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Marché Bonne-Nouvelle. _Entrée du Marché sur l'impasse Mazagran; +Vue du Marché_.--Hasard et Calomnie, nouvelle traduite de l'allemand, de +Vilhelmine Willmar. _Une Gravure_.--Pénitencier militaire de +Saint-Germain.--_Sept Gravures_.--Académie des Sciences. Compte rendu +des second et troisième trimestres de 1843.--Romanciers contemporains. +Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé; +Vallée d'Eden en perspective. (Suite.) _Une Gravure_.--Chasses d'Hiver. +La Chasse aux Canards. _Une Gravure.--Une Caricature +anglaise_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Amusements des +Sciences. _Une Gravure_.--Lettre d'un Abonné de Bordeaux. +_Gravure_.--Rébus. + + + +Histoire de la Semaine. + +[Illustration: M. Thiers.] + +Toute la semaine a encore été remplie, par la discussion de l'adresse de +la Chambre des Députés, dont les débats ont eu une élévation et une +importance qui rappellent les époques les plus brillantes de nos luttes +parlementaire? Trois orateurs en ont principalement porté le poids: M. +Guizot, M. Thiers et M. Billaut. Au moment où nous mettions notre +dernier numéro sous presse, M. Billaut montait à la tribune et, dans une +de ces revues complètes, ingénieuses, piquantes, comme il sait les +faire, et dont la manière incisive ne l'orateur double encore l'effet et +l'éclat, examinait tous les actes de la politique extérieure du cabinet, +et mettait en relief ce qu'il regarde comme ses failles. Cette attaque a +amené le lendemain à la tribune M. le ministre des affaires étrangères, +qui s'est efforcé de suivre pas à pas, d'emboîter son adversaire, et de +démontrer que là où l'on avait cru voir de la faiblesse il n'y avait eu +que de la prudence. Ainsi se serait terminée la dernière semaine +parlementaire si un débat que nous avions pressenti et annoncé, la +vérification de l'élection de M. Charles Laffitte, n'était venu ajouter +à ces grandes journées oratoires un intérêt épisodique. Nous y +reviendrons tout à l'heure. La séance de lundi a été une des plus +importantes dont mémoire de député ait conservé le souvenir. M. Thiers +s'était montré, dans le premier discours dont nous avons précédemment +fait mention, orateur plein d'habileté et d'apparent abandon, adversaire +d'autant plus redoutable que la mesure était toujours parfaitement +gardée. Examinant cette fois notre situation extérieure, il a traité la +question des alliances, les conditions auxquelles elles se forment, +leurs causes naturelles et leurs causes momentanées, non plus en +orateur, mais en homme d'État qui a profondément réfléchi sur un +difficile sujet, et qui, s'en étant rendu maître, peut le résumer d'une +façon claire et saisissante pour tout le monde. Son exposé renfermait la +condamnation de la politique actuelle. M. Guizot, toujours infatigable +et le seul athlète du ministère que la majorité, voie avec confiance +monter à la tribune, lui a succédé. Sa parole a toujours été éloquente, +mais moins inspirée et moins heureuse que lorsqu'il avait répondu à M. +Berryer. Comme ce dernier, dans cette occasion nouvelle, il avait à se +défendre, et le discours de M. Thiers avait été si élevé et si peu +personnel, qu'à une défense il était impossible de substituer, aux +applaudissements de la Chambre, une attaque et des récriminations. M. +Guizot l'a senti, il a accepté et subi les conséquences de cette +situation.--On a vu reparaître les mêmes orateurs sur plusieurs autres +paragraphes de l'adresse; mais, dans toute cette discussion, on a paru +moins préoccupé des scrutins auxquels on procédait, que du travail +intérieur qu'elle semble devoir assez prochainement amener dans le sein +de la majorité. Il n'y a pas d'exemples, que nous sachions, d'un +ministère renverse par les votes d'une discussion d'adresse. En 1839, le +ministère du 15 avril eut la majorité. Une louable susceptibilité la lui +lit regarder comme insuffisante; mais il avait, lui aussi, la majorité. +Ce n'est point aux premiers coups de feu que les changements de front +s'opèrent et que les gros bataillons se dissolvent. Quand, dans une +première attaque, un parti a montré de l'ensemble, de la précision, de +l'habileté; quand il a su, par sa discipline, inspirer confiance à la +portion incertaine de ses adversaires, il s'opère ensuite dans leurs +rangs une fermentation qui ne tarde pas à éclater. On a déjà cru en voir +un symptôme dans un simple vote d'ajournement de discussion demandé par +M. Thiers et obtenu par une majorité composée de la gauche, du centre +gauche et de cette partie du centre qui a toujours passé pour prêter au +cabinet actuel un concours sans sympathie réelle, et pour croire qu'une +alliance était possible entre le centre gauche et elle, dès que les +chefs de ces deux fractions trouveraient un terrain commun. + +Nous revenons au malencontreux élu de Louviers. Nous avons dit le +reproche qui lui était adressé: son élection, avait-on publié par +avance, était le résultat, le produit d'un marché. M. Grandin, député +d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'était +pas le plus heureux possible; car il était facile de répondre, comme on +l'a fait, que c'était là une lutte de deux villes rivales. L'attaque +n'était pas assez habile pour faire disparaître ce que le choix avait de +mal entendu, et il est probable, que, si l'on eût voté immédiatement, +les assertions de M. Grandin n'eussent pas été considérées comme +suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte eût été admis. +Malheureusement pour le nouvel élu il a demandé à répondre. Il l'a fait +sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protège en quelque sorte +un début; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup +de vétérans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses +incroyables déclarations tout ce qu'avait avancé M. Grandin. Il s'était +proposé de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption +inévitable; et quand ses déclarations agitaient la Chambre, il n'en +était en rien décontenancé, mais laissait voir un étonnement qui +semblait dire: Mais où suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire à +d'honnêtes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M. +Dufaure d'une enquête ont déterminé presque unanimement la majorité à se +joindre à la gauche et à casser immédiatement cette élection. + +[Illustration: M. Guizot.] + +Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet, +un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard, +président de chambre à la Cour de cassation, vient de mourir; M. +Laplagne-Barris est d'avance désigné, pour le remplacer; mais en même +temps un autre président de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait +amené par des considérations de famille à abandonner son siège à M. +Martin (du Nord), que M. le procureur-général Hébert remplacerait à la +chancellerie. Voilà ce qu'à la salle des conférences du palais Bourbon +l'on regarde comme arrêté, ainsi que dans la chambre du conseil de la +Cour de cassation, fort émue depuis quelques jours des débats de +l'affaire de M. Defontaine, juge suppléant du ressort de Douai, cité +devant elle pour être allé à Belgrave-Square, de la correspondance à +cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la +publicité donnée, on ne sait trop comment, à la discussion secrète de +toute cette affaire. + +Nos nouvelles extérieures ont été peu nombreuses et peu certaines. Nous +avons lu dans la _Gazette navale et militaire_, journal qui a cependant +un caractère presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si +elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les +feuilles de Londres, comme nous le remarquions précédemment, +accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions française, américaine +et danoise dans le Céleste Empire: «Nous apprenons que le major +Pottinger, défenseur héroïque d'Hérat, est porteur du traité additionnel +de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos +relations à unir avec la Chine à l'abri des intrigues, des cabales +d'_une bande d'ambassadeurs_ et envoyés des Etats européens et _des +Etats repoussés._»--On a dit aussi qu'un successeur avait été donné au +contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermeté +dans l'océan Pacifique. Tous ces bruits, nous le répétons, ont besoin de +confirmation.--La _Gazette de Turin_ annonce que le consul sarde s'est +retiré de Tunis, mais que le consulat est géré par le vice-consul, et +que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Déjà la Porte +s'est interposée, et la France ayant offert sa médiation, qui a été +acceptée, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres +de Tanger parlent de nouvelles et graves difficultés survenues entre la +France et le Maroc. + +Le procès d'O'Connell et de ses coaccusés continue à absorber toute +l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une émotion que +l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de +Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosité de leurs +lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins, +analogues à ceux que nous avons publiés il y a huit jours, ont paru +cette semaine, dans le _Sun_, journal quotidien. Les deux premiers jours +du procès ont été remplis par le réquisitoire de l'avocat-général, qui, +de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet défavorable aux +accusés. Puis sont venues des dépositions qui jusqu'ici établissent +assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une idée de +mystère et de secret que rendent difficile les réunions de milliers de +repealers dont les témoins, sténographes ou agents du gouvernement, +viennent taire le récit. Ces déposants se montrent assez peu contents du +rôle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici été fort +impartiaux et fort modérés, et le second témoin, M. Ross, sténographe, a +déclaré que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du +compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accepté la +mission qu'on lui a donnée. Cette déclaration a été très-favorablement +accueillie.--Ce qui n'a eu ni la même faveur, ni le même accueil, c'est +l'exigence de l'avocat-général, M. Kemmis, qui voulait que les honnêtes +jurés demeurassent, pendant tout le temps du procès, absolument isolés +de toute communication avec l'extérieur, et ne sortissent de la salle +d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur +avait fait préparer. Un cri général s'est élevé du banc du jury contre +la prétention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pièces +étaient chaudes et les lits excellents. «Mais, s est écrié un des jurés, +c'est donc à dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache +si les accusés y seront condamnés.» La Cour, investie d'un pouvoir +discrétionnaire, a décidé que les jurés iraient coucher chez eux s'ils +s'engageaient à dénoncer à la justice quiconque leur parlerait du +procès.--Cette tolérance est d'autant mieux entendue qu'un des membres +du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a négligé de se +faire rayer de la liste à raison de son âge, et que les accusés ont +refusé de récuser. S'il tombait malade, la cause serait nécessairement +renvoyée à une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et +répète souvent: «Notre cause est gagnée, quoi qu'il advienne dans cette +enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y +maintiendra.»--Les débats de Dublin détourne un peu l'attention de +l'ouverture du Parlement, à laquelle la reine ira procéder le 1er +février. + +En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martinès de La Rosa, a été reçu par +le roi, le cabinet Gonzalès Bravo continue à jouer un triste rôle. Les +élections complémentaires ont été favorables aux progressistes, et le +témoignage estime que M. Olozaga a reçu en cette circonstance de ses +concitoyens lui a inspiré une lettre de remerciements datée de Lisbonne, +dans laquelle il déclare que si, menacé dans sa demeure, il s'est +déterminé, d'après l'avis de ses amis politiques, à quitter l'Espagne, +il est prêt à y rentrer dès qu'on voudra donner suite à sa mise en +accusation, qu'il appelle de ses voeux. + +--A Séville et dans la Galice, la résistance s'organise contre la loi +des municipalités.--A Madrid, le général Narvaez prend ses mesures pour +combattre les résistances, et 2 millions ont été demandés au ministre +des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps +d'armée à établir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers +sont arrivés à Perpignan, venant de la citadelle de Figuières, dont la +capitulation a été sanctionnée à Madrid.--Nous devons enregistrer le +jugement porté par un des membres les plus influents du Parlement belge, +M. Devaux, dans la discussion du budget à la Chambre des députés, contre +la marche des ministres actuels du roi Léopold: «Par une politique +toujours la même, on a voulu faire craindre au gouvernement français une +alliance avec l'Allemagne et à l'Allemagne une alliance avec la France. +La politique a été double à l'extérieur, comme la politique de M. le +ministre de l'intérieur est double à l'intérieur du pays, ce qui doit +aussi avoir le même résultat; à l'intérieur, le gouvernement flotte +entre les deux partis, s'est fait déconsidérer par l'un et par l'autre; +de même, à l'extérieur, il a eu, à l'égard de la France et de +l'Allemagne, une politique peu sincère, et il a fini par être méprisé +par l'un et l'autre pays.»--Une lettre de Rome, citée par la _Gazette +d'Augsbourg_, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir déjà été +expédiées en France, et devoir y être dénaturées. Nous la citons +textuellement: «Les journaux français annonceront peut-être que des +esprits mécontents cherchent à fomenter des troubles dans notre +capitale; pour éviter toute méprise à ce sujet, nous dirons ce qui s'est +passé en réalité. Les danseurs avaient le droit de paraître sur la +scène, dans les ballets, avec des habits d'une transparence +extraordinaire. Cette tolérance, qui remonte fort loin, était un vrai +scandale. En conséquence, l'autorité avait enjoint, à l'occasion de la +réouverture du théâtre d'Apollon, aux danseurs de se vêtir plus +décemment. Le public n'a point goûté cette innovation. Dans le théâtre +et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires; +puis quelques arrestations ont été opérées, et le calme a été +promptement rétabli.»--On lit dans le _Journal Allemand de Francfort_: +«L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu +le 16 à Alzei, devant le juge d'instruction. Les débats publics auront +lieu bientôt, et le jugement ne pourra tarder à moins que les accusés ne +veuillent faire venir de Bade des témoins à décharge. Cela entraînerait +nécessairement des lenteurs. On dit en effet que les accusés ont adressé +aux autorités badoises une demande dans ce but. On pense que les +autorités mettront d'autant plus d'empressement à satisfaire à ce désir, +que M. de Haber est sujet badois.»--Une lettre de Montévideo, en date du +4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de +trois mille hommes étant sorti de la ville, s'est emparé de la petite +rade de Budes, qui était au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins +et a détruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette +sortie, les Montévidéens n'ont eu que vingt hommes tués; un de leurs +officiers a été fait prisonnier. Comme de leur côté ils avaient pris un +officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'échange à ce général; +mais, comme de coutume, les assiégeants ont reçu pour toute réponse la +tête de leur compatriote, à laquelle on avait coupé une oreille. M. le +ministre de la marine a dit à la tribune de la Chambre des Députés que +le gouvernement montévidéen ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi +cette triste et longue affaire touchait à son terme, et que nous étions +au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et éclairée +suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont été +vivement attaquées. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le +ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montévideo succomber et en +tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller à la satisfaction +d'amour-propre que peut éprouver l'amiral signataire du traité avec +Rosas; nous craignons qu'il ne se préoccupe pas assez des dangers que +cette catastrophe, objet de ses voeux, fera inévitablement courir aux +Français qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dévouement +et l'énergie bien éprouvés de nos marins, la station que nous +entretenons dans ces parages, composée seulement d'un brick et d'une +corvette, est complètement insuffisante pour protéger nos vingt mille +compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prévoit et +que l'on regarde comme prochain. + +L'Académie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement +de MM. Edwards et de Gérando, qu'elle avait récemment perdus. A l'une +comme à l'autre élection le nombre des votants était de 26; à la +première, après trois tours de scrutin sans résultat, M. Frank a été élu +au ballottage: il a réuni 13 voix. M. Lélut en a obtenu 12. Il y a eu un +billet blanc.--A la seconde élection, après le même nombre de tours de +scrutin, également sans résultat, M. Lélut, prenant sa revanche, a été +nommé au ballottage: il a réuni 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y +a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse à la +chambre des Députés avait empêché de se rendre à l'Institut un certain +nombre de membres de l'Académie, qui passaient pour favorables à M. +Peisse. + +Des accidents nombreux ont été, cette semaine, enregistrés dans les +journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une +usine à gaz située dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront +l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants +établissements.--Un autre incendie a également éclaté dans l'enceinte, +voisine du Luxembourg, où se trouvait déposé le matériel dont se servait +M. le marquis de Jouffroy pour les expériences du système de chemin de +fer dont l'_Illustration_ a rendu compte dans son avant-dernier numéro. +Une lettre de M. de Jouffroy, insérée dans les feuilles judiciaires, +attribue sans hésitation ce sinistre à la malveillance.--A Reims, dans +un cours de chimie où étaient faites des expériences sur le gaz, un +endomètre a été brisé; une explosion a eu lieu, et cinq élèves ont été +blessés.--A Toulouse, une aéronaute, madame Lariet, qui s'était +embarquée dans une montgolfière imparfaite, a failli payer de sa vie ses +téméraires expériences. Elle est tombée dans la Garonne, dont les eaux +étaient considérablement grossies, et n'en a été tirée que par le +dévouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixième chute +qu'elle faisait dans cette même rivière; mais celle-ci a pensé lui être +définitivement fatale. + +Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis +le commencement de ce mois, effrayé Paris et ses environs. En attendant +que la justice, dont l'activité est en ce moment absorbée en très-grande +partie par des procès de presse et des demandes en dommages civils, +parvienne à mettre la main et à faire asseoir sur les bancs de la Cour +d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitués de ces sortes +de débats suivent avec une curiosité assidue ceux de l'affaire Poulmann, +assassin de l'aubergiste de Nangis. On frémit en entendant les +confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore +fait-il ses réserves et renvoie-t-il après son jugement pour se livrer à +des aveux plus explicites, et un épanchement plus complet. + +Outre la mort de M. le président de Bastard, que nous avons mentionnée +plus haut, nous avons à comprendre également dans ces dernières lignes +celles du maréchal comte d'Erlon, dont l'_Illustration_ a publié le +portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis +Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur général +des études, nommé récemment directeur au ministère de l'instruction +publique; de M. Teillard-Nozerolles, député du Cantal, et de la veuve de +l'illustre maréchal Gouvion-Saint-Cyr. + +[Mauvaise illustration] + + + +Théâtres + +THÉÂTRE-FRANÇAIS; _Un Ménage parisien_, comédie en cinq actes et en +vers, de M. BAYARD.--VARIÉTÉS: _Marjolaine_.