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-The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux,
-Tome quatrième, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux, Tome quatrième
- Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle
-
-Author: Various
-
-Editor: Louis Monmerqué
- Hippolyte de Chateaugiron
- Jules-Antoine Taschereau
-
-Release Date: April 8, 2013 [EBook #42497]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HIST. DE TALLEMANT DES REAUX ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
- MÉMOIRES
-
- DE
-
- TALLEMANT DES RÉAUX.
-
-
-
-
- PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
- Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.
-
-
-
-
- LES HISTORIETTES
-
- DE
-
- TALLEMANT DES RÉAUX,
-
-
- MÉMOIRES
- POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
-
- PUBLIÉS
- SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
-
- avec des éclaircissements et des notes,
- PAR MESSIEURS
-
- MONMERQUÉ,
- Membre de l'Institut,
-
- DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
-
-
- TOME QUATRIÈME.
-
-
- PARIS,
- ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
- PLACE VENDÔME, 16.
-
- 1834
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-DE
-
-TALLEMANT.
-
-
-
-
-LA PRÉSIDENTE PERROT.
-
-
-La présidente Perrot est fille de cet impertinent nommé Combaut, à qui
-M. de Sully, comme on voit dans ses Mémoires, vouloit faire couper le
-cou à Londres, durant son ambassade; c'est celui-là même pour qui on
-prit Gombauld, l'académicien. Il étoit fils d'un garde-sacs fort
-riche.
-
-La présidente Perrot est une des femmes du monde qui a le plus de
-mignon: je dis qui _a_, parce que, encore aujourd'hui, après avoir
-fait dix-huit enfants, si je ne me trompe, elle est encore jolie, et,
-quoique petite, elle n'est point devenue trop grosse. Elle a toujours
-été un peu coquette; mais on ne croit pas qu'elle ait conclu; elle ne
-manque point d'esprit. D'Ablancourt, cousin-germain de son mari, y
-mena Patru, avec lequel il avoit fait amitié; ils y étoient tous les
-jours.
-
-Un carnaval, qu'on devoit jouer _les Bergeries_ de Racan, en une
-société du quartier Saint-André, chez un nommé M. Guiet, greffier du
-parlement, il prit une fantaisie à un vieux garçon, parent du
-président, nommé Montgazon, Gascon, et qui avoit vu tout le beau
-monde, de jouer une farce après cette pastorale: on ne fit que rire de
-cette pensée. Le lendemain, la présidente, qui étoit en couche, écrit
-un billet à Patru, qu'il vînt vite, et elle lui dit, quand il fut
-arrivé: «C'est tout de bon aujourd'hui; Montgazon a déjà fait le plan;
-ceux qui jouent les _Bergeries_ sont ravis de notre proposition.» Le
-dessein fut fait pour les acteurs qu'on avoit, et pour se moquer des
-amants qu'avoit la fille de Guiet. La présidente, quoique, se
-conservant avec grand soin, elle fût d'ordinaire fort long-temps en
-couche, se leva pourtant au bout de trois semaines. Elle étoit fort
-jolie, fort éveillée et fort jeune. Son mari n'étoit alors que
-conseiller; on donna à la présidente le personnage de la fille à
-marier; son père se nommoit sire Anselme: c'étoit d'Ablancourt; et la
-propre demoiselle de la présidente faisoit sa mère. Madame Des Etangs,
-soeur du président, faisoit la servante; Gros-Guillaume, c'étoit un
-gentilhomme de Brie, nommé Meneton; Patru étoit le premier amoureux;
-un conseiller, nommé Ligny, garçon riche, mais assez sot, faisoit un
-écolier nouvellement revenu d'Orléans; et quoique, comme j'ai dit, ce
-ne fût qu'un impertinent, il ne laissa de faire fort bien; car, en
-faisant l'impertinent, il faisoit son personnage. Il étoit encore
-garçon et un peu feru de la présidente; il gronda quelque temps de ce
-que Patru avoit fait le premier personnage; mais Montgazon, qui étoit
-un diseur de vérités, lui dit qu'il se moquoit, et qu'il falloit que
-chacun fît ce à quoi il étoit propre. Ce Montgazon jouoit une fois
-contre un homme qui avoit les mains fort noires, et qui fit tomber
-par mégarde des jetons. «Mais aussi, lui dit-il, monsieur, de quoi
-vous avisez-vous, de jouer avec des gants?--Je n'en ai point, dit
-l'autre.--Ah! ma foi, reprit-il, je croyois que vous en eussiez.»
-
-Pour revenir à Ligny, il alla dire une fois à Montgazon: «Monsieur,
-j'ai considéré comment fait Térence, il ne fait pas comme vous.--Quand
-vous entendrez Térence, lui dit Montgazon, on vous en croira.» On
-avoit mis un homme du voisinage, nommé Le Fèvre, pour faire le
-quatrième amoureux. Le président Perrot faisoit le troisième, qui
-étoit un capitan: c'étoit un assez petit rôle. Ce Le Fèvre en un
-endroit avoit à dire: «Madame, je l'entendrai volontiers.» Il dit:
-_voulentiers_, et prit son chapeau par la forme pour faire une
-révérence. Montgazon dit: «Regardez, de sa vie il n'a dit
-_voulentiers_, ni n'a pris son chapeau comme cela.» On le cassa.
-
-La scène s'ouvrit par madame Des Estangs, en chantant et en filant,
-deux choses qu'elle faisoit admirablement bien; d'ailleurs, elle étoit
-née à la comédie, et surtout pour le personnage de servante. Ce début
-fut si gai et si agréable qu'un Italien, nommé Andreossi, qui avoit
-résolu de s'en aller dès que la pastorale seroit finie, lui qui avoit
-vu tous les bons farceurs de delà les monts, y demeura jusqu'à quatre
-heures du matin, encore qu'il n'eût point soupé. D'Ablancourt, au
-jugement de tous, passa de bien loin Gauthier-Garguille, dont il avoit
-imité l'habit. Il chanta aussi une chanson comme lui. En un endroit de
-la pièce, Meneton surpassa aussi Gros-Guillaume, car ils paroissoient
-l'un et l'autre aussi naturels que ces deux excellents acteurs, et
-avoient bien plus d'esprit. Ils furent fort plaisants dans l'entretien
-qu'ils eurent sur le Grand-Caire, où sire Anselme avoit, disoit-il,
-été consul de la nation françoise. «Ah! vraiment, disoit Agathe (la
-présidente s'appeloit ainsi), nous ne dînerons de long-temps; voilà
-mon papa sur son Grand-Caire!» Patru et elle se dirent de fort
-plaisantes choses. Elle lui reprocha sa petite vie, car elle
-n'ignoroit pas l'histoire de madame Levesque[1], et lui ne l'épargnoit
-pas, car il la connoissoit fort bien; il savoit qu'elle eût bien voulu
-qu'il eût été de ses adorateurs, et lui ne vouloit point avoir affaire
-avec une fine mouche qui ne prétendoit que badiner[2]. La demoiselle
-faisoit si bien que, quand elle se mettoit en colère, les veines du
-col lui enfloient gros comme le doigt; et elle étoit ravie de pouvoir
-gronder sa maîtresse, et lui dire ses vérités impunément.
-
- [1] On a vu plus haut l'histoire de madame Lévêque (t. III, p.
- 278).
-
- [2] Si quelqu'un en a eu quelque chose, ç'a été le fou de
- président de La Barre. (T.)
-
-En une scène, sur la fin, sire Anselme, qui vouloit honnir sa
-servante, qu'il avoit surprise en flagrant délit, consultoit avec son
-valet; Gros-Guillaume étoit d'avis qu'on la mît sur le cheval de
-bronze avec un écriteau: «Voire, dit l'autre; mais qui t'a dit que le
-cheval de bronze porte en croupe.» Il dit un million de folies, et
-quasi rien de ce qu'on avoit prémédité. Et la seconde fois, il dit
-toutes choses nouvelles. Il a l'esprit admirablement vif. Aux noces de
-sa fille, il se mit à danser _la Pavane_, et on dit qu'il n'y a jamais
-rien eu de si plaisant. Feu M. le comte (_de Soissons_), qui en ouït
-parler, voulut voir cette farce, car elle fut jouée deux fois. L'autre
-fois, ce fut chez la mère de la présidente; mais on lui fit dire que
-s'il venoit on ne joueroit point. Patru dit qu'il n'a jamais tant ri
-qu'il rit aux répétitions. Pour le reste on l'a oublié[3].
-
- [3] Cette description d'une farce jouée en société, du temps de
- Louis XIII, est une des choses les plus curieuses que Tallemant
- nous ait transmises. Les autres Mémoires du temps n'offrent rien
- d'analogue.
-
-
-
-
-PERROT D'ABLANCOURT[4].
-
-
-D'Ablancourt en ce temps-là avoit le plus beau feu du monde. On lui
-avoit donné je ne sais quel dogue à cause qu'il logeoit vers le
-Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant:
-«J'aime bien mieux être volé deux fois l'année que de ne dormir point
-toutes les nuits.» En ce temps-là il jouoit, et, comme il perdoit, son
-laquais le vint tirer par-derrière et lui dit: «Mordieu! vous perdez
-là tout notre argent, et tantôt vous me viendrez battre[5].»
-
- [4] Nicolas Perrot d'Ablancourt, né à Châlons-sur-Marne le 5
- avril 1606, mort à Paris le 17 novembre 1664.
-
- [5] Ce même valet, qui avoit été nourri avec lui, se mit en tête
- de le marier; mais d'Ablancourt manquoit toujours aux entrevues.
- Une fois il lui dit: «Mais ne me faites donc plus comme cela; je
- n'ai que des reproches de vous.» (T.)
-
-Le père du président, nommé Cyprien Perrot, conseiller à la
-grand'chambre, étoit un homme de mérite, et qui ne craignoit rien. Sa
-famille l'enferma le jour qu'on jugea la maréchale d'Ancre, car il
-n'eût pas manqué de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Théophile. Son
-père, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: _portera conseil_, étoit
-chancelier du duc d'Alençon, et eût été chancelier de France, si son
-maître eût survécu à Henri III: ce chancelier étoit un grand
-personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu
-d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'étoit
-fait huguenot, avoit laissé ce garçon, qui étoit son fils, fort jeune,
-il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il étoit sur le point de
-lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords à
-d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va
-étudier en théologie en Hollande. La présidente disoit à Patru que
-toute sa frayeur étoit que d'Ablancourt ne se fît ministre. Au retour
-de là il se mit à travailler, car il avoit mangé une partie de son
-bien, et le père, qui étoit naturellement fainéant, non pas à écrire,
-car en vers et en prose il a fait plusieurs méchants ouvrages, lui
-disoit toujours: «Ma surdité... (Il en étoit incommodé; et de là vient
-qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, _stentoreggia sempre_, car il
-étoit accoutumé à parler à un sourd.) Ma surdité, disoit ce bon homme,
-m'a empêché de faire quelque chose.» Comme d'Ablancourt étoit en
-Hollande, un libraire lui dit: «Monsieur, ne vous plairoit-il point
-acheter un gentil poète françois?» Il trouva que c'étoit son père.
-
-D'Ablancourt étoit un esprit comme Montaigne, mais plus réglé; il
-s'est amusé par paresse aux traductions, et n'a rien produit de
-lui-même que la préface de _l'Honnête femme_[6]. Lui et Patru
-raccommodèrent fort le livre du Père du Bosc qui a ce titre. Cette
-préface fut faite avant que d'Ablancourt allât en Hollande. Après
-avoir bien lu les Pères, il dit que pour trouver du sens commun il
-faut aller au-dessus de Jésus-Christ. Il disoit à l'Académie, sur le
-mot _apostoliquement_: «On dit _prêcher apostoliquement_, pour dire
-prêcher mal.» Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on
-alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: «Ne
-te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y
-mettrai bon ordre.» Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des
-libertés qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit
-ses traductions comme des originaux. Il commença par quelques
-harangues de Cicéron: _Pro Quintio_, _pro lege Maniliâ_, _pro
-Ligario_, _pro Marcello_, sont de sa traduction; après il traduisit
-Minutius Félix, Tacite, Arrien, César, la Retraite des dix mille et
-Lucien.
-
- [6] Ce passage montre que d'Ablancourt a composé la préface de
- _l'Honnête femme_, par le Père Du Bosc, religieux cordelier,
- conseiller et prédicateur ordinaire du Roi. Paris, 1658, petit
- in-12. Nous citons la quatrième édition, qui est sous nos yeux;
- elle est dédiée à la duchesse d'Aiguillon. La préface, qui sert
- de défense à l'ouvrage, indique qu'elle n'est pas de l'auteur,
- mais d'Ablancourt y garde l'anonyme.
-
-Il s'est accoquiné à la province, et il ne vient presque plus ici que
-quand il a un livre à faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie
-jusqu'à cinq fois ses ouvrages. C'est un garçon d'honneur et de vertu,
-et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de santé à présent,
-et cela l'attache encore plus que jamais à la campagne.
-
-Il disoit que la Providence mettoit toujours l'appétit d'un côté et
-l'argent de l'autre.
-
-Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe
-de _fistes_, etc., s'il falloit une _s_ ou non, après avoir disputé je
-ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit
-faire imprimer:
-
-«Tenez, lui dit-il, mettez les _fisstes_ et les _fusstes_ comme vous
-voudrez. J'ai doublé l'_s_ pour faire sentir qu'il la faut siffler.»
-
-Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: «Mais ne
-trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?--Oui, répondoit-il, mais c'est
-du feu d'enfer.»
-
-Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit été avocat, et est mort
-abbé d'Hermières[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie
-pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe
-étoient des ridicules, et il disoit de Patru: «C'est dommage qu'il
-soit avocat.» C'étoit un vieux garçon qui avoit vu le beau monde.
-
- [7] L'abbaye d'Hermières, près de Tournan en Brie.
-
-D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais
-appris à danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille,
-que ce célèbre acteur ne dédaignoit pas quelquefois de disputer contre
-lui à qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle
-Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle
-même, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. «N'ai-je pas,
-disoit-il, fait imprimer ma généalogie, mon âge; et l'âge de toutes
-mes soeurs n'y est-il pas?» Cela faisoit enrager la présidente. Cette
-grande gaîté s'évanouit par son second changement de religion, ou
-plutôt, pour parler correctement, par sa récipiscence: il ne fut plus
-si agréable à beaucoup près.
-
-Une fois que Patru alloit plaider: «Ah! lui dit-il, mon ami, je te
-plains; c'est le malheur des honnêtes gens qu'en quelque lieu qu'ils
-parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.»
-
-
-
-
-LE BARON D'AUTEUIL.
-
-
-La présidente Perrot a un frère qui a l'honneur d'être un peu fou par
-la tête. Il s'avisa en sa petite jeunesse de dire qu'il étoit de la
-maison de Bourbon, non royale; et s'étant mis à suivre le barreau pour
-quelques années, pour y faire admirer son éloquence, il se faisoit
-porter la robe par un page, et s'appela le baron d'Auteuil; il fit une
-belle généalogie, bien imprimée, et prit l'épée. Après, il se maria à
-une Bournonville, de bonne maison de Flandre, à la vérité, mais fort
-gueuse. Cette femme prit la peine de le faire cocu, et de lui aider à
-se ruiner. Elle mourut jeune, et, comme la présidente alloit pour le
-consoler, dans le transport, après avoir dit qu'il perdoit une femme
-de grande vertu, il se mit à genoux, et dit qu'il n'y avoit que Dieu
-qui lui pût donner la consolation nécessaire, et que c'étoit à lui
-seul qu'il la falloit demander.
-
-Une fois la présidente, voyant son fils aîné folâtrer, dit à
-d'Ablancourt: «Tiens, il sera fou comme toi.--Dites comme son oncle
-d'Auteuil, ma cousine, répondit d'Ablancourt; c'est un Perrot enté sur
-Combault.»
-
-Une fois le baron et d'Orgeval, maître des requêtes, se prirent de
-paroles: le baron conta cela à sa soeur, et lui dit: «Ma soeur, il
-fut assez insolent pour m'appeler _chevalier de la table ronde_. Je
-vous jure que sans le respect que je me porte à moi-même, je lui eusse
-passé mon épée au travers du corps.» Cet homme s'avisa après de faire
-des livres; et, pour cajoler le cardinal de Richelieu, il alla faire
-l'histoire de tous les ministres d'État, et il veut, à toute force,
-que chaque roi ait eu un premier ministre. Depuis, M. le Prince
-d'aujourd'hui[8], je ne sais par quelle rencontre, l'alla mettre
-auprès du duc d'Enghien, où il ne fut pas long-temps.
-
- [8] Le grand Condé.
-
-
-
-
-MADAME COULON.
-
-
-Madame Coulon est fille de Cornuel, contrôleur général des finances[9]
-et président des comptes, et de sa servante qu'il épousa un peu avant
-de mourir. Elle fut mariée en premières noces à un marchand qu'on
-appeloit M. de La Marche; La Marche ne dura guère; elle revint chez
-son père. Or, il avoit un commis, nommé Argenoust, qui avoit une jolie
-femme; le président s'en accommodoit, et le commis, par droit de
-représailles, s'accommodoit de sa fille Cornuel le surprit un jour
-avec elle: «Monsieur, lui dit cet homme, vous avez ma femme, il est
-raisonnable que j'aie votre fille». Cornuel mit sa fille à
-Montmartre, mais elle en sortit. Coulon[10] en devint amoureux. M.
-d'Elbeuf en étoit aussi épris; et elle est encore bien faite. On fit
-sur cela ce vaudeville:
-
- Bonjour la compagnie,
- Bonjour monsieur Coulon;
- La Marche est bien jolie,
- Mais craignez le bâton,
- Bonsoir la compagnie,
- Bonsoir monsieur Coulon.
-
- [9] Il étoit beau-frère de madame Cornuel, si célèbre par ses
- bons mots. (_Voyez_ l'article de cette dernière, p. 72 de ce
- volume.)
-
- [10] Coulon est conseiller au Parlement, et fils d'un homme
- d'affaires. (T.)
-
-On dit pourtant que Coulon coucha avec elle avant que de l'épouser.
-Durant sa grande amour, Coulon, en allant à la messe pour y voir la
-belle, demandoit aux gens: «N'avez-vous point vu mon ange? Mon ange
-est-il passé? Mon ange est-il allé à la messe?» Enfin, il l'épousa du
-consentement du père. Aussitôt il se met à en conter à celle-ci et à
-celle-là, et elle à coquetter de son côté. On dit qu'il disoit, voyant
-qu'il n'avoit point d'enfans, que tous ses amis et lui ne pouvoient
-faire un enfant à sa femme[11]. Cornuel mort, elle se fit séparer de
-biens, car c'est un étrange ménage, par le moyen de M. d'Émery, qui,
-ayant eu la charge de contrôleur général, s'étoit mis à lui faire
-l'amour; elle sauva la charge de son père et bien d'autres choses. Le
-prieur Camus fit ce maquerellage; la suivante étoit pour Chabenas.
-D'Émery faisoit faire plusieurs petites affaires à son inclination qui
-pouvoient valoir huit mille écus par an. Coulon ne bougeoit de chez
-le galant de sa femme, et offroit sa faveur à tout le monde; il
-l'accompagnoit à la campagne, et n'en faisoit point la petite bouche;
-aussi d'Émery lui rendit-il un grand service; car il fit un garçon à
-sa femme. L'abbé d'Effiat disoit que cet enfant étoit fort
-_émérillonné_. Un jour Coulon, en présence de Tallemant, le maître des
-requêtes, et de sa femme, appela la sienne p..... Elle se mit à
-pleurer, et lui reprocha que c'étoit lui qui avoit voulu qu'elle se
-donnât à M. d'Émery, et, avec une naïveté étrange, elle se mit à
-conter tout cela à madame Tallemant, qui se reculoit et lui disoit:
-«Madame, en voilà assez; en voilà assez, madame.» D'Émery la quitta
-pour Marion[12]. Depuis, je ne sais où elle s'étoit gâtée; mais le
-bruit à couru qu'elle avoit sué la v..... à la campagne, il y a plus
-de douze ans.
-
- [11] Un autre disoit: «Tout le monde couche avec ma femme hors
- moi.» (T.)
-
- [12] Marion de Lorme. (_Voyez_ son article, t. III, p. 141.)
-
-Il prit une fantaisie à Coulon, environ en ce temps-là, d'entendre les
-auteurs latins; il fait venir Pepandre[13], mais ce pauvre diable ne
-fut pas satisfait du paiement, et il disoit en se plaignant: «Je
-l'avois rendu digne d'une honnête femme.»
-
- [13] Ce nom est incertain dans le manuscrit.
-
-Coulon ne manque pas d'esprit; mais il dit des saletés: en présence
-des femmes, je lui ai ouï dire _sucre_. Au reste, on ne sait comme il
-a fait; mais, jusqu'à la _fronderie_[14], il a beaucoup dépensé. Sa
-femme lui donnoit peu; je ne crois pas que quelque vieille
-l'entretînt; il n'est ni assez jeune, ni assez beau pour cela. Je ne
-dirai pas aussi que ce fût la fausse monnoie. On parlera de lui
-amplement dans les Mémoires de la Régence.
-
- [14] Le conseiller Coulon s'étoit jeté à corps perdu dans le
- parti de la Fronde.
-
-
-
-
-LA PRÉSIDENTE LESCALOPIER.
-
-
-Lescalopier, président aux enquêtes, épousa une mademoiselle Germain,
-fille unique, qui étoit riche; depuis, il vendit sa charge, et eut un
-brevet de conseiller d'État. Ce n'étoit pas un homme trop bien bâti.
-Etant marié, il se négligea fort, devint bourru, et ne faisoit plus
-que lire Tacite. Sa femme, qu'on nomma toujours la présidente, étoit
-blonde et de belle taille, mais un peu gâtée de petite-vérole. Quand
-ce fou de marquis de Casquès[15], ambassadeur de Portugal, étoit ici,
-la voyant masquée au Cours, il la crut belle; mais quand, par je ne
-sais quelle aventure, elle se fut démasquée, il la pria de se
-remasquer. Elle vouloit pourtant faire accroire qu'il lui avoit envoyé
-des gants et des parfums, comme il faisoit à celles qui lui avoient
-plu. Le comte de Charost[16] avoit épousé la soeur de Lescalopier; ils
-logeoient ensemble. Toutes deux, aussi sottes l'une que l'autre, elles
-ne se vouloient point céder. «Moi, je suis femme de l'aîné.--Moi, je
-suis femme d'un capitaine des gardes-du-corps.» Elles se faisoient
-garder leur place à la table dès que le couvert étoit mis, l'une par
-un page, l'autre par un laquais.
-
- [15] Cascais (T.)
-
- [16] Charost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
- toujours _mon maître_. Cela est bien _valet_. (T.)
-
-On dit de la présidente que, croyant que La Rivière, aujourd'hui M. de
-Langres, l'aimoit, à une collation elle ne mangea point, parce qu'il
-lui avoit dit que si elle lui vouloit témoigner qu'elle agréoit ses
-services, elle ne mangeroit point. Il se vouloit moquer d'elle, et en
-avoit averti la compagnie. Tout le monde se tuoit de la servir. «Je ne
-saurois manger, disoit-elle; j'ai une cruelle migraine.» Quelque temps
-après, elle demande un verre d'eau. La Rivière lui fit signe. Elle
-n'osa boire, et fit semblait qu'un mal de coeur lui venoit de prendre.
-
-Brégis, en dansant avec elle les _six visages_, la voulut baiser comme
-on fait à la fin; elle ne le vouloit pas. Il tâcha de la baiser par
-force; elle lui donna un soufflet, et lui la décoiffa. Ne voilà-t-il
-pas des gens bien raisonnables?
-
-Montferville a été de ses galans; mais celui qui a fait le plus de
-bruit, ç'a été Vassé, neveu de d'Ecqvilly, dont nous avons parlé
-ailleurs, mais qui ne valoit pas son oncle. Elle a dit qu'elle l'avoit
-aimé, à cause qu'il étoit d'une humeur conforme à la sienne,
-c'est-à-dire fort étourdi. Il disoit qu'elle étoit si changeante, que
-quand il avoit été quatre jours à Saint-Germain, il falloit
-recommencer sur nouveaux frais. Enfin, pourtant cela alla si avant que
-Charost s'en scandalisa, et mit le feu sous le ventre au mari, qui ne
-songeoit qu'à son Tacite, et, en plein jour, avec un arrêt du conseil,
-il la prend, et la mène dans un carrosse aux Feuillantines du
-faubourg Saint-Victor, où il avoit une parente. Sur cela, l'abbé de
-Laffemas fit la chanson que voici, qui a tant couru par tout le
-royaume, et qui en a tant fait faire d'autres:
-
- Ce fut entre deux et trois,
- Qu'une voix
- S'ouït près de Sainte-Croix[17]:
- Au secours, on m'assassine,
- On me _four..._ (_bis_)[18], on me fourre aux Feuillantines.
-
- On vit arriver Charost,
- Au grand trot,
- Qui lui dit d'un ton fort haut:
- Celles qui font les badines,
- Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.
-
- Est-ce donc là la douceur,
- Monseigneur,
- Qu'on a pour sa belle-soeur?
- Belle-soeur, tante ou cousine,
- Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.
-
- Voyant venir son époux
- En courroux,
- Elle se jette à ses genoux:
- Je ne serai plus mutine,
- Sauvez-moi (_bis_), sauvez-moi des Feuillantines.
-
- En ce moment a passé
- Son Vassé[19],
- Criant comme un insensé:
- Au secours, voisins, voisines,
- On la _four_... (_bis_), on la fourre aux Feuillantines.
-
- Hélas! pour le passe-temps
- d'un moment,
- Faut-il que je souffre tant?
- Pour avoir été coquette,
- Faut-il que (_bis_), faut-il que je sois nonnette?
-
- Encor si je l'avois fait
- Tout-à-fait,
- Je n'y aurois pas regret.
- Pour n'avoir fait que la mine,
- On me _four_... (_bis_), on me fourre aux Feuillantines.
-
- Les recors et les sergents
- Sont des gens
- Qui ne sont point obligeants.
- Pour gagner pinte ou chopine,
- Ils vous _four_... (_bis_), ils vous fourrent aux Feuillantines.
-
- [17] De la Bretonnerie. (T.)
-
- [18] Les femmes disoient bien soigneusement on me _four_.....;
- elles n'avoient garde d'oublier l'_R_. (T.)
-
- [19] Surnommé à la cour _Son Impertinence_. (T.) (_Voyez_ plus
- bas page 25.)
-
-On fit bien d'autres couplets qu'il n'est pas nécessaire de mettre
-ici[20].
-
- [20] Il y a dans le manuscrit deux autres couplets que Tallemant
- a biffés. Les voici (le second est de Desbarreaux):
-
- Vous qui entendez mes cris,
- A Paris,
- N'irritez point vos maris,
- Car quand on fait la mutine,
- On vous _four_... (_bis_), on vous fourre aux Feuillantines.
-
- Monsieur de Bernay y vint,
- En satin,
- Tenant sa lardoire en main;
- Hélas! c'est notre voisine
- Que l'on _four_... (_bis_), que l'on fourre aux Feuillantines.
-
- Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre
-Lescalopier par les rues: «Tiens, tiens, disoient-ils, voilà le mari
-de la _Feuillantine_.» En ce temps-là on s'avisa de faire certaines
-rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des _Florentines_; peut-être
-que le premier pâtissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitôt
-de _Florentines_ elles devinrent _Feuillantines_.
-
-Elle n'y fut pas long-temps, car la mère, par un arrêt du parlement,
-fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des
-Feuillantines. Elle alla loger avec sa mère; là elle recommença à
-mener la même vie.
-
-Un jour, à la comédie au Palais-Royal, Vassé se trouva auprès d'elle,
-et les violons d'eux-mêmes se mirent à jouer les _Feuillantines_ entre
-les actes. Tout le monde les regarda et se mit à rire. Ce fut une
-étrange huée. Charost prit son temps et représenta à la Reine que cela
-étoit de grande conséquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrêt.
-Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle
-se sauva chez le président de Novion, qui la mena à Villebon, d'où
-elle ne sortit qu'après s'être séparée volontairement de corps et de
-biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en
-quartier, car sa mère même fut contrainte de l'abandonner. Elle reçut
-les violons ayant le grand deuil de sa belle-mère; il y avoit deux
-cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre
-dont elle eut dix mille écus. Un huguenot béarnois, nommé Hitton, qui
-avoit déjà escroqué une vieille veuve d'un des principaux officiers de
-la cavalerie des États nommé Valquembourg, lui en arracha dix-huit
-mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et
-l'autre à qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien
-aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde à souper, et qu'on
-vouloit faire des oeufs à la huguenotte, le cuisinier dit que M.
-Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous
-les soirs. Cependant elle donna un soufflet à Bouteville qui lui
-faisoit quelque insolence.
-
-Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en
-présence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier
-de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui
-donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: «Ce garçon est
-incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage;» et puis s'en
-alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la
-présidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent.
-Pour Bouteville, il demeura sur son siége, et dansa comme si de rien
-n'eût été. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de
-badinerie. La _Feuillantine_ étoit ravie de voir que Bouteville avoit
-encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se décria d'une telle force
-que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal.
-
-[1650.] L'été d'ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la
-campagne, car personne n'en vouloit à Paris. Là, le jeune Saucour
-l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit à la
-porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand
-l'heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une
-tourière si elle ne lui ouvroit. Cette fille épouvantée, et peut-être
-bien aise d'en être défaite, lui ouvrit. Saucour et elle allèrent
-joindre M. le Prince.
-
-Elle a fait cent extravagances depuis, et étoit comme en plein b....l.
-Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre,
-qu'aussi bien elle n'étoit plus d'âge à pouvoir faire des folies. En
-effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle.
-
-
-
-
-M. DE BERNAY.
-
-
-M. de Bernay étoit des Hennequins, bonne famille de Paris, et dont on
-dit: _Hennequin, plus de fous que de coquins_[21]. Il étoit conseiller
-à la grand'chambre, et abbé de Bernay en Normandie, une abbaye
-d'importance. C'étoit un bel homme et propre; mais il étoit tellement
-féru de la vision de tenir la meilleure table de Paris, qu'il en étoit
-ridicule. On l'appeloit le _Cuisinier de satin_, car il alloit dans sa
-cuisine; on lui mettoit un tablier; il tâtoit à tout, et faisoit tout
-cela fort sottement. L'archevêque de Rheims le faisoit tout autrement
-galamment que lui: c'étoit, s'il faut ainsi dire, un pédant de bonne
-chère, car il étoit esclave de l'ordonnance de ses plats. Les jeunes
-gens de la cour prenoient plaisir à lui-mettre tout en désordre. Il
-disoit de Martin, autre _happeur_, qu'il ne lui pouvoit pardonner de
-mettre du persil sur une carpe; que tout homme de bon sens ne feroit
-jamais cette faute. Un de ses dits notables, c'est qu'il n'y avoit
-rien si ridicule que de servir une bisque aux pigeonneaux après
-Pâques; qu'il ne falloit que cela pour lui donner mauvaise opinion
-d'un homme. Il disoit: «Mangez de cela, vous n'en trouverez pas de si
-bien apprêté ailleurs.» Il vouloit qu'on tâtât de tout. Il lui arriva
-une fois une étrange aventure. On jouoit chez lui; et le bruit couroit
-qu'il partageoit l'argent des cartes avec ses gens. Je ne sais quel
-brutal y alla dîner, et le bonhomme s'étant scandalisé de quelque
-chose qu'il avoit dit, il le traita de cabaretier, et lui dit que sa
-maison étoit une maison publique; que si on n'y payoit pas son écot,
-on payoit en donnant pour les cartes, et que, de ce profit-là, il
-tenoit cette table où il étoit certain qu'en bonne justice tout le
-monde devoit être reçu.
-
- [21] Boinville, qui fut trouvé caché sous le lit de la
- Reine-mère, qui alla à Saint-Gervais avec un habit et un chapeau
- blanc, et qui, ensuite, fut enfermé par ses parents, étoit
- Hennequin. (T.)
-
-Cet homme légua son cuisinier par testament au président Le Cogneux.
-Aussi infatué de la cour que de la bonne chère, dans la maladie dont
-il mourut, tout son chagrin étoit que le Roi, la Reine, ni le cardinal
-n'envoyoient point savoir de ses nouvelles. «Hélas! disoit-il, ne
-suis-je pas aussi bon serviteur du Roi qu'à la dernière maladie que
-j'ai eue? Le Roi me fit bien l'honneur d'y envoyer.» Pour le
-satisfaire, on fit venir des gens apostés qui, de temps en temps,
-venoient de la part du Roi, etc. Il mourut ainsi le plus content du
-monde. Peut-être en avoit-on usé ainsi l'autre fois?
-
-
-
-
-M. DE VASSÉ.
-
-
-Vassé étoit si décrié qu'on le surnomma _Son Impertinence_, et plus il
-va en avant, plus on trouve qu'il est bien nommé. Ce fut Rouville qui
-lui donna ce surnom.
-
-Il devint amoureux de Ninon, et la convia à un cadeau à Saint-Cloud.
-Il mit La Mesnardière de la partie. Cet homme, alors médecin-domestique
-de la marquise de Sablé, et auteur de profession, vint avec des bas
-couleur de feu, et, quoique Vassé eût quatre pages à cheval, il le
-laissa sur l'estrapontin, et se mit au fond auprès de la demoiselle,
-à qui il vouloit toujours parler bas. Scarron disoit que quand La
-Mesnardière avoit ses jambes couleur de feu, il croyoit enflammer tout
-le monde. Il étoit fils d'un apothicaire du Maine; et de _Julien_
-qu'il s'appeloit il s'appela _Jules_, en l'honneur de Jules-César. Il
-a fait une poétique, où il donne pour modèle de la tragédie une pièce
-de théâtre qu'il avoit faite, nommée _Ælinde_; mais lorsqu'on voulut
-la jouer, elle fut sifflée. Revenons à Vassé. Ninon lui donna avis
-qu'il n'avoit pas l'haleine douce. «Que m'importe, répondit-il, je ne
-m'en tourmente pas.--Je vois bien, reprit-elle, ce que c'est: vous
-laissez ce soin-là à vos amis.»
-
-M. de Vassé, pour s'être marié, ne renonça pas à la galanterie. Il a
-épousé mademoiselle de Lansac. Dans son voisinage à la campagne,
-auprès de Tours, il y avoit une jeune femme fort jolie dont voici
-l'histoire. Une bretonne, nommée madame de Limoges, avoit une fille
-unique qu'elle accorda dès l'âge de dix ans, contre l'avis du tuteur
-de sa fille, à un cadet de la maison de Maillé[22]. Le tuteur fit
-signifier des défenses du parlement à la mère et à l'accordée. Les
-raisons de la mère étoient qu'elle ne prétendoit pas qu'on mariât sa
-fille comme on l'avoit mariée; qu'elle avoit épousé qui son tuteur
-avoit voulu. On passe outre; mais le mariage est rompu au parlement;
-la fille est mise en séquestre aux filles Sainte-Élisabeth. Au bout de
-quelque temps on accommode l'affaire; on les remarie; ils demeurent
-pendant quelques mois à Paris, où, par malheur, la mère et la fille,
-aussi étourdies l'une que l'autre, firent connoissance avec une
-mademoiselle Alain, femme d'un huissier du conseil, dont on conte
-maintes belles choses. Bientôt cette Alain fut leur confidente. Le
-mari fit ce qu'il put pour leur ôter cette connoissance, et la mère
-n'ayant point voulu cesser de voir cette demoiselle, un beau jour il
-loue un logis, et y emmène sa femme. Mais cela ne fit que jeter de
-l'huile dans le feu, car la demoiselle Alain, qui déjà étoit en colère
-de ce que mesdemoiselles de Carman[23], soeurs de Maillé, et le comte
-de La Marche, son frère, l'avoient priée un peu fortement de ne plus
-voir leur belle-soeur, résolut de leur donner de l'exercice. Elle se
-rend si bonne amie de la petite femme, qu'elle l'avoit des journées
-entières chez elle en cachette, et eut tout le loisir de lui mettre la
-galanterie dans la tête, et de lui donner de l'aversion pour son mari.
-La mère aussi servit à le lui faire haïr. Vassé, qui à cause de la
-terre de Lansac qu'il a eue de sa femme, étoit voisin de cette petite
-emportée, la trouvant aigrie contre son mari, s'en prévalut, et fit si
-bien qu'elle se résolut à se laisser enlever par lui pour se faire
-démarier après; pour cela elle se dérobe. Le mari, qui n'est qu'un
-veau, l'avoit laissée seule, sans mettre des gens sûrs auprès d'elle.
-Les gens de Vassé l'enlevèrent, et lui, à ce qu'on dit, se trouva sur
-le chemin à une journée de là, et l'accompagna à Paris secrètement. Il
-fut si sot que de la mener toujours à cheval; peut-être avoit-il peur
-qu'un carrosse ne fût plus aisé à découvrir. Elle n'avoit que quinze
-ans; elle vint vite; elle étoit délicate; cela la fatigua fort. On dit
-même qu'elle étoit toute meurtrie. Ici elle prit qualité de fille, et
-fut quinze jours avec mademoiselle Alain. Au bout de cela il lui prit
-un repentir; elle va trouver madame d'Angoulême, la veuve du bonhomme,
-qui loge aux filles de Sainte-Élisabeth, et qui y est toute puissante.
-Elle la connoissoit fort; elle étoit masquée, et la pria de trouver
-bon qu'elle ne se démasquât point qu'elles ne fussent seules. Madame
-d'Angoulême fut bien surprise de la voir. La petite femme la supplie
-de faire en sorte qu'on la reçoive dans ce couvent. «On n'y reçoit
-point, dit-elle, des personnes qui se veulent démarier.--Mais,
-madame, j'ai du regret de ce que j'ai fait; ce n'est qu'en attendant
-qu'on puisse accommoder mon affaire que je prétends demeurer
-céans.--N'importe, cela est impossible; mais allons à Pique-Puce, chez
-madame de Bouchavanes[24].» Comme elle y fut entrée, au bout de deux
-jours elle tombe malade. Le mari arrivé envoya, par l'avis d'un de ses
-amis, savoir comment elle se portoit, et lui dire qu'il étoit à Paris.
-Cet envoyé parle à madame de Bouchavanes, qui lui promet de ramener
-cet esprit tout doucement, et lui parle de son mari. «Ah! dit-elle,
-madame, il ne me pardonnera jamais.--Ne vous mettez point cela dans la
-tête, reprit l'autre; il est à Paris, et envoie savoir de vos
-nouvelles.--Il est à Paris, dit-elle, toute surprise, il est à Paris.»
-Et au même temps s'étant tournée de l'autre côté, elle entra en
-convulsion, et mourut ce jour même. Le mari et Vassé après quelques
-poursuites se sont accommodés.
-
- [22] Leonor-Charles, comte de Maillé, épousa, le 21 octobre 1653,
- Marie de Peschart, fille de François de Peschart, seigneur de
- Limoges, et d'Olive du Coudray.
-
- [23] Ce nom se prononce _Carman_, mais il s'écrit _Kerman_.
-
- [24] Une veuve dévote qui a un petit couvent. (T.)
-
-
-
-
-LE SAULNIER.
-
-LE ROI D'ÉTHIOPIE.
-
-
-Un conseiller au parlement, nommé Saulnier, jeune homme riche, mais
-fils d'un apothicaire, avoit une maison à Brie, proche Saint-Maur; il
-voulut voir le voisinage, et alla à Gournay, qui appartenoit à
-Guepean, président au Grand-Conseil. Ce président avoit un frère qui
-portoit le nom de Concressault. Ce frère, après avoir long-temps
-entretenu sa servante, l'épousa enfin; il en eut une fille; mais il ne
-la traita pas autrement en fille. De sorte qu'étant venu à mourir,
-Guepean, qui vouloit avoir le bien de son frère, éleva cette nièce
-comme une bâtarde, jusque-là, que feu M. d'Épernon en eut des enfants,
-et qu'elle fut même quelque temps au lieu d'_honneur_. Quand Saulnier
-alla à Gournay, cette nièce étoit avec madame de Guepean; il en devint
-amoureux; elle étoit belle, et puis il ne savoit rien de sa vie
-passée; et, la voyant auprès de madame de Guepean, qui étoit une
-grande prude, il n'eut pas le moindre soupçon, et s'enflamma si bien
-qu'il l'épousa. Ses parents plaidèrent pour faire rompre le mariage.
-Lui-même disoit qu'il avoit été ensorcelé, qu'on avoit usé de charmes.
-Guepean sollicite pour sa nièce. Saulnier, voyant que l'air du bureau
-n'étoit pas pour lui, n'attendit pas un arrêt, et s'accommoda. Guepean
-fut attrapé lui-même, car il fallut qu'il donnât vingt-cinq mille écus
-à sa nièce, à quoi il fut condamné. C'étoit un méchant homme, il en a
-été puni; il est mort sur un fumier.
-
-La Saulnier étant dans la dévotion, à ce qu'elle disoit, quand le roi
-d'Éthiopie vint à Paris[25], elle l'alla voir par curiosité comme les
-autres; et, sachant la réputation qu'il avoit pour ces choses de nuit,
-et que, comme un galant de l'Amadis, il se servoit dans ses combats
-d'une antenne au lieu d'une lance, elle eut bientôt conclu avec lui.
-Le mari ne s'en doutoit point; mais Des Roches[26], chanoine de
-Notre-Dame, enragé de ce que Zaga-Christ (on l'appeloit ainsi) lui
-enlevoit ses amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit
-avertir de tout. Ce Des Roches faisoit l'ami de Saulnier, et lui avoit
-fait vendre sa charge, lui promettant de le faire conseiller d'État;
-il ne le put, et l'autre eut des lettres de vétéran, car il avoit
-vingt ans de service. Le mari fait informer des déportements de sa
-femme. Les amants, voyant cette persécution, résolurent de s'enfuir,
-et prirent ce qu'ils purent. Mais ils furent arrêtés à Saint-Denis.
-Elle fut mise en religion, où elle traita avec son mari. Elle disoit
-qu'elle aimoit mieux quatre mille écus dans son buffet qu'un sot sur
-son chevet. Zaga-Christ ne voulut point répondre devant Laffemas au
-Fort-l'Evêque, et dit que les rois ne répondoient qu'à Dieu seul. Pour
-faire le conte bon, on accusoit Laffemas d'avoir été comédien; on
-disoit que Laffemas avoit dit: «Qu'on m'apporte donc ma robe de
-Jupiter.» Le feu évêque d'Angers trouvoit ce conte si plaisant, qu'il
-appeloit sa plus belle robe de chambre, _sa robe de Jupiter_. Et dans
-son testament, il y avoit un endroit en ces termes: _Item_, je lègue
-ma robe de Jupiter, etc.
-
- [25] Madame de Rambouillet alla voir dans Ramusio, et trouva que
- les esclaves en Éthiopie étoient marqués au-dessus du sourcil. On
- dit qu'on lui trouva cette marque. Il y a une relation imprimée
- de son voyage et de sa fuite, ou plutôt un roman; car ce n'étoit
- en effet qu'une fable. (T.)
-
- Zaga-Christ se donnoit pour être fils du roi d'Abyssinie. C'étoit
- vraisemblablement un imposteur. Il se fit entretenir à Rome et à
- Paris, où il arriva en 1634. Il mourut en 1638, au château de
- Ruel, où il a été enterré. On lui fit cette épitaphe:
-
- Ci gît du roi d'Éthiopie
- L'original.... ou la copie.
- Le fut-il? ne le fut-il pas?
- La mort a fini les débats.
-
- [26] Michel le Masle, sieur Des Roches, portefeuille du cardinal.
- Il a de bons bénéfices. (T.)
-
-Depuis, M. de Ventadour, le chanoine de Notre-Dame, voulut tenter de
-la remettre avec son mari; il va le trouver; et, comme il parloit à
-lui, cette femme entre à l'improviste et se va jeter à ses genoux; lui
-saute à une épée, et la vouloit tuer si le chanoine ne l'eût fait
-sauver. Saulnier mourut vers le commencement de la conférence de Ruel
-(en 1649). Il laissa trois cent mille livres de bien. Cette femme,
-malgré deux arrêts du parlement qui avoient confirmé le traité que son
-mari avoit fait avec elle, vouloit entrer chez lui; et les héritiers
-furent contraints d'y faire mettre un corps-de-garde.
-
-
-
-
-M. DE LAFFEMAS[27].
-
-
-M. de Laffemas étoit fils d'un tailleur de cour, surnommé
-Beausemblant. Il étudia et fut avocat; mais il s'attacha au Conseil,
-et enfin se fit secrétaire du Roi; il étoit tout ensemble secrétaire
-du Roi et avocat au Conseil. Le père avoit été à Henri IV, et ce
-garçon étoit assez connu du feu Roi qui lui témoignoit de la bonne
-volonté. Comme il avoit de l'esprit, il se poussa. On le fit procureur
-général de la chambre de justice; après, le Roi voulut qu'il fût reçu
-maître des requêtes; il avoit vingt ans de service d'avocat. On lui
-donna une partie de sa charge. Ce n'est pas qu'il n'eût de quoi la
-payer; car un commissaire au Châtelet, son parent, qui mourut garçon,
-et avoit cent mille écus vaillant, lui avoit laissé tout son bien,
-comme au plus honnête homme de sa parenté, et qui étoit le plus en
-état de faire quelque chose. Cette charge étoit nouvelle; cela de soi
-ne plaisoit guère aux maîtres des requêtes; d'ailleurs, leur corps
-s'opposa à sa réception comme d'une personne indigne. De Pleix, avocat
-assez satirique, mais mauvais plaisant, fut choisi pour plaider contre
-lui. On mit en fait qu'il avoit été comédien, et avoit fait le
-_fariné_. La vérité est qu'il faisoit assez bien Gros-Guillaume, qu'il
-avoit joué plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde
-peut faire. On disoit encore qu'il avoit joué de ses propres pièces
-dans une troupe de comédiens de campagne, et qu'il s'appeloit _le
-berger Talemas_[28]. Je doute même, comme quelques-uns l'ont soutenu,
-qu'amoureux de quelque comédienne, il ait suivi une troupe, et que par
-hasard il lui soit arrivé de monter sur le théâtre, une ou deux fois,
-pour l'amour d'elle.
-
- [27] Isaac de Laffemas, d'abord avocat au Parlement de Paris,
- ensuite maître des requêtes, né en 1589, lieutenant civil en
- 1638, mourut vers 1650.
-
- [28] A Navarre, étant écolier, il fit une pastorale, qui y fut
- jouée, où il y avoit un berger _Lefamas_, ou _Lemafas_, ou
- _Falemas_, et un _Semblant beau_. (T.)
-
-Montauban[29], autre avocat qui plaidoit contre lui, dit: «On me
-demandera si je le reconnoîtrois bien? Non. Il étoit toujours
-enfariné; mais il avoit un gros porreau velu à la fesse gauche, qu'on
-voyoit bien clairement quand, pour faire rire, il montroit son c.l.
-S'il plaisoit au conseil d'ordonner qu'il vînt en un coin mettre
-chausses bas, etc.» Le chancelier de Sillery se mit à rire, et dit:
-«Montauban, vous êtes un goguenard.» Laffemas plaida lui-même sa cause
-et la gagna. Bois-Robert se vante de lui avoir fort servi auprès du
-cardinal de Richelieu. Le cardinal de Richelieu disoit: «Ce M. de
-Laffemas est venteux; s'il employoit à bien faire le temps qu'il met à
-parler, ce seroit un grand personnage.»
-
- [29] Ce Montauban, en lisant les auteurs, mettoit ce qu'il y
- trouvoit de beau sur de petits morceaux de papier, et jetoit tout
- cela dans un tiroir; puis quand il faisoit un plaidoyer, il
- tiroit une poignée de ces billets au hasard, et il falloit que
- tout ce qu'il avoit tiré entrât dans ce plaidoyer. (T.)--Si ce
- fait n'est pas exact, c'est au moins une critique spirituelle de
- l'abus qu'on faisoit alors dans les plaidoyers des citations
- sacrées et profanes.
-
-Chastelet, maître des requêtes, est celui qui lui a fait le plus de
-mal; car on a une satire de lui contre Laffemas, qui est sanglante, et
-il y a pourtant des endroits plaisants. Il insiste sur sa comédie et
-sur ses cruautés. Laffemas a passé pour un grand bourreau; mais il
-faut dire aussi qu'il est venu en un siècle où l'on ne savoit ce que
-c'étoit que de faire mourir un gentilhomme; et le cardinal de
-Richelieu se servit de lui pour faire ses premiers exemples. M.
-Despeisses le définissoit ainsi: _Vir bonus, strangulandi
-peritus_[30]. Il s'est vanté plusieurs fois de faire le procès à
-quiconque auroit manié l'argent du Roi, et d'avoir une manière
-d'interroger toute particulière pour tirer les vers du nez d'un
-criminel. Le cardinal de Richelieu voulant faire pendre un nommé Du
-Bois, qui, avec une canne percée dans laquelle il y avoit de l'or
-qu'il en fit couler dans une épreuve qu'il fit, lui avoit fait
-accroire qu'il avoit trouvé la pierre philosophale, et s'étoit fort
-diverti, au bois de Vincennes, à ses dépens; le voulant faire pendre,
-il le mit entre les mains de Laffemas, qui dit: «Au pis aller, nous
-l'accuserons de magie.» Je ne sais pas comment on s'y prit, mais Du
-Bois fut pendu. Je sais d'original une chose dont je ne saurois
-l'excuser. Il interrogeoit un marchand de Limoges, nommé Rouillac,
-accusé à tort de la fausse monnoie, et qui fut absous ensuite. Il fit
-tout ce qu'il put, quoique cela soit défendu par les ordonnances, pour
-obliger ce marchand à embarrasser dans ce crime Tallemant, trésorier
-de Navarre, père du maître des requêtes, à cause qu'il le haïssoit
-pour quelque amourette. Il étoit vindicatif et ambitieux.
-
- [30] Bois-Robert disoit que quand Laffemas voyoit une belle
- journée, il s'écrioit: «Ah! qu'il feroit beau pendre
- aujourd'hui!» (T.)
-
- Laffemas est passé à la postérité sous le poids de l'exécration.
- Juge inique, dévoué au cardinal de Richelieu, son nom est devenu
- le synonyme d'homme sans conscience, et presque de _bourreau_. Il
- trouva son second en Angleterre, George Jefferys, chancelier sous
- Jacques II.
-
-On se moque dans cette satire de Chastelet de ce qu'il condamna le
-cheval de bataille du baron de Siré à tirer le tombereau dans lequel
-étoit l'effigie de son maître. Un maître des requêtes, intendant
-d'armée, fit bien mieux, car il condamna les chevaux d'un homme comme
-cela à tirer à la charrette de M. l'intendant.
-
-Il étoit dévoué au ministère[31]. A la vérité, quand le cardinal de
-Richelieu lui fit exercer par commission la charge de lieutenant
-civil, il acquit beaucoup de réputation, et ôta bien des abus. A vivre
-en saint, comme on dit, mais ce n'est pas en saint de paradis, la
-charge peut valoir vingt mille livres; il n'en tiroit que six: aussi
-n'avoit-il rien donné pour cela; au lieu que Moreau avoit emprunté
-pour être lieutenant civil. On disoit: «Cet homme s'acquitte bien de
-sa charge,» car il voloit en diable et demi.
-
- [31] Il étoit mal avec le chancelier et avec Bullion, à qui il
- dit en plein conseil, qu'il seroit ravi d'avoir la commission de
- lui faire son procès, et qu'il ne le feroit guère languir.
- Bullion alla au cardinal faire ses plaintes, et lui dit qu'il
- falloit que lui ou Laffemas se retirât. On obligea Laffemas
- d'aller aux champs pour six semaines. (T.)
-
-Laffemas n'avoit pas passé pour voleur dans les intendances qu'il
-avoit eues. Je crois qu'il avoit les mains nettes[32]. Il étoit
-effectivement bonhomme; je ne lui ai jamais vu rien reprocher que ce
-que je viens de marquer. J'ai dit qu'il avoit de l'esprit. Il a fait
-plusieurs épigrammes; il n'y en a guère de bonnes que les premières
-faites. Il n'avoit pas grand jugement, ni grand savoir, ne se
-connoissoit que médiocrement aux choses, et avoit assez des défauts du
-peuple. Il s'avisa mal à propos d'aller faire des stances, en 1650,
-pour montrer que la Fronde n'avoit fait que du mal. On lui répondit
-avec ce titre: _Au Mazarin enfariné_; mais, quand on imprima la
-réponse, on ôta le titre.
-
- [32] Tardieu, lieutenant-criminel, l'alla accuser en plein
- conseil. «Il ne se contente pas, messieurs, dit-il, d'avoir sa
- charge pour rien, il empiète sur la mienne qui me coûte si cher.»
- Le chancelier, Bullion et tous les pendards étoient pour Tardieu.
- Laffemas répondit: «Je n'ai que deux mots à dire pour confondre
- M. le lieutenant-criminel. Un marchand de la rue Aubry-Boucher
- avoit quinze mille livres en argent dans un petit coffre-fort:
- des voleurs rompent sa boutique, entrent et emportent le coffre.
- Ils n'étoient pas encore à cinquante pas que des gens qui
- partoient à la petite pointe du jour viennent à passer par cette
- rue: les voleurs ont peur, et laissent le coffre sur une
- boutique. Un marchand se lève de bon matin, et trouve ce coffre;
- il vient me présenter requête, dit qu'il est prêt de le rendre à
- qui il appartient, et demande quelque chose pour son droit
- d'avis; le maître se trouve, et se présente avec la clef et le
- bordereau des espèces; je fais ordonner cinquante écus pour le
- droit d'avis. N'est-ce pas une affaire civile? Pour les voleurs,
- que M. le lieutenant-criminel les pende, je les lui abandonne;
- mais qu'a fait ce pauvre coffre-fort pour tomber entre ses
- mains?» Tout le monde se mit à rire, et Tardieu fut baffoué. (T.)
-
-Il avoit épousé la fille d'un riche notaire, nommé Haudessens; il en
-eut bien des garçons et bien des filles. Il ne leur donnoit rien, et
-ne maria jamais que deux filles. L'aîné de ces garçons étoit
-conseiller à Metz; il fut six ans sans lui parler, quoiqu'il mangeât à
-sa table, lui qui parloit tant aux autres gens. Il avoit un fils qu'on
-appeloit l'abbé. Ce garçon a de l'esprit, fait des bagatelles en vers
-assez bien; il fit plusieurs épîtres contre le Mazarin, durant la
-Fronde; mais il a l'honneur de n'avoir pas un grain de cervelle. Il le
-fit mettre en sa jeunesse à Saint-Victor. Le père disoit: «C'est un
-débauché, il a fait _les Feuillantines_[33].» Le fils disoit: «C'est
-un vieux bourreau.»
-
- [33] _Voyez_ plus haut, page 19 de ce volume, la chanson dite
- _des Feuillantines_, sur la présidente Lescalopier.
-
-
-
-
-HAUDESSENS.
-
-
-Le fils de ce notaire, dont nous venons de dire que Laffemas avoit
-épousé la fille, étoit bien fait et avoit quelque esprit; mais il
-étoit hâbleur et étourdi pour le moins autant qu'un autre. Il disoit
-quelquefois de plaisantes choses; il se fourroit partout. On dit qu'il
-n'a pas été malheureux en amourettes; on l'appeloit le marquis de la
-Barre-du-Bec, parce que son père, qui étoit homme habile et homme de
-bien, y logeoit. Coursy-Aubry et Haudessens prirent une telle aversion
-l'un pour l'autre, qu'ils se sont battus plusieurs fois à coups de
-poing, et quelquefois à coups de bâton. Haudessens fut le dernier à
-bâtonner l'autre, et puis s'en alla en Espagne. Ils étoient assez bon
-nombre de François. Il persuada aux autres de faire passer quelqu'un
-d'entre eux pour marquis, et que les autres se diroient ses suivants;
-que sous ce prétexte ce marquis de comédie seroit reçu partout, et
-qu'eux par conséquent verroient bien plus à leur aise tout ce qu'il y
-avoit à voir. Les autres y consentirent, et le choisirent pour faire
-le marquis. Il arriva à Madrid lorsque M. de Rambouillet y étoit
-ambassadeur extraordinaire. Il alla chez lui tout couvert d'or, et lui
-conta l'invention dont il s'étoit avisé; après il le pria de ne le pas
-découvrir. M. de Rambouillet en rit, et à une course de taureaux il
-lui fit donner un échafaud; il le dit pourtant au comte-duc, et au
-Roi même, qui trouvèrent cela assez plaisant, et le laissèrent jouir
-de sa grandeur imaginaire. Il prit un valet espagnol qui le quitta à
-Paris, en lui disant: «Vous n'êtes point gentilhomme, et moi je suis
-soldat.» C'est quelque chose en Espagne, _soldado del Rey_.
-
-Il alla après à Constantinople, où il s'avisa de _vagheggiare_[34] les
-sultanes autant qu'il lui étoit possible; et, comme il rôdoit autour
-du sérail, on le prit et on lui donna bon nombre de coups de latte. Il
-disoit qu'il avoit quatre-vingt-une religions, et qu'il les trouvoit
-aussi bonnes l'une que l'autre. Depuis, il se maria à Montpellier, où
-il se fit maître des comptes et conseiller de la cour des aides; tout
-cela est ensemble.
-
- [34] _Vagheggiare_, lorgner.
-
-En ce pays-là il eut une querelle. Un homme l'attaqua l'épée à la
-main. Lui qui n'en avoit point se jeta à corps perdu sur cet homme et
-lui ôta son épée. «Hélas! disoit-il en racontant cet exploit, jamais
-je ne fus si étonné que de me trouver vaillant.»
-
-
-
-
-BEAULIEU-PICART.
-
-
-La famille des Picart est une des plus anciennes de la robe. Il y a
-des grotesques comme dans toutes les maisons où l'on se pique de
-noblesse. Il disoit: «Je ne sais quelle reine Blanche épousa en
-cachette un Picart, dont ils viennent.» Son père mourut pauvre par
-mauvais ménage, et laissa assez d'enfants. Ils étoient trois frères et
-trois soeurs. L'aîné de tous étoit un garçon bien fait; il se poussa à
-la cour; il étoit adroit à toutes choses, et principalement à dresser
-toutes sortes d'oiseaux. Cela fit ombrage à M. de Luynes, qui
-commençoit à se mettre bien dans l'esprit du Roi. En effet, il lui fit
-dire que le Roi ne le voyoit pas de trop bon oeil, et qu'il feroit
-bien de se retirer. Il donna dans le panneau; il fit le froid avec le
-Roi, qui le chassa enfin. Ce fut lui qui mit ses frères dans le jeu,
-disant que, par le jeu, des jeunes gens qui n'avoient guère de bien
-s'introduisoient partout et trouvoient moyen de subsister.
-Beaulieu-Picart, dont nous écrivons l'historiette, s'y rendit fort
-adroit et pipoit aussi bien qu'homme de France. Son aîné avoit un
-maître à piper, et tous les grands joueurs s'en escriment. Ils disent
-que c'est pour s'empêcher d'être trompés. Cet aîné mourut à vingt-cinq
-ans, après avoir été long-temps incommodé d'un coup que lui donna
-Souscarrière. Pour avoir prétexte de se battre, sans encourir la peine
-de l'édit, ils firent semblant de se quereller sur un coup en jouant
-à la paume; ils prennent leurs épées qui étoient sous la corde;
-Beaulieu passe et va à Souscarrière, qui recula jusqu'à la grille, et
-là, par un coup de prévôt de salle, le blesse et lui fait tomber son
-épée. Le blessé enrageoit, car il ne faisoit nul cas de l'autre, et ne
-voulut jamais s'accommoder que Souscarrière n'avouât qu'il avoit
-reculé jusqu'à la grille.
-
-Beaulieu-Picart, pour sauver la charge de son aîné qui étoit
-ordinaire[35] chez Monsieur (il n'avoit voulu disposer de rien), se
-met dans le lit comme s'il eût été le malade, et dicte un beau
-testament; le voilà ordinaire chez Monsieur. Tout ce qu'il put avoir
-de cette charge et tout ce qu'il pouvoit attraper d'ailleurs, car ç'a
-toujours été un homme de bien, tout cela s'en alloit en braverie.
-C'étoit un garçon fort bien fait, fort propre, et qui ne manquoit pas
-d'esprit. Foucault, depuis conseiller au parlement en la place de son
-père, devint amoureux d'une de ses soeurs, et l'épousa en dépit de
-tout le monde. Il auroit bien mieux fait d épouser la fille du clerc
-de son père, qui avoit quatre cent mille livres de bien, car il ne
-prêteroit pas sur gages comme il fait, pour se récompenser, dit-il,
-d'avoir épousé une femme par amour. Il disoit une fois à ce
-secrétaire: «Je veux bien que vous sachiez que je suis le soleil
-levant, et que mon père n'est que le soleil couchant.» Depuis cela,
-Patru, qui en sa petite jeunesse étoit de leurs amis, pour dire le
-soleil couchant, disoit toujours: «M. Famant le père.» Durant la
-colère de son père il faisoit toujours des harangues, et il disoit:
-«Si on m'appelle au parlement, vraiment je sais bien ce que je
-dirai.--Hé! que diras-tu? lui disoit Patru.--Je dirai ma femme est ma
-femme, car je l'ai épousée.»
-
- [35] Gentilhomme ordinaire.
-
-Beaulieu se mit en ce temps-là à faire l'amour à la fille de
-Francini[36], à qui Patru donna le surnom de Petit Ange, tant elle
-étoit jolie. C'est aujourd'hui la veuve de Du Peray, frère du
-président Le Bailleul, gouverneur de Corbeil, que le feu Roi appeloit
-Plante-Bourde. Patru, Perreau, le trésorier de France, et Beaulieu en
-étoient tous trois un peu épris. Les deux autres, voyant que Beaulieu
-étoit le plus épris, la lui cédèrent, c'est-à-dire n'allèrent point
-sur ses brisées. Un jour qu'elle lui avoit donné rendez-vous pour un
-moment à la porte de la rue, tandis qu'on servoit sur table, elle lui
-dit: «Dépêchez-vous, car il faut que je m'en _vase_ souper.--Que je
-m'en _vase_, reprit-il; Jésus! comme vous parlez!» Il ne fit que se
-moquer d'elle d'avoir dit ce méchant mot, lui qui avoit été si
-long-temps à avoir cette petite audience, et qui savoit bien qu'on
-parloit de la marier. Une autre fois il n'avoit fait que de
-l'entretenir des _reines Blanches_ de sa race. Je me souviens qu'on le
-faisoit passer pour un garçon qui écrivoit bien, et c'étoit Patru qui
-lui faisoit toutes ses lettres.
-
- [36] Fontainier italien. (T.)
-
-Il apprit à faire la petite voix, comme l'_Esprit de Montmartre_[37],
-et, avec cette invention, il a fait cent espiégleries et cent
-escroqueries. Il eut une fâcheuse affaire, car il se trouva à un vol
-d'argent du Roi; et, s'il n'eût eu bon bec et bien des parents dans le
-parlement, il en tenoit; mais on gagna les témoins. Au bout de
-quelques années de campagne, car il fallut aller à la guerre pour
-purger un peu sa réputation, un de ses parents, qui, faute de bien,
-avoit été contraint de se faire curé-prieur de la Haute Maison, en
-Bourgogne, lui donna avis que M. de la Haute Maison, gentilhomme de
-quinze mille livres de rente, n'avoit qu'une fille à qui, non plus
-qu'à sa femme, il ne faisoit manger que des croûtes; qu'il y falloit
-songer, et qu'il l'allât trouver en Bourgogne. Il y fut, et fit
-connoissance avec elle. Depuis, il arriva par bonheur que Foucault fut
-rapporteur d'un procès de ce gentilhomme. On vient à Paris; la fille
-ne bougeoit de chez madame Foucault, à qui le curé l'avoit
-recommandée. Là, Beaulieu s'en fit aimer. Il étoit beau, et elle
-n'étoit point belle. Il fut question d'épouser en cachette; un prêtre
-de Saint-Innocent fit l'affaire pour cent pistoles; par l'avis de
-Patru, il se saisit de l'extrait baptistère: le mariage fut consommé
-chez sa soeur Foucault. La soeur de Beaulieu, celle qui n'est point
-mariée, faisoit la sentinelle à la porte. Le procès gagné, elle
-retourne avec son père et sa mère en Bourgogne, où elle s'ennuyoit
-fort de n'avoir point son mari, qui étoit d'avis d'attendre que le
-père ou la mère qui étoient vieux allassent en l'autre monde. Pour
-déterminer son mari à venir la rejoindre, elle feignit qu'on la
-vouloit marier. Beaulieu consulte avec ses soeurs, et ils prenoient de
-_fichues_ résolutions, quand Patru y arriva, à qui il dit qu'il étoit
-résolu de l'enlever. «Il faut donc, lui dit cet ami, avoir vos alibi
-bien prouvés.» Et il lui en dit les moyens. Beaulieu part et l'enlève.
-Il ne la mena d'abord que dans un bois, à demi-lieue de la maison, où
-elle passa la nuit; lui cependant galope au prochain bourg, y bat
-exprès un valet d'hôtellerie; en sort aussitôt; va à un autre, y fait
-encore quelque désordre, et ainsi à un troisième, afin qu'il y eût
-bien des procès-verbaux contre lui. Il étoit bien accompagné; il
-faisoit des insolences impunément. Le lendemain matin il alla
-reprendre sa femme et la mena à Paris chez madame d'Elboeuf, qui lui
-donna une chambre, sans s'informer pourquoi la jeune Beaulieu gardoit
-sa belle-soeur, et il n'y entroit que lui. Le beau-père l'accusa de
-rapt; mais il fut condamné aux dépens. Depuis, on les accommoda; mais
-le vieillard, qui ne valoit guère mieux que son gendre, mit dans
-l'accommodement qu'on ne lui demanderoit aucune dot. Beaulieu vint au
-conseil à Patru, qui lui dit: «Allez-vous-en chez lui avec bien du
-train; il s'en ennuiera bientôt, et là peut-être lui persuaderez-vous
-de vous céder quelque rente, ou quelque maison. (Il avoit une rente
-sur M. d'Angoulême, qui avoit été rachetée.) Vous lui direz:
-«Monsieur, vous ne tirez rien de cette rente; et vous avez souffert
-qu'on s'emparât à vil prix de cette maison que vous aviez vers
-Orléans. Cédez-moi ces deux pièces, et, par le moyen de mes
-beaux-frères et de mes autres parents du parlement, j'en tirerai bien
-quelque chose.» Mais, gardez-vous bien, dit Patru, de laisser la
-minute de la donation chez le notaire du village, car le bonhomme la
-retireroit d'autorité.» Il va chez son beau-père avec une meute de
-chiens courants anglois qu'il avoit gagnée à un Anglois à qui auroit
-le cheval le plus vite. Beaulieu et cet Anglois avoient quelquefois
-dupé les sots, et on sait qu'ils s'entendoient ensemble, et
-profitoient des paris que l'on faisoit. Le beau-père en fut bientôt
-las, et lui fait la donation. Beaulieu retire la minute, et va à M.
-d'Angoulême qui le paie d'une quittance. Il va à cette terre; on lui
-montre un contrat de vente en bonne forme; il présente requête, expose
-que son beau-père l'a trompé; ordonné qu'il donneroit en autre nature
-de biens ce à quoi montoit ce qu'il avoit donné. Il fut donc contraint
-de lui donner la terre de Senelé de huit cents écus de revenu. Dans
-cette terre, il faisoit apparemment la fausse monnoie, rançonnoit ses
-paysans, mais les exemptoit de gens de guerre, troquoit des chevaux,
-et avoit trois fois plus de train qu'il n'en pouvoit nourrir en homme
-de bien. Il se faisoit craindre par sa _fanfare_, et ne voyoit point
-M. le Prince, parce que, disoit-il, il se moque des gentilshommes.
-
- [37] _Voyez_ plus bas, p. 49.
-
-Il mourut, il y a trois ans, à Rouen, en poursuivant un procès. Depuis
-la mort de son beau-père, Patru avoue qu'il étoit embarrassé de cet
-homme; qu'il avoit honte qu'on le vît chez lui; mais qu'il ne pouvoit
-s'en défaire à cause de la vieille connoissance.
-
-De ses deux autres soeurs, l'aînée épousa un baron de Maudestour, un
-diable qui, ayant dessein d'étrangler sa première femme pour épouser
-une de ses proches parentes, alla s'informer avant combien il lui
-coûteroit pour la dispense, étrangla effectivement sa femme, mais
-n'épousa point cette parente. Je ne sais pourquoi ce diable la laissa
-veuve. La dernière alla demeurer avec son frère en Bourgogne. Avant ce
-mariage, et dans leur grande misère, une de ses cousines nommée
-Charpentier, qui avoit épousé Dalibert, aujourd'hui surintendant de la
-maison de M. d'Orléans, pour trouver de quoi l'assister, s'avisa de
-dire à Dalibert que toutes les servantes ferroient la mule, qu'elle
-vouloit aller elle-même au marché. Et elle se chargea de tout ce soin
-pour épargner, afin de donner à sa cousine.
-
-
-
-
-L'ESTOILE[38]
-
-ET SAINT-THOMAS.
-
-
-L'Estoile, l'Académicien, étoit fils d'un audiencier de la
-chancellerie[39]; mais d'une des plus anciennes familles de Paris,
-jusques à y trouver un chancelier de France[40], il y a long-temps. Il
-avoit eu quelque bien de patrimoine, mais il en mangea une bonne
-partie en amourettes. Il en contoit à la fille d'un procureur nommé
-Sandrier: elle étoit jolie, mais fort coquette; elle prenoit son
-argent, se moquoit de lui, et en aimoit d'autres. A la vérité c'étoit
-un visage extravagant et difforme tout ensemble. Beaulieu-Picart, qui,
-comme nous venons de voir, étoit honnêtement insolent, se voulut
-mêler aussi de la cajoler. Il y fut un jour avec Patru; il y avoit
-ordre de lui dire qu'elle n'y étoit point; cependant, la porte étant
-ouverte, il demande à se reposer dans la salle; là il se met à pester,
-et vouloit rompre les vitres. Patru, pour le détourner de cette folie,
-lui dit: «Beaulieu, je te prie, faisons réponse aux vers que l'Estoile
-a mis sur le luth de sa maîtresse[41].» Voici les vers:
-
- Je dois bien faire des jaloux
- Lorsque je baise devant tous
- Le sein de ma belle maîtresse.
- Aux amants qui sont sous sa loi
- Elle fait bien quelque caresse;
- Mais elle n'embrasse que moi.
-
-Ils mirent au-dessous, et ce fut de la main de Beaulieu:
-
- Que te sert de baiser le sein
- De ta belle maîtresse?
- Insensé tu...... en vain,
- Et te flatte d'une caresse;
- Car jamais tu n'iras
- Ni plus haut ni plus bas.
-
- [38] Claude de L'Estoile, membre de l'Académie françoise, mort
- vers 1652.
-
- [39] Pierre de l'Estoile, audiencier de France, devenu célèbre
- par le livre Journal sur lequel il inscrivoit l'événement de
- chaque jour. Les Mémoires qu'il nous a ainsi laissés sont un des
- ouvrages les plus curieux qui nous restent sur les règnes de
- Henri III et de Henri IV.
-
- [40] La mère de Pierre de L'Estoile étoit fille de François de
- Montholon, garde des sceaux sous François Ier. Il n'y a pas eu de
- chancelier de L'Estoile.
-
- [41] Elle chantoit aussi et dansoit fort joliment; elle avoit de
- l'éclat et étoit fort agréable. (T.)
-
-L'Estoile a avoué depuis qu'il en pensa enrager, qu'il ratissa le mot
-déshonnête, et qu'il fut tenté de se battre contre Beaulieu; mais je
-m'arrêtai en disant: «Il me battra et se moquera doublement de moi.»
-Il passa maintes nuits à la porte de sa maîtresse, car il étoit
-poétiquement amoureux. Après, il se maria aussi poétiquement avec la
-fille d'un procureur, car ces filles de procureur lui étoient
-fatales[42], et celle-ci n'avoit point de bien. Il en fut si jaloux
-qu'elle mourut du chagrin que lui donnèrent les bizarreries de son
-mari. Il y avoit quelque chose d'extravagant dans cet esprit-là.
-D'abord il parloit de lui comme d'un écolier; puis pour peu qu'on le
-mît en train, il se mettoit au-dessus de Malherbe. Il y a pourtant
-bien à dire, et il ne savoit presque rien. Jamais il ne lui prenoit
-envie de vous dire des vers que dans les rues ou sous quelque porte,
-et il ne travailloit qu'après avoir fait fermer tous les volets et
-allumer de la chandelle, quand même c'eût été en plein midi. Jamais
-homme n'eut plus l'air et l'esprit d'un poète que celui-là. Un jour
-chez Gombauld un gentilhomme saintongeois demanda à Gombauld s'il ne
-connoissoit point un tel qui faisoit si joliment des vers: «Non,» dit
-Gombauld. L'Estoile, qui se promenoit dans la chambre, et qui n'avoit
-pas desserré les dents, dit comme s'il eût prononcé un arrêt: «C'est
-un grand malheur à un homme qui se mêle d'écrire, que nous ne le
-connoissions point.» Chez Malleville, il foula aux pieds, comme un
-monstre, une méchante pièce dont Malleville se divertissoit, et
-prononça anathème contre elle d'un ton de voix foudroyant.
-
- [42] Je ne sais s'il se repentoit d'avoir eu affaire avec des
- procureurs, mais ayant été poussé assez incivilement au Palais
- par un procureur, il demanda son nom. «Il s'appelle Fléau, lui
- dit-on.--Vraiment, ce nom ne lui convient pas mal; je serois
- d'avis, dit-il, qu'on appelât ainsi tous les procureurs.» (T.)
-
-Un jeune auteur[43] lui lisoit un jour une pièce de théâtre[44]. Il
-écouta les deux premières scènes; à la troisième, où un roi parloit,
-il s'écria: «Le roi est ivre.» Un soir, comme il rajustoit un vers en
-se retirant, on lui prit son chapeau; il ne s'en avisa que quand il
-eut trouvé le mot qu'il cherchoit, et après il se mit à crier: _Aux
-voleurs_; mais il n'étoit plus temps. Il n'étoit point âgé quand il
-mourut; sa maladie fut bizarre, car tout est bizarre en lui. Il
-s'étoit mis en fantaisie de ne manger que des confitures, et cela lui
-causa une indigestion étrange: il rendoit les choses comme il les
-prenoit, et ne sentoit point de douleur. Il en trépassa pourtant. On
-dit que, par résignation à la volonté de Dieu, il donna tous ses vers
-à un janséniste. Je ne sais ce que ce janséniste en a fait[45].
-
- [43] Le Clerc. (T.)--Michel Le Clerc, de l'Académie françoise. On
- ne connoît de lui que deux tragédies, _la Virginie romaine_, et
- _l'Iphigénie_, qu'il eut la maladresse de faire représenter peu
- après celle de Racine.
-
- [44] _Ramire._ (T.)
-
- [45] Les poésies de L'Estoile sont éparses dans les Recueils du
- temps. On a de lui _la Belle Esclave_, tragédie, 1643, et
- _l'Intrigue des filoux_, comédie, 1648.
-
-Pour la Sandrier, elle eut bien des galants. Saint-Thomas, qui
-faisoit, en Savoie, la charge de conseiller d'État, étant ici, en
-devint amoureux, et l'emmena en Savoie, lui promettant de l'épouser,
-afin de l'ôter aux autres. Elle prétend qu'il l'a épousée, mais qu'il
-lui a volé toutes les pièces justificatives de leur mariage. Pour moi,
-je ne le crois pas. Elle ajoute qu'il l'a voulu empoisonner: elle a
-tâché d'en tirer quelque chose en plaidant; mais je pense qu'elle n'en
-a guère eu. Elle revint à Paris il y a bien dix-sept ans, où elle se
-mit à chanter des airs italiens; elle avoit appris à Turin. Elle fit
-bien du bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent même
-qu'elle chante mal, car c'est tout-à-fait à la manière d'Italie, et
-elle grimace horriblement; on dirait qu'elle a des convulsions. Elle
-est fort fardée, et se mêle d'esprit. Je ne sais comment elle
-subsiste. Autrefois elle a eu quelques galants. Le président de Thou
-d'aujourd'hui en a été un. Peut-être a-t-elle épargné quelque chose.
-
-
-
-
-L'ESPRIT DE MONTMARTRE ET RACONIS[46].
-
-
-Un nommé Collet, qui demeuroit au faubourg Montmartre, fut surnommé
-_l'Esprit de Montmartre_, à cause qu'avec une petite voix qu'il
-faisoit, il sembloit que ce fût un esprit qui parlât de bien loin en
-l'air[47].
-
- [46] Charles-François d'Abra de Raconis, né vers 1580, au village
- de Perdreau, près de Montfort-l'Amaury, évêque de Lavaur, en
- 1639, mort en 1646.
-
- [47] Il paroît que le nom de ventriloque n'étoit pas connu alors.
-
-Avec cette voix, il a fait dire bien des messes pour tirer des âmes du
-purgatoire; il a pensé faire mourir des gens de peur, et a fait venir
-la fièvre à d'autres. Une fois le cardinal de Richelieu, qui se
-vouloit railler de celui qui a été évêque de Lavaur, que les
-Jansénistes ont si bien étrillé, fit que cet homme se fourra dans la
-foule de ceux qui accompagnoient le cardinal aux Tuileries, du nombre
-desquels étoit notre évêque. Il se mit au milieu de la grande allée à
-appeler: «_Abra de Raconis! Abra de Raconis!_» c'est son nom. Tout le
-monde avoit le mot. Raconis, s'entendant nommer, tourne la tête, mais
-ne dit rien pour cette fois. La voix continue: il commença à
-s'épouvanter. Enfin, tout d'un coup il s'écrie: «Monseigneur, je vous
-demande pardon si je perds le respect que je dois à Votre Eminence; il
-y a déjà quelque temps que je me contrains: j'entends une voix dans
-l'air qui m'appelle.» Le cardinal et tous les autres dirent qu'ils
-n'entendoient rien. On prête silence, et la voix lui dit: «Je suis
-l'âme de ton père qui souffre il y a long-temps en purgatoire, et qui
-ai eu permission de Dieu de te venir avertir de changer de vie.
-N'as-tu pas de honte de faire la cour aux grands, au lieu d'être dans
-les églises?» Raconis, plus pâle que la mort, et croyant déjà avoir le
-diable à ses trousses, proteste qu'il n'est à la cour qu'à cause que
-Son Eminence lui avoit fait espérer qu'il lui pourroit rendre ici
-quelque service; mais, etc. Après qu'on s'en fut bien diverti, on le
-mena à son logis où il pensa mourir de frayeur, et on fut plus de
-quatre jours avant que de le pouvoir désabuser[48]. Le cardinal en eut
-quelque petite honte, et, le faisant évêque, lui envoya ses bulles
-gratis. Dès qu'il fut évêque, il prit un page. Il donna son nom de
-Raconis à un hameau qui s'appeloit Perdreau, près de Montfort-l'Amaury.
-Là, il a bien fait de la dépense fort mal à propos, car sa maison ne
-vaut pas l'entretien, et il l'a substituée à son neveu, sans avoir
-payé ses dettes[49]. Une de ses plus belles qualités étoit de bien
-jouer au ballon; il étoit gentilhomme. Il confessa à un de ses amis
-dans la maladie dont il est mort que le déplaisir d'avoir été si
-malmené par ces messieurs de Port-Royal le mettoit au tombeau[50].
-
- [48] Cette anecdote semble être la plus ancienne de toutes celles
- qui se rattachent à la bizarre faculté des ventriloques.
-
- [49] Morery fait naître Abra de Raconis _au château de Raconis_,
- que cet évêque a bâti dans sa vieillesse. Il en fait même un
- grand prélat, et c'est comme cela qu'on écrit l'histoire!
-
- [50] Raconis, auteur d'une philosophie imprimée en 1617, se
- montra fort opposé aux Jansénistes. Despréaux l'a cité dans le
- quatrième chant du Lutrin.
-
- ...... Alain, ce savant homme,
- Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme,
- Qui possède Abéli, qui sait tout _Raconis_,
- Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.
-
-Ce même Collet fit un tour tout pareil, et au même lieu, à M. Mangot,
-maître des requêtes. Il le fit mettre à genoux comme Raconis.
-Neufvillette avoit dans son régiment de chevau-légers un cavalier qui
-faisoit la petite voix, et se faisoit apporter par les paysans, où il
-lui plaisoit, leur argent, leurs habits, tout ce qu'ils avoient, et
-puis l'alloit prendre quand ils étoient partis.
-
-
-
-
-MADAME DE MONTANDRE.
-
-
-La veuve du baron de Montandre est une petite femme qui peut encore
-passer pour belle; mais, ce qu'elle a de plus beau, c'est les mains.
-La Reine, qui s'en pique, et avec raison, les voulut voir. Entre
-autres belles choses qu'elle dit à Sa Majesté, elle lui dit: «Ah!
-madame, que vous avez l'esprit _pénétratif_.» Il n'y a jamais eu de
-plus extravagante créature. Elle va par pays avec des habits de
-Cléopâtre, je veux dire de la force de ceux des comédiennes, quand
-elles représentent quelque grande reine. Elle a quelquefois dix ou
-douze officiers vêtus de velours ou de satin noir, avec de petites
-bottes comme des gens de ville, et ils la suivent à cheval à ses
-journées; l'un est joueur de luth, l'autre violon, l'autre musicien,
-parfumeur, distillateur, etc. Sur son lit, dans les hôtelleries, elle
-a plus de vingt carreaux. Elle fut une fois deux jours à un petit
-bourg du bas Poitou, nommé Bressuire, où il n'y a qu'un cabaret
-borgne; elle s'y promenoit en carrosse avec une femme-de-chambre laide
-comme le diable au côté d'elle et un joueur de luth au-devant, et
-changeoit trois fois d'habit par jour. La dernière fois qu'elle vint à
-Paris, l'argent lui manqua dès Orléans; comme elle s'en retournoit à
-la province, elle fit marché à un batelier pour la conduire et la
-nourrir elle et tout son monde, jusqu'à Ussé, entre Tours et Saumur.
-Le batelier, qui savoit qu'elle avoit la moitié à cette terre, s'y
-accorda. Le fermier vint au-devant d'elle et capitula à quatre-vingts
-pistoles, pourvu qu'elle n'entrât point dans le château. Elle n'a pas
-plus tôt l'argent, qu'elle y entre, fait battre les grains, et en vend
-le plus qu'elle peut. Son mari l'avoit fort tenue de court. On le
-blâmoit; mais, à cette heure, on l'excuse.
-
-
-
-
-MADAME DE CHAMPRÉ
-
-ET LES AUTRES DAMES DE NOYON.
-
-
-Madame de Champré est fille d'un conseiller au parlement, nommé Henri;
-mais il portoit le nom de la terre de Gerniou. Sa mère avoit été
-mariée en premières noces avec un secrétaire du Roi, si je ne me
-trompe, qu'on appeloit La Fontaine, et en avoit eu deux garçons. La
-mère fut galante en son temps; mais non pas en comparaison de la
-fille; car, dès treize ans, elle fut débauchée par un homme qui lui
-montroit à jouer du luth, et on dit que le père, à la chaude, intenta
-un procès contre cet homme qu'il ne poursuivit pas ensuite.
-
-Après la mort de son père, elle fut mariée au fils de Ferrier, qui
-avoit été ministre; ce garçon étoit lieutenant de l'artillerie.
-Ferrier s'en contenta, et lui fit de grands avantages en l'épousant.
-Elle étoit belle et friande.........; cela ne dura guère. Les
-parents, qui, comme vous avez vu, sont fort avares, enrageoient de
-payer un gros douaire à une si jeune femme; il y eut procès. En voyant
-ses juges, un d'eux devint amoureux d'elle, c'est Mesnardeau Champré.
-Il étoit veuf, et n'avoit pas été trop heureux en premières noces. Sa
-femme, qui étoit demoiselle, l'avoit toujours méprisé, et il n'en
-avoit point eu d'enfants; il étoit riche; il avoit cinquante ans,
-petit, de fort mauvaise mine, et à tel point, qu'un laquais lui donna
-un soufflet au Palais, le prenant pour un huissier de la chambre des
-eaux et forêts. Il le fit emprisonner, et lui pardonna lorsqu'il ne
-tenoit qu'à lui de le faire pendre; c'étoit un bon conseiller, mais
-c'étoit tout. Un jour il dit à la belle veuve qu'il falloit qu'elle se
-remariât, et que si elle l'en vouloit croire l'affaire seroit bientôt
-faite. «Je connois, dit-il, un conseiller....» Il se dépeint. Elle vit
-facilement que c'étoit de lui-même qu'il vouloit parler; et, après y
-avoir pensé, elle accepta le parti. Je pense que ce qui la fit
-résoudre, ce fut qu'un conseiller accrédité viendroit à bout de toutes
-les affaires qu'elle avoit, bien mieux qu'un autre homme. Ce qui
-arriva. Un an, ou environ, après, elle alla faire une promenade à
-Courance[51], où étoit Poinville, cadet de Gallard, maître de cette
-maison. Ce garçon ne faisoit que sortir du collége, et ne demandoit
-qu'à faire galanterie; il étoit riche. Elle, par je ne sais quelle
-gaillardise, alla avec madame Aubert, des Gabelles, et quelques autres
-jouer du luth, dont elle jouoit aussi bien que personne, dans la
-chambre de Poinville qui dormoit; cela l'acheva de vaincre, car déjà
-il l'avoit trouvée fort à son gré. Elle avoit bonne mine, n'étoit
-point trop grosse en ce temps-là, aux tétons près, grande, fort
-blanche par la gorge et par le visage, même trop pâle, le reste n'est
-pas de même; et, avec cela, elle dansa bien. Il est vrai que ses
-tétons marquoient un peu trop la cadence. Pour la voix, elle l'avoit
-d'une harangère ivre, et médiocrement d'esprit. Elle vouloit être
-brave; Poinville donnoit; l'affaire fut bientôt conclue. Le mari
-amoureux d'elle lui donnoit les violons pour la voir danser.
-
- [51] Courance étoit un très-beau château du Gâtinois. Il a été
- gravé.
-
-Les frères s'aperçurent bientôt de cette galanterie, et en conscience
-cela n'étoit pas difficile; en sorte que Poinville n'osoit plus aller
-chez elle. Cela ne plaisoit guère aux amants, qui, pour se voir plus à
-leur aise, se mirent d'une partie de promenade qui a bien fait du
-bruit. Une madame d'Ecquevilly et une madame de Turgis, toutes deux
-jolies, mouroient d'envie d'aller voir Liancourt et Blérancourt[52].
-Elles en parlent à leurs galants, Mandat et La Barroullière, tous deux
-conseillers au Grand-Conseil. On y ajoute madame de Champré et
-Poinville, et pour grands chaperons mesdemoiselles Ogier, deux filles
-d'esprit, déjà âgées, soeurs de cet Ogier dont nous avons parlé
-ailleurs[53]; point de demoiselles, point de femmes-de-chambre. Les
-voilà tous huit dans un carrosse à six chevaux. On dit, pour faire le
-conte bon, que madame de Turgis dit à son mari, le plus ancien des
-maîtres des comptes, que M. de Champré seroit du voyage, et que les
-deux autres dirent à leurs maris que ce seroit Turgis qui les
-accompagneroit.
-
- [52] Le château de Liancourt, auprès de Clermont-Oise, et le
- château de Blérancourt, bâti par Bernard Potier, près de Noyon.
-
- [53] C'étoient sans doute les soeurs d'Ogier _le Danois_, et du
- prieur Ogier, le prédicateur, dont il a été parlé plus haut dans
- l'article de M. d'Avaux, (tome 3, page 385).
-
-On ajoutoit que quand elles furent parties, les trois maris se
-rencontrèrent au palais, et qu'ils furent aussi étonnés que si cornes
-leur fussent venues. Comme cette partie étoit faite avec beaucoup de
-prudence, elle ne manqua pas d'avoir le succès qu'elle devoit avoir.
-La compagnie de M. d'Orléans étoit logée à Noyon. Les officiers, qui
-virent de jolies femmes avec des jeunes gens, et qui ne vivoient point
-comme s'il y eût eu quelque mari dans la troupe, ne les traitèrent pas
-avec tout le respect imaginable. Sur cela on dit à Paris qu'elles
-avoient passé par les piques, que les Ogier avoient été pour les
-gendarmes, et les trois dames pour les officiers, et que les galants
-avoient été malmenés, et avoient eu bien de la peine à retirer leurs
-belles des mains des soldats à force d'argent. On en fit une chanson
-qui commençoit ainsi:
-
- Trois jeunes dames
- Sont allées à Noyon;
- Trois forts gendarmes
- Leur y ont pris...
- Les pauvres dames!
- On leur a pris...
- Dedans Noyon[54].
-
-Cette aventure fit tant de bruit, que, pour dire une gaillarde, on
-disoit: _Une dame de Noyon_. Pour madame de Turgis, je ne voudrois pas
-assurer qu'elle ait conclu; mais c'étoit une des plus fines coquettes
-de Paris. Il y avoit un vaudeville qui tranchoit le mot avec La
-Barroullière; mais quelquefois les vaudevilles sont aussi mal informés
-que les autres gens. Elle eut du déplaisir de ce voyage; mais pour
-cela elle n'en fut pas plus prude; à la vérité elle ne fut plus tant
-dans le grand monde; elle est morte jeune.
-
- [54] Il y avoit encore un couplet sur l'air: _La, sol, fa, mi,
- ré, Jacquet_.
-
- Vous, coquettes de Paris,
- Qui n'êtes pas satisfaites
- De vos cocus de maris,
- En savez-vous la défaite?
- Il faut aller à Noyon
- Avec chacun son mignon.
- D'Ecqvilly, Turgis, Champré
- Vous en diront des nouvelles.
- Qui font la, sol, fa, mi, ré
- Sans en demander congé.
-
- (T.)
-
-Turgis étoit et est encore la plus grosse bête de toute la chambre. Sa
-femme le traitoit fort de haut en bas, ne vouloit point coucher avec
-lui. Tous les vingt mois la famille s'assembloit pour l'y obliger, et
-c'étoit un enfant fait sans y manquer. Le soir elle l'envoyoit souper,
-et elle soupoit seule, sous le prétexte de quelque indisposition; car
-elle étoit fort délicate. Il laissoit les gens avec elle, revenoit
-après souper et s'endormoit fort souvent. Durant ce temps-là elle
-faisoit quelque petite coquetterie; mais elle ne concluoit pas. Lui,
-comme elle causoit avec Rambouillet, et ceux au milieu desquels elle
-étoit, couloit sa main tout doucement pour lui toucher le bras, et ne
-disoit jamais un mot. C'est pour elle que Sarrasin a fait _la
-Souris_[55]. Elle étoit jolie; mais elle n'avoit point de belles
-dents. Le chagrin du voyage de Noyon l'a tuée; elle n'eut plus de
-santé depuis.
-
- [55] La pièce est intitulée: _Galanterie à une dame à qui on
- avoit donné, en raillant, le nom de Souris_. (_OEuvres de
- Sarrasin_; Paris, 1685, t. 2, p. 146.)
-
-Pour madame d'Ecquevilly, elle avoit aimé Mandat étant fille; et l'on
-dit que, dans une grande maladie qu'il eut, elle alla plus de six fois
-le voir, la nuit, et, pour cela, il falloit passer le Pont-Neuf; car
-M. Sarus, conseiller au Parlement, son père, logeoit sur le quai de la
-Mégisserie, et le galant vers les Augustins. Perrachon[56], partisan
-huguenot, n'étoit pas mal avec elle. Elle étoit cajolée d'assez de
-gens. Ecquevilly, fils de ce M. de Boinville (Hennequin) qui fut
-trouvé caché sous le lit de la Reine-mère, dont il étoit amoureux[57],
-l'épousa; il portoit l'épée. Au retour, je vous laisse à penser si
-Poinville voyoit facilement sa dame. Ils n'eurent pas l'esprit de
-trouver une confidente, et cette sottise fit un jour un grand
-scandale. Madame de Champré, qui apparemment avoit eu des nouvelles de
-son galant, alla exprès jouer chez la présidente de La Barre, sa
-voisine, qui alors étoit retirée chez M. de La Gallissonnière, son
-père, au coin de la rue du Bouloi dans la rue Coquillière; car tout
-cela est nécessaire à savoir: c'étoit un peu après la Saint-Martin.
-Sur les sept heures du soir un petit laquais lui vint dire un mot à
-l'oreille; il avoit un flambeau. Elle se lève aussitôt, dit qu'elle
-avoit un peu affaire, et donne son jeu à un autre. La présidente, qui
-lui portoit envie, fit appeler un de ses cousins, nommé le chevalier
-Barin (c'est le nom de la famille de La Gallissonnière), jeune garçon
-plein de coeur, et qui en avoit voulu conter à la dame, et le prie de
-la suivre. Il part un moment après, et la trouve le dos contre le coin
-de la rue Coq-Héron, contiguë à celle du Bouloi, et Poinville........
-devant elle. Il fit semblant de venir de la ville, et lui dit d'un
-ton étonné: «Jésus! madame, que faites-vous là?» Poinville, qui
-l'avoit d'abord reconnu, car il le craignoit, et la nuit étoit
-assez claire, s'étoit avancé vers la rue du Bouloi qui va à la
-Croix-des-Petits-Champs, et elle le suivit sans rien répondre. Le
-chevalier lui offrit la main; elle ne voulut pas qu'il la menât, et,
-ainsi dans la crotte, et sans flambeau, ils allèrent jusqu'à la Croix.
-Là un homme de Poinville lui vint dire: «Madame, on vous attend.» Le
-chevalier lui dit: «Que son maître la vînt chercher s'il vouloit, et
-qu'il n'étoit guère civil.» Voyant cela, elle fut contrainte de
-revenir chez elle, et le chevalier la quitta quand elle fut près de
-son logis. Les gens de Poinville l'avoient toujours côtoyé jusque là,
-et la belle, quoi qu'il fît, ne lui voulut jamais dire une parole. La
-servante, qui lui vint ouvrir, s'écria, la voyant ainsi crottée, et
-elle, qui n'eut pas l'esprit de se laisser tomber, comme si elle eût
-fait un faux pas, lui dit qu'elle avoit tant tournoyé, pour trouver la
-porte, qu'elle s'étoit ainsi gâtée. Notez qu'il n'y avoit qu'une
-maison entre deux, et qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on l'eût
-laissée sortir sans lui éclairer; mais, comme j'ai remarqué, son
-laquais avoit un flambeau.
-
- [56]
-
- La Sarus aime Perrachon,
- Encor qu'il ait l'oeil de cochon.
- Cette fille aime qui la paie;
- Daye dandaye,
- Daye dandaye.
-
- (T.)
-
- [57] C'étoit un maître des requêtes. Il faisoit des présents à la
- Reine, qui les renvoyoit à sa femme. Une fois il se fit mener
- dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le découvrît, à
- une maison où étoit la Reine. Elle ne voulut pas qu'on lui fît
- rien quand on le trouva sous son lit.
-
- (T.)
-
-La présidente de La Barre conta cela à tout le monde. Un maître des
-requêtes crut être obligé d'en avertir le bonhomme Champré, qui s'en
-plaignit aux deux frères de sa femme; et, comme l'aîné lui eut
-remontré qu'il étoit trop bon, il lui promit de faire tout ce qu'il
-voudroit. Ce garçon lui fit promettre de ne parler à sa femme de six
-jours, et de lui témoigner, par toutes ses actions, qu'il étoit fort
-en colère: «Et cependant, lui dit-il, je parlerai à ma soeur.» Trois
-jours ne furent pas plus tôt passés, que ce pauvre homme alla trouver
-son beau-frère, et le pria de se dépêcher: «Car, lui dit-il, je ne
-saurois bouder si long-temps.» Le frère lui promit de voir la dame
-avant midi. Il y fut, et la fit pleurer. Le mari, qu'elle appeloit
-_Petit-Coeur_, survint, la belle étant encore en larmes. A ce
-spectacle le coeur grossit à _Petit-Coeur_, et, pleurant à son tour,
-il lui dit qu'il la prioit de lui pardonner sa cruauté, et que c'étoit
-son frère qui lui avoit fait faire.
-
-La crainte que le galant avoit des frères lui fit trouver un lieu où
-la voir; mais comme cette femme lui coûtoit furieusement, car elle
-étoit magnifique, et jouoit gros jeu, il se lassa de la dépense, et
-ensuite il se fit conseiller à Toul, où j'ai ouï dire qu'il étoit
-aussi sot qu'à Paris. Depuis elle se vantoit que Toré lui avoit voulu
-donner un collier de douze mille écus, mais je n'en crois rien; elle
-n'étoit pas si sotte que de le refuser. Elle alla quelque temps après
-à La Chapelle[58], entre Lagny et Coulommiers, chez la veuve de Camus,
-procureur-général de la cour des aides, celle qui entretenoit Tillier,
-aujourd'hui intendant des finances, qu'elle a épousé depuis. Elle y
-perdit tout son argent, à un quart d'écu près. Il lui prit une vision
-de dire qu'elle donneroit ce quart d'écu à celui de tous les jeunes
-gens qui étoient là, qui auroit le plus beau c... Aussitôt les voilà
-tous chausses bas. Elle jugea que Bermont, conseiller au
-Grand-Conseil, méritoit le quart d'écu. Il y a eu un vaudeville:
-
- Qui veut avoir empire
- Sur la Champré,
- Il ne faut, sans lui dire,
- Que lui montré
- Que lui montrer le c..,
- Que lui montrer.
-
- Ce fut à la Chapelle
- Chez la Camus,
- Que Bermont devant elle
- Montra son c..,
- Montra son c.. camus,
- Montra son c...
-
- [58] A cette maison de la Chapelle, il arriva une fois une assez
- plaisante chose. Un curé de Montevrin, vers Lagny, y étoit soir
- et matin; c'étoit un homme qui faisoit des malices à tout le
- monde, et tout le monde lui en faisoit aussi. En badinant on lui
- mit un casque qui fermoit avec je ne sais quel ressort; et après
- on envoya à Paris un valet qui le savoit ouvrir; de sorte que le
- pauvre curé fut vingt-quatre heures, mangeant, buvant, disant son
- bréviaire, l'armet en tête. (T.)
-
-Peut-être cela se fit-il d'une façon moins gaillarde qu'on ne le
-conte; mais il y a fondement à l'histoire. Elle eut pour le jeu une
-grande querelle avec madame d'Ecquevilly. Elles aimoient à jouer gros
-jeu, et, de peur qu'on ne grondât, la d'Ecquevilly lui dit: «Faisons
-semblant de jouer la moitié moins que nous ne jouerons.--Mais vous
-n'en tomberez pas d'accord, dit l'autre.--Monsieur, répliqua la
-d'Ecquevilly, en sera témoin.» C'étoit un ami commun. La Champré gagne
-mille écus; l'autre ne lui veut donner que cent pistoles, et encore en
-nippes. Elle en vouloit pour trois cents, et encore, disoit-elle, que
-c'étoit assez de grâce de prendre ainsi des bagatelles. Elles se
-séparèrent assez mal; et la Champré, s'en allant, disoit: «Cette
-petite p..... ne me paiera pas.» Et l'autre disoit: «Cette grosse
-tripière ne me quittera rien.» Depuis, elles s'accommodèrent. Je ne
-sais si elle gagna davantage depuis; mais elle fit faire un carrosse
-si beau, que la Reine s'arrêta en passant devant la boutique du
-sellier pour le voir. Le mari, ayant su cela, dit qu'il y vouloit
-mettre le feu. Elle fut contrainte de le revendre.
