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Vol. II.--SAMEDI 27 JANVIER 1844. - Bureaux, rue de Seine, 33. - - Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--un an, 30 fr. - Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr.75. - - Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--un an, 32 fr. - pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 30 - - - -SOMMAIRE. - -Histoire de la Semaine. _Portraits de MM. Thiers et Guizot_.--Théâtres. -Le Ménage parisien; Marjolaine; Paris bloqué.--Courrier de Paris. _Un -Dîner de la Saint-Charlemagne; Une Réunion d'ouvriers dans les caveaux -de Saint-Sulpice; Bouffé dans l'Oncle Baptiste_.--Approvisionnements de -Paris. Marché Bonne-Nouvelle. _Entrée du Marché sur l'impasse Mazagran; -Vue du Marché_.--Hasard et Calomnie, nouvelle traduite de l'allemand, de -Vilhelmine Willmar. _Une Gravure_.--Pénitencier militaire de -Saint-Germain.--_Sept Gravures_.--Académie des Sciences. Compte rendu -des second et troisième trimestres de 1843.--Romanciers contemporains. -Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé; -Vallée d'Eden en perspective. (Suite.) _Une Gravure_.--Chasses d'Hiver. -La Chasse aux Canards. _Une Gravure.--Une Caricature -anglaise_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Amusements des -Sciences. _Une Gravure_.--Lettre d'un Abonné de Bordeaux. -_Gravure_.--Rébus. - - - -Histoire de la Semaine. - -[Illustration: M. Thiers.] - -Toute la semaine a encore été remplie, par la discussion de l'adresse de -la Chambre des Députés, dont les débats ont eu une élévation et une -importance qui rappellent les époques les plus brillantes de nos luttes -parlementaire? Trois orateurs en ont principalement porté le poids: M. -Guizot, M. Thiers et M. Billaut. Au moment où nous mettions notre -dernier numéro sous presse, M. Billaut montait à la tribune et, dans une -de ces revues complètes, ingénieuses, piquantes, comme il sait les -faire, et dont la manière incisive ne l'orateur double encore l'effet et -l'éclat, examinait tous les actes de la politique extérieure du cabinet, -et mettait en relief ce qu'il regarde comme ses failles. Cette attaque a -amené le lendemain à la tribune M. le ministre des affaires étrangères, -qui s'est efforcé de suivre pas à pas, d'emboîter son adversaire, et de -démontrer que là où l'on avait cru voir de la faiblesse il n'y avait eu -que de la prudence. Ainsi se serait terminée la dernière semaine -parlementaire si un débat que nous avions pressenti et annoncé, la -vérification de l'élection de M. Charles Laffitte, n'était venu ajouter -à ces grandes journées oratoires un intérêt épisodique. Nous y -reviendrons tout à l'heure. La séance de lundi a été une des plus -importantes dont mémoire de député ait conservé le souvenir. M. Thiers -s'était montré, dans le premier discours dont nous avons précédemment -fait mention, orateur plein d'habileté et d'apparent abandon, adversaire -d'autant plus redoutable que la mesure était toujours parfaitement -gardée. Examinant cette fois notre situation extérieure, il a traité la -question des alliances, les conditions auxquelles elles se forment, -leurs causes naturelles et leurs causes momentanées, non plus en -orateur, mais en homme d'État qui a profondément réfléchi sur un -difficile sujet, et qui, s'en étant rendu maître, peut le résumer d'une -façon claire et saisissante pour tout le monde. Son exposé renfermait la -condamnation de la politique actuelle. M. Guizot, toujours infatigable -et le seul athlète du ministère que la majorité, voie avec confiance -monter à la tribune, lui a succédé. Sa parole a toujours été éloquente, -mais moins inspirée et moins heureuse que lorsqu'il avait répondu à M. -Berryer. Comme ce dernier, dans cette occasion nouvelle, il avait à se -défendre, et le discours de M. Thiers avait été si élevé et si peu -personnel, qu'à une défense il était impossible de substituer, aux -applaudissements de la Chambre, une attaque et des récriminations. M. -Guizot l'a senti, il a accepté et subi les conséquences de cette -situation.--On a vu reparaître les mêmes orateurs sur plusieurs autres -paragraphes de l'adresse; mais, dans toute cette discussion, on a paru -moins préoccupé des scrutins auxquels on procédait, que du travail -intérieur qu'elle semble devoir assez prochainement amener dans le sein -de la majorité. Il n'y a pas d'exemples, que nous sachions, d'un -ministère renverse par les votes d'une discussion d'adresse. En 1839, le -ministère du 15 avril eut la majorité. Une louable susceptibilité la lui -lit regarder comme insuffisante; mais il avait, lui aussi, la majorité. -Ce n'est point aux premiers coups de feu que les changements de front -s'opèrent et que les gros bataillons se dissolvent. Quand, dans une -première attaque, un parti a montré de l'ensemble, de la précision, de -l'habileté; quand il a su, par sa discipline, inspirer confiance à la -portion incertaine de ses adversaires, il s'opère ensuite dans leurs -rangs une fermentation qui ne tarde pas à éclater. On a déjà cru en voir -un symptôme dans un simple vote d'ajournement de discussion demandé par -M. Thiers et obtenu par une majorité composée de la gauche, du centre -gauche et de cette partie du centre qui a toujours passé pour prêter au -cabinet actuel un concours sans sympathie réelle, et pour croire qu'une -alliance était possible entre le centre gauche et elle, dès que les -chefs de ces deux fractions trouveraient un terrain commun. - -Nous revenons au malencontreux élu de Louviers. Nous avons dit le -reproche qui lui était adressé: son élection, avait-on publié par -avance, était le résultat, le produit d'un marché. M. Grandin, député -d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'était -pas le plus heureux possible; car il était facile de répondre, comme on -l'a fait, que c'était là une lutte de deux villes rivales. L'attaque -n'était pas assez habile pour faire disparaître ce que le choix avait de -mal entendu, et il est probable, que, si l'on eût voté immédiatement, -les assertions de M. Grandin n'eussent pas été considérées comme -suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte eût été admis. -Malheureusement pour le nouvel élu il a demandé à répondre. Il l'a fait -sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protège en quelque sorte -un début; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup -de vétérans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses -incroyables déclarations tout ce qu'avait avancé M. Grandin. Il s'était -proposé de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption -inévitable; et quand ses déclarations agitaient la Chambre, il n'en -était en rien décontenancé, mais laissait voir un étonnement qui -semblait dire: Mais où suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire à -d'honnêtes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M. -Dufaure d'une enquête ont déterminé presque unanimement la majorité à se -joindre à la gauche et à casser immédiatement cette élection. - -[Illustration: M. Guizot.] - -Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet, -un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard, -président de chambre à la Cour de cassation, vient de mourir; M. -Laplagne-Barris est d'avance désigné, pour le remplacer; mais en même -temps un autre président de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait -amené par des considérations de famille à abandonner son siège à M. -Martin (du Nord), que M. le procureur-général Hébert remplacerait à la -chancellerie. Voilà ce qu'à la salle des conférences du palais Bourbon -l'on regarde comme arrêté, ainsi que dans la chambre du conseil de la -Cour de cassation, fort émue depuis quelques jours des débats de -l'affaire de M. Defontaine, juge suppléant du ressort de Douai, cité -devant elle pour être allé à Belgrave-Square, de la correspondance à -cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la -publicité donnée, on ne sait trop comment, à la discussion secrète de -toute cette affaire. - -Nos nouvelles extérieures ont été peu nombreuses et peu certaines. Nous -avons lu dans la _Gazette navale et militaire_, journal qui a cependant -un caractère presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si -elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les -feuilles de Londres, comme nous le remarquions précédemment, -accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions française, américaine -et danoise dans le Céleste Empire: «Nous apprenons que le major -Pottinger, défenseur héroïque d'Hérat, est porteur du traité additionnel -de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos -relations à unir avec la Chine à l'abri des intrigues, des cabales -d'_une bande d'ambassadeurs_ et envoyés des Etats européens et _des -Etats repoussés._»--On a dit aussi qu'un successeur avait été donné au -contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermeté -dans l'océan Pacifique. Tous ces bruits, nous le répétons, ont besoin de -confirmation.--La _Gazette de Turin_ annonce que le consul sarde s'est -retiré de Tunis, mais que le consulat est géré par le vice-consul, et -que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Déjà la Porte -s'est interposée, et la France ayant offert sa médiation, qui a été -acceptée, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres -de Tanger parlent de nouvelles et graves difficultés survenues entre la -France et le Maroc. - -Le procès d'O'Connell et de ses coaccusés continue à absorber toute -l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une émotion que -l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de -Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosité de leurs -lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins, -analogues à ceux que nous avons publiés il y a huit jours, ont paru -cette semaine, dans le _Sun_, journal quotidien. Les deux premiers jours -du procès ont été remplis par le réquisitoire de l'avocat-général, qui, -de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet défavorable aux -accusés. Puis sont venues des dépositions qui jusqu'ici établissent -assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une idée de -mystère et de secret que rendent difficile les réunions de milliers de -repealers dont les témoins, sténographes ou agents du gouvernement, -viennent taire le récit. Ces déposants se montrent assez peu contents du -rôle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici été fort -impartiaux et fort modérés, et le second témoin, M. Ross, sténographe, a -déclaré que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du -compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accepté la -mission qu'on lui a donnée. Cette déclaration a été très-favorablement -accueillie.--Ce qui n'a eu ni la même faveur, ni le même accueil, c'est -l'exigence de l'avocat-général, M. Kemmis, qui voulait que les honnêtes -jurés demeurassent, pendant tout le temps du procès, absolument isolés -de toute communication avec l'extérieur, et ne sortissent de la salle -d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur -avait fait préparer. Un cri général s'est élevé du banc du jury contre -la prétention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pièces -étaient chaudes et les lits excellents. «Mais, s est écrié un des jurés, -c'est donc à dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache -si les accusés y seront condamnés.» La Cour, investie d'un pouvoir -discrétionnaire, a décidé que les jurés iraient coucher chez eux s'ils -s'engageaient à dénoncer à la justice quiconque leur parlerait du -procès.--Cette tolérance est d'autant mieux entendue qu'un des membres -du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a négligé de se -faire rayer de la liste à raison de son âge, et que les accusés ont -refusé de récuser. S'il tombait malade, la cause serait nécessairement -renvoyée à une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et -répète souvent: «Notre cause est gagnée, quoi qu'il advienne dans cette -enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y -maintiendra.»--Les débats de Dublin détourne un peu l'attention de -l'ouverture du Parlement, à laquelle la reine ira procéder le 1er -février. - -En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martinès de La Rosa, a été reçu par -le roi, le cabinet Gonzalès Bravo continue à jouer un triste rôle. Les -élections complémentaires ont été favorables aux progressistes, et le -témoignage estime que M. Olozaga a reçu en cette circonstance de ses -concitoyens lui a inspiré une lettre de remerciements datée de Lisbonne, -dans laquelle il déclare que si, menacé dans sa demeure, il s'est -déterminé, d'après l'avis de ses amis politiques, à quitter l'Espagne, -il est prêt à y rentrer dès qu'on voudra donner suite à sa mise en -accusation, qu'il appelle de ses voeux. - ---A Séville et dans la Galice, la résistance s'organise contre la loi -des municipalités.--A Madrid, le général Narvaez prend ses mesures pour -combattre les résistances, et 2 millions ont été demandés au ministre -des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps -d'armée à établir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers -sont arrivés à Perpignan, venant de la citadelle de Figuières, dont la -capitulation a été sanctionnée à Madrid.--Nous devons enregistrer le -jugement porté par un des membres les plus influents du Parlement belge, -M. Devaux, dans la discussion du budget à la Chambre des députés, contre -la marche des ministres actuels du roi Léopold: «Par une politique -toujours la même, on a voulu faire craindre au gouvernement français une -alliance avec l'Allemagne et à l'Allemagne une alliance avec la France. -La politique a été double à l'extérieur, comme la politique de M. le -ministre de l'intérieur est double à l'intérieur du pays, ce qui doit -aussi avoir le même résultat; à l'intérieur, le gouvernement flotte -entre les deux partis, s'est fait déconsidérer par l'un et par l'autre; -de même, à l'extérieur, il a eu, à l'égard de la France et de -l'Allemagne, une politique peu sincère, et il a fini par être méprisé -par l'un et l'autre pays.»--Une lettre de Rome, citée par la _Gazette -d'Augsbourg_, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir déjà été -expédiées en France, et devoir y être dénaturées. Nous la citons -textuellement: «Les journaux français annonceront peut-être que des -esprits mécontents cherchent à fomenter des troubles dans notre -capitale; pour éviter toute méprise à ce sujet, nous dirons ce qui s'est -passé en réalité. Les danseurs avaient le droit de paraître sur la -scène, dans les ballets, avec des habits d'une transparence -extraordinaire. Cette tolérance, qui remonte fort loin, était un vrai -scandale. En conséquence, l'autorité avait enjoint, à l'occasion de la -réouverture du théâtre d'Apollon, aux danseurs de se vêtir plus -décemment. Le public n'a point goûté cette innovation. Dans le théâtre -et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires; -puis quelques arrestations ont été opérées, et le calme a été -promptement rétabli.»--On lit dans le _Journal Allemand de Francfort_: -«L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu -le 16 à Alzei, devant le juge d'instruction. Les débats publics auront -lieu bientôt, et le jugement ne pourra tarder à moins que les accusés ne -veuillent faire venir de Bade des témoins à décharge. Cela entraînerait -nécessairement des lenteurs. On dit en effet que les accusés ont adressé -aux autorités badoises une demande dans ce but. On pense que les -autorités mettront d'autant plus d'empressement à satisfaire à ce désir, -que M. de Haber est sujet badois.»--Une lettre de Montévideo, en date du -4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de -trois mille hommes étant sorti de la ville, s'est emparé de la petite -rade de Budes, qui était au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins -et a détruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette -sortie, les Montévidéens n'ont eu que vingt hommes tués; un de leurs -officiers a été fait prisonnier. Comme de leur côté ils avaient pris un -officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'échange à ce général; -mais, comme de coutume, les assiégeants ont reçu pour toute réponse la -tête de leur compatriote, à laquelle on avait coupé une oreille. M. le -ministre de la marine a dit à la tribune de la Chambre des Députés que -le gouvernement montévidéen ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi -cette triste et longue affaire touchait à son terme, et que nous étions -au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et éclairée -suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont été -vivement attaquées. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le -ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montévideo succomber et en -tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller à la satisfaction -d'amour-propre que peut éprouver l'amiral signataire du traité avec -Rosas; nous craignons qu'il ne se préoccupe pas assez des dangers que -cette catastrophe, objet de ses voeux, fera inévitablement courir aux -Français qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dévouement -et l'énergie bien éprouvés de nos marins, la station que nous -entretenons dans ces parages, composée seulement d'un brick et d'une -corvette, est complètement insuffisante pour protéger nos vingt mille -compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prévoit et -que l'on regarde comme prochain. - -L'Académie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement -de MM. Edwards et de Gérando, qu'elle avait récemment perdus. A l'une -comme à l'autre élection le nombre des votants était de 26; à la -première, après trois tours de scrutin sans résultat, M. Frank a été élu -au ballottage: il a réuni 13 voix. M. Lélut en a obtenu 12. Il y a eu un -billet blanc.--A la seconde élection, après le même nombre de tours de -scrutin, également sans résultat, M. Lélut, prenant sa revanche, a été -nommé au ballottage: il a réuni 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y -a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse à la -chambre des Députés avait empêché de se rendre à l'Institut un certain -nombre de membres de l'Académie, qui passaient pour favorables à M. -Peisse. - -Des accidents nombreux ont été, cette semaine, enregistrés dans les -journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une -usine à gaz située dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront -l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants -établissements.--Un autre incendie a également éclaté dans l'enceinte, -voisine du Luxembourg, où se trouvait déposé le matériel dont se servait -M. le marquis de Jouffroy pour les expériences du système de chemin de -fer dont l'_Illustration_ a rendu compte dans son avant-dernier numéro. -Une lettre de M. de Jouffroy, insérée dans les feuilles judiciaires, -attribue sans hésitation ce sinistre à la malveillance.--A Reims, dans -un cours de chimie où étaient faites des expériences sur le gaz, un -endomètre a été brisé; une explosion a eu lieu, et cinq élèves ont été -blessés.--A Toulouse, une aéronaute, madame Lariet, qui s'était -embarquée dans une montgolfière imparfaite, a failli payer de sa vie ses -téméraires expériences. Elle est tombée dans la Garonne, dont les eaux -étaient considérablement grossies, et n'en a été tirée que par le -dévouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixième chute -qu'elle faisait dans cette même rivière; mais celle-ci a pensé lui être -définitivement fatale. - -Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis -le commencement de ce mois, effrayé Paris et ses environs. En attendant -que la justice, dont l'activité est en ce moment absorbée en très-grande -partie par des procès de presse et des demandes en dommages civils, -parvienne à mettre la main et à faire asseoir sur les bancs de la Cour -d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitués de ces sortes -de débats suivent avec une curiosité assidue ceux de l'affaire Poulmann, -assassin de l'aubergiste de Nangis. On frémit en entendant les -confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore -fait-il ses réserves et renvoie-t-il après son jugement pour se livrer à -des aveux plus explicites, et un épanchement plus complet. - -Outre la mort de M. le président de Bastard, que nous avons mentionnée -plus haut, nous avons à comprendre également dans ces dernières lignes -celles du maréchal comte d'Erlon, dont l'_Illustration_ a publié le -portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis -Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur général -des études, nommé récemment directeur au ministère de l'instruction -publique; de M. Teillard-Nozerolles, député du Cantal, et de la veuve de -l'illustre maréchal Gouvion-Saint-Cyr. - -[Mauvaise illustration] - - - -Théâtres - -THÉÂTRE-FRANÇAIS; _Un Ménage parisien_, comédie en cinq actes et en -vers, de M. BAYARD.