summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/42487-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 00:28:08 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 00:28:08 -0800
commit4a0a3feda0c00090d4846397b4e59380a4e2652a (patch)
tree13a2a2eb7f803217f33bd853487a962f2ec75b04 /42487-0.txt
parentb53a468e911d580071561695ccf03f378681cf19 (diff)
Add files from ibiblio as of 2025-03-08 00:28:08HEADmain
Diffstat (limited to '42487-0.txt')
-rw-r--r--42487-0.txt3433
1 files changed, 3433 insertions, 0 deletions
diff --git a/42487-0.txt b/42487-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..57e7b6f
--- /dev/null
+++ b/42487-0.txt
@@ -0,0 +1,3433 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42487 ***
+
+ L'ILLUSTRATION
+
+ JOURNAL UNIVERSEL
+
+ N° 48. Vol. II.--SAMEDI 27 JANVIER 1844.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--un an, 30 fr.
+ Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr.75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 30
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Histoire de la Semaine. _Portraits de MM. Thiers et Guizot_.--Théâtres.
+Le Ménage parisien; Marjolaine; Paris bloqué.--Courrier de Paris. _Un
+Dîner de la Saint-Charlemagne; Une Réunion d'ouvriers dans les caveaux
+de Saint-Sulpice; Bouffé dans l'Oncle Baptiste_.--Approvisionnements de
+Paris. Marché Bonne-Nouvelle. _Entrée du Marché sur l'impasse Mazagran;
+Vue du Marché_.--Hasard et Calomnie, nouvelle traduite de l'allemand, de
+Vilhelmine Willmar. _Une Gravure_.--Pénitencier militaire de
+Saint-Germain.--_Sept Gravures_.--Académie des Sciences. Compte rendu
+des second et troisième trimestres de 1843.--Romanciers contemporains.
+Charles Dickens. Expériences américaines; Martin prend un associé;
+Vallée d'Eden en perspective. (Suite.) _Une Gravure_.--Chasses d'Hiver.
+La Chasse aux Canards. _Une Gravure.--Une Caricature
+anglaise_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Amusements des
+Sciences. _Une Gravure_.--Lettre d'un Abonné de Bordeaux.
+_Gravure_.--Rébus.
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+[Illustration: M. Thiers.]
+
+Toute la semaine a encore été remplie, par la discussion de l'adresse de
+la Chambre des Députés, dont les débats ont eu une élévation et une
+importance qui rappellent les époques les plus brillantes de nos luttes
+parlementaire? Trois orateurs en ont principalement porté le poids: M.
+Guizot, M. Thiers et M. Billaut. Au moment où nous mettions notre
+dernier numéro sous presse, M. Billaut montait à la tribune et, dans une
+de ces revues complètes, ingénieuses, piquantes, comme il sait les
+faire, et dont la manière incisive ne l'orateur double encore l'effet et
+l'éclat, examinait tous les actes de la politique extérieure du cabinet,
+et mettait en relief ce qu'il regarde comme ses failles. Cette attaque a
+amené le lendemain à la tribune M. le ministre des affaires étrangères,
+qui s'est efforcé de suivre pas à pas, d'emboîter son adversaire, et de
+démontrer que là où l'on avait cru voir de la faiblesse il n'y avait eu
+que de la prudence. Ainsi se serait terminée la dernière semaine
+parlementaire si un débat que nous avions pressenti et annoncé, la
+vérification de l'élection de M. Charles Laffitte, n'était venu ajouter
+à ces grandes journées oratoires un intérêt épisodique. Nous y
+reviendrons tout à l'heure. La séance de lundi a été une des plus
+importantes dont mémoire de député ait conservé le souvenir. M. Thiers
+s'était montré, dans le premier discours dont nous avons précédemment
+fait mention, orateur plein d'habileté et d'apparent abandon, adversaire
+d'autant plus redoutable que la mesure était toujours parfaitement
+gardée. Examinant cette fois notre situation extérieure, il a traité la
+question des alliances, les conditions auxquelles elles se forment,
+leurs causes naturelles et leurs causes momentanées, non plus en
+orateur, mais en homme d'État qui a profondément réfléchi sur un
+difficile sujet, et qui, s'en étant rendu maître, peut le résumer d'une
+façon claire et saisissante pour tout le monde. Son exposé renfermait la
+condamnation de la politique actuelle. M. Guizot, toujours infatigable
+et le seul athlète du ministère que la majorité, voie avec confiance
+monter à la tribune, lui a succédé. Sa parole a toujours été éloquente,
+mais moins inspirée et moins heureuse que lorsqu'il avait répondu à M.
+Berryer. Comme ce dernier, dans cette occasion nouvelle, il avait à se
+défendre, et le discours de M. Thiers avait été si élevé et si peu
+personnel, qu'à une défense il était impossible de substituer, aux
+applaudissements de la Chambre, une attaque et des récriminations. M.
+Guizot l'a senti, il a accepté et subi les conséquences de cette
+situation.--On a vu reparaître les mêmes orateurs sur plusieurs autres
+paragraphes de l'adresse; mais, dans toute cette discussion, on a paru
+moins préoccupé des scrutins auxquels on procédait, que du travail
+intérieur qu'elle semble devoir assez prochainement amener dans le sein
+de la majorité. Il n'y a pas d'exemples, que nous sachions, d'un
+ministère renverse par les votes d'une discussion d'adresse. En 1839, le
+ministère du 15 avril eut la majorité. Une louable susceptibilité la lui
+lit regarder comme insuffisante; mais il avait, lui aussi, la majorité.
+Ce n'est point aux premiers coups de feu que les changements de front
+s'opèrent et que les gros bataillons se dissolvent. Quand, dans une
+première attaque, un parti a montré de l'ensemble, de la précision, de
+l'habileté; quand il a su, par sa discipline, inspirer confiance à la
+portion incertaine de ses adversaires, il s'opère ensuite dans leurs
+rangs une fermentation qui ne tarde pas à éclater. On a déjà cru en voir
+un symptôme dans un simple vote d'ajournement de discussion demandé par
+M. Thiers et obtenu par une majorité composée de la gauche, du centre
+gauche et de cette partie du centre qui a toujours passé pour prêter au
+cabinet actuel un concours sans sympathie réelle, et pour croire qu'une
+alliance était possible entre le centre gauche et elle, dès que les
+chefs de ces deux fractions trouveraient un terrain commun.
+
+Nous revenons au malencontreux élu de Louviers. Nous avons dit le
+reproche qui lui était adressé: son élection, avait-on publié par
+avance, était le résultat, le produit d'un marché. M. Grandin, député
+d'Elbeuf, est venu exposer ses griefs. Le choix de l'agresseur n'était
+pas le plus heureux possible; car il était facile de répondre, comme on
+l'a fait, que c'était là une lutte de deux villes rivales. L'attaque
+n'était pas assez habile pour faire disparaître ce que le choix avait de
+mal entendu, et il est probable, que, si l'on eût voté immédiatement,
+les assertions de M. Grandin n'eussent pas été considérées comme
+suffisamment probantes, et que M. Charles Laffitte eût été admis.
+Malheureusement pour le nouvel élu il a demandé à répondre. Il l'a fait
+sans l'embarras qui accompagne d'ordinaire et protège en quelque sorte
+un début; et c'est avec une confiance parfaite et un aplomb que beaucoup
+de vétérans de la Chambre envieraient, qu'il est venu confirmer par ses
+incroyables déclarations tout ce qu'avait avancé M. Grandin. Il s'était
+proposé de combattre ses conclusions, il en rendait l'adoption
+inévitable; et quand ses déclarations agitaient la Chambre, il n'en
+était en rien décontenancé, mais laissait voir un étonnement qui
+semblait dire: Mais où suis-je donc ici? est-ce que j'aurais affaire à
+d'honnêtes gens? Ce maladroit plaidoyer et la demande faite par M.
+Dufaure d'une enquête ont déterminé presque unanimement la majorité à se
+joindre à la gauche et à casser immédiatement cette élection.
+
+[Illustration: M. Guizot.]
+
+Pour ceux qui ne regardent pas comme probable un changement de cabinet,
+un mouvement prochain semble assez vraisemblable. M. de Bastard,
+président de chambre à la Cour de cassation, vient de mourir; M.
+Laplagne-Barris est d'avance désigné, pour le remplacer; mais en même
+temps un autre président de la Cour souveraine, M. Zangiacomi, serait
+amené par des considérations de famille à abandonner son siège à M.
+Martin (du Nord), que M. le procureur-général Hébert remplacerait à la
+chancellerie. Voilà ce qu'à la salle des conférences du palais Bourbon
+l'on regarde comme arrêté, ainsi que dans la chambre du conseil de la
+Cour de cassation, fort émue depuis quelques jours des débats de
+l'affaire de M. Defontaine, juge suppléant du ressort de Douai, cité
+devant elle pour être allé à Belgrave-Square, de la correspondance à
+cette occasion de M. Madier de Montjean avec quelques journaux, et de la
+publicité donnée, on ne sait trop comment, à la discussion secrète de
+toute cette affaire.
+
+Nos nouvelles extérieures ont été peu nombreuses et peu certaines. Nous
+avons lu dans la _Gazette navale et militaire_, journal qui a cependant
+un caractère presque officiel en Angleterre, la note suivante, qui, si
+elle se continuait, pourrait servir d'explication aux moqueries dont les
+feuilles de Londres, comme nous le remarquions précédemment,
+accompagnaient la nouvelle de l'envoi de missions française, américaine
+et danoise dans le Céleste Empire: «Nous apprenons que le major
+Pottinger, défenseur héroïque d'Hérat, est porteur du traité additionnel
+de la Chine, par lequel sir Henri Pottinger a si sagement mis nos
+relations à unir avec la Chine à l'abri des intrigues, des cabales
+d'_une bande d'ambassadeurs_ et envoyés des Etats européens et _des
+Etats repoussés._»--On a dit aussi qu'un successeur avait été donné au
+contre-amiral Dupetit-Thouard dans la mission qu'il remplit avec fermeté
+dans l'océan Pacifique. Tous ces bruits, nous le répétons, ont besoin de
+confirmation.--La _Gazette de Turin_ annonce que le consul sarde s'est
+retiré de Tunis, mais que le consulat est géré par le vice-consul, et
+que ses relations diplomatiques ne sont pas interrompues. Déjà la Porte
+s'est interposée, et la France ayant offert sa médiation, qui a été
+acceptée, les chances de collision se sont bien affaiblies.--Des lettres
+de Tanger parlent de nouvelles et graves difficultés survenues entre la
+France et le Maroc.
+
+Le procès d'O'Connell et de ses coaccusés continue à absorber toute
+l'attention de l'Angleterre et tient l'Irlande dans une émotion que
+l'agitateur sait entretenir et contenir. Des journaux politiques de
+Londres ont cru indispensable, pour satisfaire la curiosité de leurs
+lecteurs, d'ouvrir leurs colonnes aux illustrations, et des dessins,
+analogues à ceux que nous avons publiés il y a huit jours, ont paru
+cette semaine, dans le _Sun_, journal quotidien. Les deux premiers jours
+du procès ont été remplis par le réquisitoire de l'avocat-général, qui,
+de l'aveu des journaux anglais, n'a pas produit d'effet défavorable aux
+accusés. Puis sont venues des dépositions qui jusqu'ici établissent
+assez mal le chef de conspiration; car ce mot comporte une idée de
+mystère et de secret que rendent difficile les réunions de milliers de
+repealers dont les témoins, sténographes ou agents du gouvernement,
+viennent taire le récit. Ces déposants se montrent assez peu contents du
+rôle qu'on leur fait jouer; ils ont presque tous jusqu'ici été fort
+impartiaux et fort modérés, et le second témoin, M. Ross, sténographe, a
+déclaré que, s'il avait su l'emploi que le gouvernement voulait faire du
+compte rendu des meetings, pour rien au monde il n'eut accepté la
+mission qu'on lui a donnée. Cette déclaration a été très-favorablement
+accueillie.--Ce qui n'a eu ni la même faveur, ni le même accueil, c'est
+l'exigence de l'avocat-général, M. Kemmis, qui voulait que les honnêtes
+jurés demeurassent, pendant tout le temps du procès, absolument isolés
+de toute communication avec l'extérieur, et ne sortissent de la salle
+d'audience que pour passer dans des appartements contigus qu'on leur
+avait fait préparer. Un cri général s'est élevé du banc du jury contre
+la prétention de M. Kemmis, qui garantissait, du reste, que les pièces
+étaient chaudes et les lits excellents. «Mais, s est écrié un des jurés,
+c'est donc à dire que nous subirons la prison en attendant qu'on sache
+si les accusés y seront condamnés.» La Cour, investie d'un pouvoir
+discrétionnaire, a décidé que les jurés iraient coucher chez eux s'ils
+s'engageaient à dénoncer à la justice quiconque leur parlerait du
+procès.--Cette tolérance est d'autant mieux entendue qu'un des membres
+du jury est un vieillard de soixante-dix-sept ans, qui a négligé de se
+faire rayer de la liste à raison de son âge, et que les accusés ont
+refusé de récuser. S'il tombait malade, la cause serait nécessairement
+renvoyée à une autre session. O'Connell se montre calme, souriant, et
+répète souvent: «Notre cause est gagnée, quoi qu'il advienne dans cette
+enceinte, si la paix se maintient en Irlande, et, Dieu aidant, elle s'y
+maintiendra.»--Les débats de Dublin détourne un peu l'attention de
+l'ouverture du Parlement, à laquelle la reine ira procéder le 1er
+février.
+
+En Espagne, dont l'ambassadeur, M. Martinès de La Rosa, a été reçu par
+le roi, le cabinet Gonzalès Bravo continue à jouer un triste rôle. Les
+élections complémentaires ont été favorables aux progressistes, et le
+témoignage estime que M. Olozaga a reçu en cette circonstance de ses
+concitoyens lui a inspiré une lettre de remerciements datée de Lisbonne,
+dans laquelle il déclare que si, menacé dans sa demeure, il s'est
+déterminé, d'après l'avis de ses amis politiques, à quitter l'Espagne,
+il est prêt à y rentrer dès qu'on voudra donner suite à sa mise en
+accusation, qu'il appelle de ses voeux.
+
+--A Séville et dans la Galice, la résistance s'organise contre la loi
+des municipalités.--A Madrid, le général Narvaez prend ses mesures pour
+combattre les résistances, et 2 millions ont été demandés au ministre
+des finances pour l'organisation et la mobilisation de trois corps
+d'armée à établir dans ce but.--Ametter et un certain nombre d'officiers
+sont arrivés à Perpignan, venant de la citadelle de Figuières, dont la
+capitulation a été sanctionnée à Madrid.--Nous devons enregistrer le
+jugement porté par un des membres les plus influents du Parlement belge,
+M. Devaux, dans la discussion du budget à la Chambre des députés, contre
+la marche des ministres actuels du roi Léopold: «Par une politique
+toujours la même, on a voulu faire craindre au gouvernement français une
+alliance avec l'Allemagne et à l'Allemagne une alliance avec la France.
+La politique a été double à l'extérieur, comme la politique de M. le
+ministre de l'intérieur est double à l'intérieur du pays, ce qui doit
+aussi avoir le même résultat; à l'intérieur, le gouvernement flotte
+entre les deux partis, s'est fait déconsidérer par l'un et par l'autre;
+de même, à l'extérieur, il a eu, à l'égard de la France et de
+l'Allemagne, une politique peu sincère, et il a fini par être méprisé
+par l'un et l'autre pays.»--Une lettre de Rome, citée par la _Gazette
+d'Augsbourg_, va au-devant de nouvelles qu'on pensait avoir déjà été
+expédiées en France, et devoir y être dénaturées. Nous la citons
+textuellement: «Les journaux français annonceront peut-être que des
+esprits mécontents cherchent à fomenter des troubles dans notre
+capitale; pour éviter toute méprise à ce sujet, nous dirons ce qui s'est
+passé en réalité. Les danseurs avaient le droit de paraître sur la
+scène, dans les ballets, avec des habits d'une transparence
+extraordinaire. Cette tolérance, qui remonte fort loin, était un vrai
+scandale. En conséquence, l'autorité avait enjoint, à l'occasion de la
+réouverture du théâtre d'Apollon, aux danseurs de se vêtir plus
+décemment. Le public n'a point goûté cette innovation. Dans le théâtre
+et au dehors, il y a eu des rixes entre les bourgeois et les militaires;
+puis quelques arrestations ont été opérées, et le calme a été
+promptement rétabli.»--On lit dans le _Journal Allemand de Francfort_:
+«L'interrogatoire final de MM. Haber, de Arndt et de Thouret a eu lieu
+le 16 à Alzei, devant le juge d'instruction. Les débats publics auront
+lieu bientôt, et le jugement ne pourra tarder à moins que les accusés ne
+veuillent faire venir de Bade des témoins à décharge. Cela entraînerait
+nécessairement des lenteurs. On dit en effet que les accusés ont adressé
+aux autorités badoises une demande dans ce but. On pense que les
+autorités mettront d'autant plus d'empressement à satisfaire à ce désir,
+que M. de Haber est sujet badois.»--Une lettre de Montévideo, en date du
+4 novembre, annonce que, dans la nuit du 1er au 2 novembre, un corps de
+trois mille hommes étant sorti de la ville, s'est emparé de la petite
+rade de Budes, qui était au pouvoir d'Oribe, a mis le feu aux magasins
+et a détruit toutes les marchandises qui s'y trouvaient. Dans cette
+sortie, les Montévidéens n'ont eu que vingt hommes tués; un de leurs
+officiers a été fait prisonnier. Comme de leur côté ils avaient pris un
+officier d'Oribe, le gouvernement a fait offrir l'échange à ce général;
+mais, comme de coutume, les assiégeants ont reçu pour toute réponse la
+tête de leur compatriote, à laquelle on avait coupé une oreille. M. le
+ministre de la marine a dit à la tribune de la Chambre des Députés que
+le gouvernement montévidéen ne pouvait tenir longtemps encore, qu'ainsi
+cette triste et longue affaire touchait à son terme, et que nous étions
+au moment de recueillir les fruits de la politique ferme et éclairée
+suivie depuis quatre ans sur les bords de la Plata; ces paroles ont été
+vivement attaquées. Pour nous, nous avouerons la crainte que M. le
+ministre, en nourrissant l'espoir de voir Montévideo succomber et en
+tenant pareil langage, ne se laisse, trop aller à la satisfaction
+d'amour-propre que peut éprouver l'amiral signataire du traité avec
+Rosas; nous craignons qu'il ne se préoccupe pas assez des dangers que
+cette catastrophe, objet de ses voeux, fera inévitablement courir aux
+Français qui se trouvent sur ces bords. Quels que soient le dévouement
+et l'énergie bien éprouvés de nos marins, la station que nous
+entretenons dans ces parages, composée seulement d'un brick et d'une
+corvette, est complètement insuffisante pour protéger nos vingt mille
+compatriotes au milieu du bouleversement sanglant que l'on prévoit et
+que l'on regarde comme prochain.
+
+L'Académie des Sciences morales et politiques a pourvu au remplacement
+de MM. Edwards et de Gérando, qu'elle avait récemment perdus. A l'une
+comme à l'autre élection le nombre des votants était de 26; à la
+première, après trois tours de scrutin sans résultat, M. Frank a été élu
+au ballottage: il a réuni 13 voix. M. Lélut en a obtenu 12. Il y a eu un
+billet blanc.--A la seconde élection, après le même nombre de tours de
+scrutin, également sans résultat, M. Lélut, prenant sa revanche, a été
+nommé au ballottage: il a réuni 14 voix, M. Peisse en a obtenu 11. Il y
+a encore eu un billet blanc. On dit que la discussion de l'adresse à la
+chambre des Députés avait empêché de se rendre à l'Institut un certain
+nombre de membres de l'Académie, qui passaient pour favorables à M.
+Peisse.