-
-Au mois de novembre 1658, madame de Champré alla avec Ninon chez
-madame Burin; le luth et l'humeur _vituperosa_ ont fait leur amitié,
-car Ninon a trop d'esprit pour faire aucun cas de cette balourde, qui
-pourtant, à cause de l'abbé Du Buisson, son galant, garçon rimant, se
-veut mêler de parler de vers; elles avoient vingt-quatre chevaux et
-l'équipage de Termes. Boyer, ci-devant capitaine aux gardes, étoit
-avec elles. Dès le soir même, Ninon demanda du papier et écrivit à
-Termes et à l'abbé Du Buisson, qui étoient à Fromont, chez Nouveau, à
-la chasse: «Ne fatiguez point trop votre équipage; venez ici; il y a
-de toutes sortes de bêtes: vous n'aurez qu'à vous garantir de prendre
-le change.» Elle demande quelqu'un pour porter cette lettre. La Cour
-Des Bois-Girard, frère du président de Tillet, qui est galant de la
-Burin, en donna un; mais il ouvrit la lettre, car il avoit remarqué
-que Ninon avoit assez méprisé les gens. Madame Burin, voyant cela, dit
-qu'elle avoit partie faite pour le lendemain chez Bregis à Tigery, où
-il y devoit avoir une chasse; elle fait dîner, déjeûner et part avec
-ordre à ses gens de ne rien donner. Termes et l'abbé arrivent. Madame
-de Champré veut qu'il y ait à souper; elle eut prise avec la femme de
-charge, et même lui donna un soufflet. L'autre le lui rendit en
-quelque sorte, au moins elle tendit le coude de façon que madame de
-Champré s'y heurta bien fort. Voilà les galants et Ninon qui disent
-qu'il la falloit abandonner à leurs laquais. Cependant les gens de la
-maison et du voisinage s'échauffent, et madame de Champré fut toute
-heureuse de se mettre en chemin, quoiqu'il fût déjà assez tard; elle
-arriva à Paris à minuit. Burin, qui a des affaires au parlement, fit
-satisfaction à M. Mesnardeau; mais madame Burin ne voulut jamais aller
-voir madame Champré. Quelqu'un avertit Burin (on dit que cela vient
-d'elle) que La Cour Des Bois étoit à pot et à rôt avec sa femme; il
-alla à La Grange, où il ne le trouva plus; il entra dans la chambre,
-l'épée à la main; la femme se sauva du lit, et voilà tout. Elle vit à
-son ordinaire. C'est une impertinente, une folle; mais elle est
-obligeante au dernier point. Burin y est retourné depuis dans la
-maison à Paris; pour La Grange, la femme n'y a pas été. Ce fut Burin
-qui mena Montreuil[59] à sa femme, disant qu'il falloit attirer les
-gens d'esprit. Elle ne songeoit pas avant cela à la galanterie.
-
- [59] Mathieu de Montreuil, auteur de quelques madrigaux pleins de
- délicatesse.
-
-Mademoiselle lui dit une fois: «Madame, quand vous vendrez votre
-garde-robe, faites-moi la grâce de m'en faire avertir; j'y enverrai
-acheter vos nippes.» Depuis, elle corrompit son mari qui, jusque là,
-étoit en assez bonne réputation dans le Palais; durant la _fronderie_,
-elle le fit _Mazarin_. Il y a gagné, comme nous verrons dans les
-Mémoires de la Régence; car alors on tendoit les bras à tout le monde.
-Elle disoit: «Il faut bien que je fasse encore une jupe, car, que
-diroit la Reine?» Elle est présentement plus magnifique en toutes
-choses que jamais, mais plus grosse et plus pâle sans comparaison.
-Elle entretient l'abbé Du Buisson à cent livres par mois. C'est le
-fils de Du Buisson, qui étoit gouverneur de Ham, petit homme assez
-étourdi, qui fait des chansonnettes et des vers burlesques assez
-méchants. Il dit qu'il ne conçoit pas pourquoi on a imprimé Malherbe;
-il est amoureux d'une autre bonne dame à qui il porte ce qu'il peut
-tirer de la _grosse dame de Noyon_. Mais je pense qu'il est souvent
-court d'argent et d'autre chose.
-
-On faisoit encore un conte de madame d'Ecquevilly. En passant dans le
-bois de Boulogne, on dit que son carrosse rompit, et que M. le Prince,
-qui revenoit de Saint-Cloud, la trouvant la plus jolie (il y en avoit
-d'autres avec elle), la prit et la mena dans le bois. Les petits
-messieurs s'accommodèrent des autres. Il y avoit une madame De Séve,
-de l'île[60], la femme de Coquerel, et une veuve, aussi de l'île,
-appelée madame de Bourneuf. Pour faire le conte meilleur, on disoit
-que madame d'Ecquevilly crioit à Le Prestre, son galant et son cousin
-germain:
-
- Mon cousin, mon cousin, ôte-moi, je te prie,
- Du malheur où je suis[61];
-
-et qu'après, madame de Bourneuf disoit: «Pour vous autres, vous avez
-des maris; mais, pour moi, quel scandale seroit-ce?» Ce Le Prestre est
-ce grand joueur, ci-devant conseiller à la cour des aides; constamment
-il a vécu avec la d'Ecquevilly. C'est une grande coquette; mais c'est
-en même temps une grande ménagère. Elle paroît autant qu'une autre qui
-fera trois fois plus de dépense qu'elle; elle est adroite; elle se
-lève à Paris à sept heures tous les jours, quelque tard qu'elle se
-couche: à la campagne, c'est bien pis. Elle eut, il y a six ans, une
-grande maladie; elle disoit à la cadette Ogier, sa confidente: «Je
-n'ai nul regret à quitter le monde, moi qui semblois tant l'aimer.--Et
-vos enfants?--M. d'Ecquevilly les aime; il en aura soin.» On n'a
-jamais rien vu de si constant; cependant son mari est mort devant
-elle. Depuis Le Prestre, et cela a cessé il y a long-temps, je n'ai
-pas ouï dire qu'elle eût aucun galant. Le jeu est sa passion
-dominante.
-
- [60] Du quartier de l'île Saint-Louis.
-
- [61] Vers de Malherbe. (T.)
-
-Pour mesdemoiselles Ogier, la cadette a bien plus d'esprit que
-l'aînée; elle fait des bagatelles en vers fort joliment. Ceux qui les
-connoissent disent que ce sont d'honnêtes filles, mais peu
-scrupuleuses, et qui, faute de bien, ont été contraintes de se fourrer
-dans les compagnies qui les ont bien voulu recevoir, sans regarder
-trop exactement si les choses s'y faisoient dans l'ordre.
-
-
-
-
-D'AMBOISE, PÈRE ET FILS.
-
-
-M. d'Amboise étoit maître des requêtes. Son père avoit été premier
-chirurgien du Roi. Un jour, le feu président de Mesmes lui reprocha en
-bonne compagnie que son père étoit chirurgien. «Il est vrai,
-répondit-il, et il me souvient qu'il me disoit qu'il n'avoit jamais pu
-vous guérir de la ladrerie, ni votre père, ni vous[62].» Ce bon M.
-d'Amboise ne rencontroit pas si bien en toutes choses, témoin la
-préface qu'il a mise au-devant des oeuvres d'Abailard. Il avoit une
-grande bibliothèque. Un jour, comme il changeoit de logis, et qu'il
-faisoit emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avoit un peu trop
-chargé, lui dit: «Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en
-faut.--Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir
-porter ce peu de volumes; je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma
-tête.--Saint Jean, dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une
-belle paire de cornes!» Le crocheteur disoit mieux qu'il ne pensoit;
-car madame d'Amboise se réjouissoit, et principalement avec un jeune
-homme, dont le mari étoit si jaloux qu'enfin il se résolut de la
-mettre en procès, et faisoit tous les jours interroger ses valets pour
-la convaincre. Un de ses amis lui en fit honte, et le fit résoudre à
-cesser ses poursuites, pourvu que ce galant ne vît plus sa femme. On y
-fit consentir le jeune homme, qui chercha fortune ailleurs.
-
- [62] Ils en sont accusés; et le plus fâcheux, c'est qu'une de
- leurs soeurs mourut, il y a quelques années, toute dévisagée de
- ladrerie.
-
- (T.)
-
-Son fils ne fut pas plus heureux en mariage; aussi ne prit-il pas trop
-garde où il se mettoit, comme vous verrez par la suite. Il prit
-l'épée, et, pour s'appuyer d'une bonne alliance, il épousa
-mademoiselle de La Hillière de Touraine. Mais soit qu'elle le
-méprisât, ou qu'elle ne voulût pas dégénérer, elle se mit à faire
-galanterie. Son mari, pour faire le petit seigneur, acheta auprès
-d'Amboise une maison de plaisance que Le Gast, favori de Henri III,
-avoit fait bâtir pendant qu'il en étoit gouverneur; et, afin qu'un
-jour lui et ses descendants pussent passer pour des gens de la
-véritable maison d'Amboise, il prêta de l'argent au comte d'Aubijoux,
-qui en est, afin qu'il lui permît de faire enterrer un de ses enfants
-dans une certaine cave où l'on mettoit les seigneurs d'Amboise. Il
-étoit d'ailleurs fort civil; mais cette sotte vanité le rendoit
-ridicule.
-
-Il s'avisa que la fille d'un nommé Floriot, beau-frère de feu Lambert
-le riche, qui, en mourant, laissa beaucoup à sa nièce, seroit bien le
-fait d'un fils de treize ans qu'il avoit; et, comme le père et la
-fille passoient entre Orléans et Blois, Amboise enleva cet enfant, qui
-n'avoit que dix ans, et retint le père et une tante. Le marquis de
-Sourdis, gouverneur de Beauce, et aussi gouverneur d'Amboise, étoit
-avec son ordre à la tête des enleveurs. Il fallut composer à vingt
-mille livres. Floriot donna une partie de l'argent pour ravoir sa
-fille, et quand il fut à Paris, il présenta requête au parlement. Mais
-M. de Beaufort, à cause du marquis d'Aluye, qui étoit du parti de
-Paris (c'étoit durant la _Fronderie_), l'intimida, et il fallut donner
-le reste. Depuis, d'Amboise est mort, et sa veuve s'est fait épouser
-par un Crevant que son père a déshérité à cause de cela.
-
-
-
-
-L'ABBÉ DU LANDAYE.
-
-
-La mère de madame de La Hillière concubinoit avec un garçon de Paris,
-nommé Le Roi, fils d'un huissier au conseil, dont la femme avoit été
-galante. Ce garçon trouva le moyen d'avoir l'abbaye du Landaye dans le
-voisinage de cette madame de La Hillière, et c'est de là que vint la
-connoissance. Elle en étoit folle. Il étoit le maître de tout, et elle
-lui donnoit tout ce qu'il vouloit. Ses fils, dont l'un étoit
-mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, et d'Amboise, qui l'étoit
-aussi, se résolurent de se défaire de M. l'abbé. Ils étoient d'autant
-plus irrités que le galant homme s'étoit vanté que la vieille lui
-livreroit une jeune fille fort jolie qu'elle avoit. Un soir, ils
-l'attrapèrent sur le Pont-au-Double[63]. La Hillière et d'Amboise
-avoient avec eux quinze ou vingt de leurs soldats; ils n'osèrent le
-jeter dans la rivière, mais ils résolurent de lui couper le nez, et
-donnèrent pour cela un couteau à un soldat. L'abbé ne perdit point le
-jugement, et dit à La Hillière: «Monsieur, c'est vous que j'ai
-offensé; c'est à vous à me punir, et non pas à vos soldats; que ce
-soit, je vous prie, de votre main.» La Hillière prit le couteau, mais
-il n'eut pas l'inhumanité de lui couper le nez, et le galant en fut
-quitte pour une petite balafre.
-
- [63] Pont situé au midi de l'église de Notre-Dame; il est adossé
- aux bâtiments de l'Hôtel-Dieu qui traversent la rivière.
-
-
-
-
-DU BURCQ.
-
-
-Du Burcq est un garçon de Bordeaux, fils d'un trésorier de France, qui
-étoit riche. Pour son malheur, il s'est mis de tout temps dans la tête
-qu'il avoit bien de l'esprit et bien du mérite. Dès qu'il fut arrivé
-ici, il voulut plaider, pour montrer son éloquence, quoiqu'il eût la
-plus pitoyable voix du monde. Un jour, il commença son plaidoyer par
-ces mots: «_Messieurs, à juger par les apparences, qui ne prendroit
-Jésus-Christ pour un imposteur, les apôtres pour des séducteurs et la
-Vierge pour une femme de mauvaise vie?_»
-
-Son père avoit soin des affaires de madame d'Aiguillon, en Guyenne;
-cela fut cause qu'elle lui fit donner la présentation au parlement de
-Bordeaux du comte d'Harcourt pour gouverneur de la province. Elle et
-madame Du Vigean voulurent voir ce qu'il avoit fait, et, en un
-endroit, elle avoit mis: _Cui bono_. Je ne sais comment elles y
-avoient pu rien comprendre, car quand il montra son ouvrage à M.
-Conrart, ce ne fut que par lambeaux, non que ce ne fût l'ouvrage
-entier, mais il étoit écrit par-ci par-là sur des chiffons de papier;
-cela réussit de sorte qu'il n'y eut que son père qui en fut content.
-
-C'est le plus gascon de tous les hommes. Il pria Conrart de le mener
-chez Patru: «Bien, lui dit l'autre, j'aurai un carrosse (ni l'un ni
-l'autre n'en avoient en ce temps-là).--Oh! j'en aurai un moi, dit-il,
-et je vous viendrai prendre, car il m'est bien plus aisé qu'à vous.
-J'en sais un dont je dispose absolument.» Devinez quel carrosse
-c'étoit, dont il disposoit absolument. C'étoit celui de mon père, qui
-en avoit assez affaire. Et voyez la discrétion de cet homme: il le lui
-emprunta un dimanche, et il fallut remettre au carrosse des chevaux
-qui venoient de Charenton; il ne le put avoir qu'à cinq heures. Il va
-quérir Conrart, et se mit toujours à la place la moins honorable, afin
-qu'on crût que le carrosse étoit à lui.
-
-Pour se vanter en Gascogne qu'il avoit traité les beaux esprits, il
-convia Conrart, Patru et Darbo à dîner. Ils prirent jour après en
-avoir été pressés un mois d'avance. Le pauvre M. Conrart arriva tout
-en eau, tant il s'étoit hâté d'aller à une affaire importante, afin de
-ne pas manquer à ce beau repas. Les voilà tous. Il n'y avoit rien de
-prêt. Ils dînèrent d'une soupe de la vierge Marie, dont le diable
-avoit emporté la graisse, et d'un misérable chapon, sec comme du
-bois, qu'on alla quérir à la rôtisserie.
-
-Quelque temps après, il lui arriva une terrible aventure. Lui et un
-autre Gascon, nommé Desrain, avoient emprunté cinquante pistoles
-solidairement, car le père de Du Burcq étoit avare. Le terme étant
-échu, on met Du Burcq en prison; il disoit que Desrain en devoit payer
-la moitié; l'autre répondoit: «C'est un ingrat, je lui ai fait cinq
-plaidoyers; ils valent bien peu s'ils ne valent cinq pistoles pièce.»
-Ainsi Du Burcq paya tout. Par fanfare, il avoit marchandé toutes les
-charges d'avocat-général l'une après l'autre, et il sembloit qu'il fût
-fâché qu'on ne se fût pas assez moqué de lui, tant il avoit envie de
-parler encore en public. Balzac n'a pourtant pas laissé de le traiter
-de grand personnage dans ses _Lettres choisies_, car notre Gascon
-n'avoit garde de manquer à lui envoyer du galimatias de sa façon.
-Depuis, dans les troubles, la charge du président d'Affis, de
-Bordeaux, qui étoit venu à mourir, lui fut donnée ici moyennant tant
-qu'en tiroit le cardinal. Lui voulut traiter avec la veuve qui n'y
-voulut point entendre. A Bordeaux, on lui fit cent affronts. La cour,
-voyant cela, supprima la charge.
-
-Pour Desrain, il étoit parent d'un Gascon nommé La Borde, qui étoit
-argentier du cardinal de Richelieu. Son parent le fit prêcher, et le
-fit entendre au cardinal. Notre homme, comme étant d'un pays dont les
-gens disent: _Nous autres nous avons du feu, mais du plus brillante,
-pour le jugement, nous n'en tenons compte_, ne manqua de débiter
-hardiment bien des sottises. Mais, comme le cardinal aimoit assez les
-grotesques, il ne lui déplut pas, et il semble qu'il en vouloit faire
-un prédicateur à sa mode. Quoi qu'il en soit, Desrain en eut un bon
-prieuré de huit cents écus de rente. Le cardinal mourut peu de temps
-après. Notre Gascon se mit à cajoler la servante de M. Mulot, qui fit
-tant que son maître résignait son galant sa prébende de la
-Sainte-Chapelle; et lui après fut si bon que de la donner au fils
-d'une femme dont il devint amoureux.
-
-
-
-
-MADAME CORNUEL.
-
-
-Madame Cornuel étoit fille unique d'un M. Bigot, qu'on appeloit Bigot
-de Guise, parce qu'il étoit intendant de feu M. de Guise. Cette fille
-avoit été furieusement dorlotée. Le père, qui étoit riche, fit quelque
-méchante affaire; il fut tout glorieux de la donner à Cornuel, frère
-du président Cornuel, dont nous avons parlé. Cet homme en devint
-amoureux à l'enterrement de sa première femme, et l'épousa peu de
-temps après. C'étoit une jolie personne et fort éveillée. Il n'y avoit
-pas long-temps qu'ils étoient ensemble quand elle s'avisa d'une
-plaisante folie. Un soir, qu'elle avoit fait semblant d'aller dehors à
-une assemblée du voisinage, elle s'habille comme on représente les
-âmes qui reviennent, et sur le minuit va tirer les rideaux de ce
-pauvre homme, et lui fit des reproches de son ingratitude, et après
-elle se mit à rire comme une folle.
-
-Elle a été galante, et elle fut cruellement déferrée par Francinet.
-C'étoit le fils d'une m........., ou au moins d'une femme qui avoit
-passé pour cela dans le monde; mais quoique petit, il est bien fait,
-avoit de l'esprit, dansoit bien, et étoit bien venu partout, à la cour
-et à la ville. Il devint fou tout-à-coup, lui qui n'avoit eu aucune
-pente à la folie; il commença par mettre sa tête en un seau d'eau, en
-disant qu'il falloit quitter les vanités: il mourut fou quelque temps
-après. Or, comme toutes les personnes de sa connoissance y alloient,
-madame Cornuel y fut aussi: elle voulut faire la rieuse, et
-l'interroger pour se divertir: «Hé! madame, lui dit-il, vous ne me
-connoissez plus? Je suis Genlis, madame; je suis Genlis, ce garçon si
-bien fait, qui a de si belles dents.» Elle demeura muette, car on
-avoit fort parlé de ce Genlis avec elle. C'étoit un gentilhomme de
-qualité, de Picardie.
-
-Elle a de l'esprit autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses
-plaisamment et finement[64]. Une fille de la première femme de son
-mari, qu'on appelle mademoiselle Le Gendre, et une fille de M. Cornuel
-et de cette première femme qu'on appelle encore aujourd'hui _Margot
-Cornuel_[65], ont aussi toutes deux bien de l'esprit, et de cet esprit
-un peu malin, qui est celui qui plaît le plus. Tout cela attiroit bien
-du monde chez elle, car ces trois personnes étoient toutes trois
-jolies[66].
-
- [64] Les bons mots de madame Cornuel sont épars dans tous les
- ouvrages du temps. Madame de Sévigné en rapporte les plus
- saillants.
-
- [65] L'abbé de La Victoire l'appelle, à cette heure, _la reine
- Marguerite_. (T.)--Il existe un portrait de mademoiselle Cornuel,
- sous le nom de la reine Marguerite, composé par M. de Vineuil, et
- adressé au duc de La Rochefoucauld. On le trouve à la suite des
- _Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, tome 7, page 22;
- édition de Londres, 1746.
-
- [66] Il est fait allusion à l'esprit fin et caustique de madame
- Cornuel, et des deux autres dames qui demeuroient avec elle, dans
- les vers suivants, tirés d'une épître anonyme adressée à
- mademoiselle de Vandy. Elle est dans la manière de Benserade:
-
- Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
- Où gens fâcheux passent par l'étamine,
- Tant et si bien qu'après que criblés sont,
- Se trouve en eux cervelle s'ils en ont;
- Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre
- Que fats céans onc ne se doivent rendre,
- Et six yeux fins, par s'entre-regarder,
- Semblent leur dire: Allez-vous poignarder.
-
- (_Nouveau Recueil des plus belles poésies_; Paris, Loyson, 1654;
- in-12, p. 352.)
-
-Le mari, qui se voyoit fort riche en rentes sur l'Hôtel-de-Ville, ne
-prévoyant pas qu'elles seroient réduites, négligea son cadet, le
-président, qui avoit pris Margot chez lui, à dessein de la faire son
-héritière. La femme, aussi peu sage que lui, se brouilla aussi avec
-cet homme, et ils retirèrent cette fille. Il ne laissa pas en mourant
-de lui donner dix mille écus. Le mari de notre madame Cornuel a été
-étourdi en toutes choses, et a bâti à la campagne le plus mal propos
-du monde.
-
-On a fort médit du marquis de Sourdis. Autrefois elle faisoit la
-maîtresse chez lui, et d'une manière assez haute. La marquise en
-enrageoit. Il prit une vision à madame de Bonnelle, quelques années
-après son mariage, de s'en aller à minuit heurter chez madame Cornuel,
-et demander M. de Sourdis. «Il n'y est pas.--Je sais bien qu'il couche
-céans cette nuit, dit-elle; qu'on me fasse parler à lui.» Et après
-elle s'en alla. On croyoit que madame Cornuel se vengeroit de cela,
-mais elle avoit fait le calus sur cette amourette, il y avoit
-long-temps, et n'en fit ni mise ni recette. Une fois qu'elle le fit
-trop attendre, pour se désennuyer, il engrossa sa femme-de-chambre.
-Elle ne la chassa point, la fit accoucher secrètement, et entretint
-l'enfant, en disant: «Il a été fait à mon service.» Enfin, cette
-amourette s'est changée en une bonne amitié, car elle dure encore.
-Elle conte de plaisantes choses de cet homme, car elle dit les choses
-d'une manière toute particulière. «C'est, dit-elle, un gouverneur
-d'eau douce. J'appelle ainsi les gouverneurs de la rivière de Loire,
-car hors Saumur il n'y en a pas un qui soit le plus fort dans sa
-ville[67].» A Orléans, il s'est rendu ridicule; il y vit mesquinement,
-et cependant il est constant qu'il dépense plus qu'il ne devroit
-dépenser: il aime le grand train, et donne terriblement dans la
-livrée. Il n'iroit pas à Jouy, qui n'est qu'à quatre lieues de Paris,
-sans tous ses mulets, son chariot et son fourgon, et je ne sais
-combien de gens à cheval. «Que vous voilà aise! lui dit un jour madame
-Cornuel, il me semble que c'est Jacob et ses chameaux.» Il laisse des
-valets dans ses maisons jusques à la quatrième génération, et ne
-daigne pas faire la moindre réparation. Lui, sa femme et son fils ont
-tous leurs officiers séparés, et sont presque toujours ensemble. Pour
-revenir à Orléans, il n'y donne jamais à manger à qui que ce soit, et
-n'y a jamais brûlé de bougies. Il y devint amoureux d'une fille de
-quinze ans, car il dit qu'à vingt les esprits d'Orléans ne sont plus
-traitables. Il la menoit à la promenade avec d'autres fillettes de
-marchands, et jamais la collation ne passoit le biscuit. L'hiver, la
-mère de la fille s'ennuya de voir tant de gens chez elle, car il y
-avoit bien de la petite jeunesse qui s'y rendoit. Le marquis trouva
-une veuve qui lui prêta une arrière-boutique, pour y faire leurs
-gambades, mais à condition que chacun paieroit deux sols marqués pour
-le bois. M. le gouverneur avoit beau trembler, la veuve ne faisoit
-point allumer le fagot qu'il n'y eût nombre compétent, «car,
-disoit-elle, l'argent n'y suffiroit pas.» Là, il dansoit _grand
-Guénippe_, _la Diablesse_, _etc._, jouoit au _gage touché_ et _à votre
-place me plaît_: les courtauts lui donnoient de grands coups de
-chapeau; et au _roi Artus_, ils lui donnoient d'une serviette mouillée
-par le nez. Au carnaval il alloit en masque avec un habit loué à la
-fripière d'Orléans. Une fois on tira un coup de pistolet dans son
-carrosse, et on coupa le nez à un de ses gens. Ses enfants ayant un
-peu maltraité à la chasse quelque jeunesse de la ville, ils les
-envoyèrent appeler en duel par un hobereau. Lui les fit prendre par le
-prévôt des maréchaux. Le lieutenant-général, homme sage et aimé du
-peuple, lui dit que s'il ne les faisoit point mettre en prison, il lui
-promettoit de lui faire faire toutes les satisfactions imaginables. Le
-marquis ne le voulut pas croire: il vouloit les faire traiter
-prévôtalement, et se porta partie faute d'autre. Il ne l'eut pas plus
-tôt fait que le peuple s'émut, mit ces gens hors de prison hautement.
-«Je lui disois, ajoutoit madame Cornuel: Depuis que vous avez pris
-l'aune, tout le monde vous mesure à la sienne.» Mademoiselle, quand
-elle escalada Orléans, en 1652, se moqua fort de lui, l'hiver suivant,
-d'aller en masque à la campagne avec un habit fourré chez une dame
-dont il étoit amoureux. «J'écrivis sur cela à une de mes amies, disoit
-madame Cornuel, et, je l'appelois Cupidon. Ce Cupidon, disois-je,
-n'avoit qu'une seringue pour tout carquois. Il en bouda longuement,
-et, comme je prétendois me retirer à Orléans, à cause des troubles,
-lui et sa femme l'empêchèrent de peur que je ne les tournasse en
-ridicule.» Il avoit raison le marquis, car feu La Feuillade disoit que
-si elle vouloit elle tourneroit la bataille de Rocroy en ridicule, qui
-étoit, disoit-il, la plus belle chose qui se soit faite depuis les
-Romains. Elle dit que les cornes sont comme les dents; elles font du
-mal à percer, et après on en rit. Ce fut elle qui donna le nom
-d'_Importants_ aux gens de la cabale de M. de Beaufort, parce qu'ils
-disoient toujours qu'ils s'en alloient pour une affaire d'importance.
-Elle a dit depuis que les Jansénistes étoient des _importants
-spirituels_. Il n'y a pas long-temps que son mari prit la peine de se
-laisser mourir. Madame Pilou l'alla voir, et lui dit: «Ma mie, ne vous
-affligez point, votre mari est mort bien gentiment, et bien gentiment
-on l'a enterré.» Par ce _gentiment_ elle vouloit dire bien
-chrétiennement. Toute la cour y alla.
-
- [67] Voyez le portrait que madame Cornuel a tracé du marquis de
- Sourdis, dans la Lettre adressée à la comtesse de Maure, que nous
- plaçons à la suite de cet article.
-
-LETTRE DE MADAME CORNUEL
-
-A LA COMTESSE DE MAURE[68].
-
- Ce 23 octobre 1659.
-
- «Nous avons vu le marquis de Sourdis céans; si M. le comte de
- Maure se récria du portrait que j'en fis il y a quinze jours, ce
- n'est rien de le peindre de mémoire, il en faut faire un sur
- l'original. Vous savez, madame, qu'il n'y avoit pas trois
- semaines qu'il étoit parti de Paris, dimanche qu'il arriva céans
- le matin. Il a donc vu quatre de ses maisons, Amboise, Tours, des
- religieuses proche de Tours; affermé et rehaussé des terres,
- vendu des hauts bois[69], gagné (cela entre nous) cent mille
- francs sur le marché avec le Roi; mais, s'il vous plaît, n'en
- dites rien. Il a bâti en deux maisons, abattu à Amboise, ordonné
- des levées de la rivière de Loire, avancé pour cela son argent,
- fait sa provision de vin, de bougie, et enfin tant de choses que
- _reçu de l'argent_ m'échappe de la mémoire, aussi bien que
- quelques légers arbitrages. Vous croyez donc, madame, qu'à tout
- cela et n'être que deux jours en chaque lieu, il n'a pas eu de
- temps de reste, excusez: il a fait un roman, vers, prose,
- aventures. Je vous ai souhaitée à la lecture qu'il en fit, car
- rien n'est pareil à un homme âgé et veuf qu'il décrit, dont toute
- la contrée est dépendante par la considération de son âge et de
- ses richesses. Sa femme est morte d'une maladie incurable, et,
- dès son vivant, chacun songeoit à l'épouser. Il le fait amoureux
- d'une personne qui se marie en diligence sans qu'il en sache
- rien. Cela est plaisant à nous qui savons l'histoire de madame Le
- Coigneux[70]. Mais lui se remarie à une personne représentée
- comme vous ou madame de Rambouillet. Ce n'est qu'une des dix ou
- douze histoires de ce roman.
-
- [68] Nous croyons faire plaisir aux lecteurs en plaçant à la
- suite de cet article une lettre de madame Cornuel, qui est
- vraisemblablement la seule que l'on ait conservée. C'est encore
- une obligation que nous avons à Conrart; il a copié lui-même
- cette lettre qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal dans le
- manuscrit nté 902, in-folio. (_Belles-Lettres françoises_, t. 11,
- p. 1293.)
-
- [69] _Des hauts bois_: des bois de futaie.
-
- [70] La soeur de l'avocat Galland, qui épousa, en secondes noces,
- le président Le Coigneux. Tallemant a parlé fort au long, ainsi
- que Conrart, des orages qui ne tardèrent pas à troubler cette
- union.
-
-«De la même plume il prend un autre portefeuille, et a écrit même un
-traité de la grâce, un de la médecine, et quelqu'autre de la physique.
-Dans le carrosse il fait des devises avec D. André, lesquelles mon
-ignorance ne connut que pour emblêmes très-chétives. Je m'enhardis de
-le lui dire; il en convint, mais disant qu'elles étoient meilleures
-ainsi qu'autrement pour mettre sur les cheminées.
-
-«Vous ne vous étonnez pas s'il ne m'a pas demandé comme je me portois,
-ni dit un mot de ma maladie en sorte quelconque. M. l'évêque d'Orléans
-et M. d'Entragues dînèrent céans comme lui. Il arriva trois heures
-avant eux, et coucha céans deux nuits; les deux autres n'y firent que
-dîner. Ce fut pour traiter du raccommodement avec Monsieur[71] que je
-ne vois pas si aisé à cause des gens qui l'approchent, et qui ont des
-vues d'en éloigner le marquis de Sourdis, pour profiter de
-quelques-unes de ses dépouilles. Mais il vivra long-temps, quoique je
-l'aie trouvé aussi changé qu'il m'a pu trouver changée, s'il y a
-regardé; mais il y a lieu d'en douter, ne m'en ayant pas dit un mot.
-D. André m'en voulut parler, il coupa le discours pour dire ce qu'il
-avoit dans sa tête. Vous le connoissez assez bien, et ne vous étonnez
-donc plus, ni moi aussi, s'il ne vous a jamais parlé de votre
-raccommodement avec M. le cardinal, et de tout ce qui s'en est suivi;
-car à la quantité de choses qui lui passent dans la tête, rien ne peut
-y demeurer assez de temps pour passer au coeur; les frivoles bouchent
-le passage aux sérieuses.»
-
- [71] Gaston de France, duc d'Orléans.
-
-
-
-
-BOUTARD.
-
-
-Boutard, dont nous avons parlé dans l'historiette de Gombauld, est de
-Chartres; c'est un petit homme qui a un fort grand nez, mais il a la
-langue encore plus longue. Il disoit un jour que dans sa famille ils
-aiment tous à parler, et faisoit un conte d'une de ses tantes qui,
-étant au sermon, et voyant que le prédicateur ne pouvoit trouver le
-nom d'un instrument à cultiver la terre, et qu'il avoit dit plusieurs
-fois une...., une....., se leva enfin, et dit: «Là, là, mon père,
-n'annonez point tant, c'est une pioche.--Une pioche donc, dit le père,
-puisque pioche y a. Nous l'eussions bien trouvée sans vous.» Cela me
-fait souvenir d'un miroitier de Châlons, qui entendoit un sot
-prédicateur qui, faisant le panégyrique de saint Étienne dans l'église
-de ce saint, disoit: «Où mettrons-nous ce protomartyr? A la dextre, ou
-à la senestre de Dieu, etc.--Mettez-le en ma place, s'écria le
-miroitier, aussi bien suis-je las d'y être,» et il s'en alla. Le
-chapitre de saint Étienne, par calomnie ou autrement, tint cet homme
-quatre ans en prison, et, pour l'en tirer, il le fallut déclarer fou.
-
-Boutard est un homme à faire peur aux gens. Vous avez vu la méchanceté
-qu'il fit à Gombauld[72]. Il étoit plaisant; il n'y avoit que lui qui
-se divertît de l'Académie de la vicomtesse d'Auchy[73]; il harangua
-le jour du mardi-gras dès l'escalier; feignant d'avoir rencontré
-quelqu'un de la compagnie, il entre dans la chambre tout en parlant,
-se sied sans cesser; il y avoit un gros quart d'heure qu'il haranguoit
-sans qu'on s'aperçût qu'il haranguât: il traita des diverses façons de
-cracher; il en trouva cinquante-deux, dont il fit la démonstration aux
-dépens du tapis de pied de la vicomtesse.
-
- [72] _Voyez_ l'article de Gombauld, t. 2, p. 389.
-
- [73] _Voyez_ son article, t. 1.
-
-Il s'étoit si bien accoutumé à prendre des lavements qu'il n'alloit
-point où vous savez sans cela, ou du moins bien rarement. Il avoit un
-certain laquais qu'il vouloit chasser: «Ah! monsieur, lui dit ce
-garçon, si vous saviez combien je vous ai épargné d'argent, vous ne me
-chasseriez pas! car souvent j'ai fait mes affaires dans votre bassin,
-afin que vous crussiez que vous aviez fait quelque chose; et, ainsi,
-je vous ai sauvé bien des clistères.»
-
-Il fut secrétaire de M. de Fontenay-Mareuil[74], en l'ambassade de
-l'Angleterre. On l'accusoit d'avoir, là et ailleurs, fait quelques
-petites gaillardises: il étoit avare, et, dès qu'il vit Paris bloqué,
-lui qui est garçon, il se défit d'une partie de ses valets. Je trouve
-cela bien inhumain. Il est aujourd'hui président des trésoriers de
-France à Montpellier; c'est quelque charge nouvelle, je pense qu'il y
-a de la maltôte à son affaire. Il demeure, nonobstant cette charge, à
-Paris; je crois qu'il cherche à la vendre.
-
- [74] François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil. (_Voyez_
- précédemment la note 2 de la p. 69 du t. I.)
-
-Il contoit que la _Pecque_[75] Cornuel, c'est ainsi qu'il l'appeloit,
-l'avoit voulu marier avec Marion (mademoiselle Legendre), et qu'elle
-lui avoit fait un grand dénombrement des avantages qu'il auroit. «Je
-lui ris au nez, disoit-il, et lui dis qu'elle oublioit la faveur de M.
-de La Rivière.» Or, La Rivière concubinoit et concubine, je pense,
-encore avec elle. Elle est à cette heure comme sa ménagère, et, à
-Petit-Bourg[76], on l'a vue quelquefois avec un trousseau de clefs.
-Autrefois il y avoit un couplet qui disoit:
-
- Il court un bruit par la ville,
- Que Marion Cornuel
- Voudroit bien faire un duel
- Avec monsieur de Rouville;
- Qu'ils aillent chez la Sautour[77];
- C'est là que l'on fait l'amour.
-
- [75] _Pecque_: Expression de mépris, pour dire une femme
- ridicule, et qui fait l'entendue. (_Dict. de Trévoux._)
-
- [76] Le beau château de Petit-Bourg, auprès de Corbeil, construit
- par Galland, secrétaire du conseil, appartenoit alors à l'abbé de
- La Rivière, favori de Gaston. Il étoit avant la révolution à la
- duchesse de Bourbon; il est aujourd'hui propriété de M. Aguado.
-
- [77] Mère de madame de Boudarnau et de madame de Beaujeu. (T.)
-
-
-
-
-MADAME D'AMET.
-
-
-Madame d'Amet est fille de M. de Favas, homme de qualité d'auprès de
-Bordeaux; elle est veuve d'un cadet de La Force: ç'a toujours été une
-enragée. Du vivant de son mari, elle se mit tellement en colère contre
-la nourrice de sa fille, que cette femme tenoit alors, qu'elle lui
-donna un coup de pied. La nourrice pare de l'enfant, qui reçut le coup
-dans l'estomac, et dont la petite-fille pensa mourir. Madame de Favas
-prit cette petite. Le mari mort, ce fut encore bien pis. Un jour,
-étant logée en une maison garnie au faubourg Saint-Germain, elle
-battit sa demoiselle à outrance, et, non contente de cela, elle
-l'enferma dans un grenier, à dessein de la revenir battre au retour de
-la ville. Cette fille cria, et ceux qui logeoient dans cette maison
-attachèrent deux échelles ensemble, et la tirèrent de là. Depuis cette
-fille se revengea, et, à son tour, elle battit sa maîtresse; cela les
-mit si bien ensemble qu'elles ne pouvoient plus se quitter. Elle
-battit tant, il y a dix ou onze ans, le seul fils qu'elle a, qui
-pouvoit alors avoir neuf ans, qu'on crut qu'il le faudroit trépaner.
-Quand il fut guéri, il s'enfuit chez son grand-père de La Force, où il
-a toujours demeuré jusqu'à la mort du bonhomme, et depuis, avec le
-fils, car sa mère a changé de religion.
-
-La mine de cette femme est la plus trompeuse du monde; elle paroît
-douce; elle est naïve avec cela.
-
-Aux premiers troubles de Bordeaux, elle étoit chez son père. Chambret,
-le soudart, qui commandoit les troupes de Bordeaux, y alla loger. Elle
-fit la diablesse, dit qu'il ne falloit point souffrir un rebelle, et
-écrivit à la cour qu'elle supplioit la Reine de ne la mettre pas au
-rang des coupables, encore qu'elle fût dans une maison qui étoit
-ouverte aux séditieux; et cela pensa faire piller la maison de son
-père. Elle étoit au carnaval à Paris, en 1651, où elle avoit bonne
-envie que M. de Maisons l'épousât; mais il fut assez imprudent pour
-laisser échapper une si grande fortune. Elle s'avisa un jour de
-convier bien des gens à la comédie; puis, quand la pièce fut achevée,
-elle fit fermer la porte de la salle, et, avec une porcelaine, alla
-quêter tous les hommes qui, pour sortir, furent contraints de payer.
-
-
-
-
-COSTAR[78].
-
-
-Costar est fils d'un chapelier de Paris, qui demeuroit sur le pont
-Notre-Dame, à _l'Ane rayé_[79]. Son père le fit étudier; il réussit,
-et, ne manquant pas de vanité non plus que d'esprit, il se voulut
-dépayser, et demeura presque toujours dans la province; de sorte que
-la première fois qu'il revint ici il se vouloit faire passer pour un
-provincial. Mais quelqu'un lui dit joliment qu'il feroit tort à Paris
-de lui ôter la gloire d'avoir produit un si honnête homme, et que,
-quand il le nieroit, _Notre-Dame_ pourroit fournir de quoi le
-convaincre. La première chose qu'il fit ce fut un sermon qu'il
-montroit à tout le monde. Un jour il le lut à M. Le Maistre, à M.
-Patru et à M. d'Ablancourt. Il y avoit une comparaison d'un vent
-coulis qui se glisse entre deux montagnes: cela donnoit une assez
-vilaine idée. Le Maistre étoit derrière lui, et lui tiroit la langue
-d'un pied de long. Costar disoit: «Il y a eu de sottes gens à la
-province qui n'ont pas trouvé que cela fût bien.» Les auditeurs, qui
-mouroient d'envie de rire de cette grotesque et de plusieurs autres,
-prenant prétexte de rire des provinciaux, se mirent à rire de
-lui-même[80].
-
- [78] Pierre Costar, né à Paris en 1603, mourut le 13 mai 1660.
-
- [79] On dit que son véritable nom est _Coustar_: il a cru se
- déguiser en ôtant un _u_. (T.)--Il signoit _Costar_.
-
- [80] Le père Du Bosc, qui le voyoit un jour faire de grands
- compliments à bien des gens, disoit: «Bon Dieu, le grand
- paraphraseur de _votre serviteur très-humble_, que voilà.» (T.)
-
-En ce temps-là les Odes de M. Godeau et de M. Chapelain, à la louange
-du cardinal de Richelieu, parurent, et ensuite M. Chapelain eut une
-pension de M. de Longueville. Costar, par une étrange démangeaison
-d'écrire, et pensant se faire connoître, en fit une censure, qui le
-fit connoître en effet, mais non pas pour tel qu'il croyoit être; il
-n'y avoit que de la chicanerie, et, ce qui ne se pouvoit excuser, sans
-avoir jamais vu M. Chapelain, et sans avoir rien ouï dire qu'à son
-avantage, il s'écrioit en un endroit: «Jugez, après cela, si M. de
-Longueville n'a pas bien de l'argent de reste, de donner deux mille
-livres de pension à un homme comme cela?» Cette censure ne fut point
-imprimée; elle courut pourtant partout. Cheselles lui écrivoit une
-fois: «Ne pensez pas me fouetter avec vos verges encore toutes
-dégoûtantes du sang des Godeaux et des Chapelains.» Quelques années
-après, il se donna à l'abbé de Lavardin, aujourd'hui M. du Mans, qui,
-après avoir déclaré qu'il se retiroit au Maine pour étudier cinq ou
-six ans, et qu'il n'en reviendroit point qu'il ne fût bien sûr de son
-bâton, s'y retira effectivement; mais, au bout de ce temps-là, cet
-homme, qui devoit jeter de la poudre aux yeux à tout le monde, ne
-réussit pas autrement, et eût même le malheur de demeurer court en un
-sermon devant la Reine-régente. Madame de Cavoye, dont nous parlerons
-ensuite, dit plaisamment «qu'il avoit fait le vidame en chaire.» C'est
-que le vidame, fils aîné du duc de Chaulnes, ne fit rien la première
-nuit à la veuve de Tournon (fille de Villeroy) qu'il avoit épousée,
-quoiqu'elle fût jeune et jolie.
-
-Costar, qui étoit venu à Paris avec l'abbé, reconnut bien qu'il
-n'avoit rien fait qui vaille de s'attaquer à des personnes dont la
-réputation étoit établie. Il change donc de batterie, et se met à
-courtiser Voiture plus qu'il n'avoit fait par le passé; car il y avoit
-long-temps déjà qu'ils se connoissoient, afin que, par son moyen, il
-pût avoir accès à la cour, et réparer, s'il pouvoit, sa faute. Un jour
-que M. Chapelain étoit avec Voiture, Costar y vint, et, n'ayant pas
-été averti que c'étoit M. Chapelain, ils s'entretinrent longuement
-sans que jamais l'offensé, qui le connoissoit fort bien, fît semblant
-de le connoître. Enfin, Chapelain s'en alla, et Costar, qui l'avoit
-trouvé d'agréable conversation, demanda à Voiture qui il étoit.
-«C'est, lui dit Voiture, M. Chapelain, cet homme que vous avez tant
-étrillé.» Costar fit le désespéré d'avoir désobligé un si honnête
-homme, et pria Voiture de faire en sorte que M. Chapelain le lui
-pardonnât; que c'étoit _delicta juventutis_: notez qu'il avoit
-trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_. Voiture y travailla, et
-Chapelain, pour assoupir cette querelle et ne plus faire parler le
-monde, souffrit cette réconciliation. Costar alla donc le trouver, et
-se mit à genoux devant lui. Chapelain, honteux de cette ridicule
-soumission, tourna la tête. «Ah! monsieur, lui dit l'autre, regardez
-l'état où je suis.» Car, comme s'il avoit eu un robinet à chacun de
-ses yeux, il jeta, sur l'heure, une grande abondance de larmes: c'est
-un fort bon comédien. Chapelain, cette fois-là, fut tout-à-fait
-déferré, et ne savoit que lui dire. Enfin, _tàm ambitiosus imber_[81]
-cessa quand il plut à Dieu. Avec tout cela, Costar ne persuada jamais
-personne, et n'a jamais pu passer pour sincère. Vous verrez, par ce
-que je vais vous dire, qu'on lui faisoit justice.
-
- [81] _Cette pluie produite par l'ambition._
-
-Il disoit que Ménage étoit son meilleur ami: il lui écrivit un jour
-qu'il le prioit d'aller pour quelque affaire voir un homme de lettres
-qui demeuroit avec feu M. d'Amiens, et qu'aussi bien il seroit sans
-doute bien aise de le connoître. Ménage lui manda qu'il iroit un tel
-jour. Costar, qui étoit au Maine, croyant qu'il n'auroit pas manqué à
-y aller, comme il lui avoit écrit, laissa passer quelques jours, et
-puis lui écrivit une belle lettre dans laquelle il y avoit: «Au
-reste, monsieur, un tel est si satisfait de votre visite, que, etc.»
-Et, après avoir dit bien des flatteries à Ménage, il ajoutoit: «Mais
-il faut le laisser parler lui-même;» et il feignoit que quatre ou cinq
-lignes qu'il avoit mises ensuite étoient extraites de la lettre de cet
-homme. Il se trouva que Ménage avoit eu affaire, et n'avoit point fait
-cette visite; et, ayant reçu cette lettre, il fit une réponse qui
-commençoit ainsi: «A d'autres, à d'autres, monsieur Costar, etc.»
-Costar lui répliqua que c'étoit par prophétie qu'il avoit écrit de la
-sorte, et qu'il n'avoit fait que prévenir les pensées de son ami.
-
-A propos de lettres, voici encore une bonne histoire[82]. M. de Laval
-ayant été tué à Dunkerque, M. d'Avaux écrivit une lettre bien faite et
-bien civile à la marquise de Sablé, qui, n'étant pas encore trop en
-état d'écrire, pria Costar de répondre pour elle. Lui, qui ne
-demandoit pas mieux, fit une réponse et la lui porta: elle fit
-semblant d'en être contente; mais, à peine eut-il le dos tourné,
-qu'elle s'écria: «Ah! mon Dieu! la méchante lettre! que je n'ai garde
-de l'envoyer!» Costar, qui n'étoit pas de son avis, en avoit gardé
-copie, et aussi de celle de M. d'Avaux, et fut ravi d'avoir une
-occasion de se pouvoir louer en tierce personne. Il va donc chez
-madame de Saint-Thomas, dont il faisoit le galant, sans scandale, ce
-lui sembloit, à cause qu'il est un peu son parent. Là, il se mit à
-lire la lettre de M. d'Avaux; on la trouva fort belle. «La réponse,
-dit-il, est tout autre chose.» Il la prend et en fait admirer
-jusqu'aux virgules. Il se trouva d'assez sottes gens chez cette femme
-auxquels pourtant il ne put refuser d'en laisser prendre copie; de
-sorte que l'une et l'autre lettres coururent bientôt les rues.
-Quelques jours après, M. de Maisons, le fils, demanda à la marquise
-s'il n'y avoit point moyen d'avoir copie de la lettre qu'elle avoit
-écrite à M. d'Avaux. Elle lui dit que jamais de sa vie elle n'avoit
-donné copie d'aucune lettre qu'elle eût écrite. Le lendemain il y
-retourne, et lui dit en entrant: «Madame, voilà ce que vous me
-refusâtes hier.» Elle, bien étonnée, prend le papier, et trouve que
-c'étoit la réponse de Costar; elle lui conta l'histoire, et qu'elle
-avoit fait une autre lettre qu'elle avoit envoyée à Munster.
-
- [82] Tallemant a déjà rapporté cette anecdote, avec quelques
- différences, dans l'article sur Voiture, t. 2, p. 284.
-
-Il avoit une telle bassesse, en faisant la cour à Voiture, qu'il lui
-rapportoit tout ce qu'on disoit de lui. Il arriva que M. de Montausier
-dit qu'il faudroit changer quelque chose à ce sonnet qu'il a fait sur
-les machines des comédiens italiens. Costar alla dire à son ami que le
-marquis avoit dit que pour raccommoder ce sonnet il ne falloit refaire
-que quatorze vers. Toutes ces choses ensemble déplurent tellement à
-madame de Rambouillet qu'elle ne voulut jamais qu'on lui menât cet
-homme. Il n'a pas laissé pourtant de lui donner de l'encens dans ses
-ouvrages, car il ne veut pas qu'on croie qu'il n'étoit pas connu d'une
-si illustre personne.
-
-Je l'ai vu ici faire le beau, nonobstant sa goutte, à l'âge de
-cinquante ans, et il mettoit ses cheveux sous son bonnet; il n'alloit
-qu'en habit court; mais il s'en avisa sur le tard, car il avoit le
-visage un peu bien usé, et les yeux un peu bien rouges. Je crois qu'il
-n'avoit pas été mal fait dans sa jeunesse[83]. Il s'avisa même de
-copier Voiture; mais il le copioit misérablement, car il étoit
-toujours guindé, toujours sur le bien dire, et il lui échappoit
-souvent de grandes grotesques. Il disoit sans cesse de puantes
-flatteries.
-
- [83] Voici le portrait de Costar fait par un auteur anonyme qui
- étoit son commensal. Nous le tirons d'une Vie manuscrite de
- Costar adressée à Ménage:
-
- «Il étoit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute,
- fort agréable et fort dégagée. Il avoit le visage rond, et de
- vives et belles couleurs y paroissoient toujours dans sa santé;
- mais il avoit la vue fort courte, et ce défaut ayant commencé à sa
- naissance, il ne fit que s'augmenter et devenir presque extrême
- par l'âge. Ses dents étoient mal arrangées, et plus jaunes que
- blanches. Ses cheveux étoient d'un châtain fort brun, et se
- frisoient naturellement; tout son air avoit quelque chose de
- propre et d'élégant qui auroit extrêmement plu, et qui l'auroit
- rendu très-aimable, s'il n'y eût point eu aussi en tout cela de
- l'affectation et de la contrainte. L'une et l'autre se trouvoient
- même en son entretien, où, quoiqu'il parlât très-éloquemment, et
- que ce qu'il disoit ne fût pas vide de pensées subtiles,
- raisonnables et surprenantes, par tout ce qu'elles avoient de
- nouveauté et de justesse, d'ingénieux et de savant, il y avoit
- néanmoins toujours je ne sais quoi de trop peiné, qui en ôtoit la
- grâce, en faisant voir qu'il avoit trop d'application à mettre en
- ordre ce qu'il disoit, et trop de soin de l'embellir et de
- l'orner. Ce fut cela même qui obligea un jour M. Scarron, dont
- l'esprit étoit vif et tout rempli de naïves grâces, qui ne
- connoissoient aucune étude, et qui agissoient partout librement,
- de dire de lui à l'oreille de quelqu'un de ses amis: «Bon Dieu!
- que j'aimerois bien mieux qu'il dît sans y prendre garde _mangy_
- pour _mangea_, et qu'il donnât des soufflets à Ronsard, que de
- parler toujours si bien et si juste!» (_Vie de Costar_, suivie de
- la _Vie de Louis Pauquet_, manuscrit du temps, communiqué par M.
- Aimé Martin. Nous nous proposons de donner ces deux ouvrages à la
- suite de ces _Mémoires_.)
-
-Un jour que madame de Longueville étoit au Cours, le laquais de
-Costar, qui, selon le proverbe: _Tel le maître tel le valet_, étoit un
-beau garçon, bien civil et bien disant[84], alla pour aider à
-raccommoder quelque chose qui s'étoit rompu à son carrosse, et fit
-cela avec beaucoup de zèle et d'un air fort galant. Madame de
-Longueville fut surprise de l'honnêteté de ce laquais, et lui demanda
-à qui il étoit. «Je suis à M. Costar, madame.--Et qui est ce M.
-Costar?--C'est un bel esprit, madame.--Et qui te l'a dit?--Si vous ne
-me voulez pas croire, prenez la peine, madame, de le demander à M.
-Voiture.»
-
- [84] Ce laquais s'appeloit Dugue; il devint valet-de-chambre de
- Costar. Ce dernier avoit en outre un lecteur nommé Depoix, «plein
- d'esprit, qui lui lisoit infatigablement tout ce qu'il vouloit
- lui faire lire, d'une voix nette et claire, sans prendre jamais
- un mot pour l'autre.» L'abbé Pauquet étoit le secrétaire en
- titre, «qui lui rendoit les plus grands et les plus importants
- secours dans toutes ses écritures, dont il avoit besoin de
- conserver jusqu'aux moindres lignes et aux moindres syllabes.
- Elles méritoient qu'on eût ce soin, continue l'auteur anonyme,
- car elles lui avoient été si utiles, qu'elles lui avoient produit
- dix mille livres de rente; elles lui avoient donné pour près de
- douze mille francs de vaisselle d'argent, et pour une somme
- considérable d'autres meubles, qui lui pouvoient servir, et pour
- le nécessaire et pour le plaisant.» (_Vie Manuscrite_ déjà
- citée.)
-
-Ce beau garçon nuisit peut-être à Costar, et par réflexion à son
-maître. L'évêque du Mans, celui à qui le feu Roi avoit eu l'audace de
-donner cet évêché sans en parler au cardinal de Richelieu, étant mort,
-en 1648, plusieurs y prétendirent. L'abbé de Lavardin en fut un: les
-habitants le demandoient, à ce qu'on dit, parce que c'est un homme
-d'une des meilleures maisons du pays, et le peuple a toujours de la
-vénération pour ceux qui le mangent. Lui, outre cela, prétendoit cet
-évêché quasi par droit de succession, à cause que son oncle l'avoit
-eu; et c'est à cause de cela qu'il ne le lui falloit pas donner, car
-son oncle y a vécu avec toute sorte de libertinage. Or, quand l'abbé
-en parla à M. Vincent[85], alors chef du conseil de conscience de la
-Reine, M. Vincent lui dit qu'il avoit tort de penser à l'épiscopat;
-que sa vie n'étoit pas dans l'ordre, et qu'il avoit chez lui un M.
-Costar, qui étoit un s........, et qui faisoit profession d'impiété et
-d'athéisme. Ce fut pour cela que Costar s'en alla à Angers, sous
-prétexte d'un mariage dont il se mêloit. Pour l'humeur italienne, on
-l'en a toujours un peu accusé; pour le reste, je n'en ai rien ouï
-dire. L'abbé ne se rebuta point: il fit la cour trois mois durant à M.
-Vincent, et disoit tous les jours la messe à Saint-Lazare. Cet homme
-ne se rendoit point, et lui dit un jour: «Allez, vous avez fait un
-cours d'athéisme avec votre Costar.» L'abbé lui dit à cela: «Monsieur,
-je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes
-papiers, et vous verrez si vous trouverez que j'aie noté à la marge
-aucun passage qui sente l'athéisme, ou qu'il y ait rien de tel dans ce
-que je puis avoir écrit.» Cela dura depuis le mois de mai jusqu'à la
-Saint-Martin, que M. le coadjuteur[86], Martineau, chantre de
-Notre-Dame, nommé évêque de Bazas, feu M. de Senlis (mais il ne s'y
-trouva pas), et le pénitencier de Notre-Dame, qui étoient du conseil
-de conscience, eurent ordre d'examiner si l'abbé de Lavardin n'étoit
-point athée, et si on pouvoit en conscience lui donner un évêché.
-Martineau et le pénitencier furent d'avis que, pour le scandale que
-cela avoit causé, on ne le fît point évêque cette fois, et qu'il
-seroit ridicule de faire évêque un homme dont on a douté qu'il fût
-chrétien. Mais le coadjuteur l'emporta, et gronda fort le père
-Vincent de ce que, par le rapport qu'il fit dans l'assemblée, il ne se
-fondoit que sur ce qu'un homme de condition, qui ne vouloit pas être
-nommé, avoit dit à un évêque, qui ne vouloit pas être nommé non plus,
-que l'abbé de Lavardin étoit indigne de l'épiscopat. En effet, il ne
-faudroit à ce compte-là qu'un ennemi pour perdre un homme de
-réputation[87]. Ce M. du Mans, pour imiter, dit-il, ses ancêtres,
-s'est mis à tenir table; mais à sa propre table les gens se moquent de
-lui. L'abbé d'Effiat un jour avoit des tablettes et écrivoit:
-_Première plaisanterie de M. du Mans_; _Seconde plaisanterie de M. du
-Mans_. Lui en rit, car il ne voit pas qu'on le raille. Chez le Roi
-quelqu'un demanda d'où venoit le mot de prélat; M. du Mans donne dans
-le panneau et étale ses éruditions. Nogent, quoique méchant bouffon,
-les mena battant d'une façon pitoyable.
-
- [85] Fondateur des Lazaristes, le vénérable saint Vincent de
- Paul.
-
- [86] Le cardinal de Retz.
-
- [87] M. du Mans conserva néanmoins une bien mauvaise réputation;
- car après sa mort, des prêtres ordonnés par lui, et notamment le
- célèbre Mascaron, furent ordonnés de nouveau sous condition.
- (_Vie de Saint-Évremont_, par Des Maiseaux, à la tête de ses
- _OEuvres_, 1753, in-12, t. 1, p. 31.)
-
-Pour revenir à Costar, il a quelquefois des raffinements assez
-bizarres. Il dit qu'il se fit durer la fièvre-tierce six mois, parce
-qu'au sortir de l'accès il avoit des rêveries agréables. Plusieurs ont
-remarqué cela aussi bien que lui; mais je ne pense pas que personne se
-soit encore avisé d'une volupté semblable. Pour ses ouvrages, avant la
-_Défense de Voiture_, il n'avoit fait que des lettres qu'il n'a pas
-publiées. C'est un esprit encastelé[88]; mais on ne peut pas dire
-qu'il n'écrive pas bien à tout prendre. Je lui ai vu montrer avec un
-plaisir étrange une lettre par laquelle il remercioit M. Servien de
-l'emploi de secrétaire qu'il lui offroit lorsqu'il croyoit aller en
-ambassade auprès du Saint-Père; mais la _Défense de Voiture_ est, sans
-comparaison la meilleure chose qu'il ait faite et qu'il fera; ce n'est
-pas que Girac et lui ne se trompent tous deux, car Girac accuse
-Voiture de choses dont il ne le devroit point accuser, comme de
-libertinage, et d'avoir écrit la lettre de _la Berne_[89] et celle _du
-Valentin_[90]. Il pouvoit dire, car il prétend qu'il n'a écrit cette
-lettre que pour Balzac seul, et point pour la faire courir comme a
-fait Costar, qu'où Voiture badinoit, il étoit inimitable; que son
-sérieux ne valoit pas grand chose, et qu'à tout prendre il n'écrivoit
-nullement juste. Costar veut tout défendre, et prend le style sérieux
-de Voiture pour le style sublime. Cependant la pièce est fort
-agréable, en ce qu'elle berne Balzac d'un bout à l'autre, qui étoit un
-des hommes du monde qui avoit donné autant de prise sur lui; ce n'est
-pas que ce soit une infamie à Costar d'avoir baffoué un homme qu'il
-avoit baisé au cul. On voit dans la préface que Girard a mise
-au-devant des _Entretiens de Balzac_, la preuve de ce que je dis.
-Costar, voyant le succès qu'avoit eu ce livre, en donna un second
-qu'il appela les _Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar_; il y a
-furieusement de latin et bien des bévues, car il prend souvent
-_martre_ pour _renard_[91]; et ma foi cela n'est bon que pour faire
-mieux entendre les lettres que Voiture lui a écrites. Il fait
-là-dedans le docteur, et il se trouve que Voiture entend tout
-autrement bien les auteurs que lui, et se moque de lui en plus d'un
-endroit, sans qu'il s'en aperçoive ou qu'il en ose rien témoigner.
-Girac a répondu à Costar, et il n'y a déjà que trop de volumes.
-
- [88] _Encastelé_ se dit d'un cheval qui a la corne du pied trop
- serrée. Pris au figuré, il signifie ici un esprit trop étroit.
-
- [89] _Voyez_ la Lettre 9 de Voiture, où il raconte à mademoiselle
- de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, qu'il a été _berné_
- comme Sancho Pança dans le roman de Cervantes.
-
- [90] _Voyez_ la lettre 95 de Voiture, écrite à madame de
- Rambouillet. Le Valentin est un château situé près de Turin.
-
- [91] Allusion à un passage de la _Requête des Dictionnaires_ de
- Ménage, où il est dit que Colletet prenoit souvent Renard pour
- Marte. (P. 13 de l'édition in-4º de 1652.)
-
-Costar s'avisa, en publiant la _Suite de la Défense de Voiture_,
-d'écrire à M. le chancelier une lettre qui commence ainsi:
-_Monseigneur, si vous n'étiez le grand-prêtre de Thémis et le
-souverain sacrificateur des Muses_, etc. M. Gaulmin[92], qui étoit
-présent, lui dit: «Monsieur, si vous n'y prenez garde, il vous fera
-bientôt chanter messe.» Il écrivit aussi au feu premier président, et
-il y avoit en un endroit: «Monseigneur, que vous êtes beau!» Le
-premier président, qui ne jugeoit pas trop mal, montrant cela à
-Bois-Robert, lui dit: «S'en délecte-t-il? est-il du métier?--Oui, oui,
-dit l'autre.--Il faut donc, reprit-il, que je prenne garde à moi
-désormais; je n'eusse jamais pensé qu'on me dût traiter de beau!»
-Toute l'Académie s'en moqua, car on y montra cette lettre au
-chancelier; et Bois-Robert, pour achever Costar, se mit à lire cette
-lettre dont j'ai parlé dans son historiette, et il leur disoit, en un
-endroit qui étoit un peu malin: «M. le maréchal de Schomberg et M. le
-maréchal de Gramont, qui sont infatués de la _Défense de Voiture_,
-veulent que j'ôte cela et encore cela: me le conseillez-vous,
-messieurs?--Gardez-vous-en bien, lui dirent-ils.--Ma foi, je
-l'enverrai donc, dit-il, comme la voilà.»
-
- [92] Gilbert Gaulmin, maître des requêtes, puis conseiller
- d'État, mourut en 1665, à l'âge de quatre-vingts ans. On a de lui
- de savants ouvrages; mais il est encore plus célèbre par ses
- liaisons avec les érudits et les gens de lettres de son temps.
-
-Sur cette _Suite de la Défense de Voiture_, Costar pria Conrart de lui
-dire son avis. L'autre lui écrivit que tout le monde étoit scandalisé
-de ce qu'il déchiroit M. de Balzac, car cette fois il lève le masque
-et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une
-chose où il n'y avoit motif. C'est sur je ne sais quel passage. Costar
-lui répondit en colère qu'on avoit bien raison de lui avoir donné avis
-qu'il étoit plutôt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de
-la bile de reste, monte sur ses grands chevaux; Costar cale la voile,
-et lui demande pardon.
-
-Girac, dans une réponse qu'il faisoit imprimer contre Costar, en 1658,
-avoit mis trois ou quatre lettres de Costar assez impies. Courbé,
-sottement, comme il est l'imprimeur des deux adversaires, communiquoit
-à l'un et l'autre tout ce qu'il imprimoit. Costar, voyant cela, fait
-saisir l'impression, et au Châtelet il fut dit que n'étant point
-question d'accuser le sieur Costar d'impiété, défenses étoient faites
-d'imprimer le livre qu'il ne fût mis en l'état qu'il devoit être.
-Costar se sert de la main de Pauquet[93], de sorte qu'on ne sauroit
-prouver que ces lettres sont de lui. Il y en a une où il dit qu'il
-veut sacrifier à une religieuse, et joue sur tous les endroits de la
-messe. Voilà Courbé puni comme il le méritoit.
-
- [93] Louis Pauquet, chanoine et archidiacre du Mans, étoit
- secrétaire, créature et _factotum_ de Costar. Cet homme, né à
- Bresles, en Bauvoisis, avoit été laquais; il avoit trouvé le
- moyen d'apprendre le latin, mais il étoit livré à l'ivrognerie de
- la manière la plus dégoûtante. Costar le tenoit très-sévèrement
- sur ce chapitre. Après sa mort, Pauquet continua de se livrer à
- la débauche, il mangea son bien, et mourut âgé de soixante-trois
- ans, le 14 novembre 1673. (_Vie de Pauquet_, à la suite du
- manuscrit déjà cité.)
-
-Girac a trouvé que Costar, qui le railloit de n'être que fils d'un
-conseiller d'Angoulême, étoit, comme chacun sait, fils d'un chapelier,
-et petit-fils d'un gadouard. Dans le premier volume de ses lettres,
-car quoiqu'il ne se vende point, il en fait imprimer un second, il y
-en a une (c'est la dernière) où il parle assez mal de _la Pucelle_;
-cependant M. Chapelain, lâchement, lui écrit tous les ans dix ou douze
-fois.
-
-Le cardinal Mazarin, quand il est assez mal pour ne pas songer aux
-affaires, se fait lire, pour se divertir, les lettres que Costar lui a
-écrites.
-
-Notre homme avoit si bien su traiter Colbert quand il alloit et
-revenoit de Mayenne, qu'il le recommandoit au procureur-général[94],
-et, par ce moyen, il avoit douze cents écus comme historiographe.
-Rose[95] lui avoit valu cinq cents écus de pension, en faisant goûter
-au cardinal _la Défense de Voiture_. Il mourut à l'âge de soixante
-ans[96] dans de grandes douleurs, car sa goutte étoit remontée, mais
-assez philosophiquement. Il fit tout le bien qu'il pouvoit faire à
-Pauquet; il lui laissa dix mille écus avec sa prébende du Mans[97].
-Pour le reste, aussi bien que pour cela, M. du Mans a suivi la volonté
-du défunt: il avoit soin de l'éducation du petit de Lavardin; il
-menoit une vie assez douce au Mans.
-
- [94] Nicolas Foucquet, procureur-général et surintendant des
- finances.
-
- [95] Secrétaire de Mazarin; il devint ensuite secrétaire
- particulier _ayant la main_ du Roi, c'est-à-dire écrivant les
- lettres qui passoient pour être de la main du Roi. Il a été
- président de la chambre des comptes, et membre de l'Académie
- françoise. Il étoit célèbre pour son avarice.
-
- [96] Il mourut le 13 mai 1660. (_Manuscrit déjà cité._)
-
- [97] Par son testament notarié du 9 juin 1659, Costar fit l'abbé
- Pauquet son légataire universel, et la veille de sa mort, il lui
- résigna tous ses bénéfices. Il légua deux mille livres à l'abbé
- Coustard Du Coudray, curé de Gesvres, son neveu, et fit des dons
- assez considérables à diverses églises, mais plus
- particulièrement à celle de Niort, dont il étoit curé. (_Vie
- manuscrite de Costar._)
-
-La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pédants,
-et le plus pédant des galants.
-
-
-
-
-MADAME DE CAVOYE.
-
-
-Madame de Cavoye est fille de Sérignan, gentilhomme de qualité de
-Languedoc, qui fut maréchal-de-camp en Catalogne; elle épousa en
-premières noces un gentilhomme nommé La Croix, qui la laissa veuve
-fort jeune et sans enfants; elle étoit jolie, spirituelle et assez
-riche. Cavoye, gentilhomme de Picardie, peu accommodé, mais de
-beaucoup de coeur, étoit à M. de Montmorency, quand il en devint
-amoureux: il n'avoit pas grande espérance de réussir en sa recherche,
-quand, ayant été pris pour second par un de ses amis, il alla chez un
-notaire faire un testament par lequel il donnoit à madame de La Croix
-tout ce qu'il pouvoit avoir au monde, et après alla dire à une amie
-commune qu'il venoit de rendre à madame de La Croix la plus grande
-marque d'amour qu'il lui pouvoit rendre; qu'on trouveroit son
-testament chez tel notaire, qu'il s'alloit battre, et qu'il la
-supplioit d'assurer la belle que, s'il mouroit, il mouroit son
-serviteur; et, après cela, s'en va. Cette femme court le dire à madame
-de La Croix, qui fit aussitôt monter son père et tous ses amis à
-cheval. On cherche partout: on trouve que Cavoye avoit eu l'avantage.
-Elle fut si touchée de ce témoignage d'affection, qu'elle l'épousa.
-Jamais femme n'a plus aimé son mari. Le cardinal de Richelieu le fit
-son capitaine des gardes.
-
-Quand la cour n'étoit pas à Paris, elle avoit toujours une lettre dans
-sa poche pour son mari; et dès qu'elle entendoit dire que quelqu'un
-alloit à la cour, elle lui donnoit sa lettre; celle-là partie, elle en
-alloit faire une autre; et tel jour elle lui en a envoyé plus de
-trois. Un jour le cardinal lui demanda lequel elle aimoit le mieux de
-lui ou de son mari: «Monseigneur, répondit-elle, Votre Éminence ne
-m'en voudra point de mal s'il lui plaît; mais je lui avouerai
-franchement que j'aime mieux mon mari. Vous ne me donnez que de
-l'inquiétude, je suis toujours en peine pour votre santé, et lui
-me donne du plaisir.--Mais lequel aimeriez-vous mieux, ajouta
-le cardinal, que M. de Cavoye mourût ou tout le reste du
-monde?--J'aimerois mieux que tout le monde mourût.--Mais que
-feriez-vous tous deux tous seuls?--Nous ferions ce qu'Adam et Ève
-faisoient.»
-
-Elle dit qu'elle avoit tout le soin des affaires et du ménage: «Quand
-il revenoit au logis, je le caressois; je me faisois toute la plus
-jolie que je pouvois pour lui plaire: il n'entendoit parler de rien de
-fâcheux, point de plaintes, point de crierie, point d'affaires. Enfin,
-c'étoit comme si le sacrement n'y eût point passé.»
-
-Elle dit un jour à mademoiselle de Bussy, avec laquelle elle causoit
-il y avoit une demi-heure: «Mademoiselle, nous nous ennuyons l'une
-l'autre, adieu; il vaut mieux se séparer; je vois que la conversation
-languit.»
-
-Une fois, au retour de la campagne, quand ce mari fut couché, et qu'il
-eût fait le devoir, ils parlèrent un peu de leurs petites affaires:
-«J'ai, lui dit-il, plus dépensé que je ne pensois; la nourriture a été
-fort chère; j'ai été contraint d'emprunter tant.--Hé bien! dit-elle,
-patience, je trouverai bien de quoi remplacer cela.» Après il
-recommença: «Oh! lui dit-elle, Cavoye, tu as fait encore _quauque_
-dette.» Car elle a un petit accent, et quelques mots du pays, qui
-donnent encore plus de grâce à ce qu'elle dit. Ce mari mourut avant le
-cardinal de Richelieu. La pauvre madame de Cavoye en fut terriblement
-affligée. Madame de Bomelle y alla comme les autres, et, comme elle
-prit congé: «Hélas! dit l'affligée, que je serois heureuse, mon
-enfant, si j'étois aussi oison que toi! je ne sentirois pas ce que je
-sens.» D'Ornano, le dévot, y fut aussi, et avoit avec lui deux vilains
-grimauds d'enfants: «Sont-ils à vous? lui dit-elle.--Oui, madame.--Hé!
-mon pauvre monsieur, s'écria-t-elle, priez bien Dieu, et ne faites
-plus d'enfants.» Elle avoit une fille bien faite, mais fort éveillée;
-elle ne la perdoit point de vue: «Cela a le sang trop chaud,
-disoit-elle; il faut que je lui donne un mari de Languedoc.» Elle lui
-en donna un; et sa fille, après quelques années, étant venue ici avec
-son mari (c'étoit un assez pauvre homme), elle tâcha de faire quelque
-chose pour lui à la cour; mais comme elle vit qu'il ne s'aidoit point:
-«Petite, dit-elle à sa fille, remène ton mari à la province, je n'en
-sais que faire ici.»
-
-Quoique chargée de beaucoup d'enfants, elle fait si bien qu'elle
-subsiste honorablement; elle a eu la moitié du don des chaises de
-Souscarrière[98] dès le temps du feu cardinal, et cela lui vaut
-beaucoup. Elle fait la cour; elle est adroite et aimée de tout le
-monde, pleure encore quand on lui parle de son mari. Il sera parlé
-d'elle dans les Mémoires de la régence, car elle dit toujours quelque
-chose de plaisant. Elle, madame Pilou et madame Cornuel, ce sont trois
-originaux. Elle est fort libre. Un jour, un garçon, c'est l'abbé
-Testu, l'aîné, la menoit chez madame de Chamguy: «Mon pauvre abbé, lui
-dit-elle en passant dans une grande salle, tourne la tête.» Et après
-elle se met à pisser dans une cuvette. Elle a cinquante ans, et, après
-douze grossesses pour le moins, la gorge aussi belle qu'à quinze ans;
-elle n'a jamais eu le visage fort beau, mais agréable; pour le corps,
-il n'y en avoit guère de mieux fait.
-
- [98] C'étoit apparemment un privilége pour des chaises à porteur.
- L'usage en fut introduit en France par le marquis de Montbrun,
- fils naturel, mais légitime, du duc de Bellegarde. (Voyez les
- _Antiquités de Paris_, par Sauval, t. 1, p. 192.)
-
-
-
-
-LE CARDINAL DE RETZ[99].
-
-
-Jean-François de Gondy, aujourd'hui cardinal de Retz, est un petit
-homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid et maladroit
-de ses mains à toute chose[100]. Quand il écrit, il fait toujours des
-arcades; il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que du
-_griffonis_. J'ai vu qu'il ne savoit pas se boutonner. Une fois, à la
-chasse, il fallut que M. de Mercoeur lui remît son éperon; il n'en put
-jamais venir à bout. Il ne connoissoit autrefois de toutes les
-monnoies qu'une pistole et un quart d'écu. Il fut destiné à être
-chevalier de Malte, et, étant né durant un chapitre, il fut chevalier
-dès ce jour-là; de sorte qu'il auroit été grand'croix de bonne heure.
-Il avoit deux frères, tous deux ses aînés, le duc d'aujourd'hui, et un
-qu'on appeloit le marquis des Isles d'Hières: celui-là étoit blond. M.
-de Bassompierre disoit: «Pour celui-là, on ne peut pas dire qu'il ne
-soit de ma façon.» J'ai dit ailleurs que la mère étoit une grande
-prude. Ce garçon disoit qu'il vouloit être cardinal, afin de passer
-devant son frère: il avoit de l'ambition; mais il mourut misérablement
-à la chasse; étant tombé de cheval, la jambe engagée dans l'étrier, il
-fut tué d'un coup de pied que le cheval lui donna par la tête. Ce
-garçon mort, on changea de pensée, et on destina le chevalier à
-l'Eglise. Le voilà donc l'abbé de Buzay; c'étoit une abbaye en
-Bretagne[101]. La soutane lui venoit mieux que l'épée, sinon pour son
-humeur, au moins pour son corps. Tel que je l'ai représenté, il
-n'avoit pas pourtant la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de
-fer dans son visage[102].
-
- [99] Né en 1613, mort à Paris le 24 août 1679.
-
- [100] Son père n'étoit pas brave: M. de Guise l'en méprisoit, et
- cela fut cause en partie de l'acharnement qu'il eut contre lui
- dans la prétention que le général des galères devoit être
- dépendant de l'amiral du Levant; M. de Guise l'étoit. Il avoit
- cela tellement en tête, qu'il ne parloit d'autre chose. (T.)
-
- [101] Près de la Loire, et non loin de Nantes.
-
- [102] Ce mot est douteux dans le manuscrit autographe. Il semble
- que l'auteur a écrit _quelque chose de fer_, on pourroit aussi
- lire _quelque chose de fier_; mais la première leçon nous semble
- la plus vraisemblable, surtout si on la rapproche de ce qui suit
- du caractère connu du cardinal, et des portraits gravés qui nous
- sont restés de lui.
-
-Dès le collége, l'abbé fit voir son humeur altière: il ne pouvoit
-guère souffrir d'égaux, et avoit souvent querelle; il montra aussi dès
-ce temps son humeur libérale; car ayant appris qu'un gentilhomme qu'il
-ne connoissoit point étoit arrêté au Châtelet pour cinquante pistoles,
-il trouva moyen de les avoir et les lui envoya. Au sortir de là, ce
-nom de Buzay approchant un peu trop de _buse_, il se fit appeler
-l'abbé de Retz. Ce n'étoit pas encore trop la mode en ce temps-là de
-ne porter pas le nom de son bénéfice; à cette heure il n'y a si petit
-ecclésiastique qui ne s'appelle l'abbé, et ceux qui le sont
-effectivement prennent le nom de leur famille aussi bien qu'eux. Il
-m'a dit que le gros comte de La Rocheguyon lui vouloit donner tout son
-bien, à condition qu'il prendroit le nom et les armes de Silly[103];
-mais qu'à sa mort les parents empêchèrent qu'on ne lui fît venir un
-notaire. En me contant cela, il me disoit que, s'il eût été d'épée, il
-eût fort aimé à être brave, et qu'il auroit fait grande dépense en
-habits; je souriois, car, fait comme il est, il n'en eût été que plus
-mal, et je pense que ç'auroit été un terrible danseur, et un terrible
-homme de cheval: d'ailleurs, il est malpropre naturellement, et
-surtout à manger: il est aussi rêveur; de sorte qu'à table, par
-malice, on lui mettoit une tête de perdrix sur son assiette; il la
-portoit à la bouche sans y regarder, et mettoit les dents dedans. La
-plume lui sortoit de tous les côtés. Il ne mange jamais que du plat
-qui est devant lui; il n'y a guère d'homme plus sobre.
-
- [103] La mère du cardinal de Retz s'appeloit Françoise-Marguerite
- de Silly, dame de Commercy.
-
-Il est enclin à l'amour, a la galanterie en tête, et veut faire du
-bruit; mais sa passion dominante, c'est l'ambition; son humeur est
-étrangement inquiète, et la bile le tourmente presque toujours. Dans
-sa petite jeunesse, il voyoit fort sa parenté, et principalement
-madame de Lesdiguières. Je crois qu'il en a été amoureux, aussi bien
-que de madame de Guémenée. Il voyoit fort aussi M. d'Ecquevilly, son
-parent, dont nous avons parlé ailleurs. Ce M. d'Ecquevilly n'avoit
-guère de meilleurs yeux que lui, et on dit qu'un jour ils se
-cherchèrent un gros quart-d'heure dans une grande cour, sans se
-pouvoir retrouver, et qu'il fallut à la fin que deux gentilshommes les
-prissent chacun par la main pour les faire joindre. Dans la société de
-la famille (madame de Guémenée en étoit), on se divertissoit, entre
-autres choses, à s'écrire des questions sur l'_Astrée_, et qui ne
-répondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de
-frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions à une
-personne, comme, par exemple, à quelle main étoit Bonlieu, au sortir
-du pont de La Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour
-l'histoire, soit pour la géographie; c'étoit le moyen de savoir bien
-son _Astrée_. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et
-d'autre, que, quand on vint à conter, car on marquoit soigneusement,
-il se trouva qu'on ne se devoit quasi rien. D'Ecquevilly prit un autre
-parti. Il alla lire l'_Astrée_ chez M. d'Urfé même, et, à mesure qu'il
-avoit lu, il se faisoit mener dans les lieux où chaque aventure étoit
-arrivée.
-
-Notre abbé étoit fort mal avec sa cousine de Schomberg, car il y avoit
-deux partis, celui de la maréchale et celui de madame de Lesdiguières;
-le dernier étoit le plus fort. Dans une assemblée de la parenté,
-madame de Lesdiguières obligea l'abbé à aller prendre à danser madame
-de Schomberg, qui étoit toute contrefaite, et qui avoit les pieds tout
-tortus, et ne pouvoit quasi marcher; cela la pensa faire enrager; on
-la haïssoit; elle étoit laide et méchante.
-
-En ce temps-là, un homme proposa à l'abbé d'épouser je ne sais quelle
-grande héritière d'Allemagne, catholique, dont je n'ai pu savoir le
-nom; que ses parents luthériens la violentoient, et qu'on la vouloit
-donner à un Weimar, qui étoit à l'Académie à Paris. Il y entend, et
-promet à cet homme une de ses deux abbayes (il en avoit deux); l'autre
-se nommoit Quimperlay; elles valent dix-huit mille livres de rente,
-ou environ. Je n'ai pu savoir tout ceci qu'imparfaitement. Il fit un
-voyage où il parla à cette fille; même il se battit contre ce Weimar,
-et eut l'avantage, non par adresse, mais par bravoure, car il n'est
-pas moins vaillant que M. le Prince. Ce n'est pas le seul combat qu'il
-ait fait; il s'est battu une autre fois, je pense que c'étoit contre
-le comte d'Harcourt[104]. Je lui ai ouï dire à lui-même que cet homme
-lui disoit: «Je vous aurai bientôt culbuté, ce n'est pas là votre
-métier.--Cependant il laissa, je ne crois pas que ce fut exprès, un
-grand baudrier de buffle, sans lequel je l'eusse bien blessé, car je
-donnai droit dedans.» Il me contoit tout cela, sans nommer personne,
-et je n'ai jamais su d'où venoit leur querelle.
-
- [104] Le cardinal le dit positivement. (_Mémoires du cardinal de
- Retz_, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
- France, 2e série, t. 44, p. 87.)
-
-Il m'a dit aussi, et j'ai appris depuis, que c'étoit lui-même qu'un
-homme de la cour étant une fois enfermé dans une chambre avec une
-femme de qualité dont il étoit possesseur, ayant ouï du bruit, fut
-obligé d'ouvrir de peur d'être surpris; c'étoient des gens armés qui
-l'attaquèrent. Il les repoussa de la porte, la referma, et retourna
-caresser la belle, comme s'ils eussent été dans la plus grande sûreté
-du monde. «Il faut, me disoit-il, n'avoir guère peur pour cela. Ce
-même homme, ajoutoit-il, quoiqu'on lui eût donné avis que le mari le
-vouloit faire assassiner, ne laissa pas d'aller partout à son
-ordinaire, et sans être autrement accompagné.» Si cette aventure est
-vraisemblable, je m'en rapporte; mais, par là, on jugera de l'humeur
-du personnage.
-
-Il fit encore un combat contre l'abbé de Praslin, aujourd'hui le
-marquis de Praslin, qui a épousé mademoiselle d'Escars, cadette de
-madame d'Hautefort: il eut l'avantage; mais le comte d'Harcourt, qui
-servoit Praslin, battit le second de l'abbé de Retz[105].
-
- [105] Le cardinal a parlé de ce duel dans ses Mémoires. Le second
- de Praslin étoit le chevalier du Plessis, et non pas le comte
- d'Harcourt. (_Mémoires du cardinal de Retz_, audit lieu, p. 93.)
-
-Il a toujours été d'humeur remuante; il s'est vanté de savoir bien des
-choses des desseins de M. le comte (_de Soissons_), et qu'un jour il
-rendit un paquet aux Tuileries à M. de Thou, qui lui dit après: «Ma
-foi! monsieur l'abbé, il faut que vous me croyiez bien homme d'honneur
-pour m'avoir rendu ce paquet; car cela est bien gaillard[106].»
-
- [106] Le cardinal de Retz parle dans ses Mémoires des menées
- qu'il fit à Paris pour le comte de Soissons, mais il ne nomme pas
- M. de Thou. (_Ibid._, p. 109 et suivantes.)
-
-La violence que le cardinal de Richelieu fit au père de Gondy pour la
-charge des galères qu'il lui fit vendre en dépit de lui, avoit outré
-l'abbé: sans cela, sur ma parole, notre homme n'eût pas laissé d'être
-son ennemi. Il étoit trop ambitieux; il se vantoit que son père, son
-frère et lui avoient été les seules personnes de condition qui
-n'eussent point plié.
-
-Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il
-dédia ses thèses à des saints pour n'être point obligé de les dédier
-aux puissances. Il voulut l'emporter de haute lutte sur l'abbé de
-Souillac (de La Mothe-Houdancourt), parent de M. de Noyers; c'est
-aujourd'hui M. de Rennes[107]. On fit intervenir l'autorité du
-cardinal; on proposa assez de choses à l'abbé de Retz; jamais il ne
-voulut démordre, et il harangua fort fièrement. Il est vrai que la
-Sorbonne, en considération du cardinal de Gondy, soutint ses intérêts,
-et représenta, je pense, au cardinal, qu'ils ne pouvoient pas
-abandonner le neveu d'un prélat à qui ils avoient tant d'obligation.
-Il l'emporta donc sur l'autre, et le cardinal depuis cela l'appela
-toujours _ce petit audacieux_, et il disoit qu'il avoit une mine
-patibulaire. Cette contestation fut cause que ses parents trouvèrent à
-propos qu'il fît un voyage en Italie[108]. Deux de mes frères et moi
-ayant dessein d'y aller, le priâmes de trouver bon que nous lui
-tinssions compagnie. Je l'entretins presque toujours durant dix mois;
-et, comme il a autant de mémoire que personne, car il savoit par coeur
-tout ce qu'il avoit jamais appris, il me conta et me dit bien des
-choses.
-
- [107] Disputant un jour contre l'abbé de Souillac en Sorbonne, il
- cita un passage de saint Augustin, que l'autre dit être faux. Il
- envoya quérir un Saint-Augustin, et le convainquit. Souillac,
- qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal
- latin, dit pour excuse: _Non legeram ista toma_. Le docteur qui
- présidoit lui dit plaisamment: _Ergo quia vidisti, Thoma,
- credidisti_. (T.)
-
- [108] Voyez _les Mémoires du cardinal de Retz_, _ibid._, p. 100.
-
-Je remarquai que le premier ouvrage qu'il fit, hors quelques sermons,
-ce fut _la Conjuration de Fiesque_[109]; car cela convenoit assez à
-son humeur. Il avoit fait l'épitaphe du comte de Soissons en prose, où
-il l'appeloit _le dernier des héros_.
-
- [109] C'est peu de chose, et ce qu'il fait est assez médiocre. Il
- a pourtant bien de l'esprit; mais il ne pense point assez aux
- choses, et ne se met pas même en peine de les apprendre. Il avoit
- beaucoup pris du Mascardi. (T.)--Augustin Mascardi, auteur de
- l'Histoire de la Conjuration de Fiesque, 1629, in-4º. Cet ouvrage
- a été traduit en françois par Fontenay-Sainte-Geneviève; Paris,
- 1639, in-8º.
-
-Il ne pouvoit pardonner à don Thadée, neveu du pape Urbain, alors
-régnant, de ne s'être pas emparé de l'Etat d'Urbin qui retourna alors
-à l'Eglise, faute de mâles. Nous ne passions pas devant une place
-qu'il ne la prît ou par assaut ou autrement. Il parloit sans cesse de
-sa naissance. Il fut fort caressé à Florence par le grand-duc; il
-logea chez le chevalier de Gondi, qui faisoit la charge de secrétaire
-d'État, et qui avoit été résident en France. Le chevalier avoit les
-portraits des Gondis de France dans sa salle, car ils ne sont pas si
-grands seigneurs en Italie qu'ici; ils sont pourtant gentilshommes:
-j'en ai vu assez de marques dans Florence; mais la question est de
-savoir si cela n'est point depuis la faveur d'Albert, et si ceux-ci en
-sont. Quillet dit que ce chevalier de Gondi se mit à rire un jour
-qu'il lui demanda si les Gondis de France étoient effectivement des
-vrais Gondis. Le cardinal de Retz dit qu'il n'y a que lui en France
-qui puisse fournir ses trente quartiers[110].
-
- [110] Villani et Machiavel ne parlent point des Gondis; M. de
- Thou les dit fils d'un banquier. (T.)
-
-Albert, qui a fait la fortune de la maison ici, étoit fils d'un
-banquier florentin qui demeuroit à Lyon, nommé Gondy, seigneur Du
-Perron, dont la femme, aussi italienne, avoit trouvé moyen d'entrer au
-service de la reine Catherine de Médicis, et avoit eu charge de la
-nourriture des Enfants de France au maillot. On disoit qu'elle avoit
-donné une recette à la Reine pour avoir des enfants[111]; car la
-Reine fut dix ans sans en avoir; et cela fit que la Reine l'aima tant,
-qu'étant parvenue à la régence, en moins de quinze ans, elle avança si
-fort les enfants de cette femme qui, au jour que le Roi mourut,
-n'avoient pas tous ensemble deux mille livres de rente, qu'Albert, à
-la mort de Charles IX, étoit premier gentilhomme de la chambre et
-maréchal de France avec des gouvernements, avoit cent mille livres de
-rente pour le moins en fonds de terre, et, en argent et en meubles,
-plus de dix-huit cent mille livres; son frère, Pierre de Gondy, étoit
-évêque de Paris, et avoit encore trente ou quarante mille livres de
-rente en bénéfices, et, en meubles, la valeur de plus de deux cent
-mille écus; et M. de La Tour, le cadet des trois, étoit, quand il
-mourut, capitaine de cinquante hommes d'armes, chevalier de l'ordre
-comme son aîné, et maître de la garde-robe, et tous trois du conseil
-privé. Voilà ce que j'ai appris d'un homme de ce temps-là, et qui le
-savoit bien.
-
- [111] J'ai ouï dire que la gloire en est due à Fernel. Ce garçon,
- qui avoit été des _capettes_ du collége de Montaigu, fut quelque
- temps à délibérer s'il suivroit le barreau ou s'il se feroit
- d'église; mais ne se trouvant pas assez de voix, ni pour prêcher,
- ni pour plaider, il se résolut d'étudier en médecine. Ce qui le
- mit en réputation, ce fut la cure qu'il fit d'un gentilhomme qui
- étoit au Roi: ce gentilhomme en parla à Sa Majesté qui n'avoit
- point encore d'enfants. Le Roi le fit venir, et, quoique Fernel
- fût assez jeune encore, le Roi, sur le témoignage du cavalier,
- ajouta foi à ce qu'il lui dit. Le Roi obligea la Reine à dire à
- Fernel toutes les particularités qu'il falloit savoir. Il dit au
- Roi qu'il croyoit que la Reine pourroit concevoir s'il la voyoit
- dans le fort de ses purgations; ce qu'il fit. Mais en récompense
- la plupart de ses enfants n'étoient pas de trop bonne
- constitution. Fernel ensuite fut premier médecin du Roi. On a su
- cette particularité de ceux de sa famille qui la reçurent par
- tradition. (T.)
-
-J'ai ouï conter une chose assez judicieuse de ce maréchal de Retz.
-Charles IX avoit une levrette admirable qu'il aimoit fort; il sut
-qu'un gentilhomme de Normandie en avoit une fort bonne; il la fait
-venir, et le gentilhomme aussi. On court un lièvre avec ces deux
-chiennes: la levrette du gentilhomme faisoit mieux que la sienne. Le
-Roi, déjà fâché de cela, voyant que ce gentilhomme, qui étoit sans
-doute assez mauvais courtisan, dans l'ardeur de la chasse l'avoit
-devancé, il lui donne brusquement un coup de houssine. Le lendemain le
-maréchal vint au lever du Roi, fort triste. «Qu'avez-vous?--C'est,
-sire, que vous avez perdu le coeur de toute votre noblesse.--Je vous
-entends, dit le Roi, j'ai tort; je ne suis que gentilhomme, je le veux
-satisfaire.» En effet, le Roi le pria de l'excuser devant tout le
-monde[112]. En cet instant on eut avis qu'un petit gouvernement
-vaquoit; le maréchal dit au Roi: «Sire, il le lui faut donner.» Le Roi
-le lui donna. Il en usoit bien, ce favori; car il vouloit toujours
-qu'il parût que le Roi donnoit de son propre mouvement.
-
- [112] C'est on fort beau trait; mais Louis XIV fut plus grand
- quand il jeta sa canne par la fenêtre dans la crainte de
- succomber à la tentation d'en frapper Lauzun.
-
-Le cardinal sut qu'il y avoit chez messieurs Du Puy un manuscrit de M.
-de Brantôme, de la maison de Bourdeilles, contenant plusieurs volumes,
-dans un desquels étoient les amours de la duchesse de Retz, femme
-d'Albert, où il y avoit maintes belles choses à l'honneur de la dame.
-Il n'eut jamais de repos que messieurs Du Puy ne lui eussent permis
-d'effacer tout ce qui étoit contre sa grand'mère, et le manuscrit est
-effacé de façon qu'on ne sauroit déchiffrer un mot[113].
-
- [113] Il seroit impossible de vérifier ce point, quoique la
- plupart des manuscrits originaux de Brantôme existent à la
- Bibliothèque royale, ainsi que les copies que MM. Du Puy en ont
- fait faire. Les passages indiqués devroient se trouver dans le
- volume des _Dames galantes_, et le manuscrit original de ce
- volume paroît avoir été détruit. (Voyez la _Notice sur Brantôme_,
- t. 1, p. 95; Paris, 1822, in-8º.)
-
-Il y avoit ici un Gondy dans les partis: ce fut celui qui bâtit
-l'hôtel de Condé, et qui fit le jardin de Gondy à Saint-Cloud. C'étoit
-un homme fort voluptueux: on dit que dînant chez un de ses amis, à
-cinq lieues de Saint-Cloud, où il n'y avoit point de verres de
-cristal, il dit à un de ses gens: «Va m'en quérir un à Saint-Cloud, et
-ne te soucie pas de crever mon cheval.» Il y va. Le cheval crève en
-arrivant, et le valet en descendant cassa le verre. Cet homme méritoit
-bien de mourir gueux comme il est mort.
-
-Pour revenir où nous en étions: à Florence, un jeune gentilhomme qui
-étoit à lui, car il en avoit quatre, et le reste à l'avenant, s'avisa
-de faire faire un pourpoint de taffetas à bandes sans les ourler. Un
-jour au Cours la grande-duchesse mère et mademoiselle de Guise vinrent
-à passer, qui se crevoient de rire de voir cette extravagance, car cet
-homme étoit à la portière, et sembloit être vêtu de toiles
-d'araignées, tant il avoit de filets aux bras et au corps.
-
-La grande-duchesse étoit une des plus belles personnes d'Italie, mais
-elle avoit affaire à un pauvre mari: il avoit cinq ou six calottes
-l'une sur l'autre, et en ôtoit et en mettoit selon que son thermomètre
-l'ordonnoit. Quand il couchoit avec elle, tout l'État de Toscane étoit
-en prière: cela n'arrivoit pas souvent. Je pense qu'enfin elle a eu
-un héritier.
-
-A Venise, où nous allâmes ensuite, l'ambassadeur de France[114]
-(c'étoit le président Mallier, un vrai cheval mallier) le logea seul
-avec un valet-de-chambre. Le comte de Laval, frère de M. de La
-Trimouille, étoit retiré à Venise. Je pense qu'il dit, en parlant de
-l'abbé: «Il ne manquera pas de me venir voir.» L'abbé n'y alla point,
-et en parloit avec fort peu d'estime. Il disoit que quand le comte
-alla à La Rochelle, les Rochellois mirent sur sa porte: «Ni plus ni
-moins,» voulant dire qu'ils ne se tenoient pour lui ni plus ni moins.
-
- [114] L'ambassadrice étoit si sotte qu'elle disoit: «Ma charge,»
- en parlant de l'ambassade. (T.)--Cet ambassadeur est appelé _de
- Maillé_ dans les Mémoires du cardinal. (_Mémoires du cardinal de
- Retz_ déjà cités, p. 102.)
-
-A Rome, il se logea bien, et tenoit assez bonne table; on en faisoit
-cas à cause qu'il en savoit plus que beaucoup de cardinaux et de
-prélats. Il nous voulut faire accroire que le connétable Colonne, à la
-maison duquel il disoit que celle de Gondi étoit alliée étroitement,
-s'étoit fort plaint de ce qu'il ne l'avoit pas vu; mais qu'il n'avoit
-osé à cause que le connétable étoit du parti des Espagnols, car
-c'étoit de Naples qu'il étoit connétable.
-
-Il n'étoit pas moins inquiet à Rome qu'à Paris, et il nous fit faire
-au mois de novembre un fort ridicule voyage pour voir des mines
-d'alun. Nous partîmes, comme s'il eût été question de quelque chose
-d'importance, par une fort grosse pluie, et les Italiens disoient:
-«_Questo è partir à la francese._» Nous ne fûmes pas plus de trois
-mois et demi à Rome, et il nous en fit partir à Noël, pour revenir en
-France. Il feignit qu'un homme l'étoit venu trouver dans une église,
-et qu'il lui avoit donné un avis qui l'obligeoit à quitter l'Italie
-promptement[115]. Quoique je n'eusse que dix-huit ans, je vis bien que
-l'argent commençoit à lui manquer; et if eût même été embarrassé en
-arrivant, car ses lettres de change tardèrent, sans que nous lui
-donnâmes tout ce que nous avions à recevoir. Il le faut louer d'une
-chose, c'est qu'à Rome, non plus qu'à Venise, il ne vit pas une femme,
-ou il en vit si secrètement, que nous n'en pûmes rien découvrir. Il
-disoit qu'il ne vouloit pas donner de prise sur lui.
-
- [115] C'étoit à la naissance du Roi. (T.)--En 1638.
-
-Après la mort du cardinal de Richelieu, M. l'archevêque trouva bon
-que, pour épargner un loyer de maison, il se logeât au petit
-Archevêché, où il a toujours logé depuis, car il ne dépensoit que
-trop, et la galanterie de madame de Pommereuil avoit déjà
-commencé[116].
-
- [116] _Voyez_ l'article de Bezons, et celui de la présidente de
- Pommereuil qui suit.
-
-Le reste se trouvera dans les Mémoires de la régence.
-
-
-
-
-LA PRÉSIDENTE DE POMMEREUIL.
-
-
-Bordeaux, aujourd'hui intendant des finances, a quatre filles:
-l'aînée, qui est celle dont nous parlons, eut ordre du père de
-regarder Fromont, qui est mort, l'un des secrétaires des commandements
-de M. d'Orléans, comme un homme qui seroit son mari. Après, tout d'un
-coup, Bordeaux change d'avis, et tombe d'accord d'articles de mariage
-avec Pommereuil, président au grand-conseil, qui étoit veuf
-nouvellement. Il le mène à la campagne, et, en badinant avec sa fille,
-il lui fait signer des articles, et après il lui déclare que c'est
-tout de bon. Pommereuil, car l'un et l'autre ne doutoient pas qu'elle
-ne fût engagée d'affection avec Fromont, avoit porté des perles, etc.
-Elle les refusa, et lui déclara qu'elle ne l'aimeroit jamais: elle se
-jeta aux genoux de son père; mais en vain. On les maria la nuit. Elle
-ne vouloit pas dire oui, car elle espéroit que Fromont viendroit
-l'enlever; mais quand elle vit l'heure passée, de dépit, elle dit oui.
-D'autres disent que le père lui donna un soufflet pour le lui faire
-dire. Quoi que c'en soit, son mari et elle firent un terrible ménage.
-Elle ne revenoit avec sa soeur de Cossigny qu'à cinq heures du matin;
-et lui, qui avoit fait enrager sa première femme, trouvoit bien à qui
-parler. Il y eut bien des galanteries, et, au bout de dix ans, ils se
-séparèrent.
-
-
-
-
-BEZONS[117].
-
-
-.... Bazin, seigneur de Bezons, est fils d'un trésorier de France, et
-petit-fils d'un médecin de Troyes, qui étoit de basse naissance. Sa
-mère étoit Talon. C'est un petit homme tout rond, et joufflu comme un
-des quatre vents, et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde,
-et qui se prend autant pour un autre. Étant avocat, mais ce n'étoit
-qu'en attendant quelque charge d'avocat-général, car il a toujours eu
-de l'ambition, il se fit je ne sais quelle société au faubourg
-Saint-Germain, où l'on avoit la comédie quelquefois. Un jour, ce petit
-monsieur qui en étoit, à tout bout de champ venoit sur le théâtre,
-ordonnoit, décidoit, parloit aux comédiennes, et faisoit furieusement
-l'empressé... Des gens de la cour qui étoient là demandèrent qui il
-étoit. Quelque femme assez simple, pensant accoucher de gros, leur
-dit: «Messieurs, c'est M. de Bezons.--Ah! ah! dirent-ils tout haut, le
-nom est aussi plaisant que l'homme;» et le bernèrent tout leur saoul.
