summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/42487-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '42487-8.txt')
-rw-r--r--42487-8.txt3817
1 files changed, 0 insertions, 3817 deletions
diff --git a/42487-8.txt b/42487-8.txt
deleted file mode 100644
index dfd60ca..0000000
--- a/42487-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3817 +0,0 @@
-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: April 9, 2013 [EBook #42487]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0048, 27 ***
-
-
-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-
-
-
-
-
-
-
- L'ILLUSTRATION
-
- JOURNAL UNIVERSEL
-
- N° 48. Vol. II.--SAMEDI 27 JANVIER 1844.
- Bureaux, rue de Seine, 33.
-
- Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--un an, 30 fr.
- Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr.75.
-
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--un an, 32 fr.
- pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 30
-
-
-
-SOMMAIRE.
-
-Histoire de la Semaine. _Portraits de MM. Thiers et Guizot_.--Théâtres.
-Le Ménage parisien; Marjolaine; Paris bloqué.--Courrier de Paris. _Un
-Dîner de la Saint-Charlemagne; Une Réunion d'ouvriers dans les caveaux
-de Saint-Sulpice; Bouffé dans l'Oncle Baptiste_.--Approvisionnements de
-Paris. Marché Bonne-Nouvelle. _Entrée du Marché sur l'impasse Mazagran;
-Vue du Marché_.--Hasard et Calomnie, nouvelle traduite de l'allemand, de
-Vilhelmine Willmar. _Une Gravure_.--Pénitencier militaire de
-Saint-Germain.--_Sept Gravures_.--Académie des Sciences. Compte rendu
-des second et troisième trimestres de 1843.--Romanciers contemporains.
-Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé;
-Vallée d'Eden en perspective. (Suite.) _Une Gravure_.--Chasses d'Hiver.
-La Chasse aux Canards. _Une Gravure.--Une Caricature
-anglaise_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Amusements des
-Sciences. _Une Gravure_.--Lettre d'un Abonné de Bordeaux.
-_Gravure_.--Rébus.
-
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-[Illustration: M. Thiers.]
-
-Toute la semaine a encore été remplie, par la discussion de l'adresse de
-la Chambre des Députés, dont les débats ont eu une élévation et une
-importance qui rappellent les époques les plus brillantes de nos luttes
-parlementaire? Trois orateurs en ont principalement porté le poids: M.
-Guizot, M. Thiers et M. Billaut. Au moment où nous mettions notre
-dernier numéro sous presse, M. Billaut montait à la tribune et, dans une
-de ces revues complètes, ingénieuses, piquantes, comme il sait les
-faire, et dont la manière incisive ne l'orateur double encore l'effet et
-l'éclat, examinait tous les actes de la politique extérieure du cabinet,
-et mettait en relief ce qu'il regarde comme ses failles. Cette attaque a
-amené le lendemain à la tribune M. le ministre des affaires étrangères,
-qui s'est efforcé de suivre pas à pas, d'emboîter son adversaire, et de
-démontrer que là où l'on avait cru voir de la faiblesse il n'y avait eu
-que de la prudence. Ainsi se serait terminée la dernière semaine
-parlementaire si un débat que nous avions pressenti et annoncé, la
-vérification de l'élection de M. Charles Laffitte, n'était venu ajouter
-à ces grandes journées oratoires un intérêt épisodique. Nous y
-reviendrons tout à l'heure. La séance de lundi a été une des plus
-importantes dont mémoire de député ait conservé le souvenir. M. Thiers
-s'était montré, dans le premier discours dont nous avons précédemment
-fait mention, orateur plein d'habileté et d'apparent abandon, adversaire
-d'autant plus redoutable que la mesure était toujours parfaitement
-gardée. Examinant cette fois notre situation extérieure, il a traité la
-question des alliances, les conditions auxquelles elles se forment,
-leurs causes naturelles et leurs causes momentanées, non plus en
-orateur, mais en homme d'État qui a profondément réfléchi sur un
-difficile sujet, et qui, s'en étant rendu maître, peut le résumer d'une
-façon claire et saisissante pour tout le monde. Son exposé renfermait la
-condamnation de la politique actuelle. M. Guizot, toujours infatigable
-et le seul athlète du ministère que la majorité, voie avec confiance
-monter à la tribune, lui a succédé. Sa parole a toujours été éloquente,
-mais moins inspirée et moins heureuse que lorsqu'il avait répondu à M.
-Berryer. Comme ce dernier, dans cette occasion nouvelle, il avait à se
-défendre, et le discours de M. Thiers avait été si élevé et si peu
-personnel, qu'à une défense il était impossible de substituer, aux
-applaudissements de la Chambre, une attaque et des récriminations. M.
-Guizot l'a senti, il a accepté et subi les conséquences de cette
-situation.--On a vu reparaître les mêmes orateurs sur plusieurs autres
-paragraphes de l'adresse; mais, dans toute cette discussion, on a paru
-moins préoccupé des scrutins auxquels on procédait, que du travail
-intérieur qu'elle semble devoir assez prochainement amener dans le sein
-de la majorité. Il n'y a pas d'exemples, que nous sachions, d'un
-ministère renverse par les votes d'une discussion d'adresse. En 1839, le
-ministère du 15 avril eut la majorité. Une louable susceptibilité la lui
-lit regarder comme insuffisante; mais il avait, lui aussi, la majorité.
-Ce n'est point aux premiers coups de feu que les changements de front
-s'opèrent et que les gros bataillons se dissolvent. Quand, dans une
-première attaque, un parti a montré de l'ensemble, de la précision, de
-l'habileté; quand il a su, par sa discipline, inspirer confiance à la
-portion incertaine de ses adversaires, il s'opère ensuite dans leurs
-rangs une fermentation qui ne tarde pas à éclater. On a déjà cru en voir
-un symptôme dans un simple vote d'ajournement de discussion demandé par
-M. Thiers et obtenu par une majorité composée de la gauche, du centre
-gauche et de cette partie du centre qui a toujours passé pour prêter au
-cabinet actuel un concours sans sympathie réelle, et pour croire qu'une
-alliance était possible entre le centre gauche et elle, dès que les
-chefs de ces deux fractions trouveraient un terrain commun.
-
-Nous revenons au malencontreux élu de Louviers. Nous avons dit le
-reproche qui lui était adressé: son élection, avait-on publié par
-avance, était le résultat, le produit d'un marché. M. Grandin, député
-d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'était
-pas le plus heureux possible; car il était facile de répondre, comme on
-l'a fait, que c'était là une lutte de deux villes rivales. L'attaque
-n'était pas assez habile pour faire disparaître ce que le choix avait de
-mal entendu, et il est probable, que, si l'on eût voté immédiatement,
-les assertions de M. Grandin n'eussent pas été considérées comme
-suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte eût été admis.
-Malheureusement pour le nouvel élu il a demandé à répondre. Il l'a fait
-sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protège en quelque sorte
-un début; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup
-de vétérans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses
-incroyables déclarations tout ce qu'avait avancé M. Grandin. Il s'était
-proposé de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption
-inévitable; et quand ses déclarations agitaient la Chambre, il n'en
-était en rien décontenancé, mais laissait voir un étonnement qui
-semblait dire: Mais où suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire à
-d'honnêtes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M.
-Dufaure d'une enquête ont déterminé presque unanimement la majorité à se
-joindre à la gauche et à casser immédiatement cette élection.
-
-[Illustration: M. Guizot.]
-
-Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet,
-un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard,
-président de chambre à la Cour de cassation, vient de mourir; M.
-Laplagne-Barris est d'avance désigné, pour le remplacer; mais en même
-temps un autre président de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait
-amené par des considérations de famille à abandonner son siège à M.
-Martin (du Nord), que M. le procureur-général Hébert remplacerait à la
-chancellerie. Voilà ce qu'à la salle des conférences du palais Bourbon
-l'on regarde comme arrêté, ainsi que dans la chambre du conseil de la
-Cour de cassation, fort émue depuis quelques jours des débats de
-l'affaire de M. Defontaine, juge suppléant du ressort de Douai, cité
-devant elle pour être allé à Belgrave-Square, de la correspondance à
-cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la
-publicité donnée, on ne sait trop comment, à la discussion secrète de
-toute cette affaire.
-
-Nos nouvelles extérieures ont été peu nombreuses et peu certaines. Nous
-avons lu dans la _Gazette navale et militaire_, journal qui a cependant
-un caractère presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si
-elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les
-feuilles de Londres, comme nous le remarquions précédemment,
-accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions française, américaine
-et danoise dans le Céleste Empire: «Nous apprenons que le major
-Pottinger, défenseur héroïque d'Hérat, est porteur du traité additionnel
-de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos
-relations à unir avec la Chine à l'abri des intrigues, des cabales
-d'_une bande d'ambassadeurs_ et envoyés des Etats européens et _des
-Etats repoussés._»--On a dit aussi qu'un successeur avait été donné au
-contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermeté
-dans l'océan Pacifique. Tous ces bruits, nous le répétons, ont besoin de
-confirmation.--La _Gazette de Turin_ annonce que le consul sarde s'est
-retiré de Tunis, mais que le consulat est géré par le vice-consul, et
-que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Déjà la Porte
-s'est interposée, et la France ayant offert sa médiation, qui a été
-acceptée, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres
-de Tanger parlent de nouvelles et graves difficultés survenues entre la
-France et le Maroc.
-
-Le procès d'O'Connell et de ses coaccusés continue à absorber toute
-l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une émotion que
-l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de
-Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosité de leurs
-lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins,
-analogues à ceux que nous avons publiés il y a huit jours, ont paru
-cette semaine, dans le _Sun_, journal quotidien. Les deux premiers jours
-du procès ont été remplis par le réquisitoire de l'avocat-général, qui,
-de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet défavorable aux
-accusés. Puis sont venues des dépositions qui jusqu'ici établissent
-assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une idée de
-mystère et de secret que rendent difficile les réunions de milliers de
-repealers dont les témoins, sténographes ou agents du gouvernement,
-viennent taire le récit. Ces déposants se montrent assez peu contents du
-rôle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici été fort
-impartiaux et fort modérés, et le second témoin, M. Ross, sténographe, a
-déclaré que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du
-compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accepté la
-mission qu'on lui a donnée. Cette déclaration a été très-favorablement
-accueillie.--Ce qui n'a eu ni la même faveur, ni le même accueil, c'est
-l'exigence de l'avocat-général, M. Kemmis, qui voulait que les honnêtes
-jurés demeurassent, pendant tout le temps du procès, absolument isolés
-de toute communication avec l'extérieur, et ne sortissent de la salle
-d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur
-avait fait préparer. Un cri général s'est élevé du banc du jury contre
-la prétention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pièces
-étaient chaudes et les lits excellents. «Mais, s est écrié un des jurés,
-c'est donc à dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache
-si les accusés y seront condamnés.» La Cour, investie d'un pouvoir
-discrétionnaire, a décidé que les jurés iraient coucher chez eux s'ils
-s'engageaient à dénoncer à la justice quiconque leur parlerait du
-procès.--Cette tolérance est d'autant mieux entendue qu'un des membres
-du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a négligé de se
-faire rayer de la liste à raison de son âge, et que les accusés ont
-refusé de récuser. S'il tombait malade, la cause serait nécessairement
-renvoyée à une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et
-répète souvent: «Notre cause est gagnée, quoi qu'il advienne dans cette
-enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y
-maintiendra.»--Les débats de Dublin détourne un peu l'attention de
-l'ouverture du Parlement, à laquelle la reine ira procéder le 1er
-février.
-
-En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martinès de La Rosa, a été reçu par
-le roi, le cabinet Gonzalès Bravo continue à jouer un triste rôle. Les
-élections complémentaires ont été favorables aux progressistes, et le
-témoignage estime que M. Olozaga a reçu en cette circonstance de ses
-concitoyens lui a inspiré une lettre de remerciements datée de Lisbonne,
-dans laquelle il déclare que si, menacé dans sa demeure, il s'est
-déterminé, d'après l'avis de ses amis politiques, à quitter l'Espagne,
-il est prêt à y rentrer dès qu'on voudra donner suite à sa mise en
-accusation, qu'il appelle de ses voeux.