+
+Des accidents nombreux ont été, cette semaine, enregistrés dans les
+journaux. Une fuite et un commencement d'incendie survenus dans une
+usine à gaz située dans un des faubourgs de Paris, nous fourniront
+l'occasion de parler prochainement de ces curieux et importants
+établissements.--Un autre incendie a également éclaté dans l'enceinte,
+voisine du Luxembourg, où se trouvait déposé le matériel dont se servait
+M. le marquis de Jouffroy pour les expériences du système de chemin de
+fer dont l'_Illustration_ a rendu compte dans son avant-dernier numéro.
+Une lettre de M. de Jouffroy, insérée dans les feuilles judiciaires,
+attribue sans hésitation ce sinistre à la malveillance.--A Reims, dans
+un cours de chimie où étaient faites des expériences sur le gaz, un
+endomètre a été brisé; une explosion a eu lieu, et cinq élèves ont été
+blessés.--A Toulouse, une aéronaute, madame Lariet, qui s'était
+embarquée dans une montgolfière imparfaite, a failli payer de sa vie ses
+téméraires expériences. Elle est tombée dans la Garonne, dont les eaux
+étaient considérablement grossies, et n'en a été tirée que par le
+dévouement de plusieurs bateliers. C'est du reste la sixième chute
+qu'elle faisait dans cette même rivière; mais celle-ci a pensé lui être
+définitivement fatale.
+
+Des crimes audacieux, dont les auteurs sont encore inconnus, ont, depuis
+le commencement de ce mois, effrayé Paris et ses environs. En attendant
+que la justice, dont l'activité est en ce moment absorbée en très-grande
+partie par des procès de presse et des demandes en dommages civils,
+parvienne à mettre la main et à faire asseoir sur les bancs de la Cour
+d'assises ces meurtriers jusqu'ici anonymes, les habitués de ces sortes
+de débats suivent avec une curiosité assidue ceux de l'affaire Poulmann,
+assassin de l'aubergiste de Nangis. On frémit en entendant les
+confessions de cet homme, en voyant le calme de cet assassin. Encore
+fait-il ses réserves et renvoie-t-il après son jugement pour se livrer à
+des aveux plus explicites, et un épanchement plus complet.
+
+Outre la mort de M. le président de Bastard, que nous avons mentionnée
+plus haut, nous avons à comprendre également dans ces dernières lignes
+celles du maréchal comte d'Erlon, dont l'_Illustration_ a publié le
+portrait accompagnant une notice (tome 1er, page 112); de sir Francis
+Burdett, en Angleterre; de M. de Montferrand ancien inspecteur général
+des études, nommé récemment directeur au ministère de l'instruction
+publique; de M. Teillard-Nozerolles, député du Cantal, et de la veuve de
+l'illustre maréchal Gouvion-Saint-Cyr.
+
+[Mauvaise illustration]
+
+
+
+Théâtres
+
+THÉÂTRE-FRANÇAIS; _Un Ménage parisien_, comédie en cinq actes et en
+vers, de M. BAYARD.--VARIÉTÉS: _Marjolaine_.--VAUDEVILLE: _Paris
+bloqué_.
+
+M. Bayard est un de nos producteurs dramatiques les plus féconds, et,
+comme on dit, un de nos vaudevillistes les plus distingués; mais enfin,
+jusqu'ici, M. Bayard n'avait obtenu que des succès de théâtres
+secondaires: le Gymnase, le Palais-Royal surtout, le théâtre des
+Variétés et le théâtre du Vaudeville avaient été ses seuls champs de
+bataille; deux ou trois comédies tentées à l'Odéon, il y a quelque
+quinze ou vingt ans, au début de le carrière de M. Bayard, ne peuvent
+être comptées que pour des coups d'essai. En revanche, M. Bayard occupe
+depuis longtemps toutes les avenues du Vaudeville: il y est un des plus
+heureux, et à part M. Scribe, qui les domine tous, il n'en est guère
+qu'on puisse lui comparer.
+
+On se lasse de tout cependant, même de réussir toujours: M. Bayard, au
+rebours de la maxime de César, semble donc s'être lassé d'être le
+premier dans un village; voici qu'il tente de le devenir à Rome; ce
+n'est plus d'un vaudeville qu'il s'agit avec lui, mais d'une comédie en
+cinq actes et en vers. Le sujet en est grave, comme on va le voir, et
+tient par plus d'un côté aux intérêts moraux de la société et de la
+famille.
+
+La comédie nous conduit d'abord chez M. et madame Vernange: M. Vernange
+est un homme honorable, jeune encore, spirituel, mais légèrement enclin
+à la dissipation et au plaisir; madame Vernange a toutes les qualités
+d'une amiable femme; veuve d'un premier mari, elle a épousé Vernange en
+secondes noces, du moins le monde le croit ainsi, et c'est là le point
+important de la comédie. Le fils du premier lit, Arthur, jeune officier
+de marine, est la joie et l'orgueil de sa mère; Vernange, tout beau-père
+qu'il est, a, de son côté, pour Arthur une véritable affection.
+
+Les choses vont ainsi quand M. Bernais et sa soeur, mademoiselle
+Bernais, amis et voisin? des Vernange, viennent leur rendre visite: il
+s'agit d'un bal que Bernais donne le lendemain même; une querelle s'est
+élevée, au sujet de la liste des invitations, entre la vieille
+demoiselle Bernais et son respectable frère: mademoiselle, qui a des
+principes, ne vent pas inscrire sur cette liste une certaine dame
+Vernillac; monsieur insiste au contraire pour qu'elle soit invitée. Mais
+pourquoi n'inviterait-on pas madame Vernillac? C'est que l'union de
+madame Vernillac et de M. Vernillac est d'une légitimité plus que
+suspecte. «Qu'y manque-t-il? s'écrie Bernais.--Presque rien, réplique la
+soeur: l'église et la mairie!»
+
+A ces mots Vernange se trouble, et madame Vernange pâlit. Quoi donc!
+seraient-ils tous deux dans une situation analogue? Précisément!
+Vernange et madame Vernange ne sont époux qu'aux yeux du monde; en
+réalité ils ne sont qu'amants. Nous allons indiquer les principales
+conséquences de cette situation équivoque.
+
+Le bal de Bernais a lieu: on cause, on danse, on joue, on médit. Parmi
+les médisants se trouve un jeune homme qui a trouvé, dans une lettre
+tombée entre ses mains, le secret de Vernange et de sa maîtresse. Tout
+en raillant, à droite et à gauche, la vertu et l'honnêteté des
+assistants, il en vient à ce fait, que madame Vernange n'est pas madame
+Vernange. Arthur est là qui entend tout; Arthur, qui aime et vénère sa
+mère; Arthur, qui n'a jamais soupçonné la faute où un moment
+d'entraînement l'a conduite. «C'est une infâme imposture! s'écrie-t-il
+en s'adressant au conteur indiscret, une lâche calomnie, et vous m'en
+rendrez raison.--Soit! dit l'autre. A demain?--A demain,» répond Arthur.
+
+Bientôt le bruit de cette querelle arrive aux oreilles de la mère; c'est
+Bernais qui la lui annonce. Jugez de ses terreurs. Quoi! son fils va se
+battre! «Vous empêcherez aisément ce malheur, dit le bonhomme
+Bernais.--Comment!--En prouvant à ce jeune étourdi qui vous a outragée
+qu'il s'est trompé, et que vous n'êtes pas ce qu'il pense.» Alors la
+pauvre femme est obligée de tout avouer, et de se confier à l'honnêteté
+de Bernais. Non, elle n'est pas la femme de Vernange: aveuglée par un
+penchant irrésistible, séduite par des promesses toujours différées,
+elle s'est mise dans cette situation coupable dont elle commence à
+comprendre tous les dangers.
+
+Le reste de la comédie ou plutôt du drame se devine: à la suite de cette
+insulte et de cette provocation, la mère n'est occupée qu'à sauver son
+honneur, à détourner de son fils le coup qui le menace, et à l'arracher
+aux chances de ce duel fatal; de son côté, le fils interroge sa mère, et
+peu à peu arrive à savoir le véritable mot de l'aventure; alors ce sont
+des inquiétudes et des larmes réciproques, douleurs d'un fils blessé
+dans la réputation de sa mère, pleurs d'une mère inquiète de son fils et
+près de le perdre où de rougir devant lui. Quant à Vernange, il continue
+sa vie légère et ne prend aucune part à ces désespoirs qui s'agitent
+autour de lui; mais enfin la vérité lui est connue; alors cet homme,
+indifférent et frivole en apparence, montre le coeur et les sentiments
+d'un honnête homme; il veut empêcher Arthur de se battre; c'est lui que
+cela regarde; mais comment éviter le scandale? Comment sauver la
+réputation de la femme qu'il aime et qui jusqu'ici a porté son nom?
+Vernange emploie le moyen le plus sûr: devant tous il déclare qu'à ses
+yeux elle a toujours été madame Vernange, mariés tous deux en
+Angleterre, selon la coutume anglaise. Vernange était de bonne foi en
+croyant son union à l'abri de toute atteinte; mais puisqu'on doute, il
+satisfera à la loi française et renouvellera le contrat à la face de
+tout le monde et dans toutes les rigueurs légales. Ce biais adroit et
+cette chaleur d'âme désarment les plus incrédules, jettent le repentir
+dans le coeur du provocateur qui s'excuse, empêchent le duel, comblent
+Arthur de joie, mettent en déroute les médisants, et rendent le bonheur
+à madame Vernange, qui sera incessamment bien et dûment mariée à la
+française. Ainsi tout le monde est content, même M. Bayard, qui a
+réussi.
+
+L'ouvrage, en général, manque de force et de chaleur; les caractères
+pourraient être plus solidement et plus nettement posés, les passions
+mises aux prises avec plus de vivacité; on peut dire que l'auteur n'a
+fait qu'effleurer son sujet et n'en a pas sondé toutes les profondeurs;
+mais des situations dramatiques, surtout vers le dénoûment, une
+versification agréable, facile, spirituelle, bien que manquant de
+contrastes et d'élan, ont fait le succès du M. Bayard. Provost, Régnier,
+Geoffroi, Maillart, madame Mélingue et mademoiselle Denain y ont
+contribué, chacun pour sa part de zèle et selon son talent.
+
+--Marjolaine est une petite fermière du théâtre des Variétés, non pas en
+sabots et en robe de bure, mais pimpante et enrubannée, pied fin et
+jupon coquet, peux gentilshommes la courtisent, l'un en habit de
+marquis, c'est-à-dire dans son costume naturel; l'autre déguisé en
+garçon de ferme; le premier est un niais dont la fermière se moque, le
+second un habile séducteur qui commence à faire son chemin. Mais une
+baronne survient, et voilà la guerre allumée; peu à peu, madame la
+baronne attire le galant à elle, et finit par l'enlever à Marjolaine;
+celle-ci se désole d'abord, puis elle fait cette réflexion
+philosophique, qu'après tout les marquis: reviennent de droit aux
+baronnes, et les fermiers aux fermières; ce disant, elle épouse
+Gros-Jean.
+
+Le joli visage et la douce voix d'une jeune débutante, nommée
+mademoiselle Valence, sont ce qu'il y a de mieux dans ce vaudeville de
+MM. Cormon et Dennery.
+
+Dans _Paris bloqué_, autre vaudeville, de M. Morel-Dupéré, la fronde est
+en jeu: il s'agit d'un jeune gentilhomme royaliste qui file une intrigue
+amoureuse avec la femme d'un frondeur; à la place de cette femme, qui
+est la vraie coupable, une honnête femme se trouve compromise. Tout le
+vaudeville roule sur ce quiproquo, qui se dénoue par le triomphe de
+l'innocence.
+
+Ceci vaut beaucoup mieux que _Marjolaine_, pour le goût du dialogue et
+l'esprit.
+
+[Mauvaise illustration.]
+
+
+
+[Mauvaise illustration.]
+
+Courrier de Paris.
+
+Chacun a son saint: ces demoiselles fêtent sainte Catherine, ces
+messieurs saint Nicolas; les cordonniers sont voués à saint Crépin;
+saint Charlemagne est le patron des collèges; bienheureux saint qui
+ouvre les grilles pour vingt-quatre heures et donne la volée et la
+liberté à cette nichée d'oiseaux bruyants et jaseurs qu'on nomme des
+écoliers! Saint trois et quatre fois béni, _terque quaterque!_
+
+La Saint-Charlemagne n'est pas seulement chère aux collèges par les
+douceurs d'un congé, elle a des agréments culinaires qui les affriande;
+mais si tous peuvent aspirer à l'honneur de mordre au gâteau, le nombre
+des élus est limité: il faut avoir lutté avec éclat, il faut avoir
+conquis le premier rang à la grande bataille du thème, des vers et de la
+version; tout élève qui a obtenu cette palme vient s'asseoir au banquet,
+et le collège, pour le récompenser de ses victoires, met, ce jour-là, un
+peu de vin dans son eau.
+
+Le dîner de la Saint-Charlemagne est une espèce d'avant-garde à la
+fourchette de la distribution des prix qui termine l'année scolaire;
+seulement, au lieu de couronnes, le lauréat obtient un morceau de dinde
+farcie ou de galantine; au lieu de livres attachés par une faveur rose
+et reliés en veau, il mange le veau lui-même à l'huile ou cuit dans son
+jus.
+
+Dans les états de service d'un écolier, avoir tâté de la
+Saint-Charlemagne est un titre de gloire; on dit au collège: J'ai été à
+la Saint-Charlemagne, j'ai été au concours général, comme d'autres
+disent: J'étais à Austerlitz et à Wagram! Et plus tard, quand ces
+enfants sont devenus des hommes, s'ils se rencontrent au milieu d'une
+vie de luxe et d'abondance, dans les joies d'un repas sensuel, il leur
+arrive de se demander en souriant d'un air de regret: «Te souviens-tu de
+ce bon petit vin plat de la Saint-Charlemagne!»
+
+On boit, en effet, à ce festin d'écoliers que Balthazar n'accepterait
+pas, mais que la vive gaieté de l'enfance assaisonne et rend plus
+aimable que les splendides repas; oui, on y boit.... jusqu'à du
+Champagne; mais les coteaux d'Aï n'en sont pas complices; c'est un
+nectar parfaitement doux de caractère, dont saint Charlemagne est
+l'inventeur prudent et l'unique propriétaire.
+
+Rien ne manque à la fête, pas même les poêles et les orateurs; le
+proviseur ou le censeur adresse une petite allocution aux assistants, à
+la façon de Démosthènes et de Cicéron, entre la poire et le fromage; et
+parmi les jeunes convives, il y a toujours un Ovide, un Virgile, un
+Voltaire ou un Gresset en herbe, qui réplique par quelques centaines
+d'hexamètres ou d'alexandrins. Le grand Charlemagne défraie ces rimes,
+bien entendu; c'est lui qu'on loue, c'est lui qu'on chante, et le poète
+ne manque jamais de comparer les Saxons de Wilikind, pourfendus par ce
+terrible conquérant, aux débris des pâtés mis en pièces et qui jonchent
+la table.
+
+La Saint Charlemagne tombe au vingt-huitième jour de janvier; au moment
+où nous publions ces lignes, les collèges de Paris sont en pleine
+Saint-Charlemagne; malheureusement, cette année, le bon saint a choisi
+un dimanche pour se manifester à ses adorateurs; c'est une petite malice
+d'almanach qu'il leur joue; l'année prochaine il arrivera un lundi, et
+ainsi il vous vaudra deux jours de congé, mes chers petits amis. Prenez
+patience!--S'il est bien de parler des choses, mieux vaut encore les
+faire voir; c'est le procédé de _l'Illustration_; elle joint l'exemple
+au précepte; voici donc un _fac similé_ de la Saint-Charlemagne qu'elle
+me charge de mettre sous vos yeux. Où la scène se passe-t-elle? Aux
+collèges Bourbon, Saint-Louis, Henri IV, Rollin, Louis-le-Grand, peu
+importe: tous les dîners de Saint-Charlemagne se ressemblent.--Voyez la
+joie de nos écoliers! certes, ils songent moins à manger qu'à se
+divertir et à se jouer quelques malins tours; cependant, un personnage
+se distingue par son appétit, au milieu de ces riants convives. Par
+Cornus! quel mangeur! on voit qu'il profite de l'occasion, et ne
+rencontre pas tous les jours une table aussi bien garnie.--Quel est cet
+affamé?--Ne le devinez-vous pas? Et quel autre qu'un maître d'études
+peut se livrer avec tant de satisfaction aux agréments du festin?--Le
+maître d'études est sobre par nécessité; l'année pour lui est un grand
+jeûne. Mais vient la Saint-Charlemagne, et le maître d'études s'en donne
+pour le passé et pour l'avenir; semblable à ces maigres figurants de
+comédie qui se gaudissent et font chère-lie dans le vaudeville ou le
+drame qui leur fournit par hasard à souper.
+
+Puisque nous voici au vaudeville, restons-y, et entrons au théâtre des
+Variétés: là nous trouverons Bouffé, son nouvel hôte, Bouffé que le
+Gymnase a perdu. Mais Bouffé n'est-il donc qu'un acteur de Vaudeville?
+n'est-ce pas là un mot bien petit pour un talent si grand, et Bouffé ne
+se dépasse-t-il pas de toute la tête? Oui, sans doute, l'homme qui a
+créé Michel Perrin, le père Grandet, le pauvre Jacques et tant d'autres
+personnages par lui marqués au coin de l'observation et de la vérité
+profonde, celui-là fait mieux que jouer le vaudeville; il s'élève
+jusqu'à l'art des éminents comédiens.
+
+Il faut mettre l'oncle Baptiste au nombre des rôles où Bouffé excelle et
+qu'il a particulièrement frappés de son estampille; nous en parlons ici
+parce que la pièce vient de passer du Gymnase au théâtre des Variétés;
+Bouffé l'avait emportée dans ses bagages. Au fond, c'est une production
+assez médiocre, où l'honnêteté des intentions et des sentiments mérite
+d'être louée plutôt que l'habileté et la finesse du travail; mais
+Bouffé! relève ce qu'il y a de vulgaire dans l'oeuvre par une exécution
+admirable: c'est, pour le coup, que l'auteur doit allumer un beau cierge
+en l'honneur du comédien.
+
+Cet oncle Baptiste est un ancien soldat redevenu ouvrier après la
+guerre.--Baptiste a le coeur excellent et d'une probité à toute épreuve;
+je vous défie de trouver un plus brave homme, plus sensible, plus
+dévoué, plus prêt à se donner à vous, corps et âme; mais l'éducation
+manque à toutes ces vertus; Baptiste sent que c'est par là qu'il pèche;
+cette conviction le rend défiant, susceptible, à l'égard de ceux qui se
+distinguent de lui par les manières et par la fortune; pour un rien,
+Baptiste croit qu'on le dédaigne ou qu'on veut l'humilier; ce n'est pas
+contre le premier venu, mais contre son propre frère qu'il exerce cette
+susceptibilité, contre son frère que le travail et l'intelligence ont
+placé honorablement dans le monde, en effaçant les traces de son
+ignorance première. De là, de la part de Baptiste, des soupçons sans
+fondement, des querelles à tout propos, des ruptures douloureuses que
+l'amitié de ce frère ne peut empêcher; il y a même une heure terrible,
+où la prévention de Baptiste est si aveugle et si violente, qu'elle
+compromet l'honneur et la fortune de l'excellent homme. Oui, dans un
+moment d'ivresse, égaré, hors du lui, Baptiste révèle des secrets d'où
+dépend la ruine de son frère! Heureusement qu'il s'éveille à temps de
+son délire, et que, recouvrant la raison, il répare tout le mal qu'il a
+fait sans le vouloir et sans y songer. Voilà le personnage; mais ce
+qu'on ne peut se figurer, c'est l'art charmant et profond avec lequel
+Bouffé en exprime toutes les nuances et tous les contrastes, passant de
+la honte à la colère, de la naïveté à la finesse, des larmes au sourire,
+et rendant surtout avec une vérité surprenante ce mélange de sensibilité
+et de rudesse, d'abandon et de défiance, qui se trouvent au fond du
+caractère de Baptiste. La scène d'ivrognerie donne le frisson.