-Ce petit monsieur traita après de la charge d'avocat-général au
-grand-conseil, et avoit mis le siége devant la présidente de
-Pommereuil, pour parler comme Charleval[118], qui datoit _du camp
-devant une telle_, quand l'abbé de Retz s'y attacha. Pour ne pas
-effaroucher le président, on trouva à propos de ne se pas défaire de
-Bezons, afin que le mari crût que c'étoit cet homme-là, et non l'abbé,
-qui en contoit à sa femme. Quelque temps après on parla de le marier
-avec une parente proche de M. Conrart qui, s'informant de lui à Patru,
-lui demanda, entre autres choses, s'il étoit vrai qu'il eût tant
-d'attachement à madame de Pommereuil. «Que cela ne vous mette pas en
-peine, dit Patru, je vous promets qu'il ne tient à rien de ce
-côté-là.» Le voilà marié sur la parole de Patru, qui répondit qu'il
-avoit certainement quarante mille écus de biens. Il fallut, au bout
-d'un an, parler à la présentation d'Hocquincourt à la charge de
-grand-prévôt. Notre petit homme, qui ne sait rien, y étoit bien
-empêché. Conrart et lui vont trouver Patru qui, sur l'heure, dressa
-une harangue qui fut le lendemain en état d'être prononcée. Conrart,
-par cabale, comme j'ai dit ailleurs, voulut faire son allié de
-l'Académie[119]; Patru fit encore le compliment ou la petite harangue
-qu'on a accoutumé de faire quand on est reçu, et la fit devant eux
-deux; ce que je ne conçois pas, car, pour moi, quoique je n'aie pas
-plus de peine qu'un autre à composer, je ne pourrois pourtant rien
-produire si je n'étois seul, et, en cette rencontre, je serois un peu
-_greffier de Vaugirard_. Mais voici une chose qui m'étonne bien plus,
-c'est que ce petit homme eut l'insolence de lire ces deux pièces
-comme siennes, en présence de Patru, même chez le premier président de
-la cour des Aides. Patru m'a dit: «Mon ami, j'en étois déferré
-moi-même.» On en fit une à M. le chancelier protecteur. En ce temps-là
-Bezons disoit: «J'ai la place de M. le chancelier, je lui
-succède.--C'est bien, lui dit Patru, c'est signe que vous lui
-succéderez aussi un jour en celle de chancelier.» Une fois il disoit:
-«Si je n'eusse été hier à l'Académie, le plus sot avis du monde eût
-passé.» Un jour il dit à M. Conrart, parlant d'un docteur de Sorbonne,
-nommé d'Autry, qui avoit été précepteur de M. Talon: «Le bon homme a
-demandé en grâce qu'on l'enterrât dans notre chapelle. Vous savez
-bien, ajouta-t-il, comment cela s'entend; c'est-à-dire d'être enterré
-à nos pieds.--Oui, dit Conrart, comme Bertrand Du Guesclin aux pieds
-des rois de France.»
-
- [117] Claude Bazin, seigneur de Bezons, conseiller d'État, membre
- de l'Académie françoise, mourut en 1684.
-
- [118] Charles Faucon de Riez, seigneur de Charleval, poète d'un
- tour fin et délicat. Scarron disoit de lui que les Muses ne le
- nourrissoient que de blanc-manger et d'eau de poulet. Il mourut
- en 1693.
-
- [119] On a déjà vu une partie de ces faits à l'article de
- Conrart. Les titres de Bezons à l'Académie françoise étoient bien
- légers; on lui attribuoit la traduction _anonyme_ d'un traité de
- paix.
-
-Vous avez vu quelles obligations il avoit à Patru; cependant il fut
-cause que M. de Rohan-Chabot ne lui donna pas la première cause de
-l'affaire contre Tancrède, disant qu'il avoit la voix pitoyable (il ne
-l'a que foible). Véritablement il l'a belle, lui qui ne sauroit
-prononcer un _r_, et qui semble avoir toujours la bouche pleine de
-bouillie. Pour ne rien dire de pis, je ne saurois croire que ce fût
-par envie; car il faut quelque espèce d'égalité pour cela. Conrart
-disoit que, s'il eût fait cela avant que d'épouser sa cousine, il
-auroit rompu le mariage. Il vendit sa charge, et, par le crédit de son
-oncle Talon, il eut un brevet de conseiller d'État, et ensuite je ne
-sais quelle intendance de Soissons; or, il faisoit si fort l'entendu,
-que Patru l'appeloit _le Roi de Soissons_. Une fois il fut diablement
-relancé chez M. Du Puy. «J'ai trouvé, disoit-il, à mon retour de mon
-intendance[120], les maximes toutes changées; car on dit que nos biens
-ne sont point au Roi.--On ne l'a jamais dû dire autrement,» dit
-brusquement M. Du Puy l'aîné, qui le traita d'ignorant et de suppôt de
-tyrannie. Il eut ensuite l'intendance de l'armée de Catalogne, et
-après, celle de Languedoc où il est encore. Dans la régence, nous
-parlerons de ses fredaines et de ses méchantes plaisanteries.
-
- [120] En 1648 qu'on commençoit à fronder. (T.)
-
-
-
-
-SALOMON-VIRELADE[121].
-
-
-Il faut accoupler Salomon à Bezons: ils ont été tous deux compagnons à
-la charge d'avocat-général du grand-conseil, et reçus en même temps à
-l'Académie, _Arcades ambo_. M. Chapelain le fit recevoir, disant qu'il
-falloit mettre des gens de qualité. A la vérité, il est fils d'un
-conseiller au parlement de Bordeaux; mais il n'est pas d'une fort
-bonne famille[122]. Si ce que disoit M. Chapelain eût été véritable,
-il falloit mettre à l'Académie M. d'Usez et M. de Montbazon[123]. Il
-voulut faire accroire gasconnement que M. le chancelier l'en avoit
-pressé terriblement, et ce fut lui qui l'en pressa. Ce garçon n'étoit
-point mal fait, mais il étoit et est encore un grand fat. Dès qu'il
-fut ici, il voulut se faire auteur: il débuta par faire imprimer des
-vers latins sur la naissance du Roi, et un méchant _Benedicite_ en
-vers françois, où il y avoit, entre autres sottises, que les montagnes
-sont les mamelles de la nature, et que les rivières et les fontaines
-couloient d'argent potable; et il se trouva qu'il avoit volé cette
-belle pièce à un moine de son pays qui la réclama à corps et à cris,
-comme un grand joyau. Non content de cela, il adressa à M. Grotius,
-alors ambassadeur de Suède en France, qu'il ne connoissoit point, un
-discours[124] auquel il avoit fait un mauvais commencement et une
-mauvaise fin; mais le reste étoit de Balzac. Là, il parloit à M.
-Grotius comme à son ami familier, et Grotius disoit qu'il ne le
-connoissoit point. Quand Ménage étoit après à entrer chez l'abbé de
-Retz, «Il faudra, lui dit-il, que nous fassions cela pour vous.» Et
-depuis il fut assez sot pour aller prier Ménage de le présenter à
-l'abbé de Retz. Ménage fut le plus surpris du monde de cette
-effronterie-là.
-
- [121] François-Henri Salomon-Virelade, conseiller d'État, membre
- de l'Académie françoise, mourut en 1670. Ses titres littéraires
- étoient tout aussi légers que ceux de Bezons, et néanmoins il
- l'emporta sur P. Corneille, parce qu'il avoit le mérite de
- demeurer à Paris, tandis que Corneille habitoit Rouen.
-
- [122] On n'en a pas moins fait à M. Salomon-Virelade une belle
- généalogie, tout aussi fausse que ses titres littéraires. (Voyez
- _les Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul de
- Marville_, tome 3, page 393.)
-
- [123] Ils étoient tous les deux renommés pour les inepties qui
- leur échappoient, comme à d'autres des bons mots. (_Voyez_ plus
- haut l'article de M. de Montbazon.)
-
- [124] _Discours d'État à M. Grotius, sur l'histoire du cardinal
- Bentivoglio_; Paris, 1640, in-8º.
-
-Il vouloit épouser madame de Cominges, alors fille[125]; elle étoit de
-Bordeaux; elle n'en voulut point. Un jour qu'il parloit à Darbo de
-cette recherche: «Il n'y a plus, disoit-il, que quelques petites
-difficultés. Mon père n'en a pas trop d'envie, au moins il ne veut pas
-assez donner. La mère de la fille ne le veut guère, et la fille
-presque point. Cela sera fait pourtant.» Il parla un an durant
-d'acheter une charge de maître des requêtes qu'il n'acheta point, et
-en parlant de ces charges-là, comme s'il en eût eu une, il disoit:
-«Cela fera enchérir nos charges, cela fera diminuer nos charges.»
-Enfin il s'en alla à Bordeaux, où il épousa une fille du président de
-La Lane, veuve d'un vicomte d'Oreillan, de bonne maison du Limousin.
-Lui acheta la charge de lieutenant-général, et prit le nom de
-Virelade: c'est une terre. Sa femme est fort laide et fort fardée, le
-méprise fort, et le fait fort cocu. Cet été, elle étoit à Paris
-publiquement logée avec un La Nogarède, son galant: elle se mêla de
-jouer, et perdit ce qu'elle avoit. Virelade, au bout d'un an et plus,
-vint à Paris, autant pour affaire que pour cela: or, dans l'auberge où
-il logeoit, il y avoit bien de la jeune noblesse. Quelqu'un d'eux fit
-une chanson, _Quand la baleine arriva_, où il y avoit que madame de
-Virelade avoit la bouche plus grande et le ... plus grand que la
-baleine. Elle s'en offensa; il y en eut qui prirent son parti. Voilà
-un appel de quatre contre quatre. Les maréchaux de France les
-accommodèrent, et la dame avec le mari fut ouïe, et on lui fit
-satisfaction. Quand elle vint, un page alla dire: «Messieurs, voilà
-cette dame _de la baleine_ qui est là-dedans.»
-
- [125] Sibille-Angélique-Émilie d'Amabli épousa, en 1643, le comte
- de Cominges.
-
-
-
-
-MADAME DE LA GRILLE.
-
-
-Un vieux cavalier, qui avoit eu bonne part aux guerres civiles de
-Languedoc et de Dauphiné, s'avisa de se marier pour avoir lignée, et
-épousa la fille d'un président de la cour des Aides de Montpellier,
-nommé Tuffani; mais il se prenoit pour un autre, et ne faisoit pas
-autrement qu'il falloit pour cela. Le père de la fille, qui avoit
-envie de ne pas laisser échapper le bien de cet homme (il avoit au
-moins trente mille livres de rente), fait une assemblée de parents, et
-leur propose de remontrer à sa fille que ce seroit un coup d'habile
-femme de donner un héritier à cet homme qui en seroit ravi, et de
-conserver ses richesses en même temps. On en parle à la dame, et on
-lui nomme tout d'un train trois hommes bien faits, ni trop jeunes ni
-trop vieux, et qu'on croyoit propres à faire lignée. Elle s'y résolut,
-et choisit un conseiller de la cour des Aides, nommé M. Deyde; c'étoit
-un garçon de trente-cinq ans ou environ; comme ce conseiller n'étoit
-pas trop dans la galanterie, on se servit d'une mademoiselle Marquise
-pour les faire joindre. Cette femme, qui étoit gaie, alla trouver ce
-M. Deyde, et, en folâtrant, lui demanda s'il n'avoit point quelque
-inclination. «Hélas! lui répondit-il, ma bonne demoiselle, qui
-voudroit de moi? je ne suis plus jeune.--Qui voudroit de vous?
-répliqua-t-elle, je sais bien une dame qui est une des plus belles et
-des plus qualifiées du pays qui ne vous hait pas;» elle la lui nomma.
-«Et pour vous montrer, ajouta-t-elle, que je ne mens point, vous
-n'avez qu'à vous trouver en tel lieu, elle y sera; tâchez seulement de
-l'approcher; prenez-lui la main si vous pouvez, elle ne manquera pas
-de vous la serrer.» Cela arriva comme elle l'avoit dit; de sorte que
-le conseiller eut bientôt mis l'aventure à fin. Au bout de quelque
-temps la belle se sentit grosse, et quand elle en fut bien assurée, un
-jour que le conseiller pensoit se divertir comme de coutume, elle lui
-déclara toute l'affaire, et lui dit qu'elle étoit fondée sur un avis
-de parents; qu'elle lui avoit l'obligation de tout son bonheur, et
-qu'elle le supplioit de n'en rien dire à personne. Elle eut un garçon
-qui ressembloit fort à son véritable père, et qui fut héritier de son
-père putatif.
-
-
-
-
-MENILLET.
-
-
-Voici une histoire qui a du rapport à l'autre en quelque chose. Un
-gentilhomme de Champagne, nommé Menillet, qui étoit capitaine dans un
-régiment de gens de pied, comme il étoit un hiver en garnison à
-Montauban, devint amoureux de la femme de son hôte, qui étoit un
-bourgeois assez à son aise; mais quoiqu'il y employât tout ce qu'il
-savoit de l'art d'aimer, il ne put pourtant rien gagner. Enfin il usa
-de stratagême; et, ayant remarqué que le mari se levoit d'ordinaire
-avant le jour pour aller vaquer à ses affaires, une fois qu'il étoit
-sorti du logis de grand matin, le capitaine entre dans la chambre de
-cette femme et se couche auprès d'elle, qui, tout endormie, ne
-discerna pas trop bien la voix de son mari, et prit pour bonnes les
-raisons qu'il lui dit pourquoi il se recouchoit. Le galant ne perdit
-point de temps; mais il y alloit tellement en gendarme qu'elle
-s'aperçut bientôt de la tromperie. Il lui en demanda pardon. Cette
-femme, outrée de déplaisir, alla conter sur l'heure sa déconvenue à sa
-mère qui fut d'avis d'envoyer quérir le cavalier. Il y alla, et elles
-lui firent promettre qu'il n'en diroit rien à personne. Quelques
-années après, il passa par Montauban, et, comme il ne songeoit à rien
-moins, une femme en deuil et voilée lui dit tout bas, en passant,
-qu'elle le prioit de la suivre. Il la suivit, et, quand ils furent
-dans le logis de cette femme: «Comment, lui dit-elle, monsieur,» en
-ôtant son voile, en cape de deuil qu'on porte en ce pays-là, «vous ne
-vous souvenez plus de votre hôtesse?» Elle lui conta après qu'elle lui
-avoit l'obligation de tout le bien de son mari, «car, lui dit-elle, je
-devins grosse de la tromperie que vous me fîtes, et mon enfant a
-hérité de son père putatif.» Pour reconnoître ce bienfait, elle lui
-avoit promis de l'épouser au retour de la campagne; mais il y fut tué.
-
-
-
-
-MÉNAGE[126].
-
-
-Ménage est fils d'un avocat du Roi d'Angers: il fut quelque temps ici
-au barreau, mais sans plaider. Il est vrai qu'il n'y étoit pas sans
-parler, car il disoit tout ce qui lui venoit à la bouche, et médisoit
-du tiers et du quart. Il n'a jamais plaidé qu'une cause, à ce qu'on
-dit, encore ne fut-ce à Paris, et ne put-il achever, car il demeura
-court. Ce fut pour cela, dit-on, qu'il quitta le palais; c'étoit aux
-grands jours de Poitiers. Là il devint amoureux d'une dame, et fit
-assez rire le monde, car il avoit des galants[127] vert et jaune, et
-il alla voir comme cela feu M. Talon qu'il connoissoit. En causant, M.
-Talon lui arracha presque tous ses galants. Son père lui donna sa
-charge: il ne la fit que six mois, et après la rendit à son père; cela
-les mit mal ensemble. Il disoit, pensant dire une belle chose, qu'il
-ne s'étonnoit pas de n'être pas bien avec son père, qu'il lui avoit
-rendu un _mauvais office_. Il disoit aussi de son père qu'il étoit
-comme Jean de Vert, qu'il ne donnoit point de _quartier_, voulant dire
-qu'il ne lui payoit point sa pension. Et dans les lettres qu'il lui
-écrivoit, il ne pouvoit s'empêcher de le railler.
-
- [126] Gilles Ménage, né à Angers en 1613, mort à Paris en 1692.
-
- [127] Noeuds de rubans qu'on portoit à la jarretière.
-
-Sans connoître autrement Patru, il disoit de lui, parce qu'il le
-trouvoit toujours propre, «que c'étoit _Orator optimè vestitus ad
-causas dicendas_[128].» A Angers, quoique tout Angevin, pour
-l'ordinaire, soit goguenard et médisant, il étoit fort décrié pour la
-médisance. Une fille (mademoiselle de Mouriou), dont nous parlerons
-ailleurs, lui en faisoit un jour la guerre. «Mais savez-vous bien, lui
-dit-il, ce que c'est que médisance?--Pour la médisance, dit-elle, je
-ne saurois bien dire ce que c'est; mais pour le médisant, c'est M.
-Ménage[129].» Il étoit sujet à la sciatique. A Angers, il souffrit
-fort patiemment qu'on lui appliquât des fers chauds à l'emboîture de
-la cuisse, et n'en fut pas pourtant guéri. Il étoit beau garçon; mais
-il n'a jamais eu une santé vigoureuse.
-
- [128] Quintilien dit cela d'un homme de son temps. (T.)
-
- [129] Cette même fille étoit cajolée par un garçon qui, jaloux,
- quand ce fut à son tour à chanter une chanson, en dit une où il y
- avoit qu'il romproit ses fers. Elle, car elle chanta après lui,
- se met à en dire une avec feu, dont la reprise étoit:
-
- Hélas! mon ange, mes amours,
- M'aimerez-vous toujours?
-
- (T.)
-
-Il disoit qu'il y avoit trois plaisants prédicateurs à Angers: Costar,
-qui n'avoit qu'un sermon; le prieur des Matras, qui n'en avoit que la
-moitié d'un, car il demeura à mi-chemin, et le prieur de Pommier, qui
-demeura la bouche ouverte, et ne prononça pas une parole.
-
-Il disoit que la traduction de M. d'Ablancour étoit comme une femme
-d'Angers qu'il avoit aimée, belle, mais peu fidèle. D'Ablancour le
-laissoit dire, et disoit: «Nous sommes amis; mais je ne prétends pas
-l'empêcher de babiller. Nous faisons comme l'empereur et le Turc qui
-laissent un certain pays entre eux deux, où il est permis de faire des
-courses sans rompre la paix.»
-
-Après une épreuve qu'on venoit de faire que les chiens ne mangeoient
-point de viande noire, Ménage dit à une dame fort brune: «Regardez,
-vous n'êtes pas bonne à donner aux chiens.»
-
-Montmort, le maître des requêtes, qui est de l'Académie, et s'appelle
-Habert, parent de l'abbé de Cerizy, dit qu'il faudroit obliger Ménage
-à se faire de l'Académie, comme on oblige ceux qui ont honni des
-filles à les épouser.
-
-Il ne fut pas plus tôt de retour de la province, qu'il débuta par une
-satire contre toute l'Académie; c'est ce qu'il appelle _la Requête des
-Dictionnaires_. C'est ce qu'il a fait de meilleur, quoique la
-versification n'en soit nullement naturelle, et qu'il y ait par
-endroits bien de la _traînasserie_. En ce temps-là il logeoit chez un
-auditeur des comptes, nommé Aveline, qui avoit épousé la soeur de
-Ménage; c'étoit au-devant du logis de madame de Cressy[130], fille de
-La Martellière, fameux avocat. Cette femme étoit fort coquette, et
-toute propre à faire donner dans le panneau un homme de lettres comme
-Ménage; d'ailleurs elle étoit ravie d'avoir un homme de réputation
-pour son mourant[131]. Comme il conte volontiers tout ce qu'il croit à
-son avantage, il a conté à quiconque a voulu l'entendre, que cette
-femme l'aimoit, et qu'il en avoit eu assez de faveurs; mais, par ma
-foi, elle s'en moquoit. Il se pique d'être galant; cependant je l'ai
-vu dans l'alcôve de madame de Rambouillet se nettoyer les dents par
-dedans avec un mouchoir fort sale, et cela durant toute une visite.
-Cette madame de Cressy a dit qu'il faisoit le désespéré devant elle,
-jusqu'à se donner de la tête contre la muraille; mais il prenoit garde
-que ce fût en un endroit où il y eût une baie de porte ou de fenêtre
-derrière la tapisserie. Ce ne fut pas faute d'occasion s'il n'en vint
-à bout, car s'étant brouillé avec son beau-frère, Cressy le prit en
-pension. Il fit long-temps le fou; il se guérit; il eut des rechutes,
-témoin l'élégie où il y avoit:
-
- Logé dans votre hôtel, assis à votre table, etc.[132].
-
-Peut-être l'a-t-il changé. D'ailleurs le mari cherchoit fortune où il
-pouvoit, n'étoit point jaloux, et la dame ne passoit pas pour fort
-cruelle. On en avoit fort médit avec M. de La Vrillière, et on
-appeloit certaines avances, qui avoient figure de cornes, que Cressy
-avoit faites à une maison qu'il a fait bâtir dans une place qui venoit
-de La Vrillière, _les cornes de Cressy_. A la fin lui et la dame se
-querellèrent tout de bon; car l'ayant rencontrée en une visite, ils se
-_harpignèrent_. Elle lui dit qu'elle ne l'avoit jamais trouvé bon qu'à
-être le précepteur de ses enfants, que c'étoit un beau prêtre crotté
-(il porte toujours la soutane): «Vraiment, lui répondit-il, vous n'en
-êtes pas de même; on vous lève si souvent vos jupes qu'elles n'ont
-garde d'être crottées.»
-
- [130] Cressy est un gentilhomme. (T.)
-
- [131] Son amant, se mourant d'amour.
-
- [132] On lit dans la _Rechute amoureuse_:
-
- J'ai failli, je l'avoue, adorable Uranie,
- Et ma faute mérite une peine infinie.
- J'ai rompu mes liens, j'ai forcé ma prison,
- J'ai du joug de vos lois affranchi ma raison.
- J'ai brisé vos autels.... ....
- _Logeant en même lieu, vivant à même table_,
- Je crus que mon bonheur étoit incomparable,
- Que j'étois de la terre élevé dans les cieux,
- Et buvois le nectar à la table des dieux, etc.
-
- Le vers cité par Tallemant l'a sûrement été de mémoire, car on
- trouve l'autre dans le _Miscellanea_ de 1652, comme dans l'édition
- Elzevir de 1663, et vraisemblablement dans toutes les
- réimpressions des poésies de Ménage.
-
-Il eut prise avec l'abbé d'Aubignac sur une comédie de Térence, et ils
-ont écrit l'un contre l'autre; Ménage n'est pas le plus fort[133].
-Pour exercer son humeur mordante, il s'avisa de faire la Vie de
-Montmaur, le Grec; c'étoit un impertinent et insolent pédant; mais, ma
-foi, il falloit bien avoir envie de mordre pour s'amuser à mordre un
-pauvre diable comme celui-là. Cependant tout un temps ce fut la mode,
-car le centon latin que Ménage fit contre (j'appelle ainsi cette
-Vie[134] composée de pièces rapportées des anciens) réussit assez, et
-ce fut ce qui servit le plus à le faire entrer chez l'abbé de Retz,
-qui, sur la recommandation de M. Chapelain principalement, le reçut de
-fort bonne grâce; car n'ayant point de chambre chez lui (il étoit
-déjà au Petit Archevêché), il envoya ordre partout le cloître de ne
-louer aucune chambre à M. Ménage, et il lui en loua deux à ses dépens
-quasi vis-à-vis de son logis.
-
- [133] Voyez le _Discours sur l'Héautontimoruménos de Térence_ et
- la _Réponse_ de Ménage dans les _Miscellanea_; Paris, 1652,
- in-4º.
-
- [134] _Vita Gargilii Mamurræ Parasitopædagogi, scriptore Marco
- Licinio_, dans les _Miscellanea_ déjà cités.
-
-Ogier, le prédicateur, fit en ce temps-là un sonnet qui disoit qu'il
-étoit surpris de voir que Ménage persécutoit un pédant bien moins
-pédant que lui. On croit que ce _maltalent_[135] d'Ogier vient de ce
-qu'un jour qu'il avoit prêché, Ménage, à la collation du prédicateur,
-dit:
-
- A la santé de monsieur Ogier! (_bis._)
-
-Ogier crut qu'il vouloit dire qu'il avoit déjà prononcé deux fois ce
-sermon. Cela étoit peut-être vrai; mais l'autre n'y pensoit pas, il
-n'est pas malin. Ogier est hargneux et grossier, et peut-être aussi
-pédant pour le moins qu'un autre. Pour l'éloquence, il se prend pour
-le premier homme du monde. On les accommoda.
-
- [135] _Maltalent_, du mot italien _maltalento_, mauvaise volonté,
- disposition défavorable.
-
-Ce fut après l'édition de la Vie de Montmaur, et des vers latins et
-françois, que Ménage et ceux à qui il en avoit demandé avoient
-faits[136], que la _Requête des Dictionnaires_ courut les rues.
-Girault, beau garçon, qui étoit l'apprenti de Ménage, comme
-Pauquet[137] l'est de Costar, dit que Montreuil, surnommé le fou, lui
-avoit escroqué cette pièce. Je ne sais ce qui en est, mais l'auteur
-est assez vain pour l'avoir laissé aller. Plusieurs de l'Académie s'en
-offensèrent, mais surtout Bois-Robert qu'il y traitoit de _patelin_ et
-de s......., sans qu'il lui eût jamais rien fait. Bois-Robert fit une
-méchante réponse, et après il fit amitié avec lui. Les plaintes de
-Bois-Robert et des autres recommencèrent quand Ménage, faisant
-imprimer ses _Miscellanea_, y mit cette pièce, lui qui avoit dit
-qu'elle avoit couru sans son consentement. Bois-Robert dit qu'un de
-ses neveux, qui portoit l'épée, attendit Ménage trois heures à une
-porte du cloître pour lui donner des coups de bâton, mais que Ménage
-sortit par l'autre. Il fit une satire contre Ménage, où il l'accuse de
-se servir de Girault à bien des choses. Cette seconde querelle se
-raccommoda comme la première, mais il faut avouer qu'il n'y a guère
-l'exemple d'une pareille chose, qu'on aille imprimer une pièce comme
-celle-là, qui est contre tout un corps d'honnêtes gens, et qu'on ait
-la hardiesse d'y mettre son nom; c'est là qu'est ce livre _adoptivus_,
-à la manière de Balzac; car, pour grossir son volume, il y a ajouté
-toutes les pièces qui s'adressèrent à lui.
-
- [136] L'abbé de Retz étoit déjà coadjuteur. (T.)
-
- [137] _Voyez_ plus haut la note sur l'abbé Pauquet, page 96 de ce
- volume.
-
-Il avoit déjà imprimé, avant cela, _les Origines de la langue
-françoise_, qui est la plus utile chose qu'il ait faite; sa vanité y
-paroît encore, car en un endroit il dit: «Cela se prouvera par la
-Relation que M. de Loire[138] me doit dédier.» Et de Loire ne la lui
-dédia point.
-
- [138] C'étoit un gouverneur des pages de M. d'Orléans, qui avoit
- fait un voyage. (T.)
-
-Vaugelas, Chapelain, Conrart et les politiques de l'Académie,
-craignant sa _mordacité_, se firent de ses amis. J'ai cent fois ri en
-mon âme de voir ce pauvre M. de Vaugelas envoyer bien soigneusement
-l'un après l'autre les cahiers de ses _Remarques sur la langue
-françoise_ à un homme qui n'a nul génie, et qui ne s'entend point à
-tout cela, quoiqu'à le voir faire, il semble qu'il n'y ait que lui qui
-s'y entende. Pour Chapelain, comme j'ai remarqué ailleurs, il lui
-montrait tout ce qu'il faisoit; et, quand il crut mourir, il avoit
-ordonné que ce seroit Ménage qui reverroit _la Pucelle_; cependant il
-avoit avoué à Patru que ce n'étoit qu'un étourdi. Il n'a pas épargné
-_la Pucelle_ non plus que les autres. Pour moi, je ne nierai pas qu'il
-n'ait bien la lecture, que ce ne soit, si vous voulez, un _savantasse_
-(il ne l'est pas tant pourtant qu'on disoit bien), mais il n'écrit
-point bien, et pour ses vers il les fait comme des bouts rimés; il met
-des rimes, puis il y fait venir ce qu'il a lu, ou ce qu'il a pu
-trouver. Il a dit parfois les choses assez plaisamment; mais ce n'est
-nullement un bel esprit. Sa vision d'écrire en tant de langues
-différentes, car j'espère qu'au premier jour il écrira en espagnol,
-est une preuve de la vanité la plus puérile qu'on puisse avoir.
-D'Ablancour lui disoit: «J'ai mauvaise opinion de tes vers grecs, car
-je les entends trop aisément.» Je ne veux pas dire qu'il ait de la
-malice, mais au moins n'a-t-il guère de charité ni de jugement. Il se
-mit à décrier les sonnets de Gombauld, et porta chez MM. Du Puy, qui
-ne s'y connoissoient point, les premières feuilles de ses poésies. On
-le pria de ne point nuire à ce pauvre homme. Il retourne chez MM. Du
-Puy, et dit devant cent personnes: «Je n'oserois plus rien dire de
-Gombauld, car ses amis m'en ont prié.»
-
-A la vérité, on ne peut pas nier qu'il ne serve ses amis quand il
-peut; mais on ne sauroit aussi nier qu'il ne s'en vante furieusement.
-Il n'est point intéressé; mais, comme nous le verrons par la suite, il
-fait aussi terriblement le libéral, et encore plus l'homme
-d'importance. Il a quelque fierté, et jamais personne n'a plus fait
-claquer son fouet: il est de ceux qui perdroient plutôt un ami qu'un
-bonnet. Dès qu'on parle de quelque chose: «Vous souvient-il, dit-il,
-du mot que je dis sur cela?» car jamais il n'y eut une plus sèche
-imagination, et il n'entretient les gens que de mémoire. Toutes les
-fois qu'il a mangé chez moi, nous avons pris plaisir à lui faire dire
-une même sottise. On n'avoit qu'à lui dire: «Monsieur Ménage, je vous
-prie, donnez-moi une pomme de reinette; il me semble que vous vous y
-connoissez bien.--Vous avez raison, disoit-il aussitôt, car je me
-pique de me connoître en trois choses, en oeufs frais, en pommes de
-reinette et en amitié.» Voyez le bel assemblage. Cela me fait souvenir
-de M. de Mâcon (Lingendes), qui disoit «que les trois livres qu'il
-aimoit le mieux, c'étoit la Bible, Érasme et l'Astrée.» Et aussi de M.
-de Beaufort. Un jour qu'il étoit chez madame de Longueville, cette
-princesse dit qu'il n'y avoit rien au monde qu'elle haïsse plus que
-les araignées; mademoiselle de Vertus dit qu'elle ne haïssoit rien
-tant que les hannetons. «Et moi, dit M. de Beaufort, je ne hais rien
-tant que les mauvaises actions.» Voilà qui étoit à peu près assorti
-comme les oeufs frais, les pommes de reinette et l'amitié.
-
-D'abord, comme c'étoit par estime que l'abbé de Retz l'avoit voulu
-avoir, il fut comme une espèce de petit favori; mais cela ne dura pas
-toujours. Il se vouloit tirer du pair, et se mêloit même de donner des
-avis aux autres de la maison. Rousseau, l'intendant, qui étoit bien
-avec le coadjuteur, ne fut pas fâché que notre homme donnât prise sur
-lui; et le docteur Paris, un fin Normand qui avoit autrefois servi le
-coadjuteur dans ses études, homme accrédité de longue main, et duquel
-il sera parlé souvent dans les Mémoires de la Régence, car il a rendu
-de grands services au coadjuteur durant la _Fronderie_, et encore plus
-durant sa prison. Je dirai, en passant, que ce docteur, ayant un
-procès avec l'abbé de La Victoire pour un bénéfice (il en plaidoit
-toujours plusieurs à la fois), le coadjuteur voulut les accommoder.
-Paris lui dit: «Monsieur, taillez, rognez, faites comme il vous
-plaira.» Ce Paris donc étoit fort familier avec le coadjuteur. Ménage
-s'avisa de lui dire qu'il ne vivoit pas avec assez de respect; cet
-homme le remercia bien humblement, et un jour que quelqu'un, comme
-Bragelonne, qui étoit de longue main au coadjuteur, et qu'il avoit
-fait chanoine, s'émancipoit un peu: «Chut! lui dit Paris, en lui
-montrant Ménage du doigt, vous aurez tantôt une censure.»
-
-Il dit familièrement qu'il ne voit que lui d'homme d'honneur. Il
-s'étoit engagé à un de ses amis, nommé Lafon, de lui faire obtenir de
-M. le chancelier des lettres de vétéran au parlement de Rouen, où il
-n'avoit guère été conseiller. M. le chancelier lui dit: «Cela n'est
-pas juste, monsieur.--Pour une chose juste, je ne vous la demanderois
-pas en grâce; je l'ai promis, il faut bien que cela soit.» Le
-chancelier le fit. A Servien, il s'agissoit des gages d'un cocher
-chassé, il dit: «Monsieur, pour les cinquante écus dont il s'agit,
-j'ai promis de les lui faire toucher; je les paierai si vous ne les
-payez.» Servien les paya.
-
-Le coadjuteur prit quelque temps après un Ecossois, nommé Salmonet,
-qui devoit être évêque en son pays, mais qui fut contraint d'en sortir
-à cause des troubles. Il a des lettres, et ne manque point d'esprit:
-je suis assuré qu'il vendroit Ménage et le livreroit sans que l'autre
-s'en aperçût. Le coadjuteur lui fit donner une pension du clergé, car
-il s'étoit fait catholique; outre cela, le coadjuteur prit encore deux
-ecclésiastiques. Regardez combien en voilà, sans compter un vieux
-prêtre qui avoit été son précepteur et qui lui servoit d'aumônier.
-Cependant le coadjuteur n'avoit jamais un ecclésiastique avec lui,
-mais parfois son écuyer ou un autre gentilhomme. Le père de Gondy s'en
-fâcha. Il fallut donc mener des gens d'Église. Ménage s'en plaignoit
-hautement, et disoit que de toutes les visites qu'il faisoit avec M.
-le coadjuteur, il n'y en avoit aucune qu'il ne pût faire de son chef;
-les autres, qui s'estimoient autant que lui, n'y vouloient point aller
-s'il n'y alloit, et ne trouvoient nullement bon qu'il se prétendît
-mettre entre leur maître et eux.
-
-La Fronde l'acheva, car il se mit à pester, et disoit qu'elle lui
-ôtoit trois mille livres de rente en bénéfices qu'il auroit sans doute
-si M. le coadjuteur ne s'étoit point avisé de fronder. Non content de
-cela, il disoit des choses dont il se fût fort bien passé: «A quoi bon
-tenir table, disoit-il, quand on doit, et qu'on n'a encore récompensé
-personne?» Après, il blâmoit toujours le parti du coadjuteur.
-
-Avant la Fronde, il avoit déjà témoigné assez de chagrin d'être à
-quelqu'un, surtout depuis la mort de son père, qu'il se voyoit du bien
-honnêtement; mais il eût bien voulu faire rouler un carrosse, et, pour
-cela, il lui falloit demeurer chez le coadjuteur. «Morbleu! disoit-il
-quelquefois, je veux faire plus de bien à Girault que M. le coadjuteur
-ne m'en fera.» Cependant, c'est une chose constante, qu'il est obligé
-au coadjuteur et au grand abord de sa maison, de presque toute la
-réputation, et de presque toutes les connoissances qu'il prise le
-plus, je veux dire celle des grands seigneurs et des grandes dames.
-Enfin, le coadjuteur s'en fâcha, et, en pleine table, aussi
-imprudemment que l'autre, dit tout haut, Chapelain y étant présent,
-que Ménage étoit un étourdi, et pria Chapelain de lui dire qu'il
-n'étoit nullement satisfait de sa petite conduite[139]. Ménage
-s'emporta, dit qu'il avoit fait trop d'honneur au coadjuteur. «Si je
-jouissois de mon bien, dit-il, si l'Anjou étoit paisible, je le
-planterois là.» Et après il fut quatre jours sans aller chez lui.
-Chapelain raccommoda la chose, et fit tant que le coadjuteur alla chez
-Ménage, le prit par la main et le mena dîner avec lui. L'été suivant,
-dans le dessein d'aller en Anjou, où il vouloit mener deux laquais, il
-en prit un de plus, et le faisoit manger chez le coadjuteur. Cela
-n'étoit pas raisonnable, et on ne souffre point ces choses-là dans les
-grandes maisons, à cause des conséquences; on lui en dit quelque
-chose; il répondit que ce n'étoit que pour huit jours. Ce laquais y
-fut quatre mois, et Ménage vouloit que l'argentier prît tant par jour
-pour la dépense de son laquais, «ou bien, disoit-il, je jetterai cet
-argent dans la rivière.--De quelle manière mettrai-je cela sur mon
-compte, disoit cet homme, et prétendez-vous que M. le coadjuteur ait
-tenu le laquais de M. Ménage en pension?» Au retour, ce même laquais y
-fut encore un mois.
-
- [139] C'étoit à la fin de 1649. (T.)
-
-Il fait profession d'être le plus fier des humains, et dit
-familièrement qu'il ne voit que lui d'honnête homme. Si fier se prend
-simplement pour vain, d'accord; mais vous voyez bien que l'affaire de
-ce laquais n'a que voir avec le magnanime. Il se trouvera par la suite
-quelque autre chose qui n'y convient peut-être pas plus que celle-là.
-Son orgueil est bon à quelque chose, à rabattre le caquet à des petits
-Barillon et autres jeunes gens comme cela.
-
-Quand il vit le coadjuteur cardinal, il se radoucit pourtant un peu
-pour lui. En ce temps-là lui et Girault se séparèrent. Il s'est vanté
-diverses fois qu'il avoit donné mille écus à Girault pour amortir la
-pension d'une prébende du Mans qu'il lui avoit fait avoir; qu'outre
-cela, il lui donnoit trois cents livres de pension viagère, et qu'il
-l'avoit fait faire bibliothécaire de M. le cardinal de Retz. Ce petit
-fat de Girault devint tout-à-coup si fier qu'il fit son apologie à un
-homme qui le rencontra à pied dans la rue Coquillière, disant qu'il
-n'avoit pu trouver de chaise.
-
-Ménage, entre autres dames, prétendoit être admirablement bien avec
-madame de Sévigny la jeune[140], et mademoiselle de La Vergne,
-aujourd'hui madame de Lafayette. Cependant Le Pailleur m'a juré qu'il
-leur avoit ouï dire qu'elles aimoient mieux Girault que lui, et
-qu'elles le trouvoient plus honnête homme; et la dernière, un jour
-qu'elle avoit pris une médecine, disoit: «Cet importun Ménage viendra
-tantôt.» Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse. Il y a bien
-des hommes qui ont cette foiblesse. Un jour qu'il étoit chez Nanteuil,
-le graveur, avec Lionne qui se faisoit faire sa taille-douce, il
-parloit sans cesse et disoit «qu'il avoit sept cents pistoles qui ne
-devoient rien à personne; qu'il avoit envie de les employer à un
-voyage de Rome.--Vous ferez bien mieux, lui dit Nanteuil, de m'en
-envoyer dix que vous me devez de reste de votre portrait.» Cela le
-mortifia un peu. Il y a autour de ce portrait: _Ægidius Menagius,
-Guillelmi filius_. Son père a fait je ne sais quel petit Traité.
-«Venez une autre fois tout seul, dit Nanteuil à Lionne.--Voyez-vous,
-dit l'autre, cela nous sert dans le monde de mener de ces
-beaux-esprits avec nous.»
-
- [140] Marie de Rabutin-Chantal, dame de Sévigné, notre immortelle
- épistolaire. Il y avoit une autre dame de Sévigné (ou Sévigny),
- belle-tante de Marie de Rabutin; c'étoit la mère de madame de
- Lafayette qui avoit épousé, en secondes noces, le chevalier René
- Renaud de Sévigné.
-
-Il est quelquefois bien grossier et bien peu civil chez lui; il s'est
-rogné une fois les ongles devant des gens avec lesquels il n'étoit
-point familier. Je lui ai ouï dire à deux fort jolies femmes, et il
-n'y en a pas à la douzaine d'aussi bien faites: «Mesdames, excusez si
-je vous rends si peu de visites, je ne vois plus que des héroïnes.» Un
-jour il étoit dans le carrosse de M. de Laon, fils du maréchal
-d'Estrées; Quillet y étoit aussi. M. de Laon lui dit: «Il faut que
-j'aille chez M. de Senecterre (Ménage ne le connoissoit pas), après
-nous irons nous promener.» M. de Senecterre n'y étoit point: «Dites,
-dit M. de Laon, que c'est l'évêque de Laon, qui étoit venu pour avoir,
-etc.--Dites, dit Ménage ensuite, qu'un nommé Ménage étoit aussi venu
-pour avoir l'honneur de le voir.» Quillet, quelques jours après, alla
-chez la comtesse de Charrost avec M. de Laon. Elle n'y étoit pas:
-«Dites, dit-il, que c'est l'évêque de Laon.--Dites, ajouta Quillet,
-que c'est aussi M. Ménage qui, etc.» M. de Laon dit que madame de
-Sévigny est dans les ouvrages de Ménage ce qu'est le chien du Bassan
-dans les portraits de ce peintre; il ne sauroit s'empêcher de l'y
-mettre.
-
-Quelquefois il a mieux rencontré que cela, témoin un jour que le feu
-premier président voulant dire le conte de Du Montier, _le
-Bourguemestre de Sodome_, et ne sachant que mettre au lieu de Sodome,
-Ménage dit: «Il ne faut que dire, _Bourguemestre de Vendôme_.»
-
-J'ai déjà remarqué ailleurs qu'il n'étoit pas aimé chez le cardinal de
-Retz, si ce n'est des gens de livrée et des bas officiers, à cause
-qu'il leur donnoit les étrennes avec trop de profusion. Outre cela, il
-se vantoit d'être libre, de n'être à personne. Il disoit des choses
-messéantes à table, comme de dire que le petit Scarron alloit tenir
-b..... de filles et de garçons à Saint-Cloud, pour gagner plus que la
-Durier; tantôt il alloit en Italie, tantôt en Suède, dont la Reine lui
-avoit envoyé une chaîne d'or; je crois que ce fut pour l'épître qu'il
-lui fit en lui dédiant les vers de Balzac, car je ne pense pas qu'il y
-en ait une plus pédantesque au reste du monde. Il y a quelque chose de
-démonté dans cet esprit, car au même temps qu'il faisoit le libéral,
-qu'il disoit qu'il n'étoit à personne, il ne laissoit pas d'envoyer
-quérir tous les soirs sa chandelle chez le cardinal, quoiqu'il ne fût
-plus logé si près de chez lui, et il se faisoit fort bien saigner,
-quand il en avoit besoin, par le chirurgien des domestiques, avec
-lequel on étoit abonné à quinze sols pour saignée; cela se voit par
-les comptes qu'on m'a voulu montrer.
-
-Il se vantoit d'avoir plus acheté de _Cyrus_ que personne, et d'en
-avoir le moins lu. Il employoit son argent à aller en chaise, à faire
-peindre celle-ci ou celle-là, et à envoyer tous les livres nouveaux au
-maréchal de Brezé, qui, à la vérité, lui demandoit souvent son
-mémoire; mais Ménage n'avoit garde de le lui envoyer. Le maréchal
-avoit tort. Ménage, comme j'ai dit, n'est pas vilain, mais il est vain
-à outrance.
-
-Tout ce que j'ai dit faisoit qu'il n'y avoit pas un ecclésiastique,
-pas un suivant chez le cardinal qui ne lui en voulût; il arriva une
-aventure qui le fit bien voir. Un président de Pau, qui croyoit avoir
-obligation à Rousseau, comme intendant du cardinal de Retz, le convia
-à dîner dans un jardin avec l'abbé Rousseau son frère, Ménage,
-Salmonet et cinq autres personnes de la maison. On fit carrousse[141];
-on se jeta des bouteilles et des verres après dîner dans ce jardin
-(c'étoit au mois d'août 1652). Rousseau et trois autres prirent Ménage
-en badinant, et, l'élevant en l'air, se mirent à dire: «Voilà notre
-philosophe, il faudroit le mettre dans ce tonneau, ce seroit Diogène.»
-Ménage crut qu'on se vouloit moquer de lui; il dit qu'il ne prenoit
-point plaisir à cela, et en mordit un bien serré. Rousseau en voulut
-faire réprimande à Ménage, quoique le blessé n'en eût pas fait grand
-bruit. Ménage ne reçut pas bien cela; ils se querellèrent; Rousseau
-lui donna un soufflet, et son frère l'abbé, qui est un vrai
-crocheteur, lui donna en même temps un coup de poing à assommer un
-boeuf, comme s'il falloit tant de gens contre un philosophe. Salmonet
-voulut faire passer tout cela pour jeu d'ivrognes; l'intendant offrit
-de lui demander pardon, et son frère aussi, et d'avouer qu'ils étoient
-ivres: Ménage n'y voulut point entendre, et s'en alla tout furieux
-dire au cardinal, après lui avoir fait ses plaintes, qu'il ne lui
-demandoit pas qu'il chassât son intendant qui, quoique insolent,
-fripon, stupide, lui étoit pourtant nécessaire; mais qu'il le
-supplioit de lui permettre par un billet signé de sa main de lui faire
-donner des coups de bâton; et qu'à moins de lui laisser prendre cette
-petite vengeance, il sortiroit de la maison. Avez-vous jamais vu une
-plus belle proposition? Le cardinal le regarda comme un homme en
-colère, tâcha de l'apaiser, mais pourtant ne le mit point en balance
-avec son intendant. On en fit des contes par la ville. Mademoiselle de
-Longueville s'en moqua, et on disoit qu'on avoit joué d'une étrange
-façon à _Remue-Ménage_; et, pour faire l'histoire meilleure, on disoit
-que Ménage étoit entré d'un côté en criant au cardinal de Retz: _Sire,
-sire, justice!_ et que Rousseau de l'autre avoit dit: «_Ah! sire,
-écoutez-nous_, etc.[142].» Dans sa fureur Ménage disoit qu'il feroit
-donner des coups de bâton à Rousseau; que pour cent pistoles il le
-pouvoit faire assassiner; que dès le soir même on s'étoit offert à
-lui pour cela. Depuis, il mit de l'eau dans son vin, et se contenta de
-sortir d'avec le cardinal de Retz. Quelques-uns de ses amis vouloient
-qu'il y demeurât, et qu'il essuyât plutôt toutes les railleries qu'on
-pouvoit faire, que de n'avoir pas de quoi vivre comme il avoit
-accoutumé; d'autres dirent qu'il avoit bien fait. Pour moi, je lui dis
-que j'eusse pris congé du cardinal avant tout cela, car il ne savoit
-que trop qu'il n'y étoit plus bien.
-
- [141] Débauche.
-
- [142] Paroles du _Cid_, acte 2, scène 9.
-
-Depuis la plainte qu'il fit au cardinal de Retz, il ne mit pas le pied
-chez lui, ni le cardinal ne lui fit pas dire la moindre parole de
-consolation, ni ne lui parla point d'aller à Compiègne avec lui,
-quoiqu'il y menât tout son monde. Il s'en plaignit hautement, dit
-qu'il avoit mangé douze mille écus à son service, et perdu dix ans de
-temps. Le cardinal disoit que Ménage ne lui avoit jamais rendu le
-moindre service en tout ce temps-là. Ménage dit et écrit à toute la
-terre que s'il n'eût point été au cardinal, Boislève[143] ne lui eût
-point enlevé une prébende d'Angers qui lui venoit par l'indult que lui
-avoit donné M. de La Margrie; mais que M. le chancelier ne la voulut
-jamais signer, et lui en envoya faire des excuses, disant qu'il en
-avoit ordre: «Ni le cardinal Mazarin, ajoutoit-il, ne m'eût point ôté
-le joyeux avénement sur Angers que M. de Lionne m'avoit fait avoir.»
-Mais, comme j'ai déjà remarqué, ni La Margrie ni Lionne ne lui eussent
-rien donné s'il n'eût été comme le petit favori du coadjuteur. Enfin,
-le cardinal de Retz a été ravi de s'en défaire.
-
- [143] Depuis évêque d'Avranches. (T.)
-
-Sarrazin, son ami, ayant appris cette aventure, lui fit écrire par le
-prince de Conti. La lettre étoit fort civile; le prince lui demandoit
-son amitié, et Sarrazin lui offroit toutes choses de sa part, mais il
-n'accepta point, «parce que, disoit-il, il ne vouloit plus de maître.»
-Ce lui fut une grande consolation que cette lettre, car il la porta
-trois mois dans sa poche, et la lisoit à tout le monde.
-
-A un an de là ou environ, mademoiselle de Rambouillet lui fit un
-étrange compliment: «Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me
-mêliez dans vos contes, je ne le trouve nullement bon, et vous prie de
-ne parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit
-dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet
-qu'elle n'eût été mariée, quoique ce soit peut-être un terme bien
-long[144]. Il ne laissa pas d'y aller et de manger même avec elle à la
-table de M. de Montausier. Cela ne s'accorde guère avec ce qu'il conte
-de M. de Rohan-Chabot: «M. de Rohan, disoit-il, qui m'avoit quelque
-obligation, car je l'ai servi en ce que j'ai pu, et je lui conseillai
-de se battre après qu'il fut marié (il me sembloit qu'il avoit besoin
-d'un combat), s'avisa de me dire que dès qu'il seroit à Angers il
-feroit mettre mon frère, lieutenant particulier, en prison (c'est
-qu'il étoit maire et ne s'accordoit pas avec lui). Je ne pus
-souffrir cela, et lui en dis mon sentiment. Depuis, je le saluai
-très-humblement chez madame de Sévigny en une petite chambre, face à
-face: il n'ôta point son chapeau. Je déclarai à tout le monde et à
-ses gens que je ne le saluerois plus: je ne l'ai jamais salué depuis.
-A Angers, il m'auroit fait assommer: à Paris, on a une liberté qui ne
-se peut payer.»
-
- [144] Mademoiselle de Rambouillet épousa le comte de Grignan,
- comme on l'a déjà vu plus haut.
-
-Pour subsister, Ménage vendit une terre, qu'il avoit eue en partage, à
-M. Servien, qui lui fait la rente de l'argent au denier dix-huit. En
-ce temps-là on le pria de faire quelque chose pour le bonhomme
-Gombauld; Servien promit de lui faire toucher quinze cents livres,
-mais il ne se hâtoit pas autrement. Ménage lui déclara qu'il ne
-signeroit point le contrat de vente de cette terre (que Servien avoit
-achetée) qui étoit à la bienséance de Sablé, qu'il ne lui tînt parole
-touchant M. Gombauld. Et cela fut fait; mais il l'a tant chanté que
-Gombauld ne put s'empêcher de faire cette épigramme, car quoiqu'il ne
-l'ait point montrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis
-certain que c'est ce qui lui en a fait venir la pensée. La voici:
-
- Si Charles[145], par son crédit,
- M'a fait un plaisir extrême,
- J'en suis quitte; il l'a tant dit,
- Qu'il s'en est payé lui-même.
-
- [145] Il n'a pas osé mettre _Gilles_. (T.)
-
-Il disoit aussi: «M. Servien et M. le premier président sont de mes
-amis; Scarron me divertit; par leur moyen je lui ai fait toucher
-treize cents livres; et à cause de madame de Rambouillet, deux cents
-livres à ce pauvre diable de Neuf-Germain[146].» A l'entendre,
-mademoiselle Scudéry ne touchoit de l'argent que par son moyen.
-Trillepert[147], que Sarrazin et lui ont cabalé depuis long-temps, et
-qui se croit un grand personnage, à cause qu'ils l'ont mis dans un
-dialogue, lui donna son indult qu'il mit sur Clugny. Cela lui a valu
-le prieuré de Montdidier qui, dit-on, est, en bon temps, de quatre
-mille livres de rente; il a eu bien des procès pour cela, et je ne
-sais où il en est présentement, mais il est M. l'abbé; il n'a pourtant
-point de carrosse encore.
-
- [146] On a vu précédemment un article sur ce poète ridicule.
-
- [147] Trillepert étoit l'un des fils du président Aubry. (_Voyez_
- l'article de la présidente Aubry et de son mari.)
-
-Ménage de tout temps avoit aimé à voir bien du monde chez lui: quand
-il fut sorti de chez le cardinal de Retz, il se mit à faire une espèce
-d'académie où M. Chapelain a encore moins manqué qu'au samedi; il y a
-bien du fretin. Je ne sais quel président mena une fois son fils à
-Ménage, c'étoit au mois de septembre, et le pria de trouver bon que ce
-jeune garçon allât _à ses petites académies_; Furetière, qui étoit
-présent, dit malicieusement à ce président: «Mais, monsieur, vous ne
-songez pas qu'il n'est pas encore la Saint-Rémi.» C'est cette ridicule
-académie qui a fait faire tant d'épigrammes et de bagatelles contre M.
-Chapelain et les autres, car ce fut là que les petits Linières, les
-petits Boileau, etc., firent connoissance avec Chapelain; et Linières
-ayant offert à M. Chapelain de le mener chez une dame avec laquelle il
-vouloit faire connoissance, Chapelain s'y fit mener par un autre, ne
-voulant pas peut-être être présenté de sa main; cela lui fit faire une
-ou deux épigrammes contre lui, et ensuite contre Conrart, Pellisson,
-mademoiselle de Scudéry, et enfin contre les principaux de l'Académie,
-jusques au marquis de Coislin: même on disoit que celui-là le devoit
-payer pour tous les autres.
-
-Ménage fit en ce temps-là l'églogue intitulée _Christine_; il la fit
-imprimer avec ce titre:
-
- CHRISTINE.
-
- ÉGLOGUE.
-
-On dit que le commandeur de Souvré dit, en voyant cela: «Je ne croyois
-pas que la reine de Suède eût deux noms,» et qu'on lui fit accroire
-qu'il y avoit une famille d'Églogues comme de Paléologues. Je ne
-saurois croire que cela soit vrai; le commandeur n'est pas tel qu'on
-l'a chanté; il est toujours fâcheux qu'on lui ait mis cela sur la
-tête. Or, il faut conter d'où vient l'_Avis à Ménage_[148] sur cette
-églogue. Boileau[149], jeune avocat de vingt-deux ans, fils du
-greffier de la grand'chambre, porta un jour à Ménage une élégie latine
-qu'il avoit faite; car il veut faire des vers et en latin et en
-françois, quoiqu'il n'y soit nullement né; Hallé, poète royal, étoit
-alors avec Ménage. Boileau dit qu'_Ægidius Menagius, Guillelmi
-filius_, le traita fort de petit garçon en présence de cet homme, et
-lui dit: «Nous lirons cela une autre fois; mais lisez mon élégie
-latine à la reine de Suède; vous en apprendrez plus là que chez tous
-les anciens.» Le jeune homme, qui naturellement est mordant, fut bien
-aise d'avoir trouvé un homme sur qui il y avoit à mordre; mais il ne
-considéroit pas qu'il imitoit celui à qui il donnoit sur les doigts en
-entrant comme lui dans le monde par une médisance; il fit l'_Avis à
-Ménage_. Bautru, que Ménage croyoit de ses meilleurs amis, en eut une
-copie, je ne sais comment; car le jeune homme, qui avoit tant promis
-de n'en point donner, fit comme Ménage à la _Requête des
-Dictionnaires_; il la montra au premier président, qui dit à Boileau,
-qui s'étoit attaché à lui, qu'il la falloit faire imprimer. Le premier
-président n'avoit trouvé nullement bon que Ménage les eût mis, Servien
-et lui, comme des égaux; il lui conseilla d'y ajouter quelque chose
-sur la pédanterie, en cet endroit où il dit que
-
- Pour lui seul les Bergères
- Cessent d'être légères[150].
-
-«Voyez-vous, lui dit-il, si vous étiez des gens d'épée, il y auroit du
-danger; mais pour des gens de lettres, ils ne versent que de l'encre.»
-Au bout de quelque temps on vit cet _Avis_ imprimé. Le petit Boileau
-dit qu'il en avoit donné copie au bon homme Pailleur, et qu'à sa mort,
-quelqu'un, l'ayant trouvée dans ses papiers, la fit imprimer. Le
-Pailleur en avoit donné copie à mademoiselle de La Vergne; Ménage l'a
-su, et il en a été furieusement piqué. Mais ils ont fait leur paix. Il
-y avoit trois mois que cette pièce couroit, mal imprimée et pleine de
-fautes, que Ménage, qui l'avoit vue, à ce qu'il dit, ne savoit de qui
-elle étoit. Quand il sut qui l'avoit faite, la colère le saisit; il
-vouloit répondre. Chapelain lui conseilla de n'en rien faire. En
-effet, qu'y avoit-il à dire contre un garçon qu'on ne connoissoit
-point encore? et pour la critique, c'eût été une chose pitoyable et
-que personne n'eût lue. Il y eut quelque misérable réponse d'un
-certain Le Bret qui alloit à son Académie; mais on conseilla à Ménage
-de la faire supprimer; en effet, il en acheta tous les exemplaires. Il
-changea donc de batterie, et dit: «Pour Boileau le fils, n'importe,
-pourvu que le père n'écrive point contre moi.» Et quand on lui
-demanda: «Qu'avez-vous fait à ce garçon?» il répondit: «Je lui ai fait
-son Épictète[151].» Boileau, piqué de cela, prend prétexte de ce que
-sa pièce étoit mal imprimée, et se met à la faire imprimer avec un
-endroit où il donne sur les doigts à Costar, qui avoit dit dans la
-_Suite de la Défense de Voiture_, adressée à Ménage: «Vous avez donc
-trouvé aussi votre Girac.» Costar n'a osé répondre non plus que
-l'autre. Avant cela, dès qu'il eut avis de ce que Boileau vouloit
-faire, il écrivit à quelqu'un une lâche lettre qu'on me fit voir pour
-l'en empêcher; mais cela ne l'empêcha pas. Patru avoit obtenu de
-Boileau qu'il se contenteroit de faire imprimer sa lettre, mais qu'il
-n'y ajouteroit rien; mais Conrart, irrité contre Costar de ce qu'il
-déchiroit Balzac, avoua à Boileau qu'après ce que Costar avoit dit de
-lui, il pouvoit mettre tout ce qu'il voudroit. Pellisson, qui est
-joint par cabale à Ménage, déclara assez brusquement à Boileau que
-s'il imprimoit, il ne seroit plus son ami ni son serviteur. Il eut
-tort de prendre parti; car c'est aux amis communs à réconcilier leurs
-amis; et peut-être s'il n'eût point fait cela, ne se seroit-il point
-fait certains couplets de chanson contre lui et mademoiselle de
-Scudéry.
-
- [148] _Avis à M. Ménage sur son Églogue intitulée Christine._
- Cette pièce a été réimprimée par La Monnaie dans son _Recueil de
- pièces choisies_. La Haye, 1714, in-8º, 1re partie, p. 277.
-
- [149] Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux.
-
- [150] Indication de ces vers de la deuxième églogue de Ménage:
-
- De ces aimables lieux les nymphes, les bergères,
- Pour toi seul aujourd'hui cessent d'être légères.
-
- [151] La Vie et la Morale d'Épictète; cela est imprimé pour la
- deuxième fois. (T.)
-
-Patru, qui ne trouvoit point qu'il fût avantageux à Boileau non plus
-qu'à Ménage, de rendre cette pièce plus publique qu'elle n'étoit, alla
-porter parole à Ménage que Boileau supprimeroit tout ce qu'il faisoit
-imprimer, quoique cela lui coûtât trente pistoles; qu'après il le lui
-amèneroit, et que Boileau le prieroit d'oublier le passé, etc. Ménage
-fit le fier mal à propos, et dit: «Je ne lui veux point de mal, je lui
-rendrai ses trente pistoles s'il veut; mais je ne puis souffrir qu'il
-mette le pied céans.» Tout le monde dit que ce procédé étoit ridicule,
-et le premier président dit: «Refuser d'en croire M. Patru (car le
-premier président étoit fort persuadé de son mérite)! je vous
-conseille de mettre cela au bout de votre lettre.» Ménage voulut
-gronder de ce que Patru et quelques autres, quand Boileau leur
-demandoit leur avis sur des façons de parler qu'il employoit dans
-cette lettre, lui dissent leur sentiment et le corrigeassent. On lui
-répondit: «Pourvu qu'on ne lui donne point de mémoires contre vous,
-vous ne sauriez vous plaindre qu'on corrige ce qu'il fait contre vous;
-on corrigera de même ce que vous ferez contre lui. On a fait ce qu'on
-a pu pour empêcher que vous n'eussiez ce déplaisir, vous ne voulez
-pas; que voulez-vous qu'on y fasse?» Chapelain disoit: «Ménage est
-fou, et il lui en cuira.» En effet, jamais rien ne s'est mieux vendu,
-et je n'ai vu quasi personne qui ne fût bien aise qu'on eût donné sur
-les doigts à la vanité de Ménage. On disoit: «Gilles a trouvé Gilles
-(ils s'appellent tous deux ainsi); mais Ménage est Gilles le niais (un
-enfariné qui s'appelle ainsi).» Je ne voudrois pas jurer qu'on n'eût
-fait dire à Scaramouche, pour se moquer de Ménage, ce qu'il dit une
-fois; car, en faisant le pédant, il disoit: «_La regina de Suecia
-scrive à me._»
-
-Depuis, Boileau a encore ajouté la preuve des larcins de Ménage à une
-nouvelle édition, et cela se vend comme le pain. M. Nublé, avocat,
-homme de bon sens et de vertu, ami de Ménage de tout temps, et qui ne
-peut pardonner à Boileau, dit chez M. Lefèvre Chantereau[152], qui a
-écrit des généalogies de Lorraine et autres, en présence de messieurs
-Valois et d'un garçon nommé Sauval[153], «qu'il ne trouvoit pas
-supportable ce qu'avoit fait Boileau contre Ménage,» et s'emporta
-terriblement. Sauval lui fit l'apologie de Boileau. Nublé lui dit que
-c'étoit être fou que de défendre une si méchante cause. «Vous êtes fou
-vous-même, lui dit brusquement l'aîné Valois; vous parlez bien haut;
-il n'y a que trois jours que vous ne souffliez pas; et vos Ménage et
-vos Costar ne m'envoient-ils pas tous les jours leur latin et leur
-grec à corriger? et il y a souvent des barbarismes et des solécismes.»
-Dans les Mémoires de la Régence il sera encore parlé de Ménage à
-propos de la reine de Suède.
-
- [152] Ce M. Lefèvre est président des bureaux des trésoriers de
- France, à Soissons. Ce fut autrefois le premier intendant qu'on
- envoya en Lorraine; il ne tint qu'à lui d'y gagner deux cent
- mille écus. Tout le conseil étoit étonné de la fidélité et de
- l'intégrité de cet homme: il en eut pour toute récompense le
- remboursement d'un office de vingt mille écus qui avoit été
- supprimé. En voici un exemple. Il amassa de lui-même pour plus de
- quatre cent mille livres de grains de çà et de là, sans que la
- cour le sût; il eut ordre d'en acheter pour l'armée qui y alloit.
- Il manda qu'il en avoit déjà pour quatre cent mille livres. Il
- n'y avoit rien plus aisé que de prendre tout cet argent. Il n'a
- pas été employé depuis. (T.)
-
- [153] Sauval est un garçon de Paris qui fait trois volumes
- in-folio, intitulés: _Paris ancien et moderne_, où il remarque
- tout ce qu'il y a de beau. Ce travail sera utile. Furetière
- disoit: «Les gens de lettres qui voient cela disent: Je pense que
- pour ce qui est de la peinture et de l'architecture, il en parle
- bien; mais pour le reste, ce n'est point bien écrit; et que les
- peintres et les architectes disent: Nous croyons que cela est
- bien écrit; mais il ne parle point bien de l'architecture ni de
- la peinture.» (T.)
-
- Les recherches de Sauval ont été publiées depuis en trois volumes
- in-folio, sous le titre d'_Antiquités de Paris_.
-
-Boileau dit de la préface de Pellisson sur Sarrazin, et de la lettre
-dédicatoire de Ménage du même livre, que Pellisson disoit: «Il n'y a
-rien de si beau que l'Épître dédicatoire;» et que Ménage disoit: «Il
-faut avouer que la préface est divine.»
-
-Quand Ménage eut cinquante ans, il alla chez toutes les belles de sa
-connoissance prendre congé d'elles, comme un homme qui renonçoit à la
-galanterie. Hélas! il n'avoit que faire de cette déclaration; ses
-galanteries n'ont jamais fait mal à la tête à personne.
-
-
-
-
-M. DE LAVAL.
-
-
-M. de Laval[154] étoit le second fils de la marquise de Sablé; il fut
-destiné à être chevalier de Malte. Il y fit quelque caravane au
-retour, dans le dessein de se faire connoître; et, ne pouvant tirer
-grand secours de sa maison, il prit une compagnie au régiment de la
-marine. Le cardinal de Richelieu en eut de la joie, car il étoit bien
-aise d'avoir un chevalier de Bois-Dauphin capitaine dans son régiment;
-ce régiment fut embarqué sur l'armée navale que commandoit
-l'archevêque de Bordeaux[155]. Le chevalier n'y fut pas long-temps
-sans se faire aimer de tout le monde; il y accordoit les querelles et
-étoit en grand crédit auprès du général. Je veux croire que sa beauté
-n'y avoit pas nui; car c'étoit un des plus beaux gentilshommes et des
-mieux faits de France. Le cardinal mort[156], le chevalier s'attacha à
-M. d'Enghien, acquit beaucoup de réputation à la bataille de Rocroy et
-au siége de Thionville, et fut député pour porter la nouvelle de la
-prise. Il fut reçu admirablement bien à la cour; on le regarda comme
-une personne qui avoit bien servi, et que M. d'Enghien affectionnoit.
-Il eut quatre mille livres pour son voyage, et la Reine lui fit donner
-mille écus de pension. Cela le mit en équipage; d'ailleurs il étoit
-logé et nourri chez sa mère, alors veuve, qui pour lui avoit vaincu
-l'aversion qu'elle avoit à voir de grands enfants autour d'elle. En ce
-temps-là madame de Coislin, fille du chancelier, veuve depuis quelques
-années[157], visitoit fort souvent la marquise de Sablé, qui logeoit
-alors à la Place-Royale avec la comtesse de Maure. La jeune veuve
-logeoit assez près de là dans la rue Barbette, dans la maison de
-Goulas, secrétaire des commandements de M. d'Orléans, à cette heure
-l'hôtel d'Estrées[158], dont elle donnoit deux mille écus de loyer;
-car ce fut elle qui fit enchérir les maisons au point où nous les
-avons vues. La marquise n'avoit pas autrement recherché l'amitié de
-madame de Coislin, qui est une personne comme cent autres: on dit même
-qu'elle est naïve, et qu'il n'y a pas long-temps que, croyant faire
-plus d'honneur à madame de Longueville, elle mit au-dessus d'une
-lettre, _A madame, madame de Longueville, Longueville_[159], mais
-elle n'avoit pu s'empêcher de la recevoir, tant cette pauvre femme
-s'étoit donnée à elle à corps perdu. Or, Chabot avoit fait
-connoissance avec madame de Coislin, un peu après la mort du mari,
-chez madame de Sully; et, quoiqu'il eût déjà mademoiselle de Rohan en
-tête, il voyoit pourtant si peu de jour à ce qui est arrivé depuis,
-qu'il voulut tenter cette aventure, et il y réussit si bien, que s'il
-eût poussé, il l'eût assurément épousée; mais il en fit sa cour auprès
-de mademoiselle de Rohan, et lui dit ensuite que si, en méprisant
-l'avantage qu'il trouvoit, il étoit assuré de faire quelque chose qui
-lui fût agréable, il n'y penseroit jamais. Il ajouta ensuite tout ce
-qui pouvait servir à son dessein; car on dit qu'il ne s'y entendoit
-pas mal. Mademoiselle de Rohan fut touchée de cette générosité; et,
-comme j'ai dit ailleurs, elle lui donna assurance que ses services
-seroient reconnus. Dès ce moment Chabot négligea un peu madame de
-Coislin, et à mesure qu'il s'avançoit auprès de mademoiselle de Rohan,
-il s'éloignoit de notre veuve. Durant ce refroidissement elle
-rencontra un jour sur l'escalier de la marquise le chevalier de
-Bois-Dauphin, qui se sauvoit de crainte d'être arrêté, car il alloit
-voir mademoiselle de Pons[160] dont il étoit amoureux. Il donna dans
-les yeux à madame de Coislin; par bonheur il étoit ce jour-là ajusté
-comme un amant qui espère voir ce qu'il aime. La veuve monte, et dit à
-la marquise: «Je viens de trouver M. le chevalier de Bois-Dauphin;
-vraiment, il est bien fait.» Ensuite, toutes les fois qu'elle alloit
-là-dedans, elle demandoit toujours où étoit M. le chevalier de
-Bois-Dauphin. Enfin elle le demanda tant, que la marquise fut obligée
-de lui promettre qu'elle le lui enverroit. On eut assez de peine à l'y
-faire aller; car c'étoit un vrai jeune homme qui ne songeoit qu'à
-suivre ses inclinations; il y fut pourtant, et, comme il en sortoit,
-il trouve madame la chancelière dans la cour, qui dit à sa fille en
-riant, après avoir demandé qui il étoit, qu'elle ne prendroit point
-plaisir à trouver souvent de grands chevaliers comme cela auprès
-d'elle.
-
- [154] Guy de Laval Bois-Dauphin, dit _le marquis de Laval_, mort
- en 1646.
-
- [155] Henri d'Escoubleau de Sourdis, frère du cardinal de ce nom,
- fut nommé archevêque de Bordeaux après la mort de son frère, et
- lui succéda en 1628. Par un abus très-commun en ce temps, il
- allia les commandements militaires aux dignités de l'Église.
-
- [156] Tallemant nous semble ici confondre Henri de Sourdis avec
- le cardinal, son frère. Henri n'a pas été revêtu de la pourpre.
- Ses différends avec le duc d'Épernon lui ont donné de la
- célébrité.
-
- [157] Son mari fut tué à Aire. (T.)
-
- [158] C'étoit vraisemblablement l'hôtel qui est maintenant une
- succursale de la Légion-d'Honneur. Il appartenoit, avant la
- révolution, à M. de Corberon dont il portoit le nom.
-
- [159] Cela me fait souvenir d'un enfant qui, voulant écrire au
- valet-de-chambre de son père, sans lui mettre _monsieur_, mit _à
- Chaumat, Chaumat_; c'étoit le nom du valet, et celui de l'enfant
- c'est Marbaut, dont il sera parlé dans l'Historiette de la
- Gaillonnet. (T.)
-
- [160] C'étoit vraisemblablement Bonne de Pons, depuis marquise
- d'Heudicourt, amie de madame de Maintenon. On verra plus bas,
- dans l'article de M. de Guise, petit-fils du Balafré, comment
- mademoiselle de Pons vint à la cour, et y fut nommée fille
- d'honneur de la reine Anne d'Autriche.
-
-Quelque temps après, M. d'Enghien alla en Allemagne mener des troupes
-au maréchal de Guébriant; ce voyage ne fut pas long; cependant notre
-veuve s'ennuyoit fort de ne point voir le chevalier qui avoit suivi M.
-d'Enghien; elle en parla tant que la marquise crut qu'elle en tenoit,
-et un jour elle lui dit: «Vous parlez tant de ce chevalier, comment
-l'entendez-vous? N'avez-vous pas conclu avec Chabot?--Vraiment, lui
-dit l'autre, c'est un plaisant homme que Chabot.» Elle se mit sur sa
-friperie. Chabot avoit le nez mal fait, Chabot avoit de petits yeux,
-Chabot ne savoit pas même danser. Le chevalier revient; sa mère lui
-parle sérieusement, et, à force de le haranguer, le fait résoudre à
-quitter mademoiselle de Pons, et à penser à sa fortune. Il y eut de la
-répugnance; mais quand une fois il eut donné sa parole, il fit tout ce
-qu'on voulut.
-
-La marquise, qui est très-adroite, ne trouva pas à propos que le
-chevalier allât chez madame de Coislin. Il ne la voyoit que chez sa
-mère. De longue main les gens de madame de Coislin avoient accoutumé
-de s'en retourner quand elle étoit chez la marquise, où elle dînoit ou
-soupoit de deux jours l'un. Le chevalier ne mangeoit pourtant point
-avec elle; car la marquise tient pour maxime qu'il faut qu'un amant ne
-fasse devant sa maîtresse que ce qui est de l'essentiel de l'amour, et
-que, par exemple, il ne faut qu'une grimace en mangeant, ou quelque
-petite indécence pour tout gâter. Elle appelle cela faire des
-_mortalités_. Ces entrevues se faisoient secrètement, car qui que ce
-soit ne se seroit avisé qu'un garçon comme lui fût si souvent avec sa
-mère, et puis on savoit, comme j'ai déjà dit, qu'elle n'aimoit point à
-voir ses enfants. Elle aimoit si fort celui-ci, qu'avant cette
-amourette, comme il ne se retiroit qu'à minuit, pour avoir le plaisir
-de l'entretenir, elle veilloit fort souvent jusqu'à trois heures du
-matin. Ces entrevues durèrent quatre mois. Elle qui s'ennuie quasi de
-tout, jugez comment elle se divertissoit là. Tantôt elle lisoit,
-tantôt elle leur disoit en passant: «Mais pensez-vous que je ne sois
-point lasse de vos coquetteries? Cela durera-t-il long-temps?» ou
-quelque autre chose de semblable. Enfin mademoiselle de Chalais[161]
-revint de Sablé fort heureusement pour la marquise, car elle la
-déchargea d'une partie de la peine, même elle l'en déchargea
-tout-à-fait; car elle dit du troussement que tout cela n'étoit rien si
-on n'épousoit. On lui faisoit la guerre de ce qu'elle avoit dit: Si on
-ne couchoit ensemble; la marquise de Sablé et la veuve eurent dispute,
-sur ce que cette innocente disoit qu'elle vouloit bien épouser, mais
-non pas coucher.
-
- [161] Mademoiselle de Chalais étoit dame de compagnie de la
- marquise de Sablé. Voiture lui a adressé plusieurs lettres.
-
-La résolution prise d'épouser, la marquise en parla à ses amis, et
-entre autres à son frère le commandeur de Souvré, qui demanda au
-cardinal Mazarin sa protection. Le cardinal promit tout ce qu'on
-voulut, et l'on étoit assuré de l'amitié de M. d'Enghien. On presse
-donc tout de nouveau madame de Coislin, qui, éprise du chevalier, ne
-put résister davantage. On fait jeter un ban sous leurs véritables
-noms, à quelque chose près; il n'y avoit que Saguier pour Séguier, et
-Lavau pour Laval, et cela pouvoit passer pour une faute de copiste.
-Pour le nom du marquis de Coislin, il étoit connu de fort peu de gens,
-et on ne savoit guère qui étoit César Du Cambout[162]. Pour les deux
-autres, on en eut dispense. Ils vouloient avoir permission d'épouser
-en quelque village, car la veuve craignoit d'être reconnue de son
-curé[163]. Le grand-vicaire, car il n'étoit pas sûr de s'adresser à
-l'archevêque, qui eût tout reconnu incontinent, dit qu'il ne pouvoit
-donner la dispense, et qu'il les renvoyoit pour cela à leur curé. Le
-curé refuse. On retourne encore au grand-vicaire, qui renvoie une
-seconde fois au curé.
-
- [162] Pierre-César Du Cambout, marquis de Coislin,
- colonel-général des Suisses.
-
- [163] Loisel, curé de Saint-Jean en Grève. (T.)
-
-Cependant on avoit pris jour pour épouser, et madame de Coislin devoit
-se rendre chez la marquise le lendemain à dix heures du matin. La
-marquise, qui avoit de bons espions, fut avertie, avant que de se
-coucher, que La Feuillade[164], qui fut depuis tué à Lens avec le
-maréchal de Gassion, avoit été le soir jusqu'à minuit chez madame de
-Coislin. Il s'étoit avisé, depuis quinze jours ou environ, qu'elle eût
-bien été son fait, et elle, qui avoit à faire le lendemain une si
-grande affaire, souffroit un galant chez elle jusqu'à minuit. On a
-remarqué depuis que cette femme, tant qu'elle a un mari, ne souffre
-pas la moindre ombre de galanterie, mais que dès qu'elle est veuve
-elle écoute tout le monde. Pour sa personne, elle est assez belle,
-mais il n'y a point d'excès. La marquise n'en passa pas mieux la nuit
-pour avoir su que La Feuillade avoit été si tard chez madame de
-Coislin; elle se défioit fort de la cervelle de la dame; car une autre
-fois qu'elle devoit se rendre en un lieu, où l'on croyait les épouser,
-ne prévoyant pas la difficulté qui se rencontroit, elle n'y alla point
-pour ne pas perdre une comédie. Le lendemain donc, jour assigné pour
-épouser, le chevalier de Bois-Dauphin et le chevalier de Rivière[165]
-avec Couleau, homme d'affaires de la marquise, furent à Saint-Jean;
-ils demeurèrent à la porte, et Couleau seul entra pour demander au
-curé permission d'épouser à Saint-Laurent, hors la ville. Le curé,
-bien loin de la lui donner, se douta de quelque chose, et ne voulut
-plus rendre la dispense des deux bans que Couleau lui avoit mise entre
-les mains. Couleau la lui voulut arracher, et rompit un petit morceau
-du papier qu'il fut contraint de lui laisser, et va conter tout le
-désordre aux deux chevaliers. Le chevalier de Bois-Dauphin, sans
-s'émouvoir autrement, voyant qu'il n'y avoit pas moyen d'épouser ce
-jour-là, s'en alla en franc jeune homme chez les baigneurs; car il
-s'étoit levé de bonne heure, et n'avoit pas eu le loisir de s'ajuster.
-Cependant madame de Coislin, qui devoit venir à dix heures, n'étoit
-pas venue à onze: elle arrive enfin sur le midi, dit pour ses excuses
-que Pepin, son intendant, l'avoit arrêtée; elle parut assez froide et
-assez interdite; elle étoit étonnée de ce qu'elle alloit faire.
-Couleau arrive là-dessus qui conte toute la déconvenue: voilà tout le
-monde bien déferré. On envoie chercher le commandeur; sa soeur le prie
-d'aller parler au curé. Il y va et retire la dispense; ensuite il va
-trouver le grand-vicaire, qui refuse la permission et renvoie encore
-au curé. Jugez de l'inquiétude de la marquise. Elle voyoit que
-beaucoup de gens savoient la chose, car elle avoit été obligée de la
-dire à tous ses amis. Il y avoit jusqu'à quatre-vingts personnes qui
-savoient ce secret, en comptant M. d'Enghien et la Reine, à qui le
-cardinal l'avoit dit le matin. Cependant, comme on l'a su depuis, ils
-ne s'en étoient rien dit l'un à l'autre, et chacun, hors la Reine, le
-savoit du chevalier, de la marquise ou de son frère. A la vérité, il
-faut avouer que le peu de cas que l'on faisoit du chancelier avoit
-fort contribué à faire garder le secret. La marquise craignoit que le
-curé n'eût lu les noms et n'y eût fait réflexion, ou même que le
-grand-vicaire ne se doutât de quelque chose; mais ce qui la fâchoit le
-plus, c'étoit que son fils y eût mis autant de légèreté. Dans ce
-chagrin on servit à dîner, car on s'attendoit de venir dîner après
-avoir épousé; mais personne ne put jamais se résoudre à manger, et on
-fut contraint de tout remporter. Madame de Coislin et la marquise se
-grondèrent un peu, et l'amante, avec un ton aigre, demanda où étoit
-donc M. le chevalier de Bois-Dauphin. La marquise l'excusa du mieux
-qu'elle put, et on passa le temps fort mélancoliquement jusqu'à quatre
-heures que le chevalier arriva. Sa mère et mademoiselle de Chalais lui
-parlèrent avant qu'il vît sa future épouse, et le haranguèrent bien
-pour lui faire promettre qu'il la presseroit d'épouser de quelque
-façon que ce fût. Il le leur promit; mais il ne le fit que foiblement,
-ou plutôt ne le fit point du tout; car il lui sembloit que cela
-n'étoit pas dans la bienséance: il avoit l'âme belle et généreuse; je
-l'ai remarqué encore à une chose. Il s'étoit fait peindre en Achille,
-et, pour marquer que c'étoit Achille, le peintre avoit voulu mettre
-dans l'éloignement, comme il traînoit Hector autour de Troie. Laval
-lui dit: «Mettez-y autre chose, je vous prie; je n'approuve nullement
-cette cruauté.» Dès qu'il parut on n'eut plus de peine après madame de
-Coislin, et elle étoit d'autant plus gaie qu'elle voyoit la nuit
-approcher (c'étoit l'hiver), pensant qu'elle n'épouseroit point ce
-jour-là. Elle reculoit toujours par timidité, craignoit le pouvoir
-d'un chancelier de France, et considéroit que son père l'aimoit
-tendrement, et beaucoup plus que son autre fille. J'oubliois que la
-marquise gronda un peu le chevalier, toutefois elle étoit ravie de le
-voir; car elle avoit appréhendé que, ne croyant pas qu'il y eût rien à
-faire ce jour-là, il ne retournât qu'à minuit, à son ordinaire.
-Cependant quarante gentilshommes ou environ qu'il avoit priés de se
-promener aux environs de Saint-Laurent deux à deux, et tous séparément
-sans faire semblant de rien, se promenèrent tout leur soûl, car il les
-oublia et ne leur envoya rien dire.
-
- [164] Léon d'Aubusson, comte de La Feuillade, tué à la bataille
- de Lens, en 1647. C'étoit le frère aîné du maréchal de La
- Feuillade.
-
- [165] Le chevalier de Rivière fit une chanson sur l'air de
- _Catane la belle jardinière_:
-
- Beau, bien fait, de grande naissance
- Vous êtes, mon cher Bois-Dauphin;
- Mais avouez, en conscience,
- Que c'est un grand coup du Destin,
- Que le cadet d'un pauvre frère
- Soit gendre de la chancelière.
-
- Quand le galant vit l'assemblée
- Qui assistoit à son bonheur,
- Il dit d'une voix non troublée:
- Messieurs, vous me faites honneur,
- Ma foi! monsieur l'évêque d'Aire,
- Vous me tirez de grand'misère.
-
- (T.)
-
- Le chevalier de Rivière a fait beaucoup de chansons et
- vaudevilles; on lui attribue les recueils de ces sortes de pièces.
-
-La marquise, voyant que le commandeur n'avoit fait qu'une partie de ce
-qu'il falloit, conclut qu'il falloit les faire épouser par le premier
-prêtre, parce qu'il étoit impossible que la chose ne se sût, et,
-qu'elle, qui avoit bien des affaires, s'alloit mettre pour rien un
-chancelier de France sur les bras. Pour cela elle envoya prier
-l'évêque d'Aire[166] de prendre la peine de venir chez elle; il avoit
-été élevé auprès de M. d'Auxerre, frère de la marquise, et lui devoit
-toute sa fortune. M. d'Aire arrive comme on ne trouvoit point de
-prêtre: «Vraiment, dit-il, ce seroit une étrange chose que, faute d'un
-prêtre, l'affaire manquât, je les marierai plutôt moi-même; car je ne
-doute pas, ajouta-t-il, que M. de Saint-Jean ne me donne la
-permission.» Il y va. Le curé la lui donne à condition qu'il se
-chargera de l'événement. L'évêque prend ce qu'il falloit pour les
-marier (un livre et un surplis), et le donne à un de ses parents, qui
-depuis a été à M. de Laval, pour le porter chez la marquise. Et lui,
-au lieu d'aller vite achever une affaire si importante et si délicate,
-s'en alla à une comédie où M. de Bordeaux l'avoit convié. Celui qui
-avoit apporté le livre pour marier étoit un jeune homme qui s'en alla
-dans la cuisine de la marquise, et se mit à lire dedans. «Oh! dit-il,
-c'est un livre à marier.» Le bruit s'épand aussitôt parmi les
-domestique, les laquais du commandeur et ceux du chevalier de Rivière,
-qu'on devoit marier quelqu'un ce soir-là. Enfin M. d'Aire arrive à dix
-heures du soir et les marie[167]. Après tout le monde les laissa, et
-ils furent une heure et demie ensemble. Les gens de madame de Coislin
-vinrent à minuit, selon l'ordre qu'ils en avoient. Elle leur dit
-qu'ils étoient venus bien tard, et s'en retourna comme si de rien
-n'eût été. Le nouveau marié alla courir chez ses amis pour le leur
-dire, et éveilla madame de Lansac, soeur de sa mère, à trois heures du
-matin, et de là il s'alla reposer chez Prudhomme[168]. Le matin, dès
-cinq heures, il y avoit trois laquais avec des billets à la porte de
-la marquise pour lui en faire compliment. Madame de Lansac vint après
-qui lui dit que tout le monde le savoit, et qu'il falloit mettre
-madame de Coislin en lieu de sûreté. Elle étoit encore au lit que
-Pepin, son intendant, lui vint dire que tout le monde par la ville
-disoit qu'elle avoit épousé M. le chevalier de Bois-Dauphin. Elle fit
-la rieuse au commencement; mais enfin elle le lui avoua. M. le
-chancelier fut celui qui le sut le plus tard. Sa femme pensa attraper
-madame de Laval (ce fut ainsi que le chevalier l'appela après avoir
-été marié, car il est de cette maison) chez la marquise: elle n'eût
-que le temps de sortir par la porte de derrière. On la mena au
-Palais-Royal, dans la chambre de madame d'Hautefort qui lui avoit
-offert retraite.
-
- [166] Boutaut, de Tours. (T.)
-
- [167] Il lui assigna son douaire sur une pièce de vingt francs;
- c'est qu'il tira un quadruple, quand il fallut donner une pièce,
- comme on les épousoit. (T.)
-
- [168] Un baigneur célèbre. (T.)
-
-Ce fut le cardinal qui le dit au chancelier. Cet homme, assez étonné
-de ce que le cardinal le mandoit, car ils avoient parlé ensemble le
-jour même au conseil, alla au Palais-Royal avec quelque inquiétude. Le
-cardinal lui dit: «Monsieur, j'ai une mauvaise nouvelle à vous dire.»
-Le chancelier crut qu'on lui alloit ôter les sceaux, et lui répondit:
-«Monsieur, il y a long-temps que je m'y prépare.» Le cardinal
-continua, et lui conta le mariage de sa fille. On a cru que le
-cardinal lui voulut donner exprès l'épouvante, afin que, trouvant
-moins de mal qu'il n'en avoit attendu, il fût plus disposé au pardon;
-mais je croirois, tout au contraire, que cela fut cause en partie de
-l'éclat qu'il fit après, fâché de la frayeur qu'il avoit montrée, et
-d'avoir témoigné qu'il se défioit de son crédit, car il s'emporta
-autant qu'on se peut emporter. Avant que sa colère eût fait du bruit,
-M. d'Émery le fut trouver, et lui donna un conseil judicieux: «Vous
-êtes, lui dit-il, monsieur, en une place où vous ne pouvez vous
-cacher. Si vous voulez éclater, allez jusqu'au bout; sinon, pardonnez
-de bonne heure.» Le chancelier ne fit ni l'un ni l'autre, comme on
-verra par la suite. D'abord il jeta feu et flamme; envoya tout saisir
-chez sa fille, jusqu'aux chevaux, et prit ses petits enfants chez lui.
-La chancelière, qui n'aime que sa fille de Sully, la cadette, ou du
-moins qui l'aime sans comparaison plus que l'autre, elle est plus
-aimable aussi, l'aigrissoit autant qu'il lui étoit possible; car elle
-est même jalouse de l'amitié qu'il a pour l'aînée. Ce fut elle qui
-l'empêcha de voir son gendre pendant un an entier.
-
-Les nouveaux mariés se retirèrent pour quelque temps à Berny; on
-voulut donner cette petite satisfaction au chancelier. On dit que les
-gueux qui avoient accoutumé de se bien trouver de la cuisine de madame
-de Coislin, quand ils virent que M. le chancelier faisoit emporter les
-meubles de chez sa fille, disoient entre eux: «Vraiment, ce M. le
-chancelier est plaisant de se fâcher; il a marié sa fille une fois à
-un petit bossu mal bâti, et il trouve mauvais qu'une autre fois elle
-se soit mariée à un gentilhomme qui est aussi beau qu'un ange.»
-Cependant M. le cardinal, M. d'Enghien et cent autres ne perdoient pas
-une occasion de parler au chancelier pour les nouveaux époux, et ils
-firent tant qu'il consentit que M. de Meaux, son frère, et M. et
-madame de Sully les vissent; et quelque temps après il promit lui-même
-de les voir, mais il ne dit pas quand ce seroit.
-
-En ce temps-là M. d'Enghien fut demander à M. le chancelier la grâce
-de Saint-Etienne[169]: M. le chancelier la lui refusa, dont le prince
-irrité lui dit des choses assez fâcheuses, et entre autres qu'on
-voyoit qu'il faisoit cela à cause de Laval. Laval ayant su la chose,
-alla vite trouver M. d'Enghien, et lui dit: «Ah! monsieur, vous m'avez
-perdu.» M. d'Enghien dit qu'il feroit tout ce qu'il voudroit pour
-raccommoder ce qu'il avoit gâté. En effet, il vit M. le chancelier en
-lieu tiers, et le satisfit. Le chancelier vit en cela l'estime qu'on
-faisoit de son gendre, et que sans lui il n'auroit reçu aucune
-satisfaction de l'injure qu'on lui avoit faite.
-
- [169] Saint-Etienne, dont le père étoit gouverneur de
- Château-Renault, avoit enlevé, à Reims, mademoiselle de
- Sallenauve, et il s'étoit battu en duel. (Voyez plus bas
- l'article de mademoiselle de Sallenauve.)
-
-Il arriva encore une autre aventure dont Laval tira avantage; car,
-comme si les gens eussent pris à tâche de faire insulte au chancelier,
-Tréville, dont la compagnie de mousquetaires avoit été cassée au
-commencement de la régence, avoit eu un don qui étoit fort à la charge
-du Béarn, sa patrie; M. le chancelier refusa de lui en donner les
-expéditions, et lui, par une insolence inouie (c'est un homme fort
-brutal), rompit les lettres en plein sceau, et se retira en menaçant.
-Le chancelier faisoit état de s'en plaindre au conseil d'en haut; le
-lendemain, Laval en est averti par Sainte-Maure, un brave homme de ses
-amis; il l'envoie appeler Tréville; Tréville dit qu'il voyoit bien
-d'où cela venoit, et qu'il ne se vouloit point battre: l'autre lui
-propose tous les expédients imaginables pour faire passer cela pour
-une rencontre. Tréville n'y voulut jamais entendre, dit qu'il ne se
-cacheroit point, et qu'on se rencontreroit bien toujours. Sainte-Maure
-le menace de dire à tout le monde qu'il a refusé un appel. «Je ne m'en
-soucie pas, dit Tréville, on sait assez qui je suis.» L'appel se sait,
-et, en même temps, la cause de l'appel; la Reine, pour satisfaire le
-chancelier, fit tenir prison à Tréville durant quelques jours. Le
-chancelier fut touché de la bravoure et de la générosité de son
-gendre, et le vit bientôt après. La chancelière enrageoit, et fut
-trois semaines à Pontoise sans vouloir revenir que le chancelier n'eût
-donné une assez grosse somme d'argent à madame de Sully.
-
-Voilà notre cavalier aux bonnes grâces de son beau-père. Le chancelier
-ne pouvoit plus vivre sans lui, et lui ne perdoit point occasion de
-lui rendre ses devoirs. Le désordre de Saint-Eustache servit encore à
-le faire aimer et estimer du chancelier; voici comment cela arriva. Le
-curé de Saint-Eustache étant mort, Merlin, un de ses neveux, et le
-frère d'un maître des requêtes, nommé Poncet, disputèrent cette cure.
-Les femmes de la paroisse, au moins celles des halles, se trouvèrent
-au grand conseil le jour de l'audience; ensuite tout le menu peuple de
-cette grande paroisse s'émut; et, parce que le chancelier portoit
-Poncet, près de quatre cents femmes voulurent aller chez lui pour lui
-parler en faveur du neveu de leur curé; car le peuple espéroit qu'il
-seroit aussi charitable que son oncle avoit été. Le suisse ouvrit pour
-les repousser, mais il ne put refermer la porte, et ces femmes le
-pressèrent tellement qu'il fut contraint de s'enfuir, et il se sauva
-dans une maison vers Saint-Eustache, où il s'enferma: c'étoit le
-matin. On en vint avertir M. de Laval, qui logeoit dans la rue
-Saint-Thomas-du-Louvre; il n'étoit pas achevé d'habiller; il prend son
-pourpoint à la main, et se fait mener par le carrosse de madame Lansac
-qui étoit chez lui; il s'habille en chemin faisant. Ses gens avec des
-armes arrivent presque aussitôt que lui chez le chancelier; ils
-suivirent leur maître, qui passa sur le ventre à toute cette populace
-émue, car on avoit sonné le tocsin, et il alla délivrer le suisse. Cet
-exploit ne se fit pas sans péril, il essuya bien des coups de pierre,
-et entre autres un gros grès qu'on jeta d'une fenêtre, et qui tomba
-justement à ses pieds. Avant que d'y aller, il avoit envoyé son frère
-le chevalier demander à la Reine une compagnie des gardes; cette
-compagnie fut long-temps à venir, et le suisse étoit délivré quand
-elle arriva. Dès qu'il ouit le tambour, il y courut encore, et avec ce
-renfort perça jusqu'à Saint-Eustache, et on a dit qu'à la chaude il
-tira un coup de pistolet dans l'église. Pour achever l'histoire de
-l'émeute, j'ajouterai que les femmes des halles allèrent en corps au
-Palais-Royal, et que là une dame Denise dit à la Reine qu'ils
-vouloient ce curé-là, parce qu'ils avoient accoutumé de les avoir de
-père en fils, et qu'ils n'avoient que faire de cet _adultère_ de
-Poncet; elles vouloient dire _indultaire_[170]. Enfin, comme on vit
-que cela alloit trop loin, on fit dire aux paroissiens par Tubeuf,
-alors marguillier de la paroisse, que la Reine, à leur prière, donnoit
-la cure au neveu du feu curé. On en chanta le _Te Deum_, et le peuple
-disoit que ce M. Tubeuf étoit un honnête partisan. On ajoute encore
-qu'un charbonnier alla embrasser le nouveau curé, et que, comme
-l'autre lui disoit: «Vous me gâtez mon surplis,» il lui répondit:
-«J'ai encore un quart d'écu, monsieur le curé, pour le faire savonner;
-laissez-moi vous embrasser tout à mon aise.»
-
- [170] Poncet avoit droit à cette cure en vertu de l'Indult, qui
- appartenoit à son frère, comme maître des requêtes.
-
-Depuis le désordre de Saint-Eustache jusqu'à sa mort, Laval fut le
-tout puissant chez le chancelier, et la marquise de Sablé y étoit
-quasi aussi bien que lui. Par une bonté assez rare à la cour, il avoit
-toujours sur lui une liste de ceux dont il vouloit recommander les
-affaires à son beau-père. Outre qu'il étoit aimable de sa personne,
-quoiqu'il commençât un peu à grossir (son père étoit fort gros), il
-étoit fort civil et dans un perpétuel enjouement. Partout où il se
-trouva, il fit toujours tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire, et
-s'il eût vécu, il eût sans doute été bien loin. Le chancelier se
-résolvoit à ouvrir la grand'bourse pour lui acheter quelque belle
-charge. A Dunkerque, où il fut tué, il avoit acquis tant de réputation
-que M. d'Enghien le regardoit comme un appui de sa grandeur. A ce
-siége pourtant il fit une jeunesse peu excusable. Lui et quelques
-petits maîtres faisoient la débauche dans une maison devant laquelle
-on alloit pendre un soldat; ils étoient déjà gaillards, quand
-quelqu'un, peut-être fut-ce lui-même, car il étoit pitoyable, dit dans
-la chaleur du vin: «Il faudroit sauver ce pauvre diable et tuer le
-bourreau.» En effet, ils tirèrent et tuèrent, non pas le bourreau,
-mais un soldat qui assistoit à l'exécution. Cela fit du désordre:
-cependant on l'apaisa. On conta cela à la Reine, et le vin fit tout
-excuser.
-
-Il se piqua de faire un logement qui étoit si important que de là
-dépendoit le succès du siége; il y alla après que deux autres
-maréchaux de camp en eurent été repoussés. Il avoit avec lui un
-ingénieur huguenot, nommé Dutens, qui lui dit qu'il n'y iroit sans
-casque. Laval lui donna un chapeau de fer qu'il avoit, et après fit le
-logement; mais il y reçut un coup de mousquet par la tête, dont il
-mourut au bout de dix-sept jours. Le chevalier Chabot, autre maréchal
-de camp, garçon de coeur et de mérite, y fut aussi tué en même temps.
-Cependant, quoiqu'il fût fort estimé, Laval l'obscurcit de telle façon
-qu'on ne songea pas à le plaindre. Le chancelier pleura de la mort de
-son gendre comme un enfant, et eut cent fois plus de déplaisir de sa
-perte, qu'il n'en avoit eu de son mariage. Pour madame de Laval, au
-bout de quelque temps elle s'apaisa, et bientôt il n'y parut plus. On
-disoit qu'elle étoit entre deux selles, le cul en terre, parce que sa
-soeur et les soeurs de son premier mari avoient toutes le tabouret.
-
-Deux mois après, elle fut passer l'automne à Saint-Liébaud[171], vers
-Moret. Vardes, qui l'avoit vue en divers lieux, mais sans lui en
-conter, au lieu de prendre occasion du voisinage et de la parenté qui
-étoit entre lui et l'abbé de Bois-Dauphin[172], qui étoit avec elle,
-s'avisa mal à propos d'envoyer un gentilhomme à la belle avec une
-lettre dont elle se mit fort en colère. Il demandoit permission de
-l'aller voir, et aussi, je pense, de la servir. L'abbé, qui alloit à
-la chasse, ayant appris cela, rentre et l'apaise du mieux qu'il peut,
-puis le lendemain va trouver Vardes: «On ne ferme pas la porte aux
-gens comme vous, lui dit-il; vous n'en deviez point user ainsi.»
-Vardes confessa qu'il avoit tort. Le chancelier, et c'est ce qui fit
-parler, prit cela de travers, crut que sa fille vouloit encore se
-marier à sa fantaisie, et, bien loin de la laisser revenir à Paris, il
-l'obligea à aller pour quelque temps à Sully.
-
- [171] Une des terres que le chancelier a eues à vil prix. (T.)
-
- [172] Aujourd'hui évêque de Léon. (T.)
-
-Elle dit qu'elle est encore un peu jalouse de celles que M. de Laval a
-aimées, et qu'une de ses plus grandes joies seroit de voir que
-quelqu'une de celles-là fût devenue laide. Elle prend plaisir, quand
-elle est en confidence avec quelqu'un, à parler de la passion qu'elle
-a eue, à dire ce qu'elle a senti et ce qu'elle sent encore, et elle
-n'a garde de faire tant la coquette cette fois-ci que l'autre.
-
-
-
-
-ESPRIT.