-
---A Séville et dans la Galice, la résistance s'organise contre la loi
-des municipalités.--A Madrid, le général Narvaez prend ses mesures pour
-combattre les résistances, et 2 millions ont été demandés au ministre
-des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps
-d'armée à établir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers
-sont arrivés à Perpignan, venant de la citadelle de Figuières, dont la
-capitulation a été sanctionnée à Madrid.--Nous devons enregistrer le
-jugement porté par un des membres les plus influents du Parlement belge,
-M. Devaux, dans la discussion du budget à la Chambre des députés, contre
-la marche des ministres actuels du roi Léopold: «Par une politique
-toujours la même, on a voulu faire craindre au gouvernement français une
-alliance avec l'Allemagne et à l'Allemagne une alliance avec la France.
-La politique a été double à l'extérieur, comme la politique de M. le
-ministre de l'intérieur est double à l'intérieur du pays, ce qui doit
-aussi avoir le même résultat; à l'intérieur, le gouvernement flotte
-entre les deux partis, s'est fait déconsidérer par l'un et par l'autre;
-de même, à l'extérieur, il a eu, à l'égard de la France et de
-l'Allemagne, une politique peu sincère, et il a fini par être méprisé
-par l'un et l'autre pays.»--Une lettre de Rome, citée par la _Gazette
-d'Augsbourg_, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir déjà été
-expédiées en France, et devoir y être dénaturées. Nous la citons
-textuellement: «Les journaux français annonceront peut-être que des
-esprits mécontents cherchent à fomenter des troubles dans notre
-capitale; pour éviter toute méprise à ce sujet, nous dirons ce qui s'est
-passé en réalité. Les danseurs avaient le droit de paraître sur la
-scène, dans les ballets, avec des habits d'une transparence
-extraordinaire. Cette tolérance, qui remonte fort loin, était un vrai
-scandale. En conséquence, l'autorité avait enjoint, à l'occasion de la
-réouverture du théâtre d'Apollon, aux danseurs de se vêtir plus
-décemment. Le public n'a point goûté cette innovation. Dans le théâtre
-et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires;
-puis quelques arrestations ont été opérées, et le calme a été
-promptement rétabli.»--On lit dans le _Journal Allemand de Francfort_:
-«L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu
-le 16 à Alzei, devant le juge d'instruction. Les débats publics auront
-lieu bientôt, et le jugement ne pourra tarder à moins que les accusés ne
-veuillent faire venir de Bade des témoins à décharge. Cela entraînerait
-nécessairement des lenteurs. On dit en effet que les accusés ont adressé
-aux autorités badoises une demande dans ce but. On pense que les
-autorités mettront d'autant plus d'empressement à satisfaire à ce désir,
-que M. de Haber est sujet badois.»--Une lettre de Montévideo, en date du
-4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de
-trois mille hommes étant sorti de la ville, s'est emparé de la petite
-rade de Budes, qui était au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins
-et a détruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette
-sortie, les Montévidéens n'ont eu que vingt hommes tués; un de leurs
-officiers a été fait prisonnier. Comme de leur côté ils avaient pris un
-officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'échange à ce général;
-mais, comme de coutume, les assiégeants ont reçu pour toute réponse la
-tête de leur compatriote, à laquelle on avait coupé une oreille. M. le
-ministre de la marine a dit à la tribune de la Chambre des Députés que
-le gouvernement montévidéen ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi
-cette triste et longue affaire touchait à son terme, et que nous étions
-au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et éclairée
-suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont été
-vivement attaquées. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le
-ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montévideo succomber et en
-tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller à la satisfaction
-d'amour-propre que peut éprouver l'amiral signataire du traité avec
-Rosas; nous craignons qu'il ne se préoccupe pas assez des dangers que
-cette catastrophe, objet de ses voeux, fera inévitablement courir aux
-Français qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dévouement
-et l'énergie bien éprouvés de nos marins, la station que nous
-entretenons dans ces parages, composée seulement d'un brick et d'une
-corvette, est complètement insuffisante pour protéger nos vingt mille
-compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prévoit et
-que l'on regarde comme prochain.
-
-L'Académie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement
-de MM. Edwards et de Gérando, qu'elle avait récemment perdus. A l'une
-comme à l'autre élection le nombre des votants était de 26; à la
-première, après trois tours de scrutin sans résultat, M. Frank a été élu
-au ballottage: il a réuni 13 voix. M. Lélut en a obtenu 12. Il y a eu un
-billet blanc.--A la seconde élection, après le même nombre de tours de
-scrutin, également sans résultat, M. Lélut, prenant sa revanche, a été
-nommé au ballottage: il a réuni 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y
-a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse à la
-chambre des Députés avait empêché de se rendre à l'Institut un certain
-nombre de membres de l'Académie, qui passaient pour favorables à M.
-Peisse.
-
-Des accidents nombreux ont été, cette semaine, enregistrés dans les
-journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une
-usine à gaz située dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront
-l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants
-établissements.--Un autre incendie a également éclaté dans l'enceinte,
-voisine du Luxembourg, où se trouvait déposé le matériel dont se servait
-M. le marquis de Jouffroy pour les expériences du système de chemin de
-fer dont l'_Illustration_ a rendu compte dans son avant-dernier numéro.
-Une lettre de M. de Jouffroy, insérée dans les feuilles judiciaires,
-attribue sans hésitation ce sinistre à la malveillance.--A Reims, dans
-un cours de chimie où étaient faites des expériences sur le gaz, un
-endomètre a été brisé; une explosion a eu lieu, et cinq élèves ont été
-blessés.--A Toulouse, une aéronaute, madame Lariet, qui s'était
-embarquée dans une montgolfière imparfaite, a failli payer de sa vie ses
-téméraires expériences. Elle est tombée dans la Garonne, dont les eaux
-étaient considérablement grossies, et n'en a été tirée que par le
-dévouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixième chute
-qu'elle faisait dans cette même rivière; mais celle-ci a pensé lui être
-définitivement fatale.
-
-Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis
-le commencement de ce mois, effrayé Paris et ses environs. En attendant
-que la justice, dont l'activité est en ce moment absorbée en très-grande
-partie par des procès de presse et des demandes en dommages civils,
-parvienne à mettre la main et à faire asseoir sur les bancs de la Cour
-d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitués de ces sortes
-de débats suivent avec une curiosité assidue ceux de l'affaire Poulmann,
-assassin de l'aubergiste de Nangis. On frémit en entendant les
-confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore
-fait-il ses réserves et renvoie-t-il après son jugement pour se livrer à
-des aveux plus explicites, et un épanchement plus complet.
-
-Outre la mort de M. le président de Bastard, que nous avons mentionnée
-plus haut, nous avons à comprendre également dans ces dernières lignes
-celles du maréchal comte d'Erlon, dont l'_Illustration_ a publié le
-portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis
-Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur général
-des études, nommé récemment directeur au ministère de l'instruction
-publique; de M. Teillard-Nozerolles, député du Cantal, et de la veuve de
-l'illustre maréchal Gouvion-Saint-Cyr.
-
-[Mauvaise illustration]
-
-
-
-Théâtres
-
-THÉÂTRE-FRANÇAIS; _Un Ménage parisien_, comédie en cinq actes et en
-vers, de M. BAYARD.--VARIÉTÉS: _Marjolaine_.--VAUDEVILLE: _Paris
-bloqué_.
-
-M. Bayard est un de nos producteurs dramatiques les plus féconds, et,
-comme on dit, un de nos vaudevillistes les plus distingués; mais enfin,
-jusqu'ici, M. Bayard n'avait obtenu que des succès de théâtres
-secondaires: le Gymnase, le Palais-Royal surtout, le théâtre des
-Variétés et le théâtre du Vaudeville avaient été ses seuls champs de
-bataille; deux ou trois comédies tentées à l'Odéon, il y a quelque
-quinze ou vingt ans, au début de le carrière de M. Bayard, ne peuvent
-être comptées que pour des coups d'essai. En revanche, M. Bayard occupe
-depuis longtemps toutes les avenues du Vaudeville: il y est un des plus
-heureux, et à part M. Scribe, qui les domine tous, il n'en est guère
-qu'on puisse lui comparer.
-
-On se lasse de tout cependant, même de réussir toujours: M. Bayard, au
-rebours de la maxime de César, semble donc s'être lassé d'être le
-premier dans un village; voici qu'il tente de le devenir à Rome; ce
-n'est plus d'un vaudeville qu'il s'agit avec lui, mais d'une comédie en
-cinq actes et en vers. Le sujet en est grave, comme on va le voir, et
-tient par plus d'un côté aux intérêts moraux de la société et de la
-famille.
-
-La comédie nous conduit d'abord chez M. et madame Vernange: M. Vernange
-est un homme honorable, jeune encore, spirituel, mais légèrement enclin
-à la dissipation et au plaisir; madame Vernange a toutes les qualités
-d'une amiable femme; veuve d'un premier mari, elle a épousé Vernange en
-secondes noces, du moins le monde le croit ainsi, et c'est là le point
-important de la comédie. Le fils du premier lit, Arthur, jeune officier
-de marine, est la joie et l'orgueil de sa mère; Vernange, tout beau-père
-qu'il est, a, de son côté, pour Arthur une véritable affection.
-
-Les choses vont ainsi quand M. Bernais et sa soeur, mademoiselle
-Bernais, amis et voisin? des Vernange, viennent leur rendre visite: il
-s'agit d'un bal que Bernais donne le lendemain même; une querelle s'est
-élevée, au sujet de la liste des invitations, entre la vieille
-demoiselle Bernais et son respectable frère: mademoiselle, qui a des
-principes, ne vent pas inscrire sur cette liste une certaine dame
-Vernillac; monsieur insiste au contraire pour qu'elle soit invitée. Mais
-pourquoi n'inviterait-on pas madame Vernillac? C'est que l'union de
-madame Vernillac et de M. Vernillac est d'une légitimité plus que
-suspecte. «Qu'y manque-t-il? s'écrie Bernais.--Presque rien, réplique la
-soeur: l'église et la mairie!»
-
-A ces mots Vernange se trouble, et madame Vernange pâlit. Quoi donc!
-seraient-ils tous deux dans une situation analogue? Précisément!
-Vernange et madame Vernange ne sont époux qu'aux yeux du monde; en
-réalité ils ne sont qu'amants. Nous allons indiquer les principales
-conséquences de cette situation équivoque.
-
-Le bal de Bernais a lieu: on cause, on danse, on joue, on médit. Parmi
-les médisants se trouve un jeune homme qui a trouvé, dans une lettre
-tombée entre ses mains, le secret de Vernange et de sa maîtresse. Tout
-en raillant, à droite et à gauche, la vertu et l'honnêteté des
-assistants, il en vient à ce fait, que madame Vernange n'est pas madame
-Vernange. Arthur est là qui entend tout; Arthur, qui aime et vénère sa
-mère; Arthur, qui n'a jamais soupçonné la faute où un moment
-d'entraînement l'a conduite. «C'est une infâme imposture! s'écrie-t-il
-en s'adressant au conteur indiscret, une lâche calomnie, et vous m'en
-rendrez raison.--Soit! dit l'autre. A demain?--A demain,» répond Arthur.
-
-Bientôt le bruit de cette querelle arrive aux oreilles de la mère; c'est
-Bernais qui la lui annonce. Jugez de ses terreurs. Quoi! son fils va se
-battre! «Vous empêcherez aisément ce malheur, dit le bonhomme
-Bernais.--Comment!--En prouvant à ce jeune étourdi qui vous a outragée
-qu'il s'est trompé, et que vous n'êtes pas ce qu'il pense.» Alors la
-pauvre femme est obligée de tout avouer, et de se confier à l'honnêteté
-de Bernais. Non, elle n'est pas la femme de Vernange: aveuglée par un
-penchant irrésistible, séduite par des promesses toujours différées,
-elle s'est mise dans cette situation coupable dont elle commence à
-comprendre tous les dangers.
