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-The Project Gutenberg eBook, Madame Sans-Gêne, Tome I, by Edmond
-Lepelletier
-
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-Title: Madame Sans-Gêne, Tome I
- Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
-
-
-Author: Edmond Lepelletier
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-Release Date: April 6, 2013 [eBook #42472]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-
-***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***
-
-
-E-text prepared by Claudine Corbasson, Hans Pieterse, and the Online
-Distributed Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images
-generously made available by Internet Archive/Canadian Libraries
-(http://archive.org/details/toronto)
-
-
-
-Note: Images of the original pages are available through
- Internet Archive/Canadian Libraries. See
- http://archive.org/details/madamesansgner01lepeuoft
-
-
-Note de transcription:
-
- L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
-
- L'original contient deux pages de titre complètes: une seule
- page a été retenue ici.
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-EDMOND LEPELLETIER
-
-MADAME SANS-GÊNE
-
-ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
-DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU
-
-[Illustration]
-
-*
-
-La Blanchisseuse
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-
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-
-
-PARIS
-A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
-8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
-
-Tous droits réservés.
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-
-MADAME SANS-GÊNE
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
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-
-
-MADAME SANS-GÊNE
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LA BLANCHISSEUSE
-
-
-
-
-I
-
-LA FRICASSÉE
-
-
-Rue de Bondy, des lampions allumés et fumeux éclairaient l'entrée d'un
-bal populaire, le _Waux-Hall_.
-
-Ce bal, au nom exotique, était dirigé par le citoyen Joly, artiste du
-Théâtre des Arts.
-
-On était aux grands jours de juillet 1792.
-
-Louis XVI conservait encore une royauté nominale, mais sa tête, coiffée
-du bonnet phrygien, au 20 juin, chancelait déjà sur ses épaules.
-
-La Révolution grondait dans les faubourgs.
-
-Robespierre, Marat et Barbaroux, le beau Marseillais, avaient eu une
-entrevue secrète où l'on avait, sans pouvoir tomber d'accord sur le
-choix d'un chef, d'un dictateur, comme le voulait l'Ami du peuple,
-décidé de livrer un assaut décisif à la royauté retranchée, ainsi qu'en
-une forteresse, au château des Tuileries.
-
-On attendait l'arrivée des bataillons des Marseillais pour donner le
-signal de l'insurrection.
-
-Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche se préparaient, de leur côté,
-à se jeter sur la France qu'ils estimaient une proie facile, un pays
-ouvert: comptant sur les trahisons et sur les dissensions intérieures
-pour frayer un passage à leurs armées jusqu'à la capitale.
-
-Avec une arrogance téméraire, le prince de Brunswick, généralissime des
-armées impériales et royales, avait lancé de Coblentz son fameux
-manifeste, où il était dit:
-
-«Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s'il est fait la
-moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés le roi Louis XVI
-et la reine Marie-Antoinette ou à quelque membre de la famille royale,
-s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation
-et à leur liberté, l'Empereur et le Roi en tireront une vengeance
-exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris à une
-exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés
-coupables d'attentats aux supplices qu'ils auront mérités...»
-
-Paris répondit à ce défi féroce en organisant le soulèvement du 10 août.
-
-Mais Paris est toujours le volcan à deux cratères: la joie y bout avec
-la fureur.
-
-On s'armait dans les faubourgs. On discourait dans les clubs, et, à la
-Commune, on distribuait des cartouches aux gardes nationaux patriotes,
-sans pour cela perdre le goût du plaisir et l'amour de la danse.
-
-Car on se trémoussait beaucoup sous la Révolution.
-
-Sur les ruines toutes fraîches de la Bastille, enfin démolie, un
-écriteau fut planté portant ces mots: Ici l'on danse!
-
-Et ce n'était pas une ironie. L'usage le plus agréable que pouvaient
-faire les patriotes de ce lugubre emplacement où, tant de siècles
-durant, avaient sourdement gémi les malheureux que détenait le caprice
-monarchique, c'était encore d'y accorder les violons. Les joyeux
-flonflons succédaient aux cris lugubres des chouettes, et c'était aussi
-une façon de témoigner de la disparition de l'ancien régime.
-
-La Révolution s'est accomplie en chantant _la Marseillaise_ et en
-dansant _la Carmagnole_.
-
-Enumérer les bals ouverts alors dans Paris prendrait toute une page: on
-dansait à l'hôtel d'Aligre, rue d'Orléans-Saint-Honoré; à l'hôtel
-Biron, au pavillon de Hanovre; au pavillon de l'Echiquier, à l'hôtel de
-Longueville; rue des Filles-Saint-Thomas, à la Modestie; au bal de
-Calypso; faubourg Montmartre, aux Porcherons; à la Courtille, au
-Waux-Hall enfin, rue de Bondy, où nous allons conduire le lecteur.
-
-Comme les costumes, les danses de l'ancien régime se mélangeaient aux
-entrechats nouveaux: à la noble pavane, au menuet et à la gavotte
-succédaient la trénitz, le rigaudon, la monaco et la populaire
-_fricassée_.
-
-Dans la grande salle du Waux-Hall, un soir de la fin de juillet 1792, la
-foule était grande et l'on s'amusait fort. Les danseuses étaient jeunes,
-alertes, gentiment troussées, et les danseurs pleins d'entrain.
-
-Les costumes les plus divers se rencontraient. La culotte courte avec
-les bas, la perruque et l'habit à la française, étalaient leurs grâces
-dans les avant-deux où apparaissait le pantalon révolutionnaire; car,
-disons-le en passant, le terme de _sans-culottes_, dont on s'est servi
-pour désigner les patriotes, ne signifiait nullement que ceux-ci
-allaient dépourvus du vêtement destiné à couvrir les jambes; cela
-voulait dire qu'au contraire les jambes révolutionnaires étaient trop
-vêtues: les citoyens avaient allongé l'étoffe et ne portaient plus de
-culottes, mais des pantalons.
-
-Les uniformes étincelaient, nombreux. Beaucoup de gardes nationaux,
-en tenue, prêts à s'élancer hors du bal et à courir, au premier appel du
-tambour, commencer la danse du trône et le branle de la révolution.
-
-Parmi ceux-ci, circulant l'air vainqueur et se cambrant avec avantage en
-passant devant les jolies filles, on pouvait remarquer un grand et fort
-garçon aux traits à la fois énergiques et doux, qui portait le coquet
-costume de garde française avec la cocarde bleu et rouge de la
-municipalité de Paris. Sur sa manche, le galon d'argent indiquait son
-grade: un sergent passé, comme beaucoup de ses camarades, dans la milice
-soldée de la ville, depuis le licenciement des gardes françaises.
-
-Il tournait et retournait aux alentours d'une robuste et appétissante
-luronne, à l'oeil honnête et bleu, à l'allure dégagée. Celle-ci
-regardait ironiquement le beau garde française hésitant à s'approcher
-d'elle, malgré les encouragements de ses camarades:
-
---Mais vas-y donc, Lefebvre! soufflait l'un des gardes... la place n'est
-pas imprenable!...
-
---Elle a même peut-être déjà connu la brèche! disait un autre.
-
---Si tu n'oses pas l'aborder, moi, j'essaie! ajoutait un troisième.
-
---Tu vois bien que c'est toi qu'elle reluque! On va danser la
-fricassée... Invite-la!... reprit le premier, encourageant le sergent
-Lefebvre.
-
-Celui-ci se tâtait; il n'osait accoster la fraîche et jolie commère,
-nullement décontenancée d'ailleurs et qui semblait n'avoir pas froid aux
-yeux.
-
---Tu crois, Bernadotte? répondit Lefebvre à celui qui l'excitait ainsi,
-comme lui sergent... Morbleu! un soldat français n'a jamais reculé ni
-devant l'ennemi ni en face d'une belle... je vais tenter l'assaut!...
-
-Et se détachant de ses camarades, le sergent Lefebvre marcha droit à la
-jolie fille, dont les yeux s'étaient chargés de colère et qui
-s'apprêtait à le recevoir de la plus belle façon, ayant entendu les
-propos peu respectueux des militaires sur son compte.
-
---Attends! ma fille, dit-elle à sa voisine, j'vas leur apprendre, moi, à
-ces freluquets de gardes françaises, si j'ai une brèche!
-
-Et elle se leva vivement, les poings sur la hanche, les yeux pétillants,
-la langue la démangeant, prompte à l'attaque comme à la riposte.
-
-Le sergent crut que l'action valait mieux que la parole...
-
-Avançant les bras, il saisit la jeune fille à la taille et tenta de lui
-déposer un baiser sur le cou, en disant:
-
---Mam'zelle, voulez-vous danser la fricassée?
-
-La gaillarde était leste. En un clin d'oeil elle se dégagea, puis
-expédiant sa main avec vivacité dans la direction de la joue du sergent,
-ébahi et penaud, elle l'appliqua en disant, mais sans colère et plutôt
-joyeuse de sa réplique:
-
---Tiens, fiston, en voilà d'la fricassée!...
-
-Le sergent recula d'un pas, se frotta la joue, devenue cerise, et
-portant la main à son tricorne dit galamment:
-
---Mam'zelle, je vous demande bien pardon!...
-
---Oh! il n'y a pas d'offense, mon garçon! Ça vous servira de leçon...
-Une autre fois vous saurez à qui vous avez affaire!... répondit la jeune
-fille, dont toute la colère paraissait tombée, et qui se tournait vers
-sa compagne en disant à mi-voix:
-
---Il n'est pas trop mal, ce garde!...
-
-Bernadotte, cependant, qui avait suivi avec un regard jaloux son
-camarade s'approchant de la jolie fille, beaucoup plus satisfait de voir
-les choses s'envenimer, s'approcha de lui, le prit par le bras et lui
-dit:
-
---Viens avec nous... tu vois bien qu'on ne veut pas danser avec toi...
-Mademoiselle ne sait d'ailleurs peut-être pas la fricassée...
-
---Qu'est-ce qui vous demande l'heure qu'il est à vous? dit vivement la
-luronne... Je sais danser la fricassée et je la danserai avec qui me
-plaît... pas avec vous, par exemple!... Mais si votre camarade veut
-m'inviter poliment... eh bien! je tricoterai des jambes avec lui
-volontiers... sans rancune, n'est-ce pas, sergent?
-
-Et cette joyeuse et bonne fille, toute de premier mouvement et de
-franche allure, tendit sa main à Lefebvre.
-
---Sans rancune, oh! oui, mademoiselle!... Je vous demande encore une
-fois bien pardon... Ce qui s'est passé tout à l'heure, voyez-vous, c'est
-un peu la faute des camarades... c'est Bernadotte, que vous voyez là,
-qui m'a poussé... Oh! je n'ai eu que ce que je méritais!...
-
-Et comme il s'excusait ainsi de son mieux, la jeune fille,
-l'interrompant, lui demanda sans façon:
-
---Mais dites donc, à votre accent, on dirait que vous êtes Alsacien?...
-
---Né natif du Haut-Rhin! à Ruffach!
-
---Parbleu! en v'là un hasard... moi, je suis de Saint-Amarin...
-
---Vous êtes ma payse!
-
---Et vous mon pays! Comme on se retrouve, hein?
-
---Et vous vous nommez?
-
---Catherine Upscher... blanchisseuse, rue Royale, au coin de la rue des
-Orties-Saint-Honoré.
-
---Et moi, Lefebvre, ex-sergent aux gardes, présentement dans la
-milice...
-
---Alors, pays, nous ferons tout à l'heure, si vous le voulez bien, plus
-ample connaissance, mais pour le moment la fricassée nous
-appelle...
-
-Et le prenant sans façon par la main, elle l'entraîna dans le tourbillon
-des danseurs.
-
-Comme elle tournoyait devant un jeune homme, au visage très pâle,
-presque blême, portant les cheveux longs en oreilles de chien, à la mine
-discrète et futée, et dont la longue lévite avait des allures de
-soutane, celui-ci dit assez haut:
-
---Tiens! voilà Catherine qui passe aux gardes!...
-
---Vous connaissez cette Catherine? demanda le sergent Bernadotte, qui
-avait entendu le propos.
-
---Oh! en tout bien tout honneur, répondit le jeune homme à tournure
-ecclésiastique: c'est ma blanchisseuse... une bonne fille, vaillante,
-proprette et vertueuse... le coeur sur la main et la langue joliment
-pendue!... dans tout le quartier, pour son franc parler et ses manières
-toutes rondes, on la nomme mam'zelle Sans-Gêne...
-
-Le tapage de l'orchestre grandissait et le reste de la conversation se
-perdit dans le tumulte joyeux de la fricassée.
-
-
-
-
-II
-
-LA PRÉDICTION
-
-
-La danse terminée, le sergent Lefebvre reconduisit sa payse Catherine à
-sa place.
-
-La paix était complète. Ils se parlaient comme deux vieilles
-connaissances et s'avançaient bras dessus bras dessous, ainsi que deux
-amoureux.
-
-Lefebvre, pour cimenter tout à fait l'accord, proposa un
-rafraîchissement.
-
---Accepté! répondit Catherine... oh! je ne fais pas de manières, moi...
-vous m'avez l'air d'un bon garçon, et, ma foi, je ne refuse pas votre
-politesse, d'autant plus que la fricassée donne une jolie soif...
-asseyons-nous!
-
-Ils prirent place à une des tables qui garnissaient la salle.
-
-Lefebvre paraissait enchanté de la tournure que prenaient les choses. Il
-eut cependant un moment d'hésitation avant de s'asseoir.
-
---Qu'avez-vous? demanda Catherine brusquement.
-
---C'est que, voyez-vous, mam'zelle, aux gardes comme dans la milice,
-répondit-il un peu embarrassé, nous n'avons pas l'habitude de faire
-suisse...
-
---Ah! je comprends!... vos camarades?... Eh bien! invitez-les...
-voulez-vous que je les appelle?...
-
-Et sans attendre la permission, se levant, montant sur le banc de bois
-peint en vert qui tenait à la table, Catherine, arrondissant ses mains
-en porte-voix, héla le groupe des trois gardes qui, à distance,
-regardaient avec de la raillerie dans les yeux le manège du couple:
-
---Ohé! les gas! venez donc par ici!... On ne vous mangera pas!... et de
-voir boire les autres, ça donne la pépie!...
-
-Les trois gardes ne firent aucune difficulté de répondre à l'invitation
-familière.
-
---Tu ne viens pas, Bernadotte? demanda l'un des gardes au sergent, qui
-restait en arrière.
-
---Je cause avec le citoyen... répondit d'un ton de mauvaise humeur
-Bernadotte, jaloux de tout avantage d'un camarade et qui, dépité du
-succès remporté par Lefebvre auprès de la belle blanchisseuse, voulait
-se tenir à l'écart en affectant de s'entretenir avec le jeune homme à
-longue lévite et à oreilles de chien.
-
---Oh! le citoyen n'est pas de trop, cria Catherine... je le
-connais... il me connaît bien aussi, pas vrai, citoyen Fouché?
-
-Le jeune homme ainsi interpellé s'avança vers la table où déjà Lefebvre
-avait commandé du vin chaud avec des échaudés, et dit en saluant:
-
---Puisque mademoiselle Catherine le veut bien... nous allons prendre
-place... j'adore me trouver avec les vaillants défenseurs de la cité!...
-
-Les quatre gardes et le civil qu'on avait nommé Fouché s'assirent, et
-les verres ayant été remplis, on trinqua.
-
-Catherine et Lefebvre, qui en étaient déjà aux petites privautés
-galantes, burent, à la dérobée, dans le même verre.
-
-Lefebvre voulut s'enhardir et prendre un baiser...
-
-Catherine se regimba.
-
---Pas de ça, pays! dit-elle... je veux bien rire tant qu'on voudra, mais
-pas plus!
-
---De la vertu chez une blanchisseuse, vous ne vous attendiez pas à cela,
-milicien? dit Fouché... Ah! c'est qu'elle n'est pas commode tous les
-jours, mademoiselle Sans-Gêne!...
-
---Dites donc, citoyen Fouché, reprit vivement Catherine, vous me
-connaissez, puisque c'est moi qui ai votre linge... depuis trois mois
-que vous êtes débarqué de Nantes... est-ce qu'il y a quelque chose à
-dire sur mon compte?...
-
---Non!... rien... absolument rien!
-
---Je consens comme cela à plaisanter... à danser une fricassée comme
-tout à l'heure... à trinquer même avec de bons enfants comme vous
-paraissez l'être, mais personne, entendez-vous, ne peut se vanter, dans
-le quartier ou ailleurs, d'avoir dépassé le seuil de ma chambre... ma
-boutique, par exemple, est ouverte à tout le monde!... quant à ma
-chambre, une seule personne en aura la clef...
-
---Et quel sera l'heureux coquin? dit Lefebvre en frisant sa moustache.
-
---Mon mari!... répondit fièrement Catherine, et, choquant son verre au
-verre de Lefebvre, elle ajouta en riant:--Vous voilà averti, pays,
-qu'est-ce que vous en dites?...
-
---Mais ce ne serait peut-être pas si désagréable que cela... répondit le
-sergent en tortillant sa moustache... on peut voir... A la vôtre,
-mam'zelle Sans-Gêne!...
-
---A la vôtre, citoyen!... en attendant votre demande...
-
-Et tous deux trinquèrent gaiement, en riant franchement de ces libres
-accordailles...
-
-A ce moment, un personnage singulier, coiffé d'un chapeau pointu et vêtu
-d'une longue robe noire parsemée d'étoiles d'argent, de croissants
-lunaires bleus et de comètes à queues ponceau, se glissa entre les
-tables dans une allure spectrale.
-
---Tiens, c'est Fortunatus!... s'écria Bernadotte... c'est le
-sorcier!... Qui veut se faire dire la bonne aventure?...
-
-Chaque bal alors avait son sorcier ou sa tireuse de cartes, prédisant
-l'avenir et révélant le passé, moyennant cinq sols.
-
-Dans ces grands bouleversements, à une époque comme celle de la veille
-du 10 août, où toute une société disparaissait pour faire place à un
-monde nouveau, dans un changement à vue rappelant celui des féeries, la
-croyance au merveilleux était partout. Cagliostro et sa carafe, Mesmer
-avec son baquet, avaient troublé bien des têtes dans l'aristocratie. La
-crédulité populaire allait aux devins de carrefours et aux astrologues
-de guinguettes.
-
-Catherine avait envie de connaître sa destinée. Il lui semblait que la
-rencontre du beau sergent devait modifier sa vie...
-
-Au moment où elle allait prier Lefebvre d'appeler Fortunatus et de
-l'interroger pour elle, le sorcier, se détournant, répondait à un groupe
-de trois jeunes gens assis à une table voisine...
-
---Écoutons ce qu'il va leur dire! fit Catherine à mi-voix, désignant ses
-voisins...
-
---J'en connais un, dit Bernadotte... il s'appelle Andoche Junot... c'est
-un bourguignon... je l'ai rencontré volontaire au bataillon de la
-Côte-d'Or...
-
---Le second, c'est un aristocrate... dit Lefebvre, il se nomme
-Pierre de Marmont... c'est un bourguignon aussi, il est de Châtillon...
-
---Et le troisième?... demanda Fouché, ce jeune homme si maigre, au teint
-olivâtre, qui a des yeux enfoncés... il me semble l'avoir déjà vu!...
-mais où ça?...
-
---Dans ma boutique sans doute, dit Catherine, rougissant un peu... c'est
-un officier d'artillerie... démissionnaire... il attend une place... il
-logeait, près de chez moi, à l'_Hôtel des Patriotes_, rue
-Royale-Saint-Roch...
-
---Un Corse? demanda Fouché... ils logent tous à cet hôtel... il a un
-drôle de nom, votre client... attendez donc... Berna... Buna, Bina... ça
-n'est pas cela! fit-il, cherchant le nom qui lui échappait.
-
---Bonaparte! dit Catherine.
-
---Oui, c'est cela... Bonaparte... Timoléon, je crois?
-
---Napoléon! reprit Catherine... c'est un garçon savant et qui en impose
-à tous ceux qui le voient!...
-
---Il a un fichu nom ce Timolé... ce Napoléon Bonaparte... et une triste
-mine! Ah! si celui-là arrive jamais à quelque chose!... Un nom pareil,
-ça ne se retient pas! grommela Fouché, et il ajouta:--Attention! le
-sorcier leur parle... qu'est-ce qu'il peut bien leur prédire?...
-
-Les quatre jeunes gens se turent, tendant l'oreille, et Catherine,
-devenue sérieuse, impressionnée par le voisinage du magicien, murmura à
-l'oreille de Lefebvre:
-
---Je voudrais qu'il prédise bien du bonheur à Bonaparte... il a tant de
-mérite ce jeune homme-là! il soutient ses quatre frères et ses
-soeurs... et il est loin d'être riche... aussi, voyez-vous, je n'ai
-jamais pu lui présenter sa note... il m'en doit pourtant des
-blanchissages! ajouta-t-elle avec un soupir de commerçante un peu
-alarmée.
-
-Fortunatus cependant, balançant son chapeau pointu, lisait avec gravité
-dans la main que lui tendait le jeune homme que Bernadotte avait appelé
-Junot:
-
---Toi! lui dit-il d'une voix caverneuse, ta carrière sera belle et bien
-remplie... tu seras l'ami d'un grand homme... tu l'accompagneras dans sa
-gloire... sur ta tête se posera une couronne ducale... tu triompheras
-dans le Midi...
-
---Bravo! je suis actuellement en demi-solde... tu es consolant, l'ami!
-Mais, dis-moi, après tant de bonheur, comment mourrai-je?
-
---Fou! dit d'un ton lugubre le sorcier.
-
---Diable! le commencement de ta prophétie vaut mieux que la fin, fit en
-riant le second, celui que Bernadotte avait désigné sous le nom de
-Marmont... et moi, me prédis-tu la folie?
-
---Non! tu vivras pour le malheur de ton pays et pour ta honte...
-après une existence de gloire et d'honneur, tu abandonneras ton maître,
-tu trahiras ta patrie et ton nom deviendra synonyme de celui de
-Judas!...