-
-
-Esprit[173], l'académicien, sortit de chez le chancelier à cause de ce
-mariage; car jamais le chancelier ne se put persuader qu'un homme qui
-ne bougeoit de chez madame de Laval ignorât cette amourette: cependant
-la marquise (de Sablé) et mademoiselle Chalais jurent qu'il n'en
-savoit rien. Esprit avoit un frère aîné, petit homme, mais qui a de
-l'esprit comme un lutin: il étoit précepteur de l'abbé de Fiesque,
-parent de madame de Rambouillet; ainsi il eut entrée à l'hôtel de
-Rambouillet, et il y introduisit son second frère, aujourd'hui
-premier médecin de M. d'Anjou[174]; le troisième, dont nous parlons, y
-fut aussi introduit. A son arrivée de Béziers, lieu de leur naissance,
-il faisoit de si longues visites qu'on croyoit qu'il vouloit demeurer
-à coucher chez les gens.
-
- [173] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, né à Béziers en
- 1611, mourut dans sa patrie en 1678.
-
-L'abbé de Cerizy, qui étoit chez M. le chancelier, fit en sorte que le
-chancelier le prit; après on le fit de l'Académie. Il ne sait pourtant
-quasi rien, et n'avoit que quelques paraphrases de psaumes assez
-médiocres[175]. Là il intriguoit assez, servoit qui il pouvoit, et
-parloit plus hardiment que les autres beaux esprits de la maison; car
-il a toujours fait le plaisant, mais quelquefois il ne l'est guère.
-Or, un jour Verpillière, qui étoit à madame de Longueville, et dont il
-sera parlé amplement dans les Mémoires de la Régence, ayant quelque
-chose à demander à M. le chancelier, Chapelain écrivit à Esprit qu'il
-se rencontroit la plus belle occasion du monde pour un coquet comme
-lui, qu'une des plus belles filles de France, etc. Il fit ce qu'on
-souhaitoit de lui; de sorte que, quand il fut dehors de chez le
-chancelier, il s'alla loger auprès de l'hôtel de Longueville, où
-Verpillière le mit bien avec sa maîtresse. Il a eu, par sa faveur,
-deux mille livres de rente sur une abbaye qu'on donna à La Croisette,
-intendant de la maison. Il avoit déjà mille livres de pension sur le
-prieuré d'Argenteuil, que depuis il a remise par scrupule. Madame de
-Laval les lui avoit fait donner. Il suivit madame de Longueville à
-Munster; on parlera de lui ailleurs.
-
- [174] Frère de Louis XIV, depuis duc d'Orléans, et père du
- régent.
-
- [175] On a de l'abbé Esprit le livre _de la Fausseté des vertus
- humaines_, ouvrage médiocre, qui est une faible contre-épreuve
- des _Maximes_ du duc de La Rochefoucauld. On croit qu'il n'a pas
- été étranger à la composition de ce dernier ouvrage, et que la
- marquise de Sablé y a aussi eu quelque part.
-
-Depuis, passant du blanc au noir, après la délivrance de M. le Prince,
-il se mit dans l'Oratoire où son frère aîné étoit déjà. A cause de ses
-austérités, il avoit là des maux de tête qui l'eussent rendu
-tout-à-fait fou, si le médecin ne l'en eût fait sortir. Ce médecin se
-plaignoit de lui, et disoit: «Quelle folie! il leur faut une
-inspiration du Saint-Esprit pour se laisser voir à leur parents.» Au
-sortir de là, il alla se promener. Il fut voir M. et madame de
-Montausier à Angoulême; il alla en Languedoc, où il se donna au prince
-de Conti, avec lequel il est présentement; mais il n'est pas si dévot
-qu'on diroit bien. Depuis il s'est marié avec une assez belle fille,
-et cela, dit-il, pour l'acquit de sa conscience. Sa maison a une porte
-dans le jardin du Palais-Royal; on l'y voit toujours avec sa femme.
-L'abbé d'Effiat prétend qu'elle a dit: «Mon Dieu! je ne m'aperçois
-point que ce soit par principe de conscience que M. Esprit s'est
-marié!» Elle l'a dit comme moi.
-
-
-
-
-SARRAZIN.
-
-
-Sarrazin[176] étoit fils d'un homme de Caen qui étoit comme le
-parasite d'un vieux garçon nommé Foucault, qui étoit trésorier de
-France à Caen. Foucault le logeoit chez lui, et enfin lui vendit sa
-charge, dont il ne toucha que sept ou huit mille livres, qui étoit
-peut-être tout le vaillant de Sarrazin; le reste se devoit prendre sur
-les émoluments de l'office. Foucault mourut au bout de deux ans, et
-Sarrazin épousa la gouvernante du vieux garçon, pour ne rien dire de
-pis. La donzelle et lui s'étoient apparemment entendus ensemble à
-piller le vieux garçon. Le Roi obligea les trésoriers de Caen de se
-faire conseillers de la cour des Aides de Rouen que l'on fit semestre
-en ce temps-là. Voilà comment notre Sarrazin étoit fils d'un trésorier
-de France à Caen, et conseiller de la cour des Aides de Rouen. C'étoit
-si peu de chose pour la naissance qu'il y a encore en Normandie un de
-ses cousins germains qui est fils d'un ciergier, et qui est curé de
-village. Cependant quand il vint à Paris, il faisoit l'homme de bonne
-naissance, et l'homme accommodé. Il eut d'abord la connoissance de
-mademoiselle Paulet qui, en le présentant, ne manquoit jamais de dire
-que c'étoit une personne de bon lieu et fort à son aise. Il est vrai
-qu'il avoit un carrosse; mais ses chevaux étoient les plus mal
-nourris de France.
-
- [176] Jean-François Sarrazin, né en 1605, mort en 1655.
-
-Il s'amusa ici à _pindariser_, et fut contraint d'épouser une vieille
-madame Du Pile, veuve du maître des comptes. Il a toujours fait le
-plaisant, et il s'avisa de faire je ne sais quels articles de mariage
-en prose, qui étoient, à dire vrai, une assez mauvaise galanterie. Il
-y avoit, entre autres choses, qu'il ne seroit plus _sans croix ni
-pile_. A rendre turlupinade pour turlupinade, on lui eût pu dire assez
-long-temps qu'il n'étoit point _sans croix_, mais bien _sans pile_;
-car sa femme le tourmentoit et ne lui donnoit pas un sou. Elle lui
-devoit donner mille écus; mais elle vouloit qu'il couchât avec elle;
-lui ne le vouloit point. «Mais, lui disoit Ménage, que n'y
-couchez-vous?--Couchez-y vous-même, si vous voulez,» lui répondoit-il.
-Je crois que Ménage l'a assisté, et la table du coadjuteur, dont il
-lui donna la connoissance, lui fut d'un grand secours. Une fois qu'il
-y étoit, Du Bois[177], qu'on appeloit vulgairement le fastidieux M. Du
-Bois, s'avisa, tandis que tout le monde s'étoit levé pour recevoir un
-évêque, et qu'on faisoit des révérences, d'arranger les siéges
-derrière chacun; il oublia Sarrazin, qui, croyant trouver son siége où
-il l'avoit laissé, voulut s'asseoir, et donna du cul à terre. Quand il
-fut relevé, on lui demanda quelle pensée il avoit eue en ce moment-là;
-il prit un ton sérieux, et dit: «J'ai songé si j'étois un homme à qui
-on dût faire un tour comme celui-là.» Le coadjuteur fut obligé de
-rechercher d'où cela venoit, et de lui dire qu'il en étoit bien fâché.
-Pour moi, cela me fait croire que Sarrazin n'avoit pas toute la
-présence d'esprit imaginable, car il falloit faire accroire que
-c'étoit sa faute, qu'il étoit bien maladroit, etc.
-
- [177] L'amant de mademoiselle Paulet. (T.)--C'étoit un docteur en
- théologie, mais Tallemant dit lui-même qu'on n'en a pas médit.
- (_Voyez_ l'article de mademoiselle Paulet, t. 1, p. 196.)
-
-Il fut près de quatre ans comme le courtisan du coadjuteur, jusqu'à
-aller à Bourbon avec lui. Je me souviendrai toujours de la burlesque
-carrossée de gens que c'étoit. Sarrazin, quoique grand et bien fait de
-sa personne, étoit pourtant ce jour-là terriblement fagoté en auteur,
-et tous les autres en prêtres de village; cela sentoit la pédanterie à
-cent pas à la ronde.
-
-J'oubliois que Sarrazin fut mis dans la Bastille, comme on verra dans
-les Mémoires de la Régence, parce qu'on le soupçonnoit d'avoir fait de
-méchants vers contre le Roi à l'occasion des machines des comédiens
-italiens. On lui faisoit tort, il ne les eût pas faits si mauvais. Il
-jura, au sortir de là, de n'en faire plus; mais il recommença dès le
-blocus de Paris, ou peut-être plus tôt.
-
-A la guerre de Paris, le coadjuteur fit tant par le moyen de madame de
-Longueville, que le prince de Conti prit Sarrazin pour secrétaire. La
-nécessité, ou l'humeur normande, ou peut-être toutes les deux
-ensemble, firent que Sarrazin, quoiqu'il eût été couché sur l'état de
-M. le Prince, à la vérité, c'étoit pour la première place vacante, ne
-fit aucune difficulté d'accepter cet emploi. Le prince de Conti avoit
-plus de tort que lui; car tandis que Montereul[178] l'académicien
-étoit à Rome pour lui avoir un chapeau, il lui ôtoit la moitié d'un
-emploi pour lequel il avoit refusé les plus belles résidences.
-Montereul, de retour, ne fit point le fâché; il étoit plus fier que
-l'autre, c'étoit un Français italianisé, _Francese romanescato_, comme
-on dit à Rome; et quoiqu'il eût été traité en cadet, lui qui étoit le
-premier en date, il fit semblant d'être content du partage. Il n'avoit
-que les bénéfices, et l'autre avoit la maison et le gouvernement
-(c'étoit la Champagne). On disoit que madame de Longueville avoit
-porté Sarrazin. Dès la première année, Sarrazin dit à un homme de ma
-connaissance qu'il n'avoit aucune obligation au coadjuteur de l'avoir
-fait entrer chez le prince de Conti, et que le coadjuteur lui en
-devait encore de reste; qu'un temps fut qu'il l'eût voulu voir noyé,
-et qu'il le donneroit encore au diable sans cet établissement, que
-quatre ans de son temps ne se pouvoient assez payer. Notez qu'il fût
-peut-être mort de faim sans lui.
-
- [178] Jean de Montereul, frère de Mathieu, duquel on a des
- lettres et de jolis madrigaux. Il n'existe rien d'imprimé de
- l'académicien.
-
-Dès que la paix fut faite, il fit le petit ministre et l'homme
-passionné pour son maître. Quelqu'un lui ayant dit: «Qu'est-ce cela?
-je vous trouve tout triste.--Je ne me porte pas bien, répondit-il
-gravement, M. le prince de Conti se trouve mal.» Il ne s'épargna pas à
-faire des friponneries. Le coadjuteur présenta l'abbé Amelot au prince
-de Conti, à qui l'abbé demandoit quelque prieuré. Le prince de Conti
-accorda le prieuré. L'abbé, pour plus prompte exécution, donne cent
-pistoles à Sarrazin; Montereul étoit absent, si je ne me trompe. Le
-premier président de la Cour des aides demande le même bénéfice; le
-prince de Conti le lui donne. Voyez quelle manière de faire! L'abbé
-demande ses cent pistoles à Sarrazin, qui répond: «Il n'a pas tenu à
-moi que vous n'ayez eu le bénéfice; je tiendrai ce que j'ai promis,
-faites que M. le prince de Conti en fasse de même.» L'abbé se plaint
-au coadjuteur qui peste: «Comment! ce _poétereau_, prendre de l'argent
-de mes amis! un homme dont j'ai fait la fortune!» Sarrazin répondit à
-cela ce que j'ai déjà dit, qu'il ne lui en avoit aucune obligation,
-etc. Ménage et lui se brouillèrent là-dessus, et Ménage disoit: «Ils
-se sont bien rencontrés Montereul et lui pour se tirer de belles
-bottes de fourberie.»
-
-Il s'est trouvé qu'un nommé Du Bois, qui commandoit les chevau-légers
-du prince de Conti en Champagne, durant le quartier d'hiver, avoit
-tant volé, que ce prince fut contraint d'envoyer un exempt de ses
-gardes pour le faire arrêter; il avoit six mille livres en argent
-qu'il avoit volées en moins de rien, sans toutes les autres choses. Il
-ne parut point étonné de se voir pris, et dit qu'il savoit bien qu'il
-ne seroit pas désavoué. Il avoit été résolu que des six mille livres
-il en rendroit cinq, quand il arriva un ordre de l'en quitter pour
-trois mille livres; cet ordre venoit de Sarrazin; cela a fait croire
-que les deux autres mille livres étoient sa part.
-
-Un gentilhomme de Brie pria Courtin[179] de parler à Sarrazin pour
-faire déloger des gens de guerre de son village. Sarrazin lui dit:
-«Cela vaut fait.» Quatre jours se passent; il fallut quarante
-pistoles, et le village étoit mangé avant que l'ordre arrivât. Il fit
-pis que tout cela; car après avoir expédié tout ce qu'il falloit pour
-un quartier d'hiver à Bourgogne, homme de service qui étoit dans le
-parti du prince de Conti: «Vous verrez, lui dit-il, s'il n'y auroit
-point dix pistoles pour nous.» Avec cela il n'a pas eu l'occasion de
-s'enrichir: les brouilleries lui ont nui, et la cour l'a trompé. Il
-n'eut rien du cardinal qui lui avoit tant promis. Le mariage du prince
-de Conti fut fait sans qu'on lui donnât un sou; Cosnac[180] n'eût pas
-même été évêque sans que le prince de Conti s'y obstina. Ils avoient
-pourtant tous deux bien servi le cardinal, et fort mal leur maître.
-
- [179] Le petit Courtin qui avoit été à Munster; il est maître des
- requêtes.
-
- [180] Daniel de Cosnac, évêque de Valence. Le huitième livre des
- _Mémoires de Choisy_ lui est presque entièrement consacré.
- (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_,
- deuxième série, tome 63, p. 36.)
-
-Sarrazin n'étoit point fin, quoiqu'il fût Normand; il n'a jamais eu de
-cervelle: pour preuve de cela, il ne faut que dire qu'il affectoit de
-faire accroire à Bordeaux qu'on lui envoyait de l'argent de chez lui;
-car ayant fait une garniture de ruban couleur de rose, il dit qu'il
-avoit reçu une petite lettre de change de Normandie. Madame de
-Longueville se moqua fort de cette impertinente vanité. Angerville,
-gentilhomme de Caen, qui étoit au prince de Conti, lui dit: «Notre
-cher, je vous avertis qu'il n'y a nulle apparence, dans l'emploi que
-vous avez (Montereul étoit mort), de croire que les gens seront assez
-sots pour s'imaginer que vous n'y gagnez pour avoir du ruban.» Le
-lendemain, pensant bien raccommoder la chose, il prit un méchant
-habit, et fut quelque jour en linge sale. Il vouloit passer pour un
-homme qui prévoyoit les choses, et toujours il étoit surpris; il se
-faisoit toujours de fête mal à propos.
-
-M. le prince de Conti étant demeuré seul à Bordeaux, et se défiant de
-Marsin[181], se servoit de Chouppes[182], qui un jour lui voulut faire
-faire quelque chose contre les ordres de la guerre. Angerville tourna
-cela en raillerie, et lui dit: «On voit bien que c'est pour nous
-éprouver.» Sarrazin sait cela; il va dire à Angerville que Chouppes
-s'étoit plaint, et que M. le prince de Conti étoit mal satisfait de
-son procédé. Angerville, qui connoissoit bien le pélerin[183], va
-trouver le prince de Conti, qui lui dit qu'il n'y avoit pas songé, et
-il vouloit en faire recevoir le démenti à Sarrazin devant tout le
-monde. Angerville le supplia de n'en rien faire. Cent fois le Prince
-l'a traité de coquin, de fripon, en présence de ses officiers. L'autre
-sortoit sans rien dire, et puis revenoit aussitôt en bouffonnant:
-«Quoi, prince, vous rêvez!» disoit-il parfois, et continuoit sur ce
-ton-là. Tantôt il rimoit, tantôt il contrefaisoit quelqu'un, et
-faisoit tant qu'il le faisoit rire.
-
- [181] Jean-Gaspard Ferdinand, comte de Marchin (on prononçoit
- _Marsin_) et du Saint-Empire; il quitta le service de France en
- 1653 pour passer à celui d'Espagne. C'est le père du maréchal de
- Marchin.
-
- [182] On a du marquis de Chouppes des Mémoires importants qu'on
- regrette de ne pas trouver dans la _Collection des Mémoires
- relatifs à l'histoire de France_. Ils forment deux parties in-12.
- (Paris, Duchesne, 1753.)
-
- [183] On surprit une lettre de Sarrazin au cardinal Mazarin, qui
- commençoit ainsi: «Ce petit bossu, qui fait le vaillant et qui ne
- l'est pas, vous demande de l'argent pour donner à des gens qui ne
- vous aiment point.» Le prince de Conti, sur cela, lui dit en
- particulier (il n'y avoit que le P. Talon, Jésuite, autrefois son
- précepteur, et un valet-de-chambre): «Traître, tu mériterois que
- je te fisse jeter par les fenêtres; va, que je ne te voie
- jamais.» A deux jours de là, le P. Talon, à la prière de
- Sarrazin, qui pleuroit comme une vache, obtint que cet homme lui
- donnât la comédie; et il se mit à bouffonner si plaisamment, que
- le pauvre prince lui sauta au cou. (T.)
-
-Pour le mariage, le prince de Conti ne s'y résolut qu'à cause qu'il
-intercepta une lettre de M. le Prince, par laquelle il ordonnoit aux
-gens de guerre d'obéir effectivement à Marsin, et en apparence au
-prince de Conti. Marsin et Lenet[184] avoient brouillé les deux
-frères. Pour madame de Longueville, ce qui la brouilla avec lui, ce
-fut la galanterie de Matha[185]; car le prince, qui avoit eu la vision
-de vouloir qu'on crût qu'il avoit couché avec sa propre soeur, dont il
-avoit été amoureux, ne trouvoit pas bon que Matha eût l'avantage sur
-lui.
-
- [184] Pierre Lenet. On a de lui des _Mémoires_ assez importants;
- ils font partie de la deuxième série de la _Collection des
- Mémoires relatifs à l'histoire de France_, dont ils forment le
- cinquante-troisième volume.
-
- [185] Ce Matha devoit être un frère de Barthélemy de Bourdeille,
- baron de Matha, ou _Mata_, ou _Mastas_. Barthélemy mourut en
- 1640, laissant un fils posthume. Ce ne peut donc être ni le père
- ni le fils. Il est vraisemblable que celui dont parle Tallemant
- est ce Matha dont Hamilton raconte des traits si plaisants dans
- ses _Mémoires de Grammont_.
-
-Pour revenir à Sarrazin, madame de Longueville le méprisoit
-furieusement et ne le pouvoit souffrir. Il est temps de parler de sa
-mort. Le prince de Conti ne l'a jamais outragé que de paroles; on a eu
-tort de dire qu'il l'avoit frappé. On croit qu'il a été empoisonné par
-un certain Catelan, dont la femme couchoit avec lui, après avoir
-couché, à ce qu'on dit, avec bien d'autres. On a cru cela d'autant
-plus aisément, que cette femme tomba malade le même jour, eut les
-mêmes accidents et mourut le même jour que lui et à la même
-heure[186].
-
- [186] Le P. Talon dit que la femme ne fut point empoisonnée; que
- son mari, qui étoit bon gentilhomme, l'épargnoit à cause de ses
- parents qui étoient plus de qualité que lui; il empoisonnoit les
- galants d'un poison bien lent. Il croit que M. de Candale en est
- mort, comme Sarrazin lui fit envie de coucher avec cette femme,
- lui disant qu'il n'en avoit jamais trouvé de si agréable... (T.)
-
-Sa femme s'est encore remariée.
-
-Pour ses ouvrages, il n'y a, ce me semble, rien d'achevé. S'il ne se
-fût point jeté dans la plaisanterie, il eût été capable de quelque
-chose de grand. La meilleure chose que nous ayons de lui, c'est la
-_Pompe funèbre de Voiture_, où il ne le traite pas bien; et, pour
-montrer qu'il n'a pas eu dessein de l'épargner, c'est qu'il ne voulut
-jamais corriger quelques endroits qui ont empêché qu'on ne l'ait
-imprimée à la suite des oeuvres de Voiture[187].
-
- [187] On a de Sarrazin un poème badin intitulé: _Dulot vaincu, ou
- la Défaite des bouts rimés_. L'un des éditeurs possède un imprimé
- en huit pages in-4º, intitulé: _la Défaite des bouts rimés, poème
- héroïque, par M. Sarrazin, avec les éloges et acclamations des
- plus beaux esprits de ce temps_. On y lit un _Avertissement de
- l'imprimeur au lecteur_, par Pellisson, et quelques pièces de
- vers dont deux sont d'Ysarn. Cette brochure s'est trouvée dans
- des portefeuilles de Tallemant des Réaux, qui font partie de la
- bibliothèque de M. Monmerqué. Tallemant y a joint la note
- suivante: «Sarrazin avoit fait _la Défaite des bouts rimés_, mais
- il ne la vouloit point donner. C'étoit du temps du mariage du
- prince de Conti. Pour lui faire malice, Pellisson et Ysarn firent
- imprimer ceci pour le faire crier devant la porte de Sarrazin. Ce
- qu'il y eut de meilleur, c'est que l'imprimeur trouvoit la
- préface admirable.» Cette préface est une véritable facétie.
-
-
-
-
-LA MARQUISE DE SY.
-
-
-M. de Sy étoit de la maison de Bourtomont de Lorraine; mais il
-demeuroit en Champagne. Sa femme étoit une des plus belles femmes, et
-lui un des plus pauvres hommes du monde: Amoureux d'elle, c'étoit au
-commencement de leur mariage, il lui faisoit familièrement des
-caresses en présence de feu M. le comte (_de Soissons_), gouverneur de
-Champagne. Aussi s'en trouva-t-il comme il méritoit, car M. le comte
-le fit cocu.
-
-Depuis, un nommé Neufchâtel, cadet du baron de Chapelaine, dont le
-père[188] gagna tout son bien dans les gabelles, acheta la terre de
-Chapelaine en Champagne, et plusieurs autres, la fit bâtir
-magnifiquement, et y fit une fort grande dépense. L'Argentier se mit
-en tête de faire un somptueux bâtiment. A Chapelaine, ce n'est que
-craie; il fallut faire venir la pierre de fort loin, et le bois aussi.
-Il y fit porter jusqu'à de la terre, car il n'y pouvoit venir un
-arbrisseau. Il détourna des ruisseaux, et fit de fort beaux étangs et
-de beaux moulins. On dit qu'il laissa à son fils quarante mille écus
-de rente, plus six cent mille livres en argent, sans les meubles. Il y
-avoit je ne sais quel pronostic, ou plutôt je ne sais quelle vision
-dans la famille, que cette maison seroit brûlée. Elle le fut, je ne
-sais comment. Les enfants de Chapelaine ont dissipé la plus grande
-partie du bien, et sottement rompirent une opale grande comme une
-assiette pour en avoir chacun un morceau; elle valoit bien quarante
-mille livres. Cependant il reste encore quarante mille livres de rente
-dans la maison.
-
- [188] Ils s'appellent L'Argentier en leur nom. (T.)
-
-Ce Neufchâtel, qui étoit un brave garçon, et fort bien fait, devint
-amoureux de la belle, et en jouit. L'affaire se faisoit si hautement,
-que les parents du marquis de Sy l'obligèrent à appeler Neufchâtel.
-Cet homme, quoique fort peu vaillant, se battit, mais si mal, qu'on
-voyoit bien qu'il ne s'étoit battu que pour n'avoir osé contrevenir à
-un avis de parents. Ce combat donna encore plus de liberté à
-Neufchâtel: il continue à voir la dame avec tant d'autorité, que le
-mari et lui partagèrent, et même il eut une nuit par semaine plus que
-le mari. Cette folle se dégoûte du marquis à tel point, qu'elle ne
-veut plus qu'il couche avec elle.
-
-C'étoit, comme j'ai dit, un fort pauvre homme, et de plus fort
-amoureux de sa femme. Ne sachant plus que faire, il se jette aux
-genoux de Neufchâtel pour obtenir cette grâce de sa femme qui n'y
-voulut jamais consentir. Les parents de Lorraine, sans qu'il y fût,
-viennent avec main forte, et surprennent Neufchâtel couché avec la
-marquise. Il se sauve pourtant, suivi d'un valet, dans un cabinet au
-bout d'une galerie. Là, avec quelques armes qu'ils avoient, ils se
-défendirent, en tuèrent un, et puis se sauvèrent. Tout cela ne servit
-qu'à rendre ces amants plus insolents: ils vendent les troupeaux et
-coupent les bois; enfin elle se trouve grosse, et, parce que tout le
-monde savoit qu'il y avoit deux ans que son mari n'avoit couché avec
-elle, elle s'en alla en Hollande pour y accoucher. Neufchâtel l'y fut
-trouver, et après, elle retourna en Champagne.
-
-Voici qui est encore pis que tout le reste. Elle maria sa fille, qui
-n'avoit que onze ans, à Neufchâtel, et le baisoit devant tout le monde
-comme son gendre, et ils étoient tombés d'accord..... Une nuit qu'elle
-et Neufchâtel ne pouvoient dormir, ils allèrent fouetter son pauvre
-mari pour se divertir.
-
-Neufchâtel fut tué au blocus de Paris un an ou environ après qu'il se
-fut marié. Elle remaria sa fille aussitôt à un gentilhomme nommé
-Juvigny, à condition que le père de ce garçon coucheroit avec elle;
-mais elle le trouva bientôt trop vieux. Enfin elle en vint jusqu'à ses
-valets. Elle mourut, il y a cinq ans ou environ, âgée de trente-neuf à
-quarante ans.
-
-
-
-
-SOUSCARRIÈRE[189].
-
-
-Il y avoit un pâtissier à Paris, à l'enseigne _des Carneaux_, qui
-traitoit par tête. Ce pâtissier avoit une femme assez jolie, à qui
-plusieurs personnes firent leur cour, et entre autres M. de
-Bellegarde. Vers le temps où ce dernier la fréquentoit, cette femme se
-sentit grosse et accoucha d'un fils. Ce garçon devint adroit à toutes
-sortes de jeux et d'exercices; il étoit bien fait et heureux au jeu;
-il se pousse, il gagne. Comme il étoit adroit de la main, il s'adonna
-à des tours d'adresse, comme de faire tenir une pistole dans la fente
-d'une poutre, et autres choses semblables. Il y gagna beaucoup, mais
-son plus grand butin fut dans ce commencement une fourberie. Il trouva
-un inconnu nommé Dalichon, qui jouoit fort bien à la paume; lui y
-jouoit bien aussi; il ne faisoit pourtant que seconder; mais c'étoit
-un des meilleurs seconds de France. Il fait acheter des pourceaux, des
-boeufs, des vaches à cet homme, et fait courir le bruit que c'étoit un
-riche marchand de bestiaux, à qui on pouvoit gagner bien de l'argent;
-que cet homme aimoit la paume: on y jouoit fort en ce temps-là.
-Souscarrière, c'est le nom d'une maison qu'il acheta dès qu'il eut du
-bien, faisoit des parties contre cet homme qui faisoit l'Allemand, et
-découvroit insensiblement son jeu. Notre galant trahissoit ceux qui
-étoient de son côté, et quand il parioit contre Dalichon, Dalichon se
-laissoit perdre, et faisoit perdre ceux qui étoient de son côté, ou
-qui parioient pour lui; et avant que la fourbe fût découverte, on dit
-que le marchand de bestiaux, à qui Souscarrière ne savoit que donner,
-gagna plus de cent mille écus. Comme il eut un grand fonds, le petit
-La Lande[190], qui le connoissoit, étant du même métier, car il avoit
-appris à jouer à la paume au feu Roi, lui dit un jour: «Pardieu:
-monsieur de Souscarrière, vous êtes bien fait, vous avez de l'esprit,
-vous avez du coeur, vous êtes adroit et heureux; il ne vous manque que
-de la naissance; promettez-moi dix mille écus, et je vous fais
-reconnoître par M. de Bellegarde pour son fils naturel. Il a besoin
-d'argent; vous lui en pouvez prêter. Voici le grand jubilé: votre mère
-jouera bien son personnage; elle ira lui déclarer que vous êtes à lui
-et point au pâtissier; qu'en conscience elle ne peut souffrir que vous
-ayez le bien d'un homme qui n'est point votre père.» Souscarrière s'y
-accorde. La pâtissière fit sa harangue; M. de Bellegarde toucha son
-argent, et La Lande pareillement. Voilà Souscarrière, en un matin,
-devenu _le chevalier de Bellegarde_[191].
-
- [189] Pierre de Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de
- Souscarrière.
-
- [190] Ce petit homme étoit une espèce de m........ et d'escroc.
- On a dit de lui dans un vaudeville:
-
- M........ et franc cocu,
- Lanturlu.
-
- Ses deux filles sont du métier. Ce qu'il y a d'extraordinaire en
- cet homme, c'est qu'il étoit aussi franc athée qu'on en ait jamais
- vu: à sa mort il ne se vouloit point confesser. M. de Chavigny,
- qu'il appeloit Eumènes, parce qu'il étoit secrétaire comme
- Eumènes, y alla pour le persuader à se confesser. «Bien, lui
- dit-il, Eumènes, je le ferai pour l'amour de vous, et à condition
- que le grand _prototrosne_ (il nommoit ainsi le cardinal de
- Richelieu) croira que je meurs son serviteur.» Sa femme lui dit:
- «Si vous ne vous confessez pas, nous voilà ruinés; on ne nous
- paiera plus notre pension.» Il se confessa donc, et en se
- confessant, il disoit à sa femme: «Voyez, ma mie, ce que je fais
- pour vous.» (T.)--Eumènes a été secrétaire de Philippe, roi de
- Macédoine, et ensuite d'Alexandre le Grand.
-
- [191] Le Père Anselme a été la dupe de cette reconnoissance; et
- qui ne l'auroit été, puisqu'il y avoit des lettres de
- légitimation? Voici la mention de ce généalogiste: «Fils naturel
- de Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, et de Michelle ou
- Léonarde Aubin ou Aubert, femme absente de son mari; Pierre de
- Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrière,
- près de Grosbois en Brie, fut légitimé par lettres du mois
- d'avril 1628, etc.» (_Histoire généalogique de la maison de
- France_, t. 4, p. 307.)
-
-Quelques années après, Souscarrière, pour se remplumer de quelque
-perte qu'il avoit faite, alla en Angleterre pour y attraper aussi les
-gens, car c'est un maître pipeur; il y mena des joueurs de paume, des
-joueurs de luth et des chanteurs, et tout cela pour amuser le monde.
-Il eût bien voulu que Ruvigny, dont la soeur étoit mariée en ce
-pays-là, eût fait le voyage pour l'introduire à la cour. Ruvigny
-n'avoit garde de vouloir avoir rien de commun avec un homme comme
-cela. Souscarrière gagna beaucoup en Angleterre, soit au jeu, soit à
-ses tours d'adresse; il est vrai qu'une fois il fut attrapé, car comme
-il s'exerçoit à faire tenir une balle dans un nid de pie, qui étoit
-sur un arbre dans le parc Saint-James, où le Roi alloit quelquefois se
-promener, un Anglois qui le vit y alla mettre de la mousse, en sorte
-que la balle n'y pouvoit tenir. Ainsi, quand Souscarrière, ou _le
-chevalier de Bellegarde_[192], comme vous voudrez, fit une grosse
-gageure, se croyant bien assuré de son bâton, l'Anglois, encore plus
-sûr que lui, gagna tout ce que l'autre voulut, et se moqua fort de
-lui. A propos de gageure: il fut une fois cause d'une plaisante chose
-à Ruel, où il y a un jeu de paume. Le cardinal de Richelieu, le
-maréchal de Brezé et Nogent-Bautru voyoient jouer une partie dont il
-étoit. Or, il avoit accoutumé de mettre une légère perruque sur ses
-cheveux, après les avoir bouclés, car il est fort propre, afin de
-n'avoir qu'à se peigner quand il avoit joué. Le cardinal et le
-maréchal donnèrent le mot à Souscarrière, afin d'attraper Nogent, qui
-est avare en diable et demi. Le maréchal commence donc à dire que
-Souscarrière avoit ce jour-là la tête belle. «Voire, dit Nogent, c'est
-une perruque.--Gage que non,» dit le maréchal. Ils gagent et qu'on
-iroit voir quand la partie seroit achevée. Souscarrière cependant est
-averti que Nogent disoit que c'étoit une perruque; il l'ôte, et Nogent
-trouva que c'étoit ses cheveux. On fait une autre partie; Souscarrière
-joue encore. M. de Chavigny arrive. Nogent, qui mouroit d'envie de
-regagner, fait tomber le discours sur la belle tête de Souscarrière.
-Chavigny, averti de tout, dit que c'étoit une perruque. Nogent,
-croyant avoir trouvé sa dupe, gage ce qu'il avoit perdu. Souscarrière
-eut le mot, remit sa perruque, et Nogent perdit pour la seconde fois.
-
- [192] Une fois chez M. d'Olonne, à propos d'un bâtard d'Espagne,
- Montbrun dit qu'en France on traitoit trop mal les bâtards, etc.
- Quelqu'un dit: «De quoi se plaint-il? on sait ce que sa mère
- étoit, une fort honnête femme.» C'est que beaucoup de gens disent
- que M. de Bellegarde n'avoit point couché avec elle, et qu'il
- disoit qu'au moins n'en avoit-il nul souvenir. Il étoit fils d'un
- loueur de chevaux, premier mari de la pâtissière (T.)
-
-Ce voyage d'Angleterre lui valut encore beaucoup en une chose, c'est
-qu'il en apporta l'_invention des chaises_, dont il eut le don en
-commun avec madame de Cavoie[193]. Pour les faire valoir, il n'alloit
-plus autrement, et durant un an on ne rencontroit que lui par les
-rues, afin qu'on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise
-lui rend toutes les semaines cent sous; il est vrai qu'il fournit de
-chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils
-rompent. Souscarrière enleva la fille d'un nommé Roger, écuyer _in_
-_ogni modo_, à ce qu'on dit, de feu M. de Lorraine[194]. L'affaire
-s'accommoda, et on disoit qu'il eût eu beaucoup de bien, sans le
-désordre qui arriva. Cette femme se laissa cajoler par Villandry,
-cadet de celui que Miossens tua. Il en découvrit quelque chose. On dit
-qu'il la menaça du poignard, et qu'il fit semblant de la vouloir jeter
-dans le canal de Souscarrière (c'est vers Gros-Bois). Enfin il eut
-avis qu'elle avoit donné un bracelet de cheveux à Villandry, et qu'il
-y avoit eu des rendez-vous[195]. Notre homme en colère, et sans
-considérer qu'il avoit jusque là donné assez mauvais exemple sur la
-fidélité à sa femme, rencontre Villandry aux Minimes de la place
-Royale, à la messe, où il lui donna un soufflet, et mit l'épée à la
-main dans l'église. Villandry l'appela, et, craignant un peu son
-adresse, voulut se battre à cheval contre lui dans la place Royale
-même; mais il ne laissa pas d'être battu. On dit que Villandry lui
-dit: «Je vous poignarderois si ma réputation étoit établie; mais il
-faut que je me batte.» Il lui falloit dire à ce jeune homme: «Mais il
-faut que vous le battiez;» car c'est justement l'épigramme de
-Gombauld:
-
- Il fut battu, le bon seigneur,
- En présence de plus de quatre,
- Et, pour réparer son honneur,
- Il s'alla faire encore battre.
-
- [193] _Voyez_ les _Antiquités de Paris_ par Sauval, t. 1, p. 192.
-
- [194] Elle s'appeloit Anne des Rogers; son père étoit intendant
- de la duchesse Nicole de Lorraine. Elle mourut le 20 août 1650.
- (Voyez le père Anselme au lieu cité.)
-
- [195] Étant à la campagne avec sa femme, il surprit une lettre
- d'elle à Villandry; il la mena dans le parc, puis il la fit
- entrer dans un cabinet qui y étoit, et là lui dit en lui montrant
- sa lettre qu'elle priât Dieu. Ce ne fut point pour faire
- semblant, car il tira une baïonnette, et lui voulut donner un
- coup qu'elle para, et eut deux doigts blessés. Voyant son sang,
- il en eut pitié, et lui pardonna, mais à condition de ne se voir
- jamais. Il servit deux mille louis d'or dans un plat au roi
- d'Angleterre en un repas à Paris. Il eut l'insolence de faire
- prendre le deuil de la duchesse de Lorraine (Nicole) à un bâtard
- qu'il avoit. (T.)
-
-On blâma la Reine de n'avoir point puni l'irrévérence de Montbrun (il
-s'appela ainsi depuis qu'il fut marié) d'avoir frappé et mis l'épée à
-la main dans une église, et encore durant qu'on disoit la messe.
-
-Montbrun n'avoit point acquis de réputation à l'armée, car il fut à
-Arras, au moins au convoi; mais il en revint bientôt. Il dit que cette
-vie-là n'étoit pas sa vie.
-
-Montbrun, après le combat, tint sa femme un an et demi dans une
-religion à la campagne; puis il lui manda qu'elle pouvoit aller où il
-lui plairoit, mais qu'il ne la tiendroit jamais pour sa femme. Elle se
-retira en Lorraine. On se moqua fort de Montbrun d'avoir été à la
-cavalcade du Roi, et encore côte à côte du marquis de Richelieu. Après
-il s'avisa d'aller faire fanfare tout seul à la place Royale; car il
-n'y eut que lui qui alla faire comme cela l'Abencerrage. Au reste,
-c'est un vrai Sardanapale; il a toujours je ne sais combien de
-demoiselles; il en élève même de petites pour s'en divertir quand
-elles seront grandes. Il a des valets de chambre qui jouent du violon;
-il se donne tous les plaisirs dont il s'avise. Il a entre autres une
-fille d'une bourgeoise huguenotte, qu'on appelle madame Guionches; il
-avoit fait changer de religion à cette fille dont il a eu des enfants.
-Or, à Charenton, on ne veut point recevoir la mère à la communion, à
-cause qu'elle a vendu sa fille. Un matin, pendant que madame de Rohan,
-la douairière, logeoit avec Montbrun, ils ne s'étoient pas mal
-rencontrés; il avoit fait ajuster une fort jolie maison, et s'en étoit
-gardé une partie en la louant. Ruvigny, qui est député général des
-huguenots, en attendant que madame de Rohan fût éveillée, alla voir
-Montbrun; il y trouva cette femme qui se vint jeter à ses pieds, et
-lui dit: «Eh! monsieur, vous qui êtes député général, représentez,
-s'il vous plaît, à messieurs du Consistoire que si j'ai scandalisé
-l'Eglise, je l'édifie bien aussi; car voilà M. le marquis, dit-elle en
-montrant Montbrun, qui vous dira comme j'ai résisté à tous les
-religieux, à tous les curés, à tous les docteurs qu'il m'a fait
-venir.--Mais, ma pauvre madame, dit Ruvigny en riant, que veut-on de
-vous à Charenton?--Ils sont bien difficiles à contenter, monsieur,
-reprit-elle; regardez quelle injustice; ils veulent que je quitte M.
-le marquis, à qui nous avons tant d'obligation. Ne seroit-ce pas une
-ingratitude punissable devant Dieu et devant les hommes?--Oui, dit
-Ruvigny, ils ont le plus grand tort du monde. Si vous voulez, j'en
-parlerai à M. le cardinal.»
-
-En 1660, au commencement, Montbrun s'avisa de semer tout doucement le
-bruit que son fils (c'est un bâtard adultérin comme lui) étoit fils
-d'une personne de fort grande qualité[196]. Et après on contoit qu'en
-Lorraine autrefois la feue duchesse lui dit un jour: «M. de
-Montbrun,» ou M. de Souscarrière, je ne sais comment il s'appeloit en
-ce temps-là, «ne servez-vous point de dame; c'est encore la mode ici.
-Il faut que vous soyez le chevalier de quelque belle.» On ajoute qu'il
-lui répondit: «Madame, je n'ose me déclarer, car la seule dame pour
-qui je le pourrois faire, ne le trouveroit sans doute pas bon; elle
-m'accuseroit de témérité.--Pourquoi? dites? Nommez-la.» Il lui dit que
-c'étoit elle. Elle lui en sut si bon gré, que depuis, en France, comme
-il étoit amoureux à l'hôtel de Lorraine d'une mademoiselle Guerelle,
-une belle fille qui étoit à elle, la duchesse lui fit si bon visage,
-qu'enfin il en eut ce petit garçon. Eh bien, ne voilà-t-il pas
-enchérir sur le jubilé? Quand on lui en a parlé il a fait le fin et
-n'a pas fait semblant d'entendre. Je ne sais ce qui en est; mais il
-faut que la duchesse ait eu de grandes privautés avec Termes, frère de
-M. de Bellegarde-Montespan, car il est constant que M. de Langres (La
-Rivière) a un diamant qui vient d'elle, et que Termes lui a vendu
-vingt mille livres. Ce bâtard de Montbrun se noya avec tous ceux qui
-se trouvèrent dans le vaisseau de la Lune, au retour de Gigery.
-Montbrun en pensa mourir de douleur.
-
- [196] Charles-Henri de Bellegarde, fils naturel de Souscarrière
- et de Jeanne Corolin, fut légitimé et anobli en décembre 1652. Il
- mourut en 1668, au retour de l'expédition de Candie. (_Voyez_ le
- P. Anselme audit lieu). Plus bas Tallemant dit que ce jeune homme
- fut noyé en revenant de Gigery.
-
-A la mort de M. le Grand[197], de Bellegarde-Montbrun se présenta pour
-le voir; M. de Bellegarde d'aujourd'hui, alors appelé M. de Montespan,
-voulut s'y opposer. «Capitan, Capitan,» lui dit Montbrun (je ne sais
-pourquoi il lui donna ce nom, si ce n'est pour se moquer de son peu de
-bravoure), «il t'en coûteroit la vie.» L'autre, voyant cette fierté,
-le laissa entrer, et il y eut la bénédiction de M. le Grand.
-
- [197] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de
- France, prétendu père de Souscarrière. Il mourut à l'âge de
- quatre-vingt-trois ans, en 1646.
-
-La fin de Montbrun n'a pas été agréable. J'ai déjà dit qu'il étoit
-pipeur. Il alloit jouer chez Frédoc. Un jour qu'il jouoit à la prime
-contre Mongeorge, brave garçon, fils de M. Gomin l'escamoteur,
-Mongeorge s'aperçut qu'il avoit escamoté une prime qu'il tenoit sur
-ses genoux. Voilà un bruit du diable. Mongeorge le traite de fripon et
-de filou. Par bonheur pour lui, le maréchal de La Ferté entre, et, par
-compassion pour lui, il parvint à obliger Mongeorge à achever la
-partie. Mais depuis cela il n'osoit plus guère aller chez Frédoc, ou
-du moins il envoyoit voir si Mongeorge n'y étoit point. Il avoit
-soixante-dix-sept ans. La vieillesse et le chagrin de cette aventure
-le tuèrent.
-
-
-
-
-LA LIQUIÈRE.
-
-
-C'étoit la femme d'un procureur de Castres nommé Liquière; elle étoit
-belle, avoit de l'esprit, et étoit d'une complexion fort amoureuse;
-mais c'étoit une personne assez extraordinaire, car elle donnoit à ses
-galants, au lieu de recevoir d'eux, et c'étoit la plus grande joie
-qu'elle pût avoir au monde. Les guerres de la religion obligèrent son
-mari, qui restoit catholique, à se retirer à Toulouse avec toute sa
-famille. Comme on commençoit à pacifier toutes choses, un avocat de
-Castres fut obligé d'aller à Toulouse pour y poursuivre quelques
-affaires: par hasard il se trouva logé vis-à-vis de cette femme; il la
-connoissoit déjà: les voilà les plus grands amis du monde. Il devient
-amoureux d'elle, et lui déclare sa passion. Elle lui répondit
-naïvement qu'elle étoit engagée ailleurs; «car il faut que vous
-sachiez, lui dit-elle, que comme je ne puis vivre sans ami, aussi ne
-puis-je en avoir plus d'un à la fois. Tout ce que je puis faire pour
-vous présentement, c'est de vous prendre pour mon confident en
-attendant que la place soit vide; car je vous trouve bien fait et
-discret, et ce sont les deux seules qualités que j'estime.» Celui qui
-la possédoit alors étoit un jeune homme nommé Canabère, frère d'un
-président au mortier, et un des garçons de Toulouse le mieux fait. Le
-jeune avocat savoit tout ce qui se passoit entre eux, voyoit les
-poulets du galant, et aidoit quelquefois à la belle à faire réponse;
-mais quoi qu'il fît, il n'en put jamais rien obtenir, et cette femme,
-qui gardoit si mal la foi à son mari, la gardoit si exactement à son
-galant. Enfin Canabère la quitta pour se marier, et, prenant la
-connoissance du jeune avocat pour prétexte, lui écrivit une lettre
-pour rompre avec elle. Elle en fut sensiblement touchée, en pleura la
-moitié d'un jour avec autant de douleur qu'il se pouvoit. Le jeune
-avocat tâcha de la consoler; mais il n'en put venir à bout. Le soir il
-la fit souvenir de sa promesse; aussitôt toute son affliction cesse;
-elle se donne à lui, et d'une extrême tristesse passe en un instant à
-une extrême joie. Ils vécurent en fort bonne intelligence, et eurent
-bientôt pour se voir la plus grande commodité du monde; car la chambre
-de l'édit, qui étoit séparée à cause des troubles[198], se rejoignit
-après la déclaration du Roi, et fut envoyée à Béziers; de sorte que le
-mari de cette femme y transporta sa famille; et l'avocat, qui étoit
-fils d'un conseiller, et qui commençoit à travailler au barreau, fut
-aussi obligé de s'y rendre.
-
- [198] C'étoit du temps de M. de Rohan. (T.)
-
-Le mari, qui n'étoit pas autrement satisfait de la conduite de sa
-femme, étoit en mauvais ménage avec elle, et elle couchoit d'ordinaire
-seule dans une arrière-chambre, où l'on ne pouvoit aller sans passer
-par la chambre du père du mari, dans laquelle il y avoit toujours de
-la chandelle allumée, parce que cet homme étoit extrêmement vieux et
-incommodé; et, quoiqu'elle eût assez de commodité de voir de jour son
-galant, elle eut la fantaisie de passer une nuit avec lui. Il fallut
-obéir, et passer par cette chambre dont je viens de parler. Le
-vieillard, qui ne dormoit presque point, soit qu'il eût entendu du
-bruit, ou qu'il eût entrevu quelque chose, se leva du mieux qu'il put,
-et, prenant la chandelle, trouva les deux amants couchés ensemble. Ce
-spectacle le surprit, de sorte qu'il laissa tomber sa chandelle, sans
-dire autre chose que _Jesus Maria_, et s'en retourna comme il étoit
-venu. La belle voulut persuader au galant de sauter par la fenêtre
-dans le jardin; mais il ne voulut point quitter un chemin qu'il
-connoissoit pour un autre qu'il ne connoissoit pas, et, retournant sur
-ses pas, il ne trouva personne qui l'empêchât de se retirer.
-
-Soit que cet accident l'eût dégoûté, ou qu'il pensât à quelque nouvel
-amour, il commença fort à se relâcher. Il arriva qu'un nommé Gérard,
-qui étoit de Béziers, s'imagina que ce garçon en vouloit à une
-personne qu'il aimoit, et, pour se venger, il entreprit de faire
-l'amour à la Liquière. Elle, qui ne pouvoit endurer qu'on l'aimât à
-demi, après avoir gagné absolument Gérard, le mit en la place de
-l'avocat. Sur cela la peste prit à Béziers. Gérard, qui étoit marié,
-sous prétexte de mettre sa femme et ses enfants en sûreté, les envoya
-à un village nommé Florensac, après leur avoir promis de les y aller
-bientôt trouver. La Liquière, de son côté, laissa aussi partir toute
-sa famille, et, ayant feint d'avoir quelque affaire pour un jour, alla
-trouver Gérard qui n'étoit point sorti de la ville. Là, malgré la
-peste et l'affliction générale, ils passèrent le temps aussi
-tranquillement que de nouveaux mariés eussent pu faire. Cela ne dura
-guère; car Gérard fut attaqué de la peste, et par conséquent obligé de
-sortir. Elle le suivit dans la hutte, le servit jusqu'à l'extrémité,
-et après sa mort, résolut aussi de mourir, baisa cent fois ses
-charbons, afin de prendre le mal; «car aussi bien, disoit-elle, je me
-laisserai mourir de faim.» On eut bien de la peine à l'arracher de
-dessus le corps de cet homme; on la mena dans une autre hutte, où elle
-fut attaquée. Elle en eut de la joie, et ne recommanda autre chose en
-mourant sinon qu'on l'enterrât dans la même fosse où l'on avoit mis
-son amant.
-
-
-
-
-M. DE GUISE,
-
-PETIT-FILS DU BALAFRÉ[199].
-
-
-M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du monde le
-plus enclin à l'amour. Tandis qu'il possédoit tous ces grands
-bénéfices de la maison de Guise, il devint amoureux de madame de
-Joyeuse, fille du baron Du Tour, et femme d'un M. de Joyeuse, de
-Champagne, de la vraie maison de Joyeuse[200]. Le mari, quoique
-accommodé, se fit l'intendant du galant de sa femme. Ce Joyeuse étoit
-si lâche que de prendre pension du marquis de Mouy de la maison de
-Lorraine, qui étoit aussi un des galants de sa femme. Fabri a dépensé
-cent mille écus auprès d'elle. Elle ne profitoit point de tout cela,
-et dépensoit tout. C'étoit une fort bonne femme. Joyeuse étoit un
-original. Il avoit je ne sais quelle fille avec laquelle il
-couchoit[201], mais il juroit qu'il ne lui faisoit rien, et qu'en cela
-il n'offensoit pas Dieu.
-
- [199] Henri de Lorraine, duc de Guise, né à Paris en 1614, mort à
- Paris en 1664.
-
- [200] La fille de cette dame de Joyeuse a été la comtesse de
- Brosses. (_Voyez_ l'article de Maucroix.)
-
- [201] Elle s'appeloit Toussine. (_Voyez_ l'article de Maucroix.)
-
-Madame de Joyeuse n'étoit plus ni jeune ni belle; mais elle avoit bien
-de l'esprit et jouoit bien de la harpe. Durant cette amourette, M. de
-Guise donna au frère de la suivante une prébende de Reims. «Mais je
-veux, lui dit-il, que tu prennes l'habit de chanoine, car c'est à toi
-que je donne la chanoinie.» En effet, il lui mit l'habit d'hiver de
-chanoine, et en cet état la _croqua_. Ce n'étoit pas la première fois.
-
-M. de Reims aima ensuite la Villiers, qui est encore à l'hôtel de
-Bourgogne[202]. Elle n'étoit pas trop belle. Pour lui plaire, il
-portoit des bas de soie jaune sous sa soutane: elle aimoit cette
-couleur.
-
- [202] Cette actrice mourut en 1670; on l'apprend par une lettre
- en vers de Robinet, citée par les frères Parfaict dans
- l'_Histoire du Théâtre-François_, t. 11, p. 119. Elle jouoit les
- grands rôles tragiques. Son mari, acteur comme elle, a composé
- plusieurs pièces, et particulièrement la comédie des _Coteaux, ou
- les Marquis friands_, dont on se souvient à cause de la troisième
- satire de Despréaux. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 8, p.
- 264.)
-
-En ce temps-là, quoique cadet, il le portoit si haut, que, pour imiter
-les princes du sang, il se faisoit donner la chemise aux plus relevés
-qui se trouvoient à son lever. Il se trouva huit ou dix personnes qui
-firent cette sottise-là. Une fois on la présenta comme cela à l'abbé
-de Retz, qui la laissa tomber dans les cendres et s'en alla.
-
-J'ai parlé ailleurs de ses amours avec madame d'Avenet et la princesse
-Anne[203].
-
- [203] _Voyez_ l'article de madame d'Avenet et de la princesse
- Palatine, à la suite de l'article de Marie de Gonsague, reine de
- Pologne, leur soeur, t. 2, p. 435.
-
-Etant devenu l'aîné[204], sous prétexte qu'il étoit marié, le
-cardinal de Richelieu lui voulut ôter ses bénéfices. Cela l'obligea à
-se retirer à Sedan. Après la mort de M. le comte (_de Soissons_),
-étant passé en Flandre, il prit l'écharpe rouge[205], et ce fut pour
-cela qu'on lui fit ici son procès. Là il devint amoureux de la veuve
-du comte de Bossu, une fort belle personne; il l'épousa du soir au
-matin, et, parce qu'il y avoit quelque formalité omise, le mariage fut
-confirmé par l'archevêque de Malines.
-
- [204] Le Prince de Joinville, l'aîné, ne fit qu'une seule
- campagne, en Piémont, l'année que le Roi naquit. Il se déroba ou
- feignit de se dérober, et alla servir Madame; il mourut de
- maladie au retour. Il étoit bien fait et fort civil; il étoit
- accordé avec mademoiselle de Bourbon. (T.)
-
- [205] Les couleurs d'Espagne.
-
-Des chevaliers de Malte, natifs de Provence, se mirent en fantaisie la
-conquête de l'île de Saint-Domingue, aux Indes, et jetèrent les yeux
-sur M. de Reims, depuis M. de Guise, pour le mettre à leur tête. Le
-dessein étoit bien pris; mais le cardinal de Richelieu ne le voulut
-pas.
-
-M. de Guise revint en France après la mort du cardinal de Richelieu.
-J'ai dit déjà comme la princesse Anne lui parla et comme elle n'en eut
-aucune raison. Il alla voir sa soeur l'abbesse de Saint-Pierre à
-Reims. Il dîna dans un parloir; après il entra dans le couvent comme
-prince, comme un homme qui avoit été leur archevêque, et comme frère
-de madame l'abbesse. Là il se mit à courir après les religieuses, et
-surtout après une qui étoit fort belle fille. «Mon frère, crioit
-madame de Saint-Pierre, vous moquez-vous? Aux épouses de
-Jésus-Christ!!!--Ah! ma soeur, disoit-il, Dieu est trop honnête homme
-pour craindre d'être cocu.» La religieuse, assez fière naturellement,
-faisoit bien du bruit de cette insolence. L'abbesse eut peur qu'elle
-n'en fît faire des plaintes à la Reine, et, pour y remédier, elle dit
-à son frère tout bas: «Faites-en autant à celle-là qui n'est point
-jolie.--Ma soeur, elle est bien laide. Mais n'importe, puisque vous le
-voulez, elle sera tâtée.» Cette laide lui en sut si bon gré qu'elle se
-garda bien de s'en plaindre, et la belle s'apaisa, voyant qu'elle
-n'étoit pas la seule.
-
-Il alla voir madame de Longueville, chez laquelle M. d'Enghien se
-trouva. Là il se mit à se vanter, et dit, entre autres choses, qu'en
-une certaine rencontre il avoit commandé l'armée d'Espagne. «Nous y
-étions, dit M. d'Enghien qui vouloit rire; il me souvient d'un homme
-fait de telle façon, avec des plumes de telle couleur, monté sur un
-tel cheval; tout le reste sembloit lui obéir.» M. de Guise donne dans
-le panneau, et dit: «C'étoit moi. Justement j'étois habillé comme vous
-dites.» Il ne fut pas long-temps à la cour sans oublier madame de
-Bossu, tout de même que la princesse Anne: il devint amoureux d'une
-fille de la Reine nommée mademoiselle de Pons[206]. Elle étoit fille
-du marquis de La Case, de la maison de Pons; son père et sa mère
-étoient venus ici pour quelque affaire. Madame d'Aiguillon fit cajoler
-cette fille, qui, mourant d'envie de demeurer à la cour, changea de
-religion, afin d'entrer chez la Reine. Madame de Bossu étoit tout
-autrement belle; celle-ci étoit trop grossière et trop rouge en
-visage pour des cheveux blonds, d'ailleurs un accent de Saintonge le
-plus désagréable du monde, et l'esprit comme le corps; mais coquette
-et folle de beaux habits autant que fille du monde. On en avoit déjà
-un peu parlé avec le maréchal d'Aumont, qui n'étoit alors que
-capitaine des gardes-du-corps, mais qui étoit marié il y avoit quinze
-ans.
-
- [206] Bonne de Pons, depuis marquise d'Heudicourt. Elle devoit
- être très-belle, malgré ce que Tallemant en dit quelques lignes
- plus bas, car elle fut sur le point de devenir la maîtresse de
- Louis XIV, et de l'emporter sur madame de La Vallière. (Voyez les
- _Souvenirs de madame de Caylus_, dans la deuxième série de la
- _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 66,
- p. 443.)
-
-Il a écrit à madame de Bossu qu'il étoit vrai qu'il l'avoit épousée,
-mais que tant de docteurs lui avoient assuré qu'elle n'étoit pas sa
-femme, qu'il étoit obligé de les en croire; qu'il alloit mettre ordre
-à ses affaires et qu'il la satisferoit; car il lui avoit mangé quatre
-cent mille livres qu'elle avoit, et il la laissa gueuse. Cette femme
-n'étoit pas de si bonne maison que le comte de Bossu; elle étoit
-pourtant bien demoiselle[207], et une des plus belles personnes de son
-temps. Elle vint jusqu'à Rouen, il y a treize ou quatorze ans,
-déguisée, avec dessein, disoit-elle, de lui demander au milieu du
-Cours s'il la reconnoissoit pour sa femme, et, s'il disoit que non, de
-lui tirer un coup de pistolet, et de se tuer elle-même après.
-Mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, qui
-étoit alors à Rouen pour un procès, quêta pour elle. Le crédit de
-madame de Guise fit qu'on lui ordonna de se retirer, et elle ne vint
-point à Paris.
-
- [207] Elle s'appeloit Honorée de Glimes, et étoit fille de
- Geoffroy, comte de Grimberg. Elle étoit veuve d'Albert Maximilien
- de Hennin, comte de Bossu. Son mariage avec le duc de Guise fut
- célébré le 11 novembre 1641.
-
-M. de Guise fit d'abord entendre à mademoiselle de Pons que son
-mariage avec madame de Bossu étoit nul, et qu'il le feroit casser si
-elle vouloit l'aimer. L'ambition d'être duchesse et princesse fit
-goûter la proposition à la demoiselle, et insensiblement elle s'y
-engagea si bien, que M. de Guise n'étoit que douze heures du jour avec
-elle; car en ce temps-là, comme bien depuis encore, la Reine laissoit
-faire à ses filles tout ce qu'il leur plaisoit, et on les cajoloit à
-ses yeux. Pour leur chambre, leur gouvernante la pauvre madame du Puys
-n'y avoit pas grand pouvoir; elles lui faisoient même des malices
-épouvantables; car non contentes de lui avoir coupé des crins de
-vergette dans son lit, pour l'empêcher de dormir, à Fontainebleau, un
-été qu'il fit un chaud étrange (1646), elles lui mirent des réchauds
-de feu sous son lit. Elle crut que c'étoit l'air étouffé de
-Fontainebleau qui lui causoit cette incommodité; elle se leva pour
-respirer à la fenêtre, pensant que son lit, découvert, se
-rafraîchiroit, et elle le trouva encore plus chaud; elle fut
-long-temps avant que de deviner ce que c'étoit.
-
-On voyoit durant cet amour M. de Guise expliquer devant tout le monde
-à sa maîtresse un rescrit du pape qu'il avoit obtenu, et elle lui
-faire des difficultés. Un jour, M. d'Orléans la rencontra seule et lui
-dit plaisamment: «Mademoiselle, si vous n'y prenez garde, mon frère de
-Guise vous épousera; au moins, je vous en donne avis.» Toutes les fois
-que la Reine sortoit, on le voyoit suivre le carrosse des filles, et
-ses folies amoureuses étoient si publiques, que tous les artisans de
-la rue Saint-Honoré, approchant du Palais-Royal, ne s'entretenoient
-d'autre chose. On lui rapporta qu'un médecin nommé ........[208], qui
-servoit la maison, fit quelques vers où il rioit des amours de M. de
-Guise et de mademoiselle de Pons. Tout ce qui touchoit cette fille
-étoit à son égard un crime de lèse-majesté; de sorte que, sans
-s'informer si ce qu'on lui avoit dit étoit vrai, il fit monter ses
-gens chez cet homme, et il demeura à la porte tandis qu'on le
-bâtonnoit. Cela est assez vilain, ce me semble.
-
- [208] Le nom est en blanc dans le manuscrit.
-
-Un automne que la cour étoit à Fontainebleau, la demoiselle demeura
-chez sa belle-soeur de La Case, pour se baigner. On la purgea; il se
-voulut purger aussi. Il prit de la même drogue, la même dose, et de la
-main du même apothicaire, disant qu'il en avoit besoin, et qu'il ne
-pouvoit pas se bien porter, puisque mademoiselle de Pons étoit
-indisposée. Une fois, il lui prit je ne sais quelle vision sur ce
-qu'elle lui avoit dit qu'il ne l'aimoit point, de tirer son épée, pour
-se tuer, disoit-il. On entendit un grand cri: on y courut; elle se
-tuoit de lui dire: «Remettez votre épée, M. de Guise, remettez votre
-épée, je crois que vous m'aimez plus que votre vie.»
-
-M. d'Orléans le fit nommer son lieutenant-général en Flandre. Il ne
-put se résoudre à partir; il envoya son train. Il fut fort long-temps
-en juste-au-corps; mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau; là,
-pour le moins aussi fou qu'à Paris, il prit des eaux parce qu'elle en
-prenoit; il les prenoit à même heure qu'elle, et avec les mêmes
-précautions; soit qu'il fût plus échauffé qu'elle, il les rendoit fort
-mal, quoiqu'elle les rendît fort bien. Pour y remédier, il lui prit
-une de ses jupes, et se la mettait quand il buvoit, et cela
-sérieusement. Toute la cour l'a vu en cet état quinze jours et
-davantage.
-
-Il passoit les journées entières avec elle; tout le monde étoit en
-peine de ce qu'il lui pouvoit tant dire; enfin, on découvrit qu'il lui
-disoit bien souvent des choses par coeur; et un jour qu'elle lui avoit
-demandé le second volume de _Cassandre_, il ne le lui envoya pas, mais
-il le lut toute la nuit, et le lendemain, il le lui récita d'un bout à
-l'autre, sans s'amuser aux paroles de l'auteur, car il est constant
-qu'il a la mémoire excellente. Son grand jugement au moins ne
-l'empêche pas d'en avoir beaucoup. Il sait quelque chose, a de
-l'esprit, dit les choses agréablement, n'est pas méchant, a de la
-générosité, du coeur et est fort civil. «C'est dommage qu'il est fou,»
-comme disoit M. de Chevreuse. A propos de sa civilité, on dit qu'un
-savetier qu'il salua, car, par une tradition de sa maison, il salue
-volontiers, lui dit: «Boutez sus, boutez sus; ce n'en est plus le
-temps;» voulant dire qu'il n'y avoit plus lieu de faire une Ligue. On
-disoit qu'à une collation à Meudon, il fit venir des marionnettes et
-des joueurs de passe-passe, et que le bateleur, au lieu de dire à son
-chien: _Pour le roi de France_, disoit: _Allons, pour mademoiselle de
-Pons_, et qu'au lieu du roi d'Espagne, il disoit: _Pour madame de
-Bossu_.
-
-Cet amour ne plaisoit nullement à madame ni à mademoiselle de Guise;
-et cela les mit si mal, qu'il ne les voyoit plus. Un jour,
-mademoiselle de Guise se résolut de lui parler, et le disposa à voir
-madame sa mère. Elle n'y perdit point de temps et fit si bien que
-madame de Guise et son fils conclurent toutes leurs affaires. Or, il y
-avoit dans la maison pour deux cent mille livres de pierreries; elles
-lui appartenoient, il les vouloit avoir. Sa mère, qui voyoit bien que
-c'étoit pour donner à mademoiselle de Pons, fit ce qu'elle put pour ne
-s'en point dessaisir; mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, elle donna
-les mains, à condition toutefois qu'il trouveroit bon qu'on lui
-rembourseroit un collier de dix mille livres que mademoiselle de Guise
-avoit accoutumé de porter. Il n'y voulut pas consentir, et
-mademoiselle de Guise, indignée de cette dureté, défit ses perles sur
-l'heure, et les lui alloit donner, quand un homme vint dire quelque
-chose à l'oreille de M. de Guise. Il y a apparence que c'étoit un
-message de la demoiselle. Il part sans songer à ses pierreries. Madame
-de Guise, voyant cela, porte la cassette de pierreries à madame
-d'Orléans, et, quand M. de Guise la redemanda, on lui dit qu'elle
-étoit chez Madame. Cela l'irrita tellement, qu'il commanda à un des
-siens d'aller dire de sa part à madame de Guise qu'elle sortît tout
-présentement de l'hôtel de Guise. Ce gentilhomme s'en voulut excuser;
-mais il lui dit que s'il ne le faisoit, il lui feroit sauter les
-fenêtres. Il y alla donc; mais l'affaire s'accommoda. Madame de Guise,
-qui avoit tant craint madame de Bossu, eût bien voulu la tenir, tant
-elle avoit peur de mademoiselle de Pons.
-
-Quelque temps après il partit pour aller à Rome, avec un frère de
-mademoiselle de Pons, qu'on appeloit le comte de Rochefort, disant
-qu'il vouloit sortir d'embarras; que madame de Guise, avant qu'il
-aimât mademoiselle de Pons, lui disoit qu'il n'étoit point le mari de
-madame de Bossu, et qu'à cette heure elle dit que si; et que, pour
-lui, il s'en vouloit tenir au jugement du Saint-Père. Il ne fut pas
-plus tôt parti que les rieurs disoient: Que ce Pont pourroit bien être
-à la fin un _Pont au change_; et d'autres que ce _Pont_ avoit grand
-besoin d'un _garde-fou_; d'autres que les fondemens n'en valoient
-rien, et qu'il pourroit bien devenir _Bossu_. Et on dit qu'en passant
-en Provence, il pria un président de demander pour lui mademoiselle
-d'Alez en mariage. Il laissa à Paris un train complet dans une maison
-proche du Palais-Royal, dont mademoiselle de Pons se servoit quand
-elle en avoit besoin, jusqu'à se faire apporter à manger dans sa
-chambre, car elle en avoit une à part. Elle y fit même tendre un lit
-de M. de Guise, parce qu'elle devoit faire des remèdes durant quelques
-jours, et qu'elle vouloit qu'on la vît dans un beau lit.
-
-Son combat avec Coligny, son voyage de Naples, la suite de ses amours
-et ses autres aventures seront dans les Mémoires de la Régence.
-
-M. de Guise parloit un jour d'un jeune garçon nommé Quinault, qui fait
-des comédies où il y a beaucoup d'esprit. «Vous voyez, dit-il, c'est
-le fils d'un boulanger; il n'enfourne pas mal. C'étoit le valet de
-Tristan; Tristan étoit à moi; c'est comme Élie, qui laissa son manteau
-à Élisée.--Cela seroit bon, dit Bourdelot qui étoit présent, si
-Tristan eût eu un manteau.» M. de Guise ne sut que répondre, lui qui
-s'étoit vanté que Tristan étoit à son service[209].
-
- [209] M. Beffara, dont on connoît les patientes et utiles
- recherches, a retrouvé sur les registres de la paroisse de
- Saint-Eustache, à Paris, sous la date du 3 juin 1635, l'acte de
- naissance de Philippe Quinault; il y est dit être fils de Thomas
- Quinault, _maître boulanger_, et de Perrine Riquier. Quinault n'a
- jamais servi Tristan l'ermite, mais ce poète l'avoit élevé avec
- son propre fils qu'il perdit fort jeune. Pénétré de
- reconnoissance, Quinault demeura près de Tristan, et il tâcha,
- par ses soins assidus, de le consoler dans sa douleur. (Voyez la
- _Notice sur Quinault_, à la tête de ses _OEuvres choisies_;
- Paris, Crapelet, 1824, in-8º, p. 5.)
-
-
-
-
-MADAME DALOT.
-
-
-Madame Dalot est fille d'un simple bourgeois d'Agen, qui la laissa en
-fort bas âge riche de cinquante mille écus. Elle avoit encore sa mère
-qui avoit aussi du bien. La chambre de l'édit étoit alors à Agen.
-Viger, conseiller huguenot, songea à épouser la mère, et à faire
-épouser la fille à son fils; mais la fille étoit si jeune qu'on ne put
-que les accorder. Elle eut de l'aversion pour ce garçon, et elle
-n'avoit pas encore douze ans qu'elle devint amoureuse d'un jeune homme
-de la ville, nommé Dalot, qui étoit bien fait et entreprenant; elle
-consentit qu'il l'enlevât; mais cela n'étoit pas aisé; car madame de
-Viger, sa mère, la gardoit soigneusement. Néanmoins, il gagna une
-servante qui l'avertit de tout, et madame de Viger étant absente, il
-fut introduit dans la maison trois heures avant jour. Comme il alloit
-à tâtons, au lieu de sa maîtresse il enleva une jeune fille qui
-couchoit avec elle. Il étoit déjà assez avant dans la rue quand il
-reconnut son erreur; il fallut donc retourner. Par bonheur il étoit
-le plus fort, et encore il avoit eu la prévoyance de mettre des
-tire-fonds aux portes voisines, de peur qu'on ne vînt au secours. Il
-sortit avec la demoiselle par un trou qu'il avoit fait faire à la
-muraille de la ville, et se retira dans un château d'un homme de
-qualité. Là, il fut assiégé dès le lendemain, et il tint le siége tant
-qu'il eut des vivres. Une belle nuit qu'il faisoit fort obscur, il se
-sauva avec sa maîtresse en Rouergue, après l'avoir descendue par une
-fenêtre; ce fut chez M. d'Arpajon, qui lui donna retraite dans une de
-ses maisons; mais le crédule Viger lui faisant peur, ils se déguisent
-en pélerins et prennent le chemin de Notre-Dame-de-Craux. En ce
-voyage, la pauvre petite eut bien de la peine à s'empêcher d'être
-reconnue; elle étoit déguisée en homme. Enfin, ils passèrent en Savoie
-et s'allèrent jeter aux pieds de la princesse de Piémont, aujourd'hui
-madame de Savoie[210]. Elle les prit en affection et fit instruire la
-dame en sa créance, car elle étoit huguenote. Viger, qui avoit des
-amis à la cour, fit tant envers le cardinal de Richelieu, que la
-princesse fut obligée de la renvoyer à Paris, où elle fut mise chez
-feu madame la comtesse[211]. On dit que M. le cardinal en devint
-amoureux, et que Dalot en eut bien de la jalousie. Par arrêt du
-Conseil, elle fut mise dans un couvent, afin d'être en liberté de dire
-si Dalot l'avoit enlevée de gré ou de force, et si elle le vouloit
-toujours pour mari. Quelque temps après étant introduite au Conseil
-d'en haut, elle dit que Dalot l'avoit enlevée de son consentement, que
-c'étoit son mari et qu'elle n'en auroit jamais d'autre. Ils
-retournèrent en Savoie, d'où, je ne sais par quelle aventure, ils
-s'allèrent établir en Guienne. Dalot mourut bientôt après. Elle disoit
-qu'elle n'avoit point de peur du Roi ni des princes quand elle parla
-au Conseil, mais seulement du cardinal de Richelieu, et qu'il la
-faisoit trembler.
-
- [210] Chrétienne de France, duchesse de Savoie, fille de Henri
- IV.
-
- [211] On joint ici une lettre de la princesse de Savoie au
- cardinal de Richelieu, relative à madame Dalot. Elle fait partie
- de la collection d'autographes de M. Monmerqué, un des éditeurs:
-
- «MONSIEUR MON COUSIN,
-
- «Je vous ay fait une prierre sur un fait qui regarde l'Eglise et
- la religion; je m'asseure que ces raisons vous auront esmue,
- oultre ma considération, à y porter vostre assistance; de quoy
- j'ay désiré de vous remercier. Le Roy et la Reyne madame ma mère
- m'ont fort obligée de considérer à ma prierre les justes plaintes
- de cette damoiselle fort persécutée en hayne de sa conversion. Je
- recepveray à beaucoup de faveur sy vous les assistez et secondez
- les intentions de leurs majestés, affin qu'elle obtienne justice
- du tort que beau père et mère luy ont fait en sa personne et en
- ses biens. Le sieur Dallot, son mary, va interiner son abolition.
- Je vous recommande l'un et l'autre en la suite de cest affaire,
- parce que je serois bien ayse de les mettre en repos, et que je
- crois en cela faire une grande charité, en quoy je m'asseure vous
- voudrez prendre part, et me tesmoigner que vous avez agréables
- mes prierres, vous asseurant que j'estime tousjours
- très-véritablement vostre amitié, et que je vous continue la
- mienne, comme estant,
-
- Monsieur mon cousin,
-
- Vostre affectionnée cousine,
-
- CHRESTIENNE.
-
- De Thurin, le 3 janvier 1626.»
-
-Il prit une vision à elle et à deux veuves de qualité de faire un
-couvent comme celui des chanoinesses de Miremont, et elles disoient
-qu'elles attendoient des bulles du pape pour cela. Cette femme avoit
-été fort belle et fort galante: elle eut une fille de Dalot, dont elle
-étoit furieusement jalouse, car elle avoit vingt-trois ou vingt-quatre
-ans de plus que sa fille, qui n'étoit pas moins belle qu'elle avoit
-été à cet âge-là. La fille de son côté n'étoit pas moins galante, et
-elle haïssoit sa mère comme la peste. Toutes deux sont _pestes_, mais
-ne manquent point d'esprit. Dans les derniers troubles, le comte
-d'Harcourt coucha, dit-on, avec la mère. Un page de Saint-Luc, qui
-cherchoit le comte, ne le trouvant point dans tout le logis de madame
-Dalot (on lui avoit dit qu'il y étoit), ouït du bruit en passant près
-d'un cabinet; il prête l'oreille, il entend madame Dalot qui disoit:
-«Ah! mon prince, que faites-vous? que voulez-vous faire?» Parmi cela,
-il y avoit un bruit de chaises; peu de temps après on ne dit plus mot;
-il n'y avoit que les chaises qui parloient. Saint-Luc fit faire le
-conte au page devant tout le monde. Le prince de Conti en conta un peu
-à la fille; Sarrazin un peu davantage et quelques autres; mais M. de
-Candalle pouvoit bien avoir mis l'aventure à fin.
-
-
-
-
-M. DE ROQUELAURE[212],
-
-BOISSAC, MADAME DE LESDIGUIÈRES.
-
-
-Le maréchal de Roquelaure eut des garçons de sa seconde femme, et des
-filles aussi en assez bon nombre. Du premier lit il n'avoit eu que des
-filles. Il en maria une à feu M. de Gramont, père du maréchal; une
-autre à feu M. de Noailles, et une troisième à M. de La Vauguyon, père
-de feu Saint-Mégrin. L'aîné de ses garçons, qui est aujourd'hui duc à
-brevet, entra dans le monde long-temps après la mort de son père. La
-mère a vécu fort long-temps, et ils ont eu bien des choses à démêler
-ensemble. Il y avoit assez d'argent; mais il n'y avoit que vingt mille
-livres de rente en fonds de terre. On n'a jamais guère vu un homme
-plus gascon ni plus haut à la main, sans avoir la réputation de brave.
-Il avoit un tel empire sur les gens de sa volée qu'il les appeloit
-presque tous par leur nom, et les autres ne le traitoient guère ainsi.
-Feu Saintot-Lardenay, maître des cérémonies, pour faire l'homme
-d'importance, un jour à l'hôtel de Bourgogne, crioit d'une loge à
-Roquelaure, qui étoit vis-à-vis: _Roquelaure! Roquelaure!_ L'autre lui
-répondit: _Saintot, este familiarité ne se font_.
-
- [212] Antoine, baron de Roquelaure, né en 1543, maréchal de
- France en 1615, mort à Lectoure en 1625.
-
-En une assemblée, un conseiller au parlement, nommé Blancmesnil, de la
-famille des Potiers, fils de feu M. d'Ocquerre, secrétaire d'État, et
-par conséquent cousin de M. de Fresnes, eut prise avec lui pour un
-siége; et, sur ce que quelqu'un dit que c'étoit un conseiller au
-parlement, «Un conseiller, mesdioux,» reprit-il, «des bâtons, des
-bâtons.» L'affaire s'accommoda; mais Blancmesnil s'éloigna pour
-quelque temps; depuis il s'est fait président aux enquêtes. Roquelaure
-trouva son _Roquelaure_ quelque temps après; car ayant été pris avec
-Saint-Mégrin à la bataille d'Honnecourt, ce neveu, qui étoit pourtant
-aussi vieux que lui, en je ne sais quelle rencontre, lui donna un beau
-soufflet au sortir de prison. Le maréchal de Gramont les accommoda. En
-une assemblée, madame Aubert, dont nous parlerons ailleurs, l'ayant
-pris à danser, il se tourna vers un homme de la cour qu'il appeloit
-son gouverneur: «Mon gouverneur, lui dit-il tout haut, danserai-je
-avec cette bourgeoise?» Sur cela on fit ce vaudeville:
-
- Roquelaure est un danseur d'importance;
- Mais
- S'il ne connoît l'alliance,
- Il ne dansera jamais.
-
-On en fit un autrefois qu'il étoit amoureux de madame de Guemenée;
-c'est, je pense, sa première galanterie. Le voici:
-
- Marquis de Roquelaure,
- Vous êtes un faux galant;
- Allez, petit frelaure[213],
- Cajoler la Beaustant;
- Car pour une princesse,
- Vos brusques gentillesses
- N'ont pas assez d'attraits;
- Retournez au Marais.
-
- [213] _Frelaure_, ou _frelore_, vieux mot qui vient de
- _verloren_, qui signifie en allemand, perdu, gâté. Pendant les
- guerres de religion, les Landsknechté ou Lansquenets avoient
- introduit beaucoup de mots dérivés de l'allemand dans la langue
- françoise.
-
-Un jour qu'il étoit dans le carrosse d'un homme de la cour, je n'ai pu
-savoir son nom ou je l'ai oublié, comme ils passoient par la Place
-Royale, madame de Guemenée, qui sortoit en carrosse, pria celui avec
-qui étoit Roquelaure qu'elle lui pût dire un mot. Il arrête, et ils se
-parlent portière à portière. Roquelaure étoit de l'autre côté, elle ne
-fit pas semblant de le voir. Son ami l'en railla et lui dit:
-«Roquelaure, la princesse ne te connoît plus.» Cela le mit en colère.
-«La princesse ne me connoît plus, dit-il, j'ai pourtant pièces en main
-pour prouver qu'elle me doit bien connoître.» Il dit encore bien
-d'autres sottises en divers lieux; et sur cela mademoiselle de Rohan
-lui ayant voulu faire des reproches de ses médisances, et lui ayant
-dit que madame de Guemenée étoit une personne de laquelle on ne
-parloit point: «On parle de tout le monde, lui répondit-il;
-mademoiselle, on parle même de vous.» Depuis il a dit à M. d'Avaugour,
-en présence de Barrière: «Te souvient-il, Avaugour, quand je te
-rencontrai sur les escaliers de la Guemenée, que tu avois une croix du
-bois de la vraie croix, dont elle t'avoit fait présent? Je venois de
-la b..... trois fois, ou Dieu me damne! et cependant elle faisoit la
-bigotte avec d'Andilly. Je me moquois bien de toi, qui pensois gagner
-quelque chose avec ta croix.»
-
-Avant que de parler de madame de Lesdiguières, il faut dire ce qui
-arriva à Roquelaure en une compagnie particulière. Quelques femmes
-avoient soupé chez feu Du Gué Bagnols[214], depuis grand janséniste,
-alors garçon. Madame d'Orgères,[215] qu'on appeloit alors mademoiselle
-Garnier, aujourd'hui madame de Champlâtreux, y étoit. L'après-souper,
-Châtillon, La Moussaye, Roquelaure et quelques autres y allèrent. On
-eut beau dire que c'étoit une compagnie fort particulière, ils
-entrent; on fut contraint de leur faire bon visage, et enfin chacun
-s'attacha à celle qu'il rencontra le plus à propos. Il y avoit un lit
-dans la chambre; plusieurs y étoient couchés: Roquelaure se mit à
-badiner avec une femme qui lui sembla d'assez bonne composition. Il y
-avoit du feu; mademoiselle Garnier étoit auprès de la cheminée; la
-plupart de la compagnie s'en approcha. Le marquis trouva tout assez
-bien disposé: il tire un homme de sa connoissance à part, et lui dit
-qu'il le prioit de faire en sorte qu'on amusât mademoiselle Garnier...
-L'autre y va, et Roquelaure, retourné à sa dame,...... en eut tout ce
-qu'il voulut sans partir de là. L'insolence qu'il fit à feu madame de
-Lesdiguières est ce qui a fait le plus de bruit, et avec raison; car
-un soir, au bal, s'étant mis derrière elle et madame de Longueville,
-il dit à cette princesse: «Madame, que vous avez été trahie! Toutes
-les confidences que vous avez faites à cette ingrate, dit-il en
-montrant madame de Lesdiguières, n'ont pas été tenues secrètes, comme
-elles devoient. Voici le sein qui les a toutes reçues; c'est à moi
-qu'elle a tout dit.» Et ensuite, il dit d'étranges choses de la pauvre
-duchesse. Non content de cela, il écrit au mari même ce qu'il disoit à
-tout le monde, à savoir que, dans une grande maladie que lui,
-Roquelaure, venoit d'avoir à Fontainebleau, madame de Lesdiguières, au
-commencement, avoit envoyé tous les jours pour savoir de ses
-nouvelles, puis de deux jours l'un, après de loin en loin, et enfin
-plus du tout; que, le voyant en danger, elle avoit trouvé moyen de
-retirer toutes ses lettres, et que quand il fut guéri, elle ne le
-voulut plus recevoir. On dit que se voyant exclu, il dit au suisse:
-«Suisse, que je voie au moins mon fils; apporte-moi mon fils.» Perdant
-contre Créqui, héritier présomptif de M. de Lesdiguières avant qu'il
-eût un fils, il lui disoit: «Créqui, tu te venges, tu te venges.
-Créqui, sans moi tu eusses eu une belle succession; c'est moi qui lui
-ai fait un héritier.» On fit en ce temps-là un testament au nom de
-Roquelaure, où on lui faisoit donner son fils à M. de Lesdiguières, et
-son esprit à Créqui. Ce M. de Créqui, aujourd'hui premier gentilhomme
-de la chambre, et duc à brevet, n'a jamais passé pour un grand
-personnage. On disoit, pour rire, que, quand on manda par lui au
-cardinal de Valençay qu'il se retirât, le cardinal avoit dit: «Je vois
-bien qu'on veut que je m'en retourne; car on m'a envoyé un cheval.»
-Roquelaure disoit qu'il avoit dépensé quarante mille écus auprès de
-cette _carogne_; il l'appeloit ainsi. Une demoiselle qu'elle avoit
-nommée Saint-Nazaire en avoit un diamant de douze cents écus. Le jeu,
-où il est très-heureux, lui fournissoit de quoi faire toute cette
-dépense. On disoit qu'il avoit pris quelque jalousie de M. d'Enghien,
-qui pourtant ne s'est jamais attaché à elle, quoiqu'elle fût bien
-faite, et qu'elle ne manquât point d'esprit; il avoit le coeur
-ailleurs. Cette insolence fit un bruit épouvantable. Le coadjuteur,
-cousin germain de la duchesse, qui avoit été un peu amoureux d'elle,
-et qui dès le temps de la princesse de Guemenée en vouloit déjà à
-Roquelaure, le coadjuteur donc, voyant que son frère le duc de Retz ne
-s'en remuait pas autrement, alla trouver le cardinal Mazarin et lui
-dit: «Si on ne fait taire Roquelaure, je ne réponds pas que mes amis,
-que j'ai eu de la peine à retenir, ne le punissent de son insolence.»
-Le cardinal promit d'y mettre ordre. Le jour même, Roquelaure étant
-allé, assez bien accompagné, aux Tuileries, le duc enfin se réveilla,
-et avec ses amis et ceux de son frère y alla si bien secondé que le
-marquis fut contraint de se retirer. Roquelaure envoya sur cette
-insulte appeler le duc, qui fut trois quarts d'heure à l'attendre au
-rendez-vous (c'étoit à la Place Royale), jusqu'à ce qu'un des siens
-l'y surprit; car il étoit seul. Il envoya ce gentilhomme dire à
-Roquelaure qu'il falloit aller derrière les Petits-Pères, et qu'il se
-pourvût d'un second. Roquelaure s'y fait porter en chaise; mais la
-chose étoit si secrète que ses porteurs le savoient, et le furent dire
-à Montauron, qui étoit dans l'église à la messe; car il étoit fête;
-ainsi ils furent arrêtés. Il y en a qui ne le content pas si à
-l'avantage de ce duc, qui à la vérité n'est pas un grand personnage;
-mais j'ai ouï dire à gens non suspects une chose de lui qui me feroit
-croire qu'il n'a pas manqué au rendez vous, c'est qu'un simple
-gentilhomme de Bretagne l'ayant fait appeler, il y alla. C'est un si
-grand rêveur, qu'une fois il se jeta, en rêvant, dans un canal où il
-se pensa noyer. Une fois il fit une sottise sans rêver. A Ingrande,
-sur la rivière de Loire, il y a une espèce de barque armée pour les
-traites foraines qui va visiter les bateaux: il crut qu'on lui faisoit
-tort d'en user ainsi envers lui, et fit jeter dans l'eau le commis
-sans dire gare; après il se trouva que le commis lui venoit présenter
-des melons.
-
- [214] Il a été intendant de Lyon. La spirituelle madame de
- Coulanges étoit sa fille.
-
- [215] Voyez plus bas l'article de madame d'Orgères.
-
-Pour Roquelaure, il est fanfaron. Je crois qu'il ne s'est battu qu'une
-fois, où il n'eut qu'un coup dans ses chausses pour toute blessure:
-jamais on ne put l'obliger à changer d'habit, et il alla faire des
-visites avec ce haut-de-chausses. Le coadjuteur, avec son
-empressement, fit un peu rire les gens, et on disoit: «Ce prêtre en
-veut donc aussi à la duchesse.» M. de Lesdiguières ne s'ébranla point
-pour tout cela, et fit par stupidité tout ce qu'un autre auroit pu
-faire par philosophie. Enfin Roquelaure eut ordre de s'éloigner pour
-quelque temps.
-
-Roquelaure ne fut pas plus tôt de retour que le bruit courut, car il
-suffit qu'un homme soit en réputation de bonnes fortunes pour lui en
-attribuer cent, que madame de Sully, fille du chancelier, avoit pris
-la place de madame de Lesdiguières, et qu'on y avoit vu entrer
-Roquelaure par la porte de derrière à heure indue. On l'y avoit vu
-entrer parce qu'étant sur le soir avec d'autres fainéants comme lui,
-il leur dit: «Vous autres, vous allez les uns au Palais-Royal, les
-autres jouer, moi je vais à dames;» disant cela, en se peignant et
-faisant l'homme accablé de bonnes fortunes. On le suivit et on le vit
-entrer à l'hôtel de Sully, comme j'ai dit; mais c'étoit pour une
-suivante appelée Pelloquin[216]. Roquelaure dit qu'il avoit gagné la
-confidente de madame de Lesdiguières, et que M. le duc d'Enghien,
-comme il l'avoit su d'elle, écrivoit à madame de Lesdiguières dans les
-lettres de madame de Longueville. M. le duc fit une fête pour elle, où
-Roquelaure ne vouloit pas qu'elle allât. Elle s'excusa sur ce qu'il
-avoit eu tort de la laisser engager, et qu'elle ne pouvoit pas du soir
-au matin feindre une maladie; elle y fut donc quoiqu'il fût encore
-venu pour la prier de n'y pas aller; cela acheva de le désespérer. Il
-dit pour ses excuses du vacarme qu'il fit, qu'elle le menaça de le
-faire maltraiter. Je doute que cela soit vrai.
-
- [216] Il y avoit un maréchal-ferrant de ce nom-là à la rue
- Saint-Antoine, qui avoit un mouton qui le suivoit partout; il lui
- disoit toujours: «Plus tu deviens grand, plus tu deviens bête.»
- Cela a fait un proverbe: _il ressemble au mouton de Pelloquin,
- plus il devient grand, plus il devient bête_. (T.)
-
-Madame de Lesdiguières, pour vérifier la médisance de Roquelaure,
-souffrit depuis les galanteries de M. d'Émery: on voyoit Césarin, fils
-de l'intendant de la duchesse, aller et venir sans cesse dans le
-cabinet de cet homme. Dès le vivant du maréchal de Créqui, son
-beau-père, elle avoit fait parler d'elle. C'est sur cela que
-Boissat[217] l'académicien, frère de Boissat, bon officier de
-cavalerie, s'avisa de lui donner la _baie_, comme font les masques en
-Dauphiné et en Provence. Au carnaval, c'étoit à Grenoble, il s'habilla
-donc en sage-femme, et avoit un écriteau sur l'estomac, où il y avoit:
-Il n'y a que moi de _sage-femme_. Il dit quelque chose à la dame dont
-elle s'offensa fort, outre qu'elle prit l'écriteau à son désavantage.
-Il lui dit aussi en lui présentant des ciseaux, «qu'il les lui donnoit
-parce qu'elle découpoit fort bien.» Irritée au dernier point, et fière
-de sa lieutenance de roi, car M. le comte de Soissons, qui étoit
-gouverneur de Dauphiné, vivoit encore, elle obligea son mari, qu'on
-appeloit alors le comte de Saulx, à le faire maltraiter. Boissat eut
-des coups de bâton, et fut fort blessé à la tête. Par une démangeaison
-d'écrire, il écrivit sa déconvenue à l'Académie; car il croyoit
-qu'elle engageroit le cardinal de Richelieu à venger l'affront fait à
-une personne du corps. Mais il n'avoit pas plus de jugement en cela
-qu'en autre chose[218]. C'est un homme d'esprit, mais il est hâbleur
-en diable. Ce qu'il a fait en vers et en prose n'est que médiocre. Je
-me souviens qu'il vint à Paris incontinent après, et que madame
-d'Harambure qu'il vit de nuit, car il ne se montroit point, lui ayant
-dit: «Oseroit-on vous parler d'oublier?--Ah! répondit-il, j'ai reçu
-des coups trop près de la mémoire.»
-
- [217] Pierre de Boissat, de l'Académie françoise, mourut en 1662,
- âgé de cinquante-huit ans.
-
- [218] Pellisson a donné la relation détaillée de ce différend. On
- y lit toutes les pièces du procès, à l'exception de la première
- lettre dans laquelle Boissat racontoit les traitements dont il se
- plaignoit. On voit plus bas qu'il en avoit demandé lui-même la
- suppression. (Voyez l'_Histoire de l'Académie françoise_; Paris,
- 1730, t. 1, p. 183.)
-
-La Noye, aujourd'hui le marquis de Piennes, son ami, dès le temps que
-Monsieur étoit en Flandre (ils l'avoient suivi tous deux), tâcha de
-faire que le comte de Saulx se battît contre Boissat; mais il n'en put
-venir à bout. Quand Pellisson fit l'_Histoire de l'Académie_, on
-voulut savoir de lui s'il trouveroit bon qu'on y mît sa lettre à
-l'Académie, comme on y mettoit toutes celles qui avoient été écrites à
-la Compagnie. Il dit qu'on supprimât la première lettre; et quand on
-lui demanda si on mettroit le reste, il ne répondit rien. Voilà son
-silence pris pour approbation. On croit que, comme feu M. de Créqui
-avoit dit qu'il n'étoit gentilhomme, il ne fût fâché qu'on vît dans ce
-livre une assemblée de noblesse en sa faveur. Depuis, il s'est ravisé,
-et un an après a demandé qu'on ôtât tout cela. On lui a promis de
-l'ôter à la seconde édition; mais à quoi cela servira-t-il? La
-première édition en sera plus chère. Si j'étois en la place du
-libraire, je garderois dès à présent ce qui reste, je ferois une
-seconde édition, et je vendrois sous main les premières; car on dira:
-Je veux des bons, je veux de ceux où sont les coups de bâton de
-Boissat.
-
-Il est devenu dévot, a fait des vers latins de dévotion, et s'est
-marié à Vienne; on ne l'a point revu à Paris. Il dit une plaisante
-chose, une fois, à un gueux du Cours: «Mon ami, lui dit-il, je
-m'appelle Boissat, je suis à Monsieur, et je viens de Flandre.»
-
-Reprenons madame de Lesdiguières. Elle eut depuis un autre garçon. On
-a parlé depuis de M. d'Humières avec elle.
-
-La petite de La Vergne[219], fille de La Vergne, gouverneur de M. de
-Brezé, qui, dit-on, ressemble à madame de Lesdiguières, dit un jour à
-Roquelaure, comme il se mettoit auprès d'elle: «Monsieur, prenez garde
-à la ressemblance.--Mademoiselle, répondit-il, prenez-y garde
-vous-même.»
-
- [219] Marie-Madeleine-Pioche de La Vergne, depuis comtesse de La
- Fayette, auteur de _Zayde_ et de _la Princesse de Clèves_. Aymar
- de La Vergne, son père, étoit gouverneur du Havre. Il nous semble
- qu'on ignoroit jusqu'à présent qu'il eût été attaché à
- l'éducation du maréchal de Brézé.
-
-Enfin, il falloit que Roquelaure fût puni de toutes ses insolences en
-apprenant ce que c'est que jalousie. Il devint amoureux de
-mademoiselle Du Lude, une des plus belles, pour ne pas dire la plus
-belle de la cour. Il promit cinq cents pistoles à une femme de la
-mère, si l'affaire réussissoit; car la pucelle eût mieux aimé Vardes
-que lui, qui n'étoit plus jeune. Le comte Du Lude, depuis un combat
-qu'il fit avec Vardes durant le blocus de Paris, où ils se blessèrent
-tous deux cruellement, avoit fait une amitié étroite avec ce jeune
-cavalier, vouloit lui donner sa soeur et disoit: «Je n'aurai point
-d'enfants, ma femme est stérile.» (C'est une chasseuse à outrance et
-qui joue ici au mail publiquement en justaucorps[220].) «J'aime mieux
-que mon ami ait tout qu'un autre.» Cependant l'affaire réussit, car
-il fit bien de l'avantage à sa femme; et le lendemain des noces
-Roquelaure compta les cinq cents pistoles à la suivante, et lui dit:
-«Mademoiselle, en voilà encore cent par-dessus; mais prenez la peine
-de vous aller marier où il vous plaira.» Il ne la voulut plus souffrir
-auprès de sa femme. Nous en parlerons amplement dans les Mémoires de
-la Régence.
-
- [220] Rénée-Éléonore de Bouillé, princesse, femme du comte Du
- Lude. Madame de Sévigné la présente aussi dans ce caractère, mais
- elle la peint de cette manière qui lui est propre: c'étoit en
- 1672, au moment où l'armée se rendoit sur les bords du Rhin. «Je
- fus hier à l'Arsenal,...... je trouvai La Troche qui pleuroit son
- fils, et la comtesse Du Lude qui pleuroit son mari: elle avoit un
- chapeau gris, qu'elle enfonçoit dans l'excès de ses déplaisirs;
- c'étoit une chose plaisante; je crois que jamais chapeau ne s'est
- trouvé à pareille fête: j'aurois voulu ce jour-là mettre une
- coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin,
- la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre.» (_Lettre_ à
- madame de Grignan, du 27 avril 1672.)
-
-Deux ans après, il lui vint huit mille livres de rente d'une plaisante
-façon. Un gentilhomme gascon, vieux garçon, en colère contre ses
-parents, sur le point de mourir, voyant par sa fenêtre une maison qui
-est à Roquelaure: «Je donne tout mon bien à M. de Roquelaure, dit-il.
-Ecrivez, notaire. Sa terre m'a fait souvenir de lui.»
-
-Quand il recherchoit mademoiselle Du Lude, la comtesse, mère de la
-demoiselle, alla naïvement s'informer de lui à madame de Lesdiguières,
-qui ne put s'empêcher d'en rire, et après lui en dit bien sérieusement
-ce qu'elle en pensoit, c'est-à-dire que si sa fille vouloit avoir de
-la complaisance, elle serait fort heureuse avec lui. En effet,
-Roquelaure est bon mari.
-
-
-
-
-LA TOUR ROQUELAURE.
-
-
-La Tour, surnommé La Tour-Roquelaure, étoit bien parent de Roquelaure,
-mais n'étoit point de la même maison, si ce n'est par les femmes; mais
-on l'appela ainsi à cause qu'il étoit toujours avec le marquis, et que
-ce fut lui qui l'introduisit dans le monde. Il étoit bien fait et
-dansoit fort bien; vrai parent de Roquelaure pour l'insolence. Il eut
-une forte galanterie avec madame de Montglas[221]. Un jour qu'il étoit
-brouillé avec elle, il dit à la comtesse de Fiesque: «Pensez-vous que
-je m'en soucie? J'en ai eu assez de choses.» Il dit aussi qu'il avoit
-couché avec madame de Comminges, avec madame de Fosseuse et avec
-madame d'Uxelles[222]. «Qui vous croiroit? dit la comtesse, vous
-n'avez pas une lettre.--Vous avez raison, dit-il, je suis un fat. Je
-ne coucherai plus avec pas une qu'elle ne m'ait écrit auparavant.
-Cette Montglas ne m'a jamais voulu écrire à cause de cela.» Leur
-querelle vint de ce qu'elle ne vouloit pas qu'il entrât, je ne sais
-quel jour qu'elle avoit fait quelque remède; il entra pourtant et lui
-parla du style de son cousin. On disoit à cette femme, en la consolant
-des insolences de cet homme, qu'il falloit pardonner aux amoureux.
-«Ah! pour amoureux, dit-elle en franche coquette, il l'est autant
-qu'on le peut être.»
-
- [221] Cécile-Élisabeth Hurault de Cheverny, petite-fille du
- chancelier, avoit épousé, en 1645, François de Paule de Clermont,
- marquis de Montglas. Elle a été maîtresse de Bussy-Rabutin,
- qu'elle abandonna dans sa disgrâce. Le comte se vengea en la
- faisant peindre sous les traits de la Fortune, avec cette devise:
- _Ambo leves, ambo ingratæ_. (Voyez les _Souvenirs d'une visite
- aux ruines d'Alyse, et au château de Bussy-Rabutin_, par M.
- Corrard de Breban; Troyes, 1833, in-8º, pag. 18.)
-
- [222] Marie de Bailleul, mariée, en 1645, à Louis Châlons Du Blé,
- marquis d'Uxelles, mère du maréchal. Son mari étoit gouverneur de
- Châlons, et n'étoit pas riche. Elle passoit pour galante; on fit
- sur elle le couplet suivant:
-
- Mon mari s'en est allé
- A Châlons, en Champagne;
-
- Il m'a laissé sans argent,
- Mais avec mon enjouement
- J'en gagne, j'en gagne, j'en gagne.
-
- (_Airs et vaudevilles de cour, dédiés à Mademoiselle_; Paris,
- Sercy, 1665, p. 295.)
-
-Le comte de Fiesque écrivit en ce temps-là un billet sans signer à
-Belesbat en ces termes: «M. de Belesbat est prié de se trouver chez M.
-le marquis de Roquelaure pour, conjointement avec M. de La Tour,
-vaquer aux affaires de leur vacation.» La Tour fut fort déferré de
-cette équipée. On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe,
-de faire la fête du Menteur, et que celles qui s'y trouveroient
-seroient obligées de le recevoir chez elles; car les dames lui avoient
-fermé la porte. Il n'y mordit point. Avant cela, se trouvant en lieu
-obscur ou écarté avec madame d'Uxelles, il voulut entreprendre quelque
-chose; elle le repoussa rudement. «Pardioux, lui dit-il, madame,
-qu'auriez-vous dit d'un gascon qui n'eût rien entrepris en si belle
-occasion?» La Tour fut tué à la guerre.