--VAUDEVILLE: _Paris +bloqué_. + +M. Bayard est un de nos producteurs dramatiques les plus féconds, et, +comme on dit, un de nos vaudevillistes les plus distingués; mais enfin, +jusqu'ici, M. Bayard n'avait obtenu que des succès de théâtres +secondaires: le Gymnase, le Palais-Royal surtout, le théâtre des +Variétés et le théâtre du Vaudeville avaient été ses seuls champs de +bataille; deux ou trois comédies tentées à l'Odéon, il y a quelque +quinze ou vingt ans, au début de le carrière de M. Bayard, ne peuvent +être comptées que pour des coups d'essai. En revanche, M. Bayard occupe +depuis longtemps toutes les avenues du Vaudeville: il y est un des plus +heureux, et à part M. Scribe, qui les domine tous, il n'en est guère +qu'on puisse lui comparer. + +On se lasse de tout cependant, même de réussir toujours: M. Bayard, au +rebours de la maxime de César, semble donc s'être lassé d'être le +premier dans un village; voici qu'il tente de le devenir à Rome; ce +n'est plus d'un vaudeville qu'il s'agit avec lui, mais d'une comédie en +cinq actes et en vers. Le sujet en est grave, comme on va le voir, et +tient par plus d'un côté aux intérêts moraux de la société et de la +famille. + +La comédie nous conduit d'abord chez M. et madame Vernange: M. Vernange +est un homme honorable, jeune encore, spirituel, mais légèrement enclin +à la dissipation et au plaisir; madame Vernange a toutes les qualités +d'une amiable femme; veuve d'un premier mari, elle a épousé Vernange en +secondes noces, du moins le monde le croit ainsi, et c'est là le point +important de la comédie. Le fils du premier lit, Arthur, jeune officier +de marine, est la joie et l'orgueil de sa mère; Vernange, tout beau-père +qu'il est, a, de son côté, pour Arthur une véritable affection. + +Les choses vont ainsi quand M. Bernais et sa soeur, mademoiselle +Bernais, amis et voisin? des Vernange, viennent leur rendre visite: il +s'agit d'un bal que Bernais donne le lendemain même; une querelle s'est +élevée, au sujet de la liste des invitations, entre la vieille +demoiselle Bernais et son respectable frère: mademoiselle, qui a des +principes, ne vent pas inscrire sur cette liste une certaine dame +Vernillac; monsieur insiste au contraire pour qu'elle soit invitée. Mais +pourquoi n'inviterait-on pas madame Vernillac? C'est que l'union de +madame Vernillac et de M. Vernillac est d'une légitimité plus que +suspecte. «Qu'y manque-t-il? s'écrie Bernais.--Presque rien, réplique la +soeur: l'église et la mairie!» + +A ces mots Vernange se trouble, et madame Vernange pâlit. Quoi donc! +seraient-ils tous deux dans une situation analogue? Précisément! +Vernange et madame Vernange ne sont époux qu'aux yeux du monde; en +réalité ils ne sont qu'amants. Nous allons indiquer les principales +conséquences de cette situation équivoque. + +Le bal de Bernais a lieu: on cause, on danse, on joue, on médit. Parmi +les médisants se trouve un jeune homme qui a trouvé, dans une lettre +tombée entre ses mains, le secret de Vernange et de sa maîtresse. Tout +en raillant, à droite et à gauche, la vertu et l'honnêteté des +assistants, il en vient à ce fait, que madame Vernange n'est pas madame +Vernange. Arthur est là qui entend tout; Arthur, qui aime et vénère sa +mère; Arthur, qui n'a jamais soupçonné la faute où un moment +d'entraînement l'a conduite. «C'est une infâme imposture! s'écrie-t-il +en s'adressant au conteur indiscret, une lâche calomnie, et vous m'en +rendrez raison.--Soit! dit l'autre. A demain?--A demain,» répond Arthur. + +Bientôt le bruit de cette querelle arrive aux oreilles de la mère; c'est +Bernais qui la lui annonce. Jugez de ses terreurs. Quoi! son fils va se +battre! «Vous empêcherez aisément ce malheur, dit le bonhomme +Bernais.--Comment!--En prouvant à ce jeune étourdi qui vous a outragée +qu'il s'est trompé, et que vous n'êtes pas ce qu'il pense.» Alors la +pauvre femme est obligée de tout avouer, et de se confier à l'honnêteté +de Bernais. Non, elle n'est pas la femme de Vernange: aveuglée par un +penchant irrésistible, séduite par des promesses toujours différées, +elle s'est mise dans cette situation coupable dont elle commence à +comprendre tous les dangers. + +Le reste de la comédie ou plutôt du drame se devine: à la suite de cette +insulte et de cette provocation, la mère n'est occupée qu'à sauver son +honneur, à détourner de son fils le coup qui le menace, et à l'arracher +aux chances de ce duel fatal; de son côté, le fils interroge sa mère, et +peu à peu arrive à savoir le véritable mot de l'aventure; alors ce sont +des inquiétudes et des larmes réciproques, douleurs d'un fils blessé +dans la réputation de sa mère, pleurs d'une mère inquiète de son fils et +près de le perdre où de rougir devant lui. Quant à Vernange, il continue +sa vie légère et ne prend aucune part à ces désespoirs qui s'agitent +autour de lui; mais enfin la vérité lui est connue; alors cet homme, +indifférent et frivole en apparence, montre le coeur et les sentiments +d'un honnête homme; il veut empêcher Arthur de se battre; c'est lui que +cela regarde; mais comment éviter le scandale? Comment sauver la +réputation de la femme qu'il aime et qui jusqu'ici a porté son nom? +Vernange emploie le moyen le plus sûr: devant tous il déclare qu'à ses +yeux elle a toujours été madame Vernange, mariés tous deux en +Angleterre, selon la coutume anglaise. Vernange était de bonne foi en +croyant son union à l'abri de toute atteinte; mais puisqu'on doute, il +satisfera à la loi française et renouvellera le contrat à la face de +tout le monde et dans toutes les rigueurs légales. Ce biais adroit et +cette chaleur d'âme désarment les plus incrédules, jettent le repentir +dans le coeur du provocateur qui s'excuse, empêchent le duel, comblent +Arthur de joie, mettent en déroute les médisants, et rendent le bonheur +à madame Vernange, qui sera incessamment bien et dûment mariée à la +française. Ainsi tout le monde est content, même M. Bayard, qui a +réussi. + +L'ouvrage, en général, manque de force et de chaleur; les caractères +pourraient être plus solidement et plus nettement posés, les passions +mises aux prises avec plus de vivacité; on peut dire que l'auteur n'a +fait qu'effleurer son sujet et n'en a pas sondé toutes les profondeurs; +mais des situations dramatiques, surtout vers le dénoûment, une +versification agréable, facile, spirituelle, bien que manquant de +contrastes et d'élan, ont fait le succès du M. Bayard. Provost, Régnier, +Geoffroi, Maillart, madame Mélingue et mademoiselle Denain y ont +contribué, chacun pour sa part de zèle et selon son talent. + +--Marjolaine est une petite fermière du théâtre des Variétés, non pas en +sabots et en robe de bure, mais pimpante et enrubannée, pied fin et +jupon coquet, peux gentilshommes la courtisent, l'un en habit de +marquis, c'est-à-dire dans son costume naturel; l'autre déguisé en +garçon de ferme; le premier est un niais dont la fermière se moque, le +second un habile séducteur qui commence à faire son chemin. Mais une +baronne survient, et voilà la guerre allumée; peu à peu, madame la +baronne attire le galant à elle, et finit par l'enlever à Marjolaine; +celle-ci se désole d'abord, puis elle fait cette réflexion +philosophique, qu'après tout les marquis: reviennent de droit aux +baronnes, et les fermiers aux fermières; ce disant, elle épouse +Gros-Jean. + +Le joli visage et la douce voix d'une jeune débutante, nommée +mademoiselle Valence, sont ce qu'il y a de mieux dans ce vaudeville de +MM. Cormon et Dennery. + +Dans _Paris bloqué_, autre vaudeville, de M. Morel-Dupéré, la fronde est +en jeu: il s'agit d'un jeune gentilhomme royaliste qui file une intrigue +amoureuse avec la femme d'un frondeur; à la place de cette femme, qui +est la vraie coupable, une honnête femme se trouve compromise. Tout le +vaudeville roule sur ce quiproquo, qui se dénoue par le triomphe de +l'innocence. + +Ceci vaut beaucoup mieux que _Marjolaine_, pour le goût du dialogue et +l'esprit. + +[Mauvaise illustration.] + + + +[Mauvaise illustration.] + +Courrier de Paris. + +Chacun a son saint: ces demoiselles fêtent sainte Catherine, ces +messieurs saint Nicolas; les cordonniers sont voués à saint Crépin; +saint Charlemagne est le patron des collèges; bienheureux saint qui +ouvre les grilles pour vingt-quatre heures et donne la volée et la +liberté à cette nichée d'oiseaux bruyants et jaseurs qu'on nomme des +écoliers! Saint trois et quatre fois béni, _terque quaterque!_ + +La Saint-Charlemagne n'est pas seulement chère aux collèges par les +douceurs d'un congé, elle a des agréments culinaires qui les affriande; +mais si tous peuvent aspirer à l'honneur de mordre au gâteau, le nombre +des élus est limité: il faut avoir lutté avec éclat, il faut avoir +conquis le premier rang à la grande bataille du thème, des vers et de la +version; tout élève qui a obtenu cette palme vient s'asseoir au banquet, +et le collège, pour le récompenser de ses victoires, met, ce jour-là, un +peu de vin dans son eau. + +Le dîner de la Saint-Charlemagne est une espèce d'avant-garde à la +fourchette de la distribution des prix qui termine l'année scolaire; +seulement, au lieu de couronnes, le lauréat obtient un morceau de dinde +farcie ou de galantine; au lieu de livres attachés par une faveur rose +et reliés en veau, il mange le veau lui-même à l'huile ou cuit dans son +jus. + +Dans les états de service d'un écolier, avoir tâté de la +Saint-Charlemagne est un titre de gloire; on dit au collège: J'ai été à +la Saint-Charlemagne, j'ai été au concours général, comme d'autres +disent: J'étais à Austerlitz et à Wagram! Et plus tard, quand ces +enfants sont devenus des hommes, s'ils se rencontrent au milieu d'une +vie de luxe et d'abondance, dans les joies d'un repas sensuel, il leur +arrive de se demander en souriant d'un air de regret: «Te souviens-tu de +ce bon petit vin plat de la Saint-Charlemagne!» + +On boit, en effet, à ce festin d'écoliers que Balthazar n'accepterait +pas, mais que la vive gaieté de l'enfance assaisonne et rend plus +aimable que les splendides repas; oui, on y boit.... jusqu'à du +Champagne; mais les coteaux d'Aï n'en sont pas complices; c'est un +nectar parfaitement doux de caractère, dont saint Charlemagne est +l'inventeur prudent et l'unique propriétaire. + +Rien ne manque à la fête, pas même les poêles et les orateurs; le +proviseur ou le censeur adresse une petite allocution aux assistants, à +la façon de Démosthènes et de Cicéron, entre la poire et le fromage; et +parmi les jeunes convives, il y a toujours un Ovide, un Virgile, un +Voltaire ou un Gresset en herbe, qui réplique par quelques centaines +d'hexamètres ou d'alexandrins. Le grand Charlemagne défraie ces rimes, +bien entendu; c'est lui qu'on loue, c'est lui qu'on chante, et le poète +ne manque jamais de comparer les Saxons de Wilikind, pourfendus par ce +terrible conquérant, aux débris des pâtés mis en pièces et qui jonchent +la table. + +La Saint Charlemagne tombe au vingt-huitième jour de janvier; au moment +où nous publions ces lignes, les collèges de Paris sont en pleine +Saint-Charlemagne; malheureusement, cette année, le bon saint a choisi +un dimanche pour se manifester à ses adorateurs; c'est une petite malice +d'almanach qu'il leur joue; l'année prochaine il arrivera un lundi, et +ainsi il vous vaudra deux jours de congé, mes chers petits amis. Prenez +patience!--S'il est bien de parler des choses, mieux vaut encore les +faire voir; c'est le procédé de _l'Illustration_; elle joint l'exemple +au précepte; voici donc un _fac similé_ de la Saint-Charlemagne qu'elle +me charge de mettre sous vos yeux. Où la scène se passe-t-elle? Aux +collèges Bourbon, Saint-Louis, Henri IV, Rollin, Louis-le-Grand, peu +importe: tous les dîners de Saint-Charlemagne se ressemblent.--Voyez la +joie de nos écoliers! certes, ils songent moins à manger qu'à se +divertir et à se jouer quelques malins tours; cependant, un personnage +se distingue par son appétit, au milieu de ces riants convives. Par +Cornus! quel mangeur! on voit qu'il profite de l'occasion, et ne +rencontre pas tous les jours une table aussi bien garnie.--Quel est cet +affamé?--Ne le devinez-vous pas? Et quel autre qu'un maître d'études +peut se livrer avec tant de satisfaction aux agréments du festin?--Le +maître d'études est sobre par nécessité; l'année pour lui est un grand +jeûne. Mais vient la Saint-Charlemagne, et le maître d'études s'en donne +pour le passé et pour l'avenir; semblable à ces maigres figurants de +comédie qui se gaudissent et font chère-lie dans le vaudeville ou le +drame qui leur fournit par hasard à souper. + +Puisque nous voici au vaudeville, restons-y, et entrons au théâtre des +Variétés: là nous trouverons Bouffé, son nouvel hôte, Bouffé que le +Gymnase a perdu. Mais Bouffé n'est-il donc qu'un acteur de Vaudeville? +n'est-ce pas là un mot bien petit pour un talent si grand, et Bouffé ne +se dépasse-t-il pas de toute la tête? Oui, sans doute, l'homme qui a +créé Michel Perrin, le père Grandet, le pauvre Jacques et tant d'autres +personnages par lui marqués au coin de l'observation et de la vérité +profonde, celui-là fait mieux que jouer le vaudeville; il s'élève +jusqu'à l'art des éminents comédiens. + +Il faut mettre l'oncle Baptiste au nombre des rôles où Bouffé excelle et +qu'il a particulièrement frappés de son estampille; nous en parlons ici +parce que la pièce vient de passer du Gymnase au théâtre des Variétés; +Bouffé l'avait emportée dans ses bagages. Au fond, c'est une production +assez médiocre, où l'honnêteté des intentions et des sentiments mérite +d'être louée plutôt que l'habileté et la finesse du travail; mais +Bouffé! relève ce qu'il y a de vulgaire dans l'oeuvre par une exécution +admirable: c'est, pour le coup, que l'auteur doit allumer un beau cierge +en l'honneur du comédien. + +Cet oncle Baptiste est un ancien soldat redevenu ouvrier après la +guerre.--Baptiste a le coeur excellent et d'une probité à toute épreuve; +je vous défie de trouver un plus brave homme, plus sensible, plus +dévoué, plus prêt à se donner à vous, corps et âme; mais l'éducation +manque à toutes ces vertus; Baptiste sent que c'est par là qu'il pèche; +cette conviction le rend défiant, susceptible, à l'égard de ceux qui se +distinguent de lui par les manières et par la fortune; pour un rien, +Baptiste croit qu'on le dédaigne ou qu'on veut l'humilier; ce n'est pas +contre le premier venu, mais contre son propre frère qu'il exerce cette +susceptibilité, contre son frère que le travail et l'intelligence ont +placé honorablement dans le monde, en effaçant les traces de son +ignorance première. De là, de la part de Baptiste, des soupçons sans +fondement, des querelles à tout propos, des ruptures douloureuses que +l'amitié de ce frère ne peut empêcher; il y a même une heure terrible, +où la prévention de Baptiste est si aveugle et si violente, qu'elle +compromet l'honneur et la fortune de l'excellent homme. Oui, dans un +moment d'ivresse, égaré, hors du lui, Baptiste révèle des secrets d'où +dépend la ruine de son frère! Heureusement qu'il s'éveille à temps de +son délire, et que, recouvrant la raison, il répare tout le mal qu'il a +fait sans le vouloir et sans y songer. Voilà le personnage; mais ce +qu'on ne peut se figurer, c'est l'art charmant et profond avec lequel +Bouffé en exprime toutes les nuances et tous les contrastes, passant de +la honte à la colère, de la naïveté à la finesse, des larmes au sourire, +et rendant surtout avec une vérité surprenante ce mélange de sensibilité +et de rudesse, d'abandon et de défiance, qui se trouvent au fond du +caractère de Baptiste. La scène d'ivrognerie donne le frisson. + +Nous ne savons, si Bouffé allait à Saint-Pétersbourg, comment l'empereur +de Russie récompenserait un talent si fin et si touchant; mais, à en +juger par les nouvelles que nous recevons de la munificence du czar pour +les artistes italiens, il ne lui épargnerait pas les roubles. Plus d'une +fois on a parlé, ici même, du prodigieux succès obtenu à +Saint-Pétersbourg par Rubini, Tamburini et madame Pauline Viardot Ce +qu'on nous rapporte en dernier lieu dépasse tous les récits précédents, +et, à ce titre, on ne s'étonnera pas que nous en fassions mention. + +Il y a eu à la cour de Russie une fête splendide pour les fiançailles de +la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Hesse; le dimanche, 7 +janvier, un festin de huit cents couverts avait réuni les noms les plus +illustres et les plus magnifiques parures; la salle, en stuc blanc, +étincelait de l'éclat des uniformes, des riches vêtements et du feu de +mille bougies; c'était un merveilleux spectacle, qu'une fée +toute-puissante semblait avoir créé d'un coup de sa baguette. + +Les artistes italiens, invités à dîner chez le prince Wolkonsky, ont +reçu de sa main, à table, les présents envoyés par l'empereur en signe +de sa satisfaction: madame Pauline Viardot, une agrafe de collier +composée d'une magnifique émeraude entourée de vingt-deux diamants, le +tout valant 1,200 roubles, ou 4,800 francs; Rubini et Tamburini, chacun +une émeraude de 500 roubles; madame Assandri, de 400; des présents d'une +valeur proportionnelle ont été distribués aux autres artistes de la +troupe. Cette magnificence envers les comédiens de la troupe italienne +s'est, dit-on, élevée dans cette journée à une valeur totale de 4,100 +roubles, soit 16,400 francs. + +Retournons à Paris et à d'autres spectacles; nous en avons près de nous +et de tout genre: les uns publics et se montrant ingénument à la foule +sans voile et sans arrière-passée; les autres plus mystérieux et ne +disant pas toujours ce qu'ils ont l'air de dire. + +A laquelle de ces deux espèces appartiennent certaines réunions qui se +pratiquent dans plusieurs quartiers de Paris? n'ont-elles pour cause que +le but qu'elles affichent? ou bien cachent-elles sous leurs apparences +visibles une idée secrète, le mot d'un logogriphe? C'est aux sphinx à le +savoir ou à le deviner; pour nous, il nous suffit d'être les simples +narrateurs du fait. + +Le lieu de la scène est tout à fait dramatique et prête aux mystérieuses +conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs +s'étendent dans les entrailles d'un temple divin: par exemple l'église +Saint-Sulpice. Là, à certains jours, s'assemble une foule considérable +d'hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge, depuis +l'adolescent jusqu'au vieillard, et de la simple veste de l'ouvrier à +l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux voûtes jettent une +lumière fantastique dans la nuit de ce noir caveau; alors les assistants +prennent place sur des bancs symétriquement rangées, et il est aisé de +voir à leur attitude qu'ils obéissent à une sorte de hiérarchie et de +discipline. Chaque banc, en effet, est divisé, pour ainsi dire, en +compagnie de dix personnes soumises à un chef. Sur le fond de cette +assemblée, vêtue en majorité du costume laïque, se détachent des prêtres +et des frères de la doctrine chrétienne. Ceux-là surtout semblent avoir +l'autorité et prendre une part active dans ses réunions. + +Pour obtenir les honneurs de l'association, il faut avoir dix-sept ans +au moins: la profession, la naissance, le pays, la religion, ne sont +comptés pour rien dans les clauses d'admission; chacun y a droit, pourvu +qu'il ait l'âge prescrit et qu'il ait assisté à trois réunions pour +toute épreuve. + +Que se passe-t-il entre tous ces hommes assemblés? Comment occupent-ils +les heures qu'ils se partagent ensemble? Des poètes lisent leurs vers, +des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent +des panégyriques ou soumettent des thèses morales ou religieuses; des +musiciens exécutent des chants sacrés: il y a un bureau présidé par le +curé de Saint-Sulpice, qui règle l'ordre des discussions; tantôt +l'assemblée chante en choeur des psaumes accompagnés de l'orgue, et +tantôt elle procède au tirage d'une loterie dont les lots, livres ou +tableaux, sont distribués aux membres de l'association que le sort a +désignés. Chaque séance est close par une prière. L'association est +placée sous le patronage de saint François-Xavier. + +[Illustration: Dîner de la Saint-Charlemagne dans un Collège de Paris.] + +Avez-vous deviné? Comprenez-vous le véritable mot de l'énigme? Et +d'ailleurs, y a-t-il une énigme? Ces réunions singulières auraient-elles +un but occulte? Pour moi, je n'en sais rien, et c'est pourquoi je vous +le demande, peut-être vous aiderai-je dans vos recherches en vous +nommant quelques-uns des personnages notables qui en font partie ou +comme membres ou comme assistants: le nonce et l'internonce du pape, des +archevêques, la plupart des curés de Paris, les abbés de Dreux-Brézé, de +Bonnechose, Ravinat, de La Bouillerie, Dupanloup, de Ravignan; et parmi +lus laïques MM. Guillemin, de la Cour royale, Cauchy, de l'Académie des +Sciences, et Alexandre Guiraud, de l'Académie Française. + +[Illustration: Conférences pour les ouvriers dans une chapelle +souterraine, à Saint-Sulpice.] + +--Pour revenir aux simples comédies, nous annoncerons le retour de +mademoiselle Nau à l'Académie Royale de Musique. Mademoiselle Nau avait +quitté l'Opéra depuis deux ans, après une rupture complète: mais voyez +le hasard! M. Léon Pillet, revenant d'Italie et de sa chasse au ténor, +rencontre