dit que vous étiez si belle; je n'eusse jamais cru -que c'eût été vous; mais l'âge change bien les gens.» Voilà cette -femme déferrée qui ne put que lui dire: «Il est vrai, monsieur, l'âge -change bien les gens.» On rompit les chiens par charité. En effet, -elle n'est ni âgée ni trop changée. A Paris, comme elle vit qu'on en -faisoit le conte, elle le fit elle-même, et s'en railloit la première. - - [315] Nous ignorons entièrement le motif de cette expression - dérisoire de Tallemant à l'occasion des substituts du - procureur-général du Parlement. Le mot se lit au manuscrit - très-distinctement. - -Depuis, ses incommodités continuant, on lui conseilla de voir Le -Large, parce que son mari avoit été bien débauché. Elle crut ce -conseil et se renferma pour trois semaines; les servantes même, hors -une, n'y entroient pas. Tout le monde veut que ce soit la v...... Ce -dernier mois de mars 1660, elle se plaignoit fort des douleurs qu'elle -sentoit dans les jointures; elle se plaignoit d'une jambe il y avoit -long-temps. Au sortir de là, elle ne se pouvoit quasi soutenir; elle -m'a dit: «Je ne sais si mes jambes reviendront; mais jusqu'ici je me -trouve bien plus mal que je n'étois.» - - - - -SÉVIGNY ET SA FEMME. - - -Sévigny[316], qui par la faveur du coadjuteur, son parent, à qui -l'abbé de Livry, Coulanges, fou de la mère, avoit voulu faire sa cour, -avoit épousé cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de -Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille écus en mariage, -aujourd'hui cette madame de Sévigny dont nous avons parlé dans -l'historiette de Ménage; ce Sévigny devint amoureux de madame de -Gondran. Pour moi, j'eusse mieux aimé sa femme. Pour réussir en son -dessein, il se met à faire la débauche avec le mari et à le mener -promener. Il étoit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de -Guise se met avec eux; Gondran disoit qu'il n'y avoit point d'homme -plus heureux que lui, qui étoit toujours en festin, et avec de grands -seigneurs; que les gens de la cour étoient tout autrement agréables -que les gens de la ville, et qu'il ne pouvoit plus souffrir les -bourgeois. Le chevalier de Guise demanda à voir la belle madame de -Gondran; le mari ne s'y opposa pas autrement, mais la belle-mère ne le -voulut pas. M. d'Aumale, depuis M. de Reims, aujourd'hui M. de -Nemours, y fut reçu: je pense que la soutane rassura la bonne femme. - - [316] Henri, marquis de Sévigny, ou Sévigné. Le vrai nom est - Sévigny, mais dans l'usage on adopta la seconde terminaison. - -Ce Sévigny n'étoit point un honnête homme, et il ruinoit sa femme, qui -est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de -Paris[317]. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort -agréable; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle -croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu -gaillardes; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à -propos. Quelqu'un lui avoit écrit un billet et l'avoit priée de ne le -montrer à personne: elle laisse passer quelques jours, puis le montra -et lui dit: «Si je l'eusse couvé plus long-temps, il fût devenu -_poulet_.» - - [317] Tallemant est en général si avare d'éloges pour les femmes, - que son témoignage en faveur de madame de Sévigné ne doit pas - paroître suspect; il est d'ailleurs l'écho de tous les - contemporains. Nous croyons devoir citer ici ce qu'en dit - Conrart. - - «Sévigné avoit épousé la fille unique du baron de Chantal... - Quoiqu'elle soit fort jolie et fort aimable, il ne vivoit pas bien - avec elle, et avoit toujours des galanteries à Paris. Elle, de son - côté, qui est d'humeur gaie et enjouée, se divertissoit autant - qu'elle pouvoit, de sorte qu'il n'y avoit pas grande - correspondance entre eux.... On dit qu'il disoit quelquefois à sa - femme qu'il croyoit qu'elle eût été très-agréable pour un autre, - mais que, pour lui, elle ne lui pouvoit plaire. On disoit aussi - qu'il y avoit cette différence entre son mari et elle, qu'il - l'estimoit et ne l'aimoit point, au lieu qu'elle l'aimoit et ne - l'estimoit point. En effet, elle lui témoignoit de l'affection; - mais comme elle a l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimoit pas - beaucoup, et elle avoit cela de commun avec la plupart des - honnêtes gens, car bien qu'il eût quelque esprit, et qu'il fût - assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodoit point de lui, - et il passoit presque partout pour fâcheux.» (_Mémoires de - Conrart_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire - de France_, deuxième série, tome 48, page 187.) - -Sévigny avoit fort peu de bien, il faisoit des marchés qu'après il -rompoit. On fit séparer sa femme. Cependant, par amitié, elle -s'engagea jusqu'à cinquante mille écus. Ces esprits de feu, pour -l'ordinaire, n'ont pas grande cervelle. Elle disoit: «M. de Sévigny -m'estime et ne m'aime point; moi je l'aime et ne l'estime point.» -Ménage lui disoit: «Le plus grand malheur qui pouvoit arriver à M. de -Sévigny, c'étoit de vous épouser; car tout le monde dit: _Quel homme -pour cette femme!_» - -Elle baisoit un jour Ménage comme son frère; des galants s'en -étonnoient. «On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive -Eglise.» Une fois qu'il lui disoit qu'elle avoit tort d'avoir mis tant -de bien sur la tête de son mari: «Pourvu, dit-elle, que je ne lui -mette que cela sur la tête; patience!» Elle faisoit confidence -de tout à Ménage, et lui, qui en avoit été amoureux autrefois, -lui disoit: «J'ai été votre _martyr_, je suis à cette heure votre -_confesseur_.--Et moi, répondit-elle, votre _vierge_[318].» Vassé en a -été amoureux; Ménage lui demanda comment cela étoit arrivé; elle se -mit à chanter une chanson que Patris fit à Gravelines pour un -provincial, où il y avoit: - - Il fut blessé comme là, - Et moi j'étois comme ici. - - [318] Il étoit constant que la princesse d'Harcourt et elle - étoient nées en même jour. «Madame, lui dit-elle une fois, - tombons d'accord de nos faits; dites-moi, voyons quel âge nous - voulons avoir?» (T.)--Anne d'Ornano, comtesse de Montlaur, avoit - épousé, en 1645, François de Lorraine, comte d'Harcourt; elle - mourut au mois de septembre 1695, quelques mois avant madame de - Sévigné, laquelle étoit née, comme on l'a récemment découvert, le - 5 février 1626. Voir son extrait baptistère, t. 4, p. 156 de la - _Revue rétrospective_. - -Et en disant cela, elle lui montra l'endroit où ils étoient assis tous -deux. - -Un Gascon, nommé Laeger, dont nous avons parlé dans l'historiette de -la comtesse de La Suze[319], s'avisa de faire une fable qui fut crue -par tout Paris; il alla débiter que l'abbé de Romilly, par jalousie, -en un bal, avoit dit les plus étranges choses du monde à madame de -Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. A tout cela il -n'y avoit rien de vrai; l'abbé seulement lui avoit dit chez elle -qu'elle l'avoit mieux traité autrefois qu'elle ne faisoit[320]. -Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à -Laeger dans une assemblée où il devoit être; mais on l'en fit avertir. -Ce Laeger est un grand coquin; il fait l'homme à bonnes fortunes: il -avoit une fois un portrait de la Desrulis[321], il le montroit assez -volontiers, et disoit que c'étoit d'une dame de qualité. Il y eut une -femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au -lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils -étoient à la campagne, lui ayant demandé à voir ce portrait, on y -trouva la reine de carreau. - - [319] Voir t. 3, p. 250. - - [320] Conrart a rapporté les propos que l'abbé de Romilly auroit - tenus (Voyez les _Mémoires de Conrart_, audit lieu, p. 191.) - - [321] Une g..... et comédienne. (T.)--Le nom surchargé dans le - manuscrit est incertain. - -Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle -de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne[322], et puis les porta à -madame de Gondran. Deux jours après on demanda à mademoiselle de -Chevreuse d'où venoit qu'elle avoit prêté ses pendants à madame de -Gondran: la chose s'éclaircit, et mademoiselle de La Vergne fut -obligée d'aller remercier mademoiselle de Chevreuse. - - [322] Qui fut depuis madame de Lafayette, l'auteur de _la - Princesse de Clèves_. - -Le chevalier d'Albret, frère de Miossens, aujourd'hui le maréchal -d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il -n'avoit garde d'être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des -railleries dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par -Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua[323] aussi franc que -Miossens avoit tué Villandry. Saint-Maigrin disoit: «Ma foi! ce -chevalier d'Albret est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel, -et qui tue fort bien le monde.» La pauvre amante disoit: «M. de -Gondran et moi perdons notre meilleur ami.» Madame de Sévigny lui -renvoya toutes ses lettres: on dit qu'elles parloient aussi bon -françois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on -dit que madame de Sévigny n'ayant ni portrait ni cheveux de son mari, -car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne[324], envoya -incontinent en demander à madame de Gondran. - - [323] Ce duel eut lieu le 3 février 1651. Conrart a fait de cet - événement un récit très-circonstancié. (Voyez les _Lettres de - madame de Sévigné_; Paris, Blaise, 1818; pièces préliminaires, t. - I, p. 57, ou les _Mémoires de Conrart_, au lieu déjà cité, p. - 186.) - - [324] Madame de Sévigné revint à Paris au mois de novembre 1651, - dix mois après la mort de son mari. On lit dans la _Muse - historique_ de Loret, à la date du 19 novembre 1651: - - Sévigny, veuve jeune et belle, - Comme une chaste tourterelle, - Ayant d'un coeur triste et marri - Lamenté monsieur son mari, - Est de retour de la campagne, - C'est-à-dire de la Bretagne, - Et malgré ses sombres atours, - Qui semblent ternir ses beaux jours, - Vient augmenter dans nos ruelles. - L'agréable nombre des Belles. - -On conte une chose fort étrange de ce combat. Sévigny reçut une lettre -de sa femme quatre jours avant qu'il se battît, par laquelle elle lui -faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il -s'étoit battu contre un tel, qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit -reçu un coup d'épée. Madame de La Loupe, mère de madame d'Olonne et de -la maréchale de La Ferté[325], dit que quelques mois avant la mort de -son premier mari, un frère qu'elle avoit lui apparut (apparemment -c'étoit un songe; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit -point), et qu'il lui dit: «J'ai été tué, je suis en purgatoire; mais -il n'est pas fait comme vous pensez; on souffre diversement; j'ai pour -punition d'errer certain temps dans la forêt des loups ici proche: -votre mari me viendra trouver dans cette année.» Elle, qui aimoit -tendrement ce frère, s'est promenée vingt fois bien avant dans cette -forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point. - - [325] Ces deux soeurs sont les véritables héroïnes des _Amours - des Gaules_, de Bussy-Rabutin. - -Madame de Sévigny ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal, -pensa s'évanouir; une autre fois elle s'évanouit à demi pour avoir vu -le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'étoit allée -promener à Saint-Cloud, elle aperçut Laeger dans une allée proche de -la source. «Ah! dit-elle à deux officiers aux gardes qui étoient avec -elle, voilà l'homme du monde que je hais le plus.--Madame, lui -dirent-ils, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on -l'extermine?--Non, dit-elle, il suffit qu'on le jette dans la -fontaine.» En ces entrefaites, la compagnie avec laquelle Laeger étoit -venu parut; elle reconnut des gens et n'osa faire affront à ce garçon -devant eux. «Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui.» C'eût -été un beau tour à elle. - - - - -TURCAN. - - -Turcan est un maître des requêtes qui a été conseiller au grand -conseil: cet homme a toujours été un diseur banal de fleurettes, et, à -tout prendre, fort sot homme. Madame Des Etangs, soeur du président -Perrot, fit autrefois ce vaudeville sur lui: - - Turcan ne sauroit vivre - S'il ne fait le coquet; - A l'une il donne un livre, - Et à l'autre un bouquet. - Il dit de belles choses, - Ne parle que de roses, - Que d'oeillets et de lys; - C'est un _Quand pour Philis_[326]. - - [326] Le commencement d'une chanson de Porchères, qui avoit eu - grande vogue autrefois. (T.) - -Il se maria avec la fille d'un intendant de M. de Guise; ils furent -quelques années ensemble sans qu'on ouît dire qu'il y eût noise en -ménage; mais à la fin elle voulut savoir si les autres hommes......, -car il étoit si décrié de ce côté-là, qu'on l'appeloit vulgairement -_Turcan brin de vergette_. Elle trouva facilement un galant, quoique -médiocrement belle, et comme Turcan étoit à la campagne vers -Châtellerault (il est originaire de ce pays-là[327]), un de ses amis -lui écrivit qu'un cavalier d'Auvergne, nommé Canillac, visitoit fort -soigneusement sa femme, et qu'on commençoit à en murmurer. Turcan -revint aussitôt à Paris, et, après avoir ôté le nom de celui qui lui -avoit écrit, montre la lettre à sa femme, et lui dit qu'encore qu'il -n'y ajoutât point foi, il la prioit pourtant, afin d'éviter scandale, -de ne voir plus ce gentilhomme. «Il n'y a rien plus aisé, lui -dit-elle, il ne faut qu'en avertir les gens de céans.» Cela n'ôta pas -au mari tout le soupçon qu'il pouvoit avoir. Il donna à sa femme un -petit laquais qu'il avoit reconnu fidèle en d'autres rencontres, afin -qu'il fût l'espion de la donzelle. Or, un jour d'été qu'il revint au -logis d'assez bonne heure, il trouva ce petit laquais sur la porte, -qui lui dit que madame s'étoit défait de lui, et qu'il ne savoit où -elle étoit. Cela mit notre homme de si mauvaise humeur, que, pour -rêver à son aise, il prend le chemin du Luxembourg seul, en habit -court et à pied; il logeoit au quartier des Cordeliers. Comme il -sortoit par la porte Saint-Germain, il aperçut un carrosse dont on -avoit ôté fraîchement les armoiries; cela lui donna du soupçon; il le -laissa pourtant passer; mais après, venant à considérer qu'il y avoit -vu des femmes, et qu'elles avoient tiré le rideau, il se confirma dans -son soupçon, et se mit à le suivre de loin. Ce carrosse cherchoit à se -décharger de sa marchandise dans quelque église; mais par malheur il -n'y en avoit pas une d'ouverte; il fallut donc aller jusqu'à la rue -des Deux-Portes. Là madame Turcan et sa suivante, car c'étoient -elles-mêmes, furent contraintes de descendre à la porte d'une femme de -leur connoissance. A peine furent-elles descendues, que le mari en -furie demanda à sa femme d'où elle venoit, et lui dit même quelque -injure. Elle lui soutint effrontément qu'elle ne descendoit point de -carrosse et qu'il étoit jaloux. Lui, pour la convaincre, court après -ce carrosse, et ne put pourtant l'attraper que vis-à-vis de -Saint-Severin; il étoit déjà entre chien et loup, de sorte que, -croyant n'être point connu, il prit prétexte, en un passage si sujet -aux embarras, de quereller le cocher, en lui disant qu'il l'avoit -pensé rouer. Sur cela, faisant semblant de s'en vouloir plaindre à son -maître, il tire le rideau et vit que c'étoit Canillac. Il en fut -tellement transporté, qu'il ne put s'empêcher de lui donner un coup de -poing. L'autre sortit du carrosse, et avec ses laquais eût outragé ce -pauvre homme en sa personne aussi bien qu'en celle de sa femme, sans -que Turcan cria au secours, et que le bourgeois s'émut aussitôt en sa -faveur. - - [327] Il avoit fait mettre sur la porte de sa maison: _In - fundulo, sed avito_. Châtelet, l'académicien, l'interprétoit - ainsi: «Je suis gueux, mais c'est de race.» (T.) - -Cette femme cependant se retira chez la mère de Turcan, avec qui elle -étoit fort bien, parce qu'elles n'avoient rien, à ce qu'on dit, à se -reprocher l'une à l'autre, et que le fils n'était pas en bonne -intelligence avec sa mère[328]. On fit une chanson sur cette aventure, -à l'imitation de la grande, qui commençoit: _Gérard est fort bon -compagnon_, etc. - -CHANSON. - - Canillac fut bon compagnon - De suborner dame _Prudence_[329], - Qui se targuoit de haut renom, - Faisant la femme d'importance. - Elle blâmoit fort le déduit. - Le passe-temps, le badina a a a a a age, - Et cependant on la surprit - En revenant de garoua a a a a a age[330]. - - Son mari la vit en passant - Dans un carrosse sans livrée; - Il la poursuit au même instant - D'église en église fermée. - La surprenant, elle jura - Qu'elle venoit du voisinage; - Mais en effet il la trouva - Qu'elle venoit de garouage. - - Lui, plus ardent qu'un fier dragon, - L'appela louve carnassière - Et la chassa de sa maison. - Hélas! qui eût dit que sa mère, - J'entends la mère du cocu, - La reçut sans mauvais visage; - Si bien que l'on s'est aperçu - Qu'elle approuvoit le garouage. - - Le beau-frère[331], trop prétendant - A la faveur du codicile, - Prenant en main le différend, - La reçut en son domicile, - Et fit rendre à ce mécontent - Entièrement le mariage, - Et consentit que le galant - Continuât le garouage. - - [328] Le marquis de Royan, de La Trémouille, l'a depuis épousée. - On fit un couplet contre d'Olonne, où il y avoit: - - Digne fils de ton père Royan, - Et de ta mère Turcan, etc. (T.) - - [329] Elle faisoit fort la prude, et on l'appela ainsi pour se - moquer d'elle. (T.) - - [330] _Garouage_, débauche. _Courir le garou_, _courir le - guilledou_. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_, et le - _Dictionnaire comique_ de Leroux.) - - [331] Perrot de La Malmaison espéroit d'hériter de cette - belle-soeur qui n'avoit point d'enfants. (T.) - -La femme, quelques années après, demanda à être démariée: il furent -visités l'un et l'autre. Elle vouloit être masquée; Guenaut, qui étoit -pour Turcan, l'obligea à se démasquer..... Cependant, sans en venir au -congrès, ils furent démariés. Après, elle épousa Canillac, qui la bat -comme il faut. Ainsi, Turcan a eu de son vivant le plaisir qu'un -innocent disoit à sa femme qu'il auroit s'il étoit mort: «Car, lui -disoit-il, si j'étois mort et que tu fusses remariée à un autre qui te -battît, je rirois tant, je rirois tant....» - -Tout ce désordre n'empêcha point Turcan de faire le fat. Il alla une -fois chez la sénéchale de Rennes, avec qui Montreuil[332] le fou -couchoit. «Vous êtes tout chagrin, lui dit-elle.--Je le crois bien, -dit-il, j'approche de quarante ans.--Allez, allez, reprit-elle, ne -soyez point chagrin de cela, vous n'en approcherez jamais.» Il en -avoit plus de quarante-cinq. - - [332] Mathieu de Montereul, le poète, celui duquel madame de - Sévigné disoit qu'il étoit _douze fois plus étourdi qu'un - hanneton_. (Lettre à Ménage, t. 1, p. 47 de l'édition de Blaise; - Paris, 1818, in-8.) - - - - -NINON DE LENCLOS. - - -Ninon est fille de Lenclos, un suivant de M. d'Elbeuf, qui jouoit fort -bien du luth[333]. Elle étoit encore bien petite quand son père fut -obligé de sortir de France pour avoir tué Chaban[334], de façon que -cela pouvoit passer pour un assassinat, car l'autre avoit encore le -pied dans la portière quand Lenclos le perça d'un coup d'épée. - - [333] Lenclos étoit un gentilhomme de Touraine, qui avoit épousé - une demoiselle de Raconis, d'une famille noble de l'Orléanais. - Anne, leur fille, plus ordinairement appelée Ninon, née à Paris - le 15 mai 1616 (d'autres disent 1615), y mourut en octobre 1706. - - [334] Il est parlé de ce Chaban dans l'historiette de la - maréchale de Themines. - -Durant son absence, cette fille devint grandette. Elle n'eut jamais -beaucoup de beauté, mais elle avoit dès-lors beaucoup d'agrémens; et -comme elle avoit l'esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit -admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c'étoit -au Marais) l'avoient souvent avec elles. - -Saint-Etienne fut le premier qui lui en conta: il avoit de grandes -libertés là-dedans. La mère croyoit qu'il épouseroit Ninon; mais enfin -ce commerce finit, non, à ce qu'on dit, sans la mettre à mal. Le -chevalier de Barai en fut amoureux ensuite. On dit qu'une fois qu'on -ne vouloit point qu'elle lui parlât; l'ayant vu passer dans la rue, -elle descend vite à la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit -fort; elle n'avoit rien pour lui donner: «Tiens, dit-elle en lui -donnant son mouchoir où il y avoit de la dentelle, laisse-nous en -paix.» - -Cependant Coulon[335] poussoit sa fortune, car il lui en vouloit -aussi. Je pense qu'il traita avec la mère au Mesnil-Cornuel. Madame -Coulon découvrit tout le mystère; alors toutes les honnêtes femmes, ou -soi-disant, abandonnèrent Ninon et cessèrent de la voir. Coulon leva -le masque et l'entretint tout ouvertement; il lui donnoit cinq cents -livres par mois, qu'il a, dit-on, continué de lui donner jusqu'en -1650, huit ou neuf ans durant, quoiqu'il fût bien arrivé des désordres -entre eux[336]. Aubijoux, quelque temps après, fut associé à Coulon, -et contribuoit aussi de son côté. - - [335] Coulon, conseiller au Parlement, qui a beaucoup marqué dans - les troubles de la Fronde. (_Voyez_ plus haut l'Historiette de sa - femme, où il est un peu question de lui.) - - [336] Ceci ébranleroit fort la réputation de désintéressement que - la plupart des biographes de Ninon s'étoient accordés à lui - faire. «Elle poussoit les scrupules du désintéressement, lit-on - dans la _Biographie universelle_, jusque-là que ceux dont elle - avoit satisfait les désirs, perdoient le droit de lui faire - accepter les dons les plus légers.» Toutefois, sans crainte de se - contredire, Tallemant n'en dit pas moins, quelques pages plus - loin: «_Elle n'est point intéressée._» - -Le premier dont elle devint amoureuse fut feu M. de Châtillon, qui fut -tué à Charenton; il n'étoit alors que d'Andelot. Elle lui écrivit, et -lui donna rendez-vous. Il y va; mais comme c'étoit un inconstant, il -la quitta bientôt. Elle qui, comme vous verrez par la suite, étoit -plutôt d'humeur à quitter qu'à être quittée, ne trouva point ce -traitement supportable, et s'en plaignit à La Moussaye, qui fit leur -paix et lui ramena le fugitif. Ensuite elle eut des galants en assez -bon nombre. Cependant la subvention de Coulon marchoit toujours. -Sévigny[337], Rambouillet ont été de ses amants par quartier. Elle a -eu un fils de Méré[338], et un de Miossens[339]. Un jour, au Cours, -elle vit que le maréchal de Grammont obligea un homme bien fait, qui -passoit à cheval, à se venir mettre dans son carrosse; c'étoit -Navailles[340], qui n'étoit pas encore marié: il lui plut; elle lui -envoie dire qu'elle seroit bien aise de lui parler à la sortie; bref, -elle l'emmena chez elle. Ils soupèrent; après elle le conduit dans une -chambre bien propre, lui dit qu'il se couche, et qu'il aura bientôt -compagnie. Lui, qui étoit peut-être las, s'endort. Quand elle le vit -ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits -de ce dormeur. Le lendemain elle s'en habille, et, l'épée au côté, -entre dans la chambre d'assez bonne heure en jurant. Navailles se -réveille; il voit un homme qui veut tout tuer: «Ah! monsieur, lui -dit-il, je suis homme d'honneur; je vous satisferai; point de -supercherie, au nom de Dieu!» Alors elle s'éclate de rire...... - - [337] Ninon captiva non-seulement Henri de Sévigné, mais Charles, - son fils; le marquis de Grignan, petit-fils, se plaisoit aussi - beaucoup dans la société de cette femme célèbre. (_Notice_ sur - madame de Sévigné, par M. Saint-Surin, t. I, p. 59 de l'édition - de Blaise, 1818.) - - [338] Georges Brossin, chevalier de Méré. On a de lui divers - ouvrages écrits avec roideur et obscurité, mais avec une grande - pureté de style. (Voyez ses _OEuvres_; Amsterdam, 1692, 2 vol. - in-12.) - - [339] Miossens devint depuis le maréchal d'Albret. - - [340] Philippe de Montault-Benac, depuis duc de Navailles, et - maréchal de France. Il épousa, en 1651, Suzanne de Baudean de - Neuillan, qui devint gouvernante des filles d'honneur de la - Reine, et eut, à cette occasion, quelques démêlés avec Louis XIV. - -Comme Charleval[341] la pressoit de lui accorder ce que vous savez, -elle lui dit: «Attends mon caprice.» C'a été son premier martyr; -jamais il n'en a pu avoir rien, non plus que Brancas[342]. Mais ce qui -m'a le plus surpris, c'a été feu Moreau, fils du lieutenant civil: il -étoit fort aimable. Elle l'a toujours bien voulu pour ami; mais il est -mort sans en avoir reçu aucune faveur. On a distingué ses amants en -trois classes: les _payeurs_, dont elle ne se soucioit guère et -qu'elle n'a soufferts que jusqu'à ce qu'elle ait eu de quoi s'en -passer; les _martyrs_, et les _favoris_. - - [341] Jean-Louis-Faucon de Ris, seigneur de Charleval, dont - Lefèvre de Saint-Marc a réuni les poésies légères en 1759. - - [342] Le marquis de Brancas, le distrait, le Ménalque de La - Bruyère. - -Elle disoit qu'elle aimoit bien les blonds, mais qu'ils n'étoient pas -si amoureux que les bruns. En 1648 elle fit un voyage à Lyon: les uns -disoient que c'étoit pour se faire traiter secrètement de quelque -incommodité; je ne crois cependant pas qu'elle ait jamais eu de mal; -les autres, par fantaisie. On a dit que ce fut pour Villars -_Orondate_, depuis ambassadeur en Espagne, et qu'elle fit le voyage en -poste comme un courrier, et point en chaise, comme on a fait depuis: -elle étoit déguisée en homme. Elle disoit que c'étoit à dessein de se -retirer. En effet, elle se mit dans un couvent. Là, le cardinal de -Lyon[343] devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques -folies pour elle. - - [343] Le cardinal de Lyon étoit le frère du cardinal de - Richelieu. - -Un frère de Perrachon[344] en fut transpercé de part en part; et, sans -lui rien demander, la pria de trouver bon qu'il la vît quelquefois, et -qu'il lui donnât une maison qui pouvoit bien valoir huit mille écus; -mais comme après il en prétendit des choses qu'elle ne lui vouloit pas -accorder, un beau matin, car elle n'est point intéressée, elle lui -rendit sa donation. - - [344] Perrachon étoit un avocat de Lyon. (Voyez le _Faux - Satirique puni_; Lyon, Claude Rey, 1696, in-8º.) - -De retour, elle se met dans la tête de ne s'abandonner absolument qu'à -ceux qui lui donneroient dans la vue; elle alloit au-devant, le leur -disoit ou le leur écrivoit. Elle eut Sévigny, tout marié qu'il étoit, -trois mois ou environ, sans qu'il lui en ait rien coûté qu'une bague -de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit -Rambouillet en sa place pour trois autres mois. Elle lui écrivit en -badinant: «Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est l'infini pour -moi.» Charleval y ayant trouvé ce jouvenceau, s'approcha de l'oreille -de la belle et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien la mine d'être un -de vos caprices.» Depuis on appelle ses passants ses _caprices_, et -elle disoit: «Par exemple, j'en suis à mon vingtième caprice,» pour -dire à mon vingtième galant. Durant sa passion, personne ne la voyoit -que celui-là; il alloit bien d'autres gens chez elle; mais ce n'étoit -que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un -ordinaire assez raisonnable. Sa maison étoit passablement meublée, et -elle avoit toujours une chaise fort propre. - -Vassé succéda à Rambouillet. Elle reçut de celui-là parce qu'il étoit -fort riche: il ne laissa pas de payer encore quand son temps fut fait; -mais comme Coulon et Aubijoux, il ne la touchoit que quand la -fantaisie en prenoit à Ninon. - -Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n'a qu'un talent, -c'est de se connoître admirablement bien en viande, étoit comme son -banquier; elle tiroit sur lui des lettres de change: _M. Fourreau -paiera_, etc. On croit qu'il n'en a quasi rien eu. - -Charleval, un M. d'Elbène et Miossens ont fort contribué à la rendre -libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait, -fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir été fort ferme en -une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par -bienséance reçu tous ses sacrements. Ils lui ont fait prendre un -certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne -lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie. Dans ses lettres, -il y a du feu, mais tout y est bien déréglé. Elle se fait porter -respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne souffriroit pas que le -plus huppé de la cour s'y moquât de qui que ce soit qui y fût. - -Coulon et elle se brouillèrent (1650) parce qu'elle quitta le Marais -pour le faubourg Saint-Germain, où logeoit Aubijoux. Feu le petit -Moreau, fils de la lieutenante civile, en étoit alors furieusement -amoureux; il étoit devant elle comme devant la Reine: il payoit, mais -on ne sait s'il vivoit avec elle. J'ai ouï dire à des voisins que son -laquais lisoit toujours le billet de son maître en entrant chez la -demoiselle, et la réponse de la demoiselle après en sortant. Elle -disoit un jour à Rambouillet: «Dites-moi, un tel est-il beau? car j'ai -grand besoin de ragoût.» Elle faisoit cela assez en honnête personne, -car elle n'en prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement à -devenir grosse. - -Le carême de 1651, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez -souvent; par malheur on jeta un os par la fenêtre sur un prêtre de -Saint-Sulpice qui passoit: ce prêtre alla faire un étrange vacarme au -curé, et, par zèle, ajouta, comme une vétille, qu'on avoit tué deux -hommes là-dedans, outre qu'on y mangeoit de la viande tout -publiquement. Le curé s'en plaignit au bailli[345], qui étoit un -fripon. Ninon, avertie de cela, envoie M. de Candale et M. de -Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilité. - - [345] Le faubourg Saint Germain étoit alors soumis à la - juridiction de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés. Un édit du mois - de mars 1674 ayant réuni les justices particulières au Châtelet - de Paris, celle de Saint-Germain fut réduite à l'enclos de - l'abbaye. (Voyez _l'Histoire de l'abbaye de - Saint-Germain-des-Prés_, par D. Bouillart; Paris, 1724, in-folio, - p. 269.) - -L'été suivant elle se trouva au sermon auprès d'une madame Paget, -femme d'un maître des requêtes. Cette femme prit grand plaisir à -causer avec elle, et demanda à Du Pin, trésorier des menus plaisirs, -qui elle étoit. «C'est madame d'Argencourt de Bretagne qui vient -plaider ici.» Il goguenardoit sur ce mot d'Argencourt; l'autre le -crut, et dit à Ninon: «Madame, vous avez donc un procès? Je vous y -servirai; j'aurois la plus grande joie du monde de solliciter pour une -si agréable personne.» Ninon se mordoit les lèvres, de peur de rire. -Bois-Robert en ce temps-là la salua. «D'où connoissez-vous cet homme? -dit madame Paget.