-
-La comtesse de Fiesque écrivit un jour à madame de Montglas: «Ma
-chère, venez me voir; il est quatre heures, et il n'est venu encore
-personne; je suis au désespoir.»
-
-Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante extravagance
-chez la présidente de Pommereuil. On y devoit jouer _Pertharite, roi
-des Lombards_, pièce de Corneille qui n'a pas réussi[223].
-Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit, qui est à
-cette heure à Mademoiselle[224], qu'elle n'avoit point vu _l'Amour à
-la mode_[225]; et qu'elle l'aimeroit bien mieux. «Dites-le à la
-comtesse de Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte; c'est le fils du
-président de Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi
-parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa
-belle-mère. Hippolyte, qui étoit épris de la comtesse, alla dire aux
-comédiens que, quoi qu'il coûtât, il falloit absolument jouer _l'Amour
-à la mode_, et les envoya changer d'habits. On joue; madame de
-Montglas réclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se
-harpignèrent; les autres ne dirent rien. Au troisième acte, patience
-échappa à madame de Montglas; elle crie tout haut: «Mon carrosse
-est-il venu?--Non, madame.--Celui de l'abbé de Richou y est-il?
-(Notez que c'étoit son galant.)--Oui, madame.» Elle sort, et, par une
-plaisante rencontre, le comédien qui étoit sur le théâtre dit:
-
- Retraite ridicule et fort extravagante.
-
-C'étoit justement où il en étoit, et dans la comédie une femme se
-retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes.
-
- [223] _Pertharite_, tragédie de Pierre Corneille, ne fut
- représentée qu'une seule fois, en 1653.
-
- [224] Il s'étoit attaché au comte de Fiesque, quand ce dernier
- fut relégué en Normandie. Segrais est de Caen. (T.)
-
- [225] Comédie de Thomas Corneille, en cinq actes, représentée en
- 1653.
-
-
-
-
-LE CHEVALIER DE ROQUELAURE.
-
-
-Le chevalier de Roquelaure[226] est une espèce de fou, qui est avec
-cela le plus grand blasphémateur du royaume. On dit qu'il s'est un peu
-corrigé. A Malte, il fut mis dans un puits, où on le laissa quelque
-temps par punition. A l'armée navale, le comte d'Harcour fut sur le
-point de le faire jeter dans la mer avec un boulet au pied. Cela ne le
-rendit pas plus sage[227]; car quelques années après, ayant trouvé à
-Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la messe dans un jeu de
-paume..., baptisa et maria des chiens, et fit et dit toutes les
-impiétés imaginables. On en avertit la justice. On y fut; mais ils se
-défendirent. Enfin pourtant il fut pris. Quelques jours après il
-corrompit le geôlier moyennant six cents pistoles: le geôlier se sauva
-avec lui, dont mal lui en prit, car le chevalier lui prit son argent,
-et le renvoya comme un coquin. On les suivit, et le chevalier fut
-repris. Son frère aîné ne perdit point de temps, et obtint une
-évocation à Paris, ou, pour mieux dire, une jussion de ne passer point
-outre. Cela lui sauva la vie. Voilà le chevalier à Paris, qui, au lieu
-de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenoit à la vue
-de tout le monde, ne bougeoit du cabaret, et menoit toujours sa vie
-ordinaire. Quelques dévots représentèrent à la Reine que sa régence ne
-prospéreroit point si elle laissoit ce sacrilége impuni. On donne donc
-ordre, à l'insu du cardinal Mazarin, au prévôt de L'Ile de prendre le
-chevalier; ce qu'il fit, non sans perdre de ses archers; et, du côté
-du chevalier, Biran[228], un de ses frères, grand gladiateur, y fut
-blessé. On le mena à la Bastille, où il fut assez long-temps. Le
-cardinal assura le marquis de la vie de son frère; car pour la prison,
-ses parents eussent été ravis qu'on l'y eût tenu à perpétuité. A la
-cour on murmuroit de cette sévérité, et les femmes même disoient tout
-haut: «qu'on n'avoit jamais vu arrêter un homme de condition pour des
-bagatelles comme cela.» Madame de Longueville étoit de ce nombre.
-Après il fut mené à la Conciergerie, et on parla tout de bon de lui
-faire son procès. En ce temps-là, comme quelqu'un lui disoit qu'il
-couroit fortune, et qu'il avoit Dieu pour partie, il répondit: «Dieu
-n'a pas tant d'amis que moi dans le Parlement.» Quoiqu'il y eût bien
-des témoins, on ordonna pourtant qu'il seroit plus amplement informé,
-et cela peut-être pour lui donner le temps de faire évader les
-témoins; mais le chevalier trouva que le plus sûr, sans doute, étoit
-de s'évader lui-même. La femme du geôlier, nommé Du Mont, qui étoit
-une grande coquette, à qui souvent le prisonnier donnoit les violons,
-devint amoureuse de lui. Il se consoloit avec elle tout doucement; il
-la gagna, et elle fit faire un trou par lequel il se sauva au bout
-d'un an de prison. On dit qu'il jouoit au piquet avec le gros La
-Taulade, qui étoit là pour dettes, quand on lui vint dire à l'oreille
-que le trou étoit fait; il ne se le fit pas dire deux fois, et fit
-semblant d'aller dire un mot à quelqu'un. Le chevalier sort; La
-Taulade, las de l'attendre, alla voir pourquoi il étoit si long-temps;
-il trouva le trou; l'occasion lui sembla belle, il voulut en faire
-autant; mais il n'y put jamais passer: la mesure n'avoit pas été prise
-pour lui. Le lendemain de l'évasion du chevalier il arriva douze
-témoins contre lui; il en avoit eu peut-être avis, et c'est
-apparemment ce qui obligea son amante à ne pas différer davantage: on
-la prit avec son mari, et on la mena au Châtelet. Je pense qu'il n'y a
-pas eu de preuves contre elle; pour moi, je le lui aurois pardonné, à
-cause de sa générosité; car elle avoit mieux aimé se priver d'un homme
-qu'elle aimoit, que de le voir prisonnier.
-
- [226] Antoine de Roquelaure, chevalier de Malte. On dit dans
- Morery que ce chevalier mourut jeune. Les généalogies dans ce
- Dictionnaire ont été fournies par la famille. On verra par la
- suite de cet article que les Roquelaure avoient intérêt à
- dissimuler l'existence du chevalier.
-
- [227] Un jour qu'il jouoit et perdoit, il blasphéma tant, qu'un
- orage étant survenu, tout le monde eut peur et se retira; il
- demeura seul à dîner, et disoit en regardant le ciel: «Tonne,
- tonne, mordieu! tonne; tu penses me faire peur.» Un nommé
- Frissart, grand joueur de paume et grand blasphémateur, fit un
- jour venir un maçon pour lever un carreau d'un jeu de paume, où
- il y avoit, disoit-il, un diable dessous. Il fallut le lever, et
- il fit mille signes de croix avant qu'on le remît. (T.)
-
- [228] Ce brave fut tué en second par un bâtard de Montauron qu'il
- vouloit marquer, disoit-il, sur le nez. (T.)
-
-Il revint à un an de là, et on ne lui dit plus rien. C'est un assez
-plaisant _Robin_; il appelle son beau-frère cocu. On ne se fâche point
-de tout ce qu'il dit. On croit qu'il a été amoureux de madame la
-Princesse; il lui disoit tout ce qu'il lui plaisoit. Il la suivit à
-Bordeaux; mais il ne l'a pas suivie en Flandre. Il dit plaisamment,
-quand M. de Luynes, le janséniste, envoya demander dispense pour
-épouser sa tante, mademoiselle de Montbason: «Des gens de notre
-religion ne voudroient pas faire cela.» Il étoit tout mélancolique,
-disoit-il, de ce qu'on lui avoit défendu de chanter la messe. Une fois
-il disoit: «Je viens de ce bordel de la maréchale de Roquelaure.» Elle
-lui disoit: «Chevalier, je suis toute triste, faites-moi rire.» Il lui
-disoit cent extravagances. Un jour Romainville, illustre impie, son
-ami, étoit à l'extrémité; un Cordelier vint pour le confesser. Le
-chevalier prend un fusil, et couchant le Père en joue, lui dit:
-«Retirez-vous, mon père, ou je vous tue: il a vécu chien, il faut
-qu'il meure chien.» Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en
-guérit. Cependant le chevalier se confessa à quelques années de là, et
-mourut comme un autre homme, en disant qu'il ne craignoit que de
-n'avoir pas assez de temps pour se bien repentir. Il avoit les jambes
-fort enflées, et il disoit: «Je les veux léguer à Laverdens.» C'est un
-gros frère qu'il avoit.
-
-
-
-
-BELESBAT.
-
-
-Belesbat[229] se nomme Hurault, et est de bonne maison. Cette maison a
-trois branches, celle de Vibraye, celle du chancelier de Cheverny,
-dont madame de Montglas est petite-fille, et celle de laquelle
-descendoit le père de M. de Belesbat. C'étoit un maître des requêtes,
-et il l'a aussi été, et ensuite conseiller d'Etat. Il est demeuré
-comme un amphibie entre la ville et la cour, quoi que dise ce couplet
-contre lui:
-
- Ah! que j'aime ce Belesbat,
- Quoiqu'il soit un peu fat.
- Barbe à coquille,
- Et long en ses discours,
- Galant de ville,
- Et non galant de cour.
-
- [229] Henri-Hurault de L'Hôpital, seigneur de Belesbat, fut reçu
- conseiller au Parlement en 1633. Il devint ensuite maître des
- requêtes, et mourut en 1684.
-
-Depuis, quoiqu'il fût marié, il ne laisse pas de faire furieusement le
-galant. Il avoit quarante ans qu'on l'appeloit en riant _le Beau
-Ténébreux_, car il a l'honneur d'être pour le moins aussi brun qu'un
-autre. Il cajoloit, il y a onze ans ou environ, la soeur de Du Gué
-Bagnols[230], femme d'un maître des comptes, nommé Moussy. Or, durant
-l'absence de Belesbat, qui, pour avoir dit quelque chose dont il se
-fût bien passé sur la perte d'Armentières, eut ordre de faire un petit
-voyage à Vannes, en Bretagne, la dame souffrit quelques autres galants
-qui effacèrent un peu _le Beau Ténébreux_ de sa mémoire. Au retour, il
-s'imagina de se maintenir par autorité; il lui défendoit tantôt
-d'aller au Cours, de voir tels et tels hommes, et ne lui vouloit pas
-donner la liberté de voir madame de Courcelles-Marguenat, sa bonne
-amie, aussi femme d'un maître des comptes. Non content de cela, il
-alla quereller cette madame de Courcelles, et, en présence de quelques
-personnes, il lui reprocha de l'avoir ruiné auprès de madame Moussy,
-qu'elle lui avoit donné un autre galant, et qu'elle vouloit que son
-amie l'imitât, et ne se contentât pas d'un à la fois, «car,
-ajouta-t-il, madame, on sait bien que tels et tels vous servent,» et
-les nomma. Comme cette femme se plaignoit hautement de cette
-insolence, Brancas, l'un des galants que Belesbat avoit nommés, entra;
-elle lui dit l'outrage qu'on lui venoit de faire. Brancas maltraita
-l'autre de paroles, et le menaça de le faire sortir s'il continuoit,
-et enfin Belesbat continuant toujours, il le prit par les épaules et
-le mit dehors, puis ferma la porte de la chambre. Belesbat ne s'en
-tint pas là, car il alla prier le prince d'Harcour, qui lui donnoit
-quelque ombrage, de ne plus voir cette madame de Moussy. «J'y suis
-engagé il y a long-temps, lui dit-il en présence de Laigues[231], et
-si elle vous voyoit, je lui ferois un affront.» Il lui en fit un en
-effet, car il fit avertir Moussy par un billet de se trouver à
-Saint-Gervais (c'est leur paroisse), où une personne lui diroit une
-chose qui lui importeroit extrêmement. On dit qu'il reçut ce billet en
-présence de sa femme, et qu'elle fut aussi à Saint-Gervais, sans dire
-rien, car elle se doutoit de quelque chose. Là, elle vit que madame de
-Belesbat[232] présentoit des lettres à Moussy. Cette femme, ravie de
-se venger, lui dit: «Monsieur, ce sont des lettres de votre femme à M.
-de Belesbat; où vous verrez _Pierre_, c'est vous.» Moussy, chose
-extraordinaire pour un maître des comptes, et qui passe pour une assez
-pauvre cervelle d'homme, et qui, d'ailleurs, étoit jaloux, car on dit
-que souvent il a fait faire des représentations à sa femme par toute
-la famille assemblée, et que là on vespérisoit[233] terriblement la
-pauvre chrétienne; Moussy prit les lettres, et répondit à madame de
-Belesbat que ce n'étoit pas là l'écriture de sa femme, et que c'étoit
-une imposture. Pour faire le conte bon, on ajoutoit qu'il lui avoit
-dit: «Madame, si vous étiez tant soit peu jolie, je pourrois me venger
-de votre mari; mais ma foi je me punirois plus que lui.»
-
- [230] Il est parlé de ce maître des requêtes dans l'Historiette
- de Roquelaure. (T.)
-
- [231] Ce Laigues est mêlé dans toutes les intrigues du temps. Il
- étoit fort lié avec Montrésor; le cardinal de Retz en parle
- fréquemment dans ses _Mémoires_.
-
- [232] Renée de Flexelles, fille de Jean de Flexelles, seigneur de
- Bregy. Elle se maria en 1637, et mourut en 1707.
-
- [233] _Vespériser_, réprimander. Cette expression, tout-à-fait
- hors d'usage, est dérivée du mot _vespérie_: on appeloit ainsi le
- dernier acte de théologie que devoit soutenir le licencié avant
- de prendre le bonnet de docteur; cet acte se faisoit la veille au
- soir du jour où devoit avoir lieu la réception; celui qui
- présidoit donnoit au répondant quelques avis, qui pouvoient bien
- quelquefois sentir la réprimande. (Voyez le _Dict. de Trévoux_.)
-
-La dame accusée a dit pour sa défense que Belesbat avoit ôté à un de
-ses laquais une lettre qu'elle écrivoit à une de ses amies, et que sur
-son écriture il en avoit fait contrefaire quantité; et assez de gens
-ont dit que cela étoit vrai, et que Belesbat étoit homme à se vanter
-sans fondement; mais cette femme a fait encore une galanterie depuis
-avec Fieubet, maître des requêtes. Cela n'a pas servi à contredire
-l'histoire de Belesbat. Le mari prit cela pour argent comptant, ou
-feignit de le prendre, et envoya prier l'abbé de Belesbat[234] de
-venir parler à lui chez M. de Saint-Gervais, et lui dit qu'il s'étoit
-voulu plaindre à lui de l'injure que son frère lui avoit faite, parce
-qu'il le croyoit homme d'honneur; qu'il lui déclaroit que si M. de
-Belesbat ne se dédisoit de ce qu'il avoit dit, il le tueroit partout
-où il le rencontreroit. On disoit qu'il étoit assez étourdi pour cela.
-Il est bien vrai qu'il fit un peu de peur au galant, et qu'il lui tira
-vingt coups de pistolet dans ses fenêtres; mais enfin la fureur
-martiale d'un maître des comptes ne peut pas durer long-temps. Il
-traita sa femme à l'ordinaire, et on les a vus en ce temps-là à la
-promenade ensemble. Belesbat, se voyant blâmé par tout le monde, dit
-que c'étoit sa femme qui avoit surpris ces lettres, et que c'étoit un
-tour de jalouse. Roquelaure dit là-dessus: «Ce galant de ville veut
-m'imiter, mais c'est un poltron; il désavoue tout, moi je ne désavoue
-rien.» Cela mit _le Beau Ténébreux_ en si méchante réputation,
-qu'ayant été proposé dans une compagnie, lequel il vaudroit mieux
-être de Belesbat ou de Saint-Germain-Beaupré, tout le monde conclut
-pour le dernier.
-
- [234] Paul-Hurault de L'Hôpital, prieur de Saint-Benoît-du-Sault,
- mort d'apoplexie le 7 mars 1691.
-
-Plus de quinze ans après, cette madame de Moussy et son mari se sont
-séparés; le jeu en est plus cause que la galanterie, car elle étoit
-bien passée. Elle jouoit quelquefois d'une telle fureur, qu'elle
-couchoit pour cela dehors deux et trois nuits. On dit d'elle que pour
-demeurer à coucher dans des maisons pour rejouer dès le matin, comme
-on lui refusoit de la retenir, elle subornoit une servante pour
-coucher avec elle.
-
-
-
-
-MADAME DE COURCELLES-MARGUENAT,
-
-ET MADAME DE CHAUVRY.
-
-
-Cette madame de Courcelles, que Belesbat ne vouloit pas que madame de
-Moussy vît, est fille d'un homme riche de Paris qui s'appeloit
-Passart: elle a un frère maître des comptes. On la maria à un maître
-des comptes, homme qui n'étoit point mal fait. Elle est petite et a
-les yeux petits, mais elle est fort jolie et fort coquette. Sa mère
-lui avoit tant fait entendre de messes, qu'elle n'en fut guère friande
-quand elle fut mariée. Elle souffrit bien avec son beau-père, un vieux
-fou, chez qui il falloit aller passer tous les ans six mois, en
-Champagne; mais en revanche elle en tiroit beaucoup. Le premier qui a
-fait galanterie avec elle est un conseiller au grand-conseil, nommé
-Gizaucour; il est de Champagne et étoit voisin du beau-père, et frère
-de la première femme de Courcelles. Ce Gizaucour se jeta dans la
-débauche; c'étoit avant que d'être conseiller, et négligea la dame, ou
-bien en fut négligé; mais il a eu la curiosité d'avoir toujours
-quelqu'un des gens de la belle à lui, qui lui conte tout ce qu'elle
-fait. Il dit que Brancas lui succéda, et que durant sa gueuserie,
-madame de Courcelles répondit pour lui aux marchands. Un soir que
-Courcelles vint par hasard, et contre sa coutume, dans la chambre de
-sa femme, il y trouva Brancas qui prenoit congé; il le conduisit en
-bas. Un valet, favori du mari, dit assez haut pour être entendu de la
-femme: «Mordieu, je ne saurois souffrir que monsieur fasse comme cela
-de l'honneur à un homme qui le fait cocu.» Elle le fit chasser; mais
-il fallut six mois pour cela.
-
-Ce bonhomme de mari, quand elle avoit fait bien des fredaines, se
-vouloit mêler quelquefois de l'admonester de son devoir. «Je vois
-bien, lui disoit-elle, que vous êtes en humeur de prêcher.» Elle lui
-apportoit un grand fauteuil. «Mettez-vous là, lui disoit-elle, et
-prêchez tout votre soûl.» Puis, quand il avoit bien harangué: «C'est
-là, lui disoit-elle, le plus court chemin que vous puissiez prendre
-pour vous faire bien haïr.» Enfin le mari se rebuta, et ne couchoit
-plus avec elle; mais elle couchoit avec Brancas, et elle se sentit
-grosse. Or, elle se prévalut de l'arrivée de leur fermier, appelé
-Fissier, qui étoit un paysan qui avoit bon sens et qu'ils aimoient
-assez; ils le faisoient toujours manger avec eux. Le soir, quand il
-fut temps de se coucher, le mari dit: «Je m'en vais, adieu.--Hé!
-où allez-vous? dit cet homme qui avoit le mot.--Dans mon
-appartement.--Par ma foi, je vous trouve bien de loisir de faire ainsi
-lit à part: il ne faut jamais user quatre draps, quand on peut n'en
-user que deux.» Tout en goguenardant, il les fit coucher ensemble. Une
-fois, en pareille rencontre, elle fit ôter toutes les vitres de sa
-chambre, et le soir, feignant que le vitrier lui avoit manqué de
-parole, elle dit à son mari: «Je m'enrhumerai bien cette nuit; si vous
-vouliez, je demeurerois ici.--Ce que vous voudrez.» Elle le caressa
-bien, et il adopta encore cette fois-là l'enfant d'un autre.
-
-Les coquetteries de cette femme firent tourner la cervelle à son mari.
-Quand elle eut lieu de le traiter un peu de fou, elle l'enferma dans
-une chambre sur le devant du logis, dont les fenêtres étoient grillées
-et même condamnées, de peur qu'il ne vît le beau monde qui alloit voir
-sa femme. On disoit qu'elle avoit Brancas[235] pour brave, le
-chevalier de Gramont[236] pour plaisant, Charleval[237] pour bel
-esprit, et le petit Barillon[238] pour payeur. Un jour elle et deux ou
-trois autres coquettes étoient au Cours avec le chevalier de Gramont
-et autres. Le petit Coulon, enfant gâté, y étoit; il est leur voisin;
-elles l'avoient pris en badinant dans leur carrosse. Ces jeunes gens
-prirent leurs manteaux, à cause d'un vent frais qui se leva, et après,
-par-dessous leurs manteaux, portèrent la main à ces femmes où vous
-savez. Ce sont là leurs belles façons de faire. Quelques jours après,
-cet enfant étoit chez madame la présidente de Pommereuil avec sa mère,
-et là, ayant froid, il prit son manteau, puis mit la main où vous
-savez à la présidente. Elle et sa mère le grondèrent. «Ouais! dit-il,
-je vis faire comme cela l'autre jour au Cours.» On approfondit
-l'affaire, et la Pommereuil disoit: «Mais ce sont donc des perdues! Il
-ne les faut plus voir.» Cela se sut, il y eut une querelle du diable.
-Enfin on les accommoda.
-
- [235] Brancas, le fameux distrait, le _Ménalque_ de La Bruyère.
-
- [236] Le chevalier de Gramont, le héros d'Hamilton, et l'ami de
- Saint-Évremont.
-
- [237] Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, poète
- agréable et léger, dont les ouvrages, épars dans les Recueils du
- temps, ont été réunis en 1759 par Lefebvre de Saint-Marc, et
- publiées avec les _OEuvres de Saint-Pavin, de Lalanne et de
- Montplaisir_.
-
- [238] Il a été ambassadeur en Angleterre au moment de la
- révolution qui renversa les Stuarts. Il en est souvent parlé dans
- les _Lettres_ de madame de Sévigné.
-
-La maréchal d'Albret s'avisa, il y a quelques cinq ans, d'en conter à
-la Courcelles; elle étoit veuve alors; elle étoit éprise de
-Bachaumont[239], comme elle l'est encore. Le bruit court qu'ils sont
-mariés. Le maréchal n'y fit rien, et Roquelaure en faisoit une
-plaisanterie. «Ce brave Miossens[240], disoit-il, ce conquérant, à qui
-rien ne résistoit, a été trois mois devant une bicoque, une méchante
-place qu'on appelle _Marguenat_, et a levé le piquet honteusement.»
-Les goguenards disoient: «Il n'avoit garde de la prendre, il y a trop
-de gens dedans.»
-
- [239] François Le Coigneux de Bachaumont, auteur de quelques
- poésies légères; il n'est connu aujourd'hui que par le _Voyage_
- qu'il publia conjointement avec Chapelle.
-
- [240] César Phoebus, maréchal d'Albret, porta le titre de comte
- de _Miossens_, ou _Miossans_, jusqu'au moment où il fut élevé à
- la dignité de maréchal de France.
-
-Son mari devint hébêté. Elle l'enferma fort bien dans une chambre.
-Cependant Bachaumont Le Coigneux s'en éprit, et, le mari étant mort,
-il vécut avec elle comme avec sa femme. Enfin, au bout de dix ou douze
-ans, ils firent jeter des bans, et se marièrent comme s'ils n'eussent
-jamais couché ensemble[241].
-
- [241] Cet alinéa a été écrit par l'auteur à la marge du manuscrit
- plusieurs années après ce qui précède. C'est ce qui explique la
- différence qu'on remarque entre deux passages qui se suivent
- d'aussi près.
-
-Un nommé Cotignon, successeur de Chauvry, étoit conseiller au
-Parlement; depuis il a vendu sa charge, et vit de ses rentes. Il est
-fils d'un bonhomme Cotignon[242], qui étoit à la Reine-mère; il a
-épousé une jolie personne, petite et brune, mais qui a l'esprit fort
-vif[243]. Ménébrolles, fils de Roullier, homme d'affaires fort riche,
-fut le premier qui l'entreprit, mais en vain. Ce Ménébrolles est un
-étourdi qui se disoit le Roquelaure des bourgeois.
-
- [242] Gabriel Cotignon, seigneur de Chauvry, étoit secrétaire des
- commandements de la reine Marie de Médicis. Il devint, en 1613,
- généalogiste des ordres du Roi. Nicolas Cotignon, son fils,
- l'objet de l'article de Tallemant, succéda à son père dans cette
- charge.
-
- [243] Elle s'appeloit Marie Royer, dame Du Breuil.
-
-Depuis, cette madame de Chauvry eut la connoissance de madame de
-Courcelles; et le mari, qui n'y prenoit pas plaisir, et qui peut-être
-savoit que Rambouillet, blondin de réputation, qui étoit frère de sa
-femme, avoit été de quelques parties de madame de Courcelles, lui
-défendit absolument de la voir. Or, il y eut je ne sais quelle
-promenade, où elle alla en cachette; il le sut, chassa le cocher et
-les laquais, et donna, dit-on, le fouet à sa femme. En voici deux
-autres vaudevilles:
-
- Du temps de Ménébrolle,
- Petite Chauvry,
- Vous n'étiez pas sur le rôle
- Des coquettes de Paris.
-
- Dieu! quelle misère
- En ce siècle-ci:
- On donne des étrivières
- A madame de Chauvry!
-
- Jusqu'à cette heure[244]
- Tu n'es pas cocu;
- Mais tu le seras, je meure.
- Mon ... vengera mon ...
-
- [244] Elle parle au mari. (T.)
-
-Elle étoit tellement jalouse de lui, que durant six années elle ne
-voulut pas souffrir qu'il mît le pied chez sa soeur des Réaux, une des
-plus belles femmes de la ville, et il ne la voyoit plus que chez le
-père avec lequel il logeoit. Peu de gens s'en aperçurent. Peut-être
-avoit-elle remarqué que ce garçon parloit de sa soeur avec trop de
-tendresse. Lui, comme discret cavalier, a conté à son propre père que
-pour posséder cette femme il avoit loué une maison proche de la sienne
-(c'était en un quartier fort éloigné, près les Carmes déchaussés), et
-que là il avoit fait une ouverture au mur qui rendoit dans une grande
-armoire de bois de poirier noirci, où elle faisoit semblant de mettre
-des confitures; et cette armoire étoit scellée dans la muraille. Il
-passoit comme cela des nuits entières avec elle.
-
-
-
-
-SAINT-GERMAIN BEAUPRÉ,
-
-LE FEU PRÉSIDENT LE BAILLEUL ET SES FILS.
-
-
-Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche, est fils de feu
-Saint-Germain Beaupré, qui avoit fait sa fortune par le moyen de
-madame de Sourdis, tante de M. de Beaufort, car ce n'étoit ni un homme
-de coeur, ni un homme d'une maison fort illustre. Foucault est le nom
-de la famille. Il devint gouverneur de la Marche, et embellit fort sa
-maison de Saint-Germain Beaupré, qui est en ce pays-là. C'a été un
-fort grand tyran en toutes choses: quand un paysan ou un bourgeois
-avoit du bien, il le forçoit à donner sa fille à quelqu'un des gens de
-M. le gouverneur, et c'étoit ainsi qu'il récompensoit ses domestiques;
-grand voleur, grand emprunteur à ne jamais rendre, et grand
-distributeur de coups de bâton. Quelquefois il lui est arrivé de faire
-assassiner des gens. Enfin madame de Rambouillet, eu égard au pays
-montueux où il étoit, et à sa manière de vie, disoit que c'étoit un
-autre _Vieil de la Montagne_. Celui dont nous parlons, qui est son
-aîné, n'a pas eu meilleure réputation que son frère pour la bravoure,
-et n'est peut-être guère moins pillard. Il eut une querelle avec un
-gentilhomme de feu M. le Prince, nommé Villepréau, qu'il attaqua si
-bien à son avantage dans la rue Saint-Antoine, qu'un grand laquais
-qu'il avoit lui donna un coup d'épée dont il mourut. Saint-Germain
-voulut faire passer cela pour une rencontre; on demanda sa grâce au
-Roi, qui dit: «Ce n'est pas à lui qu'il la faut donner, c'est à son
-grand laquais.» Au siége de Hesdin, Le Drouet, capitaine aux gardes,
-lui donna un soufflet, et Saint-Germain se laissa accommoder avec ce
-soufflet par-devers lui. Tout cela le mit en si méchante réputation,
-qu'encore qu'il ne fût pas mal fait de sa personne, qu'il eût douze
-mille écus de rente, un gouvernement, de la plus petite province de
-France à la vérité, mais toujours un gouvernement de province, une
-belle maison et pour cent mille écus de meubles, le marquis de
-Rochefort ne lui voulut jamais donner sa fille, quoiqu'elle eût bien
-des frères et bien des soeurs, et qu'il ne lui donnât pas un gros
-mariage. Madame de Bouteville lui refusa sa fille, aujourd'hui madame
-de Châtillon; elle n'avoit pourtant que cinquante mille écus tout au
-plus. Enfin, voyant le feu président Le Bailleul, surintendant des
-finances, il épousa la plus jeune de ses trois filles, qui est une
-fort jolie personne; il n'en eut que cent mille francs; mais il
-espéroit tout de la faveur du surintendant. Il fut bien attrapé, car
-l'année ne passa point que d'Émery ne fût surintendant au lieu de Le
-Bailleul.
-
-Sa femme et lui ne furent pas long-temps bien ensemble: tous les jours
-ce n'étoit que gronderies. Enfin elle découvrit à son père ce que
-Saint-Germain vouloit exiger d'elle. Il falloit que l'accusation fût
-puissante, car Saint-Germain, tout avare qu'il est, se résolut à
-donner huit mille livres de pension à sa femme qui alla demeurer chez
-le président.
-
-Depuis cet impertinent s'avisa de dire que sa femme se divertissoit
-avec un valet-de-chambre qu'il avoit. Peut-être a-t-il trouvé plus à
-propos de passer pour cocu, que pour s........, et qu'il a voulu être
-du côté du plus grand nombre. Il dit que ce valet l'avoit trahi, et
-qu'il étoit cause de tout le désordre qui arriva entre lui et sa
-femme. Ce fut le bonhomme Perrochel, maître des comptes, qui négocia
-cette séparation. On disoit qu'il avoit séparé Saint-Germain pour le
-redonner à sa femme[245], car cette vieille étoit la seule bonne
-fortune que le cavalier avoit eue.
-
- [245] Cette madame Perrochel, une fois chez madame de Rohan,
- voyant des portraits, demanda de qui ils étoient. «Des princesses
- de Rohan, lui dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle, ils
- sont blancs comme neige!» (T.)
-
-Au bout d'un an et demi, Saint-Germain et sa femme se remirent
-ensemble. En un voyage à Paris, comme il fut de retour au logis, un
-soir, il demanda où étoit sa femme. Elle a mandé, dit-on, qu'elle
-soupoit chez madame la Princesse, la jeune. Le soupçon le prend, il y
-va; elle n'y soupoit point. Elle revient à minuit. «D'où venez-vous?
-De chez madame la Princesse.--Ah! carogne!» Le voilà à coups de pied
-et à coups de poing.
-
-Le président Le Bailleul, quoiqu'il se dise d'une bonne maison de
-Normandie, qui s'appelle de Bailleul, n'en est point; car il seroit
-tout de même descendu des _Ballioli_, roi d'Écosse, si le nom y
-faisoit quelque chose. Son père étoit Normand, fort expert à remettre
-les os disloqués et rompus, et à panser les descentes de boyau: il
-épousa une bourgeoise. Il est vrai qu'il n'avoit point de boutique,
-car il n'étoit pas chirurgien, et qu'il se mit je ne sais quelle
-vision de noblesse dans la tête. On dit qu'il avoit toujours l'épée au
-côté. Le feu président avoit le talent de son père, et de leur nom on
-appelle tous les remetteurs des _Bailleuls_. Le feu Roi avoit quelque
-affection pour celui-ci, et le fit lieutenant civil, puis il devint
-président au mortier. Il s'attacha à la Reine, qui le fit surintendant
-des finances, métier auquel il n'étoit nullement bon, car c'étoit un
-assez pauvre homme. On faisoit un conte sur cela. On disoit qu'une de
-ses filles, ou son fils, voyant qu'il disoit en marchandant un cheval:
-«Je n'en veux point donner soixante écus; mais je vous en donnerai
-deux cents livres,» lui avoit dit: «Vous verrez qu'on vous fera
-surintendant des finances, tant vous comptez bien.» On le fit ministre
-d'État, en lui ôtant les finances. On lui dit que son gendre dépensoit
-trop, et qu'il s'incommoderoit. «Nous avons accoutumé, répondit-il, de
-faire comme cela dans notre maison.»
-
-L'aînée de ses filles, qui est une personne de bonne mine, fut mariée
-avec Girard, seigneur de Tillet, qui est une terre de trente mille
-livres de rente, à quatre lieues de Paris; c'étoit un des plus riches
-garçons de la ville. Il l'épousa pour l'estime qu'il faisoit de
-l'alliance, car il eut si peu de chose en mariage que cela ne valoit
-pas la peine d'en parler. C'étoit avant la surintendance. Elle
-commença de bonne heure à faire bien de la dépense, car de trois mille
-louis d'or qu'il lui envoya, il n'en trouva pas un sou le lendemain de
-ses noces: le reste alla à proportion. Un an ou deux après son
-mariage, elle souhaita d'avoir des lettres de recommandation d'une
-veuve d'un avocat-général de Grenoble, nommée madame de Revel, qui a
-beaucoup d'esprit et qui faisoit fort joliment des vers; c'étoit pour
-quelque affaire au parlement de Dauphiné. Madame de Revel les écrivit
-et les lui voulut porter elle-même. Madame de Tillet n'étoit pas
-habillée, et ne se voulut pas laisser voir; elle envoya sa suivante en
-sa place. Mais la Dauphinoise connut aussitôt la vérité. Quelques
-jours après, pour faire voir à l'autre qu'elle n'étoit pas trop aisée
-à duper, elle y retourne; mais madame de Tillet fit dire qu'elle n'y
-étoit pas, et cela arriva plus d'une fois. Enfin madame de Revel
-emprunte un carrosse et des laquais afin qu'on ne reconnût point son
-équipage, et y va à une heure précisément. On la fait monter; madame
-de Tillet la reçoit, ne sachant qui ce pouvoit être; car elle étoit
-montée en même temps que le laquais. Elle lui dit: «Madame, je
-demandois madame de Tillet.--Madame, on m'appelle ainsi.--Ce n'est pas
-vous pourtant que je demande.--Madame, il n'y a que moi céans de ce
-nom-là.--Mais, madame, j'ai vu céans même une autre madame de Tillet
-qui ne vous ressemble point du tout.» L'autre reconnoît ce que
-c'étoit, et se déferre. La Dauphinoise en eut pitié, et lui dit:
-«Madame, c'est assez joué; je ne voulois que vous faire voir que les
-provinciales ne sont pas plus bêtes que les autres.» Et après fit une
-visite comme si de rien n'eût été. Madame de Tillet, avec sa mère,
-l'alla visiter ensuite; mais elle étoit encore déferrée.
-
-Sa galanterie avec Lillebonne, cadet d'Elbeuf, a bien fait du bruit.
-Il y en a qui ont dit que La Cour des Bois, cadet de Tillet (il est
-président je ne sais où), devint amoureux d'elle, et que, pour se
-venger de ce qu'elle ne l'avoit pas voulu aimer, il fit avertir ou
-avertit lui-même le mari de tout ce qui se passoit. Tillet alla pour
-quelque temps au Tillet et envoya un petit laquais chez lui, à Paris,
-fort adroit, avec ordre de s'amuser, et de se laisser surprendre par
-le soir, afin d'avoir prétexte d'y demeurer à coucher. Ce petit garçon
-se met à jouer, après souper, avec un petit laquais de madame, et sur
-les onze heures et demie il entend bien du bruit. «Qu'est-ce que cela?
-dit-il. Ne seroient-ce point des voleurs?--Voire! dit l'autre, joue
-seulement.--Mais je meurs de peur.--Joue seulement, te dis-je; c'est
-M. de Lillebonne qui vient comme cela coucher tous les soirs avec
-madame, quand monsieur n'y est pas.» Le lendemain, Le Tillet enleva le
-Suisse, car la vanité de cette femme en avoit voulu avoir un, et la
-demoiselle, à qui La Cour des Bois donna fort vilainement des coups de
-plat d'épée. Le Suisse confessa tout, et le mari renvoya la dame au
-président Le Bailleul, son père. On dit que les Suisses, qui servent
-de portiers à Paris, allèrent au nombre de trois cents enlever leur
-camarade au Tillet; après ils allèrent demander les gages au
-président. «Paie-le, dirent-ils, il t'a servi et a servi ta fille
-selon son goût.» Il le fallut payer. Tout cela se fit, dit-on, à la
-campagne. J'en doute un peu.
-
-Madame Pilou alla comme les autres voir madame Le Bailleul dans cette
-affliction. Cette sotte femme lui dit: «Ah! madame, mes pauvres filles
-sont bien malheureuses! (On avoit aussi parlé terriblement de madame
-d'Uxelles, auparavant madame de Nangis[246].) Le monde est bien
-acharné sur elles. Mais on dira ce qu'on voudra; mes filles sont bien
-demoiselles. Celles qui ne sont point demoiselles peuvent bien tomber
-en ces fautes-là, mais non pas elles.--Ah! ah! madame, dit madame
-Pilou, me voilà donc bien _encarognée_, moi qui suis fille et femme de
-procureurs. Vraiment, vous me donnez là un beau _casse-museau_.» Le
-père parloit à peu près de même. Madame de Tillet prit huit mille
-livres de pension. Le mari est ferme et n'en veut point ouir parler;
-il dit: «Revenez si vous voulez; mais gare la tour.» Elle est chez sa
-mère depuis la mort du président Le Bailleul, le père, où elle a sa
-fille. Lillebonne continue toujours et fort scandaleusement.
-
- [246] Elle sortit de Paris au blocus à la tête d'une compagnie de
- chevau-légers qu'avoit un Chaumont, parent du bonhomme Chaumont,
- beau-frère du président Le Bailleul; elle étoit déguisée en
- homme. On disoit à Chaumont: «Vous avez là un joli cadet.» Ce
- garçon faisoit entrer les jeunes gens de la cour tous les jours à
- Paris. Meret, une fois, pour avoir mal contenté ses porteurs, fut
- en danger, car ils crièrent: «Au Mazarin!» (T.)
-
-
-
-
-MADAME DE CHOISY,
-
-CHAMPAGNE LE COIFFEUR.
-
-
-Madame de Choisy est soeur de Belesbat. Choisy, maître des requêtes,
-aujourd'hui chancelier de M. d'Orléans, l'épousa pour avoir de
-l'alliance; car pour lui c'est peu de chose; et la maltôte a enrichi
-son père. Elle a été jolie, a de l'esprit, et dit les choses
-plaisamment. Elle est gaie, et cherche toujours à se divertir: c'est
-un original en certaines choses. Elle plaisoit tellement au cardinal
-Mazarin, au commencement de la régence, qu'un jour il dit chez le
-maréchal d'Estrées: «Quoi! vous vous divertissez céans, et madame de
-Choisy n'en est pas! Comment se peut-on divertir sans elle[247]?»
-
- [247] Madame de Choisy faisoit le charme de la haute société par
- les agréments de son esprit. Mademoiselle de Montpensier, madame
- de Brégis, Segrais, dans _les Divertissements de la princesse
- Aurélie_, et Somaize, dans _le grand Dictionnaire des
- précieuses_, ont fait d'elle les portraits les plus flatteurs. On
- a parlé ailleurs de cette dame avec quelque détail. (Voyez la
- _Notice sur l'abbé de Choisy_, en tête de ses Mémoires, dans la
- deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t.
- 63, p. 123.)
-
-On dit que jamais elle n'a été déferrée qu'une fois. Elle n'étoit pas
-trop bien avec La Rivière[248]; or, il y avoit une partie de lui, de
-Goulas[249], de Tambonneau[250] et de sa femme, et de feue
-mademoiselle de Belesbat, pour aller chez Goulas. Madame de Choisy
-mouroit d'envie d'en être, et ne savoit comment s'en mettre. Enfin
-elle résolut de payer d'effronterie. Un jour, à dîner, quoi qu'on lui
-dît, elle ne déferra point. Cependant La Rivière la poussa de telle
-force, que mademoiselle de Belesbat en vint contre lui aux grosses
-paroles. Cela s'apaisa. Elle avoit alors une demoiselle qui n'étoit
-pas trop sage: cette fille s'avisa de lui dire qu'on ne lui rendoit
-pas assez d'honneur. «Tu verras, une telle, combien je me vais faire
-respecter.» La Rivière et les autres surent cela. Ils lui donnent un
-grand fauteuil, un cadenas, et laissent deux places entre elle et les
-autres. Elle reçoit tout cela sans s'étonner, comme une chose due. Au
-milieu du repas, après lui avoir rendu bien des déférences, tout d'un
-coup La Rivière et Goulas se lèvent, le verre à la main, et lui
-disent: «A toi, la Choisy.» Cela la déferra tout plat.
-
- [248] Louis Barbier, dit l'abbé de La Rivière, évêque de Langres.
- C'étoit le favori de Gaston, duc d'Orléans, quoique, dit le
- _Gallia christiana_, d'après tous les Mémoires du temps, il ne
- lui ait pas toujours tenu sa foi. C'étoit un véritable roué
- revêtu des habits d'un prélat.
-
- [249] Secrétaire des commandements de Gaston, duc d'Orléans, dont
- il est souvent parlé dans les Mémoires de mademoiselle de
- Montpensier.
-
- [250] Le président Tambonneau, il étoit à la chambre des comptes.
- On se souvient que Louis XIV fit, avec madame de Montespan, un
- couplet sur la présidente Tambonneau. (_OEuvres de Louis XIV_,
- tome 6, page 264.)
-
-La Rivière fit un jour un conte de maître Girard, le concierge des
-Petites Maisons, qui s'amusa une fois si fort à crosser[251], que les
-fous, qui n'étoient pas liés, se pensèrent tous sauver. Depuis, quand
-madame de Choisy disoit des folies, il lui crioit: «Madame, maître
-Girard crosse; madame, maître Girard crosse.»
-
- [251] _Crosser_; c'étoit un jeu qui consistoit à chasser une
- balle ou une pierre avec un bâton recourbé. (_Dict. de Trévoux._)
- Ce jeu devoit beaucoup ressembler à celui du mail.
-
-Elle appelle ses yeux _ses vainqueurs_. Un jour qu'elle étoit allée
-voir madame de Vendôme, une bonne idiote[252], elle lui dit pour
-excuses de ne lui avoir pas rendu plus souvent ses devoirs, que _ses
-vainqueurs_ avoient été malades. La bonne princesse crut qu'elle avoit
-dit ses chevaux, et lui demanda: «Qu'avoient-ils donc? Avoient-ils le
-farcin?»
-
- [252] On pourra juger de l'étendue de l'esprit de Françoise de
- Lorraine, duchesse de Vendôme, par ce passage d'une lettre écrite
- à Conrart, le 13 novembre 1665, par Marie-Éléonore de Rohan,
- abbesse de Malnoue. (Nous avons copié cette lettre sur l'original
- autographe qui fait partie du manuscrit de la Bibliothèque de
- l'Arsenal, no 151, in-4º, t. 2, p. 239)
-
- «Il faut encore vous dire que madame de Vendôme, en remerciant le
- Roi des honneurs qu'il a fait rendre à M. de Vendôme, lui dit:--Il
- ne manque rien à ma satisfaction, sinon que M. de Vendôme vît
- lui-même les honneurs que Votre Majesté lui rend après sa mort; il
- en auroit été bien content, et moi aussi.--Je n'ai rien vu d'elle
- de plus joli que ce compliment, non pas même quand elle prioit
- Dieu afin que la mer ne fût point débordée durant que son fils de
- Beaufort seroit dessus.»
-
-Elle disoit familièrement à M. de Candale: «Mais allez au moins faire
-un tour dans l'antichambre. «Croyez-vous qu'on n'ait point envie de
-pisser?» Un jour elle eut envie de manger d'une tourte; elle en fait
-faire une par son sommelier; on la lui apporte devant tout le monde;
-elle se met à la manger, sans en donner à personne, et puis quand elle
-en eut assez: «Tenez, leur dit-elle, en voilà encore; mangez si vous
-voulez.» Elle dit aux gens familièrement: «Vous ne m'accommodez pas;
-si je puis m'accoutumer à vous, je vous le ferai savoir;» et elle fait
-ce qu'elle dit.
-
-Quand elle voit trop de gens chez elle à la fois, elle leur dit: «En
-voilà trop; voyez qui de vous s'en ira.» Elle fit sortir une fois
-comme cela deux hommes à leur première visite. On trouve tout bon
-d'elle. Le comte de Roussy, homme grave, qu'elle avoit rencontré le
-jour de devant quelque part, heurtoit à sa porte: elle met la tête à
-la fenêtre. «Monsieur le comte, je vous vis hier, c'est assez; j'ai
-affaire à monsieur que voilà.» C'étoit un jeune homme de quinze ans.
-On n'en a pourtant jamais médit. Elle dit familièrement aux gens:
-«Combien y a-t-il que vous ne m'aviez vue? Vous venez un peu trop
-souvent.»
-
-Jerzé lui fit un jour une malice: il emporta une de ses lettres qu'il
-trouva sur la table de la princesse Marie[253], à qui elle étoit
-adressée. Il la fait imprimer et envoie crier devant sa porte: «_Voilà
-la lettre de madame de Choisy à madame la princesse Marie._» Jerzé la
-va trouver. Elle étoit dans une colère enragée: il lui dit qu'elle
-avoit grande raison, et qu'il ne falloit point souffrir de ces
-choses-là. Elle croyoit que la princesse Marie lui avoit fait le
-tour. Enfin on en sut la vérité; et, ravie de n'avoir point sujet de
-se plaindre de la princesse, elle pardonna de bon coeur à Jerzé.
-
- [253] Marie de Gonzague, qui devint reine de Pologne en épousant
- Wiesnovieski. «Ma mère, dit son fils, avoit un commerce réglé
- avec la reine de Pologne, Marie de Gonzague, avec madame royale
- de Savoie, Christine de France, avec la fameuse reine de Suède,
- et avec plusieurs princesses d'Allemagne.» (_Mémoires de l'abbé
- de Choisy_, deuxième série de la Collection des _Mémoires
- relatifs à l'histoire de France_, tome 63, page 153.)
-
-On écrit de Naples qu'une dame de fort bonne compagnie, et qui mettoit
-tout le monde en train, avoit été huée dans les désordres. «Ah!
-dit-elle, voilà la _Choisy_ de Naples morte.»
-
-Un jour, étant au bal auprès de madame d'Angoulême[254] la jeune, qui
-seroit bien sa fille, elle lui disoit: «Il faut avouer que les blondes
-éclatent plus ici; mais nous autres brunes, nous avons l'agrément.»
-Elle disoit cela du meilleur sérieux qu'elle eût.
-
- [254] Henriette de La Guiche, veuve de Jacques de Matignon, comte
- de Thorigny, femme de Louis de Valois, duc d'Angoulême.
-
-Elle fit une fois un vilain tour au curé de Saint-Germain de
-l'Auxerrois: elle avoit pris un remède; ce remède fut si long-temps à
-opérer, qu'elle se résolut à aller à la messe avant que de rendre.
-Mais à peine la messe fut-elle vers la fin, qu'elle se sentit pressée.
-Elle entre chez le curé, et trouve deux hommes dans sa salle qu'il
-avoit conviés à dîner; elle leur dit: «Messieurs, M. le curé vous
-demande.» Elle plante son paquet dans la cuvette où il y avoit du vin
-à la glace, puis se sauve. Elle loge là, auprès de l'hôtel de
-Blainville. Le curé la vouloit excommunier: elle répondit «qu'il
-valoit mieux qu'elle eût fait tout dans la cuvette que dans l'église;
-et qu'après tout, si elle n'eût été bien craignant Dieu, elle n'eût
-pas été à la messe en cet état-là.»
-
-Champagne le coiffeur contoit, il y a long-temps, une chose d'elle
-que personne n'a crue: il disoit qu'étant une fois allé trouver la
-princesse Marie à Notre-Dame-des-Vertus, où elle prenoit l'air chez
-Montelon, son avocat, il étoit entré dans la chambre de madame de
-Choisy, qui y étoit aussi, et que, l'ayant rencontrée au lit, il avoit
-été assez heureux pour trouver l'heure du berger; mais que ce n'étoit
-pas ce qu'on pensoit, et qu'elle avoit les cuisses fort maigres. Un
-des parents de la dame, qui m'a conté cela, dit qu'il chercha quelque
-temps Champagne pour le rouer de coups, mais que le coquin se cacha.
-Je ne sais comment, après une chose comme celle-là, la reine de
-Pologne a pu emmener Champagne avec elle.
-
-Ce faquin, par son adresse à coiffer et à se faire valoir, se faisoit
-rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit
-si insupportable qu'il leur disoit tous les jours cent insolences: il
-en a laissé telles à demi coiffées; à d'autres, après avoir fait un
-côté, il disoit qu'il n'achèveroit pas si elles ne le baisoient;
-quelquefois il s'en alloit, et disoit qu'il ne reviendroit pas si on
-ne faisoit retirer un tel qui lui déplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien
-faire devant ce visage-là. J'ai ouï dire qu'il dit à une femme, qui
-avoit un gros nez: «Vois-tu, de quelque façon que je te coiffe, tu ne
-seras jamais bien tant que tu auras ce nez-là.» Avec tout cela elles
-le couroient, et il a gagné du bien passablement; car, comme il n'est
-pas sot, il n'a pas voulu prendre d'argent, de sorte que les présents
-qu'on lui faisoit lui valoient beaucoup. Lorsqu'il coiffoit une dame,
-il disoit ce que telle et telle lui avoit donné, et quand il n'étoit
-pas satisfait, il ajoutoit: «Elle a beau m'envoyer quérir, elle ne m'y
-tient plus.» L'idiote, qui entendoit cela, trembloit de peur qu'il ne
-lui en fît autant, et lui donnoit deux fois plus qu'elle n'eût fait.
-Avec cela il étoit médisant comme le diable: il n'y avoit personne à
-sa fantaisie. De Pologne il alla en Suède, et revint ici avec la reine
-Christine.
-
-
-
-
-M. ET MADAME DE BRÉGIS.
-
-
-Brégis est fils d'un président des comptes, qui s'appeloit Flesselles.
-Cet homme, par la vision de conserver de grandes pièces en terres, en
-charges et en maisons à Paris, payoit une si grande quantité de rentes
-constituées, qu'on payoit chez lui, à la lettre, comme on fait à
-l'Hôtel-de-Ville. Brégis étoit cadet[255], et se mit dans le régiment
-des gardes, où il acheta un drapeau; depuis il devint l'aîné. Son père
-l'obligea à quitter l'épée. Jamais on ne l'y put faire résoudre qu'en
-lui disant qu'un conseiller au parlement passoit devant un capitaine
-aux gardes. Il n'y a pas de difficultés pour des contrats de mariage,
-enterrements et autres choses semblables. Voilà donc Brégis de robe;
-mais il n'en fut pas long-temps. Il devint amoureux d'une
-femme-de-chambre de la reine, appelée mademoiselle de Charan[256],
-fille du premier lit de madame Hébert, autre femme-de-chambre de la
-Reine. Pour la lui faire épouser, on donna à cette fille, qui étoit
-jolie, quoique brune et petite, la qualité de fille de la Reine, de
-dehors. Le père ne consentit point au mariage; depuis il s'apaisa. On
-fit un couplet.
-
- Brégis s'est fait de la cour,
- Épousant Charan, la belle;
- Mais il sera quelque jour
- Aussi cocu que Courcelle[257].
-
- [255] Madame de Belesbat est sa fille.
-
- [256] Ce passage de Tallemant donne le véritable nom de la
- comtesse de Brégis, ainsi c'est par erreur qu'elle a été appelée
- Charlotte de Saumaise dans une note des _OEuvres de Louis XIV_,
- t. 5, p. 19.
-
- [257] Un homme de qualité qui, par amour, avoit épousé une
- gourgandine. Depuis elle consentit à la dissolution du mariage,
- et il épousa madame d'Auriac, soeur du maréchal de Villeroy. (T.)
-
-On dit qu'il lui avoit fait présent de quelque galanterie pour
-laquelle il lui fallut subir une opération. Cela se sut, quoique
-secret, et on l'appela _le Petit Castillan_, à cause que les chevaux
-de ce pays-là ont le bout d'une oreille coupé.
-
-Brégis eut, par le crédit de sa femme, je ne sais quel emploi quand on
-parla d'envoyer à Munster, et de là il fut envoyé en Pologne, où après
-il eut qualité d'ambassadeur. Du temps du mariage de la reine de
-Pologne, il alla en Suède, où la Reine se laissa apparemment tromper à
-la hablerie du cavalier; car pour sa physionomie, quoiqu'il soit bien
-fait, il a furieusement de ganache. Sa femme cependant s'étoit bien
-mise dans l'esprit de la Reine, et y a gagné, dit-on, plus de quatre
-cent mille livres. Elle est coquette en diable; cependant on n'a
-jamais tranché le mot avec personne. Elle ne manque point d'esprit;
-mais c'est la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui
-soit au monde. Elle dit une chose jolie quand les Polonois étoient
-ici. La Reine lui dit: «Mais entendez-vous ce qu'ils disent quand ils
-vous cajolent?--Hélas! madame, répondit-elle, en cette matière-là on
-entendroit des Topinamboux.» Or, la reine de Suède fit faire un
-compliment à madame de Brégis, et lui offrit une province entière, si
-elle y vouloit venir. Sur cela madame de Brégis lui écrivit la lettre
-que voici. Je l'ai gardée exprès, parce que le monde étoit si sot que
-de la trouver belle, et qu'on en a fait, plus de cent copies.
-
- «MADAME,
-
-«Il m'auroit été avantageux de garder le silence pour ne pas détruire
-la bonne impression que Votre Majesté a reçue en ma faveur, si je ne
-l'avois jugé trop contraire à la reconnoissance que je lui dois des
-bontés qu'elle me témoigne sans les avoir méritées, si ce n'est que
-son divin esprit ait pénétré qu'elle a en moi une personne qui est
-remplie d'un respect et d'une vénération toute particulière pour une
-reine, qui mériteroit le nom de la plus illustre qui ait jamais
-existé, si celle que je sers n'étoit d'un mérite qui ne peut être
-surpassé, et qui m'oblige de lui faire partager un coeur que je lui
-offrirois tout entier s'il n'étoit préoccupé par une rivale avec
-laquelle il est toujours heureux d'avoir quelque chose à contester, et
-si je n'avois cru qu'une infidélité est un sentiment indigne d'être
-offert à Votre Majesté, ni d'être pris par une personne qui ose
-désirer son amitié, que je regarde comme une chose qui ne peut être
-méritée, mais que je lui demande en faveur des sentiments respectueux
-que M. de Brégis a pour elle, qui sont tels qu'elle ne les peut
-attendre plus grands de pas un de ceux qui sont assez heureux de voir
-Votre Majesté en la présence de laquelle il me seroit doux de
-protester que je suis, etc.[258].»
-
- [258] Cette lettre, quoique multipliée par des copies, n'a pas
- été insérée dans les _Lettres et Poésies de madame la comtesse de
- B._ (Brégis); Leyde, Antoine Du Val, 1666, petit in-12, ou Jean
- Sambix, 1668. Cette pièce, en effet, ne méritoit pas la
- publication, et Tallemant l'a bien jugée en la présentant comme
- un exemple de ridicule et d'affectation.
-
-Sur cette lettre, Comminges, qui haïssoit madame de Brégis, avec
-laquelle il avoit eu prise jusqu'à se dire des injures, car elle
-l'appela _cocu_, et lui l'appela p....., écrivit à Benserade en ce
-sens: «Au reste, après avoir considéré de quelle importance est à
-l'État l'alliance des Suédois, je souhaiterais qu'on pensât à
-satisfaire la Reine. On voit bien qu'elle est rivale de la Reine, et
-qu'elles aiment toutes les deux madame de Brégis, et qu'après l'offre
-d'une province entière pour l'attirer en son pays, il n'y a point
-d'apparence qu'elle souffre qu'on lui refuse cette dame. Mon avis
-seroit donc de lui accorder madame de Brégis, attendu que toutes les
-inondations des Goths sont venues de ce pays-là, et que si, pour se
-venger, la reine de Suède en faisoit faire encore une, ils seroient
-bien plus à craindre maintenant qu'en un autre temps, à cause des
-frondeurs qui se joindraient à eux infailliblement.»
-
-A La Haye, au retour de Suède, Brégis disoit à la reine de Bohème,
-qu'il avoit fait à qui tireroit le mieux à coups de pistolet
-avec je ne sais quel prince d'Allemagne, dont il vantoit fort
-l'adresse. «Ce prince, madame, tire, et donne droit au milieu d'une
-_richedalle_[259]. Moi (dit-il, en montrant son chapeau, qu'il mit
-exprès pour cela, et avançant le bras), avec mes pistolets de
-Langen[260], madame, je donne dans le même trou.» Je vous laisse à
-penser si on se moqua de lui. Cette cour de La Haye n'étoit pas trop
-mal polie.
-
- [259] _Reichsthaler_, pièce de monnoie allemande.
-
- [260] Célèbre arquebusier. (T.)
-
-Il disoit au prince de Tarente: «J'ai vu une princesse en tel lieu (il
-nommoit le lieu et la princesse), monsieur, croyez-moi, il y a quelque
-chose à faire avec elle; ce n'est pas une chose à négliger.» Notez
-qu'il y avoit trois cents lieues de Hollande pour le moins. Il est en
-méchante réputation du côté du coeur: je l'ai vu une fois (en 1651) à
-un bal l'épée au côté; un garçon de la ville nommé Bigot, commissaire
-des guerres, dit à demi-haut: «De quoi diable s'avise cet homme de
-porter une épée au bal?» Brégis l'entendit, et quand il eut dansé:
-«Qui est-ce, dit-il, qui a parlé de mon épée?» Bigot répondit: «C'est
-moi.» Voilà Brégis surpris; il croyoit qu'on lui feroit des excuses.
-«Je porte une épée, dit-il, parce qu'étant à la Reine (c'est donc de
-par sa femme), on ne doit pas aller sans épée en un temps si peu
-tranquille que celui-ci.»
-
-Brégis avoit amené une belle fille qui avoit résolu, disoit-il,
-d'entrer aux Filles Repenties; mais elle n'y entroit point. Madame de
-Brégis, un beau jour, la prend et l'y mène; elle avoit fait promettre
-à son mari, avant qu'il arrivât, qu'ils feroient lit à part; elle
-avoit trop souvent des enfants. Au bout de quelque temps pourtant, il
-fallut coucher ensemble. Le lendemain elle faisoit comme une nouvelle
-mariée; elle devint grosse aussitôt, et a continué depuis, de sorte
-qu'elle s'est fort gâtée. Son mari se mit à cajoler la suivante: cette
-fille le dit à sa maîtresse, qui lui dit: «Donnez-lui rendez-vous au
-Calvaire, et là je l'irai trouver.» Il y va, et, comme il croyoit
-tenir la fille, il trouve sa femme et la parenté qui lui chantèrent sa
-gamme: il se met en colère, donne un soufflet à la fille, et puis s'en
-va. Il y a eu depuis bien des noises en ménage. Elle s'est fait
-séparer de biens. Pour sa gloire pourtant elle l'a fait faire
-lieutenant-général, et il a servi deux campagnes en Italie. Nous en
-parlerons ailleurs[261].
-
- [261] On a attribué au comte de Brégy, ou Brégis, les _Mémoires
- de M. de ***, pour servir à l'histoire du dix-septième siècle_;
- Amsterdam, 1760; 3 vol, petit in-8º. Cette opinion ne repose sur
- rien de solide. _Voyez_ la Notice de M. Alexandre Petitot en tête
- de l'ouvrage, dans la deuxième série de la Collection des
- _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 58.
-
-
-
-
-CÉRISANTE[262] ET MARIGNY.
-
-
-Cérisante se nommoit Duncan, et étoit fils d'un Écossois huguenot, qui
-étoit médecin et principal du collége de Saumur; c'est celui qui
-disoit qu'un médecin étoit _une incombustibilité propter religionem_.
-Ce garçon avoit de l'esprit, et faisoit des vers latins aussi bien que
-personne; mais il avoit une vanité enragée. Il fit dessein de suivre
-la profession de son père, et fut reçu docteur en médecine à
-Montpellier. Au retour, on le donna pour précepteur et gouverneur tout
-ensemble au feu marquis de Fors, fils de M. du Vigean; ce fut ce qui
-le perdit, car, à l'Académie, il se mit à faire les exercices comme
-son pupille, et enfin il jeta le froc aux orties. Le marquis, en
-changeant de religion, acheta le régiment de Navarre, et donna à
-Cérisante[263] la lieutenance de mestre-de-camp. Le marquis de Fors
-fut tué à Arras, il avoit bien du coeur et bien de l'esprit; et notre
-homme fut obligé de se retirer, car on le traitoit de pédant. Par
-malheur, il étoit devenu amoureux de mademoiselle de Fors, depuis
-madame de Pons, et aujourd'hui madame la duchesse de Richelieu[264],
-et, comme la demoiselle n'étoit pas si persuadée du mérite du
-cavalier que le cavalier en étoit persuadé lui-même, par désespoir il
-résolut d'aller voir si la fortune lui seroit plus favorable chez les
-Ottomans que chez les François; mais il en revint sur des lettres de
-madame du Vigean, qui, par le moyen de madame d'Aiguillon, lui vouloit
-procurer quelque avancement. En effet, on lui voulut donner un
-vaisseau, mais il méprisa cela.
-
- [262] Marc Duncan de Cérisante, né vers 1600, mort en 1648.
-
- [263] Ce fut en prenant le parti des armes que Duncan adopta ce
- nom de roman. (T.)
-
- [264] Anne Poussart, fille de François Poussart, marquis de Fors,
- seigneur du Vigean, dame d'honneur de la Reine, et ensuite de
- madame la Dauphine, veuve en premières noces de
- François-Alexandre d'Albret, sire de Pons, comte de Marennes,
- mariée en secondes noces à Armand-Jean Du Plessis, duc de
- Richelieu. Elle est morte en 1684.
-
-Au retour, ayant touché trois ou quatre mille francs, que M. du Vigean
-lui devoit, il s'en alla en Suède. M. Grotius[265], ambassadeur de
-Suède en France, lui donna une lettre de recommandation au chancelier
-Oxenstiern[266], mais peu pressante. Chapelain, que Cérisante
-connoissoit, s'avisa que M. de Longueville avoit à faire réponse au
-maréchal Horn[267], qui l'avoit remercié par une lettre de ses
-civilités, et il lui parla de Cérisante, pour porter sa lettre, le
-priant de le lui recommander. Le maréchal reçut Cérisante à bras
-ouverts, le retint chez lui quelques jours, puis le présenta au
-chancelier, son beau-père, qui, tout puissant en ce temps-là, car la
-reine étoit encore mineure, lui fit donner un régiment de cavalerie en
-Allemagne; mais s'étant trouvé qu'on vouloit envoyer ambassadeur en
-France un homme qui est venu depuis en 1648, le chancelier, qui le
-haïssoit, l'empêcha, et dit qu'un gentilhomme suffiroit. Il jeta les
-yeux sur Cérisante, qui se faisoit tout blanc de son épée, et l'envoya
-ici résident pour agir conjointement avec Grotius que le chancelier
-vouloit débusquer. En effet, Grotius demanda bientôt son congé, et
-Cérisante demeura. Chapelain le recommanda à Lionne[268]. Il étoit
-payé des neuf mille livres qu'on lui donnoit sur l'argent que le Roi
-fournissoit aux Suédois, il le prenoit même par avance.
-
- [265] Hugues Grotius (ou de Groot), homme universel, poète,
- historien, diplomate. Il vint en France comme ambassadeur de
- Suède, en 1635, et il y remplit ces hautes fonctions pendant dix
- années. Né en 1583, il mourut en 1645.
-
- [266] Alexandre, comte d'Oxenstiern, chancelier de Suède, et l'un
- des premiers hommes d'État de son temps. Né en 1583, il mourut en
- 1654.
-
- [267] Gustave, comte de Horn, maréchal de Suède, et l'un des plus
- habiles généraux de Gustave Adolphe, mourut en 1657, à l'âge de
- soixante-cinq ans.
-
- [268] Hugues de Lionne, secrétaire d'État au département des
- affaires étrangères, mort en 1671.
-
-Le feu Roi mourut en ce temps-là; on lui demande à lui, qui ne parloit
-que de madame d'Aiguillon, qui seroit premier ministre. Il dit que ce
-seroit apparemment le cardinal Mazarin. Cela s'étant trouvé vrai, ils
-le prirent, pour un plus habile homme qu'il n'étoit.
-
-Voilà notre homme bien à son aise; il se met en équipage, il avoit
-quatre chevaux, un carrosse bien armoirié, et trois laquais. Il prend
-un secrétaire, et se fait porter à Charenton un carreau de velours
-avec de l'or. Il appeloit ce jour-là le jour de son triomphe. Partout
-il affectoit d'avoir un fauteuil, jusque-là que des dames firent, par
-malice, clouer tous les fauteuils de leur chambre, afin qu'il n'en pût
-prendre un, car il en alloit prendre lui-même en un besoin, et
-c'étoit chez M. du Vigean qu'il tenoit le plus de gravité.
-
-Une fois, à l'hôtel de Rambouillet, M. Chapelain, qui y soupoit avec
-Voiture et Arnauld, s'y fit mener par Cérisante, qu'on y retint aussi,
-et en causant avec ces messieurs durant que Cérisante étoit allé
-parler à quelqu'un, comme il vit que les autres s'en moquoient, il
-leur dit: «Voyez-vous, c'est un étrange perroquet, ne vous y jouez
-point.» Ils se mirent à rire, et tout le soir, dès que Chapelain
-disoit quelque chose, ils lui disoient sans cesse: «Ah! pour cela vous
-êtes un étrange perroquet;» et se moquèrent de Cérisante en la
-personne de son ami. Quand il fallut se retirer, Cérisante le remena,
-et, comme Chapelain est fort cérémonieux, et qu'il ne vouloit pas que
-l'autre passât le coin de la rue, Cérisante lui dit: «Mais, vraiment,
-je dirai donc comme les autres que vous êtes un étrange perroquet.»
-Chapelain se mit à rire, et le conta le lendemain à madame de
-Rambouillet.
-
-En ce temps-là Bertaut l'_Incommode_[269] revint de Suède, et rapporta
-que Marigny[270] étoit fort bien avec la reine de Suède. Par malice,
-un jour que Cérisante étoit avec elle, elle envoya chercher Bertaut,
-et lui fit conter cela en sa présence. Cérisante, qui étoit assez fou
-pour avoir quelque dessein de plaire à la Reine, à mesure que l'autre
-contoit les progrès de Marigny, se déferroit, et ne savoit ce qu'il
-vouloit dire. En effet, Marigny étoit assez bien pour avoir été prié
-par le comte Magnus de La Gardie de le tenir bien dans l'esprit de la
-Reine, pendant le voyage qu'il venoit faire ici. Marigny, qui a
-toujours été un fou, frondoit tout haut contre le chancelier
-Oxenstiern. Ce Marigny étoit fils d'un officier de Nevers, appelé
-Carpentier. Connoissant la princesse Marie, il alla à Mantoue, où il
-ne trouva rien à faire; de là il passa à Rome, où je l'ai vu
-misérable. De retour ici, il trouva moyen d'être secrétaire de M.
-Servien, qui s'en alloit à Munster; mais il le quitta en Hollande, à
-cause de quelque démêlé, et s'en alla en Suède. Il est bien fait, il
-parle facilement, sait fort bien l'espagnol et l'italien, et n'ignore
-pas un des bons contes qui se font en toutes les trois langues; fait
-des vers passablement: pour du jugement, il n'en a point; mais la
-Reine, à qui il avoit affaire, a bien fait voir qu'on n'avoit pas
-besoin de jugement pour réussir auprès d'elle. Cérisante, jaloux de
-Marigny, dépêche un de ses frères, nommé Montfort[271], pour tâcher de
-le détruire. Montfort en dit du mal; Marigny se défend; et, comme il
-avoit eu avis de toutes les folies de Cérisante, il en fit des contes
-à la Reine, et le rendit ridicule. Enfin Marigny fit tant de sottises
-qu'on le voulut assassiner: il se défendit; la Reine prit son parti,
-mais avec tout cela on lui conseilla de se retirer. On parlera de lui
-dans la _Fronderie_.
-
- [269] Voir pour l'origine de ce surnom, t. 3, p. 179.
-
- [270] Jacques Carpentier de Marigny, auteur d'une multitude de
- vaudevilles sur le temps de la Fronde. Son poème du _Pain-Bénit_,
- imprimé en 1673, est le plus connu de ses ouvrages. Marigny
- mourut en 1670.
-
- [271] Ce garçon, pour avoir fait quelque insolence dans une
- débauche, fut battu par le comte Jacques de La Gardie, cadet du
- comte Magnus, et à tel point qu'il en mourut de regret. (T.)
-
-Voici les folies que Cérisante avoit faites à Paris. Il devint
-amoureux, à Charenton, d'une belle-fille nommée Lolo: il songea à
-l'épouser, et fit consulter, disoit-on, si on pouvoit assigner un
-douaire sur les bienfaits qu'on espéroit recevoir; car il avoit de
-grandes prétentions sur l'ambassade de Suède en France, et disoit à
-tout bout de champ, qu'un tabouret siéroit bien à cette fille. On la
-maria quelque temps après[272]. Quand il sut que l'affaire étoit
-conclue, par galanterie, il se fit son épitaphe à lui-même. Il s'en
-fût fort bien passé, car c'étoient des vers françois pitoyables. Pour
-se moquer de lui, Sablière Rambouillet, comme on l'a su depuis, fit
-imprimer un billet d'enterrement que voici:
-
-«Vous êtes prié d'assister à l'enterrement de messire Marc Duncan,
-seigneur de Cérisante, conseiller d'État de la couronne de Suède,
-résident et prétendant à l'ambassade de France?»
-
- [272] Elle épousa Gondran, fils de l'avocat Galland. (_Voyez_
- plus bas l'Historiette de madame Gondran.)
-
-On porta un de ces billets dans une maison où il étoit: il s'emporta,
-et dit mille extravagances. Cela ne servit qu'à rendre la chose plus
-plaisante. Il alla voir la belle deux ou trois jours après qu'elle eut
-été mariée; elle étoit encore chez son père; il lui voulut dire
-quelque chose tout bas: le mari ne le trouva pas bon, ils se
-querellèrent. Le mari le menaça de le jeter par les fenêtres.
-Cérisante lui répondit que sans le respect de madame, il lui
-donneroit cent coups d'éperon, et se retira après avoir dit adieu pour
-jamais à cette belle.
-
-Il jeta les yeux sur une autre jolie huguenotte, fille de La Rallière,
-qui a fait le parti des Aisés[273] et bien d'autres. A cause de lui et
-de Catalan, autrefois huguenot, on appela la maltôte de la Théologie
-de Charenton. Il envoya demander cette fille en mariage, et dit à
-celui qu'il chargea de cette belle commission: «Je pense que le
-bourgeois sera bien aise.» Il en fut si aise, qu'il répondit que sa
-fille n'avoit que douze ans, et que quand elle en auroit vingt, il
-penseroit à la marier. Cependant un an après il la maria avec le comte
-de Saint-Aignan, fils du marquis de Clermont-Gallerande, de la maison
-d'Amboise.
-
- [273] Ce partisan avoit pris à ferme la taxe établie sur les
- _gens aisés_.
-
-Mais voici la plus grande folie de toutes. Un jour qu'il étoit au
-Cours avec madame de Besançon et sa fille, dans un embarras, Jerzé,
-qui étoit à la portière du carrosse de M. de Candale qui étoit au
-fond, dit au cocher de madame de Besançon: «Hé! mon ami, recule un
-pas; si tu savois ce que tu nous ôtes et le peu que tu nous donnes, tu
-me ferois cette grâce.» Ce carrosse l'empêchoit de voir quelque belle.
-Mademoiselle de Besançon s'offensa de cela, et dit en se tournant vers
-Cérisante: «Vraiment, ces princes chimériques s'en font un peu bien
-accroire.» Cérisante pensa avoir trouvé une belle occasion de se
-signaler. Il envoya le lendemain de bonne heure son frère, nommé
-Sainte-Hélène, faire un appel à M. de Candale. Par bonheur pour ce
-frère, M. d'Épernon n'en sut rien, car je crois qu'il eût mal passé
-son temps. M. de Candale dormoit encore: on ne voulut point
-l'éveiller. Ce garçon attendit si long-temps qu'on se douta de quelque
-chose; toutefois on le fit parler enfin. M. de Candale, qui ne s'étoit
-jamais battu, et qui n'avoit point encore été à l'armée, crut que ce
-seroit mal enfourner que de refuser un appel; il lui demanda donc
-rendez-vous derrière les Minimes de la Place-Royale. Cependant cela
-s'évente; M. de Candale alla pourtant au lieu de l'assignation; mais
-Cérisante fut en grand'peine, et il fallut que le cardinal le prît en
-sa protection; car on craignoit d'offenser les Suédois. Si feu M.
-d'Épernon eût vécu, il ne s'en seroit pas sauvé, et les Simons[274]
-eussent eu là une bonne curée. Il fut si fou que de dire, pour
-s'excuser, qu'il venoit des rois d'Écosse, et qu'il y en avoit de son
-nom, et il porta je ne sais quels vieux parchemins à M. de Lionne, par
-lesquels il prétendoit prouver sa noblesse.
-
- [274] C'étoit apparemment le nom du bourreau de ce temps-là.
-
-A propos de noblesse, avant cela, il entreprit de se faire déclarer
-noble à la cour des aides; et, comme il fallut des témoins pour
-déposer comme son père avoit vécu noblement, il fait ajourner pour
-témoins le maréchal de Châtillon, le maréchal de La Meilleraye et le
-marquis de Montausier, et n'en avertit point le rapporteur, qui
-n'avoit point de greffier, et n'étoit pas seulement en état de les
-recevoir: il fallut remettre à une autre fois. Le maréchal de
-Châtillon dit que, sans Cérisante, Arras n'eût pas été pris. Les deux
-autres, qui avoient étudié à Saumur, dirent que feu M. Duncan avoit
-été visité et honoré de tous ceux qui venoient étudier à Saumur,
-quelques grands seigneurs qu'ils fussent. Cérisante prenoit tout cela
-pour argent comptant, et ne voyoit pas que l'on se moquoit de
-lui[275].
-
- [275] Depuis peu, Sainte-Hélène n'a pu se faire déclarer noble.
- (T.)--Il ne faut pas confondre ce frère de Cérisante avec le
- Cormier de Sainte-Hélène, l'un des juges du surintendant Fouquet.
-
-M. de Metz écrivit en Suède l'extravagance de cet homme, et que, sans
-le respect de la Reine, on l'auroit traité comme il le méritoit. Au
-bout de quelque temps, endetté par-dessus les yeux, il fut contraint
-de s'en aller sans dire gare. Du présent qu'on lui fit en Suède, il
-envoya de quoi payer ce qu'il devoit ici; et, voyant qu'il n'y avoit
-guère rien à faire, de là il alla en Pologne, où quelques
-gentilshommes qu'il avoit connus dans ses voyages lui firent saluer la
-Reine: il n'y trouva point d'emploi; et il revint à Paris, où il fut
-quelques jours _incognito_, de peur de ses créanciers; après il alla à
-Venise. Là, le marquis de Clermont-Gallerande, aîné de Saint-Aignan,
-dont nous avons parlé ci-dessus, qui étoit au service de la
-république, lui conseilla de se faire Turc. Notre homme lui confessa
-que sans la circoncision cela seroit déjà fait, mais qu'un vieux
-renégat lui avoit dit que c'étoient de trop grandes douleurs.
-
-Il alla donc à Rome, où il se fit catholique; le pape lui donna pour
-cela six cents livres de pension. Il étoit sur le point de se faire
-prêtre. Mais M. de Guise allant à Naples, il lui fut donné par les
-ministres de France, M. de Saint-Nicolas (Arnauld) en étoit un, pour
-tenir les chiffres auprès de M. de Guise; car il disoit naïvement
-qu'il avoit bien voulu laisser le premier lieu à ce prince, et il
-juroit qu'il ne quitteroit pas ses prétentions pour la fortune du
-maréchal de Gassion. Il assembla, de son chef, le conseil chez Gennaro
-Annèse, en qualité d'ambassadeur de France, et fit demander la charge
-de mestre-de-camp général. Il fit mettre un jour un carreau avec de
-l'or à l'église, comme ambassadeur. M. de Guise, devant tout le monde,
-le menaça des Petites-Maisons.
-
-M. de Guise, ne trouvant pas bon qu'il donnât avis de tout à la cour,
-comme il faisoit, le fit mettre en prison. Ce fut Modène[276], qui,
-voyant qu'il les traversoit, le fit arrêter comme un homme suspect. Il
-y avoit trois semaines qu'il étoit en prison, quand un valet adroit
-qu'il avoit prit son temps de se jeter aux pieds de M. de Guise,
-devant le peuple, et fit si bien que son maître sortit. Gennaro
-Annèse, avec lequel il avoit quelque intrigue, le fit sortir. Il eut
-ensuite quelque commandement vers Salerne; enfin il revint à Naples.
-Après l'attaque des postes des Espagnols, M. de Guise, voyant que le
-colonel, qui commandoit à cette attaque, avoit été tué, dit à
-Cérisante, qui étoit auprès de lui: «Il n'y a plus personne là pour
-commander.» Cérisante pour cela ne s'offrit point, de peur que M. de
-Guise ne dît qu'il s'étoit fait de fête; ainsi le duc fut contraint de
-lui dire qu'il le prioit d'y aller. Il y fut et reçut un coup de
-mousquet dans le talon dont il mourut au bout de douze jours; il
-écrivoit à M. de Chapelain, ne croyant pas être blessé si
-dangereusement, «qu'au moins s'il mouroit, il mourroit comme
-Achille[277]» On dit que Modène fut cause de cela, et qu'il ne donna
-pas comme il avoit ordre; de sorte que tout fondit sur notre
-aventurier. Il fit un testament par lequel il ordonna qu'on l'enterrât
-à la _Madonna del Carmine_, et il fit une inscription latine pour
-mettre sur son tombeau, qui disoit qu'il s'étoit dévoué pour la
-liberté du peuple de Naples. Il donnoit à son hôte quelque peu
-d'argent qui lui restoit, avec son équipage qui étoit assez médiocre,
-et après il ajoutoit: «Quant à mes autres biens, villes, forteresses,
-châteaux, seigneuries, terres, et tous autres lieux, de quelque titre
-qu'ils soient titrés, mes héritiers les partageront selon la coutume
-des lieux où ils sont situés.» Ce testament a été apporté ici, et je
-le sais d'homme qui l'a vu[278].
-
- [276] Esprit de Raimond de Mormoiron, comte de Modène, né en
- 1608, mort en 1673. On a de lui l'_Histoire des révolutions de
- Naples_, complément nécessaire des _Mémoires du duc de Guise_.
- Cet ouvrage, qui étoit devenu fort rare, a été réimprimé par les
- soins de M. le comte de Fortia-d'Urban, membre de l'Académie des
- inscriptions; Paris, Sautelet, 1826, ou Pellicier, 1827. Les
- exemplaires de cette dernière date sont de la même édition que
- ceux de 1826; mais, en réimprimant des titres, on a retranché la
- généalogie de la maison de Raimond-Modène.
-
- [277] M. de Guise dit qu'il fut blessé en mettant chausses bas,
- et que ce fut à la jambe. La vérité est que ce fut au gros
- orteil. Lui, pour se comparer en quelque chose à Achille, écrivit
- à M. Chapelain qu'il eût mieux aimé que c'eût été au talon pour
- mourir de la mort d'Achille. (T.)
-
- [278] Cet homme-là a tort; car moi j'ai eu curiosité à Saumur de
- lire ce testament; il y a dans le style du notaire, qui le
- prenoit pour un grand seigneur, quelques termes de châteaux et
- seigneuries; mais où il parle de lui, il n'y en a pas un mot. Son
- frère Sainte-Hélène, qui m'a montré ce testament, prétend qu'en
- 1641, qu'il fut à Constantinople, il y alla par ordre du cardinal
- de Richelieu. Il se peut faire qu'y voulant aller, il se fit
- donner quelque patente par la faveur de madame du Vigean auprès
- de madame d'Aiguillon. (T.)
-
-
-
-
-MADAME DE GONDRAN.
-
-
-Cette belle fille, cette Lolo[279], dont nous avons dit que Cérisante
-devint amoureux, est celle qu'on appela depuis madame de Gondran: elle
-est fille d'un nommé M. Bigot de La Honville, contrôleur-général des
-gabelles. La famille des Bigots est une assez bonne famille; mais il
-n'y a point de gens au monde qui s'estiment plus les uns les autres
-que ceux-là. Le frère de celui-ci avoit fait un arbre généalogique de
-leur famille, et écrivoit soigneusement la naissance de tous les
-enfants issus de Bigots ou de Bigottes; c'est pour cela que l'abbé
-Tallemant[280] appeloit cette famille _la maison d'Autriche_. Ils
-emploient toute la matinée leurs laquais à envoyer savoir des
-nouvelles les uns des autres. La Honville, comme l'aîné de tous, est
-aussi le plus grimacier; la première chose qu'il fait quand il est
-levé, c'est d'aller dans la chambre de sa fille aînée, avec laquelle
-il loge depuis qu'il est veuf[281], pour savoir comment elle a passé
-la nuit. Il fit une fois un voyage à Bourbon avec elle, et Louvigny,
-son mari, qui étoit devenu aveugle; d'Agamy, beau-frère de Louvigny,
-et sa femme, y étoient aussi. Tout le long du chemin, cet homme venoit
-dire à sa fille: «Ma fille, ne vous plaît-il pas qu'on mette les
-chevaux?» La fille, bien instruite, répondoit: «Ce qu'il vous plaira,
-mon papa, c'est à vous à ordonner.» Il en falloit autant pour
-déjeûner, autant pour monter en carrosse, autant à la dînée et à la
-couchée, pour savoir en quelle hôtellerie on iroit; et, sans d'Agamy,
-car, pour le gendre, il ne souffloit pas, je pense qu'il eût fallu
-retourner dès l'entrée d'Essone; peut-être même ne fussent-ils point
-partis, car un jour que cet homme devoit mener chez lui, à la
-campagne, une de ses soeurs, il fallut, avant que de se quitter,
-résoudre à quelle heure ils partiroient le lendemain; voilà donc le
-frère qui, d'un ton grave, dit à sa soeur: «Ma soeur, à quelle heure
-vous plaît-il que nous partions?--A quelle heure il vous plaira, mon
-frère.--Mais, ma soeur, c'est pour vous que je vais à La
-Honville.--Mais, mon frère, c'est vous qui me menez.» Ils furent comme
-cela un gros quart-d'heure. Moi, qui n'avois point là mon carrosse, et
-qui voulois que ce monsieur me menât quelque part, j'enrageois de
-cette cérémonie. Enfin je m'approchai, et leur dit: «Ne sait-on pas
-bien que pour faire huit ou neuf lieues (car il y en avoit autant de
-Paris à cette maison), il faut partir à onze heures?» Je terminai
-tous leurs compliments.
-
- [279] Diminutif de Charlotte.
-
- [280] François Tallemant Des Réaux, abbé du Val-Chrétien, membre
- de l'Académie françoise, oncle de l'auteur de ces _Mémoires_,
- mourut en 1693.
-
- [281] Sa femme étoit fille de Sarrau, secrétaire du Roi.
- (_Mémoires de Conrart_, dans la Collection des _Mémoires
- relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 48, p. 188).
-
-Or, La Honville est situé entre le chemin de Lyon et le chemin
-d'Orléans; de sorte que cet homme épie tous ceux de sa connoissance
-qui prennent l'une ou l'autre de ces deux routes, pour les prier de
-loger chez lui, non pas qu'il y prenne si grand plaisir, mais par
-vanité; car quand on lui a conseillé de se délivrer de cette servitude
-qui lui a coûté bon, il a répondu que ses pères en avoient usé ainsi,
-et qu'il ne vouloit pas dégénérer. Il y mène souvent ses soeurs et
-leur _mesgnie_[282], et quand il est dans la cour, il descend le
-premier, et leur fait un compliment avec autant de sérieux que s'il
-recevoit M. le chancelier. Ce cérémonieux pourtant fit une chose que
-les plus libres ne feroient pas; car, quand sa soeur de Mérouville
-maria sa fille, il lui offrit sa maison des champs; il n'y avoit
-qu'une carrossée de personnes. Cependant lui laissa faire toute la
-dépense, et ne leur donna que de l'eau. Il fit la même chose pour ma
-soeur de Ruvigny, et n'eut pas l'esprit de ne s'y pas trouver. Je m'en
-crevois de rire, et surtout quand il fallut se mettre à table; car,
-comme maître de la maison, il vouloit être au bas bout, et d'autre
-côté, ne donnant point à manger, il voyoit bien qu'il étoit comme un
-étranger chez lui-même; enfin on le fit mettre au milieu comme un
-amphibie. Un M. d'Harambure l'attrapa bien, car il lui écrivit: «Je
-vais moi-même me marier chez vous; je vous prie de nous traiter
-familièrement, et de retrancher quelque chose de votre ordinaire.»
-Effectivement il y fut.
-
- [282] Leur famille.
-
-Revenons à Lolo. J'ai connu cette personne dès sa plus tendre enfance,
-car mon frère aîné a épousé sa soeur, et j'ai vu de quelle manière
-elle a été élevée; je n'ai jamais vu une plus aimable enfant: elle
-étoit belle, mais elle étoit plus agréable que belle; un air, un
-enjouement, une vivacité, la plus charmante qu'on se puisse imaginer.
-Par malheur, sa mère lui manqua de trop bonne heure; car, quoique ce
-ne fût pas la plus habile personne du monde, elle avoit une sévérité
-qui étoit très-utile à ses enfants, et les deux filles qu'elle a
-nourries n'ont fait parler d'elles en façon quelconque: l'aînée même a
-fort bien vécu avec son mari aveugle; je veux croire qu'il y avoit
-bien autant de tempérament que de vertu, car elle a bien fait voir, à
-la nourriture qu'elle a faite de sa soeur Lolo, qu'elle ne voyoit
-guère plus clair que son mari; car elle souffrit insensiblement un si
-grand abord de jeunes gens, et même de cavaliers, auprès de cette
-jeune fille, que quelquefois on y en a compté jusqu'à quinze. Depuis,
-quand on lui a dit qu'elle avoit perdu sa soeur, elle a paru étonnée
-comme une personne qui n'y entendoit aucune finesse. Je disois en ce
-temps-là, de tous ces galants de Lolo: «Voilà les plus sottes gens du
-monde; ils s'amusent tous à une fille qui n'oseroit conclure avant
-qu'elle soit mariée, et voilà une femme de vingt-cinq ans, jolie, et
-dont le mari est aveugle, et au diable l'un, qui a l'esprit de lui en
-conter.» La bonne opinion qu'elle avoit de sa race est apparemment ce
-qui l'aveugloit, car elle et les autres de la famille sont
-naturellement curieux, et remarquent fort bien les défauts d'autrui.
-Elle et sa soeur mirent la vanité dans la tête de cet enfant; car
-elles la cajoloient sans cesse, et lui disoient qu'au Cours on n'avoit
-regardé qu'elle. Un gros frère qu'elle avoit, à qui on avoit donné le
-nom de Chaumont, et qu'on appeloit vulgairement le gros Lolo, lui
-disoit tous les jours qu'il n'y avoit rien de si beau que d'être
-galante. Les cajoleries des étrangers sont suspectes, mais celles des
-proches passent pour des vérités. Ainsi cette petite fille s'en
-faisoit un peu bien accroire. Tous les jours ses soeurs et ses frères
-racontoient à tout le monde combien de gens venoient voir leur Lolo,
-ce qu'avoit fait celui-ci, ce qu'avoit fait celui-là, et comme, en
-badinant, elle avoit été enfermée avec le comte de Pas[283] ou quelque
-autre; car la mode de leur famille, c'est de redire à tort et à
-travers tout ce que font et disent leurs jeunes gens. Elle fut cajolée
-par deux Rambouillet, mes cousins-germains, et depuis mes
-beaux-frères, mais l'un après l'autre. L'aîné, par mon avis, s'en
-retira de bonne heure; le second, qui s'appelle Sablière[284], ne me
-crut pas absolument, et s'engagea plus avant que l'autre; mais ayant
-trouvé moyen de savoir où il en étoit avec cette fille, je lui en dis
-mon sentiment. Elle l'aimoit, ne songeoit qu'à l'attraper. Il en
-avoit eu la petite oie[285]. Elle lui eût donné volontiers le reste;
-s'il eût eu du sens, il étoit aisé de la mitonner de façon qu'il en
-eût tout eu après qu'elle fut mariée, et elle le fut bientôt; mais il
-s'alla éprendre d'une autre fille. Masclary[286], secrétaire du Roi,
-et le meilleur parti qu'elle pouvoit espérer, l'eût épousée sans sa
-mère, qui ne voulut jamais consentir qu'il épousât une fille qui étoit
-si fort dans le monde.
-
- [283] Cadet de Feuquières. (T.)
-
- [284] Antoine Rambouillet de La Sablière, auteur de jolis
- madrigaux, publiés en 1680. M. Walkenaer, de l'Académie des
- Inscriptions et Belles-Lettres, a donné, sur ce poète, des
- détails jusqu'alors inconnus, dans l'article de la _Biographie
- universelle_ qu'il lui a consacré, et dans la notice qu'il a
- placée à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_ (Paris,
- Nepveu, 1825). Il a puisé ces détails dans les Mémoires de
- Tallemant Des Réaux que nous publions.
-
- [285] Des privautés, de menues faveurs. (_Dict. de Trévoux._)
-
- [286] Gaspard Masclary, fils, secrétaire du Roi en 1636. (Voyez
- _l'Histoire de la chancellerie de France_, de P. Tessereau, t. 1,
- p. 403.)
-
-Enfin Gondran, fils de l'avocat Galland[287], dont il est fait si
-honorable mention dans les Mémoires de M. de Rohan, la fit demander;
-c'étoit pour la seconde fois. D'abord on la lui avoit refusée, en
-prenant excuse sur la trop grande jeunesse de la fille. Cette fois-ci,
-le père, qui, comme on a su depuis, n'avoit point d'argent (il avoit
-trop dépensé à sa maison[288], et son fils aîné lui avoit mangé vingt
-mille écus), ne fut pas fâché de trouver un amoureux qui ne songeât
-pas autrement à avoir le mariage avec la fille.
-
- [287] A l'enterrement de son père, il dit à un avocat: «Ferai-je
- porter le poêle par des avocats ou bien par des gens d'honneur?»
- (T.)--Ce mot prouve que Gondran, ce qui n'arrive que trop
- souvent, avoit la sottise de renier son origine, et de rougir de
- n'être pas né gentilhomme.
-
- [288] La maison de Rambouillet située à Reuilly. Il en reste
- encore quelques murailles, et la porte d'entrée, à l'extrémité de
- la rue de Charenton. (Voyez la _Vie de La Sablière_, par M. le
- baron Walckenaer, à la tête des Poésies de cet auteur, p. 9.)
-
-Ce Gondran étoit un brutal, mais il avoit du bien, car son aîné étoit
-mort sans enfants, et un autre frère s'étoit fait père de l'Oratoire.
-Une fois il jouoit au tric-trac avec Turcan[289]; ils furent en
-dispute sur un coup; Turcan lui dit qu'il faisoit bien le roi Gontran
-d'Orléans[290]. Gondran répliqua quelque sottise, et l'autre lui donna
-un beau soufflet.
-
- [289] Turcan, maître des requêtes, dont on verra plus bas
- l'historiette.
-
- [290] L'un des fils de Clotaire, qui eut pour sa part le royaume
- d'Orléans, en 562.
-
-Par vanité, Gondran fit mettre quarante mille livres dans le contrat,
-au lieu de dix mille écus, et il dit à Patru qu'on lui donnoit une
-pièce de quarante mille francs. Dans les annonces, il se fit
-conseiller d'État et point du tout avocat, quoiqu'il allât au Palais
-tous les jours. Son frère aîné avoit mis _monsieur maître_[291],
-n'osant pas mettre _messire_[292]; il étoit avocat avocassant: il est
-vrai qu'il avoit un brevet de conseiller d'État. Je ne sais si Gondran
-en avoit un. Le jour de ses noces, il avoit un habit long. Après dîner
-on s'alla promener au bois de Vincennes: là le marié ôta sa soutane,
-et fut tout le jour en habit court, bâti comme un cuistre et sans
-manteau. Le lendemain nous fûmes tous voir si la mariée étoit morte;
-elle n'étoit pas morte à la vérité, mais elle ne se portoit pas
-tout-à-fait bien. Elle fut plus de huit jours à se plaindre. Dès
-qu'elle aperçut son gros frère qui entra le premier dans la chambre:
-«Ah! lui dit-elle, mon pauvre Chaumont, ne crains pas que je sois
-jamais p......» Elle dit cent naïvetés que son père redisoit lui-même
-comme si c'eût été un enfant; elle avoit pourtant dix-sept à dix-huit
-ans; mais cette innocente... s'est dédite depuis de ce qu'elle avoit
-promis à son _gros Lolo_.
-
- [291] On appeloit un magistrat, _monsieur maître_; _monsieur_
- étoit l'expression d'honneur, et _maître_ indiquoit le _gradué_.
-
- [292] _Messire_ n'appartenoit qu'aux nobles ou aux
- ecclésiastiques.
-
-Le mari, d'humeur jalouse, mais qui ne vouloit pas qu'on le crût,
-s'imagina qu'il couvriroit bien son jeu s'il donnoit à sa femme la
-même liberté qu'elle avoit eue: il menoit des jeunes gens déjeuner
-avec elle, et la faisoit saluer à quelques-uns. Cette jeune femme,
-naturellement étourdie, chez des gens qui ne savoient point vivre, car
-feu madame Galland n'étoit qu'une _happelourde_[293], fit bien des
-sottises en peu de temps. Je ne m'amuserai point à mille petites
-choses qui lui sont arrivées, je dirai seulement les principales.
-Quelque temps avant que d'être mariée, un gentilhomme de qualité de
-Bretagne, huguenot, nommé La Roche Giffard, jeune et bien fait de sa
-personne, grand parleur, grand vanteur, et tout propre pour réussir
-auprès d'une coquette de la ville[294], s'étoit mis à la cajoler,
-encore qu'il fût marié; mais sa femme étoit à la province, et il avoit
-été marié de si bonne heure, qu'il en étoit déjà las. Elle l'aimoit
-quand il fut marié, et au bout de huit jours elle avoua à Sablière et
-à un autre qu'elle ne pouvoit aimer son mari. Voyez le grand sens de
-la demoiselle.
-
- [293] C'est-à-dire qu'elle avoit du brillant, mais qu'en
- l'examinant avec attention, on ne lui reconnoissoit aucun mérite.
- (Voyez _le Dict. de Trévoux_.)
-
- [294] C'étoit un assez sot homme; il se fâchoit si un laquais
- disoit, La Roche Gifflard, au lieu de La Roche Giffard. Il fut
- tué au combat du faubourg Saint-Antoine. (T.)
-
-Quand elle fut chez son mari, La Roche Giffard fit des parties de
-promenade, car c'étoit l'été; les soeurs de la belle en étoient, et
-le Breton et elle les prenoient tous pour dupes. Voici comment on sut
-qu'il en avoit eu toute chose. Madame d'Agamy avoit une cuisinière
-catholique qui mouroit d'envie de donner sa fille à madame de Gondran:
-cette fille étoit jeune et jolie, mais elle étoit catholique. On lui
-dit qu'il falloit que Margot, c'étoit son nom, se fît huguenote.
-«Bien, dit-elle, il faut donc qu'elle soit de cette _chorre_-là[295],
-puisque vous le voulez.» La fille fait profession; la voilà avec
-madame de Gondran. Bientôt après on s'aperçut chez madame Galland que
-Margot avoit bien des louis d'or et de beaux bracelets, où il y avoit
-quelques rubis. On l'accuse d'avoir volé; elle se défend, et dit que
-si on la presse, elle dira tout. Elle va chez sa mère, et toutes deux
-ensemble vont trouver madame de Louvigny, à qui elles dirent que le
-jour du jeûne qui se célébra à Charenton pour le synode national[296],
-madame de Gondran fit semblant d'être indisposée, et que M. de La
-Roche Giffard la vint trouver, et que, pour se défaire de Margot, le
-cavalier avoit fait semblant d'avoir perdu une bague en entrant, et la
-pria de l'aller chercher; elle chercha long-temps, et La Roche Giffard
-lui donna bien de l'argent pour la peine qu'elle avoit prise. Depuis,
-cette Margot fut chassée, se refit catholique et épousa un potier
-d'étain; car elle avoit gagné honnêtement avec sa maîtresse. La Roche
-Giffard couchoit aussi avec elle; elle se vantoit qu'il l'alloit voir
-quelquefois et qu'il lui prêtoit son carrosse pour se promener avec
-ses voisines. Depuis, elle continua à se divertir; des jeunes gens de
-sa connoissance l'envoyèrent quérir en chaise: elle vint le plus
-secrètement qu'elle put; or, elle étoit prête d'accoucher; le mal la
-prit à table: on la remet vite dans la chaise; elle y accoucha. Les
-porteurs se déchargèrent de la vache et du veau dans sa boutique, et
-s'en allèrent le plus vite qu'ils purent.
-
- [295] Mot de jargon, terme de mépris, que nous n'avons vu nulle
- part. Peut-être faut-il prendre cette expression comme _chorea_,
- danse. Rabelais s'est servi du mot _chorée_ dans ce dernier sens.
- (_Voyez_ le Glossaire des _OEuvres de Rabelais_; Janet, 1823.)
-
- [296] En mai 1645. (T.)
-
-Une autre fois madame de Gondran fit bien pis. Un soir qu'elle avoit
-soupé chez son père, qui logeoit au quartier Montmartre, on lui donna
-un carrosse, une fille et un homme pour l'accompagner chez elle,
-auprès de Saint-André. Au lieu d'y aller, elle fait passer au faubourg
-Saint-Germain, à la Ville de Brissach dans la rue de Seine, où logeoit
-le cavalier de Bretagne. Elle entre seule et monte dans sa chambre
-sans que personne l'aperçût. En sortant, l'hôtesse la vit et se mit à
-faire un bruit de diable, que, merci Dieu! elle ne souffriroit point
-qu'on menât des g...... chez elle. Le galant lui dit qu'elle rêvoit,
-et que c'étoit une femme de condition. «Voire, reprit-elle, les
-honnêtes femmes viennent bien toutes seules trouver des hommes à onze
-heures du soir dans leur chambre.» Cela se sut, car les valets qui
-l'accompagnoient n'étoient point gagnés. L'hôte et l'hôtesse sont
-huguenots et étoient assez exacts; c'est une honnête auberge, et tout
-est plein de gens de la religion, là autour.