mademoiselle Nau à Lyon. On se revoit, on oublie le passé, et +faute du ténor introuvable, le directeur ramène l'agréable cantatrice. +Le public de l'Opéra a retrouvé, non sans quelque plaisir, cette jolie +voix, un peu faible, mais habile et légère. + +Mademoiselle Déjazet quitte le théâtre du Palais-Royal pour le théâtre +du Vaudeville; en revanche mademoiselle Nathalie passe du Gymnase au +théâtre du Palais-Royal: c'est une espèce de chassé-croisé que dansent +ces demoiselles. L'engagement de mademoiselle Nathalie est de quatorze +mille francs. Pauvre Nathalie! + +L'Odéon promet toujours son _Vieux Consul_, tragédie en cinq actes, qui +annonce la prétention de recommencer le succès de _Lucrece_. Quelqu'un +demandait au directeur, M. Lueux, son avis sur ce nouveau chef-d'oeuvre: +«C'est très-beau, répondit-il; je n'ai pas eu cette année un seul succès +à mon théâtre; mais cette fois je le tiens; je suis sûr d'avoir un +succès d'ennui.» + +[Illustration: Bouffé, rôle de l'oncle Baptiste.] + +La censure a définitivement défendu _les Mystères de Paris_. Le +manuscrit est renvoyé depuis hier à M. Eugène Sue, avec invitation de +refaire complètement la pièce, s'il veut échapper à l'interdit. Cette +décision recule indéfiniment la représentation de ce drame si +impatiemment attendu, et pour lequel on se battait déjà au bureau de +location. + +Un député qui n'est que médiocrement ferré sur l'orthographe et la +langue française a écrit sérieusement à un électeur: «J'ai assisté hier +à l'inauguration du monument de Molière. Il n'est pas étonnant qu'on ait +donné une fontaine à ce grand homme; il a assez fourni à la Seine. + + + +Approvisionnements de Paris. + +NOUVEAU MARCHÉ BONNE-NOUVELLE. + +Lorsque Paris presque tout entier était renfermé dans l'île de la Cité, +les halles ou marchés se trouvaient placés dans les faubourgs et +occupaient les environs de la rue du Marché-Palu. Avant le règne de +Louis VI il y avait un marché sur les terrains de la place de Grève, et +Louis VI choisit lui-même en 1136, l'emplacement actuel des halles +appelé alors _Champeaux_ (petits champs), pour y établir un vaste marché +destiné à l'alimentation de toute la ville. Le grand nombre de paysans +qui le fréquentait y attira bientôt une foule de corps de métiers, tels +que changeurs, merciers, drapiers, etc., pour lesquels Philippe-Auguste +fit construire, en 1180, des halles particulières. + +Sous Henri II, en 1553, et sur les terrains occupés par ces halles, +furent percées les rues qui, sous les dénominations de rues de la +Tonnellerie, de la Cordonnerie, de la Friperie, de la Poterie, etc., +qu'elles ont conservées, attestent aujourd'hui que toutes ces +professions s'exerçaient alors exclusivement sur cet emplacement. + +[Illustration: Entrée sur l'Impasse Mazagran du nouveau Marché +Bonne-Nouvelle.] + +L'agrandissement de Paris, depuis cette époque jusqu'à la révolution de +1789, n'apporta pas de notables changements aux habitudes des Parisiens, +et c'était toujours à la grande Italie, ou marché des Innocents, que +tous les quartiers de la ville venaient s'approvisionner. + +Le gouvernement impérial sentit tous les inconvénients d'une semblable +centralisation, et il fit en conséquence commencer et terminer plusieurs +des grands marchés, qui existent aujourd'hui. Le marché Saint-Honoré, +élevé sur l'emplacement du cloître des Jacobins, date de l'année 1810; +le marché Saint-Germain, commencé sous l'Empire et fini en 1816, sous la +Restauration, a remplacé les loges de l'ancienne foire Saint-Germain, +établies en 1786; le marché Saint-Martin, commencé le 15 août 1811, +occupe les terrains dépendants de l'ancienne abbaye placée sous +l'invocation de ce saint. + +Quelques marchés de Paris sont exploités par des compagnies +particulières qui paient à la ville des redevances annuelles; tel est le +marché Saint-Joseph, que ses emménagements restreints et peu aérés +n'empêchent pas d'être très-achalandé et de produire des bénéfices +considérables. + +Le marché d'Aguesseau, propriété de la famille Berryer, a longtemps été +d'un très-grand rapport; mais les nouveaux quartiers qui se sont élevés +derrière la rue Tronchet lui ont suscité une rivalité dangereuse. Une +compagnie a eu l'idée de bâtir le marché de la Madeleine, et cette +construction vaste, aérée et bien percée se faisait remarquer surtout +par l'élégance de sa couverture en fer, qu'a dernièrement enlevée un +ouragan, et que remplace provisoirement une toiture en planches. + +Les nombreuses constructions entreprises sur les terrains situés entre +la rue du Faubourg-Poissonnière et celle du Faubourg-Saint-Denis ont +amené un résultat semblable, et les propriétaires du bazar de +l'Industrie, situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle, ont obtenu de la +ville de Paris le droit de consacrer l'étage demi-souterrain de cette +propriété à l'établissement d'un marché. + +Ce marché, qui a pris le nom de marché Bonne-Nouvelle, et auquel on +parvient par des ouvertures pratiquées sur le boulevard et sur l'impasse +Mazagran, ne se distingue pas moins que celui de la Madeleine, par +l'élégance et la commodité de ses emménagements: placé à quelques mètres +en contre-bas du sol des rues qui y conduisent, il est aussi frais en +été que confortable en hiver; sa construction en pierres de taille offre +une remarquable solidité, et il est assez spacieux pour desservir tout +le nouveau quartier élevé à la place des ignobles impasses qui venaient +naguère déboucher sur le boulevard. + +[Illustration: Vue intérieure du nouveau Marché Bonne-Nouvelle.] + +Les travaux intérieurs de ce marché, et la décoration de la nouvelle +entrée sur l'impasse Mazagran, que représentent nos gravures, ont été +exécutés sur les dessins de M. Lussy, architecte, qu'un long séjour en +Espagne a familiarisé avec le style mauresque. + + + +Hasard et Calomnie + +NOUVELLE TRADUITE DE L'ALLEMAND, DE WILHELMINE WILLMAR. + +[Illustration.] + +I. + +Je m'étais rendu à la ville de M***, racontait un jour Léopold d'Ambach +à ses amis, pour conférer de mes intérêts avec le conseiller de Justice; +Werner, mon fondé de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint +annoncer le chambellan de Reich. + +«Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la +plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques +minutes dans l'appartement de ma fille? + +--Pour quelques heures si vous voulez!» Telle fut ma réponse, et +j'entrai. + +Henriette, dans un déshabillé simple mais plein d'élégance, était assise +devant un métier à broder; sur son invitation, je pris place auprès +d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent +épuises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui +l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je +hasardai de dire que leurs grand'mères me semblaient l'avoir emporté sur +elles pour le travail des mains. + +Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de +l'aiguille antique une plus grande solidité, elle soutint que l'on ne +pouvait nier les progrès du goût et préférer une épaisse étoffe de soie +à ramages à un dessin léger dont le blanc ressort avec grâce sur le +blanc même du canevas. + +La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'alléguai en +plaisantant que les médisants pourraient prendre acte de la légèreté du +travail de nos dames, comparé à celui de leurs aïeules, pour tirer +quelques malignes inductions. + +Dans le feu du discours, j'avais appuyé mon bras sur le dossier de la +chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, poussé par sa +curiosité, entr'ouvrit la porte à laquelle nous tournions le dos, et +avança la tête. Henriette se leva précipitamment; j'en fis autant, et +Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de découvrir quelque +mystère: + +«Pardon, dit-il, je suis de trop;» puis il se retira vivement et ferma +la porte. + +Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions éclater de +rire, lorsque, songeant à mon mariage prochain et à la mauvaise langue +du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait +faire des réflexions du même genre; elle était devenue pâle, et +l'inquiétude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait +aussi quelque motif de redouter les commérages. Je voulais courir après +Reich pour le désabuser; mais elle devina mon projet et me retint, +assurant qu'une telle démarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme +étant capable de prendre toutes mes allégations comme de maladroites +défaites. + +Werner, après l'avoir congédié, vint me chercher pour continuer notre +conférence. Je m'attendais à quelque explication d'Henriette devant bon +père; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant. + +II. + +Mes occupations à la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans +l'impossibilité d'aller à B***, rendre visite à ma fiancée, Clémentine +de Blumer; mais je lui écrivais fréquemment, et je m'étonnais du +laconisme et du style contraint de ses réponses; aussi, dès que les +dernières gerbes de ma moisson furent rentrées dans mes granges, je +montai à cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle. + +Réception glaciale de la mère et de la fille. Il s'était passé quelque +chose d'étrange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication à +Clémentine, qui aussitôt quitta le salon avec, un geste dédaigneux; je +m'adressai alors à ma future belle-mère pour obtenir la clef de cette +énigme. + +Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au +péché originel, dont, à son avis, le sexe masculin avait seul eu sa +part; et après maintes digressions aussi appropriées au sujet, il lui +échappa une allusion à l'aventure que j'ai racontée plus haut. Je n'en +fis que rire et lui rendis un compte fidèle, m'en rapportant d'ailleurs +au témoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-même introduit près +de sa fille. + +Mes paroles et mon accent de vérité convainquirent la mère, qui se hâta +de faire ma paix avec Clémentine; cependant je crus remarquer chez +celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me +sembla même qu'elle n'aurait point été lâchée si j'avais eu réellement +une petite faille à excuser, tandis qu'elle avait de la peine à me +pardonner l'offense dont elle-même s'était, rendue coupable envers moi, +sans autre fondement que les calomnies d'un désoeuvré. + +Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu'à un +accès de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hâter notre +union; mais elle commença l'énumération de tout ce qui manquait encore +au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse, +jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingère. En vain +j'assurai que ma maison était suffisamment fournie pour un jeune ménage; +la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de +la ville entière; elle prétendait que Clémentine n'allât s'installer à +ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame châtelaine. + +Vaincre des caprices féminins est une oeuvre de géant dont je ne me +sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai +tranquillisé dans mon village. + +Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je +dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit +un chemin de traverse pour m'éviter, selon toute apparence. Ma mauvaise +humeur allait me reprendre; néanmoins je réfléchis qu'il pouvait ne +m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route. + +III. + +«Quand le mauvais esprit a dépose un oeuf quelque part, il aime à le +couver!» C'est ce que je me dis en moi-même peu de temps après, lorsque +survint un nouvel incident qui pouvait donner prise à la médisance.--Je +me trouvais à B*** et revenais de chez ma fiancée. Un orage me surprit. +Tout à coup j'aperçus Henriette qui luttait contre la violence du vent, +près d'enlever son parapluie; je courus à son aide, lui offris mon bras, +et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter. + +Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrâmes Braun, qui fit une +horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dégagea son +bras du mien fut un trait de lumière: leur amour m'était dévoilé, et je +m'expliquais la conduite de Braun à mon égard. Les propos du chambellan +en étaient la cause. + +La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clémentine +pour la conduire à un théâtre d'optique et de fantasmagorie; mais, +retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma +fiancée était déjà partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au +théâtre. + +Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne +déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à +l'extrémité d'un banc. + +J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique +de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces +mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille: +«Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?» + +Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent +dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était +place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour +achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous, +poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre +situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire +paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir +où j'allais. + +IV. + +Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite +ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma +faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans +l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté +d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que +pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait +beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de +la part de ma fiancée. + +Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout +observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble +vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le +maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je +ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers, +lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux. + +Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand +étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant +un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette. + +Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps +de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent +entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en +tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa +tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras? + +«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement; +mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer +le mien. + +Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais +la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule +au logis, et nous en primes aussi la route. + +Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices, +rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à +l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à +Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que +je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors +que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage, +mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce +jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne +pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette +opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable +inclination, l'empêchait de rompre avec Braun. + +Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de +favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir +ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et +nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à +nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos +oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan. + +Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous +avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me +répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût +point informe. + +Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente, +quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la +calomnie. + +V. + +J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion +l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une +démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être +nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après +avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je +lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle +Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour +à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient +Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès +du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je +n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il +conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une +explication d'un autre genre. + +Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin, +Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et +me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut +sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de +parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de +désabuser Clémentine. + +Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et +lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner +m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui +me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me +serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de +son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant +en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité, +la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne +point convenir. + +Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du +changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère, +personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que +l'aimable et bonne Henriette. + +Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le +premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne +vinssent à reprendre le dessus. + +«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille +alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle +inflexibilité. + +Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette, +Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans +que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un +consentement. + +Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne +paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que +Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa +parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais +le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré +riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni +moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un +plaisir de nous jouer de nos engagements. + +VI. + +Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte +pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais +de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon +égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son +humeur chagrine ne tardait pas à renaître. + +Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré +l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point +sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de +Blumer mit le comble à mon déplaisir. + +Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes +craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice, +je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre +son bonheur. + +«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine; +si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard +pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux +voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.» + +Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur +ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de +cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité. + +J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine; +j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et +qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins +affligeant. + +Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une +commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle +écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils +et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire +envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste; +une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne +que notre peu de fermeté nous empêche de rompre. + +VII. + +L'entretien que j'avais eu avec madame de Blumer se retraçait toujours à +mon souvenir: je la voyais pressant les ouvrières pour que tous les +objets qui