+
+Nous ne savons, si Bouffé allait à Saint-Pétersbourg, comment l'empereur
+de Russie récompenserait un talent si fin et si touchant; mais, à en
+juger par les nouvelles que nous recevons de la munificence du czar pour
+les artistes italiens, il ne lui épargnerait pas les roubles. Plus d'une
+fois on a parlé, ici même, du prodigieux succès obtenu à
+Saint-Pétersbourg par Rubini, Tamburini et madame Pauline Viardot Ce
+qu'on nous rapporte en dernier lieu dépasse tous les récits précédents,
+et, à ce titre, on ne s'étonnera pas que nous en fassions mention.
+
+Il y a eu à la cour de Russie une fête splendide pour les fiançailles de
+la grande-duchesse Alexandra avec un prince de Hesse; le dimanche, 7
+janvier, un festin de huit cents couverts avait réuni les noms les plus
+illustres et les plus magnifiques parures; la salle, en stuc blanc,
+étincelait de l'éclat des uniformes, des riches vêtements et du feu de
+mille bougies; c'était un merveilleux spectacle, qu'une fée
+toute-puissante semblait avoir créé d'un coup de sa baguette.
+
+Les artistes italiens, invités à dîner chez le prince Wolkonsky, ont
+reçu de sa main, à table, les présents envoyés par l'empereur en signe
+de sa satisfaction: madame Pauline Viardot, une agrafe de collier
+composée d'une magnifique émeraude entourée de vingt-deux diamants, le
+tout valant 1,200 roubles, ou 4,800 francs; Rubini et Tamburini, chacun
+une émeraude de 500 roubles; madame Assandri, de 400; des présents d'une
+valeur proportionnelle ont été distribués aux autres artistes de la
+troupe. Cette magnificence envers les comédiens de la troupe italienne
+s'est, dit-on, élevée dans cette journée à une valeur totale de 4,100
+roubles, soit 16,400 francs.
+
+Retournons à Paris et à d'autres spectacles; nous en avons près de nous
+et de tout genre: les uns publics et se montrant ingénument à la foule
+sans voile et sans arrière-passée; les autres plus mystérieux et ne
+disant pas toujours ce qu'ils ont l'air de dire.
+
+A laquelle de ces deux espèces appartiennent certaines réunions qui se
+pratiquent dans plusieurs quartiers de Paris? n'ont-elles pour cause que
+le but qu'elles affichent? ou bien cachent-elles sous leurs apparences
+visibles une idée secrète, le mot d'un logogriphe? C'est aux sphinx à le
+savoir ou à le deviner; pour nous, il nous suffit d'être les simples
+narrateurs du fait.
+
+Le lieu de la scène est tout à fait dramatique et prête aux mystérieuses
+conjectures. Figurez-vous un immense caveau dont les sombres profondeurs
+s'étendent dans les entrailles d'un temple divin: par exemple l'église
+Saint-Sulpice. Là, à certains jours, s'assemble une foule considérable
+d'hommes de tout rang, de toute condition et de tout âge, depuis
+l'adolescent jusqu'au vieillard, et de la simple veste de l'ouvrier à
+l'habit de drap fin. Des lampes suspendues aux voûtes jettent une
+lumière fantastique dans la nuit de ce noir caveau; alors les assistants
+prennent place sur des bancs symétriquement rangées, et il est aisé de
+voir à leur attitude qu'ils obéissent à une sorte de hiérarchie et de
+discipline. Chaque banc, en effet, est divisé, pour ainsi dire, en
+compagnie de dix personnes soumises à un chef. Sur le fond de cette
+assemblée, vêtue en majorité du costume laïque, se détachent des prêtres
+et des frères de la doctrine chrétienne. Ceux-là surtout semblent avoir
+l'autorité et prendre une part active dans ses réunions.
+
+Pour obtenir les honneurs de l'association, il faut avoir dix-sept ans
+au moins: la profession, la naissance, le pays, la religion, ne sont
+comptés pour rien dans les clauses d'admission; chacun y a droit, pourvu
+qu'il ait l'âge prescrit et qu'il ait assisté à trois réunions pour
+toute épreuve.
+
+Que se passe-t-il entre tous ces hommes assemblés? Comment occupent-ils
+les heures qu'ils se partagent ensemble? Des poètes lisent leurs vers,
+des savants traitent des questions de science, des orateurs prononcent
+des panégyriques ou soumettent des thèses morales ou religieuses; des
+musiciens exécutent des chants sacrés: il y a un bureau présidé par le
+curé de Saint-Sulpice, qui règle l'ordre des discussions; tantôt
+l'assemblée chante en choeur des psaumes accompagnés de l'orgue, et
+tantôt elle procède au tirage d'une loterie dont les lots, livres ou
+tableaux, sont distribués aux membres de l'association que le sort a
+désignés. Chaque séance est close par une prière. L'association est
+placée sous le patronage de saint François-Xavier.
+
+[Illustration: Dîner de la Saint-Charlemagne dans un Collège de Paris.]
+
+Avez-vous deviné? Comprenez-vous le véritable mot de l'énigme? Et
+d'ailleurs, y a-t-il une énigme? Ces réunions singulières auraient-elles
+un but occulte? Pour moi, je n'en sais rien, et c'est pourquoi je vous
+le demande, peut-être vous aiderai-je dans vos recherches en vous
+nommant quelques-uns des personnages notables qui en font partie ou
+comme membres ou comme assistants: le nonce et l'internonce du pape, des
+archevêques, la plupart des curés de Paris, les abbés de Dreux-Brézé, de
+Bonnechose, Ravinat, de La Bouillerie, Dupanloup, de Ravignan; et parmi
+lus laïques MM. Guillemin, de la Cour royale, Cauchy, de l'Académie des
+Sciences, et Alexandre Guiraud, de l'Académie Française.
+
+[Illustration: Conférences pour les ouvriers dans une chapelle
+souterraine, à Saint-Sulpice.]
+
+--Pour revenir aux simples comédies, nous annoncerons le retour de
+mademoiselle Nau à l'Académie Royale de Musique. Mademoiselle Nau avait
+quitté l'Opéra depuis deux ans, après une rupture complète: mais voyez
+le hasard! M. Léon Pillet, revenant d'Italie et de sa chasse au ténor,
+rencontre mademoiselle Nau à Lyon. On se revoit, on oublie le passé, et
+faute du ténor introuvable, le directeur ramène l'agréable cantatrice.
+Le public de l'Opéra a retrouvé, non sans quelque plaisir, cette jolie
+voix, un peu faible, mais habile et légère.
+
+Mademoiselle Déjazet quitte le théâtre du Palais-Royal pour le théâtre
+du Vaudeville; en revanche mademoiselle Nathalie passe du Gymnase au
+théâtre du Palais-Royal: c'est une espèce de chassé-croisé que dansent
+ces demoiselles. L'engagement de mademoiselle Nathalie est de quatorze
+mille francs. Pauvre Nathalie!
+
+L'Odéon promet toujours son _Vieux Consul_, tragédie en cinq actes, qui
+annonce la prétention de recommencer le succès de _Lucrece_. Quelqu'un
+demandait au directeur, M. Lueux, son avis sur ce nouveau chef-d'oeuvre:
+«C'est très-beau, répondit-il; je n'ai pas eu cette année un seul succès
+à mon théâtre; mais cette fois je le tiens; je suis sûr d'avoir un
+succès d'ennui.»
+
+[Illustration: Bouffé, rôle de l'oncle Baptiste.]
+
+La censure a définitivement défendu _les Mystères de Paris_. Le
+manuscrit est renvoyé depuis hier à M. Eugène Sue, avec invitation de
+refaire complètement la pièce, s'il veut échapper à l'interdit. Cette
+décision recule indéfiniment la représentation de ce drame si
+impatiemment attendu, et pour lequel on se battait déjà au bureau de
+location.
+
+Un député qui n'est que médiocrement ferré sur l'orthographe et la
+langue française a écrit sérieusement à un électeur: «J'ai assisté hier
+à l'inauguration du monument de Molière. Il n'est pas étonnant qu'on ait
+donné une fontaine à ce grand homme; il a assez fourni à la Seine.
+
+
+
+Approvisionnements de Paris.
+
+NOUVEAU MARCHÉ BONNE-NOUVELLE.
+
+Lorsque Paris presque tout entier était renfermé dans l'île de la Cité,
+les halles ou marchés se trouvaient placés dans les faubourgs et
+occupaient les environs de la rue du Marché-Palu. Avant le règne de
+Louis VI il y avait un marché sur les terrains de la place de Grève, et
+Louis VI choisit lui-même en 1136, l'emplacement actuel des halles
+appelé alors _Champeaux_ (petits champs), pour y établir un vaste marché
+destiné à l'alimentation de toute la ville. Le grand nombre de paysans
+qui le fréquentait y attira bientôt une foule de corps de métiers, tels
+que changeurs, merciers, drapiers, etc., pour lesquels Philippe-Auguste
+fit construire, en 1180, des halles particulières.
+
+Sous Henri II, en 1553, et sur les terrains occupés par ces halles,
+furent percées les rues qui, sous les dénominations de rues de la
+Tonnellerie, de la Cordonnerie, de la Friperie, de la Poterie, etc.,
+qu'elles ont conservées, attestent aujourd'hui que toutes ces
+professions s'exerçaient alors exclusivement sur cet emplacement.
+
+[Illustration: Entrée sur l'Impasse Mazagran du nouveau Marché
+Bonne-Nouvelle.]
+
+L'agrandissement de Paris, depuis cette époque jusqu'à la révolution de
+1789, n'apporta pas de notables changements aux habitudes des Parisiens,
+et c'était toujours à la grande Italie, ou marché des Innocents, que
+tous les quartiers de la ville venaient s'approvisionner.
+
+Le gouvernement impérial sentit tous les inconvénients d'une semblable
+centralisation, et il fit en conséquence commencer et terminer plusieurs
+des grands marchés, qui existent aujourd'hui. Le marché Saint-Honoré,
+élevé sur l'emplacement du cloître des Jacobins, date de l'année 1810;
+le marché Saint-Germain, commencé sous l'Empire et fini en 1816, sous la
+Restauration, a remplacé les loges de l'ancienne foire Saint-Germain,
+établies en 1786; le marché Saint-Martin, commencé le 15 août 1811,
+occupe les terrains dépendants de l'ancienne abbaye placée sous
+l'invocation de ce saint.
+
+Quelques marchés de Paris sont exploités par des compagnies
+particulières qui paient à la ville des redevances annuelles; tel est le
+marché Saint-Joseph, que ses emménagements restreints et peu aérés
+n'empêchent pas d'être très-achalandé et de produire des bénéfices
+considérables.
+
+Le marché d'Aguesseau, propriété de la famille Berryer, a longtemps été
+d'un très-grand rapport; mais les nouveaux quartiers qui se sont élevés
+derrière la rue Tronchet lui ont suscité une rivalité dangereuse. Une
+compagnie a eu l'idée de bâtir le marché de la Madeleine, et cette
+construction vaste, aérée et bien percée se faisait remarquer surtout
+par l'élégance de sa couverture en fer, qu'a dernièrement enlevée un
+ouragan, et que remplace provisoirement une toiture en planches.
+
+Les nombreuses constructions entreprises sur les terrains situés entre
+la rue du Faubourg-Poissonnière et celle du Faubourg-Saint-Denis ont
+amené un résultat semblable, et les propriétaires du bazar de
+l'Industrie, situé sur le boulevard Bonne-Nouvelle, ont obtenu de la
+ville de Paris le droit de consacrer l'étage demi-souterrain de cette
+propriété à l'établissement d'un marché.
+
+Ce marché, qui a pris le nom de marché Bonne-Nouvelle, et auquel on
+parvient par des ouvertures pratiquées sur le boulevard et sur l'impasse
+Mazagran, ne se distingue pas moins que celui de la Madeleine, par
+l'élégance et la commodité de ses emménagements: placé à quelques mètres
+en contre-bas du sol des rues qui y conduisent, il est aussi frais en
+été que confortable en hiver; sa construction en pierres de taille offre
+une remarquable solidité, et il est assez spacieux pour desservir tout
+le nouveau quartier élevé à la place des ignobles impasses qui venaient
+naguère déboucher sur le boulevard.
+
+[Illustration: Vue intérieure du nouveau Marché Bonne-Nouvelle.]
+
+Les travaux intérieurs de ce marché, et la décoration de la nouvelle
+entrée sur l'impasse Mazagran, que représentent nos gravures, ont été
+exécutés sur les dessins de M. Lussy, architecte, qu'un long séjour en
+Espagne a familiarisé avec le style mauresque.
+
+
+
+Hasard et Calomnie
+
+NOUVELLE TRADUITE DE L'ALLEMAND, DE WILHELMINE WILLMAR.
+
+[Illustration.]
+
+I.
+
+Je m'étais rendu à la ville de M***, racontait un jour Léopold d'Ambach
+à ses amis, pour conférer de mes intérêts avec le conseiller de Justice;
+Werner, mon fondé de pouvoirs. Je me trouvais chez lui lorsqu'on vint
+annoncer le chambellan de Reich.
+
+«Ce vieux fat, dit Werner, m'apporte une nouvelle qui est pour moi de la
+plus haute importance; oserais-je vous prier d'entrer pour quelques
+minutes dans l'appartement de ma fille?
+
+--Pour quelques heures si vous voulez!» Telle fut ma réponse, et
+j'entrai.
+
+Henriette, dans un déshabillé simple mais plein d'élégance, était assise
+devant un métier à broder; sur son invitation, je pris place auprès
+d'elle. Lorsque les lieux communs de la pluie et du beau temps furent
+épuises, je dirigeai la conversation sur le charmant ouvrage qui
+l'occupait, et tout en admirant l'adresse des dames d'aujourd'hui, je
+hasardai de dire que leurs grand'mères me semblaient l'avoir emporté sur
+elles pour le travail des mains.
+
+Henriette combattit cette opinion; sans refuser aux chefs-d'oeuvre de
+l'aiguille antique une plus grande solidité, elle soutint que l'on ne
+pouvait nier les progrès du goût et préférer une épaisse étoffe de soie
+à ramages à un dessin léger dont le blanc ressort avec grâce sur le
+blanc même du canevas.
+
+La conversation s'anima. Je ne me tins pas pour battu, et j'alléguai en
+plaisantant que les médisants pourraient prendre acte de la légèreté du
+travail de nos dames, comparé à celui de leurs aïeules, pour tirer
+quelques malignes inductions.
+
+Dans le feu du discours, j'avais appuyé mon bras sur le dossier de la
+chaise d'Henriette, lorsque le chambellan de Reich, poussé par sa
+curiosité, entr'ouvrit la porte à laquelle nous tournions le dos, et
+avança la tête. Henriette se leva précipitamment; j'en fis autant, et
+Reich, avec l'air satisfait de l'homme qui vient de découvrir quelque
+mystère:
+
+«Pardon, dit-il, je suis de trop;» puis il se retira vivement et ferma
+la porte.
+
+Je regardai Henriette, Henriette me regarda, et nous allions éclater de
+rire, lorsque, songeant à mon mariage prochain et à la mauvaise langue
+du chambellan, je craignis quelque sot bavardage. Henriette semblait
+faire des réflexions du même genre; elle était devenue pâle, et
+l'inquiétude qui se peignit sur ses traits me fit augurer qu'elle avait
+aussi quelque motif de redouter les commérages. Je voulais courir après
+Reich pour le désabuser; mais elle devina mon projet et me retint,
+assurant qu'une telle démarche ne ferait qu'empirer le mal, cet homme
+étant capable de prendre toutes mes allégations comme de maladroites
+défaites.
+
+Werner, après l'avoir congédié, vint me chercher pour continuer notre
+conférence. Je m'attendais à quelque explication d'Henriette devant bon
+père; mais elle garda le silence, et je crus devoir en faire autant.
+
+II.
+
+Mes occupations à la campagne me mirent pendant plusieurs mois dans
+l'impossibilité d'aller à B***, rendre visite à ma fiancée, Clémentine
+de Blumer; mais je lui écrivais fréquemment, et je m'étonnais du
+laconisme et du style contraint de ses réponses; aussi, dès que les
+dernières gerbes de ma moisson furent rentrées dans mes granges, je
+montai à cheval, galopai vers la ville et descendis chez elle.
+
+Réception glaciale de la mère et de la fille. Il s'était passé quelque
+chose d'étrange, je n'en pouvais douter. Je demandai une explication à
+Clémentine, qui aussitôt quitta le salon avec, un geste dédaigneux; je
+m'adressai alors à ma future belle-mère pour obtenir la clef de cette
+énigme.
+
+Madame de Blumer, afin sans doute d'apaiser mon impatience, remonta au
+péché originel, dont, à son avis, le sexe masculin avait seul eu sa
+part; et après maintes digressions aussi appropriées au sujet, il lui
+échappa une allusion à l'aventure que j'ai racontée plus haut. Je n'en
+fis que rire et lui rendis un compte fidèle, m'en rapportant d'ailleurs
+au témoignage du conseiller Werner, qui m'avait lui-même introduit près
+de sa fille.
+
+Mes paroles et mon accent de vérité convainquirent la mère, qui se hâta
+de faire ma paix avec Clémentine; cependant je crus remarquer chez
+celle-ci quelques doutes qu'il me fut impossible de dissiper; il me
+sembla même qu'elle n'aurait point été lâchée si j'avais eu réellement
+une petite faille à excuser, tandis qu'elle avait de la peine à me
+pardonner l'offense dont elle-même s'était, rendue coupable envers moi,
+sans autre fondement que les calomnies d'un désoeuvré.
+
+Afin pourtant de lui persuader que je n'attribuais sa bouderie qu'à un
+accès de tendre jalousie, je suppliai madame de Blumer de hâter notre
+union; mais elle commença l'énumération de tout ce qui manquait encore
+au trousseau, depuis le linge de table, encore chez la blanchisseuse,
+jusqu'aux cornettes de nuit, auxquelles travaillait la lingère. En vain
+j'assurai que ma maison était suffisamment fournie pour un jeune ménage;
+la bonne dame ne voulait pas, disait-elle, s'exposer aux railleries de
+la ville entière; elle prétendait que Clémentine n'allât s'installer à
+ma campagne qu'avec l'attirail d'une dame châtelaine.
+
+Vaincre des caprices féminins est une oeuvre de géant dont je ne me
+sentais pas la force; j'en passai par ce qu'on voulut, et retournai
+tranquillisé dans mon village.
+
+Chemin faisant, je rencontrai l'assesseur Braun, un de mes amis, et je
+dirigeai vers lui les pas de mon cheval; mais il piqua des deux et prit
+un chemin de traverse pour m'éviter, selon toute apparence. Ma mauvaise
+humeur allait me reprendre; néanmoins je réfléchis qu'il pouvait ne
+m'avoir pas reconnu, et je poursuivis gaiement ma route.
+
+III.
+
+«Quand le mauvais esprit a dépose un oeuf quelque part, il aime à le
+couver!» C'est ce que je me dis en moi-même peu de temps après, lorsque
+survint un nouvel incident qui pouvait donner prise à la médisance.--Je
+me trouvais à B*** et revenais de chez ma fiancée. Un orage me surprit.
+Tout à coup j'aperçus Henriette qui luttait contre la violence du vent,
+près d'enlever son parapluie; je courus à son aide, lui offris mon bras,
+et la conduisis chez une amie qu'elle allait visiter.
+
+Au moment d'atteindre la maison, nous rencontrâmes Braun, qui fit une
+horrible grimace, et l'empressement avec lequel Henriette dégagea son
+bras du mien fut un trait de lumière: leur amour m'était dévoilé, et je
+m'expliquais la conduite de Braun à mon égard. Les propos du chambellan
+en étaient la cause.
+
+La foire de B*** me ramena en ville, je devais aller chercher Clémentine
+pour la conduire à un théâtre d'optique et de fantasmagorie; mais,
+retenu par quelques affaires, j'appris en arrivant chez elle que ma
+fiancée était déjà partie avec une autre dame; je fus les rejoindre au
+théâtre.
+
+Le spectacle était commencé et la salle complètement obscure. Pour ne
+déranger personne, je pris, la première place venue restée libre, à
+l'extrémité d'un banc.