-
-Le reste de la comédie ou plutôt du drame se devine: à la suite de cette
-insulte et de cette provocation, la mère n'est occupée qu'à sauver son
-honneur, à détourner de son fils le coup qui le menace, et à l'arracher
-aux chances de ce duel fatal; de son côté, le fils interroge sa mère, et
-peu à peu arrive à savoir le véritable mot de l'aventure; alors ce sont
-des inquiétudes et des larmes réciproques, douleurs d'un fils blessé
-dans la réputation de sa mère, pleurs d'une mère inquiète de son fils et
-près de le perdre où de rougir devant lui. Quant à Vernange, il continue
-sa vie légère et ne prend aucune part à ces désespoirs qui s'agitent
-autour de lui; mais enfin la vérité lui est connue; alors cet homme,
-indifférent et frivole en apparence, montre le coeur et les sentiments
-d'un honnête homme; il veut empêcher Arthur de se battre; c'est lui que
-cela regarde; mais comment éviter le scandale? Comment sauver la
-réputation de la femme qu'il aime et qui jusqu'ici a porté son nom?
-Vernange emploie le moyen le plus sûr: devant tous il déclare qu'à ses
-yeux elle a toujours été madame Vernange, mariés tous deux en
-Angleterre, selon la coutume anglaise. Vernange était de bonne foi en
-croyant son union à l'abri de toute atteinte; mais puisqu'on doute, il
-satisfera à la loi française et renouvellera le contrat à la face de
-tout le monde et dans toutes les rigueurs légales. Ce biais adroit et
-cette chaleur d'âme désarment les plus incrédules, jettent le repentir
-dans le coeur du provocateur qui s'excuse, empêchent le duel, comblent
-Arthur de joie, mettent en déroute les médisants, et rendent le bonheur
-à madame Vernange, qui sera incessamment bien et dûment mariée à la
-française. Ainsi tout le monde est content, même M. Bayard, qui a
-réussi.
-
-L'ouvrage, en général, manque de force et de chaleur; les caractères
-pourraient être plus solidement et plus nettement posés, les passions
-mises aux prises avec plus de vivacité; on peut dire que l'auteur n'a
-fait qu'effleurer son sujet et n'en a pas sondé toutes les profondeurs;
-mais des situations dramatiques, surtout vers le dénoûment, une
-versification agréable, facile, spirituelle, bien que manquant de
-contrastes et d'élan, ont fait le succès du M. Bayard. Provost, Régnier,
-Geoffroi, Maillart, madame Mélingue et mademoiselle Denain y ont
-contribué, chacun pour sa part de zèle et selon son talent.
-
---Marjolaine est une petite fermière du théâtre des Variétés, non pas en
-sabots et en robe de bure, mais pimpante et enrubannée, pied fin et
-jupon coquet, peux gentilshommes la courtisent, l'un en habit de
-marquis, c'est-à-dire dans son costume naturel; l'autre déguisé en
-garçon de ferme; le premier est un niais dont la fermière se moque, le
-second un habile séducteur qui commence à faire son chemin. Mais une
-baronne survient, et voilà la guerre allumée; peu à peu, madame la
-baronne attire le galant à elle, et finit par l'enlever à Marjolaine;
-celle-ci se désole d'abord, puis elle fait cette réflexion
-philosophique, qu'après tout les marquis: reviennent de droit aux
-baronnes, et les fermiers aux fermières; ce disant, elle épouse
-Gros-Jean.
-
-Le joli visage et la douce voix d'une jeune débutante, nommée
-mademoiselle Valence, sont ce qu'il y a de mieux dans ce vaudeville de
-MM. Cormon et Dennery.
-
-Dans _Paris bloqué_, autre vaudeville, de M. Morel-Dupéré, la fronde est
-en jeu: il s'agit d'un jeune gentilhomme royaliste qui file une intrigue
-amoureuse avec la femme d'un frondeur; à la place de cette femme, qui
-est la vraie coupable, une honnête femme se trouve compromise. Tout le
-vaudeville roule sur ce quiproquo, qui se dénoue par le triomphe de
-l'innocence.
-
-Ceci vaut beaucoup mieux que _Marjolaine_, pour le goût du dialogue et
-l'esprit.
-
-[Mauvaise illustration.]
-
-
-
-[Mauvaise illustration.]
-
-Courrier de Paris.
-
-Chacun a son saint: ces demoiselles fêtent sainte Catherine, ces
-messieurs saint Nicolas; les cordonniers sont voués à saint Crépin;
-saint Charlemagne est le patron des collèges; bienheureux saint qui
-ouvre les grilles pour vingt-quatre heures et donne la volée et la
-liberté à cette nichée d'oiseaux bruyants et jaseurs qu'on nomme des
-écoliers! Saint trois et quatre fois béni, _terque quaterque!_
-
-La Saint-Charlemagne n'est pas seulement chère aux collèges par les
-douceurs d'un congé, elle a des agréments culinaires qui les affriande;
-mais si tous peuvent aspirer à l'honneur de mordre au gâteau, le nombre
-des élus est limité: il faut avoir lutté avec éclat, il faut avoir
-conquis le premier rang à la grande bataille du thème, des vers et de la
-version; tout élève qui a obtenu cette palme vient s'asseoir au banquet,
-et le collège, pour le récompenser de ses victoires, met, ce jour-là, un
-peu de vin dans son eau.
-
-Le dîner de la Saint-Charlemagne est une espèce d'avant-garde à la
-fourchette de la distribution des prix qui termine l'année scolaire;
-seulement, au lieu de couronnes, le lauréat obtient un morceau de dinde
-farcie ou de galantine; au lieu de livres attachés par une faveur rose
-et reliés en veau, il mange le veau lui-même à l'huile ou cuit dans son
-jus.
-
-Dans les états de service d'un écolier, avoir tâté de la
-Saint-Charlemagne est un titre de gloire; on dit au collège: J'ai été à
-la Saint-Charlemagne, j'ai été au concours général, comme d'autres
-disent: J'étais à Austerlitz et à Wagram! Et plus tard, quand ces
-enfants sont devenus des hommes, s'ils se rencontrent au milieu d'une
-vie de luxe et d'abondance, dans les joies d'un repas sensuel, il leur
-arrive de se demander en souriant d'un air de regret: «Te souviens-tu de
-ce bon petit vin plat de la Saint-Charlemagne!»
-
-On boit, en effet, à ce festin d'écoliers que Balthazar n'accepterait
-pas, mais que la vive gaieté de l'enfance assaisonne et rend plus
-aimable que les splendides repas; oui, on y boit.... jusqu'à du
-Champagne; mais les coteaux d'Aï n'en sont pas complices; c'est un
-nectar parfaitement doux de caractère, dont saint Charlemagne est
-l'inventeur prudent et l'unique propriétaire.
-
-Rien ne manque à la fête, pas même les poêles et les orateurs; le
-proviseur ou le censeur adresse une petite allocution aux assistants, à
-la façon de Démosthènes et de Cicéron, entre la poire et le fromage; et
-parmi les jeunes convives, il y a toujours un Ovide, un Virgile, un
-Voltaire ou un Gresset en herbe, qui réplique par quelques centaines
-d'hexamètres ou d'alexandrins. Le grand Charlemagne défraie ces rimes,
-bien entendu; c'est lui qu'on loue, c'est lui qu'on chante, et le poète
-ne manque jamais de comparer les Saxons de Wilikind, pourfendus par ce
-terrible conquérant, aux débris des pâtés mis en pièces et qui jonchent
-la table.
-
-La Saint Charlemagne tombe au vingt-huitième jour de janvier; au moment
-où nous publions ces lignes, les collèges de Paris sont en pleine
-Saint-Charlemagne; malheureusement, cette année, le bon saint a choisi
-un dimanche pour se manifester à ses adorateurs; c'est une petite malice
-d'almanach qu'il leur joue; l'année prochaine il arrivera un lundi, et
-ainsi il vous vaudra deux jours de congé, mes chers petits amis. Prenez
-patience!--S'il est bien de parler des choses, mieux vaut encore les
-faire voir; c'est le procédé de _l'Illustration_; elle joint l'exemple
-au précepte; voici donc un _fac similé_ de la Saint-Charlemagne qu'elle
-me charge de mettre sous vos yeux. Où la scène se passe-t-elle? Aux
-collèges Bourbon, Saint-Louis, Henri IV, Rollin, Louis-le-Grand, peu
-importe: tous les dîners de Saint-Charlemagne se ressemblent.--Voyez la
-joie de nos écoliers! certes, ils songent moins à manger qu'à se
-divertir et à se jouer quelques malins tours; cependant, un personnage
-se distingue par son appétit, au milieu de ces riants convives. Par
-Cornus! quel mangeur! on voit qu'il profite de l'occasion, et ne
-rencontre pas tous les jours une table aussi bien garnie.--Quel est cet
-affamé?--Ne le devinez-vous pas? Et quel autre qu'un maître d'études
-peut se livrer avec tant de satisfaction aux agréments du festin?--Le
-maître d'études est sobre par nécessité; l'année pour lui est un grand
-jeûne. Mais vient la Saint-Charlemagne, et le maître d'études s'en donne
-pour le passé et pour l'avenir; semblable à ces maigres figurants de
-comédie qui se gaudissent et font chère-lie dans le vaudeville ou le
-drame qui leur fournit par hasard à souper.
-
-Puisque nous voici au vaudeville, restons-y, et entrons au théâtre des
-Variétés: là nous trouverons Bouffé, son nouvel hôte, Bouffé que le
-Gymnase a perdu. Mais Bouffé n'est-il donc qu'un acteur de Vaudeville?
-n'est-ce pas là un mot bien petit pour un talent si grand, et Bouffé ne
-se dépasse-t-il pas de toute la tête? Oui, sans doute, l'homme qui a
-créé Michel Perrin, le père Grandet, le pauvre Jacques et tant d'autres
-personnages par lui marqués au coin de l'observation et de la vérité
-profonde, celui-là fait mieux que jouer le vaudeville; il s'élève
-jusqu'à l'art des éminents comédiens.
-
-Il faut mettre l'oncle Baptiste au nombre des rôles où Bouffé excelle et
-qu'il a particulièrement frappés de son estampille; nous en parlons ici
-parce que la pièce vient de passer du Gymnase au théâtre des Variétés;
-Bouffé l'avait emportée dans ses bagages. Au fond, c'est une production
-assez médiocre, où l'honnêteté des intentions et des sentiments mérite
-d'être louée plutôt que l'habileté et la finesse du travail; mais
-Bouffé! relève ce qu'il y a de vulgaire dans l'oeuvre par une exécution
-admirable: c'est, pour le coup, que l'auteur doit allumer un beau cierge
-en l'honneur du comédien.