--Madame, je suis sa voisine; je loge au -faubourg.--Ah! je ne lui pardonnerai jamais de nous avoir quittés -pour une Ninon, pour une vilaine.--Ah! madame, dit Ninon un peu -déferrée, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, c'est peut-être une -honnête fille. On en peut peut-être autant dire de vous et de moi; la -médisance n'épargne personne.» Au sortir, Bois-Robert aborde madame -Paget[346], et lui dit: «Vous avez bien causé avec Ninon.» Voilà la -dame en colère contre Du Pin et contre Ninon aussi; cependant elle -l'avoit trouvée si agréable que Du Pin hasarda de mener Ninon dans le -jardin de Thévenin l'oculiste, à la porte de Richelieu, où le -voisinage alloit se promener. Madame Paget, qui est femme du neveu de -madame Thévenin, s'y trouva, et elle causa encore avec Ninon[347]. - - [346] Cette madame Paget est galante. (T.) - - [347] La même anecdote a été racontée précédemment, avec quelques - différences, par Tallemant, dans l'Historiette de Bois-Robert. - -Un jour qu'on faisoit la guerre à Bois-Robert en présence de Ninon, -qu'il aimoit les beaux garçons: «Ah! vraiment, dit-il, il n'y a pas -d'apparence de dire cela en présence de mademoiselle.--Moquez-vous de -cela, dit-elle, je ne suis pas si femme que vous penseriez bien.» - -Villarceaux est le dernier galant qu'elle ait eu. Pour le voir plus -facilement et n'être point à Paris (c'étoit en 1652), elle alla dans -le Vexin, chez un gentilhomme de qualité nommé Varicarville, qui est -riche et fait bonne chère aux gens; mais c'est un original, et surtout -en mangeaille, car il ne tâte de rien qui ait eu vie, non point par -aversion comme un gentilhomme de Beauce nommé d'Auteuil, qu'on n'a -jamais pu tromper là-dessus, l'estomac lui soulève incontinent, mais -par vision. Ce Varicarville ne croit pas grand'chose non plus qu'elle. -Un jour ils s'enfermèrent tous deux pour raisonner; on leur demanda ce -qu'ils faisoient là. «Nous tâchions, dit-elle, de réduire en articles -notre créance; nous en avons fait quelque chose, une autre fois nous y -travaillerons tout de bon.» - -Un jour, Villarceaux, dans sa grande passion, vit par sa fenêtre, car -il logeoit exprès vis-à-vis, qu'elle avoit une bougie allumée; il lui -envoya demander si elle se faisoit saigner; elle répondit que non: il -conclut donc qu'elle écrivoit à quelque rival. La jalousie le prend, -il veut aller lui parler; et, dans ce transport, croyant prendre son -chapeau, il se met une aiguière d'argent sur la tête, et de telle -force qu'on eut bien de la peine à l'arracher: elle ne le satisfit -pas; il tombe malade dangereusement. Elle en fut si touchée qu'elle se -coupa tous ses cheveux, qui étoient très-beaux, et les lui envoya pour -lui faire voir qu'elle ne vouloit point sortir ni recevoir personne -chez elle. Ce sacrifice fit cesser son mal; la fièvre le quitta -aussitôt: elle l'apprend, va chez lui, se couche dans son lit, et ils -demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers. - -Elle a eu deux enfants de Villarceaux[348]. On disoit: «Elle vieillit, -elle devient constante.» Elle pouvoit avoir trente ans. Deux ans -après, un grand garçon fort bien fait, nommé Des Mousseaux, il est de -Beauvais, au retour de Suède, où la Reine, sur sa bonne mine, l'avoit -fait capitaine de ses gardes, depuis elle fut contrainte de lui ôter -cet emploi, sur ce que d'autres François dirent qu'il n'étoit pas -gentilhomme (avant cela il avoit été en Candie, où il avoit porté les -armes quelque temps pour les Vénitiens); ce Des Mousseaux donc fit -connoissance avec elle à la comédie, et l'alla voir; elle étoit au -lit. «Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui avez la hardiesse de me -venir voir sans introducteur?--Je n'ai point de nom, répondit-il.--Et -d'où êtes-vous?--Je suis Picard (elle hait les Picards).--Et où -avez-vous été nourri?--En Candie.--Jésus! quel homme! Mais ne -seriez-vous point un filou? Pierrot, prenez garde qu'il ne me vole. Je -ne sais qui vous êtes, il me faudroit un répondant.--Je vous donnerai -Bois-Robert.--Ce n'est pas ce qu'il me faut, ni à vous aussi.--Je vous -donnerai donc Roquelaure.--Il est trop gascon (notez qu'il ne les -connoissoit que de vue)--Mais quand j'aurois un répondant, qu'en -seroit-il?--Nous verrions; vous passeriez quelque temps ici, car je -suis changeante, Pierrot vous serviroit.--Mais je n'ai rien, dit-il, -il me faut entretenir.--Combien voulez-vous?--Une pistole par -jour.--Allez, dit-elle, je vous donne quarante sous.» Enfin il se -coupa et nomma Rambouillet qu'il connoissoit. «Ah! dit-elle, je prends -celui-là pour répondant.» Ils se séparèrent là-dessus. Depuis ce -garçon s'est donné à M. de Noailles. - - [348] On assure que le fils que Ninon avoit eu de Villarceaux - conçut une passion très-vive pour sa mère qu'il ne connoissoit - pas, et qu'en apprenant le secret de sa naissance il se donna la - mort. Ce fait ne nous semble pas être bien établi, mais Ninon est - du nombre de ces personnages singuliers au sujet desquels on a - souvent altéré la vérité. - -L'amourette de Villarceaux donna bien du chagrin à sa femme. -Bois-Robert dit qu'un jour qu'il étoit allé à Villarceaux, car -Villarceaux est son hôte à Paris, le précepteur de ses enfants fit -voir à Bois-Robert comme ils étoient bien instruits: il demanda à l'un -d'eux: «_Quis fuit primus monarcha?--Nembrod.--Quem virum habuit -Semiramis?--Ninum[349]._» Madame de Villarceaux se mit en colère -contre le pédagogue. «Vraiment, lui dit-elle, vous vous passeriez bien -de leur apprendre des ordures;» et que c'étoit la mépriser que de -prononcer ce nom-là chez elle. Villarceaux (1656) prit jalousie du -maréchal d'Albret qui, n'ayant pu rien faire chez Guerchy[350], qui -logeoit vis-à-vis de Ninon, passa le ruisseau, et en conta à Ninon -pour la deuxième fois. Il se vantoit hautement qu'il en étoit défait -pour toujours. On verra dans les Mémoires de la Régence la persécution -que les dévots firent à la pauvre Ninon, et le reste de ses aventures. -En 1671, elle s'éprit d'un garçon de ma connoissance. Un jour, comme -ils étoient ensemble en carrosse, elle remarqua que ce jeune homme -remarquoit toutes les femelles qui passoient. «Hé! vous lorgnez bien,» -lui dit-elle; et en disant ceci, elle lui donne un grand soufflet: -c'est qu'elle n'est plus jeune, et qu'elle se défie de ses forces. - - [349] Molière a mis cette scène dans sa comédie de _la Comtesse - d'Escarbagnas_. - - [350] Mademoiselle de Guerchy, fille d'honneur de la reine Anne - d'Autriche. Sa mort tragique donna lieu au sonnet de _l'Avorton_. - (Voyez les _Délices de la poésie galante_, deuxième partie; - Paris, Jean Ribou, 1667, in-12, p. 36) - - - - -M. DE VILLARCEAUX - -ET MADAME DE CASTELNAU, - -AVEC M. ET MADAME DE NOUVEAU. - - -Villarceaux[351] est fils d'un M. de Villarceaux, qui étoit un -gentilhomme de qualité du Vexin françois; sa mère étoit de Leuville, -grande joueuse, qui avoit de l'esprit, mais fort médiocrement de -cervelle. Au retour de Hollande, où il avoit porté les armes, -quoiqu'il fût tout jeune, on parla de le marier à la fille d'une -madame d'Espinay, dont le mari, qui étoit Girard[352], avoit gagné du -bien, durant les troubles, à être gouverneur de Saint-Denis. La mère -est de Châteaudun: elle a bien chanté autrefois. Ils se prirent -d'amour tous deux; et, moitié figue, moitié raisin, il en eut tout ce -qu'il vouloit; le lendemain elle lui écrivit qu'elle étoit au -désespoir de ce qu'elle avoit fait, qu'elle vouloit mourir, etc. -Cependant le mariage se rompt, et Castelnau-Mauvissière l'épouse[353]. -Villarceaux y retourne comme si de rien n'étoit; et, dès que le mari -fut à l'armée, voilà le commerce établi entre eux. Cela dura assez -long-temps, quoique Villarceaux fut marié; car il avoit épousé -mademoiselle d'Esches[354], dont le frère étoit devenu fou d'amour -pour mademoiselle de Gramont, aujourd'hui madame de Saint -Chaumont[355]. Il fut dix ans sans vouloir sortir de son écurie; -depuis le mariage de sa soeur, il est revenu en son bon sens, et a -épousé mademoiselle de Clinchamp. Castelnau réussit à l'armée; il -parvint à être lieutenant-général. Il étoit peint en général d'armée -dans la ruelle du lit sur lequel on le faisoit cocu. Dans l'action -même elle le voyoit, et...... elle disoit d'un ton entremêlé de -soupirs et tremblotant: «Faut-il que je fa fa fasse cocu un si -vaillant hom, homme,» et quelquefois elle s'écrioit: «Grand héros, me -le pardonnerez-vous!» Avec cela il est bien fait; mais je crois qu'il -n'a pas grande vivacité, et qu'il n'est bon qu'au métier qu'il fait. - - [351] Louis de Mornay, marquis de Villarceaux. Il est mort en - 1691. - - [352] Je pense des Girard dont il y a eu un procureur-général de - la chambre; il y en a encore un présentement. Le président de - Tillet est de cette famille; c'est peu de chose dans l'origine. - (T.) - - [353] Jacques de Castelnau, seigneur de Mauvissière, maréchal de - France, épousa, au mois de mars 1640, Marie de Girard, fille d'un - maître-d'hôtel ordinaire du Roi, et mourut eu 1658, à l'âge de - trente-huit ans. - - [354] Denise de La Fontaine, demoiselle d'Esches et d'Orgerus, - fille d'honneur de la Reine. - - [355] Suzanne-Charlotte de Gramont, femme de Henri Milte de - Miolans, marquis de Saint-Chaumont. - -Enfin il vint un soupçon à Villarceaux; il crut que Nouveau, -beau-frère de la dame, étoit trop bien avec elle; il interrogea une -petite fille, et lui fit dire, en badinant avec elle, que Nouveau et -sa maman se baisoient. Un jour qu'elle lui avoit fait finesse, et -qu'il y avoit apparence qu'elle se vouloit défaire de lui, Nouveau -arriva; la voilà embarrassée; il conclut que c'étoit un rendez-vous, -et que c'étoit pour cela qu'on avoit fait tant de façons; il -s'emporta furieusement, et dit à Nouveau: «Venez-vous-en, et celui qui -en aura eu le moins la cèdera à son compagnon.» Il montra deux cents -lettres, des portraits, des bracelets de cheveux. Nouveau lui avoua -qu'il n'en avoit jamais eu que des baisers: «Mais si vous pouvez, lui -dit-il, m'en faire avoir davantage, vous me ferez plaisir.» Dans cette -fureur il lui donna je ne sais combien de lettres; et, après avoir -traité la dame de carogne, il sema le reste par tout Paris. On croit -que Nouveau lui succéda. Cette femme fait la cavalière, et tire un -pistolet; elle a plus d'esprit que sa soeur, mais sa soeur est plus -jolie; ce n'est pas grand chose pourtant. Ce Nouveau[356], un jour, au -commencement qu'il eut équipage de chasse, courant un cerf, demanda à -son veneur: «Dites-moi, ai-je bien plaisir à cette heure[357]?» -Un jour il parut sur son balcon avec un Saint-Esprit à son -juste-au-corps, le cordon et la croix par-dessus, et un autre -Saint-Esprit à son manteau. Vineuil dit en riant: «De ce balcon je -pense qu'on a fait un colombier; que de pigeons[358]!» - - [356] Jérôme de Nouveau, surintendant-général des postes, grand - trésorier des ordres du Roi en 1654, mourut en 1665. - - [357] Ce propos ridicule étoit si connu, que La Bruyère, dont - l'ouvrage n'a paru qu'en 1687, en a aussi fait mention. L'auteur - des _Caractères_ désigne Nouveau sous le nom de _Ménalippe_. «Un - autre (_le président Le Coigneux_), avec quelques mauvais chiens, - auroit envie de dire, _ma meute_...... Il ne dit pas comme - Ménalippe: _Ai-je du plaisir?_ Il croit en avoir, etc.» (La - Bruyère, chap. _de la Ville_.) - - [358] Ce mot nous fait souvenir de ce grand seigneur (c'étoit, ce - nous semble, un duc de Brissac) qui tenoit tant à son cordon - bleu, qu'il en avoit fait imiter un avec du fer-blanc, afin de ne - point s'en séparer quand il entroit dans le bain. - -Madame de Nouveau est la plus grande folle de France en braverie. Pour -un deuil de six semaines, on lui a vu six habits; elle a eu des jupes -de toutes les couleurs tout à la fois. Qu'on la prie de montrer celle -qu'elle a: «Ah! dit-elle, c'est la moindre; ma verte est débordée, on -met des points de soie à ma bleue, le brodeur refait quelque chose à -ma jaune, la ceinture de mon incarnate est défaite.» Une jupe de toile -d'or avec quatre grandes dentelles, ce n'est qu'une petite jupe: «Ne -vous amusez pas à cela, disoit-elle, mais regardez mon velours, car il -est divin.» Et tout le jour elle ne parlera d'autre chose. Une vanité -la plus impertinente qu'on ait jamais vue: «Mademoiselle de Chevreuse -et moi, disoit-elle, nous donnerons les violons tour à tour.» Elle dit -une fois que la Reine lui avoit dit en amie qu'elle ne tînt plus -table, qu'il n'y avoit plus qu'elle qui fît cette dépense: «Aussi ne -la tiens-je plus. Pourtant Miossens (et quatre ou cinq autres qu'elle -nommoit) ont dîné chez moi; mais je n'appelle pas cela du monde[359].» -Etant grosse, on retint deux nourrices, de peur d'en manquer. Une fois -elle ne voulut pas prendre un laquais parce qu'il étoit laid, et que -si elle devenoit grosse, il y auroit du danger à le regarder. «Voire, -répondit ce laquais, et ne voit-elle pas tous les jours son mari?» -Ruvigny dit, quand cet homme eut le cordon bleu, que depuis cela ses -coutures paroissoient une fois davantage. - - [359] C'étoit à la fin de l'année 1651. (T.) - -Ce n'est pas tout: elle prit une intendante de sa santé; c'étoit une -madame Convers, femme d'un commis au grenier à sel de Châteaudun; on -en a un peu médit autrefois. Cette femme lui dit ce qu'il faut qu'elle -fasse pour se bien porter; peut-être la sert-elle aussi en ses amours. -Elle s'éprit un peu de Jeannin[360], trésorier de l'épargne; mais -Jeannin lui avoit fait un peu faux bond, et en contoit à Guerchy. La -dame en inquiétude alla voir madame de Chalais[361]; et, l'ayant mise -sur le discours de son frère: «A propos, dit-elle, on m'a dit qu'il en -vouloit à mademoiselle de Guerchy.--Eh! vraiment il n'y songe pas; il -est un peu rouillé; il n'a écrit il y a long-temps; puis à la cour on -se moque tant de ces gens de la ville.--Ce n'est pas que je m'en -tourmente; car quel intérêt y ai-je? Ma foi, je suis bien folle de -vous parler de cela.» Jeannin eut sur ses doigts à son tour; car, -comme il se rapprochoit, le comte Du Lude vint à la traverse qui -l'emporta sur l'autre de grande hauteur; mais par malheur il laissa -tomber un billet où, pour toutes jolies choses, elle lui mandoit -qu'elle avoit une espèce de perte de sang. On en fit une telle guerre -au galant qu'il ne savoit où se mettre. Jeannin remonta enfin sur sa -bête; il se logea tout contre, et y mangeoit tous les jours, jusque là -qu'elle faisoit attendre à servir qu'il fût venu; c'étoit le meilleur -ami du mari. On tient toujours une table admirable là-dedans, mais on -dit que Nouveau emprunte de tous côtés. Jeannin tient table aussi et a -d'autres amourettes. - - [360] Nicolas Jeannin de Castille, marquis de Montjeu, mourut au - mois de juillet 1691. - - [361] C'étoit la veuve de Henri de Talleyrand, comte de Chalais; - elle étoit soeur de Jeannin de Castille. (_Voyez_ plus haut son - article dans ces Mémoires, t. 2, p. 350.) - - - - -MADEMOISELLE DE SALLENAUVE. - - -Mademoiselle de Sallenauve étoit une demoiselle de Champagne qui -n'avoit ni père ni mère, et rien qu'un frère; elle pouvoit avoir -quarante mille écus de bien. Saint-Etienne, fils du gouverneur de -Château-Renault, l'enleva de Reims, où elle étoit chez ses parents. Il -prit le temps qu'elle alloit à la messe et l'heure qu'il n'y a guère -de gens par les rues. Ce n'étoit point de son consentement; mais on -dit que, dès qu'ils furent hors des faubourgs, elle s'apprivoisa avec -lui. Il étoit assez adroit auprès des femmes; on dit qu'elle ne le -trouva pas vigoureux. Il la mena à Château-Renault: il croyoit obliger -son père à lui donner du bien en se mariant; mais le père ne le voulut -jamais. - -Quand M. le Prince alla en Champagne pour mener des troupes au -maréchal de Guebriant en Allemagne, Saint-Etienne lui demanda sa -protection; Arnauld étoit son parent ou son ami. M. le Prince la lui -accorda[362]. Elle fut assez long-temps entre ses mains: enfin elle -s'en lassa. Cet homme ne manquoit pas d'esprit, mais il n'étoit pas -trop sain, et n'étoit brave ni en guerre ni en amour. Il faut bien -qu'elle y ait trouvé quelque chose à refaire, puisqu'après tout le -bruit que cela a fait, elle n'a pu se résoudre à l'épouser. -Saint-Etienne fut enfin obligé de la mettre en religion à Mézières; -mais c'étoit chez une des tantes du cavalier. Là, M. le Prince lui -parla; elle dit qu'elle vouloit bien M. de Saint-Etienne pour son -mari. M. le Prince s'avance. Cependant les parents écrivent à feu M. -Le Gras, secrétaire des commandements de la Reine, qui étoit leur -allié, et, ayant fait entendre à Sa Majesté qu'il usoit de violence -envers cette fille, obtint ordre de la rendre à ses parents. Un de ses -oncles, nommé Tuisy, trésorier de France à Châlons, l'alla chercher et -la mena aux Cordelières, à Reims. M. le Prince, qui n'étoit pas loin -encore, averti de cela, et en colère de ce qu'on avoit fait entendre à -la Reine qu'il y avoit eu de la violence, vouloit aller à Châlons se -venger des parents de cette fille; il vouloit la faire enlever de -Reims. Le lieutenant de ville, c'est comme le prévôt des marchands, -qui avoit ordre d'empêcher les gens de M. le Prince de faire aucune -violence, mit les bourgeois en armes. M. le Prince en a voulu un peu -de mal à ceux de Reims. Là, mademoiselle de Sallenauve apprit que -Saint-Etienne devoit beaucoup; cela augmenta l'aversion qu'elle avoit -pour lui; mais il s'apaisa quand la Reine, qui n'avoit pas accoutumé -de rien faire dans son gouvernement sans lui en donner avis, lui en -eut fait quelque espèce de satisfaction, et que la fille eut déclaré -qu'elle n'avoit osé dire son sentiment, étant entre les mains de la -tante de Saint-Etienne. - - [362] Il a déjà été question de Saint-Étienne et de sa grâce - sollicitée par M. le Prince dans l'article de M. de Laval. - (_Voyez_ plus haut, p. 165.) - -Cuile, frère de la demoiselle, fit appeler en vain trois ou quatre -fois Saint-Etienne en duel; enfin, ayant su qu'il étoit à Paris, il y -vient. Un jour[363] il eut avis que Saint-Etienne n'alloit point sans -trois ou quatre de ses amis; il prend donc aussi trois gentilshommes -et rôde autour du logis de Saint-Etienne. Là, il apprit que son homme -étoit sorti avec un Jésuite dans son carrosse; il le suit; l'autre -quitte son Jésuite; Cuile fait arrêter à cinquante pas près, et, seul -avec deux épées, va à Saint-Etienne et lui en présente une: -Saint-Etienne prit deux pistolets qu'il avoit dans son carrosse; un -des laquais de Cuile lui en ôte un, et Cuile lui ôte l'autre; -Saint-Etienne crie qu'on l'assassine, et entre dans une maison. Des -valets de pied de M. le Prince vinrent à passer par là: c'étoit au -faubourg Saint-Germain; ils reconnoissent Saint-Etienne; ils prennent -son parti. Cuile et ses amis sont contraints de se sauver à l'Arsenal. -Le maréchal de La Meilleraie les reçut fort bien, et alla trouver M. -le Prince, qui déclara qu'il ne prenoit nulle part en cette affaire. -Aussi ne faisoit-il pas grand cas de Saint-Etienne. On informa, et -Cuile ne s'étant point défendu, le bailli du faubourg[364] le condamna -par contumace à avoir la tête coupée; Arnauld demanda sa confiscation. -Depuis Cuile se défendit, et ne fut plus condamné par le même bailli -qu'à cent pistoles; il fit appeler Arnauld, qui ne se voulut point -battre. Depuis Saint-Etienne fit encore parler à la fille, qui, contre -l'avis de ses parents et de son frère même, n'y voulut jamais -entendre. - - [363] Au mois de janvier 1648. (T.) \ - - [364] Ceci se passoit dans l'étendue de la justice de l'abbaye de - Saint-Germain-des-Prés. (_Voyez_ plus haut la note, p. 316.) - -En ce temps-là M. d'Etoges, de la maison d'Anglure, qui a épousé une -des parentes de mademoiselle de Sallenauve, voyant que cette fille -s'ennuyoit dans ce couvent, la mène à Etoges. Elle y étoit depuis un -an ou environ, quand un gentilhomme huguenot, peu accommodé, qui -n'étoit alors qu'enseigne des gardes de M. de Turenne (il s'appelle -aujourd'hui La Berge, et se nommait alors Chalnay), écrivit à Cuile et -lui demanda sa soeur en mariage, avec promesse de changer de religion. -Cuile répondit qu'il n'avoit point de réponse à faire. Quelque temps -après, Chalnay, qui est aussi de Champagne, rencontra à -Châtillon-sur-Marne un laquais de Cuile; il sut de lui que son maître -devoit y dîner; il va l'attendre sur le chemin; Cuile étoit seul; ils -se parlent, se querellent, et entrent dans un bois pour se battre. -Comme ils s'alongeoient, une espèce de petite hermine, qu'on appelle -_bavole_, leur passa trois ou quatre fois entre les jambes. «Voilà un -mauvais présage pour l'un de nous deux, dit Cuile.--Cela ne signifie -rien, répondit l'autre, bon courage, bon courage!» Cuile blessa le -premier son homme d'un coup dans le ventre; Chalnay perdoit assez de -sang, mais il ne perdoit point coeur, et en se moquant disoit à Cuile: -«Ce n'est rien! bon courage, bon courage!» Cuile lui donna un second -coup dans l'épaule, et son épée demeura engagée dans les os; cela -l'obligea à en venir aux prises; il saisit l'épée de Chalnay à deux -mains: Chalnay ne la lâcha point pourtant; il la tint toujours d'une -main, et de l'autre s'arracha l'épée de Cuile qu'il avoit dans -l'épaule, et l'ayant accourcie, le voulut faire parler. Cuile ne -vouloit point demander la vie, et Chalnay lui donna un coup qui lui -perça le coeur[365]. Quoique ce ne fût qu'une rencontre, cela passa -pour un duel, et le chevalier de Baradas[366] eut la confiscation de -Cuile. Quel désordre de n'attendre pas qu'un homme soit condamné! Le -chevalier fit entendre qu'il n'avoit demandé la confiscation que pour -épouser l'héritière, qui, par la mort de son frère, avoit plus de -six-vingt mille écus de bien; il demanda à la voir. Le vicomte -d'Etoges, chez qui elle étoit, lui fit dire qu'il seroit le bienvenu. -Il y va donc; mais il trouve un corps-de-garde à la porte du château, -et on le fit attendre une demi-heure, en hiver, dans une salle sans -feu. Le vicomte n'y étoit pas; au bout de ce temps-là madame d'Etoges -vint, qui le reçut très-froidement. Mademoiselle de Sallenauve ne vint -qu'une demi-heure après, qui fit encore une plus grise mine que sa -parente. Il voulut dire quelque chose d'obligeant à la fille, mais -elle ne fit pas semblant de l'entendre. Il parla du brevet[367] qu'il -lui avoit envoyé, mais sans sa démission. Elle lui dit qu'elle tenoit -ce papier pour une chanson, et qu'elle ne savoit ce qu'il étoit -devenu. En s'en allant, il lui dit en soupirant: «Mademoiselle, je -vois bien que j'ai été trop hardi de vous saluer; mais pour réparer ma -faute, je vous baiserai le bas de la robe.» Elle le laissa faire. Elle -est fière comme un dragon; elle est petite, mais elle n'est point -laide et a quelque chose de vif dans les yeux; elle se pique d'esprit. -Baradas disoit que d'Etoges lui avoit joué ce tour-là. Il fallut -pourtant renoncer à toutes les belles prétentions, et d'Etoges fit si -bien, que le brevet fut révoqué. - - [365] La plupart du monde dit que ce fut le valet-de-chambre de - Chalnay qui tua Cuile, et que Chalnay n'en pouvoit plus. En - effet, il fut fort mal de ses blessures. Ce Cuile étoit fort - incommode avec son humeur de gladiateur; avec cela c'étoit un - petit tyranneau. (T.) - - [366] Le chevalier de Baradas avoit été le favori de Louis XIII - pendant quelques mois, et durant ce peu de temps, il étoit devenu - premier écuyer, premier gentilhomme de la chambre, etc. Disgracié - en 1626, il sortit du royaume, où il rentra quand la Régente - rappela les exilés. (Voyez les _Mémoires du cardinal de - Richelieu_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de - France_, t. 23, page 218 et suivantes, et l'_Histoire de Louis - XIII_, par Le Vassor, t. 6, p. 680 de l'édition in-4; Amsterdam, - 1757.) - - [367] Le brevet contenant le don de la confiscation des biens du - frère de mademoiselle de Sallenauve. - -Après cela d'Etoges témoigna à la demoiselle qu'il souhaitoit qu'elle -épousât son neveu, le fils du marquis de Bourbonne. La demoiselle -reçut cette proposition très-froidement, et se retira ensuite dans un -couvent à Châlons, où elle voyoit à la vérité tous les jours M. -d'Etoges et son neveu de Bourbonne, mais d'une façon peu civile. -Cependant elle avoit de grandes obligations à d'Etoges, qui l'avoit -prise chez lui en un temps que personne ne se vouloit charger d'elle, -et qui avoit pensé être assassiné à Paris par les gens de Baradas. -Elle ne vouloit point ouïr parler de Bourbonne, et disoit pour ses -raisons qu'il étoit cadet, qu'il falloit donc faire auparavant -renoncer l'aîné, qui étoit abbé, à la succession, et qu'il se tînt à -ses bénéfices, que M. de Bourbonne[368], le père, lui donnât sa -lieutenance de roi de Bassigny, et douze mille livres de rente. Voilà -ce qu'elle disoit devant ses parents; mais à ses bons amis elle leur -avouoit qu'elle ne pouvoit aimer un homme qui n'avoit point songé à -elle tandis que son frère avoit été en vie, quoiqu'elle l'eût vu deux -mille fois, et elle donnoit assez à connoître qu'elle eût bien mieux -aimé le vicomte de Saint-Souplet, frère de feu madame de Vaubecourt, à -cause qu'il l'avoit toujours très considérée. - - [368] Il est chevalier de l'ordre. (T.) - -En ces entrefaites[369], le couvent où elle étoit tombe en nécessité -par les désordres de la frontière, et l'abbesse est contrainte de -renvoyer presque toutes ses filles chez leurs parents; mademoiselle de -Sallenauve se retire donc chez Tuisy, son oncle et son tuteur, qui lui -permet de voir M. d'Etoges et M. de Bourbonne une fois la semaine, -sans recevoir aucune autre visite. Un jour M. d'Etoges va la voir dans -un carrosse à quatre chevaux; et, étant entré dans la cuisine, où elle -étoit par hasard, il lui dit, en lui présentant sa fille: «Voilà une -parente que je vous amène; je la viens de tirer de religion.» Ensuite -étant monté dans une chambre, et les gens s'étant retirés: «Sachez, -lui dit-il, ma cousine, que nous sommes las de vos froideurs, et que -je ne suis venu ici qu'à dessein de vous enlever.» En disant cela, il -tire un coup d'un pistolet de poche qu'il avoit; c'étoit le signal; -aussitôt Bourbonne entra avec cinq ou six hommes, qui l'enlèvent à -demi évanouie. Mais ayant repris ses esprits sur l'escalier, elle -commença à se débattre. On la presse; elle se défend. Enfin, comme la -rumeur augmentoit, Tuisy, qui jouoit dans le voisinage, arrive, prend -l'épée d'un laquais et en donne dans le ventre à un des chevaux du -timon. Là-dessus M. d'Etoges lui porte le pistolet à la gorge, et lui -dit qu'il ne l'épargne qu'à cause qu'il est allié. - - [369] Dans l'été de 1650. (T.) - -D'autre côté, de Vraux, frère de Tuisy, qui étoit accouru au bruit, -faisoit ce qu'il pouvoit pour ôter sa nièce aux ravisseurs; mais -voyant que le carrosse partoit, il jette un fauconnier de M. d'Étoges -par terre, monte sur son cheval, et coupe chemin au carrosse; il avoit -un pistolet; mais dans le temps qu'il l'appuie sur l'estomac du -cocher, il est lui-même porté par terre d'un coup qu'on lui tire. A ce -bruit le peuple arrête quatre ou cinq des furetiers[370] qui suivoient -le carrosse, et prit un M. de Conigy prisonnier, qui étoit de la -partie, et qui venoit de tuer de Vraux. D'Étoges avoit traversé toute -la ville par l'endroit le plus peuplé, le pistolet et l'épée à la -main, pour faire faire place au carrosse; et, étant à la poste, il y -fit ferme pour donner temps d'atteler deux autres chevaux. A peine -furent-ils hors du faubourg que le cheval blessé mourut: il fallut -s'arrêter encore; mais on ne les poursuivoit point. La moindre -charrette, car les rues sont fort étroites, ou deux hommes avec des -hallebardes les eussent pu arrêter; et celui qui y a été tué et son -frère y sont fort aimés. Bourbonne et le chevalier, son frère, -tenoient cette fille de travers dans le carrosse, l'un par les jambes, -l'autre par la tête. C'est un fort pauvre homme que Bourbonne; -d'ailleurs il n'a point de bien. Elle le menaçoit sans cesse de le -poursuivre, mais quand elle se vit un enfant, elle s'apaisa. Elle -gouverne tout, elle va souvent à Reims, et donne quelques pistoles à -son mari pour aller jouer à la paume. Elle est demeurée un peu -boiteuse des deux côtés de sa première couche; elle a eu depuis -d'autres enfants. Avec le temps son mari pourra avoir du bien de sa -maison, car l'aîné est abbé. - - [370] Gens du furet, terme de chasse. - - - - -PRIEZAC. - - -Priezac[371], aujourd'hui conseiller d'Etat, et l'un des principaux de -l'Académie, eut le bonheur de plaire à M. le chancelier, alors -garde-des-sceaux, au dernier voyage que le feu Roi fit à Bordeaux. - - [371] Daniel de Priezac, membre de l'Académie françoise, mourut - en 1662. - -Il le trouva savant homme et bonhomme. Il l'est en effet, mais il n'a -guère de cervelle et est diablement inquiet; à la vérité il n'écrivoit -point bien, mais il a appris; lui et La Chambre en ont l'obligation à -l'Académie. - -Le garde-des-sceaux le fit venir à Paris avec toute sa famille; -j'étois à Bordeaux en ce temps-là. On se moquoit un peu de ce voyage, -et on disoit que sa fille avoit dit, en se vantant, que le moins qu'il -lui pouvoit arriver, c'étoit d'épouser un conseiller au parlement. Il -lui arriva mieux que cela, comme vous verrez par la suite. - -La femme de Priezac étoit une laide, vieille et sotte bête, de qui on -avoit fort mal parlé. Je l'ai vue ici danser au bal, comme une jeune -fille, parée comme Proserpine, avec de fausses dents, des boules de -cire pour enfler ses joues, un doigt de plâtre sur le visage, et -coiffée d'une passe de crapaudaille[372], attachée sur sa perruque -avec des épingles de diamant. Sa fille n'étoit guère plus jolie, et -toutefois un gentilhomme de l'ancienne chevalerie de Lorraine, nommé -le marquis de Châtelet, riche et pas trop mal fait, malgré la -réputation de la mère et le peu de bien du père, l'épousa et l'emmena -en son pays. On fut huit ou neuf ans sans entendre parler d'eux, quand -on sut que cette femme, jalouse d'une personne que son mari aimoit, la -fit prendre et lui fit couper le nez. Le mari fit une chose trop -raisonnable pour un homme qui s'étoit marié si sottement; car il -écrivit à son beau-père que sa fille s'étoit emportée à quelques -violences par un soupçon qu'elle avoit pris mal à propos; qu'il -n'avoit point en cela voulu user de son autorité, et qu'il se -remettoit de tout à lui. Priezac écrivit à sa fille qu'il vouloit -qu'elle vécût bien avec son mari, et que si elle venoit ici, comme on -lui avoit dit qu'elle faisoit état d'y venir, il la renverroit bien -vite. - - [372] _Crapaudaille_, ou _crépaudaille_, crépon, espèce de crêpe - de soie bouillie, dont on faisoit anciennement les coiffes des - femmes. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_.) - -Une madame de Montaigne, de la maison de Michel de Montaigne, femme -d'un conseiller de Bordeaux, devint jalouse, sans aucune raison, d'une -cliente de son mari, la fit prendre, lui coupa le nez, et l'alla mener -en cet état à M. de Montaigne, en lui disant: «Voilà l'objet de votre -affection.» On conta cette histoire quand on sut ce que je viens -d'écrire de cette madame de Châtelet. - -Priezac avoit encore une fille, mais bien mieux faite que l'autre, -qui fut mariée encore plus extraordinairement. Un seigneur de la -Franche-Comté vit son portrait par hasard, et en devint amoureux; il -la fit demander, et l'épousa. - - - - -LE PRÉSIDENT AMELOT. - - -Le premier président de la Cour des Aides se nomme Amelot-Beaulieu, -pour le distinguer des autres Amelot, qui sont riches et en grand -nombre à Paris. C'est une bonne famille de la robe; ils se piquent de -bonne maison; et celui-ci, étant conseiller, disoit à ceux de sa -chambre qu'il ne prenoit pas plaisir à coucher avec sa femme, parce -qu'elle n'étoit pas demoiselle. Elle a pourtant un frère maître des -requêtes, nommé Du Pré. - -Amelot traita de la charge de premier président de la Cour des Aides -avec M. de Maisons, qui se faisoit président au mortier: il n'y fut -pas long-temps sans se brouiller avec la plupart de sa compagnie. A la -vérité, dans les commencements, ce ne fut qu'à cause qu'il ne vouloit -pas souffrir les friponneries de quelques-uns. Les autres disoient que -c'étoit par sa faute, et qu'il étoit si étourdi, qu'il découvroit tous -les desseins de la compagnie, car ils l'accusoient d'avoir dit au -chancelier, en 1647, quand on portoit tant d'édits, que la Cour des -Aides avoit donné arrêt pour faire le procès à Catelan, qui traitoit -de tous les retranchements de gages d'officiers, etc. Lui soutenoit -qu'il avoit dit qu'il y avoit un arrêté seulement, ce qui étoit vrai; -mais il avoit tort de le dire. Il fit encore une chose que je ne blâme -pas pourtant, mais qui le mit mal avec la cour, c'est qu'il dit en -grosses lettres au procureur-général Le Camus, beau-frère d'Emery, que -c'étoit une chose honteuse qu'un procureur-général de la cour des -aides eût intérêt dans les partis. Et il offrit de prouver ce qu'il -disoit. A cette heure il ne seroit pas si hardi que de reprocher cela, -car je sais gens qui ont vu des comptes par lesquels il paroît qu'il y -est lui-même pour quelque chose; je crois que c'est pour peu et depuis -peu. Sa principale folie, c'est l'amour, et on en a fait d'assez -plaisants contes. On dit qu'il alla un jour au Marais chez madame de -La Ferté, soeur de Charleval et femme d'un maître des requêtes; elle -étoit avec bien d'autres femmes; et que là, après avoir dit d'assez -méchantes choses, car il n'a point l'air du monde et n'a nulle -vivacité, il voulut faire des insolences à l'une d'elles, et qu'elles -le mirent dehors par les épaules. On ajoute que quelques jours après -il revint au même quartier, et que, craignant de n'avoir pas l'entrée -libre s'il se nommoit, il fit dire que c'étoit un président de -Bretagne appelé le président Capon: car pour rien il n'eût rabattu de -sa qualité de président. Le nom sembla plaisant aux dames, elles le -firent monter: il y en avoit quelques-unes de celles qui l'avoient vu -chez madame de La Ferté, qui pourtant ne firent pas semblant de le -reconnoître. Il fut aussi bon que l'autre fois, et même passa bien -plus avant. On lui dit qui il étoit, et il courut fortune d'être -battu. J'ai ouï dire aussi qu'un jour qu'il étoit chez une demoiselle -qui étoit une espèce de Marion de l'Orme, un gentilhomme de chez M. -d'Orléans, nommé Vieux-Pont, s'y rencontra; le président n'entendit -pas bien le nom, et le prit pour Du Pont l'opérateur. Vieux-Pont, qui -vouloit rire, dit qu'il étoit venu pour voir les dents de mademoiselle -d'Amy: il prit envie au président de lui montrer les siennes. -Vieux-Pont lui regarde dans la bouche, et, s'écriant, lui dit qu'il -avoit une dent toute pourrie, et qu'il la falloit ôter plus tôt que -plus tard. Il dit qu'il le vouloit bien, et se met en posture pour -cela. Le fin arracheur de dents la lui déracina avec ses pincettes à -arracher le poil; et, après s'en être assez diverti, dit qu'il avoit -oublié son pélican[373] et que ce seroit pour le premier jour, et le -laissa avec la bouche tout en sang. Je crois qu'il y a quelque -fondement à ces trois contes; mais on les a bien embellis. Mais voici -une sottise qu'il a dite où il n'y a rien d'ajouté. Après que Des -Landes Payen eut gagné le procès de la Charité contre le comte de -Lyon, notre homme, en présence de cent personnes, dit à un de ses -avocats: «J'ai donné à M. Des Landes vingt de ses juges, et je dis au -président de Pommereuil qu'il regardât s'il aimoit mieux être des amis -du cardinal de Lyon, qui ne lui pouvoit rendre aucun service, que de -désobliger M. le premier président de la Cour des Aides qui s'en -ressouviendroit cent ans durant.» - - [373] _Pélican_: on appelle ainsi une pince à l'usage des - dentistes. (_Dict. de Trévoux_.) - -Patru le connoît de tout temps: il dit qu'il n'y a jamais eu un -meilleur homme ni un moins judicieux. Un soir qu'il soupoit chez lui, -le président fit venir trois ou quatre filles fort jolies et fort -_mouchées_[374], qui dansoient, chantoient et jouoient du luth. -C'étoit pourtant de la nourriture d'une dévote, de madame de Morangis, -qui, n'ayant point d'enfants, se divertit à cela; son mari et elle -font assez de charités. Notre homme s'amusoit à _pantalonner_ avec ces -fillettes devant ses valets. Patru lui en fit honte, et aussi de ce -qu'il dit à un laquais: «Laquais, faites-moi souvenir d'aller demain -chez le marquis de Nesle; il a querelle.--Est-ce que vous lui voulez -offrir votre épée? lui dit Patru. En la place où vous êtes, vous êtes -exempt de faire des visites, ou du moins il en faut faire fort peu.» -Il sut bien dire une fois à une femme qu'il pressoit: «Madame, -voyez-vous, un président n'a point de temps à perdre.» Quelqu'un, -peut-être pour se moquer de lui, l'envoya chez une jolie fille qu'on -appeloit mademoiselle de La Forêt, qui logeoit avec sa soeur qui étoit -veuve: il y va pensant trouver _chape-chute_; il fait tant qu'elle -vint lui parler à la porte; il étoit en une chaise des rues -_incognito_. «Je suis discret, mademoiselle, lui dit-il, je ne -parlerai point; je vous prie, ne me faites point languir.» Cette -fille, qui est fière (à la vérité on en disoit bien quelque chose avec -Maupeou-Mallebranche, mais on ne tranchoit pas le mot; je crois qu'il -l'a épousée depuis), se mit en une colère étrange, le quitte et -remonte en haut, sanglotant comme si elle eût été au désespoir. Un -homme qui étoit là s'offrit à aller désabuser le galant; il y va et -attrape sa chaise comme il s'en retournoit. Le président lui cria, dès -qu'il voulut parler: «Confusion! monsieur, confusion!» Et il se -mettoit les mains devant le visage. «Confusion! confusion! tous hommes -sont hommes! Confusion!» Notez qu'il avoit plus de quarante-cinq ans. - - [374] C'est-à-dire qu'elles avoient beaucoup de mouches, suivant - l'usage d'alors. - -Quelque temps après, ayant su que madame de Gondran devoit aller voir -la chaise de Villayer[375], faite comme celle du cardinal Mazarin, -pour se faire porter du bas en haut du logis, et du haut en bas avec -des contre-poids, et que l'abbé de Romilly[376], qui y devoit -accompagner la belle, avoit emprunté la maison, notre président y fait -secrètement préparer la collation. Elle entre et demande l'abbé. «Il -est là-haut.» L'abbé vient au-devant d'elle. Ils voient en passant la -porte de la salle ouverte, et une collation servie; voilà M. l'abbé -tout honteux de voir que le président avoit été plus galant que lui. -Notre _soutanier_ la prie; elle se met à table. Il ne l'avoit jamais -vue; elle lui plut fort; il va chez elle: Gondran étoit dans le -fauteuil et avoit son manteau; tantôt il tâtoit les bras de sa femme, -et il mettoit quelquefois la main dans le lit; le président ne le -connoissoit point; il crut donc que la dame n'étoit pas trop -scrupuleuse, et s'adressant à Gondran: «Vous êtes bien heureux, -monsieur, lui dit-il, d'être si bien avec une si belle dame. De grâce, -faites-moi part de votre bonheur.--J'ai bien de la peine, dit -l'autre, à en obtenir quelque chose pour moi, bien loin de presser -pour les autres.» Il falloit que ce jaloux fût ce jour-là de bonne -humeur; car, non content de cela, il se retira. Alors le président -s'échauffa furieusement dans son harnois, et lui dit tout franc ce qui -l'amenoit; il la pressoit, quand elle se mit à dire assez haut: -«Monsieur, monsieur de Gondran, venez ici.» Voilà le président déferré -qui se met à lui faire des réprimandes, et lui dit qu'elle se jouoit à -faire bien du désordre, et puis la laissa là. Depuis il se mit -tellement à garçailler qu'il alla avec des p...... dans son carrosse, -sans changer de livrée, acheter de la marée à la halle, le propre jour -de Notre-Dame de décembre. Les harangères disoient: «Ce n'est pas -madame la présidente, elle n'achèteroit pas comme cela elle-même.» -Enfin sa femme, enragée de cela, d'ailleurs c'est une assez aigre -créature et assez laide, la petite-vérole l'a gâtée, se cabra -tellement qu'ils ne mangeoient plus ensemble; elle avertissoit Patru -de tout, qui en faisoit des remontrances au président; mais cela ne -servoit de rien. Il avouoit bien qu'il avoit tort, et c'étoit tout. - - [375] Un maître des requêtes. (T.) - - [376] _Voyez_ sur cet abbé l'article de madame de Gondran, dans - ce même volume, et les _Mémoires de Conrart_ qui y sont cités. - -Il n'y a que deux ans que madame de Gondran, qui étoit déjà veuve, -s'étant trouvée un peu mal, il y alla avec trois médecins dans son -carrosse; elle lui dit familièrement: «Allez-vous-en, vous -m'importunez.» Un jour, elle et quelques-unes de ses voisines lui -mirent une chaise le dossier tourné contre lui, et lui firent réciter -la dernière harangue qu'il avoit faite au Roi. Il se mit à la dire; -mais il s'aperçut qu'on se moquoit de lui et s'enfuit. A propos de ses -harangues, le monde les trouve belles; pour moi, je n'approuve point -ces discours qui n'ont ni pied ni tête; ce n'est pas qu'il n'y ait de -belles choses et qu'elles ne soient meilleures, sans comparaison, que -celles des autres. Les conseillers de la chambre, et surtout Sanguin, -qui a du bon sens pour les affaires, croyoit que c'étoit Patru qui les -lui faisoit, parce qu'il est son ami; mais il ne connoît guère le -caractère de Patru. Nous avons été long-temps à découvrir de qui il se -servoit; mais il y a apparence que c'est d'un nommé Saureau, avocat, -car cet homme, quoique obscur, a de belles-lettres, et le président va -chez lui; d'ailleurs ce n'est point un homme d'assez de réputation -pour cela: on conclut donc que c'est pour ses harangues; car, disent -les gens de la Cour des Aides, jamais il n'y eut un si pauvre homme -que notre premier président: il prend toutes les affaires de travers, -il opine ridiculement; il n'a qu'une chose, c'est que, comme il a de -la mémoire, il prononce assez bien[377]. - - [377] Le récit de Tallemant est difficile à concilier avec la - belle harangue attribuée par Conrart au président Amelot; - d'autant que plusieurs passages de cette pièce ont dû être - improvisés. (_Mémoires de Conrart_, deuxième série de la - collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. 48, - p. 33.) - - - - -GOMBERVILLE[378]. - - -Marin Le Roy, sieur de Gomberville et du Parc aux Chevaux, est -d'honnête famille de Paris: il a été secrétaire du Roi; mais pour -avoir fait un petit livre où il y avoit quelque chose qui n'avoit pas -plu à la Reine, on l'obligea de se défaire de sa charge. Il a fait -quelques vers: ils sont plus beaux que naturels; son principal -attachement a été aux romans. Il avoit fait d'abord _Polexandre_ en -deux volumes, avec le titre de _l'Exil de Polexandre_; depuis il a -tout changé et a continué jusqu'à cinq volumes. Beaucoup de gens -aimoient mieux les deux premiers. Pour moi, je trouve, outre que cet -homme n'est point naturel, qu'il y a mille obscurités; il est presque -partout embarrassé, et cherche midi à quatorze heures; il a même -quelquefois de mauvais mots. Pour le corps du roman, je laisse à juger -s'il est raisonnable d'avoir mis la scène en un lieu inconnu, et en un -siècle si connu et si proche du nôtre. Il prétendoit ne s'être point -servi de la particule _car_ dans tout ce roman, et prétendoit prouver -par là qu'on s'en pouvoit fort bien passer. Malleville[379] dit cela -au maréchal de Bassompierre, qui étoit alors dans la Bastille. Un -valet-de-chambre du maréchal se mit en fantaisie de voir si cela étoit -vrai; il lut les deux tomes et marqua grand nombre d'endroits où _car_ -étoit employé. Je pense que c'est de là qu'est venu que l'Académie, -car Gomberville en est, vouloit supprimer le _car_ dans le privilége -de _Polexandre_[380]. Il fit mettre par M. Conrart que défenses -étoient faites à tous faiseurs de comédies de prendre des argumens de -pièces de théâtre dans son roman, sans sa permission. Il fit cela à -cause que je ne sais quel misérable rimailleur ayant fait une méchante -pièce qu'il appela _Ariane_, et qui étoit l'histoire d'Ariane de M. -Des Marets, le peuple crut, quoiqu'elle eût été sifflée sur le -théâtre, que M. Des Marets l'avoit faite. Personne, je ne sais si -c'est de peur de l'amende, ou plutôt s'il n'y a guère d'histoires -vraisemblables dans ce livre, n'en a tiré la moindre aventure. Je -voudrois bien voir un procès sur cela. Quand il eut achevé -_Polexandre_, feu madame de Lorraine lui dit qu'elle croyoit qu'il -s'étoit épuisé en aventures, et qu'il ne pourroit pas faire après cela -un petit roman d'une heure de lecture. Il voulut gager d'en faire, -dans un certain temps, un de quatre volumes, et il fit _Cythérée_; ce -sont petits volumes à la vérité. Ce second a moins réussi que le -premier. En récompense, on ne trouvera guère d'auteur si riche que -celui-ci; il a quinze mille livres de rente. Je pense qu'une bonne -partie vient d'épargnes; car c'est un homme qui n'a jamais donné un -verre d'eau à personne. Il a je ne sais quelle charge pour laquelle -il fut taxé à quatre mille livres, du temps de M. d'Emery; il remua -ciel et terre pour s'en faire décharger. Il fut parler au surintendant -avec un crocheteur chargé des livres qu'il avoit mis en lumière, car -il avoit fait encore d'autres livres et même d'autres romans avant ces -deux dont j'ai parlé; mais on ne les connoît pas autrement. Feu M. de -Schomberg, qui sollicita fort pour lui, lui représentoit que c'étoit -un écrivain et non point un homme d'affaires. «Je vous promets, dit -d'Émery, qu'il ne paiera point comme auteur, mais comme officier -seulement.» - - [378] Né à Paris en 1600, mort à Paris en 1674. - - [379] Claude de Malleville, de l'Académie françoise, poète - françois dont quelques pièces se lisent encore. Il étoit - secrétaire du maréchal de Bassompierre. - - [380] Cette dispute sur la particule _car_ donna lieu à la 51e - lettre de Voiture, adressée à mademoiselle de Rambouillet, madame - de Montausier. - -Ce M. de Gomberville s'est toujours pris pour un autre. Je l'ai vu -cesser d'aller chez le coadjuteur parce que le cardinal n'avoit pas -été à l'enterrement de la mère de sa femme, dont il lui avoit envoyé -un billet à l'ordinaire par un crieur de corps morts, et le coadjuteur -ne savoit pas seulement qu'il fût marié. Je crois qu'il avoit prétendu -à être précepteur du Roi, car il fit je ne sais quelle morale avec de -grandes tailles douces qu'il trouva toutes faites. Cette pièce étoit -fort bizarre; mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire étoit le -portrait de l'auteur, vêtu comme un des sept sages de la Grèce, et au -bas _Thalassius Basilides à Gombervillâ_; pour _Thalassius Basilides_, -c'étoit _Marin Le Roy_ en masque, mais _à Gombervillâ_ passoit tout; -il devoit ajouter _à Parco caballorum_[381]. - - [381] M. du Parc aux Chevaux. _Caballus_ se prend dans le sens de - rosse, mauvais cheval. - -Il y a dix ans ou environ que Gomberville se laissa donner un coup de -pied de crucifix. Courbé lui disoit: «Eh! monsieur, vous ne ferez -plus de romans.--Que sais-tu, mon ami, lui dit-il, si je n'en ferai -point de spirituels, qui vaudront mieux que les autres.» Je l'ai vu -grand frondeur. Depuis (1650), ayant été fait marguillier de -Saint-Louis dans l'île Notre-Dame[382], il pensa faire enrager les -gens avec ses austérités, car il est janséniste. Il ne vouloit pas que -les femmes allassent à la messe, ni au sermon avec des rubans de -couleur à leurs coiffes. Il publia l'année suivante le premier volume -d'un roman (il y en devoit avoir deux) intitulé: _la Jeune Alcidiane_; -c'étoit la fille d'Alcidiane et de Polexandre. Ce livre, je ne sais -pourquoi, fut un an imprimé sans être publié. Là, ceux qui sont morts -dans _Polexandre_, comme Iphidamante, se portent bien. De peur de -passer pour un homme qui n'a point été à la cour, il affecte tellement -de faire dire à Alcidiane la mère, «le Roi mon seigneur,» en parlant -de Polexandre, et autres choses semblables, qu'il n'y a rien de si -ennuyeux. Au reste, c'est un roman de janséniste, car les héros, à -tout bout de champ, y font des sermons et des prières chrétiennes. -Cydane en un endroit détourne son fils d'aimer une femme mariée, et -fait cela comme un confesseur; aussi le roman n'a-t-il pas été achevé -d'imprimer[383]. - - [382] On appeloit ainsi alors l'île Saint-Louis. - - [383] Les _Mémoires du duc de Nevers_, en deux volumes in-folio, - sont le seul ouvrage de Gomberville qui doive rester; ce n'est, - au reste, qu'un grand recueil de pièces historiques. - - - - -LA PRÉSIDENTE AUBRY, SON MARI, - -ORGEVAL ET SENAS. - - -La présidente Aubry étoit de bonne maison de Normandie; c'étoit une -veuve bien faite, mais elle n'avoit rien quand le président Aubry -l'épousa par amour: ce fut une madame d'Olus qui fit ce mariage. -Cependant la présidente n'a pas laissé de se brouiller avec elle, -comme avec les autres gens, car c'étoit une étrange tête. Au -commencement, le bruit courut que le fils aîné de son mari en étoit -amoureux; mais si cela a été, cela n'a guère duré. Elle a toujours -vécu fort mal avec les enfants du premier lit. Elle devint beaucoup -plus insupportable quand elle se vit du bien; car par la mort de -madame de Vatan, sa parente, elle devint riche, et le président Aubry -eut cette belle terre de Vatan, de vingt mille livres de rente, en -Berry, en s'accommodant avec les créanciers. - -Elle a eu quatre filles et deux fils; un d'eux étant mort, elle eut -une grande querelle avec M. Aubry, conseiller d'Etat, frère aîné de -son mari, pour un ais que ce bonhomme fit mettre dans leur chapelle -pour se parer du vent. Je pense que cet ais empêchoit de voir la tombe -de ce petit. Elle s'en met en colère, mène un menuisier, et fait ôter -cette planche. Le bonhomme s'en plaint à son frère, qui dit qu'il ne -savoit ce que c'étoit: on poursuit le menuisier; la présidente le -défend. Ils en ont été brouillés jusqu'à la mort du bonhomme. - -Elle disoit une fois qu'elle avoit vu la comédie des _Deux Messies_, -pour les _Deux Sosies_[384]. - - [384] C'étoit la comédie de Rotrou, imitée de Plaute, et - intitulée _les Sosies_. Représentée en 1636, elle eut un grand - succès. Molière n'a pas dédaigné d'en emprunter des vers pour son - _Amphitryon_, représenté en 1668. - -Il y a quinze ou seize ans qu'elle se mit en quelque sorte sous la -protection de Brancas, son parent. Un jour qu'elle l'avoit envoyé -avertir qu'elle avoit besoin de son assistance, il s'y en alla avec -quelques-uns de ses amis. Le secrétaire du président Aubry, qui -gardoit la porte, ne voulut pas lui ouvrir: «Si tu n'ouvres, lui dit -Brancas, nous sommes ici cinquante qui te donnerons chacun cent coups -de bâton.--Comment, répondit cet homme froidement, cinq mille coups de -bâton!» J'admire la présence d'esprit de cet homme, et il me semble -qu'il falloit être le secrétaire d'un président des comptes pour faire -ce calcul si prestement. - -Un jour son mari étant allé dîner chez madame d'Orgeval, qui est du -premier lit, il envoya un des gens de son gendre quérir de l'eau de sa -fontaine; la présidente lui en refuse. D'Orgeval y envoya un porteur -d'eau; cette folle lui fait donner les étrivières par son cocher: -d'Orgeval obtint prise de corps contre ce cocher. Le président en -colère veut envoyer sa femme à la campagne; elle dit qu'elle n'y iroit -point si ce cocher ne la menoit. Cependant elle fait emporter -secrètement ce qu'elle avoit de meilleur hors du logis. Enfin il lui -fallut donner ce cocher. On s'aperçoit qu'elle avoit fait emporter des -meubles du garde-meuble; on les cherche; on en trouve en divers lieux. -Elle dit après que c'étoit de peur des voleurs en s'en allant à la -campagne. Chanvalon fit la paix et la ramena à son mari. Elle promit -d'être la meilleure femme du monde à l'avenir; mais elle ne tint pas -autrement ce qu'elle avoit promis. Elle s'aperçoit qu'il y avoit une -porte dans le cabinet de son mari, qui répondoit au logis de ses -enfants du premier lit. Pensez qu'on l'avoit faite en son absence. -Elle prend son temps, un jour qu'il étoit allé à Brevanes, à quatre -lieues de Paris, avec son fils aîné, qui porte le nom de cette terre, -et se met à faire murer cette porte. On en donne avis à Coursy, le -deuxième fils, qui, en robe de chambre, va menacer les maçons et leur -fait quitter leur besogne. Elle ne se rebute point pour cela, et, avec -des pièces de bois et du plâtre, elle bouche elle-même cette porte du -mieux qu'elle peut; quelques heures après elle y remet les maçons, et -amène avec elle un homme qui étoit garde de la Reine, et qui avoit été -à M. Aubry; pour elle, elle s'étoit armée; elle tenoit d'une main une -escoupette[385], et de l'autre un pistolet. Coursy retourne à la -charge, et, ayant fait rondache d'un ais, lui ôte ses armes sans -beaucoup de peine. Le garde lui fait ses excuses, et dit qu'il étoit -venu croyant que M. le président avoit affaire de lui. En ces -entrefaites, le secrétaire part et va avertir son maître de ce -désordre; la fille aînée de la présidente se tient sur la porte et dit -au président: «Mon papa, Coursy a voulu tuer maman.» Le président -entre; Trillepert, troisième fils, voulut lui conter l'histoire; cette -enragée se met entre deux et dit qu'elle ne souffriroit point qu'il -approchât de son père. Le président entre dans le cabinet qui avoit -été le champ de bataille; elle se met sur la porte pour en défendre -l'entrée à Trillepert. Lui, qui étoit las des extravagances de cette -femme, lui dit: «Ne pensez pas vous jouer à me frapper comme vous avez -fait quelquefois, car je ne le veux plus souffrir.» Nonobstant cette -remontrance, elle lui donna un soufflet comme il vouloit entrer: ce -garçon lui en donne un autre, dont il la jette à ses pieds; elle se -relève, et trouvant sous sa main Brevanes, qui sortoit de maladie, -elle lui donne un si fort soufflet, qu'elle le fait tomber sur -l'escalier. Elle étoit grande et puissante. Elle les appelle fils de -p...... Information de leur part pour réparation d'injures: le mari la -relègue derechef à la campagne. Voilà ce que j'ai appris de plus -remarquable. - - [385] L'_escoupette_, ou _escopette_, étoit une petite arquebuse - que la cavalerie françoise portoit en bandoulière sous Henri IV - et sous Louis XIII. Cette arme à feu n'est plus en usage depuis - fort long-temps. (_Dict. de Trévoux._) - -On appeloit le président Aubry _Robert le Diable_. Je n'en sais pas -bien la raison, si ce n'est qu'ayant nom Robert, et étant brusque, on -lui ait donné ce surnom: vous voyez qu'il ne l'a pas trop été pour sa -femme qui étoit plus diablesse qu'il n'étoit diable. Elle le -méprisoit, de sorte qu'elle a p... plus d'une fois dans les bouillons -qu'elle lui faisoit prendre. - -Prévost-Biron, car il se disoit fils du maréchal de Biron, jouant un -jour avec le président Aubry, qui étoit en caleçon de ratine, avec une -barrette et des plumes (jugez de la sagesse de l'homme!) il vint un -trésorier de France récipiendaire: le président le vouloit renvoyer. -«Hé! dit Prévost, ce pauvre homme n'a peut-être pas de temps à perdre; -par pitié, donnez-moi votre robe.» Il la lui donne, et va écouter. -Prévost dit à cet homme: «Voyez-vous, dans votre harangue, ne vous -amusez point à nous dire de belles choses, car nous sommes tous des -ignorants.» Le président ne put se tenir, il sort sans songer comme il -étoit fait, et dit au récipiendaire: «C'est moi qui suis le président -Aubry, c'est un fou, ne vous amusez point à ce qu'il vous dit.» - -Il disoit qu'il y avoit tel père qu'on pouvoit battre sans battre son -père. C'étoit un extravagant: il épousa enfin sa servante, et alla -demeurer à la dernière maison du faubourg Saint-Germain, où il vivoit -comme un ermite. - -On dit que les Aubry viennent d'un vinaigrier de la rue Montmartre, et -cela leur fut une fois plaisamment reproché par un homme qui étoit de -leurs parents contre lequel ils plaidoient: ils traitoient cet homme -de haut en bas, et lui, en riant, dit en plein conseil: «Messieurs, -MM. Aubry sont un peu aigres, et je ne m'en étonne pas; je me souviens -d'avoir ouï dire à mon père qu'on disoit que leur père leur avoit -donné plus de moutarde que de bouillie et plus de vinaigre que de -lait.» C'est une espèce de proverbe. - -D'Orgeval se nomme Luillier: il est de bonne famille; mais il le porte -plus haut que les tours Notre-Dame: sa femme n'est guère moins fière -que lui. Elle avoit une grande fille demi-géante, avec un visage d'un -arpent, pas mal faite toutefois; à la vérité tout aussi orgueilleuse -que sa mère. Elles se mirent dans la tête, il y a sept ou huit ans, -d'avoir tout l'hiver les violons. La fille croyoit que celui à qui -elle donneroit le bouquet[386] le lui rendroit toujours; cela n'alla -pas ainsi, dont elles pensèrent enrager. Il y eut pourtant quelques -assemblées de suite chez elles; elles firent honnêtement -d'incivilités. - - [386] Il sembleroit, d'après ce passage, que les dames qui - recevoient chez elles engageoient les hommes à danser en leur - présentant des bouquets. - -Madame de Pommereuil, leur amie, y voulant mener madame de Chauvry, -envoya savoir de madame d'Orgeval si elle le trouverait bon. «Tout ce -que madame de Pommereuil amènera, répondit-elle, sera toujours le -bienvenu; mais ce n'est pas trop la coutume d'aller sans être priée.» -Madame de Pommereuil n'y fut point. - -Une dame bien faite étant allée au bal chez elles, madame d'Orgeval -disoit: «Il faut trouver place pour madame, quoique je ne sache d'où -elle me vient.» Une autre dansoit un peu trop à sa fantaisie, car elle -ne vouloit point qu'on dansât autant que sa fille: «Madame, lui -dit-elle, si vous ne faites cesser vos cabales, je ferai jouer les -branles[387].» - - [387] Le branle étoit une danse en rond, où tout le monde pouvoit - danser à la fois. Le _Dictionnaire de Trévoux_ donne d'assez - curieux détails sur les diverses espèces de branles. - -La mi-carême ensuivant, madame de Pommereuil voulut faire une -assemblée; les dames d'Orgeval le surent, et elles envoyèrent des -billets partout un peu devant que la présidente ne fît convier; toutes -les principales promirent: la Pommereuil n'eut que le rebut. - -L'année d'après il y avoit bal trois fois la semaine chez elles: le -mari s'amusoit à faire le maître des cérémonies. A tout bout de champ -il livroit combat aux laquais qui vouloient entrer dans la salle. Un -jour il en mit un tout en sang à coups de pommeau d'épée, et le traîna -comme une victime au milieu de la salle. Il fit bien pis, car il fit -faire une guérite, où, tantôt lui, tantôt son secrétaire, puis son -valet-de-chambre, faisoient le guet tour-à-tour; et si les laquais -vouloient faire quelque insolence, il faisoit tirer dessus. Le jour de -mardi-gras, il donna un coup d'arquebuse dans la cuisse d'un laquais -du marquis d'Aluye. Ce laquais étoit le plus sage de tous, et avec ses -camarades entroit dans le carrosse de son maître. Le prince de -Guemené, pour se divertir, fit accroire à d'Orgeval que ce laquais -faisoit informer, et d'Orgeval en fit satisfaction au marquis. - -Le prince de Guemené faisoit ce conte de d'Orgeval: «Je fus, -disoit-il, pour voir M. d'Orgeval un matin, il y avoit eu bal le soir; -je trouvai trois corps morts dans sa cour. «Y a-t-il eu bataille -céans?» dis-je. L'autre, sans s'émouvoir, dit à ses gens: «Qu'on ôte -ces corps.» - -A ces bals sa fille s'éprit d'un beau danseur qui étoit aussi fort -beau garçon; c'étoit un huguenot qu'on appeloit le marquis de Senas; -il est de Provence; la mère en étoit aussi charmée. Il enleva la -demoiselle, et madame d'Orgeval ne l'ignoroit pas: d'Orgeval fit bien -le méchant. Au bout de quelques années, Senas ayant changé de -religion, tout s'accommoda. - -Une fois qu'il y avoit du désordre chez M. et madame d'Orgeval, on -leur rompit un fort beau miroir; M. d'Orgeval cria à sa dame, devant -toute l'assemblée: «Notre grand miroir est cassé; nous en avons pour -cinq cents écus dans les fesses.» - - - - -GAUFFREDY[388]. - - -Un jeune garçon de Provence, de la famille de ce prêtre, nommé -Gauffredy, qu'on fit mourir pour sortiléges[389], étoit à Boulogne, où -l'on dit qu'il servoit un médecin et suivoit sa mule. Je ne voudrois -pas l'assurer; quoi que ce soit, il étoit en fort pauvre posture. Il -fit connoissance avec l'Achillini[390], poète bolonois, car il avoit -bien étudié. L'Achillini, à qui le duc de Parme[391] demanda un -secrétaire pour la langue latine, lui envoya ce garçon: il avoit de -l'esprit, écrivoit bien en latin, et a même fait un roman en cette -langue. En peu de temps il empauma le duc, qui étoit un _bon gros -mâcheux_. Après avoir mangé demi-cent de beccassines, sans le reste, -il disoit: _Poco è bono_. C'étoit un écervelé: il sortit brusquement -de son pays avec quatre mille teigneux contre le roi d'Espagne, après -avoir pris pour devise une épée nue avec ces mots: _J'en ai brûlé le -fourreau_[392]. - - [388] Jacques Gauffredy, ou Gauffridi, décapité en 1670. - - [389] Louis Gaufridy, ou Goffridi, curé d'une paroisse de - Marseille, brûlé vif à Aix, le 30 avril 1611, comme sorcier. - (Voyez l'_Histoire admirable de la possession et conversion d'une - pénitente séduite par un magicien_, etc., par le révérend père - Sébastien Michaélis; Paris, 1613, première partie, p. 458.) - L'arrêt y est rapporté. Gaufridy avoua, par la crainte des - tortures, comme il arrivoit presque toujours dans ces procédures - extravagantes. - - [390] Claude Achillini, né à Bologne en 1574, mort en 1640. Ce - poète a imité le _Marino_, dont il a l'enflure et le mauvais - goût. - - [391] Odoardo, le dernier mort. (T.)