-
-En ce temps-là Gondran alla faire un voyage à une terre qu'il avoit en
-Picardie; il fit ce voyage fort à propos, car, pendant son absence, on
-empêcha sa femme d'être vache à lait. Elle logeoit chez son père;
-elle sentit de la cuisson, le dit à sa soeur, qui en parla au jeune
-Guenaut, leur médecin ordinaire. Lui, qui savoit que le mari étoit
-débauché, se douta de ce que ce pouvoit être. Le Large la traita et la
-guérit avant que le mari fût de retour. Nous la trouvions toute
-changée; mais on nous disoit qu'elle avoit la fièvre toutes les nuits.
-Il y a toutes les apparences du monde que c'étoit un présent de
-l'auberge. Le galant, qui ne voyoit pas la belle autant qu'il eût bien
-voulu, avoit sans doute été en lieu qui n'étoit pas sûr; c'étoit un
-grand étourdi. Pour le mari, il étoit amoureux et tenoit si grand
-ordinaire, qu'il n'avoit pas besoin d'aller ailleurs. Cela n'empêcha
-pas que La Roche Giffard ne retournât chez la belle. On l'a vue
-montrer à tout le monde les robes qu'elle faisoit faire pour les
-petites filles du Breton; et si Gondran n'y eût mis ordre, il eût pu
-habiller les enfants du cavalier en pensant habiller les siens
-propres; mais il le chassa avant que sa femme devînt grosse.
-
-Le mari fut une fois plus jaloux depuis le soupçon qu'il eut du
-Breton: il passoit des après-dînées entières dans la chambre de sa
-femme fait comme un clerc du Palais; car il ne portoit plus la
-soutane, et n'avoit autre emploi que de barbouiller quelquefois du
-papier en gardant sa femme. Un jour il lui dit sérieusement: «Que je
-suis malheureux de vous avoir épousée! Plût à Dieu que feu
-Louvigny[297] eût eu assez d'éloquence pour persuader à ton père,
-comme il en avoit envie, de me refuser!» Elle ne s'en offensa point,
-car elle est d'humeur douce et caressante et qui n'avoit besoin que
-d'être bien gouvernée; au contraire, elle lui sauta au cou. Quelque
-temps après, comme elle étoit prête à sortir, il lui demanda où elle
-alloit: «Je vais en tel lieu.--Je ne veux pas que vous y alliez, La
-Vespière y doit être.--Si vous craignez cela, venez avec moi; vous
-pouvez bien venir où je vais.--Non, non, reprit-il, vous n'irez pas.»
-Il fallut demeurer. Ce La Vespière étoit cadet d'un gentilhomme de
-Picardie nommé Liambrune; c'étoit un bon gros dada qu'elle n'aimoit
-point. Ce garçon vint à Paris du temps de feu M. le comte de Soissons;
-n'ayant pas encore tâté de l'adversité, il étoit assez fier. Il arriva
-que ce bon gentilhomme s'alla baigner devant l'Arsenal à un endroit où
-M. le comte jetoit de l'eau à tout le monde; il en jeta donc à La
-Vespière, qui, comme _Picouart_, avoit la tête _caude_, et dit que
-celui qui l'avoit mouillé étoit un sot. M. le comte se mit à rire, et
-disoit à ceux de sa troupe: «Ce garçon est nouveau-venu; je crois
-qu'en descendant du coche il est entré dans le bateau pour se venir
-baigner.» Le provincial s'échauffoit. Quelqu'un s'approcha de lui, et
-lui dit: «C'est M. le comte.--Quand ce seroit, répondit-il, M. le
-marquis, je suis fâché de ne lui avoir pas donné une tape.» Les gens
-de M. le comte le prirent, et en riant le firent boire. Sans Ruvigny,
-qui par bonheur se trouvoit là, il couroit quelque fortune. Depuis, au
-siége d'Arras, où M. d'Enghien fit sa première campagne, comme s'il
-lui eût été fatal de tomber entre les mains de jeunes princes,
-celui-ci trouva l'homme et le nom si ridicules, qu'il s'en moquoit
-sans cesse.
-
- [297] Il mourut d'apoplexie à Charenton. (T.)
-
-Ce jaloux pourtant a laissé aller sa femme tous les jours au bal la
-même année: elle cabaloit pour se faire prier partout. Je crois qu'ils
-étoient las l'un de l'autre; car souvent elle paroissoit fort
-chagrine, et ce n'étoit pas son ordinaire, car quoiqu'elle fût un peu
-inégale, elle étoit pourtant assez gaie.
-
-Le galant qui suit La Roche Giffard, car je ne mets que ceux qui ont
-eu de l'attachement, fut le feu marquis de La Case, frère de
-mademoiselle de Pons[298]: c'étoit un grand parleur et par conséquent
-un grand diseur de sottises; il étoit marié avec la veuve de
-Courtaumer, car les trois principaux galants de madame de Gondran
-étoient tous trois mariés. Cet homme faisoit le bel esprit; il
-reprenoit un endroit de l'Epitre de Voiture à M. de Coligny, où il y
-a:
-
- Ces dieux des fables
- Sont pesants comme tous les diables,
-
-parce que, disoit-il, les diables sont des esprits; et une autre fois
-que chacun disoit à quel âge il eût souhaité de demeurer sans
-vieillir, il dit que pour lui il eût voulu demeurer à trois mois,
-parce qu'on en étoit d'autant plus loin de la mort. Par cette raison,
-il devoit donc souhaiter de demeurer à un jour. Il disoit que madame
-de Gondran étoit la plus complaisante femme du monde; qu'à Charenton
-il n'avoit qu'à lui faire signe qu'il vouloit voir son bras et sa
-main, qu'elle ôtoit aussitôt son gant, si sa gorge, qu'elle faisoit
-semblant d'avoir à raccommoder un devant, si son visage, qu'elle
-levoit le masque comme si c'eût été pour se moucher. Il avoit trouvé
-moyen de faire société avec Gondran, et les deux femmes en étoient.
-Madame de La Case ou étoit bien stupide ou bien complaisante. Entre
-autres extravagances qu'ils firent, une fois La Case[299], en soupant,
-donna un coup à madame de Gondran sur la joue avec une éclanche rôtie,
-et le jus lui gâta tout son mouchoir; il crut faire une belle
-galanterie, et elle en rit de tout son coeur. Je crois pourtant qu'il
-n'y a rien eu entre eux, et en voici une preuve. Un jour Rambouillet
-l'alla voir, il y trouva une jolie huguenote qui avoit épousé un oncle
-de Gondran; elle s'appelle madame de L'Orme. Rambouillet se mit à
-causer avec la belle qui étoit au lit, et madame de L'Orme avec
-Saintot-Lardenay, qui y arriva en même temps: ils chuchotèrent si
-fort, que madame de Gondran ne put s'empêcher de leur en faire la
-guerre. «Sans doute ils nous vendent, dit-elle à Rambouillet.--Point,
-répondit Saintot, nous ne parlions point de vous; mais nous parlions
-d'une personne, que vous ne haïssez pas.--Vous pourriez vous tromper,
-reprit-elle, je ne me soucie de guère de gens.--Ah! madame,
-répliqua-t-il, nous parlions de M. le marquis de La Case; ne vous
-souciez-vous point de celui-là?--Pas plus que d'un autre,» dit-elle.
-Rambouillet, qui vit que Saintot avoit fait une impertinence, et qui
-craignoit que la dame n'en fît aussi quelqu'une, dit qu'il voyoit bien
-qu'on lui vouloit faire prendre le change, et qu'il voyoit que c'étoit
-à ses dépens qu'on avoit parlé tout bas. Madame de L'Orme, de l'autre
-côté, juroit qu'ils n'avoient pas dit un mot du marquis de La Case.
-Durant ce temps-là, la maîtresse du logis, qui avoit eu tout le loisir
-de songer à ce qu'elle avoit à faire, tout d'un coup se mit à pleurer,
-et dit en colère qu'elle ne trouvoit nullement plaisant qu'on se vînt
-moquer d'elle en sa propre maison; qu'elle savoit bien que depuis que
-M. le marquis de La Case venoit chez elle, on avoit dit mille
-sottises; qu'on avoit fait courir le bruit qu'il étoit amoureux
-d'elle. «Jésus, madame, disoit Saintot, vous m'apprenez là des choses
-que j'ignorois.» Ils dirent l'un et l'autre mille extravagances.
-Saintot et madame de L'Orme sortirent dans ce désordre, et Rambouillet
-les suivit, car il ne savoit que dire à cette femme. Ils allèrent tous
-trois prendre une soeur de madame de L'Orme, et se rendirent tous
-ensemble au Cours. Là, Saintot, comme s'il eût été enragé ce jour-là
-(il n'avoit guère fréquenté d'honnêtes femmes), voyant passer
-Turcan[300], dit à madame de L'Orme: «Madame, voilà Turcan; madame,
-c'est Turcan lui-même; regardez Turcan, madame.» Ce Turcan l'avoit
-fort cajolée autrefois. Elle ne faisoit pas semblant d'entendre.
-«Madame, reprit-il après, pourquoi me poussez-vous du genou (elle n'y
-avoit pas songé)? quelle finesse y entendez-vous?» Rambouillet ne
-savoit que dire; la dame étoit déferrée; tout ce qu'il put faire, ce
-fut de changer de discours. Il gronda ensuite Saintot, qui lui dit,
-pour excuse, une grande impertinence: «J'entendois, dit-il, par le
-marquis de La Case, le _patron de la case_, c'est-à-dire Gondran.»
-Cependant, dès qu'ils furent sortis de chez madame de Gondran, le
-marquis de La Case y vint. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne la
-plus voir, que cela faisoit dire des sottises. La Case s'en alla en
-Saintonge quelques jours après.
-
- [298] Mademoiselle de Pons, qui épousa le marquis d'Heudicourt,
- et dont il est souvent question dans les livres du temps. Elle
- fut l'amie intime de madame de Maintenon.
-
- [299] Le père de La Case étoit un original sur sa noblesse. Pour
- ses enfants, quoiqu'il les appelât monsieur un tel et
- mademoiselle une telle, il les traitoit de sujets, toujours
- debout et tête nue devant lui à table: s'il ne disoit: «Monsieur
- un tel, mangez de cela,» ils n'eussent osé toucher à rien. On
- servoit chez lui des plats de vingt grandeurs et de vingt façons
- différentes, de même des assiettes et du reste. Il disoit que
- c'étoit aux maisons nouvelles à avoir de la vaisselle d'argent
- neuve. Cela me fait souvenir d'un avocat nommé Sevin, qui, ayant
- eu un brevet de conseiller d'État par la faveur de La Chambre,
- son beau-frère, acheta pour quatre mille livres de vaisselle
- d'argent, et toute la nuit ne fit que la rouler par les montées
- afin qu'elle se bosselât, et qu'on crût qu'elle n'étoit pas
- neuve. Une de ses filles, qui avoit trente ans, n'eût pas osé
- aller dans le parterre sans sa permission. Cet homme s'étoit fait
- faire chevalier de Saint-Michel. (T.)
-
- [300] _Voyez_ plus bas l'historiette de Turcan.
-
-En ce temps-là, il y eut grand désordre en Bretagne entre La Roche
-Giffard et sa femme. Elle se douta de quelque chose; et, ayant
-remarqué qu'il recevoit souvent des lettres sans lui dire de qui elles
-étoient, un jour qu'il étoit à la chasse, elle rompt la serrure de sa
-cassette, et trouve vingt lettres d'écriture de femme, et toutes d'une
-même main. Ces lettres parloient bon françois, et ne laissoient
-aucun sujet de douter. Elle les prend toutes, se retire chez sa
-mère, et sans perdre de temps en va prendre acte par-devant le
-procureur-général du Parlement de Rennes, où les lettres furent toutes
-lues. La Roche Giffard ne trouve ni ses lettres ni sa femme; il
-apprend qu'elle étoit chez sa mère; furieux, il assemble ses amis pour
-la ravoir de force, ou du moins ses lettres, car c'étoit ce qui lui
-tenoit le plus au coeur. La belle-mère se met en état de le recevoir.
-Cette première fureur passée, il fallut venir à composition; il promet
-de bien vivre avec sa femme, et de ne faire plus tant de voyages à
-Paris, pourvu qu'on lui rendît ses lettres. Cela fut exécuté. Or, on a
-su d'un ami commun[301] du gendre et de la belle-mère, qu'il y avoit,
-dans une de ces lettres: «Nous allons à la Honville, nous en partirons
-à telle heure, il y aura telles personnes; prenez vos mesures, etc.»
-En une autre: «Nous serons tant de temps à la Bretonnière (c'étoit
-chez sa belle-mère), tâchez de me voir, etc.» Mais le pis de tout, est
-une réponse à quelques reproches sur les bruits qui couroient de M. le
-marquis de La Case, où il y avoit: «Vous avez grand tort d'avoir
-soupçon de moi; je n'ai jamais aimé qu'un garçon qui est mort, et
-vous.» Je crois que c'est Du Livet[302], fils d'un président de Rouen.
-Il mourut d'une blessure qu'il reçut à la bataille de Sédan, et dont
-il fut long-temps malade. Elle le vit à Bourbon. Ensuite il y avoit:
-«Je n'ai jamais couché qu'avec mon mari et avec vous. Je souhaite si
-fort de vous voir, que si vous voulez, je vous suivrai en Catalogne.»
-Il parloit d'y aller en ce temps-là: il n'y fut pas pourtant.
-
- [301] Il l'a dit à feu Martin, intendant de M. de Rohan, de qui
- je le tiens. Ce Martin ne m'eût pas menti, il avoit été notre
- commis. (T.)
-
- [302] Il étoit enseigne des gendarmes de la Reine. (T.)
-
-A Paris, car il y vint ensuite, madame de L'Orme, qui avoit toujours
-été jalouse de madame de Gondran, aussi n'a-t-elle garde d'être si
-bien faite, entreprit de se faire aimer de La Roche Giffard: elle lui
-fit tant d'avances, que le cavalier n'y fut pas plus de temps qu'à
-l'autre. La soeur Charlotte d'Esgorry avoit aussi son galant; c'étoit
-Fercourt, son voisin, fils du président Perrot; tous quatre alloient
-faire des promenades sans aucune fille de chambre, et se
-divertissoient tout à leur aise. Elles avoient de qui tenir, car la
-mère a été de bonne composition: Gillot[303], conseiller-clerc de la
-grand'chambre, l'entretenoit; en ce temps-là, on fit ce vaudeville:
-
- La d'Esgorry, ta hantise
- Trop fréquente avec l'Église,
- Nous a fait croire de toi
- Que tu branles dans ta foi[304].
-
-Gillot n'a pas été le seul; le maréchal de Saint-Luc en a aussi tâté
-depuis.
-
- [303] Jacques Gillot, conseiller-clerc au parlement de Paris,
- mort en 1619, l'un des auteurs de la _Satire Ménippée_. (_Voyez_
- la Notice sur sa Vie et ses ouvrages, t. 49, p. 241 de la
- première série de la _Collection des Mémoires relatifs à
- l'histoire de France_.)
-
- [304] Elle étoit huguenote.
-
-Les deux soeurs depuis se brouillèrent, et la cadette ayant été mariée
-à un jouvenceau de la campagne, nommé Montpinson, elle donna
-rendez-vous à Fercourt chez madame Du Tort, où ils dînèrent: c'est une
-veuve, cousine-germaine de Fercourt, qui est aussi une bonne dame. La
-dame sortit aussitôt qu'ils eurent dîné, et pour lui dire adieu, le
-galant la roncina fort bien; après elle jura qu'elle ne vouloit plus
-ouïr parler d'amourettes. Je ne sais ce qui en est, c'est à son mari à
-s'en informer.
-
-Madame de Gondran alors voyoit plus de monde que jamais. Il prit une
-vision au mari; il remplit d'eau les galoches de tous les galants de
-sa femme, et quand ils voulurent sortir, ils trouvèrent leurs galoches
-toutes trempées.
-
-Un soir qu'on dansoit chez elle, trouvant sa chemise un peu humide,
-car elle étoit déjà bien grosse, elle alla dans la ruelle du lit,
-changea de chemise, remit des taffetas à ses cheveux, se rhabilla, se
-reboucla et revint danser sur nouveaux frais. Elle se serroit
-tellement pour paroître de belle taille, qu'elle se blessa si fort au
-côté qu'il s'y fit un trou. Cela me fait ressouvenir de quelques
-filles de la Reine, qui, pour être chaussées mignonnement, se
-serrèrent une fois les pieds avec les bandelettes de leurs cheveux, et
-de douleur, s'évanouirent dans le cabinet de la Reine.
-
-Gondran, qui avoit toujours aimé la goinfrerie, se mit tout-à-fait
-dans le vin; il l'obligeoit à boire avec lui. Le vin pur qu'elle
-avaloit la maigrit, et elle devint de plus belle taille qu'elle
-n'avoit été il y avoit long-temps. Un jour qu'il revint ivre, il tira
-des bouchons de bouteille de sa poche, et les étalant sur la table:
-«Tiens, dit-il, voilà de quoi filer.» En ce temps-là, un des
-Rambouillet, nommé Chavanes, capitaine en Hollande, c'étoit le
-quatrième à qui madame de Gondran plaisoit fort, fut d'une partie dont
-elle étoit pour aller à la Honville. Il me dit qu'il l'avoit trouvée
-fort dévergondée, et que, jouant une farce à trois personnages où elle
-avoit son habit, elle juroit un _mordieu_ aussi sèchement que personne
-eût pu faire. A table, elle fit un couplet sur Cabou, cet avocat au
-conseil, qui danse aux ballets du Roi: c'est une espèce de coquin,
-qui tire du volant, qui joue, qui danse et qui boit, et qui est
-maltôtier parmi tout cela.
-
-Elle fit bien d'autres gaillardises, et tout cela ou la plupart à la
-barbe de son père. En ce voyage de La Honville, on donna du chicotin à
-Chavanes: c'est une sotte coutume bourgeoise qu'on a là-dedans. Madame
-Tallemant, la maîtresse des requêtes, en railla fort ce pauvre garçon,
-qui disoit que, par complaisance, il s'en étoit laissé donner trois
-jours durant, parce que cela divertissoit la belle; et, quelqu'un
-ayant appelé, en riant, La Honville _l'empire du Chicotin_, Sablière
-et Rambouillet firent deux triolets que voici:
-
- Dans l'empire du Chicotin[305]
- On vit d'une plaisante sorte;
- On y jeûne soir et matin
- Dans l'empire du Chicotin.
- On n'y dort non plus qu'un lutin[306],
- On s'y jette fenêtre et porte,
- Dans l'empire du Chicotin.
-
- Si vous mangez du chicotin,
- Vous passerez pour galant homme;
- Vous serez toujours le plus fin,
- Si vous mangez du chicotin,
- Et fussiez-vous le plus badin
- Qui soit de Paris jusqu'à Rome,
- Si vous mangez du chicotin.
-
-Le bonhomme, quelque mine qu'il fît, ne trouva point tout cela trop
-bon, et dit, comme on lui parloit de sa bonne chère: «Vous vous
-moquez, on n'y mange que du chicotin.» Ce pauvre Chavanes, qui étoit
-un garçon de grand coeur, fut tué depuis à Barcelonne, quand le
-maréchal de La Mothe fut blessé; il étoit si estimé, que le régiment
-de Piémont le retira de dessous les pieds des chevaux, et le porta
-dans la ville, où il mourut au bout de quelques jours. Je veux croire
-que le nom de Rambouillet, car on l'appeloit ainsi, servit à le faire
-considérer, car bien des gens croient qu'il étoit fils de M. le
-marquis de Rambouillet. Il avoit assez d'équipage et étoit fort
-libéral.
-
- [305] Celui-ci est de Sablière. (T.)
-
- [306] Ils se faisoient des malices toute la nuit.
-
-Un certain fou d'abbé de Romilly[307] s'étoit rendu insensiblement si
-familier chez la belle, qu'en visite, devant tout le monde, il se
-jetoit sur son lit, et mettoit même la main dedans, et elle ne faisoit
-qu'en rire. Elle disoit de Mandat, le conseiller, et d'un autre:
-«Avez-vous jamais vu de si sottes gens; je leur ai mandé qu'il n'y
-avoit céans ni mari ni belle-mère, et ils n'ont pas l'esprit d'y
-venir?»
-
- [307] Voyez les _Mémoires de Conrart_, dans la _Collection des
- Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 48,
- p. 191. Conrart est d'accord avec Tallemant sur l'incroyable
- dévergondage de cette madame de Gondran, mais il entre dans
- beaucoup moins de détails. Cette femme a eu la triste célébrité
- d'avoir été la cause du duel dans lequel fut tué le marquis de
- Sévigné.
-
-La Case, qui étoit à M. d'Orléans, se rendit à Paris auprès de lui en
-1652; il avoit envie, car il étoit toujours amoureux, de dîner avec la
-Gondran (on commençoit à l'appeler ainsi), et que le mari n'y fût
-point: il s'avise pour cela de convier Gondran à dîner, qui part à
-midi ou environ pour s'y rendre. La Case part en même temps de son
-logis et va chez madame de Gondran, où il se met à dîner avec elle:
-Gondran alla chercher à dîner où il put, et revint à deux heures, et
-trouve La Case chez lui, qui dit: «Je suis venu pour dîner avec vous,
-voyant que vous ne veniez point.--J'étois chez vous à midi et demi,
-dit Gondran.--Vous vous moquez, répliqua La Case, je vous ai attendu
-jusqu'à une heure.» Le carnaval suivant, madame de Gondran, qui buvoit
-comme un Templier, convia madame de Genlis, mademoiselle de Congis et
-madame de Boudarnault à souper: elles burent si bien, que mademoiselle
-de Congis, ne pouvant s'en retourner, fut mise au lit avec bien des
-singeries; elle y vomit si bien qu'elle gâta draps, couverture,
-carreaux et tapis d'alcôve; une autre en ayant envie, on lui apporta
-un bassin. En carrosse, la seule qui n'avoit pas vomi dégobilla sur la
-portière.
-
-Un homme qui avoit la fièvre quarte alla chez elle, c'étoit la
-première visite: «Je vous veux guérir, lui dit-elle, je vous veux
-donner de ma tisane, et tout-à-l'heure.» Aussitôt elle envoie quérir
-du vin d'Espagne et se met à boire avec lui. Il lui prit fantaisie en
-été de changer de chemise, elle en changea devant un homme qu'elle
-n'avoit jamais vu que cette fois-là. La première fois qu'elle alla
-chez madame d'Ombreval, elle donna un grand coup de cul dans le
-derrière au mari, qui est avocat-général de la cour des aides, disant
-qu'il falloit faire bientôt connoissance. Etant accouchée depuis trois
-jours, elle vit sa garde accroupie devant le feu; elle se lève, lui
-fait prendre un parterre, puis court vite se recoucher.
-
-Une fois La Case, Sablière et Hippolyte[308] se trouvèrent ensemble
-chez elle. «Or çà, dit Sablière, il n'y en a pas un qui n'en ait été
-fou; contons ce que nous en savons.» Hippolyte donne dans le panneau
-et conte son histoire. Elle n'y étoit pas. Sablière et La Case firent
-semblant de disputer à qui parleroit le premier, et ne dirent rien.
-
- [308] Sans doute un membre de la famille Rambouillet.
-
-Sur la mort de Sévigny on faisoit faire à Hippolyte de beaux
-compliments à Gondran: «Il étoit votre allié, disoit Hippolyte.--Mais
-bien plutôt le vôtre, répondoit Gondran, à cause du bonhomme.» Et
-Hippolyte répliquoit: «Les cornes d'un père ne touchent pas tant que
-celles qu'on porte soi-même.»
-
-L'abbé de Sainte-Croix, fils du premier président Molé, depuis
-garde-des-sceaux, fut ensuite le patron. On dit que le mari y
-consentoit, car il s'étoit incommodé à la débauche et aux braveries de
-sa femme. Gondran dit à sa femme: «Fais-toi jolie, il faut que ce
-garçon-là soit amoureux de toi.» Il lui donna, à ce qu'on dit, un
-collier de perles de sept mille livres. Voici comme cela se fit: un
-vieux garçon, ami de Sainte-Croix, lui montroit des raretés et ce
-collier entre autres: «Ah! qu'elles sont belles! dit la dame.--A votre
-service, répondit-il.--Vraiment, cela n'est pas de refus.» Et en
-badinant elle les emporta. On dit que pour une _discrétion_[309], il
-donna une toilette de cinq cents écus où tout est d'orfévrerie, et on
-parle de pendants de six mille livres.
-
- [309] Une _discrétion_ étoit une gageure indéterminée, dont
- l'importance étoit laissée à l'arbitrage de celui qui la perdoit.
- (_Dictionnaire de Trévoux._)
-
-Le commandeur de Saint-Simon lui fit une terrible malice; c'étoit
-quelque temps après le combat de Saint-Antoine. «Il n'y avoit rien
-plus pitoyable, disoit-il; vous eussiez vu apporter ce pauvre M. _de
-La Roche_....» Elle rougit. Il s'arrête, et puis ajoute:
-_Foucauld_[310]. Elle croyoit qu'il alloit dire _Giffard_. Il lui prit
-en ce temps-là une haine étrange pour La Case; elle lui défendit son
-logis. On ne sait pourquoi, si ce n'est que Sainte-Croix ne trouvoit
-pas bon qu'il y allât.
-
- [310] Il y fut fort blessé au visage. (T.)
-
-Gondran tomba malade au mois de mars 1653; il ne fut malade que douze
-jours: on lui fit venir un ministre, il l'écouta. Madame de Genlis
-alla dire au curé de Saint-André que Gondran étoit catholique. «J'y
-irai, dit le curé, quand on m'appellera.» Elle alla au premier
-président, qui lui demanda si cet homme vouloit des prêtres. «Il ne
-parle point, dit-elle.--Eh bien, répondit-il, ayez patience.» Elle fut
-enfin à la Reine, qui y envoya un exempt et des archers du
-grand-prevôt. Il y entra aussitôt des capucins, et le Père Vigner de
-l'Oratoire, fils d'un ministre; c'est un religieux fort impétueux et
-fort impertinent. Sa femme dit: «Il faudroit envoyer quérir M. de
-Sainte-Croix, c'est son meilleur ami. Il lui fera dire ce qu'il est.»
-Sainte-Croix apporte l'abjuration de Gondran, faite il y avoit près
-d'un an. La femme et Sainte-Croix parlent tout bas; Gondran déclare
-qu'il est catholique. Cependant il avoit été pendant l'été au prêche
-auprès de Pontoise avec son beau-père; il n'alloit ni à prêche ni à
-messe. Il appela toujours Sainte-Croix son bon ami. On disoit que
-Sainte-Croix damnoit la femme et sauvoit le mari. Gondran mourut comme
-une bête: il disoit à sa garde: «Ah! vieille m........., dès que je me
-porterai un peu mieux, je te ferai un enfant pour ta récompense.»
-Quand on lui parloit de mourir, il disoit mille sottises. Le curé de
-Saint-André conseilla à madame Galland de ne faire qu'un enterrement à
-la sourdine; cette sotte femme dit qu'il falloit faire les choses
-honorablement, et il lui en coûta cinq cents écus. Gondran dit à sa
-femme le soir de ses noces: «Tu m'as bien de l'obligation; ce n'est
-que pour t'épouser que je ne me suis pas fait catholique.»
-
-Dès qu'elle fut veuve, elle vécut régulièrement, et rendit à sa
-belle-mère tous les devoirs imaginables. On commençoit à dire que le
-mari avoit plus de torts qu'elle, et que c'étoit lui qui avoit voulu
-qu'elle fît galanterie; elle fut plus d'un an et demi à mener la plus
-triste vie du monde. Elle étoit garde-malade de sa belle-mère, qui
-puoit d'une façon épouvantable; il ne falloit pas faire semblant de
-s'en apercevoir et se tenir toujours là à entendre gronder; le
-meilleur temps qu'elle eût, c'étoit de lire des sermons; avec cela en
-même temps elle faisoit faire des habits magnifiques. Elle eut cette
-complaisance pour faire avantager ses enfants par sa belle-mère. A
-vingt-six ans, elle s'avisa de commencer à apprendre à jouer du grand
-et du petit luth; mais cela demeura là au bout de quelque temps. Je la
-fus voir peu après la mort de sa belle-mère (en 1655), je la trouvai
-qui parloit en personne détachée des choses du monde, qui n'aime que
-la solitude, les livres et l'ouvrage: «Car, disoit-elle, je ne
-comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point
-d'Espagne. J'aime sur toutes choses à rêver, j'y prends le plus grand
-plaisir du monde; j'aime ma liberté, non pour vivre dans le
-libertinage, mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me
-plaît. N'y a-t-il pas, ajouta-t-elle, bien du plaisir à pleurer tout
-son soûl quand on a été quinze jours sans pleurer?» Tantôt elle
-regrettoit son mari, parloit contre les seconds mariages. Quelque
-temps après elle se mit en tête de maigrir. Pour cela, elle étoit
-vingt-quatre heures sans manger, buvoit du vinaigre, mangeoit des
-citrons et autres vilainies. Elle se joua à se faire hydropique; elle
-maigrit, mais elle n'a quasi plus de santé; elle est un peu cruche; il
-lui prend des visions de faire fermer ses fenêtres en plein midi, et
-de lire sur son lit avec de la bougie. Elle ne voit plus tant d'hommes
-et est fort mélancolique. Il est vrai qu'elle a perdu assez de procès.
-On dit pourtant toujours que Sainte-Croix continue à la voir, et il y
-en a qui disent qu'ils sont mariés, mais qu'à cause des bénéfices on
-n'en déclare pas le mariage. Je sais bien que Sainte-Croix a vu les
-soeurs de madame de Gondran quand il y a eu quelque affliction dans la
-famille. Cette galanterie a cessé, aujourd'hui qu'elle est logée vers
-le Petit-Luxembourg.
-
-Villars de M. le prince de Conti, Villars, qu'on appelle vulgairement
-Villars _Orondate_, à cause de sa mine de héros[311], l'alla voir. Je
-dirai en passant que madame Pilou ne sachant ce que c'étoit
-qu'Orondate, l'appela Villars _La Rondache_; elle en a fait elle-même
-une plaisanterie, et on ne l'appelle quasi plus que Villars _La
-Rondache_.
-
- [311] _Orondate_, personnage du roman de Cyrus. Saint-Simon
- raconte, dans ses Mémoires, l'anecdote qui fit donner ce surnom
- au père du maréchal de Villars. (_Mémoires de Saint-Simon_;
- Sautelet, 1829, t. 2, p. 114.)
-
-La dame étoit ravie d'en être coquetée, quand madame de Gouville[312],
-dont il sera amplement parlé dans les _Mémoires de la Régence_, aussi
-bien que de ce Villars[313], enragée de ce qu'il s'attachoit plus à
-madame de Gondran qu'à elle, alla dire à madame de Villars[314] que
-son mari étoit épris de cette huguenote. La pauvre madame de Villars,
-qui étoit folle de son mari, fut trois jours sans manger; enfin il la
-pressa tant qu'elle lui dit ce que c'étoit. «Je ne la verrai plus,»
-lui dit-il. Ils se sont épousés par amour et par estime; elle est
-soeur de Bellefonds. Il fut quelque temps sans y aller. Elle, voyant
-cela, en usa fort bien, et maintenant elle s'est faite amie de madame
-de Gondran, et elles mangent quelquefois ensemble.
-
- [312] Lucie de Cotentin de Tourville, femme de Michel d'Argouges,
- marquis de Gouville. Bussy-Rabutin en a souvent parlé dans ses
- Lettres.
-
- [313] Le mépris semble percer dans cette expression de Tallemant.
- Il paroît bien que Villars, le père, ne dut sa fortune qu'à une
- infâme trahison. (Voyez les _Mémoires du P. Berthod_, dans la
- _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 48,
- p. 396 et suivantes.)
-
- [314] Marie Gigault de Bellefonds, marquise de Villars. C'étoit
- une femme de beaucoup d'esprit. Les lettres qu'elle écrivit à
- madame de Coulanges pendant qu'elle étoit ambassadrice en
- Espagne, l'ont mise au rang de nos épistolaires. On en a publié
- un petit volume en 1762, réimprimé depuis.
-
-Cette Gondran voudroit fort attraper le bonhomme
-d'Entragues-Chantemesle, qui est outré du mariage de son fils, qui, à
-l'âge de vingt-deux ans, en dépit de lui, a épousé une fille de
-trente ans qui n'a point de bien. A la vérité elle est de bonne
-maison: c'est la soeur de Sourdeac de Rieux, dont il est parlé au
-chapitre des extravagants. Madame de Gondran a joué au vert avec lui;
-ils sont assez voisins; il se laissoit prendre sans vert; mais j'ai
-peur, car ce n'est pas un sot, qu'il ne se laisse pas prendre d'une
-autre façon. Elle changeroit volontiers de religion pour lui; d'Avaux
-est aussi de ses galants. Il a quitté madame Dalesso.
-
-Madame de Gondran fut à Bourbon l'automne de 1659. Il y avoit
-là un vieux barbon de doyen des _Turlutains_[315] de M. le
-procureur-général, nommé Choppin. Cet homme, dans une compagnie où
-elle étoit, ayant ouï nommer madame de Gondran, dit: «Madame de
-Gondran?--Oui, madame de Gondran, répondit-on.--Quoi, cette belle
-madame de Gondran d'autrefois, dont on a tant parlé?» Quelqu'un ayant
-peur qu'il ne lui échappât quelque sottise, dit: «Oui, cette belle
-madame de Gondran elle-même, la voilà.» Ce rustre la regarde. «Ah!
-madame, on m'avoit dit que vous étiez si belle; je n'eusse jamais cru
-que c'eût été vous; mais l'âge change bien les gens.» Voilà cette
-femme déferrée qui ne put que lui dire: «Il est vrai, monsieur, l'âge
-change bien les gens.» On rompit les chiens par charité. En effet,
-elle n'est ni âgée ni trop changée. A Paris, comme elle vit qu'on en
-faisoit le conte, elle le fit elle-même, et s'en railloit la première.
-
- [315] Nous ignorons entièrement le motif de cette expression
- dérisoire de Tallemant à l'occasion des substituts du
- procureur-général du Parlement. Le mot se lit au manuscrit
- très-distinctement.
-
-Depuis, ses incommodités continuant, on lui conseilla de voir Le
-Large, parce que son mari avoit été bien débauché. Elle crut ce
-conseil et se renferma pour trois semaines; les servantes même, hors
-une, n'y entroient pas. Tout le monde veut que ce soit la v...... Ce
-dernier mois de mars 1660, elle se plaignoit fort des douleurs qu'elle
-sentoit dans les jointures; elle se plaignoit d'une jambe il y avoit
-long-temps. Au sortir de là, elle ne se pouvoit quasi soutenir; elle
-m'a dit: «Je ne sais si mes jambes reviendront; mais jusqu'ici je me
-trouve bien plus mal que je n'étois.»
-
-
-
-
-SÉVIGNY ET SA FEMME.
-
-
-Sévigny[316], qui par la faveur du coadjuteur, son parent, à qui
-l'abbé de Livry, Coulanges, fou de la mère, avoit voulu faire sa cour,
-avoit épousé cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de
-Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille écus en mariage,
-aujourd'hui cette madame de Sévigny dont nous avons parlé dans
-l'historiette de Ménage; ce Sévigny devint amoureux de madame de
-Gondran. Pour moi, j'eusse mieux aimé sa femme. Pour réussir en son
-dessein, il se met à faire la débauche avec le mari et à le mener
-promener. Il étoit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de
-Guise se met avec eux; Gondran disoit qu'il n'y avoit point d'homme
-plus heureux que lui, qui étoit toujours en festin, et avec de grands
-seigneurs; que les gens de la cour étoient tout autrement agréables
-que les gens de la ville, et qu'il ne pouvoit plus souffrir les
-bourgeois. Le chevalier de Guise demanda à voir la belle madame de
-Gondran; le mari ne s'y opposa pas autrement, mais la belle-mère ne le
-voulut pas. M. d'Aumale, depuis M. de Reims, aujourd'hui M. de
-Nemours, y fut reçu: je pense que la soutane rassura la bonne femme.
-
- [316] Henri, marquis de Sévigny, ou Sévigné. Le vrai nom est
- Sévigny, mais dans l'usage on adopta la seconde terminaison.
-
-Ce Sévigny n'étoit point un honnête homme, et il ruinoit sa femme, qui
-est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de
-Paris[317]. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort
-agréable; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle
-croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu
-gaillardes; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à
-propos. Quelqu'un lui avoit écrit un billet et l'avoit priée de ne le
-montrer à personne: elle laisse passer quelques jours, puis le montra
-et lui dit: «Si je l'eusse couvé plus long-temps, il fût devenu
-_poulet_.»
-
- [317] Tallemant est en général si avare d'éloges pour les femmes,
- que son témoignage en faveur de madame de Sévigné ne doit pas
- paroître suspect; il est d'ailleurs l'écho de tous les
- contemporains. Nous croyons devoir citer ici ce qu'en dit
- Conrart.
-
- «Sévigné avoit épousé la fille unique du baron de Chantal...
- Quoiqu'elle soit fort jolie et fort aimable, il ne vivoit pas bien
- avec elle, et avoit toujours des galanteries à Paris. Elle, de son
- côté, qui est d'humeur gaie et enjouée, se divertissoit autant
- qu'elle pouvoit, de sorte qu'il n'y avoit pas grande
- correspondance entre eux.... On dit qu'il disoit quelquefois à sa
- femme qu'il croyoit qu'elle eût été très-agréable pour un autre,
- mais que, pour lui, elle ne lui pouvoit plaire. On disoit aussi
- qu'il y avoit cette différence entre son mari et elle, qu'il
- l'estimoit et ne l'aimoit point, au lieu qu'elle l'aimoit et ne
- l'estimoit point. En effet, elle lui témoignoit de l'affection;
- mais comme elle a l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimoit pas
- beaucoup, et elle avoit cela de commun avec la plupart des
- honnêtes gens, car bien qu'il eût quelque esprit, et qu'il fût
- assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodoit point de lui,
- et il passoit presque partout pour fâcheux.» (_Mémoires de
- Conrart_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire
- de France_, deuxième série, tome 48, page 187.)
-
-Sévigny avoit fort peu de bien, il faisoit des marchés qu'après il
-rompoit. On fit séparer sa femme. Cependant, par amitié, elle
-s'engagea jusqu'à cinquante mille écus. Ces esprits de feu, pour
-l'ordinaire, n'ont pas grande cervelle. Elle disoit: «M. de Sévigny
-m'estime et ne m'aime point; moi je l'aime et ne l'estime point.»
-Ménage lui disoit: «Le plus grand malheur qui pouvoit arriver à M. de
-Sévigny, c'étoit de vous épouser; car tout le monde dit: _Quel homme
-pour cette femme!_»
-
-Elle baisoit un jour Ménage comme son frère; des galants s'en
-étonnoient. «On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive
-Eglise.» Une fois qu'il lui disoit qu'elle avoit tort d'avoir mis tant
-de bien sur la tête de son mari: «Pourvu, dit-elle, que je ne lui
-mette que cela sur la tête; patience!» Elle faisoit confidence
-de tout à Ménage, et lui, qui en avoit été amoureux autrefois,
-lui disoit: «J'ai été votre _martyr_, je suis à cette heure votre
-_confesseur_.--Et moi, répondit-elle, votre _vierge_[318].» Vassé en a
-été amoureux; Ménage lui demanda comment cela étoit arrivé; elle se
-mit à chanter une chanson que Patris fit à Gravelines pour un
-provincial, où il y avoit:
-
- Il fut blessé comme là,
- Et moi j'étois comme ici.
-
- [318] Il étoit constant que la princesse d'Harcourt et elle
- étoient nées en même jour. «Madame, lui dit-elle une fois,
- tombons d'accord de nos faits; dites-moi, voyons quel âge nous
- voulons avoir?» (T.)--Anne d'Ornano, comtesse de Montlaur, avoit
- épousé, en 1645, François de Lorraine, comte d'Harcourt; elle
- mourut au mois de septembre 1695, quelques mois avant madame de
- Sévigné, laquelle étoit née, comme on l'a récemment découvert, le
- 5 février 1626. Voir son extrait baptistère, t. 4, p. 156 de la
- _Revue rétrospective_.
-
-Et en disant cela, elle lui montra l'endroit où ils étoient assis tous
-deux.
-
-Un Gascon, nommé Laeger, dont nous avons parlé dans l'historiette de
-la comtesse de La Suze[319], s'avisa de faire une fable qui fut crue
-par tout Paris; il alla débiter que l'abbé de Romilly, par jalousie,
-en un bal, avoit dit les plus étranges choses du monde à madame de
-Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. A tout cela il
-n'y avoit rien de vrai; l'abbé seulement lui avoit dit chez elle
-qu'elle l'avoit mieux traité autrefois qu'elle ne faisoit[320].
-Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à
-Laeger dans une assemblée où il devoit être; mais on l'en fit avertir.
-Ce Laeger est un grand coquin; il fait l'homme à bonnes fortunes: il
-avoit une fois un portrait de la Desrulis[321], il le montroit assez
-volontiers, et disoit que c'étoit d'une dame de qualité. Il y eut une
-femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au
-lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils
-étoient à la campagne, lui ayant demandé à voir ce portrait, on y
-trouva la reine de carreau.
-
- [319] Voir t. 3, p. 250.
-
- [320] Conrart a rapporté les propos que l'abbé de Romilly auroit
- tenus (Voyez les _Mémoires de Conrart_, audit lieu, p. 191.)
-
- [321] Une g..... et comédienne. (T.)--Le nom surchargé dans le
- manuscrit est incertain.
-
-Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle
-de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne[322], et puis les porta à
-madame de Gondran. Deux jours après on demanda à mademoiselle de
-Chevreuse d'où venoit qu'elle avoit prêté ses pendants à madame de
-Gondran: la chose s'éclaircit, et mademoiselle de La Vergne fut
-obligée d'aller remercier mademoiselle de Chevreuse.
-
- [322] Qui fut depuis madame de Lafayette, l'auteur de _la
- Princesse de Clèves_.
-
-Le chevalier d'Albret, frère de Miossens, aujourd'hui le maréchal
-d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il
-n'avoit garde d'être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des
-railleries dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par
-Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua[323] aussi franc que
-Miossens avoit tué Villandry. Saint-Maigrin disoit: «Ma foi! ce
-chevalier d'Albret est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel,
-et qui tue fort bien le monde.» La pauvre amante disoit: «M. de
-Gondran et moi perdons notre meilleur ami.» Madame de Sévigny lui
-renvoya toutes ses lettres: on dit qu'elles parloient aussi bon
-françois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on
-dit que madame de Sévigny n'ayant ni portrait ni cheveux de son mari,
-car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne[324], envoya
-incontinent en demander à madame de Gondran.
-
- [323] Ce duel eut lieu le 3 février 1651. Conrart a fait de cet
- événement un récit très-circonstancié. (Voyez les _Lettres de
- madame de Sévigné_; Paris, Blaise, 1818; pièces préliminaires, t.
- I, p. 57, ou les _Mémoires de Conrart_, au lieu déjà cité, p.
- 186.)
-
- [324] Madame de Sévigné revint à Paris au mois de novembre 1651,
- dix mois après la mort de son mari. On lit dans la _Muse
- historique_ de Loret, à la date du 19 novembre 1651:
-
- Sévigny, veuve jeune et belle,
- Comme une chaste tourterelle,
- Ayant d'un coeur triste et marri
- Lamenté monsieur son mari,
- Est de retour de la campagne,
- C'est-à-dire de la Bretagne,
- Et malgré ses sombres atours,
- Qui semblent ternir ses beaux jours,
- Vient augmenter dans nos ruelles.
- L'agréable nombre des Belles.
-
-On conte une chose fort étrange de ce combat. Sévigny reçut une lettre
-de sa femme quatre jours avant qu'il se battît, par laquelle elle lui
-faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il
-s'étoit battu contre un tel, qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit
-reçu un coup d'épée. Madame de La Loupe, mère de madame d'Olonne et de
-la maréchale de La Ferté[325], dit que quelques mois avant la mort de
-son premier mari, un frère qu'elle avoit lui apparut (apparemment
-c'étoit un songe; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit
-point), et qu'il lui dit: «J'ai été tué, je suis en purgatoire; mais
-il n'est pas fait comme vous pensez; on souffre diversement; j'ai pour
-punition d'errer certain temps dans la forêt des loups ici proche:
-votre mari me viendra trouver dans cette année.» Elle, qui aimoit
-tendrement ce frère, s'est promenée vingt fois bien avant dans cette
-forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point.
-
- [325] Ces deux soeurs sont les véritables héroïnes des _Amours
- des Gaules_, de Bussy-Rabutin.
-
-Madame de Sévigny ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal,
-pensa s'évanouir; une autre fois elle s'évanouit à demi pour avoir vu
-le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'étoit allée
-promener à Saint-Cloud, elle aperçut Laeger dans une allée proche de
-la source. «Ah! dit-elle à deux officiers aux gardes qui étoient avec
-elle, voilà l'homme du monde que je hais le plus.--Madame, lui
-dirent-ils, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on
-l'extermine?--Non, dit-elle, il suffit qu'on le jette dans la
-fontaine.» En ces entrefaites, la compagnie avec laquelle Laeger étoit
-venu parut; elle reconnut des gens et n'osa faire affront à ce garçon
-devant eux. «Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui.» C'eût
-été un beau tour à elle.
-
-
-
-
-TURCAN.
-
-
-Turcan est un maître des requêtes qui a été conseiller au grand
-conseil: cet homme a toujours été un diseur banal de fleurettes, et, à
-tout prendre, fort sot homme. Madame Des Etangs, soeur du président
-Perrot, fit autrefois ce vaudeville sur lui:
-
- Turcan ne sauroit vivre
- S'il ne fait le coquet;
- A l'une il donne un livre,
- Et à l'autre un bouquet.
- Il dit de belles choses,
- Ne parle que de roses,
- Que d'oeillets et de lys;
- C'est un _Quand pour Philis_[326].
-
- [326] Le commencement d'une chanson de Porchères, qui avoit eu
- grande vogue autrefois. (T.)
-
-Il se maria avec la fille d'un intendant de M. de Guise; ils furent
-quelques années ensemble sans qu'on ouît dire qu'il y eût noise en
-ménage; mais à la fin elle voulut savoir si les autres hommes......,
-car il étoit si décrié de ce côté-là, qu'on l'appeloit vulgairement
-_Turcan brin de vergette_. Elle trouva facilement un galant, quoique
-médiocrement belle, et comme Turcan étoit à la campagne vers
-Châtellerault (il est originaire de ce pays-là[327]), un de ses amis
-lui écrivit qu'un cavalier d'Auvergne, nommé Canillac, visitoit fort
-soigneusement sa femme, et qu'on commençoit à en murmurer. Turcan
-revint aussitôt à Paris, et, après avoir ôté le nom de celui qui lui
-avoit écrit, montre la lettre à sa femme, et lui dit qu'encore qu'il
-n'y ajoutât point foi, il la prioit pourtant, afin d'éviter scandale,
-de ne voir plus ce gentilhomme. «Il n'y a rien plus aisé, lui
-dit-elle, il ne faut qu'en avertir les gens de céans.» Cela n'ôta pas
-au mari tout le soupçon qu'il pouvoit avoir. Il donna à sa femme un
-petit laquais qu'il avoit reconnu fidèle en d'autres rencontres, afin
-qu'il fût l'espion de la donzelle. Or, un jour d'été qu'il revint au
-logis d'assez bonne heure, il trouva ce petit laquais sur la porte,
-qui lui dit que madame s'étoit défait de lui, et qu'il ne savoit où
-elle étoit. Cela mit notre homme de si mauvaise humeur, que, pour
-rêver à son aise, il prend le chemin du Luxembourg seul, en habit
-court et à pied; il logeoit au quartier des Cordeliers. Comme il
-sortoit par la porte Saint-Germain, il aperçut un carrosse dont on
-avoit ôté fraîchement les armoiries; cela lui donna du soupçon; il le
-laissa pourtant passer; mais après, venant à considérer qu'il y avoit
-vu des femmes, et qu'elles avoient tiré le rideau, il se confirma dans
-son soupçon, et se mit à le suivre de loin. Ce carrosse cherchoit à se
-décharger de sa marchandise dans quelque église; mais par malheur il
-n'y en avoit pas une d'ouverte; il fallut donc aller jusqu'à la rue
-des Deux-Portes. Là madame Turcan et sa suivante, car c'étoient
-elles-mêmes, furent contraintes de descendre à la porte d'une femme de
-leur connoissance. A peine furent-elles descendues, que le mari en
-furie demanda à sa femme d'où elle venoit, et lui dit même quelque
-injure. Elle lui soutint effrontément qu'elle ne descendoit point de
-carrosse et qu'il étoit jaloux. Lui, pour la convaincre, court après
-ce carrosse, et ne put pourtant l'attraper que vis-à-vis de
-Saint-Severin; il étoit déjà entre chien et loup, de sorte que,
-croyant n'être point connu, il prit prétexte, en un passage si sujet
-aux embarras, de quereller le cocher, en lui disant qu'il l'avoit
-pensé rouer. Sur cela, faisant semblant de s'en vouloir plaindre à son
-maître, il tire le rideau et vit que c'étoit Canillac. Il en fut
-tellement transporté, qu'il ne put s'empêcher de lui donner un coup de
-poing. L'autre sortit du carrosse, et avec ses laquais eût outragé ce
-pauvre homme en sa personne aussi bien qu'en celle de sa femme, sans
-que Turcan cria au secours, et que le bourgeois s'émut aussitôt en sa
-faveur.
-
- [327] Il avoit fait mettre sur la porte de sa maison: _In
- fundulo, sed avito_. Châtelet, l'académicien, l'interprétoit
- ainsi: «Je suis gueux, mais c'est de race.» (T.)
-
-Cette femme cependant se retira chez la mère de Turcan, avec qui elle
-étoit fort bien, parce qu'elles n'avoient rien, à ce qu'on dit, à se
-reprocher l'une à l'autre, et que le fils n'était pas en bonne
-intelligence avec sa mère[328]. On fit une chanson sur cette aventure,
-à l'imitation de la grande, qui commençoit: _Gérard est fort bon
-compagnon_, etc.
-
-CHANSON.
-
- Canillac fut bon compagnon
- De suborner dame _Prudence_[329],
- Qui se targuoit de haut renom,
- Faisant la femme d'importance.
- Elle blâmoit fort le déduit.
- Le passe-temps, le badina a a a a a age,
- Et cependant on la surprit
- En revenant de garoua a a a a a age[330].
-
- Son mari la vit en passant
- Dans un carrosse sans livrée;
- Il la poursuit au même instant
- D'église en église fermée.
- La surprenant, elle jura
- Qu'elle venoit du voisinage;
- Mais en effet il la trouva
- Qu'elle venoit de garouage.
-
- Lui, plus ardent qu'un fier dragon,
- L'appela louve carnassière
- Et la chassa de sa maison.
- Hélas! qui eût dit que sa mère,
- J'entends la mère du cocu,
- La reçut sans mauvais visage;
- Si bien que l'on s'est aperçu
- Qu'elle approuvoit le garouage.
-
- Le beau-frère[331], trop prétendant
- A la faveur du codicile,
- Prenant en main le différend,
- La reçut en son domicile,
- Et fit rendre à ce mécontent
- Entièrement le mariage,
- Et consentit que le galant
- Continuât le garouage.
-
- [328] Le marquis de Royan, de La Trémouille, l'a depuis épousée.
- On fit un couplet contre d'Olonne, où il y avoit:
-
- Digne fils de ton père Royan,
- Et de ta mère Turcan, etc. (T.)
-
- [329] Elle faisoit fort la prude, et on l'appela ainsi pour se
- moquer d'elle. (T.)
-
- [330] _Garouage_, débauche. _Courir le garou_, _courir le
- guilledou_. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_, et le
- _Dictionnaire comique_ de Leroux.)
-
- [331] Perrot de La Malmaison espéroit d'hériter de cette
- belle-soeur qui n'avoit point d'enfants. (T.)
-
-La femme, quelques années après, demanda à être démariée: il furent
-visités l'un et l'autre. Elle vouloit être masquée; Guenaut, qui étoit
-pour Turcan, l'obligea à se démasquer..... Cependant, sans en venir au
-congrès, ils furent démariés. Après, elle épousa Canillac, qui la bat
-comme il faut. Ainsi, Turcan a eu de son vivant le plaisir qu'un
-innocent disoit à sa femme qu'il auroit s'il étoit mort: «Car, lui
-disoit-il, si j'étois mort et que tu fusses remariée à un autre qui te
-battît, je rirois tant, je rirois tant....»
-
-Tout ce désordre n'empêcha point Turcan de faire le fat. Il alla une
-fois chez la sénéchale de Rennes, avec qui Montreuil[332] le fou
-couchoit. «Vous êtes tout chagrin, lui dit-elle.--Je le crois bien,
-dit-il, j'approche de quarante ans.--Allez, allez, reprit-elle, ne
-soyez point chagrin de cela, vous n'en approcherez jamais.» Il en
-avoit plus de quarante-cinq.
-
- [332] Mathieu de Montereul, le poète, celui duquel madame de
- Sévigné disoit qu'il étoit _douze fois plus étourdi qu'un
- hanneton_. (Lettre à Ménage, t. 1, p. 47 de l'édition de Blaise;
- Paris, 1818, in-8.)
-
-
-
-
-NINON DE LENCLOS.
-
-
-Ninon est fille de Lenclos, un suivant de M. d'Elbeuf, qui jouoit fort
-bien du luth[333]. Elle étoit encore bien petite quand son père fut
-obligé de sortir de France pour avoir tué Chaban[334], de façon que
-cela pouvoit passer pour un assassinat, car l'autre avoit encore le
-pied dans la portière quand Lenclos le perça d'un coup d'épée.
-
- [333] Lenclos étoit un gentilhomme de Touraine, qui avoit épousé
- une demoiselle de Raconis, d'une famille noble de l'Orléanais.
- Anne, leur fille, plus ordinairement appelée Ninon, née à Paris
- le 15 mai 1616 (d'autres disent 1615), y mourut en octobre 1706.
-
- [334] Il est parlé de ce Chaban dans l'historiette de la
- maréchale de Themines.
-
-Durant son absence, cette fille devint grandette. Elle n'eut jamais
-beaucoup de beauté, mais elle avoit dès-lors beaucoup d'agrémens; et
-comme elle avoit l'esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit
-admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c'étoit
-au Marais) l'avoient souvent avec elles.
-
-Saint-Etienne fut le premier qui lui en conta: il avoit de grandes
-libertés là-dedans. La mère croyoit qu'il épouseroit Ninon; mais enfin
-ce commerce finit, non, à ce qu'on dit, sans la mettre à mal. Le
-chevalier de Barai en fut amoureux ensuite. On dit qu'une fois qu'on
-ne vouloit point qu'elle lui parlât; l'ayant vu passer dans la rue,
-elle descend vite à la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit
-fort; elle n'avoit rien pour lui donner: «Tiens, dit-elle en lui
-donnant son mouchoir où il y avoit de la dentelle, laisse-nous en
-paix.»
-
-Cependant Coulon[335] poussoit sa fortune, car il lui en vouloit
-aussi. Je pense qu'il traita avec la mère au Mesnil-Cornuel. Madame
-Coulon découvrit tout le mystère; alors toutes les honnêtes femmes, ou
-soi-disant, abandonnèrent Ninon et cessèrent de la voir. Coulon leva
-le masque et l'entretint tout ouvertement; il lui donnoit cinq cents
-livres par mois, qu'il a, dit-on, continué de lui donner jusqu'en
-1650, huit ou neuf ans durant, quoiqu'il fût bien arrivé des désordres
-entre eux[336]. Aubijoux, quelque temps après, fut associé à Coulon,
-et contribuoit aussi de son côté.
-
- [335] Coulon, conseiller au Parlement, qui a beaucoup marqué dans
- les troubles de la Fronde. (_Voyez_ plus haut l'Historiette de sa
- femme, où il est un peu question de lui.)
-
- [336] Ceci ébranleroit fort la réputation de désintéressement que
- la plupart des biographes de Ninon s'étoient accordés à lui
- faire. «Elle poussoit les scrupules du désintéressement, lit-on
- dans la _Biographie universelle_, jusque-là que ceux dont elle
- avoit satisfait les désirs, perdoient le droit de lui faire
- accepter les dons les plus légers.» Toutefois, sans crainte de se
- contredire, Tallemant n'en dit pas moins, quelques pages plus
- loin: «_Elle n'est point intéressée._»
-
-Le premier dont elle devint amoureuse fut feu M. de Châtillon, qui fut
-tué à Charenton; il n'étoit alors que d'Andelot. Elle lui écrivit, et
-lui donna rendez-vous. Il y va; mais comme c'étoit un inconstant, il
-la quitta bientôt. Elle qui, comme vous verrez par la suite, étoit
-plutôt d'humeur à quitter qu'à être quittée, ne trouva point ce
-traitement supportable, et s'en plaignit à La Moussaye, qui fit leur
-paix et lui ramena le fugitif. Ensuite elle eut des galants en assez
-bon nombre. Cependant la subvention de Coulon marchoit toujours.
-Sévigny[337], Rambouillet ont été de ses amants par quartier. Elle a
-eu un fils de Méré[338], et un de Miossens[339]. Un jour, au Cours,
-elle vit que le maréchal de Grammont obligea un homme bien fait, qui
-passoit à cheval, à se venir mettre dans son carrosse; c'étoit
-Navailles[340], qui n'étoit pas encore marié: il lui plut; elle lui
-envoie dire qu'elle seroit bien aise de lui parler à la sortie; bref,
-elle l'emmena chez elle. Ils soupèrent; après elle le conduit dans une
-chambre bien propre, lui dit qu'il se couche, et qu'il aura bientôt
-compagnie. Lui, qui étoit peut-être las, s'endort. Quand elle le vit
-ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits
-de ce dormeur. Le lendemain elle s'en habille, et, l'épée au côté,
-entre dans la chambre d'assez bonne heure en jurant. Navailles se
-réveille; il voit un homme qui veut tout tuer: «Ah! monsieur, lui
-dit-il, je suis homme d'honneur; je vous satisferai; point de
-supercherie, au nom de Dieu!» Alors elle s'éclate de rire......
-
- [337] Ninon captiva non-seulement Henri de Sévigné, mais Charles,
- son fils; le marquis de Grignan, petit-fils, se plaisoit aussi
- beaucoup dans la société de cette femme célèbre. (_Notice_ sur
- madame de Sévigné, par M. Saint-Surin, t. I, p. 59 de l'édition
- de Blaise, 1818.)
-
- [338] Georges Brossin, chevalier de Méré. On a de lui divers
- ouvrages écrits avec roideur et obscurité, mais avec une grande
- pureté de style. (Voyez ses _OEuvres_; Amsterdam, 1692, 2 vol.
- in-12.)
-
- [339] Miossens devint depuis le maréchal d'Albret.
-
- [340] Philippe de Montault-Benac, depuis duc de Navailles, et
- maréchal de France. Il épousa, en 1651, Suzanne de Baudean de
- Neuillan, qui devint gouvernante des filles d'honneur de la
- Reine, et eut, à cette occasion, quelques démêlés avec Louis XIV.
-
-Comme Charleval[341] la pressoit de lui accorder ce que vous savez,
-elle lui dit: «Attends mon caprice.» C'a été son premier martyr;
-jamais il n'en a pu avoir rien, non plus que Brancas[342]. Mais ce qui
-m'a le plus surpris, c'a été feu Moreau, fils du lieutenant civil: il
-étoit fort aimable. Elle l'a toujours bien voulu pour ami; mais il est
-mort sans en avoir reçu aucune faveur. On a distingué ses amants en
-trois classes: les _payeurs_, dont elle ne se soucioit guère et
-qu'elle n'a soufferts que jusqu'à ce qu'elle ait eu de quoi s'en
-passer; les _martyrs_, et les _favoris_.
-
- [341] Jean-Louis-Faucon de Ris, seigneur de Charleval, dont
- Lefèvre de Saint-Marc a réuni les poésies légères en 1759.
-
- [342] Le marquis de Brancas, le distrait, le Ménalque de La
- Bruyère.
-
-Elle disoit qu'elle aimoit bien les blonds, mais qu'ils n'étoient pas
-si amoureux que les bruns. En 1648 elle fit un voyage à Lyon: les uns
-disoient que c'étoit pour se faire traiter secrètement de quelque
-incommodité; je ne crois cependant pas qu'elle ait jamais eu de mal;
-les autres, par fantaisie. On a dit que ce fut pour Villars
-_Orondate_, depuis ambassadeur en Espagne, et qu'elle fit le voyage en
-poste comme un courrier, et point en chaise, comme on a fait depuis:
-elle étoit déguisée en homme. Elle disoit que c'étoit à dessein de se
-retirer. En effet, elle se mit dans un couvent. Là, le cardinal de
-Lyon[343] devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques
-folies pour elle.
-
- [343] Le cardinal de Lyon étoit le frère du cardinal de
- Richelieu.
-
-Un frère de Perrachon[344] en fut transpercé de part en part; et, sans
-lui rien demander, la pria de trouver bon qu'il la vît quelquefois, et
-qu'il lui donnât une maison qui pouvoit bien valoir huit mille écus;
-mais comme après il en prétendit des choses qu'elle ne lui vouloit pas
-accorder, un beau matin, car elle n'est point intéressée, elle lui
-rendit sa donation.
-
- [344] Perrachon étoit un avocat de Lyon. (Voyez le _Faux
- Satirique puni_; Lyon, Claude Rey, 1696, in-8º.)
-
-De retour, elle se met dans la tête de ne s'abandonner absolument qu'à
-ceux qui lui donneroient dans la vue; elle alloit au-devant, le leur
-disoit ou le leur écrivoit. Elle eut Sévigny, tout marié qu'il étoit,
-trois mois ou environ, sans qu'il lui en ait rien coûté qu'une bague
-de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit
-Rambouillet en sa place pour trois autres mois. Elle lui écrivit en
-badinant: «Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est l'infini pour
-moi.» Charleval y ayant trouvé ce jouvenceau, s'approcha de l'oreille
-de la belle et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien la mine d'être un
-de vos caprices.» Depuis on appelle ses passants ses _caprices_, et
-elle disoit: «Par exemple, j'en suis à mon vingtième caprice,» pour
-dire à mon vingtième galant. Durant sa passion, personne ne la voyoit
-que celui-là; il alloit bien d'autres gens chez elle; mais ce n'étoit
-que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un
-ordinaire assez raisonnable. Sa maison étoit passablement meublée, et
-elle avoit toujours une chaise fort propre.
-
-Vassé succéda à Rambouillet. Elle reçut de celui-là parce qu'il étoit
-fort riche: il ne laissa pas de payer encore quand son temps fut fait;
-mais comme Coulon et Aubijoux, il ne la touchoit que quand la
-fantaisie en prenoit à Ninon.
-
-Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n'a qu'un talent,
-c'est de se connoître admirablement bien en viande, étoit comme son
-banquier; elle tiroit sur lui des lettres de change: _M. Fourreau
-paiera_, etc. On croit qu'il n'en a quasi rien eu.
-
-Charleval, un M. d'Elbène et Miossens ont fort contribué à la rendre
-libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait,
-fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir été fort ferme en
-une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par
-bienséance reçu tous ses sacrements. Ils lui ont fait prendre un
-certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne
-lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie. Dans ses lettres,
-il y a du feu, mais tout y est bien déréglé. Elle se fait porter
-respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne souffriroit pas que le
-plus huppé de la cour s'y moquât de qui que ce soit qui y fût.
-
-Coulon et elle se brouillèrent (1650) parce qu'elle quitta le Marais
-pour le faubourg Saint-Germain, où logeoit Aubijoux. Feu le petit
-Moreau, fils de la lieutenante civile, en étoit alors furieusement
-amoureux; il étoit devant elle comme devant la Reine: il payoit, mais
-on ne sait s'il vivoit avec elle. J'ai ouï dire à des voisins que son
-laquais lisoit toujours le billet de son maître en entrant chez la
-demoiselle, et la réponse de la demoiselle après en sortant. Elle
-disoit un jour à Rambouillet: «Dites-moi, un tel est-il beau? car j'ai
-grand besoin de ragoût.» Elle faisoit cela assez en honnête personne,
-car elle n'en prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement à
-devenir grosse.
-
-Le carême de 1651, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez
-souvent; par malheur on jeta un os par la fenêtre sur un prêtre de
-Saint-Sulpice qui passoit: ce prêtre alla faire un étrange vacarme au
-curé, et, par zèle, ajouta, comme une vétille, qu'on avoit tué deux
-hommes là-dedans, outre qu'on y mangeoit de la viande tout
-publiquement. Le curé s'en plaignit au bailli[345], qui étoit un
-fripon. Ninon, avertie de cela, envoie M. de Candale et M. de
-Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilité.
-
- [345] Le faubourg Saint Germain étoit alors soumis à la
- juridiction de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés. Un édit du mois
- de mars 1674 ayant réuni les justices particulières au Châtelet
- de Paris, celle de Saint-Germain fut réduite à l'enclos de
- l'abbaye. (Voyez _l'Histoire de l'abbaye de
- Saint-Germain-des-Prés_, par D. Bouillart; Paris, 1724, in-folio,
- p. 269.)
-
-L'été suivant elle se trouva au sermon auprès d'une madame Paget,
-femme d'un maître des requêtes. Cette femme prit grand plaisir à
-causer avec elle, et demanda à Du Pin, trésorier des menus plaisirs,
-qui elle étoit. «C'est madame d'Argencourt de Bretagne qui vient
-plaider ici.» Il goguenardoit sur ce mot d'Argencourt; l'autre le
-crut, et dit à Ninon: «Madame, vous avez donc un procès? Je vous y
-servirai; j'aurois la plus grande joie du monde de solliciter pour une
-si agréable personne.» Ninon se mordoit les lèvres, de peur de rire.
-Bois-Robert en ce temps-là la salua. «D'où connoissez-vous cet homme?
-dit madame Paget.--Madame, je suis sa voisine; je loge au
-faubourg.--Ah! je ne lui pardonnerai jamais de nous avoir quittés
-pour une Ninon, pour une vilaine.--Ah! madame, dit Ninon un peu
-déferrée, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, c'est peut-être une
-honnête fille. On en peut peut-être autant dire de vous et de moi; la
-médisance n'épargne personne.» Au sortir, Bois-Robert aborde madame
-Paget[346], et lui dit: «Vous avez bien causé avec Ninon.» Voilà la
-dame en colère contre Du Pin et contre Ninon aussi; cependant elle
-l'avoit trouvée si agréable que Du Pin hasarda de mener Ninon dans le
-jardin de Thévenin l'oculiste, à la porte de Richelieu, où le
-voisinage alloit se promener. Madame Paget, qui est femme du neveu de
-madame Thévenin, s'y trouva, et elle causa encore avec Ninon[347].
-
- [346] Cette madame Paget est galante. (T.)
-
- [347] La même anecdote a été racontée précédemment, avec quelques
- différences, par Tallemant, dans l'Historiette de Bois-Robert.
-
-Un jour qu'on faisoit la guerre à Bois-Robert en présence de Ninon,
-qu'il aimoit les beaux garçons: «Ah! vraiment, dit-il, il n'y a pas
-d'apparence de dire cela en présence de mademoiselle.--Moquez-vous de
-cela, dit-elle, je ne suis pas si femme que vous penseriez bien.»
-
-Villarceaux est le dernier galant qu'elle ait eu. Pour le voir plus
-facilement et n'être point à Paris (c'étoit en 1652), elle alla dans
-le Vexin, chez un gentilhomme de qualité nommé Varicarville, qui est
-riche et fait bonne chère aux gens; mais c'est un original, et surtout
-en mangeaille, car il ne tâte de rien qui ait eu vie, non point par
-aversion comme un gentilhomme de Beauce nommé d'Auteuil, qu'on n'a
-jamais pu tromper là-dessus, l'estomac lui soulève incontinent, mais
-par vision. Ce Varicarville ne croit pas grand'chose non plus qu'elle.
-Un jour ils s'enfermèrent tous deux pour raisonner; on leur demanda ce
-qu'ils faisoient là. «Nous tâchions, dit-elle, de réduire en articles
-notre créance; nous en avons fait quelque chose, une autre fois nous y
-travaillerons tout de bon.»
-
-Un jour, Villarceaux, dans sa grande passion, vit par sa fenêtre, car
-il logeoit exprès vis-à-vis, qu'elle avoit une bougie allumée; il lui
-envoya demander si elle se faisoit saigner; elle répondit que non: il
-conclut donc qu'elle écrivoit à quelque rival. La jalousie le prend,
-il veut aller lui parler; et, dans ce transport, croyant prendre son
-chapeau, il se met une aiguière d'argent sur la tête, et de telle
-force qu'on eut bien de la peine à l'arracher: elle ne le satisfit
-pas; il tombe malade dangereusement. Elle en fut si touchée qu'elle se
-coupa tous ses cheveux, qui étoient très-beaux, et les lui envoya pour
-lui faire voir qu'elle ne vouloit point sortir ni recevoir personne
-chez elle. Ce sacrifice fit cesser son mal; la fièvre le quitta
-aussitôt: elle l'apprend, va chez lui, se couche dans son lit, et ils
-demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers.
-
-Elle a eu deux enfants de Villarceaux[348]. On disoit: «Elle vieillit,
-elle devient constante.» Elle pouvoit avoir trente ans. Deux ans
-après, un grand garçon fort bien fait, nommé Des Mousseaux, il est de
-Beauvais, au retour de Suède, où la Reine, sur sa bonne mine, l'avoit
-fait capitaine de ses gardes, depuis elle fut contrainte de lui ôter
-cet emploi, sur ce que d'autres François dirent qu'il n'étoit pas
-gentilhomme (avant cela il avoit été en Candie, où il avoit porté les
-armes quelque temps pour les Vénitiens); ce Des Mousseaux donc fit
-connoissance avec elle à la comédie, et l'alla voir; elle étoit au
-lit. «Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui avez la hardiesse de me
-venir voir sans introducteur?--Je n'ai point de nom, répondit-il.--Et
-d'où êtes-vous?--Je suis Picard (elle hait les Picards).--Et où
-avez-vous été nourri?--En Candie.--Jésus! quel homme! Mais ne
-seriez-vous point un filou? Pierrot, prenez garde qu'il ne me vole. Je
-ne sais qui vous êtes, il me faudroit un répondant.--Je vous donnerai
-Bois-Robert.--Ce n'est pas ce qu'il me faut, ni à vous aussi.--Je vous
-donnerai donc Roquelaure.--Il est trop gascon (notez qu'il ne les
-connoissoit que de vue)--Mais quand j'aurois un répondant, qu'en
-seroit-il?--Nous verrions; vous passeriez quelque temps ici, car je
-suis changeante, Pierrot vous serviroit.--Mais je n'ai rien, dit-il,
-il me faut entretenir.--Combien voulez-vous?--Une pistole par
-jour.--Allez, dit-elle, je vous donne quarante sous.» Enfin il se
-coupa et nomma Rambouillet qu'il connoissoit. «Ah! dit-elle, je prends
-celui-là pour répondant.» Ils se séparèrent là-dessus. Depuis ce
-garçon s'est donné à M. de Noailles.
-
- [348] On assure que le fils que Ninon avoit eu de Villarceaux
- conçut une passion très-vive pour sa mère qu'il ne connoissoit
- pas, et qu'en apprenant le secret de sa naissance il se donna la
- mort. Ce fait ne nous semble pas être bien établi, mais Ninon est
- du nombre de ces personnages singuliers au sujet desquels on a
- souvent altéré la vérité.
-
-L'amourette de Villarceaux donna bien du chagrin à sa femme.
-Bois-Robert dit qu'un jour qu'il étoit allé à Villarceaux, car
-Villarceaux est son hôte à Paris, le précepteur de ses enfants fit
-voir à Bois-Robert comme ils étoient bien instruits: il demanda à l'un
-d'eux: «_Quis fuit primus monarcha?--Nembrod.--Quem virum habuit
-Semiramis?--Ninum[349]._» Madame de Villarceaux se mit en colère
-contre le pédagogue. «Vraiment, lui dit-elle, vous vous passeriez bien
-de leur apprendre des ordures;» et que c'étoit la mépriser que de
-prononcer ce nom-là chez elle. Villarceaux (1656) prit jalousie du
-maréchal d'Albret qui, n'ayant pu rien faire chez Guerchy[350], qui
-logeoit vis-à-vis de Ninon, passa le ruisseau, et en conta à Ninon
-pour la deuxième fois. Il se vantoit hautement qu'il en étoit défait
-pour toujours. On verra dans les Mémoires de la Régence la persécution
-que les dévots firent à la pauvre Ninon, et le reste de ses aventures.
-En 1671, elle s'éprit d'un garçon de ma connoissance. Un jour, comme
-ils étoient ensemble en carrosse, elle remarqua que ce jeune homme
-remarquoit toutes les femelles qui passoient. «Hé! vous lorgnez bien,»
-lui dit-elle; et en disant ceci, elle lui donne un grand soufflet:
-c'est qu'elle n'est plus jeune, et qu'elle se défie de ses forces.
-
- [349] Molière a mis cette scène dans sa comédie de _la Comtesse
- d'Escarbagnas_.
-
- [350] Mademoiselle de Guerchy, fille d'honneur de la reine Anne
- d'Autriche. Sa mort tragique donna lieu au sonnet de _l'Avorton_.
- (Voyez les _Délices de la poésie galante_, deuxième partie;
- Paris, Jean Ribou, 1667, in-12, p. 36)
-
-
-
-
-M. DE VILLARCEAUX
-
-ET MADAME DE CASTELNAU,
-
-AVEC M. ET MADAME DE NOUVEAU.
-
-
-Villarceaux[351] est fils d'un M. de Villarceaux, qui étoit un
-gentilhomme de qualité du Vexin françois; sa mère étoit de Leuville,
-grande joueuse, qui avoit de l'esprit, mais fort médiocrement de
-cervelle. Au retour de Hollande, où il avoit porté les armes,
-quoiqu'il fût tout jeune, on parla de le marier à la fille d'une
-madame d'Espinay, dont le mari, qui étoit Girard[352], avoit gagné du
-bien, durant les troubles, à être gouverneur de Saint-Denis. La mère
-est de Châteaudun: elle a bien chanté autrefois. Ils se prirent
-d'amour tous deux; et, moitié figue, moitié raisin, il en eut tout ce
-qu'il vouloit; le lendemain elle lui écrivit qu'elle étoit au
-désespoir de ce qu'elle avoit fait, qu'elle vouloit mourir, etc.
-Cependant le mariage se rompt, et Castelnau-Mauvissière l'épouse[353].
-Villarceaux y retourne comme si de rien n'étoit; et, dès que le mari
-fut à l'armée, voilà le commerce établi entre eux. Cela dura assez
-long-temps, quoique Villarceaux fut marié; car il avoit épousé
-mademoiselle d'Esches[354], dont le frère étoit devenu fou d'amour
-pour mademoiselle de Gramont, aujourd'hui madame de Saint
-Chaumont[355]. Il fut dix ans sans vouloir sortir de son écurie;
-depuis le mariage de sa soeur, il est revenu en son bon sens, et a
-épousé mademoiselle de Clinchamp. Castelnau réussit à l'armée; il
-parvint à être lieutenant-général. Il étoit peint en général d'armée
-dans la ruelle du lit sur lequel on le faisoit cocu. Dans l'action
-même elle le voyoit, et...... elle disoit d'un ton entremêlé de
-soupirs et tremblotant: «Faut-il que je fa fa fasse cocu un si
-vaillant hom, homme,» et quelquefois elle s'écrioit: «Grand héros, me
-le pardonnerez-vous!» Avec cela il est bien fait; mais je crois qu'il
-n'a pas grande vivacité, et qu'il n'est bon qu'au métier qu'il fait.
-
- [351] Louis de Mornay, marquis de Villarceaux. Il est mort en
- 1691.
-
- [352] Je pense des Girard dont il y a eu un procureur-général de
- la chambre; il y en a encore un présentement. Le président de
- Tillet est de cette famille; c'est peu de chose dans l'origine.
- (T.)
-
- [353] Jacques de Castelnau, seigneur de Mauvissière, maréchal de
- France, épousa, au mois de mars 1640, Marie de Girard, fille d'un
- maître-d'hôtel ordinaire du Roi, et mourut eu 1658, à l'âge de
- trente-huit ans.
-
- [354] Denise de La Fontaine, demoiselle d'Esches et d'Orgerus,
- fille d'honneur de la Reine.
-
- [355] Suzanne-Charlotte de Gramont, femme de Henri Milte de
- Miolans, marquis de Saint-Chaumont.
-
-Enfin il vint un soupçon à Villarceaux; il crut que Nouveau,
-beau-frère de la dame, étoit trop bien avec elle; il interrogea une
-petite fille, et lui fit dire, en badinant avec elle, que Nouveau et
-sa maman se baisoient. Un jour qu'elle lui avoit fait finesse, et
-qu'il y avoit apparence qu'elle se vouloit défaire de lui, Nouveau
-arriva; la voilà embarrassée; il conclut que c'étoit un rendez-vous,
-et que c'étoit pour cela qu'on avoit fait tant de façons; il
-s'emporta furieusement, et dit à Nouveau: «Venez-vous-en, et celui qui
-en aura eu le moins la cèdera à son compagnon.» Il montra deux cents
-lettres, des portraits, des bracelets de cheveux. Nouveau lui avoua
-qu'il n'en avoit jamais eu que des baisers: «Mais si vous pouvez, lui
-dit-il, m'en faire avoir davantage, vous me ferez plaisir.» Dans cette
-fureur il lui donna je ne sais combien de lettres; et, après avoir
-traité la dame de carogne, il sema le reste par tout Paris. On croit
-que Nouveau lui succéda. Cette femme fait la cavalière, et tire un
-pistolet; elle a plus d'esprit que sa soeur, mais sa soeur est plus
-jolie; ce n'est pas grand chose pourtant. Ce Nouveau[356], un jour, au
-commencement qu'il eut équipage de chasse, courant un cerf, demanda à
-son veneur: «Dites-moi, ai-je bien plaisir à cette heure[357]?»
-Un jour il parut sur son balcon avec un Saint-Esprit à son
-juste-au-corps, le cordon et la croix par-dessus, et un autre
-Saint-Esprit à son manteau. Vineuil dit en riant: «De ce balcon je
-pense qu'on a fait un colombier; que de pigeons[358]!»
-
- [356] Jérôme de Nouveau, surintendant-général des postes, grand
- trésorier des ordres du Roi en 1654, mourut en 1665.
-
- [357] Ce propos ridicule étoit si connu, que La Bruyère, dont
- l'ouvrage n'a paru qu'en 1687, en a aussi fait mention. L'auteur
- des _Caractères_ désigne Nouveau sous le nom de _Ménalippe_. «Un
- autre (_le président Le Coigneux_), avec quelques mauvais chiens,
- auroit envie de dire, _ma meute_...... Il ne dit pas comme
- Ménalippe: _Ai-je du plaisir?_ Il croit en avoir, etc.» (La
- Bruyère, chap. _de la Ville_.)
-
- [358] Ce mot nous fait souvenir de ce grand seigneur (c'étoit, ce
- nous semble, un duc de Brissac) qui tenoit tant à son cordon
- bleu, qu'il en avoit fait imiter un avec du fer-blanc, afin de ne
- point s'en séparer quand il entroit dans le bain.
-
-Madame de Nouveau est la plus grande folle de France en braverie. Pour
-un deuil de six semaines, on lui a vu six habits; elle a eu des jupes
-de toutes les couleurs tout à la fois. Qu'on la prie de montrer celle
-qu'elle a: «Ah! dit-elle, c'est la moindre; ma verte est débordée, on
-met des points de soie à ma bleue, le brodeur refait quelque chose à
-ma jaune, la ceinture de mon incarnate est défaite.» Une jupe de toile
-d'or avec quatre grandes dentelles, ce n'est qu'une petite jupe: «Ne
-vous amusez pas à cela, disoit-elle, mais regardez mon velours, car il
-est divin.» Et tout le jour elle ne parlera d'autre chose. Une vanité
-la plus impertinente qu'on ait jamais vue: «Mademoiselle de Chevreuse
-et moi, disoit-elle, nous donnerons les violons tour à tour.» Elle dit
-une fois que la Reine lui avoit dit en amie qu'elle ne tînt plus
-table, qu'il n'y avoit plus qu'elle qui fît cette dépense: «Aussi ne
-la tiens-je plus. Pourtant Miossens (et quatre ou cinq autres qu'elle
-nommoit) ont dîné chez moi; mais je n'appelle pas cela du monde[359].»
-Etant grosse, on retint deux nourrices, de peur d'en manquer. Une fois
-elle ne voulut pas prendre un laquais parce qu'il étoit laid, et que
-si elle devenoit grosse, il y auroit du danger à le regarder. «Voire,
-répondit ce laquais, et ne voit-elle pas tous les jours son mari?»
-Ruvigny dit, quand cet homme eut le cordon bleu, que depuis cela ses
-coutures paroissoient une fois davantage.
-
- [359] C'étoit à la fin de l'année 1651. (T.)
-
-Ce n'est pas tout: elle prit une intendante de sa santé; c'étoit une
-madame Convers, femme d'un commis au grenier à sel de Châteaudun; on
-en a un peu médit autrefois. Cette femme lui dit ce qu'il faut qu'elle
-fasse pour se bien porter; peut-être la sert-elle aussi en ses amours.
-Elle s'éprit un peu de Jeannin[360], trésorier de l'épargne; mais
-Jeannin lui avoit fait un peu faux bond, et en contoit à Guerchy. La
-dame en inquiétude alla voir madame de Chalais[361]; et, l'ayant mise
-sur le discours de son frère: «A propos, dit-elle, on m'a dit qu'il en
-vouloit à mademoiselle de Guerchy.--Eh! vraiment il n'y songe pas; il
-est un peu rouillé; il n'a écrit il y a long-temps; puis à la cour on
-se moque tant de ces gens de la ville.--Ce n'est pas que je m'en
-tourmente; car quel intérêt y ai-je? Ma foi, je suis bien folle de
-vous parler de cela.» Jeannin eut sur ses doigts à son tour; car,
-comme il se rapprochoit, le comte Du Lude vint à la traverse qui
-l'emporta sur l'autre de grande hauteur; mais par malheur il laissa
-tomber un billet où, pour toutes jolies choses, elle lui mandoit
-qu'elle avoit une espèce de perte de sang. On en fit une telle guerre
-au galant qu'il ne savoit où se mettre. Jeannin remonta enfin sur sa
-bête; il se logea tout contre, et y mangeoit tous les jours, jusque là
-qu'elle faisoit attendre à servir qu'il fût venu; c'étoit le meilleur
-ami du mari. On tient toujours une table admirable là-dedans, mais on
-dit que Nouveau emprunte de tous côtés. Jeannin tient table aussi et a
-d'autres amourettes.
-
- [360] Nicolas Jeannin de Castille, marquis de Montjeu, mourut au
- mois de juillet 1691.
-
- [361] C'étoit la veuve de Henri de Talleyrand, comte de Chalais;
- elle étoit soeur de Jeannin de Castille. (_Voyez_ plus haut son
- article dans ces Mémoires, t. 2, p. 350.)
-
-
-
-
-MADEMOISELLE DE SALLENAUVE.
-
-
-Mademoiselle de Sallenauve étoit une demoiselle de Champagne qui
-n'avoit ni père ni mère, et rien qu'un frère; elle pouvoit avoir
-quarante mille écus de bien. Saint-Etienne, fils du gouverneur de
-Château-Renault, l'enleva de Reims, où elle étoit chez ses parents. Il
-prit le temps qu'elle alloit à la messe et l'heure qu'il n'y a guère
-de gens par les rues. Ce n'étoit point de son consentement; mais on
-dit que, dès qu'ils furent hors des faubourgs, elle s'apprivoisa avec
-lui. Il étoit assez adroit auprès des femmes; on dit qu'elle ne le
-trouva pas vigoureux. Il la mena à Château-Renault: il croyoit obliger
-son père à lui donner du bien en se mariant; mais le père ne le voulut
-jamais.
-
-Quand M. le Prince alla en Champagne pour mener des troupes au
-maréchal de Guebriant en Allemagne, Saint-Etienne lui demanda sa
-protection; Arnauld étoit son parent ou son ami. M. le Prince la lui
-accorda[362]. Elle fut assez long-temps entre ses mains: enfin elle
-s'en lassa. Cet homme ne manquoit pas d'esprit, mais il n'étoit pas
-trop sain, et n'étoit brave ni en guerre ni en amour. Il faut bien
-qu'elle y ait trouvé quelque chose à refaire, puisqu'après tout le
-bruit que cela a fait, elle n'a pu se résoudre à l'épouser.
-Saint-Etienne fut enfin obligé de la mettre en religion à Mézières;
-mais c'étoit chez une des tantes du cavalier. Là, M. le Prince lui
-parla; elle dit qu'elle vouloit bien M. de Saint-Etienne pour son
-mari. M. le Prince s'avance. Cependant les parents écrivent à feu M.
-Le Gras, secrétaire des commandements de la Reine, qui étoit leur
-allié, et, ayant fait entendre à Sa Majesté qu'il usoit de violence
-envers cette fille, obtint ordre de la rendre à ses parents. Un de ses
-oncles, nommé Tuisy, trésorier de France à Châlons, l'alla chercher et
-la mena aux Cordelières, à Reims. M. le Prince, qui n'étoit pas loin
-encore, averti de cela, et en colère de ce qu'on avoit fait entendre à
-la Reine qu'il y avoit eu de la violence, vouloit aller à Châlons se
-venger des parents de cette fille; il vouloit la faire enlever de
-Reims. Le lieutenant de ville, c'est comme le prévôt des marchands,
-qui avoit ordre d'empêcher les gens de M. le Prince de faire aucune
-violence, mit les bourgeois en armes. M. le Prince en a voulu un peu
-de mal à ceux de Reims. Là, mademoiselle de Sallenauve apprit que
-Saint-Etienne devoit beaucoup; cela augmenta l'aversion qu'elle avoit
-pour lui; mais il s'apaisa quand la Reine, qui n'avoit pas accoutumé
-de rien faire dans son gouvernement sans lui en donner avis, lui en
-eut fait quelque espèce de satisfaction, et que la fille eut déclaré
-qu'elle n'avoit osé dire son sentiment, étant entre les mains de la
-tante de Saint-Etienne.
-
- [362] Il a déjà été question de Saint-Étienne et de sa grâce
- sollicitée par M. le Prince dans l'article de M. de Laval.
- (_Voyez_ plus haut, p. 165.)
-
-Cuile, frère de la demoiselle, fit appeler en vain trois ou quatre
-fois Saint-Etienne en duel; enfin, ayant su qu'il étoit à Paris, il y
-vient. Un jour[363] il eut avis que Saint-Etienne n'alloit point sans
-trois ou quatre de ses amis; il prend donc aussi trois gentilshommes
-et rôde autour du logis de Saint-Etienne. Là, il apprit que son homme
-étoit sorti avec un Jésuite dans son carrosse; il le suit; l'autre
-quitte son Jésuite; Cuile fait arrêter à cinquante pas près, et, seul
-avec deux épées, va à Saint-Etienne et lui en présente une:
-Saint-Etienne prit deux pistolets qu'il avoit dans son carrosse; un
-des laquais de Cuile lui en ôte un, et Cuile lui ôte l'autre;
-Saint-Etienne crie qu'on l'assassine, et entre dans une maison. Des
-valets de pied de M. le Prince vinrent à passer par là: c'étoit au
-faubourg Saint-Germain; ils reconnoissent Saint-Etienne; ils prennent
-son parti. Cuile et ses amis sont contraints de se sauver à l'Arsenal.
-Le maréchal de La Meilleraie les reçut fort bien, et alla trouver M.
-le Prince, qui déclara qu'il ne prenoit nulle part en cette affaire.
-Aussi ne faisoit-il pas grand cas de Saint-Etienne. On informa, et
-Cuile ne s'étant point défendu, le bailli du faubourg[364] le condamna
-par contumace à avoir la tête coupée; Arnauld demanda sa confiscation.
-Depuis Cuile se défendit, et ne fut plus condamné par le même bailli
-qu'à cent pistoles; il fit appeler Arnauld, qui ne se voulut point
-battre. Depuis Saint-Etienne fit encore parler à la fille, qui, contre
-l'avis de ses parents et de son frère même, n'y voulut jamais
-entendre.
-
- [363] Au mois de janvier 1648. (T.) \
-
- [364] Ceci se passoit dans l'étendue de la justice de l'abbaye de
- Saint-Germain-des-Prés. (_Voyez_ plus haut la note, p. 316.)
-
-En ce temps-là M. d'Etoges, de la maison d'Anglure, qui a épousé une
-des parentes de mademoiselle de Sallenauve, voyant que cette fille
-s'ennuyoit dans ce couvent, la mène à Etoges. Elle y étoit depuis un
-an ou environ, quand un gentilhomme huguenot, peu accommodé, qui
-n'étoit alors qu'enseigne des gardes de M. de Turenne (il s'appelle
-aujourd'hui La Berge, et se nommait alors Chalnay), écrivit à Cuile et
-lui demanda sa soeur en mariage, avec promesse de changer de religion.
-Cuile répondit qu'il n'avoit point de réponse à faire. Quelque temps
-après, Chalnay, qui est aussi de Champagne, rencontra à
-Châtillon-sur-Marne un laquais de Cuile; il sut de lui que son maître
-devoit y dîner; il va l'attendre sur le chemin; Cuile étoit seul; ils
-se parlent, se querellent, et entrent dans un bois pour se battre.
-Comme ils s'alongeoient, une espèce de petite hermine, qu'on appelle
-_bavole_, leur passa trois ou quatre fois entre les jambes. «Voilà un
-mauvais présage pour l'un de nous deux, dit Cuile.--Cela ne signifie
-rien, répondit l'autre, bon courage, bon courage!» Cuile blessa le
-premier son homme d'un coup dans le ventre; Chalnay perdoit assez de
-sang, mais il ne perdoit point coeur, et en se moquant disoit à Cuile:
-«Ce n'est rien! bon courage, bon courage!» Cuile lui donna un second
-coup dans l'épaule, et son épée demeura engagée dans les os; cela
-l'obligea à en venir aux prises; il saisit l'épée de Chalnay à deux
-mains: Chalnay ne la lâcha point pourtant; il la tint toujours d'une
-main, et de l'autre s'arracha l'épée de Cuile qu'il avoit dans
-l'épaule, et l'ayant accourcie, le voulut faire parler. Cuile ne
-vouloit point demander la vie, et Chalnay lui donna un coup qui lui
-perça le coeur[365]. Quoique ce ne fût qu'une rencontre, cela passa
-pour un duel, et le chevalier de Baradas[366] eut la confiscation de
-Cuile. Quel désordre de n'attendre pas qu'un homme soit condamné! Le
-chevalier fit entendre qu'il n'avoit demandé la confiscation que pour
-épouser l'héritière, qui, par la mort de son frère, avoit plus de
-six-vingt mille écus de bien; il demanda à la voir. Le vicomte
-d'Etoges, chez qui elle étoit, lui fit dire qu'il seroit le bienvenu.
-Il y va donc; mais il trouve un corps-de-garde à la porte du château,
-et on le fit attendre une demi-heure, en hiver, dans une salle sans
-feu. Le vicomte n'y étoit pas; au bout de ce temps-là madame d'Etoges
-vint, qui le reçut très-froidement. Mademoiselle de Sallenauve ne vint
-qu'une demi-heure après, qui fit encore une plus grise mine que sa
-parente. Il voulut dire quelque chose d'obligeant à la fille, mais
-elle ne fit pas semblant de l'entendre. Il parla du brevet[367] qu'il
-lui avoit envoyé, mais sans sa démission. Elle lui dit qu'elle tenoit
-ce papier pour une chanson, et qu'elle ne savoit ce qu'il étoit
-devenu. En s'en allant, il lui dit en soupirant: «Mademoiselle, je
-vois bien que j'ai été trop hardi de vous saluer; mais pour réparer ma
-faute, je vous baiserai le bas de la robe.» Elle le laissa faire. Elle
-est fière comme un dragon; elle est petite, mais elle n'est point
-laide et a quelque chose de vif dans les yeux; elle se pique d'esprit.
-Baradas disoit que d'Etoges lui avoit joué ce tour-là. Il fallut
-pourtant renoncer à toutes les belles prétentions, et d'Etoges fit si
-bien, que le brevet fut révoqué.
-
- [365] La plupart du monde dit que ce fut le valet-de-chambre de
- Chalnay qui tua Cuile, et que Chalnay n'en pouvoit plus. En
- effet, il fut fort mal de ses blessures. Ce Cuile étoit fort
- incommode avec son humeur de gladiateur; avec cela c'étoit un
- petit tyranneau. (T.)
-
- [366] Le chevalier de Baradas avoit été le favori de Louis XIII
- pendant quelques mois, et durant ce peu de temps, il étoit devenu
- premier écuyer, premier gentilhomme de la chambre, etc. Disgracié
- en 1626, il sortit du royaume, où il rentra quand la Régente
- rappela les exilés. (Voyez les _Mémoires du cardinal de
- Richelieu_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de
- France_, t. 23, page 218 et suivantes, et l'_Histoire de Louis
- XIII_, par Le Vassor, t. 6, p. 680 de l'édition in-4; Amsterdam,
- 1757.)
-
- [367] Le brevet contenant le don de la confiscation des biens du
- frère de mademoiselle de Sallenauve.
-
-Après cela d'Etoges témoigna à la demoiselle qu'il souhaitoit qu'elle
-épousât son neveu, le fils du marquis de Bourbonne. La demoiselle
-reçut cette proposition très-froidement, et se retira ensuite dans un
-couvent à Châlons, où elle voyoit à la vérité tous les jours M.
-d'Etoges et son neveu de Bourbonne, mais d'une façon peu civile.
-Cependant elle avoit de grandes obligations à d'Etoges, qui l'avoit
-prise chez lui en un temps que personne ne se vouloit charger d'elle,
-et qui avoit pensé être assassiné à Paris par les gens de Baradas.
-Elle ne vouloit point ouïr parler de Bourbonne, et disoit pour ses
-raisons qu'il étoit cadet, qu'il falloit donc faire auparavant
-renoncer l'aîné, qui étoit abbé, à la succession, et qu'il se tînt à
-ses bénéfices, que M. de Bourbonne[368], le père, lui donnât sa
-lieutenance de roi de Bassigny, et douze mille livres de rente. Voilà
-ce qu'elle disoit devant ses parents; mais à ses bons amis elle leur
-avouoit qu'elle ne pouvoit aimer un homme qui n'avoit point songé à
-elle tandis que son frère avoit été en vie, quoiqu'elle l'eût vu deux
-mille fois, et elle donnoit assez à connoître qu'elle eût bien mieux
-aimé le vicomte de Saint-Souplet, frère de feu madame de Vaubecourt, à
-cause qu'il l'avoit toujours très considérée.
-
- [368] Il est chevalier de l'ordre. (T.)
-
-En ces entrefaites[369], le couvent où elle étoit tombe en nécessité
-par les désordres de la frontière, et l'abbesse est contrainte de
-renvoyer presque toutes ses filles chez leurs parents; mademoiselle de
-Sallenauve se retire donc chez Tuisy, son oncle et son tuteur, qui lui
-permet de voir M. d'Etoges et M. de Bourbonne une fois la semaine,
-sans recevoir aucune autre visite. Un jour M. d'Etoges va la voir dans
-un carrosse à quatre chevaux; et, étant entré dans la cuisine, où elle
-étoit par hasard, il lui dit, en lui présentant sa fille: «Voilà une
-parente que je vous amène; je la viens de tirer de religion.» Ensuite
-étant monté dans une chambre, et les gens s'étant retirés: «Sachez,
-lui dit-il, ma cousine, que nous sommes las de vos froideurs, et que
-je ne suis venu ici qu'à dessein de vous enlever.» En disant cela, il
-tire un coup d'un pistolet de poche qu'il avoit; c'étoit le signal;
-aussitôt Bourbonne entra avec cinq ou six hommes, qui l'enlèvent à
-demi évanouie. Mais ayant repris ses esprits sur l'escalier, elle
-commença à se débattre. On la presse; elle se défend. Enfin, comme la
-rumeur augmentoit, Tuisy, qui jouoit dans le voisinage, arrive, prend
-l'épée d'un laquais et en donne dans le ventre à un des chevaux du
-timon. Là-dessus M. d'Etoges lui porte le pistolet à la gorge, et lui
-dit qu'il ne l'épargne qu'à cause qu'il est allié.
-
- [369] Dans l'été de 1650. (T.)
-
-D'autre côté, de Vraux, frère de Tuisy, qui étoit accouru au bruit,
-faisoit ce qu'il pouvoit pour ôter sa nièce aux ravisseurs; mais
-voyant que le carrosse partoit, il jette un fauconnier de M. d'Étoges
-par terre, monte sur son cheval, et coupe chemin au carrosse; il avoit
-un pistolet; mais dans le temps qu'il l'appuie sur l'estomac du
-cocher, il est lui-même porté par terre d'un coup qu'on lui tire. A ce
-bruit le peuple arrête quatre ou cinq des furetiers[370] qui suivoient
-le carrosse, et prit un M. de Conigy prisonnier, qui étoit de la
-partie, et qui venoit de tuer de Vraux. D'Étoges avoit traversé toute
-la ville par l'endroit le plus peuplé, le pistolet et l'épée à la
-main, pour faire faire place au carrosse; et, étant à la poste, il y
-fit ferme pour donner temps d'atteler deux autres chevaux. A peine
-furent-ils hors du faubourg que le cheval blessé mourut: il fallut
-s'arrêter encore; mais on ne les poursuivoit point. La moindre
-charrette, car les rues sont fort étroites, ou deux hommes avec des
-hallebardes les eussent pu arrêter; et celui qui y a été tué et son
-frère y sont fort aimés. Bourbonne et le chevalier, son frère,
-tenoient cette fille de travers dans le carrosse, l'un par les jambes,
-l'autre par la tête. C'est un fort pauvre homme que Bourbonne;
-d'ailleurs il n'a point de bien. Elle le menaçoit sans cesse de le
-poursuivre, mais quand elle se vit un enfant, elle s'apaisa. Elle
-gouverne tout, elle va souvent à Reims, et donne quelques pistoles à
-son mari pour aller jouer à la paume. Elle est demeurée un peu
-boiteuse des deux côtés de sa première couche; elle a eu depuis
-d'autres enfants. Avec le temps son mari pourra avoir du bien de sa
-maison, car l'aîné est abbé.
-
- [370] Gens du furet, terme de chasse.
-
-
-
-
-PRIEZAC.
-
-
-Priezac[371], aujourd'hui conseiller d'Etat, et l'un des principaux de
-l'Académie, eut le bonheur de plaire à M. le chancelier, alors
-garde-des-sceaux, au dernier voyage que le feu Roi fit à Bordeaux.
-
- [371] Daniel de Priezac, membre de l'Académie françoise, mourut
- en 1662.
-
-Il le trouva savant homme et bonhomme. Il l'est en effet, mais il n'a
-guère de cervelle et est diablement inquiet; à la vérité il n'écrivoit
-point bien, mais il a appris; lui et La Chambre en ont l'obligation à
-l'Académie.
-
-Le garde-des-sceaux le fit venir à Paris avec toute sa famille;
-j'étois à Bordeaux en ce temps-là. On se moquoit un peu de ce voyage,
-et on disoit que sa fille avoit dit, en se vantant, que le moins qu'il
-lui pouvoit arriver, c'étoit d'épouser un conseiller au parlement. Il
-lui arriva mieux que cela, comme vous verrez par la suite.