+
+J'étais là depuis quelques minutes, et déjà le spectre fantasmagorique
+de Catherine II succédait à celui de Frédéric le Grand, lorsque ces
+mots, prononcés à voix basse derrière moi, frappèrent mon oreille:
+«Perfide! nierez-vous encore votre coupable intelligence?»
+
+Cette voix ne m'était point étrangère, et quand les ténèbres furent
+dissipées, je reconnus dans ma voisine Henriette Werner; Braun était
+place derrière elle, et près de celui-ci Clémentine avec son amie. Pour
+achever de me déconcerter, le misérable Reich, assis devant nous,
+poussait le coude de son voisin pour le rendre attentif à notre
+situation embarrassante. On rit, on chuchota, et au moment où Voltaire
+paraissait sur la toile la patience me manqua et je sortis sans savoir
+où j'allais.
+
+IV.
+
+Ce fut dans la rue seulement que je réfléchis combien cette fuite
+ridicule nous exposait aux nouveaux traits de la médisance. Était-ce ma
+faute si, ébloui par la lumière du dehors et entrant tout à coup dans
+l'obscurité j'avais, sans reconnaître personne, pris place à côté
+d'Henriette? C'était encore bien moins la sienne; et le tort que
+pouvaient faire les mauvaises langues à sa réputation me chagrinait
+beaucoup plus que la petite bouderie à laquelle je devais m'attendre de
+la part de ma fiancée.
+
+Je rentrai dans la salle, et me plaçai de manière à pouvoir tout
+observer sans être aperçu. Clémentine et Braun causaient ensemble
+vivement, et sans doute il était question d'Henriette et de moi, car le
+maudit chambellan s'approcha d'eux avec son vilain rire sardonique. Je
+ne me possédais plus de fureur et je l'aurais étranglé volontiers,
+lorsque je vis Henriette porter plusieurs fois son mouchoir à ses yeux.
+
+Enfin, la toile étant tombée, la foule s'écoula, et, à mon grand
+étonnement, Braun offrit son bras à ma fiancée, qui l'accepta en jetant
+un regard dédaigneux sur la pauvre Henriette.
+
+Celle-ci sortit avec une tante qui était venue passer chez elle le temps
+de la foire. Je les suivis, tout à coup des cris d'alarme se firent
+entendre; la foule, épouvantée par des chevaux fougueux, s'écartait en
+tumulte:--à quelques pas de moi, Henriette cherchait avec inquiétude sa
+tante, qu'elle avait perdue. Devais-je la laisser seule dans l'embarras?
+
+«Ah! votre rencontre porte malheur!» s'écria-t-elle douloureusement;
+mais elle ne pouvait en ce moment se passer d'un appui, elle dut agréer
+le mien.
+
+Elle prit donc mon bras, et nous cherchâmes ensemble sa compagne; mais
+la foule s'étant dissipée, nous jugeâmes qu'elle était retournée seule
+au logis, et nous en primes aussi la route.
+
+Le sort qui semblait nous avoir choisis pour jouets de ses caprices,
+rapprochant deux personnes jusqu'alors à peu près inconnues l'une à
+l'autre, établit entre elles une liaison plus intime. Je racontai à
+Henriette la scène qui m'avait été faite chez ma fiancée, et lui dis que
+je croyais aussi deviner le motif de son affliction. Elle m'avoua alors
+que depuis plus de six mois l'assesseur Braun la recherchait en mariage,
+mais que Werner s'y opposait, alléguant que le caractère violent de ce
+jeune homme rendrait certainement sa femme malheureuse. Elle-même ne
+pouvait s'empêcher de reconnaître en partie la justesse de cette
+opinion; mais une sorte de crainte, plus encore qu'une véritable
+inclination, l'empêchait de rompre avec Braun.
+
+Je m'efforçai de la tranquilliser en disant tout ce que je savais de
+favorable à Braun, et en promettant de ne rien négliger pour éclaircir
+ces funestes malentendus. Les images de son front se dissipèrent, et
+nous commencions à plaisanter sur l'étrange fatalité qui s'attachait à
+nous, lorsqu'à peu de distance de la maison un _bonsoir_ retentit à nos
+oreilles, et nous reconnûmes avec effroi la voix du chambellan.
+
+Je demandai à Henriette si son père était instruit du hasard qui nous
+avait, pour la première fois, offerts aux yeux de ce misérable; elle me
+répondit que c'était pour elle une grande consolation qu'il n'en fût
+point informe.
+
+Je ne devinai pas pourquoi elle lui taisait une chose aussi innocente,
+quelques mots du conseiller Werner pouvant fermer la bouche à la
+calomnie.
+
+V.
+
+J'avais toujours reconnu en Braun un homme d'honneur, quoique la passion
+l'aveuglât souvent; c'est pourquoi je jugeai nécessaire à son égard une
+démarche qui, envers le chambellan, eût été inutile et peut-être
+nuisible. Je lui écrivis le soir même une lettre dans laquelle, après
+avoir détaillé les bizarres circonstances qui nous avaient désunis, je
+lui représentai que, fiancé de mon libre choix avec mademoiselle
+Clémentine de Blumer, il ne pouvait me venir en pensée de faire la cour
+à une autre, fût-elle douée de tous les avantages qui distinguaient
+Henriette. J'offrais, au contraire, l'emploi de tout mon crédit auprès
+du conseiller Werner pour amener la réalisation de ses désirs; je
+n'oubliais pas néanmoins, en terminant, de déclarer à Braun que, s'il
+conservait encore quelque défiance, je ne reculerais pas devant une
+explication d'un autre genre.
+
+Cette lettre produisit l'effet que j'en attendais. Le lendemain matin,
+Braun accourut chez moi, me serra avec attendrissement dans ses bras, et
+me demanda excuse de tout ce qui s'était passé. Notre réconciliation fut
+sincère, et non-seulement il agréa avec joie l'offre que je lui fis de
+parler pour lui au père d'Henriette, mais il me promit, de son côté, de
+désabuser Clémentine.
+
+Satisfait de lui et de moi-même, je me rendis sans délai chez Werner et
+lui exposai les voeux de Braun, en les appuyant avec chaleur. Werner
+m'écouta en silence et avec une émotion qui me frappa. «C'est vous qui
+me faites cette demande! vous!» s'écria-t-il à plusieurs reprises en me
+serrant la main. Puis il m'expliqua sans aucune aigreur les motifs de
+son opposition au mariage de sa fille avec le jeune assesseur, mettant
+en parallèle la douceur angélique de l'une et son extrême sensibilité,
+la roideur et la violence de l'autre, dont il m'était impossible de ne
+point convenir.
+
+Il ne me restait donc plus qu'à parler de leur mutuel attachement et du
+changement qu'une affection véritable peut amener dans le caractère,
+personne n'étant aussi propre à opérer une telle métamorphose que
+l'aimable et bonne Henriette.
+
+Werner en tomba d'accord avec moi, non sans exprimer la crainte que le
+premier feu de la passion étant apaisé, les anciennes habitudes ne
+vinssent à reprendre le dessus.
+
+«Eh bien! répliquai-je, fixez un temps pour éprouver Braun: votre fille
+alors ne pourra vous accuser d'avoir opposé à ses voeux une aveugle
+inflexibilité.
+
+Ce projet obtint son suffrage. Après une conférence avec Henriette,
+Werner résolut d'accorder au jeune assesseur l'entrée de sa maison, sans
+que pourtant celui-ci dût regarder cette tolérance comme un
+consentement.
+
+Braun n'ignorait pas qu'il me dût cette faveur, et néanmoins il ne
+paraissait pas entièrement satisfait. J'eus lieu de penser que
+Clémentine était là-dedans pour quelque chose: Braun avait tenu sa
+parole en lui expliquant les aventures du théâtre de fantasmagorie; mais
+le perfide Reich ayant raconté que le soir même il m'avait rencontré
+riant avec mademoiselle Verner, on en avait conclu que ni Henriette ni
+moi n'aurions été d'aussi bonne humeur si nous ne nous faisions un
+plaisir de nous jouer de nos engagements.
+
+VI.
+
+Depuis ce moment, il régnait entre Clémentine et moi une contrainte
+pénible qu'en vain je cherchait à dissiper. Quelquefois je la pressais
+de me déclarer sans feinte si elle avait changé de sentiments à mon
+égard; alors elle semblait émue, m'appelait son cher Léopold, mais son
+humeur chagrine ne tardait pas à renaître.
+
+Une telle situation ne pouvait me rendre heureux, et, malgré
+l'attachement que m'inspirait encore Clémentine, je ne regardait point
+sans inquiétude dans l'avenir. Un entretien que j'eus avec madame de
+Blumer mit le comble à mon déplaisir.
+
+Un jour l'ayant trouvée seule, je lui fis sérieusement part de mes
+craintes, en lui déclarant que quelle que fût la grandeur du sacrifice,
+je renoncerais à la possession de sa fille plutôt que de compromettre
+son bonheur.
+
+«Il ne s'agit ici, répliqua-t-elle, que de la réputation de Clémentine;
+si elle s'est trompée, elle doit expier son erreur, il est trop tard
+pour reculer. Je crois même nécessaire, ajouta-t-elle, de céder aux
+voeux que vous m'avez exprimés, et de hâter votre union.»
+
+Une visite interrompit la réponse qui allait s'échapper de mon coeur
+ulcéré, et, sans attendre le retour de Clémentine, je sortis désolé de
+cette maison où j'avais rêvé le comble de la félicité.
+
+J'errais dans les rues de B***; un poids énorme oppressait ma poitrine;
+j'avais besoin d'une âme qui s'ouvrît à la confidence de mes peines et
+qui sût me présenter ma cruelle situation sous un aspect moins
+affligeant.
+
+Je me trouvai inopinément devant la demeure d'Henriette Werner, dont une
+commune destinée avait fait pour moi une amie. Je savais qu'elle
+écouterait mes plaintes avec intérêt, qu'elle me donnerait des conseils
+et ne me cacherait pas si j'avais, moi aussi, des reproches à me faire
+envers Clémentine; car l'amour-propre offensé devient aisément injuste;
+une faute entraîne les autres, elles forment les anneaux d'une chaîne
+que notre peu de fermeté nous empêche de rompre.
+
+VII.
+
+L'entretien que j'avais eu avec madame de Blumer se retraçait toujours à
+mon souvenir: je la voyais pressant les ouvrières pour que tous les
+objets qui faisaient obstacle à notre union fussent promptement cousus,
+blanchis, et plissés; j'entendais ces paroles qui m'avaient si vivement
+froissé: «Si Clémentine s'est trompée, elle doit expier son erreur.» Je
+la voyais, cette bonne mère, calculer l'assistance qu'elle donnerait à
+sa fille pour mettre un gendre à la raison.
+
+On voulait en effet regagner le temps perdu, car bientôt arriva chez,
+moi un tapissier, chargé par madame de Blumer de prendre la mesure de
+mes appartements pour préparer tapis et rideaux. Je répondis que j'étais
+satisfait de mon ameublement, que plus tard je m'entendrais avec ma
+femme pour changer ce qui lui déplairait.
+
+A peine l'ouvrier fut-il parti, que je me reprochai ma résistance. Pour
+châtiment de mon refus, j'attendais une lettre piquante; ma confusion
+fut extrême lorsque Clémentine m'écrivit qu'elle s'accommoderait
+volontiers mes moindres désirs, persuadée d'avance que ce qui me
+plairait aurait également son approbation. En même temps elle m'envoyait
+divers échantillons d'étoffes pour sa robe de noce, me priant de lui
+faire connaître mon goût, afin que le tailleur et la marchande de modes
+se missent à l'ouvrage sans délai.
+
+Il y eut dans ma réponse de l'affection et presque de l'humilité, car le
+tribunal de ma conscience ne m'absolvait pas entièrement; toutefois je
+cherchais sincèrement à réveiller notre tendresse, et j'éprouvai une
+véritable joie lorsqu'un de mes voisins de campagne m'invita à une fête
+où ma fiancée et sa mère avaient promis de se trouver. J'espérais que
+cette tête serait une occasion de rapprochement qui effacerait toute
+trace de rancune.
+
+VIII.
+
+Je me mis en route plus tôt que je n'aurais fait en d'autres
+circonstances. Franchement ce n'était pas cette fois l'amour qui
+m'aiguillonnait: je voulais que mon empressement réparait ma faute aux
+yeux de Clémentine. Cet espoir fut trompé: les convives arrivèrent
+successivement; elle ne parut point. Mais Henriette Werner, que je
+n'attendais pas, survint avec sa tante.
+
+Cette apparition me troubla. Était-ce du plaisir? était-ce un
+pressentiment confus que notre rencontre aurait encore de fâcheuses
+suites? Jamais Henriette ne m'avait paru plus séduisante. Lorsqu'elle me
+reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, une prompte rougeur couvrit son
+visage; mais avant que mon amour-propre ait eu le temps de l'interpréter
+cette rougeur me fut expliquée. Henriette s'approcha, et par manière de
+conversation m'apprit que l'assesseur Braun serait au nombre des
+convives. Nouveau sujet d'inquiétudes. Pour y mettre le comble, le
+premier auteur de toutes mes tracasseries, le maudit chambellan de
+Reich, entra pendant notre colloque.
+
+J'eus soin dès lors de me tenir éloigné d'Henriette, que malgré moi mes
+regards cherchaient à tout instant; elle m'évitait avec la même
+attention, et quand par hasard nos regards se rencontraient, notre
+frémissement prouvait assez la crainte que nous inspirait notre fâcheux
+observateur.
+
+Le dîner se passa sans que Braun ni Clémentine eussent paru. J'étais
+excédé par la contrainte à laquelle m'obligeait la présence du
+chambellan, désolé de ne pouvoir m'entretenir avec la bonne Henriette,
+dont l'amitié m'était devenue précieuse; et cette privation m'affectait
+plus que l'absence de ma fiancée, au sujet de laquelle chacun me venait
+présenter ses condoléances. Il me semblait dur aussi pour Henriette que
+je ne pusse aller lui dire quelques paroles d'intérêt; lorsque enfin à
+tant de déplaisirs, tint se joindre la pensée que dans notre application
+à nous fuir l'un l'autre, le malfaisant Reich pourrait voir une nouvelle
+preuve d'intelligence entre nous. Mon dépit redoubla; je quittai
+l'assemblée pour aller chercher dans une chambre éloignée la solitude et
+le repos. Là je me jetai dans un grand fauteuil placé derrière le poêle,
+asile dont les ténèbres sympathisaient avec l'état de mon âme.
+
+IX.
+
+Depuis une demi-heure j'y pestais contre ma destinée, lorsque j'entendis
+ouvrir, puis refermer la porte de la chambre et pousser le verrou;
+j'avançai la tête, et reconnus, à mon grand effroi, mademoiselle Werner,
+un billet à la main, que sans doute elle voulait lire sans témoin.
+
+Le triomphe de nos persécuteurs, si l'on nous surprenait ensemble avec
+toute l'apparence d'un plan concerté, s'offrit à ma pensée; au risque
+d'effrayer Henriette, je me levai rapidement pour quitter la chambre.
+
+Mais lorsque je la vis pâlir et chanceler, toute idée de précaution
+m'abandonna; je courus à elle, je la reçus dans mes bras et je la
+conjurai dans les termes les plus tendres de calmer ses inquiétudes.
+Elle pleurait, hors d'état d'articuler une parole, et chacune de ses
+larmes pénétrait jusqu'à mon coeur; enfin elle me tendit le billet
+qu'elle venait de recevoir: Braun annonçait qu'une affaire indispensable
+l'empêchait d'assister à la fête; mais qu'il viendrait dans
+l'après-dinée avec ma fiancée et sa mère, également retenues par leurs
+occupations.
+
+«S'ils arrivaient eu ce uniment!» En prononçant ces mots je m'élançai
+vers la porte, et déjà j'en avais saisi le verrou, lorsqu'un bruit
+confus se fit entendre au dehors, et je reconnus les voix de ceux que
+nous redoutions.
+
+Dans mon anxiété j'agitais le verrou avec un mouvement presque
+convulsif. Tout à coup le fatal Reich s'écria: «Ils doivent être ici, je
+les y ai vus entrer l'un et l'autre.» Une faire? L'épouvante d'Henriette
+était sans bornes; je ne pensais qu'à elle, je pressais ses mains
+tremblantes, tantôt sur mon sein, tantôt sur mes lèvres; je la conjurais
+tout bas de se tranquilliser, protestant que je me précipiterais par la
+fenêtre plutôt que de compromettre sa réputation.
+
+Cependant une porte que l'obscurité nous avait dérobée se présente à mes
+yeux, j'y cours. Elle donne dans un cabinet sans issue. Mais une vaste
+armoire m'offre ses entrailles libératrices; je m'y élance, non sans
+craindre que le remède ne soit pire que le mal: et tandis que je me
+blottis entre les cartons et les robes, Henriette m'enferme, prend la
+clef, et plus rassurée, va ouvrir la porte de la chambre. Les premiers
+mots qui frappent mes oreilles sont des reproches violents de Braun; il
+somme mademoiselle Werner de faire à l'instant connaître ma retraite. La
+plus timide, colombe s'enhardit lorsqu'elle est poussée à bout par des
+outrages. Henriette en donna la preuve; elle releva fièrement la tête et
+interdit à Braun un langage aussi inconvenant.
+
+Pour moi, plié dans ma cachette de la manière la plus incommode,
+j'admirais la présence d'esprit des femmes. Si, au lieu d'une mince
+cloison, les eaux du grand Océan nous eussent séparés, Henriette ne su
+fût point exprimée avec plus d'assurance.
+
+Lorsqu'on eut en vain fureté partout, et que j'eus résisté à des appels
+fort peu tendres de Clémentine, l'impétueux Braun s'efforça d'excuser
+ses emportements, par la vivacité de amour. Son billet trouvé par terre
+dissipa tout les doutes. Cependant la société s'éloigna sans
+qu'Henriette eût prononcé le mot de pardon.
+
+Persuadé alors que je n'avais plus rien à craindre, j'essayai de me
+redresser tant soit peu pour respirer plus librement... Mais les arrêts,
+du destin sont inévitables!... Ma tête heurta une pyramide de cartons à
+chapeaux, qui roula par terre avec fracas.
+
+«Il est là! là, dans l'armoire! cria le chambellan; j'imaginais bien
+qu'il ne pouvait être loin: c'est pourquoi j'ai voulu attendre qu'il fit
+connaître sa présence.
+
+--Les apparences sont contre moi, dit Henriette avec une fermeté que lui
+inspiraient son innocence et les mauvais procédés de Braun; cependant il
+n'y a ici en jeu que le hasard et la malignité. Oui, celui que vous
+cherchez est dans cette armoire, et moi-même je l'y ai enfermé pour
+éviter les fausses interprétations auxquelles pouvait donner lieu notre
+rencontre fortuite. Mais avant d'ouvrir cette porte, je déclare
+formellement que cet instant me sépare à jamais de M. l'assesseur
+Braun.»
+
+Braun, frappé de cet accent de vérité, voulut faire quelques objections;
+mais Henriette, sans l'écouter, ouvrit l'armoire, d'où je m'élançai, la
+rage dans le coeur.
+
+X.
+
+Peu m'importaient en ce moment les invectives de Clémentine; l'injure
+que souffrait mademoiselle Werner était ma seule préoccupation. Reich
+aurait été la première victime de ma vengeance, s'il ne se fût
+adroitement réfugié dans l'armoire que je venais de quitter; elle lui
+rendit le service que j'en avais espéré vainement, une main
+compatissante ayant fermé la porte et enlevé la clef tandis que je
+cherchais mon ennemi parmi les assistants.
+
+Alors ce fut à Braun que je m'adressai; heureusement nous n'avions
+d'armes ni l'un ni l'autre, car le débat aurait coûté du sang.
+
+Cependant les convives s'étaient assemblés autour de nous, et les
+représentations du maître de la maison, qui nous priait de vider notre
+querelle ailleurs, furent assez puissantes pour rétablir la
+tranquillité.