faisaient obstacle à notre union fussent promptement cousus, +blanchis, et plissés; j'entendais ces paroles qui m'avaient si vivement +froissé: «Si Clémentine s'est trompée, elle doit expier son erreur.» Je +la voyais, cette bonne mère, calculer l'assistance qu'elle donnerait à +sa fille pour mettre un gendre à la raison. + +On voulait en effet regagner le temps perdu, car bientôt arriva chez, +moi un tapissier, chargé par madame de Blumer de prendre la mesure de +mes appartements pour préparer tapis et rideaux. Je répondis que j'étais +satisfait de mon ameublement, que plus tard je m'entendrais avec ma +femme pour changer ce qui lui déplairait. + +A peine l'ouvrier fut-il parti, que je me reprochai ma résistance. Pour +châtiment de mon refus, j'attendais une lettre piquante; ma confusion +fut extrême lorsque Clémentine m'écrivit qu'elle s'accommoderait +volontiers mes moindres désirs, persuadée d'avance que ce qui me +plairait aurait également son approbation. En même temps elle m'envoyait +divers échantillons d'étoffes pour sa robe de noce, me priant de lui +faire connaître mon goût, afin que le tailleur et la marchande de modes +se missent à l'ouvrage sans délai. + +Il y eut dans ma réponse de l'affection et presque de l'humilité, car le +tribunal de ma conscience ne m'absolvait pas entièrement; toutefois je +cherchais sincèrement à réveiller notre tendresse, et j'éprouvai une +véritable joie lorsqu'un de mes voisins de campagne m'invita à une fête +où ma fiancée et sa mère avaient promis de se trouver. J'espérais que +cette tête serait une occasion de rapprochement qui effacerait toute +trace de rancune. + +VIII. + +Je me mis en route plus tôt que je n'aurais fait en d'autres +circonstances. Franchement ce n'était pas cette fois l'amour qui +m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement réparait ma faute aux +yeux de Clémentine. Cet espoir fut trompé: les convives arrivèrent +successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je +n'attendais pas, survint avec sa tante. + +Cette apparition me troubla. Était-ce du plaisir? était-ce un +pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fâcheuses +suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus séduisante. Lorsqu'elle me +reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, une prompte rougeur couvrit son +visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interpréter +cette rougeur me fut expliquée. Henriette s'approcha, et par manière de +conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des +convives. Nouveau sujet d'inquiétudes. Pour y mettre le comble, le +premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de +Reich, entra pendant notre colloque. + +J'eus soin dès lors de me tenir éloigné d'Henriette, que malgré moi mes +regards cherchaient à tout instant; elle m'évitait avec la même +attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre +frémissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fâcheux +observateur. + +Le dîner se passa sans que Braun ni Clémentine eussent paru. J'étais +excédé par la contrainte à laquelle m'obligeait la présence du +chambellan, désolé de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette, +dont l'amitié m'était devenue précieuse; et cette privation m'affectait +plus que l'absence de ma fiancée, au sujet de laquelle chacun me venait +présenter ses condoléances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que +je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intérêt; lorsque enfin à +tant de déplaisirs, tint se joindre la pensée que dans notre application +à nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle +preuve d'intelligence entre nous. Mon dépit redoubla; je quittai +l'assemblée pour aller chercher dans une chambre éloignée la solitude et +le repos. Là je me jetai dans un grand fauteuil placé derrière le poêle, +asile dont les ténèbres sympathisaient avec l'état de mon âme. + +IX. + +Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis +ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou; +j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner, +un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin. + +Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec +toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque +d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre. + +Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution +m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la +conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes. +Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses +larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet +qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable +l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans +l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs +occupations. + +«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai +vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit +confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que +nous redoutions. + +Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque +convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je +les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette +était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains +tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais +tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la +fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation. + +Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes +yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste +armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans +craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me +blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la +clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers +mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il +somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La +plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des +outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et +interdit à Braun un langage aussi inconvenant. + +Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode, +j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince +cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su +fût point exprimée avec plus d'assurance. + +Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels +fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser +ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre +dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans +qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon. + +Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me +redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts, +du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à +chapeaux, qui roula par terre avec fracas. + +«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien +qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit +connaître sa présence. + +--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui +inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il +n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous +cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour +éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre +rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare +formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur +Braun.» + +Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections; +mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la +rage dans le coeur. + +X. + +Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure +que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich +aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût +adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui +rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main +compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je +cherchais mon ennemi parmi les assistants. + +Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions +d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang. + +Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les +représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre +querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la +tranquillité. + +Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement +ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je +laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme +rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne +pouvait que me rendre malheureux. + +Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait +le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de +m'éloigner. + +XI. + +Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me +favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me +distraire et guérir les blessures de mon coeur. + +Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du +soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de +repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait +plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois +apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions +capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me +tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la +prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la +calomnie. + +Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir +bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la +fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son +sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le +blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et +discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à +l'instant même. + +Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus, +c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre +son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal +éteint. + +Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon +inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en +nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un +de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de +mademoiselle Werner. + +XII. + +Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans +jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque +le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je +fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre, +j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et +grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante. + +Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont +nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa +résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui +avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès +d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait +survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample +connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter +à refuser un pareil gendre. + +Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je +commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination. + +Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort +endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa +chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous +arrêter dans une petite ville voisine. + +Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même +maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre +violente se déclarait chez sa compagne? + +Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos coeurs se +formait un lien de plus en plus intime. + +Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui +mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il +arriva, sa soeur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son +consentement pour mon mariage avec sa fille. + +Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et +m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son voeu le +plus cher. + +«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos +ennemis, sera la source de votre félicité.» + +Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après +notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme +l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes +les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance, +en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés. +Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre +maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une +innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout +il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point +le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que +d'un médisant. + +Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit, +et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter. + +N. + + + +Pénitencier militaire de Saint-Germain. + +En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille +dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes +fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un +temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons +faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces +lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le +long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de +rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu +qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis, +qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince +imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste +soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle +réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit +l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des +grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous +montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que +plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y +moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent +éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient +imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de +cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces +verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, un +_pénitencier militaire_. + +Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes +ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment +douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on +sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps, +rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de +corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une +faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge, +que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi +exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait +un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de +cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent +qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la +famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cette _maison de rachat_; +nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un +emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'émeuvent à tous les +nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être +encore dignes de porter l'uniforme. + +Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux +résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par +ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans +les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège +Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres +constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et +d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt +trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau +choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré +à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été +distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se +retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules +ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre +de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala, +avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal +pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du +pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani, +commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté +le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un +inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui +faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à +obtenir. + +Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est +surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est +seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de +l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il +entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de +guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et +en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de +la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces +couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les +détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés +à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils +devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu +d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de +leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que +personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs +réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les +mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse +que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration, +qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la +discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont +soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux +qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs +foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie +légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une +conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après +leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure. + +Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de +Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans +des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant +les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une +journée de travail pendant l'hiver. + +A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers +bat la _diane_ signal du réveil; les sous-officiers surveillants +prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les +cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des +dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il +couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er +octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour; +tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés +et s'exécutent en silence. + +[Illustration: Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.] + +Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la +cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que +dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et +inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme +reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même +qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement +de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au +son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui +lui est assignée et se met à l'oeuvre; à l'exception d'explications +données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne +partout; rompre ce silence est un cas de punition. + +[Illustration: Conseil de guerre à Paris.] + +À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite +les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à la +_tisanerie_ il reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les +remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige +cette translation; là, dans une salle _consignée_, ils reçoivent, comme +tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout +où se trouvent les dignes soeurs de charité. + +A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les +hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au +commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent +devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de +baguette, tout le monde s'assied et le repas commence. + +A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une +gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout +en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe +arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du +détenu auquel ils appartiennent. + +Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du +matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion +de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas +du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de +la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux +légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés. + +[Illustration: Costume des détenus du Pénitencier militaire de +Saint-Germain.] + +Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en +prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix +centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette +permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des +punitions. + +A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du +repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se +lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils +sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a +multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies +mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes +et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs +ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant +la tête, ils ont lu: + +LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT. + +Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître +d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement, +l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille: + +REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER. + +Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les +jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre +l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici: + +POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE +DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON. + +et là: + +DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME +ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE. + +[Illustration: Une cellule du Pénitencier militaire de Saint-Germain.] + +Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous +refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant +au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale +quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots: + +QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE. + +Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs +qu'il abandonne: + +ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES +RÉPARER. + +Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou +lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui +sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu +à la même heure. + +A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se +prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure; +la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher. +Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes +sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles +restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la +nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour +s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et +le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier, +est chargé des rondes extérieures. + +L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de +la _diane_, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se +trouve ainsi portée à onze heures de travail. + +[Illustration: Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.] + +Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de +propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier, +son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les +cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond. +Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans +leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle +gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de +cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un +aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle +imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée, +officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service +divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où +le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement, +met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les +chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière +l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre +là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui +les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son +talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a +quelques années. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix +jeune et fraîche fait entendre ces paroles: + + Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre; + Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur + Conduisit en ce lieu, domaine du malheur, + O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire. + +Et plus loin: + + Du trône saint d'où ta main guide + Les astres roulant dans le vide, + Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur + Vois nos regrets et nos alarmes, + Rends-nous la liberté, nos armes, + Et finis nos jours de malheurs. + +Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du +haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté +dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur +a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à +vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée, +éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine +de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de +Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du +pénitencier. + +[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.] + +[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.] + +Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de +l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier +dans le coeur des prévenus le désir de leur régénération morale; le +lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde +puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes +citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre +de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte +ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs +dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de +ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de +novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque; +détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à +ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de +grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du +dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré. +C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la +France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de +leurs amis semble dire: Méritez, espérez. + +Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de +regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les +portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par +d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant +la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air +de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux, +les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces +heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils +n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées. + +L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon +et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le +terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu +du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà +les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers +auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le +commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette +ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de +leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la +discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes. +Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier +qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant. + +Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante +sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la +punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus +affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des +industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre +lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse +pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que +l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la +pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a +dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers, +recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense +quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à +la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents +libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois +de confiance et même ont mérité des distinctions. + + + +Académie des Sciences. + +COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843. + +(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.) + +II.--Sciences physiques et chimiques. + +_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les +Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une +pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a +été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon +que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps +qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège +d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide +d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M. +Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs +d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à +220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être +plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque +centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227 +kilogrammes. + +Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la +contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à +laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220 +atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a +obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm +et Colladon ont trouvés pour la température de zéro. + +_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie, +dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable +sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second +mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce +sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore +été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité. + +Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages +binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le +laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze, +le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats +les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants: + +1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des +élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de +cuivre font seuls exception; + +2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux +vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement, +c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la +théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière +satisfaisante. + +_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond +Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés +séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le +passage des courants électriques à travers les corps solides et +liquides. + +Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette +branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la +pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des +raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier +entièrement la lettre du prince. + +Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM. +Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été +communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative +aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme +terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient +aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils +ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs +de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un +aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit +conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points +l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant +inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par +un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une +manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve +aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.) + +Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son +action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M. +Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans +des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques +d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement +l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans +le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un +instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme +terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour +obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux. + +Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils +de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez +puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer +l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques +modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à +rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques. + +_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme +d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température +de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un +kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace +fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°. +Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace +à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette +glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse, +que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces +savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un +kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température. +C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide +en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on +appelle chaleur latente. + +MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée +importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations, +et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné +pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus +fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75. + +Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants +étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet +habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences +dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque +identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact +le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la +glace. + +_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie +une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par +M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits +fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue +très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de +l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en +fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que +celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite +détonation. + +La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre, +une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus +de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant +explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis. + +Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend +en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond +est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en +bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la +rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites, +parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait +les cercles. + +Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement +pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du +liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé +lors de l'explosion de certaines machines à vapeur. + +_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie +plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des +_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au +nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes +de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de +champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient +moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte +parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et +portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre +beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse +de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois +spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des +raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de +carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de +carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui +résulte de la combustion de l'hydrogène. + +Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un +délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps +attendre. + +_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà +parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images +daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses. +Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une +théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de +physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos +lecteurs. + +_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes +constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus +intéressant qui ait occupé l'Académie. + +Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu. + +Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui +renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion +est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le +petit tableau ci-après: + + Thé pekoe........ 6.58 + -- poudre à canon..... 6.15 + -- souchong....... 6.15 + -- assam........ 5.10 + +En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts +contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis, +tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la +dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé +pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a +exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100 +parties de thé, par les nombres suivants: + + Thés noirs secs....... 42.3 + -- verts secs....... 47.1 + -- noirs pris dans leur état commercial ....... 