-
-Cet oncle Baptiste est un ancien soldat redevenu ouvrier après la
-guerre.--Baptiste a le coeur excellent et d'une probité à toute épreuve;
-je vous défie de trouver un plus brave homme, plus sensible, plus
-dévoué, plus prêt à se donner à vous, corps et âme; mais l'éducation
-manque à toutes ces vertus; Baptiste sent que c'est par là qu'il pèche;
-cette conviction le rend défiant, susceptible, à l'égard de ceux qui se
-distinguent de lui par les manières et par la fortune; pour un rien,
-Baptiste croit qu'on le dédaigne ou qu'on veut l'humilier; ce n'est pas
-contre le premier venu, mais contre son propre frère qu'il exerce cette
-susceptibilité, contre son frère que le travail et l'intelligence ont
-placé honorablement dans le monde, en effaçant les traces de son
-ignorance première. De là, de la part de Baptiste, des soupçons sans
-fondement, des querelles à tout propos, des ruptures douloureuses que
-l'amitié de ce frère ne peut empêcher; il y a même une heure terrible,
-où la prévention de Baptiste est si aveugle et si violente, qu'elle
-compromet l'honneur et la fortune de l'excellent homme. Oui, dans un
-moment d'ivresse, égaré, hors du lui, Baptiste révèle des secrets d'où
-dépend la ruine de son frère! Heureusement qu'il s'éveille à temps de
-son délire, et que, recouvrant la raison, il répare tout le mal qu'il a
-fait sans le vouloir et sans y songer. Voilà le personnage; mais ce
-qu'on ne peut se figurer, c'est l'art charmant et profond avec lequel
-Bouffé en exprime toutes les nuances et tous les contrastes, passant de
-la honte à la colère, de la naïveté à la finesse, des larmes au sourire,
-et rendant surtout avec une vérité surprenante ce mélange de sensibilité
-et de rudesse, d'abandon et de défiance, qui se trouvent au fond du
-caractère de Baptiste. La scène d'ivrognerie donne le frisson.
-
-Nous ne savons, si Bouffé allait à Saint-Pétersbourg, comment l'empereur
-de Russie récompenserait un talent si fin et si touchant; mais, à en
-juger par les nouvelles que nous recevons de la munificence du czar pour
-les artistes italiens, il ne lui épargnerait pas les roubles. Plus d'une
-fois on a parlé, ici même, du prodigieux succès obtenu à
-Saint-Pétersbourg par Rubini, Tamburini et madame Pauline Viardot Ce
-qu'on nous rapporte en dernier lieu dépasse tous les récits précédents,
-et, à ce titre, on ne s'étonnera pas que nous en fassions mention.
-
-Il y a eu à la cour de Russie une fête splendide pour les fiançailles de
-la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Hesse; le dimanche, 7
-janvier, un festin de huit cents couverts avait réuni les noms les plus
-illustres et les plus magnifiques parures; la salle, en stuc blanc,
-étincelait de l'éclat des uniformes, des riches vêtements et du feu de
-mille bougies; c'était un merveilleux spectacle, qu'une fée
-toute-puissante semblait avoir créé d'un coup de sa baguette.
-
-Les artistes italiens, invités à dîner chez le prince Wolkonsky, ont
-reçu de sa main, à table, les présents envoyés par l'empereur en signe
-de sa satisfaction: madame Pauline Viardot, une agrafe de collier
-composée d'une magnifique émeraude entourée de vingt-deux diamants, le
-tout valant 1,200 roubles, ou 4,800 francs; Rubini et Tamburini, chacun
-une émeraude de 500 roubles; madame Assandri, de 400; des présents d'une
-valeur proportionnelle ont été distribués aux autres artistes de la
-troupe. Cette magnificence envers les comédiens de la troupe italienne
-s'est, dit-on, élevée dans cette journée à une valeur totale de 4,100
-roubles, soit 16,400 francs.
-
-Retournons à Paris et à d'autres spectacles; nous en avons près de nous
-et de tout genre: les uns publics et se montrant ingénument à la foule
-sans voile et sans arrière-passée; les autres plus mystérieux et ne
-disant pas toujours ce qu'ils ont l'air de dire.
-
-A laquelle de ces deux espèces appartiennent certaines réunions qui se
-pratiquent dans plusieurs quartiers de Paris? n'ont-elles pour cause que
-le but qu'elles affichent? ou bien cachent-elles sous leurs apparences
-visibles une idée secrète, le mot d'un logogriphe? C'est aux sphinx à le
-savoir ou à le deviner; pour nous, il nous suffit d'être les simples
-narrateurs du fait.
-
-Le lieu de la scène est tout à fait dramatique et prête aux mystérieuses
-conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs
-s'étendent dans les entrailles d'un temple divin: par exemple l'église
-Saint-Sulpice. Là, à certains jours, s'assemble une foule considérable
-d'hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge, depuis
-l'adolescent jusqu'au vieillard, et de la simple veste de l'ouvrier à
-l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux voûtes jettent une
-lumière fantastique dans la nuit de ce noir caveau; alors les assistants
-prennent place sur des bancs symétriquement rangées, et il est aisé de
-voir à leur attitude qu'ils obéissent à une sorte de hiérarchie et de
-discipline. Chaque banc, en effet, est divisé, pour ainsi dire, en
-compagnie de dix personnes soumises à un chef. Sur le fond de cette
-assemblée, vêtue en majorité du costume laïque, se détachent des prêtres
-et des frères de la doctrine chrétienne. Ceux-là surtout semblent avoir
-l'autorité et prendre une part active dans ses réunions.
-
-Pour obtenir les honneurs de l'association, il faut avoir dix-sept ans
-au moins: la profession, la naissance, le pays, la religion, ne sont
-comptés pour rien dans les clauses d'admission; chacun y a droit, pourvu
-qu'il ait l'âge prescrit et qu'il ait assisté à trois réunions pour
-toute épreuve.
-
-Que se passe-t-il entre tous ces hommes assemblés? Comment occupent-ils
-les heures qu'ils se partagent ensemble? Des poètes lisent leurs vers,
-des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent
-des panégyriques ou soumettent des thèses morales ou religieuses; des
-musiciens exécutent des chants sacrés: il y a un bureau présidé par le
-curé de Saint-Sulpice, qui règle l'ordre des discussions; tantôt
-l'assemblée chante en choeur des psaumes accompagnés de l'orgue, et
-tantôt elle procède au tirage d'une loterie dont les lots, livres ou
-tableaux, sont distribués aux membres de l'association que le sort a
-désignés. Chaque séance est close par une prière. L'association est
-placée sous le patronage de saint François-Xavier.
-
-[Illustration: Dîner de la Saint-Charlemagne dans un Collège de Paris.]
-
-Avez-vous deviné? Comprenez-vous le véritable mot de l'énigme? Et
-d'ailleurs, y a-t-il une énigme? Ces réunions singulières auraient-elles
-un but occulte? Pour moi, je n'en sais rien, et c'est pourquoi je vous
-le demande, peut-être vous aiderai-je dans vos recherches en vous
-nommant quelques-uns des personnages notables qui en font partie ou
-comme membres ou comme assistants: le nonce et l'internonce du pape, des
-archevêques, la plupart des curés de Paris, les abbés de Dreux-Brézé, de
-Bonnechose, Ravinat, de La Bouillerie, Dupanloup, de Ravignan; et parmi
-lus laïques MM. Guillemin, de la Cour royale, Cauchy, de l'Académie des
-Sciences, et Alexandre Guiraud, de l'Académie Française.
-
-[Illustration: Conférences pour les ouvriers dans une chapelle
-souterraine, à Saint-Sulpice.]
-
---Pour revenir aux simples comédies, nous annoncerons le retour de
-mademoiselle Nau à l'Académie Royale de Musique. Mademoiselle Nau avait
-quitté l'Opéra depuis deux ans, après une rupture complète: mais voyez
-le hasard! M. Léon Pillet, revenant d'Italie et de sa chasse au ténor,
-rencontre mademoiselle Nau à Lyon. On se revoit, on oublie le passé, et
-faute du ténor introuvable, le directeur ramène l'agréable cantatrice.
-Le public de l'Opéra a retrouvé, non sans quelque plaisir, cette jolie
-voix, un peu faible, mais habile et légère.
-
-Mademoiselle Déjazet quitte le théâtre du Palais-Royal pour le théâtre
-du Vaudeville; en revanche mademoiselle Nathalie passe du Gymnase au
-théâtre du Palais-Royal: c'est une espèce de chassé-croisé que dansent
-ces demoiselles. L'engagement de mademoiselle Nathalie est de quatorze
-mille francs. Pauvre Nathalie!
-
-L'Odéon promet toujours son _Vieux Consul_, tragédie en cinq actes, qui
-annonce la prétention de recommencer le succès de _Lucrece_. Quelqu'un
-demandait au directeur, M. Lueux, son avis sur ce nouveau chef-d'oeuvre:
-«C'est très-beau, répondit-il; je n'ai pas eu cette année un seul succès
-à mon théâtre; mais cette fois je le tiens; je suis sûr d'avoir un
-succès d'ennui.»
-
-[Illustration: Bouffé, rôle de l'oncle Baptiste.]
-
-La censure a définitivement défendu _les Mystères de Paris_. Le
-manuscrit est renvoyé depuis hier à M. Eugène Sue, avec invitation de
-refaire complètement la pièce, s'il veut échapper à l'interdit. Cette
-décision recule indéfiniment la représentation de ce drame si
-impatiemment attendu, et pour lequel on se battait déjà au bureau de
-location.
-
-Un député qui n'est que médiocrement ferré sur l'orthographe et la
-langue française a écrit sérieusement à un électeur: «J'ai assisté hier
-à l'inauguration du monument de Molière. Il n'est pas étonnant qu'on ait
-donné une fontaine à ce grand homme; il a assez fourni à la Seine.
-
-
-
-Approvisionnements de Paris.
-
-NOUVEAU MARCHÉ BONNE-NOUVELLE.
-
-Lorsque Paris presque tout entier était renfermé dans l'île de la Cité,
-les halles ou marchés se trouvaient placés dans les faubourgs et
-occupaient les environs de la rue du Marché-Palu. Avant le règne de
-Louis VI il y avait un marché sur les terrains de la place de Grève, et
-Louis VI choisit lui-même en 1136, l'emplacement actuel des halles
-appelé alors _Champeaux_ (petits champs), pour y établir un vaste marché
-destiné à l'alimentation de toute la ville. Le grand nombre de paysans
-qui le fréquentait y attira bientôt une foule de corps de métiers, tels
-que changeurs, merciers, drapiers, etc., pour lesquels Philippe-Auguste
-fit construire, en 1180, des halles particulières.
-
-Sous Henri II, en 1553, et sur les terrains occupés par ces halles,
-furent percées les rues qui, sous les dénominations de rues de la
-Tonnellerie, de la Cordonnerie, de la Friperie, de la Poterie, etc.,
-qu'elles ont conservées, attestent aujourd'hui que toutes ces
-professions s'exerçaient alors exclusivement sur cet emplacement.
-
-[Illustration: Entrée sur l'Impasse Mazagran du nouveau Marché
-Bonne-Nouvelle.]
-
-L'agrandissement de Paris, depuis cette époque jusqu'à la révolution de
-1789, n'apporta pas de notables changements aux habitudes des Parisiens,
-et c'était toujours à la grande Italie, ou marché des Innocents, que
-tous les quartiers de la ville venaient s'approvisionner.
-
-Le gouvernement impérial sentit tous les inconvénients d'une semblable
-centralisation, et il fit en conséquence commencer et terminer plusieurs
-des grands marchés, qui existent aujourd'hui. Le marché Saint-Honoré,
-élevé sur l'emplacement du cloître des Jacobins, date de l'année 1810;
-le marché Saint-Germain, commencé sous l'Empire et fini en 1816, sous la
-Restauration, a remplacé les loges de l'ancienne foire Saint-Germain,
-établies en 1786; le marché Saint-Martin, commencé le 15 août 1811,
-occupe les terrains dépendants de l'ancienne abbaye placée sous
-l'invocation de ce saint.
-
-Quelques marchés de Paris sont exploités par des compagnies
-particulières qui paient à la ville des redevances annuelles; tel est le
-marché Saint-Joseph, que ses emménagements restreints et peu aérés
-n'empêchent pas d'être très-achalandé et de produire des bénéfices
-considérables.
-
-Le marché d'Aguesseau, propriété de la famille Berryer, a longtemps été
-d'un très-grand rapport; mais les nouveaux quartiers qui se sont élevés
-derrière la rue Tronchet lui ont suscité une rivalité dangereuse. Une
-compagnie a eu l'idée de bâtir le marché de la Madeleine, et cette
-construction vaste, aérée et bien percée se faisait remarquer surtout
-par l'élégance de sa couverture en fer, qu'a dernièrement enlevée un
-ouragan, et que remplace provisoirement une toiture en planches.