--VARIÉTÉS: _Marjolaine_.--VAUDEVILLE: _Paris -bloqué_. - -M. Bayard est un de nos producteurs dramatiques les plus féconds, et, -comme on dit, un de nos vaudevillistes les plus distingués; mais enfin, -jusqu'ici, M. Bayard n'avait obtenu que des succès de théâtres -secondaires: le Gymnase, le Palais-Royal surtout, le théâtre des -Variétés et le théâtre du Vaudeville avaient été ses seuls champs de -bataille; deux ou trois comédies tentées à l'Odéon, il y a quelque -quinze ou vingt ans, au début de le carrière de M. Bayard, ne peuvent -être comptées que pour des coups d'essai. En revanche, M. Bayard occupe -depuis longtemps toutes les avenues du Vaudeville: il y est un des plus -heureux, et à part M. Scribe, qui les domine tous, il n'en est guère -qu'on puisse lui comparer. - -On se lasse de tout cependant, même de réussir toujours: M. Bayard, au -rebours de la maxime de César, semble donc s'être lassé d'être le -premier dans un village; voici qu'il tente de le devenir à Rome; ce -n'est plus d'un vaudeville qu'il s'agit avec lui, mais d'une comédie en -cinq actes et en vers. Le sujet en est grave, comme on va le voir, et -tient par plus d'un côté aux intérêts moraux de la société et de la -famille. - -La comédie nous conduit d'abord chez M. et madame Vernange: M. Vernange -est un homme honorable, jeune encore, spirituel, mais légèrement enclin -à la dissipation et au plaisir; madame Vernange a toutes les qualités -d'une amiable femme; veuve d'un premier mari, elle a épousé Vernange en -secondes noces, du moins le monde le croit ainsi, et c'est là le point -important de la comédie. Le fils du premier lit, Arthur, jeune officier -de marine, est la joie et l'orgueil de sa mère; Vernange, tout beau-père -qu'il est, a, de son côté, pour Arthur une véritable affection. - -Les choses vont ainsi quand M. Bernais et sa soeur, mademoiselle -Bernais, amis et voisin? des Vernange, viennent leur rendre visite: il -s'agit d'un bal que Bernais donne le lendemain même; une querelle s'est -élevée, au sujet de la liste des invitations, entre la vieille -demoiselle Bernais et son respectable frère: mademoiselle, qui a des -principes, ne vent pas inscrire sur cette liste une certaine dame -Vernillac; monsieur insiste au contraire pour qu'elle soit invitée. Mais -pourquoi n'inviterait-on pas madame Vernillac? C'est que l'union de -madame Vernillac et de M. Vernillac est d'une légitimité plus que -suspecte. «Qu'y manque-t-il? s'écrie Bernais.--Presque rien, réplique la -soeur: l'église et la mairie!» - -A ces mots Vernange se trouble, et madame Vernange pâlit. Quoi donc! -seraient-ils tous deux dans une situation analogue? Précisément! -Vernange et madame Vernange ne sont époux qu'aux yeux du monde; en -réalité ils ne sont qu'amants. Nous allons indiquer les principales -conséquences de cette situation équivoque. - -Le bal de Bernais a lieu: on cause, on danse, on joue, on médit. Parmi -les médisants se trouve un jeune homme qui a trouvé, dans une lettre -tombée entre ses mains, le secret de Vernange et de sa maîtresse. Tout -en raillant, à droite et à gauche, la vertu et l'honnêteté des -assistants, il en vient à ce fait, que madame Vernange n'est pas madame -Vernange. Arthur est là qui entend tout; Arthur, qui aime et vénère sa -mère; Arthur, qui n'a jamais soupçonné la faute où un moment -d'entraînement l'a conduite. «C'est une infâme imposture! s'écrie-t-il -en s'adressant au conteur indiscret, une lâche calomnie, et vous m'en -rendrez raison.--Soit! dit l'autre. A demain?--A demain,» répond Arthur. - -Bientôt le bruit de cette querelle arrive aux oreilles de la mère; c'est -Bernais qui la lui annonce. Jugez de ses terreurs. Quoi! son fils va se -battre! «Vous empêcherez aisément ce malheur, dit le bonhomme -Bernais.--Comment!--En prouvant à ce jeune étourdi qui vous a outragée -qu'il s'est trompé, et que vous n'êtes pas ce qu'il pense.» Alors la -pauvre femme est obligée de tout avouer, et de se confier à l'honnêteté -de Bernais. Non, elle n'est pas la femme de Vernange: aveuglée par un -penchant irrésistible, séduite par des promesses toujours différées, -elle s'est mise dans cette situation coupable dont elle commence à -comprendre tous les dangers. - -Le reste de la comédie ou plutôt du drame se devine: à la suite de cette -insulte et de cette provocation, la mère n'est occupée qu'à sauver son -honneur, à détourner de son fils le coup qui le menace, et à l'arracher -aux chances de ce duel fatal; de son côté, le fils interroge sa mère, et -peu à peu arrive à savoir le véritable mot de l'aventure; alors ce sont -des inquiétudes et des larmes réciproques, douleurs d'un fils blessé -dans la réputation de sa mère, pleurs d'une mère inquiète de son fils et -près de le perdre où de rougir devant lui. Quant à Vernange, il continue -sa vie légère et ne prend aucune part à ces désespoirs qui s'agitent -autour de lui; mais enfin la vérité lui est connue; alors cet homme, -indifférent et frivole en apparence, montre le coeur et les sentiments -d'un honnête homme; il veut empêcher Arthur de se battre; c'est lui que -cela regarde; mais comment éviter le scandale? Comment sauver la -réputation de la femme qu'il aime et qui jusqu'ici a porté son nom? -Vernange emploie le moyen le plus sûr: devant tous il déclare qu'à ses -yeux elle a toujours été madame Vernange, mariés tous deux en -Angleterre, selon la coutume anglaise. Vernange était de bonne foi en -croyant son union à l'abri de toute atteinte; mais puisqu'on doute, il -satisfera à la loi française et renouvellera le contrat à la face de -tout le monde et dans toutes les rigueurs légales. Ce biais adroit et -cette chaleur d'âme désarment les plus incrédules, jettent le repentir -dans le coeur du provocateur qui s'excuse, empêchent le duel, comblent -Arthur de joie, mettent en déroute les médisants, et rendent le bonheur -à madame Vernange, qui sera incessamment bien et dûment mariée à la -française. Ainsi tout le monde est content, même M. Bayard, qui a -réussi. - -L'ouvrage, en général, manque de force et de chaleur; les caractères -pourraient être plus solidement et plus nettement posés, les passions -mises aux prises avec plus de vivacité; on peut dire que l'auteur n'a -fait qu'effleurer son sujet et n'en a pas sondé toutes les profondeurs; -mais des situations dramatiques, surtout vers le dénoûment, une -versification agréable, facile, spirituelle, bien que manquant de -contrastes et d'élan, ont fait le succès du M. Bayard. Provost, Régnier, -Geoffroi, Maillart, madame Mélingue et mademoiselle Denain y ont -contribué, chacun pour sa part de zèle et selon son talent. - ---Marjolaine est une petite fermière du théâtre des Variétés, non pas en -sabots et en robe de bure, mais pimpante et enrubannée, pied fin et -jupon coquet, peux gentilshommes la courtisent, l'un en habit de -marquis, c'est-à-dire dans son costume naturel; l'autre déguisé en -garçon de ferme; le premier est un niais dont la fermière se moque, le -second un habile séducteur qui commence à faire son chemin. Mais une -baronne survient, et voilà la guerre allumée; peu à peu, madame la -baronne attire le galant à elle, et finit par l'enlever à Marjolaine; -celle-ci se désole d'abord, puis elle fait cette réflexion -philosophique, qu'après tout les marquis: reviennent de droit aux -baronnes, et les fermiers aux fermières; ce disant, elle épouse -Gros-Jean. - -Le joli visage et la douce voix d'une jeune débutante, nommée -mademoiselle Valence, sont ce qu'il y a de mieux dans ce vaudeville de -MM. Cormon et Dennery. - -Dans _Paris bloqué_, autre vaudeville, de M. Morel-Dupéré, la fronde est -en jeu: il s'agit d'un jeune gentilhomme royaliste qui file une intrigue -amoureuse avec la femme d'un frondeur; à la place de cette femme, qui -est la vraie coupable, une honnête femme se trouve compromise. Tout le -vaudeville roule sur ce quiproquo, qui se dénoue par le triomphe de -l'innocence. - -Ceci vaut beaucoup mieux que _Marjolaine_, pour le goût du dialogue et -l'esprit. - -[Mauvaise illustration.] - - - -[Mauvaise illustration.] - -Courrier de Paris. - -Chacun a son saint: ces demoiselles fêtent sainte Catherine, ces -messieurs saint Nicolas; les cordonniers sont voués à saint Crépin; -saint Charlemagne est le patron des collèges; bienheureux saint qui -ouvre les grilles pour vingt-quatre heures et donne la volée et la -liberté à cette nichée d'oiseaux bruyants et jaseurs qu'on nomme des -écoliers! Saint trois et quatre fois béni, _terque quaterque!_ - -La Saint-Charlemagne n'est pas seulement chère aux collèges par les -douceurs d'un congé, elle a des agréments culinaires qui les affriande; -mais si tous peuvent aspirer à l'honneur de mordre au gâteau, le nombre -des élus est limité: il faut avoir lutté avec éclat, il faut avoir -conquis le premier rang à la grande bataille du thème, des vers et de la -version; tout élève qui a obtenu cette palme vient s'asseoir au banquet, -et le collège, pour le récompenser de ses victoires, met, ce jour-là, un -peu de vin dans son eau. - -Le dîner de la Saint-Charlemagne est une espèce d'avant-garde à la -fourchette de la distribution des prix qui termine l'année scolaire; -seulement, au lieu de couronnes, le lauréat obtient un morceau de dinde -farcie ou de galantine; au lieu de livres attachés par une faveur rose -et reliés en veau, il mange le veau lui-même à l'huile ou cuit dans son -jus. - -Dans les états de service d'un écolier, avoir tâté de la -Saint-Charlemagne est un titre de gloire; on dit au collège: J'ai été à -la Saint-Charlemagne, j'ai été au concours général, comme d'autres -disent: J'étais à Austerlitz et à Wagram! Et plus tard, quand ces -enfants sont devenus des hommes, s'ils se rencontrent au milieu d'une -vie de luxe et d'abondance, dans les joies d'un repas sensuel, il leur -arrive de se demander en souriant d'un air de regret: «Te souviens-tu de -ce bon petit vin plat de la Saint-Charlemagne!» - -On boit, en effet, à ce festin d'écoliers que Balthazar n'accepterait -pas, mais que la vive gaieté de l'enfance assaisonne et rend plus -aimable que les splendides repas; oui, on y boit.... jusqu'à du -Champagne; mais les coteaux d'Aï n'en sont pas complices; c'est un -nectar parfaitement doux de caractère, dont saint Charlemagne est -l'inventeur prudent et l'unique propriétaire. - -Rien ne manque à la fête, pas même les poêles et les orateurs; le -proviseur ou le censeur adresse une petite allocution aux assistants, à -la façon de Démosthènes et de Cicéron, entre la poire et le fromage; et -parmi les jeunes convives, il y a toujours un Ovide, un Virgile, un -Voltaire ou un Gresset en herbe, qui réplique par quelques centaines -d'hexamètres ou d'alexandrins. Le grand Charlemagne défraie ces rimes, -bien entendu; c'est lui qu'on loue, c'est lui qu'on chante, et le poète -ne manque jamais de comparer les Saxons de Wilikind, pourfendus par ce -terrible conquérant, aux débris des pâtés mis en pièces et qui jonchent -la table. - -La Saint Charlemagne tombe au vingt-huitième jour de janvier; au moment -où nous publions ces lignes, les collèges de Paris sont en pleine -Saint-Charlemagne; malheureusement, cette année, le bon saint a choisi -un dimanche pour se manifester à ses adorateurs; c'est une petite malice -d'almanach qu'il leur joue; l'année prochaine il arrivera un lundi, et -ainsi il vous vaudra deux jours de congé, mes chers petits amis. Prenez -patience!--S'il est bien de parler des choses, mieux vaut encore les -faire voir; c'est le procédé de _l'Illustration_; elle joint l'exemple -au précepte; voici donc un _fac similé_ de la Saint-Charlemagne qu'elle -me charge de mettre sous vos yeux. Où la scène se passe-t-elle? Aux -collèges Bourbon, Saint-Louis, Henri IV, Rollin, Louis-le-Grand, peu -importe: tous les dîners de Saint-Charlemagne se ressemblent.--Voyez la -joie de nos écoliers! certes, ils songent moins à manger qu'à se -divertir et à se jouer quelques malins tours; cependant, un personnage -se distingue par son appétit, au milieu de ces riants convives. Par -Cornus! quel mangeur! on voit qu'il profite de l'occasion, et ne -rencontre pas tous les jours une table aussi bien garnie.--Quel est cet -affamé?--Ne le devinez-vous pas? Et quel autre qu'un maître d'études -peut se livrer avec tant de satisfaction aux agréments du festin?--Le -maître d'études est sobre par nécessité; l'année pour lui est un grand -jeûne. Mais vient la Saint-Charlemagne, et le maître d'études s'en donne -pour le passé et pour l'avenir; semblable à ces maigres figurants de -comédie qui se gaudissent et font chère-lie dans le vaudeville ou le -drame qui leur fournit par hasard à souper. - -Puisque nous voici au vaudeville, restons-y, et entrons au théâtre des -Variétés: là nous trouverons Bouffé, son nouvel hôte, Bouffé que le -Gymnase a perdu. Mais Bouffé n'est-il donc qu'un acteur de Vaudeville? -n'est-ce pas là un mot bien petit pour un talent si grand, et Bouffé ne -se dépasse-t-il pas de toute la tête? Oui, sans doute, l'homme qui a -créé Michel Perrin, le père Grandet, le pauvre Jacques et tant d'autres -personnages par lui marqués au coin de l'observation et de la vérité -profonde, celui-là fait mieux que jouer le vaudeville; il s'élève -jusqu'à l'art des éminents comédiens. - -Il faut mettre l'oncle Baptiste au nombre des rôles où Bouffé excelle et -qu'il a particulièrement frappés de son estampille; nous en parlons ici -parce que la pièce vient de passer du Gymnase au théâtre des Variétés; -Bouffé l'avait emportée dans ses bagages. Au fond, c'est une production -assez médiocre, où l'honnêteté des intentions et des sentiments mérite -d'être louée plutôt que l'habileté et la finesse du travail; mais -Bouffé! relève ce qu'il y a de vulgaire dans l'oeuvre par une exécution -admirable: c'est, pour le coup, que l'auteur doit allumer un beau cierge -en l'honneur du comédien. - -Cet oncle Baptiste est un ancien soldat redevenu ouvrier après la -guerre.--Baptiste a le coeur excellent et d'une probité à toute épreuve; -je vous défie de trouver un plus brave homme, plus sensible, plus -dévoué, plus prêt à se donner à vous, corps et âme; mais l'éducation -manque à toutes ces vertus; Baptiste sent que c'est par là qu'il pèche; -cette conviction le rend défiant, susceptible, à l'égard de ceux qui se -distinguent de lui par les manières et par la fortune; pour un rien, -Baptiste croit qu'on le dédaigne ou qu'on veut l'humilier; ce n'est pas -contre le premier venu, mais contre son propre frère qu'il exerce cette -susceptibilité, contre son frère que le travail et l'intelligence ont -placé honorablement dans le monde, en effaçant les traces de son -ignorance première. De là, de la part de Baptiste, des soupçons sans -fondement, des querelles à tout propos, des ruptures douloureuses que -l'amitié de ce frère ne peut empêcher; il y a même une heure terrible, -où la prévention de Baptiste est si aveugle et si violente, qu'elle -compromet l'honneur et la fortune de l'excellent homme. Oui, dans un -moment d'ivresse, égaré, hors du lui, Baptiste révèle des secrets d'où -dépend la ruine de son frère! Heureusement qu'il s'éveille à temps de -son délire, et que, recouvrant la raison, il répare tout le mal qu'il a -fait sans le vouloir et sans y songer. Voilà le personnage; mais ce -qu'on ne peut se figurer, c'est l'art charmant et profond avec lequel -Bouffé en exprime toutes les nuances et tous les contrastes, passant de -la honte à la colère, de la naïveté à la finesse, des larmes au sourire, -et rendant surtout avec une vérité surprenante ce mélange de sensibilité -et de rudesse, d'abandon et de défiance, qui se trouvent au fond du -caractère de Baptiste. La scène d'ivrognerie donne le frisson. - -Nous ne savons, si Bouffé allait à Saint-Pétersbourg, comment l'empereur -de Russie récompenserait un talent si fin et si touchant; mais, à en -juger par les nouvelles que nous recevons de la munificence du czar pour -les artistes italiens, il ne lui épargnerait pas les roubles. Plus d'une -fois on a parlé, ici même, du prodigieux succès obtenu à -Saint-Pétersbourg par Rubini, Tamburini et madame Pauline Viardot Ce -qu'on nous rapporte en dernier lieu dépasse tous les récits précédents, -et, à ce titre, on ne s'étonnera pas que nous en fassions mention. - -Il y a eu à la cour de Russie une fête splendide pour les fiançailles de -la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Hesse; le dimanche, 7 -janvier, un festin de huit cents couverts avait réuni les noms les plus -illustres et les plus magnifiques parures; la salle, en stuc blanc, -étincelait de l'éclat des uniformes, des riches vêtements et du feu de -mille bougies; c'était un merveilleux spectacle, qu'une fée -toute-puissante semblait avoir créé d'un coup de sa baguette. - -Les artistes italiens, invités à dîner chez le prince Wolkonsky, ont -reçu de sa main, à table, les présents envoyés par l'empereur en signe -de sa satisfaction: madame Pauline Viardot, une agrafe de collier -composée d'une magnifique émeraude entourée de vingt-deux diamants, le -tout valant 1,200 roubles, ou 4,800 francs; Rubini et Tamburini, chacun -une émeraude de 500 roubles; madame Assandri, de 400; des présents d'une -valeur proportionnelle ont été distribués aux autres artistes de la -troupe. Cette magnificence envers les comédiens de la troupe italienne -s'est, dit-on, élevée dans cette journée à une valeur totale de 4,100 -roubles, soit 16,400 francs. - -Retournons à Paris et à d'autres spectacles; nous en avons près de nous -et de tout genre: les uns publics et se montrant ingénument à la foule -sans voile et sans arrière-passée; les autres plus mystérieux et ne -disant pas toujours ce qu'ils ont l'air de dire. - -A laquelle de ces deux espèces appartiennent certaines réunions qui se -pratiquent dans plusieurs quartiers de Paris? n'ont-elles pour cause que -le but qu'elles affichent? ou bien cachent-elles sous leurs apparences -visibles une idée secrète, le mot d'un logogriphe? C'est aux sphinx à le -savoir ou à le deviner; pour nous, il nous suffit d'être les simples -narrateurs du fait. - -Le lieu de la scène est tout à fait dramatique et prête aux mystérieuses -conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs -s'étendent dans les entrailles d'un temple divin: par exemple l'église -Saint-Sulpice. Là, à certains jours, s'assemble une foule considérable -d'hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge, depuis -l'adolescent jusqu'au vieillard, et de la simple veste de l'ouvrier à -l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux voûtes jettent une -lumière fantastique dans la nuit de ce noir caveau; alors les assistants -prennent place sur des bancs symétriquement rangées, et il est aisé de -voir à leur attitude qu'ils obéissent à une sorte de hiérarchie et de -discipline. Chaque banc, en effet, est divisé, pour ainsi dire, en -compagnie de dix personnes soumises à un chef. Sur le fond de cette -assemblée, vêtue en majorité du costume laïque, se détachent des prêtres -et des frères de la doctrine chrétienne. Ceux-là surtout semblent avoir -l'autorité et prendre une part active dans ses réunions. - -Pour obtenir les honneurs de l'association, il faut avoir dix-sept ans -au moins: la profession, la naissance, le pays, la religion, ne sont -comptés pour rien dans les clauses d'admission; chacun y a droit, pourvu -qu'il ait l'âge prescrit et qu'il ait assisté à trois réunions pour -toute épreuve. - -Que se passe-t-il entre tous ces hommes assemblés? Comment occupent-ils -les heures qu'ils se partagent ensemble? Des poètes lisent leurs vers, -des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent -des panégyriques ou soumettent des thèses morales ou religieuses; des -musiciens exécutent des chants sacrés: il y a un bureau présidé par le -curé de Saint-Sulpice, qui règle l'ordre des discussions; tantôt -l'assemblée chante en choeur des psaumes accompagnés de l'orgue, et -tantôt elle procède au tirage d'une loterie dont les lots, livres ou -tableaux, sont distribués aux membres de l'association que le sort a -désignés. Chaque séance est close par une prière. L'association est -placée sous le patronage de saint François-Xavier. - -[Illustration: Dîner de la Saint-Charlemagne dans un Collège de Paris.] - -Avez-vous deviné? Comprenez-vous le véritable mot de l'énigme? Et -d'ailleurs, y a-t-il une énigme? Ces réunions singulières auraient-elles -un but occulte? Pour moi, je n'en sais rien, et c'est pourquoi je vous -le demande, peut-être vous aiderai-je dans vos recherches en vous -nommant quelques-uns des personnages notables qui en font partie ou -comme membres ou comme assistants: le nonce et l'internonce du pape, des -archevêques, la plupart des curés de Paris, les abbés de Dreux-Brézé, de -Bonnechose, Ravinat, de La Bouillerie, Dupanloup, de Ravignan; et parmi -lus laïques MM. Guillemin, de la Cour royale, Cauchy, de l'Académie des -Sciences, et Alexandre Guiraud, de l'Académie