--Il mourut le 12 septembre - 1646. - - [392] Le manifeste qu'Odoard publia dans cette occasion étoit si - rempli de hauteur et de fierté, que le grand-duc de Toscane - s'écria, après l'avoir lu: «Le _roi de Parme_ déclare la guerre - au _duc d'Espagne_.» (_Art de vérifier les dates._) - -On dit qu'il étoit vaillant, et qu'au siége de Valence M. de Créqui le -voyant aller aux mousquetades comme un François, dit: «Quel Italien -est-ce ci?» On dit même qu'il ne manquoit pas d'esprit: Gauffredy -étoit à tel point dans sa confidence, que le duc lui disoit tout ce -qui se passoit entre la duchesse et lui. Le feu Roi, à ce qu'on dit, -jugea, quand le duc de Parme vint ici, que Gauffredy ne dureroit pas, -qu'il étoit trop fier et s'en faisoit trop accroire: il n'étoit pas en -ce temps-là au point où il a été depuis. - -Gauffredy se maria avantageusement; il épousa une fille de bon lieu, -qui avoit cinquante mille écus en mariage (c'est beaucoup en ce -pays-là); il acheta de belles terres, et son maître le fit marquis. Il -étoit si chatouilleux sur sa naissance, qu'un pauvre garçon de son -pays, ayant dit par hasard à Parme que Gauffredy étoit de la famille -de ce sorcier, et nullement gentilhomme, car les François se -détruisent toujours les uns les autres en pays étranger, notre homme -le fit accuser d'avoir voulu escalader un couvent, et le fit mettre -dans un cachot où il ne pouvoit s'étendre tout de son long, ni se -tenir droit; il y fut neuf ans et en sortit tout hébêté; ce fut par le -moyen de la maréchale d'Estrées, qu'on en avertit. Elle en parla à la -Reine, qui dit au résident de Parme qu'elle prioit le duc de donner la -liberté à ce pauvre garçon. - -Ce qui nuisit le plus à Gauffredy, ce fut d'entretenir noise entre le -mari et la femme, qui est soeur du grand-duc, et de faire faire au duc -de petits voyages à Venise pour se divertir; il fit encore une grande -faute à la mort du duc, qui mourut à trente-six ans; car le duc lui -ayant donné en mourant la clef d'un cabinet d'ébène[393], où il y -avoit pour cinquante mille écus de bagatelles, et lui ayant dit en -présence de tout le monde: «Tenez, Goffrido, c'est pour vous,» il eut -l'imprudence de le faire enlever aussitôt que son maître eut rendu -l'esprit. Sa belle-mère, qui n'étoit pas une sotte, lui dit qu'il -avoit eu grand tort. Lui, croyant réparer sa faute, offrit le cabinet -à la duchesse, qui lui répondit qu'elle ne vouloit pas enfreindre les -ordres de son mari. - - [393] On appeloit _cabinet_ un meuble ordinairement en - marqueterie, ayant un grand nombre de petits tiroirs, qui servoit - à renfermer les bijoux et les raretés. - -Le duc mort, Gauffredy, aveuglé d'ambition, et s'imaginant qu'il -gouverneroit le fils comme le père, presse pour faire la guerre contre -le pape; il vouloit être général, lui qui n'entendoit point du tout la -guerre. La duchesse s'y oppose. On écrit de Paris: «Gardez-vous-en -bien, la France ne fera rien pour vous.» On donne avis de Rome que le -pape[394] étoit fort. Gauffredy, à qui toutes les lettres -s'adressoient, les cache toutes, les laisse sottement derrière un -coffre dans son cabinet, et rapporte tout le contraire de ce qu'elles -contenoient. Il se propose pour général, et prend tout sur lui. La -duchesse, qui ne cherchoit qu'à le perdre, lui dit: «Eh bien! vous -vous y soumettez donc?» A ces conditions, on lui donne le bâton de -général publiquement, et il se met en campagne. Quelques troupes du -pape, qui étoient dans le Bolonois, chargent l'avant-garde: celui qui -la commandoit savoit son métier; il envoie avertir Gauffredy de venir -à son secours; Gauffredy n'avance point, et le laisse défaire. Le -jeune duc lui envoie ordre de revenir, et on l'arrête entre les deux -postes; de là on le mène dans la citadelle de Plaisance; on lui -produit les lettres qu'il avoit cachées; et, après l'avoir convaincu -de quelque intelligence avec l'Espagnol, on lui fit couper le -cou[395]. On rendit la dot à sa femme, et on laissa dix mille écus à -chacune de ses filles; il n'avoit point de garçons. Pour le reste, qui -montoit à cinq cent mille écus, il fut confisqué. - - [394] La querelle venoit de ce que le pape Innocent X avoit nommé - Giarda évêque de Castro, malgré le duc Ranuce. Gauffredy fit - assassiner le prélat, et le pape ayant fait marcher ses troupes - sur Castro, le prit, en rasa le château, et en réunit le duché à - la chambre apostolique. (_Art de vérifier les dates._) - - [395] 1670. Les détails contenus dans cette Historiette nous - semblent, pour la plupart, être entièrement inconnus. - - - - -MADEMOISELLE GARNIER, - -OU MADAME D'ORGÈRES, - -DEPUIS DAME DE CHAMPLATREUX. - - -Garnier étoit un homme d'affaires qui avoit fait une fort grande -fortune[396]; il avoit plusieurs enfants; il songea à s'appuyer de -bonnes alliances; et sa fille aînée étant en âge d'être mariée, un -jour il lui donna une boîte de portrait, et lui dit: «Voilà celui avec -lequel je vous veux marier.» Elle répondit qu'elle feroit ce qu'il lui -plairoit. C'étoit le portrait d'un M. Mangot, seigneur d'Orgères[397], -qui étoit maître des requêtes et de bonne famille de la robe. Il y a -eu un garde-des-sceaux de son nom, mais ce garde-des-sceaux n'étoit -pas un grand personnage: on dit qu'il fut d'avis, une fois qu'il -falloit envoyer promptement du secours quelque part, qu'on y envoyât -une armée en poste[398]. Le père conclut donc l'affaire; mais quand -ce fut à se voir, cet homme y alla sottement en grosses bottes et -tout crotté, en arrivant de la campagne. Elle n'avoit garde de le -trouver en cet état comme on l'avoit peint, outre que le peintre -l'avoit un peu fardé; de sorte qu'elle ne l'épousa qu'à regret. - - [396] Il étoit trésorier des parties casuelles. - - [397] Jacques Mangot, seigneur d'Orgères, conseiller au grand - conseil, puis maître des requêtes, fils du garde-des-sceaux. - - [398] Nous ayons vu se réaliser ce qui passoit alors pour une - chose impossible. En 1805, l'armée de Boulogne ayant été - transportée comme par enchantement sur les bords du Rhin, après - une campagne de six semaines Napoléon fit son entrée à Vienne. - -Les cajoleries de Champlâtreux, fils du procureur-général Molé, depuis -premier président, ne servirent pas à lui donner plus d'inclination -pour son mari qu'elle n'en avoit. Enfin elle l'accusa d'impuissance. -On dit qu'il se résolvoit à la quitter, quand son confesseur lui -remontra qu'il y alloit de son salut, et que si c'étoit sa femme, il -ne la pouvoit quitter en conscience; cela fut cause qu'il ne voulut -jamais consentir à la dissolution, et il y a grande apparence que le -mariage avoit été consommé, puisqu'elle lui donna vingt-mille écus -pour être séparée de corps et de biens volontairement. Madame Pilou -lui conseilla de demeurer avec son mari, et lui dit que Champlâtreux -la tromperoit. Garnier cependant vint à mourir, et d'Orgères ensuite -dont elle ne prit point le deuil; et, depuis, elle s'est fait toujours -appeler mademoiselle Garnier, jusqu'à ce que Champlâtreux, dont elle -avoit quatre enfants en cachette, l'ait reconnue pour sa femme[399]. - - [399] Madeleine Garnier, veuve d'Orgères, épousa Jean-Édouard - Molé de Champlâtreux. Voyez la généalogie des Molé dans le - _Dictionnaire de Moreri_. Les auteurs de ce livre demandoient aux - familles des articles généalogiques; aussi n'y est-il fait aucune - mention du premier mariage de Madeleine Garnier. A l'article - _Mangot_, M. d'Orgères est indiqué comme mort sans alliance, - effet évident de la complaisante vénalité des éditeurs du Moreri. - Fauvelet du Toc, dans son _Histoire des secrétaires d'État_ (p. - 234), dit que Jacques Mangot, seigneur d'Orgères, épousa - Madeleine Garnier d'_avec laquelle il fut démarié_. Il paroît - s'être trompé sur ce dernier point; d'après le récit de - Tallemant, les deux époux furent tout au plus séparés de corps. - -Pour moi, une des choses du monde qui m'a le plus fait voir la -légèreté des femmes, c'est l'estime qu'elles ont fait de Champlâtreux, -un des plus vilains petits hommes qu'on puisse voir: elles ne -pouvoient trouver rien de bien en lui que sa dépense. Cependant madame -d'Alinville, sa parente, une des plus belles femmes de Paris, l'a -aimé; madame de Charny, aussi une des plus belles, tout de même. -Miossens, à propos de cela, disoit un jour devant la comtesse de -Maure, que Marion avoit dit à madame de Charny: «Mais, ma chère, que -trouves-tu d'aimable à ce Champlâtreux?» et que la Charny lui avoit -répondu: «Tu ne demanderois pas cela si tu l'avois vu à cheval...» La -comtesse de Maure se mordit les lèvres, et ne fit pas semblant -d'entendre. - -Champlâtreux avoit, durant son intendance de Champagne (1648), cent -chiens et cinquante coureurs: il faisoit si fort l'entendu, qu'il ne -reconduisit pas le présidial de Vitry qui l'étoit allé voir en corps. -Il étoit propre jusqu'à l'excès; si un de ses gens s'étoit présenté -devant lui avec du linge sale, il le chassoit; il arrivoit quelquefois -à ses laquais de changer par jour d'autant de collets que M. de La -Rivière[400]. Mademoiselle Garnier, de son côté, ne faisoit pas moins -de dépense que lui. Au carnaval de 1648, un maître des requêtes, nommé -Foulé, sieur de Prunevaux, aujourd'hui intendant des finances, homme -veuf, s'engagea à donner la comédie le soir à l'hôtel de Bourgogne, à -une veuve qu'il recherchoit, et en même temps à mademoiselle Garnier, -à madame Doradour, sa soeur, et à la L'Escossois, leur confidente. -Madame Larcher, soeur de Prunevaux, y avoit, par l'ordre de son frère, -ou autrement, convié encore d'autres femmes; et comme la chose n'étoit -pas secrète, il y en vint qu'elle n'avoit pas conviées, et en assez -bon nombre; de sorte que mademoiselle Garnier et sa troupe, venant un -peu tard, trouvèrent bien du monde et point de places pour elles; car, -quand c'est le soir, on se met dans le parterre avec des siéges. Les -voilà en fureur, et mademoiselle Garnier, qui est une espèce de -colosse, vint d'une démarche fière, et, sans se démasquer, tâcha de -prendre une bougie à des plaques qui étoient au bas d'une loge, et, -n'y ayant pu atteindre, dit assez mal gracieusement à un gentilhomme -qui étoit là, qu'il lui en donnât une; c'étoit pour s'éclairer à -descendre. Le cavalier la lui donna: elle la prend sans le remercier, -et s'en va. Prunevaux et sa soeur courent après, lui offrent telle -place qu'elle voudra, car toute la compagnie, de peur qu'on ne jouât -pas, consentoit à les laisser mettre où elles voudroient. Elles -répondirent qu'elles n'étoient pas assez ajustées pour se démasquer en -un lieu où il y avoit tant de belles personnes parées, qu'elles -avoient cru être seules, et non pas venir à une assemblée pour servir -de lustre aux autres. Enfin, quoiqu'on leur pût dire, elles s'en -allèrent. Prunevaux ordonna aux comédiens de jouer; mais comme on -voulut commencer, il vint une si épaisse fumée de la porte, que tout -le monde fut contraint de se ranger tout contre le théâtre. Il y a -grande apparence que cette belle mademoiselle avoit fait mettre le -feu, par dépit, à ce taudis de bois qui est en dehors. Ce furent des -laquais qui l'y mirent, et qui, non contents de cela, portèrent sur -les degrés des bottes de foin mouillé; il en venoit une puante fumée. -Cela s'apaisa pour un temps, et on eut le loisir de jouer un acte; -mais au second acte, la fumée recommença. Alors l'épouvante prit tout -de bon, et tout le monde se pressa à qui sortiroit par la petite porte -qui est à côté du théâtre. J'y étois avec des femmes, et je n'ai -jamais été guère plus empêché. Si le feu se fût mis à un si vieux -bâtiment, il eût été bien vite, et, en se pressant, on se fût étouffé. -Ce M. de Prunevaux, outre que la bagarre des maîtres des -requêtes[401], qui attira toute la fronderie, étoit déjà commencée, -n'a point du tout une figure à donner la comédie aux dames. - - [400] La Rivière, quand il étoit en habit court, en changeoit - trois et quatre fois par jour. (T.)--Il s'agit ici de l'abbé de - La Rivière, favori de Monsieur, qui devint évêque de Langres. - - [401] Cette _bagarre_ étoit la protestation des maîtres des - requêtes contre un édit de création de nouvelles charges que le - surintendant d'Émery étoit sur le point de présenter à - l'enregistrement du Parlement. Les maîtres des requêtes cessèrent - de remplir leurs fonctions, ils protestèrent le 8 janvier 1648, - furent mandés et tancés par la Reine, et l'édit n'en fut pas - moins enregistré, mais en lit de justice, le 15 janvier 1648. - (Voyez les _Mémoires d'Omer Talon_ dans la deuxième série des - _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 61, p. 108.) - -Deux ans après, ou environ, comme le premier président étoit déjà -parti pour Poitiers, car il étoit aussi garde-des-sceaux, mademoiselle -Garnier, lasse de se laisser ruiner par Champlâtreux, qui ne vouloit -point déclarer leur mariage, se mit en religion, et là, elle se -plaignoit hautement de Champlâtreux, qui, non content de lui avoir -mangé plus de quatre cent mille livres, et lui avoir fait quatre -enfants, lui avoit volé toutes les pièces justificatives de leur -mariage. Il avoit déchiré la feuille du registre du curé et la lui -avoit donnée; elle la gardoit soigneusement, et la portoit sur elle. -Il gagna la suivante, qui lui découvrit que sa maîtresse portoit ce -papier dans son corps de jupe: il aposta des gens qui, à la promenade, -les volèrent, et lui rompirent son corps de jupe, d'où, sans faire -semblant de rien, ils ôtèrent ce papier, en les houspillant. On dit -aussi qu'il fit acheter la pratique du notaire qui avoit passé le -contrat de mariage, afin d'être maître de la minute, car il lui avoit -déjà fait voler la grosse. Au bout de quelques mois, elle sortit de -religion. Mais enfin, un an devant la mort du garde-des-sceaux, elle -fut reconnue du père et du fils. - - - - -LE PETIT GRAMMONT[402]. - - -Le petit Grammont est frère d'un président de Toulouse[403]. Ce garçon -se donna autrefois à Monsieur, aujourd'hui M. d'Orléans, à qui il est -encore attaché. Il n'étoit pas en trop bonne réputation: il passoit un -peu pour m........; il s'en railloit lui-même tout le premier. En un -bal où il y avoit grande confusion, cette étourdie de madame -Lescalopier[404], c'étoit avant qu'on eût tant parlé d'elle, à cause -qu'il étoit en lieu pour se faire entendre aux violons, au lieu de le -prier de leur dire qu'ils jouassent une courante parce qu'il n'y avoit -plus moyen de danser _la figurée_, lui cria brusquement: «Grammont, la -chabotte.--Je ne suis point violon, répondit-il; je suis m........ à -votre service, madame[405].» Un jour qu'il entra chez madame de -Choisy, avec un beau carrosse et des laquais bien vêtus: «Jésus, -dit-elle, un m........ en si bon équipage! c'est donc un bon métier?» -Il lui arriva une fois une aventure qui n'étoit point plaisante; ce -fut chez Nouveau[406]. On vint à parler de La Rivière: Roquelaure, qui -y dînoit avec lui, dit que s'il avoit été de la cour de Monsieur, il -auroit bien _dequillé_[407] La Rivière. Et là-dessus il se mit à dire -qu'il lui eût fait ceci et cela. «On vous en eût bien empêché, dit -Grammont.--Et qui m'en eût empêché?--Moi.--Vous?» répliqua Roquelaure. -Et en même temps il lui donne un soufflet. On se mit entre deux, et -puis on les accommoda du mieux qu'on put. - - [402] Amans de Barthélemy, seigneur de Grammont, baron de Lanta, - chambellan de Gaston, duc d'Orléans. - - [403] Gabriel de Barthélemy, seigneur de Grammont et de Montlaur, - conseiller au grand conseil, puis président aux enquêtes du - Parlement de Toulouse. Il a composé, en latin, une Histoire du - règne de Louis XIII. - - [404] Voir son article précédemment, p. 17. - - [405] Comme il a de l'esprit, il s'en est raillé le premier. - Peut-être avoit-il servi La Rivière en quelque amourette. (T.) - - [406] Le surintendant des postes. (_Voyez_ précédemment, page - 323, note 1.) - - [407] Expression familière empruntée du jeu de quilles. - -Quelques années après, Grammont demanda la confiscation d'un -gentilhomme de Languedoc, qui avoit été tué en duel; or, ce -gentilhomme avoit une soeur. On lui avoit proposé, pour faire d'une -pierre deux coups, d'épouser la soeur en même temps. Voici ce que -c'étoit que cette soeur: la mère de ce gentilhomme et de cette fille -étoit veuve; elle avoit un homme d'affaires nommé Bressieu, qui -n'étoit pas bien fait, mais qui n'étoit pas un sot; la mère étant -morte, amoureux de cette fille, il fit si bien qu'il en jouit; elle -devint grosse. Le galant lui conseille de dire à une tante, chez qui -elle étoit, qu'elle souhaitoit d'aller en religion dans une abbaye de -la campagne, et qu'elle y vouloit demeurer un an pour voir si elle s'y -accoutumeroit. Elle y va, et quand elle fut à terme, Bressieu -contrefait une lettre de la tante, qui prioit l'abbesse de la laisser -venir pour un mois. Durant ce mois, la fille écrivoit à sa tante comme -du couvent, et à l'abbesse comme de chez sa tante. Elle accouche et -retourne en religion, sans qu'on en découvrît rien. Bressieu[408], -après cela, l'emmène et l'épouse secrètement à Blaye. Le galant trouva -moyen de la marier ensuite avec un gentilhomme du pays nommé le comte -d'Elbe, qui avoit du bien vers Chartres, car il avoit épousé en -premières noces une vieille m......... de Paris, qui avoit été belle -autrefois, nommée la Toinville: elle avoit quatre ou cinq mille livres -de rente au pays Chartrain, qu'elle lui donna. Ce comte d'Elbe avoit -tout mangé, et meurt pauvre; Bressieu épouse cette femme pour la -seconde fois à Chartres. Elle vouloit, disoit-elle, mettre sa -conscience à couvert. L'archidiacre les maria: il avouoit lui-même -que ç'a été contre les formes, et qu'il ne sauroit soutenir en justice -ce qu'il avoit fait; mais que c'étoit à bonne intention. Ces amants -étoient réduits à faire de la fausse monnoie dans les montagnes vers -Narbonne, quand de deux frères qu'elle avoit, l'un mourut, et l'autre -fut tué en duel; aussitôt elle paroît, et on proposa de la marier avec -Grammont. Elle étoit bien faite et avoit dix mille livres de rente en -fonds de terre; elle épouse Grammont. Bressieu, qui n'osoit paroître à -cause de la fausse monnoie, ayant eu avis du parti des rogneurs et -faux monnoyeurs, et qu'on en étoit quitte pour de l'argent, va à -Toulouse; il lui parle: elle lui dit: «Donnez-vous patience, nous -vivrons bien avec celui-ci comme avec l'autre.» Ils concubinoient du -vivant de ce comte d'Elbe, et on croit qu'ils s'en défirent. Bressieu -intente action et soutient que c'est sa femme: on plaide; elle gagne -son procès contre Grammont, qui vouloit avoir le bien et faire rompre -le mariage, et elle ne voulut pas consentir à la dissolution par -impuissance; il l'a laissée là. Il disoit, faisant le goguenard: «Me -voilà cette fois - - «M......... et franc cocu[409].» - - [408] Grammont dit que c'étoit un gentilhomme, qui, amoureux de - cette fille, se fit précepteur de ses frères, et qu'à la grille, - à Chartres, pensant qu'elle voulût être religieuse, il se donna - trois coups de poignard au travers du corps; il en a été guéri. - (T.) - - [409] Couplet contre le petit de La Lande. (T.)--_Voyez_ - précédemment, p. 185, note 1. - -Bataille, en plaidant pour lui contre elle, voulut réfuter une lettre -de Grammont, où il y avoit: «Si vous n'y voulez consentir, je me -servirai de mes amis;» et dit: «Aristote dit, messieurs, que l'amitié -est une vertu, par conséquent des amis sont des gens vertueux.» -Montelon, qui plaidoit pour Bressieu, dit qu'il avoit de grandes -preuves, à savoir, un testament de cette femme fait à La Rochelle: -«Mais on me l'a escroqué,» disoit-elle; et elle prouvoit, par un acte -passé devant notaire, qu'elle étoit alors à Blaye. Montelon disoit que -les témoins ont pris 1640 pour 1641. Il y a une célébration de mariage -par l'archidiacre avec permission de l'évêque: on la lui a encore -escroquée; une promesse de quatre mille livres d'argent prêté: on la -lui a aussi escroquée. Pour prouver la noblesse de cet homme, il -disoit qu'il avoit été condamné à avoir le cou coupé, quoiqu'on eût -condamné ses complices à être pendus. C'étoit, je pense, pour la -fausse monnoie; et sur le nom de cette femme, qui est _Lastou_, il dit -qu'on la devroit nommer _Lasse de tout_. - - - - -PROVENÇAUX ET PROVENÇALES[410]. - - -Les conseillers de ce pays-là sont pour la plupart gentilshommes: -avant que de prendre une charge, pour l'ordinaire, ils ont fait deux -ou trois voyages sur les galères, et se sont battus en duel; il y en a -même dont la soutane ne tient qu'à un bouton, et qui ne laissent pas -de se battre, encore qu'ils soient sénateurs. Ils méprisent tout le -reste du monde, et entre eux quelquefois ils se traitent d'une étrange -sorte, comme vous allez voir par une querelle arrivée entre deux -conseillers pour un paon. - - [410] Ils sont grands rimeurs. Pour se venger ils font des - chansons: ils en firent d'atroces contre M. d'Épernon; ses gens - l'excitoient à les châtier: «Hé! messieurs, leur disoit-il, - laissez-les chanter pour leur argent.» (T.) - -Un conseiller du parlement d'Aix avoit un paon chez lui qu'il -nourrissoit dans une assez grande cour pleine d'arbres; un autre -conseiller, son voisin, avoit un jardin le plus propre de la ville. Ce -jardin et cette cour se touchoient, de sorte que le paon y voloit -assez souvent; et, comme cet oiseau gratte, il y gâtoit toujours -quelque chose. Le maître du jardin s'en ennuya; mais au lieu d'en -parler à l'autre bien civilement, et de lui proposer de lui ôter -quelques principales plumes qui l'empêchassent de voler par-dessus le -mur, il lui envoya dire par son secrétaire que, s'il n'empêchoit ce -paon de voler dans son jardin, il tueroit le paon la première fois -qu'il l'y trouveroit. Le secrétaire ne trouva qu'un des frères du -conseiller, à qui il fit son message, mais non pas si crûment. Ce -frère, qui étoit un jeune garçon, dit qu'il le diroit au conseiller; -mais vraisemblablement il l'oublia. Le lendemain, le maître du jardin -tue le paon sans s'informer si son secrétaire s'étoit acquitté de sa -commission, oui ou non; il étoit fier, et traitoit l'autre de haut en -bas, parce qu'il se prétendoit de meilleure maison, qu'il étoit plus -riche, et qu'il avoit épousé depuis peu la fille du marquis d'Irville, -de Dauphiné. Il tua le paon d'un coup de pistolet, et l'envoya par un -laquais chez son confrère, qui étoit allé au Palais; il y va aussi, et -de là à une maison des champs, dont il ne revint que le soir. Le -conseiller trouve son paon mort dans sa cuisine; le voilà piqué au -dernier point; il assemble ses amis qui, au nombre de cinquante, -toutes choses mûrement délibérées, enfoncent une porte de derrière du -jardin de l'agresseur, et, avec tous les ferrements qu'ils purent -trouver, y font le dégât d'un bout à l'autre. La maîtresse du logis -leur parla, mais au lieu de la respecter, ils lui dirent mille -insolences. Le mari, de retour, assemble dès le soir même tous ses -amis: les deux partis se grossissent, et on fut sur le point de voir -donner bataille dans la ville. Il y eut cependant vingt appels de part -et d'autre entre les jeunes gens des deux partis; voilà cent querelles -pour une. Le comte d'Alais, gouverneur de la Provence, étoit assez -empêché. M. le marquis d'Irville, averti du désordre, se met en chemin -avec si grand nombre de noblesse du Dauphiné, que le gouverneur fut -obligé de faire garder tous les passages de la Durance pour l'empêcher -de venir. Enfin M. d'Irville vint seul, et quand l'affaire fut en -train de s'accommoder, M. le comte d'Alais, qui le connoissoit pour un -homme fort raisonnable, lui dit qu'il écrivît les satisfactions qu'il -prétendoit qu'on dût faire à sa fille, et qu'il ajoutât toutes choses -à sa fantaisie, qu'il s'en rapportoit à lui. Ce M. le marquis -d'Irville démêla si bien tant de différentes querelles et tant de -circonstances qu'il y avoit, et se mit si fort à la raison, que M. le -comte d'Alais ne changea pas une syllabe de tout ce qu'il avoit écrit, -et lui dit: «Monsieur, vous en avez demandé moins que je ne vous en -eusse donné.» - -Ce paon me fait souvenir de trois oisons pour lesquels toute la -noblesse de Béarn se pensa couper la gorge. Un gentilhomme, qui -vouloit traiter M. de Grammont, avoit retenu d'un de ses voisins, -dans le village, trois petits oisons que nourrissoit un paysan; car on -ne mange guère de petits pieds en ce pays-là; et il n'y a pas -long-temps qu'on n'y tuoit point de veau parce qu'il deviendroit -boeuf. Le seigneur du village dit qu'il les vouloit pour lui; il ne -les prit point pourtant, mais il défendit au paysan de les donner. -L'autre les prend de force. Voilà toute la noblesse à cheval. M. de -Grammont eut bien de la peine à mettre le holà. - -Un Marseillois, dont je n'ai pu savoir le nom, fut pris sur mer par un -corsaire turc, et mis avec d'autres prisonniers, entre lesquels étoit -une fille italienne bien faite dont il devint amoureux et en fut aimé; -cette fille fut donnée à la sultane, et dit qu'il étoit son mari. En -cette considération, car il plaisoit fort à sa maîtresse, on met ce -Marseillois dans le sérail, au service du grand-seigneur; on les fit -renier tous deux. Les capucins le leur permirent avec de certaines -restrictions chimériques. Elle se fait riche et lui propose de se -sauver avec leurs trésors et leurs enfants, car ils en avoient eu -quelques-uns: ils se dérobent, mais comme ils étoient encore dans les -terres des Mahométans, un beau matin il se sauve tout seul, emporte -leurs richesses, et ne laisse à sa femme que leurs enfants. Elle -retourne à Constantinople, fait entendre à la sultane que son mari -l'avoit trompée, et que, comme elle avoit découvert que son intention -étoit de s'enfuir en son pays, elle n'y avoit voulu consentir, et -étoit revenue avec ses enfants, mais que le perfide l'avoit volée. La -sultane lui fait encore du bien; de sorte qu'au bout de quelques -années, comme on n'avoit garde de se défier d'elle, elle se sauva à -Marseille avec son bien et ses enfants. Son mari ne la vouloit point -reconnoître; enfin, voyant que tout le monde maudissoit son -ingratitude, il fut contraint