-
-La femme de Priezac étoit une laide, vieille et sotte bête, de qui on
-avoit fort mal parlé. Je l'ai vue ici danser au bal, comme une jeune
-fille, parée comme Proserpine, avec de fausses dents, des boules de
-cire pour enfler ses joues, un doigt de plâtre sur le visage, et
-coiffée d'une passe de crapaudaille[372], attachée sur sa perruque
-avec des épingles de diamant. Sa fille n'étoit guère plus jolie, et
-toutefois un gentilhomme de l'ancienne chevalerie de Lorraine, nommé
-le marquis de Châtelet, riche et pas trop mal fait, malgré la
-réputation de la mère et le peu de bien du père, l'épousa et l'emmena
-en son pays. On fut huit ou neuf ans sans entendre parler d'eux, quand
-on sut que cette femme, jalouse d'une personne que son mari aimoit, la
-fit prendre et lui fit couper le nez. Le mari fit une chose trop
-raisonnable pour un homme qui s'étoit marié si sottement; car il
-écrivit à son beau-père que sa fille s'étoit emportée à quelques
-violences par un soupçon qu'elle avoit pris mal à propos; qu'il
-n'avoit point en cela voulu user de son autorité, et qu'il se
-remettoit de tout à lui. Priezac écrivit à sa fille qu'il vouloit
-qu'elle vécût bien avec son mari, et que si elle venoit ici, comme on
-lui avoit dit qu'elle faisoit état d'y venir, il la renverroit bien
-vite.
-
- [372] _Crapaudaille_, ou _crépaudaille_, crépon, espèce de crêpe
- de soie bouillie, dont on faisoit anciennement les coiffes des
- femmes. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_.)
-
-Une madame de Montaigne, de la maison de Michel de Montaigne, femme
-d'un conseiller de Bordeaux, devint jalouse, sans aucune raison, d'une
-cliente de son mari, la fit prendre, lui coupa le nez, et l'alla mener
-en cet état à M. de Montaigne, en lui disant: «Voilà l'objet de votre
-affection.» On conta cette histoire quand on sut ce que je viens
-d'écrire de cette madame de Châtelet.
-
-Priezac avoit encore une fille, mais bien mieux faite que l'autre,
-qui fut mariée encore plus extraordinairement. Un seigneur de la
-Franche-Comté vit son portrait par hasard, et en devint amoureux; il
-la fit demander, et l'épousa.
-
-
-
-
-LE PRÉSIDENT AMELOT.
-
-
-Le premier président de la Cour des Aides se nomme Amelot-Beaulieu,
-pour le distinguer des autres Amelot, qui sont riches et en grand
-nombre à Paris. C'est une bonne famille de la robe; ils se piquent de
-bonne maison; et celui-ci, étant conseiller, disoit à ceux de sa
-chambre qu'il ne prenoit pas plaisir à coucher avec sa femme, parce
-qu'elle n'étoit pas demoiselle. Elle a pourtant un frère maître des
-requêtes, nommé Du Pré.
-
-Amelot traita de la charge de premier président de la Cour des Aides
-avec M. de Maisons, qui se faisoit président au mortier: il n'y fut
-pas long-temps sans se brouiller avec la plupart de sa compagnie. A la
-vérité, dans les commencements, ce ne fut qu'à cause qu'il ne vouloit
-pas souffrir les friponneries de quelques-uns. Les autres disoient que
-c'étoit par sa faute, et qu'il étoit si étourdi, qu'il découvroit tous
-les desseins de la compagnie, car ils l'accusoient d'avoir dit au
-chancelier, en 1647, quand on portoit tant d'édits, que la Cour des
-Aides avoit donné arrêt pour faire le procès à Catelan, qui traitoit
-de tous les retranchements de gages d'officiers, etc. Lui soutenoit
-qu'il avoit dit qu'il y avoit un arrêté seulement, ce qui étoit vrai;
-mais il avoit tort de le dire. Il fit encore une chose que je ne blâme
-pas pourtant, mais qui le mit mal avec la cour, c'est qu'il dit en
-grosses lettres au procureur-général Le Camus, beau-frère d'Emery, que
-c'étoit une chose honteuse qu'un procureur-général de la cour des
-aides eût intérêt dans les partis. Et il offrit de prouver ce qu'il
-disoit. A cette heure il ne seroit pas si hardi que de reprocher cela,
-car je sais gens qui ont vu des comptes par lesquels il paroît qu'il y
-est lui-même pour quelque chose; je crois que c'est pour peu et depuis
-peu. Sa principale folie, c'est l'amour, et on en a fait d'assez
-plaisants contes. On dit qu'il alla un jour au Marais chez madame de
-La Ferté, soeur de Charleval et femme d'un maître des requêtes; elle
-étoit avec bien d'autres femmes; et que là, après avoir dit d'assez
-méchantes choses, car il n'a point l'air du monde et n'a nulle
-vivacité, il voulut faire des insolences à l'une d'elles, et qu'elles
-le mirent dehors par les épaules. On ajoute que quelques jours après
-il revint au même quartier, et que, craignant de n'avoir pas l'entrée
-libre s'il se nommoit, il fit dire que c'étoit un président de
-Bretagne appelé le président Capon: car pour rien il n'eût rabattu de
-sa qualité de président. Le nom sembla plaisant aux dames, elles le
-firent monter: il y en avoit quelques-unes de celles qui l'avoient vu
-chez madame de La Ferté, qui pourtant ne firent pas semblant de le
-reconnoître. Il fut aussi bon que l'autre fois, et même passa bien
-plus avant. On lui dit qui il étoit, et il courut fortune d'être
-battu. J'ai ouï dire aussi qu'un jour qu'il étoit chez une demoiselle
-qui étoit une espèce de Marion de l'Orme, un gentilhomme de chez M.
-d'Orléans, nommé Vieux-Pont, s'y rencontra; le président n'entendit
-pas bien le nom, et le prit pour Du Pont l'opérateur. Vieux-Pont, qui
-vouloit rire, dit qu'il étoit venu pour voir les dents de mademoiselle
-d'Amy: il prit envie au président de lui montrer les siennes.
-Vieux-Pont lui regarde dans la bouche, et, s'écriant, lui dit qu'il
-avoit une dent toute pourrie, et qu'il la falloit ôter plus tôt que
-plus tard. Il dit qu'il le vouloit bien, et se met en posture pour
-cela. Le fin arracheur de dents la lui déracina avec ses pincettes à
-arracher le poil; et, après s'en être assez diverti, dit qu'il avoit
-oublié son pélican[373] et que ce seroit pour le premier jour, et le
-laissa avec la bouche tout en sang. Je crois qu'il y a quelque
-fondement à ces trois contes; mais on les a bien embellis. Mais voici
-une sottise qu'il a dite où il n'y a rien d'ajouté. Après que Des
-Landes Payen eut gagné le procès de la Charité contre le comte de
-Lyon, notre homme, en présence de cent personnes, dit à un de ses
-avocats: «J'ai donné à M. Des Landes vingt de ses juges, et je dis au
-président de Pommereuil qu'il regardât s'il aimoit mieux être des amis
-du cardinal de Lyon, qui ne lui pouvoit rendre aucun service, que de
-désobliger M. le premier président de la Cour des Aides qui s'en
-ressouviendroit cent ans durant.»
-
- [373] _Pélican_: on appelle ainsi une pince à l'usage des
- dentistes. (_Dict. de Trévoux_.)
-
-Patru le connoît de tout temps: il dit qu'il n'y a jamais eu un
-meilleur homme ni un moins judicieux. Un soir qu'il soupoit chez lui,
-le président fit venir trois ou quatre filles fort jolies et fort
-_mouchées_[374], qui dansoient, chantoient et jouoient du luth.
-C'étoit pourtant de la nourriture d'une dévote, de madame de Morangis,
-qui, n'ayant point d'enfants, se divertit à cela; son mari et elle
-font assez de charités. Notre homme s'amusoit à _pantalonner_ avec ces
-fillettes devant ses valets. Patru lui en fit honte, et aussi de ce
-qu'il dit à un laquais: «Laquais, faites-moi souvenir d'aller demain
-chez le marquis de Nesle; il a querelle.--Est-ce que vous lui voulez
-offrir votre épée? lui dit Patru. En la place où vous êtes, vous êtes
-exempt de faire des visites, ou du moins il en faut faire fort peu.»
-Il sut bien dire une fois à une femme qu'il pressoit: «Madame,
-voyez-vous, un président n'a point de temps à perdre.» Quelqu'un,
-peut-être pour se moquer de lui, l'envoya chez une jolie fille qu'on
-appeloit mademoiselle de La Forêt, qui logeoit avec sa soeur qui étoit
-veuve: il y va pensant trouver _chape-chute_; il fait tant qu'elle
-vint lui parler à la porte; il étoit en une chaise des rues
-_incognito_. «Je suis discret, mademoiselle, lui dit-il, je ne
-parlerai point; je vous prie, ne me faites point languir.» Cette
-fille, qui est fière (à la vérité on en disoit bien quelque chose avec
-Maupeou-Mallebranche, mais on ne tranchoit pas le mot; je crois qu'il
-l'a épousée depuis), se mit en une colère étrange, le quitte et
-remonte en haut, sanglotant comme si elle eût été au désespoir. Un
-homme qui étoit là s'offrit à aller désabuser le galant; il y va et
-attrape sa chaise comme il s'en retournoit. Le président lui cria, dès
-qu'il voulut parler: «Confusion! monsieur, confusion!» Et il se
-mettoit les mains devant le visage. «Confusion! confusion! tous hommes
-sont hommes! Confusion!» Notez qu'il avoit plus de quarante-cinq ans.
-
- [374] C'est-à-dire qu'elles avoient beaucoup de mouches, suivant
- l'usage d'alors.
-
-Quelque temps après, ayant su que madame de Gondran devoit aller voir
-la chaise de Villayer[375], faite comme celle du cardinal Mazarin,
-pour se faire porter du bas en haut du logis, et du haut en bas avec
-des contre-poids, et que l'abbé de Romilly[376], qui y devoit
-accompagner la belle, avoit emprunté la maison, notre président y fait
-secrètement préparer la collation. Elle entre et demande l'abbé. «Il
-est là-haut.» L'abbé vient au-devant d'elle. Ils voient en passant la
-porte de la salle ouverte, et une collation servie; voilà M. l'abbé
-tout honteux de voir que le président avoit été plus galant que lui.
-Notre _soutanier_ la prie; elle se met à table. Il ne l'avoit jamais
-vue; elle lui plut fort; il va chez elle: Gondran étoit dans le
-fauteuil et avoit son manteau; tantôt il tâtoit les bras de sa femme,
-et il mettoit quelquefois la main dans le lit; le président ne le
-connoissoit point; il crut donc que la dame n'étoit pas trop
-scrupuleuse, et s'adressant à Gondran: «Vous êtes bien heureux,
-monsieur, lui dit-il, d'être si bien avec une si belle dame. De grâce,
-faites-moi part de votre bonheur.--J'ai bien de la peine, dit
-l'autre, à en obtenir quelque chose pour moi, bien loin de presser
-pour les autres.» Il falloit que ce jaloux fût ce jour-là de bonne
-humeur; car, non content de cela, il se retira. Alors le président
-s'échauffa furieusement dans son harnois, et lui dit tout franc ce qui
-l'amenoit; il la pressoit, quand elle se mit à dire assez haut:
-«Monsieur, monsieur de Gondran, venez ici.» Voilà le président déferré
-qui se met à lui faire des réprimandes, et lui dit qu'elle se jouoit à
-faire bien du désordre, et puis la laissa là. Depuis il se mit
-tellement à garçailler qu'il alla avec des p...... dans son carrosse,
-sans changer de livrée, acheter de la marée à la halle, le propre jour
-de Notre-Dame de décembre. Les harangères disoient: «Ce n'est pas
-madame la présidente, elle n'achèteroit pas comme cela elle-même.»
-Enfin sa femme, enragée de cela, d'ailleurs c'est une assez aigre
-créature et assez laide, la petite-vérole l'a gâtée, se cabra
-tellement qu'ils ne mangeoient plus ensemble; elle avertissoit Patru
-de tout, qui en faisoit des remontrances au président; mais cela ne
-servoit de rien. Il avouoit bien qu'il avoit tort, et c'étoit tout.
-
- [375] Un maître des requêtes. (T.)
-
- [376] _Voyez_ sur cet abbé l'article de madame de Gondran, dans
- ce même volume, et les _Mémoires de Conrart_ qui y sont cités.
-
-Il n'y a que deux ans que madame de Gondran, qui étoit déjà veuve,
-s'étant trouvée un peu mal, il y alla avec trois médecins dans son
-carrosse; elle lui dit familièrement: «Allez-vous-en, vous
-m'importunez.» Un jour, elle et quelques-unes de ses voisines lui
-mirent une chaise le dossier tourné contre lui, et lui firent réciter
-la dernière harangue qu'il avoit faite au Roi. Il se mit à la dire;
-mais il s'aperçut qu'on se moquoit de lui et s'enfuit. A propos de ses
-harangues, le monde les trouve belles; pour moi, je n'approuve point
-ces discours qui n'ont ni pied ni tête; ce n'est pas qu'il n'y ait de
-belles choses et qu'elles ne soient meilleures, sans comparaison, que
-celles des autres. Les conseillers de la chambre, et surtout Sanguin,
-qui a du bon sens pour les affaires, croyoit que c'étoit Patru qui les
-lui faisoit, parce qu'il est son ami; mais il ne connoît guère le
-caractère de Patru. Nous avons été long-temps à découvrir de qui il se
-servoit; mais il y a apparence que c'est d'un nommé Saureau, avocat,
-car cet homme, quoique obscur, a de belles-lettres, et le président va
-chez lui; d'ailleurs ce n'est point un homme d'assez de réputation
-pour cela: on conclut donc que c'est pour ses harangues; car, disent
-les gens de la Cour des Aides, jamais il n'y eut un si pauvre homme
-que notre premier président: il prend toutes les affaires de travers,
-il opine ridiculement; il n'a qu'une chose, c'est que, comme il a de
-la mémoire, il prononce assez bien[377].
-
- [377] Le récit de Tallemant est difficile à concilier avec la
- belle harangue attribuée par Conrart au président Amelot;
- d'autant que plusieurs passages de cette pièce ont dû être
- improvisés. (_Mémoires de Conrart_, deuxième série de la
- collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. 48,
- p. 33.)
-
-
-
-
-GOMBERVILLE[378].
-
-
-Marin Le Roy, sieur de Gomberville et du Parc aux Chevaux, est
-d'honnête famille de Paris: il a été secrétaire du Roi; mais pour
-avoir fait un petit livre où il y avoit quelque chose qui n'avoit pas
-plu à la Reine, on l'obligea de se défaire de sa charge. Il a fait
-quelques vers: ils sont plus beaux que naturels; son principal
-attachement a été aux romans. Il avoit fait d'abord _Polexandre_ en
-deux volumes, avec le titre de _l'Exil de Polexandre_; depuis il a
-tout changé et a continué jusqu'à cinq volumes. Beaucoup de gens
-aimoient mieux les deux premiers. Pour moi, je trouve, outre que cet
-homme n'est point naturel, qu'il y a mille obscurités; il est presque
-partout embarrassé, et cherche midi à quatorze heures; il a même
-quelquefois de mauvais mots. Pour le corps du roman, je laisse à juger
-s'il est raisonnable d'avoir mis la scène en un lieu inconnu, et en un
-siècle si connu et si proche du nôtre. Il prétendoit ne s'être point
-servi de la particule _car_ dans tout ce roman, et prétendoit prouver
-par là qu'on s'en pouvoit fort bien passer. Malleville[379] dit cela
-au maréchal de Bassompierre, qui étoit alors dans la Bastille. Un
-valet-de-chambre du maréchal se mit en fantaisie de voir si cela étoit
-vrai; il lut les deux tomes et marqua grand nombre d'endroits où _car_
-étoit employé. Je pense que c'est de là qu'est venu que l'Académie,
-car Gomberville en est, vouloit supprimer le _car_ dans le privilége
-de _Polexandre_[380]. Il fit mettre par M. Conrart que défenses
-étoient faites à tous faiseurs de comédies de prendre des argumens de
-pièces de théâtre dans son roman, sans sa permission. Il fit cela à
-cause que je ne sais quel misérable rimailleur ayant fait une méchante
-pièce qu'il appela _Ariane_, et qui étoit l'histoire d'Ariane de M.
-Des Marets, le peuple crut, quoiqu'elle eût été sifflée sur le
-théâtre, que M. Des Marets l'avoit faite. Personne, je ne sais si
-c'est de peur de l'amende, ou plutôt s'il n'y a guère d'histoires
-vraisemblables dans ce livre, n'en a tiré la moindre aventure. Je
-voudrois bien voir un procès sur cela. Quand il eut achevé
-_Polexandre_, feu madame de Lorraine lui dit qu'elle croyoit qu'il
-s'étoit épuisé en aventures, et qu'il ne pourroit pas faire après cela
-un petit roman d'une heure de lecture. Il voulut gager d'en faire,
-dans un certain temps, un de quatre volumes, et il fit _Cythérée_; ce
-sont petits volumes à la vérité. Ce second a moins réussi que le
-premier. En récompense, on ne trouvera guère d'auteur si riche que
-celui-ci; il a quinze mille livres de rente. Je pense qu'une bonne
-partie vient d'épargnes; car c'est un homme qui n'a jamais donné un
-verre d'eau à personne. Il a je ne sais quelle charge pour laquelle
-il fut taxé à quatre mille livres, du temps de M. d'Emery; il remua
-ciel et terre pour s'en faire décharger. Il fut parler au surintendant
-avec un crocheteur chargé des livres qu'il avoit mis en lumière, car
-il avoit fait encore d'autres livres et même d'autres romans avant ces
-deux dont j'ai parlé; mais on ne les connoît pas autrement. Feu M. de
-Schomberg, qui sollicita fort pour lui, lui représentoit que c'étoit
-un écrivain et non point un homme d'affaires. «Je vous promets, dit
-d'Émery, qu'il ne paiera point comme auteur, mais comme officier
-seulement.»
-
- [378] Né à Paris en 1600, mort à Paris en 1674.
-
- [379] Claude de Malleville, de l'Académie françoise, poète
- françois dont quelques pièces se lisent encore. Il étoit
- secrétaire du maréchal de Bassompierre.
-
- [380] Cette dispute sur la particule _car_ donna lieu à la 51e
- lettre de Voiture, adressée à mademoiselle de Rambouillet, madame
- de Montausier.
-
-Ce M. de Gomberville s'est toujours pris pour un autre. Je l'ai vu
-cesser d'aller chez le coadjuteur parce que le cardinal n'avoit pas
-été à l'enterrement de la mère de sa femme, dont il lui avoit envoyé
-un billet à l'ordinaire par un crieur de corps morts, et le coadjuteur
-ne savoit pas seulement qu'il fût marié. Je crois qu'il avoit prétendu
-à être précepteur du Roi, car il fit je ne sais quelle morale avec de
-grandes tailles douces qu'il trouva toutes faites. Cette pièce étoit
-fort bizarre; mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire étoit le
-portrait de l'auteur, vêtu comme un des sept sages de la Grèce, et au
-bas _Thalassius Basilides à Gombervillâ_; pour _Thalassius Basilides_,
-c'étoit _Marin Le Roy_ en masque, mais _à Gombervillâ_ passoit tout;
-il devoit ajouter _à Parco caballorum_[381].
-
- [381] M. du Parc aux Chevaux. _Caballus_ se prend dans le sens de
- rosse, mauvais cheval.
-
-Il y a dix ans ou environ que Gomberville se laissa donner un coup de
-pied de crucifix. Courbé lui disoit: «Eh! monsieur, vous ne ferez
-plus de romans.--Que sais-tu, mon ami, lui dit-il, si je n'en ferai
-point de spirituels, qui vaudront mieux que les autres.» Je l'ai vu
-grand frondeur. Depuis (1650), ayant été fait marguillier de
-Saint-Louis dans l'île Notre-Dame[382], il pensa faire enrager les
-gens avec ses austérités, car il est janséniste. Il ne vouloit pas que
-les femmes allassent à la messe, ni au sermon avec des rubans de
-couleur à leurs coiffes. Il publia l'année suivante le premier volume
-d'un roman (il y en devoit avoir deux) intitulé: _la Jeune Alcidiane_;
-c'étoit la fille d'Alcidiane et de Polexandre. Ce livre, je ne sais
-pourquoi, fut un an imprimé sans être publié. Là, ceux qui sont morts
-dans _Polexandre_, comme Iphidamante, se portent bien. De peur de
-passer pour un homme qui n'a point été à la cour, il affecte tellement
-de faire dire à Alcidiane la mère, «le Roi mon seigneur,» en parlant
-de Polexandre, et autres choses semblables, qu'il n'y a rien de si
-ennuyeux. Au reste, c'est un roman de janséniste, car les héros, à
-tout bout de champ, y font des sermons et des prières chrétiennes.
-Cydane en un endroit détourne son fils d'aimer une femme mariée, et
-fait cela comme un confesseur; aussi le roman n'a-t-il pas été achevé
-d'imprimer[383].
-
- [382] On appeloit ainsi alors l'île Saint-Louis.
-
- [383] Les _Mémoires du duc de Nevers_, en deux volumes in-folio,
- sont le seul ouvrage de Gomberville qui doive rester; ce n'est,
- au reste, qu'un grand recueil de pièces historiques.
-
-
-
-
-LA PRÉSIDENTE AUBRY, SON MARI,
-
-ORGEVAL ET SENAS.
-
-
-La présidente Aubry étoit de bonne maison de Normandie; c'étoit une
-veuve bien faite, mais elle n'avoit rien quand le président Aubry
-l'épousa par amour: ce fut une madame d'Olus qui fit ce mariage.
-Cependant la présidente n'a pas laissé de se brouiller avec elle,
-comme avec les autres gens, car c'étoit une étrange tête. Au
-commencement, le bruit courut que le fils aîné de son mari en étoit
-amoureux; mais si cela a été, cela n'a guère duré. Elle a toujours
-vécu fort mal avec les enfants du premier lit. Elle devint beaucoup
-plus insupportable quand elle se vit du bien; car par la mort de
-madame de Vatan, sa parente, elle devint riche, et le président Aubry
-eut cette belle terre de Vatan, de vingt mille livres de rente, en
-Berry, en s'accommodant avec les créanciers.
-
-Elle a eu quatre filles et deux fils; un d'eux étant mort, elle eut
-une grande querelle avec M. Aubry, conseiller d'Etat, frère aîné de
-son mari, pour un ais que ce bonhomme fit mettre dans leur chapelle
-pour se parer du vent. Je pense que cet ais empêchoit de voir la tombe
-de ce petit. Elle s'en met en colère, mène un menuisier, et fait ôter
-cette planche. Le bonhomme s'en plaint à son frère, qui dit qu'il ne
-savoit ce que c'étoit: on poursuit le menuisier; la présidente le
-défend. Ils en ont été brouillés jusqu'à la mort du bonhomme.
-
-Elle disoit une fois qu'elle avoit vu la comédie des _Deux Messies_,
-pour les _Deux Sosies_[384].
-
- [384] C'étoit la comédie de Rotrou, imitée de Plaute, et
- intitulée _les Sosies_. Représentée en 1636, elle eut un grand
- succès. Molière n'a pas dédaigné d'en emprunter des vers pour son
- _Amphitryon_, représenté en 1668.
-
-Il y a quinze ou seize ans qu'elle se mit en quelque sorte sous la
-protection de Brancas, son parent. Un jour qu'elle l'avoit envoyé
-avertir qu'elle avoit besoin de son assistance, il s'y en alla avec
-quelques-uns de ses amis. Le secrétaire du président Aubry, qui
-gardoit la porte, ne voulut pas lui ouvrir: «Si tu n'ouvres, lui dit
-Brancas, nous sommes ici cinquante qui te donnerons chacun cent coups
-de bâton.--Comment, répondit cet homme froidement, cinq mille coups de
-bâton!» J'admire la présence d'esprit de cet homme, et il me semble
-qu'il falloit être le secrétaire d'un président des comptes pour faire
-ce calcul si prestement.
-
-Un jour son mari étant allé dîner chez madame d'Orgeval, qui est du
-premier lit, il envoya un des gens de son gendre quérir de l'eau de sa
-fontaine; la présidente lui en refuse. D'Orgeval y envoya un porteur
-d'eau; cette folle lui fait donner les étrivières par son cocher:
-d'Orgeval obtint prise de corps contre ce cocher. Le président en
-colère veut envoyer sa femme à la campagne; elle dit qu'elle n'y iroit
-point si ce cocher ne la menoit. Cependant elle fait emporter
-secrètement ce qu'elle avoit de meilleur hors du logis. Enfin il lui
-fallut donner ce cocher. On s'aperçoit qu'elle avoit fait emporter des
-meubles du garde-meuble; on les cherche; on en trouve en divers lieux.
-Elle dit après que c'étoit de peur des voleurs en s'en allant à la
-campagne. Chanvalon fit la paix et la ramena à son mari. Elle promit
-d'être la meilleure femme du monde à l'avenir; mais elle ne tint pas
-autrement ce qu'elle avoit promis. Elle s'aperçoit qu'il y avoit une
-porte dans le cabinet de son mari, qui répondoit au logis de ses
-enfants du premier lit. Pensez qu'on l'avoit faite en son absence.
-Elle prend son temps, un jour qu'il étoit allé à Brevanes, à quatre
-lieues de Paris, avec son fils aîné, qui porte le nom de cette terre,
-et se met à faire murer cette porte. On en donne avis à Coursy, le
-deuxième fils, qui, en robe de chambre, va menacer les maçons et leur
-fait quitter leur besogne. Elle ne se rebute point pour cela, et, avec
-des pièces de bois et du plâtre, elle bouche elle-même cette porte du
-mieux qu'elle peut; quelques heures après elle y remet les maçons, et
-amène avec elle un homme qui étoit garde de la Reine, et qui avoit été
-à M. Aubry; pour elle, elle s'étoit armée; elle tenoit d'une main une
-escoupette[385], et de l'autre un pistolet. Coursy retourne à la
-charge, et, ayant fait rondache d'un ais, lui ôte ses armes sans
-beaucoup de peine. Le garde lui fait ses excuses, et dit qu'il étoit
-venu croyant que M. le président avoit affaire de lui. En ces
-entrefaites, le secrétaire part et va avertir son maître de ce
-désordre; la fille aînée de la présidente se tient sur la porte et dit
-au président: «Mon papa, Coursy a voulu tuer maman.» Le président
-entre; Trillepert, troisième fils, voulut lui conter l'histoire; cette
-enragée se met entre deux et dit qu'elle ne souffriroit point qu'il
-approchât de son père. Le président entre dans le cabinet qui avoit
-été le champ de bataille; elle se met sur la porte pour en défendre
-l'entrée à Trillepert. Lui, qui étoit las des extravagances de cette
-femme, lui dit: «Ne pensez pas vous jouer à me frapper comme vous avez
-fait quelquefois, car je ne le veux plus souffrir.» Nonobstant cette
-remontrance, elle lui donna un soufflet comme il vouloit entrer: ce
-garçon lui en donne un autre, dont il la jette à ses pieds; elle se
-relève, et trouvant sous sa main Brevanes, qui sortoit de maladie,
-elle lui donne un si fort soufflet, qu'elle le fait tomber sur
-l'escalier. Elle étoit grande et puissante. Elle les appelle fils de
-p...... Information de leur part pour réparation d'injures: le mari la
-relègue derechef à la campagne. Voilà ce que j'ai appris de plus
-remarquable.
-
- [385] L'_escoupette_, ou _escopette_, étoit une petite arquebuse
- que la cavalerie françoise portoit en bandoulière sous Henri IV
- et sous Louis XIII. Cette arme à feu n'est plus en usage depuis
- fort long-temps. (_Dict. de Trévoux._)
-
-On appeloit le président Aubry _Robert le Diable_. Je n'en sais pas
-bien la raison, si ce n'est qu'ayant nom Robert, et étant brusque, on
-lui ait donné ce surnom: vous voyez qu'il ne l'a pas trop été pour sa
-femme qui étoit plus diablesse qu'il n'étoit diable. Elle le
-méprisoit, de sorte qu'elle a p... plus d'une fois dans les bouillons
-qu'elle lui faisoit prendre.
-
-Prévost-Biron, car il se disoit fils du maréchal de Biron, jouant un
-jour avec le président Aubry, qui étoit en caleçon de ratine, avec une
-barrette et des plumes (jugez de la sagesse de l'homme!) il vint un
-trésorier de France récipiendaire: le président le vouloit renvoyer.
-«Hé! dit Prévost, ce pauvre homme n'a peut-être pas de temps à perdre;
-par pitié, donnez-moi votre robe.» Il la lui donne, et va écouter.
-Prévost dit à cet homme: «Voyez-vous, dans votre harangue, ne vous
-amusez point à nous dire de belles choses, car nous sommes tous des
-ignorants.» Le président ne put se tenir, il sort sans songer comme il
-étoit fait, et dit au récipiendaire: «C'est moi qui suis le président
-Aubry, c'est un fou, ne vous amusez point à ce qu'il vous dit.»
-
-Il disoit qu'il y avoit tel père qu'on pouvoit battre sans battre son
-père. C'étoit un extravagant: il épousa enfin sa servante, et alla
-demeurer à la dernière maison du faubourg Saint-Germain, où il vivoit
-comme un ermite.
-
-On dit que les Aubry viennent d'un vinaigrier de la rue Montmartre, et
-cela leur fut une fois plaisamment reproché par un homme qui étoit de
-leurs parents contre lequel ils plaidoient: ils traitoient cet homme
-de haut en bas, et lui, en riant, dit en plein conseil: «Messieurs,
-MM. Aubry sont un peu aigres, et je ne m'en étonne pas; je me souviens
-d'avoir ouï dire à mon père qu'on disoit que leur père leur avoit
-donné plus de moutarde que de bouillie et plus de vinaigre que de
-lait.» C'est une espèce de proverbe.
-
-D'Orgeval se nomme Luillier: il est de bonne famille; mais il le porte
-plus haut que les tours Notre-Dame: sa femme n'est guère moins fière
-que lui. Elle avoit une grande fille demi-géante, avec un visage d'un
-arpent, pas mal faite toutefois; à la vérité tout aussi orgueilleuse
-que sa mère. Elles se mirent dans la tête, il y a sept ou huit ans,
-d'avoir tout l'hiver les violons. La fille croyoit que celui à qui
-elle donneroit le bouquet[386] le lui rendroit toujours; cela n'alla
-pas ainsi, dont elles pensèrent enrager. Il y eut pourtant quelques
-assemblées de suite chez elles; elles firent honnêtement
-d'incivilités.
-
- [386] Il sembleroit, d'après ce passage, que les dames qui
- recevoient chez elles engageoient les hommes à danser en leur
- présentant des bouquets.
-
-Madame de Pommereuil, leur amie, y voulant mener madame de Chauvry,
-envoya savoir de madame d'Orgeval si elle le trouverait bon. «Tout ce
-que madame de Pommereuil amènera, répondit-elle, sera toujours le
-bienvenu; mais ce n'est pas trop la coutume d'aller sans être priée.»
-Madame de Pommereuil n'y fut point.
-
-Une dame bien faite étant allée au bal chez elles, madame d'Orgeval
-disoit: «Il faut trouver place pour madame, quoique je ne sache d'où
-elle me vient.» Une autre dansoit un peu trop à sa fantaisie, car elle
-ne vouloit point qu'on dansât autant que sa fille: «Madame, lui
-dit-elle, si vous ne faites cesser vos cabales, je ferai jouer les
-branles[387].»
-
- [387] Le branle étoit une danse en rond, où tout le monde pouvoit
- danser à la fois. Le _Dictionnaire de Trévoux_ donne d'assez
- curieux détails sur les diverses espèces de branles.
-
-La mi-carême ensuivant, madame de Pommereuil voulut faire une
-assemblée; les dames d'Orgeval le surent, et elles envoyèrent des
-billets partout un peu devant que la présidente ne fît convier; toutes
-les principales promirent: la Pommereuil n'eut que le rebut.
-
-L'année d'après il y avoit bal trois fois la semaine chez elles: le
-mari s'amusoit à faire le maître des cérémonies. A tout bout de champ
-il livroit combat aux laquais qui vouloient entrer dans la salle. Un
-jour il en mit un tout en sang à coups de pommeau d'épée, et le traîna
-comme une victime au milieu de la salle. Il fit bien pis, car il fit
-faire une guérite, où, tantôt lui, tantôt son secrétaire, puis son
-valet-de-chambre, faisoient le guet tour-à-tour; et si les laquais
-vouloient faire quelque insolence, il faisoit tirer dessus. Le jour de
-mardi-gras, il donna un coup d'arquebuse dans la cuisse d'un laquais
-du marquis d'Aluye. Ce laquais étoit le plus sage de tous, et avec ses
-camarades entroit dans le carrosse de son maître. Le prince de
-Guemené, pour se divertir, fit accroire à d'Orgeval que ce laquais
-faisoit informer, et d'Orgeval en fit satisfaction au marquis.
-
-Le prince de Guemené faisoit ce conte de d'Orgeval: «Je fus,
-disoit-il, pour voir M. d'Orgeval un matin, il y avoit eu bal le soir;
-je trouvai trois corps morts dans sa cour. «Y a-t-il eu bataille
-céans?» dis-je. L'autre, sans s'émouvoir, dit à ses gens: «Qu'on ôte
-ces corps.»
-
-A ces bals sa fille s'éprit d'un beau danseur qui étoit aussi fort
-beau garçon; c'étoit un huguenot qu'on appeloit le marquis de Senas;
-il est de Provence; la mère en étoit aussi charmée. Il enleva la
-demoiselle, et madame d'Orgeval ne l'ignoroit pas: d'Orgeval fit bien
-le méchant. Au bout de quelques années, Senas ayant changé de
-religion, tout s'accommoda.
-
-Une fois qu'il y avoit du désordre chez M. et madame d'Orgeval, on
-leur rompit un fort beau miroir; M. d'Orgeval cria à sa dame, devant
-toute l'assemblée: «Notre grand miroir est cassé; nous en avons pour
-cinq cents écus dans les fesses.»
-
-
-
-
-GAUFFREDY[388].
-
-
-Un jeune garçon de Provence, de la famille de ce prêtre, nommé
-Gauffredy, qu'on fit mourir pour sortiléges[389], étoit à Boulogne, où
-l'on dit qu'il servoit un médecin et suivoit sa mule. Je ne voudrois
-pas l'assurer; quoi que ce soit, il étoit en fort pauvre posture. Il
-fit connoissance avec l'Achillini[390], poète bolonois, car il avoit
-bien étudié. L'Achillini, à qui le duc de Parme[391] demanda un
-secrétaire pour la langue latine, lui envoya ce garçon: il avoit de
-l'esprit, écrivoit bien en latin, et a même fait un roman en cette
-langue. En peu de temps il empauma le duc, qui étoit un _bon gros
-mâcheux_. Après avoir mangé demi-cent de beccassines, sans le reste,
-il disoit: _Poco è bono_. C'étoit un écervelé: il sortit brusquement
-de son pays avec quatre mille teigneux contre le roi d'Espagne, après
-avoir pris pour devise une épée nue avec ces mots: _J'en ai brûlé le
-fourreau_[392].
-
- [388] Jacques Gauffredy, ou Gauffridi, décapité en 1670.
-
- [389] Louis Gaufridy, ou Goffridi, curé d'une paroisse de
- Marseille, brûlé vif à Aix, le 30 avril 1611, comme sorcier.
- (Voyez l'_Histoire admirable de la possession et conversion d'une
- pénitente séduite par un magicien_, etc., par le révérend père
- Sébastien Michaélis; Paris, 1613, première partie, p. 458.)
- L'arrêt y est rapporté. Gaufridy avoua, par la crainte des
- tortures, comme il arrivoit presque toujours dans ces procédures
- extravagantes.
-
- [390] Claude Achillini, né à Bologne en 1574, mort en 1640. Ce
- poète a imité le _Marino_, dont il a l'enflure et le mauvais
- goût.
-
- [391] Odoardo, le dernier mort. (T.)--Il mourut le 12 septembre
- 1646.
-
- [392] Le manifeste qu'Odoard publia dans cette occasion étoit si
- rempli de hauteur et de fierté, que le grand-duc de Toscane
- s'écria, après l'avoir lu: «Le _roi de Parme_ déclare la guerre
- au _duc d'Espagne_.» (_Art de vérifier les dates._)
-
-On dit qu'il étoit vaillant, et qu'au siége de Valence M. de Créqui le
-voyant aller aux mousquetades comme un François, dit: «Quel Italien
-est-ce ci?» On dit même qu'il ne manquoit pas d'esprit: Gauffredy
-étoit à tel point dans sa confidence, que le duc lui disoit tout ce
-qui se passoit entre la duchesse et lui. Le feu Roi, à ce qu'on dit,
-jugea, quand le duc de Parme vint ici, que Gauffredy ne dureroit pas,
-qu'il étoit trop fier et s'en faisoit trop accroire: il n'étoit pas en
-ce temps-là au point où il a été depuis.
-
-Gauffredy se maria avantageusement; il épousa une fille de bon lieu,
-qui avoit cinquante mille écus en mariage (c'est beaucoup en ce
-pays-là); il acheta de belles terres, et son maître le fit marquis. Il
-étoit si chatouilleux sur sa naissance, qu'un pauvre garçon de son
-pays, ayant dit par hasard à Parme que Gauffredy étoit de la famille
-de ce sorcier, et nullement gentilhomme, car les François se
-détruisent toujours les uns les autres en pays étranger, notre homme
-le fit accuser d'avoir voulu escalader un couvent, et le fit mettre
-dans un cachot où il ne pouvoit s'étendre tout de son long, ni se
-tenir droit; il y fut neuf ans et en sortit tout hébêté; ce fut par le
-moyen de la maréchale d'Estrées, qu'on en avertit. Elle en parla à la
-Reine, qui dit au résident de Parme qu'elle prioit le duc de donner la
-liberté à ce pauvre garçon.
-
-Ce qui nuisit le plus à Gauffredy, ce fut d'entretenir noise entre le
-mari et la femme, qui est soeur du grand-duc, et de faire faire au duc
-de petits voyages à Venise pour se divertir; il fit encore une grande
-faute à la mort du duc, qui mourut à trente-six ans; car le duc lui
-ayant donné en mourant la clef d'un cabinet d'ébène[393], où il y
-avoit pour cinquante mille écus de bagatelles, et lui ayant dit en
-présence de tout le monde: «Tenez, Goffrido, c'est pour vous,» il eut
-l'imprudence de le faire enlever aussitôt que son maître eut rendu
-l'esprit. Sa belle-mère, qui n'étoit pas une sotte, lui dit qu'il
-avoit eu grand tort. Lui, croyant réparer sa faute, offrit le cabinet
-à la duchesse, qui lui répondit qu'elle ne vouloit pas enfreindre les
-ordres de son mari.
-
- [393] On appeloit _cabinet_ un meuble ordinairement en
- marqueterie, ayant un grand nombre de petits tiroirs, qui servoit
- à renfermer les bijoux et les raretés.
-
-Le duc mort, Gauffredy, aveuglé d'ambition, et s'imaginant qu'il
-gouverneroit le fils comme le père, presse pour faire la guerre contre
-le pape; il vouloit être général, lui qui n'entendoit point du tout la
-guerre. La duchesse s'y oppose. On écrit de Paris: «Gardez-vous-en
-bien, la France ne fera rien pour vous.» On donne avis de Rome que le
-pape[394] étoit fort. Gauffredy, à qui toutes les lettres
-s'adressoient, les cache toutes, les laisse sottement derrière un
-coffre dans son cabinet, et rapporte tout le contraire de ce qu'elles
-contenoient. Il se propose pour général, et prend tout sur lui. La
-duchesse, qui ne cherchoit qu'à le perdre, lui dit: «Eh bien! vous
-vous y soumettez donc?» A ces conditions, on lui donne le bâton de
-général publiquement, et il se met en campagne. Quelques troupes du
-pape, qui étoient dans le Bolonois, chargent l'avant-garde: celui qui
-la commandoit savoit son métier; il envoie avertir Gauffredy de venir
-à son secours; Gauffredy n'avance point, et le laisse défaire. Le
-jeune duc lui envoie ordre de revenir, et on l'arrête entre les deux
-postes; de là on le mène dans la citadelle de Plaisance; on lui
-produit les lettres qu'il avoit cachées; et, après l'avoir convaincu
-de quelque intelligence avec l'Espagnol, on lui fit couper le
-cou[395]. On rendit la dot à sa femme, et on laissa dix mille écus à
-chacune de ses filles; il n'avoit point de garçons. Pour le reste, qui
-montoit à cinq cent mille écus, il fut confisqué.
-
- [394] La querelle venoit de ce que le pape Innocent X avoit nommé
- Giarda évêque de Castro, malgré le duc Ranuce. Gauffredy fit
- assassiner le prélat, et le pape ayant fait marcher ses troupes
- sur Castro, le prit, en rasa le château, et en réunit le duché à
- la chambre apostolique. (_Art de vérifier les dates._)
-
- [395] 1670. Les détails contenus dans cette Historiette nous
- semblent, pour la plupart, être entièrement inconnus.
-
-
-
-
-MADEMOISELLE GARNIER,
-
-OU MADAME D'ORGÈRES,
-
-DEPUIS DAME DE CHAMPLATREUX.
-
-
-Garnier étoit un homme d'affaires qui avoit fait une fort grande
-fortune[396]; il avoit plusieurs enfants; il songea à s'appuyer de
-bonnes alliances; et sa fille aînée étant en âge d'être mariée, un
-jour il lui donna une boîte de portrait, et lui dit: «Voilà celui avec
-lequel je vous veux marier.» Elle répondit qu'elle feroit ce qu'il lui
-plairoit. C'étoit le portrait d'un M. Mangot, seigneur d'Orgères[397],
-qui étoit maître des requêtes et de bonne famille de la robe. Il y a
-eu un garde-des-sceaux de son nom, mais ce garde-des-sceaux n'étoit
-pas un grand personnage: on dit qu'il fut d'avis, une fois qu'il
-falloit envoyer promptement du secours quelque part, qu'on y envoyât
-une armée en poste[398]. Le père conclut donc l'affaire; mais quand
-ce fut à se voir, cet homme y alla sottement en grosses bottes et
-tout crotté, en arrivant de la campagne. Elle n'avoit garde de le
-trouver en cet état comme on l'avoit peint, outre que le peintre
-l'avoit un peu fardé; de sorte qu'elle ne l'épousa qu'à regret.
-
- [396] Il étoit trésorier des parties casuelles.
-
- [397] Jacques Mangot, seigneur d'Orgères, conseiller au grand
- conseil, puis maître des requêtes, fils du garde-des-sceaux.
-
- [398] Nous ayons vu se réaliser ce qui passoit alors pour une
- chose impossible. En 1805, l'armée de Boulogne ayant été
- transportée comme par enchantement sur les bords du Rhin, après
- une campagne de six semaines Napoléon fit son entrée à Vienne.
-
-Les cajoleries de Champlâtreux, fils du procureur-général Molé, depuis
-premier président, ne servirent pas à lui donner plus d'inclination
-pour son mari qu'elle n'en avoit. Enfin elle l'accusa d'impuissance.
-On dit qu'il se résolvoit à la quitter, quand son confesseur lui
-remontra qu'il y alloit de son salut, et que si c'étoit sa femme, il
-ne la pouvoit quitter en conscience; cela fut cause qu'il ne voulut
-jamais consentir à la dissolution, et il y a grande apparence que le
-mariage avoit été consommé, puisqu'elle lui donna vingt-mille écus
-pour être séparée de corps et de biens volontairement. Madame Pilou
-lui conseilla de demeurer avec son mari, et lui dit que Champlâtreux
-la tromperoit. Garnier cependant vint à mourir, et d'Orgères ensuite
-dont elle ne prit point le deuil; et, depuis, elle s'est fait toujours
-appeler mademoiselle Garnier, jusqu'à ce que Champlâtreux, dont elle
-avoit quatre enfants en cachette, l'ait reconnue pour sa femme[399].
-
- [399] Madeleine Garnier, veuve d'Orgères, épousa Jean-Édouard
- Molé de Champlâtreux. Voyez la généalogie des Molé dans le
- _Dictionnaire de Moreri_. Les auteurs de ce livre demandoient aux
- familles des articles généalogiques; aussi n'y est-il fait aucune
- mention du premier mariage de Madeleine Garnier. A l'article
- _Mangot_, M. d'Orgères est indiqué comme mort sans alliance,
- effet évident de la complaisante vénalité des éditeurs du Moreri.
- Fauvelet du Toc, dans son _Histoire des secrétaires d'État_ (p.
- 234), dit que Jacques Mangot, seigneur d'Orgères, épousa
- Madeleine Garnier d'_avec laquelle il fut démarié_. Il paroît
- s'être trompé sur ce dernier point; d'après le récit de
- Tallemant, les deux époux furent tout au plus séparés de corps.
-
-Pour moi, une des choses du monde qui m'a le plus fait voir la
-légèreté des femmes, c'est l'estime qu'elles ont fait de Champlâtreux,
-un des plus vilains petits hommes qu'on puisse voir: elles ne
-pouvoient trouver rien de bien en lui que sa dépense. Cependant madame
-d'Alinville, sa parente, une des plus belles femmes de Paris, l'a
-aimé; madame de Charny, aussi une des plus belles, tout de même.
-Miossens, à propos de cela, disoit un jour devant la comtesse de
-Maure, que Marion avoit dit à madame de Charny: «Mais, ma chère, que
-trouves-tu d'aimable à ce Champlâtreux?» et que la Charny lui avoit
-répondu: «Tu ne demanderois pas cela si tu l'avois vu à cheval...» La
-comtesse de Maure se mordit les lèvres, et ne fit pas semblant
-d'entendre.
-
-Champlâtreux avoit, durant son intendance de Champagne (1648), cent
-chiens et cinquante coureurs: il faisoit si fort l'entendu, qu'il ne
-reconduisit pas le présidial de Vitry qui l'étoit allé voir en corps.
-Il étoit propre jusqu'à l'excès; si un de ses gens s'étoit présenté
-devant lui avec du linge sale, il le chassoit; il arrivoit quelquefois
-à ses laquais de changer par jour d'autant de collets que M. de La
-Rivière[400]. Mademoiselle Garnier, de son côté, ne faisoit pas moins
-de dépense que lui. Au carnaval de 1648, un maître des requêtes, nommé
-Foulé, sieur de Prunevaux, aujourd'hui intendant des finances, homme
-veuf, s'engagea à donner la comédie le soir à l'hôtel de Bourgogne, à
-une veuve qu'il recherchoit, et en même temps à mademoiselle Garnier,
-à madame Doradour, sa soeur, et à la L'Escossois, leur confidente.
-Madame Larcher, soeur de Prunevaux, y avoit, par l'ordre de son frère,
-ou autrement, convié encore d'autres femmes; et comme la chose n'étoit
-pas secrète, il y en vint qu'elle n'avoit pas conviées, et en assez
-bon nombre; de sorte que mademoiselle Garnier et sa troupe, venant un
-peu tard, trouvèrent bien du monde et point de places pour elles; car,
-quand c'est le soir, on se met dans le parterre avec des siéges. Les
-voilà en fureur, et mademoiselle Garnier, qui est une espèce de
-colosse, vint d'une démarche fière, et, sans se démasquer, tâcha de
-prendre une bougie à des plaques qui étoient au bas d'une loge, et,
-n'y ayant pu atteindre, dit assez mal gracieusement à un gentilhomme
-qui étoit là, qu'il lui en donnât une; c'étoit pour s'éclairer à
-descendre. Le cavalier la lui donna: elle la prend sans le remercier,
-et s'en va. Prunevaux et sa soeur courent après, lui offrent telle
-place qu'elle voudra, car toute la compagnie, de peur qu'on ne jouât
-pas, consentoit à les laisser mettre où elles voudroient. Elles
-répondirent qu'elles n'étoient pas assez ajustées pour se démasquer en
-un lieu où il y avoit tant de belles personnes parées, qu'elles
-avoient cru être seules, et non pas venir à une assemblée pour servir
-de lustre aux autres. Enfin, quoiqu'on leur pût dire, elles s'en
-allèrent. Prunevaux ordonna aux comédiens de jouer; mais comme on
-voulut commencer, il vint une si épaisse fumée de la porte, que tout
-le monde fut contraint de se ranger tout contre le théâtre. Il y a
-grande apparence que cette belle mademoiselle avoit fait mettre le
-feu, par dépit, à ce taudis de bois qui est en dehors. Ce furent des
-laquais qui l'y mirent, et qui, non contents de cela, portèrent sur
-les degrés des bottes de foin mouillé; il en venoit une puante fumée.
-Cela s'apaisa pour un temps, et on eut le loisir de jouer un acte;
-mais au second acte, la fumée recommença. Alors l'épouvante prit tout
-de bon, et tout le monde se pressa à qui sortiroit par la petite porte
-qui est à côté du théâtre. J'y étois avec des femmes, et je n'ai
-jamais été guère plus empêché. Si le feu se fût mis à un si vieux
-bâtiment, il eût été bien vite, et, en se pressant, on se fût étouffé.
-Ce M. de Prunevaux, outre que la bagarre des maîtres des
-requêtes[401], qui attira toute la fronderie, étoit déjà commencée,
-n'a point du tout une figure à donner la comédie aux dames.
-
- [400] La Rivière, quand il étoit en habit court, en changeoit
- trois et quatre fois par jour. (T.)--Il s'agit ici de l'abbé de
- La Rivière, favori de Monsieur, qui devint évêque de Langres.
-
- [401] Cette _bagarre_ étoit la protestation des maîtres des
- requêtes contre un édit de création de nouvelles charges que le
- surintendant d'Émery étoit sur le point de présenter à
- l'enregistrement du Parlement. Les maîtres des requêtes cessèrent
- de remplir leurs fonctions, ils protestèrent le 8 janvier 1648,
- furent mandés et tancés par la Reine, et l'édit n'en fut pas
- moins enregistré, mais en lit de justice, le 15 janvier 1648.
- (Voyez les _Mémoires d'Omer Talon_ dans la deuxième série des
- _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 61, p. 108.)
-
-Deux ans après, ou environ, comme le premier président étoit déjà
-parti pour Poitiers, car il étoit aussi garde-des-sceaux, mademoiselle
-Garnier, lasse de se laisser ruiner par Champlâtreux, qui ne vouloit
-point déclarer leur mariage, se mit en religion, et là, elle se
-plaignoit hautement de Champlâtreux, qui, non content de lui avoir
-mangé plus de quatre cent mille livres, et lui avoir fait quatre
-enfants, lui avoit volé toutes les pièces justificatives de leur
-mariage. Il avoit déchiré la feuille du registre du curé et la lui
-avoit donnée; elle la gardoit soigneusement, et la portoit sur elle.
-Il gagna la suivante, qui lui découvrit que sa maîtresse portoit ce
-papier dans son corps de jupe: il aposta des gens qui, à la promenade,
-les volèrent, et lui rompirent son corps de jupe, d'où, sans faire
-semblant de rien, ils ôtèrent ce papier, en les houspillant. On dit
-aussi qu'il fit acheter la pratique du notaire qui avoit passé le
-contrat de mariage, afin d'être maître de la minute, car il lui avoit
-déjà fait voler la grosse. Au bout de quelques mois, elle sortit de
-religion. Mais enfin, un an devant la mort du garde-des-sceaux, elle
-fut reconnue du père et du fils.
-
-
-
-
-LE PETIT GRAMMONT[402].
-
-
-Le petit Grammont est frère d'un président de Toulouse[403]. Ce garçon
-se donna autrefois à Monsieur, aujourd'hui M. d'Orléans, à qui il est
-encore attaché. Il n'étoit pas en trop bonne réputation: il passoit un
-peu pour m........; il s'en railloit lui-même tout le premier. En un
-bal où il y avoit grande confusion, cette étourdie de madame
-Lescalopier[404], c'étoit avant qu'on eût tant parlé d'elle, à cause
-qu'il étoit en lieu pour se faire entendre aux violons, au lieu de le
-prier de leur dire qu'ils jouassent une courante parce qu'il n'y avoit
-plus moyen de danser _la figurée_, lui cria brusquement: «Grammont, la
-chabotte.--Je ne suis point violon, répondit-il; je suis m........ à
-votre service, madame[405].» Un jour qu'il entra chez madame de
-Choisy, avec un beau carrosse et des laquais bien vêtus: «Jésus,
-dit-elle, un m........ en si bon équipage! c'est donc un bon métier?»
-Il lui arriva une fois une aventure qui n'étoit point plaisante; ce
-fut chez Nouveau[406]. On vint à parler de La Rivière: Roquelaure, qui
-y dînoit avec lui, dit que s'il avoit été de la cour de Monsieur, il
-auroit bien _dequillé_[407] La Rivière. Et là-dessus il se mit à dire
-qu'il lui eût fait ceci et cela. «On vous en eût bien empêché, dit
-Grammont.--Et qui m'en eût empêché?--Moi.--Vous?» répliqua Roquelaure.
-Et en même temps il lui donne un soufflet. On se mit entre deux, et
-puis on les accommoda du mieux qu'on put.
-
- [402] Amans de Barthélemy, seigneur de Grammont, baron de Lanta,
- chambellan de Gaston, duc d'Orléans.
-
- [403] Gabriel de Barthélemy, seigneur de Grammont et de Montlaur,
- conseiller au grand conseil, puis président aux enquêtes du
- Parlement de Toulouse. Il a composé, en latin, une Histoire du
- règne de Louis XIII.
-
- [404] Voir son article précédemment, p. 17.
-
- [405] Comme il a de l'esprit, il s'en est raillé le premier.
- Peut-être avoit-il servi La Rivière en quelque amourette. (T.)
-
- [406] Le surintendant des postes. (_Voyez_ précédemment, page
- 323, note 1.)
-
- [407] Expression familière empruntée du jeu de quilles.
-
-Quelques années après, Grammont demanda la confiscation d'un
-gentilhomme de Languedoc, qui avoit été tué en duel; or, ce
-gentilhomme avoit une soeur. On lui avoit proposé, pour faire d'une
-pierre deux coups, d'épouser la soeur en même temps. Voici ce que
-c'étoit que cette soeur: la mère de ce gentilhomme et de cette fille
-étoit veuve; elle avoit un homme d'affaires nommé Bressieu, qui
-n'étoit pas bien fait, mais qui n'étoit pas un sot; la mère étant
-morte, amoureux de cette fille, il fit si bien qu'il en jouit; elle
-devint grosse. Le galant lui conseille de dire à une tante, chez qui
-elle étoit, qu'elle souhaitoit d'aller en religion dans une abbaye de
-la campagne, et qu'elle y vouloit demeurer un an pour voir si elle s'y
-accoutumeroit. Elle y va, et quand elle fut à terme, Bressieu
-contrefait une lettre de la tante, qui prioit l'abbesse de la laisser
-venir pour un mois. Durant ce mois, la fille écrivoit à sa tante comme
-du couvent, et à l'abbesse comme de chez sa tante. Elle accouche et
-retourne en religion, sans qu'on en découvrît rien. Bressieu[408],
-après cela, l'emmène et l'épouse secrètement à Blaye. Le galant trouva
-moyen de la marier ensuite avec un gentilhomme du pays nommé le comte
-d'Elbe, qui avoit du bien vers Chartres, car il avoit épousé en
-premières noces une vieille m......... de Paris, qui avoit été belle
-autrefois, nommée la Toinville: elle avoit quatre ou cinq mille livres
-de rente au pays Chartrain, qu'elle lui donna. Ce comte d'Elbe avoit
-tout mangé, et meurt pauvre; Bressieu épouse cette femme pour la
-seconde fois à Chartres. Elle vouloit, disoit-elle, mettre sa
-conscience à couvert. L'archidiacre les maria: il avouoit lui-même
-que ç'a été contre les formes, et qu'il ne sauroit soutenir en justice
-ce qu'il avoit fait; mais que c'étoit à bonne intention. Ces amants
-étoient réduits à faire de la fausse monnoie dans les montagnes vers
-Narbonne, quand de deux frères qu'elle avoit, l'un mourut, et l'autre
-fut tué en duel; aussitôt elle paroît, et on proposa de la marier avec
-Grammont. Elle étoit bien faite et avoit dix mille livres de rente en
-fonds de terre; elle épouse Grammont. Bressieu, qui n'osoit paroître à
-cause de la fausse monnoie, ayant eu avis du parti des rogneurs et
-faux monnoyeurs, et qu'on en étoit quitte pour de l'argent, va à
-Toulouse; il lui parle: elle lui dit: «Donnez-vous patience, nous
-vivrons bien avec celui-ci comme avec l'autre.» Ils concubinoient du
-vivant de ce comte d'Elbe, et on croit qu'ils s'en défirent. Bressieu
-intente action et soutient que c'est sa femme: on plaide; elle gagne
-son procès contre Grammont, qui vouloit avoir le bien et faire rompre
-le mariage, et elle ne voulut pas consentir à la dissolution par
-impuissance; il l'a laissée là. Il disoit, faisant le goguenard: «Me
-voilà cette fois
-
- «M......... et franc cocu[409].»
-
- [408] Grammont dit que c'étoit un gentilhomme, qui, amoureux de
- cette fille, se fit précepteur de ses frères, et qu'à la grille,
- à Chartres, pensant qu'elle voulût être religieuse, il se donna
- trois coups de poignard au travers du corps; il en a été guéri.
- (T.)
-
- [409] Couplet contre le petit de La Lande. (T.)--_Voyez_
- précédemment, p. 185, note 1.
-
-Bataille, en plaidant pour lui contre elle, voulut réfuter une lettre
-de Grammont, où il y avoit: «Si vous n'y voulez consentir, je me
-servirai de mes amis;» et dit: «Aristote dit, messieurs, que l'amitié
-est une vertu, par conséquent des amis sont des gens vertueux.»
-Montelon, qui plaidoit pour Bressieu, dit qu'il avoit de grandes
-preuves, à savoir, un testament de cette femme fait à La Rochelle:
-«Mais on me l'a escroqué,» disoit-elle; et elle prouvoit, par un acte
-passé devant notaire, qu'elle étoit alors à Blaye. Montelon disoit que
-les témoins ont pris 1640 pour 1641. Il y a une célébration de mariage
-par l'archidiacre avec permission de l'évêque: on la lui a encore
-escroquée; une promesse de quatre mille livres d'argent prêté: on la
-lui a aussi escroquée. Pour prouver la noblesse de cet homme, il
-disoit qu'il avoit été condamné à avoir le cou coupé, quoiqu'on eût
-condamné ses complices à être pendus. C'étoit, je pense, pour la
-fausse monnoie; et sur le nom de cette femme, qui est _Lastou_, il dit
-qu'on la devroit nommer _Lasse de tout_.
-
-
-
-
-PROVENÇAUX ET PROVENÇALES[410].
-
-
-Les conseillers de ce pays-là sont pour la plupart gentilshommes:
-avant que de prendre une charge, pour l'ordinaire, ils ont fait deux
-ou trois voyages sur les galères, et se sont battus en duel; il y en a
-même dont la soutane ne tient qu'à un bouton, et qui ne laissent pas
-de se battre, encore qu'ils soient sénateurs. Ils méprisent tout le
-reste du monde, et entre eux quelquefois ils se traitent d'une étrange
-sorte, comme vous allez voir par une querelle arrivée entre deux
-conseillers pour un paon.
-
- [410] Ils sont grands rimeurs. Pour se venger ils font des
- chansons: ils en firent d'atroces contre M. d'Épernon; ses gens
- l'excitoient à les châtier: «Hé! messieurs, leur disoit-il,
- laissez-les chanter pour leur argent.» (T.)
-
-Un conseiller du parlement d'Aix avoit un paon chez lui qu'il
-nourrissoit dans une assez grande cour pleine d'arbres; un autre
-conseiller, son voisin, avoit un jardin le plus propre de la ville. Ce
-jardin et cette cour se touchoient, de sorte que le paon y voloit
-assez souvent; et, comme cet oiseau gratte, il y gâtoit toujours
-quelque chose. Le maître du jardin s'en ennuya; mais au lieu d'en
-parler à l'autre bien civilement, et de lui proposer de lui ôter
-quelques principales plumes qui l'empêchassent de voler par-dessus le
-mur, il lui envoya dire par son secrétaire que, s'il n'empêchoit ce
-paon de voler dans son jardin, il tueroit le paon la première fois
-qu'il l'y trouveroit. Le secrétaire ne trouva qu'un des frères du
-conseiller, à qui il fit son message, mais non pas si crûment. Ce
-frère, qui étoit un jeune garçon, dit qu'il le diroit au conseiller;
-mais vraisemblablement il l'oublia. Le lendemain, le maître du jardin
-tue le paon sans s'informer si son secrétaire s'étoit acquitté de sa
-commission, oui ou non; il étoit fier, et traitoit l'autre de haut en
-bas, parce qu'il se prétendoit de meilleure maison, qu'il étoit plus
-riche, et qu'il avoit épousé depuis peu la fille du marquis d'Irville,
-de Dauphiné. Il tua le paon d'un coup de pistolet, et l'envoya par un
-laquais chez son confrère, qui étoit allé au Palais; il y va aussi, et
-de là à une maison des champs, dont il ne revint que le soir. Le
-conseiller trouve son paon mort dans sa cuisine; le voilà piqué au
-dernier point; il assemble ses amis qui, au nombre de cinquante,
-toutes choses mûrement délibérées, enfoncent une porte de derrière du
-jardin de l'agresseur, et, avec tous les ferrements qu'ils purent
-trouver, y font le dégât d'un bout à l'autre. La maîtresse du logis
-leur parla, mais au lieu de la respecter, ils lui dirent mille
-insolences. Le mari, de retour, assemble dès le soir même tous ses
-amis: les deux partis se grossissent, et on fut sur le point de voir
-donner bataille dans la ville. Il y eut cependant vingt appels de part
-et d'autre entre les jeunes gens des deux partis; voilà cent querelles
-pour une. Le comte d'Alais, gouverneur de la Provence, étoit assez
-empêché. M. le marquis d'Irville, averti du désordre, se met en chemin
-avec si grand nombre de noblesse du Dauphiné, que le gouverneur fut
-obligé de faire garder tous les passages de la Durance pour l'empêcher
-de venir. Enfin M. d'Irville vint seul, et quand l'affaire fut en
-train de s'accommoder, M. le comte d'Alais, qui le connoissoit pour un
-homme fort raisonnable, lui dit qu'il écrivît les satisfactions qu'il
-prétendoit qu'on dût faire à sa fille, et qu'il ajoutât toutes choses
-à sa fantaisie, qu'il s'en rapportoit à lui. Ce M. le marquis
-d'Irville démêla si bien tant de différentes querelles et tant de
-circonstances qu'il y avoit, et se mit si fort à la raison, que M. le
-comte d'Alais ne changea pas une syllabe de tout ce qu'il avoit écrit,
-et lui dit: «Monsieur, vous en avez demandé moins que je ne vous en
-eusse donné.»
-
-Ce paon me fait souvenir de trois oisons pour lesquels toute la
-noblesse de Béarn se pensa couper la gorge. Un gentilhomme, qui
-vouloit traiter M. de Grammont, avoit retenu d'un de ses voisins,
-dans le village, trois petits oisons que nourrissoit un paysan; car on
-ne mange guère de petits pieds en ce pays-là; et il n'y a pas
-long-temps qu'on n'y tuoit point de veau parce qu'il deviendroit
-boeuf. Le seigneur du village dit qu'il les vouloit pour lui; il ne
-les prit point pourtant, mais il défendit au paysan de les donner.
-L'autre les prend de force. Voilà toute la noblesse à cheval. M. de
-Grammont eut bien de la peine à mettre le holà.
-
-Un Marseillois, dont je n'ai pu savoir le nom, fut pris sur mer par un
-corsaire turc, et mis avec d'autres prisonniers, entre lesquels étoit
-une fille italienne bien faite dont il devint amoureux et en fut aimé;
-cette fille fut donnée à la sultane, et dit qu'il étoit son mari. En
-cette considération, car il plaisoit fort à sa maîtresse, on met ce
-Marseillois dans le sérail, au service du grand-seigneur; on les fit
-renier tous deux. Les capucins le leur permirent avec de certaines
-restrictions chimériques. Elle se fait riche et lui propose de se
-sauver avec leurs trésors et leurs enfants, car ils en avoient eu
-quelques-uns: ils se dérobent, mais comme ils étoient encore dans les
-terres des Mahométans, un beau matin il se sauve tout seul, emporte
-leurs richesses, et ne laisse à sa femme que leurs enfants. Elle
-retourne à Constantinople, fait entendre à la sultane que son mari
-l'avoit trompée, et que, comme elle avoit découvert que son intention
-étoit de s'enfuir en son pays, elle n'y avoit voulu consentir, et
-étoit revenue avec ses enfants, mais que le perfide l'avoit volée. La
-sultane lui fait encore du bien; de sorte qu'au bout de quelques
-années, comme on n'avoit garde de se défier d'elle, elle se sauva à
-Marseille avec son bien et ses enfants. Son mari ne la vouloit point
-reconnoître; enfin, voyant que tout le monde maudissoit son
-ingratitude, il fut contraint de la reconnoître et de l'épouser
-publiquement.
-
-Pour les dames de Provence, outre la médisance ordinaire aux petites
-villes, leur coutume de se dire toutes leurs vérités au carnaval fait
-qu'on n'y vit guère sans querelle: elles sont pour l'ordinaire hautes
-à la main; en voici un exemple. Le baron d'Allemagne a marié une de
-ses filles à un M. de Joucques. Ce M. de Joucques et l'archevêque
-d'Aix prétendent tous deux les droits honorifiques d'une paroisse à la
-campagne. Un jour que la dame y étoit, et M. l'archevêque aussi, ce
-prélat fait mettre sa chaise en la principale place: elle la fait
-ôter, y met la sienne et s'y assied. Quand l'archevêque vint il trouva
-sa place prise. Elle, non contente de cela, le querelle, et on dit
-qu'elle eut la main levée. C'étoit une petite femme, assez jolie et
-diablement fière. Je voudrois que c'eût été le cardinal de
-Sainte-Cécile[411], pour voir ce qu'eussent fait deux si sages têtes.
-
- [411] Michel Mazarin, frère du cardinal Mazarin, a été général de
- l'ordre des frères Prêcheurs, et archevêque d'Aix. Il fut fait
- cardinal du titre de Sainte-Cécile, en 1647, et en 1648 il fut
- nommé vice-roi de Catalogne. Ce cardinal est mort à Rome, au mois
- de septembre 1648.
-
-
-
-
-MADEMOISELLE DIODÉE.
-
-
-Mademoiselle Diodée est fille d'un M. Diodati, de Marseille (car
-_Diodée_ est un nom corrompu) originaire de Lucques et d'une famille
-noble. C'étoit une personne bien faite et qui avoit de l'esprit. En
-allant en Italie[412], je passai par là; je lui voulus dire quelques
-douceurs, elle me répondit qu'elle lisoit _le Miroir qui ne flatte
-point_[413]. Depuis elle continua à lire à tort et à travers, et se
-fit un esprit un peu pédant; elle ne parloit que de livres, et
-n'entretenoit le monde que de sa science. Un Jésuite, à ce qu'on dit,
-lui avoit montré le latin. On dit qu'un jour un pauvre chevalier de
-Malte l'étoit allé voir; elle lui cita Aristote, Platon, Zoroastre et
-Mercure-Trismégiste. Ce garçon ne s'y divertit pas trop bien; il prend
-congé d'elle; elle le veut reconduire, il fait ce qu'il peut pour l'en
-empêcher; enfin il se met à genoux: «Par Platon, par Aristote, par
-Zoroastre, mademoiselle, je vous conjure, ne me faites point cet
-affront.» Venoit-il quelque prince étranger à Marseille, elle faisoit
-si bien, qu'au bal elle avoit toujours une chaise auprès de lui. (On
-danse en ce pays-là l'été comme l'hiver.) Elle méprisoit tout le
-reste et croyoit qu'il n'appartenoit qu'à elle de l'entretenir: cela
-parut plus que jamais une fois qu'un prince de Danemarck passa à
-Marseille. Elle s'en laissa cajoler, souffrit de lui toutes les
-galanteries dont un _Danemarquois_ se peut aviser, et cet homme
-pourtant n'avoit rien de remarquable en lui que la naissance. On lui
-faisoit la guerre qu'elle avoit harangué le chevalier de Guise quand
-il revint de Florence. Voici la vérité de l'histoire: lorsqu'il
-arriva, madame Diodée et sa fille se promenoient par hasard sur le
-port: cette femme, de qui on a un peu médit avec feu M. de Guise, se
-mit étourdiment à lui faire des compliments en provençal; car les
-dames et demoiselles de Marseille ne parlent pas toutes françois: le
-chevalier n'y entendoit rien. La fille prit la parole et lui dit
-maintes belles choses auxquelles il n'entendit peut-être pas plus
-qu'au provençal, et ne leur répondit qu'avec des révérences. Quelques
-années après, Scudéry ayant eu le gouvernement de Notre-Dame de la
-Garde, s'alla établir à Marseille, et y mena sa soeur: notre
-demoiselle n'avoit garde de manquer à faire amitié avec des personnes
-de réputation. La conversation de mademoiselle de Scudéry la guérit un
-peu de cette conversation pédantesque, et, ne lui voyant point parler
-de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. Une fois, il est vrai
-que c'étoit au commencement, elle lui dit: «Mais, mademoiselle, je
-n'ai point vu cela dans les Pères.» Elle ne pouvoit vivre sans cette
-nouvelle amie, et elles étoient presque tous les jours ensemble; enfin
-elle se brouilla avec elle au bout d'un an et demi, et c'étoit
-beaucoup pour elle d'avoir atteint un si long terme, car jusque là
-elle n'avoit jamais pu bien vivre avec personne pendant six mois
-entiers. Voici comment cela arriva:
-
-Un gentilhomme de Provence, nommé le baron de La Baume, qui étoit un
-homme d'esprit, mais un homme assez bizarre, avoit cajolé cette fille
-deux ans entiers, et avoit dit à mademoiselle de Scudéry que ce
-n'avoit été que par charité, et pour empêcher qu'elle n'achevât de se
-gâter si quelque autre l'entreprenoit; mais qu'ayant été obligé d'être
-éloigné de Marseille assez long-temps, à son retour il l'avoit trouvée
-toute déréglée. Or, ce baron ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit
-dans son petit coeur: il vint le carnaval suivant à Marseille. Diodée
-et deux autres dames vinrent masquées à la turque le plus joliment du
-monde, car à Marseille on trouve de véritables habits de sultane. Le
-baron étoit dans l'assemblée où elles vinrent, et, par hasard,
-lorsqu'on les obligea de se démasquer, elle se trouva vis-à-vis de
-lui. Le lendemain, mademoiselle de Scudéry envoya par un masque, en
-plein bal, à Diodée et à ses compagnes un feint extrait d'une lettre
-écrite de Constantinople, qui portoit que trois sultanes s'étoient
-sauvées du sérail du grand-seigneur, et qu'il y en avoit une (on
-désignoit Diodée) qui étoit sortie pour rattraper un esclave chrétien
-qui lui étoit échappé; mais qu'on croyoit qu'elle perdroit ses pas,
-parce qu'il s'étoit mis sous la protection de la reine de Mauritanie:
-c'étoit une dame assez brune dont il étoit amoureux. Cette fille fut
-si folle que de se gendarmer de cela, elle qui avoit accoutumé comme
-les autres de s'entendre dire des choses assez sèches quelquefois, et
-elle ne vit plus mademoiselle de Scudéry[414].
-
- [412] C'étoit en 1638. (T.)--Tallemant parle de son voyage
- d'Italie dans l'article qu'il a consacré au cardinal de Retz.
-
- [413] Volume de La Serre. (T.) Jean Puget de La Serre, écrivain
- ridicule dont Despréaux a fait justice.
-
- [414] Mademoiselle de Scudéry avoit laissé à Marseille des
- souvenirs et des regrets. «Madame de Pennes a été aimable comme
- un ange; mademoiselle de Scudéry l'adoroit; c'étoit la princesse
- Cléobuline: elle avoit un prince Thrasibule en ce temps-là; c'est
- la plus jolie histoire de _Cyrus_.» (_Lettre de madame de Sévigné
- à sa fille_, du 13 mai 1671.)
-
-Un garçon de Paris, fils de Scarron de Vaure, intéressé aux gabelles,
-et beau-frère de M. de Villequier, aujourd'hui le maréchal d'Aumont,
-commandoit la galère de la reine, et revint en ce temps-là à Marseille
-d'un petit voyage. Dès qu'il eut vu cette fille, le voilà amoureux,
-lui qui l'avoit vue mille fois en sa vie, et tout aussi belle qu'elle
-étoit alors; elle est bien faite, hors qu'elle est trop grosse. Sur
-l'heure il lui parle d'amour et de mariage tout ensemble: elle
-l'écoute et l'accepte, elle qui s'en étoit moquée deux mille fois et
-qui avoit été témoin qu'il n'avoit ni coeur ni esprit. Cela sembla
-d'autant plus étrange à mademoiselle de Scudéry, qu'elle lui avoit ouï
-dire qu'il faudroit qu'un homme qui ne seroit pas gentilhomme, eût
-furieusement de coeur pour lui plaire. Le père de Vaure (on appelle
-ainsi cet épouseur) en a avis; il envoie des défenses, car la
-demoiselle n'avoit point de bien. Nonobstant ces défenses, la mère et
-elle, car le père étoit mort, demandent permission d'épouser: on la
-leur refuse. Enfin, sous un faux donné-à-entendre, ils font aller leur
-curé chez M. d'Allemagne, qui loge de l'autre côté du port, et là,
-après qu'il leur eut refusé la bénédiction nuptiale qu'ils lui
-demandèrent à genoux, ils prirent acte par-devant un notaire, qui
-étoit présent, comme ils se prenoient l'un l'autre à mari et femme; et
-de là, ils furent, je ne sais par quelle raison, consommer le mariage
-à un méchant village dans une caverne. Elle vint à Paris quelque temps
-après. Les parents de son mari ne la voulurent point voir. Depuis,
-ayant pris habitude chez les filles de la Reine, elle fit si bien par
-leur moyen, que M. de Villequier la vit. Elle a été assez long-temps
-mal à son aise. Depuis le grand jubilé, Fleschet, le beau-père, qui
-est mort ensuite, leur a laissé du bien; elle s'est bien façonnée ici:
-c'est une personne qui a bien soin de son ménage et de ses affaires,
-et qui n'a point fait parler d'elle.
-
-
-
-
-CLINCHAMP.
-
-
-Clinchamp étoit fils d'un gentilhomme de Normandie fort accommodé: on
-le tenoit riche de quatorze ou quinze mille livres de rente. Cela fut
-cause que ce garçon fit beaucoup de dettes, car il trouva du crédit
-comme héritier d'un homme riche et qui n'avoit que lui de garçon: il
-se donna à Monsieur, depuis duc d'Orléans; il n'a jamais passé pour
-homme de coeur, et a fait en sa vie plus de cent tours de filou. On en
-conte un, entre autres, assez plaisant. Il voulut emprunter de
-l'argent à un vieil avaricieux de sa connoissance, qu'on appeloit
-Marsillac. Cet homme demanda caution. «Je vous donnerai un tel,
-cordonnier à Paris, un nommé Turpin.» Marsillac s'informa; on lui dit
-que le cordonnier étoit riche. Clinchamp va trouver ce Turpin,
-cordonnier, dont il se servoit de tout temps, et lui demande sa
-boutique pour un jour, et qu'il lui donneroit tant. Le jour venu, le
-valet de Clinchamp se met dans la boutique comme s'il eût été le
-maître; ce valet s'oblige. Il y eut procès pour cela: Turpin prouva
-qu'il étoit absent ce jour-là, et que quelque escroc s'étoit servi de
-son nom. Une autre fois, Clinchamp vola quelques pièces de ruban d'or
-et d'argent au palais, comme on lui en montroit de plusieurs façons;
-cela fit quelque bruit au palais. Un jour, comme un jeune avocat
-contoit cette filouterie de rubans dans un jeu de paume, le comte de
-Saint-Aignan, qui étoit sous la galerie, ouït que cet homme disoit que
-le comte de Saint-Aignan[415] étoit avec Clinchamp. Le comte
-s'entendant nommer, s'approche et dit: «Je vous assure que le comte de
-Saint-Aignan n'y étoit point.--Il y étoit, je vous en réponds,»
-réplique l'autre, et le soutint si effrontément, que le comte, ennuyé
-de cela, lui donna sur ses oreilles, en lui disant: «Avocat, apprenez
-une autre fois à connoître mieux les gens.» Ces rubans me font
-souvenir de M. d'Uxelles[416], le rousseau, qui étoit encore un
-bonhomme. Madame Coinard, marchande de dentelles de la rue
-Aubry-le-Boucher, avoit apporté plusieurs pièces de dentelles d'Amiens
-chez madame de La Vrillière où il étoit: elle en trouva une à dire et
-disoit, après l'avoir bien cherchée: «Je n'accuse personne; mais j'ai
-opinion que je n'aurois point perdu ma pièce de dentelles, si ce grand
-gentilhomme rousseau n'eût point été ici.»
-
- [415] Aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre, brave homme.
- Il étoit alors à Monsieur. (T.)
-
- [416] Allié des Phélippeaux. (T.)
-
-Pour revenir à Clinchamp, il fut enfin réduit en si pitoyable état,
-qu'on disoit que le matin il appeloit un crieur d'eau-de-vie par qui
-il se faisoit allumer un misérable fagot pour se lever, et que le soir
-il appeloit l'oublieur pour se faire débotter; et il les y obligeoit,
-disoit-on, le pistolet à la main.
-
-Cet homme pourtant trouva à se marier, quoique son père ne fût point
-mort. Il n'étoit point mal, comme j'ai dit, avec cette Madame de La
-Forest Montgommery, que le bonhomme de La Force vouloit épouser. Il ne
-faisoit seulement que coucher avec elle. Il n'étoit pas le seul, si je
-ne me trompe, car elle dit une fois à des dames: «Je suis peureuse, et
-pour cela je fais coucher un petit page dans ma chambre.» Au même
-temps, l'unique page qu'elle avoit vint parler à elle; il paroissoit
-bien dix-sept ans, et n'étoit pas trop petit pour son âge: elles se
-mirent à rire et en firent le conte à tout le monde. Clinchamp, pour
-l'attraper, fit si bien, que M. d'Orléans lui écrivit souvent des
-lettres fort obligeantes, par lesquelles il lui donnoit lieu d'espérer
-quelque grande récompense. Cette pauvre femme fut ainsi dupée et
-l'épousa. Il la mangea autant qu'il put, et étoit ravi de dire: «Qu'on
-donne l'avoine à mes sept chevaux de carrosse.» Quand il venoit des
-ouvriers apporter des parties[417], elle vouloit les payer; car elle
-n'est pas friponne, mais elle est un peu folle: «Madame, lui
-disoit-il, ne vous amusez point à cela; vous irez prendre là de
-mauvaises habitudes.» Quillet m'en disoit autant, me voyant tirer de
-l'argent pour donner l'aumône.
-
- [417] Des mémoires.
-
-Cette madame de Clinchamp a les plus plaisants jurons du monde; elle
-dit: _Le diable fende en quatre la langue à Louise de Montgommery!
-Cent mille pipes de diables puissent-elles m'entrer dans le corps et y
-vivre trois mois à discrétion!_
-
-
-
-
-MADAME DE LA ROCHE-GUYON.
-
-
-La comtesse de La Roche-Guyon[418] demeura veuve à vingt ans, et sans
-enfants, du frère de M. de Liancourt[419]. Son mari et elle firent le
-plus fou mariage qu'on ait jamais vu; car, bien qu'il eût de l'esprit,
-il ne laissoit pas d'être extravagant, et elle, comme vous verrez par
-la suite, l'étoit encore plus que lui. Elle ne fut pas plus tôt veuve
-qu'elle se mit à faire la duchesse: son mari, à la vérité, avoit eu
-un brevet de duc, car madame de Guercheville, sa mère, demanda cela
-pour récompense; mais en ce temps-là, si on n'avoit été reçu au
-parlement, on n'entroit point en carrosse dans le Louvre, comme on
-fait aujourd'hui, et les femmes n'avoient point le tabouret. Pour
-faire mieux la duchesse, elle augmenta de beaucoup sa dépense, et fit
-si bien qu'avec dix mille écus de rente qu'elle pouvoit avoir (M. de
-Liancourt lui devoit beaucoup; Matignon lui devoit quarante mille écus
-qu'elle quitta pour vingt-cinq; elle avoit l'hôtel de La Roche-Guyon
-et pour cent mille écus de bijoux), avec tout cela elle ne laissa pas
-de s'incommoder; cela l'obligea parfois à faire des éclipses de deux
-ou trois ans, et puis elle ressortoit, comme de dessous la terre, plus
-florissante que jamais, et toujours avec de nouvelles livrées et tout
-extraordinaires. On étoit si accoutumé à cela qu'on n'y prenoit plus
-garde; et enfin on fut très long-temps sans parler d'elle en aucune
-sorte.
-
- [418] Catherine-Gillone Guyon de Matignon, née en 1601, mariée à
- François de Silly, comte, puis duc de La Roche-Guyon.
-
- [419] Le comte de La Roche-Guyon (François de Silly) étoit frère
- utérin de Roger Du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, sa
- mère ayant épousé en deuxièmes noces Charles Du
- Plessis-Liancourt, marquis de Guercheville. (_Voyez_ les
- _Mémoires de l'abbé de Choisy_, dans la _Collection des Mémoires
- relatifs à l'histoire de France_, 2e série, t. 63, p. 515.)
-
-Il y a dix ans à cette heure que, m'étant trouvé à l'hôtel de
-Rambouillet, j'en ouïs conter une fort plaisante histoire. Un Italien,
-qui avoit succédé à Silésie[420], ayant ouï nommer madame de La
-Roche-Guyon, entra dans le cabinet de madame de Rambouillet, et dit:
-«Madame, j'en sais plus de nouvelles que personne. Il y a trois mois,
-ou environ, qu'un cordelier italien me dit que madame la comtesse de
-La Roche-Guyon l'avoit prié de lui adresser quelque gentilhomme
-italien qui connût fort bien toutes les bonnes maisons d'Italie, et
-qu'il me prioit de l'aller trouver: j'y fus. Elle me dit qu'elle avoit
-un million et demi de bien, qu'elle avoit été mariée et n'avoit pas
-été heureuse en mariage. J'ai dessein de me remarier; mais je me suis
-si mal trouvée des gens de mon pays, que je me suis résolue d'épouser
-un étranger. J'ai jeté les yeux sur toutes les nations chrétiennes:
-les Allemands me semblent trop grossiers; pour les Espagnols, il y a
-trop d'antipathie entre les François et eux; les Anglois sont
-hérétiques; je conclus pour les Italiens. Dans ce dessein, j'ai voulu
-vous voir pour savoir de vous quels sont les grands partis d'Italie;
-car, pour vous dire la vérité, je n'ai pas cru qu'il fût à propos
-qu'une personne de mon âge demeurât veuve.» (Notez qu'il y avoit vingt
-ans qu'elle l'étoit.) «Nommez-moi, ajouta-t-elle, les princes
-souverains d'Italie.--Madame, lui répondis-je, il y en a plusieurs;
-mais ils le portent bien haut, et ne veulent guère épouser que des
-souveraines ou des filles de souverains.--Ah! dit-elle en
-m'interrompant, ils ne se méprendront guère quand ils épouseront des
-personnes de ma naissance; je suis du sang royal de France[421].--Je
-le crois, repris-je, mais le grand-duc et le duc de Modène sont
-mariés, et le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de Parme sont
-bien jeunes.--N'y en a-t-il point d'autres, répliqua-t-elle?--Il y en
-a d'autres, dis-je, mais ils ne sont pas souverains, ni même de maison
-souveraine. Par exemple, à Rome, il y a tels et tels qui sont mariés:
-entre ceux qui ne sont point mariés, le plus riche est le prince
-Caïetan.--C'est celui que je veux, dit-elle; et, pour cela, il faut
-que j'aille en Italie; mais devant je serai obligée de faire un voyage
-en Normandie pour vendre mes terres et en faire de l'argent; cependant
-prenez la peine d'aller trouver M. le chevalier de La Valette; il doit
-retourner bientôt à Venise, demandez-lui escorte pour moi jusques au
-plus près de Lorette qu'il se pourra, car je feindrai d'y
-aller.»--«Moi qui voulois voir ce que deviendroit cette aventure, je
-fus trouver M. le chevalier de La Valette de la part de madame la
-duchesse de La Roche-Guyon.--«La duchesses de La Roche-Guyon? dit-il,
-je ne la connois point. Où demeure-t-elle?--Dans la rue des
-Bons-Enfants, à l'hôtel même de La Roche-Guyon.--Ah! je vous entends.
-Dites-lui que je suis à son service, et que si elle peut partir quand
-je partirai, car je ne dépends pas de moi, je l'accompagnerai
-très-volontiers.--Je me lassai de cette extravagante, et je ne l'ai
-pas vue depuis.» L'Italien finit ainsi son historiette.
-
- [420] Meneur de M. de Rambouillet. (T.)
-
- [421] Elle étoit fille du comte de Thorigny, fils du maréchal de
- Matignon, de la maison de Guyon de Normandie; La Moussaye en est
- une branche. Ce Thorigny avoit épousé une cadette de Longueville,
- soeur de la marquise de Belle-Isle. De quatre qu'elles étoient,
- les deux autres avoient mieux aimé être religieuses que de ne pas
- épouser des princes. La grand'mère de la comtesse Roche-Guyon,
- aussi grand'mère de M. de Longueville d'aujourd'hui, étoit de
- Bourbon. (T.)--C'était Marie de Bourbon-Vendôme, duchesse
- d'Estouteville, comtesse de Saint-Paul.
-
-J'ai su qu'effectivement elle avoit donné dix mille livres à un
-petit-père pour lui louer un palais à Rome, et lui retenir des
-estafiers. Le moine lui fit de belles parties, et elle ne retira rien
-de cet argent. Si le chevalier de La Valette n'eût point été arrêté à
-Paris durant le blocus, elle partoit avec lui à trois jours de là.
-
-Dans sa fantaisie d'épouser un prince, elle pensa épouser ce fou de
-Wirtemberg, dont il est parlé dans l'historiette de madame de
-Rohan-Chabot. Depuis, je n'ai point ouï dire qu'elle ait parlé de
-voyager, mais j'ai bien ouï dire qu'elle entretenoit Bensserade[422],
-et qu'elle prenoit le chemin de l'hôpital au lieu de celui d'Italie.
-Elle fit faire un meuble de dix mille écus qu'elle ne fit servir qu'un
-jour; après il fut toujours dans un grenier où il s'est gâté. On
-disoit qu'elle dépensoit horriblement en bains et en odeurs; peut-être
-étoit-ce pour baigner et pour parfumer Bensserade, qui est rousseau:
-ce garçon l'avoit cajolée avant qu'elle eût la vision de se marier. Il
-avoit besoin, et ne regardoit pas qu'elle étoit fort petite, et qu'il
-ne lui restoit rien de ce qu'elle avoit eu de joli en sa jeunesse: il
-avoit une maison à l'année auprès de l'hôtel de La Roche-Guyon, un
-carrosse à couronnes, trois laquais; il avoit de la vaisselle d'argent
-chez lui, et n'étoit pas trop mal meublé. Cependant, il étoit plus
-chagrin qu'il n'avoit été de sa vie; je pense qu'il s'ennuyoit de
-baiser la vieille. Il prit une vision à cette femme d'aller à
-Jérusalem; puis Bensserade et elle se brouillèrent, et insensiblement
-les trois laquais furent réduits à un, et le carrosse disparut; il
-roula jusqu'en 1651. Bensserade disoit que ses chevaux étoient
-malades. Madame de La Roche-Guyon se retira en ce temps-là à l'hôtel
-d'Angoulême. On disoit qu'un homme qui étoit à elle étoit accusé de
-fausse monnaie: elle parut après, et cet homme disoit qu'on avoit eu
-son abolition; mais le carrosse de Bensserade ne reparut plus.
-
- [422] Isaac de Bensserade, si connu par les poésies qu'il composa
- pour la cour de Louis XIV, naquit en 1612, et mourut en 1691.
- Paul Tallemant, de l'Académie françoise, parent de l'auteur de
- ces Mémoires, a été l'éditeur de ses _OEuvres_. _Le Discours
- sommaire touchant la Vie de M. de Bensserade_, qui est placé à la
- tête, est de cet abbé Tallemant. Quoiqu'il ait fait à l'éloge une
- part assez large, on voit qu'il a eu connoissance des Mémoires de
- son parent, auxquels il a emprunté plus d'un trait.
-
-Ce garçon est fils d'un hobereau[423] qui étoit, à ce qu'on m'a dit,
-un peu parent du cardinal de Richelieu: cependant jamais il n'en a eu
-que deux cents écus de pension. Pour sa mère, le cardinal ne l'a
-jamais voulu voir, à cause de sa mauvaise vie. Il étoit encore en
-philosophie, au collége de Navarre, quand il fit la _Cléopâtre_[424],
-car il a du génie; mais il ne sait rien: au sortir de là, il devint
-amoureux de la fille aînée de madame de Saintot; il n'étoit pas mai
-avec la demoiselle, mais la mère le chicanoit; et quand ils se
-trouvoient chez elle, le soir, l'un auprès de l'autre, pour les
-empêcher de chuchoter, elle mettait un siége entre deux avec un
-flambeau dessus. Chabot en conta aussi à cette fille, et ce fut contre
-lui que Bensserade fit cette pièce où il y a:
-
- Il est sot et me fait ombrage,
- Car elle est sotte comme lui.
-
- [423] _Hobereau_, ou _haubereau_, petit gentilhomme de campagne,
- apprentif, novice dans le monde. (_Dict. de Trévoux._)
-
- [424] Cette pièce, imprimée en 1636, est dédiée au cardinal de
- Richelieu.
-
-La mère en fut terriblement courroucée, et ne lui vouloit point
-pardonner. Enfin, il s'alla mettre à genoux auprès d'elle à l'église,
-et jura qu'il ne se lèveroit jamais si elle ne lui faisoit grâce. Elle
-en étoit peut-être à cet endroit du _Pater_: _Sicut et dimittimus
-debitoribus nostris_, et elle lui pardonna.
-
-Enfin, le duc de Brezé lui donnoit pension[425], et il le suivit une
-fois sur la mer; mais il démentit bien le sang des Abencerrages, dont
-il se disoit issu; car, dans un combat, on dit qu'il se mit à fond de
-cale, et que, comme quelqu'un lui eut dit que les coups de canon à
-fleur d'eau étoient les plus dangereux, «Hélas! s'écria-t-il, où
-est-ce donc que je me fourrerai?» Après, il se poussa le mieux qu'il
-put à la cour, et, par le moyen de Lyonne, qui se divertissoit à faire
-des bouts-rimés avec lui au cabaret, il eut quinze cents livres de
-pension de la Reine, et même il toucha quatre mille livres pour aller
-en Suède faire compliment à la Reine, qui avoit pensé être assassinée
-par un régent de collége hors du sens; on croyoit qu'il la tiendrait
-en belle humeur. Il n'y alla pas pourtant, mais l'argent lui demeura.
-Il a de la vivacité d'esprit, mais il a une présomption enragée, et
-souvent il lui est arrivé de dire des sottises en pensant dire de
-plaisantes choses[426]. Pour sa cervelle, vous en allez juger. Il fit
-des couplets de chansons sur toutes les filles de la Reine; il
-s'étoit acharné sur Saint-Michel; il en fit de même sur Ségur, qui fut
-la doyenne en sa place. En voici un:
-
- Quelle injustice pour Ségur!
- Elle est blanche, elle est blonde,
- Et trouve à tout le monde
- Le coeur un peu dur.
- Je la vois réduite
- En un étrange point;
- Ses amants sont en fuite,
- Et son embonpoint
- Ne les rappelle point[427].
-
- [425] En allant à Orbitelle, il demanda une abbaye pour
- Bensserade; il l'auroit eue enfin s'il eût vécu. (T.)
-
- [426] Guerchy disoit à Bensserade: «Mandez-moi si les filles de
- la reine de Suède ont une aussi impertinente Dupuy que nous.»
- (T.)--Madame Dupuy étoit gouvernante des filles de la Reine.
- Bensserade lui a adressé une _très-humble Remontrance_. (Voyez
- les _OEuvres de Bensserade_, 1698, in-8º, première partie, p.
- 58.)
-
-Déjà il avoit dit dans l'_Adieu_ de Nucillan qui s'alloit marier:
-
- Ségur, excusez-moi, si je suis incivile
- De passer devant vous[428].
-
-Et, en plein cercle, elle lui dit: «M. de Bensserade, vous avez fait
-des vers contre moi. Dans notre race il n'y a point de poètes pour
-vous rendre la pareille; mais il y a bien des gens qui vous traiteront
-en poète si vous y retournez plus.» Ce fut elle qui avertit M. de
-Châtillon que Bensserade avoit fait le couplet que voici:
-
- Châtillon, gardez vos appas
- Pour quelque autre conquête;
- Si vous êtes prête
- Le Roi ne l'est pas.
- Avecque vous il cause,
- Mais en vérité,
- Il faut quelque autre chose
- Pour votre beauté
- Qu'une minorité[429].
-
- [427] Ces vers ne se trouvent pas dans les _OEuvres_ de
- Bensserade.
-
- [428] _OEuvres de Bensserade_, première partie, p. 56. On y lit:
-
- Pardonnez-moi, Ségur, si je suis incivile
- De passer devant vous.
-
- [429] Ce couplet, que Bensserade ne pouvoit pas avouer, n'est pas
- dans ses _OEuvres_, mais il se trouve dans les Recueils
- satiriques manuscrits du temps.
-
-Madame de Châtillon lui dit: «Vraiment, monsieur de Bensserade, je
-vous ai bien de l'obligation de faire comme cela des chansons sur
-moi.» Mais le mari lui dit: «Mon petit ami, s'il vous arrive jamais de
-parler de madame de Châtillon, je vous ferai rouer de coups de
-bâtons.» Il fut quelque temps après cela sans oser se montrer, car
-cette infortune lui arriva en un temps où il étoit mal avec Lyonne, et
-voici pourquoi. Le beau-père de Lambert tenoit alors cabaret à
-Bel-Air, près le Luxembourg; Bensserade lui devoit cinquante écus pour
-dépense de bouche, car il avoit été comme en prison là-dedans quelque
-temps. La femme pria de Lessins, neveu de Lyonne, car la voix
-d'Hilaire et celle de Lambert attiroient beaucoup d'honnêtes gens dans
-cette maison, de dire à Bensserade, qui alors avoit les quatre mille
-livres de son ambassade échouée, et quinze cents livres de sa pension,
-de lui payer les cinquante écus. Il le promit jusqu'à trois fois;
-enfin il dit qu'il l'avoit payée, et cela s'étant trouvé faux, Lessins
-le dit à Lyonne, qui, déjà en colère de ce que ce garçon avoit publié
-des bouts-rimés de sa façon, ce qu'il lui avoit défendu, ne le voulut
-plus voir. On fut contraint de céder ces cinquante écus à un valet de
-pied de M. d'Orléans, qui tourmenta tant Bensserade, qu'il le fit
-enfin payer. Scarron, qui n'aimoit pas Bensserade, après avoir daté
-une fois:
-
- L'an que le sieur de Bensserade
- N'alla point en son ambassade,
-
-data ainsi l'année suivante:
-
- L'an que le sieur de Bensserade
- Fut menacé de bastonnade.
-
-Depuis, il se rajusta peu à peu avec Lyonne, qui souffrit enfin qu'il
-allât chez lui.
-
-En ce temps-là Bensserade commença fort à décheoir; ses premières
-pièces sont bien plus raisonnables; il y a au moins presque toujours
-deux bons vers pour deux méchants. Il en fit alors une, où il disoit à
-une femme:
-
- Et vous avez cent choses
- Par-delà la beauté.
-
-Je lisois cette pièce devant une femme, et je m'arrêtai exprès après
-ce vers,
-
- Et vous avez cent choses.
-«Hélas! dit-elle, il n'en faut point tant: on est quelquefois bien
-empêchée d'un.» On fit un couplet contre lui sur l'air de _Grand
-Guenippe_:
-
- Bensserade,
- Bensserade,
- Pourquoi pus-tu tant?
- --J'ai le pied fin et le gousset friand,
- Et je n'ai point d'argent
- Pour avoir des chaussons blancs.
-
-On le faisoit enrager, en l'appelant _le poète Bensserade_, car les
-voleurs dirent dans leur déposition qu'ils avoient volé un soir le
-poète Bensserade. «Helas! dit-il, ils ne me prirent que deux quarts
-d'écu; mais ils m'ôtèrent mon manteau; pour ma montre, je la coulai
-dans mon caleçon, et trépignois des pieds de peur qu'ils
-n'entendissent le balancier. Le cocher de celui avec qui j'étais dit
-naïvement aux voleurs: Messieurs, avez-vous fait? irai-je?»
-
-La plus raisonnable action que Bensserade ait faite de sa vie, ce fut
-que M. de Châteauneuf ayant été fait garde-des-sceaux pour la seconde
-fois, en 1650, il fit en sorte que la pension que Gombauld avoit sur
-le sceau fût continuée: il étoit des amis de madame de Leuville, femme
-du neveu du garde-des-sceaux, et il la fit agir comme il falloit;
-après il écrivit un billet à Gombauld, sans signer, par lequel on
-l'avertissoit que l'affaire étoit faite, et qu'il en avoit
-l'obligation à madame de Leuville, à madame de Villarceaux sa
-belle-soeur, à madame de Chaulnes la vidame[430], à madame
-de.......[431], et au président de Bellièvre, et ne parloit point de
-lui.
-
- [430] Françoise de Neuville-Villeroy, femme de Henri-Louis
- d'Alberg d'Ailly, duc de Chaulnes, vidame d'Amiens.
-
- [431] Il y a ici un nom que l'on n'a pas pu lire. Il est dit,
- dans l'_Historiette_ de Gombauld, que sa pension fut rétablie à
- la prière de mesdames de Chaulnes-Villeroy, de Rhodes, de
- Bois-Dauphin et de Leuville.
-
-L'abbé Tallemant[432] dit que cela vient de ce qu'un jour il dit à
-Bensserade que Gombauld faisoit cas de sa poésie. A la vérité il avoit
-été prié de prendre cette peine par quelque ami de Gombauld, et ne
-s'en étoit pas avisé de son propre mouvement; aussi n'étoit-il pas
-tenu de savoir que l'autre fût en nécessité. Nous parlerons de lui
-dans les _Mémoires de la Régence_.
-
- [432] François Tallemant des Réaux, aumônier du Roi, membre de
- l'Académie françoise, frère consanguin de l'auteur de ces
- Mémoires.
-
-
-
-
-MADAME DE CASTELMORON[433].
-
-
-Madame de Castelmoron étoit héritière de Vicose, une maison de
-gentilshommes de Gascogne, et avoit trente mille livres de rente. On
-la maria à un cadet de La Force, frère du duc d'aujourd'hui. Cet homme
-n'avoit pas vingt mille écus de partage, étoit et est encore un petit
-homme fort mal bâti et qui n'a rien de recommandable en lui que
-d'entendre bien la chasse. Elle n'étoit point mal faite, et ne manque
-nullement d'esprit.
-
- [433] Marguerite de Vicose, dame de Casenave, mariée à François
- de Caumont, marquis de Castelmoron.