-
---Tu ne me favorises guère en tes prédictions, dit Marmont en
-ricanant... et que vas-tu annoncer à notre camarade?...
-
-Et il désignait le jeune officier d'artillerie, à qui Catherine portait
-de l'intérêt.
-
-Mais celui-ci, retirant vivement sa main, dit d'un ton brusque:
-
---Je ne veux pas connaître l'avenir... je le sais!...
-
-Et montrant à ses amis, à travers la clôture en planches du jardin,
-entourant le Waux-Hall, le ciel, dont un pan s'étalait au-dessus du bal:
-
---Voyez-vous cette étoile là-bas? dit-il d'une voix vibrante... Non?
-n'est-ce pas? Eh bien! moi, je la vois... c'est la mienne!...
-
-Le sorcier s'était éloigné.
-
-Catherine lui fit signe; il s'approcha du groupe, et regardant deux des
-gardes, il leur dit:
-
---Profitez de votre jeunesse... vos jours sont comptés!...
-
---Et où mourrons-nous? demanda l'un des deux jeunes gens, qui devaient
-être parmi les héros qui tombèrent pour la liberté, le 10 août, fusillés
-par les Suisses.
-
---Sur les marches d'un palais!
-
---Que de grandeurs! s'écria Bernadotte... et à moi aussi tu vas
-prédire une fin tragique... avec un palais?...
-
---Non!... ta mort sera douce... tu occuperas un trône, et après avoir
-renié ton drapeau et combattu tes compagnons d'armes, dans un vaste
-tombeau lointain, près d'une mer glacée, tu reposeras...
-
---Si les camarades prennent tout, que me restera-t-il à moi? demanda
-Lefebvre.
-
---Toi, dit Fortunatus, tu épouseras celle que tu aimeras, tu commanderas
-une formidable armée et ton nom signifiera toujours bravoure et
-loyauté!...
-
---Et moi, citoyen sorcier, hasarda Catherine, intimidée, pour la
-première fois de sa vie peut-être...
-
---Vous, mademoiselle, vous serez la femme de celui que vous aimerez...
-et vous deviendrez duchesse!...
-
---Il faudra donc que je devienne duc alors! général ne me suffirait pas?
-dit gaiement Lefebvre... Eh! sorcier, achève ta prédiction... dis-moi
-que j'épouserai Catherine et qu'ensemble nous serons duc et duchesse...
-
-Mais Fortunatus, à pas lents, s'en allait parmi les rires des jeunes
-gens et les regards attentifs des femmes.
-
---Vraiment! dit Fouché, ce magicien est peu inventif... il vous
-prédit à tous les plus hautes destinées... à moi il ne m'a rien dit...
-Je ne serai donc jamais un personnage?...
-
---Vous avez déjà été curé, dit Catherine, que voulez-vous donc
-devenir?...
-
---J'ai été simplement oratorien, ma chère... à présent je suis patriote,
-ennemi des tyrans... Ce que je voudrais être? oh! c'est bien simple:
-ministre de la police!...
-
---Vous le serez peut-être... vous êtes si malin, au courant de tout ce
-qui se passe, de tout ce qui se dit, citoyen Fouché! riposta Catherine.
-
---Oui, je serai ministre de la police, quand vous serez duchesse! fit-il
-avec un sourire étrange qui illumina un instant sa physionomie triste et
-adoucit son profil de fouine.
-
-Le bal était fini. Les quatre jeunes gens se levèrent en riant aux
-éclats et s'éloignèrent en se moquant bien fort du sorcier et de sa
-sorcellerie.
-
-Catherine donnait le bras à Lefebvre, qui avait obtenu la permission de
-la reconduire jusqu'à la porte de sa boutique.
-
-Devant eux marchaient leurs trois voisins de table. Napoléon Bonaparte,
-un peu à l'écart de ses deux amis, Junot et Marmont, devisant
-insoucieusement, allait grave et raide; par instants il levait les yeux
-au plafond bleu du ciel, semblant y suivre cette étoile dont il avait
-parlé, visible pour lui seul.
-
-
-
-
-III
-
-LA DERNIÈRE NUIT DE LA ROYAUTÉ
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-Le 10 août était un vendredi.
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-La nuit du 9 au 10 fut douce, étoilée, sereine. Jusqu'à minuit, la lune
-répandit sa clarté rafraîchissante sur la ville, en apparence calme,
-paisible, endormie.
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-Paris, cependant, depuis une quinzaine ne dormait plus que d'un oeil,
-la main sur ses armes, prêt à se dresser au premier appel.
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-Depuis la soirée où Lefebvre avait fait la rencontre de Catherine la
-blanchisseuse, au Waux-Hall, la cité était devenue fournaise.
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-La Révolution bouillait dans cette cuve géante.
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-Les Marseillais étaient venus, emplissant les rues et les clubs de leur
-ardeur, de leur patriotisme ensoleillé et de leur entrain martial. Ils
-lançaient aux échos l'hymne immortel de l'armée des bords du Rhin,
-sorti du génie subitement inspiré et du coeur vibrant de Rouget de
-Lisle. Ils l'apprenaient aux Parisiens, qui, au lieu d'appeler ce chant
-à jamais national la Française, lui donnèrent généreusement le nom de
-_Marseillaise_.
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-La cour et le peuple se préparaient à la lutte, au grand jour.
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-La cour barricadait le château des Tuileries, y faisait tenir garnison
-par les Suisses mandés de Courbevoie et de Rueil, convoquait les nobles
-fanatiques qu'on avait appelés, après le banquet d'octobre où la cocarde
-nationale avait été foulée aux pieds, les Chevaliers du poignard.
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-Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et
-l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer
-et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de
-l'avoir organisée, commandée, décrétée.
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-Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour
-se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre
-demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune.
-Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et
-Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au
-milieu de la journée dans la lutte.
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-Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut
-pour général la foule et pour héros tout le peuple.
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-Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse
-du 9.
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-Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la
-royauté,--une l'avait votée, la section Mauconseil,--circulaient
-silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot
-d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le
-rappel!...
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-Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de
-Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la
-Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.
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-A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des
-tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se
-frottant les yeux.
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-La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les
-fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination
-soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice
-d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée
-du sang devaient obscurcir le soleil.
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-Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil.
-Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient
-l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur
-section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter
-au-dessus des toits.
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-Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et
-dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait
-jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la
-douille et le cliquetis des sabres et des piques.
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-Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets
-poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.
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-Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au
-vent.
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-Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée,
-un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre,
-les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin,
-elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et
-d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...
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-La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse
-était encore déserte...
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-Catherine attendit, regardant, écoutant...
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-Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la
-venue des sections en armes...
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-Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la
-haine du tyran l'animait alors...
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-Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le
-sergent Lefebvre...
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-On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à
-la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on
-avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...
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-L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine
-lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son
-mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer
-mariage...
-
-Elle avait accepté la proposition.
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---Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en
-ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne
-manquent pas...
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---Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...
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---Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous
-avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il
-pas promis que je serais duchesse?...
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---Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...
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---Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...
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---Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!
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---Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...
-
---Fixons une date, Catherine!...
-
---A la chute du tyran, veux-tu?...
-
---Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine,
-regarde-moi ça...
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-Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit
-sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés,
-surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux
-tyrans!...
-
---Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant
-triomphalement son bras nu.
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---C'est très beau! fit avec conviction Catherine.
-
-Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.
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---Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...
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-Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le
-chef-d'oeuvre.
-
---Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se
-passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que
-cela...
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---Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.
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---Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.
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-Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué
-gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur
-prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son
-amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du
-Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des
-étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour
-éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au
-nez du sergent, en lui criant:
-
---Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...
-
-Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté,
-Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.
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-Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à
-tomber.
-
-Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et
-de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...
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-Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les
-Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse,
-l'_Alleluia_ nuptial.
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-Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se
-tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...
-
---Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers
-la rue...
-
---J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir
-ce qu'il en est...
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-Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les
-buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré,
-déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la
-blanchisseuse.
-
---Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va
-chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la
-nation!...
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-Les voisins timidement s'étaient rapprochés.
-
-Ils demandèrent ce qui se passait.
-
---Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour
-une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au
-château le vertueux Pétion, le maire de Paris...
-
-Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.
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---Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.
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---Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château
-est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes
-sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux
-se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des
-amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh!
-s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à
-celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie
-presque sauvage.
-
---Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du
-poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et
-M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...
-
---Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh!
-il l'a échappé belle!...
-
---Est-ce qu'on s'est battu déjà?
-
---Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de
-la garde nationale...
-
---Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...
-
---Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un
-ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils
-seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction
-avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la
-trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour
-s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule...
-rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous
-serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai
-déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...
-
-Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche,
-fit voir un second tatouage représentant deux coeurs enflammés.
-
---Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...
-
-Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.
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---Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de
-plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:
-
---Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...
-
-A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le
-canon répondit...
-
-Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...
-
---Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir
-m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit
-joyeusement Lefebvre.
-
-Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et
-s'éloigna dans la direction des Tuileries.
-
-Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait
-avec eux...
-
-Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et
-le Carrousel!...
-
-Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à
-la royauté sa déchéance...
-
-Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était
-réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les
-événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud,
-discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la
-liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de
-races, ni de couleurs.
-
-Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe,
-comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus,
-l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux
-détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses
-Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...
-
-Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et
-les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de
-la féodalité.
-
-
-
-
-IV
-
-UN CHEVALIER DU POIGNARD
-
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-Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.
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-Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris
-de: Victoire! Victoire!...
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-De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des
-flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient
-dans les rues...
-
-Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.
-
-Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient
-former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville,
-avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute
-indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre
-fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal
-avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première
-colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.
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-Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale
-requis pour la défense du château, était rentré découragé en son
-appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la
-Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la
-nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les
-avaient braquées sur le château.
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-Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige
-s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la
-salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des
-Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel
-Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses
-l'escortèrent.
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-Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien
-disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe
-domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point
-d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le
-maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la
-situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les
-Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il
-s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour
-l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs
-colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer,
-lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes
-nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la
-lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes
-citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et
-organisée.
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-Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée,
-dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si
-un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments
-confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.
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-Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien
-sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique,
-pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette
-époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était
-couvert de maisons.
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-Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés
-aux fenêtres du château, prêts à faire feu.
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-On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux
-Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à
-fraterniser.
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-Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches
-par les fenêtres, en signe de désarmement.
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-Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques,
-s'engagèrent sous le vestibule du château.
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-Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier,
-conduisant à la chapelle.
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-Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe,
-se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts
-à faire feu...
-
-Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges,
-ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la
-crainte.
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-Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette
-foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de
-tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au
-premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs
-de feu d'artifice.
-
-Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent
-d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des
-Suisses des plus rapprochés...
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-Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner,
-contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors
-d'affaire.
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-Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des
-assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la
-fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité
-du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule
-jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.
-
-On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du
-haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance,
-prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé
-sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...
-
-Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les
-premiers...
-
-Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château,
-fut terrible...
-
-En un instant le vestibule fut plein de cadavres.
-
-Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...
-
-Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...
-
-Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée
-partout.
-
-Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu
-l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées.
-Tous leurs coups portaient...
-
-Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses
-firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.
-
-Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en
-forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut
-envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses
-furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux
-Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la
-générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la
-fureur populaire.
-
-Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna
-l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se
-réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec
-la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu
-des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il
-reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du
-peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait
-pas tarder à être écroué au Temple.
-
-Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les
-débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu,
-s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...
-
-Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à
-déguerpir et à hâter sa noce...
-
-Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants,
-elle apercevrait son Lefebvre...
-
-Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon
-au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte,
-l'enhardissait...
-
-Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches...
-plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les
-défenseurs du tyran!...
-
-Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...
-
-Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de
-la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un
-peu jalouse...
-
-Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous
-les balles des Suisses...
-
-Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle
-serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en
-cette journée...
-
-Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et
-des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...
-
-Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse
-débandade...
-
-Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue
-Saint-Honoré.
-
-Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se
-propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...
-
-Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que
-sa noce ne fût reculée...
-
---Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de coeur de lâcher pied ainsi!
-grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie...
-Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que
-Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...
-
-Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant
-la victoire qu'elle attendait toujours...
-
-Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et
-cria:
-
---Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...
-
-Puis elle se remit à écouter...
-
-Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des
-cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait
-la victoire!
-
-Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de
-l'embrasser vainqueur en lui disant:
-
---A présent, nous pouvons nous marier?
-
-Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait,
-par prudence, laissé les volets clos.
-
-Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au
-champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il
-serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de
-l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec
-ses camarades, le château pris.
-
-La rue était redevenue calme et déserte.
-
-Les voisins s'étaient enfermés chez eux.
-
-Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu
-isolés.
-
-Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de
-la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes
-armés...
-
-C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les
-rues...
-
-Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle
-distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à
-la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.
-
-Elle tressaillit...
-
---On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche...
-qui donc peut venir?
-
-Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...
-
-Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa
-poitrine; il se traînait avec peine...
-
-Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas
-de soie...
-
-Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans
-les rangs des ennemis du peuple...
-
---Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...
-
---Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile...
-sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de
-Neipperg... Je suis officier autrichien...
-
-Il n'en put dire davantage.
-
-Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur
-effrayante.
-
-Il s'abattit sur le seuil de l'allée...
-
-Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le
-jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et
-d'effroi:
-
---Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est
-pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même
-un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un
-homme tout de même!...
-
-Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au coeur de toutes les
-femmes, même les plus énergiques,--dans toute cantinière robuste il y
-a une douce soeur de charité,--Catherine se baissa, tâta la
-poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et
-chercha à s'assurer s'il était mort...
-
---Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!
-
-Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après
-avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en
-assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.
-
-Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous
-sa main...
-
-Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en
-pièces une chemise d'homme.
-
---Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la
-chemise d'une pratique!...
-
-Elle regarda la marque:
-
---C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon
-Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi
-une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve...
-J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui
-disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte,
-car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup
-attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs!
-acheva-t-elle avec un léger soupir.
-
-Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en
-charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la
-blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote
-comme elle.
-
-La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans
-forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait
-changé tous les sentiments de Catherine.
-
-Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les
-combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et
-souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort.
-
-Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances
-humaines.
-
-Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se
-disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de
-la sorte.
-
-Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi
-et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries.
-
---C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire
-chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame
-Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant...
-
-Elle le considéra plus attentivement.
-
---Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille...
-
-Puis cette observation professionnelle lui vint:
-
---Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...
-
-Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...»
-
-Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses
-formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se
-ranima...
-
-Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes
-semblaient chercher...
-
-Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...
-
-Il fit un mouvement comme pour se lever.
-
---Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif,
-étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis
-invisibles.
-
-Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême
-de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette
-phrase:
-
---Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de
-Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne...
-que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard...
-
---Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la
-fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a
-permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah!
-pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de
-venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps
-avant de vous arracher de cet asile!
-
-Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom
-de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence
-sur Catherine.
-
-Catherine lui imposa silence, d'un geste:
-
---Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut
-vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici
-chez une patriote...
-
-Elle s'arrêta, grommelant:
-
---Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que
-c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes
-chez une amie, reprit-elle en élevant la voix.
-
-Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées,
-le quittaient.
-
-Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait
-compris qu'il était sauvé.
-
-Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage
-défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le
-protégeait... il n'avait plus rien à craindre...
-
-Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa
-main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine...
-
---C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen
-Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion...
-
-Et, attentive, anxieuse, elle se dit:
-
---Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le
-porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient
-pas!... est-ce qu'il serait...
-
-Elle n'acheva pas sa pensée...
-
-L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier
-étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la
-première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante...
-
---C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...
-
-Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea:
-
---Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit
-aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait
-une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas
-taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame
-Véto, ça ose tirer sur le peuple!...
-
-Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé:
-
---C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!...
-Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas
-le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le
-ranimer...
-
-Cette pensée lui vint tout à coup:
-
---C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle
-si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je
-sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle
-embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.
-
-Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit:
-
---Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il
-soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un
-aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il
-n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne
-connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est
-jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les
-chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être,
-comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez
-moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce
-qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne
-fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...
-
-Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps,
-devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...
-
-A ce moment, on frappa à la porte de la rue...
-
-Catherine tressaillit.
-
-Elle écouta, aussi pâle que le blessé...
-
---Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne
-ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...
-
-Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé...
-
-On heurtait en même temps à la porte de l'allée...
-
-Des voix s'élevèrent confuses...
-
---Il s'est sauvé par là...
-
---Il est caché ici...
-
-Catherine frémit:
-
---C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une
-compassion plus grande le blessé, toujours inerte.
-
-Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de
-l'impatience d'une foule.
-
---Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix.
-
---Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle
-lui dit:
-
---Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...
-
-Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée:
-
---Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...
-
---Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie,
-morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle
-de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici
-pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce
-n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir...
-
-Neipperg chancelait comme un homme ivre.
-
-Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons
-redoublaient au dehors.
-
-Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais
-de la porte...
-
-Tout à coup une voix s'éleva:
-
---Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi...
-
-Et la même voix cria très haut:
-
---Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...
-
---Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de
-savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé.
-
---Attends!... j'accours! cria-t-elle.
-
---Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!...
-dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à
-coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût
-sa voix.
-
---Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont
-entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez!
-
---Où faut-il aller?
-
---Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...
-
---Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne...
-
---Eh bien! là... dans ma chambre!...
-
-Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire
-l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef...
-
-Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à
-Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:
-
---Maintenant, il est sauvé!
-
-
-
-
-V
-
-LA CHAMBRE DE CATHERINE
-
-
-La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer
-Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de
-voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en
-majorité.
-
---Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en
-l'embrassant sur les deux joues...
-
---Dame! ce bruit... ces cris...
-
---Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des
-patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs
-sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la
-nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le
-maître aujourd'hui!...
-
---Vive la nation!... crièrent des voix.
-
---A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du
-poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le
-seuil de la boutique de Catherine.
-
---Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une
-voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta
-boutique?...
-
---Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...
-
---Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des
-Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner
-les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je
-lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades,
-dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient,
-nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils...
-quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé
-pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée,
-Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...
-
-Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:
-
---Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà
-dit, n'est-ce pas?...
-
-Alors se tournant vers les gardes nationaux:
-
---Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du
-moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez
-bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...
-
---Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.
-
---Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...
-
-Et tendant la main aux gardes:
-
---Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer
-un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse...
-un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui,
-les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il
-faut donc les remplacer... à tantôt!...
-
-Les gardes s'éloignèrent.
-
-Les badauds continuaient à stationner devant la porte.
-
---Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit
-Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous
-attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est
-clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin...
-il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est
-votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...
-
-Et il les poussa devant lui.
-
---C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!
-
---C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.
-
-Et il ajouta d'une voix traînarde:
-
---Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...
-
-Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit,
-les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:
-
---J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu
-cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle
-idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons,
-calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...
-
-Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...
-
-Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.
-
-Elle résista.
-
-Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.
-
-Un vague soupçon envahit son visage.
-
---Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...
-
---Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras
-visible.
-
---Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...
-
---Non!... tu ne l'auras pas!...
-
---Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il
-y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la
-clef...
-
---Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...
-
---Eh bien! je la prendrai!...
-
-Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de
-Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...
-
---Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait
-franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai
-avec toi...
-
-On cogna de nouveau aux volets de la boutique.
-
-Catherine alla ouvrir.
-
-Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.
-
---Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la
-section... On parle de le nommer lieutenant...
-
-Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.
-
-Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à
-Catherine en lui disant:
-
---Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...
-
---Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.
-
---Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un
-galant?...
-
---Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce
-que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?...
-reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de
-mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...
-
---Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une
-ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre
-diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette
-demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça
-me nuirait peut-être à ma section!...
-
---Oh! tu es un brave coeur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as
-ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...
-
---Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je
-les suive...
-
---Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.
-
---C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...
-
-Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes
-recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait
-dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts
-fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli,
-hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.
-
-
-
-
-VI
-
-LE PETIT HENRIOT
-
-
-Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui
-disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:
-
---Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car
-vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est
-pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle
-Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui
-vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop
-de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes
-ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait
-survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!
-
-Neipperg fit un mouvement et dit lentement:
-
---Nous avons défendu le roi!...
-
---Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était
-réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en
-sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il
-est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de
-sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le
-coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!...
-C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de
-femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du
-peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court
-silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous,
-un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?
-
---Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une
-mission auprès de la reine...
-
---L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous
-avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...
-
---Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune
-officier.
-
---Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y
-avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine
-avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis
-indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour
-des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on
-n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux...
-Hein? suis-je tombé juste?...
-
---Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...
-
---Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de
-qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je
-parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement
-Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé...
-d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline
-mérite bien d'être aimée...
-
-Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:
-
---Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la
-mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom!
-dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été
-pour elle et pour...
-
-Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.
-
---Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter...
-est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez
-vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime
-certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son
-père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je
-l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre
-Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or
-dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres
-qui brillaient!...
-
-Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait
-laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et
-de colère.
-
---Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à
-savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche
-s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce
-jeune homme a voulu se faire tuer!...
-
-Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous
-la tête du blessé, en lui disant:
-
---Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un
-peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...
-
-Le malade secoua doucement la tête:
-
---Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma
-guérison!...
-
-Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite
-ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu
-grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis
-laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une
-charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les
-forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les
-champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à
-franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les
-paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite
-Catherine en affection.
-
-Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille.
-Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées
-pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la
-buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé
-plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était
-alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres,
-lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu
-l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois...
-où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être
-aimée et bénie que mademoiselle Blanche!
-
-Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait
-les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.
-
---Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la
-section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites
-pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est
-seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je
-vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...
-
-Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une
-jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:
-
---Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se
-traîner de ce côté... vit-il encore?...
-
---Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette
-femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma
-chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...
-
---Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui
-indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se
-battre avec les gentilshommes du château!...
-
-Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra
-avec reconnaissance, en lui disant:
-
---Mène-moi auprès de lui!...
-
-La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.
-
-Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était
-parvenue à l'allonger.
-
-Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force
-pour le maintenir.
-
---Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...
-
---La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble
-occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la
-main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...
-
---Ingrat!... tu devais vivre pour moi...
-
---Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu
-pas me quitter pour toujours!...
-
---Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous
-secourir... il fallait espérer!...