38.1 + -- verts dans le même état 43.1 + +Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu +brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon, +contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du +thé noir souchong. + +La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est +une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on +rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le +nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament +fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6 +p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui +avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il +a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre +matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire, +renfermait 11 à 15 p. 100. + +«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé +renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut +se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et +qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On +sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit +une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au +moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre +et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée +plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé +vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou +point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote +qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les +feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans +les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du +thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture +suffit-elle pour produire ces variations.» + +L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi +du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier, +dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette +feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable +aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion +préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations +indiennes.» + +Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à +Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du +Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel +alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon: +on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette +l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.» + +Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux +des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre +illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà +formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un +digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres +complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du +ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour +cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie +à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes: + +«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux +dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la +réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux +Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais +pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits +éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait +le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans +des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis +quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour +répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la +Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter +l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux +frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire +de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non +plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en +préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore +aujourd'hui à la science.....» + +Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons +seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer +cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous +souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité +à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de +l'ancien régime. + + + +ROMANCIERS CONTEMPORAINS. + +CHARLES DICKENS. + +Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en +perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et +326.) + +Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans +l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre +Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades, +de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout +naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe +royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là +que se tient votre cour [1]. + + [Note 1: La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de + la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie, + les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le + palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute + société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du + grand monde, sont situés dans le quartier opposé, le _West-end_ + (extrémité occidentale de la ville).] + +--Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin. + +--Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis +rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux, +monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous +surprendra. + +--Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit +interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille: + +--Vous connaissez, le général Choke? + +--Non, reprit Martin sur le même ton. + +--Vous savez sous quel point de vue on le considère ici? + +--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à +tout hasard. + +--Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui. + +--Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez +heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur; +elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui +présentant. + +Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il +s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la +signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit +auprès de lui. + +«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il. + +--Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux +renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire +dans les vieilles villes. + +--Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le +connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du +territoire de l'Eden.» + +Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à +penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les +conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les +spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet, +c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la +corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il +n'avait eu aucune communication avec M. Bévan. + +«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété; +seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites, +général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques +chances de succès à un homme de ma profession? + +--Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la +spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y +mettre mes dollars? + +--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y +a-t-il chance pour les acquéreurs? + +--Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion +et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie, +qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant +lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci, +monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme +dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse, +l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux +dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur +native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en +vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le +général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant +de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma +tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes +principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais +pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain, +pour mes semblables!» + +Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à +grand-peine d'avoir l'air convaincu. + +«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils +n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne; +de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de +votre pays, et qui ne connaît pas le mien. + +--Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à +endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne +sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de +réussite? + +--Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent, +voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre +jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu, +de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des +habitants, monsieur! + +--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et +effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la +conversation, selon son usage. + +Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre, +uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait +chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le +général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain. + +Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur +destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la +société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la +pension bourgeoise du major Pawkins. + +«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa +petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que +notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies +dans le capital commun? Est-ce dit? + +--Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur, +je ne serais pas ici. + +--Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac. + +--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la +Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils +doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un +mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse +et l'arithmétique de MM. les administrateurs. + +--L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous +n'avons pas même huit livres sterling.» + +Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de +tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son +attention. + +«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec +amertume sa main dépouillée de son ancienne parure..... + +--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous +n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que, +cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous +voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son +ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles +compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez, +non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends +améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre +état, vos espérances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie, +monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé; +je suis content comme je suis, monsieur. + +--Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute +importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi +pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite. +J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon +habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des +profits annuels sera _vôtre_, Mark; je vous en considère comme +propriétaire dès aujourd'hui.» + +Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité, +se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier +de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au +compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un +capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon. + +«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume, +mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous +dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai +du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce +que je puis faire. + +--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit +Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour +l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment, +nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux +associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation. +Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien! +du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer +pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison +CHUZZLEWIT ET TAPLEY. + +--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je +n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'être _la +compagnie_. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que +j'aimerais à voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais +guère en devenir une moi-même. + +--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future +maison _Chuzzlewit et compagnie_. + +--Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros +richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de +quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour +le sien, je me charge de cette partie de la besogne. + +--Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de +l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une +couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.» + +Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva +fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si +hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu +de droit à la _compagnie_. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude +ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés +convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était +l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de +l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses +propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de +façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi. + +Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du +déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux +Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau +de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel +National. + +Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer +de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne +marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs, +c'était un bureau temporaire, les _Edennéens_ se _disposait_ à bâtir un +superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même +marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau +était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait +à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant +avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une +chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le +chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait +son pied. + +C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau +de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la +chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il +parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à +peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour +reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité +faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons +rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais. + +Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un +d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait +épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait, +ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie +était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible +dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner +son homme, et mettre le dedans dehors. + +Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi +droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient +l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était +empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie, +par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils +menaçants. + +Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de +Scadder. + +«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va? + +--Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la +sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire, +monsieur Scadder.» + +Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule +indispensable en Amérique, et recommença à se balancer. + +«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général. + +--Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres. + +--Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop, +beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes +monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne +devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise. + +--Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un +rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de +réflexion. + +--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions +résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de +réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature! + +--Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces +privilégiés! ce sont ceux que je vous amène. + +--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela +suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous, +général!» + +Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus +honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix +mille dollars, l'offenser de propos délibéré. + +«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je +fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'oeil fixé sur la +route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche +de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi +faite, eh bien! à la bonne heure! + +--Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire; +monsieur! voici ma main, voilà mon coeur! Je vous estime, monsieur, et +je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne +les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont +cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des +amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.» + +M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva +pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis +particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara, +avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation, +il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les +transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la +chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon +Samaritain attendant son voyageur. + +«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan +gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette +carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et +de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un +mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là? + +--C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte +de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en +touchant un ressort. + +--Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville! + +--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville +florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises, +cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons, +quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et +jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout +sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur. + +[Illustration 006a: (La suite à un prochain numéro).] + + + +[Illustration 006b: deco.] + +Chasses d'hiver. + +LA CHASSE AUX CANARDS. + +C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent. +Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme +eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque, +croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase +jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans +aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur, +attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour +lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que +l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se +crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit +l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une +soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un +gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée; +quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme, +voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du +confortable, n'éprouvent jamais aucune privation. + +Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout, +on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les +voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été, +les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient +à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger +une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser +pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met +en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un +chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours +égal pour chacun. + + [Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_: + «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en + canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci. + La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les + tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu + pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre + nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou + quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne + faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont + passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller + chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques + ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois + de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en + sont couverts.»] + + Ainsi dans leur saison les canes du Lapland + Partent, formant dans l'air un triangle volant; + Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place, + Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse. + Chacun du dernier rang se transporte au premier, + Chacun du premier rang se replace au dernier. + Ils abordent les bois, les monts et les rivages + Retentissent du vol de ces vivants nuages, + Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux, + Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux. + (Delille.) + +Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des +filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la +vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui +ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien +couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la +chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de +la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de +chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont +gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là, +toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi +nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en +soit si mauvaise. + +En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière +qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite. +Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé +tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un +treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir +plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités +du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le +plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres. +Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet +tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre +commence, et des voitures emportent marche le produit de cette +boucherie. + +Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est +principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs +citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête, +percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur +l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux, +près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos +amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce +casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du +jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils +s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent +que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en +saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en +passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus +gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une +mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort +en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et +l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils +croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des +canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs +amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole. + +Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent +entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime +du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle +très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages +où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe +Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une +citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que +dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite +d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles +sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils +marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au +dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à +voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en +approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans +l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa +ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand +nombre [3].» + + [Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B. + du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.] + +Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours +joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui +écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine +inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet. + +Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en +décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute +une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne +la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me +paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de +sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je +crois que nous pouvons tout ce que nous voulons. + +Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de +Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de +froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les +canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le +centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse +de joncs, à dix pas de nous. + +«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un +ici; je ne suis pas un canard. + +--Et qui diable parle ainsi? + +--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous. + +--Je ne vois point de bateau. + +--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à +effrayer les canards. + +--Vous êtes donc dans l'eau? + +--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi, +nous serions sûrs de tuer. + +--Merci. + +--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai +pas. + +--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos +chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous, +professeur? + +--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.» + +A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de +roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en +voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des +Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car +il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur +l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour +trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague +pour dire son fameux _quos ego_. + +«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards +arrivent.» + +Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent +volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin, +n'eurent point de résultat. + +«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une +bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont +toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les +cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils +s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut. + +--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs. + +--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence. + +[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.] + +Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le +plaisir de m'y laisser tranquille. + +--Comment! vous allez prendre encore un bain? + +--Ceux-ci ne coûtent pas cirer. + +--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine. + +--C'est le pis-aller. + +--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume. + +--C'est ce que je cherche. + +--Avec un peu de bonheur vous réussirez. + +--Ce n'est pas sûr. + +--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un +rhume? + +--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je +vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui +vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous +entendrez parler de moi. + +--Et votre chien? + +--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau. + +--Et si vous blessez un canard? + +--Est-ce que je ne sais pas nager! + +--A la bonne heure.» + +Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une +couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour +un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour +beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par +Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les +Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans +l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils +répétèrent cette manoeuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur +corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance +du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent +sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien +ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les +Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le +proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par +les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec +tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent +sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici, +car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement +sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il +doute encore. + +La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes +chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard. + +«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au +brave Germain, garde breveté de l'étang. + +--Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je +vous assure; il se cache comme un plongeon blessé. + +--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée, +un homme fît de pareils tours de force. + +--C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je +ne voudrais pas imiter ce camarade-là. + +--De quel pays est-il? + +--De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a +obtenu la permission de chasser ici.» + +Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu, +nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et +dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en +voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le +sac de cuir. + +«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne? + +--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais +quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez +fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards +dans ma poche. + +--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous +avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble. + +--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous +pas en fiacre? + +--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour +faire ce métier-là. + +--Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en +porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup. +Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et +du bon. + +--Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous +avez encore la voix claire. + +--Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume. + +--A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir +pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de +votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en +débarrasser. + +--Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai +besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner. + +--Je ne comprends pas. + +--Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je +chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter +mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour +vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut +trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que +j'ai la voix trop claire. + +--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor. + +--C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de +voix de ténor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les +vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je +finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira. + +--Vous pourrez bien partir avec lui. + +--Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau +comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé +une fameuse recette pour tuer les canards. + +--C'est vrai. + +--On dit que vous faites des livres sur la chasse. + +--Oui, par-ci, par-là, quelques-uns. + +--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma +méthode. + +--Peu de gens chercheront à vous imiter. + +--C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif. + +--Votre nom? + +--Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles. + +--Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_. + +ELZÉAR BLAZE. + + + +Caricature. + +Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de +caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de +John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent +mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand +Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants; +nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté +britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas +assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours +contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question +irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent +de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande. + +[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.] + + + +Bulletin bibliographique. + +_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente +aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle +Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8. + +Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres +auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris +le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand +d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un +bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public +qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations +qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page +des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas +sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à +se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à +abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi +avec laquelle on s'est présenté à elle. + +Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme +déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas +été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan. +Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc, +libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle +annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance, +mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul +fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix +pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se +bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur +en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus +illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les +notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations +politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents, +Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme +distinguée dans la littérature_, comme le dit M. Charon. + +Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura +à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la +_Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?_ + + «9 mars... + +«Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu +aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et +pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre +d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a +esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux +aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec +moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.» + +Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement +que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre +de lui au général Raxo, se terminant ainsi: + +«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec +toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.» + +Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation +antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le +8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement +supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la +plus héroïque défense: + +«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours +fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans +rechercher aucun stimulant.» + +Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould, +adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien +Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits? + +«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais +autres fois très-connue au théâtre des dieux: + +«Je chantois, ne vous déplaise.» + +Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long +préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris +la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens +d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous, +mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un +coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai +dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années +consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de +ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour +recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la +vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon coeur; voilà! sous quels +auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie...... + +Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que +je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche +décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune, +qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle +circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour +_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre; +combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un +état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas +aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est, +que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus, +n'y me coucher, ny de quoy vivres.» + +Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme à +l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer +un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La +lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si +souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant, +eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi: + +«Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez, +sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira. +Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les +faire.» + +Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par +Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner +audience à la citoyenne La Saudraie: + +«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains +personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient +cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon +sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus +distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton +nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se +laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les +administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami, +guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si +nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent +dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux +établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse» + +Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et +renfermant ses stances _Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des +Femmes_, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des +éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances +dans les _Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce +temps_, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique +a données de ses oeuvres, on la trouve composée de quatre stances +seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a +eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion +qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles +et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement: + + Tant que l'univers durera + Avecque plaisir on dira + Que quoiqu'une femme complotte, + Un mari ne doit dire mot. + Et qu'assez souvent la plus sotte + Est habile pour faire un sot. + T. + + +_Histoire militaire des Éléphants_, depuis les temps les plus reculés +jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques +sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le +chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8. +Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50, + +Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques +années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des +lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune +importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce +jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de +la composition des troupes, des différentes manières dont on les +rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et +de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des +éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle +de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus +féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les +contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants +n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit +comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs +par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi, +j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire. +Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages +sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait +renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne +fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était +donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de +puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été +les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions +militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les +éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à +réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite +efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis +dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés +des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité. +Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à +tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour +comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.» + +_L'Histoire militaire des Éléphants_ se divise en trois livres, suivis +d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une +espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M. +Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus +importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants, +sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on +emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements +préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant, +quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant +Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand +nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir +la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le +véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car +c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient +montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient +eue les Grecs de les connaître et de les combattre. + +Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde +occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un +nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les +premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en +Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux +adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte +avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à +l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants +aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il +fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour, +suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une +faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y +renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le +premier livre contient le développement. + +Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les +règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de +guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et +les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents +consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les +camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti +pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour +les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne +serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients +offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu +si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les +avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le +sujet d'un chapitre. + +L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la +république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour +les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques +siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva +entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de +bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette +nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la +Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre +troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et +les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter +encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où +l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma +tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de +Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni +en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de +l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur +avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans +les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle +considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage +des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit +définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette +période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer +des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché +d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un +dernier chapitre à les raconter. + +Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une +succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi +s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités +positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur +lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il +a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine +masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans +nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au +texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la +phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des +anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes +des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse +d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc. + +L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus +vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage; +nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire +des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques +publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières. +L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est +qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui +maintenant n'est plus à faire. + + +_Les Césars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. _Au +Comptoir des Imprimeurs-Unis_. + +L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits +sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut +entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille +ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue +des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son +importance. + +Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement +arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si +profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au +point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines; +cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite. +Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en +France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de +Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et +de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires, +de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie. + +Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny +sur les Césars, est une oeuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle, +sur une matière qui semblait devoir être épuisée. + +Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette +oeuvre est neuve. + +Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze +premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée, +complète, et désormais consacrée. + +C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il +eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce +chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du +vulgaire. + +M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome. +Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de +cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme +la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les +bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que +l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules +César et finit à Néron. + +Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont +donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de +Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et +l'histoire. + +Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de +l'empire, son armée, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses +vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux +autres volumes. + +Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage +remarquable. + +Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de +l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part, +introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver +ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et +les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'oeuvre et +la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait +à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces. + +Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire +conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant +l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le +tout-puissant, le César, le presque dieu? + +Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de +l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la +première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient +rigoureuse, austère, philosophique. + +Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est +respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin +l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de +Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules César_ +il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de +l'existence et des émotions romaines. + +Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage +lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée +_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny +lui-même. + +Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont +les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle +qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces +allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et +disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne +seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et +qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir. G. C. + + + +Amusement des Sciences. + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO. + +I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de +rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que +si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette +carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou +quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du +centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès +du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue +par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une +vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de +la chambre. + +Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne +d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le +courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en +égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle +reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la +carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de +suspension. + +[Illustration.] + +Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté. +Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud +de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle +dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi +l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en +fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les +deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du +mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire +d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin +verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches +ordinaires. + +Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du +territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement +établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer +qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la +vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus +actif. + +On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières. +Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du +genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe +pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de +mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible +force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui +montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un +mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le +mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran. + +Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se +retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et +les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction +rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant +imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation +qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en +une autre autour d'un axe horizontal. + +Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude +parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît +avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre +petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit +l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte +son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit +l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un +mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de +la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la +navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre +tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans +les plus petites! + +II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu de _passe-dix_. On jette +trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la +donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles. +Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la +somme des points sur deux faces opposées soit constamment _sept_, l'as +opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se +trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21. +Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour +passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on +obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur +les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures. +Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour, +l'autre contre passe-dix en un coup. + +Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul +sont évidemment + + 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32 + + pour gagner 1, 2, 4, 8, 16 fr., etc., + +selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup, +etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la +somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les +probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est +égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal, +déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième +coup; 500 francs pour mille coups, etc. + +Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on +convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix, +si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel +est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme +infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte +relativement à sa fortune. + +Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la +science sous le nom de _problème de Pétersbourg_. + +Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est +la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas +payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait +loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au +27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de +francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67, +108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul +connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26 +coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le +nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il +arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas +dépasser 13 francs 50 centimes. + +(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.) + + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau. + +II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3 +livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies, +telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de +18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard. + + + +_A M. le Directeur de_ L'Illustration, + +Bordeaux, 17 janvier 1843. + +Monsieur, + +Vos _rébus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables +négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de +celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des +propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les +choses se sont passées: + +M. A..., remarquant dans votre _rébus_ un rayonnement circulaire d'un +diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de +représenter _le soleil_. Cela posé, il constata au centre de l'astre la +présence d'une _laie_ et les attributs généraux des _beaux-arts_. Armé +de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la +combinaison d'une phrase ainsi conçue: + +Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre. (Laie, beaux-arts sont +dans le plus grand des astres.) + +Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M. +A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il +avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé +d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à +sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les +beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être +proclamé, sous la forme allégorique d'un _rébus_, dans un journal qui se +distingue par la délicatesse et la pureté de son goût. + +M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en +sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son +attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort +belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante +et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il +déclara: + +1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'une +_gloire_; + +2° Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des +beaux-arts; + +3º Qu'on y voyait également une _laie_, mais que cette laie étant sur le +point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle était _féconde_. + +A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que, +loin de signifier que les que les _beaux-arts étaient dans le plus grand +désastre_, le rébus contenait ces mots: + +La gloire _environne_ les beaux-arts et les _féconde_. (et _laie +féconde_) + +Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi +opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la +plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion +dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts +pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils +échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les +expressions que plus outrageantes. + +Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier +numéro et par conséquent l'explication de votre dernier _rébus_. Ni l'un +ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase +était: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma +subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux +négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. + +[Illustration.] + +Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et +s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au +moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les +beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'_ils +ne sont pas dans le plus grand désastre!_...» + +Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un +nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les +petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et +croyez-moi, + +Votre bien dévoué serviteur et abonné, + + P. B..... O. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS + +L'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier +1844, by Various + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42487 *** |