+
+Henriette était partie; sur-le-champ avec sa tante; j'avais étalement
+ordonné d'atteler mes chevaux. Dans l'indignation qui me maîtrisait, je
+laissai entendre à Clémentine que je regardais notre mariage comme
+rompu; une femme qui avait si peu de confiance dans ma loyauté ne
+pouvait que me rendre malheureux.
+
+Sans attendre sa réponse, je dis en passant à Braun qu'il me trouverait
+le lendemain matin dans un petit bois près de B***, et, je me hâtai de
+m'éloigner.
+
+XI.
+
+Rentré chez, moi, je fis les préparatifs d'un long voyage. Si le sort me
+favorisait dans mon combat, j'avais résolu d'aller à Paris pour me
+distraire et guérir les blessures de mon coeur.
+
+Je ne me couchai point; je partis la nuit même à cheval, et le lever du
+soleil me trouva au rendez-vous. Braun se fit attendre; une sorte de
+repentir paraissait le dominer. Maintenant que la passion ne l'aveuglait
+plus, il reconnaissait que ni moi, dont il avait plus d'une fois
+apprécié la franchise, ni la sage et modeste Henriette, n'étions
+capables d'entretenir une intelligence secrète et criminelle. Il me
+tendit la main en signe de réconciliation, donnant à entendre que la
+prolongation de nos démêlés ne servirait qu'à aiguiser les traits de la
+calomnie.
+
+Mais je demeurai sourd à ses paroles. L'espoir qu'il témoignait de voir
+bientôt s'aplanir ses différends avec Henriette m'indignait jusqu'à la
+fureur. Je le contraignis de mettre l'épée à la main, et quoique son
+sang-froid lui donnât sur moi de grands avantages, je parvins à le
+blesser et à le désarmer. Puis, après lui avoir recommandé prudence et
+discrétion, je montai à cheval pour gagner ma voiture, et partis à
+l'instant même.
+
+Parmi des sensations bien contradictoires, celle qui m'agitait le plus,
+c'est qu'Henriette aurait compassion de Braun, qui venait de répandre
+son sang, et que cette compassion réveillerait peut-être un penchant mal
+éteint.
+
+Ce fut alors que je reconnus combien je l'aimais. Pour justifier mon
+inconstance à mes propres yeux je maudissais le calomniateur, qui, en
+nous imputant à crime des hasards innocents, nous avait rapprochés l'un
+de l'attire, et m'avait donné l'occasion d'apprécier tout le mérite de
+mademoiselle Werner.
+
+XII.
+
+Vers la fin du second jour, je suivais tristement la grande route, sans
+jeter un regard sur les objets qui se succédaient autour de moi, lorsque
+le postillon me cria qu'une voiture était versée à peu de distance. Je
+fis arrêter, et, malgré les ténèbres qui commençaient à s'étendre,
+j'aperçus lieux dames dans le plus grand embarras; je m'avançai, et
+grande fut ma surprise en reconnaissant Henriette et sa tante.
+
+Henriette avait fait connaître à son père les scènes désagréables dont
+nous venions d'être les acteurs. Non-seulement Werner avait approuvé sa
+résolution d'aller passer quelques mois chez sa tante, mais il ne lui
+avait pas caché que cette bonne tante prolongeait son séjour auprès
+d'eux sur son invitation, afin de pouvoir l'emmener aussitôt que serait
+survenue la rupture qu'il prévoyait depuis longtemps. Une plus ample
+connaissance avec le caractère de Braun ne lui permettait pas d'hésiter
+à refuser un pareil gendre.
+
+Cette fois je bénis le hasard qui nous réunissait encore, et je
+commençai même à le regarder comme une sorte de prédestination.
+
+Je m'empressai d'offrir ma voiture aux deux dames, la leur étant fort
+endommagée. La tante d'Henriette s'était froissé le bras gauche dans sa
+chute; les douleurs augmentèrent au point que nous fûmes obliges de nous
+arrêter dans une petite ville voisine.
+
+Une seule auberge s'y trouvait; j'eus donc un logement dans la même
+maison qu'Henriette. Aurais-je pu la quitter au moment où une fièvre
+violente se déclarait chez sa compagne?
+
+Nous prodiguions ensemble nos soins à la malade, et entre nos coeurs se
+formait un lien de plus en plus intime.
+
+Henriette avait sur-le-champ envoyé à son père un messager pour lui
+mander l'accident; mais quelque diligence que fit Werner, lorsqu'il
+arriva, sa soeur était déjà presque rétablie, et il ne manquait que son
+consentement pour mon mariage avec sa fille.
+
+Le bon Werner me serra dans ses bras en versant des larmes de joie, et
+m'avoua que depuis bien des années cette union avait été son voeu le
+plus cher.
+
+«Le ciel a exaucé mes souhaits, s'écria-t-il, et la méchanceté de vos
+ennemis, sera la source de votre félicité.»
+
+Nous prîmes tous ensemble la route de ma campagne, où peu de jours après
+notre bon curé, mon ancien instituteur, joignit nos mains comme
+l'étaient déjà nos âmes. Cet événement fit d'abord la matière de toutes
+les conversations à B***; on prétendait, non sans quelque vraisemblance,
+en tirer la preuve que nous n'avions point été injustement accusés.
+Cependant le chambellan, qui aurait voulu se procurer l'entrée de notre
+maison, déclara lui-même s'être permis envers nous ce qu'il appelait une
+innocente malice; nous consentîmes à lui pardonner, puisque après tout
+il était la cause première de notre bonheur, mais nous ne voulûmes point
+le recevoir, car on se préserve plus aisément d'un ennemi déclaré que
+d'un médisant.
+
+Braun alla conter ses doléances à Clémentine; elle lui confia son dépit,
+et pour se venger, ils ne surent mieux faire que de nous imiter.
+
+N.
+
+
+
+Pénitencier militaire de Saint-Germain.
+
+En entrant sous cette vaste porte sombre, en franchissant cette grille
+dont la clef est tenue par un sous-officier, oublions les brillantes
+fêtes, les magnifiques splendeurs, le luxe royal, dont ce château fut un
+temps le théâtre; préparons-nous plutôt à la visite que nous allons
+faire par le souvenir des grandeurs déchues qui ont remplacé dans ces
+lieux la majesté de Louis XIV émigré à Versailles; dans ces tours, le
+long de ces vastes balcons, erra madame La Vallière, consolée par de
+rares visites, jusqu'au jour où son âme aimante ne trouva plus que Dieu
+qui put remplir le vide laissé par le grand roi; dans ce corps de logis,
+qui fait face à la pelouse, Jacques II, qui, pour être un prince
+imbécile, n'en dut pas être moins malheureux, passa plus d'une triste
+soirée, entre sa femme et sa fille, reportant sa pensée à la belle
+réception que lui avait faite son hôte de France, et que suivit
+l'abandon nécessairement réservé au malheur qui s'abrite trop près des
+grandes prospérités. Le triste monarque, dont le doyen de Killerine nous
+montre la modeste cour, mourut là, faisant ces rêves de restauration que
+plusieurs générations devaient continuer; sa femme, sa fille, y
+moururent après lui. Depuis lors, les princes de France semblèrent
+éviter la contagion de déchéance dont les murs de Saint-Germain étaient
+imprégnés; le château devint une caserne, puis une école militaire de
+cavalerie, et enfin il est devenu ce que vous annoncent ces grilles; ces
+verrous, ces murs qui s'ajoutent à la profondeur des fossés, un
+_pénitencier militaire_.
+
+Si, en entrant dans ces cours, en entendant fermer derrière soi toutes
+ces ferrures, on n'éprouve pas ce serrement de coeur, ce pressentiment
+douloureux qui vous accueille à la porte de toute prison, c'est qu'on
+sait que là on ne va pas voir le crime hideux, endurci par le temps,
+rendu incorrigible par les mauvaises passions, par les habitudes de
+corruption et de débauche; on se dit que toute cette population, qu'une
+faute a privée pour un temps de sa liberté, est dans la force de l'âge,
+que tous ces prisonniers ont un avenir, qu'ils vivaient sous une loi
+exceptionnelle, sous la loi militaire, dont la rigueur nécessaire fait
+un crime, un crime sévèrement puni, de ce qui, pour un jeune homme de
+cet âge, dégagé des liens de fer de la discipline, ne serait souvent
+qu'un tort excusable, ignoré du monde et couvert par l'indulgence de la
+famille. Pénétrons donc sans hésitation dans cette _maison de rachat_;
+nous ne verrons que des corps jeunes et robustes, apprenant à faire un
+emploi intelligent de leurs forces, des coeurs qui s'émeuvent à tous les
+nobles sentiments, et qui travaillent à se réhabiliter assez pour être
+encore dignes de porter l'uniforme.
+
+Cette institution, qui, jusqu'à présent, a donné les plus heureux
+résultats, a été appliquée, pour la première fois, à l'année par
+ordonnance royale du 3 décembre 1832. Les essais en furent faits dans
+les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, situés entre le collège
+Sainte-Barbe et la place du Panthéon; mais ce local, dont les sombres
+constructions vont disparaître dans les plans d'amélioration et
+d'embellissement qui vont s'exécuter dans ce quartier, devint bientôt
+trop étroit pour le nombre des détenus; il fallut faire un nouveau
+choix, et, au mois d'avril 1836, le pénitencier militaire fut transféré
+à Saint-Germain. Les vastes appartements, les galeries, avaient été
+distribués en rangées de cellules ordinaires, où chaque prisonnier se
+retire le soir; les celliers avaient fait place à des cellules
+ténébreuses, où sont renfermés ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre
+de la maison. L'immense hauteur des salles d'armes, des, salles de gala,
+avait été coupée en plusieurs étages d'ateliers, et le château royal
+pouvait recevoir cinq cents prisonniers. La haute surveillance du
+pénitencier est remise à M. le lieutenant-général comte Sébastiani,
+commandant de la première division, et qui, plus d'une fois, a manifesté
+le chaleureux intérêt qu'il porte à l'établissement; chaque aimée un
+inspecteur-général est désigné par le ministre de la guerre pour lui
+faire un rapport sur les résultats de l'année et les améliorations à
+obtenir.
+
+Cette création, dont tout l'honneur revient à M. le maréchal Soult, est
+surtout remarquable par ce point, que le condamné militaire est
+seulement suspendu de son service, mais ne cesse pas de faire partie de
+l'année et reste soumis au code particulier qui la régit. Lorsqu'il
+entre dans le pénitencier, où l'envoie le jugement d'un conseil de
+guerre, il est dépouillé pour un temps du l'uniforme de son régiment, et
+en revêt un de couleur grise, dont la forme rappelle beaucoup celui de
+la petite tenue du cavalier, et dont la simplicité n'admet aucune de ces
+couleurs voyantes et bariolées dont on affuble ordinairement les
+détenus. La tenue militaire est de rigueur pour tous les chefs employés
+à l'établissement; ces chefs sont encore soumis à tout ce qu'ils
+devaient observer à l'égard de leurs soldats: il leur est défendu
+d'injurier, de maltraiter de gestes ou de paroles les détenus, qui, de
+leur côté, doivent le respect à leurs chefs de tout grade. Afin que
+personne n'en ignore, les dispositions qui règlent ces devoirs
+réciproques sont lues tous les dimanches à l'inspection. Tous les
+mouvements sont réglés par le commandement militaire; le compte de masse
+que le condamné avait à son régiment est transmis à l'administration,
+qui continue à le régler de la même, manière; les fautes contre la
+discipline sont punies disciplinairement; les délits et les crimes sont
+soumis aux conseils de guerre; enfin, à l'expiration de leur peine, ceux
+qui n'avaient plus qu'un an de service à faire sont renvoyés dans leurs
+foyers, les autres sont dirigés sur un des trois bataillons d'infanterie
+légère d'Afrique; quelques-uns, par une exception que leur mérite une
+conduite exemplaire, obtiennent la faveur de rentrer, aussitôt après
+leur libération, dans des régiments de l'armée intérieure.
+
+Le système d'Auburn est celui dont se rapproche le plus le système de
+Saint-Germain, c'est-à-dire que les prisonniers couchent isolément dans
+des cellules et mangent et travaillent en commun et en silence. Pendant
+les récréations, ils peuvent parler. Nous allons examiner l'emploi d'une
+journée de travail pendant l'hiver.
+
+A six heures et demie du matin, un tambour choisi parmi les prisonniers
+bat la _diane_ signal du réveil; les sous-officiers surveillants
+prennent les clefs de leurs divisions respectives et vont ouvrir les
+cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie dans des
+dimensions données ses couvertures et le sac de campement dans lequel il
+couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1er
+octobre au 1er avril; le reste de l'année, elles ont lieu dans la cour;
+tous les détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés
+et s'exécutent en silence.
+
+[Illustration: Entrée du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
+
+Environ un quart d'heure après les détenus descendent en ordre dans la
+cour; l'appel a lieu de la même manière et avec les mêmes batteries que
+dans la ligne; les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et
+inspectés. La distribution du pain se fait immédiatement; chaque homme
+reçoit pour sa journée une ration de pain de même poids et de même
+qualité que celui délivré à la garnison. Aussitôt après, au commandement
+de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et au
+son de la caisse à leurs ateliers; chacun d'eux se rend à la place qui
+lui est assignée et se met à l'oeuvre; à l'exception d'explications
+données à voix basse par les contre-maîtres, un silence complet règne
+partout; rompre ce silence est un cas de punition.
+
+[Illustration: Conseil de guerre à Paris.]
+
+À huit heures et demie a lieu la visite du chirurgien-major; il visite
+les malades mis à l'infirmerie pour indispositions légères; à la
+_tisanerie_ il reçoit ceux qui viennent se présenter, prescrit les
+remèdes nécessaires et envoie à l'hôpital du lieu ceux dont l'état exige
+cette translation; là, dans une salle _consignée_, ils reçoivent, comme
+tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout
+où se trouvent les dignes soeurs de charité.
+
+A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas; les
+hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille; au
+commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent
+devant leur place accoutumée et se tiennent debout; à un coup de
+baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.
+
+A son arrivée au pénitencier, chaque détenu est pourvu d'un litre, d'une
+gamelle de même contenance et d'un gobelet d'un quart de litre, le tout
+en étain; il reçoit, de plus, une cuiller de bois et un couteau à pointe
+arrondie: tous ces objets sont disposés sur la table à la place du
+détenu auquel ils appartiennent.
+
+Les rations sont individuelles; elles consistent, pour le repas du
+matin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion
+de viande désossée pesant quatre-vingt-douze grammes; et pour le repas
+du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes; les autres jours de
+la semaine, les détenus reçoivent, pour le repas du matin, une soupe aux
+légumes; et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.
+
+[Illustration: Costume des détenus du Pénitencier militaire de
+Saint-Germain.]
+
+Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer leur nourriture en
+prenant à leurs frais, au repas du matin, un quart de litre de vin, dix
+centimes de fromage, un demi-kilog. de pain bis blanc. On retire cette
+permission pendant un temps donné à ceux qui se font infliger des
+punitions.
+
+A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du
+repas; les hommes, qui, pendant toute sa durée, ont gardé le silence, se
+lèvent, sortent en ordre et vont au préau à la récréation; là encore ils
+sont suivis par ces conseillers muets qu'une bienveillante prévoyance a
+multipliés autour d'eux; des inscriptions ingénieusement choisies
+mettent sans cesse sous leurs yeux des avis résumés en phrases courtes
+et qui frappent l'esprit en se fixant dans la mémoire. Dans leurs
+ateliers, si un moment de découragement a ralenti leur ardeur, en levant
+la tête, ils ont lu:
+
+LE TRAVAIL DU CORPS DÉLIVRE DES PEINES DE L'ESPRIT.
+
+Dans ces inscriptions ils trouvent même une protection; si un maître
+d'atelier ou un surveillant oubliait les recommandations du règlement,
+l'ouvrier peut lui montrer sur la muraille:
+
+REPRENDS TON PROCHAIN AVANT DE LE MENACER.
+
+Dans les préaux, il n'a pas suffi de défendre les mauvais propos et les
+jeux de hasard; il a fallu mettre ces hommes en garde contre
+l'entraînement de la colère ou de leurs courts loisirs; ils lisent ici:
+
+POINT DE PROBITÉ POSSIBLE AVEC LA PASSION DU JEU; ON COMMENCE PAR ÊTRE
+DUPE, ON FINIT PAR ÊTRE FRIPON.
+
+et là:
+
+DANS UN COEUR PERVERS, LA PASSION DU JEU MÈNE À L'ÉCHAFAUD: DANS UNE ÂME
+ENCORE HONNÊTE, ELLE CONDUIT AU SUICIDE.
+
+[Illustration: Une cellule du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
+
+Toutes ces pensées sont salutaires, utiles; mais nous ne pouvons nous
+refuser à en citer deux encore qui nous ont surtout frappé. En entrant
+au pénitencier, le condamné trouve sa sentence justifiée par la morale
+quand il aperçoit devant lui, dans la première cour, ces mots:
+
+QUICONQUE ENFREINT LA LOI N'EST PAS DIGNE D'ÊTRE LIBRE.
+
+Enfin, en sortant, voici la dernière pensée qu'il trouvera sur ces murs
+qu'il abandonne:
+
+ON NE PEUT PLUS ROUGIR LE SES FAUTES QUAND ON A TOUT FAIT POUR LES
+RÉPARER.
+
+Reprenons l'emploi de la journée. Pendant que leurs camarades causent ou
+lisent des livres d'instruction appartenant il l'établissement, ceux qui
+sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel qui a lieu
+à la même heure.
+
+A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent, et se
+prolongent jusqu'à sept heures; le souper ne dure qu'un quart d'heure;
+la retraite se bat, et à huit heures un roulement annonce, le coucher.
+Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau; les portes
+sont fermées, et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles
+restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la
+nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes, pour
+s'assurer s'il n'y a pas d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et
+le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier,
+est chargé des rondes extérieures.
+
+L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de
+la _diane_, et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se
+trouve ainsi portée à onze heures de travail.
+
+[Illustration: Chapelle du Pénitencier militaire de Saint-Germain.]
+
+Le dimanche est un jour consacré plus spécialement aux soins de
+propreté: ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier,
+son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre; les
+cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond.
+Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans
+leur tenue la meilleure, vont assistera la messe dans la chapelle
+gothique ornée par Louis XIII, et où Louis XIV fut baptisé. Du haut de
+cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un
+aumônier leur fait une instruction religieuse. C'est un spectacle
+imposant que de voir de la tribune tous ces hommes en colonne serrée,
+officiers et sous-officiers en tête, assister avec respect au service
+divin. On ne peut se défendre d'une vive émotion, lorsque, au moment où
+le prêtre élève l'hostie, cette masse compacte, par un seul mouvement,
+met le genou en terre, et écoute, dans un pieux recueillement, les
+chants que font entendre quelques-uns de leurs camarades placés derrière
+l'autel. On est bien plus impressionné encore si l'on vient à apprendre
+là que ces voix énergiques chantent des vers composés par un de ceux qui
+les a précédés dans ce séjour d'expiation, un jeune soldat que son
+talent, ses malheurs et son repentir avaient rendu célèbre, il y a
+quelques années. J'ai vu plus d'un oeil devenir humide quand une voix
+jeune et fraîche fait entendre ces paroles:
+
+ Sur nous qui l'implorons, à genoux sur la pierre;
+ Sur nous tous, qu'un moment d'imprudence et d'erreur
+ Conduisit en ce lieu, domaine du malheur,
+ O Dieu! laisse tomber un regard tutélaire.
+
+Et plus loin:
+
+ Du trône saint d'où ta main guide
+ Les astres roulant dans le vide,
+ Seigneur, Dieu clément, oh! vois notre douleur
+ Vois nos regrets et nos alarmes,
+ Rends-nous la liberté, nos armes,
+ Et finis nos jours de malheurs.
+
+Le digne aumônier qui dirige la conscience de ces soldats leur a dit, du
+haut de la chaire de vérité, que tout motif humain devait être écarté
+dans l'accomplissement des choses saintes: «Vos actes religieux, leur
+a-t-il dit, sont entre le ciel et vous, et jamais ils ne serviront à
+vous procurer des biens temporels.» Cette règle, sagement observée,
+éloigne tout soupçon d'hypocrisie. Le 30 avril dernier, une soixantaine
+de détenus ont reçu la communion des mains de monseigneur l'évêque de
+Versailles, qui vient tous les ans visiter et consoler les habitants du
+pénitencier.