-
---Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune
-espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et
-t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu
-n'avais pu résister...
-
---Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé
-d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui
-avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement
-immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce
-qu'il désirait le plus...
-
---Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses
-dettes avec sa fille!...
-
---Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne
-savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie
-croissante.
-
-Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était
-tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où
-Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:
-
---Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai...
-Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus
-profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce
-sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient
-manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée...
-je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du
-Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des
-Tuileries!...
-
---Tu ne feras pas cela!
-
---Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui
-le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que
-vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous
-réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de
-Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a
-interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont
-cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales...
-laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu
-importe?...
-
---Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!...
-s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.
-
---Notre enfant! murmura le blessé...
-
---Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!...
-ta vie ne t'appartient plus!...
-
---Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton
-mariage?...
-
---N'est pas encore fait... il y a tout espoir...
-
---Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...
-
---Pas encore!... jamais peut-être!...
-
---Explique-moi...
-
-Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que
-Blanche répondait:
-
---Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous
-pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger
-parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais
-cependant un peu d'espoir au fond du coeur... c'est alors que je
-t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si
-tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi
-l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...
-
---Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu
-avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...
-
---Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...
-
---Et il l'a été?...
-
---L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il
-était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le
-baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans
-trois mois...
-
---Trois mois!
-
---Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...
-
---Ah! il est moins pressé, le baron...
-
---Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution,
-M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des
-barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès
-de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la
-célébration de cet impossible mariage...
-
---Et tu iras à Jemmapes?...
-
---Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château
-du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont
-libres...
-
---Et tu l'accompagneras?...
-
---Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai
-résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...
-
---Tu me le jures?
-
---Je le jure!...
-
---Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu
-cédais?...
-
---Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite...
-oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui
-remettre ce message que les barrières franchies...
-
---Alors il sait?...
-
---La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut
-avoir d'autre père que toi...
-
---Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu
-me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à
-recommencer le combat contre les sans-culottes!...
-
-Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les
-bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et
-un flot de sang coula.
-
-Il poussa un cri.
-
-Catherine accourut, offrit ses services.
-
-Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent
-de nouveau la blessure.
-
-Neipperg s'était évanoui.
-
-Il reprit lentement ses sens.
-
-Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:
-
---Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.
-
-Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:
-
---Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se
-tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:
-
---Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est
-entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous
-aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds
-à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des
-accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà
-grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!
-
---Il a trois ans bientôt.
-
---Et il se nomme?
-
---Henri... nous l'appelons Henriot.
-
---C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?
-
-Blanche de Laveline réfléchissait.
-
---Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service...
-achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en
-soignant M. de Neipperg...
-
---Parlez... que faut-il faire?
-
---Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère
-Hoche, dans un faubourg de Versailles.
-
---La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre...
-c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais
-me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...
-
---Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...
-
---J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils
-Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est
-Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille
-ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...
-
---Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant
-une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu
-l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?
-
---Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller,
-à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient,
-que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!...
-est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique,
-m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons,
-vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une
-fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra
-en faire?
-
---Tu me l'amèneras...
-
---Où cela?...
-
---Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est
-en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...
-
---Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec
-l'enfant, à Jemmapes?...
-
---Au plus tard le 6 novembre...
-
---Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir...
-d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il
-viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...
-
---Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu
-fais pour moi...
-
---Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...
-
---A Jemmapes donc!...
-
---A Jemmapes, le 6 novembre!...
-
-Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:
-
---Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires,
-Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...
-
---Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il
-se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement
-les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses
-encore... et je n'ai que faire auprès de vous.
-
---Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?
-
---Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une
-pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A
-bientôt!
-
-
-
-
-VII
-
-LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ
-
-
-Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un
-tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient
-de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son
-bras et se disposait à sortir.
-
-Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne
-seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été
-perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les
-Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa
-journée.
-
-Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se
-produire.
-
-Elle avait désormais charge d'âmes.
-
-Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de
-retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait
-à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.
-
-Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant
-la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de
-Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.
-
-Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:
-
---Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour
-avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça
-prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des
-Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai
-donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine
-Bonaparte!...
-
-Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle
-sourit:
-
---C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle,
-celle-ci peut lui faire défaut...
-
-Et, avec un soupir, elle ajouta:
-
---Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir
-au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout
-hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui
-donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il
-me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un
-savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la
-sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle
-avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche
-la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.
-
-Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors
-l'humble officier d'artillerie.
-
-Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº
-14.
-
-La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir
-le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre
-encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans
-révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y
-découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant
-sa carrière prodigieuse.
-
-Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer
-sa fortune, personne ne crut à son mérite.
-
-Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide,
-laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de
-misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours
-de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition
-précaire où se débattaient les siens.
-
-Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte,
-d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis
-plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres
-avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus
-ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité
-française, quand Paoli eut quitté l'île.
-
-Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue,
-Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes
-ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze
-cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.
-
-Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce
-revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.
-
-Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille
-aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite
-montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance
-singulièrement aiguisé.
-
-Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils,
-dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui
-reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des
-économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour
-besoin!»
-
-Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de
-Charles et de Letizia, le 15 août 1769.
-
-Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une
-assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce
-serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait
-eu Corte pour berceau.
-
-L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour
-l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais
-d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la
-suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On
-a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est
-exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances
-d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à
-donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient
-poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient
-plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière
-dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.
-
-L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents,
-en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans,
-et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu
-possible l'entrée à l'école du futur général.
-
-Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la
-trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal
-et la détresse de sa famille.
-
-La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel,
-endurcirent son âme et assombrirent son enfance.
-
-Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste,
-ulcéré.
-
-Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque
-de Napoleone,--on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans
-sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et
-quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.
-
-Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort
-de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts
-enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de
-glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu,
-ces premières années de son existence.
-
-Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son
-secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de
-son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans
-des mémoires payés par la police de la Restauration.
-
-De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il
-souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces
-piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres
-connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et,
-ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se
-tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le coeur
-aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et
-impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.
-
-Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de
-trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785,
-lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la
-Fère, en garnison à Valence.
-
-Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse,
-et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur
-Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le
-salon d'une dame du Colombier.
-
-Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un
-congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un
-voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du
-Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne,
-le 1er mai 1788.
-
-Le travail, les privations,--il ne se nourrissait guère que de lait,
-faute d'argent,--le rendirent malade.
-
-Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon
-avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.
-
-Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze
-centimes par mois.
-
-Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans
-l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une
-chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait
-l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande
-couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.
-
-Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits,
-cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
-
-Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un
-fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
-
---«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être
-sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma
-porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes
-camarades!...»
-
-La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
-
-A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le
-renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux
-femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur
-individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que
-de bien.»
-
-La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client,
-avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine
-inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à
-Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie
-d'Auxonne.
-
-Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu
-à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie
-d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de
-la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté
-et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler
-comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire
-au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il
-était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre
-tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme
-son véritable visage.
-
-En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé
-et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
-
-Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de
-chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement
-lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment
-disputé.
-
-Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une
-famille fort influente.
-
-Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans.
-Ajaccio fut partagé en deux camps.
-
-Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central,
-pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de
-suffrages et faire pencher la balance.
-
-Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.
-
-C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable
-au pouvoir.
-
-On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.
-
-Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le
-triomphe de Peraldi certain.
-
-Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.
-
-Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les
-Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une
-bande en armes.
-
-On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori,
-sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.
-
-Le commissaire était plus mort que vif.
-
-Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on
-s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:
-
---Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez
-libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer,
-mon cher commissaire!
-
-Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à
-obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon
-coeur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.
-
-Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales
-d'Ajaccio.
-
-L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup
-de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.
-
-La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors
-qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais
-on était en période révolutionnaire.
-
-Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui
-coûter cher.
-
-Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été
-assigné.
-
-Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il
-avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion
-politique.
-
-Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite
-et misérable.
-
-Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette
-époque la conduite de l'aventureux condottiere.
-
-Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double
-de ses appointements de lieutenant d'artillerie.
-
-Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop
-nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.
-
-Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été
-un peu la victime des siens.
-
-Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas,
-comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en
-Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour
-se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de
-Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de
-régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du
-17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à
-servir dans les bataillons de la garde nationale.
-
-Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa
-conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.
-
-Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.
-
-Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire
-et besogneuse.
-
-Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en
-ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la
-fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard,
-Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée
-veuve avec une certaine fortune.
-
-Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.
-
-Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une
-note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
-
-Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec
-Junot, Marmont et Bourrienne.
-
-Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.
-
-Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple
-spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère
-aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac
-place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être
-démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez
-Fauvelet, qui lui avança quinze francs.
-
-De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la
-bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la
-lutte.
-
-A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.
-
-Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écoeuré à
-l'odeur du sang.
-
-Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les
-hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres
-accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du
-spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation
-et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des
-Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour
-rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE JOLI SERGENT
-
-
-Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine
-Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il
-attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne
-se décidait pas à venir frapper à sa porte.
-
-Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le
-poursuivait...
-
-A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il
-avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de
-ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de
-la boutique du prêteur sur gages.
-
-Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis
-à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille
-et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et
-que menaçait la flotte des Anglais.
-
-De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les
-mains, et rêvait...
-
-Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant
-lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...
-
-Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval
-blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des
-soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un
-drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des
-cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui
-tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à
-coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans
-devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de
-combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le
-soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son
-manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois
-soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins...
-les ivresses, les gloires, les apothéoses...
-
-Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de
-nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...
-
-Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre
-d'hôtel lui apparaissait...
-
-Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le
-dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il
-envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un
-froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais,
-l'avenir probablement pire...
-
-Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait
-probable...
-
-Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les
-bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...
-
-Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et
-l'impuissance!
-
-Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie...
-ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.
-
-Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la
-désillusion...
-
-Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du
-quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des
-maisons et d'entreprendre la location en garni...
-
-Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans
-l'armée turque...
-
-Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et
-dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la
-rapidité du Rhône...
-
-Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique
-du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt
-gronder...
-
-Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la
-nation, en canonnant les Anglais!...
-
-Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse
-besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...
-
-De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer
-dans ses veines,--ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides
-énergies,--il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude
-interrompue par son rêve.
-
-On frappa deux légers coups à la porte.
-
-Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le coeur. Les plus
-braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu
-les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'oeil
-fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants
-à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.
-
-On frappa de nouveau, un peu plus fort.
-
---C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa
-Bonaparte en rougissant.--Entrez! dit-il sourdement.
-
-Une minute s'écoula.
-
---Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.
-
-Et il pensa, surpris:
-
---Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour
-entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus
-étonné, car jamais il ne recevait de visites.
-
-Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.
-
-La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune
-homme parut, portant l'uniforme de fantassin.
-
-Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des
-yeux noirs pleins d'énergie...
-
-Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...
-
---Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous
-trompez sans doute?...
-
-Le jeune sergent fit le salut militaire.
-
---C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de
-parler? dit-il d'une voix douce.
-
---A lui-même... quelle affaire vous amène?...
-
---Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.
-
---René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son
-regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.
-
---Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au
-bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on
-m'appelle aussi le Joli Sergent...
-
---Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet
-l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...
-
---Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le
-pimpant volontaire.
-
-Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:
-
---Au feu!... si on m'y envoie jamais!...
-
-Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:
-
---Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...
-
---Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon,
-commandé par M. de Beaurepaire...
-
---Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie,
-interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon?
-fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une
-attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.
-
---A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant
-d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour
-la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...
-
---C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit
-Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:
-
---Enfin, que désirez-vous de moi?
-
---Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...
-
---Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.
-
---Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu,
-et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine
-d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme
-aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence...
-
---Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!
-
---Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous
-trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis
-rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre
-autres, qui vous connaît...
-
---Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que
-vous a dit Lefebvre?
-
---Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre
-protection... obtenir que mon frère pût permuter...
-
-Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli
-sergent, qui se troublait de plus en plus.
-
-Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui
-semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en
-précipitant ses paroles:
-
---Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie
-qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le
-perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près
-de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me
-serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon
-capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous
-étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement
-reconnaissants!...
-
-En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de
-hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.
-
-Bonaparte s'était levé.
-
-Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:
-
---D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous
-nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans
-emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e
-d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à
-Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une
-protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un
-ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près
-d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être
-pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir
-Robespierre jeune!...
-
---Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...
-
-Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit
-lentement:
-
---En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les
-vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des
-guerres!...
-
-Le joli sergent se mit à trembler:
-
---Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux!
-respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma
-supercherie... Oui, je suis une femme!...
-
---Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur.
-Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?
-
---Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un
-n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service
-très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.
-
---Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez
-être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par
-ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement
-plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes
-enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre
-secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez
-sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son
-ami Bonaparte qui vous envoie!
-
-Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports
-de joie...
-
-Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.
-
-Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:
-
---Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces
-jeunes gens! qu'ils sont heureux!...
-
-Et la mélancolie de nouveau envahit son front.
-
-Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif,
-considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du
-Midi, en disant avec exaltation:
-
---Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!...
-là!...
-
-Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue,
-visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte
-anglaise.
-
-
-
-
-IX
-
-LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS
-
-
-Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses
-vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements
-de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du
-Rhin.
-
-A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en
-spectateur tranquille, les bouleversements.
-
-Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais,
-excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine
-dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à
-bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des
-armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.
-
-L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas
-seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses
-princes...
-
-Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de
-mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la
-femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait,
-dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin
-et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de
-lys.
-
-M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se
-dispenser de le suivre par les grands chemins.
-
-Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant
-aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses
-brutales les honneurs du combat.
-
-De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux
-servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec
-l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement
-sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine
-formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous
-les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui
-qui offre le plus de densité.
-
-Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais
-détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces.
-Son caractère indépendant, un peu philosophique,--il avait, dans sa
-jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,--s'accommodait mal de
-tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.
-
-S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de
-Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il
-s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à
-la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des
-châteaux d'alentour.
-
-Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en
-quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la
-bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était
-contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.
-
-Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques
-du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à
-la guerre des haies,--de l'autre la prétention de la marquise de jouer
-les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible,
-et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau
-et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à
-prendre la route de l'émigration.
-
-Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter
-de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le
-délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades
-parmi les buissons.
-
-Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau
-matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte
-de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.
-
-Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et
-surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat,
-le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute
-sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la
-couronne les provinces de l'Ouest.
-
-Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa
-partir son ami.
-
-La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer,
-de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la
-selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses
-larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence
-de son mari, demanda la permission de l'embrasser.
-
-Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages
-avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui
-glisser ces deux mots à l'oreille:
-
---Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!
-
-La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait
-compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.
-
-Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la
-cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où
-il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la
-République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à
-un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison,
-proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.
-
-Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des
-seigneurs de Mayenne.
-
-Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu
-de laquelle se trouvait la maisonnette.
-
-Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans
-l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à
-demi une taie verdâtre.
-
-Un chien avait aboyé.
-
---Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas
-notre bon seigneur?...
-
---Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?
-
---Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse,
-debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le
-couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à
-décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.
-
-Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de
-cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler
-leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers,
-d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant
-les parois.
-
---Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer
-et d'accepter un pot de cidre?
-
---Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais
-aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue
-absence...
-
-La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.
-
---Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!...
-Qu'allons-nous devenir?
-
---Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple
-voyage d'agrément.
-
---Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec
-résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à
-me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant
-son ton ordinaire de serviteur soumis.
-
---Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement
-aboli et cela te laisse des loisirs...
-
-La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:
-
---C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté
-de supprimer...
-
-Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde,
-partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce
-qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:
-
---Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...
-
---Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La
-Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...
-
---Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de
-Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart
-d'heure...
-
---Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette
-nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La
-Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...
-
-Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à
-son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une
-scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il
-redoutait les effusions du coeur.
-
-Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille.
-L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il
-éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie,
-une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais
-de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était
-montré moins prodigue de ses caresses.
-
-Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de
-Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne
-et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de
-La Brisée et de sa femme.
-
-L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard
-des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de
-Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours
-à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui
-donner de bien grandes preuves d'intérêt.
-
-Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et
-de sa digne mais peu aristocratique compagne.
-
-Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre
-seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en
-rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les
-attachait à elle.
-
-Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et
-s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne
-maison.
-
-Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte
-comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument,
-sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans
-ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée
-chasseresse.
-
-Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à
-l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement
-dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le
-craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles
-sèches...
-
-Parvenue à une clairière, où le chien de garde, qui, voyant prendre le
-fusil, sans s'occuper de qui le portait, s'était mis en quête, fit lever
-un faisan, avec émotion, Renée épaula, ajusta, tira...
-
-Dans un lourd battement d'ailes, l'oiseau tomba.
-
-Renée demeura un instant stupéfaite: comme assourdie par la détonation,
-elle regardait avec surprise, et non sans un mouvement d'orgueil,
-un éclair de victoire aux yeux, le gibier se débattre et tout à coup
-demeurer inerte dans l'herbe humide, allongé, les plumes raides, le bec
-bâillant.
-
-Le chien s'était précipité sur la proie, et, dans sa gueule, en
-frétillant, l'apportait.
-
-Avec une caresse, Renée récompensa l'animal qu'elle débarrassa de sa
-capture, puis, comme un avare son trésor, elle enfouit son gibier dans
-la poche de la veste masculine qu'elle revêtait pour ses courses
-sylvestres, et s'en revint trouver La Brisée, réveillé, tout ému de ce
-coup de feu. Il cherchait son fusil, et, ne le trouvant pas à sa portée,
-se croyait dévalisé par des braconniers.
-
-Il gronda Renée d'abord, puis s'humanisa en constatant qu'elle ne
-revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent
-d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son
-élève avait fait de l'arme empruntée.
-
-Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le
-temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un
-chevreuil.
-
-Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la
-poudre, avec les armes.
-
-Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en
-allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés
-fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les
-passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient,
-tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas
-la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de
-son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du
-ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de
-peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages,
-viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant
-fouillis.
-
-Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le
-gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous
-l'ombre épaisse, qui l'attiraient.
-
-Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient
-pareillement un attrait.
-
-Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se
-rencontraient là...
-
-Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait
-Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...
-
-Il feignait de lire comme elle de chasser...
-
-Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme
-prétextes.
-
-Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième
-année...
-
-Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de
-latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église
-ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois,
-les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie
-universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait
-manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.
-
-Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons
-d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force
-d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers
-grades, qu'il avait obtenus à Rennes.
-
-Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du
-ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la
-chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues
-absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où
-seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la
-fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un
-attribut divin...
-
-Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau,
-Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature
-et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée,
-élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui
-l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait
-citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les
-humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits
-d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il
-avait fait sa doctrine de sa République universelle.
-
-Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas
-seul pour Paris et pour la gloire...
-
-Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens,
-sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du
-coeur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.
-
-Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de
-fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir
-s'opposer à leur bonheur.
-
-Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne
-dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier
-des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.
-
-La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets,
-un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du
-côté du ruisseau.
-
-Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel,
-c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon
-avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.
-
-Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque
-opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne
-devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne
-paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait
-vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune
-raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la
-femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du
-fait de Renée...
-
-Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller,
-comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la
-maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux,
-leur dit:
-
---A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a
-plus qu'à demander au meunier...
-
-Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le
-consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver
-celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.
-
-Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune
-fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il
-était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position,
-enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un
-mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes
-raisons pour refuser franchement.
-
-Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car
-le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition
-relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut
-d'approfondir les motifs du refus paternel.
-
-Sa mère--les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs
-fils--lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des
-biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti
-de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté
-de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée
-en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.
-
-Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à
-cette confidence de sa mère...
-
-Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux,
-désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...
-
-Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle
-résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle
-inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant
-sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte
-de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de
-congédier les gardes-chasses...
-
-Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce
-motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le
-modèle des forestiers d'alentour.
-
-C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du
-meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres
-appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au
-meunier pour alimenter son moulin.
-
-Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.
-
-Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne
-serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son
-moulin, quitter le pays.
-
-Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne
-parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de
-ses paperasses, et de lui casser les reins.
-
-Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif.
-Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il
-affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne
-parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un
-tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque
-commune. Il était officier municipal et correspondait avec des
-agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le
-marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action.
-Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.
-
---Que faire alors? avait demandé le jeune homme.
-
---Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller
-à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin,
-où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...
-
-Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre
-à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que
-loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et
-il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait,
-l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres
-nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il
-traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait
-combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il
-deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps,
-hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe.
-Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.
-
-Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait
-Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure
-crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.
-
-Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli
-dans les linceuls de grands nuages roux et gris.
-
-La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait,
-et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des
-peupliers.
-
-Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se
-tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre
-blanc et doux rouler dans l'espace.
-
-L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.
-
-Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure
-enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du
-soir:
-
---Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...
-
---Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon coeur n'est qu'à toi
-seul...
-
---Nous ne nous quitterons jamais!...
-
---Toujours nous vivrons côte à côte...
-
---Rien ne pourra nous séparer!...
-
---Nous serons réunis jusqu'à la mort...
-
---Tu jures de me suivre partout, ma Renée?
-
---Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...
-
---Nous nous aimerons toujours!...
-
---Toujours nous nous aimerons, je le jure!...
-
---Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les
-piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes
-serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait
-alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers
-les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la
-nation, en manière de serment.
-
-Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours
-et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les
-peupliers qu'argentait la lune bienveillante.
-
-
-
-
-X
-
-L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE
-
-
-Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment
-échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue
-du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre
-comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue
-au houloulement du chat-huant.
-
-Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.
-
-Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs
-élans.
-
-Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le
-cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.
-
---Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec
-colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque
-creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.
-
-Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme
-un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur
-sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...
-
-On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...
-
-Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.
-
---J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux,
-auprès de la haie bordant la Garderie.
-
---Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est
-quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un
-jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous
-nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne
-peut nous séparer!...
-
-Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur
-avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher
-d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur
-bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la
-pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se
-présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se
-prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son
-âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il,
-mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de
-n'être qu'à moi!»
-
-Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les
-manoeuvres du tabellion.
-
-La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.
-
-Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois
-averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il
-n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration
-que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au
-meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...