Française. - -[Illustration: Conférences pour les ouvriers dans une chapelle -souterraine, à Saint-Sulpice.] - ---Pour revenir aux simples comédies, nous annoncerons le retour de -mademoiselle Nau à l'Académie Royale de Musique. Mademoiselle Nau avait -quitté l'Opéra depuis deux ans, après une rupture complète: mais voyez -le hasard! M. Léon Pillet, revenant d'Italie et de sa chasse au ténor, -rencontre mademoiselle Nau à Lyon. On se revoit, on oublie le passé, et -faute du ténor introuvable, le directeur ramène l'agréable cantatrice. -Le public de l'Opéra a retrouvé, non sans quelque plaisir, cette jolie -voix, un peu faible, mais habile et légère. - -Mademoiselle Déjazet quitte le théâtre du Palais-Royal pour le théâtre -du Vaudeville; en revanche mademoiselle Nathalie passe du Gymnase au -théâtre du Palais-Royal: c'est une espèce de chassé-croisé que dansent -ces demoiselles. L'engagement de mademoiselle Nathalie est de quatorze -mille francs. Pauvre Nathalie! - -L'Odéon promet toujours son _Vieux Consul_, tragédie en cinq actes, qui -annonce la prétention de recommencer le succès de _Lucrece_. Quelqu'un -demandait au directeur, M. Lueux, son avis sur ce nouveau chef-d'oeuvre: -«C'est très-beau, répondit-il; je n'ai pas eu cette année un seul succès -à mon théâtre; mais cette fois je le tiens; je suis sûr d'avoir un -succès d'ennui.» - -[Illustration: Bouffé, rôle de l'oncle Baptiste.] - -La censure a définitivement défendu _les Mystères de Paris_. Le -manuscrit est renvoyé depuis hier à M. Eugène Sue, avec invitation de -refaire complètement la pièce, s'il veut échapper à l'interdit. Cette -décision recule indéfiniment la représentation de ce drame si -impatiemment attendu, et pour lequel on se battait déjà au bureau de -location. - -Un député qui n'est que médiocrement ferré sur l'orthographe et la -langue française a écrit sérieusement à un électeur: «J'ai assisté hier -à l'inauguration du monument de Molière. Il n'est pas étonnant qu'on ait -donné une fontaine à ce grand homme; il a assez fourni à la Seine. - - - -Approvisionnements de Paris. - -NOUVEAU MARCHÉ BONNE-NOUVELLE. - -Lorsque Paris presque tout entier était renfermé dans l'île de la Cité, -les halles ou marchés se trouvaient placés dans les faubourgs et -occupaient les environs de la rue du Marché-Palu. Avant le règne de -Louis VI il y avait un marché sur les terrains de la place de Grève, et -Louis VI choisit lui-même en 1136, l'emplacement actuel des halles -appelé alors _Champeaux_ (petits champs), pour y établir un vaste marché -destiné à l'alimentation de toute la ville. Le grand nombre de paysans -qui le fréquentait y attira bientôt une foule de corps de métiers, tels -que changeurs, merciers, drapiers, etc., pour lesquels Philippe-Auguste -fit construire, en 1180, des halles particulières. - -Sous Henri II, en 1553, et sur les terrains occupés par ces halles, -furent percées les rues qui, sous les dénominations de rues de la -Tonnellerie, de la Cordonnerie, de la Friperie, de la Poterie, etc., -qu'elles ont conservées, attestent aujourd'hui que toutes ces -professions s'exerçaient alors exclusivement sur cet emplacement. - -[Illustration: Entrée sur l'Impasse Mazagran du nouveau Marché -Bonne-Nouvelle.] - -L'agrandissement de Paris, depuis cette époque jusqu'à la révolution de -1789, n'apporta pas de notables changements aux habitudes des Parisiens, -et c'était toujours à la grande Italie, ou marché des Innocents, que -tous les quartiers de la ville venaient s'approvisionner. - -Le gouvernement impérial sentit tous les inconvénients d'une semblable -centralisation, et il fit en conséquence commencer et terminer plusieurs -des grands marchés, qui existent aujourd'hui. Le marché Saint-Honoré, -élevé sur l'emplacement du cloître des Jacobins, date de l'année 1810; -le marché Saint-Germain, commencé sous l'Empire et fini en 1816, sous la -Restauration, a remplacé les loges de l'ancienne foire Saint-Germain, -établies en 1786; le marché Saint-Martin, commencé le 15 août 1811, -occupe les terrains dépendants de l'ancienne abbaye placée sous -l'invocation de ce saint. - -Quelques marchés de Paris sont exploités par des compagnies -particulières qui paient à la ville des redevances annuelles; tel est le -marché Saint-Joseph, que ses emménagements restreints et peu aérés -n'empêchent pas d'être très-achalandé et de produire des bénéfices -considérables. - -Le marché d'Aguesseau, propriété de la famille Berryer, a longtemps été -d'un très-grand rapport; mais les nouveaux quartiers qui se sont élevés -derrière la rue Tronchet lui ont suscité une rivalité dangereuse. Une -compagnie a eu l'idée de bâtir le marché de la Madeleine, et cette -construction vaste, aérée et bien percée se faisait remarquer surtout -par l'élégance de sa couverture en fer, qu'a dernièrement enlevée un -ouragan, et que remplace provisoirement une toiture en planches. - -Les nombreuses constructions entreprises sur les terrains situés entre -la rue du Faubourg-Poissonnière et celle du Faubourg-Saint-Denis ont -amené un résultat semblable, et les propriétaires du bazar de -l'Industrie, situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle, ont obtenu de la -ville de Paris le droit de consacrer l'étage demi-souterrain de cette -propriété à l'établissement d'un marché. - -Ce marché, qui a pris le nom de marché Bonne-Nouvelle, et auquel on -parvient par des ouvertures pratiquées sur le boulevard et sur l'impasse -Mazagran, ne se distingue pas moins que celui de la Madeleine, par -l'élégance et la commodité de ses emménagements: placé à quelques mètres -en contre-bas du sol des rues qui y conduisent, il est aussi frais en -été que confortable en hiver; sa construction en pierres de taille offre -une remarquable solidité, et il est assez spacieux pour desservir tout -le nouveau quartier élevé à la place des ignobles impasses qui venaient -naguère déboucher sur le boulevard. - -[Illustration: Vue intérieure du nouveau Marché Bonne-Nouvelle.] - -Les travaux intérieurs de ce marché, et la décoration de la nouvelle -entrée sur l'impasse Mazagran, que représentent nos gravures, ont été -exécutés sur les dessins de M. Lussy, architecte, qu'un long séjour en -Espagne a familiarisé avec le style mauresque. - - - -Hasard et Calomnie - -NOUVELLE TRADUITE DE L'ALLEMAND, DE WILHELMINE WILLMAR. - -[Illustration.] - -I. - -Je m'étais rendu à la ville de M***, racontait un jour Léopold d'Ambach -à ses amis, pour conférer de mes intérêts avec le conseiller de Justice; -Werner, mon fondé de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint -annoncer le chambellan de Reich. - -«Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la -plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques -minutes dans l'appartement de ma fille? - ---Pour quelques heures si vous voulez!» Telle fut ma réponse, et -j'entrai. - -Henriette, dans un déshabillé simple mais plein d'élégance, était assise -devant un métier à broder; sur son invitation, je pris place auprès -d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent -épuises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui -l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je -hasardai de dire que leurs grand'mères me semblaient l'avoir emporté sur -elles pour le travail des mains. - -Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de -l'aiguille antique une plus grande solidité, elle soutint que l'on ne -pouvait nier les progrès du goût et préférer une épaisse étoffe de soie -à ramages à un dessin léger dont le blanc ressort avec grâce sur le -blanc même du canevas. - -La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'alléguai en -plaisantant que les médisants pourraient prendre acte de la légèreté du -travail de nos dames, comparé à celui de leurs aïeules, pour tirer -quelques malignes inductions. - -Dans le feu du discours, j'avais appuyé mon bras sur le dossier de la -chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, poussé par sa -curiosité, entr'ouvrit la porte à laquelle nous tournions le dos, et -avança la tête. Henriette se leva précipitamment; j'en fis autant, et -Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de découvrir quelque -mystère: - -«Pardon, dit-il, je suis de trop;» puis il se retira vivement et ferma -la porte. - -Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions éclater de -rire, lorsque, songeant à mon mariage prochain et à la mauvaise langue -du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait -faire des réflexions du même genre; elle était devenue pâle, et -l'inquiétude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait -aussi quelque motif de redouter les commérages. Je voulais courir après -Reich pour le désabuser; mais elle devina mon projet et me retint, -assurant qu'une telle démarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme -étant capable de prendre toutes mes allégations comme de maladroites -défaites. - -Werner, après l'avoir congédié, vint me chercher pour continuer notre -conférence. Je m'attendais à quelque explication d'Henriette devant bon -père; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant. - -II. - -Mes occupations à la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans -l'impossibilité d'aller à B***, rendre visite à ma fiancée, Clémentine -de Blumer; mais je lui écrivais fréquemment, et je m'étonnais du -laconisme et du style contraint de ses réponses; aussi, dès que les -dernières gerbes de ma moisson furent rentrées dans mes granges, je -montai à cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle. - -Réception glaciale de la mère et de la fille. Il s'était passé quelque -chose d'étrange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication à -Clémentine, qui aussitôt quitta le salon avec, un geste dédaigneux; je -m'adressai alors à ma future belle-mère pour obtenir la clef de cette -énigme. - -Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au -péché originel, dont, à son avis, le sexe masculin avait seul eu sa -part; et après maintes digressions aussi appropriées au sujet, il lui -échappa une allusion à l'aventure que j'ai racontée plus haut. Je n'en -fis que rire et lui rendis un compte fidèle, m'en rapportant d'ailleurs -au témoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-même introduit près -de sa fille. - -Mes paroles et mon accent de vérité convainquirent la mère, qui se hâta -de faire ma paix avec Clémentine; cependant je crus remarquer chez -celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me -sembla même qu'elle n'aurait point été lâchée si j'avais eu réellement -une petite faille à excuser, tandis qu'elle avait de la peine à me -pardonner l'offense dont elle-même s'était, rendue coupable envers moi, -sans autre fondement que les calomnies d'un désoeuvré. - -Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu'à un -accès de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hâter notre -union; mais elle commença l'énumération de tout ce qui manquait encore -au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse, -jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingère. En vain -j'assurai que ma maison était suffisamment fournie pour un jeune ménage; -la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de -la ville entière; elle prétendait que Clémentine n'allât s'installer à -ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame châtelaine. - -Vaincre des caprices féminins est une oeuvre de géant dont je ne me -sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai -tranquillisé dans mon village. - -Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je -dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit -un chemin de traverse pour m'éviter, selon toute apparence. Ma mauvaise -humeur allait me reprendre; néanmoins je réfléchis qu'il pouvait ne -m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route. - -III. - -«Quand le mauvais esprit a dépose un oeuf quelque part, il aime à le -couver!» C'est ce que je me dis en moi-même peu de temps après, lorsque -survint un nouvel incident qui pouvait donner prise à la médisance.--Je -me trouvais à B*** et revenais de chez ma fiancée. Un orage me surprit. -Tout à coup j'aperçus Henriette qui luttait contre la violence du vent, -près d'enlever son parapluie; je courus à son aide, lui offris mon bras, -et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter. - -Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrâmes Braun, qui fit une -horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dégagea son -bras du mien fut un trait de lumière: leur amour m'était dévoilé, et je -m'expliquais la conduite de Braun à mon égard. Les propos du chambellan -en étaient la cause. - -La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clémentine -pour la conduire à un théâtre d'optique et de fantasmagorie; mais, -retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma -fiancée était déjà partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au -théâtre. - -Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne -déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à -l'extrémité d'un banc. - -J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique -de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces -mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille: -«Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?» - -Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent -dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était -place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour -achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous, -poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre -situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire -paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir -où j'allais. - -IV. - -Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite -ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma -faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans -l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté -d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que -pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait -beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de -la part de ma fiancée. - -Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout -observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble -vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le -maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je -ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers, -lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux. - -Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand -étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant -un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette. - -Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps -de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent -entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en -tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa -tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras? - -«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement; -mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer -le mien. - -Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais -la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule -au logis, et nous en primes aussi la route. - -Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices, -rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à -l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à -Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que -je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors -que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage, -mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce -jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne -pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette -opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable -inclination, l'empêchait de rompre avec Braun. - -Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de -favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir -ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et -nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à -nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos -oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan. - -Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous -avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me -répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût -point informe. - -Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente, -quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la -calomnie. - -V. - -J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion -l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une -démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être -nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après -avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je -lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle -Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour -à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient -Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès -du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je -n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il -conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une -explication d'un autre genre. - -Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin, -Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et -me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut -sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de -parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de -désabuser Clémentine. - -Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et -lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner -m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui -me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me -serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de -son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant -en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité, -la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne -point convenir. - -Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du -changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère, -personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que -l'aimable et bonne Henriette. - -Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le -premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne -vinssent à reprendre le dessus. - -«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille -alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle -inflexibilité. - -Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette, -Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans -que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un -consentement. - -Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne -paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que -Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa -parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais -le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré -riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni -moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un -plaisir de nous jouer de nos engagements. - -VI. - -Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte -pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais -de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon -égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son -humeur chagrine ne tardait pas à renaître. - -Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré -l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point -sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de -Blumer mit le comble à mon déplaisir. - -Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes -craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice, -je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre -son bonheur. - -«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine; -si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard -pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux -voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.» - -Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur -ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de -cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité. - -J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine; -j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et -qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins -affligeant. - -Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une -commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle -écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils -et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire -envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste; -une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne -que notre peu de fermeté nous empêche de rompre. - -VII. - -L'entretien que j'avais eu avec madame de Blumer se retraçait toujours à -mon souvenir: je la voyais pressant les ouvrières pour que tous les -objets qui faisaient obstacle à notre union fussent promptement cousus, -blanchis, et plissés; j'entendais ces paroles qui m'avaient si vivement -froissé: «Si Clémentine s'est trompée, elle doit expier son erreur.» Je -la voyais, cette bonne mère, calculer l'assistance qu'elle donnerait à -sa fille pour mettre un gendre à la raison. - -On voulait en effet regagner le temps perdu, car bientôt arriva chez, -moi un tapissier, chargé par madame de Blumer de prendre la mesure de -mes appartements pour préparer tapis et rideaux. Je répondis que j'étais -satisfait de mon ameublement, que plus tard je m'entendrais avec ma -femme pour changer ce qui lui déplairait. - -A peine l'ouvrier fut-il parti, que je me reprochai ma résistance. Pour -châtiment de mon refus, j'attendais une lettre piquante; ma confusion -fut extrême lorsque Clémentine m'écrivit qu'elle s'accommoderait -volontiers mes moindres désirs, persuadée d'avance que ce qui me -plairait aurait également son approbation. En même temps elle m'envoyait -divers échantillons d'étoffes pour sa robe de noce, me priant de lui -faire connaître mon goût, afin que le tailleur et la marchande de modes -se missent à l'ouvrage sans délai. - -Il y eut dans ma réponse de l'affection et presque de l'humilité, car le -tribunal de ma conscience ne m'absolvait pas entièrement; toutefois je -cherchais sincèrement à réveiller notre tendresse, et j'éprouvai une -véritable joie lorsqu'un de mes voisins de campagne m'invita à une fête -où ma fiancée et sa mère avaient promis de se trouver. J'espérais que -cette tête serait une occasion de rapprochement qui effacerait toute -trace de rancune. - -VIII. - -Je me mis en route plus tôt que je n'aurais fait en d'autres -circonstances. Franchement ce n'était pas cette fois l'amour qui -m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement réparait ma faute aux -yeux de Clémentine. Cet espoir fut trompé: les convives arrivèrent -successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je -n'attendais pas, survint avec sa tante. - -Cette apparition me troubla. Était-ce du plaisir? était-ce un -pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fâcheuses -suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus séduisante. Lorsqu'elle me -reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, une prompte rougeur couvrit son -visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interpréter -cette rougeur me fut expliquée. Henriette s'approcha, et par manière de -conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des -convives. Nouveau sujet d'inquiétudes. Pour y mettre le comble, le -premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de -Reich, entra pendant notre colloque. - -J'eus soin dès lors de me tenir éloigné d'Henriette, que malgré moi mes -regards cherchaient à tout instant; elle m'évitait avec la même -attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre -frémissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fâcheux -observateur. - -Le dîner se passa sans que Braun ni Clémentine eussent paru. J'étais -excédé par la contrainte à laquelle m'obligeait la présence du -chambellan, désolé de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette, -dont l'amitié m'était devenue précieuse; et cette privation m'affectait -plus que l'absence de ma fiancée, au sujet de laquelle chacun me venait -présenter ses condoléances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que -je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intérêt; lorsque enfin à -tant de déplaisirs, tint se joindre la pensée que dans notre application -à nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle -preuve d'intelligence entre nous. Mon dépit redoubla; je quittai -l'assemblée pour aller chercher dans une chambre éloignée la solitude et -le repos. Là je me jetai dans un grand fauteuil placé derrière le poêle, -asile dont les ténèbres sympathisaient avec l'état de mon âme. - -IX. - -Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis -ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou; -j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner, -un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin. - -Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec -toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque -d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre. - -Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution -m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la -conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes. -Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses -larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet -qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable -l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans -l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs -occupations. - -«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai -vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit -confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que -nous redoutions. - -Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque -convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je -les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette -était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains -tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais -tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la -fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation. - -Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes -yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste -armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans -craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me -blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la -clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers -mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il -somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La -plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des -outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et -interdit à Braun un langage aussi inconvenant. - -Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode, -j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince -cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su -fût point exprimée avec plus d'assurance. - -Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels -fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser -ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre -dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans -qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon. - -Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me -redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts, -du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à -chapeaux, qui roula par terre avec fracas. - -«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien -qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit -connaître sa présence. - ---Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui -inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il -n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous -cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour -éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre -rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare -formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur -Braun.» - -Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections; -mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la -rage dans le coeur. - -X. - -Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure -que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich -aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût -adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui -rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main -compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je -cherchais mon ennemi parmi les assistants. - -Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions -d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang. - -Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les -représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre -querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la -tranquillité. - -Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement -ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je -laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme -rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne -pouvait que me rendre malheureux. - -Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait -le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de -m'éloigner. - -XI. - -Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me -favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me -distraire et guérir les blessures de mon coeur. - -Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du -soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de -repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait -plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois -apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions -capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me -tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la -prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la -calomnie. - -Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir -bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la -fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son -sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le -blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et -discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à -l'instant même. - -Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus, -c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre -son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal -éteint. - -Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon -inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en -nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un -de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de -mademoiselle Werner. - -XII. - -Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans -jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque -le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je -fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre, -j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et -grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante. - -Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont -nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa -résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui -avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès -d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait -survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample -connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter -à refuser un pareil gendre. - -Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je -commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination. - -Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort -endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa -chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous -arrêter dans une petite ville voisine. - -Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même -maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre -violente se déclarait chez sa compagne? - -Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos coeurs se -formait un lien de plus en plus intime. - -Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui -mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il -arriva, sa soeur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son -consentement pour mon mariage avec sa fille. - -Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et -m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son voeu le -plus cher. - -«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos -ennemis, sera la source de votre félicité.» - -Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après -notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme -l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes -les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance, -en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés. -Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre -maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une -innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout -il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point -le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que -d'un médisant. - -Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit, -et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter. - -N. - - - -Pénitencier militaire de Saint-Germain. - -En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille -dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes -fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un -temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons -faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces -lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le -long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de -rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu -qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis, -qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince -imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste -soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle -réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit -l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des -grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous -montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que -plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y -moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent -éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient -imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de -cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces -verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, un -_pénitencier militaire_. - -Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes -ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment -douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on -sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps, -rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de -corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une -faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge, -que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi -exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait -un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de -cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent -qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la -famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cette _maison de rachat_; -nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un -emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'émeuvent à tous les -nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être -encore dignes de porter l'uniforme. - -Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux -résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par -ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans -les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège -Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres -constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et -d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt -trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau -choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré -à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été -distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se -retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules -ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre -de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala, -avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal -pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du -pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani, -commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté -le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un -inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui -faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à -obtenir. - -Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est -surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est -seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de -l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il -entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de -guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et -en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de -la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces -couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les -détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés -à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils -devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu -d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de -leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que -personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs -réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les -mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse -que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration, -qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la -discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont -soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux -qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs -foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie -légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une -conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après -leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure. - -Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de -Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans -des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant -les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une -journée de travail pendant l'hiver. - -A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers -bat la _diane_ signal du réveil; les sous-officiers surveillants -prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les -cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des -dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il -couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er -octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour; -tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés -et s'exécutent en silence. - -[Illustration: Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.] - -Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la -cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que -dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et -inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme -reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même -qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement -de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au -son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui -lui est assignée et se met à l'oeuvre; à l'exception d'explications -données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne -partout; rompre ce silence est un cas de punition. - -[Illustration: Conseil de guerre à Paris.] - -À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite -les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à la -_tisanerie_ il reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les -remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige -cette translation; là, dans une salle _consignée_, ils reçoivent, comme -tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout -où se trouvent les dignes soeurs de charité. - -A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les -hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au -commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent -devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de -baguette, tout le monde s'assied et le repas commence. - -A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une -gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout -en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe -arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du -détenu auquel ils appartiennent. - -Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du -matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion -de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas -du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de -la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux -légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés. - -[Illustration: Costume des détenus du Pénitencier militaire de -Saint-Germain.] - -Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en -prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix -centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette -permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des -punitions. - -A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du -repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se -lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils -sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a -multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies -mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes -et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs -ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant -la tête, ils ont lu: - -LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT. - -Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître -d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement, -l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille: - -REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER. - -Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les -jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre -l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici: - -POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE -DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON. - -et là: - -DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME -ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE. - -[Illustration: Une cellule du Pénitencier militaire de Saint-Germain.] - -Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous -refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant -au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale -quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots: - -QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE. - -Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs -qu'il abandonne: - -ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES -RÉPARER. - -Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou -lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui -sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu -à la même heure. - -A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se -prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure; -la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher. -Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes -sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles -restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la -nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour -s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et -le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier, -est chargé des rondes extérieures. - -L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de -la _diane_, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se -trouve ainsi portée à onze heures de travail. - -[Illustration: Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.] - -Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de -propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier, -son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les -cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond. -Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans -leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle -gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de -cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un -aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle -imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée, -officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service -divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où -le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement, -met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les -chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière -l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre -là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui -les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son -talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a -quelques années. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix -jeune et fraîche fait entendre ces paroles: - - Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre; - Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur - Conduisit en ce lieu, domaine du malheur, - O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire. - -Et plus loin: - - Du trône saint d'où ta main guide - Les astres roulant dans le vide, - Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur - Vois nos regrets et nos alarmes, - Rends-nous la liberté, nos armes, - Et finis nos jours de malheurs. - -Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du -haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté -dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur -a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à -vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée, -éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine -de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de -Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du -pénitencier. - -[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.] - -[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.] - -Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de -l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier -dans le coeur des prévenus le désir de leur régénération morale; le -lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde -puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes -citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre -de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte -ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs -dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de -ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de -novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque; -détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à -ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de -grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du -dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré. -C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la -France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de -leurs amis semble dire: Méritez, espérez. - -Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de -regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les -portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par -d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant -la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air -de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux, -les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces -heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils -n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées. - -L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon -et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le -terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu -du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà -les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers -auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le -commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette -ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de -leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la -discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes. -Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier -qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant. - -Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante -sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la -punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus -affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des -industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre -lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse -pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que -l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la -pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a -dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers, -recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense -quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à -la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents -libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois -de confiance et même ont mérité des distinctions. - - - -Académie des Sciences. - -COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843. - -(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.) - -II.--Sciences physiques et chimiques. - -_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les -Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une -pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a -été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon -que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps -qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège -d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide -d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M. -Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs -d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à -220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être -plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque -centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227 -kilogrammes. - -Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la -contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à -laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220 -atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a -obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm -et Colladon ont trouvés pour la température de zéro. - -_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie, -dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable -sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second -mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce -sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore -été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité. - -Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages -binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le -laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze, -le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats -les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants: - -1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des -élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de -cuivre font seuls exception; - -2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux -vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement, -c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la -théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière -satisfaisante. - -_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond -Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés -séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le -passage des courants électriques à travers les corps solides et -liquides. - -Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette -branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la -pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des -raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier -entièrement la lettre du prince. - -Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM. -Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été -communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative -aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme -terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient -aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils -ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs -de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un -aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit -conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points -l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant -inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par -un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une -manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve -aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.) - -Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son -action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M. -Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans -des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques -d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement -l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans -le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un -instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme -terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour -obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux. - -Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils -de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez -puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer -l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques -modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à -rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques. - -_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme -d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température -de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un -kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace -fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°. -Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace -à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette -glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse, -que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces -savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un -kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température. -C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide -en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on -appelle chaleur latente. - -MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée -importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations, -et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné -pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus -fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75. - -Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants -étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet -habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences -dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque -identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact -le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la -glace. - -_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie -une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par -M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits -fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue -très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de -l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en -fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que -celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite -détonation. - -La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre, -une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus -de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant -explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis. - -Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend -en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond -est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en -bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la -rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites, -parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait -les cercles. - -Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement -pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du -liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé -lors de l'explosion de certaines machines à vapeur. - -_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie -plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des -_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au -nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes -de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de -champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient -moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte -parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et -portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre -beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse -de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois -spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des -raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de -carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de -carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui -résulte de la combustion de l'hydrogène. - -Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un -délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps -attendre. - -_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà -parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images -daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses. -Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une -théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de -physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos -lecteurs. - -_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes -constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus -intéressant qui ait occupé l'Académie. - -Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu. - -Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui -renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion -est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le -petit tableau ci-après: - - Thé pekoe........ 6.58 - -- poudre à canon..... 6.15 - -- souchong....... 6.15 - -- assam........ 5.10 - -En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts -contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis, -tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la -dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé -pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a -exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100 -parties de thé, par les nombres suivants: - - Thés noirs secs....... 42.3 - -- verts secs....... 47.1 - -- noirs pris dans leur état commercial ....... 