de la reconnoître et de l'épouser -publiquement. - -Pour les dames de Provence, outre la médisance ordinaire aux petites -villes, leur coutume de se dire toutes leurs vérités au carnaval fait -qu'on n'y vit guère sans querelle: elles sont pour l'ordinaire hautes -à la main; en voici un exemple. Le baron d'Allemagne a marié une de -ses filles à un M. de Joucques. Ce M. de Joucques et l'archevêque -d'Aix prétendent tous deux les droits honorifiques d'une paroisse à la -campagne. Un jour que la dame y étoit, et M. l'archevêque aussi, ce -prélat fait mettre sa chaise en la principale place: elle la fait -ôter, y met la sienne et s'y assied. Quand l'archevêque vint il trouva -sa place prise. Elle, non contente de cela, le querelle, et on dit -qu'elle eut la main levée. C'étoit une petite femme, assez jolie et -diablement fière. Je voudrois que c'eût été le cardinal de -Sainte-Cécile[411], pour voir ce qu'eussent fait deux si sages têtes. - - [411] Michel Mazarin, frère du cardinal Mazarin, a été général de - l'ordre des frères Prêcheurs, et archevêque d'Aix. Il fut fait - cardinal du titre de Sainte-Cécile, en 1647, et en 1648 il fut - nommé vice-roi de Catalogne. Ce cardinal est mort à Rome, au mois - de septembre 1648. - - - - -MADEMOISELLE DIODÉE. - - -Mademoiselle Diodée est fille d'un M. Diodati, de Marseille (car -_Diodée_ est un nom corrompu) originaire de Lucques et d'une famille -noble. C'étoit une personne bien faite et qui avoit de l'esprit. En -allant en Italie[412], je passai par là; je lui voulus dire quelques -douceurs, elle me répondit qu'elle lisoit _le Miroir qui ne flatte -point_[413]. Depuis elle continua à lire à tort et à travers, et se -fit un esprit un peu pédant; elle ne parloit que de livres, et -n'entretenoit le monde que de sa science. Un Jésuite, à ce qu'on dit, -lui avoit montré le latin. On dit qu'un jour un pauvre chevalier de -Malte l'étoit allé voir; elle lui cita Aristote, Platon, Zoroastre et -Mercure-Trismégiste. Ce garçon ne s'y divertit pas trop bien; il prend -congé d'elle; elle le veut reconduire, il fait ce qu'il peut pour l'en -empêcher; enfin il se met à genoux: «Par Platon, par Aristote, par -Zoroastre, mademoiselle, je vous conjure, ne me faites point cet -affront.» Venoit-il quelque prince étranger à Marseille, elle faisoit -si bien, qu'au bal elle avoit toujours une chaise auprès de lui. (On -danse en ce pays-là l'été comme l'hiver.) Elle méprisoit tout le -reste et croyoit qu'il n'appartenoit qu'à elle de l'entretenir: cela -parut plus que jamais une fois qu'un prince de Danemarck passa à -Marseille. Elle s'en laissa cajoler, souffrit de lui toutes les -galanteries dont un _Danemarquois_ se peut aviser, et cet homme -pourtant n'avoit rien de remarquable en lui que la naissance. On lui -faisoit la guerre qu'elle avoit harangué le chevalier de Guise quand -il revint de Florence. Voici la vérité de l'histoire: lorsqu'il -arriva, madame Diodée et sa fille se promenoient par hasard sur le -port: cette femme, de qui on a un peu médit avec feu M. de Guise, se -mit étourdiment à lui faire des compliments en provençal; car les -dames et demoiselles de Marseille ne parlent pas toutes françois: le -chevalier n'y entendoit rien. La fille prit la parole et lui dit -maintes belles choses auxquelles il n'entendit peut-être pas plus -qu'au provençal, et ne leur répondit qu'avec des révérences. Quelques -années après, Scudéry ayant eu le gouvernement de Notre-Dame de la -Garde, s'alla établir à Marseille, et y mena sa soeur: notre -demoiselle n'avoit garde de manquer à faire amitié avec des personnes -de réputation. La conversation de mademoiselle de Scudéry la guérit un -peu de cette conversation pédantesque, et, ne lui voyant point parler -de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. Une fois, il est vrai -que c'étoit au commencement, elle lui dit: «Mais, mademoiselle, je -n'ai point vu cela dans les Pères.» Elle ne pouvoit vivre sans cette -nouvelle amie, et elles étoient presque tous les jours ensemble; enfin -elle se brouilla avec elle au bout d'un an et demi, et c'étoit -beaucoup pour elle d'avoir atteint un si long terme, car jusque là -elle n'avoit jamais pu bien vivre avec personne pendant six mois -entiers. Voici comment cela arriva: - -Un gentilhomme de Provence, nommé le baron de La Baume, qui étoit un -homme d'esprit, mais un homme assez bizarre, avoit cajolé cette fille -deux ans entiers, et avoit dit à mademoiselle de Scudéry que ce -n'avoit été que par charité, et pour empêcher qu'elle n'achevât de se -gâter si quelque autre l'entreprenoit; mais qu'ayant été obligé d'être -éloigné de Marseille assez long-temps, à son retour il l'avoit trouvée -toute déréglée. Or, ce baron ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit -dans son petit coeur: il vint le carnaval suivant à Marseille. Diodée -et deux autres dames vinrent masquées à la turque le plus joliment du -monde, car à Marseille on trouve de véritables habits de sultane. Le -baron étoit dans l'assemblée où elles vinrent, et, par hasard, -lorsqu'on les obligea de se démasquer, elle se trouva vis-à-vis de -lui. Le lendemain, mademoiselle de Scudéry envoya par un masque, en -plein bal, à Diodée et à ses compagnes un feint extrait d'une lettre -écrite de Constantinople, qui portoit que trois sultanes s'étoient -sauvées du sérail du grand-seigneur, et qu'il y en avoit une (on -désignoit Diodée) qui étoit sortie pour rattraper un esclave chrétien -qui lui étoit échappé; mais qu'on croyoit qu'elle perdroit ses pas, -parce qu'il s'étoit mis sous la protection de la reine de Mauritanie: -c'étoit une dame assez brune dont il étoit amoureux. Cette fille fut -si folle que de se gendarmer de cela, elle qui avoit accoutumé comme -les autres de s'entendre dire des choses assez sèches quelquefois, et -elle ne vit plus mademoiselle de Scudéry[414]. - - [412] C'étoit en 1638. (T.)--Tallemant parle de son voyage - d'Italie dans l'article qu'il a consacré au cardinal de Retz. - - [413] Volume de La Serre. (T.) Jean Puget de La Serre, écrivain - ridicule dont Despréaux a fait justice. - - [414] Mademoiselle de Scudéry avoit laissé à Marseille des - souvenirs et des regrets. «Madame de Pennes a été aimable comme - un ange; mademoiselle de Scudéry l'adoroit; c'étoit la princesse - Cléobuline: elle avoit un prince Thrasibule en ce temps-là; c'est - la plus jolie histoire de _Cyrus_.» (_Lettre de madame de Sévigné - à sa fille_, du 13 mai 1671.) - -Un garçon de Paris, fils de Scarron de Vaure, intéressé aux gabelles, -et beau-frère de M. de Villequier, aujourd'hui le maréchal d'Aumont, -commandoit la galère de la reine, et revint en ce temps-là à Marseille -d'un petit voyage. Dès qu'il eut vu cette fille, le voilà amoureux, -lui qui l'avoit vue mille fois en sa vie, et tout aussi belle qu'elle -étoit alors; elle est bien faite, hors qu'elle est trop grosse. Sur -l'heure il lui parle d'amour et de mariage tout ensemble: elle -l'écoute et l'accepte, elle qui s'en étoit moquée deux mille fois et -qui avoit été témoin qu'il n'avoit ni coeur ni esprit. Cela sembla -d'autant plus étrange à mademoiselle de Scudéry, qu'elle lui avoit ouï -dire qu'il faudroit qu'un homme qui ne seroit pas gentilhomme, eût -furieusement de coeur pour lui plaire. Le père de Vaure (on appelle -ainsi cet épouseur) en a avis; il envoie des défenses, car la -demoiselle n'avoit point de bien. Nonobstant ces défenses, la mère et -elle, car le père étoit mort, demandent permission d'épouser: on la -leur refuse. Enfin, sous un faux donné-à-entendre, ils font aller leur -curé chez M. d'Allemagne, qui loge de l'autre côté du port, et là, -après qu'il leur eut refusé la bénédiction nuptiale qu'ils lui -demandèrent à genoux, ils prirent acte par-devant un notaire, qui -étoit présent, comme ils se prenoient l'un l'autre à mari et femme; et -de là, ils furent, je ne sais par quelle raison, consommer le mariage -à un méchant village dans une caverne. Elle vint à Paris quelque temps -après. Les parents de son mari ne la voulurent point voir. Depuis, -ayant pris habitude chez les filles de la Reine, elle fit si bien par -leur moyen, que M. de Villequier la vit. Elle a été assez long-temps -mal à son aise. Depuis le grand jubilé, Fleschet, le beau-père, qui -est mort ensuite, leur a laissé du bien; elle s'est bien façonnée ici: -c'est une personne qui a bien soin de son ménage et de ses affaires, -et qui n'a point fait parler d'elle. - - - - -CLINCHAMP. - - -Clinchamp étoit fils d'un gentilhomme de Normandie fort accommodé: on -le tenoit riche de quatorze ou quinze mille livres de rente. Cela fut -cause que ce garçon fit beaucoup de dettes, car il trouva du crédit -comme héritier d'un homme riche et qui n'avoit que lui de garçon: il -se donna à Monsieur, depuis duc d'Orléans; il n'a jamais passé pour -homme de coeur, et a fait en sa vie plus de cent tours de filou. On en -conte un, entre autres, assez plaisant. Il voulut emprunter de -l'argent à un vieil avaricieux de sa connoissance, qu'on appeloit -Marsillac. Cet homme demanda caution. «Je vous donnerai un tel, -cordonnier à Paris, un nommé Turpin.» Marsillac s'informa; on lui dit -que le cordonnier étoit riche. Clinchamp va trouver ce Turpin, -cordonnier, dont il se servoit de tout temps, et lui demande sa -boutique pour un jour, et qu'il lui donneroit tant. Le jour venu, le -valet de Clinchamp se met dans la boutique comme s'il eût été le -maître; ce valet s'oblige. Il y eut procès pour cela: Turpin prouva -qu'il étoit absent ce jour-là, et que quelque escroc s'étoit servi de -son nom. Une autre fois, Clinchamp vola quelques pièces de ruban d'or -et d'argent au palais, comme on lui en montroit de plusieurs façons; -cela fit quelque bruit au palais. Un jour, comme un jeune avocat -contoit cette filouterie de rubans dans un jeu de paume, le comte de -Saint-Aignan, qui étoit sous la galerie, ouït que cet homme disoit que -le comte de Saint-Aignan[415] étoit avec Clinchamp. Le comte -s'entendant nommer, s'approche et dit: «Je vous assure que le comte de -Saint-Aignan n'y étoit point.--Il y étoit, je vous en réponds,» -réplique l'autre, et le soutint si effrontément, que le comte, ennuyé -de cela, lui donna sur ses oreilles, en lui disant: «Avocat, apprenez -une autre fois à connoître mieux les gens.» Ces rubans me font -souvenir de M. d'Uxelles[416], le rousseau, qui étoit encore un -bonhomme. Madame Coinard, marchande de dentelles de la rue -Aubry-le-Boucher, avoit apporté plusieurs pièces de dentelles d'Amiens -chez madame de La Vrillière où il étoit: elle en trouva une à dire et -disoit, après l'avoir bien cherchée: «Je n'accuse personne; mais j'ai -opinion que je n'aurois point perdu ma pièce de dentelles, si ce grand -gentilhomme rousseau n'eût point été ici.» - - [415] Aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre, brave homme. - Il étoit alors à Monsieur. (T.) - - [416] Allié des Phélippeaux. (T.) - -Pour revenir à Clinchamp, il fut enfin réduit en si pitoyable état, -qu'on disoit que le matin il appeloit un crieur d'eau-de-vie par qui -il se faisoit allumer un misérable fagot pour se lever, et que le soir -il appeloit l'oublieur pour se faire débotter; et il les y obligeoit, -disoit-on, le pistolet à la main. - -Cet homme pourtant trouva à se marier, quoique son père ne fût point -mort. Il n'étoit point mal, comme j'ai dit, avec cette Madame de La -Forest Montgommery, que le bonhomme de La Force vouloit épouser. Il ne -faisoit seulement que coucher avec elle. Il n'étoit pas le seul, si je -ne me trompe, car elle dit une fois à des dames: «Je suis peureuse, et -pour cela je fais coucher un petit page dans ma chambre.» Au même -temps, l'unique page qu'elle avoit vint parler à elle; il paroissoit -bien dix-sept ans, et n'étoit pas trop petit pour son âge: elles se -mirent à rire et en firent le conte à tout le monde. Clinchamp, pour -l'attraper, fit si bien, que M. d'Orléans lui écrivit souvent des -lettres fort obligeantes, par lesquelles il lui donnoit lieu d'espérer -quelque grande récompense. Cette pauvre femme fut ainsi dupée et -l'épousa. Il la mangea autant qu'il put, et étoit ravi de dire: «Qu'on -donne l'avoine à mes sept chevaux de carrosse.» Quand il venoit des -ouvriers apporter des parties[417], elle vouloit les payer; car elle -n'est pas friponne, mais elle est un peu folle: «Madame, lui -disoit-il, ne vous amusez point à cela; vous irez prendre là de -mauvaises habitudes.» Quillet m'en disoit autant, me voyant tirer de -l'argent pour donner l'aumône. - - [417] Des mémoires. - -Cette madame de Clinchamp a les plus plaisants jurons du monde; elle -dit: _Le diable fende en quatre la langue à Louise de Montgommery! -Cent mille pipes de diables puissent-elles m'entrer dans le corps et y -vivre trois mois à discrétion!_ - - - - -MADAME DE LA ROCHE-GUYON. - - -La comtesse de La Roche-Guyon[418] demeura veuve à vingt ans, et sans -enfants, du frère de M. de Liancourt[419]. Son mari et elle firent le -plus fou mariage qu'on ait jamais vu; car, bien qu'il eût de l'esprit, -il ne laissoit pas d'être extravagant, et elle, comme vous verrez par -la suite, l'étoit encore plus que lui. Elle ne fut pas plus tôt veuve -qu'elle se mit à faire la duchesse: son mari, à la vérité, avoit eu -un brevet de duc, car madame de Guercheville, sa mère, demanda cela -pour récompense; mais en ce temps-là, si on n'avoit été reçu au -parlement, on n'entroit point en carrosse dans le Louvre, comme on -fait aujourd'hui, et les femmes n'avoient point le tabouret. Pour -faire mieux la duchesse, elle augmenta de beaucoup sa dépense, et fit -si bien qu'avec dix mille écus de rente qu'elle pouvoit avoir (M. de -Liancourt lui devoit beaucoup; Matignon lui devoit quarante mille écus -qu'elle quitta pour vingt-cinq; elle avoit l'hôtel de La Roche-Guyon -et pour cent mille écus de bijoux), avec tout cela elle ne laissa pas -de s'incommoder; cela l'obligea parfois à faire des éclipses de deux -ou trois ans, et puis elle ressortoit, comme de dessous la terre, plus -florissante que jamais, et toujours avec de nouvelles livrées et tout -extraordinaires. On étoit si accoutumé à cela qu'on n'y prenoit plus -garde; et enfin on fut très long-temps sans parler d'elle en aucune -sorte. - - [418] Catherine-Gillone Guyon de Matignon, née en 1601, mariée à - François de Silly, comte, puis duc de La Roche-Guyon. - - [419] Le comte de La Roche-Guyon (François de Silly) étoit frère - utérin de Roger Du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, sa - mère ayant épousé en deuxièmes noces Charles Du - Plessis-Liancourt, marquis de Guercheville. (_Voyez_ les - _Mémoires de l'abbé de Choisy_, dans la _Collection des Mémoires - relatifs à l'histoire de France_, 2e série, t. 63, p. 515.) - -Il y a dix ans à cette heure que, m'étant trouvé à l'hôtel de -Rambouillet, j'en ouïs conter une fort plaisante histoire. Un Italien, -qui avoit succédé à Silésie[420], ayant ouï nommer madame de La -Roche-Guyon, entra dans le cabinet de madame de Rambouillet, et dit: -«Madame, j'en sais plus de nouvelles que personne. Il y a trois mois, -ou environ, qu'un cordelier italien me dit que madame la comtesse de -La Roche-Guyon l'avoit prié de lui adresser quelque gentilhomme -italien qui connût fort bien toutes les bonnes maisons d'Italie, et -qu'il me prioit de l'aller trouver: j'y fus. Elle me dit qu'elle avoit -un million et demi de bien, qu'elle avoit été mariée et n'avoit pas -été heureuse en mariage. J'ai dessein de me remarier; mais je me suis -si mal trouvée des gens de mon pays, que je me suis résolue d'épouser -un étranger. J'ai jeté les yeux sur toutes les nations chrétiennes: -les Allemands me semblent trop grossiers; pour les Espagnols, il y a -trop d'antipathie entre les François et eux; les Anglois sont -hérétiques; je conclus pour les Italiens. Dans ce dessein, j'ai voulu -vous voir pour savoir de vous quels sont les grands partis d'Italie; -car, pour vous dire la vérité, je n'ai pas cru qu'il fût à propos -qu'une personne de mon âge demeurât veuve.» (Notez qu'il y avoit vingt -ans qu'elle l'étoit.) «Nommez-moi, ajouta-t-elle, les princes -souverains d'Italie.--Madame, lui répondis-je, il y en a plusieurs; -mais ils le portent bien haut, et ne veulent guère épouser que des -souveraines ou des filles de souverains.--Ah! dit-elle en -m'interrompant, ils ne se méprendront guère quand ils épouseront des -personnes de ma naissance; je suis du sang royal de France[421].--Je -le crois, repris-je, mais le grand-duc et le duc de Modène sont -mariés, et le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de Parme sont -bien jeunes.--N'y en a-t-il point d'autres, répliqua-t-elle?--Il y en -a d'autres, dis-je, mais ils ne sont pas souverains, ni même de maison -souveraine. Par exemple, à Rome, il y a tels et tels qui sont mariés: -entre ceux qui ne sont point mariés, le plus riche est le prince -Caïetan.--C'est celui que je veux, dit-elle; et, pour cela, il faut -que j'aille en Italie; mais devant je serai obligée de faire un voyage -en Normandie pour vendre mes terres et en faire de l'argent; cependant -prenez la peine d'aller trouver M. le chevalier de La Valette; il doit -retourner bientôt à Venise, demandez-lui escorte pour moi jusques au -plus près de Lorette qu'il se pourra, car je feindrai d'y -aller.»--«Moi qui voulois voir ce que deviendroit cette aventure, je -fus trouver M. le chevalier de La Valette de la part de madame la -duchesse de La Roche-Guyon.--«La duchesses de La Roche-Guyon? dit-il, -je ne la connois point. Où demeure-t-elle?--Dans la rue des -Bons-Enfants, à l'hôtel même de La Roche-Guyon.--Ah! je vous entends. -Dites-lui que je suis à son service, et que si elle peut partir quand -je partirai, car je ne dépends pas de moi, je l'accompagnerai -très-volontiers.--Je me lassai de cette extravagante, et je ne l'ai -pas vue depuis.» L'Italien finit ainsi son historiette. - - [420] Meneur de M. de Rambouillet. (T.) - - [421] Elle étoit fille du comte de Thorigny, fils du maréchal de - Matignon, de la maison de Guyon de Normandie; La Moussaye en est - une branche. Ce Thorigny avoit épousé une cadette de Longueville, - soeur de la marquise de Belle-Isle. De quatre qu'elles étoient, - les deux autres avoient mieux aimé être religieuses que de ne pas - épouser des princes. La grand'mère de la comtesse Roche-Guyon, - aussi grand'mère de M. de Longueville d'aujourd'hui, étoit de - Bourbon. (T.)--C'était Marie de Bourbon-Vendôme, duchesse - d'Estouteville, comtesse de Saint-Paul. - -J'ai su qu'effectivement elle avoit donné dix mille livres à un -petit-père pour lui louer un palais à Rome, et lui retenir des -estafiers. Le moine lui fit de belles parties, et elle ne retira rien -de cet argent. Si le chevalier de La Valette n'eût point été arrêté à -Paris durant le blocus, elle partoit avec lui à trois jours de là. - -Dans sa fantaisie d'épouser un prince, elle pensa épouser ce fou de -Wirtemberg, dont il est parlé dans l'historiette de madame de -Rohan-Chabot. Depuis, je n'ai point ouï dire qu'elle ait parlé de -voyager, mais j'ai bien ouï dire qu'elle entretenoit Bensserade[422], -et qu'elle prenoit le chemin de l'hôpital au lieu de celui d'Italie. -Elle fit faire un meuble de dix mille écus qu'elle ne fit servir qu'un -jour; après il fut toujours dans un grenier où il s'est gâté. On -disoit qu'elle dépensoit horriblement en bains et en odeurs; peut-être -étoit-ce pour baigner et pour parfumer Bensserade, qui est rousseau: -ce garçon l'avoit cajolée avant qu'elle eût la vision de se marier. Il -avoit besoin, et ne regardoit pas qu'elle étoit fort petite, et qu'il -ne lui restoit rien de ce qu'elle avoit eu de joli en sa jeunesse: il -avoit une maison à l'année auprès de l'hôtel de La Roche-Guyon, un -carrosse à couronnes, trois laquais; il avoit de la vaisselle d'argent -chez lui, et n'étoit pas trop mal meublé. Cependant, il étoit plus -chagrin qu'il n'avoit été de sa vie; je pense qu'il s'ennuyoit de -baiser la vieille. Il prit une vision à cette femme d'aller à -Jérusalem; puis Bensserade et elle se brouillèrent, et insensiblement -les trois laquais furent réduits à un, et le carrosse disparut; il -roula jusqu'en 1651. Bensserade disoit que ses chevaux étoient -malades. Madame de La Roche-Guyon se retira en ce temps-là à l'hôtel -d'Angoulême. On disoit qu'un homme qui étoit à elle étoit accusé de -fausse monnaie: elle parut après, et cet homme disoit qu'on avoit eu -son abolition; mais le carrosse de Bensserade ne reparut plus. - - [422] Isaac de Bensserade, si connu par les poésies qu'il composa - pour la cour de Louis XIV, naquit en 1612, et mourut en 1691. - Paul Tallemant, de l'Académie françoise, parent de l'auteur de - ces Mémoires, a été l'éditeur de ses _OEuvres_. _Le Discours - sommaire touchant la Vie de M. de Bensserade_, qui est placé à la - tête, est de cet abbé Tallemant. Quoiqu'il ait fait à l'éloge une - part assez large, on voit qu'il a eu connoissance des Mémoires de - son parent, auxquels il a emprunté plus d'un trait. - -Ce garçon est fils d'un hobereau[423] qui étoit, à ce qu'on m'a dit, -un peu parent du cardinal de Richelieu: cependant jamais il n'en a eu -que deux cents écus de pension. Pour sa mère, le cardinal ne l'a -jamais voulu voir, à cause de sa mauvaise vie. Il étoit encore en -philosophie, au collége de Navarre, quand il fit la _Cléopâtre_[424], -car il a du génie; mais il ne sait rien: au sortir de là, il devint -amoureux de la fille aînée de madame de Saintot; il n'étoit pas mai -avec la demoiselle, mais la mère le chicanoit; et quand ils se -trouvoient chez elle, le soir, l'un auprès de l'autre, pour les -empêcher de chuchoter, elle mettait un siége entre deux avec un -flambeau dessus. Chabot en conta aussi à cette fille, et ce fut contre -lui que Bensserade fit cette pièce où il y a: - - Il est sot et me fait ombrage, - Car elle est sotte comme lui. - - [423] _Hobereau_, ou _haubereau_, petit gentilhomme de campagne, - apprentif, novice dans le monde. (_Dict. de Trévoux._) - - [424] Cette pièce, imprimée en 1636, est dédiée au cardinal de - Richelieu. - -La mère en fut terriblement courroucée, et ne lui vouloit point -pardonner. Enfin, il s'alla mettre à genoux auprès d'elle à l'église, -et jura qu'il ne se lèveroit jamais si elle ne lui faisoit grâce. Elle -en étoit peut-être à cet endroit du _Pater_: _Sicut et dimittimus -debitoribus nostris_, et elle lui pardonna. - -Enfin, le duc de Brezé lui donnoit pension[425], et il le suivit une -fois sur la mer; mais il démentit bien le sang des Abencerrages, dont -il se disoit issu; car, dans un combat, on dit qu'il se mit à fond de -cale, et que, comme quelqu'un lui eut dit que les coups de canon à -fleur d'eau étoient les plus dangereux, «Hélas! s'écria-t-il, où -est-ce donc que je me fourrerai?» Après, il se poussa le mieux qu'il -put à la cour, et, par le moyen de Lyonne, qui se divertissoit à faire -des bouts-rimés avec lui au cabaret, il eut quinze cents livres de -pension de la Reine, et même il toucha quatre mille livres pour aller -en Suède faire compliment à la Reine, qui avoit pensé être assassinée -par un régent de collége hors du sens; on croyoit qu'il la tiendrait -en belle humeur. Il n'y alla pas pourtant, mais l'argent lui demeura. -Il a de la vivacité d'esprit, mais il a une présomption enragée, et -souvent il lui est arrivé de dire des sottises en pensant dire de -plaisantes choses[426]. Pour sa cervelle, vous en allez juger. Il fit -des couplets de chansons sur toutes les filles de la Reine; il -s'étoit acharné sur Saint-Michel; il en fit de même sur Ségur, qui fut -la doyenne en sa place. En voici un: - - Quelle injustice pour Ségur! - Elle est blanche, elle est blonde, - Et trouve à tout le monde - Le coeur un peu dur. - Je la vois réduite - En un étrange point; - Ses amants sont en fuite, - Et son embonpoint - Ne les rappelle point[427]. - - [425] En allant à Orbitelle, il demanda une abbaye pour - Bensserade; il l'auroit eue enfin s'il eût vécu. (T.) - - [426] Guerchy disoit à Bensserade: «Mandez-moi si les filles de - la reine de Suède ont une aussi impertinente Dupuy que nous.» - (T.)--Madame Dupuy étoit gouvernante des filles de la Reine. - Bensserade lui a adressé une _très-humble Remontrance_. (Voyez - les _OEuvres de Bensserade_, 1698, in-8º, première partie, p. - 58.) - -Déjà il avoit dit dans l'_Adieu_ de Nucillan qui s'alloit marier: - - Ségur, excusez-moi, si je suis incivile - De passer devant vous[428]. - -Et, en plein cercle, elle lui dit: «M. de Bensserade, vous avez fait -des vers contre moi. Dans notre race il n'y a point de poètes pour -vous rendre la pareille; mais il y a bien des gens qui vous traiteront -en poète si vous y retournez plus.» Ce fut elle qui avertit M. de -Châtillon que Bensserade avoit fait le couplet que voici: - - Châtillon, gardez vos appas - Pour quelque autre conquête; - Si vous êtes prête - Le Roi ne l'est pas. - Avecque vous il cause, - Mais en vérité, - Il faut quelque autre chose - Pour votre beauté - Qu'une minorité[429]. - - [427] Ces vers ne se trouvent pas dans les _OEuvres_ de - Bensserade. - - [428] _OEuvres de Bensserade_, première partie, p. 56. On y lit: - - Pardonnez-moi, Ségur, si je suis incivile - De passer devant vous. - - [429] Ce couplet, que Bensserade ne pouvoit pas avouer, n'est pas - dans ses _OEuvres_, mais il se trouve dans les Recueils - satiriques manuscrits du temps. - -Madame de Châtillon lui dit: «Vraiment, monsieur de Bensserade, je -vous ai bien de l'obligation de faire comme cela des chansons sur -moi.» Mais le mari lui dit: «Mon petit ami, s'il vous arrive jamais de -parler de madame de Châtillon, je vous ferai rouer de coups de -bâtons.» Il fut quelque temps après cela sans oser se montrer, car -cette infortune lui arriva en un temps où il étoit mal avec Lyonne, et -voici pourquoi. Le beau-père de Lambert tenoit alors cabaret à -Bel-Air, près le Luxembourg; Bensserade lui devoit cinquante écus pour -dépense de bouche, car il avoit été comme en prison là-dedans quelque -temps. La femme pria de Lessins, neveu de Lyonne, car la voix -d'Hilaire et celle de Lambert attiroient beaucoup d'honnêtes gens dans -cette maison, de dire à Bensserade, qui alors avoit les quatre mille -livres de son ambassade échouée, et quinze cents livres de sa pension, -de lui payer les cinquante écus. Il le promit jusqu'à trois fois; -enfin il dit qu'il l'avoit payée, et cela s'étant trouvé faux, Lessins -le dit à Lyonne, qui, déjà en colère de ce que ce garçon avoit publié -des bouts-rimés de sa façon, ce qu'il lui avoit défendu, ne le voulut -plus voir. On fut contraint de céder ces cinquante écus à un valet de -pied de M. d'Orléans, qui tourmenta tant Bensserade, qu'il le fit -enfin payer. Scarron, qui n'aimoit pas Bensserade, après avoir daté -une fois: - - L'an que le sieur de Bensserade - N'alla point en son ambassade, - -data ainsi l'année suivante: - - L'an que le sieur de Bensserade - Fut menacé de bastonnade. - -Depuis, il se rajusta peu à peu avec Lyonne, qui souffrit enfin qu'il -allât chez lui. - -En ce temps-là Bensserade commença fort à décheoir; ses premières -pièces sont bien plus raisonnables; il y a au moins presque toujours -deux bons vers pour deux méchants. Il en fit alors une, où il disoit à -une femme: - - Et vous avez cent choses - Par-delà la beauté. - -Je lisois cette pièce devant une femme, et je m'arrêtai exprès après -ce vers, - - Et vous avez cent choses. -«Hélas! dit-elle, il n'en faut point tant: on est quelquefois bien -empêchée d'un.» On fit un couplet contre lui sur l'air de _Grand -Guenippe_: - - Bensserade, - Bensserade, - Pourquoi pus-tu tant? - --J'ai le pied fin et le gousset friand, - Et je n'ai point d'argent - Pour avoir des chaussons blancs. - -On le faisoit enrager, en l'appelant _le poète Bensserade_, car les -voleurs dirent dans leur déposition qu'ils avoient volé un soir le -poète Bensserade. «Helas! dit-il, ils ne me prirent que deux quarts -d'écu; mais ils m'ôtèrent mon manteau; pour ma montre, je la coulai -dans mon caleçon, et trépignois des pieds de peur qu'ils -n'entendissent le balancier. Le cocher de celui avec qui j'étais dit -naïvement aux voleurs: Messieurs, avez-vous fait? irai-je?» - -La plus raisonnable action que Bensserade ait faite de sa vie, ce fut -que M. de Châteauneuf ayant été fait garde-des-sceaux pour la seconde -fois, en 1650, il fit en sorte que la pension que Gombauld avoit sur -le sceau fût continuée: il étoit des amis de madame de Leuville, femme -du neveu du garde-des-sceaux, et il la fit agir comme il falloit; -après il écrivit un billet à Gombauld, sans signer, par lequel on -l'avertissoit que l'affaire étoit faite, et qu'il en avoit -l'obligation à madame de Leuville, à madame de Villarceaux sa -belle-soeur, à madame de Chaulnes la vidame[430], à madame -de.......