-
-Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait
-envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout
-espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.
-
-Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses
-intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de
-son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du
-régisseur amoureux par un refus catégorique.
-
-Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.
-
-La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux
-municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et
-s'engageant à mourir pour la patrie.
-
-Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un
-dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel
-chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon
-d'Ille-et-Vilaine.
-
-Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le
-lendemain.
-
-Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la
-lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se
-dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en
-compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...
-
-Sa harangue visait directement Marcel...
-
-Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction,
-se rendit chez le garde-chasse.
-
-Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air
-de chasse.
-
-Renée cousait à côté de la femme du garde.
-
-Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.
-
-Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le
-suppliant de la rassurer.
-
---Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous
-faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...
-
---Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son coeur...
-Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc
-toujours reprendre à votre père ses terres?...
-
---Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...
-
---Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en
-frottant la platine de son arme...
-
---Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a
-appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un
-fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les
-peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien
-grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi
-se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent
-pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant
-leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et
-celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...
-
---Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est
-bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un
-brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de
-Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!...
-tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux
-soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...
-
-Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.
-
---Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce
-que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes
-des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux
-aussi sont chassés m'établir en Amérique...
-
---Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est
-pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...
-
---Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez
-d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous
-fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres
-des solitudes!
-
-Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:
-
---Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais
-pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel
-dit qu'il y fait si bon vivre!
-
-Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile,
-qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille
-d'un mouvement machinal:
-
---Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser!
-Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?
-
-La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit
-d'une voix aigrelette:
-
---Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse.
-Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux
-tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur
-apprendre!
-
-La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de
-Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.
-
-Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un
-obstacle à son bonheur.
-
-Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le
-garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni
-disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait...
-elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa
-naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en
-affranchirait-elle pas définitivement?...
-
-La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus
-calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses
-germes d'indépendance et de liberté...
-
-Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée
-bouleversait tous ses projets et le déconcertait.
-
-La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non
-plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les
-privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne
-pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné,
-tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à
-leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte
-de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel
-était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de
-sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le
-bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...
-
-Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de
-s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on
-frappa à la porte...
-
-La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.
-
-Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du
-district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de
-délégués municipaux.
-
-Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le
-Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:
-
---Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...
-
---Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...
-
---Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des
-commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de
-quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?
-
---J'ai eu cette intention-là, en effet!
-
---Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les
-commissaires.
-
---Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta
-patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment
-désertent?... réponds!...
-
---Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La
-pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher
-le travail avec la liberté!
-
---La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier
-commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin,
-nous as-tu dit?
-
---Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...
-
---Tu l'auras... au régiment!
-
---Au régiment! Que voulez-vous dire?
-
---Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second
-commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon
-collègue et moi, de leur en fournir...
-
-Il tendait un papier à Marcel, surpris:
-
---Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On
-te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!
-
---Et si je ne signe pas?
-
---Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de
-l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons,
-signe!
-
-Marcel hésitait.
-
-Bertrand Le Goëz, clignant de l'oeil, disait à l'un des commissaires,
-à mi-voix:
-
---Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de
-suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!
-
-La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.
-
-Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui
-tendit, en lui disant doucement:
-
---Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...
-
---Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans
-défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en
-montrant Le Goëz.
-
-Renée reprit, en se penchant à son oreille:
-
---Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...
-
-Marcel fit un mouvement:
-
---Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.
-
---Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil,
-demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!
-
-Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis
-s'adressant aux commissaires:
-
---Où faut-il aller?...
-
---A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne
-chance, citoyen médecin!...
-
---Salut, citoyens commissaires!...
-
---Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.
-
-Marcel lui montra la porte.
-
---Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et
-que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le
-prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le
-tabellion, riant faux.
-
-Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la
-partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il
-jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la
-naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de
-ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il
-se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait
-la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de
-Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et
-Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et
-déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en
-véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les
-domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se
-chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.
-
-Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle
-n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un
-jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord
-du ruisseau, sous les peupliers...
-
-Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de
-fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.
-
-Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au
-régiment...
-
-Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit
-avec assurance:
-
---Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...
-
-Et elle ajouta en riant:
-
---Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas
-philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...
-
---Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac
-pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre
-enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de
-folie.
-
---Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des
-jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas,
-comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec
-crânerie.
-
---Mais si tu venais à être blessée?...
-
---N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...
-
-Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas
-allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout
-d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde
-national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à
-la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de
-Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier
-à Surgères.
-
-Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère
-Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.
-
-La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne
-soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des
-habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à
-cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les
-bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.
-
-On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la
-République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces
-héroïques guerrières.
-
-Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les
-sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception
-cruelle bientôt l'atteignit...
-
-Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue
-retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au
-4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et
-qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.
-
-La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de
-cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop
-d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.
-
-En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun
-ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.
-
-On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine
-Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle
-celui qu'elle aimait...
-
-Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami,
-la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer
-réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur
-de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe
-humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la
-fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant
-subi un enrôlement un peu involontaire.
-
-
-
-
-XI
-
-LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE
-
-
-Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée,
-s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets
-de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'oeil
-ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de
-l'Italie...
-
-Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit
-relever la tête:
-
---Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc
-le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.
-
---C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la
-blanchisseuse!...
-
---Entrez! grommela-t-il.
-
-Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:
-
---Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je
-vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir
-besoin...
-
-Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:
-
---Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.
-
-Catherine demeura tout interdite.
-
-Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait:
-Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en
-impose cet homme-là!
-
-Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et
-qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.
-
-Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait
-son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son
-tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une
-action quelconque.
-
-Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.
-
-Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans
-paraître faire aucune attention à elle.
-
-A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.
-
---Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est
-honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de
-même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...
-
-Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...
-
-Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:
-
---Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment...
-Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie
-accoutumée.
-
---Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin,
-c'est que je me marie! dit Catherine vivement.
-
-Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein
-battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.
-
---Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant
-mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et
-vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon
-blanchisseur?...
-
---Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un
-sergent!...
-
---Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire,
-mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat,
-c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...
-
-Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement
-aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de
-sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la
-belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et
-engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche
-qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.
-
-Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et
-famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur
-bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...
-
-La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations
-stratégiques...
-
-Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il
-s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie
-sur sa gorge...
-
-Catherine poussa un léger cri.
-
-Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque
-commença...
-
-Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer
-jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à
-l'assaillant...
-
-Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.
-
-Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter
-les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut
-au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa
-devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:
-
---Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez
-pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...
-
---Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est
-sérieux?...
-
---Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant
-mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...
-
---Vous fermez boutique, ma belle enfant?...
-
---Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux
-suivre mon mari...
-
---Au régiment? fit Bonaparte surpris.
-
---Pourquoi pas?...
-
---Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre
-Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des
-ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et
-peut-être la manoeuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.
-
---Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien
-pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie,
-fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y
-être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons...
-Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère
-avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...
-
---Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le
-ministre ne me permet ni de me battre... ni de...
-
-Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase
-ainsi:
-
---Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!...
-pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.
-
-Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine
-lentement, sans mot dire, le coeur un peu serré par la mélancolie de
-ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement
-sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait
-indiqué son client.
-
-Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit,
-comme se ravisant:
-
---Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai
-remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au
-revoir, capitaine!...
-
---Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte,
-qui se replongea aussitôt dans son étude.
-
-En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:
-
---Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage
-de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai
-confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen
-Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...
-
-Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un
-souvenir amusant:
-
---Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de
-même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main
-morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de
-batifoler, ce pauvre jeune homme!...
-
-Et elle ajouta, rougissant un peu:
-
---Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois,
-avant de m'être engagée avec Lefebvre!...
-
-Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle
-s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.
-
-Gaiement elle reprit:
-
---Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons
-voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et
-je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!
-
-A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des
-vivats retentirent dans la rue.
-
-Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.
-
-Tout le voisinage était en rumeur.
-
-Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant
-à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.
-
-Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège
-triomphal.
-
---Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au
-cou de sa fiancée.
-
---Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en
-l'air tricornes et fusils.
-
---Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine,
-vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions
-la semaine prochaine!...
-
---Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.
-
---Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...
-
---Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari,
-pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller
-notre blessé!...
-
- * * * * *
-
-Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier
-d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte,
-rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui
-avait apporté Catherine.
-
---Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au
-fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer
-l'impossibilité où il se trouvait de payer.
-
-Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:
-
---Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!...
-je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!...
-C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!
-
-Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...
-
-Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus
-en entendre parler.
-
-Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise
-sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la
-blanchisseuse,--ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien
-suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche,
-le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines
-d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue
-cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de
-Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne
-enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame
-Sans-Gêne_.
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-LA CANTINIÈRE
-
-
-
-
-I
-
-EN CHAISE DE POSTE
-
-
---Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait
-claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!
-
---Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...
-
---On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...
-
---Ou pour le Cheval-Blanc...
-
-Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre
-le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur
-le seuil de la principale auberge de Dammartin.
-
-Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements
-qui avaient suivi le 20 juin.
-
-La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de
-l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était
-vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre
-d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la
-soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au
-matin.
-
-Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du
-mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son
-mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire
-ses préparatifs de départ.
-
-Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires
-de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.
-
-La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste,
-accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu
-réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers
-relais.
-
-Le baron voyageait un peu comme on se sauve.
-
-A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient
-plus.
-
-Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour
-avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles
-s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de
-Soissons, le soleil s'allumait.
-
-Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village
-de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que
-devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne
-viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs,
-l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne
-tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le
-roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court
-déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de
-Laveline. Un simple voyage de noces.
-
-Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui
-fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville
-de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.
-
-Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard
-on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne
-pourraient être rejoints.
-
-Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues
-protectrices entre lui et les sans-culottes.
-
-Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait
-dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna
-au postillon de faire halte.
-
-Celui-ci obéit de grand coeur. Il était navré de brûler ainsi, en
-route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de
-causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les
-jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi
-du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on
-l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...
-
-A l'hôtel de la Poste, on fit relais.
-
-Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit,
-lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et
-qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des
-nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un
-moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne
-rôdait aux alentours.
-
-Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les
-municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de
-particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu
-l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient
-et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était
-particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.
-
-Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé
-quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de
-Crépy-en-Valois.
-
-Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de
-chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota
-les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que
-notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.
-
-Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la
-lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du
-départ.
-
-Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles
-louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le
-baron serait sorti de Paris.
-
-Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable,
-résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.
-
-Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...
-
-Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron,
-semblait pénible à mademoiselle de Laveline!
-
-Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il
-quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par
-la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à
-pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le
-cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à
-la flamme de la lanterne.
-
-Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le
-secret qu'il venait d'apprendre.
-
-Voici ce que contenait la lettre de Blanche:
-
- «Monsieur le baron,
-
- «Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas
- entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
- événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.
-
- »Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de
- mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver
- le bonheur, peut-être l'amour...
-
- »Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union:
- l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon coeur
- appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer
- celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la
- femme devant Dieu!...
-
- »Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère,
- monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de
- mon époux, du père de mon petit Henriot.
-
- »Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa
- volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu
- qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié
- de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père
- la véritable cause qui rend impossible cette union.
-
- »Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme.
- Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon
- amitié.
-
- »BLANCHE.»
-
-Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.
-
---Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.
-
-Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme
-s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à
-secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.
-
---Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un
-sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait
-nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle
-Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins
-supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!...
-Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche,
-de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine...
-ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise
-c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là,
-moi!...
-
-Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse
-emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura
-après examen du papier:
-
---Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle
-est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a
-raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités...
-heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de
-sa fortune!...
-
-Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa
-poche, il se dit:
-
---Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard,
-quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est
-inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il
-me conviendra d'y mettre!...
-
-Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:
-
---Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je
-voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la
-trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à
-faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en
-encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que
-jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...
-
-Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme
-pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre
-révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le
-billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente,
-ayant donné sa signature.
-
-Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car
-déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant
-la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on
-n'attelait pas?...
-
-Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris
-de vérifier si rien ne s'opposait au départ.
-
-Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste
-qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà
-plus celui du roi.
-
-
-
-
-II
-
-CHEZ LA FRUITIÈRE
-
-
-Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à
-Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en
-donnant un coup d'oeil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu,
-qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de
-carottes amoncelées.
-
---Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la
-bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand
-le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un
-navet.
-
-Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères,
-tout en grommelant:
-
---Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est
-bien gentil tout de même...
-
-Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la
-pratique:
-
---Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?
-
-Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à
-mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle
-poussa un grand cri de surprise!
-
-Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,--qui donnait le bras à
-une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une
-robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,--un grand
-garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...
-
-Il portait l'uniforme de grenadier...
-
-Il souriait... il tendait les bras...
-
---Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant
-brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue,
-tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.
-
-Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la
-boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses
-deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau,
-l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.
-
-Et les commères murmuraient:
-
---C'est un capitaine!...
-
---Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux
-informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui
-qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les
-polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à
-c'te heure!...
-
---Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa
-mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!...
-nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps
-perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour
-t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade...
-car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...
-
-Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:
-
---François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des
-gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au
-port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son
-compagnon.
-
---Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.
-
---Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre,
-c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à
-condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman,
-voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche
-en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue
-Royale-Saint-Roch.
-
-Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses
-deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.
-
---A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous
-allons te quitter un instant, maman...
-
---Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça
-n'était pas la peine de venir, alors!...
-
---Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec
-Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous
-attendent, ajouta Hoche en clignant de l'oeil du côté de son camarade,
-comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça
-ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous
-cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...
-
---De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?
-
---Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te
-parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son
-derrière, avec de grands yeux étonnés!...
-
---Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.
-
---Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot,
-citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé
-Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin
-de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous
-parler de ce petit...
-
---Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes
-navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet...
-avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?
-
---Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait
-si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux
-bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!
-
-Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine
-semblait avoir la confidence.
-
-Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.
-
-Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet,
-Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant,
-pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.
-
-La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il
-lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la
-porte.
-
-Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette
-hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.
-
---Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.
-
---Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé
-capitaine...
-
---Comme Lazare?
-
---Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger
-sur Verdun...
-
---Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne
-reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et
-vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps
-d'aller retrouver sa mère...
-
---Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que
-j'accompagne Lefebvre...
-
---Au régiment?... vous, ma belle enfant?...
-
---Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de
-cantinière!...
-
-Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec
-ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se
-recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce
-qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un
-grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la
-Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:
-
---Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon
-corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de
-délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec
-Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle
-cantinière.
-
-La maman Hoche l'examinait avec surprise:
-
---Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête;
-puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah!
-c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!...
-on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de
-la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il
-oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!...
-Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme
-inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la
-canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse,
-aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous,
-dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de
-la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à
-décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme
-vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à
-accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre...
-Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp,
-pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...
-
---Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un
-cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit
-Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie...
-Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de
-l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous,
-en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus
-dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que
-tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec
-nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses
-lèvres pour l'embrasser.
-
-A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement
-effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine,
-en poussant des cris aigus...
-
-Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.
-
-Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la
-moitié du visage...
-
---N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!...
-une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table,
-ajouta-t-il gaiement.
-
---Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman
-Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant
-Lefebvre?
-
-Hoche se mit à rire et dit:
-
---N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin,
-dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!...
-Je vous le répète, ça n'est rien!
-
---Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit
-Catherine, mais lui...?
-
-Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère
-adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et
-profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance
-du nez.
-
---Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous
-qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la
-milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais
-coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à
-Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret--où Lazare
-avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens
-camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois
-mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes
-recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée
-entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une
-lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé
-plusieurs hommes en duel...
-
---C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche,
-tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.
-
---Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare
-n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...
-
---Il s'est pourtant battu...
-
---Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...
-
---Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux
-coup?
-
---De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu
-partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand
-il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas
-possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce
-drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un
-ami absent...
-
-Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux
-yeux:
-
---C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se
-tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu
-avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...
-
---Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi
-qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le
-misérable!
-
---A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a
-pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être
-à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui
-de Hoche!...
-
---Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami
-Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie
-nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire
-avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais
-sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré
-ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il
-n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se
-souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à
-point, mettons-nous à table...
-
---Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en
-posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...
-
---Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les
-Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres
-estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!...
-d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!
-
-Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et
-mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale
-du futur général de Sambre-et-Meuse.
-
-
-
-
-III
-
-LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR
-
-
-Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le
-départ du petit Henriot.
-
-On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la
-bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des
-sucreries.
-
-L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.
-
-Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne
-d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot
-commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les
-joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il
-verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on
-le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des
-sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.
-
-Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman
-Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin,
-donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est
-ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme
-puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la
-débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention,
-son instinct de conservation et sa volonté de vivre.
-
-Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la
-cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait,
-de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.
-
-Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade
-de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de
-jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces
-deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent
-déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et
-dévisageant les passants.
-
-Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud,
-était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris:
-maraîchers, soldats, petits bourgeois.
-
-Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche
-d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient
-ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.
-
-Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre
-distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont
-l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.
-
-Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en
-fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.
-
-Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.
-
-Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:
-
---Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...
-
---Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.
-
---Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin,
-celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a
-retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des
-aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais
-appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...
-
-Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:
-
---Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses
-fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser,
-Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre,
-lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.
-
---Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur
-la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.
-
---Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce
-qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine
-Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une
-jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...
-
---Parle, ma bonne Catherine...
-
---Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?...
-il fait chaud et la poussière est desséchante...
-
-Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et
-rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.
-
-Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni
-chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient
-pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres,
-qui partait dans une heure.
-
---Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne
-sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se
-tournant vers la compagne de Bonaparte.
-
-La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...
-
-Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises,
-que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux
-bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille,
-provenant des coteaux de Marly.
-
-On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa soeur,
-Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la
-suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de
-Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.
-
-Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses
-soeurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche,
-au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes
-ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait
-nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en
-seraient la conséquence.
-
-C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les
-cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la
-sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le
-regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé
-d'orgueil et son oeil toisait dédaigneusement les petites gens, avec
-lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.
-
-Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation,
-issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette
-royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.
-
-Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr,
-comme un foyer royaliste.
-
-Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et
-l'établissement s'était promptement vidé.
-
-Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa soeur du
-couvent aboli.
-
-Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er
-septembre.
-
-Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de
-Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour
-dans sa famille.
-
-M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant:
-que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le
-22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait
-encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio,
-résidence de sa famille distante de 352 lieues.
-
-En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à
-Versailles, pour chercher sa soeur.
-
-Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.
-
-Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu
-terminer cette délicate affaire de famille.
-
-Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait
-de ramener sa soeur dans sa famille lui avait permis de solliciter,
-avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.
-
---Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment
-bientôt?
-
---Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie,
-avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse
-accompagner ma soeur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement
-de mon bataillon de volontaires.
-
---Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce
-côté-là?
-
---On se battra partout!
-
---C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la
-fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue
-démangeait furieusement.
-
---Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte
-avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec
-honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans
-le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma soeur et moi... il
-se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...
-
---Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les
-Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur
-hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout
-harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces
-gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se
-mettre en route.
-
---On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la
-main de son collègue.
-
---Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.
-
---Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par
-prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de
-Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa soeur.
-
-Tous deux, en cheminant, causèrent.
-
---Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.
-
---Le capitaine Lefebvre?
-
---Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette
-bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?
-
---Il n'est pas trop mal...
-
---Te plairait-il pour mari?...
-
-La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.
-
---Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant
-comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et
-un garçon d'avenir...
-
---Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon
-frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...
-
---Et puis quoi?
-
---Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non!
-jamais je n'épouserai un républicain!...
-
---Tu es donc royaliste?
-
---Tout le monde l'était à Saint-Cyr...
-
---Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant
-Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles
-aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse
-pour leur trouver des maris!...
-
---Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.
-
-Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa
-soeur.
-
-La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses
-visées trop hautes.
-
---Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il
-sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de
-rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut
-encore faire les difficiles!...
-
-Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision
-lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un
-âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la
-responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.
-
-L'avenir de ses trois soeurs surtout le tourmentait, l'obsédait.
-
-Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des
-maris.
-
-Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à
-la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on
-pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.
-
-Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa soeur:
-
---Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les
-filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...
-
-Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans
-son âme:
-
---Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme
-agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur
-donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à
-des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...
-
-Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur
-détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher
-lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge
-contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever
-au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans
-difficulté, de reconquérir.
-
-
-
-
-IV
-
-PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE
-
-
-Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route
-allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille,
-Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.
-
-Il voulait lui présenter sa soeur, avant son départ pour la Corse.
-
-Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.
-
-Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine,
-ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.
-
-Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole,
-sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile
-et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles
-artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux
-yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des
-élégances.
-
-Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame
-qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait,
-à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du
-visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.
-
-Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent,
-avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit,
-s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir
-encore important.
-
-Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.
-
-Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de
-madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la
-proposition de marier le jeune Permon.
-
-Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il
-voulait faire épouser à son fils, il répondit:
-
---Ma soeur Elisa!
-
---Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon
-fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.
-
-Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:
-
---Peut-être ma soeur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle
-mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier
-Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...
-
---Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En
-vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui...
-vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...
-
-Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en
-effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.
-
-Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux
-brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des
-deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle,
-aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le
-permettraient.
-
-Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue
-n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.
-
-Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de
-l'expliquer:
-
---Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle,
-parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne
-vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma
-petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je
-serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné.
-Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...
-
---Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne
-vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que
-j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne
-paraissez avoir que trente ans.
-
---J'ai bien davantage!...
-
---Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu,
-et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...
-
---Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...
-
---Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit
-Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un
-instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante
-comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la
-naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!...
-réfléchissez!...
-
-Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son coeur n'était pas
-libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre,
-nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le
-faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.
-
-Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort
-prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle
-repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.
-
-A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût
-peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi
-sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans
-gloire.
-
-Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de
-réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui
-faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs
-de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait
-prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.
-
-Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de
-Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le
-mari de Joséphine.
-
-
-
-
-V
-
-LE SIÈGE DE VERDUN
-
-
-M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait
-Crépy-en-Valois de Verdun.
-
-Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.
-
-Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de
-la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à
-l'autre, pouvait se trouver investie.
-
-Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par
-lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.
-
-Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.
-
-Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien,
-pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection
-remontant déjà à quelques années.
-
-Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille,
-mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.