-
-Les nombreuses constructions entreprises sur les terrains situés entre
-la rue du Faubourg-Poissonnière et celle du Faubourg-Saint-Denis ont
-amené un résultat semblable, et les propriétaires du bazar de
-l'Industrie, situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle, ont obtenu de la
-ville de Paris le droit de consacrer l'étage demi-souterrain de cette
-propriété à l'établissement d'un marché.
-
-Ce marché, qui a pris le nom de marché Bonne-Nouvelle, et auquel on
-parvient par des ouvertures pratiquées sur le boulevard et sur l'impasse
-Mazagran, ne se distingue pas moins que celui de la Madeleine, par
-l'élégance et la commodité de ses emménagements: placé à quelques mètres
-en contre-bas du sol des rues qui y conduisent, il est aussi frais en
-été que confortable en hiver; sa construction en pierres de taille offre
-une remarquable solidité, et il est assez spacieux pour desservir tout
-le nouveau quartier élevé à la place des ignobles impasses qui venaient
-naguère déboucher sur le boulevard.
-
-[Illustration: Vue intérieure du nouveau Marché Bonne-Nouvelle.]
-
-Les travaux intérieurs de ce marché, et la décoration de la nouvelle
-entrée sur l'impasse Mazagran, que représentent nos gravures, ont été
-exécutés sur les dessins de M. Lussy, architecte, qu'un long séjour en
-Espagne a familiarisé avec le style mauresque.
-
-
-
-Hasard et Calomnie
-
-NOUVELLE TRADUITE DE L'ALLEMAND, DE WILHELMINE WILLMAR.
-
-[Illustration.]
-
-I.
-
-Je m'étais rendu à la ville de M***, racontait un jour Léopold d'Ambach
-à ses amis, pour conférer de mes intérêts avec le conseiller de Justice;
-Werner, mon fondé de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint
-annoncer le chambellan de Reich.
-
-«Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la
-plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques
-minutes dans l'appartement de ma fille?
-
---Pour quelques heures si vous voulez!» Telle fut ma réponse, et
-j'entrai.
-
-Henriette, dans un déshabillé simple mais plein d'élégance, était assise
-devant un métier à broder; sur son invitation, je pris place auprès
-d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent
-épuises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui
-l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je
-hasardai de dire que leurs grand'mères me semblaient l'avoir emporté sur
-elles pour le travail des mains.
-
-Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de
-l'aiguille antique une plus grande solidité, elle soutint que l'on ne
-pouvait nier les progrès du goût et préférer une épaisse étoffe de soie
-à ramages à un dessin léger dont le blanc ressort avec grâce sur le
-blanc même du canevas.
-
-La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'alléguai en
-plaisantant que les médisants pourraient prendre acte de la légèreté du
-travail de nos dames, comparé à celui de leurs aïeules, pour tirer
-quelques malignes inductions.
-
-Dans le feu du discours, j'avais appuyé mon bras sur le dossier de la
-chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, poussé par sa
-curiosité, entr'ouvrit la porte à laquelle nous tournions le dos, et
-avança la tête. Henriette se leva précipitamment; j'en fis autant, et
-Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de découvrir quelque
-mystère:
-
-«Pardon, dit-il, je suis de trop;» puis il se retira vivement et ferma
-la porte.
-
-Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions éclater de
-rire, lorsque, songeant à mon mariage prochain et à la mauvaise langue
-du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait
-faire des réflexions du même genre; elle était devenue pâle, et
-l'inquiétude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait
-aussi quelque motif de redouter les commérages. Je voulais courir après
-Reich pour le désabuser; mais elle devina mon projet et me retint,
-assurant qu'une telle démarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme
-étant capable de prendre toutes mes allégations comme de maladroites
-défaites.
-
-Werner, après l'avoir congédié, vint me chercher pour continuer notre
-conférence. Je m'attendais à quelque explication d'Henriette devant bon
-père; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant.
-
-II.
-
-Mes occupations à la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans
-l'impossibilité d'aller à B***, rendre visite à ma fiancée, Clémentine
-de Blumer; mais je lui écrivais fréquemment, et je m'étonnais du
-laconisme et du style contraint de ses réponses; aussi, dès que les
-dernières gerbes de ma moisson furent rentrées dans mes granges, je
-montai à cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle.
-
-Réception glaciale de la mère et de la fille. Il s'était passé quelque
-chose d'étrange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication à
-Clémentine, qui aussitôt quitta le salon avec, un geste dédaigneux; je
-m'adressai alors à ma future belle-mère pour obtenir la clef de cette
-énigme.
-
-Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au
-péché originel, dont, à son avis, le sexe masculin avait seul eu sa
-part; et après maintes digressions aussi appropriées au sujet, il lui
-échappa une allusion à l'aventure que j'ai racontée plus haut. Je n'en
-fis que rire et lui rendis un compte fidèle, m'en rapportant d'ailleurs
-au témoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-même introduit près
-de sa fille.
-
-Mes paroles et mon accent de vérité convainquirent la mère, qui se hâta
-de faire ma paix avec Clémentine; cependant je crus remarquer chez
-celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me
-sembla même qu'elle n'aurait point été lâchée si j'avais eu réellement
-une petite faille à excuser, tandis qu'elle avait de la peine à me
-pardonner l'offense dont elle-même s'était, rendue coupable envers moi,
-sans autre fondement que les calomnies d'un désoeuvré.
-
-Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu'à un
-accès de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hâter notre
-union; mais elle commença l'énumération de tout ce qui manquait encore
-au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse,
-jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingère. En vain
-j'assurai que ma maison était suffisamment fournie pour un jeune ménage;
-la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de
-la ville entière; elle prétendait que Clémentine n'allât s'installer à
-ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame châtelaine.
-
-Vaincre des caprices féminins est une oeuvre de géant dont je ne me
-sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai
-tranquillisé dans mon village.
-
-Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je
-dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit
-un chemin de traverse pour m'éviter, selon toute apparence. Ma mauvaise
-humeur allait me reprendre; néanmoins je réfléchis qu'il pouvait ne
-m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route.
-
-III.
-
-«Quand le mauvais esprit a dépose un oeuf quelque part, il aime à le
-couver!» C'est ce que je me dis en moi-même peu de temps après, lorsque
-survint un nouvel incident qui pouvait donner prise à la médisance.--Je
-me trouvais à B*** et revenais de chez ma fiancée. Un orage me surprit.
-Tout à coup j'aperçus Henriette qui luttait contre la violence du vent,
-près d'enlever son parapluie; je courus à son aide, lui offris mon bras,
-et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter.
-
-Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrâmes Braun, qui fit une
-horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dégagea son
-bras du mien fut un trait de lumière: leur amour m'était dévoilé, et je
-m'expliquais la conduite de Braun à mon égard. Les propos du chambellan
-en étaient la cause.
-
-La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clémentine
-pour la conduire à un théâtre d'optique et de fantasmagorie; mais,
-retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma
-fiancée était déjà partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au
-théâtre.
-
-Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne
-déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à
-l'extrémité d'un banc.
-
-J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique
-de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces
-mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille:
-«Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?»
-
-Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent
-dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était
-place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour
-achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous,
-poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre
-situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire
-paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir
-où j'allais.
-
-IV.
-
-Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite
-ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma
-faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans
-l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté
-d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que
-pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait
-beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de
-la part de ma fiancée.
-
-Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout
-observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble
-vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le
-maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je
-ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers,
-lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.
-
-Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand
-étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant
-un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette.
-
-Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps
-de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent
-entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en
-tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa
-tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?
-
-«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement;
-mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer
-le mien.
-
-Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais
-la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule
-au logis, et nous en primes aussi la route.
-
-Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices,
-rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à
-l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à
-Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que
-je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors
-que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage,
-mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce
-jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne
-pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette
-opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable
-inclination, l'empêchait de rompre avec Braun.
-
-Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de
-favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir
-ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et
-nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à
-nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos
-oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan.
-
-Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous
-avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me
-répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût
-point informe.
-
-Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente,
-quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la
-calomnie.
-
-V.
-
-J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion
-l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une
-démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être
-nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après
-avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je
-lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle
-Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour
-à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient
-Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès
-du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je
-n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il
-conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une
-explication d'un autre genre.
-
-Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin,
-Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et
-me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut
-sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de
-parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de
-désabuser Clémentine.
-
-Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et
-lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner
-m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui
-me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me
-serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de
-son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant
-en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité,
-la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne
-point convenir.
-
-Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du
-changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère,
-personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que
-l'aimable et bonne Henriette.
-
-Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le
-premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne
-vinssent à reprendre le dessus.
-
-«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille
-alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle
-inflexibilité.
-
-Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette,
-Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans
-que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un
-consentement.
-
-Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne
-paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que
-Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa
-parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais
-le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré
-riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni
-moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un
-plaisir de nous jouer de nos engagements.
-
-VI.
-
-Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte
-pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais
-de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon
-égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son
-humeur chagrine ne tardait pas à renaître.
-
-Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré
-l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point
-sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de
-Blumer mit le comble à mon déplaisir.
-
-Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes
-craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice,
-je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre
-son bonheur.
-
-«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine;
-si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard
-pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux
-voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.»
-
-Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur
-ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de
-cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité.
-
-J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine;
-j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et
-qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins
-affligeant.
-
-Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une
-commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle
-écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils
-et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire
-envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste;
-une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne
-que notre peu de fermeté nous empêche de rompre.
-
-VII.
-
-L'entretien que j'avais eu avec madame de Blumer se retraçait toujours à
-mon souvenir: je la voyais pressant les ouvrières pour que tous les
-objets qui faisaient obstacle à notre union fussent promptement cousus,
-blanchis, et plissés; j'entendais ces paroles qui m'avaient si vivement
-froissé: «Si Clémentine s'est trompée, elle doit expier son erreur.» Je
-la voyais, cette bonne mère, calculer l'assistance qu'elle donnerait à
-sa fille pour mettre un gendre à la raison.
-
-On voulait en effet regagner le temps perdu, car bientôt arriva chez,
-moi un tapissier, chargé par madame de Blumer de prendre la mesure de
-mes appartements pour préparer tapis et rideaux. Je répondis que j'étais
-satisfait de mon ameublement, que plus tard je m'entendrais avec ma
-femme pour changer ce qui lui déplairait.
-
-A peine l'ouvrier fut-il parti, que je me reprochai ma résistance. Pour
-châtiment de mon refus, j'attendais une lettre piquante; ma confusion
-fut extrême lorsque Clémentine m'écrivit qu'elle s'accommoderait
-volontiers mes moindres désirs, persuadée d'avance que ce qui me
-plairait aurait également son approbation. En même temps elle m'envoyait
-divers échantillons d'étoffes pour sa robe de noce, me priant de lui
-faire connaître mon goût, afin que le tailleur et la marchande de modes
-se missent à l'ouvrage sans délai.
-
-Il y eut dans ma réponse de l'affection et presque de l'humilité, car le
-tribunal de ma conscience ne m'absolvait pas entièrement; toutefois je
-cherchais sincèrement à réveiller notre tendresse, et j'éprouvai une
-véritable joie lorsqu'un de mes voisins de campagne m'invita à une fête
-où ma fiancée et sa mère avaient promis de se trouver. J'espérais que
-cette tête serait une occasion de rapprochement qui effacerait toute
-trace de rancune.
-
-VIII.
-
-Je me mis en route plus tôt que je n'aurais fait en d'autres
-circonstances. Franchement ce n'était pas cette fois l'amour qui
-m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement réparait ma faute aux
-yeux de Clémentine. Cet espoir fut trompé: les convives arrivèrent
-successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je
-n'attendais pas, survint avec sa tante.