-
-A la première guerre de Bordeaux (1650), il arriva à cette femme une
-assez étrange aventure. Saint-Geniez, aujourd'hui gouverneur de
-Brienne pour le cardinal Mazarin (c'est un cadet de Navailles), comme
-lieutenant-général, commandoit un quartier vers les landes de
-Bordeaux, où cette femme a une maison appelée Casenave; il fit
-connoissance avec elle: on avertit le mari qu'il y avoit de la
-galanterie entre eux. Cependant Saint-Geniez est un garçon qui a une
-jambe de bois, et, ce qui est de plus difforme, sa véritable jambe
-n'est point coupée, mais elle lui est inutile, et du pied il se touche
-quasi le derrière; avec cela il a un bras si fort collé contre le
-corps, qu'il ne s'en sert quasi point; il a peu d'esprit, mais
-beaucoup de coeur. Le mari, à ce qu'elle dit, avoit déjà été excité
-contre elle par ceux de sa famille: elle dit que le duc, alors le
-marquis de La Force, avoit été amoureux d'elle, qu'elle en avoit des
-lettres d'amour, et qu'il étoit enragé contre elle de ce qu'elle
-l'avoit rebuté. D'autres disent que c'est une coquette, et qu'on en
-avoit déjà médit à Bordeaux, avec je ne sais quel médecin. Un jour,
-durant les premiers troubles, Castelmoron vit un paysan qui, voulant
-entrer dans le château, se retira dès qu'il l'aperçut; il l'appelle;
-cet homme s'enfuit; il court après lui, et enfin le fait revenir. Ce
-paysan lui avoue qu'il apportoit des lettres, et qu'il avoit ordre de
-les donner secrètement au maître d'hôtel. Castelmoron les prend; il y
-en avoit deux, une à cet homme, par laquelle on le prioit de rendre
-l'autre à madame. Le mari ouvre celle de sa femme; il y voit des
-lignes en chiffres en deux ou trois endroits; le voilà en colère: il
-va brusquement demander à sa femme les clefs de sa cassette, de son
-cabinet et de tous ses coffres. Elle eut beau haranguer, il fallut
-enfin les donner. Il prend tout ce qu'il trouve de lettres, qui
-n'étoit pas un petit paquet, car cette femme se pique d'écrire à tous
-les beaux esprits de province, et reçoit une infinité de lettres; et
-avec cela il s'en va à Castelnau[434] trouver tous les MM. de La Force
-qui y étoient alors assemblés. Là on se met à déchiffrer cette lettre,
-et, après y avoir bien rêvé, ils crurent l'avoir déchiffrée, et qu'il
-y avoit en un endroit, _consolez-vous de la mort de votre petite, à la
-première vue nous réparerons cette perte_. Par l'avis de la parenté,
-le mari écrit à sa femme que le bien de leurs affaires l'obligeoit à
-demeurer à Castelnau, et qu'elle l'y vînt trouver aussitôt la présente
-reçue. Elle va consulter sa mère, remariée au comte de Cabrères; cette
-femme n'est point d'avis qu'elle y aille: «Tenez-vous chez vous, vous
-y êtes la maîtresse.» Celle-ci se dérobe et s'y en va avec sa fille
-aînée, un enfant de sept à huit ans: au même temps, on pratique un
-brave qui querelle Saint-Geniez; ils se battent; mais le pauvre brave
-ne se trouve pas bien du tour d'ami qu'il faisoit à MM. de La Force;
-car Saint-Geniez le tua. Madame de Castelmoron arrivée, on la fait
-mettre sur la sellette: elle se défend fort bien, car elle ne manque
-pas de courage, non plus que d'esprit. Le vieux duc étoit pour elle,
-et il en pleuroit de compassion: elle étoit toujours à table auprès de
-lui, et, pour plus grande sûreté, ne mangeoit que de ce qu'il
-mangeoit.
-
- [434] Madame de Castelmoron étoit fille de Henri, baron de
- Castelnau, et de Marie de Favart. (_Voyez_ le Père Anselme, t. 4,
- p. 472.)
-
-Le mari, au bout de quelque temps, fait semblant d'être satisfait, et
-parle de s'en retourner: on ne dit rien au bonhomme de ce qu'on avoit
-résolu. Ils partent; mais ils n'eurent pas fait deux lieues, que voilà
-des gens armés qui l'emmènent toute seule dans un vieux château à
-chats-huants. Ce coup-là elle crut être morte; mais pour ne pas leur
-donner lieu de pouvoir dire qu'elle étoit morte de sa mort naturelle,
-elle se résout à ne manger que des oeufs en coque et à ne boire que de
-l'eau. Voyant sa résolution, ils firent une mine qui fit sauter tous
-les planchers du corps de logis où elle étoit, dans l'instant que, par
-bonheur, elle étoit entrée dans un petit cabinet qui étoit dans
-l'épaisseur du mur. Cette espèce de miracle touche le mari; il croit
-qu'elle est innocente, et que c'est pour cela que Dieu l'a sauvée, car
-c'est un bigot entre les Huguenots.
-
-La marquise de La Force en est de même, et, persuadée du crime de
-cette femme, elle croyoit qu'une adultère étoit digne de mille morts;
-il pouvoit aussi y avoir de la jalousie, à cause de son mari, si ce
-que dit madame de Castelmoron est véritable. Le mari se jette aux
-pieds de sa femme, lui demande pardon, et elle retourne avec lui.
-
-Comme j'ai déjà dit, elle est la maîtresse, gouverne tout; lui ne se
-mêle de rien: il y a quelque douceur à cela; d'ailleurs un mari est
-nécessaire à une galante. La mère avoit commencé un procès à Bordeaux;
-on jette les informations au feu. Elle a su depuis que la famille
-avoit mis dans la tête de Castelmoron le plus ridicule scrupule du
-monde: elle étoit grosse; on suppute combien il y avoit qu'il n'avoit
-couché avec elle, et on lui fait promettre d'en faire justice si elle
-n'accouche précisément dans les neuf mois. Par bonheur elle y
-accoucha.
-
-Quelques années après, Isar[435], garçon bien fait, qui a bien de
-l'esprit, et qui fait joliment des vers, fit connoissance avec elle à
-Toulouse; il avoit déjà été plusieurs fois à Paris; je ne doute pas
-qu'il n'en ait eu toutes choses. Il alla même avec elle à la campagne;
-et, à Paris, où il vint ensuite, elle lui écrivoit sans cesse; même il
-découvrit que son valet avoit été gagné et que la demoiselle de la
-dame avoit commerce avec lui pour savoir toutes les galanteries de son
-maître. Il trouva moyen de retirer toutes les lettres de la suivante
-que ce valet gardoit, et puis il le renvoya tout doucement.
-
- [435] Il s'appeloit Isarn. On a conservé de lui une jolie pièce
- en prose et en vers, intitulée: _le Louis d'or_; elle est
- adressée à mademoiselle de Scudéry. (Voyez le _Recueil de pièces
- choisies_, dit de La Monnoye; La Haye, 1714, in-8º, t. 2, p.
- 241.)
-
-Enfin la conduite de la dame a justifié le mari et la famille du mari.
-Elle a fait encore d'autres galanteries, et puis elle a changé de
-religion; même elle voulut faire accroire à la cour que ses filles,
-qui sont déjà assez grandes, vouloient en faire autant. Il fallut les
-faire venir et les mettre en sequestre: elles déclarèrent qu'elles
-vouloient être de la religion de leur père.
-
-
-
-
-RÉNEVILLIERS.
-
-
-Rénevilliers s'appelle Henri Barjot. Son père étoit maître des
-requêtes et s'appeloit M. de Marchefroid. Cet homme ne fut pas le
-meilleur ménager du monde; il ne laissa pas pourtant de conserver
-assez de bien pour pourvoir honnêtement ses enfants, et Rénevilliers,
-quoique cadet, a quatre mille livres de rente de partage. Il se fit
-d'épée; ils sont de bonne famille. Il acquit de la réputation, se
-battit en duel et eut avantage. Il quitta bientôt le service et se mit
-à faire une vie assez bizarre. Son frère aîné, nommé d'Auneuil,
-faisoit le gentilhomme, sans porter les armes; il n'étoit point marié.
-Rénevilliers, qui ne vouloit point qu'il se mariât, car il est
-terriblement avare, et il espéroit que ce frère, qui se portoit bien,
-et qui n'a qu'un an de plus que lui, mourroit, avoit soin de le
-remettre bien avec une certaine femme dont il étoit amoureux; car ils
-se brouilloient souvent cette femme et lui; et le jour qu'ils devoient
-se revoir, notre homme alloit à la chasse, et leur apportoit toujours
-quelque couple de perdrix. Mais malgré tous ses soins, ce frère se
-maria avec la soeur de Saint-Etienne, dont nous avons parlé, nièce du
-père Joseph. Cela mit notre cadet en si méchante humeur, et lui tenoit
-si fort à la tête, qu'il ne pensoit à autre chose ni nuit ni jour; et
-on m'a dit qu'une nuit qu'ils étoient couchés en même chambre dans
-une hôtellerie, je crois qu'ils avoient eu quelques différends sur
-leurs partages, Rénevilliers, tout en dormant, alla, l'épée à la main,
-pour tuer son frère, qui n'avoit point encore d'enfants; mais ce frère
-se réveilla fort à propos. Toute leur vie les deux frères ont eu
-maille à partir. Le commencement vint de ce que Rénevilliers fut forcé
-de tuer un gentilhomme de leurs voisins; et voici comment. Leur père
-avoit laissé perdre beaucoup de droits, de sorte qu'eux, les ayant
-voulu rétablir, eurent bien des démêlés avec leur voisinage. Un jour
-que notre homme étoit à l'affût dans un bois, où il prétendoit droit
-de chasse, celui à qui étoit le bois survint, et en l'appelant _Petite
-Ecritoire_, car Rénevilliers étoit fort jeune, va à lui l'épée à la
-main. Rénevilliers lui dit que s'il avançoit, il le tueroit: l'autre
-ne laissa, et Rénevilliers en fit comme il eût fait d'un lapin. Cette
-affaire leur coûta beaucoup, et, comme elle avoit eu lieu pour
-conserver les droits de leur terre, il prétendoit que toute la famille
-y contribuât. Il arriva aussi long-temps après que, des gens de guerre
-voulant loger à Auneuil, il contrefit l'aide-de-camp, et changeant
-leur route, les envoya chez un homme de robe de leurs voisins; mais
-cet homme, qui avoit du crédit, le fit condamner aux dépens. Je me
-souviens qu'on le faisoit enrager quand on l'appeloit _M.
-l'aide-de-camp_. Il prétendoit encore qu'on le remboursât de ces
-frais-là. Enfin ils s'accommodèrent.
-
-Rénevilliers a toujours aimé le sexe, mais à son profit. Il étoit
-grand et bien fait et baisoit une fruitière pour avoir du dessert, une
-bouchère pour de la viande, et une grènetière pour de l'avoine. Il est
-vrai qu'il paya une fois une pourpointière en la plus plaisante
-monnoie du monde. Une veille femme veuve, de la rue de la
-Pourpointerie[436], avoit long-temps habillé ses laquais, de sorte
-qu'il lui devoit une assez grosse somme: cette femme l'alloit voir
-souvent et lui présentoit toujours ses parties; Rénevilliers la
-remettoit de jour à autre, et cependant il cherchoit quelque invention
-pour ne point payer. Enfin il lui dit une fois: «Venez demain matin à
-dix heures, je vous donnerai contentement.» La vieille fut dès neuf
-heures dans sa chambre: il envoie chercher à déjeûner, la fait boire,
-la met en belle humeur, et tout d'un coup il la pousse sur le lit, où
-il la contenta si bien, qu'après cela elle prend ses parties, les
-jette au feu, et lui dit: «Allez, vous ne méprisez point vieillesse;
-il ne sera jamais dit que je demande rien à un si honnête homme que
-vous.»
-
- [436] C'étoit la rue des Lombards. Elle portoit, au XIIIe siècle,
- le nom de _rue de la Buffeterie_, comme on le voit dans le _Dit
- des rues de Paris_, publié par l'abbé Le Beuf:
-
- Lors ving en la _Buffeterie_,
- Tantost trouvai _la Lamperie_,
- Et puis la _rue de la Porte
- Saint-Mesri_, etc.
-
- Mais les Lombards, qui y exerçoient l'usure depuis des temps fort
- reculés, l'emportèrent sur ces deux noms (Voyez Sauval,
- _Antiquités de Paris_, t. 1, p. 174; et Jaillot, _Recherches sur
- Paris, quartier Saint-Jacques la Boucherie_.)
-
-Il chercha dix ans durant à tromper en mariage, comme il avoit fait en
-concubinage; mais il pensa bien être trompé lui-même. Une marieuse de
-gens, on appelle cela vulgairement une _apparieuse_, qui se nommoit,
-disoit-on, _dame Bricolleuse_, lui proposa un parti de conséquence, et
-lui dit qu'il se trouvât à Saint-Gervais un tel jour pour voir la
-dame. Elle lui conseilla, lui protestant qu'elle ne faisoit point de
-conscience de le servir au préjudice d'un autre, d'emprunter
-l'équipage de quelqu'un de ses amis. Rénevilliers emprunte donc
-l'habit et le train d'un seigneur de la cour qu'il connoissoit, et
-entre à Saint-Gervais suivi d'un page, qui lui portoit un carreau avec
-de l'or, et d'assez bon nombre de laquais: il n'y fut pas plus tôt que
-la _Bricolleuse_ l'accoste, et lui montre une femme de bonne mine,
-bien vêtue, et qui n'avoit pas moins de suite que lui; ils se
-regardent long-temps tous deux, et enfin le galant se retire après
-avoir su le logis de la dame. Il y alla le lendemain et reconnut
-bientôt que la _Bricolleuse_ les trompoit tous deux, et il coucha
-bientôt avec cette créature et sans grande peine.
-
-Il lui arriva une assez plaisante aventure au faubourg Saint-Germain.
-Il s'y promenoit dans un jardin avec une femme dont il étoit amoureux,
-et, ayant trouvé l'heure du berger, il étoit sur le point de mettre
-l'aventure à fin, quand un couvreur, qui les voyoit de dessus un toit,
-se mit à crier: «Allez...... plus loin.»
-
-Il arriva une chose toute pareille à Habert, secrétaire du Roi, frère
-aîné du commissaire de l'artillerie et de l'abbé de Cérisy; il alloit
-tout de même...... une suivante de La Bazinière, dans une hôtellerie
-des Ardillières à Saumur, quand une sentinelle du château menaça de
-leur tirer s'ils n'alloient...... plus loin.
-
-Quoiqu'il cherchât fortune en ville, il ne laissoit pas d'avoir un
-ordinaire chez lui; c'étoit une vieille servante, nommée Blanche.
-Cette femme avoit été long-temps dans un hôpital; elle y avoit appris
-cent recettes, et dans la Villeneuve-sur-Gravois[437], près la porte
-Saint-Denis, ou Rénevilliers demeuroit pour avoir une chambre à
-meilleur marché, elle servoit de chirurgien, saignoit, renouoit, etc.
-Elle y étoit connue de tout le monde, jusqu'aux petits enfants. Son
-maître ne l'étoit pas moins; et quand on disoit M. le baron, on
-entendoit Rénevilliers. Blanche le plus souvent composoit elle seule
-tout son train, car comme il vivoit un peu en bohême, la plupart du
-temps il n'avoit pas un pauvre laquais, et plusieurs fois il est
-arrivé à Blanche de l'aller quérir le soir en ville, montée sur son
-cheval, avec un flambeau à la main et une épée au côté.
-
- [437] Le quartier qui s'étendoit depuis le couvent des
- Filles-Dieu, de la rue Saint-Denis, où sont aujourd'hui le
- passage, la rue et la place du Caire, jusqu'à la rue Poissonnière
- et le boulevard de Bonne-Nouvelle, étoit désigné, dans le XVIe
- siècle, sous le nom de _la Villeneuve_. Pendant les guerres de la
- Ligue on ruina ce faubourg, et les maisons en furent abattues.
- Ces démolitions avoient rehaussé le terrain, et quand, sous Louis
- XIII, on commença à rebâtir, tout cet espace fut appelé _la
- Villeneuve-sur-Gravois_. Il ne reste pas aujourd'hui d'autre
- trace de ces dénominations que le nom de la rue
- _Bourbon-Villeneuve_. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur Paris,
- quartier Saint-Denis_, t. 2, p. 8.)
-
-Au commencement de la régence, espérant attraper un bénéfice, il se
-mit à porter la soutane et à faire le dévôt; il disoit qu'en effet il
-sentoit quelque repentir, et qu'il n'étoit pas trop mal dans le chemin
-du paradis. Mais la dévotion cessa avec l'espérance du bénéfice, et
-aussi la soutane ne valoit plus rien. Nous avons su depuis que cette
-soutane n'étoit point à lui, et qu'un nommé Bouillon, qui avoit été
-aumônier de Montmoron, la lui avoit prêtée et ne l'avoit pu ravoir.
-Durant sa dévotion, il se fit donner l'intendance des enfans trouvés
-du diocèse de Beauvais, car Rénevilliers est en ces quartiers-là[438].
-Les méchantes langues disoient que c'étoit pour avoir leurs langes et
-leurs couches. Enfin insensiblement il se défit de toute sa
-bigotterie, à une croix d'or près, qu'il portoit attachée à son
-pourpoint avec un ruban violet; encore s'en défit-il à la fin. Depuis
-il eut un procès contre M. de Beauvais, qui défendit au curé du
-village de Rénevilliers de le recevoir à la communion; je pense que
-c'étoit à cause de Blanche. Rénevilliers ne s'en prit point au curé;
-mais il alla s'en plaindre au bailli de Beauvais, vieux cavalier âgé
-de quatre-vingts ans, lui représenta qu'il étoit le père de la
-noblesse, et que c'étoit à lui à faire faire raison aux gentilshommes.
-Le bailli se moqua de lui. Quelqu'un qui s'y trouva dit après à cet
-homme qu'il avoit tort de traiter ainsi un homme de coeur et de
-condition qui s'en pourroit bien prendre à son fils. M. de Villeroi,
-qui le sut, envoya des gardes à Rénevilliers, qui déclara qu'il n'en
-vouloit point à ce vieux radoteur; mais lui, qui ne sait quasi pas
-lire, il accusa M. de Beauvais d'avoir fait un livre où il y a des
-choses contre la doctrine de l'Eglise. Cela s'accommoda avec le temps.
-Il y a quelques années qu'il envoya aux filles de madame d'Agamy, chez
-laquelle il est familier de tout temps, une souris dans une boîte
-pour leurs étrennes. Elles, pour s'en venger, lui envoyèrent, au nom
-de leur père, deux bouteilles, l'une de vin d'Espagne, et l'autre de
-décoction. Il se défioit de quelque malice, et, pour s'en assurer, il
-en fit boire au laquais. Le laquais, qui, averti de tout, savoit
-laquelle étoit la bonne bouteille, en but volontiers un grand verre:
-Blanche vient, qui ne le vouloit point croire; il gage un écu contre
-elle et le gagne. Aux Rois, il envoie l'autre bouteille à son
-procureur, qui en fit grande fête à ses voisins, et les convia d'en
-venir boire; mais ils pensèrent le gourmer, quand ils en eurent goûté.
-Voilà le procureur outré; il fait perdre le procès à Rénevilliers, et
-il fallut rendre à Blanche son écu, et lui en donner encore un autre.
-
- [438] C'est vraisemblablement la terre de Rainvillers, située à
- cinq quarts de lieue à l'ouest de Beauvais, à peu de distance de
- l'ancienne abbaye de Saint-Paul, dans un lieu humide et aquatique
- (_Ranarum villa_). La terre d'Auneuil, qui appartenoit au frère
- aîné, est fort près de là.
-
-Présentement il parle d'aller en Canada pour épouser la reine des
-Hurons, et il n'est pas plus sage qu'il étoit il y a vingt-cinq ans.
-
-
-
-
-MADAME ROGER.
-
-
-Madame Roger est fille d'un gentilhomme d'entre la Lorraine et le
-Liége, de bonne maison, mais pauvre; elle l'appeloit M. le comte de
-Fermont. Le nom de la fille, c'est d'Ueil. Sa mère n'étoit pas
-tout-à-fait si noble; elle étoit fille d'un chanoine de Toul qui lui
-avoit donné un assez gros mariage. Notre madame Roger, étant fille,
-demeura assez long-temps à Toul en attendant quelque bonne occasion.
-Enfin, au dernier voyage que le feu Roi fit en ce pays-là, un nommé
-Roger, fils d'un riche orfèvre de Paris, qui avoit quitté sa boutique
-et étoit mort quelque temps après, devint amoureux d'elle, l'épousa et
-l'emmena à Paris. Elle a dit depuis qu'elle avoit cru que Roger étoit
-gentilhomme, et qu'autrement elle n'eût eu garde de l'épouser. C'étoit
-une grande femme, assez bien faite, qui parloit sans cesse de sa
-maison; et surtout elle étoit insupportable au Cours, car elle ne
-faisoit que prôner sur les armoiries des carrosses; d'ailleurs elle
-avoit de l'esprit comme une Lorraine. Son mari, d'autre côté, ne
-faisoit que jouer, aller au b....., et ivrogner. J'ai ouï dire à la
-dame que plus de deux ans durant après leur mariage, il petunoit[439]
-tous les soirs dans le lit, elle y étant. Il lui arriva une fois une
-plaisante aventure: il avoit une guenon un soir qu'il prit quelque
-drogue; la guenon en but une partie: il la met coucher avec lui à son
-ordinaire; sa femme étoit aux champs. La drogue opère pour la guenon
-comme pour lui; mais elle n'alloit pas au bassin, et elle foira d'une
-si épouvantable manière, qu'elle chia sur le nez de Roger et remplit
-le lit d'ordure de l'un à l'autre bout.
-
- [439] Il fumoit du tabac. _Petun_ est le nom que les peuples de
- la Floride donnoient au tabac. (Voyez le _Dict. de Trévoux_.) Les
- Bas-Bretons se servent également, dans la même signification, du
- mot _betun_. Sans doute c'est une importation faite de l'Amérique
- en Bretagne par les nombreux marins de cette province; le mot
- aura seulement, dans la traversée, subi une légère altération.
-
-Cette femme faisoit fort la prude. Un de mes frères, nommé Lussac,
-grand garçon, bien fait et bien dansant, s'avisa de l'entreprendre,
-et nous déclara hautement qu'il y alloit planter le piquet et que s'il
-en venoit à bout, il l'en feroit bien marcher droit. Je le trouvois
-bien hardi de se jouer à une femme qui méprisoit terriblement les gens
-de la ville: aussi, quoiqu'il y tînt le siége fort longuement, n'y
-fit-il pas grand progrès, et les médisants disoient qu'il lui avoit
-prêté de l'argent sans coucher avec elle, et que, de cet argent, elle
-en avoit payé un autre galant. Ce galant étoit un gentilhomme lorrain,
-nommé Vinueilles[440], qui étoit, disoit-elle, son parent.
-
-Elle étoit notre voisine, et ayant été obligé de donner les violons, à
-mon tour, comme les autres jeunes gens du quartier à cause de sa
-fille, il fallut que ce fût à elle que je les donnasse. Je voyois bien
-à sa mine qu'elle avoit quelque honte qu'un bourgeois lui donnât les
-violons, et je disois: «Sur ma foi, je suis bien fâché qu'elle soit si
-sotte, car à une autre je lui ferois comprendre que c'est le roi
-Jugurtha qui lui donne les violons, car mon père les paie à cause de
-la traduction que je lui ai faite de la guerre de Jugurtha[441].» Il
-pensa arriver une étrange esclandre à ce bal. Le prince d'Harcourt,
-avec ses frères, heurta à la porte un moment après que les laquais et
-ceux qui la gardoient s'étoient battus. Le cuisinier d'un de mes
-beaux-frères, qui s'étoit mis du côté de nos portiers, avoit une
-estocade[442], dont la lame étoit fort étroite: croyant que ce fût
-encore ces laquais qui heurtassent, il passe son épée par la serrure
-de la porte, et larde le prince d'Harcourt, qui en eût eu un demi-pied
-dans le corps s'il ne se fut tourné pour parler à quelqu'un; mais
-effectivement le cuisinier, comme s'il eût piqué de la viande, ne prit
-que la peau. Aussitôt voilà un bruit du diable; je sors de la salle
-avec un de mes amis, nous voyons un valet-de-chambre qui, tout
-furieux, montoit en haut; nous le suivons; il alloit tirer un coup de
-fusil sur M. d'Elbeuf dans la cour; nous lui ôtons son arquebuse et
-l'attachons à la quenouille du lit, non sans lui donner quelque
-horion; nous descendons, et nous voyons tous les trois frères qui
-entrent dans la salle l'épée à la main. On n'entendoit autre chose que
-_monsieur mon frère est blessé_. Je me mis derrière, et ne me vantai
-pas autrement d'être le maître du bal; Pimpernelle vient, panse
-_monsieur mon frère_, qui dansa avant que de partir. Madame de Congis,
-qui fourre toujours son nez partout, me fit parler au prince
-d'Harcourt, et nous fûmes les meilleurs amis du monde. Il y avoit eu
-des coups rués à la porte, car un cocher, qui se sentoit innocent, fut
-si sot que d'ouvrir sans m'avertir, et en eut la tête cassée. Pour le
-cuisinier, il s'évada, et on ne l'a jamais vu depuis. Il fallut mener
-ce cocher au prince d'Harcourt, car il croyoit que c'étoit lui qui
-l'avoit blessé; j'en fus quitte pour cela; il ne le voulut pas voir,
-et me traita fort civilement.
-
- [440] Ne seroit-ce pas Vineuil, gentilhomme qui a été long-temps
- exilé?
-
- [441] Cette traduction n'a pas été imprimée.
-
- [442] L'estocade étoit une longue épée fort pointue.
- (_Dictionnaire de Trévoux._)
-
-Pour revenir à madame Roger, elle devoit tant à tous ceux qui la
-fournissoient, et elle avoit tant emprunté, qu'elle résolut de s'en
-aller: en ce dessein elle prend une chaise, se fait porter aux
-Jésuites de la rue Saint-Antoine, prend une autre chaise et va chez
-la mère Marguerite, auprès de Charonne. Vineuilles l'avoit ruinée plus
-que tout le reste. Le mari, qui avoit été si sot que de donner à sa
-femme une procuration générale, trouva après qu'elle lui avoit fait
-pour cinquante mille écus de dettes. Quelques jours après elle envoya
-dire qu'elle étoit chez la mère Marguerite; il l'y fut prendre et la
-mena à une maison qu'il avoit à Essone. Là, il tâcha, par toutes
-sortes de voies, de lui faire confesser ce qu'elle avoit fait de tout
-cet argent. On dit qu'il n'en put rien tirer, sinon qu'elle avoit
-donné à diverses fois vingt mille livres à son père: il est vrai qu'il
-venoit tous les ans faire la récolte; c'étoit un des plus sots hommes
-que j'aie vus de ma vie. Elle dit aussi qu'elle avoit donné huit mille
-livres à son cousin de Vineuilles.
-
-Le mari, pour passer son chagrin, alla un jour à la chasse: dans ce
-temps-là elle donna pour sept cents livres tout le bétail de la maison
-qui valoit bien mille écus, et se retira dans une religion à Corbeil;
-de là elle alla jusqu'à Gênes, parce qu'elle y avoit un de ses parents
-marié. Au retour, car elle ne trouva pas son compte à Gênes, elle se
-mit dans les filles de Saint-Nicolas de Lorraine au faubourg
-Saint-Germain. Enfin Roger l'a laissé et ne sait que lui donner par
-an.
-
-On fait un plaisant conte de ces filles de Saint-Nicolas. Les Cravates
-brûlèrent Saint-Nicolas quand on prit la Lorraine; plusieurs d'entre
-elles se retirèrent d'abord à Châlons: la plupart avoient été violées
-par ces brûleurs de maisons, et comme il n'y avoit pas moyen de le
-nier, elles appeloient cela _souffrir le martyre_. On dit que, comme
-elles faisoient le récit de leur infortune à l'évêque, il y en avoit
-telle qui disoit l'avoir souffert deux fois, qui trois, qui quatre:
-«Ah! ce n'est rien auprès de moi, dit une autre, je l'ai souffert
-jusqu'à huit fois.--Huit fois le martyre! s'écria l'évêque; ah! ma
-soeur, que vous avez de mérite!»
-
-
-
-
-MADAME DE VERVINS.
-
-
-Madame de Vervins, mère de Vervins qui a épousé depuis peu
-mademoiselle Fabert[443], est fille d'un maréchal de Lorraine, nommé
-de Braisne: c'étoit une grande dignité en ce pays-là; elle avoit
-épousé en secondes noces le feu marquis de Vervins, premier maître
-d'hôtel de la maison du Roi, qui étoit un des plus pauvres hommes de
-France. Cette femme étoit une enragée, s'il y en a jamais eu; elle
-battit tant de fois son mari, et lui fit tant de fois porter ses
-marques, que le feu Roi conseilla à Vervins de l'enfermer, et la Reine
-fut contrainte de lui faire dire qu'elle ne vînt plus au Louvre. Cette
-folle disoit: «C'est que la Reine est jalouse, et qu'elle voit bien
-que le Roi devient amoureux de moi.»
-
- [443] Anne-Dieu-Donnée Fabert, fille du maréchal, épousa, le 3
- octobre 1657, Louis de Cominges, marquis de Vervins, premier
- maître d'hôtel du Roi.
-
-Durant l'amour du feu Roi (Louis XIII) pour Hautefort, elle enrageoit
-de ce qu'il ne s'adressoit point à elle. A Saint-Germain, pour aller
-voir ses amours, il falloit qu'il passât devant la porte de sa
-chambre; elle le faisoit toujours guetter, et se montroit à lui
-toujours fort parée: à la messe elle se mettoit toujours devant lui.
-Quelque belle qu'elle fût, cela n'y fit rien.
-
-Je crois, en effet, que madame de Vervins avoit été belle en sa
-jeunesse, mais alors elle étoit crevée de graisse, et, à bien parler,
-elle n'avoit plus rien de beau que les cheveux: ce n'étoit pas
-pourtant son opinion, car elle a cru encore depuis que M. d'Enghien
-seroit tout heureux de jouir de ses embrassements. Effectivement on a
-dit qu'au retour de Fribourg elle s'adressa à un chirurgien qui le
-venoit de traiter de quelque incommodité qu'il n'avoit pas gagnée à la
-guerre, pour moyenner un rendez-vous entre elle et cet Alexandre dont
-elle vouloit être la Thalestris, car elle se vantoit d'être la plus
-vaillante femme du monde; et c'est pour cela qu'elle vouloit coucher
-avec lui pour faire un héros. On verra ensuite quelques-uns de ses
-exploits.
-
-Sa maison étoit une espèce de conciergerie. Dès qu'une fille étoit
-entrée chez elle, elle n'en pouvoit plus sortir; elle les faisoit
-travailler et les châtioit fort rudement, car elle les faisoit
-fouetter. Une fois elle en mit une dehors après lui avoir fait
-donner les étrivières si rudement, qu'elle en mourut. Son suisse
-n'eût osé ouvrir la porte sans son ordre; et, pour l'avoir ouverte
-une fois, il fut fouetté quatre jours durant. Un chanoine de
-Saint-Thomas-du-Louvre, dont la maison répond dans la sienne, disoit
-que, le vendredi-saint de 1647, elle ne fit autre chose tout le jour
-que faire fesser un homme et une femme l'un après l'autre. Voiture
-disoit que c'étoit sans doute des Juifs sur lesquels elle vouloit
-venger la mort de Notre-Seigneur[444].
-
- [444] Cette femme étoit apparemment de l'humeur de la
- _grand'dame_ dont parle Brantôme, qui prenoit tant de plaisir à
- fouetter les dames et filles qui étoient attachées à son service.
- (Voyez les _OEuvres de Brantôme_; Paris, Foucault, 1822, t. 7, p.
- 255.)
-
-Au reste, elle étoit si lubrique, que j'ai ouï dire que quand il y
-avoit quelqu'un qui lui plaisoit à souper chez eux, car son mari
-tenoit la table de premier maître d'hôtel, elle défendoit de lui
-ouvrir la porte, et il falloit qu'il couchât dans un petit lit qui
-étoit dans la même chambre où son mari et elle couchoient en deux
-différents lits. Le lendemain le mari sortoit, mais le galant ne
-sortoit pas; on tiroit la porte sur la dame et sur lui, et si
-quelqu'un eût été assez hardi pour entrer sans qu'elle eût appelé,
-elle l'eût fait assommer. Vinueilles, dont nous venons de parler[445],
-disoit qu'il en étoit si las, qu'il avoit juré de n'y plus retourner;
-et une fois qu'il n'y avoit pas voulu coucher, elle le battit; elle
-aimoit ce garçon et vouloit une fois que son mari troquât sa charge
-contre des terres que ce garçon avoit en Lorraine; elle étoit jalouse
-de madame Roger. Un jour que celle-ci avoit mené Vinueilles jouer chez
-mon père, elle fut chez elle et fureta depuis le grenier jusqu'à la
-cave. Du temps que la Montarbaut étoit réfugiée chez M. de Chevreuse,
-d'où elle ne sortoit que de nuit, un soir qu'elle étoit en chaise,
-elle trouve madame de Vervins à sa porte: elle envoya un laquais pour
-savoir qui étoit cette femme; on n'avoit garde de le lui dire. «Je le
-veux savoir.» Les gens de cette folle grossissent: la Montarbaut, qui
-avoit peut-être ouï parler d'elle, envoie vite à l'hôtel de Chevreuse,
-et, durant la contestation, les gens de l'hôtel de Chevreuse vinrent
-en si grand nombre, qu'ils en tuèrent trois ou quatre; depuis elle ne
-se frotta plus à eux.
-
- [445] Dans l'Historiette de madame Roger.
-
-Elle ne passa guère mieux le jour de Pâques de l'année suivante
-qu'elle avait fait le vendredi-saint de 1647. Madame de Brassac, qui
-logeoit auprès de cette extravagante, passoit en chaise devant son
-logis; les gens de madame de Vervins se mirent à dire: «Voilà dame
-Ragonde, voilà la _Martingalle_ qui passe.» Ceux de madame de Brassac
-répondirent quelque chose de plus fâcheux encore pour madame de
-Vervins; de sorte que cette femme, qui, oyant du bruit, s'étoit mise à
-la fenêtre, entendit ce qu'on avoit dit contre elle; la voilà en
-fureur; elle crie: «_Aux armes!_ tue! tue!» Madame de Brassac monte et
-lui fait satisfaction pour ses gens, offre de les chasser, et de ne
-les reprendre qu'à sa prière. Elle ne reçoit point cette satisfaction;
-au contraire, plus enragée qu'auparavant, elle jure qu'elle les fera
-tous tuer, et dit un million d'extravagances: madame de Brassac se
-retire. Le lendemain matin cette folle lui envoya dire bien
-sérieusement qu'elle fît confesser tous ses gens, parce qu'après dîner
-madame de Vervins avoit résolu de les faire tous tuer. Après dîner,
-elle arme tout son domestique, se met à leur tête, la hallebarde à la
-main, et va à la porte de madame de Brassac, où elle ne trouva pas
-autrement de gens à tuer, car ils étoient sortis avec leur maîtresse.
-Par bonheur un gentilhomme[446] qui la connoissoit s'y rencontra, qui
-aussitôt la saisit au corps et la mena chez elle. Par le chemin elle
-crioit: «Vous m'empêchez de montrer ma générosité,» et lui arracha une
-bonne partie des cheveux et de la barbe. Cet homme lui fit toutes les
-remontrances imaginables; mais il n'en put obtenir autre chose, sinon
-qu'elle faisoit trève pour ce jour-là et pour le lendemain avec madame
-de Brassac; mais que si madame de Brassac ne faisoit tuer ceux de qui
-elle avoit été offensée, qu'elle en feroit une vengeance exemplaire.
-Enfin, il en fallut avertir la Reine, qui fit dire à madame de Vervins
-qu'elle ne vouloit plus ouïr parler de semblables extravagances.
-
- [446] Un gentilhomme de M. de Parabère, beau-frère de Brassac.
- (T.)
-
-Une fois, elle donna le fouet à son mari, et elle en eut après un tel
-repentir, que, pour en faire pénitence, elle s'alla mettre jusqu'au
-cou dans un marais. Elle a des foiblesses de son pays, où l'on croit
-fort aux sorciers; elle dit que, quand elle a fait bien bouillir des
-broquettes[447], ses ennemis n'ont plus de force contre elle: pour
-cela, elle en a toujours une caque pleine. Elle se vante d'avoir rendu
-paralytique la main de madame de Moret, alors madame de Vardes, en lui
-donnant sa malédiction, parce qu'elle avoit écrit à M. de Vervins
-qu'il se devoit défaire de cette enragée. Depuis la mort de cet homme,
-les gens de guerre l'ayant prise, elle et je ne sais combien de filles
-qu'elle a toujours, ils la laissèrent aller; mais ses filles furent
-menées dans un bois; au retour, elle les visita toutes pour voir ce
-qui s'étoit passé. Le lieutenant-général de Soissons, où elle étoit
-allée demeurer, de peur de pareil accident, fut enfermé chez elle, je
-ne sais combien d'heures: elle l'avait querellé et ne le vouloit pas
-laisser sortir. Il cria par la fenêtre; le peuple s'émut et enfonça la
-porte. Elle croit présentement que le suisse qu'elle a est un seigneur
-de Suisse qui s'est déguisé pour avoir l'honneur de la servir.
-
- [447] Espèce de chou qu'on appeloit _broque_, ou _broccoli_.
- C'étoient des rejetons d'un chou d'êté.
-
-
-
-
-RUQUEVILLE.
-
-
-Ruqueville étoit un gentilhomme de Normandie, qui s'étoit donné à M.
-de Longueville. C'étoit un assez plaisant homme. Il avoit un frère de
-mère, nommé Boisdalmais[448]; c'est celui que Ruvigny tua[449]. Il
-n'étoit pas trop bien avec ce frère, et il disoit que c'étoit son
-_frère de loin_, comme on dit _parent de loin_. Ruqueville n'avoit pas
-été trop bon ménager, et il disoit: «Ah! si feu mon bien étoit encore
-au monde, on feroit bien plus cas de moi qu'on n'en fait.»
-
- [448] Voir précédemment, t. 3, p. 56, note 2.
-
- [449] Ce duel eut lieu à Venise, en 1627. _Mémoires manuscrits de
- Goulas_, cités dans le père Lelong. (_Bibliothèque historique de
- la France_, t. 2, page 449, no 21395.)
-
-Il s'étoit marié; mais sa femme et lui ne purent jamais s'accorder, et
-se séparèrent volontairement: ils avoient une fille qu'ils marièrent à
-un gentilhomme, nommé Le Mesnil-Leurry; elle devint amoureuse d'un
-garçon appelé Montrada: c'étoit un garçon bien fait et qui vivoit de
-ses rentes. Elle se résout, par son conseil et par celui de sa mère,
-d'empoisonner son mari: deux fois le poison n'opéra point. Enfin le
-galant lui écrit: «Je vous envoie du poison qui fera mieux son effet
-que les autres.» Elle prend le poison et jette la lettre dans le feu
-sans la déchirer; la fumée, poussée par l'air qui étoit assez grand
-dans la chambre, peut-être y avoit-il quelque porte ou quelque fenêtre
-ouverte, emporte cette lettre par le tuyau dans la cour, et elle tombe
-aux pieds du frère du mari qui s'y promenoit; il ramasse cette lettre,
-la lit, court trouver son frère, qui avoit avalé un bouillon et
-disoit: «Quel bouillon ai-je pris? sans doute je suis empoisonné.--Il
-n'y a rien de plus certain, dit le frère: tenez, voilà une lettre qui
-en est la preuve.» La femme accusa le cuisinier; mais il étoit
-constant qu'elle avoit voulu donner le bouillon elle-même à son mari,
-à qui elle avoit fait prendre médecine au retour d'un voyage. Je pense
-que le mari fut sauvé par du contre-poison: pour la mère et pour la
-fille, elles furent mises dans un couvent, où elles sont mortes.
-Ruqueville fit de cela une chanson pitoyable et lamentable, comme sur
-l'exécution de quelque insigne criminel.
-
-Ruqueville étant à l'extrémité, son tailleur, à qui il devoit
-beaucoup, le pria de lui donner une reconnoissance. «Bon, mon ami, lui
-dit-il, écrivez, je la signerai.» Il lui dicta: «Je soussigné, etc.,
-promets à maître, etc., maître tailleur d'habits à Paris, demeurant
-rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, etc.» Il lui en fait mettre
-tout le plus long qu'il peut, et, après l'avoir bien fait écrire, il
-ajoute _cent coups de bâton_, au lieu de la somme. Le tailleur le
-donne au diable, et s'en va. Je ne sais si le diable prit Ruqueville,
-mais il trépassa peu de temps après.
-
-Une fois il se rompit la jambe et en fut fort long-temps malade:
-enfin, un jour il se traîna à l'hôtel de Longueville. Quelqu'un lui
-dit: «Vous avez là une méchante jambe.--Méchante, dit-il, elle me
-coûta pourtant deux mille livres rendue ici.»
-
-Il avoit un neveu âgé de vingt ans, fort débauché. «Je ne veux point,
-disoit-il, fréquenter ce coquin, car je pourrois prendre de mauvaises
-habitudes avec lui.» Il avoit quarante ans de plus que ce garçon; il
-étoit brave. Une fois, se battant en duel, il reçut un grand coup
-d'épée au travers du corps, et pourtant désarma son homme; l'autre lui
-demanda la vie. «Attends,» dit-il froidement. En disant cela, il
-crache dans sa main, et voyant son crachat blanc: «Va, dit-il, je te
-la donne.» C'est qu'il avoit ouï dire qu'on étoit blessé à mort quand
-on crachoit le sang. Une autre fois, celui contre qui il se battoit
-lui donna un coup d'épée dans les cheveux. «Hé! lui dit-il en jetant
-son épée, vous pourriez bien m'éborgner: vous avez appris d'un mauvais
-maître; je ne me battrai jamais contre vous.» Et la chose en demeura
-là.
-
-A l'extrémité, il avoit du dépit de ce que ses camarades de chez M. de
-Longueville ne lui venoient point dire adieu; il ôte son bonnet, et
-parlant comme s'ils eussent été présents: «Adieu, dit-il, monsieur de
-Plenoches, adieu monsieur Farsau, adieu celui-ci, celui-là; vous êtes
-de braves gens de n'avoir pas manqué à rendre ce dernier devoir à
-votre pauvre camarade.»
-
-On dit que sa mine étoit fort plaisante, et qu'il ne rioit jamais. Un
-jour qu'on parloit de je ne sais quelle antiquaille, M. de Longueville
-lui dit: «Cela est tout autrement beau à voir à Rome; c'est une honte
-que vous ne l'ayez point vu.» On fut quatre mois sans entendre parler
-de Ruqueville. Enfin il revint. «Eh! d'où venez-vous?--Je viens de
-Rome, dit-il.--Et y avez-vous été long-temps?--J'y ai dîné, et, après
-avoir vu ce que vous m'aviez dit, je suis remonté à cheval.»
-
-A l'article de la mort, il envoya quérir l'argentier de M. de
-Longueville et lui dit: «Monsieur un tel, je vous lègue cinq cents
-écus.» L'autre le remercia. Mais quand ce vint après sa mort à lire le
-testament, on trouva l'article ainsi couché: «_Item_, je lègue à....
-les cinq cents écus qu'il m'a volés sur les commissions qu'il a faites
-pour moi.»
-
-
-
-
-LE PAGE ET SES DEUX FEMMES.
-
-
-Le Page étoit un homme bien fait, mais de bas lieu: son père étoit
-sergent à Châlons. A son _avènement_ à Paris, il épousa une laide
-femme, parce qu'elle avoit quatre mille livres en mariage. Il fit
-fortune dans l'extraordinaire de la guerre, et, las de sa femme, qui
-étoit une vraie harangère et jalouse par-dessus tout cela, il couroit
-un peu l'aiguillette. Un jour qu'il dînoit en ville, elle voulut
-savoir du cocher où son maître étoit demeuré. Le cocher avoit
-peut-être bu, ou bien il n'en faisoit pas grand cas, à l'imitation de
-son maître, de sorte qu'elle lui ayant dit des injures, il lui donna
-des coups de fourche. Le cocher en eut le fouet par la main du
-bourreau. Je me souviens que le _peuple bariolé_[450] pensa faire
-désordre, et disoit tout haut que les valets n'avoient que faire de
-souffrir de la jalousie des femmes de leurs maîtres. Ces coups de
-fourche ne la rendirent pas plus sage. Une autre fois elle pensa
-surprendre son mari à Bagnolet avec des gourgandines, et il n'eut que
-le loisir de remonter en carrosse. Elle crioit: «Le voilà le
-_ruffien_[451] qui se sauve avec ses g.....! le voilà.» Un jour qu'il
-traitoit des gens chez lui, elle gronda tout le matin, puis ne voulut
-pas se mettre à table, c'étoit un jour maigre. On lui envoya une hure
-de saumon: elle jeta le plat par la fenêtre, qui, dit-on, alla coiffer
-un homme dans la rue. Enfin le bon Dieu l'en délivra; mais le pauvre
-homme ne se souvint pas du conseil de saint Paul, car il reprit une
-autre femme qui lui a bien fait voir du pays.
-
- [450] _Peuple bariolé._ Cette expression n'est expliquée ni dans
- Trévoux, ni dans Nicot, ni dans Richelet. On pense qu'elle
- signifie _le menu peuple_. Sous Henri IV, Louis XIII et la
- minorité de Louis XIV, tous les hommes étoient vêtus de noir ou
- de gris, il n'y avoit que le peuple qui portât des vêtements de
- toutes les couleurs. C'est vraisemblablement de cet usage qu'est
- empruntée cette expression pittoresque.
-
- [451] Le _débauché_, de l'italien _ruffiano_.
-
-Il devint amoureux de mademoiselle de La Roche-Posay, cadette de celle
-que le cardinal de Richelieu avoit fait épouser à Sabattier. D'Émery
-fit ce qu'il put pour empêcher Le Page d'épouser cette belle[452];
-mais il lui dit: «Hé! monsieur, laissez-moi avoir un ange: n'ai-je
-pas eu assez long-temps un diable?»
-
- [452] Elle est petite, mais elle étoit jolie et vive. (T.)
-
-Or, vous allez voir quel ange c'étoit. Elle étoit un peu parente du
-feu cardinal, et on disoit même qu'il avoit couché autrefois avec la
-mère. A propos du cardinal, on dit qu'un jour qu'elle étoit conviée
-chez lui à une assemblée, elle prit un remède pour avoir le teint plus
-beau; mais ce remède opéra si tard qu'elle alla au Palais-Cardinal
-lorsque personne n'y entroit plus. Elle étoit engagée[453] jusqu'aux
-yeux, tant elle avoit fait de dépense. Celui dont on avoit le plus
-médit avec elle étoit un petit abbé de Sasilly qui avoit des rubans de
-couleur; on dit qu'ils furent une fois huit jours dans une hôtellerie,
-sur le chemin de Poitiers. Je vous laisse à penser ce qu'ils
-faisoient. Voilà l'ange de M. Le Page. Elle ne fut pas plus tôt mariée
-qu'elle lui fit prendre une maison de quatre mille cinq cents livres
-de loyer; le reste alloit à proportion: elle lui fit acheter une belle
-terre en Poitou appelée Saint-Loup: pensez que ce fut sous son nom.
-Tous les jours on demandoit au mari: «Où est madame de Saint-Loup?» M.
-de Schomberg s'y attacha. Bautru disoit: «Je ne m'étonne pas qu'il
-l'aime, son nom a des charmes pour lui; elle s'appelle madame Le
-Page.» On a un peu accusé M. de Schomberg d'aimer les ragoûts de delà
-les monts. Quand on traitoit le mariage de madame d'Hautefort et de
-lui, cette pauvre madame de Saint-Loup fut toute une après-dinée chez
-Maurice le parfumeur, d'où elle voyoit tout ce qui entroit et sortoit
-de l'hôtel de Schomberg, et elle appela l'un après l'autre, tant elle
-étoit en inquiétude, tous les gentilshommes du maréchal.
-
- [453] C'est-à-dire obérée.
-
-Elle s'éprit peu de temps après de M. de Candale, qui valoit bien pour
-le moins ce qu'elle perdoit, et, pour le voir plus facilement, elle
-fit changer de quartier à son mari, et s'approcha le plus qu'elle put
-de la rue Plâtrière, où est l'hôtel d'Epernon[454].
-
-La veille de Pâques fleuries, elle, M. de Candale, la comtesse
-de Fiesque[455], le marquis de La Vieuville, mademoiselle
-d'Outrelaise[456], parente de Fiesque, et le marquis d'Alluye furent
-manger du jambon, un matin, aux Tuileries. On en fit un vaudeville
-appelé un _Pour et contre_.
-
- Comtesse, dans les Tuileries
- Vous avez mangé du jambon
- La veille de Pâques fleuries;
- Mais ce n'étoit pas la saison.
- Toutefois, dans cette rencontre,
- Le comte est pour, la mère contre[457].
-
- [454] L'hôtel d'Épernon, acheté par d'Hervart, contrôleur-général
- des finances, fut par lui rebâti presque en entier. Acquis par M.
- d'Armenonville, il portoit son nom, quand il fut acheté, en 1757,
- pour y établir le bureau des postes. (Voyez les _Recherches sur
- Paris_, par Jaillot, t. 2, _Quartier Saint-Eustache_, p. 42.)
-
- [455] Gilonne d'Harcourt, femme de Charles-Léon, comte de
- Fiesque, amie de madame de Sévigné. On l'appeloit _la comtesse_.
-
- [456] Mademoiselle d'Outrelaise, l'amie de madame de Frontenac,
- demeuroit avec elle à l'Arsenal. On les appeloit _les Divines_;
- c'étoient des personnes qui donnoient le ton, et dont il falloit
- avoir l'approbation. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. 2, p.
- 209, édition de 1829.)
-
- [457] Le comte de Fiesque en rit, sa mère en gronda. (T.)
-
-Madame de Rohan-Chabot rompit avec madame de Saint-Loup, disant
-qu'elle menoit une vie trop scandaleuse. Cependant, tandis que le
-chevalier de Chabot vivoit, madame de Saint-Loup étoit l'amie du
-coeur; mais à cette heure on n'avoit plus besoin d'une femme qui lui
-donnât de quoi subsister. Elle donnoit au chevalier ce qu'elle tiroit
-du maréchal. Bien d'autres que M. de Candale en tâtoient; mais elle a
-fait bien de la vanité de l'avoir retenu près de six ans. Un jour
-qu'elle étoit avec Vardes, le bonhomme Sennectère la vint prendre, et
-dit: «Monsieur, avec votre permission, j'ai un mot à dire à madame;»
-et il la mène dans une garde-robe: à un quart-d'heure de là il la lui
-rend. Vardes eut envie de quelque chose: il trouva les pistes du
-bonhomme. Elle n'avoit pas eu le loisir d'y mettre ordre. «Ah! madame,
-lui dit-il, vous jouez donc de ces esteufs-là?» Il l'alla conter
-partout. Regardez si cela n'est pas honorable au bonhomme, il avoit
-soixante-douze ans, de venir à cet âge-là ôter une dame à un
-godulereau.... Depuis on lui dit, un peu avant qu'il se fût remarié:
-«Monsieur, ne voyez-vous plus madame de Saint-Loup?--Voulez-vous que
-je vous die, répondit-il, je suis trop vieux pour aller à la brèche.»
-C'est qu'elle étoit brèche-dent depuis quelque temps.
-
-Cependant regardez quel abus: la Reine souffrit que madame de
-Saint-Loup entrât dans son carrosse en allant de Saumur à Tours;
-c'étoit en 1652. Le Page a eu bien du désordre dans ses affaires; je
-crois que cela ne va pas trop bien.
-
-Sa femme, depuis qu'elle est dévote, car il faut bien se donner à Dieu
-quand le monde ne veut plus de nous, elle se fait appeler par humilité
-madame Le Page. Voici comme cela lui prit. Il y a deux ans qu'elle
-s'avisa de dire qu'elle se sentoit appelée à se convertir, et quelque
-temps après elle fit cette fable: «La nuit, disoit-elle, je sentis
-tirer mon rideau, je m'éveille, je n'entends plus rien; je crus qu'on
-avoit oublié de le fermer, je le ferme et me rendors une seconde fois:
-je l'entends encore tirer, je le referme et me rendors encore. (Voyez
-quel courage!) Quelque temps après la même chose arrive, et je sens
-une douleur effroyable; je m'écrie; on vient; je me fais apporter de
-la lumière, je regarde à ma main, j'y trouve une croix rouge la mieux
-empreinte du monde, auprès de laquelle il y a comme des marques de
-clous.» Elle montre cette croix à ses amis, et aux autres elle dit
-qu'elle a du mal à la main, et y porte un emplâtre. L'abbé de La
-Victoire dit que c'est la fleur de lys de paradis, et que si elle
-retourne à sa première vie, elle sera pendue. Ce qu'il dit a du
-brillant, mais il ne le faut pas examiner de trop près. Nonobstant
-cette sainte aventure, elle alla trois jours après à la comédie.
-Depuis quelque temps elle ne montre plus cette croix qu'on ne lui
-donne pour les pauvres[458].
-
- [458] Ce prétendu miracle a bien l'air d'être une imitation des
- mots mystérieux que l'on assuroit avoir été miraculeusement
- gravés sur la main de la mère des Anges, supérieure des
- religieuses ursulines de Loudun. Avant Tallemant, le conte
- ridicule de la croix de madame de Saint-Loup avoit été rapporté
- par Gourville, dont nous empruntons le passage suivant: «A mon
- retour de Guyenne, dit-il, j'allai voir madame de Saint-Loup: je
- trouvai sa tapisserie couverte de petits cadres où il y avoit des
- sentences et des dictums pleins de dévotion, avec un assez gros
- chapelet qui pendoit sur son écran. Elle me dit qu'elle avoit
- bien prié Dieu pour moi, et qu'elle souhaitoit fort que je fisse
- mon profit de ce qui lui étoit arrivé, comme avoit fait M. de
- Langlade: je la remerciai de ses voeux et de ses prières, ne me
- trouvant pas encore touché; mais quand l'heure du dîner fut
- venue, je le fus encore moins, quand je vis servir deux potages,
- l'un à la viande pour eux, et un maigre pour moi, me disant
- qu'ils avoient été bien fâchés de rompre le carême à cause de
- leurs indispositions. On ôta les potages, et on servit une
- poularde devant eux, avec un petit morceau de morue pour moi.
- Madame de Saint-Loup, voyant que je la regardois, me dit qu'elle
- auroit mieux aimé manger ma morue que sa poularde; M. de Langlade
- citoit à tous propos saint Augustin: elle le faisoit souvenir des
- passages de ce saint, et tous deux me jetoient de temps en temps
- quelques propos de dévotion... Force gens étoient curieux d'aller
- voir cette croix. Souvent madame de Saint-Loup, la montrant, leur
- demandoit quelque chose pour les pauvres... Le temps qui s'étoit
- écoulé avoit effacé la croix; mais ce qu'on aura peine à croire,
- c'est qu'elle supposa que, par un autre miracle, la croix avoit
- été renouvelée. Elle disoit qu'étant aux Pères de l'Oratoire fort
- attentive, comme on levoit le Saint-Sacrement, elle avoit encore
- senti à sa main, qui étoit gantée, la même chose que la première
- fois, et qu'ayant ôté son gant, elle avoit trouvé la croix
- très-bien refaite. Mon étonnement augmenta beaucoup; mais M. de
- Langlade parut si persuadé de ce second miracle, qu'il
- l'attestoit avec des serments effroyables, etc.» (_Mémoires de
- Gourville_, 1782, t. 1, p. 184, et dans la _Collection des
- Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 52,
- p. 305.)
-
-On m'a conté que je ne sais quelle prude disoit un jour, en présence
-de madame Le Page, qu'elle alloit retirer deux de ses filles de
-religion. «Ah! Jésus! lui dit-elle, madame, gardez-vous-en bien: le
-monde est plein de mauvais exemples. Pour moi, j'y laisserai les
-miennes.--Ah! madame, reprit l'autre, c'est selon l'éducation et les
-exemples qu'on leur donne.»
-
-
-
-
-LE VICOMTE DE LAVEDAN,
-
-DEPUIS LE MARQUIS DE MALAUSE.
-
-
-Le vicomte de Lavedan[459] se donna à Monsieur, aujourd'hui M.
-d'Orléans; il fut amoureux de madame de La Maisonfort, et il tint à
-peu qu'il ne la fît demander. Depuis il eut inclination pour une de
-ses cousines germaines, fille de madame la marquise de Kerveno, sa
-tante. Comme il étoit fils unique, on pensa à le marier de bonne
-heure: on lui proposa en Languedoc, son pays, plusieurs partis, entre
-autres l'héritière de Rieux, qui avoit de grandes et belles terres
-proches des siennes. Il la voulut voir, et alla incognito à Toulouse,
-ayant fait habiller un des siens en seigneur anglois; mais il fut
-bientôt reconnu. Il ne put se résoudre à l'aimer, et soupiroit
-toujours après sa Bretonne: c'est ainsi qu'il appeloit mademoiselle de
-Kerveno, qui effectivement étoit Bretonne. Son père et sa mère, voyant
-qu'il n'en vouloit point d'autre, consentirent qu'il la demandât en
-mariage. En ce temps-là le marquis d'Asserac la recherchoit, et
-l'affaire étoit fort avancée. Cette fille, qui connoissoit fort Le
-Pailleur[460], car la maréchale de Thémines étoit la bonne amie de sa
-mère, le pria de lui faire son horoscope. Le Pailleur feignit de faire
-sa figure, et, au plus loin de sa pensée, lui dit qu'elle épouseroit
-un homme brun, or Asserac étoit blond, et qu'un jour elle feroit
-galanterie avec un homme d'Eglise. On fait la proposition de Lavedan;
-voilà madame de Kerveno[461] bien empêchée; elle va à la maréchale:
-«Ma bonne, conseillez-moi.» Le Pailleur, qui s'y trouva, dit qu'il n'y
-avoit pas à hésiter, qu'Asserac étoit de religion et de même pays, et
-que leurs terres étoient voisines. Elle part résolue de la donner au
-blond, et le lendemain l'affaire étoit conclue avec le brun. La
-Chalais, qui étoit lors auprès d'elle, ayant été gagnée, lui avoit
-tourné l'esprit. On dit que madame de Kerveno, en bonne tante, lui
-avoit dit qu'elle ne lui conseilloit pas de prendre sa fille, que
-c'étoit un esprit altier et hardi qui lui donneroit bien de
-l'exercice: nonobstant cet avertissement, il passa outre[462].
-
- [459] Louis de Bourbon, marquis de Malause, vicomte de Lavedan,
- mourut le 1er septembre 1667.
-
- [460] On a vu déjà l'Historiette de Le Pailleur.
-
- [461] Marie de Lannoy La Boissière, marquise de Kerveno.
-
- [462] Le vicomte de Lavedan épousa Charlotte de Kerveno, en
- l'église de Saint-Sulpice de Paris, le 22 avril 1638. (_Voyez_ le
- P. Anselme, t. 1, p. 371.)
-
-Ils passèrent un an ou deux dans la plus grande intelligence du monde;
-elle alloit à la chasse avec lui, et ils n'étoient jamais l'un sans
-l'autre. Au bout de ce temps elle commença à n'être pas bien avec sa
-belle-mère[463]; elles étoient toutes deux impérieuses; la belle-mère
-vouloit tout gouverner à l'ordinaire, et l'autre eût bien voulu être
-la maîtresse. Enfin la mère donna à entendre à son fils qu'il feroit
-bien de se retirer avec sa femme à Miramont, l'une des terres qu'on
-lui avoit données en mariage. Ce fut là que la désunion commença entre
-le mari et la femme: elle devint jalouse d'une de ses demoiselles; la
-fille fut renvoyée. Celle qu'on mit en sa place, et qui passoit pour
-une sainte, fut soupçonnée de grossesse, et on la congédia comme
-l'autre.
-
- [463] Marie de Chalon, dame de La Case, femme de Henri de
- Bourbon, marquis de Malause, filleul de Henri IV.
-
-Quelque temps après ils retournèrent chez le père, parce que madame de
-Malause étoit morte. Le comte parla de faire un voyage à Paris, et
-elle, qui ne demandoit pas mieux que d'aller à la cour, le voulut
-accompagner. Pour s'en défaire, il lui fit trouver bon de le laisser
-partir devant, et lui promit de l'envoyer quérir; mais il n'en fit
-rien, s'amusa à faire l'amour[464], et remettoit de mois en mois à
-revenir. Elle savoit toute chose et s'en plaignoit hautement. Enfin
-elle changea de langage, et commença à dire qu'elle étoit bien aise
-qu'il fût à Paris, puisqu'il s'y plaisoit tant: dès-lors on eut
-soupçon qu'elle se vengoit avec un nommé Mongé, un homme d'affaires
-qui étoit à son mari, mais qui n'avoit rien d'aimable. Il est constant
-que cet homme passoit des cinq et six heures avec elle, sous prétexte
-de parler d'affaires. Depuis, allant à quelqu'une de ses terres, elle
-passa par Alby et eut curiosité de voir l'église cathédrale, qui est
-une des plus belles de France, bâtie par le cardinal d'Amboise. M.
-d'Alby, de la maison Du Lude, prélat jeune et bien fait, la retint
-quelques jours et la traita magnifiquement. Je ne sais si ce fut la
-prophétie de Le Pailleur, car elle avoit été étonnée de ce qu'il lui
-avoit prédit, ou autre chose, mais elle écouta les cajoleries de
-l'évêque, et quand elle fut de retour chez elle, il lui alla rendre
-visite. Les domestiques remarquèrent qu'un peu auparavant elle avoit
-changé d'appartement, et s'étoit logée en un endroit d'où elle
-pouvoit, sans être aperçue, aller à l'appartement qu'elle fit donner à
-M. d'Alby. Ce ne fut pas la seule visite qu'il lui fit, et le bonhomme
-le recevoit d'aussi bon coeur que sa belle-fille; car de tout temps
-elle avoit fort dorloté le beau-père, jusqu'à se jeter à son cou, lui
-embrasser les genoux et lui baiser les mains. Avec ces caresses, elle
-l'avoit gagné entièrement, et elle étoit capable de lui persuader tout
-ce qu'elle eût voulu: il y avoit même des gens malpensants qui en
-médisoient, à cause que ce bonhomme avoit fort aimé les femmes; mais
-il avoit quatre-vingts ans.
-
- [464] Le marquis de Malause eut en effet, vers cette époque, un
- enfant naturel qui fut appelé Louis, bâtard de Bourbon-Malause,
- né de Françoise de Birgand, et qui fut baptisé à Saint-Sulpice de
- Paris le 17 février 1641. (_Voyez_ le P. Anselme.)
-
-Cependant les visites du prélat scandalisoient toute la maison, qui
-étoit tout huguenote. Le vicomte, qui s'amusoit à Paris, fut averti de
-ce qui se passoit, et revint bientôt chez lui: elle affecta de ne s'y
-point trouver, pour lui faire voir qu'elle ne se tourmentoit guère de
-lui: néanmoins, dès qu'elle sut son arrivée, elle partit en diligence
-de Castres, où elle étoit, pour le venir trouver; mais ils ne furent
-jamais bien ensemble. Elle, qui se sentoit peut-être coupable, fit
-d'abord dessein de se séparer d'avec lui, s'il se pouvoit. Pour en
-venir à bout, voici comme elle s'y prit. Elle écrit à la cour que le
-marquis de Malause avoit assez de pente à se faire catholique; qu'elle
-l'avoit presque gagné, mais que le vicomte, son fils, s'y opposoit
-fortement, jusqu'à la quereller sans cesse depuis qu'elle avoit fait
-un si louable dessein. Elle écrivit plusieurs lettres, par lesquelles
-elle faisoit toujours espérer la conversion de son beau-père. Elle
-s'imaginoit que soit qu'elle réussît ou non, si son mari venoit à la
-maltraiter tant soit peu, ce lui seroit un prétexte pour le quitter,
-et s'en aller à la cour, où elle croyoit qu'on la recevroit à bras
-ouverts. Quelque temps après le mari étant allé en Auvergne à
-quelqu'une de ses terres, elle persuada au bonhomme d'aller se
-promener à une maison qu'il avoit auprès d'Alby. Aussitôt voilà tout
-le pays d'alentour, qui étoit tout huguenot, fort alarmé, et il courut
-un bruit qu'elle vouloit enlever le marquis pour le faire changer de
-religion. Le jour qu'ils devoient partir, les gentilshommes et les
-ministres du voisinage se rendirent à La Case, séjour ordinaire du
-marquis, résolus d'empêcher ce voyage jusqu'au retour du vicomte. Elle
-tâcha de leur ôter le soupçon qu'ils avoient, et le bonhomme, qui
-étoit assez grossier, mais franc et résolu, et qui jusqu'alors avoit
-fait profession de dire tout ce qu'il pensoit, leur représenta en son
-patois, car il n'avoit pu parler autre langage que le gascon, que s'il
-avoit envie de changer de religion, personne ne l'en empêcheroit, et
-qu'il le pouvoit faire aussi bien et mieux chez lui qu'ailleurs,
-puisqu'il y étoit le maître; mais qu'il n'y avoit point d'apparence
-qu'il s'avisât de cela en sa vieillesse, sans nécessité et sans
-profit, lui qui ne l'avoit pas fait lorsqu'on lui faisoit espérer un
-bâton de maréchal[465]; qu'il lui importoit de faire ce voyage pour
-désabuser le monde; qu'autrement on alloit dire qu'il étoit tombé en
-enfance, quoiqu'il eût aussi bon sens que jamais. Il dupa ainsi les
-gentilshommes et les ministres. On remarqua pourtant qu'il pleura aux
-exhortations que lui fit un de ses plus anciens domestiques. Il part,
-et ne fut pas plus tôt à cette maison que l'évêque s'y rendit, et là
-il fit abjuration[466]; après cela il s'en alla à Malause, qui est en
-Guienne, et là il mourut quelque temps après de mort soudaine[467].
-
- [465] Il est descendu d'un bâtard de Bourbon; c'étoit un fort
- grand seigneur. (T.)--Henri de Bourbon-Malause, descendu de
- Charles, bâtard de Bourbon, fils de Jean, deuxième du nom, duc de
- Bourbon et d'Auvergne, fait connétable le 23 octobre 1483, mort
- le 1er août 1488. (_Voyez_ le P. Anselme, t. 1, p. 311.)
-
- [466] Il abjura dans l'église de Las-Graisses, l'une de ses
- terres, à deux lieues d'Alby, le 3 octobre 1647. (_Voyez_ le P.
- Anselme, audit lieu.)
-
- [467] Suivant le Père Anselme, il seroit mort au château de
- Sanche-Marans, en Quercy, le 31 décembre 1647.
-
-Elle, l'ayant accompagné jusque là, prit le chemin de la cour; mais le
-marquis, de retour d'Auvergne, avoit informé la Reine, M. d'Orléans et
-les parents de sa femme, de la vérité. Sa mère ni le comte de Lannoy,
-son oncle, ne la voulurent point voir, et la Reine lui dit qu'elle
-étoit trop honnête femme pour vouloir vivre séparée de son mari
-ailleurs que dans un couvent, et que la bienséance ne permettoit pas
-qu'elle demeurât à la cour. Elle, qui n'avoit pas remué tant de choses
-pour s'enfermer dans une religion, et qui se voyoit rebutée de ses
-proches, par leur ordre, et ne sachant où se retirer, s'en alla à
-Miramont; mais celui qui étoit dans le château avoit ordre de lui en
-refuser l'entrée, et elle fut contrainte de se retirer chez un
-gentilhomme jusqu'à ce que, par les prières de madame de Kerveno, le
-mari se résolut à la voir. Il la vit donc, mais avec beaucoup de
-froideur, et, la laissant dans Miramont, il donna ordre qu'elle ne
-manquât de rien, mais qu'on ne souffrît pas que personne la vît. Aussi
-elle étoit comme prisonnière dans cette solitude, où elle se
-nourrissoit bien, et ne faisoit point d'exercice; elle devint
-prodigieusement grasse, et un homme prédit qu'elle crèveroit de santé.
-En effet, cela lui augmenta le mal de mère[468], auquel elle étoit
-sujette, et qui lui donnoit d'étranges convulsions. Comme ses accès
-étoient quelquefois très-violents, et qu'il sembloit qu'elle allât
-mourir, on le fit savoir à son mari, qui se rendit aussitôt à
-Miramont: elle le reçut avec toutes les caresses et toutes les
-cajoleries imaginables, mais il demeura toujours froid et insensible.
-Ils soupèrent ensemble, mais il ne voulut point coucher avec elle, de
-peur peut-être de la guérir; et la rage de se voir ainsi méprisée
-augmenta son mal de telle sorte, qu'elle en mourut la nuit même.
-
- [468] Des suffocations hystériques. (Voyez le _Dictionnaire de
- Trévoux_.)
-
-Quelques-uns ont voulu dire qu'elle avoit été empoisonnée; mais les
-moines mêmes qui l'ont assistée, et qui l'ont vue mourante et morte,
-justifièrent le mari; aussi madame de Kerveno ni les autres parents ne
-l'en ont jamais soupçonné, et ont vécu avec lui comme devant.
-
-Les enfants de cette femme moururent un peu après que la soeur de leur
-mère, qui étoit religieuse, eut fait profession; de sorte que tout le
-bien de madame de Kerveno va aux enfants de la princesse d'Harcourt.
-
-Le marquis de Malause épousa depuis une Duras[469], nièce de M. de
-Turenne.
-
- [469] Il épousa, en secondes noces, en 1653, Henriette de
- Durfort, fille de Guy-Aldonce de Durfort et d'Élisabeth de La
- Tour de Bouillon.
-
-
-
-
-DE NIERT, LAMBERT ET HILAIRE.
-
-
-De Niert, car c'est ainsi qu'il se nomme[470], quoique tout le monde
-die _Denière_ ou _Denièle_, est de Bayonne: il dit que son grand-père,
-étant maire du temps de la Saint-Barthélemy, empêcha qu'on ne fît le
-massacre dans Bayonne. Il s'adonna dès sa jeunesse à la musique: M. de
-Créquy le prit en qualité de suivant. Il a toujours chanté, de façon
-qu'on ne pouvoit pas dire qu'il fît le chanteur. M. de Créquy le
-traitoit fort bien, et ne lui disoit jamais _chantez_, ni le menoit en
-aucun lieu en lui disant que c'étoit pour chanter; mais De Niert lui
-disoit: «Monsieur, porterai-je mon théorbe[471]?--Ce que tu voudras,»
-répondoit M. de Créquy.
-
- [470] Il se nommoit Pierre Denyert, et il étoit premier
- valet-de-chambre du Roi. (_Quittance de deux cents livres
- tournois pour son habit de deuil, à cause de la mort de la
- duchesse de Parme, passée devant notaire le 29 août 1663._
- Cabinet de M. Monmerqué.)
-
- [471] On disoit _téorbe_, _théorbe_ et _tuorbe_. Cet instrument
- avoit remplacé le luth. (_Dict. de Trévoux._)
-
-Je crois que De Niert fut amoureux autrefois de madame Aubry, qui
-chantoit fort bien; mais malgré tout cela, parce qu'elle avoit fait
-venir l'ambassadeur de Venise à un souper où il avoit promis de
-chanter devant le marquis de Pompéo Frangipani, il n'y voulut jamais
-aller, et elle eut bien de la peine à faire la paix.
-
-Quand M. de Créquy fut à Rome pour l'ambassade d'obédience[472] du feu
-Roi, De Niert prit ce que les Italiens avoient de bon dans leur
-manière de chanter, et le mêlant avec ce que notre manière avoit aussi
-de bon, il fit cette nouvelle méthode de chanter que Lambert pratique
-aujourd'hui, et à laquelle peut-être il a ajouté quelque chose. Avant
-eux on ne savoit guère ce que c'étoit que de prononcer bien les
-paroles. Au retour, le feu Roi le voulut voir; M. de Créquy ne laissa
-pas de lui continuer les mêmes appointements: le feu Roi lui donna la
-place de premier valet de garde-robe, à la charge de donner douze
-mille livres de récompense. Il n'avoit pas un sou; mais il étoit en
-bonne réputation, et on voyoit bien que le Roi l'affectionnoit: il
-trouva cent mille écus avant que de sortir de la chambre de Sa
-Majesté; de là il alla dans la chambre de la Reine, où il dit le don
-que le Roi lui venoit de faire: «Mais, ajouta-t-il, je suis bien
-empêché, car il me faut trouver quatre mille écus.»
-
- [472] Cette expression doit être prise uniquement dans le sens de
- la soumission à l'autorité spirituelle. Salvaing de Boissieu,
- lieutenant-général de Grenoble, accompagna M. de Créquy, en
- qualité d'_orateur de Sa Majesté très-chrétienne_. On lit un
- extrait de sa harangue dans l'Histoire de Louis XIII, par
- Levassor (t. 4, p. 332, édition de 1757, in-4º). Cette ambassade,
- dont le but étoit d'amener le pape à entrer dans une ligue contre
- la maison d'Autriche, eut lieu en 1633.
-
-Une jeune veuve, femme-de-chambre de la Reine, lui offrit de la
-meilleure grâce du monde de les lui prêter. Cela le charma, et dans ce
-moment il en devint amoureux. C'étoit la fille d'un ministre de
-Languedoc que l'on avoit convertie; je crois que ce fut elle qui
-appela la Reine _Siresse_. Il en fut amoureux douze ans. Cet amour a
-furieusement nui à De Niert, car le feu Roi, qui haïssoit la Reine, et
-qui ne vouloit pas qu'il y eût aucune correspondance entre ses gens et
-ceux de sa femme, n'approuvoit nullement cette affection, et il eût
-fait sans cela tout autre chose pour notre homme qu'il ne fît. Il lui
-disoit: «Vous n'attendez que ma mort pour vous marier.»
-
-Quand le cardinal de Richelieu, qui vouloit que les officiers qui
-approchoient le Roi de fort près ne lui voulussent point de mal, fit
-faire compliment à De Niert sur cette charge, De Niert le dit au Roi,
-et lui demanda s'il ne trouveroit pas bon qu'il en remerciât le
-cardinal; le Roi le lui permit. On ne sauroit croire combien il étoit
-chatouilleux pour les charges de sa maison; il ne vouloit pas souffrir
-que le cardinal s'en mêlât. Durant la grande faveur de M. le Grand,
-tous les premiers valets-de-chambre et tous les premiers valets de
-garde-robe étoient comme de petits favoris.
-
-Le feu Roi mort, De Niert épouse cette femme. Elle est adroite et même
-un peu _escroque_, s'il faut ainsi dire, car elle n'a jamais rien
-perdu faute de demander, et elle a obligé parfois telles gens à lui
-donner qui n'en avoient nullement envie; d'ailleurs elle est fort
-avare; lui est prodigue; elle l'appelle _Panier percé_, et le
-_ragote_[473] sans cesse sur sa dépense. Il dit qu'une fois elle
-voulut avoir un carrosse: la nuit elle entendoit du bruit dans
-l'écurie; elle réveille son mari. «Ce sont, lui dit-il, les chevaux
-qui mangent.--Quoi, reprit-elle, nourrir des animaux qui mangent la
-nuit! Dieu m'en garde!» Elle les vendit dès le lendemain.
-
- [473] _Ragoter_, gronder, grogner. Expression triviale et
- populaire. (_Dict. de Trévoux._)
-
-Lui et sa femme se tourmentèrent tant qu'ils obtinrent pour leur fils,
-qui est le seul qu'il aient, la survivance de cette charge de premier
-valet de garde-robe. Le Roi témoigna assez de bonté en cette
-rencontre, car il se mit à genoux afin que cet enfant, qui n'avoit que
-cinq ans, lui pût donner sa chemise pour entrer en possession. Le
-pauvre De Niert pleuroit de joie quand il racontoit cela: depuis il
-fut fait premier valet-de-chambre, et, l'année passée, comme sa femme
-poursuivoit chaudement la survivance, le Roi lui dit: «Qui te
-donneroit quatre doigts de parchemin te feroit bien aise?--En vérité,
-oui, Sire, dit-elle.--Eh bien, ajouta le Roi en riant, ce sera dans
-douze ans.» Le cardinal la trouva ensuite à la messe, et lui dit: «Que
-demandes-tu encore à Dieu? ta chienne[474] est retrouvée et ton fils a
-la survivance.» Elle lui sauta au cou tout devant la Reine, en lui
-disant: «Madame, excusez, s'il vous plaît, mon transport.»
-
- [474] Elle en avoit une qu'elle aimoit fort. (T.)
-
-Lambert[475] est de Champigny; il étoit enfant de choeur à Champigny
-même où il y a une sainte chapelle, quand Moulinié, qui étoit maître
-de la musique de Monsieur, le prit et le fit page de la musique de la
-chambre de Monsieur. Lambert, ayant quitté les couleurs, se trouva un
-tel génie pour la belle manière de chanter, que De Niert, en peu de
-temps, n'eut plus rien à lui montrer. Ni l'un ni l'autre ne sont de
-ces belles voix, mais la méthode fait tout.
-
- [475] Michel Lambert, suivant les biographes qui ont copié Titon
- Du Tillet (_Parnasse françois_; Paris, 1732, in-folio, p. 390),
- naquit en 1610 à Vivonne en Poitou. Il mourut en 1696. Tallemant
- le fait naître à Champigny en Touraine; il y avoit un beau
- château qui appartenoit à mademoiselle de Montpensier. La sainte
- chapelle, dont les vitraux représentoient la vie de saint Louis,
- étoit de l'architecture la plus élégante.
-
-Lambert étudia soigneusement et à composer et à exécuter, et encore
-présentement[476] il chante tous les matins pour lui-même, afin de se
-perfectionner d'autant plus. Un de ses chagrins, à ce qu'il dit, c'est
-de ne pouvoir laisser par écrit sa science, car tout cela dépend de la
-manière qu'on ne sauroit exprimer.
-
- [476] Tallemant écrivoit ceci vers 1660.
-
-Lambert commença à montrer et à chanter dans les compagnies: on
-l'appeloit le petit Michel, le petit Maître, Champigny[477] et
-Lambert; de sorte qu'une fois il y eut une plaisante dispute. Quatre
-femmes un jour se pensèrent prendre aux cheveux; l'une soutenoit que
-Lambert chantoit mieux que personne. «Voire, dit l'autre, c'est le
-_petit Michel_.--Vous vous trompez, dit une troisième, c'est le _petit
-Maître_.--Vraiment, vous vous y entendez toutes, dit la dernière,
-c'est _Champigny_ qui est le plus estimé de tous.» Ce n'est pas que
-Lambert ne grimace horriblement, et qu'il ne soit effroyable à voir
-en cet état, car même il est fort vilain quand il ne grimace pas. Il
-n'y a que lui qui montre bien, et les écolières des autres ne sont
-rien au prix des siennes. Si Dieu avoit voulu que c'eût été un homme
-plus régulier, il y auroit un grand nombre de personnes qui
-chanteroient bien; mais, quoiqu'il ne soit point débauché, il est si
-peu exact, que c'est quasi peine perdue que de s'y amuser. Il n'est
-point intéressé, et n'a jusqu'ici guère songé à sa fortune; s'il avoit
-voulu, il iroit à cette heure en carrosse.
-
- [477] Cette circonstance rend vraisemblable ce que dit Tallemant
- sur le lieu d'origine de Lambert.
-
-Il étoit toujours de çà et de là en parties où il ne gagnoit rien, et
-comme il promettoit à tout le monde, il manquoit aussi à tout le
-monde[478]. Une fois, je ne sais quel homme de la cour qui s'étoit
-vanté de le faire entendre à une dame, voyant que Lambert lui avoit
-manqué trois jours de suite, l'attendit long-temps dans le Luxembourg
-pour le battre; mais par bonheur, il ne le trouva pas.
-
- [478] Si Boileau n'avoit voulu, avant tout, donner à son
- amphitryon de la satire du Festin le caractère d'un hâbleur, on
- pourroit croire que c'est cette inexactitude de Lambert qui lui a
- fait dire:
-
- Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle,
- Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole.
- C'est tout dire en un mot, et vous le connoissez.
- --Quoi! Lambert?--Oui, Lambert.--A demain. C'est assez.
-
- (_Satire_ IIIe.)
-
-Lambert fit connoissance avec la fille de Bel-Air[479] qui avoit la
-voix fort belle et qui étoit assez jolie: il se mit à lui montrer, et
-en lui montrant, il en devint amoureux, car il est d'assez amoureuse
-manière: il s'y engagea si avant qu'il lui promit de l'épouser, et en
-parla publiquement; ils furent même accordés, mais il ne concluoit
-point. Enfin la mère de la fille, comme voisine de madame d'Aiguillon,
-alla se plaindre à elle; madame d'Aiguillon en parle au cardinal, qui
-lui dit: «Laissez-moi faire.» Sur l'heure, il envoie chercher
-Desmarets, et lui dit de faire un dialogue sur telle chose; le
-dialogue fait, il l'envoie à Lambert pour y faire un air, car Lambert
-compose bien. On le fait apprendre à Lambert et à sa maîtresse, et
-après cela on les fit venir à Ruel, où madame d'Aiguillon se trouva.
-Voici le dialogue:
-
- TIRCIS.
-
- Philis, j'arrête enfin mon humeur vagabonde.
-
- PHILIS.
-
- Trop volage Tircis, pourquoi me fuyois-tu?
-
- TIRCIS.
-
- C'étoit pour dire à tout le monde
- Que rien n'égale ta vertu.
-
- PHILIS.
-
- Oh! l'excuse légère
- D'un esprit trop léger!
-
- TIRCIS.
-
- Pardonne, ma bergère,
- Pardonne à ton berger.
-
- TOUS DEUX.
-
- Aimons-nous désormais,
- Aimons-nous pour jamais.
-
- [479] A l'Historiette de Bensserade, il est parlé du père de
- cette fille.
-
- (T.)
-
-Le cardinal les fit marier; mais il ne leur donna rien: il perdit là
-une belle occasion; il n'a jamais rien fait pour eux. Tant pis pour
-lui[480].
-
- [480] Cette anecdote peut servir de pendant à la dure _négation_
- du cardinal de Richelieu, en réponse au beau sonnet que chacun
- sait par coeur, et qui commence par ces vers:
-
- Armand, l'âge affoiblit mes yeux,
- Et toute ma chaleur me quitte, etc.
-
-La femme de Lambert étoit assez enjouée. Je ne sais si cela lui déplut
-ou s'il crut avoir été attrapé; mais, quoi qu'il en soit, il ne la
-traita point bien. Elle s'en plaignit au bonhomme Le Pailleur, leur
-voisin, qui lui conseilla d'en parler à son père, à sa mère et à ses
-soeurs. «Dieu m'en garde! répondit-elle; ils se moqueroient de moi;
-car c'est moi toute seule qui l'ai voulu.» Le Pailleur en parla donc à
-Lambert, qui ne lui voulut jamais rien avouer.
-
-Le feu cardinal se divertissoit pourtant de Lambert. Un jour que notre
-Orphée s'étoit laissé entraîner dans une de ces caves de vin muscat, à
-la Croix du Tiroir[481], il en sortit la tête en compote, et en s'en
-retournant, il trouva Le Puis, son beau-père, qui lui dit qu'il le
-cherchoit, que le cardinal le demandoit, et qu'il y avoit un carrosse
-au logis qui attendoit il y avoit long-temps. Il fallut aller. Par
-bonheur pour lui, il y avoit ce jour-là deux comédies chez le
-cardinal, l'une françoise, l'autre italienne, durant lesquelles il
-dormit fort bien; on soupa: il n'avoit pas besoin de souper; il
-employa encore ce temps-là à dormir. Il étoit dix heures quand on le
-fit chanter: il n'eut jamais tant de voix.
-
- [481] C'est ce qu'on appelle _la Croix du Trahoir_; cette croix
- étoit placée au coin de la rue de l'Arbre-Sec et de la rue
- Saint-Honoré. L'orthographe de ce nom, de même que l'étymologie
- qui s'y rapporte, ont singulièrement varié. (Voyez les
- _Recherches sur Paris_, par Jaillot, t. 1, _quartier du Louvre_,
- p. 7.)
-
-Sa femme mourut de chagrin au bout de trois ou quatre ans de mariage:
-il en a eu une fille.
-
-Mademoiselle Lambert avoit une petite soeur: c'est Hilaire. De Niert,
-qui lui trouva beaucoup de dispositions, se mit à lui montrer, et elle
-réussît admirablement. Lambert, voyant cela, voulut avoir sa part de
-la gloire. De Niert se retira aussitôt: cela causa quelque petite
-froideur entre eux; depuis pourtant cela s'est raccommodé, et de Niert
-les va voir fort souvent: il prend grand plaisir à montrer quelque
-chose à cette fille. Comme la plupart des gens de musique sont
-bizarres, Lambert s'avisa de devenir amoureux de cette fille, parce
-que c'était la seule dont il ne le devoit pas être; sa beauté ne lui
-servoit point d'excuse, car elle n'est point jolie: il est vrai
-qu'elle ne fait pas peur; mais, ma foi, elle n'a rien de beau que la
-voix et les dents: c'est une fille fort raisonnable; et quand je
-considère les sottes gens avec qui elle a été nourrie, je m'étonne
-qu'elle ait l'esprit si bien fait. Cette amour l'a pensé faire
-enrager, car il a été un temps qu'il ne lui vouloit rien montrer qu'en
-particulier, et quand ils étoient tous deux tout seuls, il se mettoit
-à genoux, et lui disoit cent extravagances. Elle aimoit mieux ne rien
-apprendre; je dis _ne rien apprendre_, parce que ce n'est pas tout que
-d'avoir les airs notés, il faut que ce soit lui qui vous les montre,
-ou vous ne leur donnez pas la centième partie de l'agrément qu'il leur
-donne. Une fois il en vint jusqu'à faire détendre son lit pour quitter
-la maison du père d'Hilaire; après, il le fit retendre. Un jour il
-vouloit mettre sa fille en religion: «Vous ferez bien,» lui dit
-Hilaire. Aussitôt il ne le voulut plus. Quand il lui parloit de sa
-passion, elle lui disoit: «Que voulez-vous, vous êtes fou. Si j'étois
-capable de faire quelque sottise, vous m'en devriez empêcher.» Cela le
-mit en colère: il s'en va, et ni lui ni son valet ne venoient plus
-manger au logis. Cela l'ennuyoit furieusement, et il étoit bien
-embarrassé de sa colère; pour se raccrocher, il renvoya son valet
-prendre ses repas à l'ordinaire: il y revint lui-même bientôt après,
-et il disoit à tout le monde: «Ne croyez pas que j'en sois amoureux.»
-Et tout le monde le croyoit un peu plus fort.
-
-Lambert voulut penser à quelque charge de la musique: il se trouva si
-gueux qu'il en eut honte; cela lui servit à une chose. M. de
-Lisieux-Matignon aimoit fort à les entendre lui et Hilaire. Ils
-chantent des dialogues ensemble les plus agréables du monde. Il leur
-envoyoit tous les ans un carrosse pour aller le trouver à la campagne,
-et ne les renvoyoit point sans quelque présent. Un honnête homme,
-nommé M. Marchand, _custodi-nos_[482] du prince Eugène, car il a une
-soeur chez madame de Carignan, étoit aussi comme l'intendant de M. de
-Lisieux.
-
- [482] Le _custodi-nos_ étoit le titulaire d'un bénéfice; il
- prêtoit son nom à celui qui en étoit le véritable usufruitier.
-
-Cet homme s'affectionna à Hilaire; il aimoit aussi Lambert: il demanda
-si le père d'Hilaire le vouloit prendre en pension. On lui fait
-quitter le cabaret. Marchand est infirme, et passe une bonne partie de
-l'année au lit; il a fait du bien à toute la maison, car il fit donner
-une pension de mille livres à Lambert sur les bénéfices de M. de
-Lisieux. On eut bien de la peine à faire faire à notre homme ce qu'il
-falloit pour cela: c'est un petit esprit _de bois blanc_, comme disoit
-Le Pailleur. Il donna une prébende de Dreux de douze cents livres de
-rente au frère d'Hilaire, qui prit une des filles avec lui, et ils
-vivent là tous deux.
-
-Lambert avoit eu une pension de quatre cents écus du temps de M.
-d'Émery, à qui il en avoit l'obligation, et tout le monde est ravi de
-le faire payer de sa pension; aussi est-il assez reconnoissant.
-
-Marchand payoit gros, et faisoit valoir ce qu'Hilaire avoit pu amasser
-des présents qu'on lui faisoit et des ordonnances qu'elle avoit pour
-avoir chanté aux ballets du Roi.
-
-Hilaire avoit une soeur qu'elle a encore, qui est jalouse d'elle
-horriblement. Cette fille dit tant de sottises de Marchand et d'elle,
-que cet homme sortit de la maison. Enfin pourtant on l'y fit revenir,
-et Lambert, qui n'est plus amoureux, considérant que sa belle-soeur
-lui étoit nécessaire, qu'ils se faisoient valoir l'un l'autre, et
-aussi pour se délivrer des impertinences du père, de la mère et de
-cette belle-soeur, alla loger avec Hilaire, avec ce M. Marchand,
-auprès des Petits-Pères, où Hervault[483] les attira, et leur fait
-payer leurs pensions soigneusement, car Hilaire en a une aussi, si je
-ne me trompe: ils ont soin du bonhomme, de la bonne femme et de la
-soeur même; il est vrai que cette fille travaille. La fille de Lambert
-est assez jolie, danse bien, joue bien du clavecin, et Lambert dit
-qu'il lui trouve de la voix: elle aime sa tante tendrement, aussi lui
-a-t-elle bien de l'obligation[484]. M. de Langres a donné depuis peu
-un bénéfice de huit cents livres de rente à Lambert.
-
- [483] Ce nom est douteux.
-
- [484] Lulli épousa la fille de Lambert. (_Parnasse françois_ de
- Titon Du Tillet, p. 391 et 401.)
-
-
-
-
-LA GAILLONNET ET SA FILLE.
-
-
-Une lavandière de Paris avoit une jolie fille qu'elle vendit à un
-commandeur de Malte, qui l'entretint quelque temps; après, un nommé
-Gaillonnet[485], de l'extraordinaire des guerres, l'entretint et en
-eut une fille; et après, afin qu'il lui en coûtât moins, il y associa
-aussi un garçon de l'extraordinaire des guerres, appelé Marbault. Tous
-deux ensemble ils la marièrent à un nommé Chirat, qui avoit un frère
-procureur du roi du Châtelet. C'étoit un coquin que ce Chirat, qui
-n'ignoroit pas la vie de la demoiselle; cependant, comme il s'avisa de
-faire le fâcheux quelque temps après, sa femme et Gaillonnet le
-voulurent empoisonner. Il les accusa d'adultère et d'empoisonnement,
-et ils furent pris tous deux. L'affaire s'accommoda pour quinze mille
-livres, par l'avis du procureur du roi, et comme il n'y avoit point
-d'enfants, on les démaria par impuissance. Voilà Gaillonnet et
-Marbault en liberté; ils font une nouvelle société avec leur confrère
-Le Page[486], dont nous avons parlé ailleurs. Sa première femme, qui
-découvrit l'affaire, l'attendit une fois tout un jour dans une écurie
-pour le châtier, comme il alloit voir sa mignonne. Gaillonnet, qui
-avoit beaucoup donné à cette femme, et qui voyoit qu'elle avoit tiré
-de bonnes nippes de ses associés, pour jouir de ce bien-là, épousa la
-demoiselle. On mit sa fille sous le poêle, disant qu'il n'y avoit
-point eu de mariage avec Chirat. La fille étoit déjà grandette; on
-parle de la marier et de lui donner cinquante mille écus. Fourrilles,
-grand maréchal-des-logis, jeune homme à qui son père avoit laissé
-assez de dettes, voyant la fille jolie, le père de bon lieu et de quoi
-s'acquitter, n'eut point d'égard à tout le reste et l'épouse. Je ne
-sais à qui en est la faute; mais au bout de deux jours, les voilà aux
-couteaux tirés. Par une bizarrerie admirable, il hait sa femme et
-devient amoureux de sa belle-mère; il est vrai que cette femme est
-vive et a quelque chose de fort aimable. Un jour le chevalier, son
-frère, trouva la mère et la fille et une parente, l'une avec la pelle,
-l'autre avec les pincettes, et la troisième avec le balai, en haut,
-pour assommer le pauvre Fourrilles. «Comment, ce dit-il, à quoi
-songes-tu? Que ne jettes-tu toutes ces p......-là par la fenêtre?»
-Voilà encore plus de _grabuge_ que jamais, quoiqu'il n'y eût point de
-coups rués. Fourrilles avoit été si sot que d'épouser sans toucher
-l'argent[487]; c'étoit là le véritable sujet de tout ce qui
-s'ensuivit; car n'aimant point sa femme, et mal satisfait de n'avoir
-que du papier, il ne la traitoit nullement bien. Elle se mit à le haïr
-encore plus fort; enfin, il les fallut démarier. Voici une nouvelle
-bizarrerie. Dès qu'elle ne fut plus sa femme, il en devint amoureux,
-et fit, mais en vain, tout ce qu'il put pour coucher encore avec
-elle[488]. D'autres ne la trouvèrent pas si cruelle. Le père, voyant
-du scandale, la fait mettre dans un couvent; le père consent qu'elle
-en sorte quelque temps après, parce que Pâris, qui étoit à M. de
-Turenne, parloit de l'épouser; mais il l'entretint seulement. Or,
-Fourrilles avoit touché quelque chose de la dot: il demandoit à payer
-sûrement; un créancier huguenot fit aller l'affaire à l'édit[489].
-
- [485] Vions, sieur de Gaillonnet. On dit qu'ils sont
- gentilshommes.
-
- (T.)
-
- [486] Voyez l'Historiette de Le Page.
-
- [487] Il dit que, pour ne le pas payer d'une partie qu'il devoit
- toucher d'eux dans quelque temps, ils prirent prétexte sur ce que
- la fille n'avoit pas encore douze ans quand on la maria. (T.)
-
- [488] M. de Cornusson de La Valette avoit épousé une femme qui se
- gouverna assez mal; elle n'eut qu'une fille; elle supposa un
- fils, puis, par colère, elle le tua. Accusée, elle prouve qu'il
- étoit à une meunière: on étouffe l'affaire. Sou mari et elle se
- séparent, font rompre le mariage. Il prend une seconde femme.
- Etant à Paris, il trouve sa première femme en chambre comme une
- gourgandine: il couche avec elle, se renflamme, et la reprenoit
- si la deuxième n'eût accouché tout à propos d'un garçon. (T.)
-
- [489] La chambre de l'édit étoit mi-partie de conseillers
- catholiques et de juges protestants. Elle avoit été créée par
- l'édit de Nantes.
-
-Après Pâris, un gentilhomme de Normandie, mais qui n'étoit pas un fin
-Normand, nommé Bressey, fils de madame de Clinchamp[490], l'entretint
-et en avoit même eu des enfants. Pour s'exempter de retourner jamais
-en religion, elle se met en tête de l'attraper, et lui dit, en
-sollicitant son procès, que s'il la traitoit de femme, cela serviroit
-à son affaire. Il le fit et dit à tous ses juges que c'étoit sa femme.
-Après elle lui dit: «Mais la chose seroit bien plus croyable si nous
-faisions un petit contrat de mariage.» Il en fit un tout niaisement,
-et même en badinant elle se fit épouser; il est vrai qu'il y avoit
-quelques nullités: elle gagne son procès, et sur l'heure[491], avant
-que de sortir de l'audience, elle présente requête, exposant que M. de
-Bressey, qui l'a toujours traitée de femme, comme tous ces messieurs
-en sont témoins, et qui l'avoit épousée après un contrat de mariage
-qu'elle produisoit, ne la vouloit pas reconnoître pour telle: il étoit
-présent et disoit pour ses raisons qu'il ne l'avoit épousée qu'à la
-cavalière, et pour lui faire gagner son procès; il fut ordonné sur
-l'heure qu'il iroit en bas[492], si mieux n'aimoit la reconnoître pour
-sa femme. Il la reconnut, et, pour plus grande sûreté, elle fit
-recélébrer le mariage. Fourrilles dit qu'il est fort des amis de la
-dame, et qu'ils s'écrivent assez souvent.
-
- [490] Louise de Montgommery, dame de Clinchamp; elle avoit épousé
- Clinchamp en secondes noces. (_Voyez_ l'article Clinchamp, p.
- 376.)
-
- [491] Vers la fin du Parlement, en 1657. (T.)
-
- [492] _En bas_, dans les prisons de la Conciergerie.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME.
-
-
- Pages
-
- La présidente Perrot. 5
-
- Perrot d'Ablancourt. 9
-
- Le baron d'Auteuil. 13
-
- Madame Coulon. 14
-
- La présidente Lescalopier. 17
-
- M. de Bernay. 23
-
- M. de Vassé. 25
-
- Le Saulnier. Le roi d'Éthiopie. 29
-
- M. de Laffemas. 31
-
- Haudessens. 37
-
- Beaulieu-Picart. 39
-
- L'Estoile et Saint-Thomas. 45
-
- L'esprit de Montmartre et Raconis. 49
-
- Madame de Montandre. 52
-
- Madame de Champré et les autres dames de Noyon. 53
-
- D'Amboise, père et fils. 66
-
- L'abbé Du Landaye. 68
-
- Du Burcq. 66
-
- Madame Cornuel. 72
-
- Lettre de madame Cornuel à la comtesse de Maure. 77
-
- Boutard. 80
-
- Madame d'Amet. 83
-
- Costar. 84
-
- Madame de Cavoye. 98
-
- Le cardinal de Retz. 102
-
- La présidente de Pommereuil. 115
-
- Bezons. 116
-
- Salomon-Virelade. 119
-
- Madame de La Grille. 122
-
- Menillet. 123
-
- Ménage. 125
-
- M. de Laval. 152
-
- Esprit. 170
-
- Sarrazin. 173
-
- La marquise de Sy. 178
-
- Souscarrière. 184
-
- La Liquière. 193
-
- M. de Guise, petit-fils du Balafré. 197
-
- Madame Dalot. 207
-
- M. de Roquelaure, Boissac, madame de Lesdiguières. 211
-
- La Tour Roquelaure. 223
-
- Le chevalier de Roquelaure. 226
-
- Belesbat. 230
-
- Madame de Courcelles-Marguenat, et madame de Chauvry. 234
-
- Saint-Germain Beaupré, le feu président Le Bailleul et ses
- fils. 240
-
- Madame de Choisy, Champagne le coiffeur. 247
-
- M. et madame de Brégis. 253
-
- Cérisante et Marigny. 259
-
- Madame de Gondran. 270
-
- Sévigny et sa femme. 298
-
- Turcan. 305
-
- Ninon de Lenclos. 310
-
- M. de Villarceaux et madame de Castelnau, avec M. et madame
- de Nouveau. 321
-
- Mademoiselle de Sallenauve. 326
-
- Priezac. 334
-
- Le président Amelot. 336
-
- Gomberville. 343
-
- La présidente Aubry, son mari, Orgeval et Senas. 347
-
- Gauffredy. 354
-
- Mademoiselle Garnier, ou madame d'Orgères, depuis dame de
- Champlâtreux. 358
-
- Le petit Grammont. 363
-
- Provençaux et provençales. 367
-
- Mademoiselle Diodée. 372
-
- Clinchamp. 376
-
- Madame de La Roche-Guyon. 379
-
- Madame de Castelmoron. 390
-
- Rénevilliers. 395
-
- Madame Roger. 401
-
- Madame de Vervins. 406
-
- Ruqueville. 411
-
- Le Page et ses deux femmes. 414
-
- Le vicomte de Lavedan. 421
-
- De Niert, Lambert et Hilaire. 428
-
- La Gaillonnet et sa fille. 439
-
-
-FIN DU TOME QUATRIÈME.
-
-
-
-
-
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-Réaux, Tome quatrième, by Various
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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