-
-Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé
-ses voeux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au
-sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans
-le monde et d'acheter une compagnie.
-
-Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du
-cloître.
-
-Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le
-baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.
-
-Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence
-pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et
-d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante,
-fort riche et peu valide.
-
-Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait
-fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où
-sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.
-
-Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie
-qu'elle n'eût plus à compter sur lui.
-
-Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges
-et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au
-procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.
-
-Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne
-pouvait être question d'un remboursement quelconque.
-
---Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et
-entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être
-remboursé...
-
---Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.
-
---Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur
-d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs
-d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je
-réponds de votre remboursement, monsieur le baron!
-
-Le fermier général hésita avant de répondre.
-
-Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent
-lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.
-
-Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.
-
-Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler
-de la remise de la ville aux ennemis.
-
-Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé,
-s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur
-d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la
-préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.
-
-Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché
-qu'on lui proposait.
-
-Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il
-s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.
-
---Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.
-
---Alors je suis votre homme! dit le baron.
-
---Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec
-personne?
-
---J'étais fort pressé, en effet.
-
---Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et
-bavard?...
-
---Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?
-
---Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles
-en apparence inconsidérées... c'est cela!...
-
---J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il
-taire?
-
---Nos projets d'abord...
-
---Il ne les connaît pas!
-
---Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les
-mieux gardés.
-
---Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?
-
---Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands...
-l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de
-l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre
-tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...
-
---C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort
-bien de cette mission...
-
---Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000
-Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...
-
---Et le but de ces alarmes répandues?
-
---Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...
-
---Où cela?
-
---Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville...
-et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au
-duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.
-
---Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le
-remboursement de ma créance?
-
---Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le
-procureur-syndic en serrant la main du fermier général.
-
-Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de
-propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de
-nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.
-
-
-
-
-VI
-
-A L'ÉTAPE
-
-
-Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire,
-accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait
-en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en
-chantant.
-
-L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les
-coeurs.
-
-En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant
-leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires
-envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de
-mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des
-fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs
-claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la
-patrie était parmi eux.
-
-Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de
-ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme
-déjà morts.
-
-Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort
-pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort
-le plus beau, le plus digne d'envie.
-
-Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient
-sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme
-la _Gamelle_:
-
- Savez-vous pourquoi, mes amis,
- Nous sommes tous si réjouis?
- C'est qu'un repas n'est bon
- Qu'apprêté sans façon.
- Mangeons à la gamelle!
- Vive le son (_bis_)
- Mangeons à la gamelle!
- Vive le son du chaudron!
-
-Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde
-reprenait avec entrain:
-
- Point de froideur, point de hauteur,
- L'aménité fait le bonheur.
- Oui, sans fraternité,
- Il n'est point de gaîté.
- Mangeons à la gamelle!
- Vive le son (_bis_)
- Mangeons à la gamelle!
- Vive le son du chaudron!
-
-Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient
-au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire
-halte.
-
-Il était prudent d'observer les abords de la place.
-
-Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements,
-l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.
-
-Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la
-ville, la petite armée campa.
-
-On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient
-quelques maisons.
-
-Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de
-Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.
-
-Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée
-ennemie.
-
-Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:
-
---Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des
-bois cachent si complètement, le connais-tu?
-
---Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!
-
-Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.
-
-Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement,
-avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...
-
-Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y
-découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.
-
-Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce
-qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...
-
-Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les
-faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.
-
-Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de
-l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les
-aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des
-champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un
-couplet de la _Gamelle_:
-
- Bientôt les brigands couronnés,
- Mourant de faim, proscrits, bernés,
- Vont envier l'état
- Du plus mince soldat
- Qui mange à la gamelle!
- Vive le son (_bis_) du chaudron!
-
-Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un
-bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant
-à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux,
-objet de sa convoitise.
-
-Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:
-
- 13e LÉGER
-
- Mme CATHERINE LEFEBVRE
-
- _Cantinière._
-
-A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des
-faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en
-temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer,
-sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient
-l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme
-de table, sur deux tréteaux, une grande planche.
-
-Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et
-des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.
-
-La cantine était montée.
-
-Les buveurs déjà s'empressaient.
-
-La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne
-humeur.
-
-Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du
-bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de
-la liberté!
-
-Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et
-faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la
-victoire.
-
-Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se
-reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:
-
---Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me
-faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais
-où trouver cette messagère?...
-
-Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de
-Catherine Lefebvre.
-
-A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos,
-un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du
-corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand
-ils se supposaient regardés.
-
-C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait,
-selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de
-Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché
-du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé
-sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à
-Sainte-Menehould.
-
-Les exigences du service, la différence des grades et la place de
-l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes
-gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se
-revoir.
-
-L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la
-forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait
-enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.
-
-Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant
-exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer
-des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer,
-interpella Marcel:
-
---Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête
-des deux amoureux.
-
---Oui, lieutenant... en droite ligne.
-
---Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade,
-se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?
-
---Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission...
-mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles
-au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.
-
-Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:
-
---Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est
-rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?...
-Moi aussi, je suis de ses amis...
-
---Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en
-sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand
-danger.
-
---Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il
-donc arrivé?...
-
---Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour
-écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un
-rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...
-
---Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la
-citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...
-
-Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de
-l'oeil, disait à sa femme:
-
---Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse...
-il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...
-
---Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine
-en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose
-de fâcheux, monsieur le major?...
-
---Il n'a échappé que par miracle à la mort...
-
---Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le
-major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à
-califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues,
-impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.
-
-Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution,
-avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des
-premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il
-avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du
-commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable.
-Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa
-trahison.
-
-Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la
-population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés
-de s'enfuir sous des déguisements.
-
-Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où
-Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée,
-incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le
-maquis.
-
-Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un
-énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La
-famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines.
-Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc;
-Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison
-d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la
-montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre
-était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la
-colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance
-une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante
-dévouée.
-
-On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus
-abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des
-paolistes.
-
-Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les
-mains, les visages des enfants en pleurs.
-
-Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un
-torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille.
-Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut
-traversé.
-
-Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la
-poursuite des Bonaparte, passa en courant.
-
-On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame
-Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval
-qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile,
-les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.
-
-Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque,
-d'un navire français croisant dans le golfe.
-
-Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens,
-qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.
-
-On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage,
-saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient
-déjà hors d'atteinte.
-
-Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le
-navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si
-terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de
-l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille
-et son chef étaient sauvés.
-
---Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah!
-les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce
-pas, Lefebvre?...
-
---Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!
-
---Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa
-patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte
-mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde
-et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos
-renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à
-Bonaparte pour le féliciter...
-
-Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de
-suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout
-préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux
-heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du
-crépuscule.
-
-Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se
-disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la
-voiture tout attelée de Catherine.
-
-Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.
-
-A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait
-écouter avec quelque surprise.
-
-Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:
-
---C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté
-Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?
-
---Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si
-l'ennemi avait fait un mouvement...
-
---Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et
-j'espère que vous serez content de moi...
-
-Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète
-le commandant pouvait bien confier à sa femme:
-
---François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie
-bien soin d'Henriot... Que La Violette,--c'était le nom du jeune soldat
-désigné pour le service de la cantine,--prenne garde aux descentes... le
-cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...
-
---On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si
-les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire
-prisonnière?...
-
---T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de
-garde! dit gaiement Catherine.
-
-Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux
-pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.
-
-Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient
-alignés et se disposaient à continuer leur route.
-
-Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond
-de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.
-
-Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois,
-les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des
-volontaires en marche sur Verdun:
-
- Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
- Petits comme grands sont soldats dans l'âme:
- Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
- Pendant la guerre aucun ne trahira...
- Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
-
-Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale
-de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant,
-sous le drapeau de la liberté!
-
-
-
-
-VII
-
-L'ABANDONNÉE
-
-
-Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de
-Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa
-tante, fort bigote, madame de Blécourt.
-
-Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie,
-tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa
-couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs,
-composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la
-suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie
-continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été
-destinée, en attendant la réouverture des couvents.
-
-Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de
-Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta,
-le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un
-geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du coeur.
-
-Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et
-n'osant parler.
-
---Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je
-ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé
-depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette
-place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...
-
---Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je
-suppose?...
-
---Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu
-que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie
-s'emplirent de larmes.
-
---Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de
-sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une
-raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute
-la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à
-tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...
-
-Herminie releva la tête et dit avec fierté:
-
---Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon coeur qui seul
-parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite...
-l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis
-plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois...
-en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais
-j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour
-elle je dois conserver les apparences.
-
---Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère
-Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que
-voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit,
-déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une
-ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on
-ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...
-
-Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique
-désinvolture.
-
-Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.
-
---Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.
-
---Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...
-
---Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne
-m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la
-distraction d'un instant... le jouet du coeur... non pas même du
-coeur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de
-désoeuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu
-par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires,
-avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait
-fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de
-Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez
-aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...
-
---Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et
-belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible...
-un piquant... une saveur...
-
---J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?
-
---Je proteste! s'écria galamment le baron.
-
---Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu
-juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes
-devenu indifférent.
-
---J'aime mieux cela! pensa le baron.
-
-Et il ajouta en lui-même:
-
---Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit
-sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!
-
-Il reprit, en tendant la main à Herminie:
-
---Restons de bons amis, voulez-vous?
-
-La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.
-
-Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.
-
---Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée
-de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais
-prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile
-noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et
-nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure
-de prononcer mes voeux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à
-peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante,
-serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient,
-grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la
-joie au coeur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant...
-Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...
-
---Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des
-joies...
-
---Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur,
-de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon
-abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma
-jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes
-apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas
-récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce
-jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive,
-permettez-moi de vous adresser une question...
-
---Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt
-questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?
-
---Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement
-perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire
-de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...
-
---Diable!... nous y voilà! pensa le baron.
-
-Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:
-
---Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse...
-Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de
-folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh!
-je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont
-toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...
-
---Mais vous refusez?
-
---Je ne dis pas cela!...
-
---Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai
-dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que
-l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du
-chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté
-d'un coeur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...
-
---Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je
-ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves
-affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans
-cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies
-nuptiales...
-
---Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...
-
---Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix
-soit faite... ce ne sera pas long...
-
---Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres
-l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?
-
---Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos
-petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de
-résister aux armées de l'empereur et du roi!
-
---N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils
-savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec
-énergie Herminie.
-
---Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je
-vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...
-
---Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.
-
---Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.
-
---Je veux dire... Tenez! écoutez!...
-
-Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.
-
-Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville
-haute...
-
-Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en
-mouvement.
-
-Le baron pâlit.
-
---Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les
-habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas
-entendre parler d'un siège...
-
---Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois,
-voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille
-Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?
-
---Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne
-pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop
-sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix,
-vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté
-rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre
-avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je
-déciderai...
-
---Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font
-de faux serments!...
-
---Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux
-cela... C'est moins dangereux que vos larmes!
-
---Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée,
-sans appui... Vous pouvez vous tromper!...
-
---Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...
-
---Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui
-se rapproche!
-
---En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà
-dans la ville? murmura le baron.
-
-Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:
-
---Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à
-cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé
-de cette ennuyeuse fille!...
-
---Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont
-des patriotes qui viennent secourir Verdun...
-
---Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas
-possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est
-occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a
-pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...
-
---Vous allez le savoir!...
-
-Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui
-se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:
-
---Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que
-c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...
-
-
-
-
-VIII
-
-L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES
-
-
-Une femme jeune et à l'allure franche parut.
-
-Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:
-
---Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous
-désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le
-bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec
-une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein,
-mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...
-
-Le baron murmura, désappointé:
-
---Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?
-
---Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée
-aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos,
-s'ils font mine de bouger!
-
---Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des
-volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...
-
---C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...
-
---Beaurepaire! dit le baron avec effroi.
-
---Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville,
-m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!...
-dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.
-
---On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre,
-tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes
-donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que
-les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils
-n'auront pas beau jeu avec nous!
-
---Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.
-
---Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme...
-Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!
-
-La physionomie du baron était redevenue calme.
-
---Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!...
-Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la
-population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le
-pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de
-lui?
-
-Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se
-trouvaient dans la pièce voisine.
-
-Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur
-ses jambes grêles, et dit au baron:
-
---Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...
-
-Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa
-sur son front un rapide baiser.
-
-L'enfant eut peur et se mit à pleurer.
-
-Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un
-bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette,
-l'emmena, la calma, en lui disant:
-
---Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer
-le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...
-
-Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:
-
---C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant
-que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...
-
-Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:
-
---Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de
-Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la
-pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un
-enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette
-demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de
-l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la
-malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici,
-monsieur!...
-
---Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...
-
---Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse
-confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je
-ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui
-faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.
-
---Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de
-paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.
-
---Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me
-délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont
-traversé la France en courant...
-
---Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine...
-Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre
-bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes
-aux talons!...
-
-Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris
-de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.
-
---Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de
-ville!...
-
---Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi,
-marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.
-
-L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite
-fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.
-
---Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il
-s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route,
-petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons
-administré une frottée soignée aux Prussiens!...
-
---Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous
-avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je
-l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui
-souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le
-quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre,
-l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...
-
---Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma
-carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en
-attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce
-qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et
-large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame,
-v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi
-là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les
-rangs!
-
-Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter
-si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie
-détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place.
-
-Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la
-chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.
-
-Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville,
-en se disant:
-
---Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais
-non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa
-soeur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...
-
-Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de
-ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation
-du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux
-traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.
-
-
-
-
-IX
-
-L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK
-
-
-Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des
-flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.
-
-Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la
-délibération.
-
-Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin
-exposa la situation.
-
-Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui
-ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un
-libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups
-de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de
-poser la question.
-
---Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre coeur saigne à
-l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé...
-Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois
-supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec
-une mission conciliante?
-
-Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée,
-sollicitant son adhésion.
-
---Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.
-
---Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la
-personne qui nous est annoncée.
-
-Un mouvement de curiosité se produisit.
-
-Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.
-
-Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le
-costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.
-
-On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.
-
---M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en
-chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire
-de Brunswick.
-
-C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans
-la matinée du 10 août.
-
-A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine,
-il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général
-autrichien.
-
-Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le
-souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa
-blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les
-périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de
-Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à
-un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et
-lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à
-la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris
-du service.
-
-Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de
-finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.
-
-Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général
-l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les
-propositions de capitulation.
-
-Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les
-conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la
-ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de
-voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après
-l'assaut, à toute la fureur du soldat.
-
-Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.
-
-On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables,
-et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches
-bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le coeur cette
-hautaine et insultante menace.
-
-Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une
-protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de
-sauvegarder les apparences de l'honneur.
-
-Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun
-la colère des Allemands.
-
-Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.
-
-Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui
-préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance,
-où leurs maisons auraient à subir les obus.
-
-En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10
-août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement
-emporté d'assaut le château des Tuileries.
-
-Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient
-blessé. Les coeurs de soldat ne gardent pas de rancune après la
-bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence
-honteux l'écoeurait...
-
-Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux
-le spectacle de cette lâcheté collective.
-
-Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces
-trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.
-
-Il se leva et dit froidement:
-
---Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que
-dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...
-
-Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au
-rebord de la table.
-
-Une voix parla dans le silence général:
-
---Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux
-sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous
-feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à
-l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques
-bombes?...
-
-C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.
-
-Neipperg avait reconnu son rival.
-
-Un flot de sang lui monta au visage.
-
-Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin
-de le provoquer...
-
-Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à
-remplir, il ne s'appartenait pas...
-
-Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de
-Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être
-aussi?...
-
-Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?
-
-Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait
-connaître la retraite de Blanche...
-
-Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...
-
-Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.
-
---De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois
-chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des
-marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des
-propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le
-commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et
-pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?
-
---Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le
-président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour
-elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne
-possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du
-côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur
-espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu...
-Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous
-d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?
-
---Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt
-voix.
-
-Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président,
-le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de
-capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé
-autrichien.
-
-Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible,
-menaçait de devenir batailleuse.
-
-Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:
-
---Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.
-
-Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il
-convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui
-engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata,
-en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les
-fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_!
-
-
-
-
-X
-
-LE SERMENT DE BEAUREPAIRE
-
-
-Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.
-
-Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...
-
-La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...
-
-Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient
-des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur
-d'incendie...
-
-C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça
-ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.
-
-Les hommes étaient rares dans cette foule...
-
-Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce
-tumulte martial.
-
-Le procureur-syndic en fit la remarque au président.
-
---Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en
-soupirant M. Ternaux.
-
-Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:
-
---Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!
-
-Et il ajouta:
-
---Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!
-
-Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps
-flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de
-la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de
-l'hôtel de ville...
-
---Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce
-que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges
-sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous
-devez être satisfait, baron?
-
-Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général
-avait disparu.
-
-Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait
-du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.
-
---Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant
-congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à
-mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en
-ce moment!...
-
---Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas...
-restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout
-s'arrangera...
-
---Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!...
-voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers...
-le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque
-dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les
-murailles et servir les pièces!...
-
-Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des
-pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du
-vestibule les crosses des fusils.
-
---Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le
-commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les
-hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta
-le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de
-l'artillerie.
-
---Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais
-donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...
-
---Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons
-l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte,
-derrière eux.
-
-La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire,
-accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires
-de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre,
-devant ces citadins effarés.
-
-Le président essaya de prendre un peu d'autorité:
-
---Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de
-la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il
-d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.
-
---On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez
-tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville...
-Est-ce vrai, citoyens?... répondez!
-
---Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité,
-commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le
-feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense!
-dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.
-
-Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une
-intonation respectueuse:
-
---Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de
-défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des
-portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils
-paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave
-ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de
-chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour
-l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts,
-j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton
-d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver
-avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait...
-j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!
-
---Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.
-
-Beaurepaire remit son chapeau.
-
---Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il
-le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont
-pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses
-officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire
-leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le
-service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que
-les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour
-ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens,
-vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile...
-Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à
-marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...
-
-Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le
-directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi
-bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le
-procureur-syndic.
-
---Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez
-prendre ses avis avant de livrer bataille!
-
---Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville
-hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait
-qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les
-tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps
-ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait,
-camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que
-vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis?
-Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher,
-c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions
-manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...
-
-De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était
-dans la direction de la porte Saint-Victor.
-
-Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour
-leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les
-Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.
-
---Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche
-physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle
-honteux!...
-
-Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:
-
---Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le
-comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...
-
---Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se
-présentait ainsi à lui.
-
---Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement
-chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense
-une note officieuse du généralissime.
-
---Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?
-
---Vous l'avez dit.
-
---Et qu'a-t-on répondu ici?...
-
-Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les
-magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.
-
-Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:
-
---Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est
-capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur
-Ternaux!
-
---J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le
-président.
-
-Mais Neipperg se contenta de dire habilement:
-
---Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous
-vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...
-
-Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:
-
---Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me
-permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?
-
---Je suis à vos ordres, commandant!
-
-Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers
-le président et le procureur-syndic:
-
---Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de
-m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la
-ville... J'espère que vous partagez mon avis?...
-
---Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les
-habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous?
-Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu
-meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous
-attendons votre réponse...
-
-Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:
-
---Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien,
-messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment...
-je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à
-la mort!...
-
-Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup
-de poing la table et répéta:
-
---Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...
-
-Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.
-
---Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un
-fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait
-de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.
-
-On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.
-
---On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire
-sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves...
-Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du
-13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du
-capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va,
-vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la
-mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je
-crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des
-voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait
-le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas
-beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les
-Autrichiens n'entreraient ici!...
-
---Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.
-
---Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai
-dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon
-domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des
-bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils
-n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation
-la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...
-
---Vous nous redonnez confiance!...
-
---Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à
-signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...
-
---Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc
-de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment
-le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...
-
---Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte
-le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le
-généralissime trouvera les portes ouvertes...
-
---Mais qui charger d'une telle mission?
-
---Moi! dit Lowendaal.
-
---Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un
-élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager
-annonçant une victoire.
-
-
-
-
-XI
-
-LA MISSION DE LÉONARD
-
-
-Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de
-capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place
-Léonard qui l'attendait.
-
-A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un
-ordre assez détaillé.
-
-Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la
-tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait
-et l'effrayait même un peu...
-
-Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.
-
-Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:
-
---Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que
-nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des
-prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain
-personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et
-délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...
-
---Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton
-soumis.
-
---Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant.
-Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué
-comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...
-
---Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!
-
---Alors, vous obéirez?...
-
---Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est
-terrible ce que vous me demandez là!...
-
---Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont
-il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez
-accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez
-ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...
-
---Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya
-le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des
-fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous
-obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous
-m'ordonnez présentement est...
-
---Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le
-baron, d'un ton devenu goguenard.
-
---Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le
-baron me commande... je voulais dire autrement...
-
---Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre
-opinion...
-
---Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi
-seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait
-à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait
-ordonné...
-
---D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron;
-ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de
-moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement,
-mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas
-improbable où vous seriez découvert...
-
---Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.
-
---Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la
-route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!...
-
---Mais comment sortirai-je?
-
---Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez
-me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...
-
-Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la
-municipalité.
-
---J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.
-
---Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant
-prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous
-laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors
-gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme
-espion!
-
-Léonard eut un frisson.
-
---Je ferai attention, monsieur le baron!
-
---Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés
-je reçoive de vos nouvelles!...
-
---Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de
-moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende
-inutilement à la Porte-Neuve!...
-
---Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la
-flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur
-vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à
-faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que
-ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le
-fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ
-de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou
-plutôt à demain, à la pointe du jour!...
-
-Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis
-que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se
-demandait:
-
---Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet
-hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le
-commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...
-
-
-
-
-XII
-
-LE CAMP DES ÉMIGRÉS
-
-
-Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:
-
---Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la
-peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand
-sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux
-alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien
-risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens
-intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier
-parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à
-contre-coeur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats
-ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce
-n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la
-crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve
-bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se
-répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard
-est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon
-Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère
-apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron
-qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très
-scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse
-littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.
-
-Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la
-ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un
-regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides
-météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.
-
-On ne se battait pas de ce côté de la ville.
-
-Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris
-d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence,
-troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se
-dirigeait.