-
-Cette apparition me troubla. Était-ce du plaisir? était-ce un
-pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fâcheuses
-suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus séduisante. Lorsqu'elle me
-reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, une prompte rougeur couvrit son
-visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interpréter
-cette rougeur me fut expliquée. Henriette s'approcha, et par manière de
-conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des
-convives. Nouveau sujet d'inquiétudes. Pour y mettre le comble, le
-premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de
-Reich, entra pendant notre colloque.
-
-J'eus soin dès lors de me tenir éloigné d'Henriette, que malgré moi mes
-regards cherchaient à tout instant; elle m'évitait avec la même
-attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre
-frémissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fâcheux
-observateur.
-
-Le dîner se passa sans que Braun ni Clémentine eussent paru. J'étais
-excédé par la contrainte à laquelle m'obligeait la présence du
-chambellan, désolé de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette,
-dont l'amitié m'était devenue précieuse; et cette privation m'affectait
-plus que l'absence de ma fiancée, au sujet de laquelle chacun me venait
-présenter ses condoléances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que
-je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intérêt; lorsque enfin à
-tant de déplaisirs, tint se joindre la pensée que dans notre application
-à nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle
-preuve d'intelligence entre nous. Mon dépit redoubla; je quittai
-l'assemblée pour aller chercher dans une chambre éloignée la solitude et
-le repos. Là je me jetai dans un grand fauteuil placé derrière le poêle,
-asile dont les ténèbres sympathisaient avec l'état de mon âme.
-
-IX.
-
-Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis
-ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou;
-j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner,
-un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.
-
-Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec
-toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque
-d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.
-
-Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution
-m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la
-conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes.
-Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses
-larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet
-qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable
-l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans
-l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs
-occupations.
-
-«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai
-vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit
-confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que
-nous redoutions.
-
-Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque
-convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je
-les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette
-était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains
-tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais
-tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la
-fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.
-
-Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes
-yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste
-armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans
-craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me
-blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la
-clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers
-mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il
-somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La
-plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des
-outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et
-interdit à Braun un langage aussi inconvenant.
-
-Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode,
-j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince
-cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su
-fût point exprimée avec plus d'assurance.
-
-Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels
-fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser
-ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre
-dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans
-qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.
-
-Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me
-redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts,
-du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à
-chapeaux, qui roula par terre avec fracas.
-
-«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien
-qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit
-connaître sa présence.
-
---Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui
-inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il
-n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous
-cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour
-éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre
-rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare
-formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur
-Braun.»
-
-Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections;
-mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la
-rage dans le coeur.
-
-X.
-
-Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure
-que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich
-aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût
-adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui
-rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main
-compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je
-cherchais mon ennemi parmi les assistants.
-
-Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions
-d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang.
-
-Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les
-représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre
-querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la
-tranquillité.
-
-Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement
-ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je
-laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme
-rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne
-pouvait que me rendre malheureux.
-
-Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait
-le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de
-m'éloigner.
-
-XI.
-
-Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me
-favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me
-distraire et guérir les blessures de mon coeur.
-
-Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du
-soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de
-repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait
-plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois
-apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions
-capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me
-tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la
-prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la
-calomnie.
-
-Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir
-bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la
-fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son
-sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le
-blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et
-discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à
-l'instant même.
-
-Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus,
-c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre
-son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal
-éteint.
-
-Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon
-inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en
-nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un
-de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de
-mademoiselle Werner.
-
-XII.
-
-Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans
-jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque
-le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je
-fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre,
-j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et
-grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.
-
-Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont
-nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa
-résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui
-avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès
-d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait
-survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample
-connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter
-à refuser un pareil gendre.
-
-Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je
-commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination.
-
-Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort
-endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa
-chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous
-arrêter dans une petite ville voisine.
-
-Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même
-maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre
-violente se déclarait chez sa compagne?
-
-Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos coeurs se
-formait un lien de plus en plus intime.
-
-Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui
-mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il
-arriva, sa soeur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son
-consentement pour mon mariage avec sa fille.
-
-Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et
-m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son voeu le
-plus cher.
-
-«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos
-ennemis, sera la source de votre félicité.»
-
-Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après
-notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme
-l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes
-les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance,
-en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés.
-Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre
-maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une
-innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout
-il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point
-le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que
-d'un médisant.
-
-Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit,
-et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.
-
-N.
-
-
-
-Pénitencier militaire de Saint-Germain.
-
-En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille
-dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes
-fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un
-temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons
-faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces
-lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le
-long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de
-rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu
-qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis,
-qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince
-imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste
-soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle
-réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit
-l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des
-grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous
-montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que
-plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y
-moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent
-éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient
-imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de
-cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces
-verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, un
-_pénitencier militaire_.
-
-Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes
-ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment
-douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on
-sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps,
-rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de
-corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une
-faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge,
-que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi
-exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait
-un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de
-cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent
-qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la
-famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cette _maison de rachat_;
-nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un
-emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'émeuvent à tous les
-nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être
-encore dignes de porter l'uniforme.
-
-Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux
-résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par
-ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans
-les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège
-Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres
-constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et
-d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt
-trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau
-choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré
-à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été
-distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se
-retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules
-ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre
-de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala,
-avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal
-pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du
-pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani,
-commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté
-le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un
-inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui
-faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à
-obtenir.
-
-Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est
-surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est
-seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de
-l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il
-entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de
-guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et
-en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de
-la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces
-couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les
-détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés
-à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils
-devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu
-d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de
-leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que
-personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs
-réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les
-mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse
-que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration,
-qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la
-discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont
-soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux
-qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs
-foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie
-légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une
-conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après
-leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure.
-
-Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de
-Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans
-des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant
-les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une
-journée de travail pendant l'hiver.
-
-A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers
-bat la _diane_ signal du réveil; les sous-officiers surveillants
-prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les
-cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des
-dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il
-couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er
-octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour;
-tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés
-et s'exécutent en silence.
-
-[Illustration: Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
-
-Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la
-cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que
-dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et
-inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme
-reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même
-qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement
-de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au
-son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui
-lui est assignée et se met à l'oeuvre; à l'exception d'explications
-données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne
-partout; rompre ce silence est un cas de punition.
-
-[Illustration: Conseil de guerre à Paris.]
-
-À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite
-les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à la
-_tisanerie_ il reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les
-remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige
-cette translation; là, dans une salle _consignée_, ils reçoivent, comme
-tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout
-où se trouvent les dignes soeurs de charité.
-
-A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les
-hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au
-commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent
-devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de
-baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.
-
-A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une
-gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout
-en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe
-arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du
-détenu auquel ils appartiennent.
-
-Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du
-matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion
-de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas
-du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de
-la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux
-légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.
-
-[Illustration: Costume des détenus du Pénitencier militaire de
-Saint-Germain.]
-
-Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en
-prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix
-centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette
-permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des
-punitions.
-
-A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du
-repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se
-lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils
-sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a
-multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies
-mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes
-et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs
-ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant
-la tête, ils ont lu:
-
-LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT.
-
-Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître
-d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement,
-l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille:
-
-REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER.
-
-Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les
-jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre
-l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici:
-
-POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE
-DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON.
-
-et là:
-
-DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME
-ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE.
-
-[Illustration: Une cellule du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
-
-Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous
-refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant
-au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale
-quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots:
-
-QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE.
-
-Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs
-qu'il abandonne:
-
-ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES
-RÉPARER.
-
-Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou
-lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui
-sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu
-à la même heure.
-
-A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se
-prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure;
-la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher.
-Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes
-sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles
-restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la
-nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour
-s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et
-le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier,
-est chargé des rondes extérieures.
-
-L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de
-la _diane_, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se
-trouve ainsi portée à onze heures de travail.
-
-[Illustration: Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
-
-Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de
-propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier,
-son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les
-cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond.
-Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans
-leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle
-gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de
-cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un
-aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle
-imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée,
-officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service
-divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où
-le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement,
-met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les
-chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière
-l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre
-là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui
-les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son
-talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a
-quelques années. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix
-jeune et fraîche fait entendre ces paroles:
-
- Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;
- Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur
- Conduisit en ce lieu, domaine du malheur,
- O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.
-
-Et plus loin:
-
- Du trône saint d'où ta main guide
- Les astres roulant dans le vide,
- Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur
- Vois nos regrets et nos alarmes,
- Rends-nous la liberté, nos armes,
- Et finis nos jours de malheurs.
-
-Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du
-haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté
-dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur
-a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à
-vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée,
-éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine
-de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de
-Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du
-pénitencier.
-
-[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.]
-
-[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.]
-
-Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de
-l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier
-dans le coeur des prévenus le désir de leur régénération morale; le
-lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde
-puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes
-citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre
-de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte
-ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs
-dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de
-ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de
-novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque;
-détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à
-ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de
-grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du
-dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré.
-C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la
-France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de
-leurs amis semble dire: Méritez, espérez.
-
-Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de
-regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les
-portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par
-d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant
-la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air
-de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux,
-les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces
-heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils
-n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées.
-
-L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon
-et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le
-terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu
-du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà
-les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers
-auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le
-commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette
-ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de
-leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la
-discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes.
-Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier
-qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.
-
-Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante
-sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la
-punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus
-affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des
-industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre
-lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse
-pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que
-l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la
-pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a
-dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers,
-recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense
-quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à
-la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents
-libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois
-de confiance et même ont mérité des distinctions.
-
-
-
-Académie des Sciences.
-
-COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.
-
-(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)
-
-II.--Sciences physiques et chimiques.
-
-_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les
-Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une
-pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a
-été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon
-que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps
-qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège
-d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide
-d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M.
-Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs
-d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à
-220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être
-plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque
-centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227
-kilogrammes.
-
-Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la
-contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à
-laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220
-atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a
-obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm
-et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.
-
-_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie,
-dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable
-sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second
-mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce
-sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore
-été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.
-
-Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages
-binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le
-laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze,
-le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats
-les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:
-
-1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des
-élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de
-cuivre font seuls exception;
-
-2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux
-vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement,
-c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la
-théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière
-satisfaisante.
-
-_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond
-Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés
-séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le
-passage des courants électriques à travers les corps solides et
-liquides.
-
-Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette
-branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la
-pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des
-raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier
-entièrement la lettre du prince.
-
-Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM.
-Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été
-communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative
-aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme
-terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient
-aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils
-ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs
-de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un
-aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit
-conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points
-l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant
-inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par
-un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une
-manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve
-aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)
-
-Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son
-action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M.
-Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans
-des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques
-d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement
-l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans
-le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un
-instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme
-terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour
-obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.
-
-Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils
-de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez
-puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer
-l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques
-modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à
-rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.
-
-_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme
-d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température
-de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un
-kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace
-fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°.
-Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace
-à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette
-glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse,
-que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces
-savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un
-kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température.
-C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide
-en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on
-appelle chaleur latente.
-
-MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée
-importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations,
-et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné
-pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus
-fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.
-
-Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants
-étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet
-habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences
-dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque
-identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact
-le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la
-glace.
-
-_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie
-une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par
-M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits
-fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue
-très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de
-l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en
-fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que
-celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite
-détonation.
-
-La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre,
-une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus
-de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant
-explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.
-
-Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend
-en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond
-est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en
-bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la
-rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites,
-parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait
-les cercles.
-
-Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement
-pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du
-liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé
-lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.
-
-_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie
-plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des
-_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au
-nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes
-de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de
-champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient
-moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte
-parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et
-portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre
-beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse
-de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois
-spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des
-raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de
-carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de
-carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui
-résulte de la combustion de l'hydrogène.
