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Victorien Sardou et Émile Moreau - - -Author: Edmond Lepelletier - - - -Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - - -***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I*** - - -E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse, and the Online -Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images -generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries -(http://archive.org/details/toronto) - - - -Note: Images of the original pages are available through - Internet Archive/Canadian Libraries. See - http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft - - -Note de transcription: - - L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs - typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections - mineures. - - L'original contient deux pages de titre complètes: une seule - page a été retenue ici. - - - - - -EDMOND LEPELLETIER - -MADAME SANS-GÊNE - -ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE -DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU - -[Illustration] - -* - -La Blanchisseuse - - - - - - - -PARIS -A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE -8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 - -Tous droits réservés. - - - - -MADAME SANS-GÊNE - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - -MADAME SANS-GÊNE - - -PREMIÈRE PARTIE - -LA BLANCHISSEUSE - - - - -I - -LA FRICASSÉE - - -Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un -bal populaire, le _Waux-Hall_. - -Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du -Théâtre des Arts. - -On était aux grands jours de juillet 1792. - -Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée -du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules. - -La Révolution grondait dans les faubourgs. - -Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une -entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le -choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple, -décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en -une forteresse, au château des Tuileries. - -On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le -signal de l'insurrection. - -Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté, -à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays -ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures -pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale. - -Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des -armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux -manifeste, où il était dit: - -«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la -moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI -et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale, -s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation -et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance -exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une -exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés -coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...» - -Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août. - -Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec -la fureur. - -On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la -Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes, -sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse. - -Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution. - -Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un -écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse! - -Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient -faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles -durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice -monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux -flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi -une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime. - -La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en -dansant _la Carmagnole_. - -Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on -dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel -Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de -Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de -Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au -Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur. - -Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux -entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte -succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire -_fricassée_. - -Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la -foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes, -alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain. - -Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec -les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces -dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car, -disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi -pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci -allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela -voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop -vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de -culottes, mais des pantalons. - -Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux, -en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du -tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution. - -Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en -passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort -garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet -costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la -municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son -grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice -soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises. - -Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante -luronne, à l'oeil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci -regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher -d'elle, malgré les encouragements de ses camarades: - ---Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est -pas imprenable!... - ---Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre. - ---Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième. - ---Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la -fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent -Lefebvre. - -Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère, -nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux -yeux. - ---Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi, -comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni -devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!... - -Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la -jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui -s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les -propos peu respectueux des militaires sur son compte. - ---Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à -ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche! - -Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants, -la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte. - -Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole... - -Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui -déposer un baiser sur le cou, en disant: - ---Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée? - -La gaillarde était leste. En un clin d'oeil elle se dégagea, puis -expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent, -ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt -joyeuse de sa réplique: - ---Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!... - -Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et -portant la main à son tricorne dit galamment: - ---Mam'zelle, je vous demande bien pardon!... - ---Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon... -Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune -fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers -sa compagne en disant à mi-voix: - ---Il n'est pas trop mal, ce garde!... - -Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son -camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir -les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui -dit: - ---Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi... -Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée... - ---Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la -luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me -plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut -m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui -volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent? - -Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de -franche allure, tendit sa main à Lefebvre. - ---Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une -fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est -un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là, -qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!... - -Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille, -l'interrompant, lui demanda sans façon: - ---Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?... - ---Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach! - ---Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin... - ---Vous êtes ma payse! - ---Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein? - ---Et vous vous nommez? - ---Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des -Orties-Saint-Honoré. - ---Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la -milice... - ---Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus -ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous -appelle... - -Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon -des danseurs. - -Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle, -presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine -discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de -soutane, celui-ci dit assez haut: - ---Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!... - ---Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui -avait entendu le propos. - ---Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure -ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante, -proprette et vertueuse... le coeur sur la main et la langue joliment -pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières -toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne... - -Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se -perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée. - - - - -II - -LA PRÉDICTION - - -La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à -sa place. - -La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles -connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux -amoureux. - -Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un -rafraîchissement. - ---Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi... -vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre -politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif... -asseyons-nous! - -Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle. - -Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il -eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir. - ---Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement. - ---C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice, -répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire -suisse... - ---Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les... -voulez-vous que je les appelle?... - -Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois -peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains -en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance, -regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple: - ---Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de -voir boire les autres, ça donne la pépie!... - -Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation -familière. - ---Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui -restait en arrière. - ---Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur -Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du -succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait -se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à -longue lévite et à oreilles de chien. - ---Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le -connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché? - -Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre -avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant: - ---Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre -place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!... - -Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et -les verres ayant été remplis, on trinqua. - -Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés -galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre. - -Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser... - -Catherine se regimba. - ---Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais -pas plus! - ---De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela, -milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les -jours, mademoiselle Sans-Gêne!... - ---Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me -connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois -que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à -dire sur mon compte?... - ---Non!... rien... absolument rien! - ---Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme -tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous -paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans -le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma -boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma -chambre, une seule personne en aura la clef... - ---Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache. - ---Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au -verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:--Vous voilà averti, pays, -qu'est-ce que vous en dites?... - ---Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le -sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre, -mam'zelle Sans-Gêne!... - ---A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande... - -Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres -accordailles... - -A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu -d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants -lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les -tables dans une allure spectrale. - ---Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le -sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?... - -Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant -l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols. - -Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille -du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un -monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la -croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer -avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La -crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues -de guinguettes. - -Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la -rencontre du beau sergent devait modifier sa vie... - -Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de -l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe -de trois jeunes gens assis à une table voisine... - ---Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses -voisins... - ---J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est -un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la -Côte-d'Or... - ---Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme -Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon... - ---Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint -olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!... -mais où ça?... - ---Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est -un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il -logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue -Royale-Saint-Roch... - ---Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un -drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça -n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait. - ---Bonaparte! dit Catherine. - ---Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois? - ---Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose -à tous ceux qui le voient!... - ---Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste -mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil, -ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:--Attention! le -sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?... - -Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine, -devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à -l'oreille de Lefebvre: - ---Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de -mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses -soeurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai -jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des -blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu -alarmée. - -Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité -dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé -Junot: - ---Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien -remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa -gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras -dans le Midi... - ---Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami! -Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je? - ---Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier. - ---Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en -riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de -Marmont... et moi, me prédis-tu la folie? - ---Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte... -après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître, -tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de -Judas!... - ---Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en -ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?... - -Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait -de l'intérêt. - -Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque: - ---Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!... - -Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin, -entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal: - ---Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non? -n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!... - -Le sorcier s'était éloigné. - -Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des -gardes, il leur dit: - ---Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!... - ---Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient -être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés -par les Suisses. - ---Sur les marches d'un palais! - ---Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas -prédire une fin tragique... avec un palais?... - ---Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir -renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste -tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras... - ---Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda -Lefebvre. - ---Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas -une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et -loyauté!... - ---Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la -première fois de sa vie peut-être... - ---Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez... -et vous deviendrez duchesse!... - ---Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas? -dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi -que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse... - -Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes -gens et les regards attentifs des femmes. - ---Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous -prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit... -Je ne serai donc jamais un personnage?... - ---Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc -devenir?... - ---J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote, -ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple: -ministre de la police!... - ---Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce -qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine. - ---Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il -avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et -adoucit son profil de fouine. - -Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux -éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa -sorcellerie. - -Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de -la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique. - -Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte, -un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant -insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux -au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait -parlé, visible pour lui seul. - - - - -III - -LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ - - -Le 10 août était un vendredi. - -La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune -répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme, -paisible, endormie. - -Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un oeil, -la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel. - -Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la -blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise. - -La Révolution bouillait dans cette cuve géante. - -Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur -ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils -lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin, -sorti du génie subitement inspiré et du coeur vibrant de Rouget de -Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant -à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de -_Marseillaise_. - -La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour. - -La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison -par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles -fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde -nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard. - -Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et -l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer -et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de -l'avoir organisée, commandée, décrétée. - -Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour -se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre -demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune. -Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et -Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au -milieu de la journée dans la lutte. - -Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut -pour général la foule et pour héros tout le peuple. - -Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse -du 9. - -Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la -royauté,--une l'avait votée, la section Mauconseil,--circulaient -silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot -d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le -rappel!... - -Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de -Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la -Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie. - -A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des -tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se -frottant les yeux. - -La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les -fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination -soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice -d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée -du sang devaient obscurcir le soleil. - -Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil. -Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient -l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur -section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter -au-dessus des toits. - -Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et -dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait -jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la -douille et le cliquetis des sabres et des piques. - -Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets -poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient. - -Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au -vent. - -Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée, -un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre, -les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin, -elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et -d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte... - -La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse -était encore déserte... - -Catherine attendit, regardant, écoutant... - -Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la -venue des sections en armes... - -Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la -haine du tyran l'animait alors... - -Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le -sergent Lefebvre... - -On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à -la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on -avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet... - -L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine -lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son -mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer -mariage... - -Elle avait accepté la proposition. - ---Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en -ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne -manquent pas... - ---Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard... - ---Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous -avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il -pas promis que je serais duchesse?... - ---Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!... - ---Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais... - ---Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement! - ---Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!... - ---Fixons une date, Catherine!... - ---A la chute du tyran, veux-tu?... - ---Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine, -regarde-moi ça... - -Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit -sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés, -surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux -tyrans!... - ---Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant -triomphalement son bras nu. - ---C'est très beau! fit avec conviction Catherine. - -Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin. - ---Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais... - -Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le -chef-d'oeuvre. - ---Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se -passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que -cela... - ---Quoi donc?... demanda curieusement Catherine. - ---Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent. - -Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué -gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur -prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son -amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du -Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des -étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour -éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au -nez du sergent, en lui criant: - ---Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!... - -Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté, -Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse. - -Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à -tomber. - -Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et -de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août... - -Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les -Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse, -l'_Alleluia_ nuptial. - -Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se -tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles... - ---Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers -la rue... - ---J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir -ce qu'il en est... - -Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les -buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré, -déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la -blanchisseuse. - ---Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va -chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la -nation!... - -Les voisins timidement s'étaient rapprochés. - -Ils demandèrent ce qui se passait. - ---Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour -une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au -château le vertueux Pétion, le maire de Paris... - -Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire. - ---Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine. - ---Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château -est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes -sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux -se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des -amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh! -s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à -celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie -presque sauvage. - ---Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du -poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et -M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?... - ---Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh! -il l'a échappé belle!... - ---Est-ce qu'on s'est battu déjà? - ---Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de -la garde nationale... - ---Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?... - ---Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un -ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils -seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction -avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la -trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour -s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule... -rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous -serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai -déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!... - -Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche, -fit voir un second tatouage représentant deux coeurs enflammés. - ---Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!... - -Il recula pour mieux laisser admirer le dessin. - ---Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de -plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois: - ---Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!... - -A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le -canon répondit... - -Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons... - ---Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir -m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit -joyeusement Lefebvre. - -Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et -s'éloigna dans la direction des Tuileries. - -Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait -avec eux... - -Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et -le Carrousel!... - -Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à -la royauté sa déchéance... - -Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était -réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les -événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud, -discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la -liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de -races, ni de couleurs. - -Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe, -comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus, -l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux -détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses -Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui... - -Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et -les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de -la féodalité. - - - - -IV - -UN CHEVALIER DU POIGNARD - - -Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries. - -Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris -de: Victoire! Victoire!... - -De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des -flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient -dans les rues... - -Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses. - -Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient -former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville, -avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute -indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre -fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal -avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première -colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route. - -Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale -requis pour la défense du château, était rentré découragé en son -appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la -Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la -nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les -avaient braquées sur le château. - -Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige -s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la -salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des -Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel -Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses -l'escortèrent. - -Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien -disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe -domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point -d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le -maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la -situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les -Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il -s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour -l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs -colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer, -lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes -nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la -lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes -citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et -organisée. - -Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée, -dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si -un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments -confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable. - -Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien -sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique, -pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette -époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était -couvert de maisons. - -Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés -aux fenêtres du château, prêts à faire feu. - -On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux -Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à -fraterniser. - -Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches -par les fenêtres, en signe de désarmement. - -Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques, -s'engagèrent sous le vestibule du château. - -Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier, -conduisant à la chapelle. - -Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe, -se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts -à faire feu... - -Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges, -ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la -crainte. - -Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette -foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de -tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au -premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs -de feu d'artifice. - -Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent -d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des -Suisses des plus rapprochés... - -Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner, -contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors -d'affaire. - -Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des -assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la -fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité -du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule -jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante. - -On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du -haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance, -prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé -sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré... - -Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les -premiers... - -Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château, -fut terrible... - -En un instant le vestibule fut plein de cadavres. - -Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles... - -Une fumée épaisse avait envahi le vestibule... - -Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée -partout. - -Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu -l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées. -Tous leurs coups portaient... - -Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses -firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré. - -Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en -forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut -envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses -furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux -Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la -générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la -fureur populaire. - -Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna -l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se -réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec -la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu -des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il -reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du -peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait -pas tarder à être écroué au Temple. - -Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les -débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu, -s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel... - -Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à -déguerpir et à hâter sa noce... - -Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants, -elle apercevrait son Lefebvre... - -Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon -au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte, -l'enhardissait... - -Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches... -plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les -défenseurs du tyran!... - -Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre... - -Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de -la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un -peu jalouse... - -Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous -les balles des Suisses... - -Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle -serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en -cette journée... - -Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et -des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort... - -Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse -débandade... - -Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue -Saint-Honoré. - -Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se -propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison... - -Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que -sa noce ne fût reculée... - ---Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de coeur de lâcher pied ainsi! -grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie... -Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que -Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!... - -Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant -la victoire qu'elle attendait toujours... - -Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et -cria: - ---Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!... - -Puis elle se remit à écouter... - -Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des -cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait -la victoire! - -Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de -l'embrasser vainqueur en lui disant: - ---A présent, nous pouvons nous marier? - -Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait, -par prudence, laissé les volets clos. - -Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au -champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il -serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de -l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec -ses camarades, le château pris. - -La rue était redevenue calme et déserte. - -Les voisins s'étaient enfermés chez eux. - -Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu -isolés. - -Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de -la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes -armés... - -C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les -rues... - -Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle -distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à -la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré. - -Elle tressaillit... - ---On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche... -qui donc peut venir? - -Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit... - -Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa -poitrine; il se traînait avec peine... - -Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas -de soie... - -Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans -les rangs des ennemis du peuple... - ---Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté... - ---Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile... -sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de -Neipperg... Je suis officier autrichien... - -Il n'en put dire davantage. - -Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur -effrayante. - -Il s'abattit sur le seuil de l'allée... - -Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le -jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et -d'effroi: - ---Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est -pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même -un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un -homme tout de même!... - -Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au coeur de toutes les -femmes, même les plus énergiques,--dans toute cantinière robuste il y -a une douce soeur de charité,--Catherine se baissa, tâta la -poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et -chercha à s'assurer s'il était mort... - ---Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver! - -Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après -avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en -assujettissant la barre, elle revint vers le blessé. - -Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous -sa main... - -Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en -pièces une chemise d'homme. - ---Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la -chemise d'une pratique!... - -Elle regarda la marque: - ---C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon -Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi -une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve... -J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui -disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte, -car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup -attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs! -acheva-t-elle avec un léger soupir. - -Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en -charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la -blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote -comme elle. - -La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans -forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait -changé tous les sentiments de Catherine. - -Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les -combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et -souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort. - -Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances -humaines. - -Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se -disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de -la sorte. - -Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi -et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries. - ---C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire -chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame -Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant... - -Elle le considéra plus attentivement. - ---Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille... - -Puis cette observation professionnelle lui vint: - ---Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo... - -Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...» - -Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses -formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se -ranima... - -Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes -semblaient chercher... - -Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint... - -Il fit un mouvement comme pour se lever. - ---Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif, -étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis -invisibles. - -Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême -de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette -phrase: - ---Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de -Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne... -que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard... - ---Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la -fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a -permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah! -pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de -venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps -avant de vous arracher de cet asile! - -Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom -de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence -sur Catherine. - -Catherine lui imposa silence, d'un geste: - ---Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut -vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici -chez une patriote... - -Elle s'arrêta, grommelant: - ---Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que -c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes -chez une amie, reprit-elle en élevant la voix. - -Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées, -le quittaient. - -Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait -compris qu'il était sauvé. - -Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage -défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le -protégeait... il n'avait plus rien à craindre... - -Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa -main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine... - ---C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen -Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion... - -Et, attentive, anxieuse, elle se dit: - ---Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le -porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient -pas!... est-ce qu'il serait... - -Elle n'acheva pas sa pensée... - -L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier -étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la -première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante... - ---C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle... - -Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea: - ---Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit -aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait -une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas -taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame -Véto, ça ose tirer sur le peuple!... - -Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé: - ---C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!... -Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas -le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le -ranimer... - -Cette pensée lui vint tout à coup: - ---C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle -si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je -sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle -embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien. - -Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit: - ---Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il -soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un -aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il -n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne -connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est -jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les -chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être, -comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez -moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce -qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne -fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas... - -Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps, -devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien... - -A ce moment, on frappa à la porte de la rue... - -Catherine tressaillit. - -Elle écouta, aussi pâle que le blessé... - ---Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne -ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil... - -Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé... - -On heurtait en même temps à la porte de l'allée... - -Des voix s'élevèrent confuses... - ---Il s'est sauvé par là... - ---Il est caché ici... - -Catherine frémit: - ---C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une -compassion plus grande le blessé, toujours inerte. - -Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de -l'impatience d'une foule. - ---Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix. - ---Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle -lui dit: - ---Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher... - -Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée: - ---Je ne peux pas... laissez-moi mourir!... - ---Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie, -morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle -de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici -pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce -n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir... - -Neipperg chancelait comme un homme ivre. - -Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons -redoublaient au dehors. - -Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais -de la porte... - -Tout à coup une voix s'éleva: - ---Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi... - -Et la même voix cria très haut: - ---Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!... - ---Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de -savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé. - ---Attends!... j'accours! cria-t-elle. - ---Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!... -dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à -coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût -sa voix. - ---Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont -entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez! - ---Où faut-il aller? - ---Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier... - ---Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne... - ---Eh bien! là... dans ma chambre!... - -Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire -l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef... - -Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à -Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction: - ---Maintenant, il est sauvé! - - - - -V - -LA CHAMBRE DE CATHERINE - - -La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer -Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de -voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en -majorité. - ---Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en -l'embrassant sur les deux joues... - ---Dame! ce bruit... ces cris... - ---Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des -patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs -sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la -nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le -maître aujourd'hui!... - ---Vive la nation!... crièrent des voix. - ---A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du -poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le -seuil de la boutique de Catherine. - ---Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une -voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta -boutique?... - ---Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici... - ---Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des -Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner -les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je -lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades, -dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, -nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... -quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé -pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, -Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi... - -Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit: - ---Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà -dit, n'est-ce pas?... - -Alors se tournant vers les gardes nationaux: - ---Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du -moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez -bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme... - ---Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine. - ---Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?... - -Et tendant la main aux gardes: - ---Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer -un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... -un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, -les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il -faut donc les remplacer... à tantôt!... - -Les gardes s'éloignèrent. - -Les badauds continuaient à stationner devant la porte. - ---Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit -Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous -attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est -clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... -il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est -votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!... - -Et il les poussa devant lui. - ---C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent! - ---C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux. - -Et il ajouta d'une voix traînarde: - ---Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre... - -Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, -les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau: - ---J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu -cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle -idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, -calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux... - -Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre... - -Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir. - -Elle résista. - -Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet. - -Un vague soupçon envahit son visage. - ---Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?... - ---Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras -visible. - ---Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?... - ---Non!... tu ne l'auras pas!... - ---Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il -y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la -clef... - ---Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas... - ---Eh bien! je la prendrai!... - -Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de -Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit... - ---Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait -franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai -avec toi... - -On cogna de nouveau aux volets de la boutique. - -Catherine alla ouvrir. - -Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent. - ---Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la -section... On parle de le nommer lieutenant... - -Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine. - -Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à -Catherine en lui disant: - ---Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?... - ---Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse. - ---Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un -galant?... - ---Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce -que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... -reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de -mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice... - ---Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une -ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre -diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette -demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça -me nuirait peut-être à ma section!... - ---Oh! tu es un brave coeur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as -ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!... - ---Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je -les suive... - ---Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes. - ---C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!... - -Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes -recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait -dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts -fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, -hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline. - - - - -VI - -LE PETIT HENRIOT - - -Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui -disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas: - ---Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car -vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est -pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle -Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui -vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop -de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes -ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait -survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple! - -Neipperg fit un mouvement et dit lentement: - ---Nous avons défendu le roi!... - ---Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était -réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en -sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il -est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de -sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le -coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!... -C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de -femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du -peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court -silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, -un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit? - ---Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une -mission auprès de la reine... - ---L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous -avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!... - ---Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune -officier. - ---Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y -avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine -avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis -indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour -des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on -n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... -Hein? suis-je tombé juste?... - ---Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!... - ---Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de -qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je -parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement -Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé... -d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline -mérite bien d'être aimée... - -Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation: - ---Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la -mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! -dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été -pour elle et pour... - -Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres. - ---Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... -est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez -vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime -certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son -père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je -l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre -Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or -dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres -qui brillaient!... - -Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait -laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et -de colère. - ---Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à -savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche -s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce -jeune homme a voulu se faire tuer!... - -Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous -la tête du blessé, en lui disant: - ---Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un -peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre... - -Le malade secoua doucement la tête: - ---Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma -guérison!... - -Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite -ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu -grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis -laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une -charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les -forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les -champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à -franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les -paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite -Catherine en affection. - -Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. -Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées -pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la -buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé -plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était -alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, -lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu -l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... -où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être -aimée et bénie que mademoiselle Blanche! - -Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait -les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte. - ---Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la -section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites -pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est -seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je -vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!... - -Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une -jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant: - ---Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se -traîner de ce côté... vit-il encore?... - ---Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette -femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma -chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir... - ---Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui -indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se -battre avec les gentilshommes du château!... - -Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra -avec reconnaissance, en lui disant: - ---Mène-moi auprès de lui!... - -La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé. - -Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était -parvenue à l'allonger. - -Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force -pour le maintenir. - ---Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!... - ---La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble -occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la -main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!... - ---Ingrat!... tu devais vivre pour moi... - ---Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu -pas me quitter pour toujours!... - ---Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous -secourir... il fallait espérer!... - ---Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune -espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et -t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu -n'avais pu résister... - ---Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé -d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui -avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement -immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce -qu'il désirait le plus... - ---Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses -dettes avec sa fille!... - ---Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne -savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie -croissante. - -Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était -tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où -Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit: - ---Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai... -Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus -profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce -sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient -manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... -je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du -Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des -Tuileries!... - ---Tu ne feras pas cela! - ---Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui -le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que -vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous -réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de -Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a -interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont -cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... -laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu -importe?... - ---Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... -s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion. - ---Notre enfant! murmura le blessé... - ---Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... -ta vie ne t'appartient plus!... - ---Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton -mariage?... - ---N'est pas encore fait... il y a tout espoir... - ---Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?... - ---Pas encore!... jamais peut-être!... - ---Explique-moi... - -Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que -Blanche répondait: - ---Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous -pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger -parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais -cependant un peu d'espoir au fond du coeur... c'est alors que je -t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si -tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi -l'espérance de pouvoir t'y rejoindre... - ---Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu -avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal... - ---Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé... - ---Et il l'a été?... - ---L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il -était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le -baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans -trois mois... - ---Trois mois! - ---Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée... - ---Ah! il est moins pressé, le baron... - ---Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, -M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des -barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès -de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la -célébration de cet impossible mariage... - ---Et tu iras à Jemmapes?... - ---Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château -du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont -libres... - ---Et tu l'accompagneras?... - ---Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai -résolu... Jamais je ne serai la femme du baron... - ---Tu me le jures? - ---Je le jure!... - ---Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu -cédais?... - ---Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite... -oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui -remettre ce message que les barrières franchies... - ---Alors il sait?... - ---La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut -avoir d'autre père que toi... - ---Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu -me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à -recommencer le combat contre les sans-culottes!... - -Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les -bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et -un flot de sang coula. - -Il poussa un cri. - -Catherine accourut, offrit ses services. - -Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent -de nouveau la blessure. - -Neipperg s'était évanoui. - -Il reprit lentement ses sens. - -Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret: - ---Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il. - -Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur: - ---Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se -tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux: - ---Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est -entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous -aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds -à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des -accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà -grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil! - ---Il a trois ans bientôt. - ---Et il se nomme? - ---Henri... nous l'appelons Henriot. - ---C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle? - -Blanche de Laveline réfléchissait. - ---Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... -achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en -soignant M. de Neipperg... - ---Parlez... que faut-il faire? - ---Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère -Hoche, dans un faubourg de Versailles. - ---La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... -c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais -me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri... - ---Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche... - ---J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils -Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est -Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille -ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?... - ---Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant -une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu -l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine? - ---Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, -à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, -que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... -est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique, -m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons, -vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une -fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra -en faire? - ---Tu me l'amèneras... - ---Où cela?... - ---Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est -en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?... - ---Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec -l'enfant, à Jemmapes?... - ---Au plus tard le 6 novembre... - ---Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... -d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il -viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!... - ---Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu -fais pour moi... - ---Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi... - ---A Jemmapes donc!... - ---A Jemmapes, le 6 novembre!... - -Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg: - ---Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, -Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants... - ---Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il -se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement -les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses -encore... et je n'ai que faire auprès de vous. - ---Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule? - ---Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une -pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A -bientôt! - - - - -VII - -LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ - - -Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un -tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient -de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son -bras et se disposait à sortir. - -Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne -seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été -perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les -Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa -journée. - -Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se -produire. - -Elle avait désormais charge d'âmes. - -Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de -retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait -à Versailles, pour le conduire à Jemmapes. - -Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant -la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de -Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait. - -Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait: - ---Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour -avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça -prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des -Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai -donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine -Bonaparte!... - -Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle -sourit: - ---C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, -celle-ci peut lui faire défaut... - -Et, avec un soupir, elle ajouta: - ---Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir -au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout -hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui -donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il -me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un -savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la -sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle -avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche -la note de blanchissage du capitaine Bonaparte. - -Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors -l'humble officier d'artillerie. - -Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº -14. - -La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir -le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre -encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans -révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y -découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant -sa carrière prodigieuse. - -Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer -sa fortune, personne ne crut à son mérite. - -Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, -laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de -misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours -de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition -précaire où se débattaient les siens. - -Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, -d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis -plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres -avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus -ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité -française, quand Paoli eut quitté l'île. - -Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, -Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes -ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze -cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même. - -Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce -revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment. - -Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille -aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite -montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance -singulièrement aiguisé. - -Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils, -dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui -reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des -économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour -besoin!» - -Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de -Charles et de Letizia, le 15 août 1769. - -Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une -assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce -serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait -eu Corte pour berceau. - -L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour -l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais -d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la -suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On -a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est -exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances -d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à -donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient -poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient -plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière -dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne. - -L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents, -en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, -et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu -possible l'entrée à l'école du futur général. - -Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la -trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal -et la détresse de sa famille. - -La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, -endurcirent son âme et assombrirent son enfance. - -Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste, -ulcéré. - -Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque -de Napoleone,--on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans -sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et -quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes. - -Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort -de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts -enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de -glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu, -ces premières années de son existence. - -Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son -secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de -son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans -des mémoires payés par la police de la Restauration. - -De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il -souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces -piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres -connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, -ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se -tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le coeur -aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et -impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze. - -Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de -trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785, -lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la -Fère, en garnison à Valence. - -Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, -et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur -Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le -salon d'une dame du Colombier. - -Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un -congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un -voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du -Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, -le 1er mai 1788. - -Le travail, les privations,--il ne se nourrissait guère que de lait, -faute d'argent,--le rendirent malade. - -Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon -avait pris auprès de lui son jeune frère Louis. - -Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze -centimes par mois. - -Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans -l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une -chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait -l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande -couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre. - -Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, -cirait ses bottes et cuisinait la soupe. - -Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un -fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments. - ---«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être -sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma -porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes -camarades!...» - -La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour. - -A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le -renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux -femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur -individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que -de bien.» - -La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, -avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine -inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à -Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie -d'Auxonne. - -Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu -à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie -d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de -la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté -et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler -comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire -au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il -était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre -tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme -son véritable visage. - -En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé -et embrasser sa famille. Il se rend en Corse. - -Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de -chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement -lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment -disputé. - -Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une -famille fort influente. - -Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. -Ajaccio fut partagé en deux camps. - -Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, -pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de -suffrages et faire pencher la balance. - -Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi. - -C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable -au pouvoir. - -On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel. - -Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le -triomphe de Peraldi certain. - -Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas. - -Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les -Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une -bande en armes. - -On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, -sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte. - -Le commissaire était plus mort que vif. - -Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on -s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue: - ---Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez -libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, -mon cher commissaire! - -Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à -obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon -coeur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi. - -Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales -d'Ajaccio. - -L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup -de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud. - -La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors -qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais -on était en période révolutionnaire. - -Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui -coûter cher. - -Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été -assigné. - -Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il -avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion -politique. - -Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite -et misérable. - -Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette -époque la conduite de l'aventureux condottiere. - -Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double -de ses appointements de lieutenant d'artillerie. - -Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop -nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis. - -Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été -un peu la victime des siens. - -Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, -comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en -Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour -se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de -Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de -régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du -17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à -servir dans les bataillons de la garde nationale. - -Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa -conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre. - -Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration. - -Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire -et besogneuse. - -Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en -ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la -fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, -Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée -veuve avec une certaine fortune. - -Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes. - -Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une -note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne. - -Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec -Junot, Marmont et Bourrienne. - -Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances. - -Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple -spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère -aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac -place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être -démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez -Fauvelet, qui lui avança quinze francs. - -De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la -bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la -lutte. - -A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis. - -Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écoeuré à -l'odeur du sang. - -Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les -hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres -accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du -spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation -et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des -Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour -rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août. - - - - -VIII - -LE JOLI SERGENT - - -Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine -Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il -attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne -se décidait pas à venir frapper à sa porte. - -Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le -poursuivait... - -A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il -avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de -ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de -la boutique du prêteur sur gages. - -Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis -à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille -et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et -que menaçait la flotte des Anglais. - -De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les -mains, et rêvait... - -Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant -lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages... - -Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval -blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des -soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un -drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des -cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui -tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à -coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans -devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de -combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le -soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son -manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois -soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... -les ivresses, les gloires, les apothéoses... - -Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de -nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main... - -Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre -d'hôtel lui apparaissait... - -Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le -dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il -envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un -froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, -l'avenir probablement pire... - -Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait -probable... - -Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les -bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur... - -Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et -l'impuissance! - -Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... -ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes. - -Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la -désillusion... - -Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du -quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des -maisons et d'entreprendre la location en garni... - -Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans -l'armée turque... - -Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et -dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la -rapidité du Rhône... - -Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique -du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt -gronder... - -Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la -nation, en canonnant les Anglais!... - -Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse -besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui... - -De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer -dans ses veines,--ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides -énergies,--il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude -interrompue par son rêve. - -On frappa deux légers coups à la porte. - -Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le coeur. Les plus -braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu -les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'oeil -fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants -à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main. - -On frappa de nouveau, un peu plus fort. - ---C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa -Bonaparte en rougissant.--Entrez! dit-il sourdement. - -Une minute s'écoula. - ---Entrez donc! répéta-t-il, impatienté. - -Et il pensa, surpris: - ---Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour -entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus -étonné, car jamais il ne recevait de visites. - -Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus. - -La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune -homme parut, portant l'uniforme de fantassin. - -Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des -yeux noirs pleins d'énergie... - -Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf... - ---Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous -trompez sans doute?... - -Le jeune sergent fit le salut militaire. - ---C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de -parler? dit-il d'une voix douce. - ---A lui-même... quelle affaire vous amène?... - ---Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat. - ---René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son -regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme. - ---Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au -bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on -m'appelle aussi le Joli Sergent... - ---Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet -l'air bien doux, bien coquet pour un soldat... - ---Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le -pimpant volontaire. - -Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela: - ---Au feu!... si on m'y envoie jamais!... - -Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu: - ---Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?... - ---Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, -commandé par M. de Beaurepaire... - ---Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, -interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? -fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une -attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé. - ---A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant -d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour -la frontière... on nous envoie au secours de Verdun... - ---C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit -Bonaparte avec un soupir, et il ajouta: - ---Enfin, que désirez-vous de moi? - ---Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel... - ---Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant. - ---Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu, -et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine -d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme -aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence... - ---Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt! - ---Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous -trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis -rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre -autres, qui vous connaît... - ---Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que -vous a dit Lefebvre? - ---Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre -protection... obtenir que mon frère pût permuter... - -Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli -sergent, qui se troublait de plus en plus. - -Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui -semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en -précipitant ses paroles: - ---Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie -qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le -perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près -de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me -serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon -capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous -étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement -reconnaissants!... - -En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de -hoquets... on eût dit des sanglots refoulés. - -Bonaparte s'était levé. - -Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé: - ---D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous -nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans -emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e -d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à -Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une -protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un -ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près -d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être -pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir -Robespierre jeune!... - ---Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!... - -Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit -lentement: - ---En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les -vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des -guerres!... - -Le joli sergent se mit à trembler: - ---Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! -respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma -supercherie... Oui, je suis une femme!... - ---Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. -Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien? - ---Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un -n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service -très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière. - ---Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez -être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par -ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement -plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes -enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre -secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez -sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son -ami Bonaparte qui vous envoie! - -Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports -de joie... - -Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse. - -Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie: - ---Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces -jeunes gens! qu'ils sont heureux!... - -Et la mélancolie de nouveau envahit son front. - -Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, -considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du -Midi, en disant avec exaltation: - ---Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!... -là!... - -Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, -visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte -anglaise. - - - - -IX - -LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS - - -Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses -vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements -de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du -Rhin. - -A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en -spectateur tranquille, les bouleversements. - -Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, -excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine -dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à -bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des -armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes. - -L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas -seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses -princes... - -Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de -mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la -femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, -dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin -et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de -lys. - -M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se -dispenser de le suivre par les grands chemins. - -Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant -aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses -brutales les honneurs du combat. - -De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux -servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec -l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement -sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine -formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous -les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui -qui offre le plus de densité. - -Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais -détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. -Son caractère indépendant, un peu philosophique,--il avait, dans sa -jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,--s'accommodait mal de -tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable. - -S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de -Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il -s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à -la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des -châteaux d'alentour. - -Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en -quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la -bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était -contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil. - -Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques -du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à -la guerre des haies,--de l'autre la prétention de la marquise de jouer -les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, -et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau -et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à -prendre la route de l'émigration. - -Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter -de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le -délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades -parmi les buissons. - -Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau -matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte -de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger. - -Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et -surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, -le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute -sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la -couronne les provinces de l'Ouest. - -Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa -partir son ami. - -La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, -de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la -selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses -larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence -de son mari, demanda la permission de l'embrasser. - -Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages -avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui -glisser ces deux mots à l'oreille: - ---Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir! - -La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait -compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation. - -Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la -cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où -il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la -République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à -un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, -proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie. - -Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des -seigneurs de Mayenne. - -Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu -de laquelle se trouvait la maisonnette. - -Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans -l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à -demi une taie verdâtre. - -Un chien avait aboyé. - ---Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas -notre bon seigneur?... - ---Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie? - ---Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse, -debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le -couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à -décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil. - -Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de -cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler -leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers, -d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant -les parois. - ---Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer -et d'accepter un pot de cidre? - ---Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais -aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue -absence... - -La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse. - ---Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... -Qu'allons-nous devenir? - ---Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple -voyage d'agrément. - ---Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec -résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à -me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant -son ton ordinaire de serviteur soumis. - ---Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement -aboli et cela te laisse des loisirs... - -La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura: - ---C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté -de supprimer... - -Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, -partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce -qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant: - ---Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!... - ---Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La -Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?... - ---Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de -Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart -d'heure... - ---Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette -nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La -Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai... - -Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à -son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une -scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il -redoutait les effusions du coeur. - -Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. -L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il -éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, -une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais -de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était -montré moins prodigue de ses caresses. - -Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de -Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne -et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de -La Brisée et de sa femme. - -L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard -des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de -Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours -à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui -donner de bien grandes preuves d'intérêt. - -Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et -de sa digne mais peu aristocratique compagne. - -Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre -seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en -rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les -attachait à elle. - -Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et -s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne -maison. - -Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte -comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, -sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans -ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée -chasseresse. - -Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à -l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement -dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le -craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles -sèches... - -Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le -fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever -un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira... - -Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba. - -Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation, -elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil, -un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup -demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec -bâillant. - -Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en -frétillant, l'apportait. - -Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa -capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans -la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses -sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce -coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée, -se croyait dévalisé par des braconniers. - -Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne -revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent -d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son -élève avait fait de l'arme empruntée. - -Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le -temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un -chevreuil. - -Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la -poudre, avec les armes. - -Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en -allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés -fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les -passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient, -tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas -la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de -son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du -ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de -peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages, -viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant -fouillis. - -Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le -gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous -l'ombre épaisse, qui l'attiraient. - -Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient -pareillement un attrait. - -Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se -rencontraient là... - -Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait -Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle... - -Il feignait de lire comme elle de chasser... - -Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme -prétextes. - -Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième -année... - -Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de -latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église -ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois, -les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie -universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait -manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles. - -Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons -d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force -d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers -grades, qu'il avait obtenus à Rennes. - -Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du -ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la -chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues -absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où -seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la -fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un -attribut divin... - -Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau, -Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature -et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée, -élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui -l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait -citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les -humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits -d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il -avait fait sa doctrine de sa République universelle. - -Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas -seul pour Paris et pour la gloire... - -Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens, -sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du -coeur, s'étaient juré de ne jamais se quitter. - -Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de -fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir -s'opposer à leur bonheur. - -Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne -dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier -des gardes-chasses du comte, le père La Brisée. - -La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets, -un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du -côté du ruisseau. - -Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel, -c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon -avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée. - -Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque -opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne -devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne -paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait -vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune -raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la -femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du -fait de Renée... - -Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller, -comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la -maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux, -leur dit: - ---A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a -plus qu'à demander au meunier... - -Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le -consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver -celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée. - -Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune -fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il -était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position, -enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un -mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes -raisons pour refuser franchement. - -Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car -le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition -relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut -d'approfondir les motifs du refus paternel. - -Sa mère--les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs -fils--lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des -biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti -de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté -de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée -en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée. - -Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à -cette confidence de sa mère... - -Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux, -désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!... - -Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle -résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle -inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant -sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte -de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de -congédier les gardes-chasses... - -Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce -motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le -modèle des forestiers d'alentour. - -C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du -meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres -appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au -meunier pour alimenter son moulin. - -Le Goëz avait mis nettement le marché à la main. - -Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne -serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son -moulin, quitter le pays. - -Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne -parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de -ses paperasses, et de lui casser les reins. - -Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif. -Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il -affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne -parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un -tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque -commune. Il était officier municipal et correspondait avec des -agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le -marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action. -Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver. - ---Que faire alors? avait demandé le jeune homme. - ---Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller -à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin, -où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être... - -Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre -à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que -loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et -il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait, -l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres -nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il -traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait -combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il -deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps, -hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe. -Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage. - -Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait -Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure -crépusculaire, plus mélancolique et plus triste. - -Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli -dans les linceuls de grands nuages roux et gris. - -La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait, -et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des -peupliers. - -Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se -tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre -blanc et doux rouler dans l'espace. - -L'instant était solennel, l'heure était nuptiale. - -Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure -enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du -soir: - ---Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!... - ---Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon coeur n'est qu'à toi -seul... - ---Nous ne nous quitterons jamais!... - ---Toujours nous vivrons côte à côte... - ---Rien ne pourra nous séparer!... - ---Nous serons réunis jusqu'à la mort... - ---Tu jures de me suivre partout, ma Renée? - ---Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!... - ---Nous nous aimerons toujours!... - ---Toujours nous nous aimerons, je le jure!... - ---Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les -piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes -serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait -alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers -les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la -nation, en manière de serment. - -Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours -et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les -peupliers qu'argentait la lune bienveillante. - - - - -X - -L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE - - -Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment -échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue -du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre -comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue -au houloulement du chat-huant. - -Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase. - -Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs -élans. - -Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le -cri était parti, cherchant à déloger la bête importune. - ---Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec -colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque -creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses. - -Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme -un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur -sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme... - -On les avait donc surpris, épiés, écoutés?... - -Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets. - ---J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux, -auprès de la haie bordant la Garderie. - ---Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est -quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un -jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous -nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne -peut nous séparer!... - -Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur -avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher -d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur -bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la -pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se -présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se -prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son -âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il, -mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de -n'être qu'à moi!» - -Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les -manoeuvres du tabellion. - -La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement. - -Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois -averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il -n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration -que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au -meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé... - -Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait -envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout -espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail. - -Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses -intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de -son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du -régisseur amoureux par un refus catégorique. - -Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens. - -La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux -municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et -s'engageant à mourir pour la patrie. - -Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un -dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel -chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon -d'Ille-et-Vilaine. - -Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le -lendemain. - -Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la -lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se -dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en -compagnie des vieilles gens et des jeunes filles... - -Sa harangue visait directement Marcel... - -Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction, -se rendit chez le garde-chasse. - -Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air -de chasse. - -Renée cousait à côté de la femme du garde. - -Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel. - -Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le -suppliant de la rassurer. - ---Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous -faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!... - ---Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son coeur... -Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc -toujours reprendre à votre père ses terres?... - ---Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller... - ---Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en -frottant la platine de son arme... - ---Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a -appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un -fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les -peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien -grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi -se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent -pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant -leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et -celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!... - ---Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est -bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un -brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de -Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!... -tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux -soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!... - -Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli. - ---Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce -que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes -des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux -aussi sont chassés m'établir en Amérique... - ---Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est -pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!... - ---Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez -d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous -fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres -des solitudes! - -Renée s'était élancée vers La Brisée en disant: - ---Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais -pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel -dit qu'il y fait si bon vivre! - -Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile, -qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille -d'un mouvement machinal: - ---Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser! -Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille? - -La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit -d'une voix aigrelette: - ---Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse. -Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux -tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur -apprendre! - -La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de -Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier. - -Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un -obstacle à son bonheur. - -Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le -garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni -disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait... -elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa -naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en -affranchirait-elle pas définitivement?... - -La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus -calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses -germes d'indépendance et de liberté... - -Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée -bouleversait tous ses projets et le déconcertait. - -La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non -plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les -privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne -pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné, -tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à -leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte -de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel -était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de -sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le -bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique... - -Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de -s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on -frappa à la porte... - -La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut. - -Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du -district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de -délégués municipaux. - -Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le -Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme: - ---Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!... - ---Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?... - ---Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des -commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de -quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier? - ---J'ai eu cette intention-là, en effet! - ---Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les -commissaires. - ---Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta -patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment -désertent?... réponds!... - ---Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La -pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher -le travail avec la liberté! - ---La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier -commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin, -nous as-tu dit? - ---Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir... - ---Tu l'auras... au régiment! - ---Au régiment! Que voulez-vous dire? - ---Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second -commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon -collègue et moi, de leur en fournir... - -Il tendait un papier à Marcel, surpris: - ---Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On -te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé! - ---Et si je ne signe pas? - ---Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de -l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons, -signe! - -Marcel hésitait. - -Bertrand Le Goëz, clignant de l'oeil, disait à l'un des commissaires, -à mi-voix: - ---Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de -suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple! - -La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène. - -Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui -tendit, en lui disant doucement: - ---Signez, Marcel... il le faut!... je le désire... - ---Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans -défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en -montrant Le Goëz. - -Renée reprit, en se penchant à son oreille: - ---Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!... - -Marcel fit un mouvement: - ---Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse. - ---Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil, -demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe! - -Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis -s'adressant aux commissaires: - ---Où faut-il aller?... - ---A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne -chance, citoyen médecin!... - ---Salut, citoyens commissaires!... - ---Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard. - -Marcel lui montra la porte. - ---Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et -que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le -prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le -tabellion, riant faux. - -Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la -partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il -jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la -naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de -ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il -se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait -la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de -Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et -Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et -déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en -véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les -domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se -chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière. - -Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle -n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un -jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord -du ruisseau, sous les peupliers... - -Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de -fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux. - -Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au -régiment... - -Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit -avec assurance: - ---Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?... - -Et elle ajouta en riant: - ---Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas -philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!... - ---Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac -pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre -enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de -folie. - ---Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des -jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas, -comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec -crânerie. - ---Mais si tu venais à être blessée?... - ---N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!... - -Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas -allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout -d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde -national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à -la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de -Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier -à Surgères. - -Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère -Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major. - -La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne -soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des -habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à -cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les -bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines. - -On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la -République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces -héroïques guerrières. - -Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les -sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception -cruelle bientôt l'atteignit... - -Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue -retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au -4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et -qui devait être dirigé en hâte sur Toulon. - -La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de -cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop -d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ. - -En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun -ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre. - -On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine -Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle -celui qu'elle aimait... - -Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami, -la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer -réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur -de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe -humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la -fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant -subi un enrôlement un peu involontaire. - - - - -XI - -LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE - - -Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée, -s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets -de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'oeil -ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de -l'Italie... - -Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit -relever la tête: - ---Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc -le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il. - ---C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la -blanchisseuse!... - ---Entrez! grommela-t-il. - -Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras: - ---Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je -vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir -besoin... - -Sans lever les yeux, Bonaparte grogna: - ---Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit. - -Catherine demeura tout interdite. - -Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait: -Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en -impose cet homme-là! - -Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et -qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée. - -Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait -son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son -tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une -action quelconque. - -Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers. - -Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans -paraître faire aucune attention à elle. - -A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence. - ---Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est -honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de -même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!... - -Et, piquée, elle recommença son léger toussotement... - -Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil: - ---Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment... -Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie -accoutumée. - ---Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin, -c'est que je me marie! dit Catherine vivement. - -Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein -battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb. - ---Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant -mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et -vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon -blanchisseur?... - ---Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un -sergent!... - ---Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire, -mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat, -c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!... - -Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement -aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de -sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la -belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et -engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche -qu'elle prenait, pour lui apporter son linge. - -Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et -famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur -bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies... - -La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations -stratégiques... - -Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il -s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie -sur sa gorge... - -Catherine poussa un léger cri. - -Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque -commença... - -Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer -jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à -l'assaillant... - -Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée. - -Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter -les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut -au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa -devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris: - ---Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez -pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!... - ---Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est -sérieux?... - ---Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant -mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir... - ---Vous fermez boutique, ma belle enfant?... - ---Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux -suivre mon mari... - ---Au régiment? fit Bonaparte surpris. - ---Pourquoi pas?... - ---Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre -Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des -ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et -peut-être la manoeuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur. - ---Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien -pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie, -fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y -être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons... -Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère -avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté... - ---Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le -ministre ne me permet ni de me battre... ni de... - -Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase -ainsi: - ---Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!... -pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir. - -Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine -lentement, sans mot dire, le coeur un peu serré par la mélancolie de -ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement -sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait -indiqué son client. - -Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit, -comme se ravisant: - ---Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai -remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au -revoir, capitaine!... - ---Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte, -qui se replongea aussitôt dans son étude. - -En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait: - ---Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage -de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai -confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen -Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!... - -Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un -souvenir amusant: - ---Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de -même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main -morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de -batifoler, ce pauvre jeune homme!... - -Et elle ajouta, rougissant un peu: - ---Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois, -avant de m'être engagée avec Lefebvre!... - -Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle -s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie. - -Gaiement elle reprit: - ---Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons -voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et -je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte! - -A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des -vivats retentirent dans la rue. - -Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait. - -Tout le voisinage était en rumeur. - -Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant -à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or. - -Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège -triomphal. - ---Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au -cou de sa fiancée. - ---Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en -l'air tricornes et fusils. - ---Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine, -vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions -la semaine prochaine!... - ---Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés. - ---Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues... - ---Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari, -pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller -notre blessé!... - - * * * * * - -Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier -d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte, -rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui -avait apporté Catherine. - ---Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au -fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer -l'impossibilité où il se trouvait de payer. - -Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes: - ---Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!... -je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!... -C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas! - -Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon... - -Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus -en entendre parler. - -Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise -sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la -blanchisseuse,--ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien -suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche, -le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines -d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue -cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de -Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne -enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame -Sans-Gêne_. - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -LA CANTINIÈRE - - - - -I - -EN CHAISE DE POSTE - - ---Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait -claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer! - ---Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui... - ---On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or... - ---Ou pour le Cheval-Blanc... - -Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre -le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur -le seuil de la principale auberge de Dammartin. - -Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements -qui avaient suivi le 20 juin. - -La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de -l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était -vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre -d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la -soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au -matin. - -Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du -mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son -mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire -ses préparatifs de départ. - -Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires -de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair. - -La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, -accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu -réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers -relais. - -Le baron voyageait un peu comme on se sauve. - -A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient -plus. - -Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour -avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles -s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de -Soissons, le soleil s'allumait. - -Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village -de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que -devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne -viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, -l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne -tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le -roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court -déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de -Laveline. Un simple voyage de noces. - -Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui -fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville -de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs. - -Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard -on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne -pourraient être rejoints. - -Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues -protectrices entre lui et les sans-culottes. - -Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait -dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna -au postillon de faire halte. - -Celui-ci obéit de grand coeur. Il était navré de brûler ainsi, en -route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de -causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les -jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi -du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on -l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!... - -A l'hôtel de la Poste, on fit relais. - -Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit, -lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et -qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des -nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un -moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne -rôdait aux alentours. - -Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les -municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de -particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu -l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient -et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était -particulièrement désignée à la vigilance des patriotes. - -Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé -quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de -Crépy-en-Valois. - -Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de -chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota -les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que -notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie. - -Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la -lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du -départ. - -Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles -louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le -baron serait sorti de Paris. - -Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable, -résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux. - -Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques... - -Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron, -semblait pénible à mademoiselle de Laveline! - -Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il -quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par -la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à -pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le -cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à -la flamme de la lanterne. - -Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le -secret qu'il venait d'apprendre. - -Voici ce que contenait la lettre de Blanche: - - «Monsieur le baron, - - «Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas - entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les - événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement. - - »Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de - mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver - le bonheur, peut-être l'amour... - - »Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union: - l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon coeur - appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer - celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la - femme devant Dieu!... - - »Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère, - monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de - mon époux, du père de mon petit Henriot. - - »Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa - volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu - qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié - de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père - la véritable cause qui rend impossible cette union. - - »Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme. - Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon - amitié. - - »BLANCHE.» - -Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie. - ---Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il. - -Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme -s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à -secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir. - ---Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un -sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait -nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle -Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins -supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!... -Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche, -de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine... -ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise -c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là, -moi!... - -Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse -emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura -après examen du papier: - ---Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle -est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a -raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités... -heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de -sa fortune!... - -Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa -poche, il se dit: - ---Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard, -quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est -inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il -me conviendra d'y mettre!... - -Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin: - ---Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je -voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la -trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à -faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en -encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que -jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!... - -Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme -pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre -révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le -billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente, -ayant donné sa signature. - -Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car -déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant -la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on -n'attelait pas?... - -Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris -de vérifier si rien ne s'opposait au départ. - -Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste -qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà -plus celui du roi. - - - - -II - -CHEZ LA FRUITIÈRE - - -Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à -Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en -donnant un coup d'oeil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu, -qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de -carottes amoncelées. - ---Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la -bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand -le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un -navet. - -Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères, -tout en grommelant: - ---Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est -bien gentil tout de même... - -Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la -pratique: - ---Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut? - -Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à -mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle -poussa un grand cri de surprise! - -Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,--qui donnait le bras à -une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une -robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,--un grand -garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître... - -Il portait l'uniforme de grenadier... - -Il souriait... il tendait les bras... - ---Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant -brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue, -tremblante de joie et frissonnante d'orgueil. - -Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la -boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses -deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau, -l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire. - -Et les commères murmuraient: - ---C'est un capitaine!... - ---Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux -informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui -qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les -polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à -c'te heure!... - ---Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa -mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!... -nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps -perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour -t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade... -car je m'invite, avec ces deux amis que voilà... - -Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons: - ---François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des -gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au -port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son -compagnon. - ---Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre. - ---Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre, -c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à -condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman, -voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche -en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue -Royale-Saint-Roch. - -Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses -deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement. - ---A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous -allons te quitter un instant, maman... - ---Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça -n'était pas la peine de venir, alors!... - ---Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec -Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous -attendent, ajouta Hoche en clignant de l'oeil du côté de son camarade, -comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça -ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous -cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret... - ---De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston? - ---Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te -parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son -derrière, avec de grands yeux étonnés!... - ---Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise. - ---Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot, -citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé -Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin -de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous -parler de ce petit... - ---Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes -navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet... -avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards? - ---Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait -si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux -bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend! - -Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine -semblait avoir la confidence. - -Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas. - -Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet, -Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant, -pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée. - -La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il -lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la -porte. - -Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette -hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline. - ---Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche. - ---Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé -capitaine... - ---Comme Lazare? - ---Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger -sur Verdun... - ---Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne -reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et -vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps -d'aller retrouver sa mère... - ---Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que -j'accompagne Lefebvre... - ---Au régiment?... vous, ma belle enfant?... - ---Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de -cantinière!... - -Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec -ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se -recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce -qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un -grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la -Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière: - ---Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon -corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de -délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec -Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle -cantinière. - -La maman Hoche l'examinait avec surprise: - ---Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête; -puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah! -c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!... -on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de -la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il -oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!... -Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme -inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la -canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse, -aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous, -dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de -la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à -décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme -vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à -accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre... -Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp, -pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?... - ---Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un -cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit -Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie... -Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de -l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous, -en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus -dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que -tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec -nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses -lèvres pour l'embrasser. - -A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement -effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine, -en poussant des cris aigus... - -Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre. - -Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la -moitié du visage... - ---N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!... -une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table, -ajouta-t-il gaiement. - ---Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman -Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant -Lefebvre? - -Hoche se mit à rire et dit: - ---N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin, -dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!... -Je vous le répète, ça n'est rien! - ---Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit -Catherine, mais lui...? - -Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère -adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et -profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance -du nez. - ---Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous -qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la -milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais -coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à -Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret--où Lazare -avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens -camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois -mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes -recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée -entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une -lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé -plusieurs hommes en duel... - ---C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche, -tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare. - ---Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare -n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine... - ---Il s'est pourtant battu... - ---Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire... - ---Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux -coup? - ---De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu -partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand -il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas -possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce -drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un -ami absent... - -Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux -yeux: - ---C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se -tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu -avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août... - ---Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi -qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le -misérable! - ---A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a -pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être -à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui -de Hoche!... - ---Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami -Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie -nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire -avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais -sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré -ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il -n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se -souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à -point, mettons-nous à table... - ---Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en -posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante... - ---Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les -Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres -estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!... -d'ailleurs c'est déjà sec, voyez! - -Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et -mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale -du futur général de Sambre-et-Meuse. - - - - -III - -LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR - - -Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le -départ du petit Henriot. - -On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la -bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des -sucreries. - -L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs. - -Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne -d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot -commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les -joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il -verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on -le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des -sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait. - -Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman -Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, -donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est -ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme -puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la -débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, -son instinct de conservation et sa volonté de vivre. - -Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la -cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, -de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière. - -Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade -de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de -jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces -deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent -déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et -dévisageant les passants. - -Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, -était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: -maraîchers, soldats, petits bourgeois. - -Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche -d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient -ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement. - -Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre -distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont -l'uniforme râpé était celui de l'artillerie. - -Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en -fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main. - -Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route. - -Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup: - ---Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte... - ---Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche. - ---Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin, -celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a -retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des -aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais -appeler ma femme, elle le connaît plus que moi... - -Il héla Catherine, qui accourut toute surprise: - ---Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses -fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser, -Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre, -lorsqu'elle fut maréchale et duchesse. - ---Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur -la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre. - ---Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce -qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine -Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une -jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?... - ---Parle, ma bonne Catherine... - ---Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?... -il fait chaud et la poussière est desséchante... - -Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et -rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation. - -Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni -chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient -pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres, -qui partait dans une heure. - ---Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne -sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se -tournant vers la compagne de Bonaparte. - -La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau... - -Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises, -que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux -bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille, -provenant des coteaux de Marly. - -On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa soeur, -Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la -suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de -Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane. - -Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses -soeurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche, -au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes -ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait -nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en -seraient la conséquence. - -C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les -cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la -sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le -regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé -d'orgueil et son oeil toisait dédaigneusement les petites gens, avec -lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière. - -Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation, -issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette -royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter. - -Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr, -comme un foyer royaliste. - -Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et -l'établissement s'était promptement vidé. - -Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa soeur du -couvent aboli. - -Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er -septembre. - -Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de -Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour -dans sa famille. - -M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant: -que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le -22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait -encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio, -résidence de sa famille distante de 352 lieues. - -En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à -Versailles, pour chercher sa soeur. - -Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse. - -Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu -terminer cette délicate affaire de famille. - -Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait -de ramener sa soeur dans sa famille lui avait permis de solliciter, -avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée. - ---Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment -bientôt? - ---Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie, -avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse -accompagner ma soeur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement -de mon bataillon de volontaires. - ---Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce -côté-là? - ---On se battra partout! - ---C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la -fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue -démangeait furieusement. - ---Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte -avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec -honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans -le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma soeur et moi... il -se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres... - ---Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les -Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur -hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout -harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces -gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se -mettre en route. - ---On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la -main de son collègue. - ---Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre. - ---Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par -prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de -Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa soeur. - -Tous deux, en cheminant, causèrent. - ---Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire. - ---Le capitaine Lefebvre? - ---Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette -bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche? - ---Il n'est pas trop mal... - ---Te plairait-il pour mari?... - -La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation. - ---Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant -comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et -un garçon d'avenir... - ---Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon -frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis... - ---Et puis quoi? - ---Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! -jamais je n'épouserai un républicain!... - ---Tu es donc royaliste? - ---Tout le monde l'était à Saint-Cyr... - ---Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant -Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles -aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse -pour leur trouver des maris!... - ---Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa. - -Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa -soeur. - -La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses -visées trop hautes. - ---Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il -sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de -rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut -encore faire les difficiles!... - -Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision -lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un -âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la -responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille. - -L'avenir de ses trois soeurs surtout le tourmentait, l'obsédait. - -Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des -maris. - -Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à -la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on -pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là. - -Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa soeur: - ---Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les -filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?... - -Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans -son âme: - ---Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme -agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur -donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à -des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!... - -Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur -détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher -lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge -contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever -au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans -difficulté, de reconquérir. - - - - -IV - -PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE - - -Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route -allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, -Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon. - -Il voulait lui présenter sa soeur, avant son départ pour la Corse. - -Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami. - -Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, -ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme. - -Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, -sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile -et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles -artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux -yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des -élégances. - -Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame -qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, -à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du -visage et les lourdeurs inséparables de la maturité. - -Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, -avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, -s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir -encore important. - -Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche. - -Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de -madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la -proposition de marier le jeune Permon. - -Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il -voulait faire épouser à son fils, il répondit: - ---Ma soeur Elisa! - ---Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon -fils n'a présentement aucun goût pour le mariage. - -Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt: - ---Peut-être ma soeur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle -mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier -Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme... - ---Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En -vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... -vous voulez marier tout le monde, même les enfants!... - -Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en -effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis. - -Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux -brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des -deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, -aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le -permettraient. - -Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue -n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant. - -Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de -l'expliquer: - ---Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, -parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne -vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma -petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je -serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. -Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous... - ---Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne -vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que -j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne -paraissez avoir que trente ans. - ---J'ai bien davantage!... - ---Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, -et vous êtes la femme que je rêve pour compagne... - ---Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?... - ---Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit -Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un -instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante -comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la -naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... -réfléchissez!... - -Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son coeur n'était pas -libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, -nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le -faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment. - -Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort -prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle -repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune. - -A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût -peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi -sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans -gloire. - -Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de -réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui -faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs -de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait -prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds. - -Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de -Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le -mari de Joséphine. - - - - -V - -LE SIÈGE DE VERDUN - - -M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait -Crépy-en-Valois de Verdun. - -Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville. - -Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de -la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à -l'autre, pouvait se trouver investie. - -Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par -lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs. - -Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun. - -Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, -pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection -remontant déjà à quelques années. - -Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, -mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion. - -Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé -ses voeux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au -sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans -le monde et d'acheter une compagnie. - -Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du -cloître. - -Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le -baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie. - -Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence -pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et -d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, -fort riche et peu valide. - -Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait -fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où -sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons. - -Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie -qu'elle n'eût plus à compter sur lui. - -Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges -et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au -procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation. - -Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne -pouvait être question d'un remboursement quelconque. - ---Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et -entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être -remboursé... - ---Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal. - ---Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur -d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs -d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je -réponds de votre remboursement, monsieur le baron! - -Le fermier général hésita avant de répondre. - -Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent -lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche. - -Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique. - -Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler -de la remise de la ville aux ennemis. - -Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, -s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur -d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la -préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route. - -Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché -qu'on lui proposait. - -Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il -s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun. - ---Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic. - ---Alors je suis votre homme! dit le baron. - ---Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec -personne? - ---J'étais fort pressé, en effet. - ---Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et -bavard?... - ---Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret? - ---Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles -en apparence inconsidérées... c'est cela!... - ---J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il -taire? - ---Nos projets d'abord... - ---Il ne les connaît pas! - ---Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les -mieux gardés. - ---Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard? - ---Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... -l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de -l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre -tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles... - ---C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort -bien de cette mission... - ---Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 -Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris... - ---Et le but de ces alarmes répandues? - ---Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit... - ---Où cela? - ---Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... -et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au -duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic. - ---Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le -remboursement de ma créance? - ---Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le -procureur-syndic en serrant la main du fermier général. - -Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de -propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de -nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir. - - - - -VI - -A L'ÉTAPE - - -Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, -accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait -en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en -chantant. - -L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les -coeurs. - -En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant -leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires -envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de -mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des -fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs -claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la -patrie était parmi eux. - -Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de -ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme -déjà morts. - -Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort -pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort -le plus beau, le plus digne d'envie. - -Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient -sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme -la _Gamelle_: - - Savez-vous pourquoi, mes amis, - Nous sommes tous si réjouis? - C'est qu'un repas n'est bon - Qu'apprêté sans façon. - Mangeons à la gamelle! - Vive le son (_bis_) - Mangeons à la gamelle! - Vive le son du chaudron! - -Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde -reprenait avec entrain: - - Point de froideur, point de hauteur, - L'aménité fait le bonheur. - Oui, sans fraternité, - Il n'est point de gaîté. - Mangeons à la gamelle! - Vive le son (_bis_) - Mangeons à la gamelle! - Vive le son du chaudron! - -Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient -au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire -halte. - -Il était prudent d'observer les abords de la place. - -Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, -l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade. - -Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la -ville, la petite armée campa. - -On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient -quelques maisons. - -Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de -Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire. - -Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée -ennemie. - -Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda: - ---Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des -bois cachent si complètement, le connais-tu? - ---Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne! - -Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire. - -Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, -avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village... - -Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y -découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point. - -Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce -qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée... - -Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les -faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe. - -Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de -l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les -aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des -champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un -couplet de la _Gamelle_: - - Bientôt les brigands couronnés, - Mourant de faim, proscrits, bernés, - Vont envier l'état - Du plus mince soldat - Qui mange à la gamelle! - Vive le son (_bis_) du chaudron! - -Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un -bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant -à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, -objet de sa convoitise. - -Le chariot portait sur sa caisse cette inscription: - - 13e LÉGER - - Mme CATHERINE LEFEBVRE - - _Cantinière._ - -A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des -faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en -temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, -sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient -l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme -de table, sur deux tréteaux, une grande planche. - -Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et -des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée. - -La cantine était montée. - -Les buveurs déjà s'empressaient. - -La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne -humeur. - -Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du -bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de -la liberté! - -Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et -faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la -victoire. - -Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se -reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe: - ---Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me -faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais -où trouver cette messagère?... - -Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de -Catherine Lefebvre. - -A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, -un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du -corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand -ils se supposaient regardés. - -C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, -selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de -Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché -du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé -sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à -Sainte-Menehould. - -Les exigences du service, la différence des grades et la place de -l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes -gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se -revoir. - -L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la -forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait -enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient. - -Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant -exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer -des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, -interpella Marcel: - ---Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête -des deux amoureux. - ---Oui, lieutenant... en droite ligne. - ---Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, -se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté? - ---Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... -mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles -au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte. - -Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement: - ---Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est -rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?... -Moi aussi, je suis de ses amis... - ---Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en -sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand -danger. - ---Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il -donc arrivé?... - ---Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour -écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un -rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira... - ---Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la -citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!... - -Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de -l'oeil, disait à sa femme: - ---Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... -il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!... - ---Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine -en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose -de fâcheux, monsieur le major?... - ---Il n'a échappé que par miracle à la mort... - ---Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le -major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à -califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, -impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client. - -Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, -avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des -premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il -avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du -commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. -Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa -trahison. - -Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la -population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés -de s'enfuir sous des déguisements. - -Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où -Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, -incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le -maquis. - -Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un -énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La -famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. -Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; -Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison -d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la -montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre -était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la -colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance -une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante -dévouée. - -On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus -abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des -paolistes. - -Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les -mains, les visages des enfants en pleurs. - -Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un -torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. -Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut -traversé. - -Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la -poursuite des Bonaparte, passa en courant. - -On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame -Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval -qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, -les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau. - -Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, -d'un navire français croisant dans le golfe. - -Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, -qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts. - -On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, -saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient -déjà hors d'atteinte. - -Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le -navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si -terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de -l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille -et son chef étaient sauvés. - ---Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! -les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce -pas, Lefebvre?... - ---Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier! - ---Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa -patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte -mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde -et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos -renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à -Bonaparte pour le féliciter... - -Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de -suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout -préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux -heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du -crépuscule. - -Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se -disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la -voiture tout attelée de Catherine. - -Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler. - -A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait -écouter avec quelque surprise. - -Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement: - ---C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté -Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire? - ---Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si -l'ennemi avait fait un mouvement... - ---Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et -j'espère que vous serez content de moi... - -Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète -le commandant pouvait bien confier à sa femme: - ---François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie -bien soin d'Henriot... Que La Violette,--c'était le nom du jeune soldat -désigné pour le service de la cantine,--prenne garde aux descentes... le -cheval toujours au pas... et même tenu par la bride... - ---On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si -les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire -prisonnière?... - ---T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de -garde! dit gaiement Catherine. - -Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux -pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent. - -Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient -alignés et se disposaient à continuer leur route. - -Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond -de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne. - -Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, -les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des -volontaires en marche sur Verdun: - - Ah! ça ira! ça ira! ça ira! - Petits comme grands sont soldats dans l'âme: - Ah! ça ira! ça ira! ça ira! - Pendant la guerre aucun ne trahira... - Ah! ça ira! ça ira! ça ira! - -Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale -de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, -sous le drapeau de la liberté! - - - - -VII - -L'ABANDONNÉE - - -Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de -Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa -tante, fort bigote, madame de Blécourt. - -Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, -tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa -couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, -composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la -suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie -continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été -destinée, en attendant la réouverture des couvents. - -Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de -Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, -le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un -geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du coeur. - -Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et -n'osant parler. - ---Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je -ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé -depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette -place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne... - ---Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je -suppose?... - ---Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu -que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie -s'emplirent de larmes. - ---Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de -sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une -raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute -la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à -tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?... - -Herminie releva la tête et dit avec fierté: - ---Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon coeur qui seul -parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... -l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis -plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... -en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais -j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour -elle je dois conserver les apparences. - ---Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère -Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que -voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, -déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une -ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on -ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!... - -Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique -désinvolture. - -Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique. - ---Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle. - ---Vraiment! c'est un grand malheur pour moi... - ---Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne -m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la -distraction d'un instant... le jouet du coeur... non pas même du -coeur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de -désoeuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu -par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, -avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait -fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de -Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez -aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive... - ---Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et -belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... -un piquant... une saveur... - ---J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas? - ---Je proteste! s'écria galamment le baron. - ---Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu -juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes -devenu indifférent. - ---J'aime mieux cela! pensa le baron. - -Et il ajouta en lui-même: - ---Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit -sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait! - -Il reprit, en tendant la main à Herminie: - ---Restons de bons amis, voulez-vous? - -La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal. - -Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain. - ---Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée -de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais -prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile -noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et -nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure -de prononcer mes voeux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à -peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, -serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, -grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la -joie au coeur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... -Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai... - ---Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des -joies... - ---Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, -de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon -abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma -jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes -apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas -récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce -jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, -permettez-moi de vous adresser une question... - ---Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt -questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous? - ---Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement -perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire -de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?... - ---Diable!... nous y voilà! pensa le baron. - -Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura: - ---Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... -Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de -folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! -je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont -toujours pour vous respectueux, ardents, sincères... - ---Mais vous refusez? - ---Je ne dis pas cela!... - ---Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai -dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que -l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du -chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté -d'un coeur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!... - ---Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je -ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves -affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans -cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies -nuptiales... - ---Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?... - ---Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix -soit faite... ce ne sera pas long... - ---Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres -l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas? - ---Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos -petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de -résister aux armées de l'empereur et du roi! - ---N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils -savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec -énergie Herminie. - ---Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je -vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison... - ---Elle en aura une bientôt! murmura Herminie. - ---Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait. - ---Je veux dire... Tenez! écoutez!... - -Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille. - -Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville -haute... - -Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en -mouvement. - -Le baron pâlit. - ---Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les -habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas -entendre parler d'un siège... - ---Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, -voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille -Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent? - ---Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne -pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop -sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, -vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté -rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre -avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je -déciderai... - ---Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font -de faux serments!... - ---Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux -cela... C'est moins dangereux que vos larmes! - ---Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, -sans appui... Vous pouvez vous tromper!... - ---Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider... - ---Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui -se rapproche! - ---En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà -dans la ville? murmura le baron. - -Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible: - ---Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à -cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé -de cette ennuyeuse fille!... - ---Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont -des patriotes qui viennent secourir Verdun... - ---Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas -possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est -occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a -pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?... - ---Vous allez le savoir!... - -Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui -se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants: - ---Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que -c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!... - - - - -VIII - -L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES - - -Une femme jeune et à l'allure franche parut. - -Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron: - ---Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous -désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le -bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec -une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein, -mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!... - -Le baron murmura, désappointé: - ---Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici? - ---Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée -aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos, -s'ils font mine de bouger! - ---Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des -volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur... - ---C'est le brave Beaurepaire qui les commande!... - ---Beaurepaire! dit le baron avec effroi. - ---Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville, -m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!... -dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie. - ---On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre, -tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes -donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que -les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils -n'auront pas beau jeu avec nous! - ---Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux. - ---Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme... -Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez! - -La physionomie du baron était redevenue calme. - ---Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!... -Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la -population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le -pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de -lui? - -Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se -trouvaient dans la pièce voisine. - -Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur -ses jambes grêles, et dit au baron: - ---Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?... - -Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa -sur son front un rapide baiser. - -L'enfant eut peur et se mit à pleurer. - -Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un -bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette, -l'emmena, la calma, en lui disant: - ---Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer -le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!... - -Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant: - ---C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant -que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!... - -Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron: - ---Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de -Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la -pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un -enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette -demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de -l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la -malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici, -monsieur!... - ---Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait... - ---Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse -confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je -ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui -faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir. - ---Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de -paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien. - ---Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me -délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont -traversé la France en courant... - ---Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine... -Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre -bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes -aux talons!... - -Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris -de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse. - ---Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de -ville!... - ---Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi, -marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot. - -L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite -fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle. - ---Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il -s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route, -petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons -administré une frottée soignée aux Prussiens!... - ---Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous -avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je -l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui -souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le -quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre, -l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère... - ---Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma -carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en -attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce -qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et -large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame, -v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi -là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les -rangs! - -Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter -si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie -détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place. - -Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la -chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses. - -Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville, -en se disant: - ---Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais -non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa -soeur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!... - -Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de -ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation -du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux -traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire. - - - - -IX - -L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK - - -Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des -flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés. - -Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la -délibération. - -Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin -exposa la situation. - -Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui -ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un -libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups -de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de -poser la question. - ---Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre coeur saigne à -l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... -Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois -supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec -une mission conciliante? - -Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, -sollicitant son adhésion. - ---Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix. - ---Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la -personne qui nous est annoncée. - -Un mouvement de curiosité se produisit. - -Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président. - -Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le -costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe. - -On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie. - ---M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en -chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire -de Brunswick. - -C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans -la matinée du 10 août. - -A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, -il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général -autrichien. - -Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le -souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa -blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les -périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de -Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à -un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et -lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à -la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris -du service. - -Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de -finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major. - -Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général -l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les -propositions de capitulation. - -Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les -conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la -ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de -voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après -l'assaut, à toute la fureur du soldat. - -Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées. - -On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, -et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches -bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le coeur cette -hautaine et insultante menace. - -Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une -protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de -sauvegarder les apparences de l'honneur. - -Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun -la colère des Allemands. - -Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux. - -Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui -préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, -où leurs maisons auraient à subir les obus. - -En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 -août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement -emporté d'assaut le château des Tuileries. - -Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient -blessé. Les coeurs de soldat ne gardent pas de rancune après la -bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence -honteux l'écoeurait... - -Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux -le spectacle de cette lâcheté collective. - -Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces -trembleurs, qui étaient aussi des traîtres. - -Il se leva et dit froidement: - ---Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que -dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?... - -Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au -rebord de la table. - -Une voix parla dans le silence général: - ---Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux -sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous -feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à -l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques -bombes?... - -C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole. - -Neipperg avait reconnu son rival. - -Un flot de sang lui monta au visage. - -Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin -de le provoquer... - -Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à -remplir, il ne s'appartenait pas... - -Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de -Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être -aussi?... - -Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler? - -Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait -connaître la retraite de Blanche... - -Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher... - -Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal. - ---De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois -chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des -marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des -propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le -commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et -pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie? - ---Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le -président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour -elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne -possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du -côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur -espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... -Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous -d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés? - ---Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt -voix. - -Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, -le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de -capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé -autrichien. - -Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, -menaçait de devenir batailleuse. - -Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart: - ---Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité. - -Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il -convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui -engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, -en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les -fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_! - - - - -X - -LE SERMENT DE BEAUREPAIRE - - -Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible. - -Les moins affolés avaient couru aux fenêtres... - -La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête... - -Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient -des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur -d'incendie... - -C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça -ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie. - -Les hommes étaient rares dans cette foule... - -Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce -tumulte martial. - -Le procureur-syndic en fit la remarque au président. - ---Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en -soupirant M. Ternaux. - -Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules: - ---Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt! - -Et il ajouta: - ---Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement! - -Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps -flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de -la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de -l'hôtel de ville... - ---Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce -que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges -sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous -devez être satisfait, baron? - -Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général -avait disparu. - -Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait -du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer. - ---Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant -congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à -mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en -ce moment!... - ---Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... -restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout -s'arrangera... - ---Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... -voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... -le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque -dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les -murailles et servir les pièces!... - -Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des -pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du -vestibule les crosses des fusils. - ---Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le -commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les -hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta -le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de -l'artillerie. - ---Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais -donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille... - ---Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons -l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, -derrière eux. - -La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire, -accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires -de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, -devant ces citadins effarés. - -Le président essaya de prendre un peu d'autorité: - ---Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de -la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il -d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme. - ---On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez -tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... -Est-ce vrai, citoyens?... répondez! - ---Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, -commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le -feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! -dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables. - -Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une -intonation respectueuse: - ---Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de -défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des -portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils -paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave -ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de -chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour -l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, -j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton -d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver -avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... -j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense! - ---Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond. - -Beaurepaire remit son chapeau. - ---Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il -le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont -pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses -officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire -leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le -service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que -les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour -ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, -vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... -Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à -marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!... - -Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le -directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi -bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le -procureur-syndic. - ---Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez -prendre ses avis avant de livrer bataille! - ---Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville -hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait -qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les -tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps -ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, -camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que -vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? -Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, -c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions -manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!... - -De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était -dans la direction de la porte Saint-Victor. - -Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour -leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les -Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus. - ---Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche -physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle -honteux!... - -Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit: - ---Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le -comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt... - ---Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se -présentait ainsi à lui. - ---Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement -chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense -une note officieuse du généralissime. - ---Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute? - ---Vous l'avez dit. - ---Et qu'a-t-on répondu ici?... - -Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les -magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête. - -Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président: - ---Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est -capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur -Ternaux! - ---J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le -président. - -Mais Neipperg se contenta de dire habilement: - ---Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous -vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!... - -Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt: - ---Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me -permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes? - ---Je suis à vos ordres, commandant! - -Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers -le président et le procureur-syndic: - ---Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de -m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la -ville... J'espère que vous partagez mon avis?... - ---Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les -habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? -Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu -meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous -attendons votre réponse... - -Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata: - ---Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien, -messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... -je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à -la mort!... - -Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup -de poing la table et répéta: - ---Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!... - -Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés. - ---Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un -fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait -de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil. - -On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville. - ---On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire -sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... -Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du -13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du -capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, -vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la -mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je -crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des -voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait -le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas -beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les -Autrichiens n'entreraient ici!... - ---Vous espérez donc encore, baron? demanda le président. - ---Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai -dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon -domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des -bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils -n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation -la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!... - ---Vous nous redonnez confiance!... - ---Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à -signer la capitulation... vous aurez la main forcée!... - ---Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc -de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment -le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation... - ---Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte -le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le -généralissime trouvera les portes ouvertes... - ---Mais qui charger d'une telle mission? - ---Moi! dit Lowendaal. - ---Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un -élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager -annonçant une victoire. - - - - -XI - -LA MISSION DE LÉONARD - - -Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de -capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place -Léonard qui l'attendait. - -A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un -ordre assez détaillé. - -Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la -tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait -et l'effrayait même un peu... - -Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître. - -Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta: - ---Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que -nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des -prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain -personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et -délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés... - ---Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton -soumis. - ---Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant. -Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué -comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!... - ---Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai! - ---Alors, vous obéirez?... - ---Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est -terrible ce que vous me demandez là!... - ---Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont -il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez -accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez -ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!... - ---Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya -le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des -fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous -obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous -m'ordonnez présentement est... - ---Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le -baron, d'un ton devenu goguenard. - ---Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le -baron me commande... je voulais dire autrement... - ---Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre -opinion... - ---Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi -seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait -à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait -ordonné... - ---D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron; -ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de -moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement, -mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas -improbable où vous seriez découvert... - ---Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard. - ---Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la -route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!... - ---Mais comment sortirai-je? - ---Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez -me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick... - -Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la -municipalité. - ---J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré. - ---Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant -prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous -laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors -gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme -espion! - -Léonard eut un frisson. - ---Je ferai attention, monsieur le baron! - ---Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés -je reçoive de vos nouvelles!... - ---Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de -moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende -inutilement à la Porte-Neuve!... - ---Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la -flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur -vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à -faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que -ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le -fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ -de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou -plutôt à demain, à la pointe du jour!... - -Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis -que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se -demandait: - ---Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet -hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le -commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?... - - - - -XII - -LE CAMP DES ÉMIGRÉS - - -Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait: - ---Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la -peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand -sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux -alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien -risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens -intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier -parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à -contre-coeur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats -ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce -n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la -crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve -bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se -répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard -est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon -Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère -apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron -qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très -scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse -littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs. - -Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la -ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un -regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides -météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel. - -On ne se battait pas de ce côté de la ville. - -Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris -d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence, -troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se -dirigeait. - -Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait -été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait -été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de -Lowendaal. - -Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron, -en lui souhaitant bonne réussite. - -S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont -il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à -quelque distance dans la plaine,--un bivouac d'avant-poste -vraisemblablement. - -Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter. - ---Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont -là! - -Il demeura immobile après avoir répondu: - ---Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!... - -Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre, -qu'accompagnait un cliquetis de fer. - -Une lueur se balançait et marchait vers lui... - -Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître. - -Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé -à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de -prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier -général. - -Il accepta de grand coeur, car la nuit était fraîche. Il vint -s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants. - -Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs -s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant -ce qui se passait dans Verdun. - -Ce camp des émigrés était étrange et bigarré. - -L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points -de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les -armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la -Révolution. - -Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints. - -Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables -de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies. - -Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec -triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le -fameux milliard des émigrés. - -Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les -gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils -ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept -compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs -issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des -castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les -gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi -ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même -cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans -leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui -n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste -casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai -dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des -privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit. - -Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers -de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment -militaire de l'émigration. - -Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la -royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton, -toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit -pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots, -assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire -des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers -de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur -prises par la Convention dans l'Ouest. - -La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la -patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La -Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais -durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour -aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire -battre par des gardes nationaux. - -Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal -approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient -fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de -chasse. - -La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une -troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux -hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de -jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père -jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était -touchant et grotesque. - -L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré -le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats -improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité -négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de -le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et -inutiles. - -Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les -confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires. - -Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de -la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi. - -Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait -encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation -des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la -patrie avait été déclarée en danger. - -Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les -réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en -s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le -recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission. - -Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des -préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à -mourir, le baron, du coin de l'oeil, par-dessus la flamme rouge du -bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du -côté de la porte Saint-Victor. - -Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se -produisait pas... - -Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété, -n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes, -regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville... - ---Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il -trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me -vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il -m'a trompé!... - -Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos -des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et -s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres -du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait -et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente. - -Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le -guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude -vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la -ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles -semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté -de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que -modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui -pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions. - -Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui -s'était présenté à l'hôtel de ville. - -Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg. - -Celui-ci lui rendit froidement son salut. - -L'entrevue fut brève. - -Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun. - -Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables -à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la -toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus -des remparts... - -Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général. - -Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser -une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement. - -Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur -ardente. - -Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce -quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des -assiégeants. - ---Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion -extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité. - ---Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie -aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège -seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à -la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!... -dit-il en s'efforçant de paraître calme. - ---Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses -portes?... - ---J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin -même la capitulation signée... - ---Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide -de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par -monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?... - ---Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de -capituler demain matin?... - ---Ah!... et quel était l'obstacle? - ---Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire... -entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait -contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances... - ---Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le -comte de Neipperg à Clerfayt. - ---Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt. - ---Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir... -car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant -qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne -capitulera pas... - -Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron. - ---Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des -portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui -affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi -facilement... répondez-moi! - ---Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne -contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet -obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations, -de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun -capitulerait... - ---Et maintenant vous croyez la reddition possible? - ---Certaine, monseigneur!... - ---Mais... Beaurepaire?... - ---Beaurepaire est mort, monseigneur! - ---Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?... - -Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume: - ---Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation -officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager... -L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra -également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire... - ---Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en -faisant signe au baron que l'entretien était terminé. - -Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général -autrichien: - ---Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque -débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était -vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils -assassiné là-bas!... - -Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp: - ---Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats, -mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et -nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des -lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la -cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop -s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement -personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!... -Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce -baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée: -la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à -surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au -milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et -faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à -envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en -effet d'un rude adversaire!... - -Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se -disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa -tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une -batterie: - ---Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de -Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!... - - - - -XIII - -LE SECOND ENFANT DE CATHERINE - - -Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître, -peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé -désagréable, se rendit vers la porte de France. - -De ce côté, le canon tonnait sans relâche. - -Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons. - -Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter. - -Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il -cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant -Beaurepaire. - -Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des -glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait -certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se -faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant -laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres, -quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson. - -C'était la cantine du 13e léger. - -Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine -Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des -vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux -commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre -deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de -Verdun. - -De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper -des tronçons de cervelas pour donner un coup d'oeil à sa carriole... - -Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le -petit Henriot. - ---Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée. - -Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles -énergiques à l'adresse des Prussiens. - -Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant -déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant, -courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de -gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France, -Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis. - -Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant -les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant -un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient -hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué -énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet -accueil. - -Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée. - -Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui -se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine -où les clients abondaient. - -Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui, -avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières, -dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens. - -Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du -feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle -s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale. - -Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut, -un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire: - ---Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas -t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un -civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les -armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est -tous des frères! - -Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine -de s'éloigner, elle le rappela: - ---Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu -n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est -moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce -qu'il faut te servir, citoyen? - -L'homme interpellé répondit sèchement: - ---Merci, je ne bois pas... - ---Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu -viens faire ici?... - -L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde: - ---Je voudrais parler au commandant Beaurepaire... - -Catherine le regarda avec surprise. - ---Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?... - ---J'ai des choses importantes à lui dire... - -Catherine haussa les épaules. - ---Tu choisis bien ton moment, mon garçon!... - ---On choisit le moment qu'on peut... - ---C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas -visible... - -L'homme se frotta la tête et murmura: - ---C'est qu'il faut absolument que je le trouve... - -Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui -semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari. - -Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher -Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint. - -Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations -abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait -interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le -soldat raconta, malgré les coups d'oeil significatifs de Catherine, -que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses -parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures -du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval. - -Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance: - ---Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te -fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à -quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais -venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets -et les ivrognes, lui... - ---C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela -l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa. - -Catherine s'était remise à servir ses soldats. - -Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler -à Beaurepaire... - -Il avait disparu... - -Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un -cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux -d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville. - -Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger -menaçait Beaurepaire... - -Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne -pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment. - -Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les -remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que -le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine -ouverte. - -Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait -à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de -cet homme... - -Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée. - -Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il -avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun? - -A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les -buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de -sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient -point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les -remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et -poser les fascines. - - - - -XIV - -LA FIN D'UN HÉROS - - -Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot -qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de -la ville haute. - -Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans -cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille -gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle -devinait le piège, elle flairait la trahison. - -Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle -entendit une détonation d'arme à feu... - -Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville -bombardée... - -Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des -remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya... - -Elle pressentit un malheur, un crime. - -Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant... - -Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la -cantine, avaient éveillé sa méfiance. - -Elle lui cria à tout hasard: - ---Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?... - -Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il -disparut dans une rue sombre... - -Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit -qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas -par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister -entre cet inconnu et Beaurepaire? - -Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait -menacé... - -A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant -reposait en sûreté. - -Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où -Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la -petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté -sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au -combat. - -Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels -s'élevèrent de l'intérieur... - -Les fenêtres s'ouvrirent avec force. - -Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours... - -En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se -montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré. - -En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de -la maison voisine... - -Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes... - -De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits... - ---Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne -s'ouvre pas!... - -Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les -escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la -porte et se précipitèrent dans la rue... - -Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent... - -Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en -flammes... - -Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences -à sauver... - -Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve -de l'incendie. - -Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier -étage... - -Elle y pénétra hardiment, criant: - ---Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite! - -La fumée l'empêchait d'avancer. - -Nulle voix ne répondait. - -Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer -la chambre... - -Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur -le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte -grandissant. - -Elle se précipita vers lui. - ---Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu! -cria-t-elle. - -Le commandant demeura immobile. - -La chambre était redevenue sombre. - -La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante. - -Catherine se pencha, avançant la main à tâtons. - -Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit. - -Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il -évanoui?» - -Elle toucha le corps inerte. - -Prêtant l'oreille, elle écouta. - -Aucun bruit de respiration ne montait du lit. - ---Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante -envahit son âme virile. - -S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du -commandant... - ---Son coeur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse. - -Un silence terrible emplissait la chambre... - -Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit -quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts... - -Effrayée, elle recula... - -Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait, -des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber... - -C'était la mort... - -Elle rassembla son énergie. - ---Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt -à ouvrir. - -Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air... - -Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle -s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée... - -La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où -Beaurepaire était étendu. - -Le commandant semblait dormir, rigide, insensible. - -Sa face était livide, l'oreiller était rouge... - -Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel -sommeil dormait l'héroïque commandant. - ---Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant -hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit -dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de -l'incendie. - -Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des -décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux -de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant -de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui -chantait sur un mode plaintif: - - Do, do, - L'enfant do, - L'enfant dormira tantôt. - -Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant -inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce -chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante? - -La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui -pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui -couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée. - -Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix -dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur... - -Elle aperçut, insensible, l'oeil vague, la tête penchée, Herminie de -Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite -Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance. - ---Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu! - -Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice. - -Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée... - ---Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine -impérativement. - -Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur. - -Herminie, debout, fit une grave révérence et dit: - ---Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous -viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai -belle!... - ---La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié -Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut -me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude. - -La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les -bras pendants, comme un automate effrayant. - -Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se -retourna pour voir si Herminie la suivait... - -Celle-ci continuait à marcher droite et raide... - -En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le -bras, poussa un cri aigu et cria: - ---C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue -aussi!... - -Et elle tomba inanimée sur le palier. - -Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus -pressé. - -Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice -après elle et, farouche, bondit dans la rue. - -Elle était sauvée avec l'enfant. - -Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des -Prussiens, commençaient à organiser une chaîne. - -Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie -de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de -soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du -commandant. - -Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt. - -Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux -soldats maintenaient la folle qui criait: - ---Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne -savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a -allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de -mariage!... - -Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes -qui léchaient les murs déjà noircis... - - * * * * * - -Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans -la rue. Elle mourut peu de jours après. - -Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent -qui s'offrit à la garder, à la soigner. - -Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville. - -Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant -s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun. - -Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par -Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la -reddition de la ville. - -Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du -commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville -qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui -l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes. - -De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de -l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un -suicide exemplaire et glorieux. - -Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli -par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées -autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que -Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick. - -Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun. - -Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit -un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au -dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone. - -Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la -poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des -défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de -leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans -combat, maître de la ville par la trahison. - -Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des -lâches. - -La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les -armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la -capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par -Brunswick. - -Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient -les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course -victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy. - - * * * * * - -La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle -défila avec armes et bagages. - -Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère -sur l'armée du Nord. - -Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie -de sa mère faisait orpheline. - -Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de -retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un -bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies: - ---Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous -envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte? - -Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le -temps perdu. - -Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la -revanche au coeur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et -de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les -Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de -Verdun. - - - - -XV - -AU BORD DU NÉANT - - -Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez -et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la -République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur -la Belgique, que faisait Bonaparte? - -Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à -Marseille et dénuée de toutes ressources. - -Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des -quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs, -madame Letizia Bonaparte, âme virile, coeur énergique, trouva un local -assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était -un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite -une grande sympathie pour les exilés. - -L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne. - -Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage, -balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses -filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le -linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la -permission de jouer. - -Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux -d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre. - -Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans -l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui -suffisaient à peine. - -A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la -famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de -munition. - -Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de -contribuer à l'alimentation des siens. - -Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et -le suicide hanta son cerveau surexcité. - -Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se -dirigea vers un rocher dominant la mer. - -Il s'abîma alors dans une méditation profonde. - -L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé, -sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi, -ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé, -accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée -d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un -oeil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à -fleur d'eau. - -Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le -crâne... - -Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et -leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité -publique. - -Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se -reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à -espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés -par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui. - -Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant. - -La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la -côte, l'arracha à sa torpeur désespérée... - ---Il faut en finir! se dit-il brusquement. - -Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du -roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner. - -Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts. - -Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait -descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il -pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria: - ---C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets -donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de -la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence? - -Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux -s'embrassèrent. - -Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la -Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la -côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait -gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche, -une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au -port où il avait abordé sans éveiller l'attention. - -Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et -que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en -mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le -prendre en dehors du port. - -Il attendait sa barque. - ---Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec -intérêt. - -Bonaparte balbutia quelque vague explication. - -Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se -mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la -pointe noire du roc. - ---Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes -pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait -souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment -tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!... - -Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla -sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence. - ---Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens, -ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je -n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le -pourras. Prends donc et va sauver les tiens. - -Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune -pour le pauvre officier sans solde. - -Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne -pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis -quitta brusquement son ami, en lui disant: - ---Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent... -bonne chance, Napoléon!... - -Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour -surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis -gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large. - -Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans -un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel. - -Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra -comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec -ses filles... - -Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table, -en s'écriant: - ---Mère, nous sommes riches!... Mes soeurs, vous pourrez manger tous -les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du -sort!... - -Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui... - -Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau... - -Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur. -Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait -d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se -souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé. - -Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent -mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la -place d'administrateur des jardins de la couronne. - -Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non -seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens, -mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant -aux premières nécessités de la vie quotidienne. - -M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles: -Julie et Désirée. - -Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme. - -Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le -bonheur de Joseph. - -Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme -prétendant sérieux. - -Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même. - -Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux -échecs féminins successifs. - -Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine -chétive et son avenir problématique. - -Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary. - -La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son -irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de -cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était -appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et -d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les -bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour -l'impératrice Joséphine. - -Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut -brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la -retrouverons reine de Suède. - -Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa -femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le -village immortel de Jemmapes. - - - - -XVI - -JEMMAPES - - -Robespierre avait dit: La guerre est absurde. - -Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même! - -C'était le _Credo_ républicain. - -La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni -armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,--rien de ce qui permet à un -peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son -territoire pour barrer la route à l'invasion. - -Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez, -Dillon, Custine, Valence. - -Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe, -était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret, -devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince -royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse -et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui -ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de -couronne. - -Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans -l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé -Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune -prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au -centre. - -L'armée,--il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants -équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et -du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à -la hâte,--n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le -peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes -qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol -natal. - -Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_, -la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse. - -Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan... - -Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes -mercenaires. - -A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République, -commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et -Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait -devenir, pour vingt ans, la reine des batailles. - -Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une -bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant -les formidables positions de Jemmapes. - -Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages, -aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes, -Berthaimont, Jemmapes. - -Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes, -des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une -artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois, -la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à -déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des -collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les -conscrits de la liberté avaient à enlever. - -Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur -d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses -ordres Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent -prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu -d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes, -la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils -aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans -cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées. - -Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une -attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille, -livrée au grand soleil. - -Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en -demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite; -Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres, -occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général -Ferrand manoeuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de -s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les -flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons -séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés -entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie -autrichienne. - -Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on -passa la nuit à s'observer. - -Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le -château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les -deux armées. - -Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des -Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu -des Autrichiens. - -Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme -poste avancé par les deux états-majors. - -Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré -sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles -autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque -petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation. - -Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des -Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà -pris position. - -Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement -occupée par ses hôtes naturels. - -Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il -avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de -Blanche. - -Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le -baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les -suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas -hésité à hâter les préparatifs de son mariage. - -Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence -sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses -plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve -vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le -baron se trouvait donc absolument libre... - -Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il -posséderait Blanche. - -Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment -et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, -l'ennemi--pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les -soldats français--pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait -répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse. - -Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires -n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du -marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées -impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements. - -Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut -comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et -répondit: - ---Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas -la traîner de force à l'autel! - -Le baron avait grommelé: - ---Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette -jeune rebelle! - -Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du -château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale... - -A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant -de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On -attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat -des hostilités. - -Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant -recevoir personne. - -Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; -elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui -était réservé. - -Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un -qui tardait... - -Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain... - -C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition... - -La poitrine serrée, le coeur battant et s'arrêtant avec des sursauts -douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement -nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante -femme... - -Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se -trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, -ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était -survenu... - -Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui -faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le -devinait pas. - -Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord... - -Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du -13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur -reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot -et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies -explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal... - -Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de -Laveline se trouvait au château... - -Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la -veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer -au château... - -Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et -aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle -verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit -Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des -baïonnettes de Lefebvre... - -On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et -l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes. - -Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux -pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit -à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal. - -Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé -l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant -les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre -contact. - -Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà -au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant: - ---Dors... petit, je vais chercher ta mère!... - -Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des -Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du -retour, craignant d'être grondée par Lefebvre. - -Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier -avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue -et maigre... - -La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui -apparut... - -Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et -dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans -le voisinage: - ---Qui va là?... - -Elle visait en même temps, prête à faire feu... - ---Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle -crut reconnaître. - ---Qui ça, un ami?... - ---Mais... La Violette, pour vous servir. - ---Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine -reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le -bataillon se moquait volontiers. - -La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de -quolibets et de brimades chaque jour. - -Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi. - ---Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire -peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un -poltron? - -La Violette, timidement, fit quelques pas. - ---J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour -lors j'ai voulu vous suivre... - ---Pour m'espionner? - ---Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du -danger là où vous allez... - ---Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te -faisait?... Le danger et toi, ça fait deux! - ---Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le -danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne -occasion ce soir... - ---Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de -l'insistance de l'aide-cantinier. - ---Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, -parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu... - ---Tu ne voulais pas être vu? - ---Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis -que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, -m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur. - ---Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus -surprise. - ---Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, -et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, -m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à -la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je -suis hardi... je ne me reconnais plus. - -Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route. - -Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à -cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit. - ---Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. -Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort. - -La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet -rond... on eût dit une bosse mobile. - -Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, -d'où les deux coups de feu étaient partis... - -Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la -houblonnière... - -Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une -lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la -silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient -jusqu'à Jemmapes. - ---Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes -autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La -Violette qui fuyait ainsi. - -Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret: - ---C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le -remplacera difficilement à la cantine. - -Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, -et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà -les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre -comme elles, La Violette. - -Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les -feuilles. - ---C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait? - ---J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait -l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au -fourreau. - ---Où est-il? demanda Catherine. - ---Là... dans les houblons!... - ---Il est mort?... - ---Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir -affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la -course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me -gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait -sur le dos... - ---Qu'est-ce donc?... - ---La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée... - ---Pourquoi faire?... - ---Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le -tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas -mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc, -si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va -donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs -sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!... - ---Tu n'as donc plus peur?... - ---La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre! - ---La Violette, tu es un brave!... - ---Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne -suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si -fort!... - ---La Violette... je te défends de parler comme ça... - ---C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent -que le terrain est déblayé... - -Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se -révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait -pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux -Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!... - -Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si -aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à -deux on pouvait mieux se tirer d'affaire. - ---La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, -je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de -danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner? - ---Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!... - ---Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir -le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je -vais... - ---Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!... - ---Bien! tais-toi!... et ouvre l'oeil!... - -Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant -de l'eau à mi-jambes, le traversèrent... - -Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château. - -Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où -pénétrer facilement dans les jardins. - -Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit -signe à La Violette de l'aider à grimper. - ---Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout -joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, -qui se servait de ses reins comme d'un escabeau. - -Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se -dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers -une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière. - - - - -XVII - -LA MESSE DE MARIAGE - - -Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue -décisive, avaient terminé leurs accords. - -Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme, -cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il -ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres -mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais -le marquis. - -Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le -baron. - -Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de -Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer -ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux -voeux de Lowendaal. - -Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de -Beaurepaire, agissait par contrainte. - -Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une -opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan, -Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier. - -Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa -participation aux manoeuvres frauduleuses des instigateurs de cette -vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus -qu'équivoque. - -Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour -autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès, -vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire. - -Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son -rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à -l'échafaud. - -Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron. - -Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de -Blanche était pris entre deux feux. - -Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille. - -Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du -baron. - -M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où -il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de -sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à -mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le -remords d'une sorte de parricide? - -Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que -balbutier des paroles sans suite. - -Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni -pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que -sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant -était né de son amour? - -Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche -essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour -avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de -Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il -n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de -son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il -comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la -faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été -aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour... - -Il y avait donc, au fond du coeur de M. de Lowendaal, une -espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister -dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la -poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron. - ---Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie -cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à -obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je -devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!... - -Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les -préparatifs du mariage. - -Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne -tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister -encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur. - -Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son -enfant... - -Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle? - -La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre -convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa -poursuite. - -Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait -Catherine Lefebvre de tenir sa promesse... - -La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la -campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une -femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras. - -Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées -qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses -sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine -avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à -retarder son voyage. - ---Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je -reverrai jamais mon enfant?... - -Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on -préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être -la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir... - -Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle... - -La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable. - -Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes -étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les -troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins -insoupçonnée. - -Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se -rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de -son petit Henriot... - -Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une -fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé, -elle recevrait du marquis des ressources. - -Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter... - -Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait -de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et, -par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture -et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui -ferait chercher un gîte... - -Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la -porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les -corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à -chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même. - -Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers... - -Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air... - -La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en -traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du -château. - -Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle -serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre -dans ces halliers ténébreux... - -Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et -qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens -de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées -derrière un arbre, deux formes étranges... - -Elle tressaillit, elle s'arrêta... - -Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle... - -La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier... - -Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis -une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords -relevés... - -Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle: - ---Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme... - ---Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais -appeler... - ---N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle -Blanche de Laveline... - ---Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je -distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait -lui rendre son enfant. - -Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à -Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et -qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire, -pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au -milieu des désordres d'une guerre, s'en charger. - ---Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant -d'apprendre une terrible nouvelle. - -Elle fut bien vite rassurée. - ---Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la -cantinière. - -Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit -Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e. - -Blanche voulait se rendre aussitôt au camp. - -Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au -jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée -autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château. -Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder -au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les -éclaireurs, était folie! - ---C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux -armées! dit gaiement Catherine. - -Et La Violette ajouta: - ---Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est -effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le -meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des -Autrichiens dans la houblonnière! - -Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait -raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait. - -Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait -fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit -même, éternellement liée au baron de Lowendaal. - -Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura: -Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un -bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée, -grommela-t-elle en regardant La Violette... - ---Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à -l'aide-cantinier. - ---Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas -retourner au camp et je ramènerai le petit. - -Catherine haussa les épaules. - ---Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les -bras... - ---Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine, -permets-moi de t'accompagner... - ---Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?... - ---Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque -chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant! - -Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle -on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix -les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres -dont l'ombre pouvait les protéger. - -Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à -l'un de ses domestiques: - ---Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est -avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son -père... - -Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la -chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse. - ---Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition! -murmura Blanche. - ---Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen, -mais il est bien chanceux, dit Catherine. - ---Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout -braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas -à la chapelle!... - ---Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de -dérouter un quart d'heure leurs recherches... - ---Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir -du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les -avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc -oserait ainsi prendre ma place? - ---Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre... -Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui -sort. - -Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour -la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en -passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage -célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée -la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence -du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la -cérémonie et pour le voyage. - -Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche. - -Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution -de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique -cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle -nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante... - -Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se -fondre dans la nuit... - -Ils avaient alors atteint la limite du parc... - -Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle -allait bientôt embrasser son enfant. - ---Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine -avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?... -Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux -notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle. - -Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le -souper terminé, les domestiques bavardaient. - -Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref: - ---Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la -chapelle!... - -Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et -prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu -longue pour sa taille. - -Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près -d'elle la surprirent. - -Le baron parlait. - ---Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?... - ---Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le -surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous -prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire, -il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à -présent. - ---Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal. - ---Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai -retenu... - ---Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir -l'officier qui commande!... - -Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château. - ---Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils -surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?... - -Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir, -courir au camp français et donner l'alarme?... - -Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses -persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle... - -Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de -regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison. - -Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de -voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats -de son mari. - ---Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi. - -Son insouciance reprit le dessus bien vite. - ---Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un oeil, et -ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé, -arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez -nous, et qu'on s'y méfie des traîtres... - -Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils -préparés, devant l'autel, pour les époux. - -Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle. - -Il parut ne faire aucune attention à elle. - -Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les -ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche -vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre. - ---Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non -célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la -tristesse de l'édifice religieux. - -L'attente lui parut longue. - -Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas. - -Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna. - -Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa -complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se -retourner. - -Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était -approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix -basse, de son rituel. - -Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait -sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire -aux lèvres, et lui dit galamment: - ---J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de -vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père... -bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités -et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos -côtés! - -Catherine ne répondit rien, ne bougea pas. - -Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix: - ---C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue -raisonnable!... - -Et il ajouta plus haut: - ---Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce -n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à -nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du -général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu, -c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!... - -Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un -mouvement brusque. - -Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore. - -Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement. - ---Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi. - ---Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait. - -Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras, -marmottant: - ---_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_ - -Et il attendait qu'on répondît: - ---_Et cum spiritu tuo!..._ - -Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie. - -Les officiers autrichiens s'étaient approchés: - ---Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui -qui paraissait le chef. - ---Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au -13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se -dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit, -à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les -officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont -Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette, -comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et -sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées. - - - - -XVIII - -DETTE DE RECONNAISSANCE - - -Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur -l'épaule de Catherine: - ---Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement. - ---Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici -en visite... en parlementaire... - ---Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont -j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes -Française et en territoire autrichien... je vous garde!... - ---Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant... - ---Vous êtes cantinière... - ---Les cantinières ne sont pas des soldats... - ---Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme -espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il -commanda: - ---Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme... -qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il -conviendra de faire d'elle... - -Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à -la chambre de Blanche, revenait effaré: - ---Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice -d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline, -ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux, -s'adressant à Catherine. - -Celle-ci se mit à rire. - ---Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron, -vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp -français... c'est là qu'elle vous attend!... - ---Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?... - -Le marquis se pencha à l'oreille du baron: - ---Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été -retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux... - -Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit. - ---C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce -qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle -est amoureuse de Dumouriez? - ---Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine. - ---Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits. - ---Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez -jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la -Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu. - -Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi -pour relever les paroles narquoises de Catherine. - -Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté -contournait sa lèvre dans une piteuse grimace. - -Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron -apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une -menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler -dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun -espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en -lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline. - -Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre. - -C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître -Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait -l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles. - ---Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot -d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour -moi!... A nous deux, madame la baronne! - -Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un -des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et -s'élança dans la campagne... - -L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève: - ---Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation -à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?... - ---Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il -exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la, -obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de -Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a -parlé... - -L'officier répondit tranquillement: - ---Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison -porte conseil, demain elle nous répondra... - ---Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne -parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine. - ---Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses -hommes. - -Et il ajouta: - ---Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si -elle résiste. - -Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui -fermait le choeur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter -l'ordre. - ---N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!... - -Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua -sur les soldats qui s'arrêtèrent. - ---Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous -fait peur à présent!... - -Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le -silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de -tambour... - -C'était le pas de charge qu'on battait... - ---Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron. - -La panique fut soudaine, irrésistible. - -Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs -traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se -replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une -surprise par l'avant-garde de Dumouriez. - -Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château... - -La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce -qui s'était accompli, achevait son office... - -Le tambour cependant battait toujours plus fort... - -Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit -déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La -Violette... - ---Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?... - ---Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé -à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée, -nous serions plus chez nous?... - -Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit -solidement la barre. - -Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers -le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille -française, commandée par Lefebvre. - -Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à -cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez, -avec son petit Henriot. - -Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant -pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la -chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail, -il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine. - -L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les -kaiserlicks... - ---Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à -Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même, -si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon. - ---Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse. - ---A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je -donne le signal... - ---Quel signal?... - ---Un coup de feu... - ---Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce -bruit?... on dirait des chevaux?... - -Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet -l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie. - ---Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son -fusil qu'il portait en bandoulière. - -Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens: - ---Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal. - ---Ne tire pas! dit-elle vivement. - ---Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos -kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains -rien... - ---Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber -Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous -échapperons toujours... il vaut mieux parlementer... - ---Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère! - -On cogna rudement à la porte, et une voix cria: - ---Ouvrez! ou l'on enfonce la porte... - -Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut -ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se -discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes, -dans la nuit. - -Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel. - -Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi. - -C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des -prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants... - -Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et -des sabres. - -L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être -sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche. - -Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné, -et qui semblait un officier supérieur. - ---Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme... - ---La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme -colonel. - ---Ce sont deux espions... les ordres sont formels... - ---Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire -en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel. - -Catherine avait entendu: - ---Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de -guerre... - ---La bataille n'est pas commencée, dit l'officier. - ---Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne, -dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous -fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez -cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de -grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne -tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos -prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine, -nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre... - -L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement -de surprise. - -Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle -qui venait de parler ainsi. - ---Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui -servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse... -qu'on nommait madame Sans-Gêne? - ---La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine -Lefebvre, c'est mon mari!... - -Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers -Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face, -il lui dit: - ---Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?... - -Catherine recula d'un pas, disant: - ---Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme -dans un brouillard que votre personne m'apparaît. - ---Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la -matinée du 10 août?... - ---Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien? -s'écria Catherine. - ---Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui -vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous -embrasse, vous à qui je dois la vie! - -Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers -lui... - -Mais Catherine, reculant, dit vivement: - ---Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce -que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité... -vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé... -sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure, -pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous -retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des -soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui -s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon -mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi, -tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un -aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens -qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je -ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous... - -Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre -produisirent en lui une émotion extraordinaire. - ---Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me -reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre -vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la -destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent, -elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne -m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août, -moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée -impériale victorieuse... - ---Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine. - ---Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de -l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la -dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la -blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!... - ---Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette? -dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec -fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier -ennemi. - ---Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui -éviter le traitement réservé aux espions... - ---Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne -sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre, -la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon -qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens. -Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je -pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va -recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime -son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la -guerre!... - ---Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si -ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai -mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est -pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais -m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai -traînée ici!... - ---Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans -cette demeure? - ---Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se -serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice... - ---Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers -Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant? - ---C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de -Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes... - ---Et vous avez risqué?... Oh! brave coeur!... Et où est-il, mon -enfant?... - ---En sûreté au camp français... auprès de sa mère... - ---Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que -m'apprenez-vous?... - ---Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à -épouser le baron de Lowendaal... - ---Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous? - ---Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait. - ---Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette, -dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le -répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes -qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes... - -Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine: - ---Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je -l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de -Paris... - ---Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine -très crâne. - -Neipperg ne répondit rien. - -Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine: - ---Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp... -Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir -assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être -les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous -prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!... - ---Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour -l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce -garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous -sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons, -adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas -accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La -Violette. - -Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La -Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le -poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et -son rire de défi aux lèvres. - -Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit -ironiquement: - ---A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses -voltigeurs, avant midi!... - - - - -XIX - -AVANT L'ATTAQUE - - -Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine. - -Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui -serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit -Henriot. - -Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un -enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger? - -Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par -Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait -libre et pouvait encore être à lui. - -Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient -disparu. - -Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le -marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les -attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles. - -Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là -pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui -appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait. - -Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il -les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur -radieux... - -Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en -quel endroit retrouverait-il son enfant?... - -La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les -lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à -l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de -Jemmapes à Mons la flamme des canons... - -Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans -nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée -impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient -les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir -contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy -n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait -revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre -tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne -annonçant la défaite des sans-culottes. - -Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche -et son enfant?... - -L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui -suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée, -incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire. - -Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui -étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand -une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du -château transformé en quartier général, où les officiers qui -l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du -général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les -différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager... - -Il s'informa de la cause de ce tumulte. - -On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés -de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à -l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait -qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M. -de Lowendaal. - -Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi. - -Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant -la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que -Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel -malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!... - -Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme... - -C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à -travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse. - -Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné... - -Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un -rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de -Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée -au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine -Lefebvre. - -Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était -dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger... - -Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant -endormi sur un matelas roulé dans des couvertures. - -Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient -rejetées... - -Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre -maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris -dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que -portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits -du petit être reposant... - -C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des -yeux effarés... - -Elle poussa un grand cri: - ---Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le -coeur déchiré d'angoisse. - -La petite fille, regardant à côté d'elle, dit: - ---Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir -tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!... - -Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,--un -civil,--qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un -enfant endormi... - -Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle. - -On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent -donnés. - -Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se -souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu -s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se -lever, s'élancer à sa poursuite... - -L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur. - ---Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout -encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi... - ---Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec -obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser -partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet -enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de -qui agissait-il? - -L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui -s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme. - -Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui -avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant -cette grande souffrance: - ---Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la -trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la -trahison sans doute... - ---Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant -espoir. - ---Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme -celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable... - -Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe -qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui -avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant -Beaurepaire. - -Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la -cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit -du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le -domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard... - ---Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée -Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé -Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de -la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à -jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du -baron. - -Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche, -subitement ranimée, s'était remise en route. - -Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi -les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant -les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était -revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son -enfant volé. - -Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux -menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père... - -Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il -s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur. - -Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la -jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune -trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue. - -Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à -l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant. - -Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne -ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son -précieux fardeau. - -Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris -la route de Bruxelles. - ---Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma -un peu Blanche. - ---Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche -impatiente. Demain nous serions à Bruxelles... - ---Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que -je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai -revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre -enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!... - -Blanche poussa un soupir et dit: - ---Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette -journée vont me paraître longues!... - -Neipperg réfléchissait profondément. - ---Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici, -seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne -puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait -être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire -respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même -l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi... -Blanche, me comprenez-vous?... - -Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas. - -Neipperg continua: - ---Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal, -croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!... - ---Je résisterai... je me défendrai... - ---Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils -s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour -réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche, -avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien -que votre volonté? - ---Que faut-il faire? - ---Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en -votre nom et au mien... - ---Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié -au vôtre?... - ---Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont -rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que -vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?... - -Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de -celui qui allait devenir son époux. - ---Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit -Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses -paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller... -il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa -bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des -époux!... - -Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un -instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait -comtesse de Neipperg... - -A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les -époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son -contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade -éclata dans le vallon au pied de la chapelle... - -Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du -combat... - ---Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe -d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme... - -Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une -union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande -victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées -formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches. - - - - -XX - -LA VICTOIRE EN CHANTANT... - - -Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la -crête de Jemmapes,--les paysans belges opprimés par l'Empire que la -victoire des sans-culottes allait affranchir,--virent un inoubliable et -majestueux spectacle... - -Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons -couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant -des feuilles séchées. - -Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, -garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les -hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, -les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, -papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée -automnale. - -Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades, -abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, -avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse. - -L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure -des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes -à cracher la mitraille. - -La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait -au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche -appuyée à la chaussée de Valenciennes. - -Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois -rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant -d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total -de près de cent bouches à feu. - -L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée -aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs -expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie -foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de -marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi -terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque -certitude de la victoire. - -De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain -sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec -l'aurore, ouvrit la bataille. - -Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, -ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit -qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire. - -Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le coeur plein -d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner -avant midi... - -Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine -couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre -de torrent... - -Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les -musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la -_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations -des obusiers... - -De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par -l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de -l'hymne terrifiant de la Révolution... - -Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux -Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, -citoyens!... formez vos bataillons!... - -Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation -entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté... - -La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, -la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces -hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, -sous ses vagues de plus en plus hautes... - -Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes... - -Le canon et la baïonnette furent seuls employés... - -De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à -l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les -ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, -enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les -cavaliers en un instant culbutés... - -Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, -furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup -portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont -les mains pour la première fois maniaient le fusil. - -Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général -Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la -résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui, -bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi. - -Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait -les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint -l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos -guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les -surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble -magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, -ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent -la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les -hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à -Mons. - -Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, -sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit -sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce -point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la -suite sous le nom de Louis-Philippe. - -Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers -retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons -parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les -braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se -battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de -Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui -préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les -vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le -baptême de la gloire. - - * * * * * - -Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs. - -L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le -repas du soir. - -On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros -en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à -l'humanité!... - -Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de -Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de -sang, car il avait, lui aussi, terriblement manoeuvré avec l'arme -blanche, parmi les héros de cette immortelle journée. - -Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat -dit tout à coup: - ---Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on -voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des -Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser... - ---Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre -philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, -vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres. - ---Eh bien! major, il y avait un enfant... - ---Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était -approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de -rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel. - -René ajouta: - ---La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un -enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au -milieu des balles?... - ---Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat. - ---Vous avez eu le coeur de laisser cet innocent exposé à la -mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français! - ---Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques -camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec -prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon, -ce silence, cette tranquillité... - ---C'était sage, dit le major... Continue... - ---Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, -nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus -rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement -appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous -trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et -qui nous dit, en nous voyant:--C'est Léonard!... Il s'est sauvé par -là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une -cour extérieure. - ---Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une -lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats... - -C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du -récit du soldat. - -Elle dit vivement: - ---Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et -rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en -suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron -de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat. - -Celui-ci secoua la tête: - ---Léonard s'est échappé... quant à l'enfant... - ---Tu l'as abandonné, malheureux? - ---Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez -Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les -Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, -nous avons battu en retraite... - ---Mes amis, s'écria Catherine, des gens de coeur il n'en manque -pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... -peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne -parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence. - ---C'est qu'on est moulu, fit un des soldats. - ---On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre. - ---Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un -troisième. - -Et celui qui avait raconté l'aventure grommela: - ---Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de -poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la -peine qu'on risque sa peau comme ça... - ---J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque -Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop -lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour -cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez -bien, les enfants!... bonsoir!... - ---Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le -Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!... - ---Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. -Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de -coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons -impériaux. - ---Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il -s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que -ce misérable Léonard a abandonné dans le château. - ---Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, -dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu -une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le -capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un -coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous... - ---Et tu l'as tué, le capitaine?... - ---Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller -nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se -battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le -capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me -laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je -l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq -dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces -Allemands!... - ---Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?... - ---Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous -verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron... - -Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre -se dessina, leur barrant le passage... - -Catherine eut un mouvement de surprise: - ---Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée. - ---Il vient avec nous! dit René aussitôt. - ---Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit -l'aide-major. - -Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les -débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de -Jemmapes. - -Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit -Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères. - -Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du -champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du -régiment. - - - - -XXI - -L'ÉTOILE - - -Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place -forte de la trahison. - -Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la -ville, avec l'arsenal, à la coalition. - -Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents -oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne -sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie. - -A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait -dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, -les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par -haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à -jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger. - -Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au -Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de -jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les -Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, -surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et -la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, -Napoléon Bonaparte. - -La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à -la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, -des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de -fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que -celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir -des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises. - -L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont -Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se -rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, -qui furent le noyau de la future armée d'Italie. - -Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats -devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais -peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant -marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait -par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, -appartenant à la noblesse. - -Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et -Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les -soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire. - -Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant -Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue -par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience -militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient -défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. -Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une -pièce d'artillerie. - -Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte -s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant -Salicetti. - -Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, -quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie -ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces -étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte -anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage. - -Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, -mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de -l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui -confièrent aussitôt la direction des opérations du siège. - -En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du -matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. -Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on -parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville -bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût -battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» -dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de -l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La -coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et -Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de -génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier -général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion. - -Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire -son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de -l'établissement de ses frères et soeurs, son idée fixe. - -Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant -de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille -d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se -mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de -regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant -Clary. - -Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et -l'irriter. - -Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans -quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans. - -Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à -Saint-Maximin, dans le Vaucluse. - -Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire -d'une auberge où il prenait ses repas. - -Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. -Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du -futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait -épouser Lucien. - -L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à -son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se -gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon -de solder le compte de ce mauvais payeur. - -Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour -belle-soeur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. -Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi -les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée -grandissante. - -Il rompit toute relation avec son frère. - -A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et -résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises -d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce. - -On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle -allait devenir mère: - - «Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris - d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, - j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien - d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je - vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte - votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me - refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous - dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes - enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la - fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que - j'ai pour vous!» - -Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste -demeura consignée à la porte de son coeur. - -Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son -amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se -proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine. - -Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte. - -Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les -thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant -la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de -marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put -se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires. - -Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser -les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à -l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en -Vendée. - -Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, -accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont. - -Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la -guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de -l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de -l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme -général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la -disgrâce de Dubois-Crancé. - -Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste -successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un -terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui -dit sèchement: - ---Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée! - ---On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit -cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant. - -Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, -fut rayé de l'armée. - -Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait -retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph -ne lui était venu en aide. - -Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se -souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au -moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople. - -L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la -fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: -«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère -Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me -détourner lorsque passe une voiture.» - -Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa -pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute -rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il -donnera son coeur, son nom, et qui en échange lui apportera la -satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et -l'accès dans la société qui se reconstitue. - -Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en -réalité... - -La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La -Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se -retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention -resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection -dans Paris. - -Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections -réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier -(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut -l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du -couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du -4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés -triomphaient. Il était huit heures du soir. - -Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les -événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à -prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou. - -Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se -ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon. - -Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant -l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur. - -Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, -destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et -bientôt de la nation. - -Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et -fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la -France éblouie. - - - - -XXII - -YEYETTE - - -La fortune avait soudainement souri à Bonaparte. - -Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle. - -Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui -avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait -obscur et sa situation précaire. - -Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit -d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des -vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à -l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents -dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête -de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.» - -Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en -péril de la République. - -Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait. - -Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon -lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie. - -Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en -prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée. - -Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de -réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée -Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui. - -Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde -du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, -en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu: - - «Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux - aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du - Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses - connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce - puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les - ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité - par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées. - - »Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les - citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de - camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs - de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du - génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de - première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors - d'artillerie.» - -Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté. - -Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la -Convention et rétablir l'ordre légal. - -Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses -collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le -militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun -jouait sa vie. - -Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs. - -Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit -qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte -et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte. - ---Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras. - -Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité -vertigineuse et insensible des sphères célestes. - -Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois -injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de -répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à -l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une -brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher -une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre -civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des -sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les -incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au -peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, -il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de -Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et -devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la -Révolution, auxquels il était étranger. - -Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra -les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la -force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de -Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des -armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, -la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était -la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les -Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les -principes et les libertés de la République anéantis avec les -conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la -Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait -s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle -que fût l'incapacité de ceux qui le composaient. - -Relevant la tête, il répondit à Barras: - ---J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai -au fourreau que l'ordre rétabli... - -Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention -était définitive et Barras disait à la tribune: - ---J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général -Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes -que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait -distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la -Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en -second de l'armée de l'intérieur. - -Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait -seul investi du commandement. - -Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se -fendait d'une façon cynique et dérisoire. - -Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez -madame Tallien. - -Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé -le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 -thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang. - -Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, -Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se -rendit à une soirée de la belle courtisane. - -Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser -s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de -muscadins pimpants et de généraux empanachés. - -Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans -poudre,--et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur -accommodement,--une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses -bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en -avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé -était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et -un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du -grade. - -Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui -donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la -division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément -au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en -activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, -n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame -Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du -drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer -aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un -sauveur vêtu à peu près proprement. - -Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais -sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les -choses changèrent. - -Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, -Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir -de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à -secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se -contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie -et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait -à l'intervention de madame Tallien. - -Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend -Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un -consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se -trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts -d'agrément, le dessin, la