+
+[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Atelier.]
+
+[Illustration Pénitencier militaire de Saint-Germain.--Remise de peine.]
+
+Les touchantes allocutions de ce pasteur, les sages instructions de
+l'aumônier, ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier
+dans le coeur des prévenus le désir de leur régénération morale; le
+lieutenant-colonel Boudonville, commandant du pénitencier, seconde
+puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes
+citoyens, qu'un seul instant d'erreur a souvent amenés là; un registre
+de moralité est établi avec un soin scrupuleux, et présente un compte
+ouvert à chaque homme; on y inscrit exactement les progrès successifs
+dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de
+ces punitions. A deux époques de l'année, au 1er mai et dans le mois de
+novembre, le commandant va examiner les titres que peut avoir chaque;
+détenu à la clémence royale; mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à
+ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité; les lettres de
+grâce qui réduisent ou remettent la peine sont lues à la grande revue du
+dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré.
+C'est là un beau jour pour tous, et pour ceux qui sont rendus à la
+France, à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de
+leurs amis semble dire: Méritez, espérez.
+
+Le lendemain de ce jour de délivrance est souvent triste et plein de
+regrets. On sait, en effet, que les abords des prisons, les jours où les
+portes doivent s'ouvrir, sont assiégés, par des hommes perdus, par
+d'ignobles femmes, qui spéculant à la fois sur le pécule amassé pendant
+la captivité, sur les privations subies, sur l'enivrement du grand air
+de la liberté, guettent les libérés comme une proie, s'emparent d'eux,
+les entraînent à tous les désordres, à toutes les débauches; et ces
+heureux du matin doivent se féliciter si, le lendemain, au réveil, ils
+n'ont perdu que le fruit du leurs économies forcées.
+
+L'administration du pénitencier de Saint-Germain vient de donner un bon
+et grand exemple. Il y a quelques jours, seize hommes avaient atteint le
+terme de leur expiation ou obtenu remise du reste de leur peine; au lieu
+du quitter le château pour tomber dans les hideuses séductions qui déjà
+les attendaient, on les a vus, revêtus de l'uniforme des corps divers
+auxquels ils appartenaient avant leur faute, sortir en rangs sous le
+commandement d'un sous-officier, traverser au pas et en bon ordre cette
+ville que leurs devanciers avaient plus d'une fois troublée des excès de
+leur joie et se diriger sur Versailles, où ils ont trouvé dans la
+discipline militaire l'appui dont ils avaient besoin contre eux-mêmes.
+Loin de se plaindre de cette précaution, ils ont chargé le sous-officier
+qui les accompagnait de leurs remerciements pour le commandant.
+
+Rendons un juste hommage; à M. le maréchal Soult, dont la prévoyante
+sollicitude a créé, organisé cet établissement, où, tandis que la
+punition se subit, l'homme s'améliore, et d'où il sort le coeur plus
+affermi dans le bien, l'intelligence plus cultivée, et possédant une des
+industries, qui s'exploitent dans les huit ou neuf ateliers entre
+lesquels les prisonniers sont répartis. Mais pour que la généreuse
+pensée du ministre produisît tous ses résultats, il fallait que
+l'exécution en fût remise à un officier dont le coeur fût noble, la
+pensée droite, la raison ferme; le pénitencier de Saint-Germain a
+dépassé toutes les espérances, et le maréchal et les officiers,
+recommandables de cet établissement ont reçu leur plus douce récompense
+quand les rapports ont constaté que parmi tous les militaires rendus à
+la liberté depuis 1839, on ne compte qu'une récidive sur deux cents
+libérés, que plusieurs ont obtenu de l'avancement, occupent des emplois
+de confiance et même ont mérité des distinctions.
+
+
+
+Académie des Sciences.
+
+COMPTE RENDU DES SECOND ET TROISIÈME TRIMESTRES DE 1843.
+
+(Voir t. 1er, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182 et 198.)
+
+II.--Sciences physiques et chimiques.
+
+_Compressibilité des liquides_.--La propriété dont jouissent tous les
+Corps de pouvoir être réduits à un volume moindre sous l'influence d'une
+pression plus forte que celle à laquelle ils étaient d'abord soumis, a
+été longtemps méconnue dans les liquides. C'est à MM. Sturm et Colladon
+que l'on doit les premières mesures exactes de la contraction des corps
+qui existent à cet état. M. Aimé, professeur de physique au collège
+d'Alger, a fait de nouvelles expériences à ce sujet, à l'aide
+d'appareils à déversement, analogues à ceux dont l'idée est due à M.
+Walferdin. La mer, qui atteint une profondeur considérable aux environs
+d'Alger, lui a fourni le moyen d'obtenir des pressions variables jusqu'à
+220 atmosphères. Les corps soumis il cette énorme pression doivent être
+plongés à environ 2 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. Chaque
+centimètre carré de leur surface supporte un poids d'environ 227
+kilogrammes.
+
+Un résultat important des expériences de M. Aimé, c'est que la
+contraction éprouvée par le liquide est proportionnelle à la pression à
+laquelle on le soumet. Cette loi a été vérifiée par lui jusqu'à 220
+atmosphères de pression. Il est à noter aussi que les nombres qu'il a
+obtenus à la température: de 12°,6 sont supérieurs à ceux que MM. Sturm
+et Colladon ont trouvés pour la température de zéro.
+
+_Elasticité des alliages_.--M. Wertheim avait présenté à l'Académie,
+dans le courant de l'année dernière, un travail extrêmement remarquable
+sur les propriétés mécaniques des métaux simples. Dans un second
+mémoire, faisant suite au premier, il s'est occupé des alliages. Ce
+sujet, malgré le fréquent emploi des alliages dans les arts, n'a encore
+été que fort peu étudié, surtout en ce qui concerne l'élasticité.
+
+Les expériences de M. Wertheim ont porté sur cinquante-quatre alliages
+binaires et sur neuf alliages ternaires, parmi lesquels se trouvent le
+laiton, le tombac, le métal des tamtams trempé et non trempé, le bronze,
+le pakfong, l'alliage des caractères typographiques, etc. Les résultats
+les plus positifs auxquels il soit parvenu sont les suivants:
+
+1º L'élasticité d'un alliage est en général égale à la moyenne des
+élasticités des métaux constituants; quelques alliages de zinc et de
+cuivre font seuls exception;
+
+2º Les alliages se comportent comme les métaux simples quant aux
+vibrations longitudinales et transversales et quant à l'allongement,
+c'est-à-dire qu'il existe entre ces divers éléments des rapports que la
+théorie indique et que l'expérience confirme d'une manière
+satisfaisante.
+
+_Electricité, galvanisme, électro-magnétisme_, etc.--MM. Edmond
+Becquerel et de La Rive, de Genève, se sont l'un et l'autre occupés
+séparément de rechercher les lois de dégagement de la chaleur pendant le
+passage des courants électriques à travers les corps solides et
+liquides.
+
+Parmi les autres communications que l'Académie a reçues sur cette
+branche importante de la physique, nous devons citer une théorie de la
+pile voltaïque par le prince Louis-Napoléon. «La netteté des
+raisonnements et des résultats, a déterminé M. Arago à publier
+entièrement la lettre du prince.
+
+Mais l'expérience la plus curieuse, sans contredit, est celle que MM.
+Palmieri et Santi-Linari ont exécutée en Italie, et qui a été
+communiquée à l'Académie par une lettre de M. Melloni. Elle est relative
+aux _courants d'induction_ produits sous l'influence du magnétisme
+terrestre. Ces courants, découverts par M. Faraday en 1831, pourraient
+aussi être appelés _courants instantanés_ ou _temporaires_ parce qu'ils
+ne durent qu'un instant. Ils se développent dans les corps conducteurs
+de l'électricité, sous l'influence d'un autre courant ou sous celle d'un
+aimant, et sont soumis à la loi générale suivante: «Lorsqu'un circuit
+conducteur fermé commence à recevoir dans quelques-uns de ses points
+l'action d'un courant quelconque, il est traversé par un _courant
+inverse_; lorsqu'il cesse de recevoir telle action, il est traversé par
+un _courant direct_; enfin, pendant qu'il reçoit cette action _d'une
+manière constante_, il n'est traversé par _aucun courant_ et n'éprouve
+aucune modification apparente sensible.» (Phys. de Pouillet.)
+
+Or, on sait que la terre peut être comparée à un grand aimant; son
+action sur les circuits fermés était donc facile à prévoir depuis que M.
+Faraday avait signalé l'existence de courants d'induction excités dans
+des spirales de cuivre par le rapprochement et l'éloignement brusques
+d'un aimant. Cet habile physicien lui-même avait démontré directement
+l'action de la terre sur les mêmes spirales retournées rapidement dans
+le plan du méridien magnétique. Mais il lui avait fallu employer un
+instrument très-sensible pour reconnaître l'influence du magnétisme
+terrestre, et toutes les tentatives faites depuis cette époque pour
+obtenir des effets plus puissants avaient été complètement infructueux.
+
+Enfin, MM. Palmieri et Santi-Linari, après avoir varié leurs appareils
+de plusieurs manières, sont parvenus à en construire un qui est assez
+puissant pour imprimer des commotions sensibles et pour décomposer
+l'eau. Il paraît même probable à M. Melloni, qu'au moyen de quelques
+modifications à leur appareil, ses ingénieux compatriotes arriveront à
+rougir les fils métalliques et à produire des étincelles électriques.
+
+_Chaleur latente de la glace_.--Lorsqu'on mêle ensemble un kilogramme
+d'eau à 10° et un kilogramme d'eau à 80°, le mélange a une température
+de 45°, précisément égale à la moitié de la somme 10 plus 80. Un
+kilogramme d'eau à zéro, c'est-à-dire à la température de la glace
+fondante, et un kilogramme à 80° donneraient encore un mélange à 40°.
+Mais il n'en est plus de même lorsqu'on substitue un kilogramme de glace
+à zéro à un kilogramme d'eau de même température. Le mélange de cette
+glace avec l'eau à 80° donnera de l'eau à une température très-basse,
+que Laplace et Lavoisier ont évaluée à 5°; de sorte que, suivant ces
+savants illustres, il faut 75° de chaleur pour faire passer un
+kilogramme de glace à zéro à l'état d'eau ayant la même température.
+C'est cette chaleur absorbée uniquement pour la transformation du solide
+en liquide, et dont le thermomètre n'accuse plus l'existence, que l'on
+appelle chaleur latente.
+
+MM. de la Provostaye et Desains ont pensé avec raison que cette donnée
+importante avait besoin d'être déterminée par de nouvelles observations,
+et ils ont entrepris une longue série d'expériences qui leur a donné
+pour la chaleur latente de fusion de la glace, un nombre beaucoup plus
+fort que celui de Laplace et Lavoisier, savoir 79 au lieu de 75.
+
+Leur travail, qui est destiné à figurer dans le recueil des savants
+étrangers, a été l'objet d'un rapport très-favorable de M. Régnault. Cet
+habile physicien avait lui-même effectué un grand nombre d'expériences
+dans le même but, et il était parvenu à des résultats presque
+identiques. On doit donc considérer comme à fort peu de chose près exact
+le nombre 79, adopté désormais pour la chaleur latente de fusion de la
+glace.
+
+_Singuliers effets de rupture_.--M. Ségnier a répété devant l'Académie
+une expérience fort curieuse, déjà indiquée par M. Bellam, et depuis par
+M. Sorel. Tout le monde connaît les _larmes bataviques_, ces petits
+fragments de verre en forme de poire allongée, terminés par une queue
+très-effilée, que l'on obtient en laissant tomber dans l'eau froide, de
+l'extrémité de la canne du verrier, quelques parcelles de verre en
+fusion. On sait qu'il suffit de casser l'extrémité de la larme, pour que
+celle-ci se réduise immédiatement en poussière, avec une petite
+détonation.
+
+La nouvelle expérience consiste à briser un vase de verre ou de terre,
+une bouteille épaisse, qui a résisté à des pressions intérieures de plus
+de vingt atmosphères, au moyen d'une seule larme batavique faisant
+explosion au milieu du liquide dont ils sont remplis.
+
+Une autre expérience non moins curieuse est due à M. Ségnier. On suspend
+en l'air un verre cylindrique ordinaire rempli d'eau, et dont le fond
+est remplacé par un obturateur en parchemin; une balle tirée de haut en
+bas, au centre du liquide et suivant l'axe du cylindre, détermine la
+rupture des parois en une foule de parcelles longitudinales et étroites,
+parallèles entre elles, comme les douves d'un tonneau dont on enlèverait
+les cercles.
+
+Dans ces deux expériences, lorsque les vases ne sont point entièrement
+pleins, les fractures s'arrêtent précisément à la hauteur du niveau du
+liquide. Cette circonstance a de l'analogie avec ce qui a été observé
+lors de l'explosion de certaines machines à vapeur.
+
+_Optique_.--M. Adolphe Matthiessen d'Altona a fait à l'Académie
+plusieurs communications d'un haut intérêt, dont le laconisme des
+_comptes rendus_ officiels ne nous permet pas de donner le détail. Au
+nombre des instruments proposés par l'auteur, on remarque des lunettes
+de spectacle qui, sous un volume réduit, auraient plus de lumière et de
+champ que les lunettes usitées, grossiraient d'avantage, et coûteraient
+moins. M. Matthiessen a trouvé aussi un verre de couleur verte
+parfaitement monochromatique. Enfin, il a imaginé un appareil commode et
+portatif, à l'aide duquel on peut voir les raies noires du spectre
+beaucoup plus aisément que par toute autre méthode. Employé à l'analyse
+de la flamme d'une chandelle, cet appareil fait apercevoir trois
+spectres différents l'un de l'autre par la nature et la position des
+raies de Fraunhoffer: un provenant de la combustion de l'oxyde de
+carbone; un second provenant de la lumière qu'émettent les molécules de
+carbone incandescent qui nagent dans la flamme, enfin, un autre qui
+résulte de la combustion de l'hydrogène.
+
+Nous souhaitons que le rapport détaillé qui nous était promis pour un
+délai rapproché, le 21 avril dernier, ne se fasse pas trop longtemps
+attendre.
+
+_Photographie_,--La formation des images de Moser, dont nous avons déjà
+parlé ailleurs (voir tome 1er, page 234), et la théorie des images
+daguerriennes, ont fait le fonds de communications assez nombreuses.
+Mais comme il s'agit de sujets que l'on est loin d'avoir ramenés, à une
+théorie simple, et sur lesquels il y a presque autant d'opinions que de
+physiciens, nous pensons inutile d'en entretenir cette fois nos
+lecteurs.
+
+_Travaux chimiques._--Une analyse fort remarquable des principes
+constituants du thé, par M. Péligot, est le travail chimique le plus
+intéressant qui ait occupé l'Académie.
+
+Voici les résultats principaux auxquels ce chimiste est parvenu.
+
+Le thé est, de tous les végétaux analysés jusqu'à ce jour, celui qui
+renferme la proportion d'azote la plus considérable. Cette proportion
+est pour 100 parties de thé desséché à 110 degrés, contenue dans le
+petit tableau ci-après:
+
+ Thé pekoe........ 6.58
+ -- poudre à canon..... 6.15
+ -- souchong....... 6.15
+ -- assam........ 5.10
+
+En opérant sur 27 sortes de thés, M. Péligot a trouvé que les thés verts
+contiennent, en moyenne, 10, et les thés noirs 8 pour cent d'eau. Puis,
+tenant compte de cette eau que la feuille contient déjà, soit que la
+dessiccation en Chine n'ait pas été complète, soit qu'elle ait absorbé
+pendant ou après son transport une certaine quantité d'humidité, il a
+exprimé la proportion des produits solubles dans l'eau chaude, pour 100
+parties de thé, par les nombres suivants:
+
+ Thés noirs secs....... 42.3
+ -- verts secs....... 47.1
+ -- noirs pris dans leur état commercial ....... 38.1
+ -- verts dans le même état 43.1
+
+Lorsqu'on évapore à siccité une infusion de thé, il reste un résidu
+brun-chocolat qui, lorsqu'il provient du thé vert poudre à canon,
+contient 435 d'azote sur 10 000 parties, et 470 lorsqu'il provient du
+thé noir souchong.
+
+La principale matière azotée qui se trouve dans l'infusion de thé est
+une substance très-riche en azote, cristallisable, la _théine_, qu'on
+rencontre également dans le café (ce qui lui a fait souvent donner le
+nom de _caféine_), et qui existe aussi dans le _guarana_, médicament
+fort recherché par les Brésiliens. M. Péligot a trouvé jusqu'à plus de 6
+p. 100 de théine, proportion beaucoup plus considérable que celle qui
+avait été admise jusqu'à ce jour; et, ce qui n'est pas moins curieux, il
+a signalé dans le thé l'existence en forte proportion d'une autre
+matière azotée, la _caséine_, dont le thé, dans son état ordinaire,
+renfermait 11 à 15 p. 100.
+
+«On voit, en résumant ces expériences dit M. Péligot, que le thé
+renferme une proportion d'azote tout à fait exceptionnelle; mais il faut
+se rappeler que cette feuille n'est pas prise dans son état naturel, et
+qu'elle nous arrive après avoir été, pour ainsi dire, manufacturée. On
+sait, en effet, qu'avant d'être livré à la consommation, le thé subit
+une torréfaction qui ramollit la feuille et qui permet d'en exprimer, au
+moyen de la pression exercée par les mains, un suc assez abondant, âcre
+et légèrement corrosif; la feuille est ensuite enroulée et desséchée
+plus ou moins rapidement, selon qu'il s'agit de la fabrication du thé
+vert ou de celle du thé noir. Or, il est possible que ce suc soit peu ou
+point azoté et que sa séparation augmente par suite la quantité d'azote
+qui reste dans la feuille. En déterminant celle qui se trouve dans les
+feuilles fraîches des arbres à thé cultivés aux portes de Paris, dans
+les belles pépinières de MM. Cels, j'ai trouvé 4,37 d'azote p. 100 du
+thé desséché. Peut-être la différence du climat et la culture
+suffit-elle pour produire ces variations.»
+
+L'auteur a terminé son travail par quelques considérations sur l'emploi
+du thé considéré comme boisson et comme aliment. «On ne peut nier,
+dit-il, en présence de la proportion d'azote renfermée dans cette
+feuille et de l'existence de la caséine, que le thé soit un véritable
+aliment lorsqu'il est consommé dans son ensemble, avec ou sans infusion
+préalable, comme le consomment, assure-t-on, quelques populations
+indiennes.»
+
+Ainsi on lit dans une lettre de Victor Jacquemont: «Le thé vient à
+Cachemire par caravane, au travers de la Tartarie chinoise et du
+Thibet... On le prépare avec du lait, du beurre, du sel et un sel
+alcalin d'une saveur amère... A Kanawer, on le fait d'une autre façon:
+on fait bouillir des feuilles pendant une heure ou deux, puis on jette
+l'eau et un accommode les feuilles avec du beurre rance, etc.»