-
-Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un
-délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps
-attendre.
-
-_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà
-parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images
-daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses.
-Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une
-théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de
-physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos
-lecteurs.
-
-_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes
-constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus
-intéressant qui ait occupé l'Académie.
-
-Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.
-
-Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui
-renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion
-est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le
-petit tableau ci-après:
-
- Thé pekoe........ 6.58
- -- poudre à canon..... 6.15
- -- souchong....... 6.15
- -- assam........ 5.10
-
-En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts
-contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis,
-tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la
-dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé
-pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a
-exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100
-parties de thé, par les nombres suivants:
-
- Thés noirs secs....... 42.3
- -- verts secs....... 47.1
- -- noirs pris dans leur état commercial ....... 38.1
- -- verts dans le même état 43.1
-
-Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu
-brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon,
-contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du
-thé noir souchong.
-
-La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est
-une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on
-rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le
-nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament
-fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6
-p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui
-avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il
-a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre
-matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire,
-renfermait 11 à 15 p. 100.
-
-«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé
-renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut
-se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et
-qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On
-sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit
-une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au
-moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre
-et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée
-plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé
-vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou
-point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote
-qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les
-feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans
-les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du
-thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture
-suffit-elle pour produire ces variations.»
-
-L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi
-du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier,
-dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette
-feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable
-aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion
-préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations
-indiennes.»
-
-Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à
-Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du
-Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel
-alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon:
-on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette
-l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»
-
-Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux
-des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre
-illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà
-formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un
-digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres
-complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du
-ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour
-cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie
-à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:
-
-«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux
-dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la
-réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux
-Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais
-pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits
-éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait
-le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans
-des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis
-quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour
-répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la
-Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter
-l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux
-frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire
-de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non
-plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en
-préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore
-aujourd'hui à la science.....»
-
-Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons
-seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer
-cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous
-souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité
-à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de
-l'ancien régime.
-
-
-
-ROMANCIERS CONTEMPORAINS.
-
-CHARLES DICKENS.
-
-Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en
-perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et
-326.)
-
-Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans
-l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre
-Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades,
-de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout
-naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe
-royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là
-que se tient votre cour [1].
-
- [Note 1: La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de
- la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie,
- les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le
- palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute
- société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du
- grand monde, sont situés dans le quartier opposé, le _West-end_
- (extrémité occidentale de la ville).]
-
---Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin.
-
---Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis
-rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux,
-monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous
-surprendra.
-
---Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit
-interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille:
-
---Vous connaissez, le général Choke?
-
---Non, reprit Martin sur le même ton.
-
---Vous savez sous quel point de vue on le considère ici?
-
---Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à
-tout hasard.
-
---Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui.
-
---Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez
-heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur;
-elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui
-présentant.
-
-Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il
-s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la
-signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit
-auprès de lui.
-
-«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il.
-
---Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux
-renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire
-dans les vieilles villes.
-
---Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le
-connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du
-territoire de l'Eden.»
-
-Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à
-penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les
-conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les
-spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet,
-c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la
-corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il
-n'avait eu aucune communication avec M. Bévan.
-
-«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété;
-seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites,
-général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques
-chances de succès à un homme de ma profession?
-
---Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la
-spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y
-mettre mes dollars?
-
---Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y
-a-t-il chance pour les acquéreurs?
-
---Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion
-et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie,
-qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant
-lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci,
-monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme
-dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse,
-l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux
-dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur
-native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en
-vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le
-général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant
-de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma
-tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes
-principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais
-pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain,
-pour mes semblables!»
-
-Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à
-grand-peine d'avoir l'air convaincu.
-
-«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils
-n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne;
-de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de
-votre pays, et qui ne connaît pas le mien.
-
---Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à
-endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne
-sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de
-réussite?
-
---Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent,
-voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre
-jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu,
-de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des
-habitants, monsieur!
-
---Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et
-effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la
-conversation, selon son usage.
-
-Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre,
-uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait
-chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le
-général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain.
-
-Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur
-destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la
-société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la
-pension bourgeoise du major Pawkins.
-
-«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa
-petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que
-notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies
-dans le capital commun? Est-ce dit?
-
---Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur,
-je ne serais pas ici.
-
---Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.
-
---Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la
-Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils
-doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un
-mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse
-et l'arithmétique de MM. les administrateurs.
-
---L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous
-n'avons pas même huit livres sterling.»
-
-Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de
-tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son
-attention.
-
-«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec
-amertume sa main dépouillée de son ancienne parure.....
-
---Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous
-n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que,
-cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous
-voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son
-ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles
-compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez,
-non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends
-améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre
-état, vos espérances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie,
-monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé;
-je suis content comme je suis, monsieur.
-
---Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute
-importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi
-pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite.
-J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon
-habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des
-profits annuels sera _vôtre_, Mark; je vous en considère comme
-propriétaire dès aujourd'hui.»
-
-Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité,
-se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier
-de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au
-compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un
-capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon.
-
-«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume,
-mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous
-dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai
-du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce
-que je puis faire.
-
---Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit
-Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour
-l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment,
-nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux
-associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation.
-Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien!
-du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer
-pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison
-CHUZZLEWIT ET TAPLEY.
-
---Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je
-n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'être _la
-compagnie_. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que
-j'aimerais à voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais
-guère en devenir une moi-même.
-
---Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future
-maison _Chuzzlewit et compagnie_.
-
---Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros
-richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de
-quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour
-le sien, je me charge de cette partie de la besogne.
-
---Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de
-l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une
-couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.»
-
-Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva
-fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si
-hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu
-de droit à la _compagnie_. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude
-ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés
-convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était
-l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de
-l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses
-propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de
-façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.
-
-Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du
-déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux
-Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau
-de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel
-National.
-
-Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer
-de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne
-marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs,
-c'était un bureau temporaire, les _Edennéens_ se _disposait_ à bâtir un
-superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même
-marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau
-était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait
-à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant
-avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une
-chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le
-chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait
-son pied.
-
-C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau
-de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la
-chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il
-parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à
-peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour
-reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité
-faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons
-rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais.
-
-Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un
-d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait
-épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait,
-ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie
-était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible
-dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner
-son homme, et mettre le dedans dehors.
-
-Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi
-droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient
-l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était
-empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie,
-par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils
-menaçants.
-
-Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de
-Scadder.
-
-«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va?
-
---Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la
-sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire,
-monsieur Scadder.»
-
-Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule
-indispensable en Amérique, et recommença à se balancer.
-
-«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général.
-
---Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres.
-
---Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop,
-beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes
-monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne
-devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.
-
---Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un
-rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de
-réflexion.
-
---Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions
-résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de
-réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature!
-
---Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces
-privilégiés! ce sont ceux que je vous amène.
-
---Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela
-suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous,
-général!»
-
-Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus
-honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix
-mille dollars, l'offenser de propos délibéré.
-
-«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je
-fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'oeil fixé sur la
-route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche
-de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi
-faite, eh bien! à la bonne heure!
-
---Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire;
-monsieur! voici ma main, voilà mon coeur! Je vous estime, monsieur, et
-je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne
-les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont
-cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des
-amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.»
-
-M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva
-pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis
-particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara,
-avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation,
-il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les
-transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la
-chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon
-Samaritain attendant son voyageur.
-
-«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan
-gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette
-carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et
-de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un
-mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là?
-
---C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte
-de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en
-touchant un ressort.
-
---Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville!
-
---Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville
-florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises,
-cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons,
-quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et
-jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout
-sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur.
-
-[Illustration 006a: (La suite à un prochain numéro).]
-
-
-
-[Illustration 006b: deco.]
-
-Chasses d'hiver.
-
-LA CHASSE AUX CANARDS.
-
-C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent.
-Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme
-eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque,
-croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase
-jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans
-aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur,
-attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour
-lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que
-l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se
-crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit
-l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une
-soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un
-gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée;
-quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme,
-voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du
-confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.
-
-Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout,
-on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les
-voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été,
-les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient
-à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger
-une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser
-pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met
-en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un
-chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours
-égal pour chacun.
-
- [Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_:
- «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en
- canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci.
- La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les
- tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu
- pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre
- nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou
- quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne
- faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont
- passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller
- chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques
- ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois
- de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en
- sont couverts.»]
-
- Ainsi dans leur saison les canes du Lapland
- Partent, formant dans l'air un triangle volant;
- Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,
- Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.
- Chacun du dernier rang se transporte au premier,
- Chacun du premier rang se replace au dernier.
- Ils abordent les bois, les monts et les rivages
- Retentissent du vol de ces vivants nuages,
- Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,
- Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.
- (Delille.)
-
-Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des
-filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la
-vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui
-ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien
-couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la
-chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de
-la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de
-chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont
-gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là,
-toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi
-nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en
-soit si mauvaise.
-
-En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière
-qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite.
-Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé
-tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un
-treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir
-plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités
-du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le
-plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres.
-Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet
-tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre
-commence, et des voitures emportent marche le produit de cette
-boucherie.
-
-Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est
-principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs
-citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête,
-percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur
-l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux,
-près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos
-amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce
-casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du
-jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils
-s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent
-que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en
-saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en
-passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus
-gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une
-mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort
-en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et
-l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils
-croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des
-canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs
-amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.
-
-Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent
-entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime
-du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle
-très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages
-où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe
-Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une
-citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que
-dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite
-d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles
-sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils
-marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au
-dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à
-voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en
-approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans
-l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa
-ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand
-nombre [3].»
-
- [Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B.
- du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.]
-
-Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours
-joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui
-écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine
-inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.
-
-Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en
-décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute
-une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne
-la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me
-paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de
-sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je
-crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.
-
-Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de
-Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de
-froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les
-canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le
-centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse
-de joncs, à dix pas de nous.
-
-«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un
-ici; je ne suis pas un canard.
-
---Et qui diable parle ainsi?
-
---Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.
-
---Je ne vois point de bateau.
-
---Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à
-effrayer les canards.
-
---Vous êtes donc dans l'eau?
-
---Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi,
-nous serions sûrs de tuer.
-
---Merci.
-
---Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai
-pas.
-
---Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos
-chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous,
-professeur?
-
---J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»
-
-A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de
-roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en
-voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des
-Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car
-il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur
-l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour
-trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague
-pour dire son fameux _quos ego_.
-
-«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards
-arrivent.»
-
-Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent
-volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin,
-n'eurent point de résultat.
-
-«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une
-bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont
-toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les
-cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils
-s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.
-
---Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.
-
---Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.
-
-[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.]
-
-Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le
-plaisir de m'y laisser tranquille.
-
---Comment! vous allez prendre encore un bain?
-
---Ceux-ci ne coûtent pas cirer.
-
---Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.
-
---C'est le pis-aller.
-
---En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.
-
---C'est ce que je cherche.
-
---Avec un peu de bonheur vous réussirez.
-
---Ce n'est pas sûr.
-
---Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un
-rhume?
-
---Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je
-vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui
-vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous
-entendrez parler de moi.
-
---Et votre chien?
-
---Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.
-
---Et si vous blessez un canard?
-
---Est-ce que je ne sais pas nager!
-
---A la bonne heure.»
-
-Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une
-couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour
-un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour
-beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par
-Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les
-Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans
-l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils
-répétèrent cette manoeuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur
-corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance
-du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent
-sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien
-ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les
-Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le
-proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par
-les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec
-tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent
-sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici,
-car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement
-sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il
-doute encore.
-
-La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes
-chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard.