musique. - -Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu -général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la -Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va -entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses -idées matrimoniales. - -Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le -poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure -et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition. - -Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et -infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la -domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et -souvent les dérègle. - -Il devint amoureux. - -Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège -voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, -dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le -diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme -légère. - -Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait -remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que -Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais. - -Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles. - -Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, -audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur -exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect -d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin. - -Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née -le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la -Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph -Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, -venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, -chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune -et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car -Joséphine avait encore deux soeurs: Catherine-Marie-Désirée et -Marie-Françoise. - -Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari -souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de -Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais -provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du -marquis. - -Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se -trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle -parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre -de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de -son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où -sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de -Brienne. - -Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 -septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le -ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait -sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le -désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux -côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce -mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et -surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, -le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III. - -A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de -plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours -nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ -n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont -elle se montrait friande. - -Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des -amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la -société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais -faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à -aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la -situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de -Versailles. - -M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement -lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt -alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à -propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, -en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. -Scipion de Roure. - -Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, -député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la -Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la -nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les -emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines -pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de -l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois -président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue -de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef. - -Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où -fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut -se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, -féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel -de la rue de l'Université dont elle était la reine. - -Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. -Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit -le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère -et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un -patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les -traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut -guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons -s'ouvraient, et il eût été sauvé. - -Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, -dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels. - -Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé -pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de -la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a -déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort. - -Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne -d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette -crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son -cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. -«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette -lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière -consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité -doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout -dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, -car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour -pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus -craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.» - -Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se -consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était -à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice. - -Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de -l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, -proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes -semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et -l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, -aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et -qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, -commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de -passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste -fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une -crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il -l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au -Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile -nouveau,--au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent -proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de -thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près -de Couthon et de Soubrany. - -Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et -Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût -aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle -les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers -et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait -jetait dans ses jupes. - -La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une -déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de -titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la -Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du -naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus. - -Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen -Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un -jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de -vendémiaire. - -Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, -d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le -disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, -passait grave, indifférent, souverain déjà. - -La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, -ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard. - -En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit -attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant -des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige. - -Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, -fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui: - -«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on -pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les -souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une -figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de -sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin -dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa -première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la -beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits -dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... -dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait -l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure -aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux -directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...» - -Le portrait, peu flatté, paraît exact. - -Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux -jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses -voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient -certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps. - -Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête. -Bonaparte sortit de chez la Tallien le coeur bouleversé, les yeux -brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la -première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui -n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la -conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse -besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit -se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole. - - - - -XXIII - -MADAME BONAPARTE - - -Bonaparte,--dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et -qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de -l'intellect,--fut amoureux de Yeyette avec emportement. - -Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. -Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle -que son coeur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une -femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes -antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué. - -Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont -il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de -lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord -au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes -militaires, en lui parlant stratégie. - -Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: -n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit -gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais -n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne -cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la -grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, -lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien -régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et -vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour -un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction -nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond -de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne -fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils -pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de -leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent -que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage -amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur -admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette -exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme -une reine!» - -Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance -absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la -distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu -auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux -langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur -ses talents militaires. - -Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si -logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de -toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les -embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; -un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant -l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous -enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur -qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève -a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée -objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en -Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller -vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une -idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair -marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais -écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle -sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc -informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du -premier amant... - -Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale. - -Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il -avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, -sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin -et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, -deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, -ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un -cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type -physique de son imagination. - -Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, -qu'il espérait, qu'il voulait. - -Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, -prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question -d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus -pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà. -Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces -d'un collégien. - -Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille -pour épouser Désirée, la soeur de madame Joseph Bonaparte, prouvait -qu'il n'était pas indifférent à la dot. - -Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec -une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un -rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. -Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus -elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins. - -Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº -6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe -de vraie vicomtesse. - -Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante -d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le -général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des -perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. -Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait -pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était -l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle -passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle -Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du -commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement -s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, -dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné -militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille -Beauharnais. - -Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de -broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son -jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de -chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, -habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en -soeur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du -luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel. - -La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne -Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de -bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques -s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très -coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très -peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, -produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu. - -Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, -la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine -comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à -fouler sous l'impétuosité de ses caresses. - -Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités -extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son -milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les -exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait -arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon. - -Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle -se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après -tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. -Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, -qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. -Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le -tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais oeil ce -mariage? - -Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat. - -Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le -citoyen Barras, membre du Directoire. - - - - -XXIV - -CHEZ BARRAS - - -Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit -annoncer. - -Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la -Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu -presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat -des chairs. - -Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser -toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, -bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute -la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras. - -Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, -Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, -courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à -l'empire des grâces. Au fond du coeur, cette démarche qu'elle -risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant -directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, -aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde -déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées. - -Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une -parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne -lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que -son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la -journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que -son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et -n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes -avilis. - -Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été -historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des -boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes -diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, -démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes -d'un roué de la Régence. - -Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-coeur qui était un -casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce -révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet -rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va -sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du -roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable -assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 -vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 -voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 -membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres -présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient -Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. -Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le -Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe -parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau -directorial, ses moeurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses -collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, -enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme -Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, -théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, -tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, -regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des -moeurs et la pompeuse allure de l'ancien régime. - -Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu -des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il -soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque -nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du -Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait -admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale -rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi -de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses -formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes -qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses -jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: -à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, -celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours -Mardi-Gras. - -La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge -et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras -évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, -l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On -s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs -brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la -charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au -milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses -dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui -semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, -comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque -étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais -plus les âges pacifiés ne reverront. - -Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans -ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le -voluptueux et intelligent Barras. - -Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. -Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, -très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du -Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés -attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La -Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui -repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas -seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. -C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui -d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer -la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie -crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères -s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en -fit un festin de Trimalcion. - -Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors -comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. -Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient -en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur -premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en -emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de -jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot -toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, -Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de -survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de -l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» -Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette -société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier. - -Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en -particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du -directeur. - -Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit -de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une -discussion. - ---Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine -reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en -faut... - ---Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait -Barras. - ---Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: -tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée -d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant -que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes! - ---Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les -ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai... - ---Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du -sang!... - ---Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des -arrêts de mort? - ---Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec -Robespierre... - ---Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans -d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution -chacun de notre côté... la postérité nous jugera!... - ---Va-t'en, buveur de sang! cria Barras. - ---Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je -te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose -nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui -aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi -et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait -d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce -n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!... - -Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer -la porte avec violence. - -Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui -dit: - ---Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à -l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien -particulier? - -Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs -passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à -renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un -caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, -sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant -l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, -aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du -moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son -côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été -flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président -de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais -il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et -la saveur de voluptés rapidement écoulées. - -Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches: - ---On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous? - ---Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est -l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux? - ---Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en -souriant Joséphine. - ---Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si -vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant -ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous -seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent -mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les -sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière -d'aparté. - ---Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins -d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve. - ---C'est très louable, mais l'aimez-vous? - ---Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... -d'amour... - ---Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de -mine... - ---Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état -de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,--vous savez qu'à -la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,--trouvent -l'état le plus fâcheux pour l'âme... - ---Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage... - ---L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de -conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà -pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru -fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus -commode de suivre la volonté des autres... - ---Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général? - ---Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il -a sauvé la société au 13 vendémiaire... - ---Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient -renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de -rues qui vaut toutes les batailles rangées... - ---C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses -connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la -vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres -presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je -l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui -l'entoure... - ---Il a l'oeil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, -dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. -J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême -maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux -coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur -ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! -Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une -petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume -tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des -traits prononcés, un oeil vif et fouilleur, un geste animé et brusque -décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le -penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez -incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il -trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un -vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, -prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon -ami, croyez-le!... - ---Alors, vous m'engagez à devenir sa femme... - ---Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez... - ---Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui.... - ---Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... -Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre -pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint... - ---S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur -une femme!... - ---Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous -dit?... - ---Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on -peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, -puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez -le général, ressemble à un accès de délire!... - ---Ne vous inquiétez pas de l'avenir... - ---Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me -reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de -l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne -regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, -qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je -pleurerai... Autant m'éviter les larmes... - ---Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer -les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous -superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y -croyait... - ---Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, -et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que -je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien -Bonaparte roi et moi partageant son trône... - ---Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant -en chef de la plus belle armée de la République. - ---Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se -souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont -le général Bonaparte faisait l'objet. - ---Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous -êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous -épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, -reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les -insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou... - ---Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en -porte la belle madame Tallien?... - ---Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... -Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant -de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les -salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage -et sur son nouveau commandement!... - -Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui -était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur -accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les -salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son -ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte. - - - - -XXV - -LE SABRE DES PYRAMIDES - - -Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée -d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit -opposition, mais ses collègues passèrent outre. - -Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et -de la veuve Beauharnais fut célébré. - -Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant. - -Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour. - -On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné, -extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce -saint-sacrement. - -Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se -ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans -l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces -voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se -plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait, -mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses -mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa -nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale -comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la -première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées -dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un -fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion -vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette -jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la -joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte -en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses -nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il -tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette -prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication. - -La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte. - -Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour -l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne -s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux -victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le -lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche. - -Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les -distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie, -Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance -régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie -femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux, -devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du -divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure. - -Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie, -où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient. - -Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des -épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait -l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de -travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru -les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au -milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait -jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de -l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait -aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et -l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur -l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les -directeurs. - -Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le -plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il -donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur -des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu -théâtrale, lui en était venue. - -Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle -créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son -du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la -victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le -représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le -ciel, proféré par cent mille bouches en délire. - -Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une -harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à -Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un choeur chantant cet -hymne de circonstance: - - Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire. - Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits! - Buvons, buvons à la victoire, - Fidèle amante des Français! - -Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à -distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre, -jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé. - -Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait -figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait -depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards, -M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers, -les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se -privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser -l'armée. - -Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux, -si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne -feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance -exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il -l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la -privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait -d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à -Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le -rejoindre. - -Elle consentit enfin, le coeur gros, à quitter ce Paris qui lui -tenait tant au coeur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle -emmenait le beau Charles. - -Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du -divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison -continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers, -dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire. - -Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés -d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait -appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines; -même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse -toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des -boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait -exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait -conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur, -comme dans une capitale rendue. - -Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de -Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se -retrouva hanté des visions de l'Orient. - -Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague -convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait -s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme -des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement -pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les -fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri. - -Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de -Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à -la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas -tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement -débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la -popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la -République. - -Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des -armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi -l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les -bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître, -le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De -son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante: -«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois -organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un -orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire -s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes. - -Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le -poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place -vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les -cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à -palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un -soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée. - -On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille -de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il -déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne -voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre. - -Il préparait avec certain fracas un projet de descente en -Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper -l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle -était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y -entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des -lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec -un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se -développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement -l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un -chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à -revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de -Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie -Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et -sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les -nations. - -Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant -l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En -même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas -fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que -des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin -d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il -se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien -vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle, -disait-il, qu'on ne me regardera plus.» - -Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des -directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un -parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de -donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le -mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes -touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé -le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux, -des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux -Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins -heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les -soldes en retard. - -Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il -adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait -la splendeur de la terre promise: - -«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie, -et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener -dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui -étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les -services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je -promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa -disposition de quoi acheter six arpents de terre.» - -La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,--les soldats -plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si -c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre -promis,--ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa -revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une -Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la -suite. - -Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à -Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il -est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut -formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle, -dans l'entr'acte du drame palpitant. - -Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de -renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution -existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il -avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse -de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux -événements la réalisation de ces utopiques conceptions. - -Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le -Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de -l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le -voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire, -Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé. - -Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et -valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes, -inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des -pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères, -Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout -qui était membre des Cinq-Cents. - -Le complot s'organisa sans grandes précautions. - -Tout le monde en était, ou à peu près. - -Le 18 brumaire,--9 novembre 1799,--à six heures du matin, tous les -généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient -rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte -d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde -nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier, -Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil. - -Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec -inquiétude: - ---Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il -pas avec nous?... - -Au même instant, on annonça le général Lefebvre. - -Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne. - -L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de -Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e -division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris. - -De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé -chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à -l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche. - -Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait -l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à -Altenkirchen, il s'était comporté en héros. - -Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au -Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et -de sa qualité de militaire. - -Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était -peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable -à la réussite des desseins de Bonaparte. - -Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France. - -A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il -était monté à cheval et avait parcouru la ville. - -Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en -route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le -commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte. - -Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général. - -Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts: - ---Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela -va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le coeur sur -la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se -plaint de ne pas la voir assez souvent... - ---Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre, -très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment... - -Bonaparte l'interrompit. - ---Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et -l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des -soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de -ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je -vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance... - -Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à -poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey. - ---Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à -la rivière!... - -Et il ceignit le sabre des Pyramides. - -Le 18 brumaire était accompli. - -Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la -destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à -demi du fourreau le don de Bonaparte: - ---Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la -parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons -au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général -Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!... - ---Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne. - ---Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les -Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire, -fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de -Sambre-et-Meuse, il me suffit!... - -Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait -toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser, -franc et pur comme son sabre de combat. - - -FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1] - - - [1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame - Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai - prochain. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PREMIÈRE PARTIE - -LA BLANCHISSEUSE - - I.--La fricassée 1 - II.--La prédiction 10 - III.--La dernière nuit de la royauté 20 - IV.--Un chevalier du poignard 31 - V.--La chambre de Catherine 50 - VI.--Le petit Henriot 56 - VII.--Le locataire de l'hôtel de Metz 71 - VIII.--Le joli sergent 85 - IX.--Le serment sous les peupliers 95 - X.--L'enrôlement involontaire 114 - XI.--La créance de madame Sans-Gêne 129 - -DEUXIÈME PARTIE - -LA CANTINIÈRE - - I.--En chaise de poste 138 - II.--Chez la fruitière 147 - III.--La demoiselle de Saint-Cyr 158 - IV.--Première défaite de Bonaparte 169 - V.--Le siège de Verdun 174 - VI.--A l'étape 179 - VII.--L'abandonnée 193 - VIII.--L'arrivée des volontaires 203 - IX.--L'envoyé de Brunswick 210 - X.--Le serment de Beaurepaire 217 - XI.--La mission de Léonard 228 - XII.--Le camp des émigrés 233 - XIII.--Le second enfant de Catherine 246 - XIV.--La fin d'un héros 253 - XV.--Au bord du néant 265 - XVI.--Jemmapes 273 - XVII.--La messe de mariage 289 - XVIII.--Dette de reconnaissance 306 - XIX.--Avant l'attaque 321 - XX.--La victoire en chantant 332 - XXI.--L'étoile 343 - XXII.--Yeyette 353 - XXIII.--Madame Bonaparte 370 - XXIV.--Chez Barras 377 - XXV.--Le sabre des Pyramides 391 - - -ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - * * * * * - - - - -Modifications: - - Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont - elle avait) - Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...) - Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère - philosophie) - Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis). - Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses - grognements). - Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son - âme). - Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir). - Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait - Crépy-en-Valois de Verdun). - Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (--Ce que nous venons faire? - dit Catherine). - Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais). - Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...) - Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque). - Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline). - Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon). - Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako). - Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau). - Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent - Barras). - Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement - pour lui). - Page 405 Appel de la note [1] ajouté. - - - -***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I*** - - -******* This file should be named 42472-8.txt or 42472-8.zip ******* - - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/dirs/4/2/4/7/42472 - - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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