+
+Les rapides progrès de la chimie ne feront jamais oublier les travaux
+des pères de la science, parmi lesquels figure au premier rang notre
+illustre Lavoisier. On ne peut donc qu'applaudir au projet, déjà
+formellement annoncé depuis quelques années par M. Dumas, de rendre un
+digne hommage à la mémoire de ce grand homme, en publiant ses oeuvres
+complètes. Président de l'Académie en 1843, M. Dumas a sollicité du
+ministre de l'instruction publique le concours du gouvernement pour
+cette publication, et le ministre, dans une lettre adressée à l'Académie
+à ce sujet, s'est exprimé dans ces termes:
+
+«Je viens appeler votre attention sur un projet qui se lie aux
+dispositions législatives adoptées en 1842 et en 1843, pour la
+réimpression des oeuvres de deux savants géomètres. En demandant aux
+Chambres les crédits nécessaires pour ces deux réimpressions, j'avais
+pensé que la même disposition pourrait s'étendre à divers écrits
+éminents dans d'autres parties du vaste domaine des sciences. Ce serait
+le moyen de réaliser, pour les études mathématiques et physiques, dans
+des limites nécessairement plus étroites, ce qui a été fait depuis
+quelques années pour l'histoire nationale. Dans cette vue, et pour
+répondre à un voeu récemment exprimé dans un rapport présenté à la
+Chambre des députés; je désirerais que vous voulussiez bien consulter
+l'Académie des Sciences sur l'intérêt qu'il y aurait à publier, aux
+frais de l'État, les oeuvres de Lavoisier. Il n'y a pas dans l'histoire
+de la chimie, un nom plus digne d'un pareil hommage: il n'y a pas non
+plus de publication plus utile, si l'on songe que Lavoisier est mort en
+préparant une édition compile de ses oeuvres, qui manque encore
+aujourd'hui à la science.....»
+
+Nous ne connaissons pas encore la réponse de l'Académie. Nous savons
+seulement que M. Arago a remis à la commission nommée pour préparer
+cette réponse des manuscrits de Lavoisier qu'il possédait; et nous
+souhaitons vivement que l'on ne tarde pas à rendre un hommage si mérité
+à la mémoire de cette victime d'une terrible réaction contre les abus de
+l'ancien régime.
+
+
+
+ROMANCIERS CONTEMPORAINS.
+
+CHARLES DICKENS.
+
+Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Eden en
+perspective. (Suite.--V. t. II, p. 26, 58, 105. 139, 155, 214, 251 et
+326.)
+
+Votre Tour de Londres, monsieur, poursuivit le général, souriant dans
+l'intime et satisfaisante conviction de l'étendue de ses lumières; votre
+Tour, située dans le voisinage immédiat de vos parcs, de vos promenades,
+de vos arcs de triomphe, de votre opéra, de votre royal Almack, est tout
+naturellement la résidence où peuvent s'étaler les pompes et le luxe
+royal d'une cour étourdie et légère. La conséquence, monsieur, c'est là
+que se tient votre cour [1].
+
+ [Note 1: La Tour de Londres est située à l'extrémité orientale de
+ la ville, tandis que le quartier de la mode et de l'aristocratie,
+ les parcs _Hyde-Park, Green-Park_, le parc Saint-James, etc, le
+ palais qu'habite la reine, les théâtres fréquentés par la haute
+ société, les salles de bal, de concert, et tous les rendez-vous du
+ grand monde, sont situés dans le quartier opposé, le _West-end_
+ (extrémité occidentale de la ville).]
+
+--Êtes-vous allé en Angleterre? demanda Martin.
+
+--Grâce à la presse, oui, monsieur; répondit le général; je m'y suis
+rendu en lecture, pas autrement. Vous êtes ici chez un peuple studieux,
+monsieur; vous trouverez parmi nous une connaissance des choses qui vous
+surprendra.
+
+--Je n'en doute nullement, répliquait Martin, lorsqu'il se vit
+interrompu par M. Aristide Kettle, lequel murmura à son oreille:
+
+--Vous connaissez, le général Choke?
+
+--Non, reprit Martin sur le même ton.
+
+--Vous savez sous quel point de vue on le considère ici?
+
+--Comme l'un des hommes les plus remarquables du pays, répondit Martin à
+tout hasard.
+
+--Justement; j'étais sûr que vous auriez, entendu parler de lui.
+
+--Je crois, dit Martin, s'adressant au général, je crois être assez
+heureux pour avoir une lettre d'introduction auprès de vous, monsieur;
+elle est de M. Bévan, du Massachussets,» ajouta-t-il en la lui
+présentant.
+
+Le général la prit et la lut avec attention; de temps en temps il
+s'arrêtait pour lancer un regard aux deux étrangers. Arrivé à la
+signature, il s'avança, donna une poignée de main à Martin, et s'assit
+auprès de lui.
+
+«Ainsi donc, vous songez à vous établir dans l'Eden? lui dit-il.
+
+--Sauf meilleur avis, et en me conformant à vos conseils et aux
+renseignements fournis par l'agent. On m'assure qu'il n'y a rien à faire
+dans les vieilles villes.
+
+--Je puis vous présenter à l'agent, monsieur, dit le général; je le
+connais, car je suis membre de la corporation des propriétaires du
+territoire de l'Eden.»
+
+Cette nouvelle, des plus sérieuses pour Martin, lui donnait fort à
+penser. Son ami du Massachussets n'avait fait tant de fond sur les
+conseils du général que parce que, le croyant étranger à toutes les
+spéculations de terrain, il en attendait un avis désintéressé. En effet,
+c'était, tout récemment que le général avait pris un intérêt dans la
+corporation de l'Eden; et il expliqua à Martin que depuis lors il
+n'avait eu aucune communication avec M. Bévan.
+
+«Nous n'avons que bien peu à hasarder, dit Martin avec anxiété;
+seulement quelques guinées, et ce peu est tout notre avoir! Dites,
+général, croyez-vous que cette spéculation puisse offrir quelques
+chances de succès à un homme de ma profession?
+
+--Et croyez-vous, dit le général d'un ton grave; croyez-vous que si la
+spéculation n'offrait aucune chance de succès, j'eusse fait la folie d'y
+mettre mes dollars?
+
+--Je ne parle pas des vendeurs, dit Martin, mais des acquéreurs. Y
+a-t-il chance pour les acquéreurs?
+
+--Pour les acquéreurs, monsieur! répéta le général avec quelque émotion
+et d'un ton péremptoire, je conçois. Vous venez d'une contrée vieillie,
+qui a entassé, aussi haut que la tour de Babel, les veaux d'or devant
+lesquels, de temps immémorial, elle s'agenouille. Mais cette terre-ci,
+monsieur, est neuve et vierge. L'homme ici ne naît pas décrépit comme
+dans la vieille Europe. Nous n'avons pas derrière nous, pour excuse,
+l'exemple de siècles écoulés en pratiques corruptrices; point de faux
+dieux chez nous, monsieur; l'homme s'y montre dans toute sa grandeur
+native. Si ce n'est pas dans ce but que nous avons combattu, c'est en
+vain que notre sang aura coulé. Me voilà ici, moi, monsieur, ajouta le
+général, plantant devant lui son parapluie comme un digue représentant
+de sa philanthropie (et c'était un affreux parapluie); me voici, avec ma
+tête grise et mon sens moral; eh bien, irais-je, désavouant mes
+principes, placer mes capitaux dans une spéculation que je ne jugerais
+pas féconde en espérances et en chances de bonheur pour mon prochain,
+pour mes semblables!»
+
+Marlin, qui ne pouvait s'empêcher de songer à New-York, s'efforça à
+grand-peine d'avoir l'air convaincu.
+
+«Que seraient ces vastes États, monsieur, poursuivit le général, s'ils
+n'étaient destinés à la régénération de l'homme? Mais je vous pardonne;
+de pareils doutes doivent naître dans l'âme d'un homme qui vient de
+votre pays, et qui ne connaît pas le mien.
+
+--Vous pensez donc qu'à part les fatigues que nous sommes disposés à
+endurer, il y a quelques chances raisonnables (le ciel sait que lions ne
+sommes pas extravagants dans nos prétentions), quelque espoir fondé de
+réussite?
+
+--Un espoir fondé de réussite dans Eden, monsieur! Mais voyez, l'agent,
+voyez-le; voyez les cartes, les plans, monsieur, et ne formez votre
+jugement, n'établissez votre décision que d'après ce que vous aurez vu,
+de vos yeux vu. La vallée d'Eden n'en est pas réduite à mendier des
+habitants, monsieur!
+
+--Il est de fait que c'est un endroit furieusement agréable et
+effroyablement salubre,» dit M. Kettle, qui continuait à se mêler à la
+conversation, selon son usage.
+
+Martin sentit que, mettre en doute des témoignages de ce genre,
+uniquement parce qu'il éprouvait au fond une secrète défiance, serait
+chose tout à fait inconvenante et de mauvais goût. Il remercia donc le
+général, et se résolut à se rendre chez l'agent dès le lendemain.
+
+Ce ne fut que tard dans la soirée, que nos voyageurs arrivèrent à leur
+destination. Ils s'établirent à l'hôtel National, où les usages et la
+société leur rappelèrent, par plus d'un trait de ressemblance, la
+pension bourgeoise du major Pawkins.
+
+«Maintenant, Mark, mon bon garçon, dit Martin fermant la porte de sa
+petite chambre, il nous faut tenir grand conseil, car c'est demain que
+notre sort se décide. Êtes-vous toujours résolu à fondre vos économies
+dans le capital commun? Est-ce dit?
+
+--Si je n'avais pas été déterminé à courir tous les risques, monsieur,
+je ne serais pas ici.
+
+--Combien avez-vous là-dedans? demanda Marlin, soulevant un petit sac.
+
+--Trente-sept livres sterling et seize pences, au moins à ce que dit la
+Caisse d'épargne. Pour moi, je n'en ai jamais fait le compte; ils
+doivent savoir leur affaire là-bas, Dieu merci! répliqua Mark avec un
+mouvement de tête qui exprimait sa confiance illimitée dans la sagesse
+et l'arithmétique de MM. les administrateurs.
+
+--L'argent que nous avons apporté est fort en baisse, dit Martin; nous
+n'avons pas même huit livres sterling.»
+
+Le sourire indifférent de Mark, et les vagues regards qu'il promena de
+tous cotés, montrèrent que ce détail était tout à fait au-dessous de son
+attention.
+
+«De la bague, de son anneau, Mark! poursuivit Martin, regardant avec
+amertume sa main dépouillée de son ancienne parure.....
+
+--Ah! soupira Mark Tapley; mais pardon, monsieur.--De sa bague, nous
+n'avons tiré que quatorze livres sterling, argent anglais; de sorte que,
+cela même compris, votre part de capital se trouve encore, comme vous
+voyez, la plus forte. A présent, Mark, ajouta Martin, reprenant son
+ancien ton dégagé, celui qu'il avait naguère avec ses plus humbles
+compagnons, mon plan est fait: j'ai tout arrangé pour que vous fussiez,
+non pas seulement dédommagé, mais récompensé, j'espère. Je prétends
+améliorer matériellement votre sort, et relever votre position, votre
+état, vos espérances.....--Oh! ne parlons pas de cela, je vous en prie,
+monsieur, s'écria Mark. Je ne tiens pas le moins du monde à être relevé;
+je suis content comme je suis, monsieur.
+
+--Un moment, écoutez! reprit gravement Martin, la chose est d'une haute
+importance pour vous, et je m'en réjouis quant à moi. Je vous ai choisi
+pour associé, Mark, et cela, sur le pied d'une égalité parfaite.
+J'apporte, comme capital additionnel, ma capacité, mes talents, mon
+habileté dans ma profession; et la moitié, l'intégrale moitié des
+profits annuels sera _vôtre_, Mark; je vous en considère comme
+propriétaire dès aujourd'hui.»
+
+Pauvre Martin! toujours bâtissant en l'air, muré dans sa personnalité,
+se nourrissant de projets chimériques, d'aveugles espérances: tout fier
+de la protection qu'il accordait, du magnifique cadeau qu'il faisait au
+compagnon de ses traversés, en lui donnant moitié du revenu douteux d'un
+capital certain qui appartenait presque tout entier au généreux garçon.
+
+«Je ne sais, reprit ce dernier d'un ton plus attristé que de coutume,
+mais par des causes que n'aurait pu deviner Martin, je ne sais que vous
+dire, monsieur, pour vous remercier. Tant il y a que je vous soutiendrai
+du meilleur de mon âme, monsieur, et jusqu'au bout; et c'est là tout ce
+que je puis faire.
+
+--Nous nous comprenons pleinement l'un l'autre, mon bon garçon, dit
+Martin, se levant avec un sentiment intime d'approbation flatteuse pour
+l'_un_ et de condescendance affectueuse pour l'_autre_. De ce moment,
+nous ne sommes plus le maître et le serviteur, mais deux amis, deux
+associés qui s'applaudissent mutuellement de ce changement de relation.
+Si c'est en faveur de la vallée d'Eden que nous nous décidons, eh bien!
+du jour de notre arrivée, continua Martin, qui aimait à battre le fer
+pendant qu'il était chaud, notre maison se fondera sous la raison
+CHUZZLEWIT ET TAPLEY.
+
+--Oh! pour l'amour du ciel, pas mon nom, monsieur! s'écria Mark; je
+n'entends rien aux affaires, et c'est bien assez pour moi d'être _la
+compagnie_. J'ai souvent songé, poursuivit-il à demi-voix, que
+j'aimerais à voir comment est faite une _compagnie_. Je n'imaginais
+guère en devenir une moi-même.
+
+--Il n'en sera que ce que vous voudrez. Mark, dit le chef de la future
+maison _Chuzzlewit et compagnie_.
+
+--Grand merci, monsieur; et si quelque propriétaire, quelque gros
+richard des environs, se met en tête de faire établir un beau jeu de
+quilles, bien dessiné, bien aplani, soit pour l'image publie, soit pour
+le sien, je me charge de cette partie de la besogne.
+
+--Et je réponds que sur ce point vous battrez tous les architectes de
+l'Union, reprit son associé en riant. Allons, Mark, apportez-nous une
+couple de verres, et buvons au succès de l'entreprise.»
+
+Martin mettait en oubli, cette fois, ce qui, du reste, lui arriva
+fréquemment par la suite, l'égalité, qu'il venait de proclamer si
+hautement. Peut-être aussi regardait-il ce genre de service comme dévolu
+de droit à la _compagnie_. Mark n'en obéit pas moins avec sa promptitude
+ordinaire; et, avant de se séparer pour la nuit, les deux associés
+convinrent de voir l'agent le lendemain ensemble. Mais c'était
+l'infaillible jugement de Martin seul qui devait décider la question de
+l'Eden. Mark, en sa joviale humeur, ne se fit pas un mérite, même à ses
+propres yeux, de sa condescendance. Il savait bien, d'ailleurs, que, de
+façon ou d'autre, il en serait toujours ainsi.
+
+Le général se trouvait à la table d'hôte le lendemain; à l'issue du
+déjeuner, il proposa de voir l'agent sans plus de délais; les deux
+Anglais ne demandaient pas mieux, et tous quatre se rendirent au bureau
+de la Vallée d'Eden, situé à une portée de fusil environ de l'hôtel
+National.
+
+Le bureau était petit et de peu d'apparence. Mais, puisqu'on peut tirer
+de vastes propriétés d'un seul cornet de dez, pourquoi ne
+marchanderait-on pas une province entière dans une guérite? D'ailleurs,
+c'était un bureau temporaire, les _Edennéens_ se _disposait_ à bâtir un
+superbe édifice pour y établir leur administration; ils en avaient même
+marqué le site, ce qui, en Amérique, est l'essentiel. La porte du bureau
+était toute grande ouverte, pour la commodité de l'agent, qui se tenait
+à l'entrée. Il fallait que ce fût un rude travailleur; car, paraissant
+avoir toutes ses affaires à jour, il se balançait paisiblement dans une
+chaise-berceuse, tenant une de ses jambes appuyée très-haut contre le
+chambranle de la porte, et l'autre repliée sous lui, comme s'il couvait
+son pied.
+
+C'était un homme maigre, décharné, la tête couverte d'un large chapeau
+de paille, et vêtu d'un frac vert. Il ne portait point de cravate, vu la
+chaleur, et son col de chemise était assez écarté pour qu'à mesure qu'il
+parlait on vît quelque chose, s'enfoncer et resauter dans sa gorge, à
+peu près comme ces petits marteaux qui dansent et retombent pour
+reparaître dès qu'on touche les notes d'un piano. Si c'était la vérité
+faisant un faible effort pour s'élancer jusqu'à ses lèvres, nous pouvons
+rendre témoignage qu'elle n'y atteignait jamais.
+
+Deux yeux gris se tenaient à l'affût au fond de la tête de l'agent; l'un
+d'eux, privé de vue, demeurait immobile, et ce côté du visage semblait
+épier et surveiller ce que faisait l'autre. Chaque profil conservait,
+ainsi son expression distincte, et c'était au moment où le profil en vie
+était le plus animé que le profil mort paraissait le plus inflexible
+dans sa sournoise vigilance, passer de l'un à l'autre, c'était retourner
+son homme, et mettre le dedans dehors.
+
+Chacun des longs cheveux noirs qui pendaient de sa tête tombait aussi
+droit que le fil d'un aplomb. En revanche, des touffes mêlées formaient
+l'arc aigu de ses sourcils, comme si le corbeau, dont la patte était
+empreinte au coin de ses yeux, avait, en sa qualité d'oiseau de proie,
+par droit de parenté, tordu et hérissé de son bec tous ces poils
+menaçants.
+
+Tel était l'homme qu'ils abordèrent, et que le général salua du nom de
+Scadder.
+
+«Fort bien, général, répondit-il; et vous, comment vous en va?
+
+--Toujours prêt, et de feu pour le service du pays et la cause de la
+sympathie mutuelle... Mais voici deux étrangers venus pour affaire,
+monsieur Scadder.»
+
+Ce dernier donna une poignée de main aux nouveaux venus, préambule
+indispensable en Amérique, et recommença à se balancer.
+
+«Je présume que je sais pour quelle affaire vous me les amenez, général.
+
+--Eh bien, monsieur; nous voilà à vos ordres.
+
+--Ah! général, général! vous ne savez rien garder! vous parlez trop,
+beaucoup trop, c'est un fait! dit Scadder. Je sais bien que vous êtes
+monstrueusement éloquent en public; mais, dans le particulier, vous ne
+devriez pas aller si fort de l'avant. Non, il faut que je le dise.
+
+--Si je comprends où vous voulez en venir, faites-moi galoper avec un
+rail entre les jambes, repartit le général, après un moment de
+réflexion.
+
+--Bah! comme si vous ne saviez pas aussi bien que moi que nous avions
+résolu de ne plus vendre un seul lot de l'Eden aux amateurs, et de
+réserver ce qui en reste aux privilégiés, aux favoris de la nature!
+
+--Mais, justement! s'écria le général avec chaleur, les voilà ces
+privilégiés! ce sont ceux que je vous amène.
+
+--Si ce sont eux, reprit l'agent d'un ton de reproche et de doute, cela
+suffit. Mais vous ne devriez pas jouer au fin avec moi voyez-vous,
+général!»
+
+Celui-ci murmura dans l'oreille de Martin que Scadder était la plus
+honnête créature du monde, et qu'il ne voudrait pas, non, pas pour dix
+mille dollars, l'offenser de propos délibéré.
+
+«Je remplis mon devoir, si, dons le but de servir mes semblables, je
+fais monter les offres, dit Scadder à voix basse, l'oeil fixé sur la
+route, et se balançant toujours. Ils font la moue quand je leur reproche
+de donner l'Eden à trop bon compte! Si la nature humaine est ainsi
+faite, eh bien! à la bonne heure!
+
+--Monsieur Scadder, dit le général, reprenant son ton oratoire;
+monsieur! voici ma main, voilà mon coeur! Je vous estime, monsieur, et
+je vous demande pardon. Ces messieurs sont de mes amis, sans cela je ne
+les eusse pas conduits ici, sachant bien, monsieur, que les lots sont
+cotés en ce moment fort au-dessous de leur valeur. Mais ce sont des
+amis, monsieur, des amis particuliers, je vous le répète.»
+
+M. Scadder fut tellement satisfait de cette explication, qu'il se leva
+pour serrer plus cordialement la main du général et inviter ses amis
+particuliers à le suivre dans le bureau. Quant au général, il déclara,
+avec sa bienveillance habituelle, que, faisant partie de la corporation,
+il ne convenait pas à sa délicatesse d'être mêlé en rien dans les
+transactions de vente et d'achat. En conséquence, s'appropriant la
+chaise-berceuse, il se mit à considérer la perspective, comme le bon
+Samaritain attendant son voyageur.