38.1 - -- verts dans le même état 43.1 - -Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu -brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon, -contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du -thé noir souchong. - -La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est -une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on -rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le -nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament -fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6 -p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui -avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il -a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre -matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire, -renfermait 11 à 15 p. 100. - -«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé -renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut -se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et -qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On -sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit -une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au -moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre -et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée -plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé -vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou -point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote -qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les -feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans -les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du -thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture -suffit-elle pour produire ces variations.» - -L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi -du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier, -dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette -feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable -aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion -préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations -indiennes.» - -Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à -Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du -Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel -alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon: -on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette -l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.» - -Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux -des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre -illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà -formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un -digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres -complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du -ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour -cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie -à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes: - -«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux -dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la -réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux -Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais -pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits -éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait -le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans -des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis -quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour -répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la -Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter -l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux -frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire -de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non -plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en -préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore -aujourd'hui à la science.....» - -Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons -seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer -cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous -souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité -à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de -l'ancien régime. - - - -ROMANCIERS CONTEMPORAINS. - -CHARLES DICKENS. - -Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en -perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et -326.) - -Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans -l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre -Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades, -de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout -naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe -royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là -que se tient votre cour [1]. - - [Note 1: La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de - la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie, - les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le - palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute - société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du - grand monde, sont situés dans le quartier opposé, le _West-end_ - (extrémité occidentale de la ville).] - ---Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin. - ---Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis -rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux, -monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous -surprendra. - ---Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit -interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille: - ---Vous connaissez, le général Choke? - ---Non, reprit Martin sur le même ton. - ---Vous savez sous quel point de vue on le considère ici? - ---Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à -tout hasard. - ---Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui. - ---Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez -heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur; -elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui -présentant. - -Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il -s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la -signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit -auprès de lui. - -«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il. - ---Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux -renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire -dans les vieilles villes. - ---Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le -connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du -territoire de l'Eden.» - -Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à -penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les -conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les -spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet, -c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la -corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il -n'avait eu aucune communication avec M. Bévan. - -«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété; -seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites, -général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques -chances de succès à un homme de ma profession? - ---Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la -spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y -mettre mes dollars? - ---Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y -a-t-il chance pour les acquéreurs? - ---Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion -et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie, -qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant -lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci, -monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme -dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse, -l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux -dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur -native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en -vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le -général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant -de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma -tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes -principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais -pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain, -pour mes semblables!» - -Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à -grand-peine d'avoir l'air convaincu. - -«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils -n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne; -de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de -votre pays, et qui ne connaît pas le mien. - ---Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à -endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne -sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de -réussite? - ---Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent, -voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre -jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu, -de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des -habitants, monsieur! - ---Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et -effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la -conversation, selon son usage. - -Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre, -uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait -chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le -général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain. - -Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur -destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la -société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la -pension bourgeoise du major Pawkins. - -«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa -petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que -notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies -dans le capital commun? Est-ce dit? - ---Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur, -je ne serais pas ici. - ---Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac. - ---Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la -Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils -doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un -mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse -et l'arithmétique de MM. les administrateurs. - ---L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous -n'avons pas même huit livres sterling.» - -Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de -tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son -attention. - -«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec -amertume sa main dépouillée de son ancienne parure..... - ---Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous -n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que, -cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous -voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son -ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles -compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez, -non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends -améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre -état, vos espérances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie, -monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé; -je suis content comme je suis, monsieur. - ---Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute -importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi -pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite. -J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon -habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des -profits annuels sera _vôtre_, Mark; je vous en considère comme -propriétaire dès aujourd'hui.» - -Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité, -se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier -de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au -compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un -capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon. - -«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume, -mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous -dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai -du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce -que je puis faire. - ---Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit -Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour -l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment, -nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux -associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation. -Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien! -du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer -pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison -CHUZZLEWIT ET TAPLEY. - ---Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je -n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'être _la -compagnie_. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que -j'aimerais à voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais -guère en devenir une moi-même. - ---Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future -maison _Chuzzlewit et compagnie_. - ---Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros -richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de -quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour -le sien, je me charge de cette partie de la besogne. - ---Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de -l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une -couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.» - -Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva -fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si -hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu -de droit à la _compagnie_. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude -ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés -convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était -l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de -l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses -propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de -façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi. - -Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du -déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux -Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau -de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel -National. - -Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer -de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne -marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs, -c'était un bureau temporaire, les _Edennéens_ se _disposait_ à bâtir un -superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même -marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau -était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait -à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant -avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une -chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le -chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait -son pied. - -C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau -de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la -chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il -parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à -peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour -reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité -faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons -rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais. - -Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un -d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait -épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait, -ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie -était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible -dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner -son homme, et mettre le dedans dehors. - -Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi -droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient -l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était -empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie, -par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils -menaçants. - -Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de -Scadder. - -«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va? - ---Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la -sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire, -monsieur Scadder.» - -Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule -indispensable en Amérique, et recommença à se balancer. - -«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général. - ---Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres. - ---Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop, -beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes -monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne -devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise. - ---Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un -rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de -réflexion. - ---Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions -résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de -réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature! - ---Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces -privilégiés! ce sont ceux que je vous amène. - ---Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela -suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous, -général!» - -Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus -honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix -mille dollars, l'offenser de propos délibéré. - -«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je -fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'oeil fixé sur la -route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche -de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi -faite, eh bien! à la bonne heure! - ---Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire; -monsieur! voici ma main, voilà mon coeur! Je vous estime, monsieur, et -je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne -les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont -cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des -amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.» - -M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva -pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis -particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara, -avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation, -il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les -transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la -chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon -Samaritain attendant son voyageur. - -«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan -gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette -carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et -de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un -mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là? - ---C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte -de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en -touchant un ressort. - ---Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville! - ---Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville -florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises, -cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons, -quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et -jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout -sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur. - -[Illustration 006a: (La suite à un prochain numéro).] - - - -[Illustration 006b: deco.] - -Chasses d'hiver. - -LA CHASSE AUX CANARDS. - -C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent. -Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme -eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque, -croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase -jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans -aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur, -attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour -lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que -l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se -crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit -l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une -soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un -gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée; -quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme, -voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du -confortable, n'éprouvent jamais aucune privation. - -Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout, -on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les -voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été, -les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient -à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger -une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser -pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met -en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un -chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours -égal pour chacun. - - [Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_: - «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en - canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci. - La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les - tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu - pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre - nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou - quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne - faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont - passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller - chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques - ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois - de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en - sont couverts.»] - - Ainsi dans leur saison les canes du Lapland - Partent, formant dans l'air un triangle volant; - Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place, - Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse. - Chacun du dernier rang se transporte au premier, - Chacun du premier rang se replace au dernier. - Ils abordent les bois, les monts et les rivages - Retentissent du vol de ces vivants nuages, - Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux, - Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux. - (Delille.) - -Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des -filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la -vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui -ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien -couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la -chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de -la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de -chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont -gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là, -toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi -nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en -soit si mauvaise. - -En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière -qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite. -Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé -tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un -treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir -plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités -du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le -plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres. -Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet -tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre -commence, et des voitures emportent marche le produit de cette -boucherie. - -Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est -principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs -citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête, -percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur -l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux, -près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos -amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce -casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du -jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils -s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent -que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en -saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en -passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus -gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une -mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort -en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et -l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils -croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des -canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs -amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole. - -Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent -entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime -du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle -très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages -où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe -Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une -citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que -dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite -d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles -sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils -marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au -dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à -voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en -approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans -l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa -ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand -nombre [3].» - - [Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B. - du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.] - -Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours -joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui -écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine -inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet. - -Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en -décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute -une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne -la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me -paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de -sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je -crois que nous pouvons tout ce que nous voulons. - -Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de -Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de -froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les -canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le -centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse -de joncs, à dix pas de nous. - -«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un -ici; je ne suis pas un canard. - ---Et qui diable parle ainsi? - ---Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous. - ---Je ne vois point de bateau. - ---Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à -effrayer les canards. - ---Vous êtes donc dans l'eau? - ---Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi, -nous serions sûrs de tuer. - ---Merci. - ---Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai -pas. - ---Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos -chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous, -professeur? - ---J'aime mieux le croire que d'y aller voir.» - -A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de -roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en -voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des -Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car -il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur -l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour -trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague -pour dire son fameux _quos ego_. - -«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards -arrivent.» - -Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent -volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin, -n'eurent point de résultat. - -«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une -bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont -toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les -cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils -s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut. - ---Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs. - ---Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence. - -[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.] - -Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le -plaisir de m'y laisser tranquille. - ---Comment! vous allez prendre encore un bain? - ---Ceux-ci ne coûtent pas cirer. - ---Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine. - ---C'est le pis-aller. - ---En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume. - ---C'est ce que je cherche. - ---Avec un peu de bonheur vous réussirez. - ---Ce n'est pas sûr. - ---Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un -rhume? - ---Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je -vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui -vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous -entendrez parler de moi. - ---Et votre chien? - ---Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau. - ---Et si vous blessez un canard? - ---Est-ce que je ne sais pas nager! - ---A la bonne heure.» - -Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une -couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour -un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour -beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par -Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les -Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans -l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils -répétèrent cette manoeuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur -corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance -du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent -sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien -ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les -Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le -proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par -les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec -tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent -sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici, -car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement -sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il -doute encore. - -La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes -chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard. - -«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au -brave Germain, garde breveté de l'étang. - ---Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je -vous assure; il se cache comme un plongeon blessé. - ---Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée, -un homme fît de pareils tours de force. - ---C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je -ne voudrais pas imiter ce camarade-là. - ---De quel pays est-il? - ---De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a -obtenu la permission de chasser ici.» - -Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu, -nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et -dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en -voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le -sac de cuir. - -«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne? - ---Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais -quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez -fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards -dans ma poche. - ---Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous -avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble. - ---Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous -pas en fiacre? - ---Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour -faire ce métier-là. - ---Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en -porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup. -Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et -du bon. - ---Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous -avez encore la voix claire. - ---Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume. - ---A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir -pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de -votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en -débarrasser. - ---Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai -besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner. - ---Je ne comprends pas. - ---Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je -chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter -mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour -vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut -trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que -j'ai la voix trop claire. - ---J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor. - ---C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de -voix de ténor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les -vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je -finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira. - ---Vous pourrez bien partir avec lui. - ---Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau -comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé -une fameuse recette pour tuer les canards. - ---C'est vrai. - ---On dit que vous faites des livres sur la chasse. - ---Oui, par-ci, par-là, quelques-uns. - ---Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma -méthode. - ---Peu de gens chercheront à vous imiter. - ---C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif. - ---Votre nom? - ---Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles. - ---Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_. - -ELZÉAR BLAZE. - - - -Caricature. - -Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de -caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de -John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent -mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand -Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants; -nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté -britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas -assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours -contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question -irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent -de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande. - -[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.] - - - -Bulletin bibliographique. - -_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente -aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle -Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8. - -Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres -auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris -le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand -d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un -bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public -qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations -qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page -des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas -sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à -se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à -abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi -avec laquelle on s'est présenté à elle. - -Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme -déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas -été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan. -Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc, -libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle -annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance, -mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul -fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix -pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se -bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur -en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus -illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les -notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations -politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents, -Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme -distinguée dans la littérature_, comme le dit M. Charon. - -Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura -à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la -_Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?_ - - «9 mars... - -«Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu -aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et -pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre -d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a -esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux -aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec -moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.» - -Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement -que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre -de lui au général Raxo, se terminant ainsi: - -«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec -toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.» - -Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation -antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le -8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement -supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la -plus héroïque défense: - -«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours -fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans -rechercher aucun stimulant.» - -Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould, -adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien -Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits? - -«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais -autres fois très-connue au théâtre des dieux: - -«Je chantois, ne vous déplaise.» - -Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long -préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris -la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens -d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous, -mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un -coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai -dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années -consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de -ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour -recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la -vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon coeur; voilà! sous quels -auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie...... - -Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que -je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche -décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune, -qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle -circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour -_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre; -combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un -état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas -aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est, -que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus, -n'y me coucher, ny de quoy vivres.» - -Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme à -l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer -un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La -lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si -souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant, -eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi: - -«Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez, -sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira. -Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les -faire.» - -Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par -Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner -audience à la citoyenne La Saudraie: - -«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains -personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient -cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon -sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus -distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton -nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se -laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les -administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami, -guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si -nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent -dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux -établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse» - -Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et -renfermant ses stances _Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des -Femmes_, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des -éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances -dans les _Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce -temps_, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique -a données de ses oeuvres, on la trouve composée de quatre stances -seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a -eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion -qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles -et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement: - - Tant que l'univers durera - Avecque plaisir on dira - Que quoiqu'une femme complotte, - Un mari ne doit dire mot. - Et qu'assez souvent la plus sotte - Est habile pour faire un sot. - T. - - -_Histoire militaire des Éléphants_, depuis les temps les plus reculés -jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques -sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le -chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8. -Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50, - -Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques -années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des -lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune -importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce -jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de -la composition des troupes, des différentes manières dont on les -rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et -de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des -éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle -de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus -féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les -contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants -n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit -comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs -par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi, -j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire. -Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages -sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait -renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne -fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était -donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de -puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été -les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions -militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les -éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à -réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite -efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis -dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés -des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité. -Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à -tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour -comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.» - -_L'Histoire militaire des Éléphants_ se divise en trois livres, suivis -d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une -espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M. -Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus -importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants, -sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on -emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements -préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant, -quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant -Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand -nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir -la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le -véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car -c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient -montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient -eue les Grecs de les connaître et de les combattre. - -Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde -occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un -nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les -premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en -Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux -adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte -avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à -l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants -aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il -fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour, -suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une -faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y -renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le -premier livre contient le développement. - -Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les -règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de -guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et -les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents -consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les -camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti -pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour -les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne -serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients -offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu -si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les -avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le -sujet d'un chapitre. - -L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la -république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour -les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques -siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva -entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de -bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette -nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la -Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre -troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et -les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter -encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où -l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma -tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de -Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni -en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de -l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur -avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans -les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle -considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage -des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit -définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette -période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer -des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché -d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un -dernier chapitre à les raconter. - -Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une -succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi -s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités -positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur -lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il -a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine -masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans -nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au -texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la -phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des -anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes -des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse -d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc. - -L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus -vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage; -nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire -des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques -publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières. -L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est -qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui -maintenant n'est plus à faire. - - -_Les Césars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. _Au -Comptoir des Imprimeurs-Unis_. - -L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits -sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut -entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille -ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue -des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son -importance. - -Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement -arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si -profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au -point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines; -cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite. -Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en -France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de -Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et -de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires, -de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie. - -Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny -sur les Césars, est une oeuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle, -sur une matière qui semblait devoir être épuisée. - -Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette -oeuvre est neuve. - -Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze -premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée, -complète, et désormais consacrée. - -C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il -eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce -chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du -vulgaire. - -M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome. -Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de -cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme -la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les -bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que -l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules -César et finit à Néron. - -Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont -donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de -Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et -l'histoire. - -Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de -l'empire, son armée, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses -vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux -autres volumes. - -Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage -remarquable. - -Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de -l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part, -introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver -ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et -les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'oeuvre et -la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait -à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces. - -Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire -conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant -l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le -tout-puissant, le César, le presque dieu? - -Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de -l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la -première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient -rigoureuse, austère, philosophique. - -Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est -respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin -l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de -Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules César_ -il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de -l'existence et des émotions romaines. - -Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage -lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée -_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny -lui-même. - -Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont -les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle -qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces -allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et -disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne -seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et -qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir. G. C. - - - -Amusement des Sciences. - -SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO. - -I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de -rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que -si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette -carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou -quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du -centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès -du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue -par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une -vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de -la chambre. - -Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne -d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le -courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en -égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle -reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la -carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de -suspension. - -[Illustration.] - -Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté. -Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud -de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle -dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi -l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en -fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les -deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du -mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire -d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin -verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches -ordinaires. - -Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du -territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement -établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer -qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la -vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus -actif. - -On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières. -Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du -genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe -pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de -mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible -force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui -montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un -mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le -mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran. - -Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se -retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et -les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction -rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant -imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation -qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en -une autre autour d'un axe horizontal. - -Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude -parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît -avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre -petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit -l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte -son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit -l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un -mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de -la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la -navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre -tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans -les plus petites! - -II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu de _passe-dix_. On jette -trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la -donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles. -Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la -somme des points sur deux faces opposées soit constamment _sept_, l'as -opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se -trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21. -Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour -passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on -obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur -les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures. -Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour, -l'autre contre passe-dix en un coup. - -Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul -sont évidemment - - 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32 - - pour gagner 1, 2, 4, 8, 16 fr., etc., - -selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup, -etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la -somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les -probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est -égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal, -déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième -coup; 500 francs pour mille coups, etc. - -Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on -convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix, -si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel -est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme -infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte -relativement à sa fortune. - -Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la -science sous le nom de _problème de Pétersbourg_. - -Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est -la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas -payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait -loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au -27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de -francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67, -108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul -connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26 -coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le -nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il -arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas -dépasser 13 francs 50 centimes. - -(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.) - - -NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. - -I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau. - -II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3 -livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies, -telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de -18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard. - - - -_A M. le Directeur de_ L'Illustration, - -Bordeaux, 17 janvier 1843. - -Monsieur, - -Vos _rébus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables -négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de -celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des -propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les -choses se sont passées: - -M. A..., remarquant dans votre _rébus_ un rayonnement circulaire d'un -diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de -représenter _le soleil_. Cela posé, il constata au centre de l'astre la -présence d'une _laie_ et les attributs généraux des _beaux-arts_. Armé -de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la -combinaison d'une phrase ainsi conçue: - -Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre. (Laie, beaux-arts sont -dans le plus grand des astres.) - -Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M. -A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il -avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé -d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à -sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les -beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être -proclamé, sous la forme allégorique d'un _rébus_, dans un journal qui se -distingue par la délicatesse et la pureté de son goût. - -M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en -sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son -attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort -belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante -et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il -déclara: - -1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'une -_gloire_; - -2° Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des -beaux-arts; - -3º Qu'on y voyait également une _laie_, mais que cette laie étant sur le -point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle était _féconde_. - -A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que, -loin de signifier que les que les _beaux-arts étaient dans le plus grand -désastre_, le rébus contenait ces mots: - -La gloire _environne_ les beaux-arts et les _féconde_. (et _laie -féconde_) - -Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi -opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la -plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion -dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts -pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils -échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les -expressions que plus outrageantes. - -Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier -numéro et par conséquent l'explication de votre dernier _rébus_. Ni l'un -ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase -était: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma -subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux -négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. - -[Illustration.] - -Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et -s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au -moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les -beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'_ils -ne sont pas dans le plus grand désastre!_...» - -Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un -nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les -petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et -croyez-moi, - -Votre bien dévoué serviteur et abonné, - - P. B..... O. - - - -Rébus. - -EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS - -L'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant. - -[Illustration: Nouveau rébus.] - - - - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier -1844, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0048, 27 *** - -***** This file should be named 42487-8.txt or 42487-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/4/8/42487/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