-
-Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait
-été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait
-été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de
-Lowendaal.
-
-Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron,
-en lui souhaitant bonne réussite.
-
-S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont
-il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à
-quelque distance dans la plaine,--un bivouac d'avant-poste
-vraisemblablement.
-
-Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.
-
---Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont
-là!
-
-Il demeura immobile après avoir répondu:
-
---Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...
-
-Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre,
-qu'accompagnait un cliquetis de fer.
-
-Une lueur se balançait et marchait vers lui...
-
-Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.
-
-Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé
-à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de
-prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier
-général.
-
-Il accepta de grand coeur, car la nuit était fraîche. Il vint
-s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.
-
-Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs
-s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant
-ce qui se passait dans Verdun.
-
-Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.
-
-L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points
-de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les
-armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la
-Révolution.
-
-Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.
-
-Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables
-de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.
-
-Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec
-triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le
-fameux milliard des émigrés.
-
-Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les
-gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils
-ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept
-compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs
-issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des
-castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les
-gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi
-ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même
-cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans
-leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui
-n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste
-casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai
-dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des
-privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.
-
-Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers
-de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment
-militaire de l'émigration.
-
-Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la
-royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton,
-toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit
-pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots,
-assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire
-des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers
-de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur
-prises par la Convention dans l'Ouest.
-
-La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la
-patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La
-Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais
-durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour
-aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire
-battre par des gardes nationaux.
-
-Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal
-approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient
-fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de
-chasse.
-
-La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une
-troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux
-hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de
-jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père
-jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était
-touchant et grotesque.
-
-L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré
-le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats
-improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité
-négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de
-le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et
-inutiles.
-
-Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les
-confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.
-
-Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de
-la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.
-
-Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait
-encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation
-des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la
-patrie avait été déclarée en danger.
-
-Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les
-réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en
-s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le
-recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.
-
-Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des
-préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à
-mourir, le baron, du coin de l'oeil, par-dessus la flamme rouge du
-bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du
-côté de la porte Saint-Victor.
-
-Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se
-produisait pas...
-
-Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété,
-n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,
-regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...
-
---Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il
-trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me
-vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il
-m'a trompé!...
-
-Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos
-des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et
-s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres
-du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait
-et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.
-
-Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le
-guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude
-vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la
-ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles
-semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté
-de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que
-modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui
-pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.
-
-Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui
-s'était présenté à l'hôtel de ville.
-
-Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.
-
-Celui-ci lui rendit froidement son salut.
-
-L'entrevue fut brève.
-
-Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.
-
-Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables
-à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la
-toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus
-des remparts...
-
-Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.
-
-Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser
-une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.
-
-Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur
-ardente.
-
-Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce
-quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des
-assiégeants.
-
---Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion
-extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.
-
---Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie
-aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège
-seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à
-la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!...
-dit-il en s'efforçant de paraître calme.
-
---Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses
-portes?...
-
---J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin
-même la capitulation signée...
-
---Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide
-de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par
-monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...
-
---Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de
-capituler demain matin?...
-
---Ah!... et quel était l'obstacle?
-
---Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...
-entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait
-contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...
-
---Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le
-comte de Neipperg à Clerfayt.
-
---Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.
-
---Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...
-car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant
-qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne
-capitulera pas...
-
-Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.
-
---Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des
-portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui
-affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi
-facilement... répondez-moi!
-
---Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne
-contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet
-obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations,
-de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun
-capitulerait...
-
---Et maintenant vous croyez la reddition possible?
-
---Certaine, monseigneur!...
-
---Mais... Beaurepaire?...
-
---Beaurepaire est mort, monseigneur!
-
---Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...
-
-Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:
-
---Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation
-officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager...
-L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra
-également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...
-
---Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en
-faisant signe au baron que l'entretien était terminé.
-
-Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général
-autrichien:
-
---Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque
-débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était
-vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils
-assassiné là-bas!...
-
-Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:
-
---Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,
-mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et
-nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des
-lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la
-cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop
-s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement
-personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!...
-Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce
-baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée:
-la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à
-surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au
-milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et
-faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à
-envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en
-effet d'un rude adversaire!...
-
-Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se
-disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa
-tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une
-batterie:
-
---Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de
-Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...
-
-
-
-
-XIII
-
-LE SECOND ENFANT DE CATHERINE
-
-
-Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître,
-peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé
-désagréable, se rendit vers la porte de France.
-
-De ce côté, le canon tonnait sans relâche.
-
-Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.
-
-Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.
-
-Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il
-cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant
-Beaurepaire.
-
-Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des
-glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait
-certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se
-faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant
-laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres,
-quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.
-
-C'était la cantine du 13e léger.
-
-Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine
-Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des
-vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux
-commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre
-deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de
-Verdun.
-
-De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper
-des tronçons de cervelas pour donner un coup d'oeil à sa carriole...
-
-Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le
-petit Henriot.
-
---Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.
-
-Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles
-énergiques à l'adresse des Prussiens.
-
-Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant
-déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,
-courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de
-gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France,
-Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.
-
-Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant
-les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant
-un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient
-hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué
-énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet
-accueil.
-
-Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.
-
-Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui
-se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine
-où les clients abondaient.
-
-Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,
-avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières,
-dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.
-
-Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du
-feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle
-s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.
-
-Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut,
-un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:
-
---Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas
-t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un
-civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les
-armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est
-tous des frères!
-
-Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine
-de s'éloigner, elle le rappela:
-
---Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu
-n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est
-moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce
-qu'il faut te servir, citoyen?
-
-L'homme interpellé répondit sèchement:
-
---Merci, je ne bois pas...
-
---Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu
-viens faire ici?...
-
-L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:
-
---Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...
-
-Catherine le regarda avec surprise.
-
---Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...
-
---J'ai des choses importantes à lui dire...
-
-Catherine haussa les épaules.
-
---Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...
-
---On choisit le moment qu'on peut...
-
---C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas
-visible...
-
-L'homme se frotta la tête et murmura:
-
---C'est qu'il faut absolument que je le trouve...
-
-Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui
-semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.
-
-Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher
-Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.
-
-Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations
-abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait
-interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le
-soldat raconta, malgré les coups d'oeil significatifs de Catherine,
-que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses
-parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures
-du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.
-
-Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:
-
---Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te
-fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à
-quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais
-venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets
-et les ivrognes, lui...
-
---C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela
-l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.
-
-Catherine s'était remise à servir ses soldats.
-
-Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler
-à Beaurepaire...
-
-Il avait disparu...
-
-Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un
-cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux
-d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.
-
-Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger
-menaçait Beaurepaire...
-
-Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne
-pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.
-
-Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les
-remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que
-le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine
-ouverte.
-
-Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait
-à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de
-cet homme...
-
-Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.
-
-Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il
-avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?
-
-A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les
-buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de
-sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient
-point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les
-remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et
-poser les fascines.
-
-
-
-
-XIV
-
-LA FIN D'UN HÉROS
-
-
-Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot
-qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de
-la ville haute.
-
-Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans
-cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille
-gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle
-devinait le piège, elle flairait la trahison.
-
-Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle
-entendit une détonation d'arme à feu...
-
-Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville
-bombardée...
-
-Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des
-remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...
-
-Elle pressentit un malheur, un crime.
-
-Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...
-
-Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la
-cantine, avaient éveillé sa méfiance.
-
-Elle lui cria à tout hasard:
-
---Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...
-
-Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il
-disparut dans une rue sombre...
-
-Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit
-qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas
-par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister
-entre cet inconnu et Beaurepaire?
-
-Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait
-menacé...
-
-A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant
-reposait en sûreté.
-
-Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où
-Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la
-petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté
-sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au
-combat.
-
-Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels
-s'élevèrent de l'intérieur...
-
-Les fenêtres s'ouvrirent avec force.
-
-Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...
-
-En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se
-montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.
-
-En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de
-la maison voisine...
-
-Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...
-
-De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...
-
---Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne
-s'ouvre pas!...
-
-Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les
-escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la
-porte et se précipitèrent dans la rue...
-
-Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...
-
-Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en
-flammes...
-
-Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences
-à sauver...
-
-Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve
-de l'incendie.
-
-Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier
-étage...
-
-Elle y pénétra hardiment, criant:
-
---Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!
-
-La fumée l'empêchait d'avancer.
-
-Nulle voix ne répondait.
-
-Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer
-la chambre...
-
-Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur
-le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte
-grandissant.
-
-Elle se précipita vers lui.
-
---Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!
-cria-t-elle.
-
-Le commandant demeura immobile.
-
-La chambre était redevenue sombre.
-
-La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.
-
-Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.
-
-Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.
-
-Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il
-évanoui?»
-
-Elle toucha le corps inerte.
-
-Prêtant l'oreille, elle écouta.
-
-Aucun bruit de respiration ne montait du lit.
-
---Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante
-envahit son âme virile.
-
-S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du
-commandant...
-
---Son coeur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.
-
-Un silence terrible emplissait la chambre...
-
-Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit
-quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...
-
-Effrayée, elle recula...
-
-Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait,
-des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...
-
-C'était la mort...
-
-Elle rassembla son énergie.
-
---Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt
-à ouvrir.
-
-Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...
-
-Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle
-s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...
-
-La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où
-Beaurepaire était étendu.
-
-Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.
-
-Sa face était livide, l'oreiller était rouge...
-
-Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel
-sommeil dormait l'héroïque commandant.
-
---Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant
-hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit
-dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de
-l'incendie.
-
-Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des
-décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux
-de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant
-de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui
-chantait sur un mode plaintif:
-
- Do, do,
- L'enfant do,
- L'enfant dormira tantôt.
-
-Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant
-inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce
-chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?
-
-La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui
-pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui
-couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.
-
-Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix
-dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...
-
-Elle aperçut, insensible, l'oeil vague, la tête penchée, Herminie de
-Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite
-Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.
-
---Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!
-
-Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.
-
-Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...
-
---Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine
-impérativement.
-
-Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.
-
-Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:
-
---Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous
-viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai
-belle!...
-
---La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié
-Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut
-me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.
-
-La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les
-bras pendants, comme un automate effrayant.
-
-Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se
-retourna pour voir si Herminie la suivait...
-
-Celle-ci continuait à marcher droite et raide...
-
-En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le
-bras, poussa un cri aigu et cria:
-
---C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue
-aussi!...
-
-Et elle tomba inanimée sur le palier.
-
-Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus
-pressé.
-
-Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice
-après elle et, farouche, bondit dans la rue.
-
-Elle était sauvée avec l'enfant.
-
-Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des
-Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.
-
-Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie
-de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de
-soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du
-commandant.
-
-Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.
-
-Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux
-soldats maintenaient la folle qui criait:
-
---Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne
-savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a
-allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de
-mariage!...
-
-Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes
-qui léchaient les murs déjà noircis...
-
- * * * * *
-
-Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans
-la rue. Elle mourut peu de jours après.
-
-Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent
-qui s'offrit à la garder, à la soigner.
-
-Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.
-
-Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant
-s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.
-
-Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par
-Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la
-reddition de la ville.
-
-Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du
-commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville
-qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui
-l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.
-
-De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de
-l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un
-suicide exemplaire et glorieux.
-
-Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli
-par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées
-autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que
-Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.
-
-Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.
-
-Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit
-un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au
-dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.
-
-Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la
-poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des
-défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de
-leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans
-combat, maître de la ville par la trahison.
-
-Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des
-lâches.
-
-La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les
-armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la
-capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par
-Brunswick.
-
-Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient
-les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course
-victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.
-
- * * * * *
-
-La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle
-défila avec armes et bagages.
-
-Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère
-sur l'armée du Nord.
-
-Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie
-de sa mère faisait orpheline.
-
-Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de
-retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un
-bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:
-
---Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous
-envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?
-
-Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le
-temps perdu.
-
-Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la
-revanche au coeur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et
-de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les
-Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de
-Verdun.
-
-
-
-
-XV
-
-AU BORD DU NÉANT
-
-
-Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez
-et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la
-République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur
-la Belgique, que faisait Bonaparte?
-
-Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à
-Marseille et dénuée de toutes ressources.
-
-Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des
-quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs,
-madame Letizia Bonaparte, âme virile, coeur énergique, trouva un local
-assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était
-un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite
-une grande sympathie pour les exilés.
-
-L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.
-
-Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage,
-balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses
-filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le
-linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la
-permission de jouer.
-
-Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux
-d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.
-
-Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans
-l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui
-suffisaient à peine.
-
-A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la
-famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de
-munition.
-
-Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de
-contribuer à l'alimentation des siens.
-
-Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et
-le suicide hanta son cerveau surexcité.
-
-Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se
-dirigea vers un rocher dominant la mer.
-
-Il s'abîma alors dans une méditation profonde.
-
-L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé,
-sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,
-ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé,
-accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée
-d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un
-oeil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à
-fleur d'eau.
-
-Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le
-crâne...
-
-Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et
-leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité
-publique.
-
-Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se
-reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à
-espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés
-par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.
-
-Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.
-
-La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la
-côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...
-
---Il faut en finir! se dit-il brusquement.
-
-Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du
-roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.
-
-Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.
-
-Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait
-descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il
-pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:
-
---C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets
-donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de
-la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?
-
-Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux
-s'embrassèrent.
-
-Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la
-Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la
-côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait
-gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche,
-une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au
-port où il avait abordé sans éveiller l'attention.
-
-Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et
-que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en
-mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le
-prendre en dehors du port.
-
-Il attendait sa barque.
-
---Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec
-intérêt.
-
-Bonaparte balbutia quelque vague explication.
-
-Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se
-mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la
-pointe noire du roc.
-
---Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes
-pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait
-souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment
-tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...
-
-Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla
-sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.
-
---Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,
-ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je
-n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le
-pourras. Prends donc et va sauver les tiens.
-
-Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune
-pour le pauvre officier sans solde.
-
-Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne
-pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis
-quitta brusquement son ami, en lui disant:
-
---Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...
-bonne chance, Napoléon!...
-
-Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour
-surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis
-gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.
-
-Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans
-un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.
-
-Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra
-comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec
-ses filles...
-
-Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table,
-en s'écriant:
-
---Mère, nous sommes riches!... Mes soeurs, vous pourrez manger tous
-les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du
-sort!...
-
-Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...
-
-Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...
-
-Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur.
-Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait
-d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se
-souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.
-
-Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent
-mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la
-place d'administrateur des jardins de la couronne.
-
-Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non
-seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens,
-mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant
-aux premières nécessités de la vie quotidienne.
-
-M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles:
-Julie et Désirée.
-
-Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.
-
-Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le
-bonheur de Joseph.
-
-Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme
-prétendant sérieux.
-
-Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.
-
-Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux
-échecs féminins successifs.
-
-Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine
-chétive et son avenir problématique.
-
-Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.
-
-La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son
-irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de
-cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était
-appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et
-d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les
-bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour
-l'impératrice Joséphine.
-
-Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut
-brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la
-retrouverons reine de Suède.
-
-Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa
-femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le
-village immortel de Jemmapes.
-
-
-
-
-XVI
-
-JEMMAPES
-
-
-Robespierre avait dit: La guerre est absurde.
-
-Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!
-
-C'était le _Credo_ républicain.
-
-La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni
-armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,--rien de ce qui permet à un
-peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son
-territoire pour barrer la route à l'invasion.
-
-Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez,
-Dillon, Custine, Valence.
-
-Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,
-était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret,
-devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince
-royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse
-et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui
-ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de
-couronne.
-
-Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans
-l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé
-Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune
-prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au
-centre.
-
-L'armée,--il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants
-équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et
-du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à
-la hâte,--n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le
-peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes
-qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol
-natal.
-
-Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_,
-la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse.
-
-Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...
-
-Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes
-mercenaires.
-
-A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République,
-commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et
-Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait
-devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.
-
-Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une
-bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant
-les formidables positions de Jemmapes.
-
-Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,
-aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes,
-Berthaimont, Jemmapes.
-
-Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes,
-des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une
-artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois,
-la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à
-déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des
-collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les
-conscrits de la liberté avaient à enlever.
-
-Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur
-d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses
-ordres Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent
-prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu
-d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes,
-la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils
-aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans
-cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.
-
-Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une
-attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille,
-livrée au grand soleil.
-
-Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en
-demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite;
-Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,
-occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général
-Ferrand manoeuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de
-s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les
-flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons
-séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés
-entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie
-autrichienne.
-
-Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on
-passa la nuit à s'observer.
-
-Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le
-château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les
-deux armées.
-
-Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des
-Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu
-des Autrichiens.
-
-Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme
-poste avancé par les deux états-majors.
-
-Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré
-sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles
-autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque
-petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.
-
-Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des
-Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà
-pris position.
-
-Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement
-occupée par ses hôtes naturels.
-
-Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il
-avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de
-Blanche.
-
-Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le
-baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les
-suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas
-hésité à hâter les préparatifs de son mariage.
-
-Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence
-sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses
-plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve
-vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le
-baron se trouvait donc absolument libre...
-
-Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il
-posséderait Blanche.
-
-Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment
-et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage,
-l'ennemi--pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les
-soldats français--pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait
-répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.
-
-Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires
-n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du
-marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées
-impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.
-
-Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut
-comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et
-répondit:
-
---Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas
-la traîner de force à l'autel!
-
-Le baron avait grommelé:
-
---Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette
-jeune rebelle!
-
-Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du
-château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...
-
-A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant
-de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On
-attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat
-des hostilités.
-
-Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant
-recevoir personne.
-
-Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien;
-elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui
-était réservé.
-
-Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un
-qui tardait...
-
-Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...
-
-C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...
-
-La poitrine serrée, le coeur battant et s'arrêtant avec des sursauts
-douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement
-nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante
-femme...
-
-Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se
-trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant,
-ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était
-survenu...
-
-Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui
-faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le
-devinait pas.
-
-Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...
-
-Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du
-13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur
-reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot
-et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies
-explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...
-
-Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de
-Laveline se trouvait au château...
-
-Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la
-veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer
-au château...
-
-Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et
-aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle
-verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit
-Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des
-baïonnettes de Lefebvre...
-
-On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et
-l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.
-
-Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux
-pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit
-à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.
-
-Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé
-l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant
-les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre
-contact.
-
-Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà
-au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:
-
---Dors... petit, je vais chercher ta mère!...
-
-Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des
-Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du
-retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.
-
-Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier
-avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue
-et maigre...
-
-La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui
-apparut...
-
-Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et
-dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans
-le voisinage:
-
---Qui va là?...
-
-Elle visait en même temps, prête à faire feu...
-
---Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle
-crut reconnaître.
-
---Qui ça, un ami?...
-
---Mais... La Violette, pour vous servir.
-
---Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine
-reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le
-bataillon se moquait volontiers.
-
-La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de
-quolibets et de brimades chaque jour.
-
-Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.
-
---Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire
-peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un
-poltron?
-
-La Violette, timidement, fit quelques pas.
-
---J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour
-lors j'ai voulu vous suivre...
-
---Pour m'espionner?
-
---Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du
-danger là où vous allez...
-
---Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te
-faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!
-
---Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le
-danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne
-occasion ce soir...
-
---Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de
-l'insistance de l'aide-cantinier.
-
---Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots,
-parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...
-
---Tu ne voulais pas être vu?
-
---Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis
-que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous,
-m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.
-
---Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus
-surprise.
-
---Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon,
-et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant,
-m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à
-la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je
-suis hardi... je ne me reconnais plus.
-
-Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.
-
-Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à
-cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.
-
---Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant.
-Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.
-
-La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet
-rond... on eût dit une bosse mobile.
-
-Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière,
-d'où les deux coups de feu étaient partis...
-
-Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la
-houblonnière...
-
-Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une
-lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la
-silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient
-jusqu'à Jemmapes.
-
---Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes
-autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La
-Violette qui fuyait ainsi.
-
-Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:
-
---C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le
-remplacera difficilement à la cantine.
-
-Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière,
-et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà
-les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre
-comme elles, La Violette.
-
-Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les
-feuilles.
-
---C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
-
---J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait
-l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au
-fourreau.
-
---Où est-il? demanda Catherine.
-
---Là... dans les houblons!...
-
---Il est mort?...
-
---Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir
-affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la
-course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me
-gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait
-sur le dos...
-
---Qu'est-ce donc?...
-
---La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...
-
---Pourquoi faire?...
-
---Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le
-tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas
-mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc,
-si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va
-donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs
-sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...
-
---Tu n'as donc plus peur?...
-
---La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!
-
---La Violette, tu es un brave!...
-
---Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne
-suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si
-fort!...
-
---La Violette... je te défends de parler comme ça...
-
---C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent
-que le terrain est déblayé...
-
-Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se
-révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait
-pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux
-Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...
-
-Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si
-aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à
-deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.
-
---La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale,
-je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de
-danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?
-
---Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...
-
---Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir
-le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je
-vais...
-
---Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...
-
---Bien! tais-toi!... et ouvre l'oeil!...
-
-Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant
-de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...
-
-Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.
-
-Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où
-pénétrer facilement dans les jardins.
-
-Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit
-signe à La Violette de l'aider à grimper.
-
---Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout
-joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine,
-qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.
-
-Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se
-dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers
-une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.
-
-
-
-
-XVII
-
-LA MESSE DE MARIAGE
-
-
-Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue
-décisive, avaient terminé leurs accords.
-
-Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme,
-cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il
-ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres
-mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais
-le marquis.
-
-Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le
-baron.
-
-Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de
-Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer
-ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux
-voeux de Lowendaal.
-
-Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de
-Beaurepaire, agissait par contrainte.
-
-Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une
-opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan,
-Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.
-
-Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa
-participation aux manoeuvres frauduleuses des instigateurs de cette
-vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus
-qu'équivoque.
-
-Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour
-autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès,
-vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.
-
-Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son
-rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à
-l'échafaud.
-
-Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.
-
-Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de
-Blanche était pris entre deux feux.
-
-Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.
-
-Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du
-baron.
-
-M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où
-il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de
-sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à
-mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le
-remords d'une sorte de parricide?
-
-Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que
-balbutier des paroles sans suite.
-
-Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni
-pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que
-sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant
-était né de son amour?