+
+«Bon Dieu!» s'écria Martin, dès que ses yeux tombèrent sur le plan
+gigantesque qui occupait tout un côté du bureau, car, à part cette
+carte, la pièce ne contenait que quelques échantillons de botanique et
+de géologie, un ou deux vieux registres, un grossier pupitre et un
+mauvais tabouret; «Dieu du ciel! que vois-je là?
+
+--C'est l'Eden! dit Scadder, occupé à se curer les dents avec une sorte
+de petite baïonnette qu'il faisait sortir du manche de son canif en
+touchant un ressort.
+
+--Eh mais! je ne me doutais pas que ce fût une ville!
+
+--Vous ne vous en doutiez pas?... c'en est une, pourtant!» Et ville
+florissante encore! cité architecturale! Il y avait banque, églises,
+cathédrales, places, marchés, manufactures, hôtels, magasins, maisons,
+quais, une bourse, un théâtre, des édifices publics de tout genre, et
+jusqu'au bureau de _l'Aiguillon_, journal quotidien dit l'Eden; le tout
+sur papier et fidèlement enregistré dans le plan affiché sur le mur.
+
+[Illustration 006a: (La suite à un prochain numéro).]
+
+
+
+[Illustration 006b: deco.]
+
+Chasses d'hiver.
+
+LA CHASSE AUX CANARDS.
+
+C'est le véritable moment de se mettre en route, les canards arrivent.
+Allons, graissez vos longues bottes, et disposez-vous à barboter comme
+eux. Cette chasse n'est pas toujours fort agréable, surtout lorsque,
+croyant marcher sur un terrain solide, on s'enfonce dans la vase
+jusqu'au cou. Il est quelquefois très-difficile de sortir de là sans
+aide; les corbeaux qui voltigent autour du malheureux chasseur,
+attendant son heure dernière, n'ont pas un chant assez harmonieux pour
+lui inspirer des pensées couleur de rose. Mais ceci n'est que
+l'exception. Dans l'état normal, un chasseur aux canards se mouille, se
+crotte; il a les pieds dans l'eau, la pluie sur la tête, ce qui établit
+l'équilibre; mais aussi, quel plaisir au retour! Un feu brillant et une
+soupe aux choux largement saupoudrée de fromage; du linge blanc et un
+gigot rôti: des pantoufles chaudes et la vaste robe de chambre ouatée;
+quelques bouteilles d'excellent vin et le visage riant de sa femme,
+voilà des jouissances inconnues à ceux qui, toujours munis du
+confortable, n'éprouvent jamais aucune privation.
+
+Quelle étonnante reproduction que celle des canards! On en voit partout,
+on en tue partout, on en mange partout. Lisez, le récit de tous les
+voyageurs, ils ont trouvé des canards sous toutes les latitudes. En été,
+les canards habitent les lacs et les marais du Nord. Là, ils multiplient
+à l'infini, puisqu'en se promenant dans ces pays, lorsqu'on veut manger
+une omelette, on trouve des oeufs à chaque pas; on n'a qu'à se baisser
+pour en prendre[2]. Et puis l'hiver arrive; tout ce peuple ailé se met
+en route pour chercher des climats tempérés; il fend l'air derrière un
+chef de file qui guide la troupe pendant un temps déterminé, toujours
+égal pour chacun.
+
+ [Note 2: Voici ce que dit Regnard, dans son _Voyage en Laponie_:
+ «Je ne crois pas qu'il y ait de pays du monde plus abondant en
+ canards, sarcelles, plongeons, cygnes, oies sauvages que celui-ci.
+ La rivière en est partout si couverte qu'on peut facilement les
+ tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous eussions vécu
+ pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient notre
+ nourriture ordinaire. Nous en tuions quelquefois trente ou
+ quarante dans un jour, sans nous arrêter un moment, et nous ne
+ faisions cette chasse qu'en chemin faisant. Tous ces animaux sont
+ passagers, et quittent ces pays pendant l'hiver pour en aller
+ chercher de moins froids, où ils puissent trouver quelques
+ ruisseaux qui ne soient point glacés; mais ils reviennent au mois
+ de mai faire leurs oeufs en telle abondance que les déserts en
+ sont couverts.»]
+
+ Ainsi dans leur saison les canes du Lapland
+ Partent, formant dans l'air un triangle volant;
+ Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,
+ Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.
+ Chacun du dernier rang se transporte au premier,
+ Chacun du premier rang se replace au dernier.
+ Ils abordent les bois, les monts et les rivages
+ Retentissent du vol de ces vivants nuages,
+ Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,
+ Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.
+ (Delille.)
+
+Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des
+filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la
+vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui
+ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien
+couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la
+chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de
+la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de
+chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont
+gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là,
+toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi
+nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en
+soit si mauvaise.
+
+En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière
+qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite.
+Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé
+tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un
+treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir
+plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités
+du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le
+plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres.
+Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet
+tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre
+commence, et des voitures emportent marche le produit de cette
+boucherie.
+
+Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est
+principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs
+citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête,
+percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur
+l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux,
+près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos
+amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce
+casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du
+jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils
+s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent
+que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en
+saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en
+passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus
+gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une
+mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort
+en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et
+l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils
+croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des
+canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs
+amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.
+
+Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent
+entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime
+du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle
+très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages
+où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe
+Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une
+citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que
+dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite
+d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles
+sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils
+marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au
+dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à
+voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en
+approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans
+l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa
+ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand
+nombre [3].»
+
+ [Note 3: _Description de l'empire de la Chine_, par le père J.-B.
+ du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.]
+
+Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours
+joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui
+écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine
+inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.
+
+Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en
+décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute
+une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne
+la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me
+paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de
+sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je
+crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.
+
+Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de
+Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de
+froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les
+canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le
+centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse
+de joncs, à dix pas de nous.
+
+«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un
+ici; je ne suis pas un canard.
+
+--Et qui diable parle ainsi?
+
+--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.
+
+--Je ne vois point de bateau.
+
+--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à
+effrayer les canards.
+
+--Vous êtes donc dans l'eau?
+
+--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi,
+nous serions sûrs de tuer.
+
+--Merci.
+
+--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai
+pas.
+
+--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos
+chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous,
+professeur?
+
+--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»
+
+A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de
+roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en
+voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des
+Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car
+il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur
+l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour
+trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague
+pour dire son fameux _quos ego_.
+
+«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards
+arrivent.»
+
+Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent
+volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin,
+n'eurent point de résultat.
+
+«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une
+bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont
+toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les
+cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils
+s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.
+
+--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.
+
+--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.
+
+[Illustration: Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.]
+
+Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le
+plaisir de m'y laisser tranquille.
+
+--Comment! vous allez prendre encore un bain?
+
+--Ceux-ci ne coûtent pas cirer.
+
+--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.
+
+--C'est le pis-aller.
+
+--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.
+
+--C'est ce que je cherche.
+
+--Avec un peu de bonheur vous réussirez.
+
+--Ce n'est pas sûr.
+
+--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un
+rhume?
+
+--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je
+vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui
+vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous
+entendrez parler de moi.
+
+--Et votre chien?
+
+--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.
+
+--Et si vous blessez un canard?
+
+--Est-ce que je ne sais pas nager!
+
+--A la bonne heure.»
+
+Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une
+couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour
+un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour
+beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par
+Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les
+Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans
+l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils
+répétèrent cette manoeuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur
+corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance
+du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent
+sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien
+ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les
+Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le
+proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par
+les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec
+tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent
+sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici,
+car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement
+sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il
+doute encore.
+
+La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes
+chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard.
+
+«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au
+brave Germain, garde breveté de l'étang.
+
+--Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je
+vous assure; il se cache comme un plongeon blessé.
+
+--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée,
+un homme fît de pareils tours de force.
+
+--C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je
+ne voudrais pas imiter ce camarade-là.
+
+--De quel pays est-il?
+
+--De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a
+obtenu la permission de chasser ici.»
+
+Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu,
+nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et
+dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en
+voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le
+sac de cuir.
+
+«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne?
+
+--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais
+quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez
+fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards
+dans ma poche.
+
+--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous
+avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble.
+
+--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous
+pas en fiacre?
+
+--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour
+faire ce métier-là.
+
+--Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en
+porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup.
+Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et
+du bon.
+
+--Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous
+avez encore la voix claire.
+
+--Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume.
+
+--A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir
+pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de
+votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en
+débarrasser.
+
+--Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai
+besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je
+chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter
+mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour
+vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut
+trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que
+j'ai la voix trop claire.
+
+--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor.
+
+--C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de
+voix de ténor. Il leur faut des voix de boeuf qui font trembler les
+vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je
+finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira.
+
+--Vous pourrez bien partir avec lui.
+
+--Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau
+comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé
+une fameuse recette pour tuer les canards.
+
+--C'est vrai.
+
+--On dit que vous faites des livres sur la chasse.
+
+--Oui, par-ci, par-là, quelques-uns.
+
+--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma
+méthode.
+
+--Peu de gens chercheront à vous imiter.
+
+--C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif.
+
+--Votre nom?
+
+--Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles.
+
+--Un de ces jours vous figurerez dans _l'Illustration_.
+
+ELZÉAR BLAZE.
+
+
+
+Caricature.
+
+Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de
+caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de
+John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent
+mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand
+Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants;
+nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté
+britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas
+assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours
+contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question
+irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent
+de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.
+
+[Illustration: Caricature anglaise sur O'Connell.]
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes_, dont la vente
+aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle
+Sylvestre.--Paris, 1844 _Charon_. In-8.
+
+Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres
+auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris
+le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand
+d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un
+bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public
+qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations
+qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page
+des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas
+sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à
+se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à
+abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi
+avec laquelle on s'est présenté à elle.
+
+Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une oeuvre de charlatanisme
+déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas
+été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan.
+Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc,
+libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle
+annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance,
+mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul
+fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix
+pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se
+bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur
+en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus
+illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les
+notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations
+politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents,
+Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand, _femme
+distinguée dans la littérature_, comme le dit M. Charon.
+
+Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura
+à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans la
+_Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France?_
+
+ «9 mars...
+
+«Mon coeur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu
+aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et
+pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre
+d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a
+esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux
+aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec
+moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»
+
+Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement
+que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre
+de lui au général Raxo, se terminant ainsi:
+
+«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec
+toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»
+
+Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation
+antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le
+8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement
+supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la
+plus héroïque défense:
+
+«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours
+fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans
+rechercher aucun stimulant.»
+
+Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould,
+adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien
+Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?
+
+«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais
+autres fois très-connue au théâtre des dieux:
+
+«Je chantois, ne vous déplaise.»
+
+Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long
+préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris
+la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens
+d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous,
+mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un
+coeur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai
+dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années
+consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de
+ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour
+recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la
+vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon coeur; voilà! sous quels
+auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......
+
+Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que
+je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche
+décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune,
+qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle
+circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pour
+_l'amour_; et trop jeune pour la _mort_: voyez donc, citoyen ministre;
+combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un
+état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas
+aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est,
+que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus,
+n'y me coucher, ny de quoy vivres.»
+
+Quelquefois il arrive au _Catalogue_ que nous analysons de dire, comme à
+l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer
+un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La
+lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si
+souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant,
+eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:
+
+«Je vous embrasse de tout mon coeur. Songez à votre poitrine et soyez,
+sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira.
+Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les
+faire.»
+
+Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par
+Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner
+audience à la citoyenne La Saudraie:
+
+«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains
+personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient
+cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon
+sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus
+distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton
+nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se
+laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les
+administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami,
+guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si
+nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent
+dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux
+établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»
+
+Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et
+renfermant ses stances _Pour M. Molière sur sa comédie de l'École des
+Femmes_, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des
+éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances
+dans les _Délices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce
+temps_, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique
+a données de ses oeuvres, on la trouve composée de quatre stances
+seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a
+eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion
+qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles
+et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:
+
+ Tant que l'univers durera
+ Avecque plaisir on dira
+ Que quoiqu'une femme complotte,
+ Un mari ne doit dire mot.
+ Et qu'assez souvent la plus sotte
+ Est habile pour faire un sot.
+ T.
+
+
+_Histoire militaire des Éléphants_, depuis les temps les plus reculés
+jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques
+sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le
+chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8.
+Paris, 1843. _Amyot_, 7 fr. 50,
+
+Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques
+années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des
+lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune
+importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce
+jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de
+la composition des troupes, des différentes manières dont on les
+rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et
+de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des
+éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle
+de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus
+féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les
+contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants
+n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit
+comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs
+par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi,
+j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire.
+Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages
+sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait
+renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne
+fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était
+donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de
+puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été
+les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions
+militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les
+éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à
+réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite
+efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis
+dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés
+des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité.
+Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à
+tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour
+comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»
+
+_L'Histoire militaire des Éléphants_ se divise en trois livres, suivis
+d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une
+espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M.
+Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus
+importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants,
+sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on
+emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements
+préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant,
+quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant
+Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand
+nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir
+la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le
+véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car
+c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient
+montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient
+eue les Grecs de les connaître et de les combattre.
+
+Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde
+occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un
+nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les
+premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en
+Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux
+adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte
+avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à
+l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants
+aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il
+fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour,
+suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une
+faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y
+renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le
+premier livre contient le développement.
+
+Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les
+règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de
+guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et
+les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents
+consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les
+camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti
+pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour
+les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne
+serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients
+offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu
+si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les
+avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le
+sujet d'un chapitre.
+
+L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la
+république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour
+les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques
+siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva
+entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de
+bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette
+nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la
+Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre
+troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et
+les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter
+encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où
+l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma
+tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de
+Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni
+en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de
+l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur
+avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans
+les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle
+considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage
+des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit
+définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette
+période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer
+des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché
+d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un
+dernier chapitre à les raconter.
+
+Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une
+succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi
+s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités
+positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur
+lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il
+a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine
+masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans
+nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au
+texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la
+phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des
+anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes
+des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse
+d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.
+
+L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus
+vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage;
+nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire
+des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques
+publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières.
+L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est
+qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui
+maintenant n'est plus à faire.
+
+
+_Les Césars_; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º. _Au
+Comptoir des Imprimeurs-Unis_.
+
+L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits
+sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut
+entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille
+ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue
+des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son
+importance.
+
+Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement
+arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si
+profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au
+point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines;
+cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite.
+Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en
+France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de
+Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et
+de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires,
+de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.
+
+Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny
+sur les Césars, est une oeuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle,
+sur une matière qui semblait devoir être épuisée.
+
+Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette
+oeuvre est neuve.
+
+Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze
+premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée,
+complète, et désormais consacrée.
+
+C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il
+eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce
+chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du
+vulgaire.
+
+M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome.
+Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de
+cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme
+la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les
+bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que
+l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules
+César et finit à Néron.
+
+Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont
+donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de
+Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et
+l'histoire.
+
+Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de
+l'empire, son armée, sa capitale, ses moeurs, ses usages, ses vices, ses
+vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux
+autres volumes.
+
+Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage
+remarquable.
+
+Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de
+l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part,
+introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver
+ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et
+les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'oeuvre et
+la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait
+à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.
+
+Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire
+conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant
+l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le
+tout-puissant, le César, le presque dieu?
+
+Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de
+l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la
+première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient
+rigoureuse, austère, philosophique.
+
+Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est
+respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin
+l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de
+Champagny a fait comme Shakespere dans _Corialan_ et dans _Jules César_
+il met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de
+l'existence et des émotions romaines.
+
+Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage
+lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensée
+_s'incruste_ dans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny
+lui-même.
+
+Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont
+les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle
+qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces
+allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et
+disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne
+seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et
+qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir. G. C.
+
+
+
+Amusement des Sciences.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de
+rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que
+si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette
+carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou
+quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du
+centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès
+du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue
+par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une
+vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de
+la chambre.
+
+Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne
+d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le
+courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en
+égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle
+reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la
+carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de
+suspension.
+
+[Illustration.]
+
+Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté.
+Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud
+de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle
+dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi
+l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en
+fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les
+deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du
+mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire
+d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin
+verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches
+ordinaires.
+
+Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du
+territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement
+établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer
+qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la
+vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus
+actif.
+
+On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières.
+Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du
+genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe
+pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de
+mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible
+force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui
+montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un
+mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le
+mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran.
+
+Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se
+retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et
+les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction
+rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant
+imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation
+qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en
+une autre autour d'un axe horizontal.
+
+Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude
+parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît
+avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre
+petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit
+l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte
+son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit
+l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un
+mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de
+la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la
+navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre
+tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans
+les plus petites!
+
+II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu de _passe-dix_. On jette
+trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la
+donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles.
+Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la
+somme des points sur deux faces opposées soit constamment _sept_, l'as
+opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se
+trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21.
+Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour
+passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on
+obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur
+les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures.
+Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour,
+l'autre contre passe-dix en un coup.
+
+Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul
+sont évidemment
+
+ 1/2 1/4 1/8 1/16 1/32
+
+ pour gagner 1, 2, 4, 8, 16 fr., etc.,
+
+selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup,
+etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la
+somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les
+probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est
+égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal,
+déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième
+coup; 500 francs pour mille coups, etc.
+
+Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on
+convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix,
+si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel
+est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme
+infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte
+relativement à sa fortune.
+
+Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la
+science sous le nom de _problème de Pétersbourg_.
+
+Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est
+la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas
+payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait
+loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au
+27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de
+francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67,
+108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul
+connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26
+coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le
+nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il
+arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas
+dépasser 13 francs 50 centimes.
+
+(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.)
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau.
+
+II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3
+livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies,
+telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de
+18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.
+
+
+
+_A M. le Directeur de_ L'Illustration,
+
+Bordeaux, 17 janvier 1843.
+
+Monsieur,
+
+Vos _rébus_ finiront par causer quelque grand malheur. Deux honorables
+négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de
+celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des
+propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les
+choses se sont passées:
+
+M. A..., remarquant dans votre _rébus_ un rayonnement circulaire d'un
+diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de
+représenter _le soleil_. Cela posé, il constata au centre de l'astre la
+présence d'une _laie_ et les attributs généraux des _beaux-arts_. Armé
+de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la
+combinaison d'une phrase ainsi conçue:
+
+Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre. (Laie, beaux-arts sont
+dans le plus grand des astres.)
+
+Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M.
+A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il
+avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé
+d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à
+sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les
+beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être
+proclamé, sous la forme allégorique d'un _rébus_, dans un journal qui se
+distingue par la délicatesse et la pureté de son goût.
+
+M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en
+sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son
+attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort
+belles, repoussait la traduction de M A... comme absurde, inconvenante
+et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il
+déclara:
+
+1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'une
+_gloire_;
+
+2° Qu'en effet on voyait au milieu de cette _gloire_ les attributs des
+beaux-arts;
+
+3º Qu'on y voyait également une _laie_, mais que cette laie étant sur le
+point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle était _féconde_.
+
+A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que,
+loin de signifier que les que les _beaux-arts étaient dans le plus grand
+désastre_, le rébus contenait ces mots:
+
+La gloire _environne_ les beaux-arts et les _féconde_. (et _laie
+féconde_)
+
+Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi
+opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la
+plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion
+dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts
+pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils
+échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les
+expressions que plus outrageantes.
+
+Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier
+numéro et par conséquent l'explication de votre dernier _rébus_. Ni l'un
+ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase
+était: _Les beaux-arts sont dans toute leur gloire_, la dispute se calma
+subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux
+négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+[Illustration.]
+
+Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et
+s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au
+moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les
+beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'_ils
+ne sont pas dans le plus grand désastre!_...»
+
+Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un
+nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les
+petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et
+croyez-moi,
+
+Votre bien dévoué serviteur et abonné,
+
+ P. B..... O.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS
+
+L'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0048, 27 Janvier
+1844, by Various
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42487 ***