[431], et au président de Bellièvre, et ne parloit point de -lui. - - [430] Françoise de Neuville-Villeroy, femme de Henri-Louis - d'Alberg d'Ailly, duc de Chaulnes, vidame d'Amiens. - - [431] Il y a ici un nom que l'on n'a pas pu lire. Il est dit, - dans l'_Historiette_ de Gombauld, que sa pension fut rétablie à - la prière de mesdames de Chaulnes-Villeroy, de Rhodes, de - Bois-Dauphin et de Leuville. - -L'abbé Tallemant[432] dit que cela vient de ce qu'un jour il dit à -Bensserade que Gombauld faisoit cas de sa poésie. A la vérité il avoit -été prié de prendre cette peine par quelque ami de Gombauld, et ne -s'en étoit pas avisé de son propre mouvement; aussi n'étoit-il pas -tenu de savoir que l'autre fût en nécessité. Nous parlerons de lui -dans les _Mémoires de la Régence_. - - [432] François Tallemant des Réaux, aumônier du Roi, membre de - l'Académie françoise, frère consanguin de l'auteur de ces - Mémoires. - - - - -MADAME DE CASTELMORON[433]. - - -Madame de Castelmoron étoit héritière de Vicose, une maison de -gentilshommes de Gascogne, et avoit trente mille livres de rente. On -la maria à un cadet de La Force, frère du duc d'aujourd'hui. Cet homme -n'avoit pas vingt mille écus de partage, étoit et est encore un petit -homme fort mal bâti et qui n'a rien de recommandable en lui que -d'entendre bien la chasse. Elle n'étoit point mal faite, et ne manque -nullement d'esprit. - - [433] Marguerite de Vicose, dame de Casenave, mariée à François - de Caumont, marquis de Castelmoron. - -A la première guerre de Bordeaux (1650), il arriva à cette femme une -assez étrange aventure. Saint-Geniez, aujourd'hui gouverneur de -Brienne pour le cardinal Mazarin (c'est un cadet de Navailles), comme -lieutenant-général, commandoit un quartier vers les landes de -Bordeaux, où cette femme a une maison appelée Casenave; il fit -connoissance avec elle: on avertit le mari qu'il y avoit de la -galanterie entre eux. Cependant Saint-Geniez est un garçon qui a une -jambe de bois, et, ce qui est de plus difforme, sa véritable jambe -n'est point coupée, mais elle lui est inutile, et du pied il se touche -quasi le derrière; avec cela il a un bras si fort collé contre le -corps, qu'il ne s'en sert quasi point; il a peu d'esprit, mais -beaucoup de coeur. Le mari, à ce qu'elle dit, avoit déjà été excité -contre elle par ceux de sa famille: elle dit que le duc, alors le -marquis de La Force, avoit été amoureux d'elle, qu'elle en avoit des -lettres d'amour, et qu'il étoit enragé contre elle de ce qu'elle -l'avoit rebuté. D'autres disent que c'est une coquette, et qu'on en -avoit déjà médit à Bordeaux, avec je ne sais quel médecin. Un jour, -durant les premiers troubles, Castelmoron vit un paysan qui, voulant -entrer dans le château, se retira dès qu'il l'aperçut; il l'appelle; -cet homme s'enfuit; il court après lui, et enfin le fait revenir. Ce -paysan lui avoue qu'il apportoit des lettres, et qu'il avoit ordre de -les donner secrètement au maître d'hôtel. Castelmoron les prend; il y -en avoit deux, une à cet homme, par laquelle on le prioit de rendre -l'autre à madame. Le mari ouvre celle de sa femme; il y voit des -lignes en chiffres en deux ou trois endroits; le voilà en colère: il -va brusquement demander à sa femme les clefs de sa cassette, de son -cabinet et de tous ses coffres. Elle eut beau haranguer, il fallut -enfin les donner. Il prend tout ce qu'il trouve de lettres, qui -n'étoit pas un petit paquet, car cette femme se pique d'écrire à tous -les beaux esprits de province, et reçoit une infinité de lettres; et -avec cela il s'en va à Castelnau[434] trouver tous les MM. de La Force -qui y étoient alors assemblés. Là on se met à déchiffrer cette lettre, -et, après y avoir bien rêvé, ils crurent l'avoir déchiffrée, et qu'il -y avoit en un endroit, _consolez-vous de la mort de votre petite, à la -première vue nous réparerons cette perte_. Par l'avis de la parenté, -le mari écrit à sa femme que le bien de leurs affaires l'obligeoit à -demeurer à Castelnau, et qu'elle l'y vînt trouver aussitôt la présente -reçue. Elle va consulter sa mère, remariée au comte de Cabrères; cette -femme n'est point d'avis qu'elle y aille: «Tenez-vous chez vous, vous -y êtes la maîtresse.» Celle-ci se dérobe et s'y en va avec sa fille -aînée, un enfant de sept à huit ans: au même temps, on pratique un -brave qui querelle Saint-Geniez; ils se battent; mais le pauvre brave -ne se trouve pas bien du tour d'ami qu'il faisoit à MM. de La Force; -car Saint-Geniez le tua. Madame de Castelmoron arrivée, on la fait -mettre sur la sellette: elle se défend fort bien, car elle ne manque -pas de courage, non plus que d'esprit. Le vieux duc étoit pour elle, -et il en pleuroit de compassion: elle étoit toujours à table auprès de -lui, et, pour plus grande sûreté, ne mangeoit que de ce qu'il -mangeoit. - - [434] Madame de Castelmoron étoit fille de Henri, baron de - Castelnau, et de Marie de Favart. (_Voyez_ le Père Anselme, t. 4, - p. 472.) - -Le mari, au bout de quelque temps, fait semblant d'être satisfait, et -parle de s'en retourner: on ne dit rien au bonhomme de ce qu'on avoit -résolu. Ils partent; mais ils n'eurent pas fait deux lieues, que voilà -des gens armés qui l'emmènent toute seule dans un vieux château à -chats-huants. Ce coup-là elle crut être morte; mais pour ne pas leur -donner lieu de pouvoir dire qu'elle étoit morte de sa mort naturelle, -elle se résout à ne manger que des oeufs en coque et à ne boire que de -l'eau. Voyant sa résolution, ils firent une mine qui fit sauter tous -les planchers du corps de logis où elle étoit, dans l'instant que, par -bonheur, elle étoit entrée dans un petit cabinet qui étoit dans -l'épaisseur du mur. Cette espèce de miracle touche le mari; il croit -qu'elle est innocente, et que c'est pour cela que Dieu l'a sauvée, car -c'est un bigot entre les Huguenots. - -La marquise de La Force en est de même, et, persuadée du crime de -cette femme, elle croyoit qu'une adultère étoit digne de mille morts; -il pouvoit aussi y avoir de la jalousie, à cause de son mari, si ce -que dit madame de Castelmoron est véritable. Le mari se jette aux -pieds de sa femme, lui demande pardon, et elle retourne avec lui. - -Comme j'ai déjà dit, elle est la maîtresse, gouverne tout; lui ne se -mêle de rien: il y a quelque douceur à cela; d'ailleurs un mari est -nécessaire à une galante. La mère avoit commencé un procès à Bordeaux; -on jette les informations au feu. Elle a su depuis que la famille -avoit mis dans la tête de Castelmoron le plus ridicule scrupule du -monde: elle étoit grosse; on suppute combien il y avoit qu'il n'avoit -couché avec elle, et on lui fait promettre d'en faire justice si elle -n'accouche précisément dans les neuf mois. Par bonheur elle y -accoucha. - -Quelques années après, Isar[435], garçon bien fait, qui a bien de -l'esprit, et qui fait joliment des vers, fit connoissance avec elle à -Toulouse; il avoit déjà été plusieurs fois à Paris; je ne doute pas -qu'il n'en ait eu toutes choses. Il alla même avec elle à la campagne; -et, à Paris, où il vint ensuite, elle lui écrivoit sans cesse; même il -découvrit que son valet avoit été gagné et que la demoiselle de la -dame avoit commerce avec lui pour savoir toutes les galanteries de son -maître. Il trouva moyen de retirer toutes les lettres de la suivante -que ce valet gardoit, et puis il le renvoya tout doucement. - - [435] Il s'appeloit Isarn. On a conservé de lui une jolie pièce - en prose et en vers, intitulée: _le Louis d'or_; elle est - adressée à mademoiselle de Scudéry. (Voyez le _Recueil de pièces - choisies_, dit de La Monnoye; La Haye, 1714, in-8º, t. 2, p. - 241.) - -Enfin la conduite de la dame a justifié le mari et la famille du mari. -Elle a fait encore d'autres galanteries, et puis elle a changé de -religion; même elle voulut faire accroire à la cour que ses filles, -qui sont déjà assez grandes, vouloient en faire autant. Il fallut les -faire venir et les mettre en sequestre: elles déclarèrent qu'elles -vouloient être de la religion de leur père. - - - - -RÉNEVILLIERS. - - -Rénevilliers s'appelle Henri Barjot. Son père étoit maître des -requêtes et s'appeloit M. de Marchefroid. Cet homme ne fut pas le -meilleur ménager du monde; il ne laissa pas pourtant de conserver -assez de bien pour pourvoir honnêtement ses enfants, et Rénevilliers, -quoique cadet, a quatre mille livres de rente de partage. Il se fit -d'épée; ils sont de bonne famille. Il acquit de la réputation, se -battit en duel et eut avantage. Il quitta bientôt le service et se mit -à faire une vie assez bizarre. Son frère aîné, nommé d'Auneuil, -faisoit le gentilhomme, sans porter les armes; il n'étoit point marié. -Rénevilliers, qui ne vouloit point qu'il se mariât, car il est -terriblement avare, et il espéroit que ce frère, qui se portoit bien, -et qui n'a qu'un an de plus que lui, mourroit, avoit soin de le -remettre bien avec une certaine femme dont il étoit amoureux; car ils -se brouilloient souvent cette femme et lui; et le jour qu'ils devoient -se revoir, notre homme alloit à la chasse, et leur apportoit toujours -quelque couple de perdrix. Mais malgré tous ses soins, ce frère se -maria avec la soeur de Saint-Etienne, dont nous avons parlé, nièce du -père Joseph. Cela mit notre cadet en si méchante humeur, et lui tenoit -si fort à la tête, qu'il ne pensoit à autre chose ni nuit ni jour; et -on m'a dit qu'une nuit qu'ils étoient couchés en même chambre dans -une hôtellerie, je crois qu'ils avoient eu quelques différends sur -leurs partages, Rénevilliers, tout en dormant, alla, l'épée à la main, -pour tuer son frère, qui n'avoit point encore d'enfants; mais ce frère -se réveilla fort à propos. Toute leur vie les deux frères ont eu -maille à partir. Le commencement vint de ce que Rénevilliers fut forcé -de tuer un gentilhomme de leurs voisins; et voici comment. Leur père -avoit laissé perdre beaucoup de droits, de sorte qu'eux, les ayant -voulu rétablir, eurent bien des démêlés avec leur voisinage. Un jour -que notre homme étoit à l'affût dans un bois, où il prétendoit droit -de chasse, celui à qui étoit le bois survint, et en l'appelant _Petite -Ecritoire_, car Rénevilliers étoit fort jeune, va à lui l'épée à la -main. Rénevilliers lui dit que s'il avançoit, il le tueroit: l'autre -ne laissa, et Rénevilliers en fit comme il eût fait d'un lapin. Cette -affaire leur coûta beaucoup, et, comme elle avoit eu lieu pour -conserver les droits de leur terre, il prétendoit que toute la famille -y contribuât. Il arriva aussi long-temps après que, des gens de guerre -voulant loger à Auneuil, il contrefit l'aide-de-camp, et changeant -leur route, les envoya chez un homme de robe de leurs voisins; mais -cet homme, qui avoit du crédit, le fit condamner aux dépens. Je me -souviens qu'on le faisoit enrager quand on l'appeloit _M. -l'aide-de-camp_. Il prétendoit encore qu'on le remboursât de ces -frais-là. Enfin ils s'accommodèrent. - -Rénevilliers a toujours aimé le sexe, mais à son profit. Il étoit -grand et bien fait et baisoit une fruitière pour avoir du dessert, une -bouchère pour de la viande, et une grènetière pour de l'avoine. Il est -vrai qu'il paya une fois une pourpointière en la plus plaisante -monnoie du monde. Une veille femme veuve, de la rue de la -Pourpointerie[436], avoit long-temps habillé ses laquais, de sorte -qu'il lui devoit une assez grosse somme: cette femme l'alloit voir -souvent et lui présentoit toujours ses parties; Rénevilliers la -remettoit de jour à autre, et cependant il cherchoit quelque invention -pour ne point payer. Enfin il lui dit une fois: «Venez demain matin à -dix heures, je vous donnerai contentement.» La vieille fut dès neuf -heures dans sa chambre: il envoie chercher à déjeûner, la fait boire, -la met en belle humeur, et tout d'un coup il la pousse sur le lit, où -il la contenta si bien, qu'après cela elle prend ses parties, les -jette au feu, et lui dit: «Allez, vous ne méprisez point vieillesse; -il ne sera jamais dit que je demande rien à un si honnête homme que -vous.» - - [436] C'étoit la rue des Lombards. Elle portoit, au XIIIe siècle, - le nom de _rue de la Buffeterie_, comme on le voit dans le _Dit - des rues de Paris_, publié par l'abbé Le Beuf: - - Lors ving en la _Buffeterie_, - Tantost trouvai _la Lamperie_, - Et puis la _rue de la Porte - Saint-Mesri_, etc. - - Mais les Lombards, qui y exerçoient l'usure depuis des temps fort - reculés, l'emportèrent sur ces deux noms (Voyez Sauval, - _Antiquités de Paris_, t. 1, p. 174; et Jaillot, _Recherches sur - Paris, quartier Saint-Jacques la Boucherie_.) - -Il chercha dix ans durant à tromper en mariage, comme il avoit fait en -concubinage; mais il pensa bien être trompé lui-même. Une marieuse de -gens, on appelle cela vulgairement une _apparieuse_, qui se nommoit, -disoit-on, _dame Bricolleuse_, lui proposa un parti de conséquence, et -lui dit qu'il se trouvât à Saint-Gervais un tel jour pour voir la -dame. Elle lui conseilla, lui protestant qu'elle ne faisoit point de -conscience de le servir au préjudice d'un autre, d'emprunter -l'équipage de quelqu'un de ses amis. Rénevilliers emprunte donc -l'habit et le train d'un seigneur de la cour qu'il connoissoit, et -entre à Saint-Gervais suivi d'un page, qui lui portoit un carreau avec -de l'or, et d'assez bon nombre de laquais: il n'y fut pas plus tôt que -la _Bricolleuse_ l'accoste, et lui montre une femme de bonne mine, -bien vêtue, et qui n'avoit pas moins de suite que lui; ils se -regardent long-temps tous deux, et enfin le galant se retire après -avoir su le logis de la dame. Il y alla le lendemain et reconnut -bientôt que la _Bricolleuse_ les trompoit tous deux, et il coucha -bientôt avec cette créature et sans grande peine. - -Il lui arriva une assez plaisante aventure au faubourg Saint-Germain. -Il s'y promenoit dans un jardin avec une femme dont il étoit amoureux, -et, ayant trouvé l'heure du berger, il étoit sur le point de mettre -l'aventure à fin, quand un couvreur, qui les voyoit de dessus un toit, -se mit à crier: «Allez...... plus loin.» - -Il arriva une chose toute pareille à Habert, secrétaire du Roi, frère -aîné du commissaire de l'artillerie et de l'abbé de Cérisy; il alloit -tout de même...... une suivante de La Bazinière, dans une hôtellerie -des Ardillières à Saumur, quand une sentinelle du château menaça de -leur tirer s'ils n'alloient...... plus loin. - -Quoiqu'il cherchât fortune en ville, il ne laissoit pas d'avoir un -ordinaire chez lui; c'étoit une vieille servante, nommée Blanche. -Cette femme avoit été long-temps dans un hôpital; elle y avoit appris -cent recettes, et dans la Villeneuve-sur-Gravois[437], près la porte -Saint-Denis, ou Rénevilliers demeuroit pour avoir une chambre à -meilleur marché, elle servoit de chirurgien, saignoit, renouoit, etc. -Elle y étoit connue de tout le monde, jusqu'aux petits enfants. Son -maître ne l'étoit pas moins; et quand on disoit M. le baron, on -entendoit Rénevilliers. Blanche le plus souvent composoit elle seule -tout son train, car comme il vivoit un peu en bohême, la plupart du -temps il n'avoit pas un pauvre laquais, et plusieurs fois il est -arrivé à Blanche de l'aller quérir le soir en ville, montée sur son -cheval, avec un flambeau à la main et une épée au côté. - - [437] Le quartier qui s'étendoit depuis le couvent des - Filles-Dieu, de la rue Saint-Denis, où sont aujourd'hui le - passage, la rue et la place du Caire, jusqu'à la rue Poissonnière - et le boulevard de Bonne-Nouvelle, étoit désigné, dans le XVIe - siècle, sous le nom de _la Villeneuve_. Pendant les guerres de la - Ligue on ruina ce faubourg, et les maisons en furent abattues. - Ces démolitions avoient rehaussé le terrain, et quand, sous Louis - XIII, on commença à rebâtir, tout cet espace fut appelé _la - Villeneuve-sur-Gravois_. Il ne reste pas aujourd'hui d'autre - trace de ces dénominations que le nom de la rue - _Bourbon-Villeneuve_. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur Paris, - quartier Saint-Denis_, t. 2, p. 8.) - -Au commencement de la régence, espérant attraper un bénéfice, il se -mit à porter la soutane et à faire le dévôt; il disoit qu'en effet il -sentoit quelque repentir, et qu'il n'étoit pas trop mal dans le chemin -du paradis. Mais la dévotion cessa avec l'espérance du bénéfice, et -aussi la soutane ne valoit plus rien. Nous avons su depuis que cette -soutane n'étoit point à lui, et qu'un nommé Bouillon, qui avoit été -aumônier de Montmoron, la lui avoit prêtée et ne l'avoit pu ravoir. -Durant sa dévotion, il se fit donner l'intendance des enfans trouvés -du diocèse de Beauvais, car Rénevilliers est en ces quartiers-là[438]. -Les méchantes langues disoient que c'étoit pour avoir leurs langes et -leurs couches. Enfin insensiblement il se défit de toute sa -bigotterie, à une croix d'or près, qu'il portoit attachée à son -pourpoint avec un ruban violet; encore s'en défit-il à la fin. Depuis -il eut un procès contre M. de Beauvais, qui défendit au curé du -village de Rénevilliers de le recevoir à la communion; je pense que -c'étoit à cause de Blanche. Rénevilliers ne s'en prit point au curé; -mais il alla s'en plaindre au bailli de Beauvais, vieux cavalier âgé -de quatre-vingts ans, lui représenta qu'il étoit le père de la -noblesse, et que c'étoit à lui à faire faire raison aux gentilshommes. -Le bailli se moqua de lui. Quelqu'un qui s'y trouva dit après à cet -homme qu'il avoit tort de traiter ainsi un homme de coeur et de -condition qui s'en pourroit bien prendre à son fils. M. de Villeroi, -qui le sut, envoya des gardes à Rénevilliers, qui déclara qu'il n'en -vouloit point à ce vieux radoteur; mais lui, qui ne sait quasi pas -lire, il accusa M. de Beauvais d'avoir fait un livre où il y a des -choses contre la doctrine de l'Eglise. Cela s'accommoda avec le temps. -Il y a quelques années qu'il envoya aux filles de madame d'Agamy, chez -laquelle il est familier de tout temps, une souris dans une boîte -pour leurs étrennes. Elles, pour s'en venger, lui envoyèrent, au nom -de leur père, deux bouteilles, l'une de vin d'Espagne, et l'autre de -décoction. Il se défioit de quelque malice, et, pour s'en assurer, il -en fit boire au laquais. Le laquais, qui, averti de tout, savoit -laquelle étoit la bonne bouteille, en but volontiers un grand verre: -Blanche vient, qui ne le vouloit point croire; il gage un écu contre -elle et le gagne. Aux Rois, il envoie l'autre bouteille à son -procureur, qui en fit grande fête à ses voisins, et les convia d'en -venir boire; mais ils pensèrent le gourmer, quand ils en eurent goûté. -Voilà le procureur outré; il fait perdre le procès à Rénevilliers, et -il fallut rendre à Blanche son écu, et lui en donner encore un autre. - - [438] C'est vraisemblablement la terre de Rainvillers, située à - cinq quarts de lieue à l'ouest de Beauvais, à peu de distance de - l'ancienne abbaye de Saint-Paul, dans un lieu humide et aquatique - (_Ranarum villa_). La terre d'Auneuil, qui appartenoit au frère - aîné, est fort près de là. - -Présentement il parle d'aller en Canada pour épouser la reine des -Hurons, et il n'est pas plus sage qu'il étoit il y a vingt-cinq ans. - - - - -MADAME ROGER. - - -Madame Roger est fille d'un gentilhomme d'entre la Lorraine et le -Liége, de bonne maison, mais pauvre; elle l'appeloit M. le comte de -Fermont. Le nom de la fille, c'est d'Ueil. Sa mère n'étoit pas -tout-à-fait si noble; elle étoit fille d'un chanoine de Toul qui lui -avoit donné un assez gros mariage. Notre madame Roger, étant fille, -demeura assez long-temps à Toul en attendant quelque bonne occasion. -Enfin, au dernier voyage que le feu Roi fit en ce pays-là, un nommé -Roger, fils d'un riche orfèvre de Paris, qui avoit quitté sa boutique -et étoit mort quelque temps après, devint amoureux d'elle, l'épousa et -l'emmena à Paris. Elle a dit depuis qu'elle avoit cru que Roger étoit -gentilhomme, et qu'autrement elle n'eût eu garde de l'épouser. C'étoit -une grande femme, assez bien faite, qui parloit sans cesse de sa -maison; et surtout elle étoit insupportable au Cours, car elle ne -faisoit que prôner sur les armoiries des carrosses; d'ailleurs elle -avoit de l'esprit comme une Lorraine. Son mari, d'autre côté, ne -faisoit que jouer, aller au b....., et ivrogner. J'ai ouï dire à la -dame que plus de deux ans durant après leur mariage, il petunoit[439] -tous les soirs dans le lit, elle y étant. Il lui arriva une fois une -plaisante aventure: il avoit une guenon un soir qu'il prit quelque -drogue; la guenon en but une partie: il la met coucher avec lui à son -ordinaire; sa femme étoit aux champs. La drogue opère pour la guenon -comme pour lui; mais elle n'alloit pas au bassin, et elle foira d'une -si épouvantable manière, qu'elle chia sur le nez de Roger et remplit -le lit d'ordure de l'un à l'autre bout. - - [439] Il fumoit du tabac. _Petun_ est le nom que les peuples de - la Floride donnoient au tabac. (Voyez le _Dict. de Trévoux_.) Les - Bas-Bretons se servent également, dans la même signification, du - mot _betun_. Sans doute c'est une importation faite de l'Amérique - en Bretagne par les nombreux marins de cette province; le mot - aura seulement, dans la traversée, subi une légère altération. - -Cette femme faisoit fort la prude. Un de mes frères, nommé Lussac, -grand garçon, bien fait et bien dansant, s'avisa de l'entreprendre, -et nous déclara hautement qu'il y alloit planter le piquet et que s'il -en venoit à bout, il l'en feroit bien marcher droit. Je le trouvois -bien hardi de se jouer à une femme qui méprisoit terriblement les gens -de la ville: aussi, quoiqu'il y tînt le siége fort longuement, n'y -fit-il pas grand progrès, et les médisants disoient qu'il lui avoit -prêté de l'argent sans coucher avec elle, et que, de cet argent, elle -en avoit payé un autre galant. Ce galant étoit un gentilhomme lorrain, -nommé Vinueilles[440], qui étoit, disoit-elle, son parent. - -Elle étoit notre voisine, et ayant été obligé de donner les violons, à -mon tour, comme les autres jeunes gens du quartier à cause de sa -fille, il fallut que ce fût à elle que je les donnasse. Je voyois bien -à sa mine qu'elle avoit quelque honte qu'un bourgeois lui donnât les -violons, et je disois: «Sur ma foi, je suis bien fâché qu'elle soit si -sotte, car à une autre je lui ferois comprendre que c'est le roi -Jugurtha qui lui donne les violons, car mon père les paie à cause de -la traduction que je lui ai faite de la guerre de Jugurtha[441].» Il -pensa arriver une étrange esclandre à ce bal. Le prince d'Harcourt, -avec ses frères, heurta à la porte un moment après que les laquais et -ceux qui la gardoient s'étoient battus. Le cuisinier d'un de mes -beaux-frères, qui s'étoit mis du côté de nos portiers, avoit une -estocade[442], dont la lame étoit fort étroite: croyant que ce fût -encore ces laquais qui heurtassent, il passe son épée par la serrure -de la porte, et larde le prince d'Harcourt, qui en eût eu un demi-pied -dans le corps s'il ne se fut tourné pour parler à quelqu'un; mais -effectivement le cuisinier, comme s'il eût piqué de la viande, ne prit -que la peau. Aussitôt voilà un bruit du diable; je sors de la salle -avec un de mes amis, nous voyons un valet-de-chambre qui, tout -furieux, montoit en haut; nous le suivons; il alloit tirer un coup de -fusil sur M. d'Elbeuf dans la cour; nous lui ôtons son arquebuse et -l'attachons à la quenouille du lit, non sans lui donner quelque -horion; nous descendons, et nous voyons tous les trois frères qui -entrent dans la salle l'épée à la main. On n'entendoit autre chose que -_monsieur mon frère est blessé_. Je me mis derrière, et ne me vantai -pas autrement d'être le maître du bal; Pimpernelle vient, panse -_monsieur mon frère_, qui dansa avant que de partir. Madame de Congis, -qui fourre toujours son nez partout, me fit parler au prince -d'Harcourt, et nous fûmes les meilleurs amis du monde. Il y avoit eu -des coups rués à la porte, car un cocher, qui se sentoit innocent, fut -si sot que d'ouvrir sans m'avertir, et en eut la tête cassée. Pour le -cuisinier, il s'évada, et on ne l'a jamais vu depuis. Il fallut mener -ce cocher au prince d'Harcourt, car il croyoit que c'étoit lui qui -l'avoit blessé; j'en fus quitte pour cela; il ne le voulut pas voir, -et me traita fort civilement. - - [440] Ne seroit-ce pas Vineuil, gentilhomme qui a été long-temps - exilé? - - [441] Cette traduction n'a pas été imprimée. - - [442] L'estocade étoit une longue épée fort pointue. - (_Dictionnaire de Trévoux._) - -Pour revenir à madame Roger, elle devoit tant à tous ceux qui la -fournissoient, et elle avoit tant emprunté, qu'elle résolut de s'en -aller: en ce dessein elle prend une chaise, se fait porter aux -Jésuites de la rue Saint-Antoine, prend une autre chaise et va chez -la mère Marguerite, auprès de Charonne. Vineuilles l'avoit ruinée plus -que tout le reste. Le mari, qui avoit été si sot que de donner à sa -femme une procuration générale, trouva après qu'elle lui avoit fait -pour cinquante mille écus de dettes. Quelques jours après elle envoya -dire qu'elle étoit chez la mère Marguerite; il l'y fut prendre et la -mena à une maison qu'il avoit à Essone. Là, il tâcha, par toutes -sortes de voies, de lui faire confesser ce qu'elle avoit fait de tout -cet argent. On dit qu'il n'en put rien tirer, sinon qu'elle avoit -donné à diverses fois vingt mille livres à son père: il est vrai qu'il -venoit tous les ans faire la récolte; c'étoit un des plus sots hommes -que j'aie vus de ma vie. Elle dit aussi qu'elle avoit donné huit mille -livres à son cousin de Vineuilles. - -Le mari, pour passer son chagrin, alla un jour à la chasse: dans ce -temps-là elle donna pour sept cents livres tout le bétail de la maison -qui valoit bien mille écus, et se retira dans une religion à Corbeil; -de là elle alla jusqu'à Gênes, parce qu'elle y avoit un de ses parents -marié. Au retour, car elle ne trouva pas son compte à Gênes, elle se -mit dans les filles de Saint-Nicolas de Lorraine au faubourg -Saint-Germain. Enfin Roger l'a laissé et ne sait que lui donner par -an. - -On fait un plaisant conte de ces filles de Saint-Nicolas. Les Cravates -brûlèrent Saint-Nicolas quand on prit la Lorraine; plusieurs d'entre -elles se retirèrent d'abord à Châlons: la plupart avoient été violées -par ces brûleurs de maisons, et comme il n'y avoit pas moyen de le -nier, elles appeloient cela _souffrir le martyre_. On dit que, comme -elles faisoient le récit de leur infortune à l'évêque, il y en avoit -telle qui disoit l'avoir souffert deux fois, qui trois, qui quatre: -«Ah! ce n'est rien auprès de moi, dit une autre, je l'ai souffert -jusqu'à huit fois.--Huit fois le martyre! s'écria l'évêque; ah! ma -soeur, que vous avez de mérite!» - - - - -MADAME DE VERVINS. - - -Madame de Vervins, mère de Vervins qui a épousé depuis peu -mademoiselle Fabert[443], est fille d'un maréchal de Lorraine, nommé -de Braisne: c'étoit une grande dignité en ce pays-là; elle avoit -épousé en secondes noces le feu marquis de Vervins, premier maître -d'hôtel de la maison du Roi, qui étoit un des plus pauvres hommes de -France. Cette femme étoit une enragée, s'il y en a jamais eu; elle -battit tant de fois son mari, et lui fit tant de fois porter ses -marques, que le feu Roi conseilla à Vervins de l'enfermer, et la Reine -fut contrainte de lui faire dire qu'elle ne vînt plus au Louvre. Cette -folle disoit: «C'est que la Reine est jalouse, et qu'elle voit bien -que le Roi devient amoureux de moi.» - - [443] Anne-Dieu-Donnée Fabert, fille du maréchal, épousa, le 3 - octobre 1657, Louis de Cominges, marquis de Vervins, premier - maître d'hôtel du Roi. - -Durant l'amour du feu Roi (Louis XIII) pour Hautefort, elle enrageoit -de ce qu'il ne s'adressoit point à elle. A Saint-Germain, pour aller -voir ses amours, il falloit qu'il passât devant la porte de sa -chambre; elle le faisoit toujours guetter, et se montroit à lui -toujours fort parée: à la messe elle se mettoit toujours devant lui. -Quelque belle qu'elle fût, cela n'y fit rien. - -Je crois, en effet, que madame de Vervins avoit été belle en sa -jeunesse, mais alors elle étoit crevée de graisse, et, à bien parler, -elle n'avoit plus rien de beau que les cheveux: ce n'étoit pas -pourtant son opinion, car elle a cru encore depuis que M. d'Enghien -seroit tout heureux de jouir de ses embrassements. Effectivement on a -dit qu'au retour de Fribourg elle s'adressa à un chirurgien qui le -venoit de traiter de quelque incommodité qu'il n'avoit pas gagnée à la -guerre, pour moyenner un rendez-vous entre elle et cet Alexandre dont -elle vouloit être la Thalestris, car elle se vantoit d'être la plus -vaillante femme du monde; et c'est pour cela qu'elle vouloit coucher -avec lui pour faire un héros. On verra ensuite quelques-uns de ses -exploits. - -Sa maison étoit une espèce de conciergerie. Dès qu'une fille étoit -entrée chez elle, elle n'en pouvoit plus sortir; elle les faisoit -travailler et les châtioit fort rudement, car elle les faisoit -fouetter. Une fois elle en mit une dehors après lui avoir fait -donner les étrivières si rudement, qu'elle en mourut. Son suisse -n'eût osé ouvrir la porte sans son ordre; et, pour l'avoir ouverte -une fois, il fut fouetté quatre jours durant. Un chanoine de -Saint-Thomas-du-Louvre, dont la maison répond dans la sienne, disoit -que, le vendredi-saint de 1647, elle ne fit autre chose tout le jour -que faire fesser un homme et une femme l'un après l'autre. Voiture -disoit que c'étoit sans doute des Juifs sur lesquels elle vouloit -venger la mort de Notre-Seigneur[444]. - - [444] Cette femme étoit apparemment de l'humeur de la - _grand'dame_ dont parle Brantôme, qui prenoit tant de plaisir à - fouetter les dames et filles qui étoient attachées à son service. - (Voyez les _OEuvres de Brantôme_; Paris, Foucault, 1822, t. 7, p. - 255.) - -Au reste, elle étoit si lubrique, que j'ai ouï dire que quand il y -avoit quelqu'un qui lui plaisoit à souper chez eux, car son mari -tenoit la table de premier maître d'hôtel, elle défendoit de lui -ouvrir la porte, et il falloit qu'il couchât dans un petit lit qui -étoit dans la même chambre où son mari et elle couchoient en deux -différents lits. Le lendemain le mari sortoit, mais le galant ne -sortoit pas; on tiroit la porte sur la dame et sur lui, et si -quelqu'un eût été assez hardi pour entrer sans qu'elle eût appelé, -elle l'eût fait assommer. Vinueilles, dont nous venons de parler[445], -disoit qu'il en étoit si las, qu'il avoit juré de n'y plus retourner; -et une fois qu'il n'y avoit pas voulu coucher, elle le battit; elle -aimoit ce garçon et vouloit une fois que son mari troquât sa charge -contre des terres que ce garçon avoit en Lorraine; elle étoit jalouse -de madame Roger. Un jour que celle-ci avoit mené Vinueilles jouer chez -mon père, elle fut chez elle et fureta depuis le grenier jusqu'à la -cave. Du temps que la Montarbaut étoit réfugiée chez M. de Chevreuse, -d'où elle ne sortoit que de nuit, un soir qu'elle étoit en chaise, -elle trouve madame de Vervins à sa porte: elle envoya un laquais pour -savoir qui étoit cette femme; on n'avoit garde de le lui dire. «Je le -veux savoir.» Les gens de cette folle grossissent: la Montarbaut, qui -avoit peut-être ouï parler d'elle, envoie vite à l'hôtel de Chevreuse, -et, durant la contestation, les gens de l'hôtel de Chevreuse vinrent -en si grand nombre, qu'ils en tuèrent trois ou quatre; depuis elle ne -se frotta plus à eux. - - [445] Dans l'Historiette de madame Roger. - -Elle ne passa guère mieux le jour de Pâques de l'année suivante -qu'elle avait fait le vendredi-saint de 1647. Madame de Brassac, qui -logeoit auprès de cette extravagante, passoit en chaise devant son -logis; les gens de madame de Vervins se mirent à dire: «Voilà dame -Ragonde, voilà la _Martingalle_ qui passe.» Ceux de madame de Brassac -répondirent quelque chose de plus fâcheux encore pour madame de -Vervins; de sorte que cette femme, qui, oyant du bruit, s'étoit mise à -la fenêtre, entendit ce qu'on avoit dit contre elle; la voilà en -fureur; elle crie: «_Aux armes!