-
-Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche
-essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour
-avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de
-Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il
-n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de
-son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il
-comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la
-faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été
-aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...
-
-Il y avait donc, au fond du coeur de M. de Lowendaal, une
-espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister
-dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la
-poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.
-
---Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie
-cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à
-obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je
-devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...
-
-Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les
-préparatifs du mariage.
-
-Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne
-tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister
-encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.
-
-Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son
-enfant...
-
-Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?
-
-La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre
-convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa
-poursuite.
-
-Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait
-Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...
-
-La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la
-campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une
-femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.
-
-Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées
-qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses
-sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine
-avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à
-retarder son voyage.
-
---Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je
-reverrai jamais mon enfant?...
-
-Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on
-préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être
-la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...
-
-Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...
-
-La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.
-
-Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes
-étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les
-troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins
-insoupçonnée.
-
-Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se
-rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de
-son petit Henriot...
-
-Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une
-fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé,
-elle recevrait du marquis des ressources.
-
-Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...
-
-Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait
-de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et,
-par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture
-et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui
-ferait chercher un gîte...
-
-Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la
-porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les
-corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à
-chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.
-
-Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...
-
-Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...
-
-La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en
-traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du
-château.
-
-Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle
-serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre
-dans ces halliers ténébreux...
-
-Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et
-qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens
-de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées
-derrière un arbre, deux formes étranges...
-
-Elle tressaillit, elle s'arrêta...
-
-Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...
-
-La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...
-
-Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis
-une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords
-relevés...
-
-Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:
-
---Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...
-
---Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais
-appeler...
-
---N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle
-Blanche de Laveline...
-
---Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je
-distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait
-lui rendre son enfant.
-
-Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à
-Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et
-qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire,
-pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au
-milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.
-
---Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant
-d'apprendre une terrible nouvelle.
-
-Elle fut bien vite rassurée.
-
---Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la
-cantinière.
-
-Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit
-Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e.
-
-Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.
-
-Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au
-jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée
-autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château.
-Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder
-au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les
-éclaireurs, était folie!
-
---C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux
-armées! dit gaiement Catherine.
-
-Et La Violette ajouta:
-
---Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est
-effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le
-meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des
-Autrichiens dans la houblonnière!
-
-Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait
-raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.
-
-Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait
-fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit
-même, éternellement liée au baron de Lowendaal.
-
-Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura:
-Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un
-bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée,
-grommela-t-elle en regardant La Violette...
-
---Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à
-l'aide-cantinier.
-
---Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas
-retourner au camp et je ramènerai le petit.
-
-Catherine haussa les épaules.
-
---Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les
-bras...
-
---Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine,
-permets-moi de t'accompagner...
-
---Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...
-
---Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque
-chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!
-
-Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle
-on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix
-les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres
-dont l'ombre pouvait les protéger.
-
-Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à
-l'un de ses domestiques:
-
---Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est
-avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son
-père...
-
-Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la
-chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.
-
---Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition!
-murmura Blanche.
-
---Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen,
-mais il est bien chanceux, dit Catherine.
-
---Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout
-braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas
-à la chapelle!...
-
---Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de
-dérouter un quart d'heure leurs recherches...
-
---Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir
-du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les
-avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc
-oserait ainsi prendre ma place?
-
---Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre...
-Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui
-sort.
-
-Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour
-la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en
-passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage
-célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée
-la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence
-du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la
-cérémonie et pour le voyage.
-
-Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.
-
-Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution
-de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique
-cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle
-nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...
-
-Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se
-fondre dans la nuit...
-
-Ils avaient alors atteint la limite du parc...
-
-Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle
-allait bientôt embrasser son enfant.
-
---Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine
-avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?...
-Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux
-notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.
-
-Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le
-souper terminé, les domestiques bavardaient.
-
-Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:
-
---Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la
-chapelle!...
-
-Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et
-prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu
-longue pour sa taille.
-
-Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près
-d'elle la surprirent.
-
-Le baron parlait.
-
---Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...
-
---Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le
-surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous
-prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire,
-il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à
-présent.
-
---Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.
-
---Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai
-retenu...
-
---Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir
-l'officier qui commande!...
-
-Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.
-
---Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils
-surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...
-
-Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir,
-courir au camp français et donner l'alarme?...
-
-Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses
-persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...
-
-Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de
-regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.
-
-Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de
-voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats
-de son mari.
-
---Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.
-
-Son insouciance reprit le dessus bien vite.
-
---Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un oeil, et
-ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé,
-arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez
-nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...
-
-Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils
-préparés, devant l'autel, pour les époux.
-
-Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.
-
-Il parut ne faire aucune attention à elle.
-
-Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les
-ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche
-vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.
-
---Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non
-célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la
-tristesse de l'édifice religieux.
-
-L'attente lui parut longue.
-
-Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.
-
-Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.
-
-Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa
-complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se
-retourner.
-
-Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était
-approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix
-basse, de son rituel.
-
-Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait
-sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire
-aux lèvres, et lui dit galamment:
-
---J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de
-vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père...
-bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités
-et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos
-côtés!
-
-Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.
-
-Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:
-
---C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue
-raisonnable!...
-
-Et il ajouta plus haut:
-
---Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce
-n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à
-nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du
-général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu,
-c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...
-
-Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un
-mouvement brusque.
-
-Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.
-
-Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.
-
---Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.
-
---Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.
-
-Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras,
-marmottant:
-
---_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_
-
-Et il attendait qu'on répondît:
-
---_Et cum spiritu tuo!..._
-
-Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.
-
-Les officiers autrichiens s'étaient approchés:
-
---Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui
-qui paraissait le chef.
-
---Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au
-13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se
-dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit,
-à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les
-officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont
-Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette,
-comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et
-sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.
-
-
-
-
-XVIII
-
-DETTE DE RECONNAISSANCE
-
-
-Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur
-l'épaule de Catherine:
-
---Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.
-
---Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici
-en visite... en parlementaire...
-
---Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont
-j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes
-Française et en territoire autrichien... je vous garde!...
-
---Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...
-
---Vous êtes cantinière...
-
---Les cantinières ne sont pas des soldats...
-
---Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme
-espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il
-commanda:
-
---Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme...
-qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il
-conviendra de faire d'elle...
-
-Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à
-la chambre de Blanche, revenait effaré:
-
---Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice
-d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline,
-ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux,
-s'adressant à Catherine.
-
-Celle-ci se mit à rire.
-
---Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron,
-vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp
-français... c'est là qu'elle vous attend!...
-
---Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...
-
-Le marquis se pencha à l'oreille du baron:
-
---Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été
-retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...
-
-Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.
-
---C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce
-qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle
-est amoureuse de Dumouriez?
-
---Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.
-
---Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.
-
---Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez
-jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la
-Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.
-
-Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi
-pour relever les paroles narquoises de Catherine.
-
-Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté
-contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.
-
-Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron
-apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une
-menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler
-dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun
-espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en
-lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.
-
-Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.
-
-C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître
-Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait
-l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.
-
---Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot
-d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour
-moi!... A nous deux, madame la baronne!
-
-Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un
-des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et
-s'élança dans la campagne...
-
-L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:
-
---Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation
-à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...
-
---Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il
-exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la,
-obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de
-Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a
-parlé...
-
-L'officier répondit tranquillement:
-
---Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison
-porte conseil, demain elle nous répondra...
-
---Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne
-parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.
-
---Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses
-hommes.
-
-Et il ajouta:
-
---Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si
-elle résiste.
-
-Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui
-fermait le choeur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter
-l'ordre.
-
---N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...
-
-Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua
-sur les soldats qui s'arrêtèrent.
-
---Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous
-fait peur à présent!...
-
-Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le
-silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de
-tambour...
-
-C'était le pas de charge qu'on battait...
-
---Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.
-
-La panique fut soudaine, irrésistible.
-
-Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs
-traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se
-replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une
-surprise par l'avant-garde de Dumouriez.
-
-Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...
-
-La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce
-qui s'était accompli, achevait son office...
-
-Le tambour cependant battait toujours plus fort...
-
-Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit
-déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La
-Violette...
-
---Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...
-
---Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé
-à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée,
-nous serions plus chez nous?...
-
-Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit
-solidement la barre.
-
-Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers
-le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille
-française, commandée par Lefebvre.
-
-Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à
-cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez,
-avec son petit Henriot.
-
-Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant
-pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la
-chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail,
-il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.
-
-L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les
-kaiserlicks...
-
---Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à
-Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même,
-si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.
-
---Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.
-
---A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je
-donne le signal...
-
---Quel signal?...
-
---Un coup de feu...
-
---Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce
-bruit?... on dirait des chevaux?...
-
-Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet
-l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.
-
---Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son
-fusil qu'il portait en bandoulière.
-
-Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:
-
---Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.
-
---Ne tire pas! dit-elle vivement.
-
---Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos
-kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains
-rien...
-
---Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber
-Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous
-échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...
-
---Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!
-
-On cogna rudement à la porte, et une voix cria:
-
---Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...
-
-Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut
-ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se
-discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes,
-dans la nuit.
-
-Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.
-
-Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.
-
-C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des
-prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...
-
-Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et
-des sabres.
-
-L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être
-sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.
-
-Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné,
-et qui semblait un officier supérieur.
-
---Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...
-
---La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme
-colonel.
-
---Ce sont deux espions... les ordres sont formels...
-
---Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire
-en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.
-
-Catherine avait entendu:
-
---Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de
-guerre...
-
---La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.
-
---Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne,
-dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous
-fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez
-cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de
-grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne
-tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos
-prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine,
-nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...
-
-L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement
-de surprise.
-
-Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle
-qui venait de parler ainsi.
-
---Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui
-servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse...
-qu'on nommait madame Sans-Gêne?
-
---La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine
-Lefebvre, c'est mon mari!...
-
-Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers
-Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face,
-il lui dit:
-
---Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...
-
-Catherine recula d'un pas, disant:
-
---Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme
-dans un brouillard que votre personne m'apparaît.
-
---Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la
-matinée du 10 août?...
-
---Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien?
-s'écria Catherine.
-
---Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui
-vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous
-embrasse, vous à qui je dois la vie!
-
-Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers
-lui...
-
-Mais Catherine, reculant, dit vivement:
-
---Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce
-que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité...
-vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé...
-sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure,
-pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous
-retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des
-soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui
-s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon
-mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi,
-tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un
-aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens
-qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je
-ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...
-
-Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre
-produisirent en lui une émotion extraordinaire.
-
---Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me
-reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre
-vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la
-destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent,
-elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne
-m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août,
-moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée
-impériale victorieuse...
-
---Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.
-
---Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de
-l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la
-dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la
-blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...
-
---Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette?
-dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec
-fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier
-ennemi.
-
---Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui
-éviter le traitement réservé aux espions...
-
---Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne
-sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre,
-la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon
-qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens.
-Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je
-pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va
-recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime
-son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la
-guerre!...
-
---Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si
-ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai
-mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est
-pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais
-m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai
-traînée ici!...
-
---Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans
-cette demeure?
-
---Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se
-serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...
-
---Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers
-Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?
-
---C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de
-Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...
-
---Et vous avez risqué?... Oh! brave coeur!... Et où est-il, mon
-enfant?...
-
---En sûreté au camp français... auprès de sa mère...
-
---Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que
-m'apprenez-vous?...
-
---Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à
-épouser le baron de Lowendaal...
-
---Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?
-
---Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.
-
---Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette,
-dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le
-répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes
-qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...
-
-Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine:
-
---Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je
-l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de
-Paris...
-
---Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine
-très crâne.
-
-Neipperg ne répondit rien.
-
-Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:
-
---Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp...
-Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir
-assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être
-les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous
-prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...
-
---Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour
-l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce
-garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous
-sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons,
-adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas
-accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La
-Violette.
-
-Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La
-Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le
-poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et
-son rire de défi aux lèvres.
-
-Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit
-ironiquement:
-
---A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses
-voltigeurs, avant midi!...
-
-
-
-
-XIX
-
-AVANT L'ATTAQUE
-
-
-Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.
-
-Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui
-serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit
-Henriot.
-
-Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un
-enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?
-
-Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par
-Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait
-libre et pouvait encore être à lui.
-
-Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient
-disparu.
-
-Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le
-marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les
-attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.
-
-Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là
-pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui
-appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.
-
-Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il
-les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur
-radieux...
-
-Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en
-quel endroit retrouverait-il son enfant?...
-
-La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les
-lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à
-l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de
-Jemmapes à Mons la flamme des canons...
-
-Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans
-nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée
-impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient
-les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir
-contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy
-n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait
-revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre
-tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne
-annonçant la défaite des sans-culottes.
-
-Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche
-et son enfant?...
-
-L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui
-suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée,
-incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.
-
-Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui
-étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand
-une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du
-château transformé en quartier général, où les officiers qui
-l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du
-général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les
-différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...
-
-Il s'informa de la cause de ce tumulte.
-
-On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés
-de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à
-l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait
-qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M.
-de Lowendaal.
-
-Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.
-
-Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant
-la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que
-Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel
-malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...
-
-Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...
-
-C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à
-travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.
-
-Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...
-
-Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un
-rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de
-Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée
-au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine
-Lefebvre.
-
-Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était
-dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger...
-
-Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant
-endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.
-
-Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient
-rejetées...
-
-Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre
-maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris
-dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que
-portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits
-du petit être reposant...
-
-C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des
-yeux effarés...
-
-Elle poussa un grand cri:
-
---Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le
-coeur déchiré d'angoisse.
-
-La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:
-
---Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir
-tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...
-
-Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,--un
-civil,--qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un
-enfant endormi...
-
-Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.
-
-On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent
-donnés.
-
-Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se
-souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu
-s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se
-lever, s'élancer à sa poursuite...
-
-L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.
-
---Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout
-encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...
-
---Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec
-obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser
-partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet
-enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de
-qui agissait-il?
-
-L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui
-s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.
-
-Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui
-avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant
-cette grande souffrance:
-
---Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la
-trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la
-trahison sans doute...
-
---Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant
-espoir.
-
---Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme
-celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...
-
-Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe
-qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui
-avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant
-Beaurepaire.
-
-Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la
-cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit
-du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le
-domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...
-
---Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée
-Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé
-Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de
-la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à
-jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du
-baron.
-
-Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche,
-subitement ranimée, s'était remise en route.
-
-Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi
-les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant
-les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était
-revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son
-enfant volé.
-
-Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux
-menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...
-
-Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il
-s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.
-
-Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la
-jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune
-trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.
-
-Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à
-l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.
-
-Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne
-ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son
-précieux fardeau.
-
-Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris
-la route de Bruxelles.
-
---Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma
-un peu Blanche.
-
---Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche
-impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...
-
---Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que
-je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai
-revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre
-enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...
-
-Blanche poussa un soupir et dit:
-
---Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette
-journée vont me paraître longues!...
-
-Neipperg réfléchissait profondément.
-
---Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici,
-seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne
-puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait
-être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire
-respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même
-l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi...
-Blanche, me comprenez-vous?...
-
-Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.
-
-Neipperg continua:
-
---Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal,
-croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...
-
---Je résisterai... je me défendrai...
-
---Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils
-s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour
-réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche,
-avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien
-que votre volonté?
-
---Que faut-il faire?
-
---Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en
-votre nom et au mien...
-
---Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié
-au vôtre?...
-
---Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont
-rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que
-vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...
-
-Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de
-celui qui allait devenir son époux.
-
---Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit
-Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses
-paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller...
-il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa
-bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des
-époux!...
-
-Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un
-instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait
-comtesse de Neipperg...
-
-A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les
-époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son
-contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade
-éclata dans le vallon au pied de la chapelle...
-
-Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du
-combat...
-
---Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe
-d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...
-
-Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une
-union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande
-victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées
-formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.
-
-
-
-
-XX
-
-LA VICTOIRE EN CHANTANT...
-
-
-Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la
-crête de Jemmapes,--les paysans belges opprimés par l'Empire que la
-victoire des sans-culottes allait affranchir,--virent un inoubliable et
-majestueux spectacle...
-
-Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons
-couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant
-des feuilles séchées.
-
-Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens,
-garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les
-hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie,
-les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient,
-papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée
-automnale.
-
-Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades,
-abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe,
-avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.
-
-L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure
-des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes
-à cracher la mitraille.
-
-La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait
-au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche
-appuyée à la chaussée de Valenciennes.
-
-Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois
-rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant
-d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total
-de près de cent bouches à feu.
-
-L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée
-aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs
-expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie
-foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de
-marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi
-terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque
-certitude de la victoire.
-
-De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain
-sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec
-l'aurore, ouvrit la bataille.
-
-Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide,
-ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit
-qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.
-
-Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le coeur plein
-d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner
-avant midi...
-
-Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine
-couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre
-de torrent...
-
-Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les
-musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la
-_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations
-des obusiers...
-
-De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par
-l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de
-l'hymne terrifiant de la Révolution...
-
-Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux
-Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes,
-citoyens!... formez vos bataillons!...
-
-Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation
-entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...
-
-La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues,
-la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces
-hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis,
-sous ses vagues de plus en plus hautes...
-
-Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...
-
-Le canon et la baïonnette furent seuls employés...
-
-De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à
-l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les
-ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs,
-enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les
-cavaliers en un instant culbutés...
-
-Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques,
-furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup
-portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont
-les mains pour la première fois maniaient le fusil.
-
-Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général
-Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la
-résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui,
-bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.
-
-Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait
-les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint
-l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos
-guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les
-surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble
-magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil,
-ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent
-la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les
-hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à
-Mons.
-
-Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade,
-sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit
-sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce
-point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la
-suite sous le nom de Louis-Philippe.
-
-Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers
-retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons
-parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les
-braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se
-battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de
-Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui
-préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les
-vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le
-baptême de la gloire.
-
- * * * * *
-
-Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.
-
-L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le
-repas du soir.
-
-On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros
-en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à
-l'humanité!...
-
-Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de
-Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de
-sang, car il avait, lui aussi, terriblement manoeuvré avec l'arme
-blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.
-
-Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat
-dit tout à coup:
-
---Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on
-voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des
-Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...
-
---Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre
-philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments,
-vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.
-
---Eh bien! major, il y avait un enfant...
-
---Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était
-approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de
-rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.
-
-René ajouta:
-
---La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un
-enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au
-milieu des balles?...
-
---Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.
-
---Vous avez eu le coeur de laisser cet innocent exposé à la
-mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!
-
---Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques
-camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec
-prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon,
-ce silence, cette tranquillité...
-
---C'était sage, dit le major... Continue...
-
---Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave,
-nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus
-rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement
-appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous
-trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et
-qui nous dit, en nous voyant:--C'est Léonard!... Il s'est sauvé par
-là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une
-cour extérieure.
-
---Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une
-lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...
-
-C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du
-récit du soldat.
-
-Elle dit vivement:
-
---Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et
-rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en
-suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron
-de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.
-
-Celui-ci secoua la tête:
-
---Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...
-
---Tu l'as abandonné, malheureux?
-
---Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez
-Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les
-Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors,
-nous avons battu en retraite...
-
---Mes amis, s'écria Catherine, des gens de coeur il n'en manque
-pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?...
-peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne
-parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.
-
---C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.
-
---On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.
-
---Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un
-troisième.
-
-Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:
-
---Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de
-poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la
-peine qu'on risque sa peau comme ça...
-
---J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque
-Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop
-lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour
-cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez
-bien, les enfants!... bonsoir!...
-
---Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le
-Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...
-
---Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut.
-Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de
-coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons
-impériaux.
-
---Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il
-s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que
-ce misérable Léonard a abandonné dans le château.
-
---Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule,
-dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu
-une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le
-capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un
-coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...
-
---Et tu l'as tué, le capitaine?...
-
---Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller
-nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se
-battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le
-capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me
-laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je
-l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq
-dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces
-Allemands!...
-
---Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...
-
---Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous
-verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...
-
-Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre
-se dessina, leur barrant le passage...
-
-Catherine eut un mouvement de surprise:
-
---Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.
-
---Il vient avec nous! dit René aussitôt.
-
---Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit
-l'aide-major.
-
-Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les
-débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de
-Jemmapes.
-
-Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit
-Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.
-
-Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du
-champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du
-régiment.
-
-
-
-
-XXI
-
-L'ÉTOILE
-
-
-Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place
-forte de la trahison.
-
-Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la
-ville, avec l'arsenal, à la coalition.
-
-Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents
-oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne
-sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.
-
-A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait
-dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie,
-les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par
-haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à
-jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.
-
-Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au
-Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de
-jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les
-Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,
-surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et
-la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu,
-Napoléon Bonaparte.
-
-La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à
-la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,
-des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de
-fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que
-celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir
-des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.
-
-L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont
-Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se
-rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés,
-qui furent le noyau de la future armée d'Italie.
-
-Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats
-devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais
-peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant
-marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait
-par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers,
-appartenant à la noblesse.
-
-Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et
-Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les
-soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.
-
-Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant
-Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue
-par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience
-militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient
-défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille.
-Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une
-pièce d'artillerie.
-
-Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte
-s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant
-Salicetti.
-
-Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle,
-quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie
-ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces
-étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte
-anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.
-
-Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre,
-mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de
-l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui
-confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.
-
-En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du
-matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.
-Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on
-parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville
-bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût
-battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!»
-dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de
-l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La
-coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et
-Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de
-génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier
-général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.
-
-Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire
-son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de
-l'établissement de ses frères et soeurs, son idée fixe.
-
-Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant
-de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille
-d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se
-mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de
-regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant
-Clary.
-
-Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et
-l'irriter.
-
-Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans
-quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.
-
-Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à
-Saint-Maximin, dans le Vaucluse.
-
-Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire
-d'une auberge où il prenait ses repas.
-
-Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine.
-Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du
-futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait
-épouser Lucien.
-
-L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à
-son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se
-gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon
-de solder le compte de ce mauvais payeur.
-
-Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour
-belle-soeur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur.
-Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi
-les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée
-grandissante.
-
-Il rompit toute relation avec son frère.
-
-A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et
-résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises
-d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.