-
-«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au
-brave Germain, garde breveté de l'étang.
-
---Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je
-vous assure; il se cache comme un plongeon blessé.
-
---Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée,
-un homme fît de pareils tours de force.
-
---C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je
-ne voudrais pas imiter ce camarade-là.
-
---De quel pays est-il?
-
---De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a
-obtenu la permission de chasser ici.»
-
-Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu,
-nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et
-dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en
-voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le
-sac de cuir.
-
-«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne?
-
---Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais
-quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez
-fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards
-dans ma poche.
-
---Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous
-avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble.
-
---Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous
-pas en fiacre?
-
---Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour
-faire ce métier-là.
-
---Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en
-porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup.
-Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et
-du bon.
-
---Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous
-avez encore la voix claire.
-
---Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume.
-
---A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir
-pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de
-votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en
-débarrasser.
-
---Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai
-besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.
-
---Je ne comprends pas.
-
---Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je
-chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter
-mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour
-vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut
-trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que
-j'ai la voix trop claire.
-
---J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor.
-
---C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de
-voix de ténor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les
-vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je
-finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira.
-
---Vous pourrez bien partir avec lui.
-
---Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau
-comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé
-une fameuse recette pour tuer les canards.
-
---C'est vrai.
-
---On dit que vous faites des livres sur la chasse.
-
---Oui, par-ci, par-là, quelques-uns.
-
---Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma
-méthode.
-
---Peu de gens chercheront à vous imiter.
-
---C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif.
-
---Votre nom?
-
---Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles.
-
---Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_.
-
-ELZÉAR BLAZE.
-
-
-
-Caricature.
-
-Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de
-caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de
-John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent
-mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand
-Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants;
-nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté
-britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas
-assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours
-contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question
-irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent
-de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.
-
-[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.]
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente
-aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle
-Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8.
-
-Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres
-auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris
-le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand
-d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un
-bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public
-qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations
-qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page
-des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas
-sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à
-se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à
-abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi
-avec laquelle on s'est présenté à elle.
-
-Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme
-déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas
-été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan.
-Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc,
-libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle
-annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance,
-mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul
-fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix
-pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se
-bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur
-en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus
-illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les
-notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations
-politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents,
-Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme
-distinguée dans la littérature_, comme le dit M. Charon.
-
-Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura
-à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la
-_Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?_
-
- «9 mars...
-
-«Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu
-aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et
-pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre
-d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a
-esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux
-aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec
-moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»
-
-Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement
-que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre
-de lui au général Raxo, se terminant ainsi:
-
-«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec
-toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»
-
-Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation
-antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le
-8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement
-supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la
-plus héroïque défense:
-
-«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours
-fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans
-rechercher aucun stimulant.»
-
-Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould,
-adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien
-Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?
-
-«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais
-autres fois très-connue au théâtre des dieux:
-
-«Je chantois, ne vous déplaise.»
-
-Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long
-préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris
-la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens
-d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous,
-mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un
-coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai
-dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années
-consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de
-ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour
-recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la
-vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon coeur; voilà! sous quels
-auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......
-
-Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que
-je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche
-décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune,
-qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle
-circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour
-_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre;
-combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un
-état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas
-aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est,
-que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus,
-n'y me coucher, ny de quoy vivres.»
-
-Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme à
-l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer
-un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La
-lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si
-souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant,
-eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:
-
-«Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez,
-sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira.
-Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les
-faire.»
-
-Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par
-Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner
-audience à la citoyenne La Saudraie:
-
-«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains
-personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient
-cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon
-sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus
-distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton
-nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se
-laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les
-administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami,
-guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si
-nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent
-dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux
-établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»
-
-Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et
-renfermant ses stances _Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des
-Femmes_, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des
-éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances
-dans les _Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce
-temps_, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique
-a données de ses oeuvres, on la trouve composée de quatre stances
-seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a
-eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion
-qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles
-et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:
-
- Tant que l'univers durera
- Avecque plaisir on dira
- Que quoiqu'une femme complotte,
- Un mari ne doit dire mot.
- Et qu'assez souvent la plus sotte
- Est habile pour faire un sot.
- T.
-
-
-_Histoire militaire des Éléphants_, depuis les temps les plus reculés
-jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques
-sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le
-chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8.
-Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50,
-
-Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques
-années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des
-lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune
-importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce
-jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de
-la composition des troupes, des différentes manières dont on les
-rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et
-de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des
-éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle
-de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus
-féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les
-contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants
-n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit
-comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs
-par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi,
-j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire.
-Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages
-sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait
-renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne
-fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était
-donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de
-puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été
-les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions
-militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les
-éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à
-réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite
-efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis
-dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés
-des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité.
-Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à
-tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour
-comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»
-
-_L'Histoire militaire des Éléphants_ se divise en trois livres, suivis
-d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une
-espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M.
-Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus
-importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants,
-sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on
-emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements
-préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant,
-quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant
-Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand
-nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir
-la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le
-véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car
-c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient
-montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient
-eue les Grecs de les connaître et de les combattre.
-
-Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde
-occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un
-nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les
-premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en
-Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux
-adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte
-avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à
-l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants
-aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il
-fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour,
-suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une
-faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y
-renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le
-premier livre contient le développement.
-
-Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les
-règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de
-guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et
-les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents
-consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les
-camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti
-pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour
-les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne
-serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients
-offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu
-si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les
-avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le
-sujet d'un chapitre.
-
-L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la
-république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour
-les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques
-siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva
-entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de
-bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette
-nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la
-Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre
-troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et
-les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter
-encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où
-l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma
-tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de
-Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni
-en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de
-l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur
-avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans
-les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle
-considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage
-des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit
-définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette
-période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer
-des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché
-d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un
-dernier chapitre à les raconter.
-
-Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une
-succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi
-s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités
-positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur
-lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il
-a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine
-masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans
-nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au
-texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la
-phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des
-anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes
-des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse
-d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.
-
-L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus
-vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage;
-nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire
-des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques
-publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières.
-L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est
-qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui
-maintenant n'est plus à faire.
-
-
-_Les Césars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. _Au
-Comptoir des Imprimeurs-Unis_.
-
-L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits
-sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut
-entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille
-ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue
-des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son
-importance.
-
-Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement
-arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si
-profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au
-point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines;
-cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite.
-Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en
-France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de
-Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et
-de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires,
-de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.
-
-Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny
-sur les Césars, est une oeuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle,
-sur une matière qui semblait devoir être épuisée.
-
-Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette
-oeuvre est neuve.
-
-Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze
-premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée,
-complète, et désormais consacrée.
-
-C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il
-eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce
-chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du
-vulgaire.
-
-M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome.
-Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de
-cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme
-la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les
-bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que
-l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules
-César et finit à Néron.
-
-Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont
-donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de
-Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et
-l'histoire.
-
-Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de
-l'empire, son armée, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses
-vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux
-autres volumes.
-
-Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage
-remarquable.
-
-Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de
-l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part,
-introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver
-ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et
-les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'oeuvre et
-la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait
-à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.
-
-Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire
-conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant
-l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le
-tout-puissant, le César, le presque dieu?
-
-Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de
-l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la
-première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient
-rigoureuse, austère, philosophique.
-
-Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est
-respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin
-l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de
-Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules César_
-il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de
-l'existence et des émotions romaines.
-
-Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage
-lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée
-_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny
-lui-même.
-
-Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont
-les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle
-qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces
-allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et
-disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne
-seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et
-qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir. G. C.
-
-
-
-Amusement des Sciences.
-
-SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.
-
-I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de
-rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que
-si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette
-carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou
-quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du
-centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès
-du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue
-par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une
-vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de
-la chambre.
-
-Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne
-d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le
-courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en
-égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle
-reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la
-carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de
-suspension.
-
-[Illustration.]
-
-Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté.
-Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud
-de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle
-dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi
-l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en
-fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les
-deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du
-mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire
-d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin
-verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches
-ordinaires.
-
-Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du
-territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement
-établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer
-qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la
-vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus
-actif.
-
-On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières.
-Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du
-genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe
-pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de
-mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible
-force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui
-montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un
-mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le
-mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran.
-
-Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se
-retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et
-les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction
-rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant
-imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation
-qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en
-une autre autour d'un axe horizontal.
-
-Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude
-parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît
-avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre
-petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit
-l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte
-son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit
-l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un
-mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de
-la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la
-navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre
-tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans
-les plus petites!
-
-II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu de _passe-dix_. On jette
-trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la
-donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles.
-Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la
-somme des points sur deux faces opposées soit constamment _sept_, l'as
-opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se
-trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21.
-Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour
-passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on
-obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur
-les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures.
-Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour,
-l'autre contre passe-dix en un coup.
-
-Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul
-sont évidemment
-
- 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32
-
- pour gagner 1, 2, 4, 8, 16 fr., etc.,
-
-selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup,
-etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la
-somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les
-probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est
-égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal,
-déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième
-coup; 500 francs pour mille coups, etc.
-
-Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on
-convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix,
-si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel
-est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme
-infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte
-relativement à sa fortune.
-
-Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la
-science sous le nom de _problème de Pétersbourg_.
-
-Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est
-la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas
-payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait
-loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au
-27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de
-francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67,
-108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul
-connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26
-coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le
-nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il
-arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas
-dépasser 13 francs 50 centimes.
-
-(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.)
-
-
-NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
-
-I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau.
-
-II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3
-livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies,
-telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de
-18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.
-
-
-
-_A M. le Directeur de_ L'Illustration,
-
-Bordeaux, 17 janvier 1843.
-
-Monsieur,
-
-Vos _rébus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables
-négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de
-celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des
-propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les
-choses se sont passées:
-
-M. A..., remarquant dans votre _rébus_ un rayonnement circulaire d'un
-diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de
-représenter _le soleil_. Cela posé, il constata au centre de l'astre la
-présence d'une _laie_ et les attributs généraux des _beaux-arts_. Armé
-de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la
-combinaison d'une phrase ainsi conçue:
-
-Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre. (Laie, beaux-arts sont
-dans le plus grand des astres.)
-
-Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M.
-A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il
-avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé
-d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à
-sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les
-beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être
-proclamé, sous la forme allégorique d'un _rébus_, dans un journal qui se
-distingue par la délicatesse et la pureté de son goût.
-
-M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en
-sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son
-attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort
-belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante
-et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il
-déclara:
-
-1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'une
-_gloire_;
-
-2° Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des
-beaux-arts;
-
-3º Qu'on y voyait également une _laie_, mais que cette laie étant sur le
-point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle était _féconde_.
-
-A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que,
-loin de signifier que les que les _beaux-arts étaient dans le plus grand
-désastre_, le rébus contenait ces mots:
-
-La gloire _environne_ les beaux-arts et les _féconde_. (et _laie
-féconde_)
-
-Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi
-opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la
-plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion
-dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts
-pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils
-échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les
-expressions que plus outrageantes.
-
-Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier
-numéro et par conséquent l'explication de votre dernier _rébus_. Ni l'un
-ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase
-était: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma
-subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux
-négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.
-
-[Illustration.]
-
-Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et
-s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au
-moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les
-beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'_ils
-ne sont pas dans le plus grand désastre!_...»
-
-Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un
-nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les
-petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et
-croyez-moi,
-
-Votre bien dévoué serviteur et abonné,
-
- P. B..... O.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS
-
-L'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant.
-
-[Illustration: Nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier
-1844, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0048, 27 ***
-
-***** This file should be named 42487-8.txt or 42487-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/2/4/8/42487/
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-