_ tue! tue!» Madame de Brassac monte et -lui fait satisfaction pour ses gens, offre de les chasser, et de ne -les reprendre qu'à sa prière. Elle ne reçoit point cette satisfaction; -au contraire, plus enragée qu'auparavant, elle jure qu'elle les fera -tous tuer, et dit un million d'extravagances: madame de Brassac se -retire. Le lendemain matin cette folle lui envoya dire bien -sérieusement qu'elle fît confesser tous ses gens, parce qu'après dîner -madame de Vervins avoit résolu de les faire tous tuer. Après dîner, -elle arme tout son domestique, se met à leur tête, la hallebarde à la -main, et va à la porte de madame de Brassac, où elle ne trouva pas -autrement de gens à tuer, car ils étoient sortis avec leur maîtresse. -Par bonheur un gentilhomme[446] qui la connoissoit s'y rencontra, qui -aussitôt la saisit au corps et la mena chez elle. Par le chemin elle -crioit: «Vous m'empêchez de montrer ma générosité,» et lui arracha une -bonne partie des cheveux et de la barbe. Cet homme lui fit toutes les -remontrances imaginables; mais il n'en put obtenir autre chose, sinon -qu'elle faisoit trève pour ce jour-là et pour le lendemain avec madame -de Brassac; mais que si madame de Brassac ne faisoit tuer ceux de qui -elle avoit été offensée, qu'elle en feroit une vengeance exemplaire. -Enfin, il en fallut avertir la Reine, qui fit dire à madame de Vervins -qu'elle ne vouloit plus ouïr parler de semblables extravagances. - - [446] Un gentilhomme de M. de Parabère, beau-frère de Brassac. - (T.) - -Une fois, elle donna le fouet à son mari, et elle en eut après un tel -repentir, que, pour en faire pénitence, elle s'alla mettre jusqu'au -cou dans un marais. Elle a des foiblesses de son pays, où l'on croit -fort aux sorciers; elle dit que, quand elle a fait bien bouillir des -broquettes[447], ses ennemis n'ont plus de force contre elle: pour -cela, elle en a toujours une caque pleine. Elle se vante d'avoir rendu -paralytique la main de madame de Moret, alors madame de Vardes, en lui -donnant sa malédiction, parce qu'elle avoit écrit à M. de Vervins -qu'il se devoit défaire de cette enragée. Depuis la mort de cet homme, -les gens de guerre l'ayant prise, elle et je ne sais combien de filles -qu'elle a toujours, ils la laissèrent aller; mais ses filles furent -menées dans un bois; au retour, elle les visita toutes pour voir ce -qui s'étoit passé. Le lieutenant-général de Soissons, où elle étoit -allée demeurer, de peur de pareil accident, fut enfermé chez elle, je -ne sais combien d'heures: elle l'avait querellé et ne le vouloit pas -laisser sortir. Il cria par la fenêtre; le peuple s'émut et enfonça la -porte. Elle croit présentement que le suisse qu'elle a est un seigneur -de Suisse qui s'est déguisé pour avoir l'honneur de la servir. - - [447] Espèce de chou qu'on appeloit _broque_, ou _broccoli_. - C'étoient des rejetons d'un chou d'êté. - - - - -RUQUEVILLE. - - -Ruqueville étoit un gentilhomme de Normandie, qui s'étoit donné à M. -de Longueville. C'étoit un assez plaisant homme. Il avoit un frère de -mère, nommé Boisdalmais[448]; c'est celui que Ruvigny tua[449]. Il -n'étoit pas trop bien avec ce frère, et il disoit que c'étoit son -_frère de loin_, comme on dit _parent de loin_. Ruqueville n'avoit pas -été trop bon ménager, et il disoit: «Ah! si feu mon bien étoit encore -au monde, on feroit bien plus cas de moi qu'on n'en fait.» - - [448] Voir précédemment, t. 3, p. 56, note 2. - - [449] Ce duel eut lieu à Venise, en 1627. _Mémoires manuscrits de - Goulas_, cités dans le père Lelong. (_Bibliothèque historique de - la France_, t. 2, page 449, no 21395.) - -Il s'étoit marié; mais sa femme et lui ne purent jamais s'accorder, et -se séparèrent volontairement: ils avoient une fille qu'ils marièrent à -un gentilhomme, nommé Le Mesnil-Leurry; elle devint amoureuse d'un -garçon appelé Montrada: c'étoit un garçon bien fait et qui vivoit de -ses rentes. Elle se résout, par son conseil et par celui de sa mère, -d'empoisonner son mari: deux fois le poison n'opéra point. Enfin le -galant lui écrit: «Je vous envoie du poison qui fera mieux son effet -que les autres.» Elle prend le poison et jette la lettre dans le feu -sans la déchirer; la fumée, poussée par l'air qui étoit assez grand -dans la chambre, peut-être y avoit-il quelque porte ou quelque fenêtre -ouverte, emporte cette lettre par le tuyau dans la cour, et elle tombe -aux pieds du frère du mari qui s'y promenoit; il ramasse cette lettre, -la lit, court trouver son frère, qui avoit avalé un bouillon et -disoit: «Quel bouillon ai-je pris? sans doute je suis empoisonné.--Il -n'y a rien de plus certain, dit le frère: tenez, voilà une lettre qui -en est la preuve.» La femme accusa le cuisinier; mais il étoit -constant qu'elle avoit voulu donner le bouillon elle-même à son mari, -à qui elle avoit fait prendre médecine au retour d'un voyage. Je pense -que le mari fut sauvé par du contre-poison: pour la mère et pour la -fille, elles furent mises dans un couvent, où elles sont mortes. -Ruqueville fit de cela une chanson pitoyable et lamentable, comme sur -l'exécution de quelque insigne criminel. - -Ruqueville étant à l'extrémité, son tailleur, à qui il devoit -beaucoup, le pria de lui donner une reconnoissance. «Bon, mon ami, lui -dit-il, écrivez, je la signerai.» Il lui dicta: «Je soussigné, etc., -promets à maître, etc., maître tailleur d'habits à Paris, demeurant -rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, etc.» Il lui en fait mettre -tout le plus long qu'il peut, et, après l'avoir bien fait écrire, il -ajoute _cent coups de bâton_, au lieu de la somme. Le tailleur le -donne au diable, et s'en va. Je ne sais si le diable prit Ruqueville, -mais il trépassa peu de temps après. - -Une fois il se rompit la jambe et en fut fort long-temps malade: -enfin, un jour il se traîna à l'hôtel de Longueville. Quelqu'un lui -dit: «Vous avez là une méchante jambe.--Méchante, dit-il, elle me -coûta pourtant deux mille livres rendue ici.» - -Il avoit un neveu âgé de vingt ans, fort débauché. «Je ne veux point, -disoit-il, fréquenter ce coquin, car je pourrois prendre de mauvaises -habitudes avec lui.» Il avoit quarante ans de plus que ce garçon; il -étoit brave. Une fois, se battant en duel, il reçut un grand coup -d'épée au travers du corps, et pourtant désarma son homme; l'autre lui -demanda la vie. «Attends,» dit-il froidement. En disant cela, il -crache dans sa main, et voyant son crachat blanc: «Va, dit-il, je te -la donne.» C'est qu'il avoit ouï dire qu'on étoit blessé à mort quand -on crachoit le sang. Une autre fois, celui contre qui il se battoit -lui donna un coup d'épée dans les cheveux. «Hé! lui dit-il en jetant -son épée, vous pourriez bien m'éborgner: vous avez appris d'un mauvais -maître; je ne me battrai jamais contre vous.» Et la chose en demeura -là. - -A l'extrémité, il avoit du dépit de ce que ses camarades de chez M. de -Longueville ne lui venoient point dire adieu; il ôte son bonnet, et -parlant comme s'ils eussent été présents: «Adieu, dit-il, monsieur de -Plenoches, adieu monsieur Farsau, adieu celui-ci, celui-là; vous êtes -de braves gens de n'avoir pas manqué à rendre ce dernier devoir à -votre pauvre camarade.» - -On dit que sa mine étoit fort plaisante, et qu'il ne rioit jamais. Un -jour qu'on parloit de je ne sais quelle antiquaille, M. de Longueville -lui dit: «Cela est tout autrement beau à voir à Rome; c'est une honte -que vous ne l'ayez point vu.» On fut quatre mois sans entendre parler -de Ruqueville. Enfin il revint. «Eh! d'où venez-vous?--Je viens de -Rome, dit-il.--Et y avez-vous été long-temps?--J'y ai dîné, et, après -avoir vu ce que vous m'aviez dit, je suis remonté à cheval.» - -A l'article de la mort, il envoya quérir l'argentier de M. de -Longueville et lui dit: «Monsieur un tel, je vous lègue cinq cents -écus.» L'autre le remercia. Mais quand ce vint après sa mort à lire le -testament, on trouva l'article ainsi couché: «_Item_, je lègue à.... -les cinq cents écus qu'il m'a volés sur les commissions qu'il a faites -pour moi.» - - - - -LE PAGE ET SES DEUX FEMMES. - - -Le Page étoit un homme bien fait, mais de bas lieu: son père étoit -sergent à Châlons. A son _avènement_ à Paris, il épousa une laide -femme, parce qu'elle avoit quatre mille livres en mariage. Il fit -fortune dans l'extraordinaire de la guerre, et, las de sa femme, qui -étoit une vraie harangère et jalouse par-dessus tout cela, il couroit -un peu l'aiguillette. Un jour qu'il dînoit en ville, elle voulut -savoir du cocher où son maître étoit demeuré. Le cocher avoit -peut-être bu, ou bien il n'en faisoit pas grand cas, à l'imitation de -son maître, de sorte qu'elle lui ayant dit des injures, il lui donna -des coups de fourche. Le cocher en eut le fouet par la main du -bourreau. Je me souviens que le _peuple bariolé_[450] pensa faire -désordre, et disoit tout haut que les valets n'avoient que faire de -souffrir de la jalousie des femmes de leurs maîtres. Ces coups de -fourche ne la rendirent pas plus sage. Une autre fois elle pensa -surprendre son mari à Bagnolet avec des gourgandines, et il n'eut que -le loisir de remonter en carrosse. Elle crioit: «Le voilà le -_ruffien_[451] qui se sauve avec ses g.....! le voilà.» Un jour qu'il -traitoit des gens chez lui, elle gronda tout le matin, puis ne voulut -pas se mettre à table, c'étoit un jour maigre. On lui envoya une hure -de saumon: elle jeta le plat par la fenêtre, qui, dit-on, alla coiffer -un homme dans la rue. Enfin le bon Dieu l'en délivra; mais le pauvre -homme ne se souvint pas du conseil de saint Paul, car il reprit une -autre femme qui lui a bien fait voir du pays. - - [450] _Peuple bariolé._ Cette expression n'est expliquée ni dans - Trévoux, ni dans Nicot, ni dans Richelet. On pense qu'elle - signifie _le menu peuple_. Sous Henri IV, Louis XIII et la - minorité de Louis XIV, tous les hommes étoient vêtus de noir ou - de gris, il n'y avoit que le peuple qui portât des vêtements de - toutes les couleurs. C'est vraisemblablement de cet usage qu'est - empruntée cette expression pittoresque. - - [451] Le _débauché_, de l'italien _ruffiano_. - -Il devint amoureux de mademoiselle de La Roche-Posay, cadette de celle -que le cardinal de Richelieu avoit fait épouser à Sabattier. D'Émery -fit ce qu'il put pour empêcher Le Page d'épouser cette belle[452]; -mais il lui dit: «Hé! monsieur, laissez-moi avoir un ange: n'ai-je -pas eu assez long-temps un diable?» - - [452] Elle est petite, mais elle étoit jolie et vive. (T.) - -Or, vous allez voir quel ange c'étoit. Elle étoit un peu parente du -feu cardinal, et on disoit même qu'il avoit couché autrefois avec la -mère. A propos du cardinal, on dit qu'un jour qu'elle étoit conviée -chez lui à une assemblée, elle prit un remède pour avoir le teint plus -beau; mais ce remède opéra si tard qu'elle alla au Palais-Cardinal -lorsque personne n'y entroit plus. Elle étoit engagée[453] jusqu'aux -yeux, tant elle avoit fait de dépense. Celui dont on avoit le plus -médit avec elle étoit un petit abbé de Sasilly qui avoit des rubans de -couleur; on dit qu'ils furent une fois huit jours dans une hôtellerie, -sur le chemin de Poitiers. Je vous laisse à penser ce qu'ils -faisoient. Voilà l'ange de M. Le Page. Elle ne fut pas plus tôt mariée -qu'elle lui fit prendre une maison de quatre mille cinq cents livres -de loyer; le reste alloit à proportion: elle lui fit acheter une belle -terre en Poitou appelée Saint-Loup: pensez que ce fut sous son nom. -Tous les jours on demandoit au mari: «Où est madame de Saint-Loup?» M. -de Schomberg s'y attacha. Bautru disoit: «Je ne m'étonne pas qu'il -l'aime, son nom a des charmes pour lui; elle s'appelle madame Le -Page.» On a un peu accusé M. de Schomberg d'aimer les ragoûts de delà -les monts. Quand on traitoit le mariage de madame d'Hautefort et de -lui, cette pauvre madame de Saint-Loup fut toute une après-dinée chez -Maurice le parfumeur, d'où elle voyoit tout ce qui entroit et sortoit -de l'hôtel de Schomberg, et elle appela l'un après l'autre, tant elle -étoit en inquiétude, tous les gentilshommes du maréchal. - - [453] C'est-à-dire obérée. - -Elle s'éprit peu de temps après de M. de Candale, qui valoit bien pour -le moins ce qu'elle perdoit, et, pour le voir plus facilement, elle -fit changer de quartier à son mari, et s'approcha le plus qu'elle put -de la rue Plâtrière, où est l'hôtel d'Epernon[454]. - -La veille de Pâques fleuries, elle, M. de Candale, la comtesse -de Fiesque[455], le marquis de La Vieuville, mademoiselle -d'Outrelaise[456], parente de Fiesque, et le marquis d'Alluye furent -manger du jambon, un matin, aux Tuileries. On en fit un vaudeville -appelé un _Pour et contre_. - - Comtesse, dans les Tuileries - Vous avez mangé du jambon - La veille de Pâques fleuries; - Mais ce n'étoit pas la saison. - Toutefois, dans cette rencontre, - Le comte est pour, la mère contre[457]. - - [454] L'hôtel d'Épernon, acheté par d'Hervart, contrôleur-général - des finances, fut par lui rebâti presque en entier. Acquis par M. - d'Armenonville, il portoit son nom, quand il fut acheté, en 1757, - pour y établir le bureau des postes. (Voyez les _Recherches sur - Paris_, par Jaillot, t. 2, _Quartier Saint-Eustache_, p. 42.) - - [455] Gilonne d'Harcourt, femme de Charles-Léon, comte de - Fiesque, amie de madame de Sévigné. On l'appeloit _la comtesse_. - - [456] Mademoiselle d'Outrelaise, l'amie de madame de Frontenac, - demeuroit avec elle à l'Arsenal. On les appeloit _les Divines_; - c'étoient des personnes qui donnoient le ton, et dont il falloit - avoir l'approbation. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. 2, p. - 209, édition de 1829.) - - [457] Le comte de Fiesque en rit, sa mère en gronda. (T.) - -Madame de Rohan-Chabot rompit avec madame de Saint-Loup, disant -qu'elle menoit une vie trop scandaleuse. Cependant, tandis que le -chevalier de Chabot vivoit, madame de Saint-Loup étoit l'amie du -coeur; mais à cette heure on n'avoit plus besoin d'une femme qui lui -donnât de quoi subsister. Elle donnoit au chevalier ce qu'elle tiroit -du maréchal. Bien d'autres que M. de Candale en tâtoient; mais elle a -fait bien de la vanité de l'avoir retenu près de six ans. Un jour -qu'elle étoit avec Vardes, le bonhomme Sennectère la vint prendre, et -dit: «Monsieur, avec votre permission, j'ai un mot à dire à madame;» -et il la mène dans une garde-robe: à un quart-d'heure de là il la lui -rend. Vardes eut envie de quelque chose: il trouva les pistes du -bonhomme. Elle n'avoit pas eu le loisir d'y mettre ordre. «Ah! madame, -lui dit-il, vous jouez donc de ces esteufs-là?» Il l'alla conter -partout. Regardez si cela n'est pas honorable au bonhomme, il avoit -soixante-douze ans, de venir à cet âge-là ôter une dame à un -godulereau.... Depuis on lui dit, un peu avant qu'il se fût remarié: -«Monsieur, ne voyez-vous plus madame de Saint-Loup?--Voulez-vous que -je vous die, répondit-il, je suis trop vieux pour aller à la brèche.» -C'est qu'elle étoit brèche-dent depuis quelque temps. - -Cependant regardez quel abus: la Reine souffrit que madame de -Saint-Loup entrât dans son carrosse en allant de Saumur à Tours; -c'étoit en 1652. Le Page a eu bien du désordre dans ses affaires; je -crois que cela ne va pas trop bien. - -Sa femme, depuis qu'elle est dévote, car il faut bien se donner à Dieu -quand le monde ne veut plus de nous, elle se fait appeler par humilité -madame Le Page. Voici comme cela lui prit. Il y a deux ans qu'elle -s'avisa de dire qu'elle se sentoit appelée à se convertir, et quelque -temps après elle fit cette fable: «La nuit, disoit-elle, je sentis -tirer mon rideau, je m'éveille, je n'entends plus rien; je crus qu'on -avoit oublié de le fermer, je le ferme et me rendors une seconde fois: -je l'entends encore tirer, je le referme et me rendors encore. (Voyez -quel courage!) Quelque temps après la même chose arrive, et je sens -une douleur effroyable; je m'écrie; on vient; je me fais apporter de -la lumière, je regarde à ma main, j'y trouve une croix rouge la mieux -empreinte du monde, auprès de laquelle il y a comme des marques de -clous.» Elle montre cette croix à ses amis, et aux autres elle dit -qu'elle a du mal à la main, et y porte un emplâtre. L'abbé de La -Victoire dit que c'est la fleur de lys de paradis, et que si elle -retourne à sa première vie, elle sera pendue. Ce qu'il dit a du -brillant, mais il ne le faut pas examiner de trop près. Nonobstant -cette sainte aventure, elle alla trois jours après à la comédie. -Depuis quelque temps elle ne montre plus cette croix qu'on ne lui -donne pour les pauvres[458]. - - [458] Ce prétendu miracle a bien l'air d'être une imitation des - mots mystérieux que l'on assuroit avoir été miraculeusement - gravés sur la main de la mère des Anges, supérieure des - religieuses ursulines de Loudun. Avant Tallemant, le conte - ridicule de la croix de madame de Saint-Loup avoit été rapporté - par Gourville, dont nous empruntons le passage suivant: «A mon - retour de Guyenne, dit-il, j'allai voir madame de Saint-Loup: je - trouvai sa tapisserie couverte de petits cadres où il y avoit des - sentences et des dictums pleins de dévotion, avec un assez gros - chapelet qui pendoit sur son écran. Elle me dit qu'elle avoit - bien prié Dieu pour moi, et qu'elle souhaitoit fort que je fisse - mon profit de ce qui lui étoit arrivé, comme avoit fait M. de - Langlade: je la remerciai de ses voeux et de ses prières, ne me - trouvant pas encore touché; mais quand l'heure du dîner fut - venue, je le fus encore moins, quand je vis servir deux potages, - l'un à la viande pour eux, et un maigre pour moi, me disant - qu'ils avoient été bien fâchés de rompre le carême à cause de - leurs indispositions. On ôta les potages, et on servit une - poularde devant eux, avec un petit morceau de morue pour moi. - Madame de Saint-Loup, voyant que je la regardois, me dit qu'elle - auroit mieux aimé manger ma morue que sa poularde; M. de Langlade - citoit à tous propos saint Augustin: elle le faisoit souvenir des - passages de ce saint, et tous deux me jetoient de temps en temps - quelques propos de dévotion... Force gens étoient curieux d'aller - voir cette croix. Souvent madame de Saint-Loup, la montrant, leur - demandoit quelque chose pour les pauvres... Le temps qui s'étoit - écoulé avoit effacé la croix; mais ce qu'on aura peine à croire, - c'est qu'elle supposa que, par un autre miracle, la croix avoit - été renouvelée. Elle disoit qu'étant aux Pères de l'Oratoire fort - attentive, comme on levoit le Saint-Sacrement, elle avoit encore - senti à sa main, qui étoit gantée, la même chose que la première - fois, et qu'ayant ôté son gant, elle avoit trouvé la croix - très-bien refaite. Mon étonnement augmenta beaucoup; mais M. de - Langlade parut si persuadé de ce second miracle, qu'il - l'attestoit avec des serments effroyables, etc.» (_Mémoires de - Gourville_, 1782, t. 1, p. 184, et dans la _Collection des - Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 52, - p. 305.) - -On m'a conté que je ne sais quelle prude disoit un jour, en présence -de madame Le Page, qu'elle alloit retirer deux de ses filles de -religion. «Ah! Jésus! lui dit-elle, madame, gardez-vous-en bien: le -monde est plein de mauvais exemples. Pour moi, j'y laisserai les -miennes.--Ah! madame, reprit l'autre, c'est selon l'éducation et les -exemples qu'on leur donne.» - - - - -LE VICOMTE DE LAVEDAN, - -DEPUIS LE MARQUIS DE MALAUSE. - - -Le vicomte de Lavedan[459] se donna à Monsieur, aujourd'hui M. -d'Orléans; il fut amoureux de madame de La Maisonfort, et il tint à -peu qu'il ne la fît demander. Depuis il eut inclination pour une de -ses cousines germaines, fille de madame la marquise de Kerveno, sa -tante. Comme il étoit fils unique, on pensa à le marier de bonne -heure: on lui proposa en Languedoc, son pays, plusieurs partis, entre -autres l'héritière de Rieux, qui avoit de grandes et belles terres -proches des siennes. Il la voulut voir, et alla incognito à Toulouse, -ayant fait habiller un des siens en seigneur anglois; mais il fut -bientôt reconnu. Il ne put se résoudre à l'aimer, et soupiroit -toujours après sa Bretonne: c'est ainsi qu'il appeloit mademoiselle de -Kerveno, qui effectivement étoit Bretonne. Son père et sa mère, voyant -qu'il n'en vouloit point d'autre, consentirent qu'il la demandât en -mariage. En ce temps-là le marquis d'Asserac la recherchoit, et -l'affaire étoit fort avancée. Cette fille, qui connoissoit fort Le -Pailleur[460], car la maréchale de Thémines étoit la bonne amie de sa -mère, le pria de lui faire son horoscope. Le Pailleur feignit de faire -sa figure, et, au plus loin de sa pensée, lui dit qu'elle épouseroit -un homme brun, or Asserac étoit blond, et qu'un jour elle feroit -galanterie avec un homme d'Eglise. On fait la proposition de Lavedan; -voilà madame de Kerveno[461] bien empêchée; elle va à la maréchale: -«Ma bonne, conseillez-moi.» Le Pailleur, qui s'y trouva, dit qu'il n'y -avoit pas à hésiter, qu'Asserac étoit de religion et de même pays, et -que leurs terres étoient voisines. Elle part résolue de la donner au -blond, et le lendemain l'affaire étoit conclue avec le brun. La -Chalais, qui étoit lors auprès d'elle, ayant été gagnée, lui avoit -tourné l'esprit. On dit que madame de Kerveno, en bonne tante, lui -avoit dit qu'elle ne lui conseilloit pas de prendre sa fille, que -c'étoit un esprit altier et hardi qui lui donneroit bien de -l'exercice: nonobstant cet avertissement, il passa outre[462]. - - [459] Louis de Bourbon, marquis de Malause, vicomte de Lavedan, - mourut le 1er septembre 1667. - - [460] On a vu déjà l'Historiette de Le Pailleur. - - [461] Marie de Lannoy La Boissière, marquise de Kerveno. - - [462] Le vicomte de Lavedan épousa Charlotte de Kerveno, en - l'église de Saint-Sulpice de Paris, le 22 avril 1638. (_Voyez_ le - P. Anselme, t. 1, p. 371.) - -Ils passèrent un an ou deux dans la plus grande intelligence du monde; -elle alloit à la chasse avec lui, et ils n'étoient jamais l'un sans -l'autre. Au bout de ce temps elle commença à n'être pas bien avec sa -belle-mère[463]; elles étoient toutes deux impérieuses; la belle-mère -vouloit tout gouverner à l'ordinaire, et l'autre eût bien voulu être -la maîtresse. Enfin la mère donna à entendre à son fils qu'il feroit -bien de se retirer avec sa femme à Miramont, l'une des terres qu'on -lui avoit données en mariage. Ce fut là que la désunion commença entre -le mari et la femme: elle devint jalouse d'une de ses demoiselles; la -fille fut renvoyée. Celle qu'on mit en sa place, et qui passoit pour -une sainte, fut soupçonnée de grossesse, et on la congédia comme -l'autre. - - [463] Marie de Chalon, dame de La Case, femme de Henri de - Bourbon, marquis de Malause, filleul de Henri IV. - -Quelque temps après ils retournèrent chez le père, parce que madame de -Malause étoit morte. Le comte parla de faire un voyage à Paris, et -elle, qui ne demandoit pas mieux que d'aller à la cour, le voulut -accompagner. Pour s'en défaire, il lui fit trouver bon de le laisser -partir devant, et lui promit de l'envoyer quérir; mais il n'en fit -rien, s'amusa à faire l'amour[464], et remettoit de mois en mois à -revenir. Elle savoit toute chose et s'en plaignoit hautement. Enfin -elle changea de langage, et commença à dire qu'elle étoit bien aise -qu'il fût à Paris, puisqu'il s'y plaisoit tant: dès-lors on eut -soupçon qu'elle se vengoit avec un nommé Mongé, un homme d'affaires -qui étoit à son mari, mais qui n'avoit rien d'aimable. Il est constant -que cet homme passoit des cinq et six heures avec elle, sous prétexte -de parler d'affaires. Depuis, allant à quelqu'une de ses terres, elle -passa par Alby et eut curiosité de voir l'église cathédrale, qui est -une des plus belles de France, bâtie par le cardinal d'Amboise. M. -d'Alby, de la maison Du Lude, prélat jeune et bien fait, la retint -quelques jours et la traita magnifiquement. Je ne sais si ce fut la -prophétie de Le Pailleur, car elle avoit été étonnée de ce qu'il lui -avoit prédit, ou autre chose, mais elle écouta les cajoleries de -l'évêque, et quand elle fut de retour chez elle, il lui alla rendre -visite. Les domestiques remarquèrent qu'un peu auparavant elle avoit -changé d'appartement, et s'étoit logée en un endroit d'où elle -pouvoit, sans être aperçue, aller à l'appartement qu'elle fit donner à -M. d'Alby. Ce ne fut pas la seule visite qu'il lui fit, et le bonhomme -le recevoit d'aussi bon coeur que sa belle-fille; car de tout temps -elle avoit fort dorloté le beau-père, jusqu'à se jeter à son cou, lui -embrasser les genoux et lui baiser les mains. Avec ces caresses, elle -l'avoit gagné entièrement, et elle étoit capable de lui persuader tout -ce qu'elle eût voulu: il y avoit même des gens malpensants qui en -médisoient, à cause que ce bonhomme avoit fort aimé les femmes; mais -il avoit quatre-vingts ans. - - [464] Le marquis de Malause eut en effet, vers cette époque, un - enfant naturel qui fut appelé Louis, bâtard de Bourbon-Malause, - né de Françoise de Birgand, et qui fut baptisé à Saint-Sulpice de - Paris le 17 février 1641. (_Voyez_ le P. Anselme.) - -Cependant les visites du prélat scandalisoient toute la maison, qui -étoit tout huguenote. Le vicomte, qui s'amusoit à Paris, fut averti de -ce qui se passoit, et revint bientôt chez lui: elle affecta de ne s'y -point trouver, pour lui faire voir qu'elle ne se tourmentoit guère de -lui: néanmoins, dès qu'elle sut son arrivée, elle partit en diligence -de Castres, où elle étoit, pour le venir trouver; mais ils ne furent -jamais bien ensemble. Elle, qui se sentoit peut-être coupable, fit -d'abord dessein de se séparer d'avec lui, s'il se pouvoit. Pour en -venir à bout, voici comme elle s'y prit. Elle écrit à la cour que le -marquis de Malause avoit assez de pente à se faire catholique; qu'elle -l'avoit presque gagné, mais que le vicomte, son fils, s'y opposoit -fortement, jusqu'à la quereller sans cesse depuis qu'elle avoit fait -un si louable dessein. Elle écrivit plusieurs lettres, par lesquelles -elle faisoit toujours espérer la conversion de son beau-père. Elle -s'imaginoit que soit qu'elle réussît ou non, si son mari venoit à la -maltraiter tant soit peu, ce lui seroit un prétexte pour le quitter, -et s'en aller à la cour, où elle croyoit qu'on la recevroit à bras -ouverts. Quelque temps après le mari étant allé en Auvergne à -quelqu'une de ses terres, elle persuada au bonhomme d'aller se -promener à une maison qu'il avoit auprès d'Alby. Aussitôt voilà tout -le pays d'alentour, qui étoit tout huguenot, fort alarmé, et il courut -un bruit qu'elle vouloit enlever le marquis pour le faire changer de -religion. Le jour qu'ils devoient partir, les gentilshommes et les -ministres du voisinage se rendirent à La Case, séjour ordinaire du -marquis, résolus d'empêcher ce voyage jusqu'au retour du vicomte. Elle -tâcha de leur ôter le soupçon qu'ils avoient, et le bonhomme, qui -étoit assez grossier, mais franc et résolu, et qui jusqu'alors avoit -fait profession de dire tout ce qu'il pensoit, leur représenta en son -patois, car il n'avoit pu parler autre langage que le gascon, que s'il -avoit envie de changer de religion, personne ne l'en empêcheroit, et -qu'il le pouvoit faire aussi bien et mieux chez lui qu'ailleurs, -puisqu'il y étoit le maître; mais qu'il n'y avoit point d'apparence -qu'il s'avisât de cela en sa vieillesse, sans nécessité et sans -profit, lui qui ne l'avoit pas fait lorsqu'on lui faisoit espérer un -bâton de maréchal[465]; qu'il lui importoit de faire ce voyage pour -désabuser le monde; qu'autrement on alloit dire qu'il étoit tombé en -enfance, quoiqu'il eût aussi bon sens que jamais. Il dupa ainsi les -gentilshommes et les ministres. On remarqua pourtant qu'il pleura aux -exhortations que lui fit un de ses plus anciens domestiques. Il part, -et ne fut pas plus tôt à cette maison que l'évêque s'y rendit, et là -il fit abjuration[466]; après cela il s'en alla à Malause, qui est en -Guienne, et là il mourut quelque temps après de mort soudaine[467]. - - [465] Il est descendu d'un bâtard de Bourbon; c'étoit un fort - grand seigneur. (T.)