-
-On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle
-allait devenir mère:
-
- «Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris
- d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois,
- j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien
- d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je
- vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte
- votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me
- refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous
- dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes
- enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la
- fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que
- j'ai pour vous!»
-
-Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste
-demeura consignée à la porte de son coeur.
-
-Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son
-amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se
-proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.
-
-Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.
-
-Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les
-thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant
-la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de
-marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put
-se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.
-
-Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser
-les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à
-l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en
-Vendée.
-
-Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,
-accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.
-
-Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la
-guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de
-l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de
-l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme
-général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la
-disgrâce de Dubois-Crancé.
-
-Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste
-successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un
-terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui
-dit sèchement:
-
---Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!
-
---On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit
-cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.
-
-Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée,
-fut rayé de l'armée.
-
-Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait
-retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph
-ne lui était venu en aide.
-
-Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se
-souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au
-moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.
-
-L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la
-fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme:
-«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère
-Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me
-détourner lorsque passe une voiture.»
-
-Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa
-pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute
-rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il
-donnera son coeur, son nom, et qui en échange lui apportera la
-satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et
-l'accès dans la société qui se reconstitue.
-
-Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en
-réalité...
-
-La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La
-Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se
-retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention
-resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection
-dans Paris.
-
-Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections
-réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier
-(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut
-l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du
-couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du
-4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés
-triomphaient. Il était huit heures du soir.
-
-Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les
-événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à
-prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.
-
-Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se
-ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.
-
-Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant
-l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.
-
-Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille,
-destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et
-bientôt de la nation.
-
-Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et
-fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la
-France éblouie.
-
-
-
-
-XXII
-
-YEYETTE
-
-
-La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.
-
-Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.
-
-Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui
-avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait
-obscur et sa situation précaire.
-
-Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit
-d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des
-vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à
-l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents
-dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête
-de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»
-
-Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en
-péril de la République.
-
-Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.
-
-Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon
-lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.
-
-Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en
-prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.
-
-Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de
-réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée
-Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.
-
-Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde
-du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public,
-en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:
-
- «Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux
- aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du
- Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses
- connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce
- puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les
- ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité
- par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.
-
- »Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les
- citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de
- camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs
- de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du
- génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de
- première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
- d'artillerie.»
-
-Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.
-
-Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la
-Convention et rétablir l'ordre légal.
-
-Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses
-collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le
-militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun
-jouait sa vie.
-
-Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.
-
-Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit
-qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte
-et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.
-
---Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.
-
-Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité
-vertigineuse et insensible des sphères célestes.
-
-Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois
-injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de
-répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à
-l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une
-brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher
-une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre
-civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des
-sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les
-incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au
-peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu,
-il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de
-Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et
-devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la
-Révolution, auxquels il était étranger.
-
-Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra
-les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la
-force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de
-Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des
-armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction,
-la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était
-la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les
-Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les
-principes et les libertés de la République anéantis avec les
-conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la
-Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait
-s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle
-que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.
-
-Relevant la tête, il répondit à Barras:
-
---J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai
-au fourreau que l'ordre rétabli...
-
-Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention
-était définitive et Barras disait à la tribune:
-
---J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général
-Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes
-que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait
-distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la
-Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en
-second de l'armée de l'intérieur.
-
-Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait
-seul investi du commandement.
-
-Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se
-fendait d'une façon cynique et dérisoire.
-
-Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez
-madame Tallien.
-
-Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé
-le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9
-thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.
-
-Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque,
-Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se
-rendit à une soirée de la belle courtisane.
-
-Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser
-s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de
-muscadins pimpants et de généraux empanachés.
-
-Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans
-poudre,--et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur
-accommodement,--une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses
-bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en
-avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé
-était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et
-un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du
-grade.
-
-Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui
-donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la
-division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément
-au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en
-activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité,
-n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame
-Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du
-drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer
-aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un
-sauveur vêtu à peu près proprement.
-
-Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais
-sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les
-choses changèrent.
-
-Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot,
-Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir
-de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à
-secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se
-contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie
-et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait
-à l'intervention de madame Tallien.
-
-Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend
-Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un
-consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se
-trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts
-d'agrément, le dessin, la musique.
-
-Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu
-général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la
-Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va
-entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses
-idées matrimoniales.
-
-Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le
-poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure
-et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.
-
-Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et
-infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la
-domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et
-souvent les dérègle.
-
-Il devint amoureux.
-
-Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège
-voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage,
-dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le
-diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme
-légère.
-
-Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait
-remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que
-Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.
-
-Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.
-
-Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles,
-audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur
-exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect
-d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.
-
-Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née
-le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la
-Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph
-Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille,
-venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,
-chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune
-et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car
-Joséphine avait encore deux soeurs: Catherine-Marie-Désirée et
-Marie-Françoise.
-
-Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari
-souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de
-Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais
-provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du
-marquis.
-
-Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se
-trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle
-parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre
-de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de
-son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où
-sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de
-Brienne.
-
-Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2
-septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le
-ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait
-sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le
-désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux
-côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce
-mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et
-surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde,
-le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.
-
-A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de
-plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours
-nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ
-n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont
-elle se montrait friande.
-
-Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des
-amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la
-société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais
-faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à
-aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la
-situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de
-Versailles.
-
-M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement
-lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt
-alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à
-propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique,
-en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M.
-Scipion de Roure.
-
-Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais,
-député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la
-Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la
-nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les
-emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines
-pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de
-l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois
-président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue
-de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.
-
-Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où
-fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut
-se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante,
-féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel
-de la rue de l'Université dont elle était la reine.
-
-Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons.
-Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit
-le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère
-et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un
-patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les
-traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut
-guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons
-s'ouvraient, et il eût été sauvé.
-
-Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle,
-dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.
-
-Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé
-pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de
-la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a
-déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.
-
-Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne
-d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette
-crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son
-cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait.
-«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette
-lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière
-consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité
-doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout
-dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné,
-car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour
-pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus
-craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»
-
-Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se
-consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était
-à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.
-
-Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de
-l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité,
-proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes
-semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et
-l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée,
-aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et
-qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises,
-commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de
-passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste
-fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une
-crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il
-l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au
-Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile
-nouveau,--au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent
-proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de
-thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près
-de Couthon et de Soubrany.
-
-Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et
-Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût
-aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle
-les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers
-et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait
-jetait dans ses jupes.
-
-La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une
-déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de
-titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la
-Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du
-naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.
-
-Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen
-Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un
-jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de
-vendémiaire.
-
-Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui,
-d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le
-disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui,
-passait grave, indifférent, souverain déjà.
-
-La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières,
-ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.
-
-En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit
-attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant
-des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.
-
-Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte,
-fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:
-
-«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on
-pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les
-souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une
-figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de
-sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin
-dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa
-première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la
-beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits
-dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul...
-dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait
-l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure
-aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux
-directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»
-
-Le portrait, peu flatté, paraît exact.
-
-Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux
-jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses
-voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient
-certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.
-
-Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête.
-Bonaparte sortit de chez la Tallien le coeur bouleversé, les yeux
-brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la
-première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui
-n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la
-conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse
-besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit
-se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.
-
-
-
-
-XXIII
-
-MADAME BONAPARTE
-
-
-Bonaparte,--dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et
-qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de
-l'intellect,--fut amoureux de Yeyette avec emportement.
-
-Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour.
-Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle
-que son coeur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une
-femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes
-antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.
-
-Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont
-il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de
-lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord
-au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes
-militaires, en lui parlant stratégie.
-
-Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable:
-n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit
-gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais
-n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne
-cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la
-grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait,
-lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien
-régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et
-vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour
-un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction
-nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond
-de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne
-fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils
-pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de
-leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent
-que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage
-amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur
-admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette
-exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme
-une reine!»
-
-Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance
-absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la
-distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu
-auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux
-langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur
-ses talents militaires.
-
-Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si
-logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de
-toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les
-embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande;
-un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant
-l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous
-enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur
-qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève
-a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée
-objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en
-Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller
-vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une
-idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair
-marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais
-écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle
-sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc
-informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du
-premier amant...
-
-Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.
-
-Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il
-avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat,
-sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin
-et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche,
-deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé,
-ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un
-cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type
-physique de son imagination.
-
-Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait,
-qu'il espérait, qu'il voulait.
-
-Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère,
-prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question
-d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus
-pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà.
-Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces
-d'un collégien.
-
-Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille
-pour épouser Désirée, la soeur de madame Joseph Bonaparte, prouvait
-qu'il n'était pas indifférent à la dot.
-
-Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec
-une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un
-rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages.
-Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus
-elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.
-
-Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº
-6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe
-de vraie vicomtesse.
-
-Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante
-d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le
-général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des
-perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite.
-Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait
-pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était
-l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle
-passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle
-Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du
-commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement
-s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis,
-dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné
-militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille
-Beauharnais.
-
-Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de
-broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son
-jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de
-chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine,
-habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en
-soeur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du
-luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.
-
-La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne
-Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de
-bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques
-s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très
-coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très
-peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline,
-produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.
-
-Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée,
-la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine
-comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à
-fouler sous l'impétuosité de ses caresses.
-
-Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités
-extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son
-milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les
-exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait
-arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.
-
-Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle
-se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après
-tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras.
-Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot,
-qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire.
-Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le
-tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais oeil ce
-mariage?
-
-Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.
-
-Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le
-citoyen Barras, membre du Directoire.
-
-
-
-
-XXIV
-
-CHEZ BARRAS
-
-
-Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit
-annoncer.
-
-Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la
-Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu
-presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat
-des chairs.
-
-Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser
-toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches,
-bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute
-la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.
-
-Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte,
-Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode,
-courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à
-l'empire des grâces. Au fond du coeur, cette démarche qu'elle
-risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant
-directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée,
-aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde
-déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.
-
-Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une
-parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne
-lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que
-son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la
-journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que
-son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et
-n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes
-avilis.
-
-Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été
-historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des
-boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes
-diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras,
-démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes
-d'un roué de la Régence.
-
-Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-coeur qui était un
-casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce
-révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet
-rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va
-sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du
-roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable
-assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13
-vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129
-voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5
-membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres
-présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient
-Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot.
-Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le
-Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe
-parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau
-directorial, ses moeurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses
-collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell,
-enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme
-Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant,
-théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu,
-tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté,
-regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des
-moeurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.
-
-Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu
-des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il
-soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque
-nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du
-Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait
-admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale
-rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi
-de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses
-formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes
-qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses
-jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant:
-à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable,
-celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours
-Mardi-Gras.
-
-La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge
-et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras
-évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect,
-l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On
-s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs
-brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la
-charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au
-milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses
-dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui
-semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup,
-comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque
-étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais
-plus les âges pacifiés ne reverront.
-
-Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans
-ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le
-voluptueux et intelligent Barras.
-
-Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société.
-Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela,
-très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du
-Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés
-attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La
-Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui
-repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas
-seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras.
-C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui
-d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer
-la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie
-crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères
-s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en
-fit un festin de Trimalcion.
-
-Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors
-comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire.
-Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient
-en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur
-premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en
-emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de
-jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot
-toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge,
-Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de
-survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de
-l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!»
-Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette
-société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.
-
-Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en
-particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du
-directeur.
-
-Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit
-de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une
-discussion.
-
---Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine
-reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en
-faut...
-
---Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait
-Barras.
-
---Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc:
-tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée
-d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant
-que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!
-
---Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les
-ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...
-
---Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du
-sang!...
-
---Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des
-arrêts de mort?
-
---Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec
-Robespierre...
-
---Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans
-d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution
-chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...
-
---Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.
-
---Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je
-te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose
-nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui
-aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi
-et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait
-d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce
-n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...
-
-Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer
-la porte avec violence.
-
-Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui
-dit:
-
---Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à
-l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien
-particulier?
-
-Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs
-passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à
-renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un
-caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent,
-sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant
-l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux,
-aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du
-moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son
-côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été
-flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président
-de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais
-il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et
-la saveur de voluptés rapidement écoulées.
-
-Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:
-
---On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?
-
---Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est
-l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?
-
---Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en
-souriant Joséphine.
-
---Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si
-vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant
-ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous
-seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent
-mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les
-sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière
-d'aparté.
-
---Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins
-d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.
-
---C'est très louable, mais l'aimez-vous?
-
---Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas...
-d'amour...
-
---Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de
-mine...
-
---Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état
-de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,--vous savez qu'à
-la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,--trouvent
-l'état le plus fâcheux pour l'âme...
-
---Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...
-
---L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de
-conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà
-pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru
-fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus
-commode de suivre la volonté des autres...
-
---Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?
-
---Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il
-a sauvé la société au 13 vendémiaire...
-
---Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient
-renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de
-rues qui vaut toutes les batailles rangées...
-
---C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses
-connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la
-vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres
-presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je
-l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui
-l'entoure...
-
---Il a l'oeil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu,
-dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect.
-J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême
-maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux
-coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur
-ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée!
-Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une
-petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume
-tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des
-traits prononcés, un oeil vif et fouilleur, un geste animé et brusque
-décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le
-penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez
-incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il
-trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un
-vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous,
-prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon
-ami, croyez-le!...
-
---Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...
-
---Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...
-
---Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....
-
---Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent...
-Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre
-pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...
-
---S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur
-une femme!...
-
---Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous
-dit?...
-
---Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on
-peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse,
-puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez
-le général, ressemble à un accès de délire!...
-
---Ne vous inquiétez pas de l'avenir...
-
---Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me
-reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de
-l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne
-regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune,
-qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je
-pleurerai... Autant m'éviter les larmes...
-
---Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer
-les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous
-superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y
-croyait...
-
---Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements,
-et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que
-je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien
-Bonaparte roi et moi partageant son trône...
-
---Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant
-en chef de la plus belle armée de la République.
-
---Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se
-souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont
-le général Bonaparte faisait l'objet.
-
---Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous
-êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous
-épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami,
-reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les
-insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...
-
---Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en
-porte la belle madame Tallien?...
-
---Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!...
-Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant
-de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les
-salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage
-et sur son nouveau commandement!...
-
-Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui
-était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur
-accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les
-salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son
-ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.
-
-
-
-
-XXV
-
-LE SABRE DES PYRAMIDES
-
-
-Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée
-d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit
-opposition, mais ses collègues passèrent outre.
-
-Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et
-de la veuve Beauharnais fut célébré.
-
-Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.
-
-Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.
-
-On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné,
-extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce
-saint-sacrement.
-
-Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se
-ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans
-l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces
-voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se
-plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait,
-mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses
-mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa
-nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale
-comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la
-première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées
-dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un
-fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion
-vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette
-jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la
-joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte
-en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses
-nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il
-tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette
-prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.
-
-La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.
-
-Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour
-l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne
-s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux
-victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le
-lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.
-
-Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les
-distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie,
-Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance
-régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie
-femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux,
-devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du
-divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.
-
-Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie,
-où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.
-
-Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des
-épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait
-l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de
-travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru
-les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au
-milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait
-jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de
-l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait
-aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et
-l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur
-l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les
-directeurs.
-
-Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le
-plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il
-donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur
-des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu
-théâtrale, lui en était venue.
-
-Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle
-créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son
-du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la
-victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le
-représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le
-ciel, proféré par cent mille bouches en délire.
-
-Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une
-harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à
-Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un choeur chantant cet
-hymne de circonstance:
-
- Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.
- Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!
- Buvons, buvons à la victoire,
- Fidèle amante des Français!
-
-Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à
-distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre,
-jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.
-
-Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait
-figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait
-depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards,
-M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers,
-les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se
-privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser
-l'armée.
-
-Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux,
-si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne
-feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance
-exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il
-l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la
-privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait
-d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à
-Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le
-rejoindre.
-
-Elle consentit enfin, le coeur gros, à quitter ce Paris qui lui
-tenait tant au coeur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle
-emmenait le beau Charles.
-
-Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du
-divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison
-continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers,
-dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.
-
-Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés
-d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait
-appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines;
-même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse
-toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des
-boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait
-exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait
-conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur,
-comme dans une capitale rendue.
-
-Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de
-Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se
-retrouva hanté des visions de l'Orient.
-
-Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague
-convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait
-s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme
-des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement
-pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les
-fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.
-
-Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de
-Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à
-la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas
-tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement
-débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la
-popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la
-République.
-
-Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des
-armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi
-l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les
-bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître,
-le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De
-son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante:
-«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
-organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un
-orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire
-s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.
-
-Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le
-poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place
-vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les
-cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à
-palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un
-soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.
-
-On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille
-de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il
-déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne
-voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.
-
-Il préparait avec certain fracas un projet de descente en
-Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper
-l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle
-était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y
-entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des
-lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec
-un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se
-développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement
-l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un
-chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à
-revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de
-Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie
-Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et
-sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les
-nations.
-
-Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant
-l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En
-même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas
-fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que
-des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin
-d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il
-se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien
-vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle,
-disait-il, qu'on ne me regardera plus.»
-
-Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des
-directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un
-parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de
-donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le
-mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes
-touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé
-le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux,
-des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux
-Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins
-heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les
-soldes en retard.
-
-Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il
-adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait
-la splendeur de la terre promise:
-
-«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie,
-et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener
-dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui
-étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les
-services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je
-promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa
-disposition de quoi acheter six arpents de terre.»
-
-La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,--les soldats
-plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si
-c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre
-promis,--ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa
-revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une
-Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la
-suite.
-
-Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à
-Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il
-est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut
-formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle,
-dans l'entr'acte du drame palpitant.
-
-Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de
-renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution
-existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il
-avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse
-de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux
-événements la réalisation de ces utopiques conceptions.
-
-Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le
-Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de
-l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le
-voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire,
-Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.
-
-Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et
-valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes,
-inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des
-pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères,
-Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout
-qui était membre des Cinq-Cents.
-
-Le complot s'organisa sans grandes précautions.
-
-Tout le monde en était, ou à peu près.
-
-Le 18 brumaire,--9 novembre 1799,--à six heures du matin, tous les
-généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient
-rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte
-d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde
-nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier,
-Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.
-
-Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec
-inquiétude:
-
---Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il
-pas avec nous?...
-
-Au même instant, on annonça le général Lefebvre.
-
-Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.
-
-L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de
-Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e
-division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.
-
-De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé
-chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à
-l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.
-
-Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait
-l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à
-Altenkirchen, il s'était comporté en héros.
-
-Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au
-Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et
-de sa qualité de militaire.
-
-Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était
-peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable
-à la réussite des desseins de Bonaparte.
-
-Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.
-
-A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il
-était monté à cheval et avait parcouru la ville.
-
-Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en
-route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le
-commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.
-
-Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.
-
-Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:
-
---Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela
-va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le coeur sur
-la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se
-plaint de ne pas la voir assez souvent...
-
---Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre,
-très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...
-
-Bonaparte l'interrompit.
-
---Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et
-l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des
-soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de
-ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je
-vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...
-
-Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à
-poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.
-
---Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à
-la rivière!...
-
-Et il ceignit le sabre des Pyramides.
-
-Le 18 brumaire était accompli.
-
-Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la
-destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à
-demi du fourreau le don de Bonaparte:
-
---Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la
-parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons
-au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général
-Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...
-
---Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.
-
---Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les
-Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire,
-fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de
-Sambre-et-Meuse, il me suffit!...
-
-Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait
-toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser,
-franc et pur comme son sabre de combat.
-
-
-FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1]
-
-
- [1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame
- Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai
- prochain.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LA BLANCHISSEUSE
-
- I.--La fricassée 1
- II.--La prédiction 10
- III.--La dernière nuit de la royauté 20
- IV.--Un chevalier du poignard 31
- V.--La chambre de Catherine 50
- VI.--Le petit Henriot 56
- VII.--Le locataire de l'hôtel de Metz 71
- VIII.--Le joli sergent 85
- IX.--Le serment sous les peupliers 95
- X.--L'enrôlement involontaire 114
- XI.--La créance de madame Sans-Gêne 129
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-LA CANTINIÈRE
-
- I.--En chaise de poste 138
- II.--Chez la fruitière 147
- III.--La demoiselle de Saint-Cyr 158
- IV.--Première défaite de Bonaparte 169
- V.--Le siège de Verdun 174
- VI.--A l'étape 179
- VII.--L'abandonnée 193
- VIII.--L'arrivée des volontaires 203
- IX.--L'envoyé de Brunswick 210
- X.--Le serment de Beaurepaire 217
- XI.--La mission de Léonard 228
- XII.--Le camp des émigrés 233
- XIII.--Le second enfant de Catherine 246
- XIV.--La fin d'un héros 253
- XV.--Au bord du néant 265
- XVI.--Jemmapes 273
- XVII.--La messe de mariage 289
- XVIII.--Dette de reconnaissance 306
- XIX.--Avant l'attaque 321
- XX.--La victoire en chantant 332
- XXI.--L'étoile 343
- XXII.--Yeyette 353
- XXIII.--Madame Bonaparte 370
- XXIV.--Chez Barras 377
- XXV.--Le sabre des Pyramides 391
-
-
-ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- * * * * *
-
-
-
-
-Modifications:
-
- Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont
- elle avait)
- Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...)
- Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère
- philosophie)
- Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis).
- Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses
- grognements).
- Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son
- âme).
- Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir).
- Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait
- Crépy-en-Valois de Verdun).
- Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (--Ce que nous venons faire?
- dit Catherine).
- Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais).
- Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...)
- Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque).
- Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline).
- Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon).
- Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako).
- Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau).
- Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent
- Barras).
- Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement
- pour lui).
- Page 405 Appel de la note [1] ajouté.
-
-
-
-***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME I***
-
-
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-Foundation
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