--Henri de Bourbon-Malause, descendu de - Charles, bâtard de Bourbon, fils de Jean, deuxième du nom, duc de - Bourbon et d'Auvergne, fait connétable le 23 octobre 1483, mort - le 1er août 1488. (_Voyez_ le P. Anselme, t. 1, p. 311.) - - [466] Il abjura dans l'église de Las-Graisses, l'une de ses - terres, à deux lieues d'Alby, le 3 octobre 1647. (_Voyez_ le P. - Anselme, audit lieu.) - - [467] Suivant le Père Anselme, il seroit mort au château de - Sanche-Marans, en Quercy, le 31 décembre 1647. - -Elle, l'ayant accompagné jusque là, prit le chemin de la cour; mais le -marquis, de retour d'Auvergne, avoit informé la Reine, M. d'Orléans et -les parents de sa femme, de la vérité. Sa mère ni le comte de Lannoy, -son oncle, ne la voulurent point voir, et la Reine lui dit qu'elle -étoit trop honnête femme pour vouloir vivre séparée de son mari -ailleurs que dans un couvent, et que la bienséance ne permettoit pas -qu'elle demeurât à la cour. Elle, qui n'avoit pas remué tant de choses -pour s'enfermer dans une religion, et qui se voyoit rebutée de ses -proches, par leur ordre, et ne sachant où se retirer, s'en alla à -Miramont; mais celui qui étoit dans le château avoit ordre de lui en -refuser l'entrée, et elle fut contrainte de se retirer chez un -gentilhomme jusqu'à ce que, par les prières de madame de Kerveno, le -mari se résolut à la voir. Il la vit donc, mais avec beaucoup de -froideur, et, la laissant dans Miramont, il donna ordre qu'elle ne -manquât de rien, mais qu'on ne souffrît pas que personne la vît. Aussi -elle étoit comme prisonnière dans cette solitude, où elle se -nourrissoit bien, et ne faisoit point d'exercice; elle devint -prodigieusement grasse, et un homme prédit qu'elle crèveroit de santé. -En effet, cela lui augmenta le mal de mère[468], auquel elle étoit -sujette, et qui lui donnoit d'étranges convulsions. Comme ses accès -étoient quelquefois très-violents, et qu'il sembloit qu'elle allât -mourir, on le fit savoir à son mari, qui se rendit aussitôt à -Miramont: elle le reçut avec toutes les caresses et toutes les -cajoleries imaginables, mais il demeura toujours froid et insensible. -Ils soupèrent ensemble, mais il ne voulut point coucher avec elle, de -peur peut-être de la guérir; et la rage de se voir ainsi méprisée -augmenta son mal de telle sorte, qu'elle en mourut la nuit même. - - [468] Des suffocations hystériques. (Voyez le _Dictionnaire de - Trévoux_.) - -Quelques-uns ont voulu dire qu'elle avoit été empoisonnée; mais les -moines mêmes qui l'ont assistée, et qui l'ont vue mourante et morte, -justifièrent le mari; aussi madame de Kerveno ni les autres parents ne -l'en ont jamais soupçonné, et ont vécu avec lui comme devant. - -Les enfants de cette femme moururent un peu après que la soeur de leur -mère, qui étoit religieuse, eut fait profession; de sorte que tout le -bien de madame de Kerveno va aux enfants de la princesse d'Harcourt. - -Le marquis de Malause épousa depuis une Duras[469], nièce de M. de -Turenne. - - [469] Il épousa, en secondes noces, en 1653, Henriette de - Durfort, fille de Guy-Aldonce de Durfort et d'Élisabeth de La - Tour de Bouillon. - - - - -DE NIERT, LAMBERT ET HILAIRE. - - -De Niert, car c'est ainsi qu'il se nomme[470], quoique tout le monde -die _Denière_ ou _Denièle_, est de Bayonne: il dit que son grand-père, -étant maire du temps de la Saint-Barthélemy, empêcha qu'on ne fît le -massacre dans Bayonne. Il s'adonna dès sa jeunesse à la musique: M. de -Créquy le prit en qualité de suivant. Il a toujours chanté, de façon -qu'on ne pouvoit pas dire qu'il fît le chanteur. M. de Créquy le -traitoit fort bien, et ne lui disoit jamais _chantez_, ni le menoit en -aucun lieu en lui disant que c'étoit pour chanter; mais De Niert lui -disoit: «Monsieur, porterai-je mon théorbe[471]?--Ce que tu voudras,» -répondoit M. de Créquy. - - [470] Il se nommoit Pierre Denyert, et il étoit premier - valet-de-chambre du Roi. (_Quittance de deux cents livres - tournois pour son habit de deuil, à cause de la mort de la - duchesse de Parme, passée devant notaire le 29 août 1663._ - Cabinet de M. Monmerqué.) - - [471] On disoit _téorbe_, _théorbe_ et _tuorbe_. Cet instrument - avoit remplacé le luth. (_Dict. de Trévoux._) - -Je crois que De Niert fut amoureux autrefois de madame Aubry, qui -chantoit fort bien; mais malgré tout cela, parce qu'elle avoit fait -venir l'ambassadeur de Venise à un souper où il avoit promis de -chanter devant le marquis de Pompéo Frangipani, il n'y voulut jamais -aller, et elle eut bien de la peine à faire la paix. - -Quand M. de Créquy fut à Rome pour l'ambassade d'obédience[472] du feu -Roi, De Niert prit ce que les Italiens avoient de bon dans leur -manière de chanter, et le mêlant avec ce que notre manière avoit aussi -de bon, il fit cette nouvelle méthode de chanter que Lambert pratique -aujourd'hui, et à laquelle peut-être il a ajouté quelque chose. Avant -eux on ne savoit guère ce que c'étoit que de prononcer bien les -paroles. Au retour, le feu Roi le voulut voir; M. de Créquy ne laissa -pas de lui continuer les mêmes appointements: le feu Roi lui donna la -place de premier valet de garde-robe, à la charge de donner douze -mille livres de récompense. Il n'avoit pas un sou; mais il étoit en -bonne réputation, et on voyoit bien que le Roi l'affectionnoit: il -trouva cent mille écus avant que de sortir de la chambre de Sa -Majesté; de là il alla dans la chambre de la Reine, où il dit le don -que le Roi lui venoit de faire: «Mais, ajouta-t-il, je suis bien -empêché, car il me faut trouver quatre mille écus.» - - [472] Cette expression doit être prise uniquement dans le sens de - la soumission à l'autorité spirituelle. Salvaing de Boissieu, - lieutenant-général de Grenoble, accompagna M. de Créquy, en - qualité d'_orateur de Sa Majesté très-chrétienne_. On lit un - extrait de sa harangue dans l'Histoire de Louis XIII, par - Levassor (t. 4, p. 332, édition de 1757, in-4º). Cette ambassade, - dont le but étoit d'amener le pape à entrer dans une ligue contre - la maison d'Autriche, eut lieu en 1633. - -Une jeune veuve, femme-de-chambre de la Reine, lui offrit de la -meilleure grâce du monde de les lui prêter. Cela le charma, et dans ce -moment il en devint amoureux. C'étoit la fille d'un ministre de -Languedoc que l'on avoit convertie; je crois que ce fut elle qui -appela la Reine _Siresse_. Il en fut amoureux douze ans. Cet amour a -furieusement nui à De Niert, car le feu Roi, qui haïssoit la Reine, et -qui ne vouloit pas qu'il y eût aucune correspondance entre ses gens et -ceux de sa femme, n'approuvoit nullement cette affection, et il eût -fait sans cela tout autre chose pour notre homme qu'il ne fît. Il lui -disoit: «Vous n'attendez que ma mort pour vous marier.» - -Quand le cardinal de Richelieu, qui vouloit que les officiers qui -approchoient le Roi de fort près ne lui voulussent point de mal, fit -faire compliment à De Niert sur cette charge, De Niert le dit au Roi, -et lui demanda s'il ne trouveroit pas bon qu'il en remerciât le -cardinal; le Roi le lui permit. On ne sauroit croire combien il étoit -chatouilleux pour les charges de sa maison; il ne vouloit pas souffrir -que le cardinal s'en mêlât. Durant la grande faveur de M. le Grand, -tous les premiers valets-de-chambre et tous les premiers valets de -garde-robe étoient comme de petits favoris. - -Le feu Roi mort, De Niert épouse cette femme. Elle est adroite et même -un peu _escroque_, s'il faut ainsi dire, car elle n'a jamais rien -perdu faute de demander, et elle a obligé parfois telles gens à lui -donner qui n'en avoient nullement envie; d'ailleurs elle est fort -avare; lui est prodigue; elle l'appelle _Panier percé_, et le -_ragote_[473] sans cesse sur sa dépense. Il dit qu'une fois elle -voulut avoir un carrosse: la nuit elle entendoit du bruit dans -l'écurie; elle réveille son mari. «Ce sont, lui dit-il, les chevaux -qui mangent.--Quoi, reprit-elle, nourrir des animaux qui mangent la -nuit! Dieu m'en garde!» Elle les vendit dès le lendemain. - - [473] _Ragoter_, gronder, grogner. Expression triviale et - populaire. (_Dict. de Trévoux._) - -Lui et sa femme se tourmentèrent tant qu'ils obtinrent pour leur fils, -qui est le seul qu'il aient, la survivance de cette charge de premier -valet de garde-robe. Le Roi témoigna assez de bonté en cette -rencontre, car il se mit à genoux afin que cet enfant, qui n'avoit que -cinq ans, lui pût donner sa chemise pour entrer en possession. Le -pauvre De Niert pleuroit de joie quand il racontoit cela: depuis il -fut fait premier valet-de-chambre, et, l'année passée, comme sa femme -poursuivoit chaudement la survivance, le Roi lui dit: «Qui te -donneroit quatre doigts de parchemin te feroit bien aise?--En vérité, -oui, Sire, dit-elle.--Eh bien, ajouta le Roi en riant, ce sera dans -douze ans.» Le cardinal la trouva ensuite à la messe, et lui dit: «Que -demandes-tu encore à Dieu? ta chienne[474] est retrouvée et ton fils a -la survivance.» Elle lui sauta au cou tout devant la Reine, en lui -disant: «Madame, excusez, s'il vous plaît, mon transport.» - - [474] Elle en avoit une qu'elle aimoit fort. (T.) - -Lambert[475] est de Champigny; il étoit enfant de choeur à Champigny -même où il y a une sainte chapelle, quand Moulinié, qui étoit maître -de la musique de Monsieur, le prit et le fit page de la musique de la -chambre de Monsieur. Lambert, ayant quitté les couleurs, se trouva un -tel génie pour la belle manière de chanter, que De Niert, en peu de -temps, n'eut plus rien à lui montrer. Ni l'un ni l'autre ne sont de -ces belles voix, mais la méthode fait tout. - - [475] Michel Lambert, suivant les biographes qui ont copié Titon - Du Tillet (_Parnasse françois_; Paris, 1732, in-folio, p. 390), - naquit en 1610 à Vivonne en Poitou. Il mourut en 1696. Tallemant - le fait naître à Champigny en Touraine; il y avoit un beau - château qui appartenoit à mademoiselle de Montpensier. La sainte - chapelle, dont les vitraux représentoient la vie de saint Louis, - étoit de l'architecture la plus élégante. - -Lambert étudia soigneusement et à composer et à exécuter, et encore -présentement[476] il chante tous les matins pour lui-même, afin de se -perfectionner d'autant plus. Un de ses chagrins, à ce qu'il dit, c'est -de ne pouvoir laisser par écrit sa science, car tout cela dépend de la -manière qu'on ne sauroit exprimer. - - [476] Tallemant écrivoit ceci vers 1660. - -Lambert commença à montrer et à chanter dans les compagnies: on -l'appeloit le petit Michel, le petit Maître, Champigny[477] et -Lambert; de sorte qu'une fois il y eut une plaisante dispute. Quatre -femmes un jour se pensèrent prendre aux cheveux; l'une soutenoit que -Lambert chantoit mieux que personne. «Voire, dit l'autre, c'est le -_petit Michel_.--Vous vous trompez, dit une troisième, c'est le _petit -Maître_.--Vraiment, vous vous y entendez toutes, dit la dernière, -c'est _Champigny_ qui est le plus estimé de tous.» Ce n'est pas que -Lambert ne grimace horriblement, et qu'il ne soit effroyable à voir -en cet état, car même il est fort vilain quand il ne grimace pas. Il -n'y a que lui qui montre bien, et les écolières des autres ne sont -rien au prix des siennes. Si Dieu avoit voulu que c'eût été un homme -plus régulier, il y auroit un grand nombre de personnes qui -chanteroient bien; mais, quoiqu'il ne soit point débauché, il est si -peu exact, que c'est quasi peine perdue que de s'y amuser. Il n'est -point intéressé, et n'a jusqu'ici guère songé à sa fortune; s'il avoit -voulu, il iroit à cette heure en carrosse. - - [477] Cette circonstance rend vraisemblable ce que dit Tallemant - sur le lieu d'origine de Lambert. - -Il étoit toujours de çà et de là en parties où il ne gagnoit rien, et -comme il promettoit à tout le monde, il manquoit aussi à tout le -monde[478]. Une fois, je ne sais quel homme de la cour qui s'étoit -vanté de le faire entendre à une dame, voyant que Lambert lui avoit -manqué trois jours de suite, l'attendit long-temps dans le Luxembourg -pour le battre; mais par bonheur, il ne le trouva pas. - - [478] Si Boileau n'avoit voulu, avant tout, donner à son - amphitryon de la satire du Festin le caractère d'un hâbleur, on - pourroit croire que c'est cette inexactitude de Lambert qui lui a - fait dire: - - Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle, - Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole. - C'est tout dire en un mot, et vous le connoissez. - --Quoi! Lambert?--Oui, Lambert.--A demain. C'est assez. - - (_Satire_ IIIe.) - -Lambert fit connoissance avec la fille de Bel-Air[479] qui avoit la -voix fort belle et qui étoit assez jolie: il se mit à lui montrer, et -en lui montrant, il en devint amoureux, car il est d'assez amoureuse -manière: il s'y engagea si avant qu'il lui promit de l'épouser, et en -parla publiquement; ils furent même accordés, mais il ne concluoit -point. Enfin la mère de la fille, comme voisine de madame d'Aiguillon, -alla se plaindre à elle; madame d'Aiguillon en parle au cardinal, qui -lui dit: «Laissez-moi faire.» Sur l'heure, il envoie chercher -Desmarets, et lui dit de faire un dialogue sur telle chose; le -dialogue fait, il l'envoie à Lambert pour y faire un air, car Lambert -compose bien. On le fait apprendre à Lambert et à sa maîtresse, et -après cela on les fit venir à Ruel, où madame d'Aiguillon se trouva. -Voici le dialogue: - - TIRCIS. - - Philis, j'arrête enfin mon humeur vagabonde. - - PHILIS. - - Trop volage Tircis, pourquoi me fuyois-tu? - - TIRCIS. - - C'étoit pour dire à tout le monde - Que rien n'égale ta vertu. - - PHILIS. - - Oh! l'excuse légère - D'un esprit trop léger! - - TIRCIS. - - Pardonne, ma bergère, - Pardonne à ton berger. - - TOUS DEUX. - - Aimons-nous désormais, - Aimons-nous pour jamais. - - [479] A l'Historiette de Bensserade, il est parlé du père de - cette fille. - - (T.) - -Le cardinal les fit marier; mais il ne leur donna rien: il perdit là -une belle occasion; il n'a jamais rien fait pour eux. Tant pis pour -lui[480]. - - [480] Cette anecdote peut servir de pendant à la dure _négation_ - du cardinal de Richelieu, en réponse au beau sonnet que chacun - sait par coeur, et qui commence par ces vers: - - Armand, l'âge affoiblit mes yeux, - Et toute ma chaleur me quitte, etc. - -La femme de Lambert étoit assez enjouée. Je ne sais si cela lui déplut -ou s'il crut avoir été attrapé; mais, quoi qu'il en soit, il ne la -traita point bien. Elle s'en plaignit au bonhomme Le Pailleur, leur -voisin, qui lui conseilla d'en parler à son père, à sa mère et à ses -soeurs. «Dieu m'en garde! répondit-elle; ils se moqueroient de moi; -car c'est moi toute seule qui l'ai voulu.» Le Pailleur en parla donc à -Lambert, qui ne lui voulut jamais rien avouer. - -Le feu cardinal se divertissoit pourtant de Lambert. Un jour que notre -Orphée s'étoit laissé entraîner dans une de ces caves de vin muscat, à -la Croix du Tiroir[481], il en sortit la tête en compote, et en s'en -retournant, il trouva Le Puis, son beau-père, qui lui dit qu'il le -cherchoit, que le cardinal le demandoit, et qu'il y avoit un carrosse -au logis qui attendoit il y avoit long-temps. Il fallut aller. Par -bonheur pour lui, il y avoit ce jour-là deux comédies chez le -cardinal, l'une françoise, l'autre italienne, durant lesquelles il -dormit fort bien; on soupa: il n'avoit pas besoin de souper; il -employa encore ce temps-là à dormir. Il étoit dix heures quand on le -fit chanter: il n'eut jamais tant de voix. - - [481] C'est ce qu'on appelle _la Croix du Trahoir_; cette croix - étoit placée au coin de la rue de l'Arbre-Sec et de la rue - Saint-Honoré. L'orthographe de ce nom, de même que l'étymologie - qui s'y rapporte, ont singulièrement varié. (Voyez les - _Recherches sur Paris_, par Jaillot, t. 1, _quartier du Louvre_, - p. 7.) - -Sa femme mourut de chagrin au bout de trois ou quatre ans de mariage: -il en a eu une fille. - -Mademoiselle Lambert avoit une petite soeur: c'est Hilaire. De Niert, -qui lui trouva beaucoup de dispositions, se mit à lui montrer, et elle -réussît admirablement. Lambert, voyant cela, voulut avoir sa part de -la gloire. De Niert se retira aussitôt: cela causa quelque petite -froideur entre eux; depuis pourtant cela s'est raccommodé, et de Niert -les va voir fort souvent: il prend grand plaisir à montrer quelque -chose à cette fille. Comme la plupart des gens de musique sont -bizarres, Lambert s'avisa de devenir amoureux de cette fille, parce -que c'était la seule dont il ne le devoit pas être; sa beauté ne lui -servoit point d'excuse, car elle n'est point jolie: il est vrai -qu'elle ne fait pas peur; mais, ma foi, elle n'a rien de beau que la -voix et les dents: c'est une fille fort raisonnable; et quand je -considère les sottes gens avec qui elle a été nourrie, je m'étonne -qu'elle ait l'esprit si bien fait. Cette amour l'a pensé faire -enrager, car il a été un temps qu'il ne lui vouloit rien montrer qu'en -particulier, et quand ils étoient tous deux tout seuls, il se mettoit -à genoux, et lui disoit cent extravagances. Elle aimoit mieux ne rien -apprendre; je dis _ne rien apprendre_, parce que ce n'est pas tout que -d'avoir les airs notés, il faut que ce soit lui qui vous les montre, -ou vous ne leur donnez pas la centième partie de l'agrément qu'il leur -donne. Une fois il en vint jusqu'à faire détendre son lit pour quitter -la maison du père d'Hilaire; après, il le fit retendre. Un jour il -vouloit mettre sa fille en religion: «Vous ferez bien,» lui dit -Hilaire. Aussitôt il ne le voulut plus. Quand il lui parloit de sa -passion, elle lui disoit: «Que voulez-vous, vous êtes fou. Si j'étois -capable de faire quelque sottise, vous m'en devriez empêcher.» Cela le -mit en colère: il s'en va, et ni lui ni son valet ne venoient plus -manger au logis. Cela l'ennuyoit furieusement, et il étoit bien -embarrassé de sa colère; pour se raccrocher, il renvoya son valet -prendre ses repas à l'ordinaire: il y revint lui-même bientôt après, -et il disoit à tout le monde: «Ne croyez pas que j'en sois amoureux.» -Et tout le monde le croyoit un peu plus fort. - -Lambert voulut penser à quelque charge de la musique: il se trouva si -gueux qu'il en eut honte; cela lui servit à une chose. M. de -Lisieux-Matignon aimoit fort à les entendre lui et Hilaire. Ils -chantent des dialogues ensemble les plus agréables du monde. Il leur -envoyoit tous les ans un carrosse pour aller le trouver à la campagne, -et ne les renvoyoit point sans quelque présent. Un honnête homme, -nommé M. Marchand, _custodi-nos_[482] du prince Eugène, car il a une -soeur chez madame de Carignan, étoit aussi comme l'intendant de M. de -Lisieux. - - [482] Le _custodi-nos_ étoit le titulaire d'un bénéfice; il - prêtoit son nom à celui qui en étoit le véritable usufruitier. - -Cet homme s'affectionna à Hilaire; il aimoit aussi Lambert: il demanda -si le père d'Hilaire le vouloit prendre en pension. On lui fait -quitter le cabaret. Marchand est infirme, et passe une bonne partie de -l'année au lit; il a fait du bien à toute la maison, car il fit donner -une pension de mille livres à Lambert sur les bénéfices de M. de -Lisieux. On eut bien de la peine à faire faire à notre homme ce qu'il -falloit pour cela: c'est un petit esprit _de bois blanc_, comme disoit -Le Pailleur. Il donna une prébende de Dreux de douze cents livres de -rente au frère d'Hilaire, qui prit une des filles avec lui, et ils -vivent là tous deux. - -Lambert avoit eu une pension de quatre cents écus du temps de M. -d'Émery, à qui il en avoit l'obligation, et tout le monde est ravi de -le faire payer de sa pension; aussi est-il assez reconnoissant. - -Marchand payoit gros, et faisoit valoir ce qu'Hilaire avoit pu amasser -des présents qu'on lui faisoit et des ordonnances qu'elle avoit pour -avoir chanté aux ballets du Roi. - -Hilaire avoit une soeur qu'elle a encore, qui est jalouse d'elle -horriblement. Cette fille dit tant de sottises de Marchand et d'elle, -que cet homme sortit de la maison. Enfin pourtant on l'y fit revenir, -et Lambert, qui n'est plus amoureux, considérant que sa belle-soeur -lui étoit nécessaire, qu'ils se faisoient valoir l'un l'autre, et -aussi pour se délivrer des impertinences du père, de la mère et de -cette belle-soeur, alla loger avec Hilaire, avec ce M. Marchand, -auprès des Petits-Pères, où Hervault[483] les attira, et leur fait -payer leurs pensions soigneusement, car Hilaire en a une aussi, si je -ne me trompe: ils ont soin du bonhomme, de la bonne femme et de la -soeur même; il est vrai que cette fille travaille. La fille de Lambert -est assez jolie, danse bien, joue bien du clavecin, et Lambert dit -qu'il lui trouve de la voix: elle aime sa tante tendrement, aussi lui -a-t-elle bien de l'obligation[484]. M. de Langres a donné depuis peu -un bénéfice de huit cents livres de rente à Lambert. - - [483] Ce nom est douteux. - - [484] Lulli épousa la fille de Lambert. (_Parnasse françois_ de - Titon Du Tillet, p. 391 et 401.) - - - - -LA GAILLONNET ET SA FILLE. - - -Une lavandière de Paris avoit une jolie fille qu'elle vendit à un -commandeur de Malte, qui l'entretint quelque temps; après, un nommé -Gaillonnet[485], de l'extraordinaire des guerres, l'entretint et en -eut une fille; et après, afin qu'il lui en coûtât moins, il y associa -aussi un garçon de l'extraordinaire des guerres, appelé Marbault. Tous -deux ensemble ils la marièrent à un nommé Chirat, qui avoit un frère -procureur du roi du Châtelet. C'étoit un coquin que ce Chirat, qui -n'ignoroit pas la vie de la demoiselle; cependant, comme il s'avisa de -faire le fâcheux quelque temps après, sa femme et Gaillonnet le -voulurent empoisonner. Il les accusa d'adultère et d'empoisonnement, -et ils furent pris tous deux. L'affaire s'accommoda pour quinze mille -livres, par l'avis du procureur du roi, et comme il n'y avoit point -d'enfants, on les démaria par impuissance. Voilà Gaillonnet et -Marbault en liberté; ils font une nouvelle société avec leur confrère -Le Page[486], dont nous avons parlé ailleurs. Sa première femme, qui -découvrit l'affaire, l'attendit une fois tout un jour dans une écurie -pour le châtier, comme il alloit voir sa mignonne. Gaillonnet, qui -avoit beaucoup donné à cette femme, et qui voyoit qu'elle avoit tiré -de bonnes nippes de ses associés, pour jouir de ce bien-là, épousa la -demoiselle. On mit sa fille sous le poêle, disant qu'il n'y avoit -point eu de mariage avec Chirat. La fille étoit déjà grandette; on -parle de la marier et de lui donner cinquante mille écus. Fourrilles, -grand maréchal-des-logis, jeune homme à qui son père avoit laissé -assez de dettes, voyant la fille jolie, le père de bon lieu et de quoi -s'acquitter, n'eut point d'égard à tout le reste et l'épouse. Je ne -sais à qui en est la faute; mais au bout de deux jours, les voilà aux -couteaux tirés. Par une bizarrerie admirable, il hait sa femme et -devient amoureux de sa belle-mère; il est vrai que cette femme est -vive et a quelque chose de fort aimable. Un jour le chevalier, son -frère, trouva la mère et la fille et une parente, l'une avec la pelle, -l'autre avec les pincettes, et la troisième avec le balai, en haut, -pour assommer le pauvre Fourrilles. «Comment, ce dit-il, à quoi -songes-tu? Que ne jettes-tu toutes ces p......-là par la fenêtre?» -Voilà encore plus de _grabuge_ que jamais, quoiqu'il n'y eût point de -coups rués. Fourrilles avoit été si sot que d'épouser sans toucher -l'argent[487]; c'étoit là le véritable sujet de tout ce qui -s'ensuivit; car n'aimant point sa femme, et mal satisfait de n'avoir -que du papier, il ne la traitoit nullement bien. Elle se mit à le haïr -encore plus fort; enfin, il les fallut démarier. Voici une nouvelle -bizarrerie. Dès qu'elle ne fut plus sa femme, il en devint amoureux, -et fit, mais en vain, tout ce qu'il put pour coucher encore avec -elle[488]. D'autres ne la trouvèrent pas si cruelle. Le père, voyant -du scandale, la fait mettre dans un couvent; le père consent qu'elle -en sorte quelque temps après, parce que Pâris, qui étoit à M. de -Turenne, parloit de l'épouser; mais il l'entretint seulement. Or, -Fourrilles avoit touché quelque chose de la dot: il demandoit à payer -sûrement; un créancier huguenot fit aller l'affaire à l'édit[489]. - - [485] Vions, sieur de Gaillonnet. On dit qu'ils sont - gentilshommes. - - (T.) - - [486] Voyez l'Historiette de Le Page. - - [487] Il dit que, pour ne le pas payer d'une partie qu'il devoit - toucher d'eux dans quelque temps, ils prirent prétexte sur ce que - la fille n'avoit pas encore douze ans quand on la maria. (T.) - - [488] M. de Cornusson de La Valette avoit épousé une femme qui se - gouverna assez mal; elle n'eut qu'une fille; elle supposa un - fils, puis, par colère, elle le tua. Accusée, elle prouve qu'il - étoit à une meunière: on étouffe l'affaire. Sou mari et elle se - séparent, font rompre le mariage. Il prend une seconde femme. - Etant à Paris, il trouve sa première femme en chambre comme une - gourgandine: il couche avec elle, se renflamme, et la reprenoit - si la deuxième n'eût accouché tout à propos d'un garçon. (T.) - - [489] La chambre de l'édit étoit mi-partie de conseillers - catholiques et de juges protestants. Elle avoit été créée par - l'édit de Nantes. - -Après Pâris, un gentilhomme de Normandie, mais qui n'étoit pas un fin -Normand, nommé Bressey, fils de madame de Clinchamp[490], l'entretint -et en avoit même eu des enfants. Pour s'exempter de retourner jamais -en religion, elle se met en tête de l'attraper, et lui dit, en -sollicitant son procès, que s'il la traitoit de femme, cela serviroit -à son affaire. Il le fit et dit à tous ses juges que c'étoit sa femme. -Après elle lui dit: «Mais la chose seroit bien plus croyable si nous -faisions un petit contrat de mariage.» Il en fit un tout niaisement, -et même en badinant elle se fit épouser; il est vrai qu'il y avoit -quelques nullités: elle gagne son procès, et sur l'heure[491], avant -que de sortir de l'audience, elle présente requête, exposant que M. de -Bressey, qui l'a toujours traitée de femme, comme tous ces messieurs -en sont témoins, et qui l'avoit épousée après un contrat de mariage -qu'elle produisoit, ne la vouloit pas reconnoître pour telle: il étoit -présent et disoit pour ses raisons qu'il ne l'avoit épousée qu'à la -cavalière, et pour lui faire gagner son procès; il fut ordonné sur -l'heure qu'il iroit en bas[492], si mieux n'aimoit la reconnoître pour -sa femme. Il la reconnut, et, pour plus grande sûreté, elle fit -recélébrer le mariage. Fourrilles dit qu'il est fort des amis de la -dame, et qu'ils s'écrivent assez souvent. - - [490] Louise de Montgommery, dame de Clinchamp; elle avoit épousé - Clinchamp en secondes noces. (_Voyez_ l'article Clinchamp, p. - 376.) - - [491] Vers la fin du Parlement, en 1657. (T.) - - [492] _En bas_, dans les prisons de la Conciergerie. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME. - - - Pages - - La présidente Perrot. 5 - - Perrot d'Ablancourt. 9 - - Le baron d'Auteuil. 13 - - Madame Coulon. 14 - - La présidente Lescalopier. 17 - - M. de Bernay. 23 - - M. de Vassé. 25 - - Le Saulnier. Le roi d'Éthiopie. 29 - - M. de Laffemas. 31 - - Haudessens. 37 - - Beaulieu-Picart. 39 - - L'Estoile et Saint-Thomas. 45 - - L'esprit de Montmartre et Raconis. 49 - - Madame de Montandre. 52 - - Madame de Champré et les autres dames de Noyon. 53 - - D'Amboise, père et fils. 66 - - L'abbé Du Landaye. 68 - - Du Burcq. 66 - - Madame Cornuel. 72 - - Lettre de madame Cornuel à la comtesse de Maure. 77 - - Boutard. 80 - - Madame d'Amet. 83 - - Costar. 84 - - Madame de Cavoye. 98 - - Le cardinal de Retz. 102 - - La présidente de Pommereuil. 115 - - Bezons. 116 - - Salomon-Virelade. 119 - - Madame de La Grille. 122 - - Menillet. 123 - - Ménage. 125 - - M. de Laval. 152 - - Esprit. 170 - - Sarrazin. 173 - - La marquise de Sy. 178 - - Souscarrière. 184 - - La Liquière. 193 - - M. de Guise, petit-fils du Balafré. 197 - - Madame Dalot. 207 - - M. de Roquelaure, Boissac, madame de Lesdiguières. 211 - - La Tour Roquelaure. 223 - - Le chevalier de Roquelaure. 226 - - Belesbat. 230 - - Madame de Courcelles-Marguenat, et madame de Chauvry. 234 - - Saint-Germain Beaupré, le feu président Le Bailleul et ses - fils. 240 - - Madame de Choisy, Champagne le coiffeur. 247 - - M. et madame de Brégis. 253 - - Cérisante et Marigny. 259 - - Madame de Gondran. 270 - - Sévigny et sa femme. 298 - - Turcan. 305 - - Ninon de Lenclos. 310 - - M. de Villarceaux et madame de Castelnau, avec M. et madame - de Nouveau. 321 - - Mademoiselle de Sallenauve. 326 - - Priezac. 334 - - Le président Amelot. 336 - - Gomberville. 343 - - La présidente Aubry, son mari, Orgeval et Senas. 347 - - Gauffredy. 354 - - Mademoiselle Garnier, ou madame d'Orgères, depuis dame de - Champlâtreux. 358 - - Le petit Grammont. 363 - - Provençaux et provençales. 367 - - Mademoiselle Diodée. 372 - - Clinchamp. 376 - - Madame de La Roche-Guyon. 379 - - Madame de Castelmoron. 390 - - Rénevilliers. 395 - - Madame Roger. 401 - - Madame de Vervins. 406 - - Ruqueville. 411 - - Le Page et ses deux femmes. 414 - - Le vicomte de Lavedan. 421 - - De Niert, Lambert et Hilaire. 428 - - La Gaillonnet et sa fille. 439 - - -FIN DU TOME QUATRIÈME. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des -Réaux, Tome quatrième, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HIST. DE TALLEMANT DES REAUX *** - -***** This file should be named 42497-8.txt or 42497-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/4/9/42497/ - -Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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